La seconde vie de Rogelio Castillo Gamarra

Le quartier vu depuis le Noyau de Développement Endogène

Le quartier vu depuis le Noyau de Développement Endogène

Voix fluette de Berrios Nairubi : « s’il y en a pour un, il y en a pour tous ! ». Une voix posée, au lent débit, comme tous ceux qui souhaitent se tenir loin du paraître. Depuis 2 ans déjà, il est l’un de ceux qui travaillent au sein de la commune « Rogelio Castillo Gamarra » du quartier populaire de Petare (État de Miranda).

Il a 25 ans. Et il use de cette énergie vitale débordante propre à la jeunesse, pour apporter son dynamisme à la commune. Il espère également transmettre à son fils de 6 ans, une sorte d’héritage issu de cette expérience. A charge pour ce dernier, de s’en saisir, le moment venu. D’après Berrios, le gamin comprend déjà certaines choses. Il propose volontiers de l’aide à ceux qui semblent en avoir besoin. Il se charge également de la distribution des tracts dans le cadre des réunions organisées. Son père ajoute, le regard bien assuré : « Il manifeste toujours un grand intérêt pour ce qui est dit ».

Marbella Navarro quant à elle, se souvient de moments moins amusants. Quand on en était encore au « chacun pour soi » ; quand il fallait gagner sa vie, coûte que coûte. Le plus souvent aux dépens des autres. Désormais dit-elle, les gens de José Félix Ribas se sentent plus forts, parce qu’ils sont tous ensemble. En effet, le mode organisationnel propre à la commune a suscité la création d’espaces nouveaux, et a jeté aux oubliettes, le temps où il fallait travailler pour enrichir les patrons des entreprises. Depuis, chaque communarde et communard verse ses impôts à sa propre collectivité, qui décidera quoi en faire pour le bien de tous.

Rogelio Castillo Gamarra

Rogelio Castillo Gamarra

En ces temps-là, la voix du peuple en lutte était réduite au silence. Rogelio Castillo Gamarra fut de ceux qui oseront élever la voix contre les dirigeants au pouvoir dans les années 1960, 1970 et 1980. Jusqu’au jour où littéralement expulsé du quartier populaire de Petare -de la zone 6 du quartier Félix Ribas, pour être plus précis- Rogelio, « pris en charge » par la Digepol a été emprisonné dans un lieu indéterminé (territoire de Falcon) et a définitivement disparu de la surface de la terre.

Lieu de réunion de la Commune ¨Rogelio Castillo Gamarra¨

Lieu de réunion de la Commune ¨Rogelio Castillo Gamarra¨

Il y a quelque temps, les habitants des 35 Conseils communaux (sont concernées, les zones de José Félix Ribas et Palo Verde) ont décidé de ramener Rogelio parmi eux. « Rogelio Castillo Gamarra » est le nom de la commune qui compte à ce jour, 25 000 personnes. Il en est ainsi depuis novembre dernier, lorsqu’un référendum a débouché sur l’adoption de la charte nécessaire à l’enregistrement officiel de la Commune.

Une femme gravit une à une les marches qui conduisent à l’Unité Technique Communale. Bien qu’un peu fatiguée, Sandra del Toro -c’est son nom- est tout sourire pour expliquer que l’UTC est destinée à traiter des problèmes qui surgissent sur le territoire de la Commune. Les traiter, puis se débarrasser immédiatement des divers obstacles afférents aux infrastructures et au secteur des services.

Lorsqu’on l’interroge sur la Commune, sa réponse est concise: « j’ai confiance en la Commune, parce que c’est un espace qui nous permet de maîtriser les questions relatives à la gestion locale. Une maîtrise qui débouche sur la transformation concrète de nos quartiers ». C’est la tâche principale que le plan de transformation du quartier s’est assigné. C’est la raison pour laquelle l’UTC à bénéficié d’une aide financière s’élevant pour l’instant, à 5 millions de Bolivars. La 1ère étape est consacrée à la fourniture d’équipements ; à l’achat du matériel nécessaire. Il conviendra par la suite de mener à bien des études du sol ; d’identifier le cas échéant, les zones à risque ; d’établir les priorités en matière de construction des premières réalisations programmées. L’aménagement de 4 escaliers désenclavant la zone constructible, est la première de celles-ci. Comme le souligne Sandra : «A quoi bon se lancer dans la réalisation de logements, s’il est impossible d’y accéder ? ».

Sandra del Toro

Sandra del Toro

Sandra ne résiste pas au plaisir de dire que les bras et les mains qui ont participé aux constructions sont celles du peuple. Alors qu’avant, on était contraint de travailler pour les autres ; de vendre sa force de travail pour bâtir des maisons que d’autres allaient occuper. Alors que dans le même temps, « on devait se contenter d’occuper des logis précaires, puisqu’on devait vivre avec de bien maigres ressources ».

Désormais, avec la mise en commun de toutes les capacités existantes, mais aussi avec le concours des institutions de l’Etat, les gens regroupés en Communes, travaillent à la résolution de leurs propres problèmes.

L’autre point d’achoppement, c’était celui des transports en commun. Tout le monde s’était habitué à leur absence pure et simple. Ce qui rendait particulièrement pénible, l’obligation d’aller et venir par ses propres moyens, depuis ces quartiers pauvres qui se trouvaient toujours en lointaine périphérie. C’est pourquoi les habitants concernés, sont particulièrement fiers de la toute récente mise en service de la route communale, qui dessert et relie entre elles, les diverses zones de José Felix Ribas (Zones 1 à 10) et une partie de Colinas de La Bombilla.

Brigitte Gonzalez a un peu peur des caméras. Mais pas du tout de travailler sur la voie publique. C’est l’inspectrice ? Elle nous expose ce qui est pour elle, un motif de satisfaction : « nous travaillons tous ensemble ; nous ne sommes plus qu’une seule et même famille ; nous sommes tous solidaires. Avant, on n’avait que nos jambes pour gravir tout cela. On avait à notre disposition une camionnette. Mais comme elle ne pouvait être utilisée par tout le monde, on a abandonné ce moyen de locomotion ». Une bonne et bien juste décision

Les communards disent sur tous les tons ce qui les caractérise fondamentalement : ils parlent d’eux comme d’une seule personne. Et si on les interroge sur leur expérience, ils déclarent très clairement qu’il ne peuvent parler d’eux-mêmes, mais du groupe, en ayant recours au « nous » solidaire. C’est cette règle qui régit la Commune « Rogelio Castillo Gamarra ». « Je ne peux parler de moi en tant que tel » nous confirme Gustavo Bricello, tout en saluant son entourage -ses camarades communards- qui lui rendent la politesse.

Un second point capital peut être identifié. Celui de l’identité. Briceno : « C’est pourquoi nous tenons tout à donner à nos Communes le nom de camarades de lutte qui ont particulièrement souffert des périodes de répression. Outre, Rogelio, il sera rendu hommage à Morelo Castro, qui a de longues années durant, dédié sa vie à la communauté à laquelle il appartenait. Jusqu’à ce que le cancer le contraigne à transmettre le flambeau à ses camarades, qui étaient également partie prenante du processus révolutionnaire en cours. »

« Mama Morela » est un espace consacré à la confection. C’est la zone n° 10 du quartier, qui l’accueille. Ce sont des uniformes scolaires (garçons et filles) que l’on fabrique ici. Mais aussi des chemises, des maillots de corps et des shorts. Pour que cette unité textile puisse voir le jour, le Ministère du Pouvoir Populaire des Communes et des Mouvements sociaux, lui aura alloué une aide financière d’un montant s’élevant à 3 300 000 bolivars.

Flor Bolívar

Flor Bolívar

Au second étage des locaux accueillant « Mama Morela », une ouvrière est tout affairée à la confection d’une veste de couleur bleue. Il s’agit de Flor Bolivar. Et bien que cela soit un peu difficile, elle poursuit son labeur tout en nous parlant. Flor se rappelle que les débuts de la Commune ont été difficiles. Mais au bout d’un certain temps, l’initiative a porté ses fruits. Elle nous en parle comme si le futur tant espéré, se manifestait désormais dans le présent vécu. «En fait, à notre niveau, nous faisons tout pour apporter notre aide à Chavez qui reste vivant dans la tâche qui lui incombe. Nous gardons également à l’esprit que cet héritage, nous allons le léguer à nos enfants et à nos petits-enfants. Un jour, ce sera à eux de défendre le socialisme, la Commune et leurs acquis».

Marbella Navarro, occupe une autre aile du local. Pour elle, un jour de travail pour la Commune, « c’est un apprentissage permanent ». Elle s’acquitte de son ouvrage avec d’autant plus de plaisir, qu’elle sait que tout cela, elle le fait aussi pour ses 5 enfants. Pour un futur meilleur dont ils profiteront. Marbella nous confie que Jesus -son cadet et unique garçon- malgré son jeune âge (il n’a que 10 ans) se rend compte de l’importance du travail mené à bien. À l’occasion, Jesus aide bien volontiers sa mère lorsque le besoin se fait sentir.

Marbella Navarro

Marbella Navarro

Loin de là, dans les zones d’urbanisation de Palo Verde, la Commune « Rogelio Castillo Gamarra » intègre également le voisinage, à ses activités. C’est ici précisément, que le « Núcleo de Desarrollo Endogeno » (le « Noyau de Développement endogène ») déploie l’ensemble de ses atouts : un terrain de foot-ball et de basket-ball ; un salon de coiffure ; une salle de danse ; une radio et une chaîne de télévision communautaires. Notons qu’une double porte débouche sur une petite salle, dont les murs sont recouverts d’un système d’isolation sonore. Sur le perron, on peut observer une caméra. Dans un coin, 4 gamins ont l’attention happée par autant d’ordinateurs mis à leur disposition. En fait, ils s’emploient à mixer les paroles de diverses chansons. Ce studio spécialisé reçoit tous ceux et toutes celles qui souhaitent enregistrer des compositions musicales pour la communauté.

Guillermo Paiva est l’un de ceux qui s’affairent face à un ordinateur. Il travaille ici, au studio d’enregistrement. Malgré ses 14 ans, il a d’ores et déjà acquis une expérience : à son actif quelques ateliers de production musicale auxquels il a participé, dans le cadre des activités du Núcleo de Desarrollo. Il avoue bien volontiers qu’il n’a pas encore une idée bien définie de ce qu’est une Commune. A contrario, il sait très clairement qu’il s’agit de travailler pour le peuple : « être au service des gens, c’est ce que je veux et ce que j’aime. Alors que beaucoup d’entre nous, n’ont pas eu cette chance auparavant, il est désormais possible d’enregistrer des CD. C’est l’idée. C’est accessible à tout le monde ».

Apprendre, améliorer les compétences acquises, être solidaires les uns des autres, telles sont les pierres d’angle du dispositif qu’est le Núcleo. Bien avant que la Commune ne soit créée, cette installation -et toutes celles qui se situent sur le territoire national- ont rempli une mission plus que vitale, pour l’ensemble des quartiers défavorisés du pays : « Ici, il y a une centaine de jeunes qui ont abandonné la délinquance armée ; qui ont tourné le dos à la violence. 250 autres, qui baignaient dans l’oisiveté, ont la faculté de s’occuper en se joignant aux activités du studio d’enregistrement ; en fréquentant la salle de danse, en se dépensant sur les terrains de sport ».

Outre les charges dont elle s’acquitte au sein de la commune, Keila de la Rosa à qui l’on doit ces éléments d’information, est membre de la Commission Présidentielle du Mouvement pour la Vie et la Paix. Cet organisme est à l’origine de l’intégration des jeunes dont il est question ici. Keila tient également à préciser que ce type d’actions n’est pas récent : « chacun des responsables en charge du Nucleo est un animateur de rue très expérimenté. Ce sont des militants sociaux de longue date. Depuis les débuts de la Révolution. Et pour certains d’entre eux, cet engagement remonte plus loin encore ». De ces temps éloignés où Rogelio, « Mama Morela » étaient à pied d’oeuvre, ces personnes se dévouaient déjà pour leur communauté. En retour, des revenus bien modestes certes, mais une volonté de se mettre au service des autres, de la collectivité, qui ne se dément pas.

A Palo Verde, la Commune possède désormais un siège où se déroulent les réunions. Avant cela, son « quartier général », c’était un vieux camion, dans lequel à ce jour, on conserve les archives de l’organisation communale de cette période.

Revenons à Nairubi, qui aura été le premier à nous faire part de son témoignage. Confrontée aux bruits mêlés des moteurs de voitures, de motos, des véhicules des fournisseurs du secteur, sa voix n’est plus qu’un écho, que l’on discerne de plus en plus difficilement. Berrios nous avoue que deux ans auparavant, il vivait chez lui, avec son enfant. Ignorant tout des activités de la Commune.

Dorénavant, à travers sa propre voix, ce sont les voix de tous les Rogelio, de toutes les « Mama Morela », de tous les militants des quartiers défavorisés qui luttent, qui se font entendre. Bref, de tous ceux qui trop longtemps, auront été privés de parole. A leurs côtés les voix de Gustavo, de Marbella, de Sandra, qui les secondent et les accompagnent ; mais aussi les voix de ces jeunes enfants, telle que celle du gamin de Nairubi, celui à la voix posée. Ils pourront bénéficier de cette conjoncture qui leur est désormais favorable.

Texte : Juan Sebastián Ibarra. Photos : Oscar Arria

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/06/rogelio-castillo-gamarra-renacer-en.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/07/la-seconde-vie-de-rogelio-castillo-gamarra/ 

Publicités

Une réponse

  1. Pingback: La seconde vie de Rogelio Castillo Gamarra | veneSCOPE

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s