« … Je ne me souviens plus exactement de l’année de la descente, mais je me souviens bien du nombre de militaires »

Le son d’une harpe, d’un cuatro (petite guitare) et de maracas accompagnent l’image d’une route qui passe devant nos yeux à toute vitesse. Nous arrivons par une rue de terre devant une façade blanche avec des tuiles rouges. Nous sommes arrivés à l’exploitation agricole « la Guayana ».

La Guayana est une exploitation de canne à sucre qui se trouvre au municipio Montes de l’Etat de Sucre dans le Venezuela oriental. Carlos Betancourt, ex-commandant guérillero nous raconte que dans cette exploitation residait une famille qui s’est convertie en ce que l’on pourrait appeler une base d’appui de la guérilla. Toute cette famille, mère et enfants compris, ont apporté un soutien extraordinaire à la guérilla qui opérait dans cette zone montagneuse. Il parle de la famille Espín. De Pastor Espín et Delia Espín.

L’exploitation « la Guayana » s’est transformée en une zone d’appui de la guérilla, ce n’était pas une zone de repos. « Généralement l’armée vénézuélienne et les forces répressives qui rodaient toujours dans cette zone de Cumanacoa, chaque fois qu’il y avait un mouvement ou quelques actions de la guérilla, campaient dans cette même exploitation. Pour cette raison, il n’était pas possible de la transformer une zone de repos mais oui c’était une zone d’appui, » réaffirme Betancourt.

On écoute une musique instrumentale qui acompagnent les images de la zone montagneuse de Sucre. Nous voyons un homme quelque peu âgé, grand, fort, avec des moutaches et un béret. Il est habillé de vêtements de couleur terre et marche dans un jardin entouré d’arbres et de végétation abondante.“J’ai l’occasion de raconter une partie de ce que fut mon histoire dans la subversion, dans l’arriére garde du front guerillero Antonio José de Sucre.”

Nous voyons un homme assis. A côté nous pouvons observer de vieilles photos de lui jeune.

Pastor Espín, collaborateur de la guérilla, est né dans l’exploitation « la Guayana » le 9 septembre 1940. Ses parents furent Pedro Pastor Espín Serrano et Eladia Blanco de Espín. Il est l’aîné de huit frères. Sa première expérience contestataire a été de prendre part aux luttes pour le renversement de Marcos Pérez Jiménez durant les derniers mois de 1957 et 1958 quand prenait fin la messe sacrée en hommage à la patrone de Cumaná Sainte Inès. On voit des images d’archives où apparaît le dictateur Marcos Pérez Jiménez. Nous voyons des articles de presse relatifs à sa chute.

Espín est parti à Caracas pour étudier à l’Université Centrale du Venezuela. Il partageait les inquiétudes revolutionnaires qui se developpaient en cette époque de l’année 1958, alors qu’avait lieu dans tout le pays un grand débat idéologique entre les démocrates-chrétiens et les marxistes essentiellement.

À cette époque, Victor Ochoa, Ilario Cardozo, Americo Martín, Freddy Muñoz, entre autres, se démarquaient . Espín évidemment s’est vu obligé de prendre part à la lutte politique à travers le bureau juvénil national de l’Union Républicain Démocratique, dont il faisait parti.

Ce fut cette même inquiétude idéologique avec la lutte entreprise par José Vicente Rangel, Cheito Roi Oropeza, Victor Ochoa, Adolfo Herrera Pinto, Mario Uzcátegui, entre autres, qui les ont amené à être expulsé du parti. Aprés cette évènement ces mêmes personnes plus d’autres fonderont l’Avant-garde Populaire Nationaliste.

Le soleil se lève. L’ex-commandant guérillero Betancourt nous raconte que Pastor Espín avait incorporé toute sa famille à l’activité politique et que « la Guayana » fonctionnait comme centre d’intelligence révolutionnaire pour la guérilla.

Suite à ses inquiétudes révolutionnaires, Espín s’est allié avec les groupes de gauche qui à l’Université Centrale du Vénézuéla faisaient guise d’avant-garde pour une transformation du pays par la lutte armée. Il fut élu vice-président de la Fédération de Jeunes Démocrates avec un siège à Helsinki et avant de partir un compagnon l’avertit « Pastor, si tu es marié, c’est mieux ». Sa compagne de l’époque Delia Gomés et lui même ont tenté de se marier.

Espín nous raconte l’anecdote de son mariage. “Le seul qui ne soit pas allé à mon mariage, c’était moi”. Ce jour là Espín recut un appel urgent disant que son pére était mourant, il partit immédiatement, mais comme il était necessaire qu’il se marie pour pouvoir partir pour Helsinki, il se maria par procuration le treize mars 1963. Il était à Cumaná et sa promise se maria à Caracas à l’église de la place de la Candelaria. Les temoins étaient Gloria Cuenca et Adolfo Herrera, qui à cette époque étaient fiancés. Aujourd’hui ils sont mariés.

“Le couple Espín a été prisonnier à Pica, dans la prison de Maturín. Pendant de nombreuses années ils ont été harcelés et on ne les laissait jamais tranquilles. Le plus important de tout, est que même après que la guérilla cesse ses activités, qu’elle soit renversé au Vénézuéla, la famille Espín et en particulier Pastor, ont maintenu cette attitude belligérante de toujours. Le même idéal révolutionnaire, la même inquiétude révolutionnaire », commente Betancourt.

Pastor parcourt l’exploitation “La Guayana”.

“… avant de mourir mon père me disait toujours qu’il ne fallait pas que je pense que nous étions seuls, qu’après lui, la représentation la plus proche d’un père, l’image du père, c’était lui (Pastor), et que nous devions le chercher…” Raquel Candiales (fille d’un ex guerillero).

“… Pour le mouvement subversif, Pastor et Delia sont pratiquement devenus la plus grande référence de solidarité, de camaraderie. Et justement ici, à “La Guayana”, ce sont eux qui se chargeaient de prendre contact avec tous les camarades qui venaient d’ailleurs et qui, pour une raison ou une autre, convergeaient dans la zone. »

Pastor assis sur un fauteuil à l’intérieur de l’exploitation raconte que lorsque la guerre a commencé, la répression a commencé à s’accentuer. En tant que chef de l’arrière-garde de tout l’orient du pays on lui donna l’ instruction de trouver une couverture. “ La couverture consistait tout simplement, explique Pastor, à s’inscrire dans un parti officiel, s’intégrer à la société, avoir une voiture luxueuse, une montre rolex, c’est-à-dire porter le masque du citoyen bourgeois parfait pour qu’on ne puisse pas me suspecter de subversion”.

“Quand j’ai su qu’ils allaient m’arrêter, j’ai appelé un ami qui était à l’époque président du conseil municipal et dirigeant de Action Démocratique (parti politique), mais c’était un grand ami”, explique en voix off Pastor, alors qu’il marche lentement vers la sortie de l’exploitation. Pastor commentait donc à son ami qu’il avait appris de sources sures qu’il allait être arrêté. L’ami en question l’emmena parler au gouverneur lequel après avoir pris connaissance de la situation lui conseilla de rester tranquille car cela n’allait pas arriver. Cette information était fausse.

Pastor avait obtenu cette information grâce à l’amitié qu’entretenait sa mère avec la belle-mère du chef des opérations anti-guerilla qui venait d’être nommé à ce moment, plus connu sous le nom de capitaine Estrella. Le capitaine Estrella avait informé sa belle-mère qu’il avait recu l’ordre de tuer le fils de madame Eladia (mère de Pastor), mais il devait le trouver. C’est ainsi que la belle-mère prevint la mère de Pastor. Ce dernier, en apprenant la nouvelle, demanda à lui parler.

Pastor arriva à la maison de cette dame vers midi. Il lui dit qu’il venait confirmer une information mais qu’il souhaitait parler directement avec le capitaine Estrella. La dame l’invita gentiment à patienter un moment dans la mesure où le capitaine ne devait plus tarder à venir déjeuner. Quand il arriva à la maison, la dame les présenta et demanda à Estrella d’expliquer la situation. Estrella dit à Pastor qu’il avait une liste de trois personnes subversives dans l’orient du pays et qu’il était la deuxième personne de cette liste. Par conséquent il avait recu l’ordre de l’arrêter par n’importe quel moyen pour qu’ainsi prennent fin les activités de la guérilla contre les forces armées. Pastor lui demanda de lui laisser un peu de temps pour aller à Cumaná. Estrella l’autorisa à partir mais ne put lui garantir qu’il arriverait a Cumaná.

Pastor n’était pas armé, c’est pourquoi il decida de passer chez un ami chercher une arme. Il demanda à son frére Luis de le conduire jusqu’á Cumaná et lui dit : “Luis, si une voiture te coupe la route, vas-y, rentre dedans” Effectivement au moment où ils arrivaient à Cumaná une voiture, modèle LDT, avec cinq hommes à l’intérieur, les suivait. Pastor s’arrêta au conseil regional et appela son ami.

Quand il arriva enfin chez lui, il trouva le gardien qui lui commenta que cinq hommes étaient passés dans une voiture LDT et avaient demandé comment Pastor se faisait appeler dans l’exploitation. Le gardien repondit que tout le monde l’appellait Pastor. Un des hommes demanda s’il ne se faisait pas appeler “mano e chancho”. Quand Pastor entendu “mano e chancho”, son pseudonyme de la guérilla qu’absolument personne ne connaissait, il rentra chez lui, parla à Delia et ils decidèrent de quitter l’exploitation avec leurs enfants et tout le reste.

“…je ne me souviens plus exactement de l’année de la descente, mais je me souviens bien du nombre de militaires, des cris, madame Lola, mon père, ma mère, mes oncles. Ce fut un moment très difficile pour nous, qui n’étions que des enfants, de voir qu’ils arrêtaient nos parents. Mais grâce au ciel mes parents avaient pris connaissance de cette descente et nous avaient prevenus qu’il allait arriver quelque chose et qu’il fallait qu’on garde notre calme, qu’on ne s’inquiète surtout pas car rien ne pouvait nous arriver. Mais ce fut quand même très dur même si on ne comprenait pas grand chose. Ils nous ont arraché nos parents…” Pavel Espín (fils de Pastor)

À six heure du matin, la porte principale de l’exploitation “La Guayana” était défoncée et plus de 36 personnes prennaient la maison. Ils poussaient Pastor contre le mur et ordonnaient aux autres de former une file. Pastor, très courtois et suivant à la lettre l’expression qui dit “reçois ton opresseur et fais lui changer de ton”, demanda à Lola de leur servir un peu de café. Madame Lola travaillait avec la famille Espín. Une femme très courageuse, qui ne savait pas ce qui se passait et qui au moment où se déroulèrent les évènements trouva tous ces gens très grossiers et irrespectueux.

Madame Lola : “…Quand ils sont arrivés avec leurs mitraillettes, j’étais comme tous les jours dans la cuisine. Ils venaient le chercher lui et les autres et moi j’étais ici. Je préparais du café. Ils venaient l’arrêter et ils ont eu le culot de venir dans la cuisine me demander du café ! Je leur est repondu qu’il n’y en avait pas…”

Pastor raconte que Lola criait : “ils viennent vous emmerder et vous voulez leur offrir le café ! Moi je ne vais rien leur offrir du tout !” Les militaires commencèrent à fouiller la maison. Pastor les avait prevenus qu’ils ne trouveraient rien car il ne possédait rien. Ils ne trouvèrent pas l’arme que Pastor cachait sous son béret. A ce moment un homme portant un chapeau qui lui cachait le visage entra. Quand il remonta son chapeau on put apercevoir un visage frappé, roué de coup, meutri. L’homme avait été battu par deux personnes. Selon les souvenirs de Pastor, il n’arrivait même plus à marcher. L’homme se limita à dire : “elle” en signalant Delia, “lui” et ils emmenérent Pastor dans une chambre.

Ils furent emmenés tous les deux dans une voiture à 6h30 du matin. Arrivé sur la route la voiture s’arrêta, ils firent descendre Delia pour l’emmener dans une autre auto. Quant à Pastor, ils le jetèrent sur le plancher de la voiture, le rouèrent de coup tout le long du trajet jusqu’à leur arrivée au commissariat de Maturín à 13h. Delia, elle, arrivait à 17h. Quand Pastor l’aperçut il pensa qu’au moins elle était en vie.

Au commissariat même un groupe d’amis de Pastor se mobilisa pour tenter d’éviter qu’il subisse de mauvais traitements. Un policier s’approcha et lui dit : “prépare-toi au pire car cette nuit ils vont t’emmener faire un tour”. L’emmener faire un tour signifiait ne jamais revenir. Plus tard dans la nuit, ce même homme s’approcha de Pastor et lui dit : “ouvre la bouche”- il y introduit quelque chose. Quand Pastor cracha il s’appercut que c’était des clés de menotte. Ensuite il les ont tous fait sortir (une dizaine de personnes environ), les mirent dans un bus pour les emmener à la police.

À la police “…moi je m’étais allié au parti Action Démocratique en tant que collaborateur, comme couverture. Lors d’une réunion un ami du parti m’avait confié qu’il soutenait Piñerua (pour les elections Piñerua-Lusinchi) et me donna des prospectus pro Piñerua. Durant tous ces évènements, j’avais gardé dans la poche de ma chemise les volants qui disaient “Piñerua Président”. Quand je suis arrivé au commissariat de Maturín, ils m’ont emmené dans une cellule et m’ont demandé de vider mes poches. Et quand je les vidais, les photos de Piñerua tombèrent, le policier en les voyant me dit : et en plus il est pour Piñerua, celui qui gagnera sera Lusinchi. À ce moment j’ai pensé qu’il allait en plus m’emmerder pour être pro Piñerua. Imagine un peu, le comble, ils allaient m’en faire baver pour être Adeco (Action Démocratique)”.

Quand Pastor et Delia se retrouvèrent prisonniers, ils se convertirent en sorte de professeur pour les autres camarades, qui par inexpérience étaient plus vulnérables. Pastor et Delia par leur enseignement et leur exemple ont contribué à la formation de tous ces camarades.

Cet autre Pastor, qui a du s’inscrire à un parti politique alors que selon ses propres mots il était “anti adeco”, qui a dû mener un train de vie qui ne lui correspondait pas, qui ne le definissait pas, n’était rien d’autre qu’un militant d’arrière-garde en mission.

L’avant-garde sont les gens qui prennent les risques béliqueux de la défense et l’arrière-garde est celle qui se charge des approvisionnements, des munitions, des repas, des courriers, des communications avec les différents détachements, etc. Une arrière-garde doit avoir une très bonne couverture pour ne pas se faire prendre car elle est nécessaire à la guérilla. Elle dépend souvent d’un soutien urbain. Une guérilla sans arrière-garde est une guérilla sans avenir qui doit recourir à d’autres moyens (kidnappings, etc.) pour survivre.

Ces années-là, la première chose que Pastor apprit, a été de faire des choses qu’il ne souhaitait pas forcément pour la noble cause du socialisme. Deuxièmement, il a fait prendre des riques à toute la famille pour qu’elle lui serve aussi de couverture. “Toute mon histoire se répète. Dans ce processus nous devons jouer le rôle de l’arrière-garde”, explique Pastor.

Jorge Gerardino (ex guerillero) nous raconte que son amie, Pastor et Delia travaillaient dans la même agence d’assurance. Ils ont partagé un bureau qui ne faisait pas plus de 3 m² pendant deux ans sans jamais savoir qu’ils luttaient pour la même cause. Ni Pastor ni Delia connaissaient l’amie de Gerardino en tant que militante du mouvement, ni elle ne savait qu’ils militaient aussi. Ce qui démontre le sens du compromis, de l’engagement, de la responsabilité, de la discipline et le niveau de discrétion de chacun pour n’importe-quelles tâches à réaliser.

Delia était une jeune femme très humble. Quand il allait à Caracas, Pastor était chauffeur de taxi pour participer aux besoins de sa famille. Pastor la décrit comme une femme excellente, très courageuse, très studieuse, une excellente camarade, détachée de tout, il lui était même difficile de s’habiller comme il fallait s’habiller, de feindre ce qu’il fallait feindre. “…quand je l’ai connue elle faisait partie de la Jeunesse Communiste. Moi, je n’ai pas participé à sa formation. Elle était de la Jeunesse Communiste expérimentée, non de cette jeunesse passive. Elle était irrévérencieuse avec sa classe…”, conclut Pastor.

Les Espín n’étaient pas de pauvres paysans, ils étaient plutôt classe moyenne rurale mais avaient des inquiétudes revolutionnaires. Ils présentaient un autre avantage, car l’exploitation n’était pas seulement un point d’appui de la guérilla, elle était devenue une base d’influence de la guérilla dans la zone de Cumanacoa. Ils ont contribué à créer une base d’appui. Ils n’ont pas été de simples activistes qui se limitaient à des tâches spécifiques, mais ils ont, en outre, exercé une influence politique sur d’autres compagnons combattants.

“L’exploitation “La Guayana”, maison natale de beauoup de personnes. Maison où l’on recevait à tous ceux qui arrivaient, qu’ils soient ou non connus ou recomnmandés.”

Source : La Revolución Vive

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