VENEZUELA. Maurice Lemoine : « Nous assistons à une tentative de coup d’Etat à mèche lente » (L’Huma)

La crise politique au Venezuela entre dans une phase à hauts risques. L’opposition soutenue par Donald Trump tente de donner l’estocade au régime. Entretien avec Maurice Lemoine, spécialiste de l’Amérique latine, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique.

Maurice Lemoine Paraguay

Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente 1”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains á Miami” et “Les enfatns cachés du général Pinochet”

L’armée risque-t-elle de basculer dans le camp du président autoproclamé ?

Maurice Lemoine : C’est en effet une question cruciale. Comme on l’a vu au cours des semaines et des mois précédents, l’un des objectifs de l’opposition et des États-Unis est de provoquer ce basculement. Ils multiplient les appels aux militaires pour qu’ils interviennent dans la crise, pour qu’ils aident à renverser Maduro, y compris l’Assemblée nationale. Il est important de rappeler que celle-ci est dans l’illégalité depuis janvier 2016. Elle a fait prêter serment à trois députés qui n’étaient pas élus. Le fond du problème est un peu là aussi. Si l’Assemblée revenait sur ces décisions, peut-être retrouverait-elle toutes ses prérogatives. Cette même Assemblée a adopté, il y a quelques jours, une pseudo-loi d’amnistie, clin d’œil aux militaires qui participeraient au renversement de Nicolas Maduro. Seul problème, et pas des moindres, pour Juan Guaido, président autoproclamé, l’armée annonce jusque-là qu’elle respecte la Constitution et qu’à ses yeux il n’y a pas d’autre chef d’État légitime que Nicolas Maduro. Cela n’exclut pas qu’il y ait, en son sein, des comportements de dissidence, des groupuscules prêts à passer à l’action. C’est le cas, notamment, d’une vingtaine de gardes nationaux. Mais on ne constate pas de mouvement massif. L’armée reste apparemment fidèle, pas forcément à Maduro, mais à la Constitution.

Alors que se passe-t-il  ?

Maurice Lemoine : Il y a une formule très simple qui peut résumer ce à quoi on assiste : un coup d’État à mèche lente, une tentative disons, car cela n’a pas encore réussi. À mèche lente parce que tout a commencé avec l’arrivée au pouvoir de Nicolas Maduro en 2013. On est à présent dans une phase très aiguë au cours de laquelle l’opposition, avec l’aide des États-Unis et des pays de droite et d’extrême droite d’Amérique latine, tente de porter l’estocade au chavisme.

Ils estiment que les conditions sont réunies ?

Maurice Lemoine : Disons plutôt qu’ils espèrent que ces conditions soient réunies. Rappelons les faits : l’opposition a délibérément rompu avec la voie démocratique. Elle a refusé de participer à l’élection de l’Assemblée constituante, et à l’élection présidentielle, alors même qu’elle réclamait depuis des mois des élections anticipées. Dès lors, il ne lui reste à présent que la voie de fait. Les choses sont claires depuis un certain temps. Sa stratégie n’est plus de gagner le pouvoir par la voie démocratique à l’intérieur du Venezuela. Du fait de ses erreurs objectives, elle a perdu la partie. Elle entreprend désormais de travailler à partir de l’extérieur ou à travers la formation d’un gouvernement parallèle. L’autoproclamation de Juan Guaido comme président intérimaire de la République suit la création, en exil – en Colombie –, d’un tribunal suprême de justice parallèle, avec une procureure générale parallèle. Nous sommes donc dans la suite logique de ce qui se passe maintenant depuis un an et demi : l’appel à la « communauté internationale », cette dernière étant, il faut le souligner, très divisée. Si l’on prend par exemple l’Organisation des États américains, on se rend compte que 16 pays seulement sur 34 appuient le coup d’État.

Peut-on vraiment exclure la réussite de ce coup d’État ?

Maurice Lemoine :Je suis très prudent. Jusqu’à présent, Nicolas Maduro a résisté de manière assez extraordinaire compte tenu de l’ampleur de l’opération. Je crains en revanche que cela débouche sur une crise d’une infinie gravité. Si l’opposition réussissait, avec l’aide de Donald Trump, avec l’aide du président d’extrême droite du Brésil, avec celui de la Colombie – il faut le rappeler c’est très important –, à renverser Maduro, il y aura alors un risque majeur d’aller vers une guerre civile, qui va déstabiliser toute la région et en particulier le pays voisin, la Colombie, dans lequel la période post-accord de paix avec les Farc se passe très mal. Les chavistes n’accepteront jamais de voir leur président renversé de façon non démocratique.

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manifestation de la droite vénézuélienne en faveur du coup d’Etat le 2 février à Caracas

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Manifestation chaviste contre le coup d’Etat le 2 février à Caracas

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  1. A croire les médias français et occidentaux, les manifestations pro-Guaido, rassembles des centaines de milliers de gens; ils ne parlent jamais de la marée humaine des chavistes. Ce qui se passe est très grave, car une partie des nations les plus puissantes, sont ouvertement en train, en toute illégalité, de mettre en place un gouvernement qui usurpe le droit. De quelle démocratie nous parle t-on, quand on se comporte en prédateur peu soucieux du droit ?

  2. Pingback: Vénézuela : tentative de coup d’état

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