Le Venezuela, An II après Chavez

L'auteur : Alejandro Fierro est un journaliste espagnol résidant au Venezuela. Membre de la Fondation d'Études Politiques et Sociales CEPS

L’auteur : Alejandro Fierro est un journaliste espagnol résidant au Venezuela. Membre de la Fondation d’Études Politiques et Sociales CEPS (Espagne).

Deux ans après la disparition de Hugo Chavez survenue le 5 mars 2013, il est encore bien difficile de procéder à une analyse sereine du Venezuela, tant le traitement médiatique de cette question – placée sous le signe de la partialité et de la manipulation des informations – relève de luttes politiques, idéologiques et économiques camouflées en « journalisme » (1). Le simple fait que la presse mette en permanence l’accent sur ce pays de la zone caraïbe, trahit une intention qui excède les motivations journalistiques proprement dites.

La loupe ne se pose pas sur le Mexique, un pays où toutes les 90 minutes, une personne disparaît. Ni sur le Honduras, où depuis le coup d’État survenu en 2009, l’assassinat d’opposants politiques, de syndicalistes et de journalistes, est monnaie courante. Ni sur le Paraguay, devenu après le renversement du président élu Fernando Lugo, la nation la plus pauvre d’Amérique du sud, supplantant ainsi la très misérable Bolivie dont le niveau de vie a considérablement augmenté ces dernières années. Dans cette liste comparée de l’indifférence médiatique on pourrait encore mentionner des États faillis – Guatemala, Salvador, Belize ou encore Colombie.

Le thème du « Venezuela au bord de l’abîme » est à usage externe. Le vénézuélien moyen, par-delà sa sensibilité politique, et sans nier l’existence de problèmes, ne se reconnaît pas dans cette approche caricaturale. Il ne perçoit pas son pays sous les traits d’une dictature féroce réprimant toute velléité de dissidence politique; et où de soi-disant majorités appauvries erreraient à la recherche d’aliments, harcelées par la police, l’armée et les paramilitaires chavistes. Ce scénario le ramène au contraire au passé : à ce Venezuela des 3000 disparus et des 5000 assassinés de l’explosion populaire de 1989 contre la faim et l’exclusion. Un pays dont 85% de la population vivait dans la pauvreté et dont les médias ne parlaient pas.

L’opposition vénézuelienne n’arrive toujours pas à formuler une grille de lecture correcte de son propre pays, d’où ses défaites électorales à répétition. Elle agite la bannière d’une « lutte contre la dictature » que ses sympathisants eux-mêmes ne suivent plus. Ses derniers appels à descendre dans la rue ont été des échecs (2). Alors que le Grand Caracas compte 6 millions d’habitants, quelques centaines de personnes seulement ont répondu à l’appel pour le premier anniversaire de la mise en détention du leader d’extrême droite Leopoldo Lopez, accusé dans le cadre de l’organisation de violences meurtrières. Même indifférence en ce qui concerne l’arrestation du maire de Caracas Antonio Ledezma pour les mêmes motifs. La société vénézuelienne semble approuver le fait que l’État dispose de mécanismes légaux pour faire face à ceux qui cherchent à renverser l’ordre constitutionnel légitimement établi, comme c’est le cas dans tous les systèmes démocratiques de par le monde. L’Espagne et les États-Unis, fers de lance des attaques médiatiques contre le Venezuela, usent à profusion de cette figure légale pour justifier l’emprisonnement de personnes appartenant aux mouvances de gauche – particulièrement en ces temps de Guerre Froide – ou appartenant aux sphères islamiste ou indépendantiste.

L’opposition échoue à comprendre que le message qui peut marcher pour une opinion publique internationale ignorant la réalité vénézuelienne et dans l’impossibilité d’en juger sur le terrain, est inefficace à l’intérieur des frontières du pays. Après tout, ce sont les vénézueliens qui votent, pas les étrangers.

Aujourd’hui, les préoccupations du peuple vénézuelien se centrent sur l’économie. Selon le baromètre de février 2015 réalisé par la http://www.gisxxi.org/, 45% des personnes interrogées considèrent que les pénuries et l’inflation représentent les principaux problèmes, bien loin devant d’autres questions telles que l’insécurité, le chômage ou la corruption (3).GIS XXI graphique 1

Face à cette situation, l’opposition de droite n’a avancé aucune proposition, au-delà de l’exercice futile de signaler l’existence de ces problèmes. Or, une part non négligeable de la population considère que ce silence dissimule la volonté d’appliquer un programme néo-libéral en cas de retour au pouvoir (4). Le capitalisme extrême ne découvre jamais ses cartes avant d’accéder au pouvoir. Le non respect systématique des promesses qui ont permis à Mariano Rajoy de remporter les élections en Espagne en est un bon exemple.

Mais la pire des nouvelles pour l’opposition est peut-être le fait que l’opinion publique ne considère pas Nicolas Maduro et son gouvernement comme les seuls responsables. L’étude de GIS XXI révèle que la responsabilité est également attribuée aux grandes entreprises et aux réseaux de distribution commerciale en connivence avec l’opposition, les milieux de la spéculation financière et les organisations politiques internes et externes qui opèrent en vue de la destitution du président de la République par des voies non électorales. 55% des personnes interrogées considèrent qu’il existe bien une stratégie de déstabilisation économique à des fins politiques, contre 34% qui ne partagent pas ce point de vue. Le fait que des agences internationales de notation qualifient la dette vénézuelienne de pire que celle d’une Ukraine brisée et en pleine guerre civile, est une de ces absurdités qui alimentent la conviction d’une guerre économique contre le Venezuela.Gis XXI graphique 2

Toutes ces raisons expliquent pourquoi les opinions favorables à l’opposition ont chuté à un niveau historiquement bas (10%). A contrario, selon les sondages émanant de diverses firmes privées telles que Datanalisis, Hinterlaces ou l’étude la Fondation GIS XXI, Maduro est le dirigeant politique national le mieux perçu. Les personnes interrogées reconnaissent que les mesures prises pour relancer l’économie partent exclusivement du président et de son équipe gouvernementale, au-delà du fait qu’elles soient efficaces ou non.

Ces données ne sont jamais diffusées à l’extérieur du Venezuela. Il faut cependant en tenir compte dans l’hypothèse d’une victoire chaviste lors des prochaines élections législatives. L’opinion publique internationale – à qui ces informations ne sont pas communiquées – se demandera comment cette victoire a été possible alors que le pays est au bord du gouffre. Les terminaux médiatiques de la droite sèmeront sur ce terreau fertile le doute sur la validité de ces élections. Et la roue médiatique de la manipulation recommencera à tourner, infatigable, bien que la réalité s’entête à la démentir.

Alejandro Fierro

Source : Tercera Información, http://www.tercerainformacion.es/spip.php?article82647

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

  1. Lire « Thomas Cluzel : interdit d’informer sur France-Culture », http://wp.me/p2ahp2-1M7 et « Courrier International, le média off-shore du « Monde », http://wp.me/p2ahp2-1JS

  2. Lire « Qui a gagné la rue ? », https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/05/qui-a-perdu-la-rue/

  3. Site de la Fondation GISXXI : http://www.gisxxi.org/

  4. Lire « L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat« , http://wp.me/p2ahp2-1Kc

URL de cet article :  http://wp.me/p2ahp2-1MU

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