Retrouvailles avec le journalisme

José Roberto Duque

periodismoaltamiraQu’au Venezuela la propagande a assassiné et enterré le journalisme, je l’ai souvent soutenu dans les dernières années. Au centre de ma conviction, le fait que la profession s’est scindée en deux versants, le premier du côté de l’entreprise privée pour attaquer le gouvernement, l’autre “blindant” ce dernier dans une défense tous azimuts de ses politiques.

Certes le second groupe offre des nuances dans l’adhésion aux discours et aux actes du chavisme officiel (il y a des communicateurs critiques et d’autres moins critiques) mais émettre des opinions nous entraîne dans la guerre actuelle, celle de la propagande. Les journalistes ont abandonné (nous avons abandonné) le travail consistant à donner les informations avec tous leurs bémols, de part et d’autre, et les travaux qui gardent une vague apparence de journalisme sont en réalité des productions destinées à promouvoir les bontés ou les misères de l’un ou l’autre groupe dans la lutte pour le pouvoir.

Mis à part quelques exercices destinés à visibiliser les conquêtes du peuple pauvre dans son processus de création et de mobilisation comme alternative à ce qui est établi (une forme de journalisme très vigoureuse et qui dignifie comme peu d’autres le “pourquoi” de ce métier), je fais moi aussi de la propagande chaviste et de la contre-propagande antihégémonique, j’aime jouer des muscles dans l’immense bagarre en cours, peut me chaut qu’on me le reproche.

Mais je déambule aussi parmi ces villages, demandant à la vie de nous surprendre et de nous enseigner (histoire de ne pas nous enliser ou nous momifier dans une idée fixe pour plusieurs années ou pour toujours). Me voici emporté dans une dynamique qui m’a fait découvrir, ébloui, un territoire, un milieu où le journalisme peut puiser sa renaissance ou sa rédemption. Ce milieu ne pouvait être que les communes en gestation.

Nous nous sommes embarqués dans l’expérience du journal-école Piedemonte, ici, dans les montagnes de l’État de Barinas. L’idée est simple même si elle exige pas mal de sueur. De quoi s’agit-il ? De faire descendre un journal dans la rue et d’inviter les habitants de la commune à y participer. Comment ? En rédigeant des nouvelles ou des histoires, en prenant des photos, en informant de vive voix ou par tout autre moyen. Il y a des gens qui n‘ont pas d’habileté pour écrire mais qui sont bien vivants et qui remontent les rues avec leurs sens éveillés; ce sont ces personnes aussi qu’on invite à l’atelier de reportage ou de journalisme communautaire. Nous avions déjà offert ce type d’ateliers. Ici les choses se sont bien déroulées également mais avec quelques ingrédients nouveaux (nous reviendrons sur ces quelques éléments fondamentaux).

C’est dans les communes que nous retrouverons le journalisme authentique.

Cet atelier est permanent et continu, c’est-à-dire qu’il ne s’achève pas à la fin de la session: il porte sur la fabrication du journal et le journal, c’est l’école. Ce n’est pas un atelier théorique: il consiste à réaliser dans la vie ce foutu journal pour le distribuer dans la rue tous les mois.

L’atelier suit une dynamique théorico-pratique de trois heures. Au bout d’une demi-heure les participants (dans ce cas, en majorité des paysans et des fils de paysans, entre 13 et 56 ans) connaissent le cadre légal qui nous autorise tous à informer et à être informés, et comprennent la différence entre communication, information, fait divers, nouvelle, rumeur et calomnie. Ils se familiarisent avec les genres qui seront utilisés dans le journal : recension, reportage, chronique, portrait, légendes photo, article d’opinion.

Une heure plus tard on démonte collectivement quelques nouvelles publiées pour voir où est le titre, l’intro et le corps de l’article. On entre dans l’aventure des “cinq questions” (“quoi, qui, où, quand” et on ajoute le “comment”). Un peu plus tard, sur la base de cette grille simple mais nécessaire à l’intégralité de l’information, les participants en sont déjà à construire leurs propre information. Le premier exercice consiste à rédiger une recension ou une note simple sur l’atelier, qui est la nouvelle la plus immédiate.

Parmi les huit participant(e)s-reporters des hameaux de Agua Fría, Cobalongo et La Laguna, aucun(e) n’a jamais pratiqué le journalisme ou n’a envisagé de devenir reporter de sa communauté. Ils ont commencé leur exercice ainsi:

CHAPEAU:

“S’ouvre une dynamique permanente pour que les nouveaux reporters de la campagne recueillent et traitent les nouvelles de Piedemonte.”

TITRE:

“Des communards de Colafría ont entamé un atelier de reporters communautaires”

INTRO:

« Les habitants des communautés membres du Conseil Communal Colafría (Agua Fría, Cobalongo et La Laguna) ont inauguré dans l’école unitaire El Cabalongo de l’État de Barinas les ateliers de formation de reporters communautaires de la Commune Socialiste Agro-Touristique et Productrice de Café “Pie de Monte Andino Barinés”, ce jeudi 29 octobre 2015… »

Et ainsi de suite, jusqu’à épuiser dans la note tout ce qu’ils ont appris.piedemonte

Une fois entamé ce voyage, le formateur leur dit que c’est tout. Que le reste nous l’apprendrons et l’expérimenterons à la mesure de la fabrication du journal. C’est alors que commencent les “problèmes”: le groupe surexcité exige la poursuite de l’atelier et des sessions. Voilà ou mène la libération d’une énergie tellurique: le peuple communicateur sort fébrilement dans la rue à la recherche de nouvelles et de récits. Nous comptons aujourd’hui 32 reporters pour les trois secteurs de notre commune qui s’adonnent à communiquer des choses importantes, qu’ils croyaient jusque là “locales” ou sans importance pour un journal.

Mes dernières leçons de journalisme je les ai reçues de paysans et de fils de paysans.

D’un exercice aussi basique d’initiation au journalisme, pratiqué par ceux qui s’assument comme paysans et comme créateurs, j’ai tiré des leçons importantes dont une insolite, surprenante et inattendue : les participants ont proposé la création d’équipes de reporters comunautaires. On ne trouvera guère ici de reporters en mal de figuration personnelle mais des équipes qui abordent collectivement la production de l’information: il leur est facile et naturel de se réunir pour décider du meilleur titre, de l’intro idéale; de vérifier qu’aucune question n’a été omise (quoi, qui, quand, pourquoi, comment..). Ce ne sont pas des reporters mais des équipes de reporters que nous formons, celles de Colafría, La Quinta y Bicampocerca, et d’autres suivront.

Autre point: comme dans ces communautés tout le monde se connaît et qu’il y a beaucoup de familles et d’amitiés de toute une vie, il a été facile de mener une réflexion sur l’éthique de la communication sociale: personne n’utilisera le journal pour détruire la réputation d’autrui, et en cas d’accusations et de dénociations, elles seront accompagnées du droit à la défense de quiconque en ferait l’objet. Ceci n’est posible que sur un plan communautaire; dans les cadre national et même régional, ces actes d’honnêteté et de respect sont impossibles. Il n‘y a que dans la commune qu’on peut pratiquer un journalisme propre, sas qu’il perde sa combativité.

Parmi les apprentissages surprenants et inattendus, celui-ci m’a particulièrement frappé : Luis Alberto Uzcátegui, un des nombreux producteurs de café de ce territoire m’a fait comprendre que lorsqu’on recherche des informations détaillées, il vaut mieux que la personne interviewée se libère de son travail, pour se consacrer calmement à l’entrevue. Mais si on veut recueillir des histoires et des mémoires, le mieux est de travailler avec cette personne: quand l’être humain travaille de ses mains, l’esprit s’envole, la mémoire jaillit, les cris du passé parviennent avec assez de netteté et de détails pour raconter l’Histoire humaine et géographique.

Bref, si vous êtes un chercheur d’histoires, enfilez votre tenue de travail et accompagnez le travailleur dans sa tâche: le corps sue, l’oreille s’accorde, le récit transpire.

Merveilleux moment d’apprentissage; j’ai 50 ans et la moitié d’une vie consacrée au journalisme (ma première pige pour l’Universal fut une chronique hippique, en 1990). En vérité, et je le dis avec fierté, je jouis de cette heure déconcertante et fabuleuse: les dernières leçons de journalisme, je les ai reçues non d’écrivains érudits ou d’orateurs d’université, mais de paysans et de fils de paysans (qui m’ont aussi appris les secrets de la récolte et des semailles, ce qui vaut un chapitre à part).

Source : http://misionverdad.com/columnistas/volver-al-periodismo

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-24p

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