Yelitza et Mireya, femmes, paysannes du Venezuela, vies et voix de Terra TV

Ce mercredi 12 décembre sera projeté à Bruxelles le documentaire « Marche » produit par Terra TV. L’occasion de se solidariser avec cette télévision paysanne en train de naitre en Amérique Latine, et qui n’est pas un média de plus mais un nouveau type de média. Si on comprend que« la forme, c’est le fond qui monte à la surface » (Victor Hugo) on comprend pourquoi Terra TV est née d’une assemblée paysanne, pourquoi chaque point du territoire, chaque voix y ont valeur égale. Pas de studio, pas de journalistes, pas de politologues, pas de maquillage : Terra TV est une école permanente qui forme les paysan(ne)s à transmettre leur regard.  Celui des femmes, comme dans toute la révolution bolivarienne, y est particulièrement important.

La construction d’une fiction féminine

Betzany Guedez (au centre) lors d’un exercice d’atelier dans la communauté paysanne d’El Esfuerzo, juin 2018

Récemment, la compagne Betzany Guedez (photo), formatrice et productrice de l’équipe de Terra TV s’est rendue à la communauté paysanne d’el Esfuerzo, de l’État de Portuguesa pour y mener une recherche participative et collective. Celle-ci servira de base à la création d’un scénario de fiction paysanne et populaire. Betzany raconte : « au milieu des travaux quotidiens des femmes de El Esfuerzo, de façon très respectueuse, ont été réalisés des enregistrements audio et photographiques avec quelques témoignages des histoires personnelles des paysan(ne)s qui décidèrent d’occuper les terres qui enrichissaient et donnaient du pouvoir à quelques-uns.

Pour Betzany, « C’est une incroyable expérience pour nous en tant que communicateurs populaires de pouvoir partager et connaître la réalité qui a conduit ce groupe de personnes à prendre la décision d’occuper les terres. De la même manière, il est très intéressant de voir comment, aujourd’hui, des hommes, des femmes et des enfants sont réunis pour former une communauté productive avec de nouvelles valeurs. Quelque chose dans leur histoire a suscité en moi un grand intérêt : la façon dont ils utilisent le troc en guise d’échange ; c’est une des formes de la vie en commun qui caractérise la communauté de el Esfuerzo ; ils échangent les objets, ils se prêtent les animaux pour leur reproduction, les semences et même les œufs pour élever des poules ; ces camarades, à travers leurs actions, donnent un exemple de solidarité et d’indépendance.

Telle l’histoire de Yelitza, une femme de 24 ans qui décida avec son conjoint de se libérer du système opresseur des grands propriétaires qui veulent maintenir tels des esclaves les humbles familles de paysans pour qu’ils s’occupent de leurs terres sans avoir aucun droit sur elles. Yelitza est une femme combative, engagée dans le travail collectif ; elle est très organisée et elle aime que les choses soient bien faites, et surtout qu’elles soient faite avec amour ; elle est humble, gaie, affectueuse ; elle a de beaux enfants et un mari qui l’aime, et qui la valorise. Elle vit avec eux, s’occupe des animaux et travaille la terre pour nourrir sa famille et les voisins proches.

C’est elle qui a écrit l’histoire et accepté que je l’enregistre. En voici quelques extraits:

Comment je suis arrivée à el Esfuerzo, par Yelitza

Il y a dix ans, je travaillais dans des parcelles privées en tant que responsable ; à cette époque-là, ces terres ont été libérées et nous sommes parvenus à faire en sorte qu’une parcelle nous soit attribuée parce que nous étions las, mon mari et moi, de travailler pour un autre ; c’est là qu’a commencé notre histoire en tant que combattants paysans ; nous avons commencé à nous organiser, à nous battre et à organiser des réunions dans notre modeste école aux gros poteaux, au toit de palmes et au sol de terre battue; de cet endroit, nous avons tout bâti ; au bout d’un moment, les cours ont commencé, mon fils Yeiker a été l’un des premiers élèves ; beaucoup de gens me disaient : sors ton fils de là car il est en train de perdre son temps, il va arriver en sixième et il n’aura pas son diplôme ; je leur répondais, un jour tout sera bien en place, quelqu’un doit nous aider pour apporter des solutions ici, sur ces terres. Et, le temps passa, mon fils est resté dans son école et nous n’avons pas cessé d’agir.

Un dimanche, nous nous trouvions à Guanare dans une réunion car, ces jours-là, nous avions reçu des menaces comme quoi nous allions être délogés et lorsque nous étions de retour chez nous, une camarade est sortie, démontée et désespérée ; elle nous a dit de nous dépêcher et d’aller rapidement à l’école parce qu’elle avait été incendiée. C’est à ce moment-là qu’a commencé ma grande tristesse ; je me demandais, mon dieu, comment est-il possible que notre école ait été incendiée : le lundi, nous étions à l’école, déchirés de voir la tristesse sur le visage des enfants qui ne savaient plus où ils allaient recevoir leurs cours ; alors, nous avons décidé de faire une vidéo avec Juan Moreno (Jota) de Terra TV, l’information a « explosé », telle une bombe, est parvenue à la Présidence de la République et au Ministre de l’Éducation, à ce moment-là, Elias Jauas.

Avant l’arrivée d’Elias, le 14 décembre, deux camions sont arrivés, remplis de policiers et deux soi-disant généraux ; nous n’avons reçu de leur part que des menaces ; ils nous disaient de partir car ces terres étaient privées. Pour nous, ce furent de très mauvais jours, nous ne pouvions pas laisser nos petites maisons abandonnées, il nous fallait forcément laisser quelqu’un pour surveiller nos biens et nos cultures ; arriva le jour tant espéré par tout le monde de la visite du Ministre de l’Éducation et il approuva l’établissement d’une école rurale; ce fut le plus beau jour du monde pour moi, même si, quand on commença à construire l’école, des juges vinrent nous « inspecter » mais, nous, droits dans nos bottes, comme les paysans, avec le respect et l’humilité avec lesquels nous défendons tout ce qui est nôtre ; ce qui me dérangea le plus lors de l’une de ces inspections, ce fut le commentaire d’un général qui, assis sur un des gros poteaux de bois et le bureau de l’institutrice dit : il faut voir comment ils gaspillent le bois dans cette porcherie. Je lui répondis : « c’est peut-être une porcherie, mais on y transmet l’éducation ! Il me fusilla du regard puis regarda ailleurs.

Eh bien, c’est cela mon histoire. »

Yelitza

Plus tard, l’équipe de Terra Tv a eu l’occasion d’organiser différents espaces formatifs et des échanges collectifs avec la communauté el Esfuerzo. Lors de certaines conversations et du recueil de témoignages auprès des habitant(e)s du secteur, une question surgissait toujours : Comment s’était constituée la communauté ? Quels avaient été ses premiers habitants ? Tous étaient d’accord pour affirmer qu’une autre paysanne, Mireya avait été la première personne à prendre la décision de pénétrer sur les terres. A plusieurs reprises, nous avons voulu échanger et nous approcher d’elle pour qu’elle nous parle un peu de cette expérience, mais au départ elle nous évitait. Sans y avoir pensé, après plusieurs moments que nous avions partagés avec Mireya, un jour, de manière très spontanée, elle décida de nous raconter son histoire.

Nous avons partagé presque quatre jours avec elle. Au-delà d’avoir l’occasion de savoir comment elle était arrivée sur les terres de el Esfuerzo, de façon très humble et amicale, nous avons pu partager avec elle un peu de sa vie personnelle, sous son toit . Ce fut la première maison qui fut construite dans le secteur ; nous passions un moment à prendre le café, à faire notre récit, à parler des peurs ; nous avons fait la lessive à la rivière, nous nous sommes occupés des animaux et nous avons même contemplé la nuit en regardant les étoiles avant d’aller dormir.

Comment je fus la première habitante d’El Esfuerzo, par Mireya

Un jour, de très bonne heure, Mireya prit les vêtements de ses trois plus jeunes enfants, les mit dans un sac et qu’elle partit vivre au beau milieu de la forêt de teck, du fait d’une absolue nécessité par rapport à un problème qui lui était arrivé à ce moment-là ; lorsqu’elle arrive à l’endroit où elle avait décidé de s’établir, elle prit sa machette et commença à construire sa maison de bois.

Lors de cette première nuit, elle nous raconte que ses enfants avait très peur à cause du bruit des animaux et de la solitude qu’ils ressentaient au milieu de plus de 600 hectares où il n’y avait que des arbres et des animaux ; les voisins les plus proches d’elle dans la communauté où elle vivait, savaient qu’elle était partie vivre au milieu de la forêt de teck et au bord d’une clôture, ils lui apportaient leur aide en lui donnant à manger et quelques autres choses personnelles pour elle et ses enfants.

C’est ainsi que commença sa vie dans cet endroit, les jours passèrent et elle continue de construire et d’organiser sa petite maison ; bien que ses enfants aient un peu peur la nuit et qu’ils aient des manques ; elle nous dit que sa tranquillité était plus importante que toute autre chose.

Á cette époque-là, les terres d’ « El Esfuerzo » étaient sous le contrôle de quelques personnes qui, un jour, sans que ne leur importe le mal qu’ils allaient faire à la nature, détruisirent les arbres autochtones pour planter des tecks et les vendre à une scierie que l’on avait construit tout près, dans le secteur. Lorsque ces personnages apprirent que Mireya vivait au milieu du bois, ils commencèrent à l’importuner ; elle nous raconte que, surtout la nuit, ils venaient la menacer jusqu’au jour où ils voulurent détruire sa petite maison avec un tracteur. Mireya résista ainsi durant six mois lorsqu’un jour de la période de Pâques sa famille lui fait une bien joyeuse surprise, en apportant pour ses enfants, à manger, des vêtements ; ils étaient venus passer un moment avec elle ; mais, ce partage fut si agréable qu’ils décidèrent de rester, eux-aussi, dans la forêt de tecks pour commencer par la voie légale leur lutte pour la terre.

Mireya

Traduction : Sylvie Carrasco

Pour soutenir Terra TV, la télévision paysanne : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv 

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