Germán Campos : “dans le Venezuela actuel, un leadership ne se construit pas avec du marketing”

Interview de Germán Campos, enquêteur /Consultores 30: 11.

— Le thème du leadership personnel semble être clef dans la campagne présidentielle. Henrique Capriles Radonski (candidat de la droite, NdT) pourra-t-il compenser l’avantage que sur ce plan le président Hugo Chávez possède sur lui ?

— Un produit peut être construit avec du marketing, mais pas les leaderships. Il est vrai que la publicité est un instrument extraordinaire pour induire des modèles de consommation mais quand une société commence à changer ses codes d’interprétation de la politique, la tâche de construire une marque politique, une image, un leadership sur la base du marketing devient beaucoup plus compliquée, pour ne pas dire impossible. Les leaderships dans un tel contexte ont beaucoup plus à voir avec des connections émotionnelles, affectives, de crédibilité, de partage de visions d’avenir. Dans ce sens le leadership du président Chávez est très fort; et Capriles a une difficulté énorme, c’est que son leadership est lié au néo-libéralisme et associé à un secteur beaucoup plus réduit de la population. Or l’ Amérique Latine en revient, elle cherche des alternatives. Il va être difficile à Capriles de construire un leadership qui puisse concurrencer sur ce terrain celui du président.

— Vous dites que la société a changé sa culture politique ?

— Oui. Depuis 1998, les vénezuéliens ont intégré des notions nouvelles au concept de démocratie, de participation, d’économie et de relations sociales. Les codes d’interprétation de la politique se sont reconfigurés. Selon des études très récentes – dont l’une réalisée par le père José Virtuoso, les citoyens actuels donnent plus d’importance aux contenus économiques et sociaux de la démocratie qu’au contenu politique proprement dit. Dans nos recherches, les valeurs de base que les personnes associent au socialisme sont la solidarité, la coopération, la participation et l’organisation. Ce sont des valeurs antagoniques par rapport au Venezuela des années 80 et 90 où prédominait le « sauve-qui-peut » individuel.

— Mais le comportement général est plus ou moins le même: une grande tendance au consumérisme et aux valeurs de la société capitaliste. Comment s’opère cette combinaison dans l’esprit des gens, selon vos études ?

— Ces codes nouveaux coexistent avec les antérieurs, associés au modèle dominant des années 80 et 90, parce que les transformations sociales sont des processus complexes, en particulier s’ils se produisent démocratiquement et sur la base d’élections comme c’est le cas au Venezuela. Une partie des vénézuéliens sont convaincus qu’on doit construire un modèle différent de relations économiques mais en même temps ils souhaitent consommer à l’intérieur et à l’extérieur du pays avec une intensité qui rappelle l’époque du “ta’ barato, dame dos” (« c’est pas cher, donne-m’en deux« , phrase typique associée à l’acheteur vénézuélien des années 80, NdT). C’est le débat qui a lieu actuellement dans la société vénézuélienne.

— Peut-il arriver que dans le scénario électoral ces valeurs capitalistes s’imposent à la nouvelle culture politique, comme cela semble s’être produit en 2007, lorsque Chávez a perdu le référendum sur la réforme constitutionnelle ?

— Mon hypothèse est que cela ne se produira pas. Je crois qu’en 2007 il n’y a pas eu de déplacement de l’appui électoral du président Chávez vers le monde opposant. La proposition de réforme était très complexe, elle fut mal débattue et elle a perdu parce qu’une partie de l’électorat qui un an auparavant avait appuyé majoritairement le président, a boudé les urnes. Dans le processus actuel, mon hypothèse est que les variables de nature idéologique vont prévaloir sur celles de nature utilitaire. David Easton, un politologue canadien, distingue entre l’appui diffus et l’appui utilitaire. L’appui diffus est lié au symbolique, à la vision de pays, au projet stratégique. L’utilitaire est lié au fait que le gouvernement apporte des solutions à tes problèmes. Dans le modèle vénézuélien antérieur prédominait l’utilitaire. Aujourd’hui c’est l’appui lié aux visions ou aux valeurs idéologiques qui domine. C’est ce débat qui va se jouer durant la campagne présidentielle.

— Des analystes de l’opposition ont une vision contraire à la vôtre: ils disent que l’argent est la motivation principale de l’appui au Président…

— Nous avons réalisé de nombreuses études qualitatives et nos résultats ne vont pas dans ce sens. En outre cette vision suppose un profond mépris du développement de la conscience humaine. S’il avait existé des médias comme ceux d’aujourd’hui au moment du grand débat de l’Humanité sur l’esclavage, ces analystes auraient dit qu’il était nécessaire de la maintenir parce que les esclaves aimaient l’esclavage.

— A-t-on fait des mesures sur les effets du résultat des primaires de l’opposition et sur la rechute du président ?

— Nous sommes en plein travail de mesure sur ces deux thèmes. Nous voulons enquêter sur la capacité de Capriles d’amalgamer le monde oposant et sur l’influence de la santé du Président. L’an passé les études ont montré que dans le pire des cas, celle-ci a eu un effet neutre. Certaines études montrent que cela a solidifié la partie émotive de son leadership. Actuellement mon hypothèse est qu’il va en être de même. Il est probable que cette fois elle aura un effet franchement positif parce que le président a traité ce thème avec beaucoup de tact et une grande transparence.

— Les aspects de nature personnelle, tels que l’état civil ou la préférence sexuelle des candidats, peuvent-ils influencer le cours des élections actuelles ?

— Je ne connais pas d’enquêtes à ce sujet mais je souhaiterais qu’il n’ en soit pas ainsi. Je serais heureux de vivre dans une société où cela n’ait aucune influence Et je lance un appel aux acteurs politiques : si nous voulons construire une société différente, cela suppose des niveaux de plus en plus élevés de tolérance.

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Chimie et politique.

Germàn Campos est ingénieur chimiste, diplômé de l’Université Simón Bolívar (USB), mais il a préféré se consacrer à l’alchimie des enquêtes. “Bien sûr, dit-il, mesurer l’opinion n’est pas une science exacte; de fait on ne parle plus de sciences exactes, presque toutes sont probabilistes, certaines plus que d’autres. »

Il est né aux Canaries en 1957 et a débarqué au Venezuela un an plus tard. Changeant de carrière universitaire, il est venu étudier un master en Sciences Politiques dans la même U.S.B., où il se lia à  Arístides Torres, un gourou de la démoscopie, fondateur de Datanálisis, mort prématurément au debut des années 90. Aprrès un passage par d’autres firmes d’études d’opinion, il a créé la sienne, Consultores 30:11.

Il souligne l’importance de créer un échantillon représentatif, qui dans le cas du Venezuela, doit réunir de mille 500 à deux mille personnes, réparties dans la plus grande quantité possible de régions, de localités, de villes et provenant de toutes les couches sociales.

Il explique qu’un sondage est déséquilibré lorsqu’on élabore mal l’instrument de mesure, qu’on soit de mauvaise ou de bonne foi. “Par exemple, si on formule la question enfermé dans un bureau, sans études qualitatives préalables, ou si on traite les résultats sur la base de valeurs culturelles que la société a déjà modifiées. »

Professeur de l’Université Centrale du Venezuela (UCV), Campos a démissionné dix ans avant l’âge légal de la retraite. “Je ne supportais plus cette ambiance, la grande réussite du néo-libéralisme fut de coloniser les esprits universitaires” explique-t-il. Affaire de chimie.

05/03/12

par CLODOVALDO HERNÁNDEZ
Spécial pour CIUDAD CCS 

http://www.ciudadccs.info/?p=267727

PHOTO : LUIS BOBADILLA

Traduction : Thierry Deronne, pour http://www.venezuelainfos.wordpress.com

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