Droits de l’Homme au Venezuela : deux poids, deux mesures

Le 13 juillet les images de forces de l’ordre agressant sauvagement un manifestant de droite dans l’État de Anzoategui, ont suscité une vague d’indignation au Venezuela, au sein des militants du chavisme comme de ceux de l’opposition.

 

Cette agression a aussitôt été dénoncée par l’État vénézuélien, notamment par le Défenseur des Droits du Citoyen Tarek William Saab qui relaya ces images sur son compte Twitter, fut le premier à identifier la victime, et promit une enquête immédiate. C’est chose faite : le 16 juillet, soit trois jours après les faits, l’investigation menée en coordination avec le commandant de la Garde Nationale Bolivarienne Sergio Rivero, a permis d’arrêter huit gardes et policiers, accusés de « traitements cruels, inhumains et dégradants » contre le jeune Gyanny Scovino (1). Celui-ci continue à recevoir des soins post-opératoires à l’hôpital Domingo Guzman Lander. Dès le 17 juillet ses agresseurs seront transférés au commandement militaire de Barcelona pour être jugés, suivant le code pénal, pour violations des droits de l’homme. Tarek William Saab a indiqué qu’en outre, un officier supérieur et trois subalternes ont été limogés et soumis à une enquête administrative et disciplinaire pour « absence de contrôle et de supervision » et que la liste des arrestations pourrait s’allonger, car l’enquête se poursuit. A noter aussi – car les médias n’en ont pas parlé – que les manifestants de droite avaient attaqué au mortier les forces de l’ordre, blessant très gravement le capitaine Rodriguez Fernando, qui a failli perdre ses jambes. Ces victimes, comme le jeune Scovino, ont reçu la visite du Défenseur des Droits du Citoyen ce dimanche à l’hôpital. Saab a lancé un nouvel appel à l’arrêt des violences.

Visite du Défenseur des Droits du Citoyen Tarek William Saab aux victimes, dont Gyanny Scovino (à droite)

La rapidité de l’enquête et des arrestations des auteurs de l’agression confirment, comme nous l’indiquions dans des articles précédents, que dans le cas de victimes causées par les forces de l’ordre ayant désobéi aux ordres de ne pas tirer – on observe l’arrestation et le jugement immédiat des coupables.

Puisqu’il est question des Droits de l’Homme au Venezuela, rappelons que, comme lors des années précédentes, la majorité des victimes ne résulte pas de la « répression » gouvernementale mais des actions violentes de la droite. Lors de son coup d’État manqué contre le président Chavez en avril 2002, celle-ci avait déjà assassiné une soixantaine de militants chavistes. Les violences qu’elle a relancées en avril 2013 parce qu’elle refusait d’accepter l’élection du président Maduro ont fait sept morts. Celles de février à avril 2014 ont causé 43 morts. Celles qu’elle organise depuis avril 2017 pour renverser par la force (de son propre aveu) le gouvernement de Nicolas Maduro ont causé à ce jour une centaine de victimes. (2)

Dans le dictature de l’éphémère et de l’émotionnel qui exclut le droit au suivi et à l’analyse des chiffres, la vidéo de l’agression du jeune Gyonny Scovino renforce la vulgate martelée dans le monde entier : le gouvernement bolivarien est une « dictature » responsable de la majorité des violations des droits de l’homme. Pour attribuer ces victimes à ce qu’ils qualifient de « régime », les médias inversent la causalité. Un gouvernement élu qui se défend contre une insurrection fascisante devient « le répresseur ». Les causes de cette déstabilisation sont pourtant faciles à expliquer quand on connaît les enjeux politiques, économiques, sociaux et diplomatiques de la révolution bolivarienne et l’histoire contemporaine de l’Amérique Latine.

Cette stratégie insurrectionnelle appuyée par une grande puissance s’appuie sur un lavage de cerveau d’une intensité inédite (liée à l’homogénéisation de la propriété des médias dans le monde entier). Il y a une responsabilité des médias dans l’augmentation des violations des droits de l’homme au Venezuela. En blanchissant automatiquement les vrais auteurs et en attribuant la majorité des victimes au gouvernement, ils incitent la droite locale à produire plus de morts pour les caméras, afin de justifier un coup d’État ou une intervention externe contre la « dictature ». Sans être encore au pouvoir, la droite agit déjà comme organe répressif. On a pu en voir un exemple le 10 juillet à Caracas dans l’activation à distance d’un puissant explosif par des « manifestants pacifiques » au passage des forces de l’ordre :

 

Ce rôle des médias est d’autant plus grave que la droite ne cache pas son désir de revanche, imprégné de haine de race et de classe : son passé putschiste qu’elle n’a jamais renié, ses relations étroites avec le paramilitarisme colombien d’Alvaro Uribe, ses récentes exactions racistes dignes du Ku Klux Klan (3), tout indique comme l’explique l’universitaire états-unien Greg Wilpert que « le danger que les chavistes soient persécutés en cas de prise de pouvoir par la droite est très réel. Même si on compte dans l’opposition des personnes raisonnables qui rejetteraient une telle répression, les dirigeants actuels de l’opposition n’ont rien fait pour écarter les tendances fascistes au sein de leurs propres rangs » (4). On arriverait à une situation à la colombienne où depuis la signature des accords de paix, des dizaines de militants sociaux et de défenseurs des droits de l’homme ont été assassinés.

Alors que l’État vénézuélien agit rapidement pour arrêter et sanctionner les violations des droits de l’homme commises par des fonctionnaires, en revanche nombre d’assassins et de tortionnaires de la droite restent en liberté. Oscar Lopez, le terroriste néo-nazi qui a mitraillé et lancé des grenades contre le Tribunal Suprême et le ministère de l’Intérieur, autoproclamé « guerrier de Dieu » (5), est ainsi reparu récemment devant les caméras d’une manifestation de l’opposition, pour appeler de nouveau au coup d’État aux côtés du député d’extrême droite Juan Requesens, et les sondages indiquent une fatigue de l’opinion face à ce qu’elle ressent comme une impunité.

Enfin il convient de rester prudent quant aux sources de l’information sur les Droits de l’Homme. PROVEA, une ONG vénézuélienne qui sert parfois de source à des ONGS occidentales comme Amnesty International n’est pas politiquement neutre. Elle vient de publier des communiqués pour intimider les fonctionnaires qui exerceraient leur droit au suffrage lors de l’élection de l’assemblée constituante du 30 juillet prochain, organisée par le Centre National Électoral. Cette position recoupe celle de la droite qui a juré publiquement d’empêcher ce scrutin « par tous les moyens ». La volonté de PROVEA d’intimider les électeurs a été critiquée par FUNDALATIN – organisation de défense des Droits de l’Homme réputée au Venezuela (39 ans de travail d’accompagnement des communautés populaires, statut consultatif à l’ONU depuis 2015, membre des organisations civiles de l’OEA, Prix Constructeurs de Paix de l’ONU). Pour sa part, la Présidente du Centre National Électoral Tibisay Lucena, a expliqué que « l’opposition peut ne pas être d’accord avec l’élection du 30 juillet mais ce qu’elle ne peut faire, c’est l’empêcher, la saboter, ce qui serait antidémocratique. »

HUMAN RIGHTS WATCH non plus n’est pas neutre. Au fil des années un nombre croissant de militants des droits de l’homme, universitaires, prix Nobel de la paix ont critiqué le rapprochement des positions de Washington (6) d’une organisation qui se montre bien discrète sur les violations des Droits de l’Homme commises par la droite vénézuélienne. Rappelons que Javier Solana, ex-secrétaire général de l’OTAN, figure parmi la direction de HRW et que son Directeur pour les Amériques, José Miguel Vivanco, vient de proposer que le Brésil « prenne position sur les Droits de l’Homme au Venezuela, pour restaurer les droits de base et l’État de Droit ». Une suggestion surprenante quand on sait que Michel Temer n’est pas passé par les urnes mais a pris le pouvoir à la faveur d’un coup d’État parlementaire qui a interrompu le mandat de la présidente démocratiquement élue Dilma Roussef, que la Justice enquête sur son implication dans plusieurs affaires de corruption de haut niveau, et que son programme brutal de privatisations et de suppression de droits sociaux entraîne une augmentation des violations des droits de l’homme contre les mouvements sociaux, faits sur lesquels HRW reste, là aussi, très discret.

Thierry Deronne, Venezuela, 17 juillet 2017

Notes

  1. Notamment Zambrano Márquez Osman Pedro, Díaz Carreño Joel José, Trébol José, Gómez Julio Cesar, Cova Luis, Barrios Antonio y Díaz Savier.
  2. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/07/11/lhypothese-du-double-gouvernement-et-du-conflit-prolonge
  3. Lire « Le Monde » lâché par la BBC : Stephen Sackur démasque la droite vénézuélienne et ses rêves de coup d’État 25 mai 2017 ; La rage raciste de l’extrême droite vénézuélienne 24 mai 2017 ; Venezuela : la presse française lâchée par sa source ?
  4. Greg Wilpert, Time for the “International Left” to Take a Stand on Venezuela, https://venezuelanalysis.com/analysis/13245
  5. Des « porteurs de boucliers » à Oscar Pérez : comment les médias blanchissent l’image du terrorisme au Venezuela
  6. Lire https://venezuelanalysis.com/analysis/13194 et https://venezuelanalysis.com/analysis/10301

 

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