Histoires du Venezuela: quand jouer au foot peut sauver la vie, par Esther Yanez Illescas

1086987109

Reportage du 30/04/2019, par Esther Yanez Illescas (depuis Caracas). Twitter: https://twitter.com/EstherYez

On a tué le frère de Leo alors qu’il n’avait pas même atteint l’âge de conduire une voiture. Ni de boire de l’alcool ou de faire l’amour. Encore que la notion d’âge pour faire telle ou telle chose est toute relative. C’est bien connu. A Caracas surtout où tout peut arriver, comme dans la Cité des Etoiles.

Caracas mord mais embrasse aussi très bien. C’est ce qu’en disent les amoureux qui ne dansent pas le lalaland. On a abattu le frère de Leo dans une impasse du Marché de Coche (quartier sud-ouest de la capitale) : un type se plaignait de ce que Leo vendait plus de pastèques et de cigarettes que lui. Il y a eu une embrouille, une bagarre, un coup de couteau sur un bras, une course poursuite et des coups de feu.

1086984586

Photo : La violence et la délinquance dans les faubourgs de Caracas ont coûté la vie au frère de Leo mais le sport sert d’échappatoire à ce contexte, évitant ainsi qu’il ne se pérennise.

Il est parti pour toujours et le Marché poursuit sa routine, avec ses bruits et sa foule compacte. La famille du frère de Leo ne sait toujours pas ce qui s’est passé dans cette rue sans issue où l’un des siens est définitivement resté sur le pavé.

Leo ne veut pas finir comme son frère, c’est pour ça qu’il joue au foot. “Le foot m’a rendu meilleur et m’a éloigné du mauvais chemin”. Il a 16 ans et reste sérieux. Il rit timidement car il a conscience de dire des choses importantes et que son histoire personnelle est une histoire de réussite qui peut servir d’exemple pour les autres jeunes, qui l’appellent “capitaine”.

Leo a commencé à jouer au foot dans l’équipe de son quartier, “Lidice”. L’équipe, en tenue vert et blanc, se nomme “Les Grands de Lidice” ; elle a été créée le 14 janvier 2012, sous un arbre, quand son entraîneur, Pablo, connu de tous comme Cheo, a eu une idée lumineuse (sa lanterne s’est éclairée, selon son expression), celle de faire de son vice, le foot, une passion et de sortir les copains du quartier de l’inactivité et de la rue”.

Le frère de Leo était mêlé à des affaires de drogue et s’était mis dans des problèmes. Cela arrive parfois. C’était l’aîné de la famille et un jour il a eu une discussion avec Leo. Leur mère lui a demandé de quitter, non pas la maison, mais la chambre et de laisser son petit frère tranquille. Mais il l’a mal pris et il est parti pour toujours.

L’équipe de foot existait déjà à l’époque et tous deux y jouaient. Le plus jeune prit la place de l’aîné et c’est finalement lui, le plus petit, qui a fait du foot sa raison d’être. Leo a été l’un des premiers à enfiler le maillot des “Grands de Lidice” et maintenant il est sur le point de devenir le champion du Tournoi de Football de Salon du District.

1086984453

Photo : Leo, un jeune de Caracas, a trouvé refuge dans le football pour éviter de tomber dans les mauvaises habitudes bien connues du quartier.

La finale se jouera à Caracas le 4 mai prochain et il se réjouit à l’idée d’une éventuelle victoire. “ L’année dernière, nous avons participé pour la première fois à la finale et sommes arrivés en deuxième position. On verra bien ce qui se passera cette année”. Ils pleureront, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent.

J’ai pris le mauvais chemin, comme mon frère qui est tombé dans la drogue et la délinquance. J’étais toujours dehors, dans la rue, car ma maman travaillait toute la journée, donc en sortant du collège, j’allais dans les cybercafés, je m’amusais à m’accrocher à l’arrière des camionnettes, je répondais mal aux gens qui me disaient que je faisais des bêtises et ça finissait par des coups de pied”.

1086984714

Photo : Leo a déménagé dans un quartier plus éloigné où il s’entraîne aussi, mais sa passion pour le foot est si forte qu’il revient ici, dans son ancien quartier pour taper dans le ballon.

L’histoire de Leo n’a rien d’exceptionnel. La vie du quartier offre peu d’occasions de faire la fête, mais beaucoup de désoeuvrement, de temps inoccupé et peu de place pour le romantisme. “Le foot m’a aidé à devenir moins agressif, il m’a beaucoup changé, il m’aide à évacuer, et je m’en suis sorti. J’ai trouvé tout le soutien dont j’avais besoin auprès de mes copains d’équipe. Ils me font confiance et m’appellent “capitaine” parce ce que c’est moi qui passe le plus de temps sur le terrain”. Et il rayonne de fierté.

Leo travaille sur une piste de motocross à Caracas. Il y a aussi des karts, ces petites voitures que jeunes et moins jeunes utilisent sur une piste reproduisant le Formule 1, et une tyrolienne dont Leo s’occupe. Il a abandonné ses études mais il dit qu’il se remettra aux cours du soir. Après le foot, ce qu’il préfèrerait, c’est de devenir ingénieur-mécanicien ; pour cela, il doit aller à l’Université.

1086987344

Photo : le quartier du “Lidice”, située au pied du Mont Avila, entre dans le cadre du projet sportif et éducatif qui inclue des jeunes de tous âges.

C’est peut-être ici (au Venezuela) ou au Brésil qu’il aimerait s’installer, “là où on joue le mieux”. Au foot, bien-sûr. Et il rit. Actuellement, il ne vit pas à Lidice, mais à Caricuao, un autre quartier situé beaucoup plus loin du Centre et de son équipe. Mais chaque vendredi, il arrive ponctuellement à 5 heures de l’après-midi pour l’entraînement au stade du Collège Jose Luis Ramos.

Le terrain de foot est ouvert du lundi au vendredi. Avant que Pablo et les autres n’aient créé “Les Grands de Lidice”, il était toujours fermé et ils n’y avaient pas accès. “Un vrai gâchis”, dit Pablo, 54 ans court de taille mais résolu, un passionné des choses à réaliser et qui finissent par l’être.

J’ai formé cette équipe dans le but de ne plus voir de gamins dans la rue, plantés là sans rien faire”, dit-il avec la lucidité de celui qui s’en est sorti indemne. “Un jour, j’ai installé un pupitre sous un arbre “mamon macho” et je me suis assis là, attendant ceux qui viendraient. Je pensais juste faire quelque chose pour ma communauté et je voulais ouvrir une école sportive”.

1086985284.jpg

Photo : L’idée des unités d’encadrement comme “les Grands de Lidice” est de garder les jeunes à l’écart de la rue et d’éviter ainsi qu’ils ne se retrouvent mêlés à des problèmes de délinquance.

L’ombre de l’arbre sous lequel il attendait s’est remplie d’enfants. Plus de 60 jeunes sont venus et j’étais seul, assis là, en face d’eux. Je leur ai expliqué ce que je voulais faire et nous nous y sommes mis. Cela fait 8 ans que nous travaillons et faisons des compétitions d’affilée”.

Aujourd’hui, ce sont plus de 200 jeunes âgés de 4 à 18 ans qui enfilent le maillot vert et blanc. Pablo entraîne chaque jour des groupes répartis par tranches d’âge. La piste ouvre à 5 heures de l’après-midi et ferme vers 7 ou 8 heures du soir. Le temps passe vite, surtout à cette époque de l’année où la neige atteint les goals que défendent les jeunes. Lidice est situé en altitude, au pied de la montagne “Avila” qui surplombe Caracas, et quand le soleil se couche, tombe le friocito (le petit froid, selon l’expression des habitants). Ce qui est mieux pour jouer. Les caraquenos aiment le froid caribéen.

1086987147

Photo : Pablo, connu comme Cheo, est l’artisan des “Grands de Lidice”.

L’équipe de foot est autogérée à 100%. A ses débuts, la crise ne frappant pas encore le pays aussi durement qu’aujourd’hui, elle percevait des subventions du Gouvernement, ainsi que du matériel sportif. Actuellement, elle vit des apports des familles qui donnent ce qu’elles peuvent en fonction de leurs revenus ou de leur bonne volonté. Tout compte et est bon à prendre par ces temps de guerre. Quelques bolivars (monnaie nationale), des chaussures, quelques heures de bénévolat pour aider l’équipe en quoi que ce soit.

“Les Grands de Lidice” sont les fils des “Petits de Lidice”, l’équipe dans laquelle jouait Pablo quand il n’était encore qu’un chamo (gamin, dans le jargon vénézuélien). Les “Grands” ont commencé à jouer dans la rue, marquant les buts avec des pierres, sans maillot ni beaucoup de discipline, “comme de jeunes dingues”, raconte Cheo.

Il se rappelle aussi que lors de leurs premiers championnats, on n’a pas voulu les laisser jouer parce qu’ils ne portaient pas les chaussettes de foot règlementaires ; chacun d’entre eux s’étant mis celles qui leur étaient tombées sous la main, en général plus courtes que celles du footballeur Maradona.

Finalement, le propriétaire d’une gargote s’est entiché d’eux et leur a offert de vieux maillots qu’il avait gardés dans un débarras. Ils étaient blancs et verts et trop grands pour eux. “Mais quelle fierté de les porter”. Il la ressent encore.

“Quand je ne suis pas sur le terrain de foot, je passe mon temps à réfléchir”. A quoi ? “Je crois à ce processus révolutionnaire en cours, malgré toutes les difficultés, et j’y crois parce que cette école est née de la Révolution. Chavez évoquait les écoles communautaires et nous n’aurions jamais pu entrer dans ce Collège et utiliser son terrain sans cette Révolution”.

A part cela, on parle peu de politique entre les jeunes, dans le cadre du foot. Il s’agit d’une activité sportive. Ils viennent, jouent, s’amusent, pleurent, bougent dans leur corps et dans leur tête, se font des amis, forment une famille. Puis repartent. Ils reviendront s’entraîner pour un championnat ou simplement pour se sentir bien, se sentir meilleurs ; ils organisent des discussions, des séances d’entraînement. Les plus grands forment les plus petits.

C’est un cercle vertueux qui fonctionne loin des gros titres qu’occupe le Venezuela quand le palais présidentiel de Miraflores vacille ou plutôt qu’on veut le faire vaciller.

C’est du sport. Et ça marche toujours, peu importe la taille des chaussettes.

Esther Yanez Illescas 

Source : https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201904301086987778-venezuela-cuadros-futbol-barrios-populares/

Traduction: Frédérique Buhl

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4IM

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s