(Photos :) Venezuela, libérer l’information pour refonder le journalisme

Carmen (au centre) dans une de ses luttes quotidiennes, en l’ocurrence comme responsable de l’alimentation des militants de la communication populaire.

Photos réalisées par Leonardo Lugo, Manuel Farias et Thierry Deronne. Voir le reportage intégral à la fin de cet article.

Du 4 au 10 juin 2012 la télévision associative des quartiers populaires de l’Ouest de Caracas Catia Tve a organisé avec l’appui de la télévision publique et participative Vive TV un atelier donné principalement par l’École populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, TV et Théâtre “Simón Rodríguez”. Y ont pris part des délégués d’autres télévisions populaires venus de tout le pays : Montaña Tv, Jaureguina TV, Teletambores, Calipso Tv.

Au menu, à part les analyses de films et les exercices de caméra : des discussions quotidiennes sur le rôle du média populaire. Cette marche rapide et intensive de sept jours a abouti à la réalisation et au montage de quatre reportages sur une entreprise de production sociale et sur une « forge socialiste » du quartier populaire « 23 de enero », films projetés le dernier jour aux habitants du quartier. Ces thèmes étaient parfaits pour comprendre le rôle de l’information dans un processus révolutionnaire. Il ne s’agit pas de vendre le socialisme comme une nouvelle marque de poudre à laver, ni d’effacer les contradictions et les difficultés du processus, mais d’évaluer en permanence une réalité changeante, pour que le peuple puisse s’informer réellement et surmonter les obstacles.

Nous avons analysé des films de Akira Kurosawa, Satyajit Ray, Fritz Lang, Charles Chaplin, Glauber Rocha, Santiago Alvarez, Miguel Littin, Fernando Pérez, Yanara Guayasamin, etc.  Pour leur futur travail de formateurs  dans les régions, les participants ont reçu un manuel digital de formation de formateurs de 200 pages, les copies DVD des matériaux filmiques étudiés, ainsi que le manuel du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (Brésil) « Méthode de travail et d’organisation populaire«  traduit en espagnol et diffusé gratuitement au Venezuela en 2010 par le Ministère de la Communication.

Pendant tout l’atelier nous avons travaillé sur deux axes fondamentaux.

Premier axe: comment dépasser peu à peu la forme dominante du JT qui se caractérise par l’absence de temps d’enquête, la monoforme de plans-troncs du présentateur et une réalité superficielle réduite à de simples “plans de coupe”. En plus d’évoquer la relation indissociable entre une information authentique et l’enquête participative, nous avons étudié des éléments de langage tels que les pôles narratifs ou l’équilibre entre activités et parole (Cf les cours de Claude  Bailblé).

Second axe : la nécessité de revenir au concept original des médias populaires. Nos médias populaires ne sont pas nés pour « concurrencer » d’autres médias mais pour dépasser le mode dominant de production télévisuelle, en pleine construction d’une société nouvelle. Un média populaire ne se réduit pas aux personnes qui travaillent intra muros. Son être véritable est la collectivité. Le rôle des permanents est double: d’une part veiller au bon fonctionnement des outils techniques ; d’autre part se muer en formateurs pour que la participation citoyenne se massifie et se renouvelle sans cesse dans la production des programmes.

Jean-Paul-Sartre : « Il faut, pour comprendre ce que nous voulons, voir ce qu’il faut entendre par liberté de l’information. La première chose sur laquelle on fait beaucoup d’erreurs, c’est qu’on croit que la liberté d’information, le droit à la liberté de la presse, c’est un droit du journaliste. Mais pas du tout, c’est un droit du lecteur du journal. C’est-à-dire que c’est les gens, les gens dans la rue, les gens qui achètent le journal, qui ont le droit d’être informé. C’est les gens qui travaillent dans une entreprise, dans un chantier, dans un bureau qui ont le droit de savoir ce qu’il se passe et d’en tirer les conséquences. Naturellement, il en résulte qu’il faut que le journaliste ait la possibilité d’exprimer ses pensées, mais cela signifie seulement qu’il doit faire en sorte qu’il informe constamment le peuple. Quel est le moyen d’informer le peuple ? C’est de l’informer par le peuple. [...] On vous a parlé d’objectivité. L’objectivité, c’est une situation vraie telle qu’elle est exprimée par la pensée populaire. ce sont des gens qui pensent sur une situation qui est la leur. cela, nous devons le recueillir. Comme on vous l’a dit, le journaliste ne doit pas faire l’histoire, il ne doit pas l’interpréter. Il doit recueillir l’événement et le donner dans le journal à ceux du peuple qui n’ont pas été intéressés à l’événement en question ou qui n’en ont pas été mis au courant. Donc, il faut essentiellement que le peuple discute avec le peuple.« 

Jean-Paul Sartre, conférence de presse de présentation du quotidien Libération, 4 janvier 1973, cité par François-Marie Samuelson, Il était une fois Libé, Seuil, 1979, p. 153-154.

Au début de l’atelier nous avons dessiné au tableau une cellule vivante qui cherche son « information » partout, au sens le plus nutritif du terme. Notre « cellule-nation » est plongée dans un chaos quotidien d’appétits transnationaux, de menaces d’agression militaire, de colonisations culturelles, c’est pourquoi elle cherche sans cesse à s’informer de la manière la plus pertinente, et à avancer en nouant des accords de coopération avec d’autres « cellules » du Sud (accords de l’ALBA par exemple).

La cellule a besoin de manière vitale de s’orienter, de croître et de se diviser pour se reproduire, ce qui implique qu’elle puisse s’informer à travers des canaux suffisamment nombreux, riches et larges d’information tels que les médias populaires ou publics/participatifs. Une fonction que ne peuvent assumer par nature des médias commerciaux, simples entreprises privées dont l’information n’est pas l’objectif.

Aujourd’hui dans la majorité des écoles de journalisme on étudie encore ce type de schéma fonctionnaliste, anachronique :

Dans une société de libre marché la fonction originelle du journaliste – qui est d’enquêter sur le réel – se dégrade en simple « présentateur d’actu » ou « fabriquant de news ». L’information devient une « marchandise » parmi d’autres qu’il faut « vendre » à un client ciblé dans un marché saturé de concurrents (« médias »). L’ »info-marchandise » est dotée des caractéristiques de la consommation de masse (brièveté, superficialité, spectaculaire, etc.) . Cette concurrence marchande explique pourquoi l’explication structurelle, contextualisée, participative de la réalité (le comment ?, le pourquoi ?…) est vite balayée par les fast-questions du journalisme à la nord-américaine : qui, oú, quand ?…

Lorsque la cellule-nation dépend d’un quasi-monopole privé de la communication, où le service public se retrouve à la remorque du privé, elle ne peut s’orienter dans le monde, ne peut plus comprendre ni l’espace ni le temps où elle évolue. Les doses quotidiennes d’idéologie de libre marché inoculées par ces « médias » ne font que l’appauvrir, précipiter sa mort comme nation pour la transformer en un marché inerte d’individus-consommateurs (« Fin de l’Histoire« ) :

Par contre, la démocratisation du champ médiatique, la multiplication de canaux participatifs, pluralistes,  rendent à notre cellule citoyenne la possibilité de s’informer de manière riche et différenciée sur son environnement, d’y reconnaître des ressources et des alliés potentiels, d’identifier des menaces de destruction, de se reconnecter en profondeur avec son Histoire et donc de croître. Elle peut alors se multiplier ou s’associer (voir les « organismes pluricellulaires » comme l’UNASUR ou la CELAC qui naissent de la coopération entre gouvernements en Amérique Latine).


Échelles de la souveraineté communicationnelle dans la démocratie participative.

Si la cellule-nation ne dispose pas de véritables canaux d’information, sa responsabilité est de les créer. C’est ici que l’on comprend que l’information est une fonction trop importante pour la laisser aux mains des médias actuels, que le futur de la démocratie ne peut être que participatif et que la gauche (si elle veut survivre elle-même) ne peut plus éluder un thème aussi fondamental que la réappropriation populaire du bien commun que sont les ondes radio et TV.

Dans un cours donné il y a quelques années aux travailleur(se)s de ViVe TV, José Arbex, professeur de journalisme au Brésil, nous expliquait pourquoi dès leur origine les médias eurent partie liée avec la naissance du capitalisme occidental. Les commerçants, les “bourgeois » qui surgirent à la périphérie des îles autarciques médiévales finirent par les « déterritorialiser » pour mieux les « reterritorialiser » à travers le contrôle de l’information,  c-à-d à travers la connaissance aigüe des carences et des besoins locaux et le maniement concurrentiel de l’offre et de la demande. Lunettes, téléscopes, caravelles, imprimeries : les inventions médiévales préfigurent les satellites, les réseaux en temps réel dont on connaît le rôle central aujourd’hui dans les stratégies de destruction de structures résistant à la globalisation.

Aujourd’hui le mythe dominant – et le slogan commercial – des médias est « l’objectivité ». Il s’appuie sur des techniques qui évoquent l’impartialité (diplômes), l’exactitude (minutages, plateaux symétriques…), le sacrifice héroïque du journaliste pour nous informer (halètements en direct, liaison satellitaire). Parmi ces techniques importées des États-Unis il y a celle du « présentateur-vedette » et la séparation jugée nécessaire entre « information » et « opinion ».

« L’être social détermine la conscience« . Dans le média dominant les journalistes cherchent à occulter leur position sociale en revendiquant leur « autonomie professionnelle« . Colloques sur « l’éthique  journalistique » pour apporter des « améliorations internes« , prix annuels, clubs et associations, campagnes sur la liberté de la presse… tout est bon pour justifier l’irruption historique du « métier d’informer« . Mais dès que le gouvernement de Rafael Correa propose d’universaliser le droit d’informer à l’ensemble de la société, le secteur des étudiants en journalisme manifeste son opposition.

Armand Mattelard : “Si le journaliste ne veut pas être complice de la réactualisation quotidienne de l’opression et de l’exploitation, il doit dépasser cette notion de réalité “impartiale” et lier l’information au devenir historique, c’est-á-dire la reconnecter avec la réalité contradictoire et conflictuelle, lá oú précisément ces contradictions et ces conflits nient  l’image harmonique de la société et la “vérité” et la “véracité” imposée par une classe.

Lorsque nous voulons donner un exemple conceptuel d’ »information socialement utile« , nous montrons aux participants les images du ciné-train de Vertov et de Medvedkine qui parcourait la Russie des années 20, dans cette époque de grande effervescence et de grande créativité révolutionnaire d’avant les années staliniennes. Ce train, ancêtre de nos médias populaires, était composé d’une douzaine de wagons, et totalement équipé de dortoirs, réfectoires, laboratoires, salles de montage, de projection, etc.. Avec le ciné-train on pouvait filmer, révéler, monter et projeter en 48 heures, de kolhoze en kolkhoze des documents-pamphlets pour contribuer à la prise de conscience des paysans:

  Ces actualités sur la transformation révolutionnaire seront diffusées dans les villes, sur les places publiques, sur les chemins de fer, dans les ciné-wagons, spécialement adaptés pour les projections en marche pendant les arrêts, sur les voies fluviales, dans les cinémas installés sur les rives, dans les ciné-ambulants; dans les ciné-diligences, de hameau en hameau, de village en village, dans des automobiles cinématographiques, l’appareil cinématographique étant activé par le moteur au point mort, avec les buts suivants: le travailleur textile doit pouvoir voir l’ouvrier d’une usine de construction mécanique lorsqu’il fabrique une machine nécessaire au travailleur textile. L’ouvrier d’une usine de construction mécanique doit pouvoir voir le mineur qui fournit à l’usine le combustible nécessaire. Le mineur de charbon doit pouvoir voir le paysan qui produit son blé nécessaire. Tous les travailleurs doivent pouvoir se voir afin d’établir mutuellement entre eux un lien étroit et indestructible. Mais tous ces travailleurs sont éloignés les uns des autres, et par conséquent ne peuvent pas se voir. Un des objectifs du ciné-œil est justement d’établir une relation visuelle entre les travailleurs du monde entier (…)” 

Dziga Vertov, “Le ciné-oeil”

 

Or, quelle est la forme du JT dominant ?

La forme du JT dominant (reproduit mécaniquement par 99% des chaînes de télévision du monde entier) se caractérise par le tronc d’un présentateur(trice)-vedette qui  incarne l’ »actu » ; la réalité sociale, elle, est réduite à de simples « plans de coupe » de plus en plus brefs, spectaculaires, écrasés par le commentaire journalistique qui nous dit ce que nous devons penser de chaque « fait » (comme l’a ironiquement montré Chris Marker dans « Lettre de Sibérie« ):

 

C’est le règne d’une classe sociale qui définit le monde avec ses mots abstraits, comme si le monde n’était créé par l’effort et le travail quotidien de toute une population. Pour le spectateur il n’ a pas de temps pour penser, pas même pour se souvenir (ce type de JT s’efface rapidement de la mémoire, les infos-marchandises sont jetables, pas de temps pour exercer le suivi des « faits »).

Pas de temps non plus pour l’enquête préalable puisqu’il faut produire chaque jour un saucisson de « news », concurrence entre « médias » oblige. C’est pourquoi les cadreurs savent déjà quels plans ils vont faire avant d’arriver sur les lieux. C’est pourquoi il existe des stocks de plans de coupe prêts-à-monter, indépendants de la réalité qui va être présentée (par exemple le guichet de la banque ou le puits pétrolier à contre-jour lorsqu’on parle d’économie, mais pas les travailleurs eux-mêmes). Le présentateur est un tronc et ne connaît pas la réalité de laquelle il nous « parle ». Cette nord-américanisation du JT explique l’isolement croissant entre les peuples et le comportement de tant de (mal-nommés) « communicateurs sociaux » : arrivistes, rivaux, traitant comme des « ouvriers » les travailleurs du cadre et du son, indifférents à l’information et à l’enquête participative. Cette corporation qui s’est autoproclamée propriétaire du droit d’informer méprise les médias populaires.

Par contre quelle est la forme d’un JT populaire ?

Un Jt populaire est un outil de libération collective et de formation intellectuelle ; il peut avoir de nombreux visages mais il doit posséder quelques caractéristiques fondamentales:

-       La centralité du peuple dans l’agenda de l’information (ses intérêts, ses propositions, ses bilans, ses critiques, ses rêves..) parce que c’est lui qui travaille, crée et pense le monde. Il existe un équilibre entre ce qui est dit (parole), ce qui est montré (activités) et ce qui est imaginé (cadre, montage, relation son/image, etc…).

-       La posssibilité pour le spectateur de penser (se rappeler le concept de « citoyen critique » de Simón Rodríguez). En d’autres termes le journal télévisé doit permettre l’expression de points de vue contradictoires, doit expliquer des processus depuis les causes aux effets, accumuler des connaissances dans le temps pour que le spectateur puisse participer intellectuellement à la construction du sens sans être étourdi par la vitesse brutale ou le commentaire autoritaire.

-       Que l’équipe chargée d’informer dispose du temps suffisant pour générer une véritable information (temps de l’enquête, temps du suivi, durée elle-même des reportages, etc.. ). Il s’agit de rendre sa dignité au métier d’informer et d’un véritable professionalisme trempé dans l’enquête en profondeur sur le réel avant de transmettre quoi que ce soit.

-       Que le journaliste ne se prenne par pour une star (ou ne rêve de l’être quand on l’exploite comme pigiste) mais puisse ressentir l’honneur d’être un serviteur public, humble, discret, un « dynamiseur » socratique dont le rôle est de relier les témoignages et les situations que l’apparence du quotidien tend à séparer (se rappeler les concepts de Augusto Boal et de Paulo Freire sur le pédagogue révolutionnaire). Ou pour le dire avec Sartre, que l’équipe journalistique contribue à ce que le peuple discute avec le peuple.

Thierry Deronne, Caracas, juin 2012.

Annexes : tableaux de l’atelier et reportage photo.

Siège de la télévision populaire Catia Tve. Le cadreur Simón Bolívar.
Siège de la télévision populaire Catia Tve

URL de l’original (espagnol) : http://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2012/06/15/fotos-taller-de-reportaje-para-las-televisoras-comunitarias-en-catia-tve-junio-2012/

URL de cet article (français) : http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/06/20/photos-venezuela-liberer-linformation-pour-refonder-le-journalisme/

  1. Merci pour cette analyse limpide, qui pose enfin la question des medias dans une perspective de classe. Ceci constitue aussi une réponse à mes camarades qui se posent la question de savoir si le processus de la révolution bolivarienne est authentiquement une marche pour le socialisme : à partir du moment où un processus politique parvient à fournir des armes au prolétariat qu’il puisse utiliser de façon autonome pour se libérer de l’exploitation, oui, il s’agit d’une étape de la révolution prolétarienne – même si la forme peut en paraître étonnante, ou nouvelle. Parmi ces armes, il y a la connaissance, et les medias populaires. Et la nature de classe de ces armes se révèle dans ce type d’analyses: lorsque le peuple peut se penser lui-même maître de ces armes, il en est effectivement maître. Comme le dit le vieux barbu dans sa citation bien connue « Depuis longtemps, le monde possède le rêve d’une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement. »

  2. Pingback: blog danco » Blog Archive » Bulletin du 22 juin 2012

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