Yaracuy : une commune en danger, la balle qui menace.

Il y a une balle avec son prénom et son nom : María Cristina Martínez. On le lui a dit comme ça. Maintenant elle a du mal de sortir de chez elle. Quand elle doit voyager hors de Yaracuy ou aller à une audience, elle répond à ceux qui lui demandent où elle va:

– Je ne sais pas. Là-bas…

On lui envoie des petits papiers et des messages:  » Ne te présente pas au Tribunal Pénal ».

Mais María Cristina se présente. Elle se présente et cherche des avocats. Elle se présente et pose des questions.

Elle a 31 ans. Nous préférons l’appeler simplement Cristina. Elle est ingénieure en environnement, et son corps menu et brun se lève pour les 3230 familles qui pourraient être expulsées de leurs terres pour le prétendu « délit de séjour sur un terrain protégé ».

Tout a commencé ainsi.

La Commune Socialiste Minas de Buría a  été fondée en 2013. Comme cela arrive au Venezuela, les communes sortent des divisions typiques territoriales de la cartographie. Elle s’unissent à cause de racines communes, d’identités partagées entre les gens. C’est pour cela que cette commune réunit des conseils communaux des états de Lara et Yaracuy. Du côté de Yaracuy ils sont sept, entre les zones hautes du massif de Nirgua et les zones de Bruzual. Et ce sont ces zones qui sont touchées par le décret 3203 qu’a émis le gouvernement de Yaracuy en 2015 « comme mesure pour la protection des bassins hydrographiques ». Qu’est-ce que cela signifie? Que pour protéger des bassins, des microbassins, des sous-bassins, les familles paysannes qui sont installées dans ce lieu depuis plus de cent ans – beaucoup sont descendants des indiens jirajaras – doivent partir et « en cas de non accomplissement du départ volontaire, l’Etat, en faisant usage de la force publique, exécutera de manière obligatoire la mesure ». Partir pour où? Il n’y a pas eu de propositions sur la table.

Une minute s’il vous plaît… L’expulsion c’est pour éviter la pollution des eaux, mais – et nous entrons dans les contradictions de cette histoire – dans cette région il existe une industrie minière non métallique (extraction de chaux, de sable, feldspath):  » une excellente affaire dans l’état de Yaracuy. A Yumare les producteurs ont été chassés pour Garder les mines de sable », dit Fernando Oliveros, un des avocats défenseurs des paysans de Minas de Buría.

C’est ce qui éveille les soupçons. Oliveros dit qu’il est absurde d’exiger le départ des paysans parce que soi-disant ils affectent les eaux et d’autoriser que les déchets de la Centrale Matilde (centre sucrier) arrivent au canal du Cumaripa qui fournit huit communes en eau, ou que les déchets de Mosarpel (entreprise de carton et papier) polluent le fleuve Veroes. On dit aux mines et autres entreprises de s’adapter, mais ce sont les paysans qu’on impute.

Oui. Le décret 3203 inflige une amende pour l’incendie, l’abattage et l’occupation, mais pas pour l’activité minière.

Naturellement, la terre appelle et les familles sont restées. Bref, on pourrait se demander quel est leur crime: elles sont sur une zone très productive qui alimente au moins 28 secteurs: les musacées (banane), les tubercules et racines, la viande et 500 kg hebdomadaires de fromage, le tout réparti par les paysans et paysannes au niveau local et national.

Ils disposent d’un centre d’approvisionnement dans la communauté pour la distribution directe vers l’état de Lara (là sept communes en bénéficient); et à Fuerte Tiuna, Caracas, ils envoient des bananes, de l’igname et manioc au contingent de la Garde Nationale (GN). Un réseau complet de producteurs qui remet directement au consommateur et qui fait partie du Commando Anti-Accaparement.

Dans la région de Lara ils sèment des légumineuses et des céréales. En 2016 200 hectares de haricots ont été récoltés avec l’aide du Fonds National de Développement Agricole (Fondas), et 200 hectares de plus par l’autogestion. C’est-à-dire une production de 400 hectares qu’ils ont distribuée dans plusieurs parties du pays.

Ce sont 28 mille hectares, sur lesquelles s’appuient des populations complètes, qui sont en discussion. 28 mille hectares qui réunissent, des semailles jusqu’à la récolte, les familles qui ne sont pas parties.

L’angoisse a commencé.

Avril 2015, un paysan circule à moto. Un groupe de la Garde Nationale l’arrête et l’emmène avec six autres personnes de la commune. Le motif: occupation illicite de zones vertes protégées. Quand ils ont été relâchés, ils sont restés sous la menace d’une convocation. A partir de ce moment, la Garde Nationale a commencé les visites de leurs terres tous les quinze jours pour contrôler ce qu’ils sèment.

Quatre mois plus tard est arrivé un ordre d’expulsion, la Garde Nationale est venue avec des camions. L’ordre était d’emporter le bétail et les poules.

 » J’ai informé la Commune, les camarades du parlement communal. Quand je suis arrivée, la Garde Nationale a montré l’ordre du Tribunal pénal qui notifiait que nous n’avions que 45 jours pour enlever tout le bétail qui est ici, en incluant les installations humaines. A partir de ce moment j’ai affronté la Garde Nationale. Nous sommes pas mal sur la Commune, mais comme il y a beaucoup de travail d’agriculture j’ai mis tout mon cœur a l’ouvrage, je me suis consacrée à la lutte » dit Cristina et sa prudence se fait plus claire.

Les paysans mis en examen.

Le 2 janvier 2017 est arrivée la première citation d’audience devant le Tribunal pénal. Cristina raconte:  » On nous a dit que tout ça était à cause de l’occupation illicite de zones protégées. Nous avons recommandé aux paysans accusés de ne pas se présenter parce que d’abord nous voulions savoir sous quel statut se trouve ce cas. »

Qui sont les accusés? Ils sont huit au total. Etonnamment l’un d’entre eux était mort au moins cinq ans avant que soit lancé le décret 3203 (!). Le critère pour que ces huit soient mis en examen et pas d’autres, se fonde sur l’emplacement de leurs terres depuis l’endroit où commence l’ordre d’expulsion. Parmi les sept (vivants), il y a un éleveur, qui possède environ 300 hectares, et le reste ce sont des paysans qui ont reçu leurs titres de propriété agricole et conditions de mise en production.

Les sept accusés ne se sont pas présentés à la convocation. Quelques jours plus tard le Corps de Recherches Scientifique, Pénales et Criminalistiques (CICPC) est arrivé avec un nouvel arrêté. En ne le respectant ils deviendraient des fugitifs.

Mais on n’expulserait pas d’un coup toutes les populations (merci ?). Durant la première phase, la mobilisation de 277 paysans a été envisagée. Cristina continue:  » le Gouverneur a demandé au Tribunal agraire [instance compétente pour agir sur ces sujets] une mesure d’expulsion, mais ce Tribunal l’a considérée non pertinente. Devant cette réponse, ils ont passé le cas au Tribunal Pénal, on a fait faire des études d’impact environnemental mais en réalité c’était la Garde Nationale qui est arrivée sur les propriétés en menaçant et en visant les paysans  avec leurs armes. »

Un mois après le président de l’INTI (Institut National des Terres) leur a rendu visite. Il a manifesté son soutien à la commune, à son travail, à son organisation. Il fit une promesse: l’accusation ne suivrait pas son cours.  » Nous avons eu l’espoir que tout trouve sa solution, mais au contraire, le problème s’est aggravé ». Le 26 février est arrivée une nouvelle convocation.

Et ainsi tout va de pire en pire: la maison d’un des paysans a été prise par la Garde Nationale comme point d’arrivée pour qu’il leur donne à manger, la Garde Nationale emportait le fromage qu’il produisait, ils lui ont creusé deux cents trous dans la cour pour semer une plantule vénéneuse pour soi-disant reboiser.

Terres semees

Cristina vit dans la zone où se termine l’extension définie dans le décret, il y a 486 habitants, écoles et bases de missions. Toute cette population devrait s’en aller.

Et ainsi, le 2 mars on la menace. Un appel dans lequel on a dit à Cristina:  » Ne te présente pas à l’audience d’imputation. Il y a une balle avec ton nom et ton prénom ».

Aujourd’hui on les bloque de tous les côtés. On les a licenciés pour qu’ils ne puissent pas travailler. On leur tue les animaux.

Du côté administratif les dossiers ont été refusés à leurs avocats (militants du Parti Communiste du Venezuela). Oliveros dit:  » ces dossiers sont falsifiés. Les parties ont été informées mais sans droit à la défense. Ils disent que nous ne pouvons pas les voir parce que c’est un fonctionnaire qui les a, c’est une forme claire de mener une campagne de terreur pour que les producteurs quittent leurs terres ».

Cela fait deux ans déjà et c’est une information qui ne sort pas. Pendant ce temps les partis d’extrême-droite sont les seuls qui usent de cette lutte dans la région pour augmenter leur capital politique. Pendant ce temps, dans les bassins, arrivent des déchets de papier et les restes pollués de l’exercice minier que célèbre le directeur d’écosocialisme de Yaracuy parce qu’il apporte des bénéfices pour les projets d' »impact social ».

Pendant ce temps des noms des paysans sont inscrits sur des balles.

Texte : Katherine Castrillo / Contacto @ktikok

Source : http://laculturanuestra.com/yaracuy-una-comuna-en-peligro-una-amenaza-de-bala/

Traduction : Cathie Duval

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2tf

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