La vitalité de la révolution

comunas-2-Par Reinaldo Iturriza *

Les Conseils communaux sont des espaces communs de construction politique. Ils ne sont en aucune manière -pour le dire avec Foucault- des sujets de droit. Ils ne sont même pas un sujet en tant que tel. Ils sont, répétons-le, un espace dont le commun dénominateur est le chavisme – ce vigoureux sujet de sujets qui partage non seulement une origine prédominante de classe mais aussi l’expérience commune de la politisation.

Quelle est l’essence du chavisme ? Ce sont des hommes et des femmes issus des classes populaires, qui ont souffert, ont éprouvé de la répulsion pour la démocratie représentative et se sont rebellés contre elle. Si la souffrance, le rejet, l’indifférence supposent une attitude passive et une décision plus ou moins ouverte de rester en marge de la politique, la rébellion est un acte politique de premier ordre. D’ailleurs, avant de s’identifier comme tel, le chavisme entre en politique comme un fait de rébellion. Il est inconcevable sans cette mémoire collective, sans cette notion commune de la rébellion. C’est à travers elle que fraternisent et se politisent ces hommes et ces femmes, c’est par elle qu’ils reçoivent leur baptême du feu.

Ignorer les conditions historiques ayant présidé à l’émergence du chavisme -en sa qualité de sujet politique et promoteur d’une éthique spécifique- conduirait à méconnaître la nature des espaces où il s’épanouit. En d’autres termes, si on ne comprend pas la forme particulière de politisation du chavisme et la culture politique qu’il a construit au fil des ans, on ne saurait prendre la véritable mesure des potentialités propres au Conseil communal.

Chavez n’a pas suscité le développement des Conseils communaux pour niveler par le bas mais pour permettre à ceux d’en bas de participer, pour leur garantir un espace, un lieu. Il ne l’a pas fait, comme on l’a affirmé, pour domestiquer le chavisme, pour le réduire à un seul et même moule, mais parce qu’il le reconnaît comme Autre, comme quelque chose de différent, comme un sujet qui peut générer une autre forme de politique. Chavez a immédiatement compris que dans le « chavisme » réside un esprit rétif aux formes traditionnelles de participation politique.

Ces espaces de construction politique de la commune sont caractéristiques de tout processus révolutionnaire. Tout comme est caractéristique la tendance à les contrôler, de la part de secteurs plus conservateurs et bureaucratiques dans les rangs des révolutionnaires. Puisqu’on sait désormais qu’il s’agit d’une constante historique, inutile d’en faire un scandale. Ce qui ne signifie pas que l’on doive se résigner. Tout au contraire, nous devons rester sur nos gardes en permanence.

Il ‘y a pas de manière plus efficace de contrôler ces espaces que de les corrompre, de les dénaturer : tenter de convertir le peuple organisé en clientèle, les leaders populaires en intermédiaires qui, dans l’incapacité de résoudre les problèmes de leur communauté face à la bureaucratie d’État, perdent tout légitimité. En se muant en terrains de batailles pour des ressources ou des postes, ces espaces se referment, le peuple commence à les voir comme la répétition du passé, et dans certains cas, les abandonne.

Mais aucun des phénomènes cités, résurgences de la vieille culture politique – ne doit nous faire oublier la nature de cet espace : pourquoi il fut créé, le sujet politique pour lequel il fut institué. La survie de l’ancien ne peut empêcher de discerner la radicale nouveauté.

Il n’existe pas de lieu dans le monde où le peuple peut faire ce qu’il fait aujourd’hui à travers les conseils communaux. Sans la vitalité que ceux-ci manifestent contre vents et marées, nous n’aurions pas vécu le saut qualitatif du mouvement communard, qui impulse aujourd’hui avec une vigueur extraordinaire le Conseil Présidence/Communes (1).

asambleas-comunitarias-amayito-081-redimensionadoDans de nombreuses communes, malgré la morgue des plus incrédules, le défi majeur est de façonner les contours d’une autre société. C’est notre mode de vie qui est remis en question dans nombre de ces territoires. Cette audace politique serait inconcevable sans une vitalité originelle, celle qu’on trouve dans les Conseils communaux.

L’indispensable vitalité des espaces de participation est un leit-motiv dans l’énorme bibliographie consacrée aux révolutions populaires. Prenons l’exemple -classique- de La révolution russe, où en 1918 Rosa Luxemburg critique sévèrement les raisons ayant poussé les bolchéviques à dissoudre l’Assemblée Constituante de novembre 1917 :  »le remède auquel Trotsky et Lénine ont eu recours, c’est-à-dire l’élimination de la démocratie en général, a été pire que le mal qu’ils souhaitaient guérir, parce qu’il tarit la source vivante d’où pourrait jaillir, et d’elle seulement, les correctifs des insuffisances des institutions sociales, qui est la vie politique, active, énergique et sans entraves, des plus larges masses populaires ».

Dix ans plus tard, Christian Rakovski, dans Les dangers professionnels du pouvoir, s’emploie à comprendre les raisons qui ont mené à la bureaucratisation progressive de l’Union soviétique :  » La bureaucratie des soviets et du parti constituent un fait d’ordre nouveau. Il ne s’agit pas de cas isolés ou d’erreurs dans la conduite d’un camarade mais bien d’une nouvelle catégorie sociale à laquelle il faudrait consacrer tout un traité ». En étudiant l’expérience de la Révolution française, Radovski voit que l’engourdissement du processus est lié à  »l’élimination graduelle du principe électif, auquel on substituera le principe des nominations ».

En cette matière, la bibliographie à notre disposition est plus que généreuse et fait partie du patrimoine de l’humanité. Et il n’y a pas meilleure façon de lui être fidèle que de lui consacrer un peu de notre temps afin d’éviter la répétition d’erreurs commises par des peuples aussi dignes et aguerris que le nôtre. Lorsque l’on place en perspective l’ensemble de ces recherches, on s’aperçoit qu’elles aboutissent à cette conclusion générale : la crise terminale des processus révolutionnaires passe par la confiscation des espaces de participation et l’ascension d’une caste bureaucratique, ou pour le dire avec John William Cooke, l’imposition d’un « style » bureaucratique.

Dans Péronisme et révolution, l’argentin Cooke affirme : « Le bureaucratique est un  »style » dans l’exercice des fonctions ou de l’influence. Il présuppose d’opérer avec les mêmes valeurs que l’adversaire, c’est-à-dire avec une conception réformiste, superficielle, antithétique du projet révolutionnaire… La bureaucratie est centriste, cultive une forme de  »réalisme » qui passe pour le comble du pragmatisme… Par voie de conséquence, son activité globale est dépourvue de la dimension créatrice propre à la politique révolutionnaire, de cette projection dans le futur qui doit imprégner chaque tactique, chaque fait, chaque épisode, pour qu’il ne s’épuise pas de lui-même. Le bureaucrate souhaite tout à la fois la chute du régime et durer. Il espère également que la transition se déroule sans qu’il doive renoncer à sa charge ou à sa position. Il se considère comme le représentant, parfois le bienfaiteur, des masses mais non comme partie de celles-ci. Sa politique est une succession de tactiques dont il considère que la somme arithmétique et l’extension dans le temps font une stratégie».

Au Venezuela, préserver et stimuler la vitalité des espaces de participation populaire, et des conseils communaux en particulier, est la condition de la poursuite de la révolution bolivarienne. Pour cela il est indispensable de neutraliser l’influence conservatrice, bureaucratisante présente dans tout processus de changements révolutionnaires.

Notre parti (le PSUV) est dans l’obligation éthique de construire une politique claire en matière de fonctionnement des conseils communaux, qui ne tolère en rien l’émergence d’un quelconque clientélisme. La lutte contre ce que la résolution « Lignes stratégiques d’action politique » assimile à bon escient à « une culture politique capitaliste »- doit passer des paroles aux actes, s’exprimer par des mesures pleines d’enseignement. Cette « culture politique capitaliste » doit être dénoncée et combattue au plus haut niveau. A la base, la critique contre le clientélisme et autres errements, est impitoyable. Le peuple chaviste est pleinement conscient du problème. Une position ferme du leadership politique contre ces dérives aurait un effet moralisateur.

De la même manière, notre parti doit renoncer expressément à la tentation d’instrumentaliser les conseils communaux, de piloter ces espaces à sa convenance. Plutôt que de les « contrôler à tout prix », les concevoir comme un espace pour construire l’hégémonie populaire et démocratique. La « gestion » mesquine de la force que Chavez a construite avec le peuple est le contraire de la politique révolutionnaire. Celle-ci consiste, comme dirait un camarade à la suite de Chavez, à substituer l’ « habitude d’administrer » par « l’art de convaincre ». Pas de politique révolutionnaire sans compréhension de comment cette force s’est construite. Cette force qui aujourd’hui soutient la révolution bolivarienne, lui sert de point d’appui, s’est construite en écoutant l’autre, celui qui pense différemment, en l’incluant, en lui offrant de participer. Une force politique incapable de convaincre perd le droit de s’appeler force et entre dans une phase de dépérissement. La construction de l’hégémonie du chavisme a été un exercice littéralement démocratique, populaire, au sens où il a été capable non seulement de rassembler les majorités, mais aussi une diversité de pensées et de demandes. C’est cela précisément, qui a sonné le glas de la vieille classe politique, de même que cesser de cultiver « l’art de convaincre » signifierait notre ruine.

Nous sommes au bon moment pour mener une action politique militante visant à relancer les conseils communaux là où ils sont en difficulté et à les défendre là où cela s’avère nécessaire. Afin, pour le dire avec Rosa Luxemburg, que ces espaces soient ceux de la « vie politique active, énergique, sans entraves » du peuple vénézuélien. Pour cela il est fondamental de reconnaître à l’instar de Rakovski, la validité du « principe électif ». Au 29 août 2014, quelques 33% de nos 43.198 conseils communaux n’avaient pas renouvelé les mandats de leurs porte-paroles arrivés à échéance. Notre parti devrait mobiliser toutes ses forces, comme tâche prioritaire, pour promouvoir ce renouvellement. Mais il ne suffit pas que les postes de ces conseils communaux soient mis à jour.

Notre effort devrait se tourner vers la transformation des conseils communaux en écoles de gouvernement, où les citoyens apprennent l’art et la pratique du gouvernement. “Aucune classe n’est née en possession de l’art de gouverner. Cet art ne s’acquiert que par l’expérience, grâce aux erreurs commises, c’est-à-dire en tirant les leçons des erreurs qu’on commet soi-même” écrivait Rakovski. Apprendre l’art de gouverner non pour que le peuple se convertisse en fonctionnaire mais pour construire une autre institutionnalité. Le militant révolutionnaire en fonctions, pour sa part, devrait travailler à réduire la brèche qui sépare les institutions du peuple, en livrant une bataille sans merci contre le « style » bureaucratique mentionné par Cooke.

Les conseils communaux ne sont, et ne sauraient être, le seul espace de la révolution bolivarienne. Ils sont un espace qui “ne peut être l’appendice du parti” comme le rappelait le président Chávez le 11 juin 2009. “Les conseils communaux ne peuvent être les appendices des mairies ! Ils ne peuvent pas l’être, ils ne doivent pas l’être, ne vous laissez pas faire ! Les conseils communaux, les communes, ne peuvent être les appendices des gouvernements régionaux, ni du Ministère, ni du Ministère des Commues, ni du président Chávez ni de personne. Ils sont du peuple, ils sont une création des masses, ils sont à vous !

Qu’il en soit ainsi.samancomunaplan-jovenes-del-barrio.-pintosalinas-13

BWtwoiwCEAAQN5O.jpg large* Sociologue, enseignant universitaire, ex-Ministre des Communes et des Mouvements Sociaux, Reinaldo Iturriza (photo) est l’actuel Ministre de la Culture de la République Bolivarienne du Venezuela.

Note :

(1) Lire « Le Vénézuéla accélère la transformation du pouvoir citoyen en gouvernement », https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/

Source : http://elotrosaberypoder.wordpress.com/2014/08/31/la-vitalidad-de-la-revolucion/

Traduction : Jean-Marc del Percio

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