Terra TV… ou les efforts d’une luciole

par Julie Jaroszewski, envoyée spéciale au Venezuela

Capture d_écran 2018-07-23 à 16.48.46

Julie Jaroszewski à la guitare, lors de l’atelier de Terra TV avec les paysan(ne)s de la Commune El Esfuerzo, Portuguesa, Venezuela, 16-21 juillet 2018

P1000606

P1000670

Le camion chargé à ras-bord de sacs, vidéoprojecteur, bout de matelas, cadre de lit, et d’une équipe féminine de l’Ecole Populaire et LatinoAméricaine de Cinéma et de Théâtre, a laissé derrière lui la route de goudron de Guanare dans l’Etat de Portuguesa et s’engage dans les chemins de terre. Le soleil se couche doucement sur les collines au fond de cette plaine agricole du cœur du Venezuela et les premières lucioles commencent à scintiller dans les arbres. Entre un cadre de lit et deux dos d’âne, on s’échange des tartines de fromage blanc en riant. Puis une étoile s’allume, puis une autre, puis c’est la lune.

Impossible de ne pas penser à la Barraca, la compagnie théâtrale dirigée par Federico Garcia Lorca, durant la seconde République espagnole et s’intégrant au projet gouvernemental des missions pédagogiques de la « Nina Roja ». La vocation de Terra TV est semblable : apporter via le théâtre, le cinéma et la télévision, les outils aux communautés rurales en lutte afin de pouvoir se raconter.

La commune ici, s’appelle El Esfuerzo (« l’effort»), et rassemble une quarantaine de familles paysannes. Depuis 2011 et après avoir initié la procédure légale pour la récupération des terres -telle que le stipule la loi des Terres et Développement Agraire- celles-ci ont commencé à construire leurs maisons et à cultiver la terre. Ce 14 février dernier, après dix ans de lutte, les habitants ont vu leurs efforts reconnus par l’État bolivarien à travers l’obtention d’un titre de propriété reconnaissant leur droit à vivre et produire sur ces terres.

P1000652

Yarumi Gonzalez et Estephanie Carrizales, formatrices de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

P1000622

Marilena Jara, formatrice de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

P1000757

Betzany Guedez formatrice de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

La présence de l’Ecole a pour vocation de donner de manière récurrente des ateliers transmettant des techniques de jeu d’acteur, de langage audiovisuel mais aussi de dramaturgie, afin de dégager avec la communauté les bases qui serviront à l’élaboration d’un scénario retraçant l’épopée menée pour la construction de leur commune paysanne. Il ne s’agit pas seulement de raconter le passé, mais d’interroger le présent, afin de fortifier de manière consciente au sein du groupe, ce qui fût acquis, les fragilités, les conflits en cours, et l’émergence des nécessités. La dramaturgie ici, devient un outil au service de la communauté apportant la distance nécessaire afin de se reconnaître dans la construction d’un récit commun.

C’est la chanson de Chicho Sanchez, Gallo Rojo – Gallo Negro, qui va être choisie pour exemple afin de transmettre les fondamentaux de la dramaturgie et dégager les bases d’un scénario. Composée au début des années 60, cette chanson était rapidement devenue un hymne contre la dictature franquiste. Elle met en jeu deux coqs, l’un rouge et l’autre noir. Le premier veut chanter l’espérance avec les siens, le second appelle l’obscurité et veut chanter seul. Ils s’affrontent dans l’arène, le coq noir est grand et traitre mais le coq rouge est courageux. La chanson se conclut sur la révélation du coq rouge, il y formule qu’il ne se rendra pas avant d’être mort. Le choeur du refrain, chante la peine du manque de transmission historique.

A travers des ateliers avec les enfants, les femmes et les hommes de la Commune del Esfuerzo, ceux-ci analysent et transposent la chanson à leur réalité. Le coq noir ici, c’est Bernardo Medina Moser, le fils de l’ancien propriétaire de ces terres laissées à l’abandon et saisies par l’État vénézuélien suite à la présence de groupe impliqués dans des délits. Aujourd’hui, celui-ci tente d’exproprier une partie des terres occupées par la communauté afin de s’approprier le bois des tecks, ses arbres précieux représentant une valeur marchande considérable.

Le coq rouge c’est la communauté del Esfuerzo en pleine construction de son conseil communal. Son école a été brûlée par le coq noir, mais les fondations d’un nouveau bâtiment sont d’ores et déjà debout, grâce à l’endurance du groupe et au soutien du gouvernement bolivarien. Une partie de la communauté et de ses leaders sont en marche depuis l’État agricole jusqu’à Caracas afin de faire entendre leurs revendications auprès du gouvernement et solliciter un rendez vous avec le Président de la République Bolivarienne Nicolas Maduro.

Alors que les ateliers de dramaturgie se concluent, le dernier jour voit l’arrivée d’une inspection du Ministère Agricole. L’avocate de Bernardo Medina Moser a demandé une inspection des terres, celle-ci a dénoncé le non-respect de l’environnement dans la Commune del Esfuerzo. L’argumentation est cynique et oppose sans aucune honte, d’une part la volonté des paysans de vivre du travail de la terre et d’autre part l’appétit vorace des propriétaires terriens alléché par la valeur marchande des tecks (bois précieux).

Alors que la réunion se conclut et que la date de la prochaine séance est avancée entre les juges, les avocats et la communauté ; les membres de l’Ecole et la Communauté entonnent en choeur « Gallo Rojo, Gallo Negro ». Pendant que les véhicules des visiteurs démarrent et traversent la rivière, on énonce déjà les articles de lois à relire, étudier, travailler lors des prochaines sessions de travail. On discute des stratégies à adopter afin de valoriser le travail de reforestation entrepris par la Communauté afin de se défendre de toutes nouvelles attaques visant le non-respect de l’environnement.

Si dans la chanson de Chicho Sanchez, le choeur chante la peine du manque de transmission dans le combat que fût la guerre d’Espagne, ici, à El Esfuerzo, la bataille est toujours en cours. « Si le vent efface sans cesse ce que l’on chante », les membres de Terra TV sont debout aux côtés des communautés en lutte. Loin de lutter contre des moulins à vent, ils inscrivent dans le présent les bases d’un combat concret, celui de la nécessité d’une souveraineté dramaturgique et d’une liberté à oser définir ses objectifs loin de la culture dominante imposée par le capitalisme et le modèle colonial.

J.J. – 24 juillet 2018. Photos de l’auteure

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4am

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s