« Avant, je restais dans l’ombre, je ne sortais que rarement de chez moi ». Vies des femmes communardes de Santa Rita.

SantaRita-093Une douce odeur de café émane des mains de cinq femmes arrêtées quelques instants devant les fondations terminées d’une maison. A l’heure où les premières ampoules s’allument, les rues de Santa Rita que les versants de los Valles del Tuy protègent, se vident un peu. Pour nombre de ses habitants, la journée touche à sa fin. Les communardes regardent la nuit tomber. Elles cherchent les mots.

D’un coup la conversation s’engage. « Une communarde fait partie intégrante du peuple. Et parce que j’appartiens au peuple, je suis une personne qui tient tout particulièrement à sa Commune d’appartenance ». C’est Zenaida Rios, la première à prendre la parole. Agée de 41 ans, elle arbore une casquette blanche où est écrit en rouge : Luchadores por Santa Rita. (Ceux qui luttent pour Santa Rita).

¨Il pleuvait. Cela ne nous empêchait pas de coller des affiches¨

Mireya Espinosa : « nous ne sommes pas celles qui dirigeons la Commune, la communauté est composée de chacune d’entre nous ». Mireya a 40 ans. Elle est la sœur de Zenaida. « La Commune, c’est quelque chose de grand. Nous avons à trouver des solutions, à répondre aux attentes de la communauté, de telle famille qui rencontre des problèmes. Parfois nous nous sentons repoussées dans les cordes. Que faire face à un tel enjeu ? Nous nous concertons avant d’agir ». Elle porte une casquette identique à la première ; Comme sa sœur, elle a la bonne humeur contagieuse.

Zenaida et Mireya sont des protagonistes (comme on dit au Venezuela) des conseils communaux. Depuis 6 ans maintenant. Le 27 octobre 2013 la Communauté se prononça en faveur de l’acte de fondation, par 99,5% des suffrages. Ainsi est née la première Commune de l’Etat de Miranda. « Nous avons commencé notre campagne de rues autour de 22, 23 heures. Il pleuvait. Cela ne nous empêchait pas de coller des affiches » se rappellent-elles.SantaRita-016

Aux côtés de Mireya, se tient Velqui Serrano. Elle profite d’une interruption pour nous expliquer ce qui pour elle est le point central : « La communauté nous a poussées à être ses porte-parole, mais c’est pour trouver les solutions aux problèmes évoqués. Initialement nous n’avons pas particulièrement aspiré à l’être, nous ne voulions pas copier des pratiques de l’oligarchie ». Velqui a 38 ans, les cheveux noués, le regard en mouvement. La maison en construction appartient au Conseil communal dont elle est membre.

Toutes insistent sur un point : si elles possèdent la qualité de porte-paroles c’est par la volonté d’une population qui les a désignées. «Les assemblées réélisent celles et ceux qui ont fait preuve d’un travail de qualité en faveur de leur secteur respectif», nous explique Zenaida, qui décrit la forme de démocratie née à Santa Rita. «Il s’agit de la démocratie participative, protagonique (terme de la constitution bolivarienne). Une communarde ne se laisse jamais abattre. Toujours prête à lutter, elle recherche la rencontre en permanence. Nous sommes nées ainsi. Ce n’est pas facile d’être une communarde. Ici, on apprend, on profite de la vie, on souffre et on lutte tout à la fois »

Les vallées, les arbres, les maisons sont engloutis par la nuit. Le mouvement des mains accompagnent les phrases que chacune prononce. Le cercle des interlocutrices s’élargit à la mère de Pireya et Zenaida – elle même communarde – qui propose à la petite assemblée de reprendre un café. Pause dans la conversation. Les appels téléphoniques fusent ici et là ; la préparation des réunions va bon train ; On planifie les diverses tâches en attente de réalisation.SantaRita-011

« Nous restions dans l’ombre » remarque Zolla Villa – 48 ans. Ses camarades qui l’on incitée à s’exprimer, précisent qu’avant son intégration au Conseil communal, nul ne la connaissait à Santa Rita. Zolla nous raconte son histoire : « Mon mari est décédé. J’ai voulu rompre mon isolement. J’ai décidé d’apporter mon aide à la communauté. Au début, je rencontrais des difficultés à participer activement aux débats menés au sein des assemblées. J’étais timide. Malgré cela, j’ai beaucoup appris et continue à apprendre ». « Nous restions dans l’ombre, répète-t-elle. Nous étions des gens de peu. Nous occupions une maison aux murs d’argile ». Plus bas, dans une direction que les femmes désignent du doigt, parmi d’autres maisons pas encore assoupies.

« Dans le temps, nous avions affaire aux ¨assemblées de voisins¨ (ancienne forme d’organisation clientéliste mise en place par les gouvernements sociaux-démocrates). Les hommes composaient la grande majorité de l’assistance. Lorsque l’une d’entre nous se rendait à ces réunions, le silence se faisait. Nul ne parlait. En fait, nous ne les intéressions nullement ».

¨Pourquoi nous exprimons-nous en tant que femmes ? Parce que le machisme est bien enraciné…¨

Désormais, elles sont actrices de leur propre vie – c’est le sens, ici, du mot protagonistes. Les rangs de la Commune sont essentiellement composés de femmes. Elles se sont imposées, s’attelant à remodeler leur mode de vie publique et privée. « Nous avons connu une période pendant laquelle nous nous réunissions tous les jours. Les problèmes auxquels nous étions confrontées, c’est à la maison qu’ils apparaissaient. Parce qu’il est difficile de laisser temporairement la famille de côté. Et nos époux lorsqu’ils étaient de retour, s’attendaient à trouver le repas tout prêt ». C’est Mireya qui raconte, tandis que les autres acquiescent. Car cette vie et ces péripéties sont celles que, précisément, toutes ont vécues.

« Pourquoi nous exprimons-nous en tant que femmes ? Parce que le machisme est bien enraciné. Les hommes nous disent : lorsque tel ou tel projet sera en cours de réalisation, je t’apporterai mon aide. Ils ne nous aident lorsque l’on a affaire à des travaux lourds. Toutefois, toutes ces allées et venues que nous imposent nos activités, cela les hommes ne le font pas ». C’est Velqui qui soulève la question : « Eux ils ne sortent pas de 7 heures du matin jusqu’à 9 heures du soir, pour le lendemain se démener de 5 heures du matin jusqu’à 10 heures du soir ».

¨Avant, elle ne sortait que rarement de chez elle¨

SantaRita-092-300x187Au moment où le silence se fait dans la rue, Mari Carreno quant à elle, apporte son écot au débat. « Il faut lutter avec fermeté pour être une communarde. Il en est ainsi ». Mari qui a 29 ans, a rejoint le Conseil communal dès sa fondation, il y a 6 ans. Avant cela, elle ne sortait que rarement de chez elle.

Peu à peu, ces femmes, ces communardes ont vu leur vie changer. C’est pour Santa Rita qu’elles ont décidé de lutter. « Ici, le feu de bois était la manière dont les gens cuisinaient. Certains dormaient à même le sol. Nous nous sommes peu à peu engagées. Nous avons sérié les priorités, nous sommes occupées des familles en difficulté. Celles qui vivaient dans des cabanes. Et nous nous sommes lancés dans la construction de logements » poursuit Mireya.

C’est pourquoi elles se retrouvent ce soir sur les fondations des logements que les équipes communautaires ont bâties. Elles sont conscientes du fait que les choses avancent ; qu’aujourd’hui est déjà différent d’hier, que demain sera meilleur. « En tant que communardes, porter au sein de la communauté, l’idée même du socialisme, c’est le plus difficile » explique Zenaida.

De leurs mains imprégnées de l’arôme du café, elles ont contribué à façonner un horizon dont elles ont découvert, pas à pas, en avançant, tous les possibles. Elles savent désormais qu’ils sont à leur portée. Et ce, de leur propre fait. Cet avenir leur appartient.

L’une après l’autre, les lumières des foyers s’éteignent. La conversation ralentit. Avant de s’éloigner, Mari déclare : « Mes enfants et petits-enfants diront un jour : ma maman, ma grand-mère a été une communarde ».

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Source : Marco Teruggi, http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneras-de-santa-rita-cinco-puntas-de-una-estrella-2/

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/17/avant-je-restais-dans-lombre-je-ne-sortais-que-rarement-de-chez-moi-vies-des-femmes-communardes-de-santa-rita/

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