Adriana. Les montagnes, toujours plus hautes.

Par Aquarela Padilla. Photos : Gustavo Lagarde

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Comuna José Felix Ribas. Secteur de Santa Ana. Quartier Antimano. District Capital.

L’on a parfois affaire à des configurations géographiques invraisemblables, à des architectures de la survie. Ces chemins quasi verticaux qui serpentent la colline telle une grande toile d’araignée, résultent d’une action en commun fondée sur la solidarité et la sueur. Ils nous mènent tellement haut, qu’à première vue, cela semble impossible. Ici on ne trouve pas seulement des maisons, des écoles, des boutiques et des terrains de foot-ball. En deçà des réseaux de câbles et de toutes ces façades, tout un peuple fait acte de présence. En chacun de ces hommes et de ces femmes qui le constituent, des idées jaillissent et se rassemblent. Le temps passé en commun les a rendus chaque jour un peu plus forts.

Ce récit commence et finit avec Adriana. Ses 4 ans et le bonheur inhérent à cet âge sont la cause et la conséquence de tous les efforts fournis. Rien que pour elle, cela vaut la peine de se pencher sur ces petites actions qui en fin de compte, façonnent un pays. Celles qui résultent d’une armée libre d’êtres humains qui se posent en acteurs de leur propre vie, qui en sont la clé de voûte, qui constituent la pointe avancée d’une force collective qui ne se dément pas. En fait, tout cela ressemble bel et bien à l’initiative propre à ces oiseaux qui font le choix de se poser sur le point culminant d’une chaîne montagneuse, afin de ne pas être vaincus par le vertige. Humant l’air, étendant leurs ailes, ils surplombent le tout.

2Adriana

Adriana

Adriana  est la fille d’Aura. Le visage de l’une et de l’autre sont en permanence illuminés d’un sourire. Aura pourrait être originaire de n’importe quel coin d’Amérique Latine. Cependant, son apparence est celle d’une métisse, et son allure, celle d’une rebelle à l’instar des paysages qui l’entourent. Adriana dans ses bras, Aura nous reçoit pour nous faire part de l’expérience de la Commune à laquelle elle appartient. La voix enjouée par l’expérience qu’elle narre, son discours rapporte par le menu, les dynamiques propres aux structures organisationnelles communales. La réunion hebdomadaire (tous les jeudis) se tient à la Sala de Batalla, c’est le point d’orgue ; le déjeuner qu’elle partage avec les associés de l’Entreprise de Propriété Sociale, le temps fort. Une anecdote est à retenir, qui circonscrit les contours d’une  dynamique sociale digne de ce nom : impliquée dans le bon déroulement du programme local de la Mission Ribas, Aura comptera sa propre mère parmi ses élèves. Celle-ci acquerra un niveau équivalant au baccalauréat.

La commune est née d’une nécessité

Aura nous captive de sa parole séductrice. Et ce, malgré le bruit continuel des machines à coudre en action qui l’accompagne. « La Commune est née d’une nécessité. Alors que la taille du Conseil Communal initial s’avérait trop peu importante pour résoudre les problèmes auxquels il était confronté, 7 Conseils Communaux (CC) ont décidé de se regrouper en une seule entité. Il en résulte 4 années de travail en commun ». A ce jour, 24 CC  sont autant de parties constitutives de l’ensemble Communal. De ce fait, de nombreux projets ont été menés à bien : 4 boulangeries ont vu le jour ; mais aussi une forge ; une route desservant la commune ; une ananeraie ; 2 unités socio-productives consacrées au maintien de la propreté.

Ces initiatives ne résultent pas uniquement de la nécessité de s’acquitter de tâches auxquelles la population de la zone aspire. Elles entrent en résonance avec le projet d’ensemble qui influe sur le pays tout entier. C’est l’impulsion d’un projet politique global qui prend corps. Volonté d’aboutir, affrontement, contradictions sont les maîtres-mots d’un état de fait hérité d’un système social colonialiste, à l’intérieur duquel l’on ne pouvait que survivre, l’on ne peut que « surmourir », comme le déclarera Galeano.

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Porte-parole de l’un des Conseils Communaux, et par ailleurs membre sociétaire de la EPS (Entreprise de Propriété Sociale) Textile, Nancy Romero nous déclare que « ces entreprises n’ont pas été créées dans une perspective d’enrichissement. Elles relèvent d’une forme d’autogestion. De ce fait, les activités de la Commune bénéficie d’un taux de participation accru. Et les problèmes à résoudre ne font plus l’objet d’une solution qui s’inscrirait dans une logique individuelle, mais collective ». L’EPS Textile José Felix Ribas est le parangon de ce dessein d’ensemble. Tout cela passe par la formulation d’une analyse globale qui puise à la source des diagnostics que les structures communales prennent soin d’établir. Cette tâche, ce sont les Conseils Communaux du quartier qui s’en acquittent. Cela n’exclut nullement les errements qui procèdent inévitablement de la mise en place d’initiatives sans précédents, de la confrontation aux inerties de la quotidienneté.

Les femmes des Conseils Communaux relèvent le défi de s’attaquer aux inégalités dont elles étaient les victimes.

L’amélioration de la condition féminine aura été une priorité. De ce fait, les femmes des Conseils Communaux ont assumé la tâche historique de s’attaquer aux inégalités dont elles étaient les victimes. Le plus souvent jeunes et seules elles auront à prendre soin de leurs enfants respectifs, à déjouer les pièges de la vie. De plus, trouver un emploi impliquait le fait de se détacher de la communauté de quartier. Il fallait donc répondre à la question suivante : comment confier sa progéniture à la garde de personnes, sans que cela n’entraîne des frais, que ces mères ne pouvaient pas honorer ? C’est ainsi que ce qui semblait relever a priori de la sphère de la vie privée, a fait l’objet d’une prise en compte collective. Et ce, à travers la concrétisation des projets portés par la Commune. La création de l’EPS (Entreprise de Propriété Sociale) Textile prend en considération les demandes et besoins de ces femmes célibataires, qui ne savaient comment faire pour mettre à l’abri leur foyer respectif. L’exercice d’une activité professionnelle digne de ce nom,  assortie de l’aménagement des horaires de travail à leur attention, a rendu possible la formulation d’une réponse appropriée aux difficultés rencontrées.

Tout cela est inimaginable au sein d’une entreprise privée 

« Au sein de cette EPS, nous sommes toutes en situation d’égalité. Nous sommes toutes associées. C’est à travers le Fonds d’Action Sociale, que nous nous employons à faire face aux divers problèmes qui s’imposent à la communauté. La majorité des femmes qui travaillent ici, sont des mères célibataires. Notre mode de vie est grandement facilité car l’entreprise est pourvue d’une installation -une petite aire de jeu- qui permet à nos enfants d’être sur place. A cela s’ajoute un espace de formation qui leur donnent la faculté de bénéficier de travaux (scolaires) dirigés. Tout cela est inimaginable au sein d’une entreprise privée ». C’est ainsi qu’Aura s’exprime.

Le travail, l’autre, celui que nous méconnaissons encore, parce que nous sommes en train d’en inventer le contenu, jouit d’avantages non mercantiles. Par exemple les fils et les filles des camarade de l’EPS, passer des jours entiers à apprendre, à profiter des installations d’un quartier que leurs mères ont contribué à rendre tangibles. De ce fait, ils ne se verront pas dans l’obligation d’être soumis à l’autorité policière. Ils n’auront pas à subir le poids d’alternatives qui leur sont imposées : soit vendre pour vendre ; soit « se former » pour s’en sortir et être quelqu’un dans la vie. Ce qui revient en réalité, à se détourner de la classe sociale et des origines dont ils dépendent, et dont ils sont tributaires.

L’un des problèmes centraux à résoudre, est celui de l’acquisition de la matière première, qui continue à dépendre du marché privé. Il s’agit par ailleurs, d’appréhender cette thématique en se plaçant dans le sillage de la stratégie économique telle qu’elle est conçue et appliquée par le gouvernement. Le Venezuela n’est pas à proprement parler, un pays producteur de tissu. Les toiles de coton et de jean faisant exception à cette règle. Tout le reste est importé. C’est l’une des raisons pour lesquelles le coût de ces produits restent élevé ; du fait que le système capitaliste contrôle les modes de production. D’où une incontestable situation de vulnérabilité de ceux-là. Ils subissent en effet les contrecoups des conspirations touchant la sphère de l’économie, et les diverses formes de pression politique émanant des entrepreneurs privés.

Il ne s’agit pas d’invoquer un miracle

Nulle forme de science n’est en situation d’expliquer l’espoir qui naît des sommets. Là où pas même les oiseaux ne semblent devoir échapper au vertige. La proximité du ciel entre peut-être en jeu. Il ne s’agit toutefois pas d’invoquer une quelconque forme d’action miraculeuse, celle qui ne provient de rien, et que l’on attend passivement, bien à l’abri d’un arbre, protégé du soleil de midi. Les communardes quant à elles, nous font part de leur foi, de ce qui est inatteignable et qui bat dans leur poitrine. De ce qui les incite à être sur pieds jour après jour, dès 5 heures du matin, préparant le café et prenant soin de réveiller les enfants. Lorsque le jour décline, ces communardes continuent à sourire. Adriana rit également. Leurs corps auront gravi maintes et maintes fois les marches des escaliers, les auront tout autant descendues. Pour tous, elles auront cuisiné. Grâce à elles, une espèce de magie de la création aura façonné la multitude de pièces de toile dont elles avaient la charge. Elles sourient parce qu’elles croient -c’est en cela précisément, que la Révolution est tout, sauf un concept abstrait- elles croient en leur propre force. C’est tout ce qui importe. Car c’est à ce point, que le caractère irréversible de ce qu’elles réalisent, est atteint.

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Comment prendre conscience du fait qu’un processus révolutionnaire n’est pas synonyme de relation paternaliste ?

« De temps en temps, la perte de foi de quelqu’un devient un obstacle. Il en est ainsi parce qu’une source de financement attendue n’arrive pas. Il y a parfois des gens qui ne travaillent pas suffisamment avec leur cœur. Ils pensent que tout relèvent de l’argent. Le révolutionnaire quant à lui, se doit de poursuivre sa route » complète Nancy Romero.

Surgit toute une série de questions. Comment faire pour que cette organisation émergente marquée par le principe de l’autogestion se substitue aux vieilles structures institutionnelles d’exercice du pouvoir; comment prendre conscience du fait qu’un processus révolutionnaire n’est pas synonyme de relation paternaliste cherchant à tout résoudre avec force argent et propagande.

Contrairement à d’autres, cette Commune a maintenu de bonnes relations avec les institutions, Le Gouvernement du District Capital, Fondemi, le Conseil Fédéral de Gouvernement et Fundacomunal. Ce qui lui a permis d’obtenir un financement  pour la récupération  d’espaces destinés à la détente, au sport et à leur aménagement respectif.

Adriana prend congé. Tout attentives à la vie, ces femmes nous font leurs adieux. Nous savons que nous ne cheminerons plus seuls. Que la toile immense dont elles sont partie prenante nous permettra de nous revoir.

 URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/16/adriana-les-montagnes-toujours-plus-hautes/ 

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