Chavisme Sud : vénézuéliennes, féministes et révolutionnaires en Argentine

Par El Grito del Sur, 31 mars 2019

Feministas argentina.pngElles sont chavistes, vivent et militent en Argentine. Face à la matrice d’opinion imposée par le pouvoir médiatique, elles expliquent ce qui se passe réellement dans le pays, comment on y vit en état de résistance et ce que signifie faire face à une guerre non conventionnelle. 

Dayana Lopez et Farelis Silva sont toutes deux Vénézuéliennes, chavistes et militantes féministes. Elles vivent en ce moment en Argentine où elles organisent des activités pour expliquer la situation de leur pays qui fait actuellement la une de tous les journaux. Loin de leur patrie caribéenne, ces femmes tentent de démonter les matrices d’opinion médiatiques et luttent contre les falsifications et les clichés dont se sert la presse dominante pour bombarder le Venezuela, le grand sujet à la mode actuellement. 

Chavisme Sud, l’association à laquelle elles appartiennent, a été créée en 2017 en tant que collectif rassemblant les Vénézuéliens révolutionnaires de Buenos Aires. Cette initiative a été lancée suite aux conventions portant sur l’enseignement supérieur mises en place entre la Fondation Gran Mariscal de Ayacucho et un groupe d’universités d’Argentine, et se poursuivit au fil des années et des vagues successives d’étudiants qui vinrent étudier dans le pays. Récemment, un collectif de femmes chavistes qui promeut des actions publiques et l’échange de données d’expériences entre le Venezuela et l’Argentine, Las Farias, a émergé du sein de cet espace, dans le feu de la lutte féministe. 

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Comment expliquez-vous la situation vécue par le Venezuela ? 

Dayana : “ Notre pays possède de nombreuses ressources naturelles, du pétrole, de l’or, du coltan, du gaz et même des réserves d’uranium qui attisent la convoitise de l’empire nord-américain dont les ressources sont bien inférieures aux nôtres. C’est pourquoi il boycotte les programmes sociaux, les politiques économiques que nous avons mises en place.

Depuis que Chavez a instauré la nouvelle Loi sur les Hydrocarbures en 2001, qui a retiré aux Etats-Unis le contrôle sur nos ressources pétrolières, un plan d’attaque a été déclenché contre notre Révolution. Avant cette loi, nous ne disposions que d’1% des revenus pétroliers, contre 90% aujourd’hui. Ce surplus de ressources a été investi dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’alphabétisation et a servi à démocratiser cette source de revenus.

Farelis : “Nous faisons face à un blocage informatif et à un véritable show médiatique. Des évènements ont lieu en Colombie dont on accuse ensuite le Venezuela. La presse ne parle pas de l’aide que le Mexique a envoyée au pays. Nous assistons à une sélection et à une manipulation de l’information qui répandent une matrice d’opinion sans lien avec les réalités internes du pays. Ce blocus économique affecte la santé, l’économie, l’approvisionnement du pays et nous empêche de faire connaître ce qui est en train de se passer.

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Qu’est-ce qu’une guerre de quatrième génération ? 

D. Au Venezuela, l’impérialisme cherche à expérimenter de nouvelles formes de guerre non conventionnelle, sans armée ni armement. Une guerre qui se déroule à un niveau régional avec des éléments paramilitaires, des guarimbas, des attaques à des centres de santé, et allant jusqu’à brûler vifs des êtres humains. Une guerre de quatrième génération, informative, psychologique, économique, financière et désormais diplomatique a été lancée contre nous.

F. C’est une guerre qui avance de front d’abord au moyen des médias, puis de l’économie, et qui s’emploie à déstabiliser psychologiquement la population en tentant de susciter au quotidien la peur et un sentiment d’insécurité menant à la démobilisation.

Qu’en est-il du mouvement migratoire ? Les Vénézuéliens présents en Argentine sont-ils tous anti-chavistes ? 

D. Nous avons toujours constitué une minorité ici. Lors des élections présidentielles de 2012 par exemple, à laquelle avait participé Chavez, nous avons perdu, passant de 83% à 17%. L’opposition en est sortie majoritaire en Argentine et elle n’a donc rien à voir avec la vague migratoire en cours. Le chaviste reste en général dans son pays, y travaille et apporte sa contribution à la Révolution. Nous-mêmes souscrivons à ce projet révolutionnaire depuis l’extérieur bien que nous soyons temporairement loin du pays.

F. Les deux tiers de la migration vénézuélienne se fait vers l’Europe ou les Etats-Unis, elle n’a rien à voir avec les intérêts politiques de ces migrants, car ceux qui émigrent finalement le plus sont ceux qui ne se sentent pas concernés par le projet de la Révolution et par son appel à nous organiser pour créer du pouvoir populaire. Des personnes dont le but est de travailler puis de rentrer chez eux regarder la télévision ne se sentent évidemment pas concernées par un projet socialiste. Par contre, l’émigration à Buenos Aires s’est essentiellement faite vers les secteurs les plus aisés. A la différence des migrations paraguayenne, péruvienne ou bolivienne, elle s’est concentrée à Buenos Aires et plus particulièrement à Palermo ou Recoleta.

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Quelle différence y a-t-il entre le mouvement féministe d’Argentine et celui du Venezuela ?

F. Il s’agit de deux féminismes différents : en termes de massivité, le féminisme argentin est fédératif, une forme d’action politique. Nous avons fait l’inverse : nous participons depuis vingt ans au projet politique de la Révolution, mais ce n’est qu’à partir de 2007, quand Chavez s’est déclaré féministe, que des actions politiques concrètes ont été menées, se traduisant par des missions orientées vers les femmes les plus vulnérables.

D. La Constitution de 1999 reconnait le travail domestique, accorde des pensions à des femmes qui n’ont jamais cotisé et a introduit un langage inclusif. A partir du moment où l’on s’est mis à nous nommer (président/présidente, maire/mairesse), nous avons commencé à occuper ces espaces de pouvoir.

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En bref …

Qui est Guaido? 

Guaido est un jeune homme totalement inconnu qui a gagné les élections législatives grâce au système électoral qu’il dénigre maintenant. Il est arrivé second avec à peine 97 000 votes dans l’une des plus petites provinces du pays.

Quel constat faites-vous sur la militance en Argentine ? 

Elle travaille de manière très désarticulée : il existe de nombreuses organisations dans le pays et il en apparait chaque jour des nouvelles. C’est très différent de ce qui se passe au Venezuela.

Y a-t-il place pour une “troisième voie” au Venezuela ? 

Il n’y a pas de troisième voie, car il n’y a jamais eu d’autre mouvement d’opposition que celle de l’oligarchie vénézuélienne. L’opposition actuelle n’a pas de volonté démocratique : soit elle boycotte les élections, soit elle n’en reconnaît pas les résultats quand elle perd.

Photos: Ariel Olivares

Source : http://elgritodelsur.com.ar/2019/03/chavismo-sur-venezolanas-feministas-y-revolucionarias-en-argentina.html

Traduction : Frédérique Buhl

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“Il faut parler des gens ordinaires… de celles et ceux qui construisent le processus de transformation du Venezuela”. Interview de Marco Teruggi, journaliste argentin vivant au Venezuela

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46429155_10155898174620936_8326680056264916992_oPoursuivant ses rencontres avec les étrangers qui résident au Venezuela et partagent avec son peuple la construction du processus bolivarien, le Réseau de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne (a interviewé Marco Teruggi (photo), journaliste argentin et internationaliste latino-américain, qui vient de publier et présenter dans plusieurs pays son livre “Mañana será historia, diario urgente de Venezuela” (« Demain ce sera de l’Histoire, journal urgent du Venezuela »). Sa tournée sud-américaine lui a permis de converser et débattre d’une réalite vécue, bien éloignée de celle que nous martèlent les médias.

Tu as présenté ton livre « Mañana será historia, diario urgente de Venezuela » dans plusieurs pays, parle-nous de sa réception et des débats qu’il a suscités ?

Mañana será historia, diario urgente de Venezuela” a été publié récemment en Argentine, au Chili et en Colombie. Depuis le mois d’octobre je l’ai présenté en Argentine, en Bolivie et au Chili. Je poursuivrai cette tournée en janvier 2019 en Colombie. De la quarantaine et quelques conférences, événements auxquels j’ai participé autour du livre mais aussi et surtout autour de la réalité du Venezuela, je tire un même un diagnostic. Il existe un processus d’encerclement du Venezuela, un encerclement diplomatique, médiatique, politique, économique. Il existe aussi un besoin de défendre le processus révolutionnaire de la part de nombreux secteurs, compagnes et compagnons, dans les divers pays que j’ai traversés, mais on constate aussi un manque d’information pour briser ce blocus, ce processus quotidien par lequel les grands groupes médiatiques, les gouvernements de droite et les instances internationales comme l’OEA attaquent, accusent et cherchent à délégitimer de manière programmée ce qui se passe au Venezuela.

En termes généraux, disons que le Venezuela s’est transformé en zone de silence de laquelle il est très difficile de parler au-dehors. Il y a parfois des peurs, un manque d’information, en général on trouve des secteurs disposés à défendre mais qui ont besoin de matériel pour pouvoir livrer ce débat. Ce livre a permis d’ouvrir une porte pour débattre de quelques points essentiels de l’actualité vénézuélienne liés à la période de son écriture – plus de deux ans -, mais aussi à des époques antérieures et à celle qui peut suivre. En général, je dirai qu’il y a une bonne réception et une nécessité, surtout, de produire des matériels, dans n’importe quel format, pour pouvoir renverser la vapeur et ouvrir le débat du processus vénézuélien. Un débat qui va de la compréhension de comment sont construits l’encerclement et le siège du Venezuela à comment se joue le processus interne, quel est le débat sur les communes, les milices citoyennes, la production, l’industrie pétrolière, les cryptomonnaies, bref, sur toutes sortes de thèmes qui ont surgi des questions du public au fil des présentations.

Comment l’argentin que tu es et qui vis au Venezuela, qui écrit et analyse constamment sur les agressions de l’impérialisme, a-t-il été amené à connaître le processus bolivarien ?

J’ai découvert l’expérience vénézuélienne à travers Chávez en 2005 quand il s’est rendu à Mar del Plata, puis en 2011 en rencontrant quelques mouvements populaires sur place, et enfin en 2013 lorsque j’ai décidé de venir m’installer définitivement ici. Il y a six ans que je vis et milite au sein du processus de la Révolution Bolivarienne. Dans mon cas comme dans celui de nombreux autres compagnons, je crois que le processus vénézuélien a agi comme un espace d’invitation. Une invitation à contribuer et à défendre un espace qui a proposé quelques unes des hypothèses les plus avancées du vingt-et-unième siècle pour penser des transformations radicales dans une société latino-américaine. Comme moi, de nombreuses compagnes et compagnons ont débarqué ici. Aujourd’hui ce mouvement d’attraction de la révolution s’est affaibli vu les difficultés économiques mais aussi à cause des incompréhensions qui existent, souvent, sur ce qui se passe. D’où l’importance de générer et revitaliser toutes sortes de cercles de solidarité autour du processus. On peut partir de la reconnaissance démocratique, du fait de reconnaître Nicolás Maduro comme président légitimement élu du Venezuela  – fait qui ne sera pas reconnu par plusieurs gouvernements du continent et certainement pas non plus par les États-Unis – jusqu’à la compréhension et au débat sur ce processus de transformation et le modèle de société, d’économie et de culture qu’il propose aujourd’hui et qui affronte les immenses difficultés d’une attaque nationale et internationale, ainsi que sur ses propres limitations et contradictions dans le camp du chavisme, un espace plus large que celui du gouvernement, et qui se bat, justement, pour trouver des solutions. C’est pour cela que je suis et je reste un internationaliste latino-américain vivant au Venezuela, qui défend une perspective historique, qui défend un processus et qui se propose aussi de pouvoir observer ses contradictions, ses débats pour les raconter tant à l’intérieur qu’au-dehors.

Récemment, dans une conférence de presse internationale, le président Maduro disait qu’aux Etats-Unis en 2018 sont sorties plus de quatre mille news négatives sur le Venezuela, sans compter ce qu’a produit le reste des grands groupes médiatiques internationaux. Comment faire face et répondre à ces campagnes médiatiques, depuis le champ du journalisme ?

Ces campagnes contre le Venezuela en termes médiatiques ne sont pas le fruit de l’improvisation mais de l’articulation entre les principaux médias des pays d’Amérique Latine et d’Europe, alimentés par les grandes agences de presse qui génèrent de manière permanente la matière première pour alimenter ces matrices d’opinion. Ajoutons la volonté claire de démoniser le processus mené par Nicolás Maduro et en général par le chavisme, pour exporter un sens commun selon lequel la situation est si critique qu’elle exige une intervention internationale.

Contre cela existent plusieurs niveaux d’action. Le premier tient dans ce que je proposais, simplement: la légalité et la légitimité du processus électoral récent, qui va de la défense du Venezuela en tant qu’espace politico-démocratique où ont eu lieu récemment plusieurs élections, plus de quatre, remportées par le camp chaviste en présence d’observateurs internationaux. Il faut souligner l’incohérence de la droite qui reconnaît les résultats quand elle gagne mais ne les reconnaît pas quand elle perd.

Le deuxième niveau d’action consiste à montrer qu’au Venezuela est proposé un approfondissement de la démocratie, basé sur la démocratie participative et citoyenne; il existe ici en fait un processus et un débat sur la démocratie plus riches que ce qui existe dans les pays d’Europe ou d’Amérique Latine.

Enfin on peut évoquer les expériences d’organisation et montrer comment il existe une partie de la société, du chavisme, qui s’organise pour faire face aux problèmes de distribution, pour produire, pour défendre leurs territoires face aux attaques; le chavisme comme expérience est beaucoup plus large et dépasse les limites du gouvernement ou du parti lui-même.

Bref, selon les espaces où nous nous trouvons, il est nécessaire de proposer l’un ou l’autre de ces niveaux et ainsi, effectivement, de démasquer la construction autour de ce qui se passe au Venezuela, comment cela est construit ou est en train de se construire, c’est-à-dire réussir à sortir de la langue, des mots que les grands médias imposent pour parler du Venezuela. Il faut parler de ce qui nous intéresse en usant d’un vocabulaire qui nous intéresse, sortir de ce confinement dans lequel on tient tout le monde au sujet du Venezuela, pour au contraire parler de ce thème dans la langue politique qui nous intéresse.

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Il y a quelques jours nous avons interviewé Thierry Deronne qui remarquait qu’au sortir d’une récente tournée en Europe tu concluais que “nous sommes pratiquement seuls” dans cette bataille. Qu’as-tu perçu dans ce voyage et comment faire parvenir aux citoyens européens un message différent sur ce qui se passe au Venezuela?

Je crois qu’une des manières de rompre avec la solitude consiste à expliquer le Venezuela non pas à travers ses porte-parole, discours ou narrations officielles ou du gouvernement. Je crois qu’une des manières, justement, d’ouvrir le débat et de sortir de ce confinement part d’évoquer ce qui se passe au Venezuela à partir d’autres voix, par exemple celles du mouvement féministe, des communard(e)s, de gens organisés dans les barrios pour la distribution des aliments, des voix de travailleur(se)s de la culture et de l’art, de journalistes.

Il s’agit d’élargir la quantité et la manière de raconter ce qui se passe ici, justement pour élaborer une stratégie, une architecture différente de celle que martèlent les grands médias parce qu’en fin de compte il s’agit d’une campagne pour isoler le Venezuela. Je crois que cette ouverture est nécessaire, il convient de ne pas en rester à la figure de Nicolás Maduro comme la seule manière de défendre le processus bolivarien hors des frontières, surtout dans des sociétés comme les européennes où le thème du leadership est un thème qui n’est pas aussi simple d’aborder qu’en Argentine ou au Venezuela.

La meilleure manière de motiver de nouveaux secteurs est de les convaincre de la nécessité d’appuyer le Venezuela à partir de débats sur ce qui rend amoureux du processus: son expérience de construction autour du pouvoir territorial, du pouvoir communal organisé. S’ouvrir au Vénézuéla depuis ces espaces, avec une narration qui n’escamote pas les difficultés, qui reconnaît les problèmes qui sont d’ailleurs présents dans les débats quotidiens du chavisme. Je crois que cette manière de faire peut contribuer à rapprocher les gens qui se sont éloignés: expliquer comment sont les problèmes, comment on en débat sur place et sortir d’un espace de débat limité à la figure de Nicolás Maduro ou de quelque dirigeant de poids.

Concevoir ce débat depuis ce qui se passe dans les soubassements de la Révolution Bolivarienne, un sous-sol fait de tout ce qui a émergé dans tout ce temps. Parler des gens ordinaires, des gens pauvres qui construisent le processus de transformation et du Venezuela comme puissance qui se bat pour ne pas être écrasé ni par l’escalade nationale et internationale, ni à l’intérieur de la révolution par des secteurs dont le projet nie cette vision transformatrice.

Source: https://twitter.com/redeuropave/status/1078603016763310080

Traduction: Thierry Deronne

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Gouvernements populaires en Amérique latine : « fin de cycle » ou nouvelle étape politique ?

Isabel Rauber

L’auteure: Isabel Rauber, Docteur en philosophie, enseignante universitaire et formatrice populaire, militante sociale (Argentine). Spécialiste des mouvements sociaux latino-américains engagés dans des processus participatifs de construction d’un pouvoir populaire. Blog : http://isabelrauber.blogspot.com/ Twitter : @IsabelRauber

Quelques intellectuels qui se définissent comme étant de gauche ou de centre gauche, ont affirmé récemment que nous vivons une fin de cycle des gouvernements progressistes, caractérisée par l’épuisement de leurs programmes néo-développementistes – qui incluent l’extractivisme – et leur « inefficace » capacité de gestion. Selon eux, nous devons donc nous attendre à une avancée de la droite dans la région, situation qui dessinerait une nouvelle carte politique en Amérique latine. Avec ce discours « visionnaire », basé sur la connaissance des projets géopolitiques de l’empire pour la région, ces intellectuels ont contribué à installer et à « rendre naturel » dans l’opinion publique l’avènement de la fin des gouvernements populaires et leur remplacement « inévitable » par des gouvernements de droite, en les présentant même comme une « salutaire alternance ». Il convient donc de partager quelques réflexions au sujet de ce diagnostic et de ce jugement.

Le retour critique sur les événements politiques de ces dernières années révèle que les propositions politiques qui ont caractérisé l’action des gouvernements populaires dans la phase post-néolibérale, ont été accomplies. Ceci annonce l’ouverture d’une nouvelle époque, supposant des problématiques et des tâches nouvelles ainsi que de nouveaux sujets et défis. Mais au-delà des tâches et de la programmation des agendas, les premières années des gouvernements populaires ont permis aux peuples d’évoluer à travers toutes sortes  d’apprentissages.

Il est devenu clair –dans les faits- que « gouvernement » et « pouvoir » ne sont pas synonymes, qu’il n’est pas possible de les affronter en même temps ni de la même façon. Les révolutions démocratiques ne sont pas synonymes de la « voie pacifique » d’autrefois. Elles supposent l’approfondissement de conflits politiques comme véhicules de la lutte des classes,  ceux-ci étant fortement liés à une profonde bataille d’idées, tant politique que culturelle.

Il est devenu clair qu’il ne suffit plus de placer « de bons gouvernements » à des postes institutionnels qui répondent au système que l’on cherche à changer.

  • La croissance économique est importante, mais insuffisante. L’éducation politique, la bataille idéologique est centrale. Et elle est liée à la participation politique, à la prise de pouvoir. Personne ne peut autonomiser autrui et moins encore par le haut. L’autonomisation germe dans la participation consciente et active des sujets lors des processus qui transforment la société.
  • La conception de la politique par le haut et discrétionnaire du XXème siècle est épuisée; la niaiserie, le romantisme fade au sujet de la démocratie, la sous-estimation de la politique, et les vieilles modalités de la représentation politique qui supplantent la participation populaire et séparent le politique du social.
  • Fin du maximalisme théorique et du minimalisme pratique de l’extrême-gauche.
  • Fin de l’avant-gardisme, de la pensée libérale de gauche et des pratiques qui en sont issues, et qui isolent les militants de gauche des processus concrets que vivent les peuples, leurs acteurs et leurs dynamiques, en les situant hors des espaces concrets où ont lieu les combats politiques.

DÉFIS FONDAMENTAUX DE CETTE NOUVELLE ÉPOQUE POLITIQUE

Les peuples, les mouvements sociaux et politiques, ainsi que les gouvernements populaires, révolutionnaires et progressistes ont besoin de faire une pause, de rendre compte des réussites, des limites et des nouvelles missions. Il s’agit de cela : retourner aux questions initiales, reconsidérer les réponses qui ont guidé les pas de l’action politique, économique, sociale et culturelle durant plus d’une décennie, tout en se préparant à affronter de nouveaux défis. Parmi eux, je soulignerais les suivants :

Conserver les acquis implique renforcer le processus de changement   

Le retour en force d’oppositions politiques de type néolibéral a mis certains gouvernements sur la défensive. Conserver les acquis est devenu une priorité de l’action politique. Mais ce qui n’a pas été – n’est pas – clarifié c’est que, pour conserver ce qui a été conquis et pour maintenir les processus de changements, il est nécessaire de les renforcer, de les approfondir. Ce n’est pas par des accords entre groupes de pouvoir, ni en cherchant des alliances avec des secteurs opposés aux changements qu’on y parvient; l’exemple du Brésil est plus qu’éloquent à cet égard.

La clé réside dans le fait d’ancrer les processus dans la participation active des citoyens. Une nouvelle époque sociale, politique et culturelle s’est bâtie : ce qui suppose de nouvelles missions dont la réalisation doit se marier avec l’action populaire. Cela implique également de renforcer les processus de conscientisation et d’organisation collective pour revigorer la détermination des peuples à maintenir les acquis et à entraîner le processus vers de plus grandes transformations. Cela ne peut pas être spontané ; si l’on livre les événements à la « spontanéité », ne nous étonnons pas face à l’avènement de substitutions politiques de droite.

L’actuelle conjoncture politique du continent place les gouvernements populaires, les forces progressistes et révolutionnaires face au choix de renforcer les transformations ou de succomber face à elles, s’ils choisissent de les défendre exclusivement « par le haut ».

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Argentine, décembre 2015: première manifestation en défense de la loi démocratisant la répartition des ondes radio et tv (1/3 publiques, 1/3 privées, 1/3 associatives) que le président néo-libéral Macri vient de déroger par décret.

Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs par le gouvernement Macri

Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs licenciés.

La participation active des citoyens est stratégique pour que les gouvernements populaires deviennent aussi une manière de construire ce pouvoir populaire.

Le renforcement de la démocratie requiert d’assumer l’impératif politique décisif du rôle actif du peuple : les transformations relient simultanément les lignes politiques des gouvernements populaires aux différents processus de construction et de consolidation du pouvoir par le bas. C’est ce qui constitue le fondement de l’approfondissement des processus de transformation sociale en cours. Le penser comme un simple aggiornamento de l’agenda public laisse les gouvernements populaires à la merci de la voracité politique des opposants.

Les réalités objectives et subjectives ont changé ; les subjectivités politiques des acteurs qui prennent part aux processus de changement se sont approfondies, il y a une exigence de rôles nouveaux, plus importants. Cette action a besoin aujourd’hui de se réorganiser et de se réarticuler pour constituer de nouvelles convergences dans les actions militantes sociales et politiques, à l’intérieur et à l’extérieur de ce qui est institutionnel, et en actualisant l’horizon stratégique des changements.

Parier sur la construction du rôle collectif des peuples pour qu’ils se constituent en force politico-sociale de libération est le facteur essentiel qui marquera le cap et les dynamiques politiques du présent et du futur immédiat. C’est lui aussi qui conduira à la construction de l’unité des peuples.

Reconnaître la participation populaire organique comme un facteur clé pour la consolidation et l’approfondissement des processus de changement en cours, ne s’oppose pas à la reconnaissance du rôle des leaderships individuels. Mais cela ne signifie pas accepter que la continuité des leaders à la tête des gouvernements populaires soit le facteur qui donne de la stabilité et de la solidité aux processus. Au contraire, lorsque des leaders se substituent au rôle politique des peuples, en réalité, loin d’en garantir la continuité, ils entraînent le processus dans le court terme.

Des peuples sans autonomie et sans conviction propre agiront peu pour renforcer et/ou approfondir des processus s’ils ne les perçoivent pas réellement come les leurs. La distance s’installera silencieusement dans les rangs populaires et ouvrira la voie à de prévisibles défaites. Ce n’est pas une situation en « noir ou blanc » ; il faut beaucoup nuancer. On a souvent vu des organisations populaires faire preuve de davantage de maturité et de responsabilité que leurs dirigeants et, même quand ils ne parviennent pas à éviter des dénouements négatifs, leur présence active dans la rue, les réduisent de façon non négligeable. Les leaders sont importants et dans certains cas, décisifs. Jamais pour remplacer la participation active des peuples, plutôt pour la déclencher et la faire progresser.

Hugo Chavez, exemple de leader charismatique et grand architecte du processus révolutionnaire bolivarien au Venezuela, n’a pas centré ce processus sur sa personne. Pour lui, il était clair que le peuple auto-constitué en tant que sujet révolutionnaire est le véritable créateur, constructeur et support d’un nouveau type de pouvoir en gestation dans les conseils communaux et les communes. C’est avec ces derniers que  la révolution bolivarienne avance vers une nouvelle civilisation, en s’orientant- avec  des citoyens assumant de plus en plus de pouvoirs – vers la construction d’un État communal. C’était si clair pour Chavez que son slogan a été (et restera) « la commune ou rien ».

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Projets d'agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Projets d’agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Construire un nouveau mode de production et de reproduction (société-nature)

L’une des plus grandes limitations de ce que l’on pourrait définir, sans trop de peine, comme « modèle économique néo-développementiste » c’est qu’il s’ajuste aux cadres du modèle de production capitaliste, et entretient ainsi le cycle de la mort. Ceci contribue à fixer pour cette nouvelle époque une tâche importante : créer et articuler des processus productifs alternatifs existants et promouvoir la recherche de nouvelles bases économiques qui rendent possible la cohérence sociale entre ce cycle de production et la reproduction.

Il s’agit d’élaborer un système productif responsable socialement du cycle reproductif qu’il génère. C’est-á-dire contribuer à la création d’un nouveau mode de production-reproduction sociales respectant une logique circulaire. Ce qui ouvrirait la voie à une nouvelle économie, qui, en plus de répondre avec succès à la question de la lutte contre la faim, la pauvreté, l’analphabétisme et les maladies, constituerait le socle d’un nouveau mode de vie et une nouvelle forme de civilisation, celle du bien vivre et du vivre ensemble.

Sortir de l’étau idéologique, politique, culturel et médiatique du pouvoir hégémonique

  • Déployer la bataille politique culturelle sur tous les terrains et dans toutes les dimensions, en particulier les réseaux sociaux.
  • Veiller au développement de la subjectivité et de la spiritualité des peuples en favorisant l’expression de leur identité, de leurs cultures et cosmovisions…
  • Développer durablement des processus interactifs de formation politique.
  • Ouvrir la voie d’une nouvelle pensée critique latino-américaine, décolonisée, interculturelle, embrassant de nombreuses cosmovisions, s’exprimant dans de multiples voix, et ancrée dans les pratiques des peuples.
  • Promouvoir des processus articulés de décolonisation, d’interculturalité et de rupture avec le cadre patriarcal visant la construction du pouvoir populaire par le bas.
  • Développer un nouveau type d’intellectuel organique, qui découvre, met e lumière et renforce la pensée des peuples dans toute sa diversité, son ampleur et sa richesse.

Travailler au renforcement et au développement de l’articulation régionale, continentale des mouvements et organisations sociales populaires, et, en particulier agrandir et renforcer l’espace des mouvements sociaux dans l’ALBA. Mais également, impulser la création d’espaces de rencontre, d’échange et de coordination des organisations sociales et politiques continentales, régionales et existantes au sein de chaque pays.

Parier sur la création et la construction d’une nouvelle gauche politique, sociale et culturelle

Il est vital de comprendre les nouvelles dimensions du politique, de l’action et de l’organisation politique; vital de souligner l’existence de nouvelles réalités et de nouveaux sujets : les déplacé(e)s de diverses origines, les populations précarisées de manière permanente, les mouvements indigènes, les femmes, les jeunes filles et jeunes hommes, les enfants, les adultes plus âgés, les LGTB…, de consacrer un espace aux identités, cosmovisions, savoirs, sagesses et courants de pensée : les connaissances écologiques, la biopolitique, la bioéthique, le féminisme politique et la rupture avec le patriarcat pour réaliser ainsi une critique radicale du pouvoir du capital…

Construire l’offensive stratégique populaire révolutionnaire

L’une des résultantes les plus récurrentes de la division du camp populaire, et particulièrement parmi la gauche latino-américaine, c’est que les manifestations et les luttes sociales finissent par exister en fonction des intérêts des puissants. Le camp populaire étant marqué par des querelles internes de « pouvoir », par des divisions multicolores de tout type entre les forces politiques et leurs corrélats dans les mouvements sociaux populaires, les conflits sociaux finissent par se subordonner aux stricts intérêts du pouvoir, en le renforçant comme « alternative politique » au lieu de parvenir –collectivement- à subordonner les puissants aux intérêts des citoyens et de passer à l’offensive en proposant un agenda politique des objectifs populaires. Le cas de l’Argentine nous en fournit en exemple très clair, visible tant dans les événements les plus récents que dans la trajectoire historique des gauches.

A cette grande faiblesse politique et culturelle, ajoutons la démagogie d’une pensée binaire (« ceci ou cela », « blanc ou noir »…), le développement de la guerre médiatique qui vise à conquérir et à anesthésier les esprits du « grand public » sans que les organisations politiques et sociales – occupées par leurs querelles internes – n’assument le travail de la bataille d’idées comme querelle fondamentale des luttes politiques de notre temps.

Le manque de convergence et d’unité des divers acteurs sociaux et politiques, ajoutée au peu de formation politique, à la sectorisation et au corporatisme… met les organisations sociales et politiques des peuples en situation de subordination aux intérêts des puissants. Ceux-ci peuvent les manipuler pour atteindre leurs objectifs, en affaiblissant et en brisant la base sociale des gouvernements populaires pour se regrouper en tant que bloc de pouvoir d’opposition, capable de récupérer son hégémonie. Cette récupération témoigne d’une adaptation des puissants qui, ayant analysé la nouvelle donne politique liée aux gouvernements populaires, chercheront une fois au gouvernement à détruire les bases démocratiques des sociétés pour empêcher tout retour de gouvernements progressistes, populaires ou révolutionnaires sur le continent. Ils ne sont pas seuls pour ce faire; ils comptent sur l’appui impérial, les institutions du pouvoir globalisé du capital et de ses « canonnières » médiatiques locales et globales.

L’arrivée de gouvernements de droite dans la région n’est pas un simple «retour au passé », pas plus qu’il ne répond à une « alternance enrichissante » de gouvernements et de gouvernants. Il s’agit d’une nouvelle phase, d’un virage radical pour articuler les processus locaux aux besoins hégémoniques et logiques du pouvoir global du capital : pillage, domination et mort… Il est important de ne pas le sous-estimer, et de préparer de nouvelles résistances ancrées dans la coordination, l’unité, la participation des secteurs populaires dans toute leur diversité. C’est cela que doit viser le renforcement de la formation sociopolitique et des processus organiques de convergence collective. Avec des objectifs communs s’inscrivant dans la création et la construction collectives d’un nouvel horizon de civilisation.

Visite de l'ex-président Lula à l'école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brasil janvier 2015.

Visite de l’ex-président Lula à l’école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brésil janvier 2015.

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Source : http://www.alainet.org/es/articulo/174409

Traduction : Sylvie Carrasco

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Le BRICS, l’UNASUR et la CELAC dessinent une nouvelle carte du monde multipolaire

¨L'axe du mal¨pour les grands médias occidentaux tend à s'étoffer puisqu'il représente à présent près de la moitié de la population mondiale. De Cristina Fernandez à Evo Morales (premier rang) et de José ¨Pepe¨Mujica à Nicolas Maduro (second rang), l'Amérique Latine a rencontré les BRICS * à Fortaleza, du 14 au 16 juillet 2014. * (Brésil, Russie, Inde, Chine et  Afrique du Sud).

¨L’axe du mal¨ tend à s’étoffer puisqu’il représente déjà près de la moitié de la population mondiale… De Cristina Fernandez à Evo Morales (premier rang) et de José ¨Pepe¨ Mujica à Nicolas Maduro (second rang), l’Amérique Latine a rencontré les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) à Fortaleza (Brésil) du 15 au 16 juillet 2014.

¨On nous en parle depuis si longtemps, de la nécessité d’une ¨nouvelle architecture financière¨. Nous y voilà, enfin !¨ s’est exclamé Nicolas Maduro lors de la rencontre des chefs d’État latino-américains avec ceux du BRICS. ¨Avec notre Banque du Sud et celle du BRICS, nous pouvons enfin nouer des alliances pour nous développer et pour lutter contre la pauvreté, libérés du chantage du FMI, du dollar et des spéculateurs internationaux qui ont fait des dettes extérieures un mécanisme de domination. C’est pourquoi la lutte actuelle de l’Argentine est notre lutte à tous.¨ 

Par Alberto Cova

Caracas, 24 juillet AVN – Le « nouvel ordre mondial« , surgi des Accords de Bretton Woods qui ont établi les règles de l’échange financier global et ont mis en place l’hégémonie du dollar à perpétuité dans les transactions internationales est trop usé pour rester un paradigme de la domination planétaire. Le 22 juillet 1944, il y a exactement 70 ans, s’achevait la réunion dans un hôtel du New Hampshire dans laquelle les Etats-Unis firent prévaloir leurs intérêts devant les délégués de 44 pays et imposèrent la planche à billet illimitée du dollar pour remplacer l’or en tant qu’étalon de la valeur de chaque monnaie dans le monde. C’est là que sont nés le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, deux institutions qui, depuis lors ont fixé les normes de l’impérialisme économique et ont décidé du sort de peuples entiers. Mais la planète a changé pendant ces 7 décennies : le déclin des Etats-Unis et de ses satellites européens semble inévitable alors que le modèle hégémonique né de Bretton Woods est confronté à de nouvelles approches venues d’autres centres de pouvoir et d’alliances toujours plus vigoureuses entre des pays qui s’opposent aux directives élaborées par Washington pour son propre profit.

Alicia Barcena, secrétaire exécutive de la Commission Économique pour l'Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL, organisme de l'ONU)

Alicia Barcena, Secrétaire Exécutive de la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL, organisme de l’ONU)

Pendant que l’empire états-unien lutte encore contre les effets de l’explosion de la bulle spéculative de 2008 et que les pays d’Europe sont pris dans les crises sociales et les dysfonctionnements de leur monnaie unique, un groupe de pays émergents prend l’initiative de la création de deux organismes multilatéraux qui se substitueront aux tout-puissants FMI et BM dans une limite de compétence qui comprend, pour l’instant, la moitié de la population mondiale, 30% du produit intérieur brut global et 23% de la surface de la terre. Le groupe du BRICS (Brésil, Inde, Russie, Chine et Afrique du Sud) a décidé lors de son récent sommet au Brésil de créer une banque de développement (la New Development Bank, NDB) et un fonds de réserve (le Contingency Reserve Arrangement, CRA), qui rempliront les mêmes fonctions que celles pour lesquelles sont été créés le FMI et la BM, c’est à dire, mobiliser des ressources pour financer des projets d’infrastructure et servir de mécanisme préventif face à des épisodes de volatilité financière. Il s’agit de l’accord financier multilatéral le plus important depuis la création des institutions de Bretton Woods, selon Alicia Barcena, la secrétaire exécutive de la Commission Economique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL).

Chacune de ces institutions aura un capital de 100 000 millions de dollars pour ses tâches de financement de projets et de protection monétaire des pays signataires. « Le nombre croissant de crises qui ont été enregistrées au niveau mondial à partir des années 80 dans les pays développés et en développement (4 dans les années 70, 38 dans les années 80 et 74 dans les années 90) démontre que la volatilité et l’instabilité sont des maux endémiques qui se sont renforcés à cause de la globalisation financière croissante et que les pays développés sont aussi vulnérables face aux aléas des marchés financiers et de leurs effets de contagion que les pays en développement« , a dit Barcena en commentant les résultats de la réunion de Fortaleza.

Ainsi, on peut affirmer que l’accord BRICS pour la création d’une banque de développement et d’un fonds de réserve a des dimensions historiques. On peut dire la même chose des méga-contrats signés en mai par la Russie et la Chine pour la fourniture de gaz russe à Pékin pour un montant de 400 000 millions de dollars qui pourra être négocié en Yuans et en Roubles, abandonnant le dollar. Un des accords souscrits entre les géants d’Etat russe et chinois , Gazprom et CNPC, stipule la fourniture de combustible au pays asiatique pendant 30 ans tandis que l’accord entre la Banque de Chine et le VTB, le second groupe bancaire le plus important de Russie, envisage d’effectuer les paiements réciproques dans les devises nationales.

Un vent nouveau porteur d’idées sur le développement soutenable et inclusif souffle sur la scène mondiale, venant du BRICS et d’Amérique Latine, secoue les bases qui soutiennent l’ordre mondial dessiné en 1944 par les Accords de Bretton Woods. Le surgissement du BRICS comme moteur de l’économie globale à cause de ses taux soutenus de croissance élevée, remet en cause l’ordre financier établi depuis la Seconde guerre Mondiale. La nouvelle architecture financière globale d’un monde toujours plus multipolaire, n’aura plus le dollar comme centre de gravité et les institutions surgies des Accords de Bretton Woods n’exerceront plus le rôle de direction qui leur fut assigné et que les intérêts transnationaux se sont approprié.

Le BRICS étend son influence en Amérique Latine.

Le président équatorien Rafael Correa avec les dirigeants du BRICS

Le président équatorien Rafael Correa avec les dirigeants du BRICS et de l’UNASUR

Le 6° sommet des pays du BRICS qui a eu lieu au Brésil du 15 au 16 juillet a été suivi avec intérêt dans le monde entier, aussi bien par les Etats-Unis et d’autres pays riches qui parient sur l’affaiblissement de cette instance que par les nations qui voient dans le BRICS une alternative vers un ordre mondial plus démocratique et équitable.

Dans la réunion des présidents du bloc, on a débattu comme thème central, de « la croissance inclusive: solutions soutenables« , dans le but d’avancer dans le développement de politiques de croissance économique d’un point de vue social. Dans leur déclaration finale, les pays du BRICS ont déclaré qu’ils « continueront à donner un rôle important à la promotion du développement social et à contribuer à la mise en place d’un agenda international dans cette limite, sur la base de leur expérience dans la recherche de solutions aux défis de la pauvreté et des inégalités« . Ils appellent aussi instamment à conclure les négociations internationales sur le changement climatique par un accord légalement obligatoire de l’ONU sur le changement climatique en tenant compte des « responsabilités communes mais différentes et des capacités respectives« .

D’autre part, ils se sont engagés à établir un programme de travail pour conclure les négociations commerciales de la Ronde de Doha afin de construire un système commercial multilatéral ouvert, inclusif, non discriminatoire, transparent et basé sur des normes. Ils ont exprimé leur désaccord et leur sérieuse préoccupation avec le fait que le FMI n’a pas mis en place les réformes décidées en 2010 et ont demandé à la Banque Mondiale des structures de gouvernement plus démocratiques et un « renforcement de sa capacité financière« . Ils ont manifesté, de même, leur préoccupation pour l’impact négatif de l’évasion fiscale,de la fraude et de la planification fiscale transnationale agressive dans l’économie globale. « Les faits se sont chargés de mettre en évidence que le développement économique, la stabilité sociale, la concentration et la collaboration ainsi que la croissance conjointe des pays du BRICS qui représentent 42,6% de la population mondiale, concordent avec les tendances de l’époque marquées par la paix, le développement et la coopération, apportant comme bénéfices une économie mondiale plus équilibrée, une gouvernance globale plus efficace et des relations internationales plus démocratiques« , a déclaré le président de la Chine, Xi Jinping.

Dilma Roussef a dit que les accords signés prouvent la dimension historique de ce forum qui, lors de son 6° Sommet, a gagné en densité politique et en poids financier. « Les pays émergents continuent à être la force motrice de l’expansion globale et devraient continuer à l’être dans l’avenir« , a noté la présidente du Brésil. Le gouvernement d’Afrique du Sud s’est montré satisfait des résultats du 6° Sommet du BRICS et a indiqué que toutes les résolutions et toutes les déclarations adoptées lors du sommet l’ont été après des délibérations et des accords sur une base d’égalité.

Une géopolitique pour le développement.

Après le Sommet du BRICS qui a eu lieu à Fortaleza, les leaders des cinq économies émergentes se sont rendus à Brasilia, où ils ont rencontré les 11 présidents des pays latino-américains regroupés dans l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR). Les 16 élus ont discuté au Palais Itamaraty, siège de la chancellerie du Brésil, sur une feuille de route concernant : « La croissance incluante et solutions soutenables« . Plusieurs des présidents ont abordé le thème de la croissance inclusive, parmi eux la présidente chilienne, Michelle Bachelet, qui a appelé à travailler pour vaincre les inégalités afin d’obtenir un développement inclusif et soutenable. La chef de l’Etat argentine, Cristina Fernandez, a défendu « une réorganisation financière globale qui inclue les besoins de croissance, de production et non de destruction de l’emploi, l’abandon des sociétés qu’ont vécues depuis tant d’années les Américains du Sud. »

Le président Maduro à la plenière de l'Assemblée BRICS-UNASUR

Le président Maduro à la plenière de l’Assemblée BRICS-UNASUR

Le président du Venezuela, Nicolas Maduro, considère cette rencontre entre le BRICS et l’UNASUR comme productive car elle initie une nouvelle géopolitique mondiale pour le développement, la prospérité et la paix des peuples. » « Nous avons proposé aussi une alliance de travail entre la Banque du Sud et la naissante Banque du BRICS qui ont le même but : une nouvelle architecture financière qui bénéficie au développement économique, et de conditions d’équité pour nos pays, en plus de promouvoir l’économie productive, créatrice de travail et de richesses. » Le président Maduro a indiqué que le Venezuela demandera au prochain sommet de l’UNASUR qui aura lieu en août à Montevideo qu’on désigne une commission pour s’occuper du travail en commun avec le BRICS. « Nous avons des processus convergents, nous allons faire tous nos efforts et nous allons mettre toute notre volonté politique pour que le BRICS et l’UNASUR commencent à marcher ensemble à partir de maintenant. » Il est important de souligner que la déclaration finale du 6° Sommet du BRICS met en avant « les processus d’intégration d’Amérique du Sud et en particulier, l’importance de l’UNASUR« . Avec une nouvelle géopolitique mondiale dans laquelle les Etats-Unis ne peuvent soutenir leur hégémonie économique, l’inter-relation UNASUR-BRICS ouvre un éventail de d’opportunités pour le développement de l’Amérique du Sud.

La Chine se rapproche de la CELAC.

Cristina Fernandez et

La présidente argentine Cristina Fernandez et le Président chinos Xi Jinping.

La présence du président chinois Xi Jinping au Brésil a servi à activer le Forum Chine-CELAC, une instance de contact multilatéral créée lors du II° Sommet de la CELAC, tenu en janvier dernier à La Havane (1), dans le but d’approfondir les relations de l’Amérique Latine avec le géant asiatique. A cette rencontre ont participé le président de la République de Chine, Xi Jinping et les élus qui composent le quatuor de la CELAC: celui du Costa Rica, Luis Guillermo Solis, actuellement président de l’organisme; celui de Cuba, Raúl Castro; celui de l’Equateur, Rafael Correa et le premier ministre d’Antigua et Barbuda, Gaston Browne. Y ont participé aussi l aprésidente hôtesse, Dilma Roussef, ses homologues du Venezuela, Nicolas Maduro, du Chili, Michelle Bachelet, d’Uruguay, José Mujica, de Colombie, Juan Manuel Santos, de la Guyana, Donald Ramotar et du Suriname, Désiré Bouterse.

Dans le document final, les présidents de la CELAC signalent qu’ils ont approuvé la création de ce forum en tenant compte de la croissance soutenue des relations politiques, commerciales, dans l’investissement, les sciences et la technologie, la culture, l’éducation et dans d’autres domaines, entre la République Populaire de Chine et les pays d’Amérique Latine et des Caraïbes pendant ces 10 dernières années.

Le président Nicolas Maduro a souligné que cette réunion a ratifié les relations de respect entre « un géant du monde comme la Chine et nous, l’Amérique Latine et les Caraïbes, qui peu à peu, allons faire le chemin pour nous transformer tous ensemble en une région puissante« . Le président vénézuélien a indiqué qu’avant la réunion des chanceliers qui aura lieu en Chine en janvier 2015, « on doit établir des mécanismes pour accéder aux 20 000 millions de dollars de crédit pour le développement d’infrastructures que le président de la Chine a annoncés et aux 5 000 millions de dollars du fonds de Coopération Economique pour des projets de manufacture et de commerce. » La présidente du Brésil, Dilma Roussef, a indiqué que lors du forum Chine-CELAC, des accords en matière d’énergie, de défense, de transports et de technologie, ont été signés.

La tournée latino-américaine de Vladimir Poutine.

L’intention des pays du BRICS de se rapprocher de l’Amérique Latine pour connaître les processus de changement en marche dans la région a été manifestée aussi par la Russie, dont le président, Vladimir Poutine, a fait une tournée en Amérique Latine qui a compris des visites officielles à Cuba, en Argentine et au Brésil. A Cuba, Poutine a rencontré Raúl et Fidel Castro. Et à l’occasion de cette tournée, les entreprises d’Etat russes Rosnef et Zarubezhneft ont signé des accords commerciaux pour l’exploitation pétrolière en haute mer. En Argentine, Cristina Fernandez et Vladimir Poutine ont signé des accords de coopération en matière de communications, d’assistance juridique réciproque en matière pénale et de coopération dans l’utilisation de l’énergie nucléaire pacifique. La présidente Cristina Fernandez a souligné que son gouvernement a « un grand désir d’approfondir ses relations avec la Russie » alors que Poutine a qualifié de « stratégiques » les relations entre les deux pays.

La présidente du Brésil Dilma Roussef et le président russe Vladimir Poutine

La présidente du Brésil Dilma Roussef et le président russe Vladimir Poutine

Au Brésil, Dilma Roussef et Vladimir Poutine ont réaffirmé leur objectif de doubler la valeur du commerce bilatéral pour qu’il atteigne 10 000 millions de dollars par an. Poutine a proposé d’explorer la possibilité de négocier un accord de coopération entre l’Union des Nations Sud-américaines et l’Union Economique Euro-asiatique dont son pays fait partie avec la Biélorussie et le Kazakstan. Dans la capitale brésilienne, Vladimir Poutine a rencontré le président du Venezuela, Nicolas Maduro. Pendant leur rencontre, Poutine a souligné le rôle du leader de la Révolution Bolivarienne, Hugo Chavez, dans la construction de cette relation stratégique entre le Venezuela et la Russie et a approuvé une nouvelle ligne de crédit. Le président russe a rappelé son amitié avec le commandant Chavez et a manifesté son affection pour le peuple vénézuélien et le gouvernement que dirige Nicolas Maduro.

Xi Jinping à Caracas.

Après sa visite au Brésil, le président chinois Xi Jinping s’est envolé pour Caracas pour rencontrer son homologue vénézuélien Nicolas Maduro et discuter de projets d’investissement, principalement dans le domaine pétrolier. Nicolas Maduro et Xi Jinping ont participé à la clôture de la XIII° Commission Mixte de Haut Niveau Venezuela-Chine, mise en place dans le but de contrôler les avancées des projets bilatéraux. Cette instance est organisée en 5 sous-commissions: énergétique et minière, économico-commerciale, scientifique, technologique et aérospatiale, culturelle et éducative, agricole. Les deux présidents ont signé 16 des 32 accords bilatéraux signés en matière d’énergie, d’infrastructures, de finances, de technologie et d’aliments. La création d’une entreprise mixte qui se chargera de produire des produits chimiques pour l’agriculture et des fertilisants a été décidée. Des alliances ont été souscrites pour la production de ciment et la construction de nouvelles unités d’habitation dans le pays.

Un des satellites vénézuéliens lancés en 2012 à la suite d'un accord avec la Chine.

Un des satellites vénézuéliens lancés en 2012 à la suite des accords avec la Chine.

De même, a été décidée la création d’un nouveau satellite qui s’ajoutera aux 2 satellites, Simon Bolivar et Miranda, fabriqués et mis en orbite grâce à la coopération sino-vénézuélienne. Un autre des accords concerne le renouvellement d’une ligne de crédit de 4.000 millions de dollars qui iront au fonds Conjoint Chine-Venezuela, un mécanisme créé pour financer des projets d’infrastructures, de logements, de transport et de commerce.

Depuis 2001, date de création de la Commission Mixte de Haut Niveau Venezuela-Chine, 480 accords ont été souscrits, qui ont permis de réaliser 143 projets dans différents domaines d’association stratégique, projets qui permettent un développement partagé entre les deux pays. Le président Maduro a souligné que la Chine « ne fait pas peser une dette sur le pays, il s’agit d’un financement et pour cela, on fournit du pétrole. C’est une formule vertueuse qui permet un financement et ne crée pas de dettes lourdes comme cela arrivait du temps de la Quatrième République, en ces temps de pillage de la patrie. » « Nous injectons une nouvelle vitalité dans cette association stratégique complète Chine-Venezuela« , a déclaré le président chinois Xi Jinping lors d’une réunion avec le président de l’Assemblée Nationale, Diosdado Cabello.

Bref, l’Histoire prend un nouveau tournant.

Note : 

(1) Sur le IIème Sommet de la CELAC, voir https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/01/iieme-sommet-de-la-celac-a-la-havane-retour-en-force-de-lequilibre-du-monde-de-bolivar-et-de-marti/

Traduction Françoise Lopez

Source : http://www.avn.info.ve/contenido/brics-unasur-y-celac-dibujan-nuevo-mapa-multicéntrico-y-pluripolar

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Nicolas Maduro reprend l’initiative. Retour de la paix… et du Carnaval.

A la fin de janvier 2014 s’est produit un fait inédit : des leaders de l’opposition et le gouvernement ont commencé à plancher ensemble sur la sécurité citoyenne, à la suite de l’appel de Nicolas Maduro à construire un “agenda commun”. Ce dialogue fut interrompu par la tentative de coup d’État d’une extrême droite qui refuse le choix de la majorité des électeurs (1).

Ce 1er mars, tandis que ces groupes violents, bien qu’encouragés par les mensonges des médias internationaux, se désagrègent, la firme privée de sondages International Consulting Services indique que 80,9% des vénézuéliens appuient l’initiative du président Maduro de reprendre le dialogue national pour la pacification du pays.

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International Consulting ServiceDans cette enquête (2) réalisée les 27 et 28 février dans 900 foyers des principales villes du pays avec une marge d’erreur de 3%, 85,4 % des persones interrogées se disent en désaccord avec la poursuite des manifestations et 91,3% en faveur du respect strict de la Constitution.

Le 27 février des représentants des mouvements sociaux, politiques et religieux, des intellectuels et des leaders de l’opposition ont répondu positivement à l’invitation de Maduro à reprendre les travaux à Caracas (photo). Seule la “Plate-forme de l’Unité Démocratique” (MUD, droite) a refusé d’y participer. Ce que 72 % des vénézuéliens sondés par ICS considèrent comme une mauvaise décision.

image_previewUn refus également critiqué par la présidente argentine Cristina Fernandez qui a recommandé le 1 mars à l’opposition vénézuélienne ”d’attendre les prochaines élections pour tenter sa chance dans les urnes, sans mettre en péril la démocratie, ou de faire usage en 2016 du référendum révocatoire, le Vénézuéla est le seul pays du monde, en tout cas de la région, où existe le droit de demander la révocation d’un président à mi-mandat”.  “Croyez-moi, a t-elle ajouté, il serait fatal pour toute la région, pour cette intégration latino-américaine dans laquelle nous avons tant avancé en résolvant tant de problèmes sans intervention externe, de permettre que des vents extérieurs détruisent un pays frère, c’est pourquoi indépendamment des idées, nous devons défendre la démocratie et condamner la tentative de coup d’État contre la République Bolivarienne”. (3)

Dilma RousseffLa Présidente du Brésil Dilma Roussef s’est exprimée dans le même sens il y a quelques jours lors d’une conférence à Bruxelles au sortir d’une réunion avec l’UE, appelant à “défendre la démocratie vénézuélienne, que nous devons considérer depuis ses nombreuses avancées sociales”, rappelant comme son homologue argentine que “le Venezuela  a organisé 19 scrutins électoraux en 14 ans”.

Camila Vallejo : « le mouvement de certains étudiants vénézuéliens n’avait rien à voir avec le nôtre »

Camila VallejoPour la chilienne Camila Vallejo, ex-dirigeante du mouvement étudiant, récemment élue députée, “au Chili, tout(e) étudiant(e), personne ou travailleur(se) qui veut s’informer à travers les médias voit une guerre civile, comme si on violait les droits humains au Venezuela. Il y a une Alliance entre la droite, les États-Unis et les grands médias pour montrer quelque chose qui n’est pas réel. Le mouvement de certains étudiants vénézuéliens n’a rien à voir avec le nôtre. Nous, nous avons lutté pour tenter d’obtenir une éducation publique et gratuite comme celle qui est déjà garantie au Venezuela. Il y a un processus bolivarien que nous devons défendre parce qu’il a démontré qu’en Amérique Latine il est possible que le peuple soit propriétaire des ressources naturelles et puisse vivre et croître en conditions d’égalité et jouir de droits sociaux qui lui étaient refusés jusqu’ici. Il est d’autant plus important de le défendre dans ce contexte de déstabilisation politique qui ne bénéficie qu’à des intérêts égoîstes et à des grands groupes économiques. L’opposition est légitime, nécessaire et fait partie de toute démocratie. Mais il faut respecter les échéances électorales et le processus démocratique. Nous appuyons le dialogue de paix organisé par le président Maduro pour protéger ce processus et empêcher toute tentative de coup d’État.

Le gouvernement bolivarien compte désormais sur le soutien de l’ensemble de ses pairs latino-américains (UNASUR, ALBA, MERCOSUR et de 120 gouvernements du Mouvement des Pays Non-Alignés).  Comme l’écrit le politologue argentin Juan Manuel Karg (4), “le gouvernement bolivarien semble reprendre fortement l’initiative. Le large consensus sur la nécessité de pacifier la conjoncture politique du pays montre un antagonisme clair avec le cycle de protestations de rue menées contre le gouvernement ces deux dernières semaines.”

La violence qui était au départ confinée à 19 municipalités sur 335, c-à-d à celles où prédominent les classes aisées ou le paramilitarisme colombien, puis à 15, puis à 6, a dû refluer faute de base sociale. La grande majorité des vénézuéliens, qu’indiffère « la violence d’une poignée de fils à papa » est descendue dans la rue… pour fêter le Carnaval.

Concert public de salsa, Caracas, 1 mars 2014.

Concert public de salsa, Caracas, 1 mars 2014.

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BhvLg0xCYAEQh5gBhqCgPPIMAAuxDB.jpg largeBhvQTgbCYAEgNxNOn s’attend à un mouvement d’environ 17 millions de personnes  à l’intérieur du  territoire. Tous les billets d’avion (en interne et pour l’étranger) ont été vendus. Alors que l’extrême droite avait affirmé  manifester “contre la vie chère” – une thèse reprise par les médias du monde entier – ce boom s’explique par la hausse des salaires, la baisse du chômage (5) et les subventions au tourisme populaire. Malgré la guerre économique et l’inflation, un nombre croissant de citoyens peut jouir de vacances. Une ambiance très “Front populaire”  – lorsque les premiers congés payés en France (1936) virent les familles de travailleurs débarquer sur la Côte d’Azur, au grand dam de la bourgeoisie.

T. D., Caracas, le 2 mars 2014.

Notes :

(1)  Voir l’article de Maurice Lemoine https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/20/strategie-de-la-tension-au-venezuela-par-maurice-lemoine/

(2)  http://www.avn.info.ve/contenido/ics-809-venezolanos-apoya-conferencia-paz

(3)  Lire http://www.telesurtv.net/articulos/2014/03/01/cristina-fernandez-ratifica-apoyo-a-democracia-de-venezuela-3857.html

(4) http://www.telesurtv.net/articulos/2014/02/28/camila-vallejo-201chay-una-alianza-entre-la-derecha-internacional-y-el-gobierno-de-ee.uu201d-994.html

(5)  Lire “Nicolas Maduro retoma la iniciativa” de Juan Manuel Karg, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=181465

(6)  Voir https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/01/22/venezuela-laugmentation-du-salaire-et-la-baisse-du-chomage-continuent/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/02/nicolas-maduro-reprend-linitiative-retour-de-la-paix-et-du-carnaval/

Que se passe-t-il au Venezuela ? Les notes de voyage de « Radio Mochila » (Argentine)

Après un séjour sur les terres de Bolívar, que nous estimions à deux mois et qui finalement en a pris cinq, nous nous permettons respectueusement, et sincèrement, de livrer quelques notes parmi tout ce que cette belle expérience nous a donné à penser.

Depuis quelques années dans l’inconscient collectif, dans les conversations de café et, surtout, dans les médias, le mot « Venezuela » circule comme un paradigme nouveau. Beaucoup parlent du Venezuela, pour le meilleur comme pour le pire, surtout pour le pire dans les médias internationaux. Tous racontent, tous savent. Ou disent savoir. Nous posons la question : combien d’entre eux connaissent-ils, ne serait-ce qu’un peu, le Venezuela?

Communication populaire et radios communautaires

 Dans l’effervescence politique qu’on vit chaque jour dans la République Bolivarienne, et surtout avec les passions et les haines que génère un président comme Hugo Chávez Frías, il était logique de voir surgir ces dernières années de nombreuses radios communautaires, populaires, alternatives. Sauf qu’ici, à la différence d’autres pays d’Amérique Latine, le gouvernement appuie fortement ces processus populaires. Non seulement en leur transférant des équipements de la plus récente technologie (nous en sommes les témoins) mais aussi en organisant des formations et en contribuant, par exemple, à la rémunération des opérateurs techniques.
Un incrédule dira que dans ce cas l’État et le gouvernement en profitent sûrement pour « faire descendre leur ligne politique » ou pour décider de ce qui se diffuse ou non. Existe-t-il une machine d’État capable de contrôler tout ce que transmettent tant de médias populaires légalisés au Venezuela ? Certains peuvent penser que oui. Pour nous, et sur la base de ce que nous avons vécu, ce n’est pas le cas. Et même si c’était le cas, où donc les groupes éternellement oubliés par les grands médias, auraient-ils le plus de possibilités de s’exprimer ?
 Il est illogique de penser que l’État qui a octroyé le plus de permis et d’appuis aux médias  alternatifs et communautaires, le fasse par pur intérêt gouvernemental. Il est plus illogique encore de penser, ou de répéter comme des perroquets, qu’il y a censure.
Dans plusieurs des radios que nous avons visitées, il est vrai que la majorité appuie le processus de changement en cours dans le pays, par conviction. Cela n’en fait pas des médias « dépendants » du gouvernement ou liés à des partis. Dans ces radios, la dimension culturelle,  communautaire, sociale de la communication est ce qui domine.
 La majorité de ces radios sont nées à partir de 2002. Après le coup d’État d’avril. Ce n’est pas un détail, sachant que ce fut essentiellement un coup d’État médiatique, comme l’ont avoué les grands médias télévisés eux-mêmes. Vous ne nous croyez pas ? Alors ne manquez pas de regarder le documentaire : “La révolution ne sera pas transmise:
Il est bon de dire également qu’il reste beaucoup de choses à faire, et il en restera toujours, dans la construction de médias populaires.Mais nous croyons que le Venezuela offre plus de champs et de possibilités pour ce faire que d’autres pays du Cône Sud.

Censure et liberté d’expression

 Ça fait mal d’entendre qu’au Venezuela il n’y a pas de liberté d’expression ou qu’il y a censure. Non seulement pour ce que nous avons dit des radios communautaires. Ça fait mal d’entendre ce type de discours dans un pays comme le Venezuela où une députée est capable de se lever en plein Congrès pour crier au président de la nation : « voleur ». Et ce n’est pas qu’elle l’accuse d’être corrompu ou d’avoir empoché un pourboire, non. Elle lui dit « voleur » parce que, pour elle, réquisitionner des logements vides, « c’est voler ». Existe-t-il dans l’Histoire de l’Amérique Latine le cas de quelqu’un qui ait crié « voleur » à un dictateur et qui soit resté en vie ou ne soit pas allé en prison? Hé bien, cette députée vénézuélienne jouit pleinement de sa liberté, continue à dire ce qui lui plaît, prépare sa candidate comme future présidente du Venezuela. Étrange dictature… comme dirait le maître Galeano.
 Pendant tous ces mois nous avons zappé de chaîne en chaîne. Nous avons vu par exemple une des grandes chaînes du Venezuela accuser le président de mentir sur sa maladie. Le jour suivant, la télé annonçait qu’il était en train de mourir, qu’il ne lui restait que quelques heures à vivre. Le jour d’après, ce fut autre chose. Diffamation, insultes, jamais la moindre preuve, tout est fait pour travailler l’inconscient d’une société.
 Et quelle rage de voir l’utilisation, surtout à l’extérieur du Venezuela, du cas de RCTV, comme exemple du manque de liberté d’expression (1) ! Une chaîne de télévision qui fut une pièce centrale de coup d’État médiatique et qui en pleine résistance populaire pour exiger le retour de Chávez et de la démocratie, diffusait des dessins animés. Cette chaîne n’a pas été fermée par Chávez. Sa concession de vingt ans sur une fréquence du spectre radio-électrique arrivant à expiration, l’État a estimé avoir assez de raisons pour ne pas la renouveler.
Si une personne se fait passer pour un médecin, opère des personnes et les tue, et qu’on décide qu’il ne travaillera plus dans cet hôpital, qui s’opposera à ce qu’on ne lui renouvelle pas son contrat ? Plus d’un demandera sans doute qu’on l’emprisonne.
 Maintenant, si à un groupe privé qui se dit « moyen de communication », l’État décide de ne pas renouveler la concession parce qu’en réalité il a empêché les gens de s’informer, leur a menti, a participé à la destruction de la démocratie en organisant un coup d’État après avoir monté  un climat de violence qui a fini par produire des morts… là oui, certains s’horrifient et crient à la censure. Ils parlent de manque de liberté d’expression et pleurent pour RCTV, mais n’ont pas un mot pour les radios communautaires, qui ne sont pas nécessairement « chavistes » comme c’est le cas de la radio Fé y Alegría (jésuites progressistes, NdT) et qui durant les 48 heures qu’a duré le gouvernement de facto de Carmona, a été menacée. Ses travailleurs ont exposé leur vies pour informer les vénézuéliens sur ce qui se passait et que les grands médias occultaient. Lisez « Coup de radio » de José Ignacio López Vigil.
 Même s’il est vrai qu’il y a beaucoup de choses que nous ne partageons pas comme par exsemple la façon de gérer les médias publics, il est également vrai qu’au Venezuela on peut se plaindre de beaucoup de choses mais pas de ne pas avoir la liberté de se plaindre.
Démocratie participative
 Depuis quelques années est mis en oeuvre dans la République Bolivarienne le modèle des “conseils communaux”. A la base, ce sont des groupes de voisins et de voisines qui s’organisent, décident de ce qui manque dans leurs communautés ou leurs quartiers et présentent leurs projets au gouvernement national. Ceux-ci  une fois approuvés, l’État transfère directement les ressources aux habitants. Ce sont eux qui, à travers le conseil communal, réalisent, construisent alors le projet original, à travers une coopérative locale par exemple. On évite ainsi les éternels renards qui dans les gouvernements régionaux ou dans les mairies, sont à l’affût de commissions, ou le fait que les travaux ne soient jamais exécutés sauf au moment des élections.
Il y a des conseils communaux qui ont réussi beaucoup de choses. Nous en avons observé deux, très loin de Caracas, l’un à la frontière de la Colombie, l’autre au somment d’une montagne. Tous deux, par le biais de l’organisation populaire ont réussi notamment à installer des « infocentros » (centres de connexion à internet, publics et gratuits), dotés de la technologie la plus récente, avec software libre et internet par satellite (ce qui est extrêmement coûteux).

« Polarisation totale de la société »

On dit qu’au Venezuela il existe une polarisation totale, et c’est bien le moins. De tous les pays du cône Sud c’est le seul où sont réellement abordées des questions de fond, où nous avons senti que sont vraiment touchés les intérêts du capital national et transnational. Si elle ne générait pas de polarisation, cette avancée ne serait sans doute pas très authentique. Par ailleurs, lorsqu’on vivait la situation inverse, quand c’étaient les ressources de l’État et des vénézuéliens ordinaires qui étaient affectés, dans quels médias entendait-on dire que l’on attentait à l’État de Droit ?

La plupart des médias mènent une campagne systématique et continue. Chávez est le grand coupable de tout, même de la pluie. Comme si dans les 200 années antérieures, la pauvreté, l’exclusion, la corruption et tout ce dont on accuse aujourd’hui le gouvernement, n’avaient jamais existé. Bien sûr qu’il faut continuer à exiger les solutions aux nombreux problèmes qui subsistent, mais sans mensonges.

Et puis, quel est le problème, si la « polarisation » apporte la discussion de modèles, le débat d’idées ? La pluralité des regards, la confrontation de projets ne sont-elles pas au coeur de la démocratie ? De quoi a-t-on peur ? De la confrontation ? Et quand ce fut l’inverse ? Quand tout était « calme », « tranquille » parce qu’il ne restait à beaucoup de vénézuéliens que le droit de se résigner en silence ?

Solidarité

Il semble que le Venezuela soit un des seuls pays qui s’intéresse vraiment à l’intégrité et à l’intégration du continent latino-américain. On peut le mesurer dans la création de la chaîne Telesur mais aussi dans de très nombreux projets que ce pays non seulement défend mais finance.

Nous ne disons pas que les peuples ne portent pas ces liens de fraternité et de solidarité – nous avons pu vérifier que si, ils existent vraiment – mais on peut observer aujourd’hui la même attitude de la part de plusieurs gouvernements. Le Venezuela ne représente pas seulement une autre manière de comprendre le monde d’aujourd’hui : il a aussi la force et l’envie nécessaires pour assumer ce que cela signifie. C’est vrai que c’est le pays le plus riche de la région. Et dans cette phase du capitalisme, la logique voudrait qu’il se ferme et cherche son avantage à tout prix, comme le fait l’Allemagne dans l’Union Européene, écrasant au maximum les autres pays pour éviter de plonger dans la crise qui frappe l’Europe. Mais c’est en partant d’une vision sociale que le Venezuela fait primer la solidarité avec les pays frères. Cela va plus loin qu’un gouvernement. Ce sentiment solidaire envers les autres pays nous l’avons ressenti de la part de nombreux citoyens vénézuéliens.

Les yeux du monde

Ne nous étonnons pas si, pour toutes ces raisons et parce que ce pays abrite la plus grande réserve de pétrole du monde jadis sous contrôle états-unien, le monde tourne les yeux ce dimanche vers le Venezuela. Le pays où dans les dix dernières années du gouvernement de Chávez on a voté plus que dans les vingt années antérieures. Où tout est supendu à un fil pour que le continent continue d’avancer sans autre miroir que le plus proche, libéré du besoin de traverser l’océan pour chercher des remèdes à nos problèmes.

Peut-être qu’on parle autant du Venezuela parce que comme nous l’a dit un jour un ami vénézuélien, ses citoyens ont appris « qu’ils avaient beaucoup de droits mais qu’ils n’avaient jamais été respectés », et parce que quoi qu’il arrive “la majorité des vénézuéliens ne seront plus jamais idiots”.

 

Notes :

(1) Sur cette campagne de désinformation à propos de RCTV (entre autres), voir le dossier très complet d’ACRIMED : http://www.acrimed.org/rubrique179.html

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Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

Le dimanche au Venezuela, les pêcheurs votent aussi.

«C’était pas dans le catalogue !». Surprise de touristes occidentaux qui espéraient oublier le boulot sans rien voir de la révolution au Venezuela, jouissant du soleil, des palmiers et d’autres plaisirs apolitiques, lorsque surgit entre les planches de surf une caravane de pêcheurs artisanaux. Cette image parle bien de cette campagne présidentielle et, surtout, de ceux qui s’apprêtent à voter.

Caravane de pêcheurs appuyant la candidature de Hugo Chavez, Venezuela, août 2012.

Le Venezuela fut en effet le premier pays à interdire, en 2009, la pêche industrielle et à octroyer aux pêcheurs artisanaux des crédits pour monter des coopératives, ainsi que le droit à la sécurité sociale. Des milliers de travailleurs jusqu’ici exploités sur des bateaux-usines, jouissent à présent d’une retraite, même s’ils n’ont pas cotisé et même si leur patron les employait illégalement. Cette loi a permis le repeuplement des fonds marins par une flore et une faune en voie d’extinction. Ici l’écologie n’est pas un hobby de plus ou une correction du libre marché mais une base structurante du socialisme du 21ème siècle.

Déjà, en 2007, s’opposant à l’introduction des OGM et à la substitution de cultures vivrières par celles destinées à l’éthanol, Hugo Chavez déclarait son refus d’“enlever le maïs aux gens, à la chaîne alimentaire, pour remplir les automobiles”.

Dans un quartier populaire d’Antimano (Caracas). L' »unité de production agricole » Fernando Carlos Clavijo  » est une des 19.000 coopératives développées par le gouvernement et les communautés organisées en vue de construire une souveraineté alimentaire sous contrôle des habitants. Crédit : Venezuelanalysis.com

Aujourd’hui, son programme prévoit de poursuivre le développement de l’agro-écologie et de l’agriculture urbaine, la réforme agraire et la protection des réserves d’eau, de la biodiversité, des lacs, mers et forêts, de continuer à s’opposer sur les plans régional et international à toute forme de commercialisation de la nature et à défendre l’équilibre climatique (tel que défini dans le Pacte de Kyoto) ; de démanteler les schémas du charbon sur le marché international qui légitiment le droit de polluer, ou encore de concrétiser un plan national contre le rejet de gaz (effet de serre) et la transformation des industries concernées (1).

Ces nouvelles relations entre être humain et nature sont absentes du programme du candidat de la droite, Henrique Capriles Radonski, qui promet de rétablir la pêche industrielle pour  « recréer l’emploi perdu» et de « rétablir la compétitivité des entreprises ». La fuite, grâce à des dissidents de l’opposition, des documents du «vrai programme» de Capriles a provoqué ces derniers jours la défection de plusieurs personnalités de la droite (comme les ex-gouverneurs De Lima, Cermeño ou le député Ojeda). Ceux-ci dénoncent à présent «le danger que ferait courir Capriles au Venezuela en nous ramenant à un libre marché pur et dur», ainsi que l’intolérance de son noyau vis-à-vis des autres courants de l’opposition.

La loi de la pêche n’est qu’un exemple d’une révolution générale qui motive les appels à voter pour Chavez depuis le Venezuela et depuis l’Amérique Latine. Ils sont signés par la coordination des mouvements sociaux de l’ALBA, les mouvements écologistes, des collectifs féministes, gay et de la diversité sexuelle, des travailleurs de la culture (photo), des groupes de populaires de rap, de hip-hop ou de rock, des coordinations indigènes (comme en Bolivie) et afrodescendantes, les mouvements de paysans sans terre (p. ex. du Brésil), d’éducation populaire (comme le Frente Dario Santillan ou Pañuleos en Rebeldia d’Argentine), les collectifs défenseurs de l’usage du software libre, des mouvements étudiants (Chili, etc..), ou encore des syndicats nationaux comme la puissante CUT brésilienne .

Coordination nationale de travailleurs de la culture manifestant leur appui à la candidature de Hugo Chavez, Venezuela, septembre 2012.

Pour construire le « socialisme bolivarien » le gouvernement écoute souvent les revendications de ces mouvements (2), par exemple en instaurant le software libre dans toute l’administration publique, en légalisant des centaines de radios et de télévisions associatives, en légiférant pour faire avancer la condition de la femme et pour sanctionner toute forme de discrimination. Il a aussi, par exemple, rompu avec l’École des Amériques (école des bourreaux qui ont sévi dans les dictatures latino-américaines), sorti de l’impunité les cas de tortures et de disparitions de nombreux vénézuéliens dans les années 50 à 80, ou encore créé au terme d’un vaste débat citoyen une loi du travail très avancée (3).

Le candidat Chávez veut aller plus loin. Son programme propose de structurer un État communal basé sur la démocratie participative (on compte déjà 40.000 conseils communaux au Venezuela, approfondissant un modèle que les altermondialistes découvrirent à Porto Alegre (Brésil), où les citoyens élaboraient eux-mêmes le budget municipal) et de réaliser ce qu’il appelle « l’éco-socialisme » : l’écologie non comme « accompagnement » mais comme négation et dépassement du capitalisme (4).

Thierry Deronne, Caracas, le 4 octobre 2012.

Notes: 

(1)  – Un lac sauvé, un village agro-écologique en construction : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/03/23/un-lac-sauve-un-village-agro-ecologique-en-construction-lecologie-en-mouvement-au-venezuela/

– Le Venezuela à contre-courant sur le maïs : :https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/02/15/le-venezuela-a-contre-courant-le-mais-pour-lalimentation-pas-comme-combustible/

(2) – Lorena Freitez militante de la culture alternative: Chavez est un politique de type nouveau, il valorise les savoirs populaires : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/07/17/lorena-freitez-militante-de-la-culture-urbaine-alternative-au-venezuela-chavez-est-un-politique-de-type-nouveau-il-valorise-les-savoirs-populaires/

(3) – La nouvelle loi du travail au Venezuela, un pas de plus vers la vraie vie : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/

(4) – C’est aussi pour cela que des campagnes ciblent régulièrement les mouvements écologistes : il y a quelques semaines les grands médias et les réseaux sociaux diffusèrent l’information sur « le massacre d’une communauté indigène Yanomami par des chercheurs d’or au Venezuela ». La source, l’ONG britannique Survival, critiqua aussitôt l’inaction du gouvernement vénézuélien… avant de se rétracter discrètement quelques jours plus tard, reconnaissant qu’ « en fait, aucun massacre n’a eu lieu » tout en répétant que le gouvernement vénézuélien « devrait être honteux » (shameful) de cette situation.

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Annexes en images.

1. Quelques uns des messages de solidarité des mouvements sociaux latino-américains.

Ce reportage de Telesur: http://multimedia.telesurtv.net/media/telesur.video.web/telesur-web/#!es/video/liderazgo-de-chavez-debe-ser-defendido-movimientos-alba/ débute par un message vidéo de la « Sole », une habitante d’une commune chilienne qui vit au pied du chantier abandonné d’un immense hôpital public : celui que le Président Salvador Allende voulait offrir aux pauvres du Chili et d’Amérique Latine. Sole rappelle que quarante ans après le coup d’État de Pinochet, l’éducation et la santé coûtent de plus en plus cher au Chili. Elle appelle à voter pour celui qui, au Venezuela, a réalisé le rêve d’Allende :  la gratuité de l’université et de la santé.  Ensuite, l’argentin Manuel Bertoldi du Frente Popular Darío Santillán et la brésilienne Messilene Gorete du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre, expriment le soutien de la coordination continentale des mouvements de l’ALBA à la révolution bolivarienne face à la dictature des transnationales médiatiques qui veulent interférer avec les élections du 7 octobre, en générant des scènes de violence pour les imputer au « dictateur » Chavez.

Manifestation de soutien depuis le Chili.

Manifestation de soutien au Brésil.

Manifestation de soutien en Argentine.

Manifestation de soutien en Bolivie.

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2. Des images que vous ne verrez pas dans vos médias : le meeting de clôture de campagne de Hugo Chavez à Caracas, le 4 octobre 2012.

Cierre de campaña del presidente Hugo Chávez. FOTO: AVN

Cierre de campaña del presidente Hugo Chávez. FOTO: AVN

URL de cet article :  https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/05/au-venezuela-les-pecheurs-votent-aussi-le-dimanche/

Le Venezuela et l’Amérique du Sud : la fin de deux cents ans de solitude.

Ce  31 juillet 2012, à Brasilia, lors du sommet extraordinaire du Marché Commun du Sud (MERCOSUR), la présidente argentine Cristina Fernández, a salué l’adhésion du Venezuela : « les gouvernements du Venezuela, de l’Uruguay, du Brésil et de l’Argentine représentent la force sociale et historique de leurs peuples qui se rassemblent au bout de 200 ans d’Histoire pour signifier enfin que la solitude a pris fin, que nous nous sommes retrouvés. Ne croyez pas qu’il s’agit d’une bataille d’idées politiques ou économiques, non, c’est une bataille culturelle. Pendant longtemps nos sociétés, même nos chefs d’entreprise, ont été bombardés par le discours selon lequel les paradigmes étaient autres, les modèles étaient autres. Cette bataille ne peut se mener en termes individuels parce que nous faisons partie de projets collectifs, nous sommes nés collectivement à la politique. Nous ne sommes pas des projets individuels, derrière nous il y a les partis, les mouvements sociaux et politiques nourris d’une longue histoire. »

Brasilia, 31 juillet 2012. En marge du sommet du Mercosur, l’Argentine et le Venezuela ont signé d’importants accords liant leurs compagnies pétrolières publiques.

Lors de son arrivée à Brasilia le président Chavez était attendu par les délégués de nombreux mouvements sociaux et partis de gauche venus de tout le Brésil. Parmi eux les représentants de la CUT, principal syndicat du Brésil et le Mouvement des Sans Terre (www.mst.org.br), dont le coordinateur national, Joao Pedro Stedile, explique la mobilisation : « l’Amérique Latine vit une conjoncture positive pour le monde du travail en général, parce que nous sommes sortis de l’hégémonie totale des États-Unis et du néolibéralisme, avec l’élection de gouvernements progressistes dans tout le continent. L’avenir se joue dans la bataille entre trois projets : le premier est la reprise de l’offensive des États-Unis qui veulent recoloniser la région et la transformer en simple fournisseur de matières premières et d’énergie en vue de maximiser le profit de leurs entreprises qui opèrent ici. Le deuxième projet défend une intégration continentale sans les États-Unis mais qui reste dans le cadre des intérêts des entreprises capitalistes. Et il y a un troisième projet que nous appelons l’ALBA (Alternative Bolivarienne pour l’Amérique) qui vise à construire une intégration politique, économique et culturelle à partir de l’alliance entre gouvernements progressistes et organisations populaires. Ces trois projets s’affrontent tous les jours dans tous les espaces et à chaque élection présidentielle, on trouve des candidats des trois projets.»

Pour éclairer l’honnête citoyen(ne) sur ce sommet historique du MERCOSUR et sur ses développements à court et à long terme (l’événement ayant été comme d’habitude occulté par les médias français), nous publions le point de vue d’un spécialiste des stratégies économiques publiques : Luciano Wexell Severo. Économiste brésilien formé à l’Université Pontifícia Católica de São Paulo (PUC/SP), Severo est titulaire d’un Master et doctorant d’Économie Politique Internationale (PEPI) de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), chercheur de l’Institut de recherche Économique Appliquée (IPEA) au Brésil et professeur invité de l’Université Fédérale de l’Intégration Latino-Américaine (UNILA). Entre 2004 et 2005, Luciano Wexell Severo fut consultant de la Banque du Commerce Extérieur du Venezuela (Bancoex), puis, de 2005 a 2007, conseiller du Ministère des Industries Basiques de Minerai du Venezuela (Mibam). Entre 2008 et 2012, il a exercé les fonctions de Directeur Exécutif de La Chambre de Commerce et d’Industrie Brésil-Venezuela à Rio de Janeiro.

Hugo Chavez, Dilma Roussef, Pepe Mujica et Cristina Fernandez lors du sommet extraordinaire du MERCOSUR scellant l’adhésion du Venezuela, le 31 juillet 2012, à Brasilia. Roussef a annoncé la création d’un fonds spécial destiné à réduire les asymétries entre économies des membres du Marché Commun du Sud.

Les développements de l’entrée du Venezuela dans le marché Commun du Sud (Mercosur)

Par Luciano Wexell Severo

De manière générale, c’est aux alentours de 2003 que s’est opérée une inflexion dans l’orientation politique des gouvernements d’Amérique du Sud. Les mesures principales furent liées à la déconstruction des asymétries régionales, à une insertion internationale plus souveraine et au renforcement de la participation des mouvements sociaux.

C’est cette année-là que le gouvernement brésilien annonça le Programme de Substitution Compétitive des Importations (PSCI). Quelques mois plus tard fut annoncée la création du Fonds de Convergence Structurelle du MERCOSUR (FOCEM). Les Accords de Complémentarité Économique entre les pays membres du MERCOSUR et de la Communauté Andine des Nations (CAN) s’intensifièrent, permettant le surgissement de la Comunauté Sud-Américaine des Nations (CASA), créée lors du IIIème sommet des Présidents Sud-Américains à Cuzco, en 2004. Ultérieurement, lors du Ier Sommet Énergétique Sud-Américain dans l’île de Margarita, au Venezuela, en 2007, cette institution fut rebaptisée Union des Nations Sud-Américaines  (UNASUR). Celle-ci naquit  avec l’objectif d’être un organisme ample, capable de promouvoir l’intégration non seulement du commerce, mais aussi de l’infrastructure, des finances, de la communication, des transports, de la matrice énergétique, du système éducatif, de la santé, des stratégies scientifiques et technologiques, avec pour  membres la totalité des pays du sous-continent.

Parmi les principales conquêtes de l’UNASUR citons la création des Conseils de Défense Sud-Américain, Energétique de l’Amérique du Sud et de l’Infrastructure et de la Planification, en plus du projet de la Nouvelle Architecture Financière Internationale (NAFR) qui a permis le rapprochement entre Banques Centrales, la Constitution de la Banque du Sud et qui s’est accompagnée d’efforts pour former un marché régional de titres publics. En outre, en 2010, lors de la Réunion des Chefs d’État de l’UNASUR à Buenos Aires, les présidents ont annoncé la création de la Communauté des États Latino-Américains et des Caraïbes (CELAC). La naissance de cette institution fut scellée en 2011 à Caracas, coïncidant avec la commémoration du Bicentenaire de la Déclaration de l’Indépendance vénézuélienne.

Pendant de nombreuses années l’Amérique Latine n’a pas conçu de projet propre, mais la dernière décennie, avec l’ascension de gouvernements progressistes, développementistes, populaires ou intégrationnistes, a rendu la situation favorable à la construction d’une dynamique intégratrice, basée sur la coopération, la solidarité, la complémentarité, le développement économique et la déconstruction  des asymétries. Malgré les avancées importantes de l’UNASUR et les nouvelles initiatives qu’elle rend possibles, il reste fondamental d’affirmer le rôle du MERCOSUR como projet d’union régionale et, principalement, comme stratégie de développement des pays sud-américains. Plus que l’aspect purement commercial, il doit incarner une proposition commune de développement. Sur ce point un des éléments les plus siginficatifs est l’entrée du Venezuela dans le MERCOSUR ce 31 juillet 2012.

Avec l’adhésion de ce pays des Caraïbes, le PIB du MERCOSUR totalise en effet près de  3,2 trillions de US$, soit les 75% du total de l’Amérique du Sud. La population des pays membres augmente à 272 millions, soit 70% du total régional. Le bloc devient un des producteurs mondiaux les plus importants d’énergie, d’aliments et de produits manufacturés. Le Venezuela possède d’autres avantages comparatifs, liés à ses immenses réserves de minerai, d’eau potable et de biodiversité, qui lui assurent un rôle croissant dans le scénario mondial. En outre le pays bénéficie d’une position  géographique spéciale, relativement beaucoup plus ouverte aux flux internationaux du commerce de l’Hémisphère Nord.

A la suite de la crise mondiale et de la chute des prix du pétrole, l’économie vénézuélienne a achevé 2010 avec le quatrième plus grand PIB d’Amérique du Sud, derrière le Brésil, l’Argentine et la Colombie. En 2009, il avait accumulé le deuxième PIB le plus grand, dépassé seulement par le Brésil. La population vénézuélienne, physiquement et culturellement très proche de celle du Brésil, frôle les 29 millions d’habitants sur un territoire de 916 mille km2. Le pays est traversé par la Cordillère des Andes, le Delta de l’Orénoque, la Forêt Amazonienne, à la frontière de la région nord du Brésil.

Selon le rapport annuel de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), diffusé en juillet 2011, le Venezuela possédait, à la fin de 2010, une réserve certifiée de plus de 250 milliards de barils, dépassant l’Arabie Saudite. Les réserves vénézuéliennes ont triplé dans les cinq dernières années et ont atteint près de 20% du total mondial. Le résultat est lié aux récentes découvertes de la Frange Pétrolifère de l’Orénoque. Depuis 2010, les entreprises multinationales ont également découvert d’immenses champs de gaz dans la frange gazifère de la Côte Caraïbe du Venezuela. Le rapport Statistique de l’Énergie 2011 de la British Petroleum, signale que le pays détient la huitième plus grande réserve de gaz de la planète. Ces récentes découvertes renforcent l’idée de constituer une Organisation des Pays Exportateurs de Gaz (OPEG) et fortifient les articulations pour la construction du Gazoduc du Sud qui connectera le sous-continent du Venezuela jusqu’à l’Argentine.

Dans le nord du Venezuela, les plus grandes concentrations de minerai sont celles de nickel, charbon, zinc, argent, cuivre, chrome, plomb et silices. Au sud, les gisements se localisent dans la région stratégique de La Guyane, zone industrielle où se trouvent les entreprises basiques de la Corporation Vénézuélienne de la Guyane (CVG). Cette région, traversée par les fleuves Orénoque et Caroní, possède près de 600 kilomètres de frontière avec le Brésil. Autour de l’axe qui relie les villes de Puerto Ordaz à Santa Elena de Uairén se concentrent principalment les réserves de bauxite, de minerai de fer, de diamant, d’or, de baryte, de caolin et de manganèse. Selon le Ministère des Industries Basiques et Minières du Venezuela (MIBAM), il existe aussi des gisements, bien que peu qualifiés et en quantité indéfinie, de minerais tels que le graphite, le titane, le cobalt, le platine, le tungstène, le mercure, la dolomite, la magnésite, l’étain, et la fluorite, le mica, le vanadium, la bentonite, la cianyte, le bismuth, la colombite et l’asbeste, entre autres. Il y a une ample marge pour les activités des entreprises sud-américaines dans ce pays, tant dans l’exploitation que dans le traitement de ces matières premières.

“Semer le pétrole” et économie productive

L’activité pétrolière du Venezuela a commencé durant la deuxième décennie du siècle dernier dans la région du Lac de Maracaibo, État du Zulia. Depuis lors le pétrole s’est transformé en moteur principal de l’économie du pays ainsi que des transformations politiques et sociales. Selon l’économiste et poète vénézuélien Orlando Araujo (2006, p. 24), le boom de l’économie pétrolière vers la troisième décennie du 20ème siècle a coincidé, entre deux guerres mondiales, avec la crise internationale la plus violente qui a secoué le système capitaliste au cours du 20ème siècle; et sur le plan national, avec la faiblesse séculaire de l’économie agricole héritée du XIXème siècle. Le pétrole est apparu ainsi comme une irruption brutale et providentielle, comme le coup de baguette magique heureux, comme un cadeau divin, manne jaillie des entrailles de la terre pour une tribu sur le point de mourir de faim et à l’aube d’un désastre économique mondial.

Dans la répartition des exportations du Venezuela, le pétrole est passé de 0,9% en 1908 à 76,6% en 1928. Les exportations de café ont chuté de 72,3% à 13,7%, et celles du cacao de 10,1% à 4,4%. En 1948, les ventes de pétrole et de ses produits dérivés avaient déjà atteint le niveau actuel , impressionnant, de 95,9% de toute l’exportation vénézuélienne. L’accès croissant aux pétrodollars et la facilité permanente de l’importation découragea le développement d’autres activités productives internes, comme l’activité minière de l’or, du fer et de l’agriculture. Les ventes de café et de cacao continuèrent de baisser jusqu’à atteindre 2,0% et 1,4% du total respectivement. Entre 1928 et 1970, durant plus de quatre décennies, le pays occupa la position de plus grand exportateur mondial de pétrole.

En plus de marquer une division des eaux dans l’histoire vénézuélienne, la dynamique pétrolière a engendré  une des principales caractéristiques de l’économie du pays – la surévaluation de la monnaie nationale, le Bolívar. Au long des décennies ce phénomène a fouetté les importations tout en freinant les exportations, décourageant le développement des activités productives internes. Cette situation historique explique la relative fragilité de l’industrie et de l’agriculture du Venezuela. En analysant la politique économique vénézuélienne, on note que le plus grand défi historique, qui a échoué de manière répétée, a été de consacrer efficacement les ressources du pétrole dans un processus de diversification productive. Cette politique fut baptisée “Semer le pétrole” (1).

Actuellement, plus de 95% des exportations vénézuéliennes se concentrent sous le code  27 de la Nomenclature Commune du MERCOSUR  (NCM), qui inclut des minerais combustibles, des huiles minérales et les produits de leur distillation, des matières bétumineuses et des cires minérales. Près de 80% des ventes vont vers les États-Unis, la Chine, l’Inde, Singapour, l’Équateur, l’Espagne, la Hollande et quelques îles des Caraïbes. Le Brésil, pour sa part, représente moins d’1% des exportations vénézuéliennes de pétrole.

Pour un pays pétrolier qui veut avancer sur la voie du développement économique, le contrôle du taux de change a été crucial. Après la fuite des capitaux qui a suivi le coup d’État de 2002 et le sabotage des gérants de PDVSA (Entreprise du Pétrole du Venezuela), le Venezuela adopta à la fin de la même année le change fixe, établissant le taux de 1600 Bs. par dollar. Un an plus tard, le taux passa à 1920 Bs./dollar et en 2005  à 2150 Bs/dollar. En 2007, avec l’élimination de trois zéros du Bolívar, le taux officiel fut fixé à 2,15 Bs. A travers la Commission de l’Administration des Devises (CADIVI), le gouvernement a augmenté le contrôle sur le dollar, privilégiant les importations de “produits prioritaires” comme les aliments, les biens de capitaux, technologie, revenus familiaux, transactions diplomatiques et dépenses gouvernementales.

Les produits considérés comme non prioritaires ne bénéficient pas de l’accès garanti aux dollars de CADIVI, et sont importés souvent à travers d’autres mécanismes et avec des taxes qui atteignaient 8,5 Bolivars par dollar. Même de cette manière les données du Ministère du Commerce démontrent que le commerce binational a augmenté de 430% entre 2003 et 2010. Jusqu’à aujourd’hui plus de 60% des exportations brésiliennes vers le Venezuela sont des “produits prioritaires”.

Durant la crise internationale de 2009, le Venezuela a ressenti la forte chute des prix du pétrole. Après deux ans sans modification de taux, le gouvernement annonça la création de deux taux: l’un à. 2,60 Bs. pour l’importation de “produits prioritaires” et l’autre de 4,30 Bs. pour les autres achats. D’un côté la mesure a eu pour effet de contenir l’inflation, de l’autre elle a augmenté la quantité de ressources pour le gouvernement : chaque pétrodollar pour l’usage du gouvernement fut converti à 4,30 Bolivars, multipliant l’effet positif sur les budgets publics. En 2010, ce double taux de change fut éliminé au profit d’um taux unique de 4,30 Bolivars. Le succès de ces initiatives dépendra de plus en plus de l’efficacité de mesures complémentaires  comme l’élargissement du crédit, l’augmentation du salaire réel, la stimulation de la production nationale et l’efficacité de CADIVI.

Dans cet effort de “semer le pétrole” au  Venezuela, les principaux mécanismes utilisés pour surmonter l’économie rentière et pour promouvoir la diversification économique furent (entre autres) :

1) Le retour de l’entreprise PDVSA sous contrôle de l’État. Depuis sa création en 1976 l’entreprise a fonctionné comme un État dans l’État. Cette première mesure a rendu possible en grande partie l’application des autres mesures ;

2) Le contrôle du change, des capitaux et des prix, qui se sont révélés efficaces pour freiner la détérioration de la monnaie nationale et la fuite des capitaux, que ce soit à travers la spéculation internationale sur le bolivar, des revenus de profits à l’extérieur ou d’importations superflues;

3) La nationalisation, à travers le paiement d’indemnisations, d’entreprises stratégiques dans les secteurs des communications, de l’électricité, de l’alimentation et de la construction, ainsi que d’institutions financières;

et 4) La réforme de la Loi de La Banque Centrale du Venezuela, qui a établi un plafond annuel pour les réserves internationales; les valeurs qui dépassent ce plafond doivent être transférés au Fonds de Développement National, le FONDEN, dont l’objectif est de financer des secteurs comme les industries lourdes, les industries de transformation, l’agriculture, la pétrochimie, le gaz, l’infrastructure, les transports et le logement, entre autres. Depuis sa création en 2005, ont été versés au FONDEN, rien que par la compagnie nationale du pétrole PDVSA, près de 21,8 billions de dollars (Chávez, 2009, p.23).

Ces dernières années ont vu de grands progrès dans le processus d’intégration binationale Venezuela/Brésil. Accords noués entre des organismes vénézuéliens et brésiliens comme La Caisse Economique Fédérale (CEF), l’Entreprise Brésilienne de Recherche Agricole (EMBRAPA), l’Agence Brésilienne de Développement Industriel (ABDI), l’Association Brésilienne d’Industrie des Machines et Équipements (ABIMAQ), la Superintendance de la Zone Franche de Manaos (SUFRAMA), l’Institut Nacional de Métrologie, Qualité et Technologie (INMETRO), l’Institut du Coeur (INCOR), entre autres.

En 2010, les présidents Lula et Chávez annoncèrent leur intention de créer des liens de coopération entre l’Institut de recherche Économique Appliquée (IPEA) et des institutions vénézuéliennes. Le ministre Samuel Pinheiro Guimarães, alors responsable du Secrétariat des Affaires Stratégiques (SAE), structure à laquelle l’IPEA était subordonné, a eu un rôle important dans cet accord. L’Institut inaugura son premier bureau de représentation à l’extérieur avec un siège au Ministère de l’Énergie et du Pétrole du Venezuela (MENPET) et à Petróleos de Venezuela (PDVSA). Actuellement des techniciens et des spécialistes brésiliens contribuent à la planification territoriale du développement des régions de la Frange Pétrolifère de l’Orénoque, zone certifiée comme la plus riche en pétrole du monde, et de la Zone Gazifère de l’État de Sucre.

Bien que la région du nord brésilien possède un des plus hauts indices de croissance économique et démographique du Brésil, elle n’est que faiblement intégrée au reste du Brésil. De part et d’autre de la frontière se concentrent les états dotés des plus bas indices de Développement Humains (IDH) des deux pays. L’Amazonie étant une pièce-clef dans le processus d’intégration de l’Amérique du Sud, il convient de considérer les possibilités d’amplifier les travaux autour de l’axe Amazone-Orénoque. Cette région possède les plus grandes réserves pétrolières du monde, et autour de cet axe se trouvent aussi les entreprises basiques et les principaux gisements de bauxite, minerai de fer, or et diamants du Venezuela. Les dernières années ont été marquées par de grandes avancées dans l’infrastructure énergétique (connexion du Barrage de Guri avec les lignes d’Eletronorte) et de communications (fibre optique de Caracas à Boa Vista et Manaus). Par cette zone passerait le méga-projet de Gazoduc du Sud, oeuvre fondamentale pour garantir la souveraineté énergétique sud-américaine. Actuellement le Groupe Frontalier Binational travaille à l’articulation des chaînes productives (Pôle Industriel de Manaos et Zone Franche de Puerto Ordáz, au Venezuela), à l’augmentation des échanges commerciaux entre les deux régions et au renforcement de l’infrastructure qui va de Manaos et Boa Vista (Brésil) jusqu’à Puerto Ordaz et Ciudad Bolívar, en passant par Pacaraima et Santa Elena de Uairén (Venezuela). Il est clair que c’est surtout à travers le nord du Brésil que le Venezuela entrera dans le Mercosur.

Ces dernières années les gouvernements du Brésil et du Venezuela, ainsi que les administrations de Roraima et de l’État vénézuélien de Bolívar, ont pris des initiatives pour dynamiser les relations commerciales, intensifier les flux d’investissements et promouvoir l’intégration productive du nord brésilien avec le sud vénézuélien. Il y a de grands potentiels en particulier dans les secteurs de la métallo-mécanique, de  l’agroindustrie, la pétrochinie, l’automobile et l’industrie pharmaceutique. En novembre 2010 et en août 2011, le Ministère des Relations Extérieures (MRE), le Ministère du Développement, de l’Industrie et du Commerce Extérieur (MDIC) et l’IPEA, entre autres organismes brésiliens et vénézuéliens, ont réalisé à Manaos et à Caracas respectivement, des séminaires pour débattre de l’intégration des régions du Nord du Brésil et du Sud du Venezuela.

Les relations entre le Brésil et le Venezuela ont atteint une phase particulière et un niveau très élevé qui ouvre d’innombrables perspectives, devenues plus favorables avec l’entrée du Venezuela dans le Mercosur. Peu de pays comptent autant d’importantes agences brésiliennes établies dans leurs capitales et dans les villes principales. En plus des progrès d’une vaste alliance du secteur public, s’intensifie l’agenda des projets engageant des entreprises privées brésiliennes au Venezuela telles qu’Odebrecht, OAS, Camargo Corrêa, Andrade Gutierrez, Queiroz Galvão, Braskem, AMBEV, Gerdau, Alcicla, Petrobras et Eletrobras, entre autres.

Les exportations brésiliennes vers le Venezuela étaient restées à un niveau relativement bas dans les années 80 jusqu’en 2003. Mais la forte croissance de l’économie vénézuélienne et la décision politique de traiter le Brésil comme un partenaire commercial préférentiel ont dopé les ventes brésiliennes vers le Venezuela. En 2003, les exportations du Brésil ont atteint 600 millions de dollars US. En 2008 déjà, ce montant avait été multiplié par neuf, dépassant 5,2 billions de dollars US. En 2009, même avec la diminution des exportations due à la crise internationale, les ventes brésiliennes au Venezuela ont atteint 3,6 billions de dollars, soit cinq fois plus qu’en 2003. En 2010, elles furent de 3,8 billions de dollars.

En 2003, les exportations brésiliennes vers le Venezuela représentèrent seulement 0,8% des ventes brésiliennes dans le monde. Em août 2010, ce pourcentage fut de 1,5%. En 2009, le Brésil était déjà le deuxième plus grand exportateur d’automobiles et de pièces détachées vers le Venezuela, le troisième plus grand exportateur d’électro-électroniques, d’aliments et de machines et d’équipements et le sixième de produits pharmaceutiques. Il existe, malgré tout, une grande asymétrie dans ces relations commerciales, avec un fort excédent en faveur du Brésil.

Comprenant que l’avancée du processus d’intégration sud-américaine dépend de la déconstruction des asymétries entre les pays et de la complémentarité conséquente des chaînes productives régionales, la chancellerie brésilienne a contribué depuis 2003 à affronter ce scénario défavorable. Cette année-là le gouvernement brésilien a adopté le Programme de Substitution Compétitive d’Importations (PSCI) (2). Ce plan avait pour objectif d’impulser le commerce entre le Brésil et les autres pays sud-américains, em susbstituant, chaque fois que c’était possible et sur base de prix compétitifs, les importations brésiliennes depuis des marchés tiers par des importations provenant de voisins du sud.

En outre dans les dernières années sont néees ou ont pris un nouvel essor les structures tournées vers l’intégration qui prennent en compte les grandes asymétries. Dans ce cadre sont nés l’UNASUR, le Fonds de Convergence Structurelle (FOCEM) et, plus récemment, la Banque du Sud. Dans les années futures l’expansion du réseau d’infrastructures vénézuéliennes permettra au pays caraïbe de développer des liens forts avec le reste de l’Amérique du Sud. On sait que le futur ne dépend pas que des oeuvres humaines. Mais il existe des preuves suffisantes pour affirmer que la planification rationnelle et l’intervention humaine peuvent changer le destin dans l’espace et dans le temps. Il incombe aux penseurs d’aujourd’hui de contribuer à la construction du Mercosur de demain, car il n’y a plus de doutes quant à l’importance fondamentale de l’entrée du Venezuela dans le bloc régional.

(1) L’expression fut lancée par l’intellectuel vénézuélien Arturo Uslar Pietri, em  1936. L’idée était de “convertir la richesse transitoire du pétrole en richesse permanente de la nation”. Pour l’avocat vénézuélien Ramón Crazut (2006), il s’agit d’une “politique orientée à consacrer le gros des ressources obtenues à travers l’exploitation des hydrocarbures à des investissements vraiment productifs qui contribuent à la diversification de la production et des exportations,et nous rendent indépendants de la relative monoproduction et monoexportation d’hydrocarbures, situation qui confère à notre économie une haute vulnérabilité, vu le caractère épuisable de cette ressource extractive et ses continuelles fluctuations de prix”.

(2) Samuel Pinheiro Guimarães (2008) affirme que “la compréhension brésilienne de la necessité de récupération et renforcement industriels de ses voisins nous a menés à la négociation du Mécanisme d’Adaptation Compétitive avec l’Argentine, aux efforts de construction des chaînes productives régionales et à l’exécution du PSCI. L’objectif de celui-ci était de contribuer à la réduction des extrêmes et chroniques déficits commerciaux bilatéraux, quasi tous favorables au Brésil”.

Traduction du portugais : Thierry Deronne

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