Comment distribuer le gaz bon marché dans les quartiers populaires ? Du sentiment d’appartenance collective de certaines entreprises au Venezuela

Au Venezuela certaines communautés populaires organisées ont créé et gèrent totalement leurs entreprises. L’une d’elles se charge de l’approvisionnement en gaz d’un vaste quartier populaire du sud de Caracas. Marco Teruggi a rencontré ces citoyen(ne)s dont l’expérience incarne l’enjeu fondamental du chavisme.

« Qui est prêt à affronter Trump?« . Tou(te)s lèvent la main. César Negrín, délégué de l’Entreprise de Propriété Sociale directe de gaz d’Antímano, pose la question en pleine assemblée organisée pour débattre du fonctionnement de l’E.P.S. Il relie les différents éléments du puzzle: la bataille pour le gaz, les prix, la situation de guerre, le président états-unien.

Délégué d’un conseil communal à l’entrée du dépôt de bonbonnes où on voit le tableau des contributions apportées par chacun(e) des voisin(e)s, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Chaque mercredi, l’assemblée réunit les membres de l’Entreprise de Production Sociale Directe avec les délégué(e)s des 106 conseils communaux auxquels l’entreprise fournit le gaz. Chaque conseil communal est un espace organisé à l’intérieur du quartier, et couvre en moyenne près de 350 familles.

Du total des 106 conseils communaux, quelques 80 participent activement chaque mercredi à l’organisation de l’EPS. C’est l’espace vital pour veiller au bon fonctionnement: « le primordial est le bon fonctionnement, ensuite nous allons à la bataille, puis nous nous réunissons pour voir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas marché » explique Negrín.

En réalité cette bataille en recouvre de nombreuses: collecter les bonbonnes de gaz, les remplir, les redistribuer aux habitant(e)s des hauteurs populaires où se trouvent les conseils communaux ravitaillés par l’EPS. Ces quartiers populaires sont très haut perchés, traversés de rues escarpées. D’ici, à Carapita, depuis tout en haut, on aperçoit l’ensemble du quartier, le centre de la ville et tout au fond, la cordillère du Waraira Repano qui sépare la cité de la mer caraïbe.

« Nous devons avoir un sentiment d’appartenance collective des moyens de production, les camions de l’entreprise appartiennent à tous les conseils communaux » poursuit Negrín. La formule a produit ses résultats.

La naissance

« Nous nous sommes réunis à plusieurs leaders de quartiers, de ceux et celles qui mènent la lutte ici, pour chercher des idées et tenter de résoudre ces problèmes et donner une forme à l’entreprise que nous voulions monter« . C’est ainsi qu’a commencé le projet de l’E.P.S, raconte Sonia Fernández, membre de l’entreprise.

Camion de l’entreprise de propriété sociale directe communale de gaz d’Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Plusieurs conseils communaux ont commencé à s’auto-organiser en février 2014, d’abord en fonction des urgences de l’heure, qui étaient d’inspecter les prix et les magasins. Ensuite est née l’idée de de construire une entreprise de propriété sociale avec l’aide de tou(te)s.

La décision de la consacrer à la distribution communale du gaz est liée, en plus des besoins concrets des quartiers populaires, à une politique gouvernementale de transférer ces compétences aux communautés organisées. Les entreprises de gaz communal ont alors fait partie du plan général de la révolution bolivarienne.

Deux ans se sont écoulés entre la proposition de créer l’EPS de la part des conseils communaux de Carapita et sa réalisation. « Nous avions la foi et la volonté de le faire, mais l’Etat était celui qui disposait des fonds pour acheter les camions » explique Sonia.

Assemblée de propriété sociale directe communale de gaz d’Antimano et des conseils communaux, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Finalement, le 28 de novembre 2016, l’EPS directe de gaz d’Antimano a été inaugurée. Elle a été dotée de trois camions, avec la capacité de charger 230 bonbonnes de gaz chacun. La structure organisative s’est incarnée dans les comités de planification, d’administration, de communication, de contrôle social. Le mercredi a été choisi comme jour d’assemblée conjointe de l’EPS et des conseils communaux.

« L’entreprise de propriété sociale directe fonctionne tant qu’existe l’orientation de l’organisation populaire, de la participation, sinon elle ne serait pas dirigée par la population, avec ses suggestions et ses besoins. Les habitant(e)s sont celles et ceux qui connaissent les problématiques, font les propositions et donnent des réponses à leurs propres besoins » précise Negrín.

Une entreprise de propriété sociale directe ?

Le camion, chargé de centaines de bonbonnes entassées, grimpe par les rues des quartiers où vont et viennent les motard(e)s, conversent les habitant(e)s sous un soleil de midi vertical, éblouissant. Il s’arrête face à un portail où vont être déchargées les bonbonnes remplies et où les voisin(e)s font la file.

Comment marche le système ? L’assemblée du mercredi fixe le chronogramme de distribution. Une fois qu’on tombe d’accord sur l’itinéraire des camions, les délégué(e)s de chaque conseil communal doivent informer les habitant(e)s de leur secteur du jour où ils doivent ramener des bonbonnes vides. Le pas suivant, c’est la collecte par le camion de l’EPS qui les ramène au centre de remplissage de l’Etat, pour les ramener ensuite au conseil communal. Tout es entièrement géré par l’EPS et par les conseils communaux. D’où l’épithète de “directe« .

« Nous ne vendons pas de gaz, nous offrons un service » répète Negrín au cours de l’assemblée. Le coût du remplissage des bonbonnes par le service public est symbolique, « pratiquement gratuit » ajoute Sonia.

Membres de l’entreprise sociale directe communale d’Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La contribution demandée aux habitant(e)s « est établie sur la base d’un accord préalable avec les conseils communaux, à travers un modèle de coûts: nous calculons l’ensemble des dépenses et des recettes, pour en tirer le prix, à savoir le montant qui assure l’opérativité de l’entreprise« .

Bonbonnes vides dans le camion de l’entreprise de propriété sociale directe communale du gaz, Antímano, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

De cette manière, le prix de la bonbonne reste économique, produit d’un accord collectif. “On n’écarte pas la personne qui ne peut payer, nous ne sommes pas une entreprise destinée à s’enrichir” rappelle-t-on. « Ici, pas de chef, nous sommes un groupe dont les vision et mission sont d’offrir un service public. Si tu viens avec une mentalité capitaliste et l’envie d’acheter le dernier modèle de portable, ce n’est pas la bonne porte” clarifie Sonia.

Dépôt de bonbonnes d’un conseil communal membre de l’entreprise communale de propriété sociale directe de gaz, Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

L’entreprise de gaz d’Antímano livre les bonbonnes gratuitement aux maisons d’alimentations, aux lycées et aux centres de santé qui opèrent dans son rayon d’action.

Batailler

« C’est dur » répète Sonia. Le problème majeur réside dans les centres de remplissage de l’Etat: « on fait la file, le premier arrivé est servi, actuellement il y a moins de gaz à cause des camions qui n’arrivent pas, des bateaux qu’on ne laisse pas passer, la situation de guerre nous rend la tâche plus difficile« .

Ne pas charger les bonbonnes signifie perdre un jour pour les habitant(e)s et pour l’entreprise. A quoi Sonia ajoute un autre problème: la corruption: « dans les centres de remplissage il y a toute une lutte à mener« .

Le niveau d’organisation atteint leur permet de surmonter des situations complexes: « les gens s’engagent, il y a une clarté sur la situation que nous vivons, nous sommes restés un mois ou deux sans pouvoir offrir les services mais comme on voit ici, nous faisons des assemblées, nous informons, les gens font preuve de patience et croient dans notre entreprise« .

L’Entreprise de Propriété Sociale Directe de gaz d’Antímano fait partie du quotidien des quartiers populaires, avec ses camions qui montent et descendent les hauteurs de Carapita, chargés de bonbonnes vides ou pleines. Sur la base de cette légitimité, de l’expérience, on pense construire d’autres entreprises de propriété sociale: l’une d’emballage et de distribution d’aliments, l’autre de transport.

Vue sur Caracas depuis les hauteurs de Carapita. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

L’objectif est d’apporter une réponse aux besoins des quartiers populaires à travers l’organisation communale. C’est une des clefs de la révolution bolivarienne à l’heure la plus critique, une des forces les plus puissantes du processus. « Que peut bien penser Trump de nous ? Il a limogé Bolton, ce fou s’est cassé les dents sur la stratégie vénézuélienne » commente Negrín.

Marco Teruggi

Source: https://mundo.sputniknews.com/america-latina/201909121088669507-el-gas-comunitario-y-la-pertenencia-colectiva-de-empresas-en-venezuela-/

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article: https://wp.me/p2ahp2-4Xf

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s