Au Venezuela, la souveraineté commence par les semences

L’un des enjeux les plus importants de la Révolution Bolivarienne est la construction d’un modèle de production agricole qui garantisse la sécurité et la souveraineté alimentaires, aujourd’hui plus que jamais menacées, et qui offre une alternative au système capitaliste de l’agro-industrie, destructrice et prédatrice. Il s’agit d’un programme ambitieux, qui repose sur un grand nombre d’expériences déjà réalisées dans ce sens dans tout le pays. C’est maintenant au tour de l’Etat de jouer, en instaurant des politiques publiques qui permettront de multiplier ces expériences sur le long terme, de les renforcer et d’en étendre le champ d’application.

POUR UNE AGRICULTURE DIVERSIFIEE ET « ZÉRO DEVISES »

« La possibilité de construire un modèle alimentaire différent, diversifié et souverain fait partie d’une agriculture « zéro devises ». Le Venezuela reste fortement dépendant de l’importation de tous les éléments constituant la chaine de production de l’agro-industrie : depuis les semences jusqu’aux intrants et aux technologies. Il s’agit d’une chaine de production industrialisée des aliments autour de laquelle s’organise le « bachaqueo » : c’est le nom populaire donné au pillage des produits subventionnés au Venezuela pour les revendre à prix majoré (dans le pays lui-même mais aussi et surtout en Colombie ou dans d’autres pays voisins à économie strictement néo-libérale) et à la spéculation, alors même que ces systèmes de production agro-industriels ont depuis toujours bénéficié d’aides et de subventions de la part de l’Etat.

L’agrobusiness s’est développé au Venezuela grâce à  l’appropriation de la rente pétrolière et des biens publics par une poignée de familles ; si nous voulons construire un autre modèle, nous devons modifier tous les éléments de la chaine, des semences à la consommation », nous explique Ana Felicien, membre de la campagne « Venezuela libre de transgéniques » et de l’organisation « Semences du peuple« .

Des efforts ont été faits dans le sens d’un tel changement tant par des institutions que par le peuple organisé. La Loi des Semences (2015), fruit de trois années de débats populaires constituants, en a été l’un des résultats les plus importants. Une vision agro-écologique s’en dégage, valorisant la semence indigène, afro-descendante, paysanne et locale. Anti-transgénique, anti-brevet et anti-privatisation, la Loi des Semences respecte la législature constitutionnelle selon laquelle le génome d’êtres vivants ne peut pas être privatisé et l’importation, la production et le semis de graines transgéniques dans le pays doit être interdite.

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Ana Felicien, membre de la campagne « Venezuela libre de transgéniques » et de l’organisation « Semences du peuple« 

Actuellement, nous dit Ana Felicien, « de gros efforts sont faits par le peuple mobilisé pour produire et améliorer diverses variétés de semences autochtones, permettant de retrouver la diversité de notre patrimoine génétique et de diminuer notre dépendance aux importations. C’est déjà le cas pour les semences de maïs, de pommes de terre et de quelques autres variétés de légumes ».

AMELIORER NOS PROPRES SEMENCES POUR AMELIORER LA PRODUCTION

« Pour améliorer la production alimentaire, il faut commencer par les semences. Le soutien apporté par l’Etat dans cette optique existe mais doit être plus fort et plus efficace. La dépendance aux semences, outre le fait qu’elle limite la production, va à l’encontre de la politique voulue », affirme l’agriculteur Pablo Characo, producteur de maïs appartenant à la communauté de Guanape (Etat d’Anzoategui) et membre d’un réseau national de producteurs de semences. « Notre communauté travaille à la production et à l’amélioration des semences –en particulier celles de maïs- depuis dix ans et a obtenu de très bons résultats. Nous avons commencé à produire nos propres semences pour plusieurs raisons, mais avant tout par nécessité : les semences que nous nous procurions sur le marché n’étaient pas de bonne qualité et n’arrivaient que lorsque la saison des pluies était terminée. Nous étions aussi affectés d’un point de vue économique, car pour la majorité d’entre nous il est difficile d’acheter des semences importées en raison de leur coût élevé. Le simple fait qu’une semence vienne de l’extérieur peut lui faire perdre, à son arrivée dans le pays, toute garantie d’un bon rendement en raison du changement de climat et d’autres facteurs », nous explique Characo.

Le processus d’amélioration de la semence de maïs créole autochtone (comme l’ont nommée ses producteurs) a apporté de nombreux avantages à la communauté de Guanape. « Nous nous sommes rendus compte que la semence que nous produisions nous-mêmes était de meilleure qualité que celle vendue sur le marché. Tout d’abord parce que n’étant pas obligés de l’acheter, nous avons pu en baisser les coûts de production, ce qui nous a apporté des bénéfices et nous a permis d’améliorer nos conditions de vie ». Mais en dehors du point de vue économique, nous avons aussi pris en considération d’autres aspects pour améliorer nos semences : les conditions climatiques, sociales, politiques et culturelles. Par exemple, les pluies sont insuffisantes à Guanape, nous avons donc adapté nos semences à ce type de climat: elles n’ont pas besoin d’une trop grande quantité d’eau et résistent à la sécheresse. Par ailleurs, à part l’agriculture, nous faisons aussi de l’élevage (ovins, porcs, vaches, volailles) et nos semences, riches en protéines et à forte concentration d’amidon, servent d’aliment pour notre bétail. Nous avons pu vérifier que grâce à cette alimentation, les animaux prennent plus de poids et produisent plus de lait. Le maïs que produisent nos semences pèse plus lourd et est donc plus avantageux à vendre », selon lui.

« La semence que nous avons améliorée ne nécessite pas non plus un tas d’engrais chimiques pour produire, car nous avons adopté une approche agro-écologique : nous utilisons un humus de lombrics et de matière organique comme fertilisants, ainsi que des « contrôleurs biologiques » contre les maladies. Nous avons utilisé un seul produit agro-chimique à petite échelle pour les mauvaises herbes, mais nous cherchons à l’éviter afin de produire des aliments totalement naturels, de préserver la qualité de nos sols et le milieu ambiant. Car nous savons bien que les produits agro-chimiques utilisés en agriculture contaminent les cours d’eau et par conséquent affectent aussi notre qualité de vie », affirme Pablo Characo, qui rappelle que cette semaine, ils apporteront leur appui à d’autres communautés de Guasdualito (Etat d’Apure).

SAUVER LA DIVERSITE ET NOS SAVOIR-FAIRE 

A l’autre bout du pays, dans des communautés du plateau andin, on œuvre aussi à la sauvegarde de légumes autochtones, comme les pommes de terre natives, la cuiba, la ruba, entre autres. « Notre objectif est de sauver aussi bien la diversité des semences de légumes d’origine andine que les savoir-faire liés à leur emploi », explique Liccia Romero, professeure à l’Université des Andes (ULA)  et à l’Université Polytechnique Régionale « Kleiber Ramirez », et membre d’une petite équipe d’investigation qui depuis 18 ans travaille avec une communauté de l’État de Mérida, celle de Gavidia. « La production de pommes de terre de commerce est très dépendante de l’achat de semences qui doivent être renouvelées périodiquement pour échapper à la dégénérescence de la semence-tubercule. Cependant, les communautés paysannes utilisent une série de savoir-faire et un matériau qui rendent possible un refroidissement de longue durée de cette semence et ne connaissent donc par cette dépendance. Par conséquent, aussi bien le matériau -les semences dans toute leur diversité- que les compétences représentent des éléments-clés pour repenser un nouveau modèle productif ne dépendant pas du schéma commercial, de la certification des semences et de coûts de production élevés. Cette option doit être valorisée par nos politiques publiques, qui jusqu’à présent restent trop attachées à la certification.

« La semence paysanne doit être reconnue dans toute sa diversité et toute sa potentialité », soutient Liccia Romero, « la grande diversité de semences que possèdent ces communautés permettent d’obtenir de nombreux produits et  permet différents procédés de récolte, y compris leur conservation sur le long terme, (d’où l’appellation « pommes de terre annuelle »), fondamentale pour la souveraineté et la sécurité alimentaires. De plus, il s’agit de tubercules qui permettent d’adopter facilement un mode de production agroécologique et durable : ils ne nécessitent pas l’usage de produits agro-chimiques, que ce soit pour la conservation de la semence ou pour obtenir une bonne récolte. Ce sont des semences qui ont été sélectionnées pour leur capacité de résistance soit à des maladies dues aux nuisibles, soit à des conditions naturelles défavorables. Elles sont tout-à-fait adaptées au le contexte d’incertitude climatique que nous connaissons actuellement.

Pour l’instant, nous avons notre propre technique de semis à l’intérieur de l’espace communautaire de Gavidia. Au début nous étions 3 familles, maintenant nous sommes 25 à posséder et à reproduire nos propres semences. En-dehors de Gavidia, 17 autres agriculteurs en ont reçu et les multiplient. Mais cela représente un espace restreint, la plupart des familles continuant à dépendre des semences du commerce qui nécessitent beaucoup d’intrants chimiques, une fertilisation intense et de grandes quantités d’eau pour leur irrigation, donc d’une agriculture assez coûteuse », commente Romero.

« Pour que ces expériences puissent s’étendre, il leur faut l’appui d’une politique publique comprenant des programmes spécifiques allant dans ce sens ». L’Etat doit reconnaître la semence paysanne dans toute sa diversité et ses potentialités, en mettant en place des politiques d’incitation à cette forme d’agriculture. « Des organismes de financement comme FONDAS (1) par exemple pourraient lancer des programmes spécifiques pour répandre l’usage de cette catégorie de semences à l’aide de financements et de transferts de savoir-faire. Ce dont ces cultures ont un besoin essentiel, c’est d’une fertilisation organique, d’un sol bien aéré et d’un mode d’exploitation particulier, facilement transmissible. Notre équipe organise fréquemment des ateliers pour enseigner ces pratiques à de nouvelles familles d’agriculteurs qui les apprennent rapidement et les mettent en pratique. Mais notre champ rayon d’action est limité car nous sommes une petite équipe ».

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Une politique publique mise en place dans cette perspective devrait renforcer et accélérer les processus d’investigation, selon Liccia Romero : « L’une des difficultés que nous rencontrons, par exemple, est de trouver le procédé permettant de cultiver cette variété de pomme de terre à plus basse altitude, car jusqu’à présent elle n’a été produite qu’à Gavidia, qui est un plateau de haute altitude ».

Ces politiques publiques devaient aussi développer un marché plus étendu pour l’écoulement de variétés de pommes de terre native dont la culture ne satisfait pour le moment que l’autoconsommation locale : « elles ne sont pas produites en plus grandes quantités car leur commercialisation reste difficile, la plupart des gens ne les connaissant pas et étant habituée à consommer la pomme de terre de commerce. Cependant, les producteurs de cette sorte de pomme de terre préfèrent eux-mêmes acheter la pomme de terre native pour leur consommation personnelle : elle est plus goûteuse et plus naturelle. Ils ne consomment souvent pas les pommes de terre qu’ils cultivent, sachant très bien qu’ils utilisent de grosses quantités de produits agro-chimiques pour leur production », dit Liccia Romero. « Les autres tubercules d’origine andine, comme la cuiba et la ruba sont moins connues mais présentent un grand potentiel de culture agroécologique ainsi qu’une grande diversité de produits dérivés possibles. Ce sont nos propres produits qui contribuent à notre identité andine et vénézuélienne », conclut-elle.

Note

(1) Fond pour le Développement Agricole Socialiste : organisme public rattaché au Ministère du Pouvoir Populaire pour une Agriculture productive et des Terres. Lancé en 2009 par le biais d’une activité de production et d’octroi de crédits aux petites et moyennes unités de production afin d’améliorer la qualité de vie des communautés paysannes.

Source : http://www.albatv.org/La-soberania-comienza-por-las.html

Traduction : Frédérique Buhl

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Nouveau triomphe chaviste aux élections municipales du Venezuela

Plus de 300 mairies gagnées sur les 335 à pourvoir, un poste de gouverneur repris à la droite dans l’État pétrolier stratégique du Zulia. L’importante victoire du chavisme aux élections du 10 décembre 2017 confirme – comme lors des votes de juillet et d’octobre – l’abîme entre l’image martelée par les médias d’une « dictature » et une démocratie qui bat des records en matière d’élections. Ce scrutin est le 24ème en 18 ans de révolution. Le Conseil des Experts Electoraux d’Amérique Latine (CEELA) (1) a rappelé par la voix de son président Nicanor Moscoso que les partis de droite comme de gauche ont déclaré être satisfaits du déroulement des 9 audits préalables aux élections : « Ce processus d’audit est inédit et unique dans la région. Il permet que toutes les étapes du processus, tout ce qui est programmé et tout ce qui fait partie du processus soit contrôlé par des techniciens et par les membres des différents partis politiques délégués devant le Centre National Électoral. (..) Le lundi 11 décembre, au lendemain du scrutin, le CEELA a donné lecture de son rapport final: « Le processus de vérification citoyenne s’est déroulé en toute normalité et avec succès. On a pu constater que « le nombre de bulletins de votes en papier introduits dans les urnes et le nombre de votes électroniques enregistrés par les machines, coïncident à 100%“. (2)

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Le Conseil des Experts Électoraux Latino-Américains (CEELA), a observé le déroulement du scrutin.
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Avec 66,17 % des suffrages la nouvelle mairesse de Caracas, Erika Farias, a été propulsée par l’électorat des grands quartiers populaires et dépasse même le score de son prédécesseur chaviste Jorge Rodriguez. Son programme vise à mettre en place dans la capitale un « grand réseau de pouvoir communal ». La droite conserve les mairies du Caracas « chic » : Chacao, Baruta, El Hatillo, ou celle de San Cristobal, à la frontière colombienne.

Plus de 5 mille candidats s’affrontaient dans ces élections. Le Grand Pôle Patriotique (coalition chaviste) ayant présenté des candidatures uniques, la grande majorité des candidats étaient d’opposition. La participation a atteint 47,32%, soit 9.139.564 électeurs (davantage qu’aux présidentielles chiliennes), un chiffre considérable d’autant que le scrutin était organisé en pleine guerre économique, avec chantage aux prix des produits de base de la part du secteur privé et blocus financier occidental, et que les secteurs radicaux de l’opposition avaient appelé à le boycotter. Ce scrutin a aussi valeur de symbole régional: au même moment, au Honduras, la population voit son droit au suffrage présidentiel réprimé dans le sang, sous la pression des Etats-Unis et d’une oligarchie économique et militaire, sans que les médias occidentaux s’en émeuvent outre mesure. (3)

On pourrait donner une importance moindre à l’élection municipale qu’à celle des députés à la Constituante en juillet ou à celle des gouverneurs en octobre. En réalité elle renforce la politique de dialogue et de sortie de crise « par le haut » prônée par le gouvernement bolivarien. L’intensité de la déstabilisation meurtrière entre avril et juillet, dont le montage inversé avait servi aux médias à faire croire à une répression du « régime », n’a fait que galvaniser le rejet de la violence par la majorité des vénézuéliens. Les sondages confirment leur préférence pour un dialogue politique auquel plusieurs partis de droite ont finalement accepté de se plier. Le président Maduro a annoncé une réunion nationale le 16 décembre avec les 335 maires élus et les 23 gouverneurs pour mettre en place « un seul plan de services publics ». Le président Evo Morales l’a félicité: « chaque élection au Venezuela met en échec les plans d’interventions de  l’Empire ». Prochain rendez-vous dans quelques mois, en 2018, pour les présidentielles.

Thierry Deronne, Caracas, le 11 décembre 2017.

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Notes:

(1) « Fort de cinquante observateurs, dont vingt ex-présidents, vice-présidents et magistrats d’organismes électoraux dans leurs pays respectifs, le CEELA a accompagné et observé plus de trois cents scrutins, partout sur le continent (sauf aux Etats-Unis !). Son porte-parole, le colombien Guillermo Reyes peut difficilement être considéré comme un redoutable gauchiste : il a été président du CNE colombien – pays où la droite monopolise le pouvoir depuis la nuit des temps ». (Maurice Lemoine, « Insoumission vénézuélienne »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/10/25/insoumission-venezuelienne-par-maurice-lemoine-memoire-des-luttes/)

(2) Voir http://albaciudad.org/2017/12/ceela-ratifico-confiabilidad-y-transparencia-de-municipales-de-este-domingo/

(3) Maurice Lemoine, « Au Honduras, le coup d’État permanent« , http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat

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Venezuela: pourquoi il faut un épouvantail à l’Occident.

Maurice Lemoine au Honduras avec Giorgio Trucchi

Maurice Lemoine (à droite) et Giorgio Trucchi (à gauche) au Honduras en 2013 pour couvrir la résistance populaire au coup d’État mené par l’oligarchie contre le président Zelaya. Face à la probable victoire électorale de l’opposition, l’oligarchie économique et militaire sur orbite étatsunienne vient de reéditer le coup d’État en décembre 2017, avec la même complaisance ou indifférence des médias occidentaux. Journaliste et ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, Lemoine couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, «Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et récemment  “Les enfants cachés du général Pinochet” (Editions Don Quichotte, en librairie depuis le 2 avril 2015). Lire l’interview à ce sujet : http://wp.me/p2ahp2-1PD (note de Venezuelainfos)

LavaRevue02-redkitten-TRK012cover01-350x490EVA DERONT, Revue Lava, 2 décembre 2017

Entre inflation, perturbation de l’approvisionnement en biens de première nécessité et barricades, le Venezuela est devenu l’épouvantail agité en Europe pour effrayer tous ceux qui pourraient être tentés par une remise en cause du système capitaliste. Jusqu’en juillet 2017, l’opposition vénézuélienne de droite et d’extrême droite a profité des pénuries et de la dégradation de la situation économique pour déclencher une nouvelle vague de violences et tenter de renverser le gouvernement de Nicolás Maduro. Sans complaisance avec les erreurs du gouvernement, Maurice Lemoine, ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique, fait partie des rares journalistes de terrain qui cherchent à donner une vision factuelle des évènements, en replaçant le sabotage économique au centre de l’analyse de la situation politique. Un aperçu de l’ampleur de la tâche et des obstacles auxquels peut se confronter tout gouvernement authentiquement de gauche…

Éva Deront. Entre avril et juillet 2017, le Venezuela a été le théâtre d’affrontements et de violences de la part de militants de droite et d’extrême-droite (attaque à l’hélicoptère contre la cour suprême, jeunes afro-descendants brûlés vif, barricades, attaques contre la Garde nationale). Comment caractériser l’extrême droite vénézuélienne par rapport aux groupes que l’on connaît en Europe ?

Mais il y a aussi une droite dure et une extrême droite. Ce qui les caractérise ? Leur objectif clairement affiché : renverser par n’importe quel moyen, y compris la violence, le chef de l’État. En France, nous avons eu deux périodes de cohabitation : Balladur avec Mitterrand et Jospin avec Chirac. La première chose qu’ont faite ces Premiers ministres en arrivant à l’Assemblée nationale n’a pas été de dire : « On se donne six mois pour renverser le Président. » À 75 %, les manifestants d’opposition au Venezuela ne sont pas des fascistes. Ils appartiennent à une classe moyenne – classe moyenne « haute » et classe moyenne « basse » – qui, majoritairement, par son mode de vie, s’identifie à la bourgeoisie et aspire à rejoindre cette « élite »1. Une partie de leurs homologues seraient dans la rue, ici aussi, si Mélenchon en France ou le PTB en Belgique arrivaient au pouvoir et commençaient à prendre des mesures sociales considérées comme radicales.

Dans les manifestations, l’opposition utilise des groupes de choc, une espèce de mélange de nervis, de délinquants et, près de la frontière, dans les États de Miranda et Táchira, de paramilitaires colombiens… Il y a aussi, c’est très intéressant, toute une génération de jeunes petits bourgeois qui vivent leur mai 68 à l’envers. Ils sont comme des fous : il n’y a jamais eu autant de selfies à Caracas ! Ils passent leur temps dans les manifestations et ont réellement l’impression de se battre pour la liberté.

Vous avez passé trois semaines, en juin, dans les manifestations : arrivez-vous à quantifier cette participation ?

Prenons une manifestation d’environ 20 000 personnes : il y en a environ 15 000 de la classe moyenne — « On n’est pas content, on en a marre du castro-communisme ! » —, dont 3000 jeunes, qui vivent l’aventure de leur vie, et puis les violents, nervis et lumpen. Ce sont eux qui vont défier la Garde nationale.

L’opposition utilise des groupes de choc, une espèce de mélange de nervis, de délinquants et de paramilitaires colombiens

Un universitaire de gauche – on dénonce beaucoup les mensonges ou l’incompétence des journalistes, mais il faudrait aussi s’intéresser à ce que racontent les universitaires – a décrit les manifestations de la façon suivante : les gens manifestent, la Garde nationale réprime, et les jeunes s’interposent pour protéger… C’est un mensonge éhonté ! Je les ai vus faire : les gens manifestent, les groupes de choc prennent la tête de la manifestation, vont défier la Garde nationale, et… les gentils petits bourgeois et le reste sont derrière. Et à un moment, c’est l’affrontement entre groupes.

Quelle est alors la réaction des forces de l’ordre ?

L’encagement d’une manifestation comme on a pu le voir en France lors des mobilisations contre la loi El-Kohmri, ça n’existe pas. Paradoxalement, la police est beaucoup plus provocatrice et répressive en France qu’elle ne l’est au Venezuela. Là-bas, ce n’est pas compliqué, des groupes bloquent la autopista [autoroute urbaine, NDLR] qui joint l’Est et l’Ouest de Caracas. Tous les jours ils viennent là, s’installent, provoquent la Garde nationale ; et puis au bout de deux heures, la Garde nationale vient dégager la voie avec des canons à eau et des lacrymogènes. Ce n’est pas agréable, mais les méthodes sont moins perverses qu’ici.

Tout ce qui se passe au Venezuela en ce moment – que ce soit la violence, les pénuries, les difficultés – n’est pas destiné aux Vénézuéliens, mais à la communauté internationale.

En tant que journaliste, je n’ai pas eu de problème avec les forces de l’ordre. À un moment, j’étais tout seul avec mes deux appareils photo, tout le monde était parti en cavalant ; la Garde nationale arrive, s’arrête et repart. Je n’ai pas vu les journalistes se faire matraquer. En revanche, je ne me sentais pas particulièrement en sécurité au milieu des groupes de délinquants.

Depuis l’élection de l’Assemblée constituante le 30 juillet 2017, on assiste à une scission au sein de l’opposition, affaiblie. Les violences ont cessé. Ces groupes de choc aujourd’hui, que font-ils ? Et que prévoit la droite suite aux élections régionales du 15 octobre ?

Je ne sais pas quelle est leur stratégie. L’élection aux régionales s’est déroulée dans des conditions normales puisque l’opposition avait décidé d’y participer. Comme toujours, on a assisté dans un premier temps à l’application de leur logique « pile je gagne, face tu perds ». Donc là où ils ont gagné, cinq États, ils ont dit : « on a gagné ». Mais là où les chavistes l’ont emporté, dans dix-huit États, l’opposition a crié : « il y a fraude ! ». Évidemment, on oublie ensuite que les représentants de tous les partis avaient participé aux essais techniques du système électoral et qu’ils avaient tous donné leur aval.

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Aujourd’hui, alors que quatre des cinq gouverneurs élus de l’opposition ont reconnu l’Assemblée constituante, il y a deux problèmes pour l’opposition : leur base est complètement désarçonnée et ils ne savent plus où ils en sont. Ils ont envoyé leurs forces dans la rue pendant quatre mois en leur disant : « on renverse Maduro, c’est une dictature » ; ils ont accusé le Conseil national électoral de tous les maux et, d’un seul coup, ils leur annoncent : « On arrête tout et on participe aux élections. » Les radicaux vouent les dirigeants aux gémonies, les autres se demandent à quoi ça rime. Et par ailleurs, ils ont organisé des primaires pendant lesquelles ils se sont mutuellement lynchés. Maria Corina Machado, la seule qui ne voulait pas participer aux élections, a par exemple lancé son nouveau parti Soy Venezuela. Et celui qui a tiré son épingle du jeu, c’est le vieux parti social démocrate  Accion Democratica, qui est resté un peu en retrait pendant les violences.

Quant à la suite des événements, elle est aussi incohérente : mettant en cause le Conseil National Electoral, une partie de la MUD [Table de l’unité démocratique, coalition anti-chaviste – NDLR] décide qu’elle ne participera pas aux élections municipales de décembre, tout en annonçant qu’elle se prépare pour la présidentielle de 2018…

Qu’est ce qui fait qu’on a eu et qu’on a encore cette attaque de la droite nationale et internationale sur le Venezuela, à l’instar d’Emmanuel Macron dénonçant « une dictature qui tente de survivre au prix d’une immense détresse humaine »

La première raison, un grand classique, ce sont les ressources : pas seulement en pétrole [le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au monde, NDLR], mais également en eau, en or, en minerais en tous genres. En témoigne le grand projet de mise en exploitation de l’Arco minero, l’Arc minier, une zone riche en ressources minérales, or, fer, coltan, qui représente environ 10 % du territoire vénézuélien. La deuxième chose, c’est que, du fait de l’action de Chávez, et de son aura, même après son décès, le Venezuela est devenu un symbole. Faire tomber Maduro, c’est faire tomber le chavisme. Qu’on aime ou pas Maduro, si on prend les choses raisonnablement, des élections présidentielles auront lieu en 2018. Mais ce que l’opposition veut, c’est pouvoir proclamer à la face du monde : « Une révolte populaire a fait tomber le chavisme ! » Cela neutraliserait pour les vingt prochaines années l’espoir et la dynamique que la révolution bolivarienne a soulevés dans toute la région. Donc il faut que Maduro tombe.

Il y a des problèmes sérieux au Venezuela, y compris une gestion pas toujours optimale du gouvernement, mais la guerre économique et la déstabilisation démultiplient les difficultés.

Les fameuses pénuries…  Elles ne sont pas dues à la gestion de Maduro. Comme par hasard, il y en a eu systématiquement avant toutes les élections : l’ensemble de la production de Polar [une des principales entreprises alimentaires, NDLR] a reculé de respectivement 37 %, 34 % et 40 % avant l’élection présidentielle de 2013, pendant la phase de violence de 2014 –  la Salida – et avant les législatives de décembre 2015. Battu, Capriles, candidat de l’opposition aux dernières élections présidentielles, avait déclaré après l’élection de 2012 : « Chávez, c’est le Cassius Clay de la politique. » Donc, après sa mort, quand ils ont vu Maduro arriver, ils se sont dit : « Lui, on va lui régler son compte ! » Et les pénuries se sont aggravées. À l’époque du blocus pétrolier fin 2002-début 2003, tout le monde a admiré Chávez, car il a tenu pendant deux mois face à la guerre économique ; paradoxalement, bien peu se rendent compte de la capacité de résistance de Maduro : cela fait trois ans qu’il résiste !

Quant au traitement médiatique et à la récupération politique de la « famine » : Je suis revenu avec cinq cents photos de la rue, des manifestations des chavistes et de l’opposition… Tous les gens m’ont dit : « Il a fallu qu’on change d’habitudes alimentaires, j’ai perdu deux kilos. » Voilà. Mais le traitement qui en est fait, c’est comme si vous regardiez les gens dans la rue, ici, et que vous me disiez qu’ils ont l’air famélique… Ça ne tient pas debout.

Que ce soit Jean-Luc Mélenchon en France ou Pablo Iglesias en Espagne, la gauche européenne est constamment attaquée lorsqu’elle évoque le Venezuela. Quels sont les enjeux de la situation ?

Il ne se passe pas un jour où l’on ne tape pas sur le Venezuela dans les médias français ; mais 300 000 morts au Congo et… rien. Pourquoi cette différence ? C’est clairement un enjeu de politique intérieure. La cible en France, c’est la France insoumise ; en Grande-Bretagne, Corbyn ; en Espagne, Podemos ; en Allemagne, Die Linke. Le discours est simple : « si vous votez Mélenchon, vous serez dans la même situation que le Venezuela. »

Tout ce qui se passe au Venezuela en ce moment – que ce soit la violence, les pénuries, les difficultés – n’est pas destiné aux Vénézuéliens, mais à la communauté internationale. La violence sert à faire apparaître le gouvernement de Maduro comme répressif. Pourtant, Maduro prône régulièrement le dialogue, pour montrer à cette communauté internationale qu’il est prêt à discuter. Il y a peu, il a accepté que le Mexique et le Chili, qui ne sont pas des amis du Venezuela, fassent partie des médiateurs internationaux. Si les observateurs et la communauté internationale étaient de bonne foi, ils ne pourraient que constater qu’il y met de la bonne volonté et que c’est l’opposition qui bloque.

N’est-ce pas naïf ? L’opposition a constamment répété qu’elle ne voulait pas de dialogue et qu’elle souhaitait renverser le gouvernement

Elle est plus perverse que ça. Une partie d’entre elle passe son temps à dialoguer tout en annonçant à ses partisans qu’il n’est pas question de dialoguer. Et de fait, elle rompt régulièrement les conversations en mettant en cause le pouvoir. Double bénéfice : d’un côté, elle paraît modérée, rapport à la communauté internationale ; de l’autre, elle laisse les radicaux mener la déstabilisation. Et Maduro apparaît comme « le méchant », alors qu’il accepte la médiation du Mexique, du Chili et de Zapatero, qui n’a rien d’un gauchiste…

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Pour comprendre la situation économique qui perturbe grandement la vie des Vénézuéliens aujourd’hui, pourriez-vous revenir sur le partage des tâches entre l’État et le secteur privé qui représente toujours plus de 90 % des entités industrielles ? A-t-on une idée de l’absence d’investissement dans les domaines clefs tels que l’énergie, l’agroalimentaire ?

La légende veut que le Venezuela soit un pays pétrolier qui n’a jamais pensé à diversifier son économie. Si l’on admet qu’il n’a pas réussi à s’extraire de cette dépendance pour l’exportation – 90 % des devises du pays proviennent de l’exportation du pétrole par le secteur public –, cela ne veut pas pour autant dire que rien d’autre n’existe à l’intérieur du pays : 84 % de la production nationale ne provient pas du pétrole, mais de la manufacture, des services, du commerce et de l’agriculture; ce n’est néanmoins pas suffisant pour en faire un pays industriel.

Parmi les économistes qui arrivent au constat qu’il n’y a pas eu de diversification, aucun ne propose de solution. Or, en regardant à l’international, quels sont les pays qui ont pu changer leur mode de développement ? Les tigres asiatiques dans les années 1990. Qu’ont-ils utilisé ? Leur avantage comparatif : l’exploitation de la main d’œuvre dont le coût a été réduit au minimum. De même pour les maquiladoras mexicaines, les usines de sous-traitance. Par définition, ce n’est pas l’optique des gouvernements de gauche d’Amérique latine.

Dans un article paru dans sur le site Mémoire des luttes, vous établissez un parallèle entre cette déstabilisation et la guerre économique qui a visé Salvador Allende, au Chili, au début des années 70. Quels en sont les principaux axes ?

Il y en a quatre : des pénuries organisées, une inflation artificiellement provoquée, un embargo commercial et un blocus financier international. Pour importer les biens de première nécessité, l’État fournit des dollars à taux préférentiel au secteur privé. En 2004, les montants atteignaient 15 milliards de dollars et il n’y avait aucune pénurie. En 2013, on arrivait à 31 milliards et tous les biens de première nécessité avaient disparu. On parle souvent du papier toilette : d’où vient la pénurie, alors que l’entreprise qui importe et distribue les rouleaux, Kimberley Clark, a reçu 1000 % de devises en plus en 2014 qu’en 2004 et 2011 ?

Des sommes monstrueuses, allouées à l’importation des aliments ou des médicaments, ont été détournées par le secteur privé

Depuis 2003, un contrôle des changes a été instauré pour éviter la fuite des capitaux. Dans tous les pays où l’on a agi de même, on a assisté au développement d’un marché parallèle. La particularité du Venezuela, et là on est dans la guerre économique, c’est que ce marché parallèle échappe à toute logique économique. Le taux de change est manipulé par le site DolarToday, depuis la Colombie et Miami. Le dollar parallèle peut atteindre 10 000 bolivars pour un dollar, voire 42 000 bolivars actuellement [60 000 à la mi-novembre, NDLR] : cela n’a aucune rationalité, mais entraîne, évidemment, des conséquences désastreuses sur l’inflation et le niveau de vie.

Un autre instrument de la déstabilisation économique, c’est la contrebande vers la Colombie. Par exemple, des médicaments achetés avec les dollars préférentiels arrivent au Venezuela, où ils ne sont pas mis en vente : ils repartent directement vers la Colombie, souvent avec la complicité de militaires et de gardes nationaux achetés par les mafias. Des tonnes de médicaments. Et, quinze jours après, ils reviennent au Venezuela où ils sont revendus dix fois plus cher au marché noir.

Autre exemple : en 2004, les entreprises pharmaceutiques ont reçu environ 600 millions de dollars pour acheter des produits à l’extérieur et les revendre en bolivars au Système public national de santé. Il n’y avait alors pas de pénurie. En 2013 et 2014, on ne trouve plus de médicaments et pourtant les entreprises ont obtenu entre 2 et 3 milliards de dollars… Sur place, j’ai demandé : « Pourquoi ne nationalisez-vous pas et pourquoi l’État n’importe-t-il pas lui-même les médicaments ? » On m’a répondu, ce qui demande à être vérifié : « Les laboratoires internationaux ne vendront pas directement à l’État vénézuélien car ce serait se mettre à dos toute la corporation ». Ces problèmes, relativement récents dans ce domaine, amènent à poser la question : « Doit-on et peut-on court-circuiter les laboratoires pharmaceutiques occidentaux ? » Un début de solution a peut-être été trouvé. En septembre dernier, le Venezuela a signé un accord avec l’Inde pour y acquérir une partie de ses médicaments.

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En réponse à cette situation, observez-vous une évolution dans les mesures économiques prises par l’État ?

On ne discerne pas de boussole économique ou idéologique évidente. Face aux problèmes, faut-il envisager des nationalisations ? Je prends l’exemple du pain : historiquement, le Venezuela ne produit pas de blé, c’est l’État qui l’importe. Il le fournit à des minoteries privées qui transforment le blé en farine, mais, ensuite, un véritable chaos affecte la distribution. La majorité des boulangeries du pays n’est pas livrée régulièrement tandis que d’autres, plus favorisées, leur revendent au prix fort une partie de leurs surplus, ou préfèrent vendre des gâteaux, des brioches, des sandwiches… plutôt que du pain. J’ai posé la question à un ancien ministre de l’économie, Luis Salas : puisqu’il y a sabotage, pourquoi ne nationalisez-vous pas ? Il répond — et comment lui donner tort ? —: « l’État ne peut pas se charger de tout et n’a pas la compétence pour faire du pain et distribuer du pain ». Ça peut toute fois se discuter, compte tenu de la présence d’oligopoles : 50 % de la production totale d’aliments traités par l’agro-industrie sont concentrés dans 10 % du total d’entreprises privées.

Cela a pourtant été fait en partie pour le pétrole : alors que, avant son arrivée, l’état-major de PDVSA prenait le chemin de la privatisation, Chávez a fait en sorte que l’État devienne l’actionnaire majoritaire de toutes les concessions du Venezuela, et reprenne le contrôle des activités d’exploration, de production et des services annexes…

Oui. D’ailleurs Salas me parle du pain, puis il s’arrête et réfléchit : « Tout de même… Si nous sommes capables de faire du pétrole, nous devons être capables de faire du pain…» Et il ajoute : « Ce qu’il faut, ce n’est pas nationaliser, mais créer des entreprises alternatives avec la base. » De fait, on connaît les problèmes induits par des nationalisations systématiques : on crée à terme une bureaucratie, avec ses contraintes et inconvénients.

L’établissement d’une bureaucratie n’est pas automatique : la base chaviste a souvent demandé à avoir plus de contrôle sur l’appareil d’État.

Oui, mais se pose le problème de la ressource humaine. Dès sa naissance, la révolution bolivarienne a manqué de cadres, qui sont très souvent liés à l’opposition. Le meilleur exemple en est la réforme agraire. Elle a été faite et elle a eu des succès : de 2001 à 2010, la production agricole a augmenté de 44 % ; 7 millions d’hectares ont été régularisés, les paysans obtenant des titres de propriété ; 3,5 millions d’hectares ont été repris au latifundio et 1 million de nouveaux hectares ont été mis en production, même si cette augmentation de la production a été contrebalancée par une augmentation de la consommation. Du début de la réforme agraire en 2001 à la fin 2004, par exemple, près de 7 000 coopératives ont été créées. Elles ont dramatiquement manqué de cadres. Il reste 2 % de paysannerie au Venezuela, sans les cadres techniques nécessaires pour relancer une agriculture moderne, écologique, etc. Les paysans se sont souvent retrouvés livrés à eux-mêmes, ils ont beaucoup de mal à moderniser ce secteur. C’est ce manque d’efficacité et d’efficience qui fait apparaître la réforme agraire comme un semi-échec, alors que c’est globalement une réussite.

Ensuite, l’appareil d’État n’est pas constitué que de militants : vous avez le ministre, cinq vice-ministres, vingt cadres engagés, qui veulent que les choses avancent et puis, derrière, une pesanteur terrible de ceux qui sont là, qui ne sont pas forcément chavistes, et qui soit sabotent, soit ne font pas grand-chose.

Les licenciements de ceux qui voulaient forcer Chávez à la démission, après les lock-outs patronaux de 2002-03, n’ont eu lieu que dans le secteur pétrolier ?

Oui, 18 000 personnes en tout. En même temps c’est difficile : vous vous mettez dans la position de vous faire accuser de totalitarisme, d’État policier… Et il faut savoir composer avec les réactions de la « communauté internationale ». La base chaviste, elle, elle réclame la mano dura, une « main ferme ».

El bachaqueo, le marché noir qui s’est établi suite au détournement et à l’accaparement des biens de première nécessité n’existerait pas si on se trouvait dans un État policier. Les Cubains, par exemple, ont instauré une sorte de contrôle social à travers les comités de défense de la révolution, les CDR, dans tous les quartiers. Et vous n’avez pas ce phénomène de corruption.

Des sommes monstrueuses, allouées à l’importation des aliments ou des médicaments, ont été détournées par le secteur privé. Le reproche que l’on peut faire à l’État n’est pas de ne pas avoir investi, mais de ne pas avoir assez contrôlé. En ce moment, après l’élection de la Constituante et l’éviction de la procureure générale Luisa Ortega, ils sont en train de reprendre en mains le Ministère public et de découvrir d’énormes affaires de corruption, des surfacturations de l’ordre de 200 millions de dollars ! Par ailleurs, une cinquantaine de cadres dirigeants de PDVSA ont été arrêtés. Pour la première fois, ils s’en prennent sérieusement à la corruption.

Pourquoi ce problème de corruption n’a t-il pas été traité avant ?

La dette sociale était tellement énorme, quand Chávez est arrivé au pouvoir, qu’il a dit : « Il faut sortir les gens de la pauvreté, il faut qu’ils mangent. » Comme il y avait de l’argent, ils ont dépensé sans compter, sans trop se préoccuper de la corruption. Ça a été peut-être une certaine naïveté de gauche. C’est uniquement lorsque les ressources ont sérieusement diminué, du fait de l’effondrement des prix du pétrole, que le problème s’est posé. On a découvert tout récemment que c’est précisément au cœur du Ministère public que la corruption a pu se développer ; apparemment, sous l’autorité de la procureure générale Luisa Ortega, il s’était transformé en une entreprise de chantage. Des magistrats disaient aux gens qui trempaient dans des affaires de corruption : « Soit tu paies, soit on te poursuit. » Cela faisait longtemps que la base chaviste dénonçait la grande corruption : elle est bien consciente du train de vie de certains bureaucrates.

C’est également ce qui alimente les critiques concernant la « bolibourgeoisie »… Est-ce qu’on a effectivement assisté à la naissance d’une nouvelle bourgeoisie ? Comment se caractérise-t-elle ?

Il y a évidemment des chavistes ou des pseudos chavistes corrompus. Après sa tentative de coup d’État en février 1992, Chávez a passé deux ans en prison, puis il a été amnistié pour faire baisser la pression due à une profonde crise sociale et à sa forte popularité. Beaucoup se sont rendus compte que Chávez, c’était l’avenir. À son arrivée au pouvoir en 1999, il a donc eu autour de lui des révolutionnaires sincères, mais aussi un certain nombre d’arrivistes qui comprennent que c’est « l’endroit où il faut être ». Ensuite, il y en a qui se bâtissent des fortunes à l’ombre du pouvoir : soit par la corruption, soit par des voies classiques de formation de la bourgeoisie. On a connu ce phénomène au Nicaragua ou dans tous les pays qui, un jour, ont fait une révolution ou se sont délivrés du joug colonial… Mais les grandes affaires de corruption impliquent des fonctionnaires et des gens du secteur privé. Par exemple, la majorité des entreprises qui trafiquent les aliments et les biens de première nécessité appartiennent au secteur privé.

Chávez avait beaucoup évolué. Il était plutôt « troisième voie » avant de se radicaliser suite au refus de la droite d’accepter quelque réforme que ce soit

Il faut préciser que ces seuls phénomènes n’expliquent pas la crise. Le Brésil connaît également des problèmes de corruption, cela n’en fait pas pour autant un pays à genoux. Il y a des problèmes sérieux au Venezuela, y compris une gestion pas toujours optimale du gouvernement, mais la guerre économique et la déstabilisation démultiplient les difficultés. Les erreurs du pouvoir, elles, y contribuent à hauteur de 20 % — 30 %.

Face à cette situation, on s’interroge sur le soutien actuel de la population vénézuélienne. Les élections législatives de 2015, qui ont vu la droite emporter 99 sur 167 sièges au Parlement, ont marqué un moment de lassitude et de désapprobation de la base chaviste envers la politique menée par Maduro. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le cœur dur du chavisme on l’estime à 30 % de la population. L’événement important a été l’élection de l’Assemblée constituante en juillet 2017 : le cœur chaviste a réagi puisque plus de huit millions de personnes sont allées voter, soit 41 % du corps électoral, malgré les barrages physiques et les menaces de l’opposition. Ça, c’est un vrai signe, qui a eu des conséquences totalement inattendues puisque la violence s’est arrêtée du jour au lendemain. De même, lors des régionales du 15 octobre, on a assisté à la victoire du chavisme dans dix-huit États sur vingt-trois : il s’impose avec 54 % des suffrages et une participation de 61,4 %, alors qu’il s’agit d’un scrutin pour lequel les Vénézuéliens, traditionnellement, se mobilisent assez peu.

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La guerre économique affecte les gens d’une manière extrêmement dure. Ils galèrent pour trouver à manger, payent plus cher à cause du marché noir, leur pouvoir d’achat s’effondre. Et donc à un moment ils ont dit : « Maduro, qu’est-ce que tu fais ? » Ça a été le vote rejet de 2015, de découragement, de fatigue, mais qui ne s’est pas traduit par un transfert des votes chavistes vers la droite : celle-ci a gagné 350 000 voix, les Chavistes en ont perdu deux millions.

Ont suivi les « guarimbas » de 2014 [violentes barricades de rue qui ont causé plusieurs morts, NDLR] et la violence de cette année-ci, entre avril et juillet. Les gens se rendent compte de qui est responsable de cet état de fait. Dans la rue, dans le quartier de Chacaito, j’ai vu des gens exaspérés qui en avaient marre des manifestations de l’opposition et qui encourageaient les policiers. Même une partie des sympathisants de l’opposition a été prise en otage par ces manifestations. Chacao, Chacaito, Altamira, c’est un peu l’équivalent de Neuilly, Auteuil, Passy à Paris. Là-dessus j’ai des témoignages directs : des groupes d’extrême droite étaient présents dans les quartiers, en permanence, et les gens ne pouvaient plus emmener leurs enfants à l’école. À chaque fois qu’ils passaient, c’était : « on défend la liberté : tu paies ». Et donc y compris des membres de l’opposition plutôt modérée, plutôt respectable, en ont eu marre.

Vous avez préfacé le livre « Des Taupes à Caracas », qui raconte la vie et la participation à la révolution bolivarienne de l’ensemble de la population vénézuélienne : des médias locaux, des aides soignants, des paysans, des policiers… Dans le processus de contre-révolution en cours, comment se positionnent les comités populaires, les coopératives, et les structures de démocratie directe qui avaient été mises en place par Chávez ?

Il y a des secteurs plus radicaux, d’autres moins. Tout en se montrant critique à l’égard du gouvernement, de la bureaucratie et de leurs dysfonctionnements, le noyau dur du chavisme demeure d’une fidélité absolue à Maduro.

Au niveau des conseils communaux, depuis Chávez, l’une des difficultés est l’antagonisme fréquent entre les conseils et les maires ou les députés. Vous êtes élu maire, vous appartenez au PSUV [Parti socialiste Unifié du Venezuela, créé en 2007 par Chávez, NDLR]. De l’autre côté, il y a le conseil communal. Et d’un seul coup, il a des prérogatives aussi importantes que les vôtres, ça n’est pas forcément de votre goût !

Lors de l’élection de l’Assemblée nationale constituante, cette participation populaire a été favorisée par l’élection des 173 représentants sectoriels [sur les 545 membres de l’Assemblée constituante, 364 représentent les circonscriptions municipales, 173 différents groupes sociaux (travailleurs, étudiants, retraités…), et 8 les communautés indigènes, NLDR] : une évolution douce vers le « socialisme du XXIe siècle » de Chávez avec les communes, les conseils communaux…

On retrouve ces relations parfois difficiles au niveau de la paysannerie, lorsque des paysans occupent les terres dues par la réforme agraire et rencontrent l’opposition de gouverneurs, y compris chavistes. Dans le chavisme, il y a de tout : des opportunistes, des gens qui ont passé des alliances avec les grands propriétaires du coin, des paysans qui sont réprimés par la Garde nationale… Aujourd’hui, pour la réforme agraire, c’est la base radicale qui avance, parfois contre la bureaucratie des couches intermédiaires du chavisme ou du pseudo chavisme. Et en général, c’est la paysannerie qui reste la plus fidèle au chavisme, de même que les campagnes. Ce n’est pas un hasard si le système mis en place pour l’élection de la Constituante qui, d’une certaine manière, favorise les campagnes au détriment des villes, fait enrager l’opposition.

Dans certaines régions, notamment à Zulia, Barinas, Apure, les habitants ont créé, avec succès, des brigades de défense populaire pour lutter contre les incendies, le vandalisme et les violences des groupes de droite. Est-ce que ce sont des régions avec une forte composante paysanne ?

Oui, bien sûr. Mais les paysans subissent une grosse pression : au Táchira, par exemple, ils doivent faire face à des groupes mi paramilitaires mi délinquants. La mission brésilienne du Mouvement des sans terre qui est là-bas a été attaquée par des paramilitaires. Plus de cent militants paysans, chavistes, ont été assassinés au Venezuela. Les conflits sont permanents.

Assiste-t-on à la création d’une classe moyenne qui se désintéresserait du processus après avoir profité du programme Sembrar el petroleo (semer le pétrole) ?

C’est une thèse qui a été développée en Équateur surtout : les gens sortent de la pauvreté, ils accèdent à la classe moyenne et à partir de là, aspirent à continuer en s’identifiant aux plus riches. C’est en partie vrai, en partie seulement.

Il y a eu des phénomènes comme ce qu’il s’est passé avec la Mision Vivienda : l’octroi de 1,8 millions de logements sociaux puis la découverte que des gens qui y avaient eu accès les avaient revendus. Mais on ne peut pas tout expliquer par ça.

Quand on a connu le Venezuela avant Chávez, la différence saute immédiatement aux yeux. Ce n’est pas un hasard si la base chaviste se remobilise en ce moment

Au niveau du Conseil communal — au-delà du « c’est génial, c’est le processus de Chávez qui est en train de se mettre en place » —  une expérience m’a beaucoup éclairé : en allant en visiter un dans la banlieue de Caracas, comme j’étais là pour Le Monde diplomatiquequi a plutôt bonne réputation au Venezuela, je m’attendais à rencontrer du monde. J’arrive dans un grand hangar avec… huit personnes. Ils m’expliquent : « Au début on était nombreux, une bonne cinquantaine. Quand les gens se sont rendus compte qu’ils n’allaient en tirer aucun avantage matériel personnel, mais que c’était un travail de militants, ils sont partis. »

Vous avez pourtant signalé que la base s’est massivement mobilisée pour l’élection de l’Assemblée constituante. Est-ce que la Constituante vient répondre à sa demande de « mano dura » et va lui permettre de reprendre de la place dans le jeu politique ?

Oui. J’ai mis un petit bémol sur les conseils communaux, où, partant d’une idée magnifique, on se trouve confronté à une réalité plus complexe.

Mais ce qui va réactiver la base en réalité, c’est la résolution des problèmes économiques quotidiens. Il y a eu un certain scepticisme au moment où Maduro a annoncé l’élection d’une Constituante. Des gens proches se sont demandé : « A quoi ça va servir ? Notre problème c’est qu’on ne trouve ni pâtes ni riz dans les magasins… » Malgré tout, le processus a pris. Il y a des résultats : par exemple, des communes demandent à être entendues, elles ont leurs représentants élus sectoriellement ; les femmes poussent le thème de l’avortement…

C’est le grand brainstorming. Moi aussi j’ai été étonné, surpris, sceptique dans un premier temps. À quoi ça va servir ? La violence a cessé du jour au lendemain. Je ne sais même pas pourquoi, je ne comprends pas la stratégie de l’opposition. Puis vient la destitution de la procureure générale et, d’un seul coup, on s’attaque à la corruption. Face à cette fameuse guerre économique et à une nécessaire réactivation de l’économie, s’ils réussissent à remettre de l’ordre dans la distribution des aliments, des biens, etc. — car leur importation n’a cessé que partiellement — là, pour le coup, ils toucheront l’essentiel.

Qui compose la Constituante ? A-t-elle été principalement nourrie par les rangs du PSUV ?

La partie sectorielle des élus de cette Constituante a soulevé des critiques féroces. Cela mériterait pourtant un vrai débat, notamment chez ceux qui ne cessent de dénoncer la reproduction des élites : là, il y a une représentation des travailleurs, des paysans, des pêcheurs, des étudiants… Ça échappe partiellement à l’appareil du PSUV, ce ne sont pas des leaders traditionnels qui ont été élus.

Vous insistez sur le rôle de la manipulation extérieure pour créer de l’inflation et une situation de chaos économique ; il est difficile à un gouvernement de lutter contre… Mais est-il prévu que la Constituante apporte une réponse économique aux problèmes internes tels que le boycott du secteur privé et de son contrôle des moyens de production et de distribution ?

Dans le cadre de cette Constituante, le pouvoir vient d’annoncer la mise en place spécifique d’une « Constituante économique » chargée de s’organiser à deux niveaux : le premier, structurel, visant le long terme, et chargé de réformer le système économico-productif, de renforcer le système financier et de développer un nouveau système de distribution, de commercialisation et de fixation des prix ; le second, chargé de faire des propositions pour le court terme afin de réactiver la production et de corriger les distorsions structurelles de la fixation des prix. Maduro a souhaité que la base soit impliquée dans ces processus qui ne doivent en aucun cas être bureaucratiques. On verra ce qu’il en sera, sachant que la Constituante s’est donnée deux ans et qu’il y a là des problèmes qu’il faudrait régler très rapidement.

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Transport d’urnes aux confins du pays en vue de l’élection des députés constituants du 30 juillet 2017. L’Union Européenne avait suivi étroitement Donald Trump dans ses menaces contre le Venezuela s’il maintenait ce droit au suffrage. De même, la droite locale avait attaqué et détruit plusieurs bureaux de vote pour intimider et dissuader la population d’exercer ce droit. A noter que les peuples indigènes ont voté directement en tant que communautés organisées pour élire leurs propres députés à la constituante (note de Venezuelainfos).

Depuis l’intensification des attaques de la droite, constate-t-on des défections, des bouleversements au sein du gouvernement ?

Non. C’est un phénomène journalistique intéressant : comme tout le monde a envie de prendre ses distances avec le Venezuela, une certaine gauche se rabat sur le « chavisme critique ». Mais seuls cinq des anciens ministres de Chávez ou de Maduro font partie de la « Plateforme du peuple en lutte et du chavisme critique » récemment créée, qui n’a aucun ancrage populaire. Curieusement, on ne médiatise pas les 137 autres ex-ministres qui, à des degrés divers, appuient toujours Maduro.

Mes confrères dénoncent systématiquement la paille dans l’œil de Maduro tout en ignorant la poutre dans celui de l’opposition.

Si l’on prend Jorge Giordani, qui a été l’architecte de la politique économique de Chávez, il a été sorti du gouvernement par Maduro, ce qui a, à l’évidence, engendré une certaine frustration. Mais, tout en dénonçant avec virulence l’actuel gouvernement, il ne procède à aucune autocritique. Affirmer : « en 2012, vingt-cinq milliards de dollars ont été dilapidés dans l’obtention de devises » alors qu’il était lui-même au gouvernement et menait la politique économique… il ne faut quand même pas exagérer ! Tout comme Luisa Ortega : elle était au Ministère public depuis 2007. En trois semaines, elle déclare le contraire de tout ce qu’elle a dit depuis dix ans. Critique, sans aucun doute, mais chaviste sûrement plus : la voici maintenant, cul et chemise avec Washington, réclamant le déferrement de Maduro devant la Cour pénale internationale pour « crimes contre l’Humanité ».

Bien sûr, devant la violence de l’agression, un phénomène logique se produit. Ceux qui défendent la révolution évitent l’étalage des divergences et des critiques. Mais les chavistes sont tous critiques, à commencer par Chávez, qui, un peu avant sa mort, parlait d’un nécessaire golpe de timón, un coup de gouvernail pour rectifier les erreurs voire les dérives de la révolution.

Vous disiez qu’il n’y a pas d’orientation politique ou idéologique aujourd’hui ; pourtant, sur la fin sa vie, Chávez a essayé de revenir à une doctrine plus marquée, le socialisme du XXIe siècle.

Très clairement, avec Chávez puis Maduro, on se trouve dans une séquence post-néolibérale. Mais il est vrai que, à partir de 1998, Chávez avait beaucoup évolué. Il était plutôt « troisième voie » avant de se radicaliser suite au refus de la droite d’accepter quelque réforme que ce soit. Le procès qui est fait à Maduro de rompre avec le chavisme ou de trahir le chavisme n’est pas sérieux. Il prend le relais et poursuit ce que préconisait Chávez, par exemple la mise en exploitation de l’Arco minero. Une étape vers la diversification, même si l’on reste dans une économie de rente. Cette annonce a déclenché de fortes polémiques, curieusement pas tellement à droite, mais à l’extrême gauche. C’est la même chose en Équateur, sur le thème de l’extractivisme : l’extrême gauche s’est déchaînée contre Correa.

Au Venezuela, ce courant présenté comme du « chavisme critique » compte avec Marea Socialista – une des multiples factions trotskystes –, dont le principal leader Nicmer Evans n’a rien trouvé de mieux, il y a quelques semaines, que d’aller participer à un colloque avec la droite et l’extrême droite.

Comment percevez-vous l’attitude de Marea Socialista, aujourd’hui, dans une période de très fortes tensions, de mise en danger du gouvernement ? Les critiques qui sont portées concernant la nature bourgeoise de l’État chaviste, de bonapartisme…

Au nom d’une « révolution parfaite » qui n’existe que dans l’imagination de ceux qui n’ont pas les mains dans le cambouis, la critique systématique permet de se donner le beau rôle à peu de frais. Dès que Chávez est arrivé au pouvoir, la gauche s’est cassée en deux : le MAS, Causa Radical, le PC… Mais que ce soit Marea Socialista au Venezuela, les rénovateurs sandinistes au Nicaragua, l’extrême gauche équatorienne, aucun n’a jamais réussi à représenter une option politique susceptible d’entraîner l’électorat.

Ce qu’ont fait Chávez et Maduro n’est pas parfait. On peut et on doit évidemment avoir un regard critique. En 1973 au Chili, des débats enflammés genre « critique de gauche » de Salvador Allende se déroulaient entre le Parti socialiste, le PC et le MIR. Néanmoins, aussi bien là-bas qu’ici, on avait la lucidité de dire : « Compte tenu de l’agression dont il est victime, la priorité c’est de défendre ce gouvernement socialiste. » Maintenant on découpe l’histoire en tranches : tous les trois ans, on oublie ce qui s’est passé auparavant. Quand on a connu le Venezuela avant Chávez, la différence saute immédiatement aux yeux. Ce n’est pas un hasard si la base chaviste se remobilise en ce moment. Devant la menace d’un retour de la droite, elle, elle se souvient.

Plus personnellement, en tant que journaliste, pourquoi portez-vous cet intérêt à l’Amérique latine et au Venezuela ?

J’ai connu l’Amérique latine dans les années 70-80-90, à une époque où la pauvreté est passée de 120 millions à 225 millions de personnes. Je suis capable de faire la différence. J’appartiens à une génération qui a connu la dictature au Chili, en Argentine, en Bolivie. Quand on me parle de dictature au Venezuela, où il y a des élections avec une opposition organisée et qui domine les médias, ça me fait rire. Au prétexte qu’il y a une crise en ce moment, on oublie tout ce qui a été fait. Or tout ça n’a pas disparu. Entre le Venezuela des années 1990 et d’aujourd’hui, indépendamment de la crise, il y a une grosse différence : l’éradication de l’analphabétisme, le renforcement des structures de démocratie locale, la construction d’ 1 800 000 logements en cinq ans, de 8 000 établissements de santé en seize ans, l’augmentation de 27 % de l’accès à l’éducation secondaire…

Ce n’est pas un hasard si l’offensive est aussi féroce. À l’époque, ils ont renversé Allende car ils étaient inquiets de la contagion pour l’Amérique latine mais aussi pour la France (avec l’Union de la gauche) et l’Italie. En ce qui concerne le chavisme, c’est pareil : pour casser son influence continentale, il faut en terminer avec lui.

La couverture médiatique et politique, avec les unes mensongères, les informations partielles ou truquées ont notamment montré que toute « la bonne volonté » dont Maduro pourrait faire preuve sur la scène internationale ne joue aucun rôle…

Mes honorables confrères ne font pas leur boulot. Ils ont décidé de dénoncer systématiquement la paille dans l’œil de Maduro tout en ignorant la poutre dans celui de l’opposition. Le journalisme est une profession extrêmement moutonnière. Bien peu de journalistes connaissent le Venezuela. Quand l’un d’entre eux, qui appartient presque systématiquement à la classe moyenne, arrive au Venezuela, il s’identifie avec elle. Elle se compose de gens « sympas », qui vivent dans des appartements décents, regardent les mêmes chaînes de télévision, voient les mêmes films, s’habillent comme nous… Vous allez les interviewer, ils vous offrent un whisky… Alors qu’une manifestation de chavistes, parfois ça paraît un peu brut de décoffrage. C’est vrai. Donc l’identification se fait tout naturellement. Et par-dessus le reste, aussi bien Chávez, Maduro, que les dirigeants chavistes, ne la jouent pas toujours dans la finesse ou la diplomatie…

Mais l’enjeu véritable, c’est ce qui se passe en ce moment au sein de l’Union européenne et de l’Organisation des États américains. Trump a décidé de sanctions économiques et l’Union européenne a fait de même le 13 novembre. L’OEA a investi le 13 octobre un Tribunal suprême de justice vénézuélien parallèle. On sera alors dans le début de la constitution d’un gouvernement en exil, susceptible d’appeler au secours, etc., avec tout ce que ça implique ensuite par rapport à la communauté internationale – le véritable enjeu.

Il ne faut pas oublier que sous le terme « communauté internationale », on entend l’UE et les États-Unis. Car le G77 + Chine, les pays non alignés, la Russie, l’Inde, la Chine, c’est-à-dire les trois quarts des pays présents à l’Assemblée générale des Nations-Unies, n’ont aucun problème avec le Venezuela ! En Amérique latine, le « groupe de Lima »8 est effectivement en train de mettre la pression sur le Venezuela, mais celui-ci peut encore compter sur la Bolivie, Cuba, le Nicaragua, trois îles de la Caraïbes… Quant à l’Équateur, où Moreno est en train de rompre avec le corréisme, la question va se poser.

Quel type de sanctions peut-on attendre ?

Filiale de PDVSA, l‘entreprise vénézuélienne de raffinage et de distribution Citgo, implantée aux États-Unis, n’a plus le droit de rapatrier ses bénéfices. Autre exemple : 300 000 doses d’insuline ont été bloquées à l’étranger parce que la City Bank refusait d’opérer la transaction… Ce qui permet ensuite le discours humanitaro-mensonger : « Du fait de l’incurie du pouvoir, il n’y a plus de médicaments au Venezuela », alors que le gouvernement a finalement passé des accords pour acheter des médicaments en Inde… Mais cela revient évidemment plus cher que de les faire venir de Californie !

De son côté, le Département du Trésor américain menace toute entité économique ou bancaire ayant des relations de travail avec le gouvernement vénézuélien d’être elle-même victime de sanctions. C’est un véritable étranglement économique qui se met en place, auquel l’Union européenne s’est jointe…

Face à cela, Caracas commence à imaginer d’autres stratégies : pour échapper aux sanctions américaines, elle se tourne aujourd’hui vers le yuan et le rouble comme nouveau système de paiement international.

Passer au yuan et au rouble, établir des accords avec la Russie, la Turquie… Cela ne change pas les problèmes internes au pays, dans la chaîne de production, qui offrent de nombreuses prises à la déstabilisation.

Pour le moment, non, et ça laisse ouverte la question : le pouvoir doit-il se radicaliser ou non ? Chacun a son avis là-dessus. S’il se radicalise, la « communauté internationale » lui tombe dessus et accentue la pression. S’il ne se radicalise pas, il prend des coups mortels et se fait critiquer sur sa gauche. C’est un choix cornélien.

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Comment verriez-vous une « sortie de crise » ?

Rationnellement, ce serait l’élection présidentielle de 2018, quel qu’en soit le résultat. Encore faudrait-il que les États-Unis et l’Union européenne cessent leur ingérence et leur appui inconditionnel à l’opposition.

Un retour de la droite et de l’extrême droite au pouvoir ne serait pas une sortie de crise pour les chavistes : ceux qui ont montré leur soutien au gouvernement vont être sévèrement réprimés ; il y aura des privatisations, des licenciements, des coupes drastiques dans les budgets de l’éducation, de la santé, du logement…

L’hypothèse que, dans le cadre d’élections démocratiques, le chavisme perde serait lourde de conséquences et de signification, mais l’histoire ne s’arrêterait pas là. Ce serait infiniment moins grave que si, dans un contexte de violence, l’opposition parvenait à renverser Maduro. D’un côté on aurait : « Une révolte de la population a renversé le chavisme » ; de l’autre : « Démocratiquement, le chavisme a perdu l’élection et a accepté la défaite ». Cela ne l’empêchera pas, après avoir analysé ses erreurs et ses faiblesses, de revenir ultérieurement.

D’ailleurs, compte tenu de l’absence de programme et de l’extrême division de la droite, rien ne permet de dire que le chavisme ne gagnera pas la présidentielle de 2018. La MUD a semé un tel chaos et s’est montré tellement incohérente qu’elle a perdu beaucoup de ses sympathisants.

Les fameux « flux et reflux » appliqués à la révolution bolivarienne ?

On parle souvent de cycle, mais le vice-président bolivien Álvaro García Linera évoque une vague, qui se retire et puis revient. C’est un peu ça. Sauf régime autoritaire, un courant politique peut difficilement rester en place pendant cinquante ans. Il y a une usure du pouvoir. La révolution bolivarienne a dix-huit ans… Même pour la base, aussi volontariste soit-elle, il est difficile d’être révolutionnaire 24 heures sur 24 pendant aussi longtemps…

Cet entretien, relu et réactualisé par Maurice Lemoine sur notre proposition, a été réalisé à Paris le 13 octobre 2017, deux jours avant les élections des gouverneurs régionaux.

Notes:

  1. La classe moyenne vénézuélienne représente environ 15 % de la population.
  2. Pour Emmanuel Macron, le régime du Venezuela est « une dictature »
  3. Oil reserves
  4. #EnVIVO @MariaCorinaYA: Aceptaremos una negociación verdadera solo para negociar la salida de Maduro del poder
  5. Contrôle des prix des aliments, hausse du salaire, impôt sur les grandes fortunes et affranchissement du dollar : Maduro poursuit l’offensive contre la guerre économique
  6. Pour plus de détails, voir :  La guerre économique pour les nuls (et les journalistes), Maurice Lemoine,  ainsi que Dólar Today distorsiona economía en Venezuela, confirma CEPAL (en espagnol).
  7. Contrôle des prix des aliments, hausse du salaire, impôt sur les grandes fortunes et affranchissement du dollar : Maduro poursuit l’offensive contre la guerre économique
  8. Le groupe de Lima rassemble l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, la Guyane, le Honduras, la Jamaïque, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou , Sainte-Lucie et l’opposition vénézuélienne . Le Groupe a été fondé le 8 août 2017. NDLR.

Source : https://lavamedia.be/fr/venezuela-lepouvantail-agite-par-loccident/

Venezuela : échec du siège par l’Empire, les groupes financiers et médiatiques

Par Silvina M. Romano, Arantxa Tirado, Aníbal García Fernández

Note de Venezuelainfos. Dicton populaire vénézuélien: « la politique bouge tellement qu’il est ennuyeux d’aller au cinéma ». Depuis que l’ex-procureure générale Luisa Ortega a fui la justice de son pays, il n’est de semaine sans qu’on découvre de nouveaux réseaux de corruption sur le point de pousser l’industrie publique du pétrole (PDVSA) à une faillite généralisée comme point d’orgue de la déstabilisation. Alors que les cours pétroliers remontent fortement, le président Nicolas Maduro a décidé de stopper une fois pour toutes la saignée quotidienne de millions de dollars – hypothèque de la filiale CITGO à des fonds vautours, surfacturations ou contrats-fantômes, vols d’infrastructures, bateaux bourrés de pétrole vendus en secret par des tiers. L’enquête menée par le nouveau procureur général Tarek William Saab frappe fort, jusqu’aux plus hautes sphères de l’« État dans l’Etat ». Ce 30 novembre l’ex-ministre du pétrole et l’ex-président de PDVSA ont été arrêtés à Caracas, imputés pour divers délits de corruption, comme avant eux une soixantaine de hauts fonctionnaires. L’enquête s’étend à d’autres dossiers explosifs comme le CADIVI-CENCOEX (octroi de devises d’État au secteur privé), Odebrecht (méga-contrats avec le géant brésilien de la construction) ou la compagnie de l’électricité : on peut s’attendre à d’autres surprises dans les semaines qui viennent. 

Pendant ce temps, une droite très divisée, socialement affaiblie depuis l’échec de son insurrection violente d’il y a quelques mois, a fini par s’asseoir à la table des négociations avec le gouvernement bolivarien, sous l’œil de médiateurs internationaux comme l’ex-président espagnol Rodríguez Zapatero. Dans quelques jours auront lieu les élections municipales et en 2018, les présidentielles. L’Amérique Latine, loin d’une « fin de cycle », compte sur un important potentiel électoral important pour poursuivre la transformation sociale et politique.

Thierry Deronne, Caracas, le 30 novembre 2017

Venezuela : l’échec du siège par l’Empire, les groupes financiers et médiatiques

Haitian President Jovenel Moise visits Venezuela

Caracas, le 27 novembre 2017. Le Président de Haïti Jovenel Moise et le Président du Venezuela Nicolas Maduro approfondissent la coopération agricole, commerciale et infrastructurelle dans le cadre du programme PetroCaribe.

Au cours de ces dernières années, depuis Février 2014 et avec une particulière virulence en cette année 2017, l’opposition vénézuélienne et la communauté internationale (avec à sa tête les Etats Unis) ont mis en œuvre diverses mesures économiques, politiques et militaires destinées à parvenir au « rétablissement de la démocratie » au Venezuela (lire : changement de régime). Pour ce faire, il leur faut montrer (voire monter) une réalité d’un Venezuela plongé dans une crise totale (humanitaire) et surtout, d’un Venezuela complètement isolé et affaibli face aux gouvernements « occidentaux ». Dans les faits cependant, le peuple et le gouvernement vénézuéliens poursuivent le processus de changement et le supposé « isolement » contraste avec les fructifères alliances passées avec la Chine ou la Russie dans un schéma de changement géopolitique mondial, dans lequel ces puissances ont retrouvé un rôle prépondérant.

Le siège militaire pour garantir « la démocratie »

Coïncidant avec l’escalade de la pression internationale contre le processus de changement au Venezuela, le Commando Sud des Etats-Unis s’est livré à diverses « activités » dans des zones voisines du Venezuela, en particulier les Tradewinds 2017 (manœuvres militaires en face des côtes du Venezuela), la récente tenue de l’exercice militaire commun dénommé « Opération Amérique Unie » à la triple frontière entre le Pérou, le Brésil et la Colombie et, même, une intervention préparée en février 2016 pour envahir le Venezuela depuis la base de  Palmerola au Honduras, dénommée Opération Liberté II.[1] En comparaison, notons que les manœuvres militaires de l’armée russe au Belarus en septembre dernier, ont été considérées comme une menace et une démonstration de pouvoir de la part des membres de l’Union Européenne et membres de l’OTAN.[2] Toutefois, la présence militaire des Etats-Unis en Amérique Latine et dans la Caraïbe (sous ses diverses modalités) [3] est “naturelle” pour la communauté internationale. Justifiée par la guerre contre les drogues et le crime transnational, cette présence se montre de plus en plus impliquée dans la défense de la « démocratie » dans la région.

L’Amiral Kurt Tidd, Commandant du Commando Sud, il y a un mois, l’a clairement exprimé : “après dix années de défis, les régimes hostiles aux Etats-Unis sont en déclin. L’offensive continue contre la démocratie au Venezuela a fait l’unité des nations sur la défense de nos valeurs communes”.[4] Il est clair que le problème du Venezuela est sa posture « anti-étasunienne », comprenez : un processus qui pose comme principe un ordre social, économique et politique qui n’est pas conforme à la démocratie de libre échange promue par les Etats-Unis et la « communauté occidentale » – dans un pays doté des plus fortes réserves de pétrole du monde.

Il semble alors que les militaires ont un rôle primordial dans la conduite du Venezuela vers la démocratie qu’ils jugent « correcte ». La semaine dernière, le vice-président colombien, Oscar Naranjo – ex Général de la Police Nationale Colombienne et l’un des principaux responsables de l’exportation du Plan Colombie au Mexique, en particulier pour ce qui touche à l’expansion du para-militarisme [5], s’est rendu aux Etats-Unis. Comme « résultat positif » de sa visite (d’après les porte-parole officiels des deux gouvernements) figurent « les premiers pas de la création d’une force d’intervention navale dans le Pacifique entre les Etats-Unis, le Mexique et la Colombie pour la guerre contre la drogue ».[6] Dans le même compte rendu il est dit que le vice-président des Etats-Unis, Michael Pence, a félicité le gouvernement colombien pour avoir joué un rôle de premier plan face à la situation vénézuélienne.[7]

Mais la présence militaire et la surveillance permanente exercée par les Etats-Unis dans des territoires voisins du Venezuela ne suffit pas. Voilà pourquoi, le 13 Novembre dernier, les ministres des Affaires Etrangères de l’Union Européenne ont approuvé un embargo sur les armes contre le Venezuela , comme élément de ce qu’ils ont qualifié de « mesures restrictives » destinées à faire pression sur le gouvernement du président Nicolas Maduro afin qu’il renforce « l’Etat de droit et la démocratie ».[8] Ils ont à leur tour souligné que « La principale responsabilité de mettre fin à la crise au Venezuela réside dans le pays lui-même », [9] créant ainsi de la confusion : s’il en est ainsi, pourquoi et dans quel but faire pression de l’extérieur avec un embargo sur les armes ? Ce qui est certain c’est que, cet embargo, en termes matériels et symboliques, s’ajoute à une série de mesures de la communauté internationale qui essaient de montrer que le Venezuela est « isolé » et « assiégé », que le processus de changement « a été un échec ». Des exemples concrets sont la longue croisade de l’OEA contre le gouvernement vénézuélien [10], ou la pression depuis l’ONU pour contribuer à installer l’idée d’une « crise humanitaire » dans le pays [11]. Ces « mesures » font partie de la guerre économique comme composante indispensable du siège.

Pétrole et paiement de la dette, quel default ?

Ces derniers mois, le prix mondial du pétrole a monté, suite à l’accord obtenu par les membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP): en octobre le prix du baril a dépassé les 45 dollars –il convient d’ajouter que le 30 Novembre prochain les membres de l’OPEP se réuniront de nouveau à Vienne pour décider s’ils prolongent l’accord sur les réductions de production au-delà du premier trimestre 2018 –.[12] Dans un tel contexte, depuis septembre, le gouvernement vénézuélien a décidé de présenter le prix de son pétrole en yuans et non en dollars. Comme conséquence de cette mesure, le prix du baril est monté à 46.7 dollars. Ces deux initiatives ont contribué au rétablissement du prix du baril, ce qui permettra au Venezuela d’avoir une rentrée de devises supérieure à celle enregistrée ces dernières années. Au cours de la première semaine de novembre, le prix du baril a dépassé les 60 dollars, prix équivalent à celui de Juin 2015, lorsque les prix du marché international commencèrent à baisser.

Le pétrole au Venezuela représente 95% des devises qui entrent dans l’économie nationale et toute variation dans les prix du pétrole a un impact substantiel sur l’économie vénézuélienne. En  même temps que l’augmentation du prix du pétrole, le Venezuela a annoncé que les réserves de pétrole attestées et certifiées avaient atteint le chiffre de 300,878, 033 millions de barils car avaient été intégrés 1.9 millions de barils provenant de la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque.[13]

Dans quelques media hégémoniques on a spéculé sur la chute en  default – défaut de paiement- du Venezuela, affirmation appuyée par les déclarations des agences de classement mondiales comme Standard & Poor’s .[14] Cependant le gouvernement vénézuélien a payé toutes ses obligations financières à ses créanciers et a couvert les obligations à échéance de 2027 et 2020 ;, ce qui implique que sont payées toutes ses obligations pour ce qui reste de 2017. [15] Il faut ajouter à cela que le gouvernement vénézuélien cherchera à restructurer sa dette, car pour 2018 il aura à payer d’autres obligations pour environ 9 milliards de dollars.[16] Les dernières sanctions économiques imposées par les Etats-Unis depuis le début de l’année indiquent qu’il est probable que depuis les organismes internationaux, sous la pression des Etats-Unis, l’on tente d’empêcher ou au moins d’entraver une telle restructuration, considérant que c’est l’année des élections présidentielles au Venezuela.

Un aspect important est le risque latent que les fonds agressifs dénommés « vautours » achètent une partie des obligations vénézuéliennes de PDVSA et en exigent le paiement au gouvernement. Un tel scénario est probable. Cette alerte n’est pas minime, si l’on considère que le comité directeur de CITGO, la filiale étasunienne de PDVSA, fait l’objet d’un mandat d’arrêt car ils ont signé un accord international avec deux entreprises financières pour refinancer des programmes de dettes sur  2014/2015. Ces dits contrats ont été réalisés sous des conditions qui étaient désavantageuses pour PDVSA. L’accord pourrait mettre en danger la stabilité financière de  CITGO car il apparaissait comme garantie du financement.[17]

Etendre le siège : les Etats-Unis dans la Caraïbe en guerre contre le pétrole du Venezuela.

La guerre économique inclut également la pression dans le domaine énergétique. Comme on le sait, le Venezuela  a impulsé la création en 2005 de Petrocaribe, une initiative qui englobe plus d’une quinzaine de pays de la Caraïbe qui bénéficient d’une coopération énergétique de la République Bolivarienne du Venezuela grâce à la vente de pétrole à des prix subventionnés et avec des facilités de paiement. Il s’agit, dans la perspective vénézuélienne, de garantir la sécurité énergétique de ses alliés, en facilitant leur développement et en posant les bases d’une coopération géopolitique alternative.

Conscients du caractère stratégique que représente pour ces petites et fragiles économies, traditionnellement soumises à l’influence étasunienne, de pouvoir diversifier leurs relations et accéder à des accords commerciaux leur donnant une plus grande liberté d’action, depuis la Présidence de Barack Obama, les Etats-Unis  font pression sur les pays de la Caraïbe pour qu’ils mettent de côté leur approvisionnement en pétrole à travers Petrocaribe, le remplaçant par de nouvelles alliances avec les Etats-Unis. Il s’agit de saper l’un des pivots de la projection extérieure vénézuélienne. C’est ainsi qu’en janvier 2015, les Etats-Unis ont invité les pays de la Caraïbe à une réunion, coïncidant avec le 3ème sommet de la CELAC, réunion qui fut l’antichambre du lancement en Avril, de l’Initiative de Sécurité Energétique de la Caraïbe [18] (CESI selon son sigle en anglais). Se retranchant derrière la crise économique que traversait le Venezuela suite à la chute des prix du baril de pétrole et des impacts que cela pourrait avoir dans sa coopération, les Etats-Unis essayèrent d’attirer les Etats insulaires caribéens. L’idée de l’instabilité de Petrocaribe fut au préalable travaillée par les think tanks – laboratoires d’idées- de l’establishment étasunien comme Atlantic Council qui, en 2014, publia un rapport intitulé “Uncertain Energy: The Caribbean’s Gamble with Venezuela[19] (« Energie Incertaine: le pari de la Caraïbe sur le Venezuela » )

Une autre des stratégies étasuniennes est d’en appeler au remplacement des énergies. Sous un discours d’apparente défense de l’environnement se cache le conflit géopolitique visant à  miner l’influence du Venezuela dans une zone aussi géo-stratégiquement importante pour les Etats-Unis que ne l’est la Caraïbe. Dans cette même ligne l’on comprend que, le 15 Novembre dernier, le Département d’Etat des Etats-Unis ait annoncé que 4.3 millions de dollars seront destinés à « appuyer la diversification énergétique de la Caraïbe ».[20] Il est important de souligner que cette annonce s’est faite dans le cadre de la Table Ronde sur la Prospérité des Etats-Unis et de la Caraïbe, et que les fonds serviront à promouvoir la CESI et la Stratégie 2020 pour la Caraïbe.[21] Participent à ce projet le Bureau des Ressources Energétiques du Département d’Etat, l’USAID (Agence américaine pour le développement international) – déjà porteuse de projets semblables ces dernières années- et l’OPIC Overseas Private Investment Corporation. Leur mission, selon les propres mots du Département d’Etat, est d’offrir « assistance technique en matière énergétique, subventions pour la préparation de projets et de nouvelles opportunités pour des entreprises et des exportations énergétiques étasuniennes mondialement compétitives ».[22]

Les alliances du Venezuela: franchir le siège

Amener l’idée de l’isolement international du Venezuela  fait fondamentalement partie de la propagande des moyens de communication liés aux grands pouvoirs économiques. Il semblerait que pour ces media, le système international se réduise à l’existence des puissances centrales occidentales, laissant de côté tout le monde émergent représenté par la République Populaire de Chine, la Fédération de Russie, l’Inde, le Brésil, etc. Mais il ne s’agit pas que des seuls BRICS. Grâce à l’impulsion qu’Hugo Chávez a donnée à la politique extérieure vénézuélienne, tant sur le plan bilatéral que multilatéral, et grâce aussi à la diversification de ses zones d’influence, étendant sa projection extérieure à des territoires jusqu’alors non explorés par la diplomatie vénézuélienne, l’Etat vénézuélien s’est positionné, ces dernières années comme un actif et dynamique acteur international de premier ordre. Son rôle prépondérant dans les négociations de l’OPEP, en sa qualité de pays détenteur des principales réserves de pétrole avérées dans le monde, autant que son profil de référent pour l’anti-impérialisme international, sont le signe de la tromperie du concept de son isolement international.

De fait, depuis Septembre 2017, le Venezuela occupe la Présidence du Mouvement des Pays Non Alignés (MNOAL), qu’elle gardera jusqu’en 2019.[23] C’est la première fois que le Venezuela assume cette responsabilité internationale, à fort impact symbolique, à un moment où le pays est fortement mis en question à l’extérieur.

Cependant, ces critiques, de même que l’instabilité politique intérieure induite, n’ont pas empêché que le Venezuela, ces derniers mois, ait continué de signer des accords commerciaux décisifs, avec des puissances comme la Chine ou la Russie,  en plus de pouvoir compter sur leur appui politique dans les moments difficiles.[25] Les entreprises russes ont aussi apporté leur aide en avançant des paiements à PDVSA au milieu des sanctions des Etats-Unis. [26]

Le siège militaire, politique, économique et médiatique qui se construit chaque jour contre le processus de changement au Venezuela, a comme objectif immédiat d’installer l’idée que le Venezuela est isolé, qu’il manque d’alliances fortes et « qu’il n’a pas d’issue ». Cependant, le peuple vénézuélien montre une grande force et une dignité, qui s’est manifestement révélée dans sa participation au vote pour l’Assemblée Nationale Constituante en Juillet dernier et lors des élections régionales d’octobre 2017. De son côté, le gouvernement vénézuélien continue de consolider ses alliances internationales. Le siège est réel, mais il a échoué. Malgré les pronostics de la presse néo-libérale, la réalité qui s’impose contre toute attente est celle du peuple vénézuélien qui cherche à consolider le processus de changement. Le Venezuela continuera de déjouer les assiégeants.

Silvina M. Romano, @silvinamceleste

Arantxa Tirado, @aran_tirado

Aníbal García Fernández, @Anibal_garcia89

Notes: 

[1] http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/operacion-venezuela-freedom-2-el-documento

[2]http://www.lavanguardia.com/internacional/20170914/431275707337/rusia-inicia-maniobras-militares-frontera-ue.html

[3] http://www.celag.org/operacion-america-unida-presencia-militar-permanente-eeuu-america-latina/

[4]http://www.southcom.mil/Media/Speeches-Transcripts/Article/1347999/adm-tidd-prepared-remarks-olmsted-foundation/

[5] https://www.elespectador.com/noticias/elmundo/acusan-al-general-r-oscar-naranjo-de-promover-grupos-pa-articulo-469652

[6] https://www.americaeconomia.com/politica-sociedad/politica/colombia-estados-unidos-y-mexico-crearian-fuerza-de-tarea-naval-en-el

[7] https://www.americaeconomia.com/politica-sociedad/politica/colombia-estados-unidos-y-mexico-crearian-fuerza-de-tarea-naval-en-el

[8] https://www.nytimes.com/es/2017/11/14/venezuela-embargo-armas-union-europea/

[9] https://www.nytimes.com/es/2017/11/14/venezuela-embargo-armas-union-europea/

[10] http://www.celag.org/almagro-invoca-carta-democratica-a-favor-o-en-contra-de-la-democracia-por-silvina-m-romano/

[11] http://www.noticiasrcn.com/internacional-crisis-venezuela/pedido-eeuu-consejo-seguridad-onu-discute-crisis-venezuela

[12] http://www.contrapunto.com/noticia/podria-extenderse-recorte-de-petroleo-de-paises-opep-y-no-opep-149589/

[13] https://actualidad.rt.com/actualidad/254973-sube-precio-petroleo-causas-consecuencias-venezuela

[14] https://www.forbes.com.mx/sp-declara-a-venezuela-en-default-selectivo/

[15] https://www.telesurtv.net/news/Venezuela-paga-intereses-de-bono-PDVSA-2027-20171115-0037.html

[16] https://www.cronista.com/internacionales/En-medio-de-rumores-de-default-Venezuela-enfrenta-dia-clave-con-acreedores-20171113-0064.html

[17]http://www.resumenlatinoamericano.org/2017/11/21/venezuela-duro-golpe-a-corruptos-y-traidores-a-la-patria-detenidos-seis-altos-directivos-de-citgo-por-irregularidades-en-contrataciones-opinan-delcy-rodriguez-diosdado-cabello-y-jorge-rodriguez/

[18] https://www.state.gov/e/enr/c66945.htm

[19]http://www.atlanticcouncil.org/publications/reports/uncertain-energy-the-caribbean-s-gamble-with-venezuela

[20]https://translations.state.gov/2017/11/16/el-departamento-de-estado-de-ee-uu-apoya-la-diversificacion-energetica-en-el-caribe-2/

[21] https://www.state.gov/p/wha/rt/caribbeanstrategy/index.htm

[22]https://translations.state.gov/2017/11/16/el-departamento-de-estado-de-ee-uu-apoya-la-diversificacion-energetica-en-el-caribe-2/

[23]https://www.telesurtv.net/news/Venezuela-asume-presidencia-del-Movimiento-de-Paises-no-Alineados-20160917-0021.html

[24]https://www.telesurtv.net/news/Venezuela-y-China-fortalecen-acuerdos-petroleros-y-comerciales-20170831-0040.html

[25] http://www.hispantv.com/noticias/china/350436/venezuela-eeuu-trump-opcion-militar-injerencia

[26]https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-08-04/rosneft-aids-venezuela-s-state-oil-producer-with-prepayment

Source : http://www.celag.org/cerco-fallido-venezuela-presion-militar-guerra-economica/

Traduction: Michele ELICHIRIGOITY

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« Il est urgent de renforcer la participation des petits paysans dans les prises de décision»

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La petite et moyenne production agricole et d’élevage fournit plus de 70% des denrées alimentaires produites sur tout le territoire vénézuélien, et joue un rôle économique fondamental dans l’acquisition de la souveraineté alimentaire. Son importance pour la Révolution Bolivarienne est également liée au renforcement du pouvoir communal et au développement d’une économie productive durable contribuant à la construction d’un modèle socialiste vénézuélien.

D’où le prix accordé à la production agricole et d’élevage à petite et moyenne échelle par le « Projet pour la Patrie », programme du Gouvernement Bolivarien pour la période 2013-2019, proposé par le Commandant Chavez et repris par Nicolas Maduro devenu Président. Mais ce programme est affaibli par une politique agricole peu judicieuse, peu cohérente et contre-productrice. A Alba TV, nous avons interviewé Gabriel Gil, petit éleveur de l’Etat de Lara, et Gerardo « Lalo » Rivas, membre de la Constituante représentant le secteur paysan, qui nous ont exposé les problèmes rencontrés et les solutions envisageables.

Un exemple concret : les œufs

« Nous sommes des « conuqueros » en lutte (petits producteurs propriétaires travaillant sur des parcelles intensives), nous continuons à soutenir le processus bolivarien et les actions du Président Nicolas Maduro. Dans un contexte de guerre économique, nous nous efforçons de produire avec un minimum de moyens. Mais depuis un certain temps, le Ministère de l’Agriculture Productive et des Terres (Mppapt) met manifeste malheureusement plus d’intérêt pour les grands producteurs, pour les grandes entreprises agricoles. Celles-ci constituent un secteur très spécifique, dans le sens où ces entreprises sont plutôt des « pseudo producteurs » dont l’activité réelle est l’importation de denrées alimentaires, d’intrants, de produits agrochimiques, de matières premières, de soja transgénique, entre autres joyaux, et non une production agricole efficace ».

Bien que l’on sache que ces groupes industriels sont des acteurs décisifs de la guerre économique menée contre le Pays, ils captent l’intérêt du Mppapt dans sa gestion actuelle, négligeant l’aspect social de la Révolution : les paysannes et les paysans ».

C’est le  témoignage de Gabriel Gil, qui a participé à la campagne pour un « Venezuela libre d’OGM » dont le résultat a été, en 2015, la conquête historique de la Loi des Semences (2).

« Après ce grand succès, nous avons décidé de nous consacrer à la production agricole et d’élevage à petite échelle et nous vendons des œufs et de la viande de poulet bien en-dessous  des prix spéculatifs. Nous vendons des œufs, du poulet et du fromage de chèvre bon marché à la « Foire des Petits Producteurs » à Caracas. Comme nous, près de 4000 petits producteurs élèvent chacun entre 400 à 600 poulets dans l’Etat de Lara. En nous unissant, nous pourrions produire plus de 1 million 600 000 œufs par jour » explique Gabriel Gil.

« Mais il y a trois mois l’entreprise « El Tunal » (3) nous a écrasé par sa tactique de dumping (4). Cette grande entreprise agricole a bénéficié de dollars à taux préférentiel de la part du Gouvernement pour importer des intrants destinés à la fabrication d’aliments équilibrés pour les poules pondeuses et autre bétail. Qu’ont-ils fait alors ? Ils ont baissé le prix des œufs pendant environ une semaine, puis augmenté le prix de l’aliment concentré. Ce qui va bien sûr provoquer la faillite des petits producteurs. Un peu plus tard, le prix du carton d’œufs a flambé : il est passé de 6000 dollars il y a 6 mois à 80 000 actuellement. Le dumping est une pratique illégale et les lois vénézuéliennes  -en particulier la Loi de Sécurité et de Souveraineté Alimentaire – le sanctionne »,affirme-il.

« Face à cela, nous avons décidé de résister. Mais depuis quelques semaines, les entreprises de commercialisation et de production d’aliments destinés aux animaux d’élevage, dans notre cas des poules pondeuses et des poulets de chair, ont refusé d’en vendre aux petits producteurs » poursuit Gil en citant l’entreprise PROTINAL (qui appartient au groupe POLAR), CONCAVA, Aliments COLACA, LA PIEDRA et SUPERS.

« Nous élevons 570 poules. Nous essayons de nous convertir à l’agroécologie, mais pour le moment nous dépendons encore de ce type d’alimentation pour pouvoir assurer notre production. Malheureusement, nous en manquons depuis deux semaines déjà et celle que nous avons pu nous procurer est très chère et de mauvaise qualité ; de ce fait, la ponte de nos poules a beaucoup baissé et nous faisons tous faillite », assure Gil.

Selon lui, cette situation ne constitue pas une exception : »Nous sommes face à une pratique systématique et complexe pour casser le petit producteur au niveau national. Il se passe la même chose pour la production porcine à petite échelle ou pour les petites unités de production de café, du fait qu’elles n’ont pas accès aux intrants nécessaires pour leur fonctionnement ».

Le Mppapt n’a pris aucune mesure pour remédier à cette situation : « dans ce contexte de guerre économique, le Ministère est littéralement rayé de la carte. Ils ne viennent pas dans les communautés pour remettre aux producteurs (-trices)  les formulaires de permis de transport à ceux qui prennent le risque d’acheminer leur production à la ville ».  Ce qui les expose à l’extorsion et au racket de la part de militaires et policiers aux postes de contrôle, pratique qui s’est répandue avec les difficultés économiques du pays.  

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« Même si nous nous déplaçons dans un camion que nous a prêté l’Etat, ils te prennent de l’argent sous n’importe quel prétexte. Ils vérifient si tu as le permis de transport, si tu as l’extincteur, ils te menacent d’immobiliser et parquer ton véhicule et finalement tu es obligé de leur laisser une partie de tes produits ou une somme d’argent.

Selon le dernier recensement agricole, 82% des unités de production agricole sont de petite ou moyenne grandeur. Pour faire valoir leurs droits, il est indispensable qu’elles s’organisent. Actuellement, il n’y a plus d’organisation de petits producteurs(-trices) alors qu’entre 2005 et 2012, il en existait une très puissante. Sa désarticulation nous prive de tout moyen de pression sur le Ministère afin qu’il reprenne le chemin dont il ne devait pas s’écarter, celui indiqué par le président Chavez et dans lequel nous autres organisations populaires nous sommes engagées » remarque Gabriel Gil « mais nous recommençons à former un réseau de producteurs(-trices) libres et associés au niveau local ». Il propose par ailleurs de « lancer un appel au Président Nicolas Maduro et à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) pour qu’ils viennent sur le terrain affronter la guerre économique depuis les espaces de production« .

« Les crises sont faites pour trouver des solutions »

« Nous ne nous attendions pas à cela. En plus de subir cette guerre économique, le peu d’aide que nous recevons est attribuée aux grandes entreprises et les petits producteurs continuent de souffrir. N’étant pas organisés, on a du mal à se mobiliser » confirme Gerardo « Lalo » Rivas, député à la Constituante pour le secteur paysan et membre de l’Association de Producteurs Intégraux du Paramo méridional (PROINPA). « Il faut changer la politique économique et productive du Pays en faisant participer les paysans(annes) aux prises de décision sur les questions agricoles. Il y a sans cesse des réunions de parole où l’on discute mais sans jamais donner le pouvoir de décision au producteur ou au paysan. Alors on finit toujours par entrer en conflit », selon Gerardo Rivas.

Il donne l’exemple actuel de la fixation des prix : « Dans le cas du café, nous avons accordé un prix mais dans le « Journal Officiel » c’est un autre prix qui est publié. Cela ne devrait pas se produire. Si l’on parle d’une loi des prix convenus en premier lieu avec le producteur, il n’est pas normal que l’Etat en fixe d’autres ensuite ».

« Pour ce qui est du soja destiné à la consommation animale : qui nous le fournit ? L’Etat. Que le distribue ? L’Etat mais en passant par les grands producteurs comme PROTINAL –qui se débarrasse des poulets aux passage- au lieu de le donner directement au producteur qui élève 1500 à 2000 poules. La tendance est toujours de favoriser le grand producteur alors que de tous temps et dans le monde entier, ce sont les petits producteurs qui fournissent la plus grande partie de l’alimentation », soutient Gerardo Rivas.

« De plus, ce soja est transgénique. Or, au Venezuela, la Révolution Bolivarienne a dit NON aux OGM, mais nous devons malheureusement bien l’avouer : nous en consommons, car la viande que nous mangeons provient d’animaux nourris avec du soja transgénique » (7). Rivas assure qu’au Venezuela « nous avons nos propres semences de soja et sommes tout à fait en mesure de le produire »,nous libérant ainsi du soja transgénique et du coût de son importation. Mais l’obstacle à surmonter dans ce cas seraient les intérêts de ceux qui tirent profit des importations et des dollars préférentiels de la rente pétrolière. En ce qui concerne le projet actuel du Conglomérat AGROSUR, créé par décret présidentiel fin septembre pour renforcer le moteur agroalimentaire de la Nation, Gerardo Rivas soutient « que la participation des petits producteurs et des Communes à AGROSUR est indispensable, pour qu’elle ne devienne pas une corporation inutile de plus. L’Etat doit la gérer AVEC la participation et la supervision du Pouvoir Populaire, dont les membres, paysannes et paysans possédant un savoir-faire productif, doivent faire partie du Comité directeur ».

Mais cette participation doit être conquise, car la Loi émise récemment par l’Assemblée Nationale Constituante pour définir le fonctionnement d’AGROSUR, même si elle donne met en avant la participation du Pouvoir Populaire pour ce qui concerne la production, ne lui accorde pas d’espace au niveau de sa plus haute autorité et organe décisionnel : le Comité de Direction, dont les membres sont désignés de manière verticale par le Président de la République et le (la) Ministre de l’Agriculture Productive et des Terres, qui choisit aussi les membres du Conglomérat (parmi les entreprises du secteur public, les organisations productives de base du Pouvoir Populaire et les entreprises privées).

« Tous ces problèmes sont traités par l’ANC », assure le Constituant :« J’ai intégré la commission Economie, j’y ai exposé ces idées, mais les procédures sont très lentes. La situation du Pays exige pourtant des réponses plus rapides. Nous sommes en état de guerre non conventionnelle, mais des solutions existent : parfois même les crises ont lieu pour que des solutions puissent émerger. L’une d’elles est de produire nous-mêmes ce que nous consommons. Il y a des gens qui y travaillent déjà, qui sont des pionniers mais qui ne sont pas pris en considération. Il faudrait multiplier les expériences. Nous réunissons toutes les conditions pour produire ce que nous consommons : de l’eau, des terres, des gens qui ont du savoir-faire, des techniciens(ciennes), des gens formés, des producteurs qui veulent sont prêts à travailler dur et même des gens qui ne font pas confiance au Gouvernement  mais doivent vivre de leur métier de producteur.

« PROINPA a justement été créé dans l’idée de changer le système. Cette organisation formée depuis quelques années cherche des solutions de manière collective. Nous avons bien avancé dans la production de semences de pommes de terre : depuis 2 ans déjà nous n’en importons plus. Nous nous occupons maintenant des semences de carottes, d’ail, de céleri, de stevia. Nous ne traînons pas, nous continuons à innover », conclut-il.

IA/ALBA TV/2017

Notes:

(1) Dans le Venezuela bolivarien, la production et le semis de graines transgéniques sont interdits, c’est le résultat de la campagne « le Venezuela libre d »OGM » qui, après trois années d’une grosse bataille juridique aboutit à l’élaboration collective de la Loi de Semences (2015) anti-OGM, anti-brevet et anti-privatisation respectant l’obligation constitutionnelle selon laquelle le génome d’aucun être vivant ne peut être privatisé au Venezuela. Il n’existe cependant pas de  contrôle similaire sur les importations de matières premières et de denrées alimentaires à l’état de produits finis.

(2) cf. Note ci-dessus

(3) L’entreprise « El Tunal » fait partie d’un puissant empire (trust?) économique de l’Ouest du Venezuela dont Alejo Hernandez (alias « El Tonillo ») est le propriétaire.

(4) Le dumping est défini comme une pratique de concurrence déloyale par laquelle une entreprise vend ses produits à un prix inférieur au coût de production pour éliminer la concurrence et établir un contrôle ou un monopole sur le marché.

(5) VIIème Recensement Agricole, réalisé en 2008 et 2009, publié en 2011 par le Ministère de l’Agriculture et des Terres (MAT)

(6) Voir la création de rareté par cette entrerise privée via l’enterrement d’animaux vivants:  https://ciudadvalencia.com.ve/pollitosenterradosvivos-protinal/ et http://vtv.gob.ve/guerra-economica-empresa-protinal-bota-miles-de-pollos-aptos-para-el-consumo-humano/

(7) voir note (1)

Source: http://www.albatv.org/Urge-la-participacion-campesina-en.html

Traduction: Frédérique Buhl

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Comment fonctionne une commune au Venezuela (BBC Monde)

Par Daniel Garcia Marco (@danigmarco) BBC Monde, Caracas. 1er novembre 2017

Déjà malade, quelques jours après avoir remporté sa réélection et six semaines avant sa dernière apparition télévisée, Hugo Chavez était très mal à l’aise. C’était le 20 octobre 2012. Il avait encore six ans de mandat devant lui, mais, sans doute poussé par la maladie, sentait le besoin d’accélérer son projet socialiste. « Est-ce que je vais continuer à prêcher dans le désert ? » houspilla-t-il ses ministres, auxquels il reprocha de ne pas avoir lu un livre sur l’histoire des communes chinoises remis quelque temps auparavant. Maduro baissa les yeux, comme les autres ministres, donnant raison à Chavez qui lança : « la commune ou rien ! Nicolas, je te confie ce projet comme je te confierais ma vie : les communes ». Avec le temps, cette phrase est apparue comme un testament.

5 ans ont passé. L’actuel président Nicolas Maduro, aux prises avec une grave crise économique, n’a pas fait  des Communes sa priorité. C’est une chose qui pourrait bien changer avec l’actuelle Assemblée Nationale Constituante (ANC), ce corps plénipotentiaire élu par la population le 30 juillet dernier pour réformer l’État et rédiger une nouvelle Constitution. « J’en appelle à une Constituante profondément ouvrière, profondément communale » avait dit Maduro le 1er mai. Désormais installée depuis début août, l’ANC pourrait réaliser ce que Chavez ne put faire: donner à la Commune un rang constitutionnel.

« Âme du socialisme réel »

Mais, qu’est-ce qu’une Commune ? C’est une forme d’organisation basée sur l’autogouvernement et l’autogestion qui possède son propre modèle économique. La sublimation du « pouvoir populaire » que recherchait Chavez. « L’âme du projet de socialisme réel », disait le leader de ce que l’on a appelé la Révolution bolivarienne. L’un de ses plus grands exemples est la Commune socialiste Panal 2021 (Panal signifie : « nid d’abeille ») dirigée par le collectif ou la fondation Alexis Vive.

Panal 2021 a, au-delà de la « commune chinoise » plusieurs référents : les communes des zapatistes au Mexique et la Commune de Paris, un mouvement insurrectionnel qui gouverna la capitale française durant une brève période en 1871.

Panal 2021 se situe dans le quartier 23 janvier ; sans doute le quartier populaire le plus politisé d’Amérique Latine, un bastion de la gauche malgré le triomphe de l’opposition aux élections parlementaires de 2015.

La commune regroupe huit grands blocs d’immeubles, 3600 familles, 13000 habitants. Parmi eux, il y a de nombreux opposants, ce qui n‘empêche pas beaucoup d’entre eux participent à la logique communarde.

« Nous voulons que ce « Commune ou rien » de Chavez ne reste pas un slogan, qu’il soit une action quotidienne. La révolution, ce ne sont pas les ministres qui la font mais les peuples organisés », dit à BBC Monde Ana Marin, porte-parole de l’organisation anticapitaliste Alexis Vive.

Cette commune a démarré en 2006 et elle se distingue par la prise des décisions en assemblées et par des « moyens de production sociale », c’est-à-dire, des petites entreprises telles qu’une boulangerie, un atelier textile et une fabrique d’empaquetage de sucre qui sont entre les mains de la communauté.

Pour sa création, elle a compté sur une aide initiale de l’État, qui a animé et financé l’autogestion. La commune Panal 2021 s’est étendue à d’autres zones de Caracas et même à d’autres régions du pays. Et elle aspire à continuer de croître.

La commune, qui possède sa propre banque pour l’attribution de microcrédit, est en train de mettre la dernière main à la frappe de sa propre monnaie, le Panal, qu’on utiliserait pour payer une partie du salaire des travailleurs, lesquels pourraient dépenser leur argent dans les magasins de la commune. Pour eux, la logique capitaliste de l’offre et de la demande ne s’impose pas. « Il s’agit d’une économie planifiée, qui n’est pas au service du capital mais au service du bien commun et de la répartition équitable de la richesse » affirme Marin, qui assure que les « unités productives » sont rentables.

« Nous ne sommes la main d’œuvre de personne »

L’atelier textile constitue un exemple d’activité. Un portrait en couleur de Chavez domine cet espace où se trouvent plus d’une dizaine de machines à coudre et une machine à broder acquises avec les ressources du gouvernement du District capitale de Caracas. « Ici, il n’y a pas de chef. Ni d’employés. On les appelle des producteurs. Il s’agit d’une organisation horizontale » : José Lugo, porte-parole de l’économie communale, me le montre avec un exemple. Il appelle deux jeunes femmes, je leur propose un prix pour la confection d’uniformes. Toutes les deux me répondent de la même façon, au grand contentement de Lugo : « Nous devons convoquer une assemblée dans laquelle nous fixerons le prix de notre produit ».

«Il n’y a personne qui nous impose le prix que va coûter notre force de production », renchérit Lugo. « Nous ne sommes la main d’œuvre de personne. Nous sommes une force productive. C’est ce que nous a enseigné le Commandant Hugo Chavez Frias », ajoute-t-il.

Dans l’atelier on confectionne des sacs, des tee-shirts et des uniformes avec le logotype d’une abeille du Panal 2021. Les douze productrices connaissent toutes les étapes du processus textile. Elles ont commencé avec six machines et en ont désormais 19 ainsi qu’une camionnette pour la distribution. Les excédents que génèrent cet atelier et le reste de ce que l’on appelle « les unités socio-productives », affirment les porte-parole, sont réinvestis dans la communauté ; celle-ci propose des prix beaucoup plus accessibles car dans la Commune on évite les canaux de distribution, argument-ils.

Une enquête du portail digital local Armando.Info a dénoncé, néanmoins, le fait que le tissu entrepreneurial est en train d’apporter des bénéfices surtout à l’équipe de direction d’Alexis Vive. BBC Monde n’a pu joindre son responsable, Robert Longa.

Pas besoin de policiers

La commune, c’est aussi le contrôle social. Marin s’enorgueillit du fait que le niveau de scolarisation soit plus élevé qu’ailleurs et du haut niveau de sécurité grâce au système de caméras de surveillance. « Nous faisons office d’intelligence sociale. Les caméras représentent un mécanisme de prévention et de dissuasion » dit Marin ; elle assure que les habitants sont actifs et signalent la présence d’éléments externes. La porte-parole nie, cependant, que le collectif Alexis Vive dispose d’armes. Nombre de ces groupes ralliés au gouvernement chaviste, sont accusés de constituer les forces de choc de la dite révolution bolivarienne.

L’autogestion fait qu’eux-mêmes contrôlent leur territoire, affirme la porte-parole. « Ici, il n’y a pas de police, non pas parce qu’elle ne peut pas entrer, mais parce qu’elle n’est pas nécessaire » assure-t-elle. Quant à sa structure, la commune du Panal 2021 se divise en « petits nids », qui se composent de 10 à 12 habitants par bloc, responsables d’environ 300 familles.

Les « nids »apportent des propositions aux assemblées ordinaires, qui se tiennent dans la salle omnisport tous les 15-20 jours. Là, on décide à mains levées. Il n’y a pas de vote secret et universel.

Marin reconnaît le leadership du collectif Alexis Vive en matière de proposition ; il est dirigé par Longa et constitué d’un noyau dur de quelques 50 personnes. « Ici les gens se plient toujours à ce que nous décidons. Non pas parce que c’est l’Alexis Vive qui doit décider de tout, mais parce que nous avons la confiance des gens » dit Marin.

La disparition de l’État ?

L’objectif final, me dit Lugo, c’est que cette commune, l’une de celles qui ont les plus importantes ressources et organisation, soit autosuffisante et en mesure d’être autogérée.

C’était le rêve de Chavez ; en 2007, les poches pleines de pétrodollars, réélu avec la plus large majorité, avec une opposition détruite et une fois dépassées les difficultés sous forme de coup d’état, chômage pétrolier et autre, il relança son idée d’État communal. « C’est la culmination du projet politique de Chavez », dit à BBC Monde l’historienne et professeure Margarita Lopez Maya qui a évolué vers une position critique, et a étudié à fond le projet du commandant. Chavez a tenté d’introduire le nouveau schéma d’organisation territoriale dans la réforme de la Constitution qu’il proposa en 2007. Néanmoins, lors du référendum,  il essuya l’une de ses rares défaites électorales.

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Malgré tout, il continua. En 2010, la Loi Organique de Communes, fut approuvée ; on y développe l’idée d’État Communal, une nouvelle forme d’organisation « qui permettra aux vénézuéliens et aux vénézuéliennes d’atteindre le bonheur social dans la société socialiste » dit le texte.

L’évolution socialiste de Chavez

Chavez cherchait à rompre avec la Constitution de 1999 – elle sera à présent réformée par l’Assemblée Constituante – nombreux sont  les chavistes qui qualifient ce texte de trop bourgeois et libéral. « La discussion consiste à savoir si Chavez a toujours voulu le socialisme et qu’il n’a pas pu le mener à bien jusqu’à ce qu’il ait un pouvoir sans contrepoids ou si, en vérité, il s’est peu à peu laissé convaincre par le socialisme » expose Lopez Maya; elle voit dans ce tournant une claire influence du modèle cubain et de Fidel Castro, qui, lui aussi, vira au socialisme après avoir gagné le pouvoir dans l’île.

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La mort de Chávez, la chute des prix du pétrole et la crise économique ont mis un frein – pour le moment – au rêve du commandant. « Sur le chemin que nous avions parcouru avec le président Chavez, nous avons un peu reculé avec le président Maduro du fait de tout ce qui s’est passé » admet José Lugo, le porte-parole économique de Panal 2021.

« Mais, avec l’Assemblée Constituante, ce que nous avons reculé, nous allons le parcourir quatre fois plus vite, en marche avant », confie-t-il.

BBC Monde n’a pas reçu de réponse à sa demande d’entretien avec le Ministère des Communes et avec la Commission de la Constituante pour le renforcement de la Démocratie participative, les Communes et les Conseils Communaux. L’idée de la Constituante consiste à renforcer les liens entre le peuple et l’État, mais Lugo poursuit un objectif plus lointain : « L’intention, au bout du compte, c’est de démonter l’État, c’est ce que disait le commandant Chavez : en finir avec la bureaucratie, réduire l’État dans la mesure du possible. Ce serait l’idéal ».

« Ceci pourrait paraître une utopie, mais nous sommes bien là », dit-il.

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-41827684

Traduction : Sylvie Carrasco

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Le Venezuela lance la campagne nationale contre la violence envers les femmes 

L’élection le 30 juillet dernier d’une Assemblée Constituante au Venezuela remobilise les énergies dans la bataille permanente pour développer les droits de la femme. Ce mercredi, dans tout le Venezuela, a commencé la campagne nationale contre la violence envers les femmes.  Les activités se dérouleront du 1er novembre au 10 décembre 2017 afin de sensibiliser tous les secteurs de la population au droit de la femme à une vie exempte de toute forme de violence. La campagne a démarré le mercredi 1 novembre sur le thème : « La paix commence à la maison, stop à la violence contre les femmes« .

Lors d’un entretien dans le cadre de l’émission « Encendidos » à Venezolana de Television, la Vice-Ministre pour la Protection des Droits de la Femme, Rebeca Madriz a la société à mener une évaluation interne sur ce plan dans chacun de ses secteurs et surtout d’introduire le thème de la violence contre les femmes en tant que délit dans le débat public et politique, ainsi qu’à exiger que les droits des citoyennes soient reconnus comme étant des droits humains.

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La Vice-Ministre pour la Protection des Droits de la Femme, Rebeca Madriz

Le programme des activités commence ce 1er novembre et durera jusqu’au 10 décembre, date à laquelle sera célébrée la Journée Internationale des Droits Humains ». A partir de 19 heures ce soir, des projecteurs de lumière violette illumineront symboliquement des espaces publics et touristiques du pays pour réaffirmer l’engagement du gouvernement à renforcer le dispositif de protection des femmes et des spots TV seront diffusés : https://twitter.com/twitter/statuses/925693161955000321.

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La Ministre des Droits de la Femme Blanca Eekhout (à gauche) lors d’un des meetings de la campagne conte la violence envers la femme.

Madriz a précisé que l’Etat soutiendra les institutions chargées de la défense des droits de la femme dont l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) qui discutera d’un projet de loi sur la création d ‘un Institut National de Défense des Droits des Femmes afin de développer des actions de promotion (défense, protection) face à ce phénomène qui représente un véritable problème social, d’Etat et de santé publique.

Dix ans après sa promulgation, la Loi Organique sur les Droits de la Femme à une vie exempte de violences sera révisée afin de potentialiser divers thèmes dans le domaine culturel, de renforcer la sensibilisation aux droits relatifs à l’égalité des sexes et de proposer une thérapie aux hommes qui usent de violence.

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Un débat national sera également ouvert sur la dépénalisation de l’avortement, la création d’un dispositif national de planning familial, l’actualisation du Code pénal et un programme de prévention et de réduction des grossesses précoces.

Rebeca Madriz a rappelé que la loi définit actuellement 21 délits de violence contre la femme allant de la violence physique à la violence psychologique, et que l’Institut National de la Femme (Inamujer) et le Ministère des Droits de la Femme ont mis en place un Bureau national d’assistance aux femmes victimes de violence, la Défendeure Nationale des Droits des Femmes, joignable au numéro de téléphone 0800 femmes (6853737) qui reçoit les plaintes et offrent les services de conseillères.

Source : http://ciudadccs.info/este-miercoles-comienza-campana-nacional-la-violencia-hacia-la-mujer/

Traduction : Frédérique Buhl

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Je crois en l’Etat communal. Une discussion nécessaire à l’Assemblée Nationale Constituante. Par Isaias Rodriguez

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Isaias Rodriguez (assis, au centre) lors d’une récente assemblée populaire à Guarenas

Je crois en l’état communal et je crois que l’heure viendra où les citoyens comprendront tout le bénéfice qu’ils peuvent en tirer. Bien sûr, chaque chose en son temps. Je ne sais pas si c’est le meilleur moment pour imposer au Venezuela un Etat Communal mais je crois que nous devons aller dans cette direction…

Les gens pensent qu’un Etat Communal c’est le « communisme », on leur a mis ça dans la tête… Pour les chrétiens, « commune » signifie communion, partager le corps du Christ à travers une hostie… Mais « commune »  désigne aussi un des états révolutionnaires les plus importants du monde : la Commune de Paris où le peuple occupa la capitale pendant trois jours pour défendre sa souveraineté face à la Prusse. Il faut bien comprendre le concept de commune.

Rome est organisée en communes. Le lieu où le Libertador Simon Bolívar avait juré de libérer à l’Amérique est la commune du Monte Sacro. Autrement dit je ne suis pas en train de parler de quelque chose nécessairement lié à un processus idéologique déterminé.

Je crois que la commune est l’état idéal pour le travail social: une société petite où les citoyens peuvent démocratiquement établir leurs besoins, et même organiser leur loisir, comment ils peuvent disposer de parcs, d’espaces verts. Comment ils peuvent contrôler les crises de la question climatique. Enfin tout ceci sur une petite échelle parce que quand tu essaies de résoudre cela globalement tu te retrouves face à des intérêts que t’en empêchent comme les transnationales.

Dans une commune tu sais où tu vas placer l’hôpital, le lycée, les chemins, faire en sorte que tu puisses te déplacer en vélo. Je parle d’une société que j’ai vue, qui n’est pas utopique, je la connais, je parle d’espaces communaux qui sont réels.

Si nous avions des communes en ce moment au Venezuela il n’y aurait pas de problèmes de production d’aliments parce que la commune elle-même sème, produit, c’est à dire qu’on résout un problème en petit et que si plusieurs groupes résolvent leurs problèmes en petit quand tu les unis tu as crée une culture sociale pour vivre en fonction sociale et pas individuellement. La commune est le meilleur espace pour éduquer les personnes à la vie en société, pour vivre dans la compréhension que le plus important ce n’est pas un être humain mais LES êtres humains…

Cet espace communal je continue de penser qu’il serait l’idéal. Que pourrait-il se passer? Dans un pays comme le nôtre qui même s’il a grandi en tant que peuple, n’a pas suivi cette croissance sur le plan institutionnel, les institutions peuvent encore voir la commune comme une rivale: les conseils municipaux ne se font pas à l’idée d’être déplacés par le pouvoir des communes, mais le jour où ils comprendront que ce pouvoir va les renforcer, alors il ne sera plus si difficile de l’intégrer comme quatrième pouvoir dans la structure des pouvoirs publics au Venezuela. Le Pouvoir National, le Pouvoir Régional, le pouvoir Municipal et le Pouvoir Communal.

Je crois qu’il faut commencer à éduquer le pays pour qu’il comprenne ce qu’est le Pouvoir Communal et comment il peut le servir et je suis partant pour qu’il s’intègre dans ce processus.

Isaias Rodriguez (actuel ambassadeur du Venezuela en Italie)

Source : https://isaiasrodriguezweb.wordpress.com/2017/10/29/creo-en-el-estado-comunal/

Traduction : Cathie Duval

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Élections régionales au Venezuela : la soudaine discrétion et l’embarras de la presse française

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« Tant d’élections… ce n’est pas de la liberté, c’est un excès de liberté » avait lancé il y a quelques années le président Lula à propos du Venezuela. Ce pays continue à battre le record mondial en quantité de scrutins puisqu’après l’élection de la Constituante de juillet 2017, et celle des gouverneurs le 15 octobre, viennent les municipales de décembre qui seront suivies en 2018, des présidentielles. Mais alors que l’élection de l’Assemblée nationale constituante en juillet dernier avait fait l’objet d’une intense couverture médiatique pendant plusieurs jours en France, les élections régionales qui se sont tenues la semaine dernière n’ont pas fait les gros titres de la presse hexagonale. Est-ce parce que l’opposition y a largement participé et que la campagne et les élections se sont déroulées dans le calme, la thèse de la « dictature chaviste » se voyant ainsi invalidée ? Ou bien est-ce parce que la victoire de la coalition au pouvoir contredit le récit médiatique majoritaire d’un peuple tout entier dressé contre Maduro ? Éléments de réponse.

A la surexposition médiatique, succède le strict minimum journalistique

rRétrospectivement, la couverture médiatique de l’élection de l’Assemblée constituante était d’une toute autre intensité. Avalanche de dépêches, reportages court, moyen et long format, « éclairages » et débats en plateau, titres choc en manchette, interviews, articles de décryptage, photos reportage, tweets enragés d’ « intellectuels engagés » … Le Venezuela et sa constituante auront l’honneur de faire la une de Libération. Tout y est passé pour une couverture médiatique maximale de l’élection de l’Assemblée nationale constituante.

L’instrumentalisation du Venezuela à des fins de politique intérieure était à son comble du Front national jusqu’à l’Elysée : il s’agissait de faire d’une pierre, deux coups en diabolisant le Venezuela bolivarien et la gauche de transformation sociale en France (FI, PCF). Un phénomène que l’on a pu observer également en Angleterre avec Corbyn, en Espagne avec Unidos-Podemos, etc. Il faut dire que la frange la plus radicale de la droite vénézuélienne avait alors renoué avec la stratégie insurrectionnelle des « guarimbas ». Une flambée de violence dont les médias, dans leur grande majorité, imputaient la responsabilité au gouvernement accusé d’organiser la répression contre ce qui était présenté comme une insurrection populaire. En réalité, une stratégie de violence d’extrême-droite qui n’avait rien de spontané et qui suscitait alors l’indulgence de la presse hexagonale comme nous l’avions illustré dans un précédent article à relire ici.

Nous pouvions donc raisonnablement nous attendre à ce que les médias de masse accordent au moins la même attention aux élections régionales au Venezuela. Un pays accusé d’être une dictature qui organise des élections régionales auxquelles l’opposition, dans son immense majorité, participe : en voilà un scénario qui aurait de quoi susciter l’intérêt d’éditorialistes et de journalistes si soucieux des droits de l’homme et de la démocratie. N’ont-ils pas à cœur de vérifier la validité de leurs thèses sur la dictature vénézuélienne et de répondre à ceux qui, « idéologiquement aveuglés », les contestent ? Où sont donc passés les Enthoven, Naulleau et autres chevaliers blancs du tweet ?

Une élection reléguée au second plan dans les médias français

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Des électeurs font la queue très tôt le matin pour aller voter à Petare, l’un des plus grands « barrios » d’Amérique latine. AVN / Fausto Torrealba

Bien entendu, la plupart des grands quotidiens et hebdomadaires ont relayé les résultats des élections régionales et la victoire de la coalition chaviste qui remporte 18 gouvernorats sur 23. Cependant, les articles consacrés à l’événement électoral sont souvent des reprises de dépêches AFP ou Reuters ou, tout du moins, ils en adoptent le ton très factuel. Nous sommes loin des unes, des manchettes et des articles exhaustifs de l’été dernier. Pas de reportages non plus sur les chaînes d’information suite aux élections. Des reportages ont en revanche été diffusés par certains journaux télévisés et chaines d’information un peu avant la tenue des élections afin de rappeler à leur manière les enjeux du scrutin. La veille du vote, le présentateur de BFM TV introduit un reportage intitulé « Au pays du chaos » par ces mots : « La dictature ou la démocratie, c’est pour résumer l’enjeu de l’élection de demain au Venezuela. » Même ton pour le JT de 13 heures de TF1 qui consacre un reportage au système D dans le pays caribéen le même jour. L’élection passée, les téléspectateurs devront se contenter des bandeaux d’alerte info en bas de leur écran pour savoir si le Venezuela a fini par basculer dans la dictature ou non. Jean-Luc Mélenchon invité au 20h de TF1 le lendemain des élections n’a pas été interrogé sur le sujet. Ni les autres représentants de la France Insoumise ou du PCF invités dans les médias dans le même laps de temps. Etrange … Les députés de la FI avaient dû faire face à de nombreuses injonctions médiatiques à condamner le « régime» vénézuélien l’été dernier. Décidément, la couverture médiatique des élections régionales n’est pas de la même ampleur.

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Cartographie des résultats officiels publiés par le Conseil National Electoral (CNE) : le PSUV et ses alliés réunis au sein du Gran Polo Patriotico (GPP) remportent 18 Etats ; la coalition de droite (Mesa de Unidad Democratica – MUD) en remporte 5. Source : site internet du PSUV

L’information mise en avant : l’opposition conteste les résultats

Les articles insistent presque tous sur le fait que la coalition d’opposition (MUD) conteste les résultats et ce, jusque dans leurs titres. Libération titre sur « la victoire et des soupçons pour Maduro ». Pour l’inénarrable Paulo Paranagua  du Monde, « le pouvoir s’attribue la victoire aux élections régionales, l’opposition conteste ». Pour Courrier international, c’est une victoire écrasante mais contestée du parti au pouvoir. Même son de cloche pour LCI et ainsi de suite.  Ce que ces articles taisent, c’est qu’en 18 ans de révolution bolivarienne, l’opposition a contesté tous les résultats des élections … qui lui étaient défavorables. A l’instar de Laidys Gomez, nouvelle gouverneure d’opposition de l’Etat du Táchira, qui s’était empressée de reconnaitre sa très large victoire face au gouverneur chaviste sortant pour ensuite contester les résultats dans le reste du pays. C’est « le folklore habituel destiné aux médias internationaux et aux chancelleries » juge, tranchant, Benito Perez dans les colonnes du quotidien suisse le Courrier (classé à la « gauche de la gauche »).

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Florilège de titres que l’on pouvait lire dans la presse française au lendemain des élections.

Les chavistes ont, quant à eux, tout de suite reconnu leur défaite dans tous les Etats remportés par l’opposition incluant des zones stratégiques comme le Táchira, frontalier avec la Colombie. Par ailleurs, Henri Falcon, gouverneur d’opposition sortant en quête d’une réélection dans l’Etat de Lara a reconnu sa défaite en dépit de la position officielle adoptée par la MUD. Même scénario dans l’Etat de Carabobo où le candidat de droite a reconnu la victoire de son adversaire chaviste. Ce qui a bien moins été relayé également, c’est l’avis rendu par le CEELA (Conseil des Experts Electoraux Latino-Américains) et ses 1300 observateurs déployés dans tous les pays pour suivre l’élection, par la voix de son président lors de la conférence de presse de présentation du rapport final de leur mission d’accompagnement : « les élections se sont déroulées dans le calme et dans des conditions en tout point normales, aucun incident n’est à déplorer et le vote reflète en conséquence la volonté des citoyens vénézuéliens. » Le président du CEELA, Nicanor Moscoso, a en outre précisé qu’au terme des 12 audits de chacune des phases du processus électoral auxquels les représentants de tous les partis politiques en lice étaient étroitement associés, le document final a été signé par tous les partis de la coalition chaviste (GPP) et de la coalition d’opposition (MUD), le jugeant donc conforme.

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Hector Rodriguez Castro, l’une des figures montantes du PSUV (chaviste) en pleine campagne à Petare. Il a été élu gouverneur de Miranda, le « joyau de la couronne » qu’il a ravi à la droite. L’Etat était jusqu’ici gouverné par l’opposant Henrique Capriles, candidat malheureux aux élections présidentielles de 2012 face à Chavez et 2013 face à Maduro, depuis déclaré inéligible par la justice vénézuélienne suite à des pots-de-vin de la part d’Odbrecht. C’est notamment dans certaines riches municipalités de Miranda dirigées par la droite comme Chacao que se concentraient les « guarimbas ». FACEBOOK

En outre, les articles proposant une véritable analyse des raisons d’un tel résultat ou à défaut avançant ne serait-ce que quelques éléments, ne sont pas légion. Ainsi, pour les Echos, reprenant Reuters, les chavistes remportent l’élection « par surprise ». Surprise, magie, hasard sont rarement les ingrédients d’une élection … Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Amérique Latine qui nous avait accordé un long entretien sur le pays caribéen, avance, quant à lui, quelques éléments d’analyse, d’abord sur les réseaux sociaux puis dans un entretien sur le site de l’IRIS : « Comme en 2015 pour le chavisme (lors élections législatives), l’opposition vient de connaître un « trou » électoral parmi ses électeurs. Une bonne partie des classes moyennes et supérieures urbaines s’est abstenue. […] Cette tendance semble indiquer que le vote est venu sanctionner les événements de l’année et leurs responsables. […] Ils invalident les stratégies de la tension et de la violence développées ces derniers mois. » Peut-être qu’une analyse approfondie des résultats du scrutin s’apparenterait alors à une remise en question pour tous ces médias qui ont depuis longtemps pris fait et cause pour l’opposition vénézuélienne, y compris pour sa frange la plus radicale. Peut-être aussi que la presse française dominante aurait été plus loquace si l’issue de l’élection avait été favorable à l’opposition. Jack Dion, directeur adjoint de la rédaction de Marianne, livre ses réflexions sur son compte Facebook : « Une présumée dictature qui organise des élections avec des opposants en lice, c’est déjà une surprise. Une opposition battue alors que tous les médias la donnaient archi favorite, c’est encore plus étrange. Moralité : la réalité du Venezuela est plus complexe que les raccourcis en vogue, d’où qu’ils viennent. » A méditer …

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Le président Maduro reçoit trois des quatre gouverneurs d’Acción Democratica (au centre) qui ont prêté serment devant l’Assemblée Nationale Constituante (Etats d’Anzoátegui, Nueva Esparta et Mérida) au Palais Miraflores, la résidence officielle de la présidence de la République, le 24 octobre 2017, en présence du Vice-président Tareck El Aissami (de dos à droite) et de la première dame Cilia Flores (à gauche). TWITTER

La droite vénézuélienne est aujourd’hui profondément divisée quant à l’attitude à adopter entre ceux qui, à l’instar des quatre nouveaux gouverneurs du parti Acción Democratica qui ont prêté serment devant l’Assemblée nationale constituante puis ont rendu visite à Nicolás Maduro à sa résidence officielle de Miraflores, semblent jouer l’apaisement et le dialogue, ne serait-ce que temporairement, et d’autres qui prônent la ligne dure comme Henrique Capriles qui a décidé de quitter la coalition en dénonçant la « trahison » d’Acción Democratica, la grande gagnante de ce scrutin au sein du camp antichaviste. La presse française standardisée se montre assez peu diserte sur les dissensions de l’opposition comme Libération qui se contente de relayer une dépêche AFP qui explique en creux que pour comprendre les échecs et les fractures de la droite vénézuélienne, c’est du côté des chavistes et de leur « plan d’accaparer le pouvoir pour toujours » qu’il faut chercher. Sur les ondes de France Inter, Anthony Bellanger, l’ex-directeur de l’information de Courrier international aujourd’hui chroniqueur éditorialiste aux Inrocks,à BFM TV et à France Inter, livre à peu près la même analyse : « On n’est plus à l’époque soviétique où les dictateurs remportaient 99,8% des voix. On gagne les élections, il ne faut pas exagérer, mais on perd un peu de terrain, pour ne pas être ridicules. »

Si dictature il y a, celle-ci n’aurait aucun intérêt à livrer à l’opposition des Etats aussi stratégiques que le Táchira, le Mérida ou le Zulia, principale zone pétrolière du pays, à la frontière avec la Colombie et ayant manifesté par le passé des velléités sécessionnistes comme le rappelle le journaliste indépendant Maurice Lemoine spécialiste de l’Amérique Latine et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique dans un article publié par Mémoire des Luttes. Juan Pablo Guanipa, élu gouverneur du Zulia est le seul nouvel élu à avoir refusé de prêter serment devant l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) ; il n’a par conséquent pas pu prendre ses fonctions, contrairement à ses quatre autres collègues de l’opposition, et de nouvelles élections seront organisées en décembre. En tout cas, aucune remise en cause conséquente de l’opposition vénézuélienne, de sa stratégie et de sa rhétorique, malgré le désaveu électoral et les profondes divisions, ne semble vraiment à l’ordre du jour dans les salles de rédaction parisiennes.

Qu’est-ce que ce traitement médiatique en dents de scie révèle des relations que la presse française dominante entretient avec le Venezuela ? Loin de vouloir réellement informer sur la situation du pays caribéen, loin de se soucier des droits de l’homme et de la démocratie à Caracas, cette presse proclame inlassablement le mot d’ordre TINA (« There is no alternative – il n’y a pas d’alternative ») et fait le procès sous toutes les latitudes d’une gauche de transformation sociale un peu trop gesticulante à son goût. Toute information en provenance de Caracas qui ne donnerait pas de grain à moudre pas à ce discours ne sera pas mise en avant. C’est manifestement le cas des élections régionales. On préfèrera insister sur le fait que l’opposition conteste les résultats, en omettant qu’elle agit ainsi à chaque défaite électorale depuis 18 ans, plutôt que d’analyser les raisons d’un résultat favorable au chavisme malgré une profonde déstabilisation économique, sociale, politique et géopolitique depuis 3 ans. Et on préfèrera surtout vite passer à une autre « actualité ». Comme, par exemple, la décision du Parlement Européen dominé par la droite (PPE) et les sociaux-démocrates (S&D) de décerner le prix Sakharov à « l’opposition démocratique vénézuélienne » (1) en décembre.

Note : (1) Sur les violations des droits humains commises par cette opposition, on peut lire notamment « la rage raciste de l’extrême droite vénézuélienne » https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/24/la-rage-raciste-de-lextreme-droite-venezuelienne/ et « Venezuela: la presse française lâchée par sa source ? » : https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/08/04/venezuela-la-presse-francaise-lachee-par-sa-source/

Crédits photo :

Photo en couverture : REUTERS / Ricardo Moraes
https://www.lapatilla.com/site/2017/10/15/en-fotos-asi-se-llevan-a-cabo-las-elecciones-regionales-en-venezuela-este-15oct/
Capture : https://boutique.liberation.fr/products/samedi-12-et-13-aout-2017
http://www.resumenlatinoamericano.org/2017/10/15/en-venezuela-eleccionesfotos-electores-de-petare-acudieron-a-votar-desde-muy-temprano/
http://www.psuv.org.ve/temas/noticias/detalles-gobernaciones-revolucion-infografia-gppsb-psuv-cne-primer-boletin/#.WehVFzs6-M9
http://www.elciudadano.cl/entrevistas/el-dia-despues-de-las-elecciones-regionales-en-venezuela-debemos-destacar-la-voluntad-democratica-del-pueblo/10/16/
http://www.el-nacional.com/noticias/politica/las-imagenes-reunion-tres-gobernadores-adecos-con-maduro_209105

 

Source : « Le vent se lève », http://lvsl.fr/elections-regionales-venezuela-discretion-presse-francaise

Insoumission vénézuélienne, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Le 15 octobre, alors que plus de 18 millions de Vénézuéliens étaient invités à élire leurs gouverneurs, le Grand pôle patriotique Simón Bolivar (GPP), constitué autour du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), a triomphé dans 18 Etats sur 23, n’en abandonnant que 5 à la coalition de la Table d’unité démocratique (MUD ; opposition). Malgré ce résultat sans équivoque, on se gardera bien ici d’accabler le malheureux Paulo A. Paranagua, deskman Amérique latine au service international du quotidien du soir Fake News (ex-Le Monde) pour le titre de son article du 17 octobre : « Le pouvoir s’attribue la victoire aux régionales ». C’est bien sûr le Conseil national électoral (CNE) et non « le pouvoir » qui a annoncé le résultat des élections. Simplement, ayant écrit quelques jours auparavant (14 octobre) « tous les pronostics évoquent une progression de la MUD, qui pourrait l’emporter dans 12 à 18 Etats, au lieu de 3 actuellement », l’infortuné journaliste ne pouvait qu’invoquer « une fraude à l’échelle nationale », sous peine de passer pour une diseuse de bonne aventure de troisième catégorie.

De la même manière, on recommandera l’indulgence pour Anthony Bellanger, l’ex-directeur de l’information de Courrier international aujourd’hui chroniqueur éditorialiste aux Inrocks, à BFM TV et à France Inter. Devant courir de l’un à l’autre pour y disserter sur des pays dont il ne connaît strictement rien, il s’en tire avec talent en racontant n’importe quoi. Ayant constaté en parcourant rapidement les dépêches que, malgré « les fraudes », l’opposition avait fait élire deux gouverneurs de plus que lors de l’élection précédente, il a levé le mystère pour les auditeurs du « service public » le 16 octobre à 18h55 : « On n’est plus à l’époque soviétique où les dictateurs remportaient 99,8% des voix. On gagne les élections, il ne faut pas exagérer, mais on perd un peu de terrain, pour ne pas être ridicules. » Précaution franchement inutile : quiconque a déjà entendu Bellanger parler du Venezuela sait pertinemment que, fort heureusement pour lui, le ridicule ne tue pas.

Avec une participation de 61,4 %, certes « non soviétique », mais néanmoins supérieure à celles affichées dans des pays aussi hautement démocratiques que la Colombie, le Chili, l’Argentine, le Mexique, la France, l’Allemagne ou les Etats-Unis, le chavisme s’est donc imposé (54 % des suffrages), infligeant un dur camouflet à ceux qui avaient fait de cette élection un référendum contre le chef de l’Etat Nicolás Maduro [1]. Ajoutant au poids des chiffres, il a reconquis deux juridictions hautement symboliques : l’Etat de Barinas, où se trouve Sabaneta, le village natal de feu Hugo Chávez, a élu l’un de ses frères, Argenis Chavéz ; l’Etat-clé de Miranda, qui inclue une partie du Grand Caracas, dirigé jusqu’ici par un des leaders de l’opposition, le multimillionnaire Henrique Capriles Radonsky, déclaré inéligible par la justice [2], a vu triompher l’un des jeunes espoirs de la révolution bolivarienne, Héctor Rodríguez.

Au lendemain de l’annonce des résultats, les dirigeants de l’opposition ont semblé complètement groggies. Puis, selon un scénario rôdé depuis presque deux décennies, le porte-parole Gerardo Blyde a annoncé que la MUD ne reconnaissait pas les résultats issus d’une « fraude sans précédent » alors que les prévisions lui annonçaient une « victoire gigantesque ». Avant d’ajouter : « Nous demandons aux candidats d’organiser des activités de rue pour soutenir notre accusation d’irrégularité. »

Pour l’instant, sans grand résultat, hormis celui qui voit les médias nationaux mais aussi internationaux, de la droite assumée à la gauche la plus décervelée, dérouler le tapis rouge à tous les poncifs : « pays à l’agonie », « dérive autocratique », « régime autoritaire », « installation d’une dictature »… Car, en matière de journalisme de basse intensité, Paranagua et Bellanger, épinglés ici non en vertu d’une haine personnelle mais en tant qu’archétypes du dévoiement partisan de l’information, ne constituent hélas en rien des exceptions.

Ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, le journaliste Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet”, aux Éditions Don Quichotte, Paris.

L’œuvre en cours de formatage de l’opinion est devenue telle qu’il convient désormais de remettre systématiquement en mémoire les épisodes passés pour permettre un minimum de compréhension du présent. Ainsi…

Une crise sans précédent (récent) a mis à genou le Venezuela. Le « madurisme » serait « en train d’achever le chavisme » (Marianne, 1er août 2017). Qu’est-ce à dire ? Si le pouvoir de ce pays pétrolier ne commettait aucune erreur, cela se saurait ; il serait bien le seul au monde à rendre une copie parfaite. Mais, les ratés de sa gestion n’expliquent pas tout. Des pénuries organisées et de l’accaparement des aliments, médicaments et biens de première nécessité aux conséquences désastreuses du marché noir, en passant par une inflation démente sciemment provoquée, c’est bien, depuis l’arrivée de Maduro au pouvoir, une déstabilisation économique qui sème le chaos dans le pays [3]. Elle a, affectant, décourageant et provoquant un mal-être social, enfanté la victoire de l’opposition lors des législatives de décembre 2015. Majoritaire à l’Assemblée nationale, celle-ci, en faisant prêter serment à trois députés non élus car suspectés de fraude, s’est mis en janvier 2016 dans l’illégalité, amenant depuis le Tribunal suprême de justice (TSJ) à invalider toutes ses décisions. Confronté à un tel défi à l’ordre institutionnel, aucun Etat de droit ne procéderait autrement.

« Prisonnier politique » emblématique, le dirigeant de Volonté populaire (VP) Leopoldo López n’a pas été condamné pour ses « opinions », mais pour avoir déclenché une vague de violence destinée à renverser le chef de l’Etat – « La Salida » (la sortie) – qui, en 2014, a fait 43 morts et plus de 800 blessés. Président du gouvernement espagnol et membre de la noble « communauté internationale » qui, de Donald Trump à Emmanuel Macron, traite le Venezuela de dictature, Mariano Rajoy a appelé López le 12 juillet dernier et l’a « félicité pour son courage » avant d’exiger, pour la énième fois, sa libération « totale » (le « dissident » effectuant désormais sa peine à domicile) [4]. Sacré Rajoy ! Le 16 octobre, accusés d’être « les principaux promoteurs et directeurs » des incidents qui se sont produits en Catalogne le 20 septembre, sans faire aucune victime mortelle, les présidents de deux associations indépendantistes, Jordi Sanchez (Assemblée nationale catalane) et Jordi Cuixart (Omnium cultural), ont été mis en examen pour sédition et placés en détention préventive. L’Union européenne s’est contentée de « discrètes critiques », trop occupée qu’elle est à menacer Caracas de sanctions.

D’avril à juillet 2017, ce n’est pas, comme l’ont dit et répété les commentateurs disciplinés de nos radios et télés, « la répression des manifestations de l’opposition » mais « la vague de violence » qui a fait plus de 125 morts. Bavures policières, mais aussi assassinat de membres des forces de l’ordre, crimes de haine dans les rangs des manifestants, citoyens lambda victimes d’accidents dus aux barricades ou assassinées pour avoir voulu les contourner ou les déblayer, protestataires se faisant sauter avec leurs propres armes artisanales ou engins explosifs, etc., la camarde a frappé tous les camps, des opposants aux chavistes et aux indifférents.

Pourtant, le 1er septembre, dans Fake News (ex-Le Monde), l’inévitable Paranagua écrit encore : « Depuis cinq mois, les manifestations de l’opposition se déroulent selon le même scénario, rappelle Mme Tamara Taraciuk [analyste de Human Right Watch sur le Venezuela]  ; les rassemblements et les cortèges commencent de manière pacifique ; les forces de l’ordre les dispersent de manière brutale ; des jeunes radicalisés s’interposent alors avec des boucliers improvisés et renvoient les grenades lacrymogènes sur les policiers ou ripostent avec des jets de pierres ou de cocktails Molotov. » Comme la représentante de l’organisation de défense des droits humains notoirement proche du Département d’Etat dont il rapporte les propos, Paranagua n’a soit jamais couvert, comme est censé le faire un journaliste, les démonstrations de l’opposition, soit ment délibérément.

« Jeunes radicalisés s’interposant alors que la Police réprime avec férocité les manifestants » (Fake News – ex-Le Monde).


Photos à l’appui, on constatera sur ce site que l’inversion des séquences qu’il opère dénature sciemment les événements [5] : Garde nationale et police bolivarienne ne répriment pas les manifestations pacifiques (ni ne les provoquent en les « encageant » comme l’ont fait les forces de l’ordre françaises, suivant des ordres ineptes de leur hiérarchie, lors des défilés contre la loi Loi El-Khomri). Elles n’interviennent que quand « les jeunes radicalisés » et surtout les groupes de choc fascisants équipés pour la guérilla urbaine, loin de s’interposer pour protéger les citoyens d’une répression qui alors n’existe pas, s’émancipent de la tête du cortège et entreprennent de provoquer les affrontements.

Violence insurrectionnelle, vandalisme, énormes dommages matériels, rupture de l’ordre démocratique, tragédie humaine, refus de l’opposition de s’asseoir pour dialoguer : pour sortir de ce piège mortel, Maduro se tourne vers le peuple et convoque l’élection d’une Assemblée nationale constituante (ANC), faculté que lui donne sans aucune équivoque l‘article 348 de la Constitution [6]. L’opposition qui, en 2014, réclamait une telle Constituante, la rejette en bloc et refuse de participer à la Commission présidentielle chargée d’en élaborer le fonctionnement et le mode d’élection. Celui-ci combinera finalement un vote par circonscriptions municipales (364 membres) et un vote sectoriel (176) permettant d’élire spécifiquement : 79 travailleurs ; 28 retraités ; 24 membres des conseils communaux ; 8 paysans et pêcheurs ; 8 indigènes (élus selon leurs us et coutumes) ; 5 chefs d’entreprise ; 5 handicapés ; 24 étudiants. Tandis que la Conférence épiscopale vénézuélienne encore plongée en pleine Guerre froide dénonce « l’inscription dans la Constitution d’une dictature militaire, socialiste, marxiste et communiste », les bourreaux en col blanc du pilori médiatique s’accordent peu ou prou sur le fait que la Constituante a été « désignée grâce à un scrutin sur mesure et contraire au suffrage universel et à la Constitution ».

Hormis le dernier point, parfaitement mensonger, cette polémique mérite qu’on s’y arrête un instant. Reposant sur l’égalité impliquée par le suffrage « direct et universel » – un individu, une voix – la démocratie s’opposerait par définition à tout mode de scrutin favorisant certaines catégories de citoyens, sauvegardant ainsi la volonté du bien général face aux intérêts corporatifs, sectoriels ou particuliers. Toutefois, il ne manque pas d’analystes, généralement progressistes, pour noter, voire dénoncer, le fossé qui sépare le « monde politique » de la société. La fracture entre les électeurs et leurs représentants « professionnalisés ». Ou le mode de reproduction des élites. Beaucoup se retrouvent dans le constat suivant : « Il ne faut pas minimiser les effets de l’appartenance sociale de ceux qui concentrent le pouvoir – fût-il local – sur le contenu même des politiques qu’ils mènent. On peut en outre douter de leur capacité à représenter d’autres catégories de population que la leur, ou que celles qui savent se faire entendre d’eux… et qui sont rarement éloignées de la leur [7].  » Qui contesterait qu’en France, par exemple, la majorité « macroniste » de l’Assemblée nationale est composée de chefs d’entreprises et de yuppies issus des start-up ? Combien d’ouvriers ? Combien de paysans ? Le constat valant peu ou prou pour l’ensemble des partis.

Quand bien même le Venezuela se voudrait une démocratie « participative » et « protagonique », ce phénomène sociologique y existe également. Dès lors, ne peut-on considérer que le type de représentativité partiellement choisi pour la Constituante s’inscrit dans l’histoire des mouvements d’émancipation, riches des combats menés pour impliquer les classes populaires ? Avec des arguments philosophiques également respectables, on peut être d’accord ou non. Mais, plutôt qu’une excommunication automatique, la question mériterait un vrai débat de « philosophie politique » – en particulier chez les « rebelles professionnels », prompts à s’enflammer dès qu’il s’agit du Tiers-état de la Révolution française ou de la Commune de Paris, mais particulièrement timorés et distants dès qu’il s’agit du Venezuela d’aujourd’hui [8]. D’autant que, dans le cas présent, les arguments avancés par l’opposition ne tiennent pas.

A la veille du scrutin, d’El Universal et El Nacional (Venezuela, 16 et 29 juillet), à Clarín (Argentine, 10 juillet), La Razón (Bolivie, 17 juillet), El Espectador (Colombie, 27 juillet et 10 octobre), El Universo (Equateur, 18 juillet), El Excelsior (Mexique, 16 juillet), CNN (Etats-Unis, 10 juillet), El Nuevo Herald (Miami, 11 juillet), El País (Espagne, 8 juillet), L’Obs (25 avril), Le Point (15 juillet) et La Croix (16 juillet), sans parler de Fake News (ex-LeMonde, quasiment un jour sur deux !), le club planétaire de la pensée conforme diffuse avec délectation ou inconséquence les chiffres de l’institut de sondage vénézuélien Datanalisis : « Près de 70 % des Vénézuéliens sont opposés à la Constituante et 80 % d’entre eux dénoncent la gestion du chef de l’Etat. »

Dans ces conditions, et avec un tel rapport de forces, comment imaginer un seul instant que même dans des collèges d’ouvriers, de paysans, de chefs d’entreprises, d’étudiants (fers de lance supposés des manifestations !), ou, sur le plan territorial, dans les plus modestes des « municipios » [9], l’opposition ne puisse obtenir des élus, voire même une majorité ? A moins, bien sûr, que les fameuses estimations reprises unanimement par la sélecte confrérie du bourrage de crâne ne relèvent de la plus extrême fantaisie… Ce qu’on n’ose imaginer.

En réalité, en refusant de participer au scrutin et de siéger dans la Constituante, l’opposition a commis la même erreur qu’en 2005 ou, en ne présentant aucun candidat aux législatives du 4 décembre, elle s’était exclue de la représentation à l’Assemblée nationale pour cinq années – ce que les plus lucides de ses dirigeants ont ensuite amèrement regretté et critiqué.

Le 30 juillet, jour de l’élection de l’ANC, non seulement la MUD boycotte le scrutin, mais ses dirigeants les plus radicaux appellent à le saboter. Dans le cadre d’une grève générale (non suivie !) de deux jours, Freddy Guevara, principal porte-parole du parti Volonté populaire, incite les Vénézuéliens à « rester à la maison ou à sortir uniquement pour ériger des barricades ». Dans les quartiers des classes aisées de Caracas, épicentres des violences d’avril à juillet, les électeurs potentiels sont menacés d’agressions physiques et même de mort s’ils vont voter. Le CNE devra ouvrir dans la capitale des « bureaux d’urgence » pour permettre la participation de milliers de citoyens empêchés de le faire dans leurs circonscriptions. Au cours de cette escalade de violence qui voit, en province, des bureaux de vote attaqués à la grenade ou à coups de fusils, près de 200 terminaux de vote électronique sont incendiés (dans les Etats de Mérida Táchira, Zulia et Trujillo), un sergent de la Garde nationale et un candidat chaviste sont assassinés, vingt-et-un fonctionnaires de police blessés par arme à feu, huit gardes nationaux brûlés par un engin explosif dans le quartier caraqueño d’Altamira.

Au moins quinze morts tombent au cours de ce week-end. En vain. A la surprise générale (forcément !), 8 089 320 Vénézuéliens se rendent aux urnes pour élire leurs Constituants, soit 41,5 % de l’électorat. Une claque pour ceux qui pensaient Maduro au bord d’une tombe sur laquelle ils rêvaient d’aller cracher.

Ces chiffres seront bien sûr contestés. D’abord, semant légitimement le doute, par Antonio Mugica président de la firme Smartmatic, qui fournit le software des machines à voter. « Nous estimons que la différence entre la participation réelle et celle annoncé par les autorités est d’au moins 1 million de voix », déclare-t-il, depuis… Londres, trois jours après le scrutin.
Une bien curieuse affaire… Sans jamais aucun incident, et défendant l’intégrité des résultats de douze élections successives, cette entreprise en encadre techniquement le déroulement depuis 2004 – le vote étant complètement automatisé. Dans le cas présent, non seulement Mugica sort précipitamment ses vingt employés du Venezuela et ferme ses bureaux « jusqu’à nouvel avis », mais il s’abstient de tout contact avec le CNE, son partenaire familier, avant de s’envoler pour la Grande-Bretagne, où il organise sa spectaculaire conférence de presse. Ensuite, il disparaît des radars, sans jamais avoir soumis à quiconque un quelconque rapport technique détaillé expliquant la supposée fraude « d’au moins 1 million de voix » (on admirera la précision), qui l’a réalisée et comment elle a été détectée.

Devant ce qui demeure un (relatif) mystère, on avancera une hypothèse. Dans un contexte d’agression permanente, les Etats-Unis viennent alors d’annoncer des sanctions contre, entre autres, la présidente du CNE Tibisay Lucena pour son rôle dans l’organisation de cette élection « illégale ». « Cette action du gouvernement américain affecte également d’autres fournisseurs de notre institution qui, nous en avons connaissance, ont vu bloquer leurs comptes à l’extérieur », révélera Lucena [10]. De là à en conclure que les entreprises travaillant avec le gouvernement vénézuélien risquent de se couper définitivement du marché américain, voire d’être condamné à de très fortes amendes par la justice de ce pays, il n’y a qu’un pas – que nous franchissons (en compagnie des dirigeants de Smarmatic, manifestement)…

Trouvant sans doute le président de Smartmatic un peu mollasson, Henry Ramos Allup, député d’Action démocratique (AD, membre de la MUD) n’estime lui la participation qu’à 12 %, soit à peine 2,4 millions de personnes. Inspiré par ces savantes « expertises », le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) Luis Almagro, la bave aux lèvres, s’empresse de tweeter : « On confirme la plus grande fraude de l’histoire latino-américaine en pourcentage et millions de votants ».Par la voix de la chef de sa diplomatie Federica Mogherini, l’Union européenne déclare qu’elle refuse de reconnaître cette ANC et annonce qu’elle est prête à « accentuer graduellement » les pressions sur Maduro. Parmi ses membres, c’est l’Espagne qui pousse le plus pour des mesures de rétorsion. Sacré Mariano Rajoy (bis) !

La droite vénézuélienne, euphorique lors de son écrasante victoire aux législatives de 2015… et le soir de l’élection des gouverneurs d’octobre 2017. On reconnaît notamment les invités du président Macron : Julio Borges et Freddy Guevara, leaders d’extrême droite et de plusieurs tentatives de déstabilisation violente, depuis 2002, du gouvernement élu. Des leaders peu représentatifs d’une société majoritairement féminine, métissée, pacifique, qui habite les barrios populaires, invisible dans les médias occidentaux. Chuo Torrealba, l’ex-secrétaire général de cette coordination (MUD, Mesa de Unidad Denocratica) a critiqué sévèrement la stratégie de l’insurrection violente, sanctionnée par la majorité des électeurs. Suite à sa défaite la MUD est en pleine implosion : 4 des cinq gouverneurs élus dans ses rangs et membres d’AD (Accion Democratica) ont en effet reconnu les résultats, comme d’autres dirigeants de ce mouvement, et prêté serment, avant de se réunir avec le président Maduro. Ils ont été aussitôt dénoncés comme « traîtres » par l’extrême droite locale et… par le Secrétaire Général de l’OEA, Luis Almagro, ombre portée de Washington et de plus en plus entreprenant dans son rêve d’éliminer la révolution bolivarienne. L’éclatement de la MUD peut mener à une nouvelle radicalisation violente des « démocrates » patentés par la Sainte Alliance Trump-Macron-Morgherini (UE). La « communauté internationale » comme disent les médias, s’isole ainsi un peu plus face à la nouvelle alliance mondiale qui regroupe, notamment à travers les BRICS et le nouvel ordre monétaire en chantier, la majorité de l’économie et de la population mondiales. (Note de Venezuelainfos)

Le 16 juillet, deux semaines avant l’élection de la Constituante, l’opposition avait défié le pouvoir en organisant un plébiscite présenté avec sa mesure habituelle comme « l’acte de désobéissance civile le plus grand de l’humanité », « détonateur » de la dernière phase de la mobilisation visant à forcer le départ du chef de l’Etat. Au milieu des questions posées, la première sur le rejet de la Constituante, la dernière sur la formation d’un gouvernement d’union nationale, la deuxième attirait particulièrement l’attention : « Demandez-vous à la Force armée nationale et à tous les fonctionnaires publics d’appliquer et défendre la constitution de 1999 et de respecter les décisions de l’Assemblée nationale ? » Un appel non dissimulé à une intervention militaire.

Arrivé la veille en compagnie de quatre autres anciens présidents latino-américains en tant qu’« observateurs internationaux », le Mexicain Vicente Fox jugea que le scrutin marquait le début « du chemin vers la fin » du gouvernement Maduro.

« Le Venezuela a envoyé un message clair à l’exécutif national et au monde », déclarera deux jours plus tard la rectrice de l’Université centrale du Venezuela, Cecilia García Arocha, en précisant que 6 492 381 personnes avaient voté dans le pays et 693 789 à l’étranger (alors que 101 000 seulement y sont enregistrés par le CNE !). Permettant ultérieurement à Freddy Guevara d’annoncer une nouvelle étape de la lutte baptisée « Heure Zéro », cette consultation anticonstitutionnelle et dépourvue de valeur légale, menée sans aval ni participation du CNE, sans registres électoraux ni bulletins de vote vérifiables puisque brûlés à la fin du scrutin, se déroula dans le plus grand calme et sans intervention du « gouvernement dictatorial » [11].

Quel contraste avec la gestion calamiteuse par le gouvernement de droite au pouvoir à Madrid du référendum (déclaré également illégal par la Cour constitutionnelle espagnole) organisé le 1er octobre par les indépendantistes catalans. Dix mille policiers et gardes civils casqués et armés jusqu’aux dents pour garantir le maintien de l’ordre ! Des charges policières sur la foule pacifique, des écoles prises d’assaut, des dizaines de blessés, des personnes âgées en sang… En fin de journée, près de 900 manifestants auront été examinés par les services de secours (de même que près de 40 policiers). Heureusement pour lui, Rajoy n’est pas Maduro.

Dix-huit gouverneurs à cinq ! L’élection du 15 octobre confirme la tendance observée le 30 juillet. Et provoque les mêmes accusations : « Fraudes, violences, irrégularités, manipulations, extorsions et chantage destinés à nier la volonté des Vénézuéliens »… L’opposition dénonce notamment l’absence d’observateurs internationaux. Pourtant, le 4 octobre, c’est Nicanor Moscoso, le président du Conseil des experts électoraux latino-américains (Ceela), qui, en conférence de presse au siège du CNE, a confirmé que, au terme de douze audits de chacune des phases du système électoral, tant le Grand pôle patriotique que les partis d’opposition ont signé le document en manifestant la conformité.
En l’occasion fort de cinquante observateurs, dont vingt ex-présidents, vice-présidents et magistrats d’organismes électoraux dans leurs pays respectifs, le très respecté Ceela a accompagné et observé plus de trois cents scrutins, partout sur le continent (sauf aux Etats-Unis !). Son porte-parole, le colombien Guillermo Reyes qui, à Caracas, affirme que les vérifications effectuées offrent « confiance, sécurité et transparence », peut difficilement être considéré comme un redoutable gauchiste : il a été président du CNE colombien – pays où la droite monopolise le pouvoir depuis la nuit des temps ! Tous confirmeront après coup la sincérité du scrutin. Tenu dans les mêmes conditions d’ailleurs, avec les mêmes software et hardware, que celui qui a entériné la victoire de la MUD en décembre 2015.

Dans son communiqué, l’opposition met également en cause le déplacement de bureaux de vote dans les heures qui ont précédé le scrutin. Et pour cause… Il s’agit des centres où, lors de l’élection de la Constituante, des voyous à la solde de l’extrémisme ont créé le chaos et menacé les citoyens pour les empêcher de voter. Ne s’étant pas évaporés, échappant au contrôle des dirigeants de la MUD qui ont décidé de la participation à ces élections régionales, ils font peser une menace potentielle sur la journée. Raison pour laquelle le CNE déplace effectivement et à juste titre, dans sept Etats, 282 centres (sur 13 599) vers des endroits plus aisément protégés par les forces de sécurité.

A l’exception de l’opposant Andrés Velásquez qui, battu de très peu (0,26 % des suffrages) dans l’Etat de Bolívar, présente des documents susceptibles de mettre en évidence des irrégularités, l’ensemble des leaders se contentent de dénoncer « le système électoral le plus corrompu du monde » (Henrique Capriles) et d’en appeler à la communauté internationale. Et omettent évidemment de remettre en cause le CNE pour les résultats annoncés dans les Etats qu’ils ont gagné. Il est vrai que…
« Mieux encore ! Les Chavistes perdent des Etats périphériques, un peu comme s’ils concédaient quelques broutilles sans importance à l’opposition », assène Anthony Bellanger aux infortunés auditeurs de France Inter, dans sa brillante chronique du 16 octobre. S’il avait autre chose qu’un petit pois à la place du cerveau, il saurait que c’est précisément trois de ces Etats – Zulia, Táchira et Mérida – que le pouvoir, s’il avait fraudé, aurait tout fait pour contrôler.

Dans le Zulia, le candidat de Justice d’abord (Primero Justicia), Juan Pablo Guanipa, s’est imposé avec 51,6 % des suffrages. Principale zone pétrolière, disposant d’une sortie sur la mer caraïbe à travers le lac de Maracaibo, et donc vitale pour l’économie du pays, le Zulia, s’appuyant sur des particularités historiques et culturelles, a régulièrement manifesté des velléités de sécession. En 1863, dans le cadre de la « guerre fédérale », le général Jorge Sutherland y proclama l’Etat souverain du Zulia, qui deviendra en 1866 la République du Zulia (incorporant les Etats de Trujillo, Mérida et Táchira) avant d’être soumise.
Sans remonter aussi loin, en 2003, Julio Portillo, directeur de l’Ecole de sciences politiques de l’Université [privée] Rafael Urdaneta, le comparant au Québec et au Panamá, propose un référendum sur l’indépendance du Zulia, avec comme argument qu’il « est une Nation du fait… de ses richesses » [12]. En 2005, la directrice du département des sciences politiques de l’Université de Zulia, Lucrecia Morales, exhortera encore à détacher l’Etat de « ce gouvernement » (de Chávez) par la voie de « l’émancipation définitive [13] ».

Peu de temps avant les élections législatives tenues cette année-là, l’ambassadeur des Etats-Unis William Bromfield, lors d’une visite au gouverneur d’opposition Manuel Rosales, déclara à Maracaibo : « Il y a vingt-cinq ans, j’ai vécu deux années dans la République indépendante et occidentale du Zulia [c’est nous qui soulignons], et je sais parfaitement ce qu’est un climat chaud  [14 ! » Avant d’évoquer la possible signature d’un « accord bilatéral » entre le Zulia et les Etats-Unis.

Situés sur la frontière colombienne, le Táchira et Mérida ont été, hors les quartiers huppés de Caracas, deux épicentres de la vague de violence d’avril à juillet 2017. La victoire des deux gouverneurs élus, Laidy Gómez (Táchira, 63,3 % des votes) et Ramón Guevara (Mérida, 51,05 %), impliqués dans l’appui à ces « guarimbas », laisse augurer une absence d’enthousiasme dans les tâches de maintien de l’ordre en cas de reprise des hostilités dans cette région particulièrement sensible. Alors que les acteurs locaux des troubles récents ont pu compter sur l’aide de paramilitaires colombiens, Laidy Gómez semble faire d’une large ouverture de la frontière avec le pays voisin une priorité, sans trop sembler se préoccuper de la contrebande des biens de première nécessité qui, dans le cadre de la « guerre économique », mine le Venezuela.

Du fait de sa continuité géographique, ce triangle stratégique (Zulia, Táchira, Mérida) pourrait déclencher une crise d’une gravité exceptionnelle si, comme l’ont fait en 2008 les riches provinces pétrolières et gazifières de la « demi-lune » en Bolivie – Santa Cruz, Beni, Pando, Tarija – pour tenter de déstabiliser Evo Morales, elles venaient à refuser l’autorité du pouvoir central, organisant une quasi-sécession. Ou même si elles fermaient les yeux sur une forte pénétration paramilitaire venue du pays voisin. Ou encore si elles favorisaient la création d’une « zone libérée » d’où pourrait surgir l’appel d’un gouvernement dit « légitime » – prémisse peut-être d’un « gouvernement en exil », un Tribunal suprême de justice parallèle a déjà pris ses quartiers, à Washington, au siège de l’OEA. Ou enfin si, dans le cadre de l’éventuelle « opération humanitaire » invoquée par Washington et l’OEA, elles favorisaient une intervention également venue de Colombie.

Complotisme ? Qui peut avoir oublié les inquiétantes déclarations du directeur de la CIA, Mike Pompeo, lorsqu’il a révélé que la Colombie « est disposée à collaborer à la récupération de la démocratie au Venezuela »  ?
Bref, il eut été vital pour le PSUV de contrôler directement ces trois Etats. Mais, par pitié, ne dites pas à la mère d’Anthony Bellanger qu’il est analphabète, elle le croit chroniqueur dans la matinale de France Inter

En attendant, de fortes turbulences secouent la MUD. Déjà, les primaires organisées le 10 septembre pour choisir ses candidats, avaient engendré de fortes tensions. Minoritaires, les partis « ultras » Vente Venezuela, de María Corina Machado, et Alianza Bravo Pueblo, du maire de Caracas Antonio Ledezma actuellement assigné à résidence, avaient décidé de ne pas participer aux élections régionales « pour ne pas trahir le peuple ». Ces primaires opposèrent donc Action démocratique (de Henry Ramos Allup), Volonté populaire (de Leopoldo López et Freddy Guevara), Justice d’abord (d’Henrique Capriles), Un Nouveau temps (de Manuel Rosales), Avancée progressiste (de Luis Romero et Henry Falcón) et le Copei (d’Enrique Mendoza). Marquée par une forte abstention, la confrontation « entre amis » permit au vieux parti social-démocrate Action démocratique de rafler la plupart des candidatures grâce à sa relative modération et à son implantation en régions. Promoteur de la violence au cours des mois précédents, Volonté populaire s’effondra. Trahisons, insultes et même horions agitèrent les centres de vote. Justice d’abord accusa son ex-militant Ismael García, passé à Action démocratique, d’avoir eu recours à la fraude et à l’aide d’une bande criminelle – le Train d’Aragua – pour intimider ses adversaires. Dans l’Etat d’Amazonas, le gouverneur sortant Liborio Guarulla dénonça la MUD pour avoir séquestré le matériel électoral et imposé un candidat.

Après l’inattendue victoire chaviste, les camps en présence ne jouent plus le même jeu. La furibonde María Corina Machado accuse les « cogollos » [15] d’être complices de la fraude pour avoir accepté les conditions, imposées par le pouvoir, dans lesquelles se dérouleraient ces élections. Plus ou moins trotskiste, censé représenter la gauche politique, le politologue Nícmer Evans reproche à la MUD (la droite et l’extrême droite) de « ne pas avoir inclus le chavisme critique dans sa stratégie [16] ». Les candidats d’opposition vaincus hurlent au scandale, avec plus ou moins de conviction. Mais pas tous. Gouverneur sortant de l’Etat de Lara et candidat de la MUD Henri Falcón déclare : « De façon responsable, je dis que nous avons perdu, c’est aussi simple que ça, et il faut l’accepter parce qu’il faut aussi savoir faire preuve de courage. » Député anti-Maduro, José Guerra ne mâche pas plus ses mots : « Nous nous sommes battus nous-mêmes, nous n’avons pas été capables de mobiliser nos sympathisants ! » L’ex-premier secrétaire de la MUD, Jesús « Chuo » Torrealba, se montre particulièrement agacé : « La déclaration de la MUD me préoccupe, on n’y comprend rien. Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire dans les résultats (…) Elle doit pouvoir dire ici j’ai les actes [de chaque table], ici j’ai les résultats, et ils ne coïncident pas. »

Tout comme le vice-président de son parti Action démocratique, Antonio Ecarri Bolívar – « Les résultats sont dus à l’abstention, pas à une supposée fraude » – Henry Ramos Allup constate , le 16 octobre, sur la chaîne Globovisión : « Déjà, dans l’après-midi [de dimanche], j’avais des informations m’indiquant que l’affluence des électeurs de l’opposition avait diminuée, ce qui laissait prévoir un résultat positif pour le chavisme. » Puis, interrogé sur la position du secrétaire général de l’OEA Luis Almagro, qui critique la participation aux régionales, il fait exploser une bombe (qu’on aurait dû entendre au moins jusqu’à Bruxelles, Paris et, pourquoi pas, la Maison de la Radio)  : « Je crois qu’Almagro se trompe complètement (…) Je lui recommande de reconsidérer sa position et de cesser de donner tant de leçons depuis l’extérieur. »

Pour expliquer ce spectaculaire retournement de perspective, on précisera que sur les cinq gouvernorats gagnés par l’opposition, quatre l’ont été par Action démocratique – ce qui fait de Ramos Allup le potentiel leader de l’opposition dans la perspective de l’élection présidentielle de 2018.

La stratégie insurrectionnelle de la MUD n’a pas payé. Alors que le pays sombrait dans la folie, l’Assemblée nationale constituante convoquée par Maduro a ramené un calme dont rêvaient une majorité de Vénézuéliens. D’une façon inattendue, l’une de ses premières décisions, la destitution de la procureure générale Luisa Ortega, passée avec armes et (surtout) bagages à l’ennemi, et son remplacement par Tarek William Saab, a permis l’enclenchement d’une lutte inédite et spectaculaire contre la corruption – fléau qui a causé un tort considérable à la révolution bolivarienne, scandalisant les citoyens, toutes tendances confondues [17]. La montée en puissance des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) entraînant la distribution de kits de nourriture subventionnée par le gouvernement à neuf millions de familles leur permet d’échapper aux pénuries organisées pour faire tomber Maduro, manœuvre cynique, mais également bouillon de culture du mécontentement populaire. Les menaces de Donald Trump et l’ingérence de pays de la région suscitent un viscéral rejet. « C’est juste dingue ! » : Bolivar et Chávez redeviennent plus vivants que jamais.
En un mot : malgré un contexte social et économique délicat, le cœur du chavisme s’est remobilisé.

La MUD, elle, a fait tout ce qui était humainement possible pour échouer. Pendant quatre mois, elle a jeté la classe moyenne dans la rue au nom d’une « rébellion civique » lui assurant la chute imminente de la tyrannie de Maduro. Sans résultat. La sauvagerie et les excès de ses escadrons de choc militaro-délinquants ont fini par effrayer la fraction modérée de ses partisans. Après le plébiscite du 16 juillet, Julio Borges, le président du Parlement, affirmait encore, évoquant la « partialité » du CNE : « La Constituante est inacceptable et nous ne tomberons pas dans le piège des élections des gouverneurs. » Leitmotiv : « Dans une dictature, on ne vote pas », ce serait « légitimer le régime ». Soudain, Ramos Allup, puis Freddy Guevara, changeant leur fusil d’épaule, annoncent qu’Action démocratique et que Volonté populaire participeront – de manière « tactique » pour Guevara –à ce scrutin. « Tactique » peut-être, mais tout de même… Smartmatic vient juste de dénoncer une manipulation « d’environ un million de voix » par le CNE ! Guevara s’attire des rangs de son propre camp l’accusation de « traître » et d’« opportuniste ». Ce qui n’empêche pas les autres partis de suivre le mouvement et 196 candidats d’opposition de postuler aux primaires. Amenant les « durs » à la rupture. Désarçonnant complètement militants et sympathisants, qui ne savent plus à quel Saint se vouer.

Plus près de toi mon Dieu : BHL et le leader de l’extrême droite la plus violente, Freddy Guevara.

Autre malaise chez les modérés : la MUD ne propose aucun programme crédible, aucune mesure, aucune solution concrète susceptible d’atténuer la crise économique. Juste « renverser la dictature ». Qui plus est, les leaders du « G-4 » – Justice d’abord, Volonté populaire, Un Nouveau temps, Action démocratique – les yeux rivés sur la présidentielle de décembre 2018, passent leur temps à se faire des croche-pieds. Annoncent qu’ils dialoguent avec le pouvoir, mais attention, sans dialoguer. Vivent luxueusement dans des avions volant entre Caracas, Lima, Washington et Bruxelles, où ils quémandent des sanctions et l’asphyxie… économique du pays. Voire même une intervention, certes « humanitaire », mais tout de même un peu militarisée… Chez les chavistes, on parle de « trahison de la patrie » – ce qui fait hurler la bien-pensance planétaire – , mais, chez les plus raisonnables des anti-Maduro, la démarche choque et inquiète : la réponse à la crise qui les affecte aussi se situe peut-être ailleurs, non ? Comme leurs compatriotes « bolivariens », ils aimeraient bien un minimum de raison et un peu de tranquillité.15 octobre. La diabolisation permanente du CNE a atteint son but (même si ce n’est pas le moment !) : elle incite nombre d’opposants à s’abstenir de voter. Les divisions et trahisons lors des primaires ont laissé des traces : les mécontents du candidat demeuré en lice restent également à la maison. Les enragés de Maria Corina Machado crachent sur tout le monde. Par rapport aux législatives de décembre 2015, la MUD perd trois millions de voix. Pas en raison de fraudes, du fait d’un vote sanction.
Comme il se doit, ses dirigeants avaient annoncé qu’en aucun cas leurs cinq élus ne prêteraient serment devant l’Assemblée nationale « prostituante », démarche exigée par le pouvoir. Mais, pour les intéressés, c’était prendre le risque, comme l’Assemblée nationale l’a fait depuis janvier 2016, de se retrouver hors-jeu. Le 23 octobre, dynamitant la MUD, les quatre gouverneurs d’Action démocratique – Laidy Gómez (Táchira), Alfredo Díaz (Nueva Esparta), Ramón Guevara (Mérida) y Antonio Barreto Sira (Anzoátegui) – ont franchi le Rubicon et, de ce fait, pourront exercer leur fonction. Seul Juan Pablo Guanipa (Justice d’abord), élu dans le Zulia, a refusé de reconnaître la légitimité de l’ANC et risque donc de voir son élection invalidée.
En apprenant la nouvelle de cette victoire hautement symbolique, le président Maduro s’est prononcé avec mesure à la radio et à la télévision : « J’ai appelé tous les gouverneurs d’opposition et je leur ai dit qu’on tourne la page. Je leur tends la main pour qu’on travaille ensemble. Dieu fasse qu’on puisse maintenir ce climat de bonne volonté. » Pas sûr qu’il soit entendu par tous. Evoquant les quatre gouverneurs, Leopoldo López les a accusés de « trahison et de tromperie ». Et la droite dure a annoncé une (nouvelle) tournée internationale pour dénoncer la tyrannie.

L’intrusion de ces opposants raisonnables troublera-t-elle le jeu ? Pas sûr. Car celui de Washington semble clair : imposer de l’extérieur ce que ses protégés sont incapables d’obtenir dans le pays. Trump accentue les sanctions économiques. A l’OEA où, le 14 octobre, il a présidé la cérémonie d’investiture d’un Tribunal de justice vénézuélien parallèle et où il manigance pour faire déférer le gouvernement vénézuélien devant la Cour pénale internationale (CPI), la dérive de Luis Almagro prend une telle ampleur que le président bolivien Evo Morales estime qu’il faudrait lui envoyer un psychiatre. Toutefois, bien que parfois gênés aux entournures par un activisme que ne lui permettent nullement les statuts de l’OEA, l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, Panamá, le Paraguay et le Pérou suivent le mouvement. Alors que chaque jour, en Colombie, tombent des dirigeants populaires sous les balles assassines, le président Juan Manuel Santos assure que la résolution de la crise du Venezuela passe par « la célébration d’élections générales » anticipées, avec « un CNE indépendant ».
Les vingt-huit Etats membres de l’UE ont récemment donné leur « accord de principe » à la mise en place de sanctions contre « le régime » de Maduro. « Il faut un retour à l’Etat de droit » au Venezuela, a affirmé de son côté le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Dans son édition datée du 20 octobre, le quotidien du soir Fake News (ex-Le Monde) a publié un long reportage de sa correspondante Claire Gatinois contant les tristes tribulations d’une jolie étudiante en comptabilité de Caracas qui se prostitue pour 80 reais la passe (20 euros) au Brésil, à Boa Vista (Etat de Roraima). Tonalité de l’article : « Même une vie misérable vaut mieux que le Venezuela ».
Rien, en revanche, sur le tout récent recours en nullité déposé auprès de la Cour suprême fédérale par Dilma Rousseff, visant à révoquer le pseudo « impeachment » qui a interrompu son mandat présidentiel en 2016. Un nouveau témoignage a révélé que l’ex-député Eduardo Cunha, bras droit de Michel Temer et alors président de la Chambre des députés, a reçu un million de reais (265 809 euros) afin d’acheter le vote de députés pour obtenir sa destitution.
Rien non plus, jamais, sur les femmes des quartiers populaires (et autres) qui, au Venezuela, votaient hier Chávez et aujourd’hui Maduro.

Illustration : Mobilisation du Grand Pôle Patriotique (juin 2017)

Notes

[1] Le PSUV a gagné les Etats d’Amazonas, Apure, Aragua, Barinas, Bolivar, Carabobo, Cojedes, Falcón, Guárico, Lara, Miranda, Monagas, Portuguesa, Sucre, Trujillo, Yaracuy, Delta Amacuro, Vargas, et a reconnu sa défaite dans les Etats d’Anzoátegui, Mérida, Táchira, Nueva Esparta et Zulia.

[2] Capriles aurait bénéficié de pots-de-vin de la part d’Odebrecht, le grand groupe de BTP brésilien impliqué dans un scandale qui touche des fonctionnaires et hommes politiques de toutes tendances dans douze pays d’Amérique latine et d’Afrique.

[3] Lire Mémoire des luttes, « La guerre économique pour les nuls (et les journalistes) », 11 août 2017.

[4]  ABC, Madrid, 12 juillet 2017.

[5] http://www.medelu.org/Au-Venezuela-la-fable-des

[6] Article 348- L’initiative de la convocation de l’Assemblée nationale constituante pourra être prise par le président ou la présidente de la République en conseil des ministres, l’Assemblée nationale avec l’accord des deux tiers de ses membres, les conseils municipaux réunis en conseil municipal avec l’accord de deux tiers de leurs membres ou de 15% des électeurs inscrits sur les listes électorales.

[7] Michel Koebel, Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[8] D’autres réflexions et propositions existent de par le monde, telles, par exemple, celles du politologue américain James Fishkin qui suggère notamment la formation de comités, d’assemblées de citoyens tirés au sort et statistiquement représentatifs, ayant compétence pour se prononcer sur des dossiers compliqués.

[9] Hormis le vote sectoriel, 364 des Constituants ont été élus sur la base d’un par commune, deux pour les capitales des provinces et sept pour Caracas.

[10]  Misión Verdad, Caracas, 3 août 2017.

[11] Seule exception notable, une fusillade provoqua la mort d’une femme devant un bureau de vote situé dans l’ouest de Caracas. Supposément « chaviste », le présumé coupable a depuis été arrêté.

[12]  La Verdad, Maracaibo, 26 octobre 2003.

[13]  La Jornada, Mexico, 11avril 2007.

[14]  Ibid.

[15] Terme péjoratif venant de la IVe République : les notables de la direction des partis.

[16]  BBC Mundo, Londres, 16 octobre 2017.

[17] Lire « Comment le nouveau procureur général Tarek William Saab a repris et accéléré la lutte contre la corruption au Venezuela, Venezuela Infos, Caracas, 21 octobre 2017 – https://venezuelainfos.wordpress.com/

 

Source de cet article : http://www.medelu.org/Insoumission-venezuelienne

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