Élections au Venezuela, un tournant

Le-Venezuela-dictature-où-il-n’y-a-pas-de-place-pour-les-opposants. La vieille antienne de l’internationale médiatique vise les militant(e)s de gauche du monde entier, pour les démobiliser, les neutraliser, éliminer toute velléité de solidarité.

Le dimanche 21 novembre 2021, 70.244 candidat(e)s se présentent aux élections régionales et municipales. 49,4 % sont des femmes. Il s’agit du 29ème scrutin depuis l’élection de Hugo Chávez en décembre 1998. Les partis d’opposition (dont l’extrême droite) présentent près de 67162 candidat(e), soit 96% du total. Mouvement unitaire, le chavisme ne présente que 3082 candidat(e)s, soit 4%. Il y a donc près de 22 candidat(e)s d’opposition pour chaque candidat(e) chaviste. Ces « méga-élections » concernent 3.082 postes dans tout le pays : 23 postes de gouverneur(e), 335 postes de maire(sse), 253 postes de législateur(trice) régional(e) et 2.471 postes de conseiller(ère) municipal(e).

21.159.846 électeurs(trices) pourront déposer leur vote secret avec double vérification (vote électronique + vote en papier pour audit postérieur si nécessaire) dans un des 14.262 bureaux de vote, en présence de 262.284 témoins de tous les partis. Le vote n’est pas obligatoire. Dans les semaines précédant l’élection, des machines de vote automatique ont été installées un peu partout pour permettre aux citoyen(ne)s de s’entraîner et de se familiariser avec la liste des partis (simulation de vote publiée aussi sur le site du Centre National Électoral) et avec l’acte de voter. Les organisations indigènes éliront leurs propres représentant(e)s, avec leur propre scrutin.

Vidéo : comme d’habitude ces élections sont précédées de nombreux audits (17 dans ce cas) du système et des machines de vote, effectués en présence des différents partis de l’ultra-droite à l’ultra-gauche et des observateurs électoraux.

Le processus électoral sera observé par près de 500 observateurs internationaux. L’Union européenne a envoyé près de 100 observateurs (après avoir décliné l’invitation du Centre National Électoral lors des élections de 2006) mais la mission de novembre 2021 a perdu beaucoup de crédit à cause des déclarations du dirigeant européen Borrel pour qui « notre rôle est d’aider l’opposition » et « seul le rapport de l’UE validera ou non le résultat » (sic). En outre, espérant faire pression sur les électeur(trices)s, l’Union Européenne vient de reconduire « pour un an » ses sanctions illégales contre le Venezuela (dénoncées par l’ONU), à trois jours du scrutin…

D’autres observateurs d’organismes multilatéraux participeront dont le groupe d’experts des Nations Unies, du Centre Carter, et surtout du prestigieux Conseil des Experts Électoraux Latino-américains (CEELA), composé d’experts juridiques et de présidents de tribunaux électoraux provenant de pays de tout signe politique. Ajoutons les experts électoraux de l’observatoire des affaires latino-américaines de la Chambre des députés de la République d’Argentine, la mission de suivi de la Conférence Permanente des Partis Politiques Latino-américains (COPPAL), l’Observatoire de la démocratie du Parlement du Mercosur, l’équipe du National Lawyers Guild of New York & California, l’Observatorio de Derechos Humanos de los Pueblos @ObservatorioDHP, etc.. ainsi que quelques centaines de journalistes de 70 médias nationaux et internationaux, d’experts électoraux de pays d’Afrique, des Caraïbes et d’Asie, de politiques (dont l’ex-président espagnol Rodriguez Zapatero), de mouvements sociaux et d’universitaires du monde entier. Comme le souligne Pedro Calzadilla, président du Conseil National Électoral, il s’agira des élections les plus contrôlées au monde.

Parmi les partis participants au élections il y a d’un côté, le PSUV, principal parti du chavisme, qui vient de tenir des élections primaires qui ont permis aux militant(e)s d’évaluer les gestions des maires et gouverneurs chavistes et de renouveler une bonne partie de ses candidat(e)s, avec les forces alliées du Grand Pôle Patriotique (Gran Polo Patriotico). De l’autre côté se trouve la Plataforma Unitaria, qui rassemble un groupe de partis de droite dirigés par Guaidó. Ils sont rejoints par l’Alliance démocratique, une coalition d’opposition qui a participé aux élections et dispose d’une représentation institutionnelle, et l’Alternative populaire révolutionnaire (APR), une coalition politique de gauche opposée à l’administration de Nicolás Maduro, plus discursive qu’ancrée socialement. Enfin, il existe une douzaine de partis régionaux et/ou municipaux.

Photos: Candidate chaviste à la mairie de Caracas, Carmen Melendez a intégré dans ses 1750 propositions celles des mouvements féministes. Lutte contre les violences, création de maisons-refuges, appui aux programmes d’allaitement maternel et d’accouchement humanisé, etc… Les organisations de base de la révolution sont dirigées à 85% par des femmes.

L’extrême droite en campagne à Caracas

Alors qu’elle appelait au boycott électoral depuis des années, l’extrême droite a donc, cette fois, décidé de participer au scrutin avec la droite traditionnelle. Il s’agit en effet des premières élections depuis 2017 auxquelles participeront les factions les plus radicalisées de l’opposition, regroupées dans le dénommé G4 – rebaptisé Plataforma Unitaria. Le passage de la phase insurrectionnelle pour exiger la « fin de l’usurpation » de Maduro, à l’acceptation du dialogue et de la participation aux élections a été un chemin tortueux, à cause des interférences incessantes de Washington. Depuis plusieurs années, différents mécanismes de dialogue ont été proposés par le président Maduro afin de pousser l’opposition vers la reconnaissance de la décision des urnes et le champ démocratique. On a ainsi tenté de réduire le poids des sanctions unilatérales – diplomatiques et économiques – que l’UE et les USA ont mises en place peu après la disparition du président Chávez, dans l’espoir d’éradiquer définitivement la révolution bolivarienne, sanctions exigées internationalement par la droite vénézuélienne.

Occultées ou minimisées par les médias internationaux afin de rejeter la faute de la « crise » sur le président Maduro et l’attribuer à « l’échec du socialisme », cette guerre économique et ces mesures coercitives unilatérales, illégales au regard du droit international et de la charte de l’ONU, ont été dénoncées comme source principale des grandes souffrances sociales par la rapporteure spéciale de l’ONU, Alena Douhan. Selon Benigno Alarcón Deza – directeur du média de droite vénézuélien Politikaucab – elles sont à la fois le point principal des revendications du chavisme et « la pression la plus importante sur le gouvernement et le seul point d’appui « .

Vidéo : Par contraste avec les meetings d’une droite puissamment financée mais déchirée par des conflits internes inextricables liés aux nombreux scandales de corruption entourant l’ex-fake-président Guaido, les mobilisations populaires du chavisme frappent par le nombre de participant(e)s et par la clarté des militant(e)s sur les enjeux du vote du 21 novembre.

En mai 2021, le gouvernement a lancé un processus de renouvellement du Conseil National Électoral (CNE), l’organe suprême du pouvoir électoral. Ce renouvellement s’inscrivait dans le cadre d’un accord entre le gouvernement bolivarien et la droite – tant dans sa variante parlementaire que dans les associations dites de la « société civile » – qui a modifié la structure de direction de l’organe plénier : deux représentants de la droite sur un total de cinq membres ont été incorporés.

En août, un nouveau cycle de négociations a débuté au Mexique entre le gouvernement et l’extrême droite emmenée par l’ex-putschiste Gerardo Blyde, qui refusait de participer aux élections et de reconnaître Nicolás Maduro comme président légitimement élu. Ces négociations ont eu lieu au Mexique avec la bénédiction du gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador, et ont été observées par le Royaume de Norvège, et accompagnées par le Royaume des Pays-Bas et la Fédération de Russie. Il s’agissait de la cinquième tentative du gouvernement en dehors du Venezuela pour établir un dialogue en vue d’un accord, dans le but de parvenir à une entente qui permettrait de sortir du conflit et du siège que subit le pays depuis des années.

Toutefois, contrairement aux tentatives précédentes, un protocole d’accord a été signé entre les deux parties dans le cadre de ce processus de dialogue. Sept points ont été convenus : droits politiques pour tous ; garanties électorales ; levée des sanctions illégales de l’Occident ; respect de l’État de droit ; coexistence politique et sociale ; protection de l’économie nationale ; garanties pour la mise en œuvre et le suivi des accords.

Ces élections s’inscrivent donc dans le cadre d’un changement de stratégie des factions les plus radicales de l’opposition, qui avaient parié ces dernières années sur un « changement de régime » en désavouant Maduro et en créant un cadre institutionnel parallèle visant à destituer le gouvernement. Cette stratégie, avec la création d’un gouvernement parallèle dirigé par Guaidó, est entrée en crise. Si l’extrême droite (transformée par les grands médias du monde entier en « rébellion populaire ») rentre aujourd’hui dans le jeu démocratique, c’est sans doute pour tenter de regagner le terrain perdu à force de ne jouer que sur l’immédiateté médiatico-putschiste depuis 2013.

L’une des principales questions de ces élections tournera autour du niveau de l’abstention électorale, qui est en hausse ces dernières années (le vote n’est pas obligatoire au Venezuela). Lors des élections législatives de fin 2020, le taux de participation n’a atteint que 31 %. L’opposition, qui n’avait pas participé aux élections, a fait valoir que l’abstention était un rejet virtuel du gouvernement et un soutien pour elle. Le gouvernement a attribué le faible taux de participation à l’absence d’une opposition compétitive sur le plan électoral, à la fatigue due à la situation économique générée par le blocus occidental, et à la pandémie.

Quels que soient les résultats, les élections du 21 novembre constitueront un tournant dans le panorama politique mouvementé du Venezuela, inscrit qu’il est dans un panorama latino-américain en pleine bataille entre progression de la gauche et restauration de la droite. La gauche qui se présente sous les régimes d’extrême-droite ultralibérale, sous pression du pouvoir médiatique, se voit obligée écarter les candidats de rupture en faveur de «centristes» (Boric, Petro) qui atténuent leur programme et calquent leur discours de politique étrangère sur les grands médias (par exemple sur le Venezuela). Mais il y a quelque chose de suicidaire dans cette tactique électorale. A court terme, la timidité des réformes déçoit les classes populaires et l’extrême-droite néolibérale revient en force dans les urnes, comme en Argentine avec Alberto Fernandez.

On verra si les forces populaires vénézuéliennes parviennent, dans ce contexte, à garder le cap qui caractérise la révolution bolivarienne depuis plus de vingt ans, celui du socialisme du XXIe siècle. Ou si, au contraire, nous assistons à une normalisation libérale progressive dans un pays profondément meurtri, puni pour le sacrilège d’avoir opté pour une voie différente de celle stipulée par la normalité capitaliste.

Texte : Gabriel Vera Lopes et Thierry Deronne / Venezuelainfos

Source et traduction : Bernard Tornare : https://b-tornare.overblog.com/2021/11/elections-au-venezuela-un-tournant.html

Source en espagnol

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/11/19/elections-au-venezuela-un-tournant/

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