« Ce que tu donnes aujourd’hui, je te le rendrai demain ».

Sous un ciel gris menaçant, une femme arrête les voitures et les camionettes publiques sur la grande route qui traverse la zone industrielle de San Joaquín, près de la ville de Valencia. « S’il-vous-plaît monsieur, pour les travailleurs de Johnson Controls, qui sont dans la rue depuis un mois », dit-elle avec son accent de Maracaibo. Le conducteur glisse un billet bleu de deux bolivars dans le bocal où résonnent les pièces des dons. Une fine pluie a imprégné la pancarte que brandissent les camarades de la Maracucha, où l’on peut lire : « Travailleurs en lutte : ce que tu donnes aujourd’hui, je te le rendrai demain ».

A seulement deux cent mètres se trouve leur campement : deux tentes où les travailleurs se relaient, devant l’usine fermée. Celle-ci est entourée d’une clôture de fils barbelés ; sur la grille, des toiles ont été attachées où l’on peut lire, en lettres rouges et noires, « On s’est assez moqué de nous », « Nous voulons travailler », « Nous sommes dans notre droit », « Johnson Controls ne respecte pas ses travailleurs ». Il y a un mois de cela, cette entreprise constructrice de sièges de voitures s’est déclarée en faillite, suite à la diminution de l’activité de General Motors du fait de la crise mondiale. Une justification que de nombreux travailleurs ont du mal à avaler : l’entreprise a déjà fermé plusieurs fois sous prétexte de faillite pour rouvrir sous un autre nom, évitant ainsi de verser aux travailleurs leurs prestations sociales ou les salaires qu’impliquerait un arrêt officiel. Cette fois-ci, Johnson Controls a fait pression pour que ses employés acceptent que leur soient versées seulement 25% des prestations qui leur reviennent. Par peur, par nécessité, certains ont signé cet accord, et une rumeur affirme que l’entreprise leur a déjà assuré un emploi quand la production redémarrera. Les autres ouvriers et ouvrières (la plupart sont des femmes) se sont mis en lutte pour recevoir la totalité de leurs prestations, qui jusqu’à présent n’ont pas été versées par l’entreprise : celle-ci affirme ne pas disposer de suffisamment de devises, par faute du gouvernement (qui exerce un contrôle de change).

Betty Frías, la Maracucha, fait partie de ceux qui ont refusé de signer et qui résistent. Chez elle, entourée de ses enfants, elle prépare un poulet pour le déjeûner auquel elle nous a invités – même si, après un mois sans recevoir de salaire, son frigo est pratiquement vide. Elle avoue avoir honte de devoir « demander l’aumône »au bord de la route. Elle dit se sentir humiliée, et parle de l’injustice de cette entreprise qui peut véritablement « traiter ses employés comme il lui chante ». Dans la voix d’Elia Murillo, leaders des travailleurs, on ressent la même amertume. Elle dit ne pas être une fervente supporter de Chávez, et se définit comme apolitique. « Pas de boulot, pas de nourriture, c’est ce que j’ai toujours dit. Pourtant, quand je me suis intégrée à un conflit collectif, j’ai compris la vision de Chávez… mais son problème est qu’il n’a pas le temps d’écouter son peuple. » En effet, face aux chefs d’entreprise, c’est le sentiment d’abandon par les autorités qui domine. « S’il ne surveuille pas cela, je ne crois pas qu’il y ait de futur pour la révolution. » Le 19 juin, lorsque Johnson Controls a fermé ses portes, Milagros Blancos, de l’unité de supervision du Ministère du travail, a remis un rapport daté… du 29 juin. Le conseiller juridique des travailleurs a monté un dossier pour que soit décrétée une situation de licenciement massif, mais la lenteur des décisions juridiques et la complexité des procédures administratives ont fait naître perplexité et colère chez les travailleurs. Le 24 juillet, ils ont organisé une marche jusqu’au Ministère du travail, aux cris de « Inspectrice, pourquoi un tel silence ? » Le geste impatient de l’Inspectrice du travail, le refus du dialogue et l’interdiction aux caméras d’entrer à l’intérieur du ministère.

Alors il faut attendre et résister, continuer de camper au bord de la route, de supporter les trombes d’eau, les moustiques la nuit, de demander de l’argent au bord de la route et de dormir mal et peu. Face à la frustration de l’attente, on discute des solutions avec les autres travailleurs de la zone industrielle : barrer la route une nouvelle fois en signe de protestation, entrer dans l’usine et vendre les machines pour s’indemniser, ou s’organiser en coopérative et relancer la production. Désireux de rester dans le cadre de la légalité, les ouvriers se refusent à prendre les installations. Un camarade les avertit : « Si vous vous en allez, ils vont emporter toutes les machines et faire leur affaire ailleurs. »

Le jour se lève. Les tisserands s’activent dans leurs nids, les premiers camions s’aperçoivent sur la route. Les uns préparent le café, tandis que d’autres, dont on vient prendre la relève, secouent les tentes de la pluie de la nuit. Les visages souriants devant la caméra mais portant les traces de la fatigue après une courte nuit de sommeil. Une autre journée de lutte pour les ouvriers.

Source: La Revolución Vive

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s