(Photos: ) Venezuela : la profondeur de la démocratie participative cachée par les médias occidentaux

9_danceAlors qu’au Venezuela se concrétise peu à peu le programme sorti des urnes d’avril 2013 (1), on chercherait en vain dans les médias privés vénézuéliens, hégémoniques, le moindre reportage sur ce processus participatif qui engage des centaines de milliers de citoyens. Cette opacité à l’Autre social exprime la survie de l’idéologie raciste des mantuanos qui rétablirent l’esclavage et enterrèrent les promesses égalitaires après la mort de Simón Bolívar (1783-1830). Les héritiers de cette oligarchie (les Leopoldo Lopez, Henrique Capriles Radonsky, Maria Corina Machado… que la presse occidentale campe en ¨héros de la lutte pour la démocratie¨) dominent encore largement, en 2014, la propriété des radios, des télévisions et de la presse écrite.

En Occident, où des millions de désenchantés s’abstiennent de voter, la plupart des journalistes ou des agences de news s’alignent sur ces médias racistes et invisibilisent eux aussi ce processus difficile, contradictoire mais passionnant de construction de la démocratie participative, ce va-et-vient entre un État encore ¨vieux jeu¨ et pas toujours perméable à la participation citoyenne, et des mouvements sociaux naissants mais beaucoup moins patients…

¨En finir avec l’État tel qu’il existe actuellement, avec ses maires et gouverneurs régionaux, pour le remplacer par un pouvoir constituant¨

Ce dimanche 25 mai ont eu lieu des millions de plantations dans tout le Venezuela pour marquer la Journée de l’Arbre. Au total, 40 millions d’espèces sylvestres ont été plantées dans tout le pays depuis le lancement de la Mission Arbre il y a huit ans par Hugo Chavez. Cette fois, le président Nicolas Maduro, lors d’un dialogue avec les mouvements écologistes, a annoncé la création d’une commission présidentielle sur le changement climatique, afin d’articuler une politique d’État pour changer la nature du modèle économique vénézuélien et lui donner une dimension écosocialiste. En juillet prochain, a-t-il rappelé, Caracas recevra des scientifiques du monde entier qui ont étudié le modèle destructeur de la globalisation et proposeront des alternatives pour sauver la planète, lors d’une rencontre organisée à travers l’ALBA (¨Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique¨).Nicolas-Maduro-Dia-del-arbol-672x372

Une semaine plus tôt, lors d’une rencontre avec les porte-paroles de centaines de communes en formation au Venezuela, le président a décidé de créer un organe de liaison direct avec les communes, sous la forme d’une commission adscrite à la présidence : “Je veux établir une relation directe et permanente avec tous les conseils communaux, avec les communes, pour que nous gouvernions ensemble sur les grands thèmes de l’État, les grands thèmes du gouvernement : les politiques publiques, sociales, tout… Vous me faites parvenir les propositions et je les articule avec les politiques, et vous me faites parvenir les critiques populaires sur les erreurs que commet le gouvernement bolivarien. Que vive la critique populaire ! Apprenons à nous alimenter de la critique et de l’autocritique sans avoir peur de la vérité. Le but est de surmonter les erreurs et de continuer le processus.” a expliqué le président.

En réponse à cette initiative, 2000 communard(e)s de tout le pays se sont réuni(e)s et ont débattu durant trois jours dans l’État de Lara, pour créer un Conseil National des Communes qui sera notamment l’interlocuteur de cette commission présidentielle. “C’est une manière pour nous d’en finir avec l’État tel qu’il existe actuellement, avec ses maires et gouverneurs régionaux, pour le remplacer par un pouvoir constituant, un État basé sur la commune” explique Abraham Jimenez pour qui “c’est à travers les communes et les mouvements organisés que nous pouvons proposer des projets au gouvernement, obtenir des fonds publics et les investir nous-mêmes pour le bien-être social de la communauté”.img_1531

Sur la très longue liste des conclusions des travaux des sous-groupes (2), figure la proposition que le gouvernement transfère à ce Conseil National la gestion du registre national des communes, la réappropriation des médias qui ont perdu leur engagement populaire, la création dans chaque commune d’écoles de pouvoir citoyen et de médias communaux – notamment des journaux, le renforcement de l’économie communale et de ses systèmes de transport et de stockage, ainsi que d’équipes de défense territoriales.

img_1449Invité à prendre la parole, le ministre des Communes, Reinaldo Iturriza a salué “la création de cette plate-forme politique unifiée, ce n’est pas au gouvernement de dire si c’est bien ou c’est mal. Le gouvernement observe comment le mouvement populaire, dans ce cas communal, décide de s’organiser lui-même. Notre travail est d’accompagner cette expérience”.

Pour un des coordinateurs de débat, “nous devons être conscients que la création de ce Conseil Communal National est le début d’un nouveau combat. Certains vont tenter de le faire échouer et nous devons surmonter ces obstacles”. Jasmy Quintana, militante communarde de l’État de Anzoategui, a rappelé l’opposition des maires et gouverneurs à l’émergence d’un État comunal qui leur enlèverait une grande partie de leur pouvoir. “Nous avons encore des gens qui se disent révolutionnaires et appartiennent au processus bolivarien mais ne soutiennent pas le pouvoir populaire. C’est pourquoi, indépendamment des beaux discours, nous devons rester vigilants pour que les mots deviennent réalité. Nous n’en sommes qu’au commencement. Nous devons fortifier notre base depuis le bas, pour aller vers une réforme de la constitution … pour devenir autonomes face aux maires et aux gouverneurs”.

Ce type de rencontres a lieu dans tout le pays. Ainsi les 24 et 25 mai près de 600 militants représentant quelques dizaines de communes de l’État de Mérida (voir les photos ci-dessous) ont débattu de la “guerre économique” en cours contre la révolution et des systèmes de production, de communication populaire, de défense, ainsi que de la formation socio-politique et de l’organisation.

Notes :

(1) Sur le détail de ce programme, lire ¨Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(2) Conclusions intégrales de la rencontre (en espagnol): http://www.misioncheguevara.gob.ve/page-noticia.php?titulo=Propuestas de las mesas de trabajo del 5to Encuentro Nacional de la Red de Comuneros &cod_not=69

2_town6_welcome
10_registration 12_working_group 13_working_group breakfast

Sources : AVN, et Ewan Robertson, in Venezuelanalysis.com : http://venezuelanalysis.com/news/10727 et http://venezuelanalysis.com/images/10702

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/06/photos-venezuela-la-profondeur-de-la-democratie-participative-cachee-par-les-medias-occidentaux/ 

Nouvelles chroniques communardes du Venezuela

Commune Agro-écologique  “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

Commune Agroécologique “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

La Azulita: les yeux ne suffisent pas à embrasser tout le paysage en fleur. Ici, quelque part entre le Catatumbo et le Páramo doit régner certaine magie, certain secret réservé à ses  millions d’oiseaux migrateurs. C’est l’heure de la flamme sous le café du matin, le début de cette histoire. Celle de ceux qui croient dans leurs mains.

Ainsi de Julio Mota, au verbe insurgé de toujours mais calme, de celui qui sait qu’il fait partie d’un mouvement vital, irréversible. Lui, sa compagne et leurs deux gosses, ont décidé de fuir la ville pour se submerger dans la montagne, à la lueur d’une bougie. Remplir ce vide que nous traînons depuis tant d’années,  nous les victimes de l’aliénation de Cosmopolitan, ”se retrouver de nouveau face au fait d’être homme et femme, je crois que tout commence par là, c’est un des grands apprentissages que nous a transmis ce retour à la terre. Nous avons dû tout reprendre à zéro, cela revient à renaître comme enfant car les gens d’ici possèdent des conditions physiques et spirituelles exceptionnelles, nous avons dû apprendre d’eux.”

A la différence d’autres villages ruraux, La Azulita présente une particularité : ex-refuge de hippies, libre-penseurs et bohèmes des années 70, elle accueille aujourd’hui la vague de ceux qui veulent échapper à la logique urbaine imposée par le modèle pétrolier. A force d´apprendre à réapprendre ils ont inventé une Commune : “El Tambor” …

ComunaElTambor_01Comment naît une politique “autre” ? En quoi se différencie la production agricole communale de celle implantée au Venezuela depuis le siècle passé ? Qu’est-ce qui nous rend différents ? Est-ce la seule propriété de la terre ou un changement de paradigme ? Le fameux “développement” est-il cohérent avec une autre proposition politique ? Ces questions surgissent dans la conversation entre les communard(e)s de “El Tambor” : les espaces de récupération de la culture du café et d’autres plantations ne parlent pas seulement d’une production pragmatique d’aliments mais d’une vision en profondeur de l’histoire nationale, de la critique de la culture de l’exploitation de la nature et de l’humain, destructrice et arrogante, propre du capitalisme, dilemme toujours brûlant dans ce pays en pleine transformation.

Ce furent toujours les mêmes paysans qui ont semé le café. Ils se sont faits vieux et les plants aussi… La terre est morte d’être exposée sans fin à la monoculture et aux agents toxiques inclus dans les semences industrielles et commerciales. Pour quatre sous et au prix d’un épuisement historique, en échange de l’exode et de l’honneur de leurs propres enfants, ils ont rempli les entrepôts des industries de traitement, héritages des fils de la bonne bourgeoisie “nationale”. Ensuite sont venus les éleveurs pour occuper les meilleures terres avec leur bétail, la où naissent les sources, aujourd’hui polluées par les bouses de vaches; les arbres exterminés, la vie exterminée pour garantir la présence de la viande dans les rayons de supermarchés. "Les lits des rivières sont totalement abîmés par l’élevage, toutes ces parties râpées que tu vois dans la montagne sont l’effet de l’élevage extensif; ils râclent la terre, la retournent et cela produit l’érosion. La totalité de la municipalité Andrés Bello est zone ABRAE, Aire sous Régime d’Administration Spéciale: tout ce qui n’entre pas dans le Parc National est zone ABRAE de type 2, c-á-d. soumise à de fortes restrictions, et l’une ou l’autre zone est ABRAE de type 3, qui permet l’impact de l’élevage mais de manière contrôlée. Mais cela n’est pas respecté." ComunaElTambor_04C’est à la Commune aujourd’hui de tout mettre sur la table. Ce débat est un exemple de sa position rebelle. Dépasser la vision du développement pur n’est pas simple au coeur d’un processus bolivarien où survivent de grandes contradictions entre la rentabilité et l’autonomie populaire. Du point de vue des communards, le thème n’est pas de produire de plus en plus de tonnes d’aliments mais de quelle manière on les produit, pourquoi et pour qui; nous semons pour nous alimenter ou pour accumuler du capital ? Ces compagnons proposent par exemple la culture du café sous ombre, et l’usage d’engrais produit par la communauté elle-même; bien sûr cette culture est plus lente mais elle ne tue ni le paysan ni sa terre parce qu’elle lui permet de semer tout autour, et en harmonie, des bananiers, des framboisiers, des plantes médicinales.

Nous proposons d’autres manières de cultiver les légumes, nous travaillons sur quatre unités productives comme celle-ci, la plus petite, avec la production de viviers multiples : forestier, frutiers, ornementaux, d’engrais organique, légumes cultivés sous protection. Le “convite", ou échange de travail contre travail, est la manière d’appliquer cette autre politique basée sur une vision agroécologique, “la symbiose être humain-nature, la nature vue non comme un simple objet de production mais comme un monde où la participation humaine ne signifie plus la destruction. Ces unités productives auront un impact tant visuel que quotidien: démontrer à d’autres petits producteurs qu’on peut récolter le café sans investir en main d’oeuvre extérieure – ce qui augmente les coûts de production – mais en nous unissant entre producteurs et en travaillant en commun..

Et comme l’activité économique du village paysan veut aller au-delà de la fourniture de matière première à l’industrie, les Conseils Communaux se sont proposé de construire un centre de stockage et de torréfaction en vue de commercialiser du café, ce qui garantit d’autres formes de travail et une participation de la communauté à l’autogestion. Dans cet espace fonctionne déjà la salle de bataille sociale et un centre de déshydratation et de conservation de fruits. Cette initiative vise à pratiquer le tourisme rural communautaire : un échange de savoirs, de travail et d’expériences entre organisations sociales comme le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (Brésil) avec lequel ont été nouées des relations de solidarité et d’égalité. Ici les producteurs naissent sous un plant de café et meurent sous un plant de café. “Nous voulons offiir la possibilité de migrer vers les secteur secondaire et tertiaire de la commercialisation et de la distribution de sa propre matière première, ce qui va nous apporter une énorme valeur ajoutée économiquement parlant, mais aussi en termes d’organisation. Nous ne croyons pas qu’un pays puisse se développer sur la seule base de la production de matière première, il faut investir des ressources dans le traitement de ces matières premières. D’abord nous regrouper comme organisations et ensuite permettre aux producteurs de croître, de se transformer progressivement. Pour nous les espaces de travail sont les plus propices à la transformation.ComunaElTambor_09Marisol Fernández, Alberto Cruz et Mina la grand-mère nous expliquent, sourire aux lèvres, que l’expérience des viviers a changé leur vie, car c’est là que s’est concrétisée la possibilité de l’agriculture collective, des soins de la terre comme de la vie elle-même, de l’apprentissage permanent. Neuf femmes et leurs enfants mènent ce travail quotidien sur ces quelques mètres carrés ruraux réhabilités, et les voisins observent, pour voir si au bout de trois mois, sans rapporter de gain chez elles, sans pesticides, à force de volonté pure, elles réussiront à récolter la première production de légumes. “Le plus difficile, c’est le démarrage, mais ici nous disposons de compost, de lombriculture, de vivier de plants de café, de plantes d’ornement et cela a rapporté des ressources pour l’autogestion. Les premiers bénéficiaires de ces aliments sont les gens d’ici, nos enfants participent aux semailles, ils ont semé leurs propres plantes. Nous sommes ici pour tenter de vaincre l’idée reçue que rien ne peut se faire sans produits chimiques, il faut prêcher par l’exemple."

Plus haut, perdue dans la brume, il y a Ciudad Fresita. Là-haut, la commune construit un autre espace pour les semailles et pour le travail, dans ce cas pour l’artisanat. C’est ce que nous explique un homme aux allures de lutin, Mika, comme on le nomme ici. Il joue le rôle du professeur et construit avec ses apprentis cet espace de forme circulaire, fait de terre et de bois de la zone. Lui aussi est arrivé ici en quête de quelque chose.

Pendant ce temps à Petare… (État de Miranda)

comuna 2

comuna 3Quel travail ! Toute la semaine de réunion en réunion pour nous mettre d’accord, toi tu fais ça, moi je m’occupe de ça… “ Le centre de vote vient d’ouvrir. Chacun des membres de ce bureau a reçu une formation du Conseil National Électoral. Une question : “la communauté viendra-t-elle, approuvera-t-elle le projet de créer une commune ?”

A 7h15 les premiers voisins sont apparus. Petit à petit. “Approuvez-vous la création de la charte fondatrice de la Commune ?” Deux cases seulement : “Oui”. “Non”.

Vu d’en haut les collines de Petare sont une immense marée de peuple. Vu d’en bas, ce sont des files, des urnes, de la musique, des auvents, des textes de loi sous le bras, des Plans de la Patrie 2013-2019  annotés. Ana est sortie quelques minutes du centre de vote pour chercher le soleil, “avant je ne savais pas ce qu’était un maire, un gouverneur, j’ai connu mes voisins à travers le conseil comunal, j’ai beaucoup travaillé avec eux”.

Au même moment les 22 conseils communaux qui ce soir formeront la Commune Alicia Benítez votent eux aussi. Ils ne savent pas encore qu’au même moment, 11 autres communes seront fondées à Petare et que dans l’ensemble du pays on compterait dès demain, lundi 2 décembre, 452 communes.Comuna II e

Comuna II dcomuna 1Le vote s’est déroulé comme prévu, avec les compagnons connus, ceux qui ont donné vie aux “11 modules de santé gratuite du programme “Barrio Adentro” (“au coeur du quartier”), un centre de diagnostic intégral, deux centres de connection Internet communautaires, les six bus du transport collectif communal, une Entreprise de Propriété Sociale de Gaz communal, et le centre de production de chocolat”.

Des jeunes aussi sont venus voter, comme Manuel et Astrid, 18 et 21 ans, membres des Comités de Culture et de Sécurité. Ou John Cisneros, 20 ans, qui enregistre des interviews pour la radio de quartier du Colectivo Radiofónico Petare.

Le soir, les tendances sont irréversibles. La Commune est approuvée. 97% de “oui”. 3459 des 3795 votes exprimés. La commune Alicia Benítez peut commencer à travailler. Un Parlement communal, une Banque Communale… petits pas vers un probable “auto-gouvernement”. Nouvelle réunion à la fabrique de chocolat pour voir si les votes donnent un sens aux années de lutte, si lourdes parfois…

Et vers la mer…. (État de Vargas)

Comuna III aLa commune n’existe pas, c’est une initiative !

Ils nous l’ont dit d’emblée, dès notre arrivée.

Ce n’est qu’hier que nous avons eu notre première session extraordinaire du parlement communal.

Dans la commune naissante “Cacique Guaicaipuro” on ne se raconte pas d’histoires. On sait que le travail difficile commence. “Oui, des temps difficiles” insiste Leandro Rojas. Il y aura le travail électoral à maintenir dans le secteur de Caraballeda, dans cette géographie qui couvre l’espace communard (avec l’activation de 30 conseils communaux) et tout le temps est englouti par les difficultés de créer une organisation et une production authentiques. Mais : “nous avons un esprit collectif suffisant pour monter la commune”.

Caraballeda. Soleil implacable sur des plages et des montagnes, sur des immeubles de classe moyenne qui se mêlent à présent aux logements publics de la Gran Misión Vivienda Venezuela. Les militants actifs de la commune, les pauvres du secteur, tentent de récupérer le territoire “accaparé par les bourgeois de Caracas qui viennent passer la saison dans leurs appartements”. Ils se réunissent tous les mardis à 16 heures : ils traitent les problèmes des différentes communautés qui jouent un rôle dans ce qu’on appele depuis peu les “gouvernements de rue”.

Maintenant ils peuvent se réunir dans leur salle de bataille “Luisa Cáceres de Arismendi”, un espace qui était aux mains du privé jusqu’au 20 août. L’occupation de ce lieu s’est faite avec l’appui des institutions. Mais ils sont rebelles à toute idée d’”assistentialisme, une culture politique qu’il faut briser” explique José Calero sans crainte; “ensemble on réussira”. L’espace fait face à la plage Alí Babá, quelle chance ! Il fait frais quand souffle au moins un peu de vent mais aujourd’hui le soleil ne pardonne pas.

comuna III bMaintenant ils ont ce lieu fixe de réunion, pour “conspirer” ensemble, avec une bonne expérience en ce domaine: “avant même la commune nous devions travailler ensemble”. Jacqueline Zúñiga est celle qui a la peau noire et le sourire éclatant: “Chávez nous a appelés à construire une autre forme de vie, et nous le lui devons, ne serait-ce que nous organiser. Tout le bien construit dans ces quatorze années m’a ouvert les yeux, parce que j’ai subi la grande tragédie des inondations de Vargas, maintenant mon fils a des possibilités dont je n’ai jamais bénéficié”. Il faut davantage de travail d’organisation mais “nous savons où nous allons”.

Antero Colón parle de la situation scolaire: “Si nous n‘y mettons pas de passion, dans l’idée de forger la commune, nous perdrons face à eux”. Ils sentent ce territoire comme le leur, et il y a une bonne raison à cela.

comuna III cC’est ici qu’en 1560, les indigènes de la vallée de Caracas combattirent l’envahisseur espagnol, hollandais, allemand… Guaicaipuro fut le dirigeant indigène qui réunifia les peuples autochtones face à l’empire espagnol. Les communards connaissent son histoire de martyr écartelé. “C’est dans ces montagnes qu’il campait lorsqu’il fuyait le feu ennemi” raconte Eduardo Álvarez. Ils croient pouvoir projeter son esprit rebelle dans l’action communale. “Le problème de la propriété n’existait pas avant la conquête des terres nôtre-américaines par les européens. Il sont apporté ce concept pervers et l’ont mis en pratique. Guaicaipuro et les siens l’ont refusé, et ont combattu. La mort du premier cacique et la trahison de  Francisco Fajardo ont abouti à la création de Caraballeda comme espace géographique sous l’influence de l’Église catholique et du pouvoir impérial. Nous, nous voulons retrouver les racines communales, démanteler ce vieil espace.

Ils ont plusieurs idées quant à la viabilité de leur Commune : “Comme nous n’avons pas beaucoup de terre à cultiver, même si nous n’écartons pas cette possibilité, nous pouvons développer le tourisme”. Leandro nomme les différentes Entreprises de Production Sociale (EPS) à l’ordre du jour : machinerie agricole lourde à Caruao; tourisme; stockage. Le plus intéressant du projet est qu’ils pensent non seulement impulser la production locale, mais qu’ils veulent mener un travail en commun avec d’autres communes de l’État de Vargas.

marina-de-caraballedaIls veulent même récupérer la zone portuaire de Caraballeda, qui fait partie du rayon de la commune et appartient à l’État, à Venetur. Le plus curieux de l’affaire est qu’elle est louée au secteur privé pour le seul confort des yachts des riches qui y stationnent. Sur place l’accès aux lieux nous a été interdit par le coordinateur de sécurité qui nous a délogés sans nous permettre de prendre une photo. Le tourisme n’est pas pour tous mais pour ceux qui peuvent payer.

―Mais vous pensez pouvoir concrétiser un modèle de tourisme qui ne devienne pas capitaliste ?

― Il y a une forte base écologique mais tout cela est encore en discussion, répond Eglia Lárez.

― Encore que le concept même de tourisme a été inventé par le capitalisme, parce qu’il s’agit de vendre des services, dit Miguelangel.

La discussion se poursuit, comme toujours dans une révolution.

Une des réussites de ceux et celles qui se sont organisé(e)s en commune à Caraballeda, c’est la communication par le journal, la radio et la télévision commuautaires. Héctor Liendo, l’autre afrodescendant du groupe, est le principal coordinateur de TV Caribe, canal 58 qui émet sur le littoral. “La télévision a été impulsée avec nos propres ressources, combien de sous n’avons-nous investis ces dernières années. Mais maintenant la télévision va adhérer à la commune !”. Il nomme tous les appareils que quiconque travaille dans l’audiovisuel lui envierait. “Et le projet est de produire un programme qui raconte le travail communal que nous réalisons ici”.

“Écrire et diffuser notre histoires est important, pour mener la bataille contre le pouvoir hégémonique de la communication et de la culture. Nous penser, nous les pauvres, comme classe sociale et non comme l’objet du regard de la BBC ou de ESPN. Pour l’heure nous ne pouvons faire beaucoup plus, tant que ne seront pas créées les Entreprises de Production Sociale nécessaires mais en attendant nous formulons les projets d’infrastructure pour obtenir les réponses des institutions” reconnaît Antero. “Comment nous organiser si nous restons rivés à nos individualités ?” rappelle Jacqueline.

comuna III dAuteurs : Aquarela Padilla, Ernesto Cazal et Marco Ferrugi.

Articles publiés sur http://comunaadentro.blogspot.com/

Photos : Verónica Canino

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/12/07/nouvelles-chroniques-communardes-du-venezuela/

Médias en Amérique Latine : comment Sisyphe déplace la montagne

??????????????????????Ce n’est pas seulement par peur d’un procès médiatique en totalitarisme que la gauche qui gouverne en Occident a enterré l’information de peuple à peuple que proposaient dès les années 70 Sartre, Bourdieu ou Mattelart. La démocratisation de la propriété des médias ne l’intéresse plus parce qu’elle s’est convertie au libre marché et a régressé au “sociétal” et au “néo-colonial” sous des masques humanitaire ou laïc. Ainsi, s’il y a autant voire davantage de violations des droits humains en Libye aujourd’hui que sous le gouvernement Kadhafi, le black-out médiatique dispense les socialistes ou les verts, qui ont rejeté la diplomatie des africains et des latino-américains et voté pour la guerre, d’expliquer pourquoi les droits humains de la population libyenne ont cessé de les passionner. Cette “naturalisation” de l’appropriation des médias par les grands groupes économiques et l’asservissement d’une pâle copie appelée service public, condamne ce qui reste de vraie gauche à rouler le rocher de Sisyphe sur la montagne quotidienne de désinformation.

La gauche latino-américaine, elle, déplace la montagne.

ecuador

Citoyen(ne)s équatorien(e)s fêtant le vote de la nouvelle Loi Organique de Communication (juin 2013).

Le 14 juin 2013, l’Assemblée Nationale de l’Équateur a approuvé la Loi Organique de la Communication (1). Bien qu’exigé par la Constitution de 2008, ce vote a dû attendre quatre ans faute de majorité parlementaire. La victoire en février 2013 de Rafael Correa et de son parti (Alianza PAIS) a permis, enfin, de faire passer la loi par 108 voix pour, 26 contre et une abstention. L’Equateur réalise ainsi la même révolution démocratique que l’Argentine en redistribuant la propriété des fréquences de radio et de télévision en trois tiers : 33 % pour les entreprises privées, 33 % pour le service public et 34 % pour les médias communautaires (= associatifs).

La loi, qui contient 119 articles et 22 dispositions transitoires, définit la communication sociale comme "un service public qui doit être offert avec responsabilité et qualité" et établit "la non-censure préalable et la responsabilisation a posteriori des médias sur leurs publications" ainsi que la défense des droits des travailleurs de la presse ; l’élimination des monopoles audiovisuels (pas plus d’une concession de fréquence de radio en AM, FM ou de télévision ne peut être attribuée à une personne naturelle ou juridique). En Équateur 85% des fréquences audio-visuelles restent soumises à des concessions commerciales dont l’attribution a été frauduleuse dans beaucoup de cas. L’audit des fréquences réalisé il y a trois ans a montré l’irrégularité d’un tiers environ des concessions, ce qui permettra a l’État de les libérer pour les autres secteurs.image001(245)Par ailleurs le texte s’est nourri d’autres propositions des mouvements pour la démocratisation de la communication telles que l’obligation de consacrer 60% de la programmation quotidienne à la diffusion d’oeuvres pour tout public ou de quotas de créations cinématographiques et musicales nationales (articles 102 et 103) pour soutenir la production indépendante hors des circuits commerciaux.

Presidente Correa Guayaquil cumbre del periodismo responsable 16 julio 2013

Le Président Correa à Guayaquil, ouvrant le premier sommet latino-américain sur le journalisme responsable (juin 2013).

Quelques jours plus tard, à Guayaquil, lors du premier sommet latino-américain sur le journalisme responsable, le président Rafael Correa a expliqué que “le problème de fond est le modèle de communication capitaliste, l’information comme marchandise. Tout tourne autour du capital : une corporation puissante peut faire croire au public n’importe quoi, la communication ne fait pas exception. Or, si les médias ne sont qu’un commerce, que se passe-t-il dans un marché où il y a peu d’entreprises et où elles se mettent d’accord entre elles ? La communication est un ces champs où apparaît le plus clairement la domination des puissants sur le droit des citoyens, en ce cas, sur le droit d’accéder à l’information. L’information n’est pas une marchandise, c’est un droit. Les biens publics indispensables comme l’information ne sont pas commercialisables. Le bénéfice des médias privés vient de ce qu’ils la vendent non aux citoyens mais aux annonceurs. Ce n’est donc pas la qualité de l’information qui importe mais son caractère de marchandise. La soi-disant liberté d’information n’est que la liberté des entrepreneurs médiatiques, de ceux qui peuvent acquérir un média simplement parce qu’ils ont de l’argent. Aujourd’hui la mauvaise foi d’une certaine presse fait encore des dégâts mais elle ne peut plus faire ou défaire les présidents. Démocratiser la propriété des médias signifie impulser des médias hors de la logique du marché – médias publics et communautaires. Avant notre gouvernement, il n’existait ni presse ni radio ni télévision publiques. Aujourd’hui les trois existent. Il est temps de nous soulever contre les empires médiatiques. L’Amérique Latine vit une époque nouvelle, sans les dictatures que d’ailleurs ces médias privés appuyaient, mais avec des gouvernements progressistes immensément démocratiques qui changent la réalité de nos peuples et qui continueront à lutter contre tout pouvoir de facto qui tente de nous maintenir dans le passé.”

Comme d’habitude ce nouveau pas vers la révolution du champ symbolique a mis en branle l’appareil médiatique mondial, le département d’État, la CIDH (OEA), certaines ONGs ou la SIP (association de patrons de médias) pour dénoncer à l’unisson l’“atteinte à la liberté d’expression” et le “dictateur Correa”. Lorsqu’en 1973 le gouvernement de l’Unité Populaire chilienne releva les irrégularités fiscales de médias privés comme El Mercurio, la SIP lança une campagne identique pour déstabiliser Salvador Allende.

??????????????????????

Le président Salvador Allende revenu parmi les étudiants chiliens, Santiago, juin 2013.

Mais il est plus difficile aujourd’hui à l’internationale du Parti de la Presse et de l’Argent d’interférer dans les votes ou de s’opposer à l’éveil citoyen de l’Amérique Latine. Après l’Argentine et l’Equateur, les mouvements de jeunes, syndicats, paysans sans terre, universitaires du Brésil revendiquent à leur tour la démocratisation des ondes (2).

Même les Forces Armées Révolutionaires Colombiennes (FARC) qui négocient la paix depuis huit mois avec le gouvernement de Juan Manuel Santos, viennent d’ajouter un volet sur le pluralisme de médias monopolisés par le privé – qui comme au Brésil transmettent une image raciste, socialement dénigrante de la population.

3438513_6_ec49_la-presidente-bresilienne-dilma-rousseff_655ddaa0fb56cc2ff91dc2f5040ad82a

Dilma Roussef s’adresse au pays, juin 2013.

"Ses idées étaient les mêmes que les nôtres ! Nous voulons que cette Dilma nous revienne !"

"Ses idées étaient les mêmes que les nôtres ! Nous voulons que cette Dilma nous revienne !" Photo de Joao Godinho/ Jornal O TEMPO

Sao Paulo, juin 2013. Protestation populaire face au siège du grand groupe privé Globo qui détient le quasi monopole de l’information au Brésil, pour exiger la démocratisation du champ médiatique.

MST signe pétition nationale démocratisation des médias mai 2013

Au Brésil, les grands médias criminalisent quotidiennement les mouvements sociaux. Des militants du Mouvement Sans Terre signent la pétition pour la démocratisation des médias dans le campement d’appui à la réforme agraire "Hugo Chavez" à Brasilia, mai 2013.

Appel citoyen à manifester contre le tout-puissant média Globo qui monopolise pratiquement l'information e la production audio-visuelle au Brésil et dont la concession et les contrats sont entachés de nombreuses "irrégularités".

Nouvel appel citoyen à manifester le 3 juillet 2013 face au siège de Globo, action qui sera suivie de la collecte de signatures pour la loi de démocratisation des médias au Brésil : http://www.paraexpressaraliberdade.org.br/index.php/2013-04-30-15-58-11

Au Venezuela la majorité des ondes de radio et de télévision  (3), de l’international jusqu’au local, reste elle aussi aux mains de l’entreprise privée. L’histoire d’un pays que le boom pétrolier a fait passer sans transition de la radio rurale à la télévision commerciale comme modèle unique – celui de Cisneros et de Miss Mundo – explique pourquoi les médias publics et communautaires tendent encore à imiter la forme commerciale, ce qui freine la construction populaire des programmes au coeur du projet bolivarien. Certaines lois ont déjà vu le jour pour légaliser les médias citoyens ou soutenir la production indépendante (4). Avant d’être soumise au parlement la Loi de la communication populaire qui vise à équilibrer la propriété des fréquences continue à faire l’objet de débats parmi les mouvements sociaux – certains souhaitant aller plus loin qu’une répartition par tiers. (5)

TV Venezuela - spectre radio-électrique 2013Ici comme ailleurs la tâche primordiale des mouvement sociaux est d’anticiper le mouvement. Car une fois acquis l’équilibre démocratique de la propriété des médias, il reste à effectuer le saut qualitatif : dépasser le paradigme dominant. Si au moment où les nouvelles fréquences se libèrent, les mouvements sociaux n’ont pas encore formé des communicateurs d’un type nouveau, familiers de l’héritage mondial des esthétiques révolutionnaires comme celle du Nuevo Cine Latinoamericano et des expériences décolonisatrices de “télévision hors de la télévision”, formés aux techniques d’enquête participative, à la théorie critique des médias et aux pratiques émancipatrices de la formation de formateurs comme celles de Paulo Freire, alors le potentiel des nouveaux espaces s’étiolerait entre les mains de petits soldats venus d’"écoles de journalisme" pour nous servir “infos”, “news”, “actus” et autres “live” sur un “plateau”.

Thierry Deronne, Caracas, le 29 juin 2013.

Notes :

(1) Texte intégral de la Loi équatorienne (en espagnol) : http://alainet.org/images/Ley%20Org%C3%A1nica%20Comunicaci%C3%B3n.pdf
(2) Sur la démocratisation des médias au Brésil,  on peut consulter le site de la campagne : http://www.paraexpressaraliberdade.org.br/index.php/2013-04-30-15-58-11
- http://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/26/les-centrales-syndicales-et-le-mouvement-des-sans-terre-fixent-au-11-juillet-une-greve-generale-pour-les-droits-des-travailleurs-les-libertes-democratiques-et-la-reforme-agraire-au-bresil/
- http://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/05/12/le-mouvement-des-sans-terre-entre-dans-la-campagne-pour-la-democratisation-des-medias-au-bresil/
(3) Sur la domination des médias privés au Venezuela, voir http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela
(4) Sur la loi soutenant la production indépendante au Venezuela, voir http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/06/alvaro-caceres-de-lombre-a-la-lumiere-venezuelienne/
(5) Sur la marche vers la démocratisation des médias au Venezuela :  http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/04/au-venezuela-la-marche-vers-la-democratisation-des-medias/

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/29/medias-en-amerique-latine-comment-sisyphe-deplace-la-montagne/

Ce que les médias ne vous montreront pas du Venezuela

(YVKE Mundial/LAY)

(YVKE Mundial/LAY)fernando_campos_ultimas_noticias2

Merci à l’équipe de Venezuelanalysis.com

Notes :

  1. Sur la domination des médias privés au Venezuela voir l’étude du groupe US Nielsen Rating : http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

  2. Sur cette coopération Sud-Sud, on peut lire aussi : "Le Venezuela et le Mali renforcent leur coopération universitaire" http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/10/le-venezuela-et-le-mali-renforcent-leur-cooperation-universitaire/

  3. "La FAO considère que le problème de la faim est pratiquement éliminé au Venezuela", http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/13/la-fao-considere-que-le-probleme-de-la-faim-au-venezuela-est-pratiquement-elimine/

  4. Sur la politique mise en oeuvre par Maduro, "quarante jours à la rencontre des mouvements sociaux" http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/03/videos-et-photos-quarante-jours-a-la-rencontre-des-mouvements-sociaux/ ; "Nous t’écoutons Claudia" http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/ ; "Ce que la révolution bolivarienne va faire de 2013 à 2019", http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/16/ce-que-les-medias-ne-vous-montreront-pas-du-venezuela/

Quand les Grecs étaient Vénézuéliens, par Maurice Lemoine

Le mardi 11 juin, peu après 23 heures, les chaînes de la radio et télévision publiques grecques Ellinikí Radiofonía Tileórasi (ERT), considérées, à tort ou à raison, comme des bastions de la gauche, ont brusquement cessé d’émettre, le gouvernement conservateur d’Antonis Samaras ayant envoyé la police déconnecter de façon expéditive le principal émetteur situé sur une montagne, près d’Athènes. Forte de deux mille sept cents salariés, ERT appartient aux organismes d’Etat qui doivent être « restructurés » en vertu du protocole d’accord signé entre la Grèce et ses bailleurs de fonds de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) – laquelle exige la suppression de deux mille emplois d’ici à la fin juin.

Confronté lui aussi, dans un contexte différent, mais non moins « néolibéral », à ce que le parti d’opposition de gauche Syriza a légitimement qualifié de « coup d’Etat », le peuple vénézuélien a trouvé en son temps la réponse en remettant lui-même en marche ses médias. 

Hugo ChavezNous sommes le 11 avril 2002.  Electoralement minoritaire, la droite vénézuélienne manifeste massivement dans les rues de la capitale. Elle veut un pays à sa mesure et, tout comme Washington, qui hait Hugo Chávez et la soutient sans s’en cacher, rêve de dirigeants qui lui ressemblent et de politiques qui lui conviennent. Toute cette affaire pue le pétrole et la conspiration. Aux ordres du maire du grand Caracas Alfredo Peña, la Police métropolitaine ne s’oppose pas à la marche qui, détournée de son trajet initial et autorisé, se dirige vers le palais présidentiel pour en sortir le président élu – elle lui ouvre même le chemin. En « allumant » de manière indiscriminée tous ceux – « chavistes » et « non chavistes » – qui passent à leur portée, des francs-tireurs provoquent le chaos. A partir de 14 h 30, on évacue les premiers blessés.Miraflores 2002

Dès 14 heures, livrant une bataille de la communication inégale face aux médias commerciaux inconditionnellement acquis à la sédition, la chaîne de télévision nationale – Venezolana de Televisión (VTV), également connue sous le nom de Canal 8 – a appelé les « bolivariens » à se mobiliser pour défendre la révolution. A 15 h 45, Chávez y lance un appel au calme[i]. « J’appelle le peuple vénézuélien, tous les secteurs, au calme, à la pondération, à la réflexion, à tous, ceux qui m’appuient et mes adversaires, et ceux qui sont indifférents… Ici, il y a une tolérance à l’épreuve de quasiment tout. Mais la tolérance a ses limites. La seule tolérance à l’épreuve de tout, seul un mort peut l’avoir, parce que même un arbre ne tolère pas tout… » Par la voix du gouverneur de l’Etat de Miranda, l’opposant Enrique Mendoza, la petite tribu violente et antidémocratique réagit : il faut faire taire cette chaîne de service public. Prise d’assaut, VTV sera réduite au silence à 22 heures par la Police métropolitaine qu’accompagnent des journalistes et des cameramen de Globovisión, qui annoncent en direct que la chaîne publique « a été abandonnée par ses journalistes et ses employés ». Lesquels viennent d’être expulsés de leur lieu de travail et renvoyés chez eux manu militari.Miraflores 2

Désormais seuls en lice, les médias privés imputent la responsabilité des dix-sept morts et des centaines de blessés provoqués par les francs-tireurs au chef de l’Etat. Des officiers du haut commandement de l’armée et de la Garde nationale utilisent l’accusation comme prétexte pour exiger son départ. Le rapport de forces semble basculer. Dans la nuit, et pour éviter un bain de sang, le président se rend et est emprisonné.

Le 12 avril, à 7 heures du matin, dans son studio de la chaîne Venevisión, le présentateur-vedette Napoleón Bravo se penche vers la caméra : « Vous vous demandez à quoi ressemble la démission de Chávez ? D’abord à une lettre. Je vais vous lire la lettre qu’il a signé : “En me basant sur l’article 233 de la Constitution de la République, je présente au pays ma démission irrévocable à la charge de Président de la République, charge que j’ai occupée jusqu’à aujourd’hui, 12 avril 2002. Fait à Caracas le 12 avril 2002, 191e année de l’Indépendance et 142e de la Fédération. Hugo Chávez.” » Un mensonge de la taille du soleil ! Jamais le chef d’Etat n’a démissionné. Mais qui pourrait en informer le pays ? Toutes les chaînes privées – Venevisión, Globovisión, Televen, RCTV – reprennent la thèse. Et les chefs de service y martèlent leur doctrine en matière de liberté d’expression : « Pour ceux qui n’auraient pas compris, je répète : la direction interdit formellement qu’aucune personnalité de l’ancien régime apparaisse à l’écran[ii]» La presse écrite – El Nacional, El Universal, Tal Cual, etc. – diffuse la même version des faits.

Ce 12 avril, le patron des patrons Pedro Carmona s’autoproclamme président de la République et dissout tous les pouvoirs constitués. Finis réforme agraire, loi de la pêche, loi sur les hydrocarbures, veaux, vaches, cochons, couvées, toutes ces fantaisies imaginées par « le tyran ». La rationalité économique reprend ses droits : son premier décret supprime d’un trait de plume l’augmentation de 20 % du salaire minimum décrétée par Chávez quelques jours plus tôt. Enfin, le peuple va retrouver la condition à laquelle il n’aurait jamais dû échapper : l’austérité. La Troïka (droite vénézuélienne, Etats-Unis de George W. Bush et Espagne de José Maria Aznar, qui reconnaissent immédiatement l’usurpateur) rugit littéralement de joie.

Un calme monstrueux règne maintenant sur le Venezuela ; à Caracas, trente-huit dirigeants populaires sont assassinés. Pourtant, passé le premier moment de stupeur, dans toutes les barriadas, on redresse lentement les épaules. Chávez est l’un de ces hommes autour duquel se cimente une classe sociale. Au fil des ans, il a donné à cette multitude une réelle identité. Dès 21 heures, des groupes descendent des quartiers populaires de La Victoria, Colomoncagua, Catia, leur Constitution à la main. La police fasciste tourne, mais ils avancent quand même. La police fasciste réprime, lâche ses flingues et ses chiens, tire pour empêcher les mobilisations. Dans ce pays où, durant les trois années de gouvernement Chávez pas une manifestation n’a été réprimée, des corps tombent, du sang coule à nouveau.

Au matin du 13 avril, des colonnes de fumée huileuse planent au-dessus des toits. Tout au long des rues, des gens crient : « Vive le comandante Chávez ! » Les téléphones portables se transforment en radio populaire. Les motards en messagers. Des hommes et des femmes, même les vieillards et les éclopés, il en arrive de partout, par colonnes, de l’ouest de la ville, par camions des lointaines périphéries, avec des banderolles, des cris, de la rage, des slogans. « Vive Chávez ! El pueblo, unido, jamás sera vencido ! » Une clameur monte : « Au Palais ! Au Palais ! » Mais un doute plane encore, puisque… « Chávez a démissionné ».

D’autant que, depuis le début des troubles, et le service public ayant été mis hors d’état de « nuire », les chaînes télévision ne diffusent que des films, des recettes de cuisine, des matchs de base-ball, des dessins animés. Rien sur ces bolivariens qui avancent d’un pas ferme, en ombre immense, qui remplissent tout l’espace et continuent d’arriver en flots. Rien sur la prestation de serment avortée du putschiste Carmona, prévue à 13 h 30, au Palais de Miraflores, repris par la Garde présidentielle, demeurée fidèle au chef de l’Etat. Rien sur les parachutistes de Maracay qui, aux ordres du général Raúl Isaías Baduel, entendent faire respecter la Constitution.

Le premier des chavistes passés à la clandestinité à réapparaître à Miraflores s’appelle William Lara, président de l’Assemblée nationale. Les ministres Aristóbulo Istúriz, María Urbaneja, Maria Cristina Iglesias et Ana Elisa Osorio arrivent peu après. Puis Cilia Flores et (l’actuel président) Nicolas Maduro. Mais le peuple, et en particulier l’intérieur du pays, ne le sait toujours pas. Les médias locaux continuent à verrouiller l’information et, sur CNN, qui l’interroge par téléphone, Carmona vient encore d’affirmer qu’il se trouve au palais présidentiel et qu’il contrôle la situation.

« Si nous reprenons le contrôle du Canal 8, nous résolvons le problème », estime le ministre de l’éducation Aristóbulo Istúriz, convaincu de ce que la remise en route de la chaîne permettrait d’informer tant la population que la communauté internationale sur le fait que Chavez n’a pas démissionné et qu’il est emprisonné dans un lieu inconnu. Chargé de la sécurité du chef de l’Etat, le colonel Jesús del Valle réagit immédiatement et c’est l’un de ses compagnons d’armes, le colonel Zambrano, qui se charge de l’opération. Dans l’impossibilité de disposer des hommes qui ont repris Miraflores et ne peuvent s’en éloigner, ni d’autres troupes, soit contrôlées par les généraux putschistes, soit encore indécises dans leur analyse de la situation, celui-ci passe une série de coups de fil aux cercles bolivariens de Petare. Il les connaît depuis qu’il a participé au Plan Bolivar[iii], dans leur quartier. « Vous voulez que Chávez revienne ? Je fais partie des militaire loyaux. Allez me chercher du monde pour reprendre VTV. » Il contacte également les gens de Catia TV, une chaîne de télévision communautaire du quartier populaire du même nom,  née grâce au projet d’intégration sociale de la révolution bolivarienne et que dirige alors Blanca Eekhout (qui deviendra plus tard ministre de la communication et de l’information, et qui est aujourd’hui vice-présidente de l’Assemblée nationale).

Lorsque le colonel parvient à Los Ruices, au siège de la télévision, trois mille personnes y sont déjà présentes, arrivées en hâte de La Victoria, de Catia, Guarenas, Guatire et surtout Petare. L’officier plonge parmi eux : « Je n’ai pas de soldats. Mes soldats, c’est vous. Je vous garantis que cette chaîne fonctionnera bientôt. Mais vous devez rester là pour me protéger. » Les deux minutes suivantes s’écoulent en discussion intense avec le chef des membres de la Police métropolitaine placés là pour surveiller les installations. « Regarde. Il y a ici cinq mille personnes. Et il en arrive de partout. Je rentre. Je n’ai pas d’arme et ces gens ne sont pas armés non plus. Ce qu’ils veulent c’est que la chaîne fonctionne. Si tu ne nous laisse pas faire, tu es responsable de ce qui va arriver. »

Une débâcle dans les règles étant en définitive moins éprouvante qu’une tentative de résistance dont le résultat est particulièrement loin d’être garanti, les policiers s’inclinent.

Rompant le silence imposé par les médias putschistes sur la résistance populaire, la reprise de la chaîne 8 (VTV) reste dans les mémoires comme cette image. En régie, invisibles, les techniciens-artisans de ce rallumage furent entre autres Alvaro Caceres, Blanca Eekhout et Angel Palacios...

Rompant le black-out des médias privés sur la résistance populaire, quelques militants des médias communautaires reprennent la seule chaîne publique existante (VTV), fermée par les putschistes. L’image de cette transmission de fortune est restée dans la mémoire populaire. A droite, le juge Danilo Anderson, assassiné quelques mois plus tard lors d’un attentat à l’explosif commandité par les putschistes sur lesquels il enquêtait.

Des ombres s’agitent rapidement dans les studios et en régie. Il y a déjà des gens qui travaillent. Sauf que personne ne sait comment remettre ce fourbi en route. Les escualidos[iv] ont bousillé quasiment tout l’équipement. Les muchachos des médias communautaires, Catia TV et Ávila TV, font appel à leurs compétences techniques. L’un se penche sur une caméra, l’autre s’agite dans la production. Ils commencent à reconnecter les câbles, à essayer les plugs, les matériels, les caméras. Averti, le président de VTV Jesús Romero Anselmi apparaît, ainsi que le personnel, rameuté par téléphone. A 20 h 05, un cri retentit : « On reprend l’antenne, tout est OK. »

A l’extérieur, compacte, dense, la foule des citoyens protège l’opération. Personne ne bouge, y compris après que, à 20 h 12, des dirigeants chavistes aient annoncé que le comandante n’a pas démissionné, qu’ils contrôlent Miraflores et que le fil constitutionnel est rétabli.  Le silence est rompu, l’incertitude pulvérisée. Dans tout le pays, l’espoir prend le dessus sur le doute, la population exulte, remplit les espaces, sort en flots débordants. A Caracas, débordée par le nombre, la police métropolitaine se débande. Une main géante se referme sur la nuque des généraux félons et de Carmona : dans la nuit, un commando va libérer le président Chavez, maintenu prisonnier dans l’île de La Orchila. 

Ce jeudi 13 juin 2013, dans le cadre d’une journée de grève générale appelée par les deux principaux syndicats grecs, du privé et du public, la principale banderole déployée devant le grand bâtiment de la Radio Télévision Hellénique appelle les citoyens « à ne pas rester sans réaction » car « on brade tout »

Caracas 13 avril 2002, le peuple descend dans la rue et fait échouer le coup d'État contre Hugo Chávez.

Caracas, le 13 avril 2002 : le peuple descend dans la rue et fait échouer le coup d’État contre Hugo Chávez.

Athènes juin 2013...

Athènes juin 2013… Les manifestants reflétés dans le miroir d’un écran de TV en carton, à l’entrée de la chaïne de télévision publique ERT. Photo : Russia Today.


Par MAURICE LEMOINE (auteur de Chávez Presidente !,  Flammarion, Paris, 2005 et de Sur les eaux noires du fleuve, don Quichotte, Paris, 2013)

Notes :

[i] Obligés par la loi à retransmettre également l’allocution, les médias privés coupent leurs écrans en deux pour diffuser, en même temps, les images de la manifestation.
[ii] Lire Chávez Presidente !, Flammarion, Paris, 2005.
[iii] Série de programmes sociaux menés en 1999 et 2000, avec l’aide de l’armée.
[iv] Les freluquets : sobriquet dont Chávez affublait ses opposants.

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/13/quand-les-grecs-etaient-venezueliens-par-maurice-lemoine/

Démocratiser la propriété des médias, un inquiétant rêve latino-américain

Qui doute encore que les médias sont l’outil central par lequel le capitalisme naturalise l’exploitation sous toutes ses formes, reproduit son idéologie, interfère avec le droit des électeurs à rejeter l’ordre néo-libéral ? Pourtant, alors qu’il y va de sa survie politique, la gauche occidentale n’ose pas transformer la propriété des médias, sans doute par peur d’être dénoncée comme "ennemie de la liberté d’expression", comme le martèle le Parti de la Presse et de l’Argent au sujet des gouvernements latino-américains qui légalisent des médias populaires, restaurent des services publics qui ne copient plus le privé, commencent à équilibrer le spectre hertzien en faisant reculer le monopole du "libre marché". L’Argentine a montré la voie en divisant en trois tiers l’ensemble de ses ondes radio et TV, et pour la première fois, en 2013, le Brésil brise le tabou. Face au monopole de TV Globo, le Parti des Travailleurs, la CUT (première centrale syndicale du pays) ou le Mouvement des Travailleurs Sans Terre réclament à leur tour la fin de la dictature médiatique. Une loi d’initiative populaire est soumise aux signatures des citoyens dans tout le Brésil.

midia brasil 2013Si c’est une radio communautaire, elle doit être pour nous. La radio communautaire dans ma région est celle des propriétaires d’usine” selon  Batatinha, militante du Mouvement des Sans terre dans l’état de Sergipe.

Les Sans Terre ont évalué l’inégalité de la lutte en termes de communication :  les télévisions et radios, locales et nationales, criminalisent les protestations du mouvement pour l’accès à la terre. Avec leurs messages négatifs sur les occupations, "ils poussent les communautés à s’y opposer", témoigne un des travailleurs Sans Terre.

La chape des médias a empêché la société d’exprimer librement ses droits, sa vision politique, son idéologie” explique Geraldo Gasparin, membre de la coordination du campement Hugo Chavez. “Malheureusement le gouvernement, à travers le Ministre des Communications, ne participe pas ni ne prend position dans le débat de la société civile pour un Cadre de Régulation des Communications, ce qui oblige la société à agir. Le campement participe à cette lutte”.

Le projet de loi, comme initiative populaire, réglemente  les articles de la Constitution qui portent sur les radios et télévisions. Le but est de destiner un tiers des fréquences aux radios et aux télévisions publiques (dont 15 % de médias communautaires) en plus de garantir la production de contenus locaux et régionaux. La proposition prévoit également la création d’un Fonds National de Communication Publique pour appuyer les chaînes publiques et communautaires, en plus de définir des règles pour empêcher la formation de monopoles dans la propriété des médias. (1)

Pour cerner les enjeux politiques de cette bataille qui se mène aussi en Équateur, en Bolivie ou au Venezuela, nous publions la contribution du brésilien Luciano Wexell Severo *

"ICIA pour déstabiliser l’Amérique Latine".

L’ICIA est un sigle qui pourrait synthétiser l’offensive actuelle des secteurs les plus conservateurs de la société sud-américaine. Il condenserait les étendards supposés « d’une lutte » des classes privilégiées, historiquement privilégiées, contre les avancées progressistes et démocratisantes promues surtout par les gouvernements d’Hugo Chávez, de Cristina Kirchner, d’Evo Morales et de Rafael Correa.

Les petits étendards de l’ICIA (« Inflation », « Corruption », « Insécurité » et « Autoritarisme ») forment le quadrilatère réactionnaire, oligarchique et droitier qui oriente les discours et les actions d’une partie de l’opposition de la région. On doit attirer l’attention sur le fait que le degré de « sensibilité » de ces quatre variables a une relation forte avec deux agents principaux :

  • 1) les grands conglomérats industriels, financiers et commerciaux, contrôlés justement par les classes privilégiées et le capital étranger ; et
  • 2) les médias hégémoniques, qui sont aussi sous l’intervention des élites locales et des multinationales.

On remarque que chacun de ces deux agents ont influencé de façon décisive la plus ou moins grande « gravité » de ces quatre problèmes. Les premiers, les groupes économiques, au fur et à mesure qu’ils contrôlent de vastes parts de marchés, tiennent un rôle crucial dans la détermination des prix des produits en bout de chaîne. En plus de cela, par le biais de l’accaparement et de la spéculation, ils peuvent générer le désapprovisionnement des biens, la pénurie et l’augmentation des prix qui en découle. Une telle « recette pour le chaos » a aidé à démolir le gouvernement de Salvador Allende en 1973. L’absence de produits dans les supermarchés et l’accroissement des prix de biens basiques comme le lait, le sucre, le riz et la farine, ont suscité des degrés d’insatisfaction sociale et la diminution de la popularité du gouvernement. C’est ce qui se trame, à des degrés relativement différents, au Venezuela, en Bolivie, en Équateur et en Argentine.

D’un autre côté, et de façon complémentaire, ces mêmes éléments déstabilisateurs résistent aux contrôles publics qui essaient d’agir contre leurs postures criminelles. Les grands conglomérats économiques accusent les gouvernements interventionnistes d’être autoritaires, adeptes de Hitler et de Mussolini. Ils hurlent contre l’action de l’État sur les taxes sur les profits, les taux d’intérêt, les taux de change, l’accès aux dollars et l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Leur argument central est le supposé « libre marché », qui est en vérité un rideau de protection pour la liberté de manœuvre de puissants groupes économiques.

La planification gouvernementale est traitée comme un « interventionnisme exagéré », un retour au « populisme irresponsable » ou, même, comme une « dictature castro-chaviste-communiste ». Sont déprimantes l’ignorance, la méconnaissance, et la culture de la haine présentes dans les manifestations et les concerts de casseroles des secteurs de l’opposition. Tout rappelle les momies chiliennes qui ont célébré le coup d’État d’Augusto Pinochet. Ils utilisent des concepts de façon primaire, composent des discours incompréhensibles déterrant des termes de la Guerre Froide contre la « menace rouge » et les « guérilleros marxistes ». Leur refrain favori est le quatuor ICIA.

Ceux qui manient un peu mieux les concepts affirment que retourner au national-développementisme des années trente, quarante et cinquante du siècle dernier est une très grave erreur. En réalité, ils proposent d’aller encore plus loin en arrière. Ils rêvent au premier libéralisme que le maître Adam Smith a si bien présenté, il y a 250 ans. Il est notoire que l’instauration du monde libéral qui a pu faire partie un jour des rêves des "honnêtes citoyens", s’est , depuis David Ricardo, transformée en proposition malfaisante, en théorie hypocrite, au seul bénéfice des plus grands et des plus forts. L’Allemand Friedrich List s’est rendu compte de cela et l’a dénoncé il y a 170 ans. Depuis cette époque même un perroquet n’y croirait pas.

En même temps, les puissants monopoles de désinformation et d’aliénation des masses, contrôlés par deux ou trois familles de nos pays, sont devenus les caisses de résonance de la « corruption » et de l’ « insécurité ». De cette façon, les quatre roues du carrosse de l’opposition deviennent des vérités, des preuves, des plaintes. Dans une action orchestrée, ils imposent l’ICIA. C’est pourquoi, en réalité, ce sont les médias qui sont autoritaires et qui torpillent la liberté d’expression. Ils se sont auto-proclamés défenseurs de la liberté individuelle, gardiens de la justice et des droits citoyens. mais ce sont les mêmes médias hégémoniques qui ont été créés et qui se sont tus pendant les dictatures militaires.

Pour défendre leurs intérêts économiques inavouables, ils dénoncent l’existence d’une « inflation galopante », la « plus grande corruption de l’histoire », « l’autoritarisme croissant » et « l’insécurité insupportable ». C’est la formule pour le chaos du XXIe siècle, fille du mariage entre  monopoles économiques et monopoles de la communication. On l’observe, à des degrés divers, en Argentine, au Venezuela, en Bolivie et en Équateur. Au Brésil, cette campagne médiatique s’est déclenchée très nettement contre l’ex-président Lula. Les hésitations et les concessions croissantes du gouvernement de Dilma Rousseff aux grands groupes économiques nationaux et internationaux, maintiennent une paix aparente, seulement troublée par les pamphlets porte-parole de Washington qui circulent dans nos kiosques.

Enfin, il est fondamental que nous nous demandions jusqu’à quel point un gouvernement peut contrôler les niveaux d’inflation, d’insécurité et de corruption dans des économies si concentrées et avec une présence si importante des multinationales étrangères. Avec l’accaparement et la spéculation on génère de l’inflation et une croissance des taux d’intérêt, comme façon d’enrichir le système financier. Avec des actions terroristes et conspiratrices, avec des playboys brûlant des pneus et armés au volant, la violence augmente et avec elle, les degrés d’insécurité, jusqu’à des niveaux « intolérables ». Avec des shows de dénonciations et un pilonnage TV, radio, magazines et journaux on présente un climat de « corruption répandue partout» comme du « jamais vu ». Toute action de l’État pour faire face à l’inflation, à l’insécurité et à la corruption est appelée autoritarisme par les grands médias.

Par conséquent, il faut se demander jusqu’à ce quel point les niveaux de mesure de ces quatre variables répondent à l’influence des médias. Et jusqu’à quel point la perception par l’opinion de ces quatre problèmes est dirigée par les monopoles médiatiques. De notre point de vue, la conclusion est : il n’y a pas de façon d’avancer dans des processus progressistes, populaires et démocratisants sans la destruction de ces deux types de monopoles privés. Parce que, bien que cette combinaison de quatre facteurs que nous nommons ICIA soit éthérée, gazeuse et superficielle, elle a imposé des difficultés et généré des freins considérables aux processus progressistes.

La destruction de ces monopoles privés, économiques et médiatiques, est indispensable et génère une frayeur dans les élites et le capital étranger. Pour cette raison on critique de façon si forte toute tentative de développement du contrôle du pouvoir public, de l’État, sur ces deux structures. Plus vite les gouvernements progressistes s’apercevront de la gravité de cette situation et plus vite ils mettront en place des actions démocratisantes, plus grandes seront ses chances de succès. D’un autre côté, continuer à financer ces monopoles avec d’immenses et croissantes sommes d’argent public, en plus d’être un crime de trahison nationale, peut être considéré comme se tirer une balle dans le pied.

Luciano Wexell Severo

Traduit de l’espagnol pour El Correo par  : Estelle et Carlos Debiasi

Note :

(1) voir http://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/05/12/le-mouvement-des-sans-terre-entre-dans-la-campagne-pour-la-democratisation-des-medias-au-bresil/

Luciano Wexell Severo. Économiste brésilien formé à l’Université Pontifícia Católica de São Paulo (PUC/SP), Severo est titulaire d’un Master et doctorant d’Économie Politique Internationale (PEPI) de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), chercheur de l’Institut de recherche Économique Appliquée (IPEA) au Brésil et professeur invité de l’Université Fédérale de l’Intégration Latino-Américaine (UNILA). Entre 2004 et 2005, fut consultant de la Banque du Commerce Extérieur du Venezuela (Bancoex), puis, de 2005 a 2007, conseiller du Ministère des Industries Basiques de Minerai du Venezuela (Mibam). Entre 2008 et 2012, il a exercé les fonctions de Directeur Exécutif de La Chambre de Commerce et d’Industrie Brésil-Venezuela à Rio de Janeiro.

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/10/democratiser-la-propriete-des-medias-un-inquietant-reve-latino-americain/

Au Venezuela, la marche vers la démocratisation des médias

Après la nouvelle loi du travail (1) élaborée et promulguée en mai 2012 sur la base de plus de 19000 propositions venues des syndicats et d’autres organisations de travailleurs, les vénézuéliens discutent, élaborent une nouvelle loi fondamentale pour la démocratie. Son but sera de renforcer les droits de la communication populaire dans un paysage encore dominé par les médias privés (2). Ce texte sera soumis en 2013 au vote des député(e)s de l’Assemblée Nationale. Conversation avec Jesús Suárez, actuel président de Catia TVe, télévision communautaire enracinée dans l’ouest populaire de Caracas.

Jesus Suarez

Jesús Suárez, président de Catia Tve, Caracas février 2013. Photo : T.D.

Thierry Deronne – Jesús, tu es un des organisateurs des assemblées citoyennes qui façonnent la loi de la communication populaire. Peux-tu nous parler de ce processus ?

Jesús Suarez - Au Venezuela nous avons souvent commencé "à l’envers". C’est le cas des télévisions communautaires comme Catia Tve qui fut parmi les premières à sortir de la clandestinité et à être légalisées, avec Teletambores. Tout ça grâce à une astuce qui nous a permis de contacter le président en 2000. Celui-ci a intuitivement saisi l’enjeu. Il a commencé à connecter les fils d’une solution au problème de l’illégalité des médias populaires : il fallait créer un cadre pour autoriser les émissions de notre télévision à laquelle participaient les habitants de notre quartier depuis des années.

Entre ce premier règlement légal de 2000, et le 30 mars 2011 où nous avons relancé le débat populaire autour d’une nouvelle loi, plus ambitieuse, dix ans ont passé, dix ans d’efforts permanents d’apprentissage des outils mais aussi de formation à un nouveau concept de communication. Après leurs actions de résistance face au black-out des médias privés lors du coup d’État contre Chavez en 2002, nos médias populaires ont perdu une part de leur visibilité, ont perdu de l’importance pour certains fonctionnaires. Dans certains secteurs de l’État on s’est dit : "ils sont en train de s’éteindre, laissons-les disparaître". Notre loi va recouvrer cette visibilité, réaffirmer notre présence après tout ce travail de fourmis, nous avons résisté à tout et nous continuerons à tenir bon. En 2013, nous revenons tous ensemble, avec des idées différentes, parfois opposées, vers cet espace de discussion qu’est l’Assemblée Nationale, pour qu’elle contribue à propulser le débat sur la communication populaire au plan national. La conjoncture actuelle est historique : il est possible d’impulser des lois d’initiative citoyenne, depuis la base populaire. C’était une des promesses des dernières législatives : que les lois ne soient plus faites d’en haut mais que les citoyens puissent les rédiger depuis leurs espaces de vie, de travail, de production.

T.D. – Quels sont les principaux points en discussion ?

J. S. - Nous parlons d’organisation : pourquoi créer des médias ? Comment servent-ils les luttes, l’organisation ? Le second thème, qu’on a souvent tendance à reléguer en bas de liste, c’est l’aspect économique. Impossible de parler des ressources nécessaires sans d’abord répondre clairement à la question de l’objectif du média. Beaucoup d’espaces étaient en voie d’asphyxie par faute de moyens, à deux doigts de fermer. La loi viendra à leur secours, pour leur dire "tenez-bon, il y a une lumière au bout du tunnel". Pour nous, politiquement, ce qui est non-négociable, c’est de continuer à subir la dictature commerciale sur le patrimoine public des ondes, il est temps de changer. Eux savent que nous voulons les substituer et dès qu’ils en auront l’occasion, ils chercheront à nous écraser de nouveau, comme lors du coup d’État de 2002.

T.D. – Comment évolue le débat ?

J.S. - Dans le débat qui a lieu aux quatre coins du pays et qui est organisé par des courants, des génération très différentes, au-delà des accords de fond sur les besoins techniques, il y a une grande diversité d’opinions. Par exemple, sur comment écrire un scénario, comment le réaliser avec les gens. Il y a une grande discussion sur le rythme, les couleurs, l’esthétique mais aussi sur les niveaux de décision du mouvement des médias populaires, du local au national. En 2013, nous avons fait approuver cinq premiers articles de cette loi. Le processus d’approbation a été freiné à cause des différents processus électoraux mais aussi parce que le travail de l’assemblée s’est porté d’abord sur la loi du travail.

T.D. Au Brésil les Sans Terre parlent d’une nécessaire "réforme agraire des ondes". Seule l’Argentine a osé légiférer pour redistribuer les fréquences quasi monopolisées par le latifundio commercial et pour équilibrer l’espace public hertzien, en octroyant un tiers au privé, un tiers au public et un tiers aux associations. Que proposez-vous pour démocratiser le spectre radio-électrique ?

J.S. - La discussion a été dure. Mais pour nous un contrôle du spectre hertzien à la manière des argentins ne garantirait rien de plus que : "tu as droit à un tiers". Cela signifierait que beaucoup de collectifs devraient se battre pour entrer dans ce tiers. Et quand ce tiers arrivera à saturation, où entreront les autres ? Notre réflexion part du principe de refuser le confinement à un "morceau" du spectre. Battons-nous pour 100 % de spectre citoyen. Il y aussi débat sur la puissance de transmission. Nous revendiquons le droit de transmettre non plus seulement à l’échelle locale mais nationale.  Nous sommes 560 radios et un peu plus de trente télévisions communautaires. Le problème est que parfois la puissance ne te permet pas de transmettre au-delà de deux pâtés de maison. Les médias sont faits pour atteindre un grand nombre de personnes, la faiblesse de transmission revient à sous-utiliser un outil tel que la télévision.

T.D. – Lors de discussions des collectifs avec la Commission Nationale des Communications en 2000, certains défendaient le concept de communauté de travail plutôt que celui d’une  communauté limitée à un espace réduit. Par exemple, une communauté de pêcheurs s’étendant sur toute la côte ou comme en Bolivie, une radio des mineurs fonctionnant sur toute une cordillère. D’autres redoutaient une perte d’identité communautaire si l’échelle de transmission passait du local au national… Qu’en est-il aujourd’hui ?

J. S.In fine, c’est le téléspectateur qui choisit, qui zappe. Mais la fréquence doit offrir une qualité de transmission. Un émetteur de télévision exige beaucoup plus de puissance qu’une radio. Par exemple ici à Catia Tve nous avons besoin de 2,5 KiloWatts ou plus pour atteindre tout Caracas. C’est pour cela que nous avons besoin d’une loi. L’autre jour je discutai avec Angel Palacios et je lui disais que la télévision est un phénomène massif, plus lent que la radio en termes de production, qu’elle est un phénomène culturel en soi et qu’elle est aussi un média pour temps de paix. En cas d’agression militaire, nous ne pourrions pas faire grand chose. Nous ne pourrions pas déménager tous nos équipements, et même ainsi, au premier essai de transmettre, on nous localiserait et on nous détruirait. Contrairement au Salvador où la guérilla déplaçait en permanence son émetteur de radio, lançait les nouvelles et changeait de lieu. La radio peut mieux résister en temps de guerre. Mais la télévision a besoin de temps pour produire. En temps de paix les gens peuvent voir une multiplicité de  chaînes simultanément et notre proposition est simplement que toutes les chaînes soient disponibles pour le téléspectateur. Pourquoi ne pourrions-nous voir ce que font les habitants de Petare ou de Barlovento ou de Mérida ?

Si produire prend du temps, imagine combien de temps il faut pour produire huit heures de production inédite par jour. Faute de capacité de production beaucoup sous-utilisent leur fréquence. Quand est sorti le règlement des médias communautaires en 2000 tout le monde dans le pays s’est dit : "je peux monter ma télévision, il me suffit d’une antenne, d’une caméra et d’un émetteur". Sauf que beaucoup ont sous-estimé la base opérationnelle, le comment et le pourquoi faire une télévision. A quoi bon tant d’efforts pour ne transmettre que deux heures par jour ? Ensuite est venu le choc avec la culture dominante d’une télévision commerciale aux images brillantes, aux fonds simplifiés, au rythme rapide.

T.D. – Vous proposez que chaque fois qu’une concession donnée à un média pour exploiter le patrimoine public du spectre hertzien arrive à son terme, l’État octroie la concession prioritairement à un média communautaire.

J.S. - Exactement.

T.D. – A ce rythme ne faudra-t-il pas attendre longtemps pour que la proportion de médias populaires puisse soulever la chape de plomb commerciale ? 

J.S. - La puissance de transmission des télés populaires est déjà en train de passer de 25 Watts à  750 Watts, puis à 1 KiloWatts et enfin à 2,5 KiloWatts. On n’a pas eu besoin de loi pour le faire ! La loi permettra de recadrer la vision des fonctionnaires d’État mais il n’y aucun texte qui nous a interdit de monter en puissance ! La seule limite se trouvait dans ce règlement de 2000 qui obligeait le média à ne transmettre que sur sa communauté locale. A présent une communauté ne va pas se voir seulement chez elle, elle va être visible pour les autres. Fondamentalement notre discussion est : ouvrons le spectre hertzien, ouvrons les ondes radio et TV, mais ouvrons aussi la puissance.

T.D. – Le Venezuela vient de faire un bond technologique en passant à la télévision numérique, ce qui multiplie le spectre quasi à l’infini, avec de nouvelles chaînes en tout genre, une haute définition et une plus grande facilité de réception pour la population. Cela veut dire aussi que le secteur privé peut croître à l’infini…

J. S. - Débat difficile ! Les concessions données au secteur privé ont augmenté en effet, en même temps que les concessions octroyées aux médias communautaires. La question fondamentale serait : comment nous organiser pour produire des contenus au point que les gens nous regardent plus que les chaînes privées. Nous pouvons disposer de mille chaînes mais il s’agit de la relation avec le public. Les gens reçoivent des dizaines de fréquences via DirectTV mais les statistiques montrent qu’ils ne regardent vraiment que 4 ou 5 chaînes. C’est un grand thème de notre débat : le processus de la formation audiovisuelle. Comment faire pour que le plaisir qu’éprouve une famille à se voir ici puisse être ressenti par une autre famille qui n’a rien à voir avec elle, là-bas, à l’autre bout du pays.

Si on rassemble les talents, les forces productives sur une seule fréquence communautaire sur Caracas, pour pouvoir créer chaque jour des programmes inédits, on peut imaginer que cette chaîne va captiver davantage que les chaînes séparées actuelles. L’oeil va pouvoir sauter d’une télénovéla populaire réalisée dans la Pastora, à ce que fait mon ami à Petare, au récit d’une expérience passionnante qui se déroule à Gramoven.

Par rapport à l’État le thème fondamental de notre loi est de réaffirmer notre lutte, notre vision historique : l’État doit apporter les moyens, les ressources suffisantes et conséquentes, pour que la propriété publique, citoyenne, démocratique des ondes radio et de télévision, devienne réalité, c’est-à-dire pour que nos médias puissent produire beaucoup plus et puissent émettre avec toute la puissance, sans limite.

dsc09879-96333

Rencontre de télévisions communautaires à Barlovento du 20 au 22 février 2013 pour discuter de la loi de communication populaire : Teletambores, TV Limón et Zamora TV (État d’Aragua), Selva TV (Amazonas), Calipso TV (Bolívar), TV San Joaquin et TV Mora (Carabobo), ALBA TV, TV Caricuao, Catia TV, TV San Agustin (Caracas), Coro TV (Falcon), Lara TV et Kabudare TV (Lara), TV Bailadores et Tatuy TV (Mérida), Afro TV, TV Petare, Guatopo TV et Telecimarron (Miranda), Montaña TV, Rubio TV, Jaureguina TV, Alternativa TV (Táchira), Tarmas TV (Vargas), Bolívar TV et Camunare Rojo (Yaracuy) et Canal Z et Quijote Tv (Zulia). Photo : Alba TV.

Notes :

(1) "La nouvelle loi du travail au Venezuela, un pas de plus vers la vraie vie", http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/

(2) "Vénézuéla, qui étouffe qui?", http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

Annexe : Loi en deuxième discussion : brouillon actuel de la loi, en cours de modification (espagnol)

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/04/au-venezuela-la-marche-vers-la-democratisation-des-medias/

Auto-gouvernement et production communale aux confins du Venezuela.

Ce samedi 19 janvier, le représentant de l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture (FAO) au Venezuela, Marcelo Resenda de Souza, a souligné qu’alors que dans le monde 800 millions de personnes souffrent de la faim, aucune d’elles n’est vénézuélienne. Un des objectifs du plan socialiste 2013-2019 soumis par Hugo Chavez lors des élections présidentielles et approuvé par la majorité le 6 octobre 2012, est de parvenir à la souveraineté alimentaire intégrale. En 1998, avant la révolution, la production annuelle d’aliments était de 13 millions de tonnes. Elle en atteint aujourd’hui 24 millions, soit près du double. La réforme agraire et, dans les deux dernières années, l’octroi de crédits aux petits et moyens producteurs par le biais de la « Grande Mission AgroVenezuela » ont permis à 600 mille familles de se consacrer à la production agricole et à l’élevage.
Derrière ces chiffres il y a les visages et les voix d’êtres humains invisibles dans les médias occidentaux.

mapapolitico

Dans l’ouest du pays, à la frontière avec la Colombie, s’étend l’état d’Apure. Quelques kilomètres avant le village de Guacas, là où le fleuve Apure marque la frontière avec l’État de Barinas, fonctionne depuis trois ans l’Unité de Production socialiste Jorge Eliécer Nieves qui fait partie de la ville communale Simón Bolívar.

Pivot de cette unité agricole et d’élevage : une longue maison couleur de terre. Au fond de ces installations, des enclos et une structure en cours de construction où fonctionnera la cantine des travailleurs; un peu plus loin, des étangs pour la pisciculture des « cachamas ».

Ni patrons ni employés

La chaleur du « Haut Apure » laisse filtrer un vent frais. Amparo s’approche lentement, offre d’une voix douce, timide, quelque chose à boire. Cette femme d’un peu plus de cinquante ans, aux cheveux noirs et brillants, revient avec une limonade glacée.

Il y a trois ans, le conseil comunal “Jorge Eliécer Nieves” a mis en marche son unité productive. Actuellement celle-ci compte 32 têtes de bétail qui produisent entre 72 et 74 litres de lait par jour, 11.500 alevins de «cachamas», poissons qui seront prêts pour la vente dans six mois, à quoi il faut ajouter des hectares de riz, de manioc, de haricot et de maïs, ainsi qu’un projet d’auto-construction qui donne ses premiers résultats : aux alentours de Guacas, six logements de trois pièces, aux espaces amples, sont sur le point d’être achevés.

Willy Ríos, 24 ans, est ingénieur de production et travaille depuis le début dans le projet. Quatre jours par semaine il se charge avec ses compagnons de produire pour la communauté elle-même mais suivant un modèle éloigné des paramètres capitalistes.

“Nous commençons à huit heures du matin et nous planifions le travail tous les 15 ou 20 jours en commissions” explique ce jeune homme maigre, direct, coiffé du chapeau « llanero ».

Son histoire ressemble à celle de ses compagnons : “Avant je travaillais pour le privé, pour les capitalistes. Aujourd’hui il n’y a ni patron, ni employés : ce qu’on a dans le sang, c’est le côté social, le travail en communauté, apprendre et tenter de construire un modèle de production différent. Dans le capitalisme tout se résume à donner des ordres ou à obéir. Ici c’est plus humain, au lieu d’exploiter l’autre, on discute avec lui”.

Du total de la production laitière que génère cette unité, la majeure partie est vendue à prix solidaire aux habitants, et le reste est commercialisé, comme les poissons. Les excédents reviennent à la communauté. Willy : “Nous les utilisons pour améliorer la qualité de vie. Si un compagnon a besoin d’argent pour un transfo électrique, on le prend dans les excédents”.

Un schéma nouveau

Willy et Yorlis Fernández, membre du mouvement social paysan Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora (FNCEZ), précisent que "dans l’unité 25 familles travaillent trois ou quatre jours par semaine sur les terres collectives. Ce rythme permet de consacrer le reste du temps aux terrains de 50 hectares que chacune d’elles possède en propre et où elle produit pour son bénéfice personnel. Si quelqu’un a besoin d’aide pour sa production  familiale, il y a toujours cinq ou six compagnons disponibles. Tout ce qu’on produit sur une terre collective est destiné à l’ensemble des habitants".

Le changement passe aussi par le refus d’utiliser des produits agro-toxiques ou des concentrés alimentaires pour les poissons. Dans le premier cas le débroussaillage se fait manuellement, dans le second les poissons sont alimentés avec du maïs, des fleurs, du manioc et des haricot, produits sur place.

En ce qui concerme les salaires, Willy explique : “Ceux qui travaillent n’ont pas de salaire fixe parce que nous tentons d’appliquer un autre modèle de production, différent des méthodes capitalistes. Ici nous gagnons tous la même chose, notre revenu hebdomadaire provient de la vente du lait, il est réparti entre tous les associés. Nous travaillons pour améliorer la production, ce qui permet d’augmenter notre revenu. Même chose, en augmentant le poids des poissons, nous vendons un peu plus. Ce n’est pas un salaire fixe pour chacun sinon nous retomberions dans : « Je te fais exécuter telle tâche, et je te paie pour ça. Ce n’est pas l’idée”.

Comme la vie en général dans l’unité, le processus d’auto-construction de logements est soumis à des assemblées qui discutent les plans : “la communauté a créé l’association coopérative Zamora Vive 2011 – explique Willy -, la mairie de la municipalité Pedro Camejo nous a donné les matériaux mais nous avons dessiné les plans nous-mêmes, le système de distribution des eaux, des égoûts, l’électricité, les modèles de toits et de fenêtres. Nous avons produit nous-mêmes les blocs. Tout s’est fait en nous appuyant sur le potentiel propre du conseil communal. Certains d’entre nous sommes forgerons, d’autres maçons, électriciens… Nous avons économisé la mise sous contrat d’ingénieurs, ce qui permet de construire plus de logements. Nous en sommes à six maisons qui vont être réparties aux habitants ».

« Nous associer entre compagnons, discuter des problèmes qui nous touchent et voir ensemble comment les résoudre, bref, vivre ensemble est toujours préférable même si dans les discussions en assemblées nous avons des visions différentes. Ensuite nous travaillons sur la base des plans approuvés, nous nous retrouvons les après-midis ou les fins de semaine pour une partie de foot. Même le terrain de foot a été auto-construit”.

Jusqu’à Guasdualito s’étend la cité communale Simón Bolívar, expérience née quelques mois après un moment complexe pour le pays : la réforme constitutionnelle proposée par le gouvernement du président Chávez venait d’être rejetée lors du référendum. Le mandataire national visita la grande propriété d’El Cedral. Un groupe du Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora lui remit en mains propres la proposition de créer une cité communale.

A partir de cette rencontre, et sur la base de la Loi des Communes, l’initiative a pris corps en regroupant les huit communes des secteurs de San Camilo, Urdaneta et Guasdualito, dans la municipalité de Páez. A cette expérience s’ajoutent d’autres de nature semblable organisées par le FNCEZ, comme une commune à Biruaca, dans le « Bas Apure » et six communes dans la zone urbaine de Guasdualito, ces dernières étant formées par 36 conseils communaux.

Dans la zone urbaine, grâce à un financement du budget participatif de la mairie de Guasdualito, les communes organisent des coopératives de coordonnerie, de fabrication de jeans et une petite usine de plastique. Fernández reconnaît que le principal obstacle est que dans une économie encore majoritairement privée, il faut “une plus grande assistance technique, savoir comment administrer, comment lutter dans le cadre d’une économie de marché traditionnelle, à partir d’une entreprise formée de personnes qui n’ont pas de connaissances en économie et en marketing". La coopérative de chaussures est celle qui marche le mieux, selon Fernández. Les paires de chaussures de cuir sont vendues à cent bolivars pièce, ce qui leur a permis d’organiser des opérations de vente à San Fernando de Apure et à  Caracas.

Avant que s’allume l’enregistreur et que filent les heures de questions en réponses, les militants locaux du FNCEZ offrent à boire, installent des chaises et montrent avec fierté le local de la FM 96.3, la radio "Bolívar Vive". Parmi les lignes stratégiques de cette organisation, la communication joue un rôle fondamental.

“Auto-gouvernement”

Le but avoué de la cité communale est l’auto-gouvernement. Un objectif que les membres du  FNCEZ comprennent comme “la prise de décisions en assemblées d’habitants, la formation socio-politique, le développement d’une culture du travail comme moteur fundamental, et la conscience que chacun doit atteindre chacun sur sa responsabilité collective. »

Braulio Márquez, depuis le studio de la radio associative, explique: "Nous comprenons que le gouvernement national ne peut tout nous donner, qu’il nous appartient de jeter les bases d’une culture nouvelle, de valeurs socialistes. Cela signifie que nous devons tous nous engager parce que c’est au peuple d’assumer le rôle central. Il serait contradictoire que le gouvernement fasse tout à notre place; nous devons être nous-mêmes le gouvernement, non pas faire partie du problème mais de la solution".

Dans la cité communale le fonctionnement se base sur des réunions et sur les activités de travail : "une famille apporte une tôle d’acier, l’autre un sac de ciment, une autre une quantité de blocs, un jour on se réunit et nous construisons ensemble la maison communale".

C’est en suivant cette méthode qu’ont été auto-construits les logements mais la population se charge aussi du maintien des voies d’accès et des câbles électriques.

Quand la cité communale a fait ses premier pas, le gouvernement national a collaboré pour mener le diagnostic de la zone et pour financer les projets initiaux. La cité a reçu un ensemble de machines telles qu’élévateurs, remorques et camions. "Par exemple, explique Márquez, si une machine de type Patrol, qui sert à labourer, est remise à une commune, tous les habitants deviennent responsables de son entretien et de l’appui au chauffeur et à l’opérateur. Si la machine est abîmée, c’est la même commune qui doit financer sa réparation. C’est ainsi que les habitants assument eux-mêmes les problèmes, cette culture a déjà généré une nouvelle conscience".

Leandro Albani, AVN.

Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

Sources :  http://www.avn.info.ve/node/151948 et http://www.avn.info.ve/contenido/autogesti%C3%B3n-y-producci%C3%B3n-comunal-caracterizan-ups-jorge-eli%C3%A9cer-nieves

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/01/19/auto-gouvernement-et-production-communale-aux-confins-du-venezuela/

Quand le troisième oeil de la révolution s’ouvrira…

Ces treize dernières années le Venezuela bolivarien s’est transformé en laboratoire de nouveaux modes de production de l’information, une bataille qui a commencé sur le thème de la « visibilisation » d’une majorité sociale exclue pour s’inscrire aujourd’hui, de manière plus ambitieuse, dans la construction d’un État communal.

Á sa manière le président Chavez avait poussé ce processus dès son élection en décembre 98, en réalisant sa promesse de campagne de convoquer une assemblée constituante. Le texte final de la Constitution bolivarienne oblige l’État à veiller au caractère démocratique et pluriel du droit à l’information (2000). Chavez avait ensuite informé la CONATEL (Commission Nationale des Télécommunications, le CSA vénézuélien) de son intention de répondre positivement aux invitations de collectifs de communication populaire dont les antennes étaient encore considérés par Conatel comme « illégales »… C’est ainsi que le 8 janvier 2002 au terme d’une longue négociation entre les médias populaires pionniers (Catia Tve, Teletambores, TV Rubio et TV Zulia) et la CONATEL était enfin publié le « Règlement légal » des médias populaires (on dit ici  « medios comunitarios »).

L’article 28 de ce règlement déclare que les médias populaires doivent transmettre un minimum de 70% de programmes réalisés directement par la population. Pour assurer cette participation réelle de la majorité, le règlement oblige les responsables de ces médias à former en permanence des groupes de production parmi la population. La pub est limitée pour ne pas répéter les échecs historiques des radios libres en France ou de la télévision communautaire en Colombie, où la participation citoyenne a été chassée par la logique commerciale.

TV Venezuela - spectre radio-électrique 2013Depuis la publication du règlement les médias populaires se sont multipliés à un rythme soutenu. Alors que ceux-ci restent réprimés, illégaux ou inexistants sur la majeure partie du globe, le Venezuela en compte à peu près 300 en 2012, des radios essentiellement, qui émettent librement sur une échelle locale (1). La liberté d’expression y est totale, à l’image du site alternatif  www.aporrea.org qui tout en recevant un appui économique de l’État publie quotidiennement des critiques en tout genre et parfois virulentes des politiques du gouvernement Chavez.

Les obstacles.

Cette explosion des médias participatifs fait face aux mêmes obstacles que ceux que rencontre la révolution bolivarienne en général. A commencer par la domination écrasante des médias privés (2). Avec des télénovélas comme la colombienne « El capo » dont le héros narcotrafiquant sympa bat des records d’audimat, les films de guerre ou d’horreur importés des États-Unis, les shows érotiques et les jeux de la fortune, jusqu’à la manière de traiter les luttes sociales dans les JT, etc.. , l’hégémonie culturelle du capitalisme reste assez efficace (80% d’audience) pour freiner l’essor de la démocratie participative et la transition d’une société de marché à une société socialiste. Le gouvernement bolivarien n’a pas encore osé démocratiser le spectre radio-électrique comme l’a fait l’Argentine de Cristina Fernandez en octroyant un tiers des ondes radio et TV au service public, un tiers à l’entreprise privée, un tiers au secteur associatif  (3).

Ceci explique que beaucoup des nouveaux médias populaires imitent la logique des médias commerciaux et que le nombre de « présentateurs » ou de « vendeurs » enfermés dans des studios dépasse encore le nombre de formateurs d’équipes de production populaire. Il faut y ajouter la vieille culture politique du pouvoir personnel, de la division du travail et du rejet de la formation intégrale, facteurs qui peuvent décourager les nouveaux arrivants. Dans beaucoup de cas, la faible participation fait qu’on est encore loin des 70% de production populaire prévus par le réglement de 2002.

Cependant le nombre de concessions accordées à ces médias citoyens continue de croître (de même que les concessions accordées aux médias privés) et l’État ne lésine pas sur les moyens pour les doter d’équipements de production et de transmission (4). Politiquement on vit une conjoncture intéressante: peu après sa réélection le 7 novembre 2012, le président a appelé les médias publics à sortir de leurs studios et à transmettre “depuis les usines, avec les travailleurs réunis en assemblée, avec la critique et l’autocritique qui nous nourrissent tant et dont nous avons tant besoin ”.

Le nouveau Ministre de l’Information et de la Communication Ernesto Villegas, nommé pour impulser cette rupture, a annoncé son appui au renforcement des médias participatifs, a mis l’accent sur la formation sociopolitique des communicateurs sociaux, sur l’effacement de la frontière anachronique entre ceux qui disposent d’une carte de presse et ceux qui n’en ont pas. Il a demandé aux médias publics d’”ouvrir leurs portes au peuple mais pas seulement pour qu’il remercie pour les bonnes choses mais aussi pour qu’il montre les erreurs, les fautes commises par le gouvernement et les déviations du processus”.

Face à la difficulté de construire un authentique pouvoir populaire, quelles sont les tâches du jour ? Accélérer et intensifier la formation intégrale en éducation et en communication populaires pour que la technique soit cohérente avec l’idéologie, pour que les équipes en charge de ces médias sortent des studios et se transforment en équipes de formateurs, bref: pour que la majorité sociale produise les programmes. Il s’agit aussi d’unifier les forces sociales pour qu’une loi d’initiative populaire démocratise la répartition des fréquences radiophoniques et télévisées.

Le concept idéal pour comprendre le rôle du média populaire dans la révolution bolivarienne serait celui d’une « entreprise sociale de production d’information ». Il ne s’agit pas de "faire du lien social" ni de devenir une « chaîne culturelle » mais plutôt, dans la tradition de l’éducation populaire de Simón Rodriguez à Paulo Freire, d’assembler les points de vue dispersés pour les renvoyer à la population enrichis par la comparaison et la contextualisation, depuis l’enquête participative jusqu’au montage final. Une image du monde assez complète pour produire un saut de conscience et renforcer la capacité d’agir des citoyens. Ce qui implique que les animateurs et formateurs étudient l’Histoire, la philosophie, la littérature, la musique, l’économie, la sociologie, etc..  pour être capables de « lire le monde avant de lire l’image » ou de « penser global, filmer local ».

“Il ne s’agit pas de montrer le carton de jus de fruit, il s’agit de montrer ce qu’il y a derrière; et ce qu’il y a derrière c’est le peuple qui produit".

Lors du Forum “Comunication en Révolution” (Caracas, 1 novembre 2012) auquel participait également le Ministre Ernesto Villegas, le sociologue Reinaldo Iturriza insistait sur le fait que “nous ne pouvons continuer à montrer le peuple comme celui qui reçoit, mais le peuple constitué en sujet politique et qui dit tout ce qu’il y a à dire, avec les critiques qui doivent être faites”. Et de s’interroger sur un paradoxe: si le président Chavez a souvent pointé cette lacune ces dernières années, pourquoi les médias publics restent-ils réticents à ouvrir leurs portes à la critique populaire ?

Iturizza a exposé une autre idée que nous défendons dans les ateliers de notre école populaire et latinoaméricaine de cinéma, télévision et théâtre : “Il ne s’agit pas de montrer le carton de jus de fruit, il s’agit de montrer ce qu’il y a derrière; et ce qu’il y a derrière c’est le peuple qui produit". Une idée mise en pratique dans les années 20 par le cinéaste soviétique Dziga Vertov (ou par le cinéaste français Luc Moullet avec "Genèse d’un repas" (1978). Le film que Vertov avait réalisé pour inviter la population à acheter la viande à la coopérative d’État plutôt qu’à l’intermédiaire privé invente une forme cinématographique de grand impact pour l’époque : faire défiler à l’envers la pellicule pour "dévoiler l’origine des choses et du pain, offrir ainsi à chaque travailleur la possibilité de se convaincre concrètement que c’est lui qui fabrique toutes ces choses et que par conséquent, elles lui appartiennent. Et de mettre en doute l’obligation de vêtir et d’alimenter toute une caste de parasites." (Dziga Vertov).

Analyse participative d’un film de Vertov sur la production et la vente de la viande.

 Cette idée de “scruter le réel au-delà des apparences” a servi de point de départ à l’exercice final organisé dans un de nos ateliers pour des télévisions communautaires de tout le pays (5).

Le hasard a fait que le début de cette formation coïncide avec un meeting de campagne du candidat bolivarien au poste de gouverneur de l’État d’Aragua, Tareck El-Assaimi (ex-ministre de l’Intérieur). Des chaînes de télé comme VTV ou Venevisión couvrent ce type d’événements en suivant la technique publicitaire des plans frontaux du candidat assortis de ses déclarations, un "travail" expédié en 10 minutes avant de courir à une autre "actu", réduisant la population à un décor de circonstance. Cette image personnaliste de la politique montre qu’au bout de treize ans n’est pas encore né un nouveau mode de produire l’information en fonction de la "démocratie participative et protagonique" prévue dans la constitution bolivarienne.

Le candidat gouverneur bolivarien pour l’État d’Aragua, Tareck El Assaimi, lors de la marche dans les quartiers populaires, novembre 2012.

Avant ce meeting, usant d’une vieille habitude de la culture politique locale, la mairesse (PSUV, parti chaviste) de Linares Alcántara avait préparé un "tour" spécial pour accueillir le candidat, en asphaltant in extremis le parcours. C’était compter sans l’intelligence du peuple qui entoura le candidat de toutes parts, l’obligeant à modifier le trajet initial. Ce qu’il accepta de bonne grâce, enfonçant les pieds dans la boue du quartier populaire pour, selon ses termes, "ressentir ce que ressent la population".

C’est en partant des visages des collectifs présents à cette marche que les participants à l’atelier ont transformé cet épisode d’une campagne en point de départ d’une mise en contexte sociale, politique, pour comme Dziga Vertov, remonter le fil des choses.

Si nous prenons au sérieux l’idée de créer un nouveau type de télévision, il nous faut comprendre par exemple qu’un responsable politique n’est pas un “produit” et que s’il est "produit", c’est par ceux qui font la politique, par ceux et celles qu’il faut par conséquent voir. Dans les années 60 le brésilien Glauber Rocha avait subverti un film de commande sur la prise de fonction du gouverneur José Sarney – dans ce cas, nul candidat révolutionnaire mais un fidèle serviteur de l’oligarchie du Brésil. La technique de “Maranhao 1966“ est intéressante parce que son montage montre les contre-champs qu’occultait le discours de Sarney et devient ainsi, du film de propagande qu’il aurait pu être, une critique. 

María Muñoz et Dioselin Camiña (membres de Teletambores)

María Muñoz (photo), membre de Teletambores, raconte: “l’atelier commence avec ce meeting parce que nous avons vu que la lutte sociale en découle et que nous pouvions raconter ces expériences de lutte sociale, voir comment certaines mères abandonnent leurs enfants ou les laissent à la maison pour se vouer totalement à leur lutte sociale, ce qui est une manière d’exprimer ce problème qui a surgi ici dans notre communauté. En plus de visibiliser la lutte qu’elles mènent, voir le quotidien de chacune d’elles dans son travail au foyer, les moments passés avec les enfants, leurs luttes dans la communauté, les campagnes électorales successives, et les espoirs que nous avons au sujet du nouveau candidat en termes de sécurité" .

“Nous avons relié les moments de vie des lutteuses sociales avec ceux des artisans céramistes du quartier El Valle qui sont à leur manière aussi des lutteurs sociaux, qui nouent des liens avec les jeunes qu’ils forment dans la fabrication des pièces. Les autres propositions étaient le “Simoncito” (centre éducatif pour la petite enfance, mis en place par l’actuel gouvernement, NdT) dont de nombreuses mères ont besoin, et les entreprises de production sociale organisées par des femmes en lutte – il s’agissait de montrer des mains qui fabriquent les chemisiers de la marque "Gotcha" et refléter le processus d’un produit qui n’est pas qu’un produit, derrière il y a beaucoup de mains, des mains de lutteuses qui sentent, qui ont des problèmes, et une infinité de choses qui enrichissent la communication populaire, les nouvelles télévisions, je pense qu’il y a beaucoup à faire.”

“Nous pensions que Teletambores avait été privatisée.”

Au moment de visionner pour les évaluer les quatre court-métrages finaux produits par les participant(e)s à l’atelier, quelques unes des organisatrices de la Misión Ribas Joven (dont l’objectif est d’offrir aux jeunes exclus du système la possibilité de conclure leurs études, tout en leur donnant des cours de culture) ont proposé de s’en servir pour animer des assemblées de quartier car au-delà des thèmes en eux-mêmes, les films projettent une image de l’état dans lequel se trouve le quartier. Elles ont aussi exprimé un souhait: “que Teletambores se réintègre à la communauté car depuis un certain temps nous ne sentions plus sa présence, nous avions même pensé qu’il avait été privatisée”.

Dernier jour de l’atelier. Évaluation des court-métrages par des habitantes du quartier.

María Muñoz: “le travail reprend peu à peu, nous avons connu des hauts et des bas mais je pense que là est la solution, dans l’intégration au quartier, que les habitants la ressentent pour qu’ils continuent à répondre présents comme au cours de l’atelier. S’ils ne s’étaient pas sentis partie prenante du travail, je pense qu’ils ne seraient pas venus évaluer nos travaux finaux. Ce bref contact a rallumé la mêche. Continuer à nous intégrer nous rendra plus forts. Mon rôle en tant que membre de Teletambores est l’articulation avec les luttes sociales, avec les conseils communaux. La clef est dans l’intégration, dans l’appui de l’État et dans l’union avec les autres télévisions communautaires. Que tou(te)s ceux et celles qui participent aux ateliers soient lié(e)s aux organisations sociales. Nous sommes ici pour apprendre les uns des autres. On est ou on n’est pas”.

“J’ai vécu un conflit entre ce qu’est la communication populaire et ce qu’on m’a enseigne dans l’université bolivarienne.”

“Les premiers jours de l’atelier il y a eu beaucoup d’information, mais c’était ce que j’attendais car j’étudie les communications sociales à l’UBV, et là j’ai vécu un choc entre ce qu’est la communication populaire et ce qu’on donne à l’université bolivarienne. J’imagine que cela vient de la formation des professeurs qui viennent avec des bagages idéologiques de la quatrième république et la forme antérieure d’enseigner, alors que la forme d’enseigner d’aujourd’hui a pour maître-mot apprendre en faisant.”

T.D.

Notes :

(1) Pour une liste détaillée des médias populaires légalisés (auxquels l’État a octroyé une fréquence hertzienne 24 heures sur 24): http://www.conatel.gob.ve/files/solicitudes/habilitaciones/Medios_Comunitarios_Habilitados_actualizado.pdf

(2) «Vénézuéla, qui étouffe qui ?»:  http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

(3) La SIP, organisation de patrons de médias réunie à Sao Paulo (Brésil) le 16 octobre 2012, a dénoncé la loi argentine de démocratisation des ondes radio et TV comme une « grave menace pour la liberté d’expression ».

(4) Un exemple récent d’appui de la part de l’État: http://www.conatel.gob.ve/#http://www.conatel.gob.ve/index.php/principal/noticiacompleta?id_noticia=3183

(5) Cet atelier intensif de 11 jours a été organisé du 2 au 12 novembre 2012 avec l’appui de Conatel/Ceditel, Catia TVe, Teletambores et Vive TV. Y ont participé des membres de  TV Cimarrón (Higuerote, État Miranda), de TVC Bailadores (État Mérida), de Quijote TV (État Zulia), de Teletambores (État d’Aragua), et de Digital Visión (État de Cojedes).

Photos : Marco Felizola y Thierry Deronne

URL de cet article: http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/11/23/quand-le-troisieme-oeil-de-la-revolution-souvrira/

Le président Chávez exige d’avancer vers une communication plus profonde et plus populaire "avec les travailleurs, depuis les usines", et critique l’incapacité du gouvernement à mettre en place l’État communal.

Au Venezuela, les médias privés dominent de manière écrasante (1). Télénovélas, films d’action importés, shows, manière de traiter les luttes sociales, etc.. constituent, avec leurs 80 % d’audience nationale, une hégémonie culturelle quotidienne, assez efficace pour freiner la construction de la démocratie participative. Le gouvernement bolivarien n’a pas encore osé démocratiser le spectre radio-électrique en profondeur comme l’a fait l’Argentine de Cristina Fernandez : un tiers des ondes radio et TV pour le service public, un tiers pour l’entreprise privée, un tiers pour le secteur associatif ou populaire (2). Il a cependant légalisé depuis 12 ans les médias communautaires ( = populaires) alors que ceux-ci restent réprimés, illégaux ou inexistants dans la plupart des pays. On en compte à peu près 300 à l’heure actuelle, des radios essentiellement, qui émettent librement sur une échelle locale (3).

Grand succès populaire au Venezuela : la télénovéla colombienne et son héros sympa, le trafiquant de drogue "El capo".

AFP: Miedo en la TV venezolana tras salida del aire de programas

Depuis la victoire de Hugo Chavez aux présidentielles du 7 octobre 2012 s’est ouvert un débat intense sur « les tâches urgentes de la révolution ». Pour le dramaturge Luis Britto García « il est impossible de concurrencer la programmation importée par les médias privés. Mais il est inconcevable que tout l’appareil communicationnel public soit incapable de transmettre une télénovéla ou un programme humoristique de qualité, quand on considère la remarquable légion de talents qui appuient le bolivarianisme. Les médias de service public peuvent conquérir l’audience des médias privés sans répéter leurs lourdeurs : les incessantes interruptions de la publicité ou de campagnes publiques, la permanente pollution de l’écran par des logos, des messages de texte et des pubs par insertion, l’anarchie dans la programmation. »

Pour l’anthropologue et historienne Iraida Vargas-Arenas : « nos médias, y compris la télévision d’État, copient le modèle états-unien : décoration des plateaux, couleurs, mobilier et sa disposition, ainsi que le ton, l’habillement, la gestuelle, le langage et la cadence des présentateurs(trices), les intervalles calculés en fonction des interruptions pour passer des pubs (..) Persiste une sous-estimation des esthétiques et des goûts populaires considérés comme de mauvais goût. En tout cas il n’existe pas dans les médias d’État d’adéquation entre la forme et les contenus nouveaux que ces chaînes veulent offrir, sans parler du fait que ceux-ci mimétisent les modèles qui nous viennent du nord.

« Par ailleurs l’hyperconcentration du contrôle de l’information par les médias privés constitue une vraie menace et jusqu’à présent l’État vénézuélien n’agit que de manière réactive: à chaque attaque, une réponse défensive, sans qu’il existe, semble-t-il d’agenda communicationnel propre et parallèle, que ce soit sur le plan national ou international. Il serait nécessaire d’investir dans une amélioration qualitative des médias d’État, des médias populaires (radio, TV, documentalisme, maisons d’édition socialistes, écoles de formation de personnel, création de chaînes ou de systèmes de médias communautaires, etc..) »

Ce samedi 20 octobre le président Chavez, qui a nommé le journaliste Ernesto Villegas au poste de ministre de l’information et de la communication en remplacement d’Andrés Izarra, a exigé du gouvernement une offensive communicationnelle de grande ampleur, en suggérant par exemple de « réaliser des programmes avec les travailleurs des usines inaugurées « où s’expriment la critique et l’autocritique, cela nous alimente et cela nous manque. (..) Nous n’avons pas de système national de médias publics, c’est pourquoi nous devons le créer. Ce système doit être interconnecté avec d’autres systèmes comme celui des médias communautaires et populaires, en plus des médias régionaux et internationaux" a-t-il affirmé en conseil des ministres. 

Chavez a demandé combien, parmi l’équipe, avaient passé une nuit dans un quartier populaire, s’ils avaient lu le livre qu’il leur avait offert sur le processus de construction de la commune populaire, et il a demandé aux ministres de se souvenir de leur responsabilité dans l’Histoire, de se regarder tous les jours dans la glace. Tout en leur rappelant le besoin de faire un effort supplémentaire dans leur propre formation sur le processus de la construction du socialisme, il a lu un fragment d’un livre de l’intellectuel hongrois István Meszaros (4), pour appuyer son appel à connecter en profondeur les processus productifs avec les nouvelles unités productives urbaines et l’installation d’usines et de complexes industriels. Il a également exprimé des doutes sur l’utilisation de l’étiquette “socialiste” à tout bout de champ. « Je suis opposé à ce que nous disions « socialiste » à tout. Avenue socialiste, stade socialiste, boulangerie socialiste. Miraflores (palais présidentiel NdT) socialiste… cela en devient suspect. Celui qui le fait croit qu’il a réussi quelque chose en le baptisant “socialiste”. Ce n’est pas possible.”

Fortes critiques sur l’incapacité du gouvernement à construire des communes.

Tout en informant en direct la population sur la mise en route de nouveaux chantiers publics et de nouveaux projets sociaux tels que la participation de 27 conseils communaux du secteur Las Mayas, dans la zone de Coche (Caracas), dans la construction de 630 nouveaux logements qui font partie du projet Tazón-Las Mayas-El Valle, il a fortement critiqué l’incapacité du gouvernement à créer des communes (regroupement de conseils communaux, la commune est une organisation du pouvoir citoyen qui organise le développement sur les plans local et régional, NdT) : "Je vais devoir éliminer le Ministère des Communes parce que nous avons fini par croire que le problème des communes est celui d’un ministère et c’est une très grave erreur que nous commettons”. (5)

Le président vénézuélien a critiqué de manière directe le retard mis par les Ministres de l’Industrie, Ricardo Menéndez, ou Farruco (Ministre responsable de la Grande Mission Logement) dans l’aménagement de la ville nouvelle Ciudad Caribia, où était programmée la formation d’un complexe industriel communal, rappelant que l’objectif des travaux publics n’est pas la construction en soi mais l’amélioration des conditions de vie de la population et la construction d’une alternative au capital. “Nous ne pouvons continuer à inaugurer des usines qui sont comme des îles encerclées par la mer du capitalisme, parce que la mer les avale”.

"L’État communal ! L’esprit de la commune qui est encore plus important que la commune elle-même ! Nous avons construit depuis des années une architecture de lois communales, nous avons accumulé des ressources pour ces projets, et nous sommes le premiers à ne pas utiliser ces lois ! Ramírez (Ministre du Pétrole et de l’Énergie, NdT) devrait déjà avoir installé vingt communes dans la frange de l’Orénoque, mais on croit que le problème incombe à d’autres. Nicolas (Maduro, actuel vice-président de la République NdT), je te donne la responsabilité des communes comme si je te donnais celle de ma vie (…) Lors d’une visite à la cité nouvelle de Caribia j’ai demandé où étaient les communes. Nous continuons à remettre les logements mais les communes je ne les vois nulle part. Nicolas, qu’en penses-tu, dois-je continuer à crier dans le désert à propos de choses comme celles-ci ? Permettez-moi d’être le plus dur possible dans ces autocritiques (…)  Indépendance ou rien, commune ou rien ! »

Notes

(1)  Lire à ce sujet: "Vénézuéla, qui étouffe qui ?"  http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

(2) La SIP, organisation de patrons de médias réunie à Sao Paulo (Brésil) le 16 octobre 2012, a dénoncé la loi argentine comme une « grave menace pour la liberté d’expression ».

(3) Voir la liste détaillée des médias populaires légalisés (auxquelles l’État a octroyé une fréquence hertzienne 24 heures sur 24): http://www.conatel.gob.ve/files/solicitudes/habilitaciones/Medios_Comunitarios_Habilitados_actualizado.pdf

(4) Professeur émérite de l´Université du Sussex, né en Hongrie (1930), assistant du philosphe György Lukács, exilé en Italie lors de l´invasion soviétique de 1956, Istvan Meszaros est un des plus importants penseurs marxistes actuels, auteur de “La théorie de l´aliénation chez Marx” (1970), de “Le pouvoir de l´idéologie” (1989) et de “Au-delá du capital, vers une théorie de la transition » (1995), oeuvre considérée comme la suite du “Capital” de Karl Marx. Son oeuvre "Le défi et le poids du temps historique", publiée au Venezuela par Vadell Hermanos, a remporté le Prix “Libertador” à la pensée critique. http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/01/30/meszaros-une-revolution-socialiste-se-doit-de-planifier-le-temps-necessaire-pour-sortir-du-metabolisme-social-du-capital/

(5) Lire à ce sujet : "Au Venezuela les communes restent à construire", juillet 2012, http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/07/01/au-venezuela-les-communes-restent-a-construire/

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/