La longue marche d´une révolution dans l´Université

lundi 9 novembre 2009

C’est à l’occasion de la journée du 6 novembre qu’une équipe de Vive s’est rendue à l’Université Centrale du Venezuela (UCV) de Caracas. Ce jour-là se tenaient les élections générales des représentants étudiants à la fédération des Centres Universitaires (FCU) soit pour les conseil d’école, conseil de faculté et conseil Universitaire.

Sauf que ce jour là des étudiants révolutionnaires, plus précisément le Mouvement 28 mars (M-28) avaient installé une « quatrième urne » pour organiser un référendum totalement novateur sur la question des conseils étudiants…

On associe classiquement à l’Université Centrale du Venezuela l’adjectif « d’opposition ». A tel point que certains de ses dirigeants se sont effectivement parfois faits porte-paroles de l’opposition politique vénézuelienne, dans ses composantes démocratiques ou non. Pourtant l’UCV n’est pas une enceinte uniforme. Loin de l’image médiatique qui en est donnée, on y trouve toutes les tendances politiques, de la droite la plus dure et anti-démocratique à une gauche radicalement révolutionnaire. Rencontre.

A peine arrivés dans l’université des étudiants nous mettent en garde :« le M-28 ? Mais c’est un groupe armé » Un autre étudiant risque « Si, c’est une organisation terroriste, et si vous ne me croyez pas, une grande chaine nationale les a même filmés en pleine action ». Nous décidons d’aller malgré tout à leur rencontre. Surprise, nous nous trouvons face à des étudiants plutôt joyeux, dansant au son des dernières chansons en vogue, accrochant des banderoles et disposant des urnes sur des tables. Sur les banderoles leur logo, un drapeau bleu et noir déclare : « la libération ou la mort ». C´était aussi la devise de Thomas Sankara. Un étudiant du M-28 s’approche, ces accusations le font rire : « bien sûr que nous sommes un groupe armé, intellectuellement bien sûr, le savoir est une arme non ? ».

Il nous explique de quoi il s’agit. « ce que vous voyez là c’est la mise en pratique de la nouvelle loi organique d’éducation. Celle-ci a créé une nouvelle institution : les conseils étudiants, mais la loi reste très floue sur leur rôle et leur manière de fonctionner . Alors nous avons organisé ce référendum pour savoir ce qu’en pensent les étudiants. »

C’est effectivement, la nouvelle Loi Organique pour l’Education, votée il y a peu, qui inclut dans ses dispositions la création de « conseils étudiants (…) destinés à promouvoir la formation des citoyen-ne-s médiant une participation protagonique et co-responsable de l’étudiant »(Art 21 LOE)

Vicente Moronta , l’un des porte parole nous raconte l’histoire du mouvement. « A l’origine, il y eu dans les années 2000, devant l’élan révolutionnaire, le mouvement pour la transformation universitaire, qui, soutenu par des centaines d’étudiants, a organisé le 28 mars 2001 l’occupation du rectorat, pour faire pression et lancer une assemblée constituante universitaire, pour changer en profondeur la structure des universités.

Suite à cette occupation, en représailles, de nombreux étudiants furent exclus, parfois pendant plusieurs années de l’UCV. Le Mouvement pour la Transformation Universitaire, 28 mars (M-28) est alors né, pour continuer le travail déjà commencé » jusqu’à ce jour, point culminant, avec ce référendum consultatif.

Deux questions étaient posées :

– Les conseils étudiants doivent-ils se baser sur la démocratie participative, protagonique (…) ?

- Les conseils étudiants doivent-ils coexister avec les structures déjà existante comme la Fédération des Centres Universitaires et les centres des étudiants ?

Un étudiant nous avait confié qu’il n’était pas par principe contre le référendum mais que le jour n’était pas bien choisi : « ils veulent saboter les élections ». Andreina Tarazon répond : « c’est faux, ce n’est pas notre objectif, si nous avons procédé une consultation en parallèle c’est parce que l’administration universitaire à refusé de placer une quatrième urne pour que tous les étudiants puissent se prononcer sur les conseils étudiants ».

Pour autant, elle confirme qu’ils ne voient aucune légitimité dans ces élections : « c’est bien simple, nous sommes minoritaires dans tous ces conseils, et nous n’avons clairement aucun pouvoir réel. Exemple, on sait qu’il existe des partenariats public-privé avec des entreprises, et des contrats juteux à la clef mais les représentants étudiants n’ont aucune information sur les montants et l’utilisation qui est faite de l’argent. Nous respectons les camarades qui participent mais nous ne prendrons pas part à ces élections » De l’argent il y en a aussi beaucoup en jeu dans ces conseils élus, au total, car on estime les sommes circulant à 15 et 20 millions de BsF (de 5 à 8 millions d’Euros).

L´entretien est interompu par un mouvement de foule derrière nous. Une bombe lacrymogène vient d’exploser dans le bâtiment voisin. Personne ne sait qui l´a lancé mais tous ceux qui se trouvent dans la zone sont touchés. La sécurité de l’université arrive quelques minutes plus tard et le calme revient. Rosangela, autre militante de l’organisation, commente : « Cela arrive à chaque élection, c’est presque une tradition ici. Et après les élections, ce soir, les mêmes déclencheront des affrontements, c’est certain. » Qui sont-ils ? Un étudiant aux yeux en larmes à cause des gaz nous répond : « c’est cette petite partie minoritaire de la droite oppositionnelle qui n’a recours qu’à la violence. Je suis contre les politiques de Chavez mais jamais je ne soutiendrai ces groupes-là » De violence, cette fraction d’extrême droite en a en effet fait preuve a de nombreuses reprises, comme en 2005 lors du mouvement étudiant qui pendant des marches pacifiques a déclenché des affrontements contre la police ; ou encore en 2007, lorsque les mêmes ont attaqué le bâtiment et les étudiants de la Faculté des Travailleurs Sociaux, un des bâtiments de l’UCV, pôle de gauche révolutionnaire. « Ils n’ont aucun contenu politique, alors ils utilisent la violence, c’est leur seule ressource. » nous dit ce même étudiant en retournant tenter d’aller voter.

Nous reprenons notre entretien sur le référendum avec Vicente Moronta, un autre des porte-parole qui nous explique d’emblée « Ici, il n’y a pas de porte-parole, ou bien mous le sommes tous. C’est un mouvement horizontal. ». Il précise la question des conseils étudiants. « Clairement, il s’agit d’appliquer dans l’université le même processus que dans la société. Les communautés ont leurs conseils communaux, nous souhaitons créer les conseils étudiants, pour que s´applique aussi à l´intérieur des universités cette « démocratie protagonique et participative » comme l’édicte le texte de la Constitution. Nous demandons plus de précision mais on nous répond « Nous pouvons évidement donner notre avis mais c’est aux étudiants de définir tout ça ! Sinon à vote avis, pourquoi organisons-nous cette consultation populaire ? »

Unité des projets révolutionnaires, divergences des stratégies

Le M-28 n’est bien sûr pas la seule organisation étudiante de gauche révolutionnaire. On trouve par exemple à l’Ecole de Sciences Politiques une Equipe Révolutionnaire Etudiante (ERES), qui a aussi soutenu l’initiative du M-28. Molly Morales nous explique que « nous sommes d’accord sur le fond avec le M-28, nous sommes comme eux révolutionnaires, mais notre stratégie diverge de la leur. Nous pensons qu’il faut que la gauche révolutionnaire étudiante participe elle-aussi aux élections universitaires non pas pour obtenir des postes, mais parce que c’est un outil pour faire entendre notre voix ».

La divergence porte aussi sur la nécessité ou non de faire jonction avec les autres mouvements de la société : travailleurs, conseils communaux, mouvements indigènes, etc … pour mener une lutte globale afin de pousser à des changements révolutionnaires dans l’ensemble de la société. Plus loin, nous croisons un étudiant membre de « Voces por la Unidad », autre organisation révolutionnaire implantée dans l’Ecole des Travailleurs Sociaux qui dira quant à lui : « Pour nous, le problème du M-28, c’est que c’est un mouvement qui se base beaucoup sur les médias, pas seulement bien sûr, mas beaucoup de « militantisme de caméra », et notre organisation, bien moins visible fait parfois beaucoup plus de travail de terrain qu’eux. » On revient vers les urnes, on retrouve les caméras de grandes chaines nationales et de diverses télés communautaires.

Toutes ces organisations révolutionnaires sont souvent circonscrites à un secteur particulier. Bien que majoritairement présent dans la faculté de droit et science politique, le M-28 dispose pour sa part d’un réseau étendu dans presque toute l’université. Le M-28 est aussi un mouvement qui, s’il se base à l’université, s’étend au-delà, avec des contacts dans des usines et dans les mouvements paysans de tout le pays. Bref, « c’est un véritable mouvement politique » confirme Andreina.

L’UCV : un ancien pôle révolutionnaire

Nous poursuivons l’entrevue en évoquant les activités récentes du M-28, en dehors de référendum.

D’abord, on évoque la lutte récente contre la privatisation de l’Université, projet remis à l’ordre du jour au début de l’année universitaire, pour l’instant ajourné face à la mobilisation étudiante. Andreina poursuit : « Nous avons effectué une journée de commémoration le 31 octobre dernier en hommage à tous les étudiants victimes de la répression, ». La mémoire demeure entres autres de cette date, le 31 octobre 1969, la prise de l´université par 2000 militaires qui avaient réprimé sans relâche. On nous rappelle ainsi que l’UCV n’a pas toujours été un pôle conservateur.

Avant les années 90, il y avait ici un mouvement de gauche révolutionnaire très important. Cette université a toujours résisté que ce soit à la dictature ou à la « démocratie représentative ». Alors pourquoi aujourd’hui un tel glissement à droite ?

« Cela s’explique par l’évolution de la structure sociale poursuit Adreina. Même si l’université est publique, n’oublions pas que dans les années 90 la droite a tenté de privatiser l’éducation, comme le reste d’ailleurs. Même si la privatisation n’a pas abouti, les classes populaire ont peu à peu été économiquement exclues et ce sont les fils et filles de la classe moyenne qui occupent aujourd´hui largement l’UCV. L’administration, d’une droite très dure, sélectionne ses étudiants. Ce racisme social est aussi quelque chose que nous combattons. ». Malgré cette évolution, avec le changement de politique, de grandes avancées sont apparues : « auparavant parler de marxisme dans un cours de science politique était considéré comme une activité subversive, aujourd’hui c’est en train de changer. D´autre part, on ne nous enseigne plus la découverte de l’Amérique comme une libération mais on nous parle aussi des massacres et des déplacements de populations, etc … Nous avons une liberté de pensée, malgré les pressions violentes de la part de l’opposition anti démocratique. ». Au M-28, comme dans les autres mouvements de gauche révolutionnaire, la grande majorité des membres est issue des classes populaires, mais ils n’excluent pas pour autant ceux qui ne viennent pas de ce milieu « pour ne pas reproduire les discriminations de l’opposition ». Simplement, tous partagent cette vision d’une autre université, démocratique et révolutionnaire.

Autres luttes, autres unions

Depuis quelques semaines, une autre peuple de ’université s’active : les ouvriers et les travailleurs. Ceux-ci réclament à l’administration le paiement de leurs salaires en retard. Certaines dettes remontent à plusieurs années. Mais l’administration de l’université a répondu qu’elle ne pouvait rien faire, qu’elle n’avait pas d’argent et que c’était à l’État d’assumer sa responsabilité. Les ouvriers se sont donc mis en grève et ont procédé à des blocages partiels de l’enceinte le matin même du vote, d’où une plus faible affluence que d’habitude. Pour Keila, du M-28, cela ne fait aucun doute « les ouvriers sont majoritairement révolutionnaires, c’est une minorité médiatique qui récupère leur lutte pour alimenter les discours anti-chavistes ».

Sur la question des salaires, l’État a remboursé partiellement des dettes accumulées y compris par les gouvernement précédent mais ce n’est pas suffisant pour résoudre le conflit. Keila commente : « c’est un jeu de dupes, bien évidemment l’université dispose de l’argent nécessaire pour payer les salaires en retard. Mais elle ne veut tout simplement pas le faire, tout comme elle ne l’utilisera pas pour rénover les espaces en mauvais état ou pour améliorer la situation des étudiants, elle cherche juste à garder l’argent pour son propre usage » Corruption, bureaucratie, enrichissement personnel : le milieu universitaire n´échappe pas à ces problèmes. Elle ajoute « une des innovations de la LOE c’est aussi que la direction de l’université devra rendre des compte de ses activités budgétaires à l’État ». Pas étonnant donc qu’on voie une opposition féroce à la LOE de la part des administrations universitaires.

Nous terminons cette rencontre en évoquant les problèmes qui existent au M-28. « D’abord notre principal souci est que nous n´existons que dans certaines facultés, nous n’avons pas d’implantation réelle sur l’ensemble de l’université ». Une autre question non sans rapport est l’unité du mouvement révolutionnaire étudiant : « Même si nous avons des camarades dans d’autres organisations, la grande majorité d’entre nous quelle que soit l’organisation, avons décidé d´adhérer au PSUV (Parti Socialiste Unifié du Venezuela) ou des JPSUV (Jeunesses Socialistes), nous restons fractionnés dans de petites organisations dispersées, alors que nous savons bien qu’une unité générale nous donnerait plus de poids pour mettre en œuvre cette démocratie protagonique et participative dans l’université à laquelle nous aspirons tous, pourquoi ne pas renverser la mainmise de la droite sur cette université ? ».

La nuit tombée, malgré l´annonce d´affrontements dans l’université, se tient un concert gratuit en soutien au référendum sur la Place Venezuela. Tombent alors les résultats des élections étudiantes, c’est la liste 100% Unidad, classée dans l’opposition, qui gagne, avec 5000 votes sur les 16 000 exprimés. Un communiqué du M-28 annonce les résultats du référendum : 3157 étudiants se sont exprimés, à une très large majorité (92%) pour la constitution des conseils étudiants. Le mouvement s’attendait à moins de 2000 votes exprimés. C’est donc un nouveau succès populaire. Sur la deuxième question posée, la coexistence avec les institutions déjà existantes, l’avis est moins tranché, 56% soit près de 1800 étudiants s’exprimant contre la coexistence avec les autres structures. Un tel référendum est un fait historique, inédit. Aujourd’hui, le mouvement des travailleurs continue, la lutte de la gauche étudiante aussi, à l’Universidad Central de Venezuela comme ailleurs…

Grégoire Souchay, publié originellement sur Escapades Bolivariennes

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