Des étrangers qui ont choisi de vivre au Venezuela expliquent pourquoi ils y restent

1086816117par Esther Yanez Illescas  20/04/2019

Être étranger au Venezuela c’est s’habituer au mantra quotidien “que fais-tu ici ?” émis avec des yeux ronds d’étonnement face à ce mystère absolu. “Pour y vivre et y travailler” répondent les plus audacieux. C’est d’une évidence aveuglante mais cela en surprend plus d’un.

Je suis espagnole, un lien de fraternité unit nos deux pays suite aux allers-venues permanents de l’un à l’autre ; après cette question rituelle, mon interlocuteur poursuit habituellement le dialogue en objectant qu’aujourd’hui tout le monde veut aller à Madrid, en Galice ou aux Canaries et il ne comprend donc pas pourquoi je tourne le dos à la Place Cibeles ou à la paëlla pour les échanger contre le Cuartel de la Montana ou les arepas de la Place Bolivar de Caracas.

D’habitude je souris et je rétorque que j’aime le Venezuela, à quoi on me répond en écarquillant davantage les yeux et en plissant le front, expression d’un état de rigor mortis (rigidité cadavérique). Il est vrai que de nombreux Vénézuéliens ont choisi l’Espagne comme destination d’exode pour recommencer leur vie à zéro. Et ils s’en sortent bien.

La journaliste Esther Yáñez Illescas

Selon les chiffres du Registre de Madrid, en 2018 les Vénézuéliens émigrés en Espagne ont acheté pour un total de 278 logements, soit 20% de plus que l’an dernier et plus du double des transactions réalisées en 2014. Une autre donnée intéressante est que les appartements achetés par ces “immigrants économiques” vénézuéliens coûtent en moyenne 565.000 euros et sont situés dans les meilleurs quartiers de la capitale espagnole, comme El Barrio de Salamanca ou El Retiro. De plus, la majorité de ces acheteurs vénézuéliens paient comptant. En liquide. Cash. De sorte qu’ils obtiennent d’un coup et l’appartement et l’autorisation de résidence. Le programme “Golden Visa”, démarré en 2013 pour attirer l’investissement étranger, accorde automatiquement la résidence aux acquéreurs de biens immobiliers dont le coût est supérieur à 500.000 euros.

Alors qu’on me demandait d’un air consterné ce que je faisais ici, au Venezuela, et que quelques secondes plus tard reprenait toute une kyrielle de lamentations, j’ai eu envie de répondre que je ne possède pas encore plus du demi-million d’euros en effectifs nécessaires à l’achat d’un logement à Madrid, bien que je travaille comme tout un chacun le fait, que ce soit à Caracas ou à Barcelone. 

En ce qui me concerne, je travaille comme journaliste dans une ville qui ne chôme pas sur le plan de l’information. Et j’y vis aussi ma vie, y construisant mon quotidien et ma vie affective. Il n’y a pas lieu d’en faire toute une salade.

Je ne constitue pas une exception et encore moins un cas d’étude. De nombreux étrangers ont fait de ce pays caribéen leur patrie. Un cas paradigmatique est celui de la Colombie, qui est sans l’ombre d’un doute un pays voisin et frère. Plus de cinq millions de Colombiens et de Colombiennes sont arrivées au Venezuela durant la Révolution Bolivarienne fuyant la misère et la guerre qui avaient embrasé leur pays depuis plusieurs décades. L’ex-Président Hugo Chavez leur a accordé des droits qu’aucun autre pays ne leur a donnés. Ils ont reçu la nationalité vénézuélienne, ont eu accès au logement, à la santé, à l’éducation et à toutes prestations dont bénéficie chaque Vénézuélien. Mais les Colombiens ne sont pas les seuls à être entrés dans cette histoire. Selon des données officielles présentées par Nicolas Maduro lui-même, lors d’une conférence de presse en septembre 2018, 29% de la population qui réside au Venezuela est d’origine étrangère. 

Fania (à droite) est la correspondante à Caracas de Brasil de Fato, et entretient une relation d’amour-haine avec cette ville; mais ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est qu’au Venezuela la politique est un sujet de discussion quotidien, ce qui n’est pas le cas au Brésil.

Fania Rodrigues en fait partie. C’est une journaliste brésilienne de 34 ans, correspondante du journal des mouvements sociaux Brasil de Fato à Caracas où elle est arrivée il y a un an et huit mois. C’est la seule correspondante brésilienne permanente dans le pays. “Je ne suis pas venue pour des raisons de sacrifice personnel”, nous dit-elle.

J’ai déjà vécu dans ce pays en 2011 et 2012, alors que Chavez était encore en vie, c’était un pays différent. J’entretenais déjà une relation forte avec le Venezuela, et c’est pour cela que j’ai accepté de venir y faire le travail qu’on me proposait.

La souriante Fania s’exprime avec ce charisme naturel de l’intelligence que possèdent les personnes qu’on passerait des heures à écouter. “Ce pays offre de nombreuses opportunités. Je ne connais pas un seul étranger installé au Venezuela qui n’ait trouvé de travail”. Elle n’évoque pas seulement les groupes latino-américains réfugiés au Venezuela il y a bien des années, fuyant les dictatures militaires ou les crises politiques et économiques qui sévissaient dans leur pays d’origine, mais aussi ces étrangers venus plus récemment, comme elle ou comme moi. De plus, durant les années de prospérité chaviste, quand le prix du baril de pétrole flambait, “il y avait une forte demande de main d’œuvre car le Venezuela a toujours été un pays très consumériste” remarque-t-elle. 

Caracas est une ville incroyable, c’est ce que j’aime le plus”. Elle rit en affirmant qu’il s’agit d’une capitale avec laquelle elle entretient une relation d’amour-haine très forte. Caracas vous attire et vous repousse  à la fois. Elle élève et abaisse votre sérotonine à parts égales. “Cette sensation est fréquente et se manifeste plusieurs fois par jour”. Fania qualifie de “surprenante” la manière qu’a cette ville de toujours se réinventer face à l’adversité.

Parfois il n’y a plus de sucre, par exemple, et tout le monde se lamente. Mais dans la rue, tu te trouves subitement nez à nez avec des producteurs locaux qui ont organisé une foire agricole juste devant ta porte. Tu n’y trouves peut-être pas du sucre raffiné, mais de la “panelaou du “papelon(sucres bruns naturels vénézuéliens). L’organisation populaire est un chapitre à part dont on pourrait parler des heures durant”, selon elle.

Qu’as-tu trouvé au Venezuela que tu n’avais pas au Brésil ?”, lui ai-je demandé. “La vie politique. Tout dans ce pays relève du politique. Tout le monde parle de politique : le boulanger du coin, l’infirmière de l’Hôpital, ta voisine de palier…Ce n’est pas le cas au Brésil. De plus, ici on a l’impression permanente qu’à chaque instant il peut se passer quelque chose qui entrera dans l’Histoire. Cela nous déstabilise et nous émeut à la fois, et un jour tu prends soudain conscience que c’est justement cette instabilité qui est devenue ta zone de sécurité”. Elle se remet à sourire. Et moi aussi.

Sofia est venue d’Uruguay avec quelques préjugés à l’égard du Venezuela, qu’elle a vite abandonnés en expérimentant la vie quotidienne à Caracas.

Sofia est une Uruguayenne de 35 ans et dans un peu plus d’une semaine, cela fera un an qu’elle réside au Venezuela. Elle est professeure de danse et a déménagé à Caracas après que son compagnon a trouvé un emploi de journaliste à la chaîne internationale d’informations TeleSUR.  Ils ont fait leurs valises et se sont lancés dans l’aventure emmenant avec eux leurs deux petites filles âgées de deux et cinq ans, Jazmin et Marena. La plus petite ne parlait pas encore et la plus grande s’est rapidement mise à mélanger les accents des deux pays dans ses logorrhées. Sofia se défend énergiquement quand je lui demande quelle était son impression sur le Venezuela avant son arrivée dans le pays. 

Catastrophique. Je croyais qu’au Venezuela les gens mouraient de faim. Je me suis rendue compte par la suite que ce n’était pas le cas. C’est un pays à 100% vivable qui fait face à des difficultés particulières, certes, mais qui sont la conséquence de la guerre économique et du blocus imposés à son économie”. 

Sofia travaille pour le Ministère de la Femme, dans le cadre du Plan National pour une Naissance Humanisée. Discuter avec des femmes vénézuéliennes intéressées par ce sujet l’a aidée dans sa recherche et à se faire une idée plus précise sur le pays avant d’y venir.

Au cours des premiers mois de son séjour, la famille vivait à Dos Caminos, un quartier situé à l’est de la capitale, où vit une classe moyenne/haute. “Ce qui a attiré mon attention à mon arrivée, c’est la quantité de voitures d’importation que j’ai vues. Cela te paraîtra peut-être une chotada (une “idiotie” en uruguayen), mais ça m’a impressionnée. Et la quantité de femmes excentriques ayant fait de la chirurgie esthétique m’a également surprise”, raconte-t-elle. “Je m’attendais à voir des femmes très maigres, mal nourries, des personnes marquées par la faim… mais çe n’était pas le cas. J’en ai déduit que ce pays avait eu un grand pouvoir d’achat qu’il n’a peut-être plus aujourd’hui, mais je n’ai pas de pays où règne la faim ni la crise qu’on lui attribue. J’ai vu des gens qui cherchent de la nourriture dans les ordures, mais cela existe aussi en Uruguay, en Argentine ou en Bolivie”, ajoute-t-elle. 

Sofia est brune, sa chevelure est épaisse et bouclée, tout comme ses filles. Elle me parle du Venezuela tout en surveillant les jeux des petites. “Ce que j’ai surtout appris sur ce pays ?”, répond-elle à ma question. “La tolérance”, affirme-t-elle sans hésiter. “Et je sais pourquoi je le dis. Je me sens reconnue ici. La tolérance. La patience. Nous développons tous ces qualités après avoir vécu un certain temps ici. Le Venezuela n’est pas un pays facile à vivre au quotidien. Parfois les choses les plus simples ne fonctionnent pas : un distributeur, un point de vente (un lecteur de carte de crédit), l’internet, l’électricité, l’eau, les services dans leur ensemble. Mais après les premiers soupirs désespérés et les malédictions émises du fond des tripes, tu te rends compte que ce n’est finalement pas si important que ça, et que si ça ne fonctionne pas maintenant, ça marchera plus tard. Et si ce n’est pas possible là où tu te trouves, ça marchera ailleurs, mais ça s’arrange toujours”.

J’ai choisi personnellement de vivre ici, car j’ai appris à vivre de manière alternative. J’ai l’impression que le Venezuela lutte envers et contre tout pour le “bien vivre” et pour l’égalité et je me sens partie prenante de cette réalisation. Quand je ne me sentirai plus bien ici, je ferai mes valises et je partirai”, dit Sofia.

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German a 57 ans, il est venu au Venezuela pour fuir la dictature de Pinochet ; aujourd’hui, il ne quitterait pour rien au monde ce pays qui l’a accueilli.

German Villegas est un Chilien de 57 ans qui a passé presque quarante ans au Venezuela sans perdre son accent du sud de l’Amérique Latine. Il est venu à Caracas en 1980 avec sa famille. Son père a fui la dictature de Pinochet après avoir été emprisonné pendant six mois. 

A son arrivée, German a fait de tout : il a vendu des empanadas, du jus de canne au bord de l’autoroute, a tenu un petit café… Il a été commerçant, a étudié la communication sociale à l’Université Centrale du Venezuela et aujourd’hui, est fonctionnaire public. 

Il a décidé de rester définitivement au Venezuela : “j’ai construit ma vie d’adulte ici, j’y ai rencontré ma femme, je suis tombé amoureux”. 

Ils ont appris l’élection de Hugo Chavez alors qu’ils séjournaient en Californie. “Je ne savais pas grand-chose sur lui sauf que c’était un militaire, ce qui m’a rendu méfiant à son égard, comme tout Chilien l’aurait été. Par la suite, j’ai compris que la Révolution consistait à organiser le peuple sur la base d’un projet et que le chavisme signifiait participation. Je suis descendu dans la rue le 11 avril 2002 lors de la tentative de Coup d’Etat contre Chavez. Ce jour-là, je suis devenu chaviste”, se souvient-il.

German ne quittera plus jamais le Venezuela, malgré la crise. “Je pense que nous éprouvons tous un profond sentiment patriotique et que nous sommes un exemple pour d’autres peuples. J’ai juste prévu d’envoyer ma femme et ma fille au Chili en cas d’invasion militaire. Mais moi, je resterai pour lutter aux côtés de mon peuple, si un vieux comme moi peut encore servir à quelque chose”. Et son rire clair et serein éclate tel un sac de noix qui dégringole l’escalier.

Vivre au Venezuela revient à s’exposer aux critiques et à être constamment dans la ligne de mire du monde extérieur. Au jugement des autres et aussi au sien propre qui afflue sous la surface d’un quotidien plus ou moins bien établi. On dit souvent qu’une année passée au Venezuela vaut une année de la vie d’un chien, qui équivaut à sept années dans le reste du monde. Les heures contiennent plus de minutes, ou du moins elles le paraissent et c’est ce qui importe le plus finalement. Paraître ce que c’est réellement, ou paraître sans plus. Le Venezuela ressemble à plein de choses, mais seul celui qui traverse ses frontières peut écrire avec exactitude son histoire. Nous sommes quelques-uns à avoir décidé de rester encore un peu pour aider à en écrire les chapitres les plus longs.

Source : https://mundo.sputniknews.com/sociedad/201904201086816208-extranjeros-venezuela-espana-testimonios/

Traduction : Frédérique Buhl

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Le Venezuela est-il victime d’une guerre économique ?

Le Venezuela est-il victime d’une guerre économique ?

par Valentine Delbos, pour LVSL

Le Venezuela traverse une situation extrêmement tendue et, malheureusement, les médias dominants – donnant une vision très incomplète des événements en cours dans ce pays– n’aident en rien à la compréhension de la situation pour le citoyen lambda se trouvant à des milliers de kilomètres de Caracas. Si tous les journalistes s’accordent à dire que le pays sud-américain traverse une terrible situation économique, rares sont ceux qui se penchent en profondeur sur les multiples raisons qui l’alimentent. Alors que pour l’expliquer la plupart des médias mettent uniquement en avant l’incompétence du gouvernement en matière de gestion et une corruption qui battrait tous les records, diverses voix et jusqu’au président Maduro s’unissent pour dénoncer de leur côté et depuis plusieurs années une guerre économique… que la presse cite peu ou de façon presque sardonique, faisant passer le mandataire pour un affabulateur ou un « complotiste ».

En effet, il n’est pas de bon ton de mentionner « l’impérialisme » de ce côté-ci de l’atlantique, et le fait que l’histoire de l’Amérique latine soit le résultat de plusieurs siècles de relations tumultueuses avec les Etats-Unis n’a pas l’air d’attirer l’attention de la plupart des « experts » et autres éditorialistes, qui ont plutôt l’air de vouloir suivre la doctrine avancée par le président Obama vis-à-vis du sous-continent : « oublions le passé ».

L’histoire : séance d’auto-flagellation ou outil pour comprendre le présent ?

Faut-il oublier le passé ? Il est évidemment fort commode pour celui qui a commis des exactions de demander à celui qui les a subies de faire table rase et de « se tourner vers le futur ». Demander aux Africains de penser à l’avenir, certes, mais comment leur exiger d’oublier la Françafrique ? Il en va de même en Amérique latine. On ne balaie pas d’un simple revers de main plus d’un siècle et demi d’expansionnisme et d’interventionnisme, de diplomatie de la canonnière ou du « gros bâton », de politique du dollar et d’ingérence continue dans sous-continent considéré jusqu’il y a encore peu- comme la chasse gardée ou l’arrière-cour des Etats-Unis.

Représentation graphique de la Doctrine Monroe : « l’Amérique aux Américains ».

Il est intéressant de rappeler la réponse de la présidente de l’Argentine Cristina Fernandez au président Obama après que celui-ci eu proposé – lors du VII Sommet des Amériques qui se tint à Panama en avril 2015 – « d’avancer en laissant derrière le passé » :

« Faisons la part des choses, je vois que le président Barack Obama –il vient de le signaler– n’aime pas beaucoup l’histoire ou bien qu’il la considère comme peu importante ; au contraire à moi elle m’aide à comprendre ce qui se passe [aujourd’hui], ce qui s’est passé et pourquoi, mais surtout à prévenir ce qui pourrait se produire à nouveau. Nous n’abordons pas l’histoire comme un exercice de masochisme ou une séance d’auto-flagellation, mais comme un outil pour comprendre pourquoi nous en sommes arrivés au point où nous nous trouvons. » [1]

Pour les pays historiquement dominés, la mémoire est en effet utile pour comprendre le présent et appréhender le futur, surtout quand les vieilles habitudes perdurent. Car s’il est vrai que le temps ou les troupes américaines pouvaient débarquer n’importe où dans la région et y hisser leur drapeau est bien révolu, il serait vraiment naïf de penser que les Etats-Unis auraient aujourd’hui renoncé à vouloir continuer de favoriser leurs intérêts au sud du Rio Grande. Avec les plus grandes réserves de pétrole du monde et un discours panlatinoaméricaniste intolérable, il est tout naturel de considérer le Venezuela comme une des principales cibles de l’administration étatsunienne. Le président Obama n’a-t-il pas décrété en mars 2015 « un état d’urgence nationale suite à la menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis posée par la situation au Venezuela » ? [2]

C’est en ayant tous ces éléments en vue qu’il faut considérer les allégations du gouvernement vénézuélien lorsqu’il déclare être victime d’une déstabilisation comparable à celle qu’a connue le Chili sous la présidence de Salvador Allende (1970-1973). Une instabilité qui serait le résultat d’une pression politique et médiatique incessante, à laquelle il faudrait rajouter une guerre économique aux effets ravageurs.

Pourtant, rares sont les journalistes qui se sont penchés sérieusement sur cette question, comme si le terme de « guerre économique » ne pouvait renvoyer qu’à des théories conspirationnistes nauséabondes issues d’un esprit paranoïaque. Mais c’est faire montre de beaucoup d’ignorance que de déconsidérer cette pratique qui est loin d’être neuve dans l’histoire de l’humanité en général et dans la boîte à outil interventionniste de la politique étrangère américaine en particulier.

Qu’est-ce que la guerre économique?

La guerre économique a toujours existé ; elle est une réalité qui a beaucoup été étudiée, autant par les universitaires que par les experts en questions militaires… et enseignée : ne trouve-t-on pas une École de Guerre Économique dans le VIIème arrondissement de Paris ? [3]

Comment la définir ? Selon le géopoliticien Pascal Boniface, il s’agirait de « la mobilisation de l’ensemble des moyens économiques d’un État à l’encontre d’autres États pour accroître sa puissance ». Alors que le temps des conflits frontaux associés aux conquêtes territoriales est révolu, « les conflits d’intérêts entre pays développés ne peuvent désormais trouver d’expression qu’à travers l’affrontement économique ». [4]

Et si selon Clausewitz la guerre représentait la continuation de la politique par d’autres moyens, il en va de même aujourd’hui pour la guerre économique qui n’est « qu’un outil qui permet d’atteindre des objectifs qui demeurent fondamentalement d’ordre politique » [5]

Le blocus commercial, économique et financier imposé à Cuba par les Etats-Unis depuis 1960 est peut-être un des plus clair exemples. Il convient ici de rappeler l’objectif qui motiva sa mise en place (sous la présidence de Dwight Eisenhower) avec la lecture d’une note du 6 avril 1960 -secrète à l’époque mais aujourd’hui déclassifiée- du sous-secrétaire d’État adjoint aux Affaires interaméricaines, Lester D. Mallory, dans laquelle celui-ci affirme que :

« la majorité des Cubains soutient Castro » et qu’il « n’existe pas une opposition politique effective », en ajoutant que « le seul moyen prévisible de réduire le soutien interne passe par le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (…) Tout moyen pour affaiblir la vie économique de Cuba doit être utilisé rapidement (…) : refuser de faire crédit et d’approvisionner Cuba pour diminuer les salaires réels et monétaires dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement. » [6]

L’on voit bien comment le blocus est utilisé contre Cuba comme un outil destiné à étouffer l’économie [7] dans un but politique : provoquer un mécontentement populaire qui provoquerait un soulèvement puis un changement de gouvernement. Dans cette variante de la guerre économique, l’affrontement est ouvert, officiel, et montre clairement la volonté d’une puissance de faire plier un gouvernement ennemi.

Le Chili du début des années 70 est aussi un grand cas d’école mais dans une autre modalité de la guerre économique : celle-ci qui allie volonté géostratégique d’une puissance extérieure (les Etats-Unis) et groupes d’intérêts locaux opposé au gouvernement en place (grand patronat, oligarchie locale).

Petit rappel des faits.

En pleine guerre froide et alors que les Etats-Unis craignent que la révolution menée par Fidel Castro à Cuba n’aide à propager le « virus rouge » en Amérique latine, un président démocratiquement élu -Salvador Allende- menace de mettre en place une transition vers le socialisme à base de nationalisations et d’une redistribution plus équitable de la richesse. Une situation d’autant plus intolérable pour le républicain Richard Nixon que le nouveau gouvernement chilien menace directement les intérêts des multinationales américaines présentes dans le pays, notamment l’entreprise téléphonique ITT. [8]

Orchestrée par le conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger, la stratégie suivie par les Etats-Unis et ses services secrets n’aura d’autre but que de préparer le terrain pour le coup d’Etat du général Pinochet (11/09/1973) : les documents -aujourd’hui déclassifiés- du Conseil de Sécurité Nationale montrent noir sur blanc les efforts déployés par l’administration américaine pour « déstabiliser économiquement » le Chili entre 1970 et 1973. [9]

Le président Nixon accompagné de son Conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger.

Le directeur de la CIA ne prend pas de détours pour décrire les projets de son agence dès 1970 : « Faire tomber [le gouvernement d’] Allende par un coup d’État est notre objectif ferme et persistant. (…) Il est impératif que ces actions soient mises en place de façon clandestine et sûre afin que le Gouvernement des Etats-Unis et la main américaine reste bien cachée ». De son côté, le président Nixon ordonne lui-même a son agence de renseignement de « faire hurler l’économie » chilienne afin de renverser Allende. [10]

Plus de 40 ans après les faits, personne n’oserait aujourd’hui mettre en doute qu’une complexe stratégie de déstabilisation a été mise en place par les Etats-Unis contre le gouvernement du Chili du président Allende (s’appuyant sur l’oligarchie locale, la droite chilienne ainsi que la presse d’opposition) et que le volet économique y a joué un rôle prépondérant.

Peut-on faire un parallèle entre le Chili d’Allende et le Venezuela d’aujourd’hui ?

Les faits montrent donc bien clairement que les guerres économiques sont une réalité et qu’elles ont déjà été utilisées par les Etats-Unis afin de promouvoir leurs intérêts. Pourquoi n’est-il donc pas permis de donner le bénéfice du doute au gouvernement vénézuélien lorsque celui-ci dénonce les manigances du patronat local et une ingérence de ce pays ?

Comme au Chili, l’oligarchie locale vénézuélienne n’avait-t-elle pas intérêt à se défaire le plus rapidement possible de la « révolution bolivarienne » venue bousculer le vieil ordre établi et des privilèges qui maintenaient dans la pauvreté la majorité de la population d’un pays extrêmement riche ? N’est-il pas naturel de penser que les Etats-Unis verraient d’un mauvais œil la fin des prérogatives concédées par le passé à ses multinationales, qui bénéficiaient auparavant d’avantages insolents dans l’industrie pétrolière ?

La réponse aura tendance à varier selon que l’on plutôt anti ou pro-gouvernement… Mais n’est-ce pas justement le rôle des journalistes que d’enquêter, démêler le vrai du faux afin d’extraire la vérité lorsque deux visions s’affrontent, au-delà de tout soupçon militant ?

Il est très intéressant de noter ce qu’il s’est produit lors d’un débat organisé récemment par la chaîne France 24 autour de la situation au Venezuela. [11]

Un des intervenants (qui soit dit en passant est d’origine chilienne) attire l’attention des téléspectateurs sur la ressemblance entre les évènements en cours au Venezuela depuis le début de l’expérience bolivarienne [12] et la situation de déstabilisation au Chili sous le gouvernement d’Allende.

Face à lui, le journaliste et « spécialiste » du Venezuela François-Xavier Freland nie d’emblée toute possibilité de comparaison entre ces deux pays, écartant avec une arrogante facilité la possibilité d’un quelconque rôle que pourraient avoir les Etats-Unis dans ce dossier et tournant perfidement au ridicule une théorie qui mériterait au moins que tout journaliste digne de ce nom et s’intéressant à l’Amérique latine se penche un tant soit peu sur le sujet.

Mais non, pour M. Freland, « c’est toujours la stratégie de la victimisation (…) on nous sort à chaque fois la même chose, c’est les américains derrière, c’est la CIA, etc. ». Mais que pouvait-on espérer de l’auteur du livre Qui veut la peau d’Hugo Chavez ? (2012), dans lequel le journaliste estime que « c’est le président vénézuélien lui-même qui est entré dans un forme de paranoïa après le coup d’Etat manqué contre lui en avril 2002 » ! Un raisonnement qui laisse pantois ! Si être victime d’un coup d’état – dont l’implication du gouvernement des Etats-Unis a été prouvée – n’est pas une raison suffisante pour avoir le droit de devenir ne serait-ce qu’un tout petit peu… prudent, on se demande bien ce qui pourrait le justifier !

François-Xavier Freland procède à un déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes, à des fins politiques, en recourant à la rhétorique de l’épouvantail qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée. On frôle de près la limite du négationnisme, avec au final un parti pris désolant et surtout grave du point de vue professionnel pour celui dont la maison d’édition présente comme le plus grand spécialiste du Venezuela.

Les faits et la déontologie journalistique

L’aspect le plus alarmant de cette histoire, c’est que le rôle du journaliste, dans nos sociétés démocratiques, est d’informer, d’éclairer, de rapporter des faits qui mis en contextes aideront les citoyens à se forger une opinion la plus objective possible sur les événements du monde. Une responsabilité consacrée dans la Charte de déontologie de Munich (ou Déclaration des devoirs et des droits des journalistes), qui stipule parmi ses devoirs :

I. Respecter la vérité (…) et ce en raison du droit que le public a de connaître la vérité.

IV. Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste (…).

Et comment croire que M. François-Xavier Freland, ce « grand spécialiste du Venezuela », ne connait pas la réalité du terrain, les antécédents géopolitiques et l’histoire de la région ?

Mais gardons espoir qu’il saura faire preuve de professionnalisme et mettre en pratique le VIème devoir de la Charte mentionnée ci-dessus (rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte) : nous ne pouvons que l’inviter à visionner une émission récemment diffusée par la chaîne Telesur qui aborde justement le sujet du parallèle entre le chili d’Allende et le Venezuela d’aujourd’hui.

En effet, dans une interview du 02 mai dernier, M. Joan Garcés, avocat, Prix Nobel alternatif (1999) et officier de l’Ordre du Mérite de France (2000) pour ses contributions au droit international dans la lutte contre l’impunité des dictatures, ancien assesseur du Directeur général de l’Unesco et visiting-fellow de l’Institute for Policy Studies de Washington, présente une toute autre analyse de la situation en soulignant le parallèle existant entre les deux pays. Ce monsieur, qui fut collaborateur personnel du président Salvador Allende dès 1970, vécut de l’intérieur les années de déstabilisation qui précédèrent le coup d’État du général Pinochet.

Voici son témoignage (sous-titré en français) :

Qui croire entre MM. Freland et Garcés?

Que disent les faits ?

Y a-t-il oui ou non une guerre économique au Venezuela ? Évidemment le fait de soulever la question, légitime au vue de l’histoire du continent et des méthodes antérieurement mises en place par les Etats-Unis et leurs alliés locaux dans la région, ne signifie pas rejeter l’entière faute de la situation que traverse le pays à une ingérence extérieure. Les différents gouvernements de la révolution vénézuélienne (Chavez jusqu’en 2013 puis Maduro par la suite) ont sûrement commis de nombreuses erreurs (désorganisation, inefficacité administrative, corruption, etc.), mais pour comprendre la situation complexe dans laquelle se trouve le pays aujourd’hui il est absolument nécessaire de prendre en compte tous les éléments entrant en jeu, et ne pas le faire relèverait de la malveillance ou de la manipulation. Il est donc impossible de faire comme si la guerre économique et la déstabilisation n’existait pas ou comme s’il s’agissait uniquement d’une excuse inventée par le pouvoir en place.

Car les preuves abondent, pour qui veut bien se donner la peine de s’informer un tant soit peu. Le gouvernement a longtemps dénoncé l’accaparement de produits de première nécessité par le secteur privé, créant des pénuries et une spéculation affolante… et n’a-t-on pas découvert des dizaines et des dizaines d’entrepôts regorgeant de biens de consommation dissimulés durant toutes ces dernières années (par exemple ici 72 tonnes de lait en poudre) ?

Durant ces dernières années, pas un mois ne s’est écoulé sans que les autorités découvrent plusieurs tonnes de marchandises accaparées dans des hangars par des entreprises du secteur privé.

Au sujet du trafic de monnaie, comment se fait-il que « l’opinion publique internationale » ne soit pas informée de l’écoulement massif de billets vénézuéliens en dehors des frontières de ce pays ? En effet, selon les calculs du gouvernement, près de 300 milliards de bolivars se trouvaient à l’étranger fin 2016, principalement en coupures de billets de 100 bolivars. Des réseaux bien organisés (et profitant sûrement parfois des accointances de membres de l’administration) ont réalisé cette activité dans divers buts: facilitation du commerce aux frontières (principalement avec la Colombie), contrebande d’extraction (achats massif de denrées subventionnées, et donc à bas prix, au Venezuela pour être revendus en Colombie), blanchiment d’argent, falsification de billets… ayant comme conséquence une déstabilisation économique importante.

Ici, c’est l’armée vénézuélienne qui intercepte 88 millions de bolivars (vidéo – décembre 2016), et là 16.5 millions de bolivars saisis par la police fluviale colombienne (vidéo – mars 2016). Plusieurs centaines de millions de bolivars ont ainsi été retrouvés en Allemagne, en Espagne, à Hong-Kong… mais rares sont les journalistes occidentaux qui ont abordé ce sujet. Pourtant les indices ne manquent pas. En février dernier, la police du Paraguay a mis la main sur pas moins de 25 tonnes de billets vénézuéliens à la frontière avec le Brésil, dans la propriété d’un mafieux local. Transporté vers la capitale, le chargement était si lourd que le camion remorque effectuant le trajet s’est retourné dans un virage. Mais ce n’est apparemment toujours pas assez pour que l’extraction de billets soit prise en compte par les analystes de la crise vénézuélienne, alors qu’il est évident que le fait de retirer autant de masse monétaire de la circulation oblige l’État à imprime plus de billets, ce qui fait perdre de la valeur à la monnaie et donc déstabilise l’économie (alimentation du cycle inflationniste).

25 tonnes de billets de Bolivars saisis par la police du Paraguay, en février 2017.

Autre problème majeur : la contrebande. Subventionnés grâce aux politiques sociales du gouvernement, nombre de produits -du lait en poudre à l’essence- se retrouvent vendus à prix d’or de l’autre côté de la frontière, en Colombie. Entre les deux pays, toute une économie de l’extraction s’est développée autour de ce juteux commerce, sûrement parfois avec l’aide de complices haut placés des deux côtés. Ce trafic -bien documenté [13]- provoque une véritable saignée à l’État vénézuélien : en 2014, le gouvernement déclarait que l’extraction de 45.000 barils d’essence vers la Colombie provoquait des pertes de 2.2 milliards de dollars. De janvier à août de cette même année, les forces armées indiquaient avoir saisi 21.000 tonnes de produits alimentaires destinés à la contrebande, alors que l’administration douanière colombienne considérait à cette époque que ce commerce représentait un volume de 6 milliards de dollars, soit l’équivalent de près de 10% des importations légales du pays.

Et pour finir, le problème du marché noir des devises.

Mis en place par le gouvernement en 2003 pour éviter une fuite massive des capitaux, le contrôle des changes et de l’accès aux devises étrangères s’est révélé catastrophique sur le long terme, provoquant la naissance d’un marché noir de devises étrangères (principalement le dollar et l’euro). Sollicité par le gouvernement de Maduro fin 2013, l’économiste français Jacques Sapir avait relevé dans une étude rendue publique les dangers liés à l’écart grandissant entre taux de change officiel et taux de change « de la rue », une différence de 1 à 9 à l’époque. Aujourd’hui, cette différence s’est multipliée par près de 100 !

Mais pour bien comprendre ce problème complexe, il est nécessaire de prendre en compte deux principaux facteurs qui se trouvent à l’origine de la situation hyper inflationniste actuelle : d’une part l’existence légale en Colombie de 2 taux de change officiels pour les zones frontalières, d’autre part l’existence du site internet www.dolartoday.com -hébergé aux Etats-Unis- qui officialise les taux du marché noir.

En effet, le 5 mai 2000 , la Banque Centrale de Colombie a institutionnalisé par le biais de la résolution 8-2000 le « Dolar Cucuta« , du nom de cette ville de la frontière colombienne, qui établit une double législation pour l’échange de monnaie : une officielle établie par la Banque Centrale Colombienne et une autre uniquement pour les zones frontalières, qui permet aux maisons de change d’établir elles-mêmes la valeur des devises de façon indépendante.

Le gouvernement vénézuélien demande depuis des années la suppression de cette résolution -mise en place seulement quelques mois après l’arrivée de Chavez au pouvoir- l’accusant de fomenter la contrebande mais surtout de provoquer des distorsions économiques… qui sont plus que flagrantes. Il y aurait plus de 1000 bureaux de change légaux et illégaux à Cucuta, et entre 2 et 3000 agents informels qui vivraient de ce business, comme la jeune Angie qui déclare sans ambages « vivre du Bolivar ».

Quand au site Dolar Today, une enquête de la BBC a révélé qu’il était géré depuis les Etats-Unis entre autre par un ex-militaire vénézuélien qui avait participé au coup d’état contre Chavez en 2002. Devenu la référence pour tous ceux qui souhaitent acquérir ou vendre des dollars sur le marché noir, il fixe tous les jours un taux change officieux du bolivar en se basant -selon les dires de ses responsables- sur les taux de la ville colombienne de Cucuta, c’est-à-dire sur un critère totalement spéculatif. Ainsi, il alimente une apparence d’inflation, générant des distorsions dans l’économie qui vont effectivement engendrer un cycle inflationnaire. Une spirale difficile à arrêter. Le portail est donc clairement utilisé comme un outil de déstabilisation économique et politique puisqu’il a des répercussions directes sur l’économie vénézuélienne, en influant directement sur l’inflation et donc sur la vie de tous les jours des vénézuéliens.

Un exemple : alors que le gouvernement tentait d’établir un dialogue avec l’opposition fin 2016, le taux du « dollar parallèle » a mystérieusement bondi passant de 1078 bolivars pour 1 dollar le 01 octobre à son niveau le plus haut jamais atteint jusqu’alors : 4587 bolivars pour 1 dollar le 01 décembre [14].

Il est important de rappeler que le fait de répandre des informations financières erronées pour manipuler les cours de la bourse est considéré comme une infraction dans le monde entier  -il existe en droit français le délit de fausse information (article L. 465-2 alinéa 2 du code monétaire et financier)- pourtant la justice américaine a toujours refusé de donner suites aux plaintes de la Banque Centrale Vénézuélienne exigeant de clôturer le site.

Capture d’écran du site Dolar Today, datant du 22/06/2017. La différence entre le « dollar prioritaire » du gouvernement et le « dollar today » -ou de la rue– est de 1 à 830 ! En effet, le gouvernement change 1 dollar contre 10 bolivars alors que ce même dollar peut être vendu jusqu’à 8.301,71 bolivars au marché noir. Voir : https://dolartoday.com/

Accaparement, trafic de monnaie, contrebande, spéculation, autant de maux qui fragilisent encore une économie sérieusement mise à mal depuis plusieurs années. Mais à qui profite cette situation ? Qui s’enrichit ? Et surtout qui exploite politiquement le mécontentement de la population vénézuélienne?

Seul le temps dira si les Etats-Unis opèrent en sous-main afin de promouvoir leurs intérêts au Venezuela [15], mais il est toutefois inconcevable de ne pas reconnaître aujourd’hui le rôle de certains acteurs du secteur privé vénézuélien qui usent du sabotage comme d’un levier économico-politique. Les divers éléments d’une déstabilisation à grande échelle sont accessibles pour quiconque s’intéresse un tant soit peu au sujet ; refuser d’aborder cette réalité relève d’une ignorance totale de la situation sur place ou bien d’une malhonnêteté journalistique patente.

Et comment ne pas repenser à Salvador Allende et aux multiples difficultés traversées par son gouvernement durant ses 3 années de mandat, jusqu’au coup d’État du général Pinochet ? Dans le cas du Chili des années 70-73, nous savons aujourd’hui que les allégations de déstabilisation politique et économique étaient fondées… mais comment présentaient les événements les médias de l’époque ?

Aussi, nous sommes en droit de nous demander ce que diront les historiens dans 30 ans à propos du rôle joué par certains médias et journalistes dans le cadre du traitement médiatique de l’actuelle crise vénézuélienne.

Valentine Delbos, pour LVSL

Valentine.delbos@gmail.com

NOTES :

[1]Cristina Fernandez réfute les propos d’Obama : l’histoire sert à comprendre le présent – Prensa Latina, 11/04/2015, http://www.jornada.unam.mx/ultimas/2015/04/11/ridiculo-considerar-a-venezuela-una-amenaza-cristina-fernandez-3965.html

[2]Fact sheet: Venezuela Executive Order – The White House, 09/03/2015, https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/03/09/fact-sheet-venezuela-executive-order

[3]Une école de guerre très particulière, David Revault d’Allonnes, Libération, 24/11/2004, http://www.liberation.fr/evenement/2004/11/24/une-ecole-de-guerre-tres-particuliere_500469

[4] Un affrontement qui recouvre de multiples facettes : protectionnisme douanier (contingentements, subventions, dumping, règlementations, etc.), les manipulations monétaires (dévaluations compétitives, contrôle des changes, etc.), contrôle des exportations de capitaux, accès (ou non) à des prêts ou des fonds provenant de bailleurs internationaux, embargos, boycotts… l’éventail est large, et la panoplie de mécanismes pouvant se prêter au jeu de la guerre économique ne peut que continuer de s’agrandir dans une économie mondiale de plus en plus financiarisée.

[5]La guerre économique, forme moderne de la guerre ?, Eric Bosserelle, Revue française de socio-économie (2011/2 – n°8), https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2011-2-page-167.htm

[6]Memorandum From the Deputy Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Mallory) to the Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Rubottom), Department of State, Central Files, 737.00/4–660. Secret, Washington, April 6, 1960, https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1958-60v06/d499

[7] Selon le rapport présenté en 2016 par le gouvernement cubain à l’Assemblée Générale des Nations Unies, les dommages économiques provoqués par le blocus imposé par les Etats-Unis à l’île s’élèvent à plus de 4.5 milliards de dollars seulement pour l’année 2015, et à plus de 125 milliards de dollars (en prix courants) depuis sa mise en place, en 1962. Voir Bloqueo costó a Cuba el último año más de 4 mmdd, 20/10/2016, La Jornada, http://www.jornada.unam.mx/ultimas/2016/10/20/bloqueo-costo-a-cuba-el-ultimo-ano-mas-de-4-mmdd-embajador.

[8] Voir L’implication d’ITT au Chili (1970-1973), Wikipédia, consulté le 01/06/2017. https://fr.wikipedia.org/wiki/International_Telephone_and_Telegraph#L.27implication_d.27ITT_au_Chili_.281970-1973.29

[9] Voir les documents diffusés par l’institut des Archives de Sécurité Nationale de l’Université George Washington, notamment Chile and the United States: Declassified Documents Relating to the Military Coup, Peter Kornbluh, http://nsarchive.gwu.edu/NSAEBB/NSAEBB8/nsaebb8i.htm.

[10]« Make the Economy Scream »: Secret Documents Show Nixon, Kissinger Role Backing 1973 Chile Coup, 10/09/2013, Democracy Now, https://www.democracynow.org/2013/9/10/40_years_after_chiles_9_11

[11]Venezuela : jusqu’où ira la crise ?, 26/04/2017, France 24, http://m.france24.com/fr/20170426-le-debat-partie-1-venezuela-manifestations-nicolas-maduro-chavez-opposants-chaos

[12] Petit rappel : un coup d’état en 2002, une grève patronale en 2002-2003, déstabilisation politique, médiatique et économique permanente, stratégie de tension mise en place par les opposants au gouvernement avec usage de la violence, ingérence de puissances extérieures et fortes pressions diplomatique… liste non exhaustive.

[13] – Voir le reportage Comment fonctionne le Bolivars de contrebande depuis la Colombie de la chaîne Telesur (mai 2017, vostfr), ou cette enquête d’investigation plus poussée de la chaîne espagnole RTVE datant de mai 2015.

[14] – Le portail Dolar Today met à disposition de son public un historique en ligne de l’évolution du dollar parallèle, également téléchargeable en tableau Excel : https://dolartoday.com/historico-dolar/.

[15] Voir De Santiago à Caracas, la main noire de Washington, Franck Gaudichaud, juin 2015, Le Monde Diplomatique – https://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/GAUDICHAUD/53071

Source : http://lvsl.fr/venezuela-victime-dune-guerre-economique

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Miguel Littin tourne «Allende, ton nom a le goût de l’herbe» au Venezuela.

Roulés dans la farine par une campagne médiatique sans précédent*, les occidentaux ignorent que l’insurrection de la droite vénézuélienne contre des élections qui ont favorisé la gauche – insurrection menée par une minorité d’étudiants riches, militants d’extrême droite, paramilitaires colombiens, trois généraux de l’aviation et de nombreux formateurs de la CIA, n’est qu’une réplique du coup d’État mené contre la révolution de Salvador Allende, il y a 41 ans. La nouvelle présidente chilienne Michele Bachelet a dénoncé avec la quasi-totalité des mouvements sociaux et des gouvernements latino-américains “les minorités violentes qui cherchent à renverser un gouvernement libremement et démocratiquement élu au Venezuela”. Le hasard fait qu’alors que l’empire contre-attaquait au Venezuela, le cinéaste chilien Miguel Littin était en train d’y tourner son prochain film intitulé “Allende, tu nombre me sabe a hierba”. Témoignages recueillis à Caracas lors d’un break de tournage par l’équipe du Correo del Orinoco.

 

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Miguel Littin vient de mettre un point final au tournage sur le sol vénézuélien, de son prochain film intitulé Allende, tu nombre me sabe a hierba (sortie prévue le 11 septembre 2014). Le cinéaste chilien, réalisateur du mythique “Chacal de Nahueltoro” ou de “Sandino”, a tourné au Venezuela l’ensemble des scènes correspondant aux 7 heures les plus décisives de la vie d’Allende. Ces 7 heures correspondent au moment où, entouré de tous ses collaborateurs, le président montra sa détermination à résister au coup d’Etat fasciste, en pénétrant pour la dernière fois dans les murs du Palais de la Moneda. C’est à ce moment crucial qu’il prononcera son fameux discours d’adieu, dont la fameuse phrase : « un jour s’ouvriront les grandes avenues… » sera le point d’orgue.

“Allende. Tu nombre me sabe a hierba” narre un acte héroïque réel par le prisme de la fiction. Le film met en avant des personnes qui ont perdu la vie lors du coup d’Etat du 11 septembre 1973 (Chili), dans les murs de la Moneda; et plus précisément, durant les ultimes heures de la vie du Président Allende, du jour où le coup d’Etat a éclaté, changeant de ce fait, le cours de l’Histoire de l’Amérique latine. Selon le réalisateur, cette co-production chileno-vénézuélienne, a touné 50% de ses images en terre bolivarienne – scènes qui se sont déroulées dans l’enceinte de La Moneda, avant et après le déclenchement de la féroce attaque visant la présidence.

Deux fois nominé pour l’Oscar dans la catégorie du Meilleur film étranger (1975 et 1982), deux fois nominé à Cannes dans la même catégorie (1976 et 1978), Miguel Littin sera l’un des collaborateurs de Salvador Allende avant l’élection de ce dernier à la présidence du Chili. Par la suite, le cinéaste sera également placé à la tête de l’institution d’Etat Chile films (1971). Ne se trouvant pas sur les lieux aux côtés d’Allende en ce 11 septembre 1973, le metteur en scène a rassemblé toutes les informations relatives à cet événement.

« Ai-je tout inventé ? Non. Ai-je été un témoin visuel des faits ? Pas davantage. Ce sera au spectateur de trancher. Je ne me trouvais pas sur les lieux de la tragédie. En revanche, je sais ce qui s’est passé, parce que des gens qui étaient sur place avec Allende, me l’ont rapporté. Toutefois, je promets à ceux qui verront le film, qu’ils seront persuadés que cela s’est déroulé ainsi ».

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Espaces et temps d’un tournage.

Le siège de la Chancellerie vénézuélienne, a accueilli les premières scènes du tournage. Par la suite, le bâtiment abritant la vieille Cour Suprême de Justice (centre de Caracas) a été choisi afin de graver sur la pellicule les moments qui ont vu le Palais de la Moneda être détruit par les bombes d’avions pilotés par des officiers ayant trahi Allende. Parallèlement au tournage sur la terre de Bolivar, une équipe chargée de poursuivre son travail au Chili, s’est employée à restituer divers aspects de l’itinéraire biographique d’Allende, d’avant le coup d’Etat : son adolescence, mais aussi d’autres moments ayant trait à sa vie intérieure seront privilégiés, ce qui permettra aux spectateurs d’entrer dans la vie même de cette personnalité majeure de l’histoire du Chili et de l’Amérique latine. « Nous avons beaucoup tourné. Il nous reste à peaufiner certains détails au Chili. L’essentiel a d’ores et déjà été réalisé au Venezuela ».

Première du film en septembre prochain.

Le 11 septembre prochain il y aura 41 ans qu’eut lieu le coup d’Etat. Outre Caracas et Santiago du Chili, Littin espère que le film paraîtra simultanément sur les écrans de cinéma à La Havane, Mexico, Buenos Aires entre autres. « L’idée étant de se souvenir de ce moment non seulement avec tristesse, mais aussi avec la joie de rendre hommage à la vie d’un homme qui se consacra totalement à la réalisation de ses idéaux ».

L’expérience de la solidarité vénézuélienne, de l’exil à aujourd’hui.

Le réalisateur chilien raconte que les 17 jours de tournage au Venezuela ont été «extraordinaires» parce que des techniciens et des acteurs de haut niveau se sont donnés à fond, « heure après heure, jour après jour, rendant ainsi possible la réalisation du film ». «Un climat de grande coopération, assorti d’un grand savoir-faire sont les ingrédients qui rendent les films particulièrement forts, puissants, et les inscrivent dans la durée». Littin insiste sur le fait que cette co-production chileno-vénézuélienne a été la traduction de l’amour qu’il ressent pour le Venezuela. « Je lui voue un amour de longue date. Depuis mes années étudiantes. Mon premier séjour dans ce pays, remonte à 1968, date de la présentation de mon premier film à Merida : Por la tierra ajena. De plus, lors de mon exil hors du Chili, la solidarité vénézuélienne m’a suivi partout. De ce fait, cette récente (re)prise de contact a été placée sous le signe d’un grand bonheur. Les causes en sont multiples, y compris sur le plan personnel ».

“Comme si ce qu’ils vivaient était réel.”

Littin confie qu’Allende -qu’il a connu personnellement- aura été l’un des hommes qu’il admira le plus. Ce sont cet amour et ce respect conjugués, qui l’ont poussé à réaliser ce long métrage. “Bien que cumulant une expérience de 50 ans en tant que cinéaste, pour moi, le dernier des films réalisés semble toujours être le premier. Tout comme la première fois, et comme si j’avais 25 ans, le tournage d’un film me confère toujours un sentiment de bonheur infini, mais aussi de plénitude. Cet état d’esprit m’aide à suppléer ce que l’affaiblissement de l’âge et du temps m’imposent ».
Ce projet tenait Littin à cœur depuis bien longtemps. Jusqu’à ce que les conditions spirituelles et physiques soient réunies, lui permettant de venir à bout d’une entreprise qui jour après jour, lui « déchirera l’âme, et lui arrachera des lambeaux de coeur ». « Aujourd’hui (vendredi) nous étions en train de filmer l’épisode qui vit le Président Salvador Allende prendre congé de ses collaborateurs, leur serrer la main et les embrasser. La scène se situe au Palais de la Moneda. Or, tous ces garçons avaient les larmes aux yeux, comme si ce qu’ils vivaient était réel. Quant à moi, tout cela me fendait le cœur. Cependant, je me devais de leur expliquer qu’au-delà de ce moment qui signifiait pour eux, la déroute, la victoire au regard de l’Histoire est acquise. Allende « était un homme très romantique, il débordait d’amour, non seulement pour sa propre épouse, mais pour son peuple tout entier ».

“Isoler les secteurs fascistes”
Revenant sur les violences subies par le Venezuela ces derières semaines, le cinéaste Miguel Littin a insisté sur le fait que le plus important, consistait à instaurer le dialogue -à le consolider- entre les différentes strates de la société de ce pays. Rechercher la paix, « isoler les secteurs fascistes, distinguer celles et ceux qui souhaitent aller dans le sens de l’échange ».

Poursuivre sa tâche de cinéaste.
Littin confie qu’à l’issue du tournage de Allende, tu nombre me sabe a hierba, son seul objectif était de réaliser d’autres longs-métrages. « Pourvu que Dieu m’accorde suiffisamment d’années de vie. Je pourrais ainsi poursuivre ma tâche de cinéaste et réaliser des films qui resteraient gravés dans la mémoire des gens ».

L’acteur Daniel Munoz dans le rôle du Président chilien.

Littin Miguel

Littin a retenu la candidature de l’acteur Daniel Munoz -très connu des Chiliens- pour ramener à la vie le temps d’un film, le Président Salvador Allende. Issu de la fameuse Ecole de Théâtre de l’Université du Chili, et pourvu d’une expérience de 20 années dans le domaine du théâtre, du cinéma et de la télévision, Munoz a confié au Correo del Orinoco que deux ans auparavant, un producteur l’a effectivement approché pour lui dire que Littin comptait sur lui pour interpréter le rôle d’Allende.
L’acteur a su que le réalisateur a porté son choix sur lui, après l’avoir vu au travail dans une série chilienne pour la télévision. Elle retraçait l’histoire d’une famille de ce pays durant les années 1980, tout en portant un regard sur une partie de la société chilienne dont la transformation sera dûe au coup d’Etat de 1973.
« Dans cette série, j’interprète le rôle d’un père de famille : Juan Herrera. Le caractère chaleureux du personnage, sa tendresse et sa fragilité, ne le pousse cependant pas à renoncer à la préservation de sa famille, faisant ainsi preuve d’une certaine force de caractère. Tout cela a décidé Littin à me retenir pour endosser le rôle d’Allende au cinéma. Car selon Miguel, Allende aura eu le comportement d’un père de famille qui s’emploiera à défendre sa sphère familiale (son pays) , n’hésitant pas sacrifier sa propre vie pour cette cause. Littin y vit par conséquent beaucoup de ressemblance, c’est pourquoi il me jugea apte à assumer cette tâche ».

Daniel Munoz ne donna pas son accord immédiatement. Tout d’abord parce qu’il est âgé de 47 ans, alors qu’Allende mourut dans sa soixante cinquième année. Cette différence de 18 ans, il fut nécessaire de la gommer, et l’acteur était réticent à se soumettre à de longues séances de maquillage préliminaire. Finalement, prenant acte de l’envergure du projet, il entrevit le caractère particulièrement enrichissant de cette interprétation pour sa propre carrière, et accepta de rejoindre la production.

De son propre aveu, la préparation que lui imposa ce travail, contribua à changer radicalement son propre jugement sur Allende. Avant de se lancer dans la réalisation de ce projet, Daniel Munoz connaissait du légendaire leader latino-américain ce que tout chilien moyen sait de lui : le coup d’Etat, ses discours et son sacrifice. Malgré cela, il ne possédait de cet homme, qu’une vague image.

« Avec l’accomplissement de ce travail, je pris l’exacte mesure de la grandeur de son existence. De ce pourquoi il était destiné à accomplir, lors de son passage parmi nous. Depuis, je me considère à 100% allendiste.

Certes, avant d’être partie prenante de ce projet, je l’admirais. Désormais, je comprends clairement pourquoi tant de ses relations amicales lui manifestèrent une telle loyauté, allant jusqu’à sacrifier leur propre vie pour les idéaux auxquels il croyait. Il en est ainsi, parce que c’était un homme de vérité, il l’a toujours été ; la complète transparence de ses actes ne pouvait que convaincre. Il m’a également convaincu, c’est la raison pour laquelle je suis ici ; et c’est également pour cela que je considère ce projet comme le plus important de ma carrière d’acteur. C’est un défi difficile à relever, qui me tient en haleine, et qui doit être abordé avec beaucoup de doigté. Pour ce faire, je me dois d’en appeler à toutes mes ressources afin d’être à la hauteur et au service d’un tel projet ».

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“Ne m’oubliez pas.”

Selon son principal interprète, Allende. Tu nombre me sabe a hierba, est un film d’une valeur transcendantale. En premier lieu, parce qu’il aborde fidèlement, mais non pas sous la forme d’un documentaire, ce qui se passa au Palais de la Moneda à cette date si importante pour l’histoire contemporaine de l’Amérique latine. Enfin parce qu’il se présente sous la forme de la personne qui se situe en retrait par rapport à l’homme d’Etat et au révolutionnaire qu’il aura été.
Munoz rappelle que l’année 2013 a été fertile en programmes de télévision notamment, qui abordèrent ce fatidique putsch militaire, qui s’imposa 40 ans auparavant. « Toutefois, personne ne parle d’Allende, de ce qui se passait réellement dans sa tête, de cet homme qui a incarné cette épopée véritablement héroïque. Pour autant, dès que ce thème est abordé au Chili, une grande crainte s’affiche. Non seulement à droite, mais aussi de ceux qui étaient -et sont favorables- à l’idéologie qu’Allende promouvait. Il est en peut-être ainsi car ils considèrent que cet événement est définitivement inaccessible ; ou bien parce qu’ils ne savent comment en narrer les étapes ».

Allende. Tu nombre me sabe a hierba, fera désormais partie du très petit nombre d’oeuvres cinématographiques qui offre « un regard différent » -à partir d’un support fictionnel- sur le coup d’Etat de 1973. Il sera le premier film non documentaire à en parler de cette manière, c’est-à-dire en prenant en compte ce qui s’est passé à l’intérieur des murs du Palais de la Moneda, et en y incluant l’espace proprement intime de Salvador Allende. « L’un des dialogues du film restitue l’échange entre Allende et l’ambassadeur d’Argentine, qui lui offre de l’aider en ce moment crucial. Le Président répondra en lui disant :  »La seule chose que je solliciterai, c’est que l’on ne m’oublie pas ». Or, ce film appelle à cela, précisément. A ne pas oublier. Moyennant quoi, nous nous remémorons cette demande et l’honorons de notre souvenir », affirme l’acteur.

A la recherche de l’homme.

-Miguel Littin a raconté que lors du tournage de ce film, il se sentait tout intimidé à l’idée de diriger le président Allende -à lui donner des ordres- à travers vous.

-Ah, ah, ah. C’est amusant et cela me plaît beaucoup. De toutes manières, j’aime avoir conscience de ce que je suis en train de faire. La thèse selon laquelle l’acteur s’efface totalement derrière le personnage qu’il incarne, qu’il oublie en quelque sorte, d’être ce qu’il est, ne me convient pas. Je suis en effet en permanence conscient de la présence de la caméra, sensible au son et au regard des gens qui m’environnent, sur le lieu de tournage. Cependant, il subsiste toujours des moments d’inconscience qui s’imposent au moment même où se déroule la scène que j’interprète. Tout cela résulte d’un travail sérieux et n’a rien à voir avec la Divine Providence, ni même avec un talent extraordinaire. C’est un travail de longue haleine, qui nécessite de nombreuses années de labeur, durant lesquels l’on engrange nombre d’acquis et d’informations, lesquels à un moment donné s’échappent librement de soi. L’interprétation d’une scène, ne laisse guère la place au doute. C’est la confiance dans le fait que tout est bien préparé qui favorise le relâchement et par voie de conséquence, la montée à la surface de cette forme d’inconscience qui pousse à l’émergence de Salvador Allende, dans le cas de figure qui nous intéresse.

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-Comment s’est déroulé votre travail pour la construction du personnage ?

-La première des choses fut de comprendre par quel biais aborder le personnage ; déterminer quel serait le chemin à suivre, parce que de très nombreuses options s’offraient à nous. Allende est un personnage mythique, et comme tel, il transcende sa propre histoire. Je me suis consacré à l’étude de l’histoire du Chili, et ai entrepris la recherche de données importantes, susceptibles de cerner très précisément Salvador Allende sur le plan biographique. Par la suite, j’ai commencé a approché la personne d’Allende, à proprement parlé. C’est-à-dire, non plus seulement l’homme des discours, non plus uniquement le politique, mais le père, l’ami qu’il aura été pour certains. Ce ne fut pas une démarche aisée, car je n’avais en ma possession que très peu d’éléments ayant trait à ces domaines. Cela dit, une fois réunies toutes ces informations, il m’a fallu les confronter à l’histoire bâtie par Littin, et entamer un gros travail visant à la définition d’un Allende conforme à l’image que nous souhaitions donner de lui.

-Et quel est le Salvador Allende que le film montrera ?

-C’est l’homme qui a mûrement réfléchi aux raisons pour lesquelles il allait sacrifier sa vie. Réfléchissant par la même, au caractère correct ou non d’une décision sans retour possible. C’est ce type de réflexion qui donne substance au film.

-Quelle est votre opinion sur la décision que prit Allende ?

-je pense que quels que soient les chemins qu’il se serait résolu à emprunter, sa décision aurait été correcte. Si l’on prend en considération les conséquences qui s’ensuivirent, cela relève de la certitude absolue. Je crois que durant toute sa vie, il s’est préparé à affronter ce genre d’issue. Depuis sa plus tendre enfance, il s’est employé à engranger toutes une série de connaissances logiques/objectives, portant essentiellement sur la réalité sociale du Chili de son temps-notamment pendant sa vie d’étudiant. Je songe à ses activités de médecin social et légiste. Il percevra avec acuité la misère humaine s’abattant sur son pays ; mais aussi la réalité d’un Chili divisé en classes sociales opposées, où une minorité modelait le destin de la grande majorité. Confronté à cet état de fait, il inventera cette manière de faire triompher la justice sociale. Non pas en ayant recours à la révolution armée, mais en tendant les ressorts d’une révolution pacifique, légale. Parce qu’il croyait profondément en l’efficacité d’une parole susceptible de convaincre les gens. Parce qu’il manifestait la certitude que la Constitution, bien que de type aristocratique, serait en mesure de s’adapter à sa propre auto-transformation, dans le respect de ses mécanismes constitutifs. Et ce, afin d’instaurer la justice sociale.

-Cette confiance a été trahie.

-Sur ce plan, il fut très conséquent. La partie adverse ne le fut pas, lamentablement. Le pacte conclu fut rompu. La violence à laquelle l’autre partie a eu recours, c’est-à-dire l’opposition au gouvernement de Salvador Allende, s’est imposée. Elle ne lui laissa nulle autre alternative que de recourir à ce paradoxe, qui aura consisté à défendre les armes à la main une politique se fondant sur la force de proposition et de conviction. Au final, on l’accula à cela. Qu’il se soit suicidé, ou qu’il ait été tué ne change rien au fait que confonté à cette épreuve ultime, il en sortira grandi, parce qu’il fut toujours conséquent avec lui-même et vis-à-vis des autres.

-Vous affirmez qu’il y a très peu de données connues relatives à l’Allende lui-même, c’est-à-dire à la personne que l’homme d’Etat occulte. Qu’est-ce qui résulte de ce constat ? Comment décririez-vous cet aspect méconnu du personnage ?

-On le voit très énergique à travers ses discours, avec une intonation de voix très ferme et claire. Cependant, dans le cadre d’entretiens et de conversations informelles, il était confronté à des problèmes de diction. Il bafouillait et usait de nombreux tics de langage. Tout cela ne transparaissait aucunement dans ses discours d’homme d’Etat. En contraste avec l’homme au caractère explosif de ses discours, il était pourvu d’une voix très douce, très tranquille. C’était un fervent ami de ses amis, un homme passionné, féru de conversation, aimant et profitant de la vie, de la bonne chère, de la boisson.

-Pourriez-vous nous faire part de certaines de ces données que vous auriez en votre possession ?

-Il dormait peu mais faire la sieste, c’était sacré. Sieste d’une durée moyenne de 10 minutes, il la faisait en pyjama et récupérait de l’énergie. Il plaisantait beaucoup avec ses amis. Au téléphone, il modifiait parfois sa voix et jouait avec eux. Lors de certaines de ses tournées, il attachait les draps des lits de ses camarades. ce qui les décontenançait passablement lorsqu’ils s’apprêtaient à se coucher. Il jouait également avec ses filles. Il se dissimulait dans la baignoire de la salle de bain, et s’amusait à leur faire peur. L’ensemble de ces détails mis bout à bout, nous permettent d’appréhender au plus près la manière dont par exemple, il faudrait s’exprimer dans le cadre d’un dialogue intime avec un personnage quelconque ; comment il faudrait l’embrasser, comment il faudrait lui donner la main, le regarder.

-Durant 20 années, vous avez suivi une trajectoire d’acteur ; et ce travail est le plus important de votre carrière. Le plus important pour vous, est-ce le personnage, l’histoire en elle-même ou l’interprétation ?

-il m’est difficile de théoriser sur tout cela. Le plus important c’est que nous sommes confontés à une vraie attente. En tout état de cause, nous avons tendance à être saisi par une certaine anxiété, qui découle de celle-là. Cela nous met en danger. En effet, Allende est un personnage plein de noblesse, et par ailleurs universellement connu. Or, à l’instar d’un avocat, un acteur représente le personnage qu’il incarne, comme le juriste représente la personne qu’il sera chargé de défendre. Allende bénéficie d’un image bien installée, et je me dois de convaincre sur ce plan. Car en plus de l’image physique qu’il nous restitue, Allende est pourvue d’une sorte d’image interne. Or, la difficulté consiste à la restituer au mieux. Il s’agit de se démarquer d’une certaine approche monolithique du personnage, de l’écarter du piédestal sur lequel les documentaires l’ont installé. Il nous faut impérativement mettre en valeur une facette méconnue de ce dernier. Qui sera précisément celle qui correspondra à la dimension intime d’Allende». Daniel Munoz, est convaincu du fait que les enfants et les jeunes gens doivent découvrir cette production. Il en est ainsi parce qu’elle « rend toute sa dignitié à un homme qui en était imprégné, et qui aura été vilipendé durant une période bien trop longue de notre histoire ».

Le Venezuela qui n’est pas.

-La distribution de ce film est constituée de 50% d’actrices et d’acteurs vénézuéliens et chiliens. Comment s’effectua la fonte de deux équipes différentes en une seule ?
-Au début, nous avons connu quelques difficultés. Accompagnés de nos familles respectives, nous avons rejoint terrifiés, le Venezuela, tant la campagne de terreur qui concerne ce pays est forte à l’extérieur. Internet, la presse, et les nouvelles qui en découle, vont dans le même sens. Par hasard, peu de temps avant son départ pour le Venezuela, un camarade de l’équipe chilienne est entré dans un magasin, dont le vendeur était en fait vénézuélien. Lorsque le membre de cette équipe lui a précisé qu’il comptait se rendre dans son pays, dans un premier temps, ce dernier l’en dissuada.

Le meurtre d’une ex-Miss (Monica Spears) ne contribua pas à diminuer notre inquiétude. Mon épouse était terrorisée parce que nous avions prévu de séjourner au Venezuela, accompagnés de notre fille. Le sentiment général était celui-ci : depuis l’aéroport de Caracas jusqu’au lieu de tournage, l’un d’entre nous courait le risque d’être assassiné. Tel est l’état d’esprit qui nous habitait lorsque nous avons atterri au Venezuela. Un état d’esprit que la campagne contre ce pays, nous avait en réalité imposé.

-Quel est votre sentiment depuis que vous vous trouvez ici, parmi nous ?

-Nous sommes désormais, totalement détendus. Il faut dire que les membres de l’équipe vénézuélienne ont contribué à la restitution de l’atmosphère réelle, qui est celle de ce pays. Dans le cadre du tournage de ce film, chacun d’entre nous aura appris à détecter les codes et les rythmes propres aux membres de l’autre équipe. C’est ainsi, que peu à peu les méthodes de travail différentes des deux équipes se sont harmonisé. J’ai désormais la sensation très nette, que nous parlons le même langage et que la fusion s’est accomplie.

 

Sources :

Correo del Orinoco, Texte/ Luis Jesús González Cova. Photos/ María Isabel Batista – Roberto Gil.  Texte/ Sharlaine Chona. Photos / Héctor Rattia. Caracas

http://www.correodelorinoco.gob.ve/comunicacion-cultura/littin-allende-tu-nombre-me-sabe-a-hierba-sera-%E2%80%9Cun-documento-artistico-para-historia%E2%80%9D/
http://www.correodelorinoco.gob.ve/comunicacion-cultura/pelicula-allende-tu-nombre-me-sabe-a-hierba-cuenta-un-relato-heroico-real-visto-ficcion/

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/07/miguel-littin-tourne-allende-ton-nom-a-le-gout-de-lherbe-au-venezuela/

 

 

Le dimanche au Venezuela, les pêcheurs votent aussi.

«C’était pas dans le catalogue !». Surprise de touristes occidentaux qui espéraient oublier le boulot sans rien voir de la révolution au Venezuela, jouissant du soleil, des palmiers et d’autres plaisirs apolitiques, lorsque surgit entre les planches de surf une caravane de pêcheurs artisanaux. Cette image parle bien de cette campagne présidentielle et, surtout, de ceux qui s’apprêtent à voter.

Caravane de pêcheurs appuyant la candidature de Hugo Chavez, Venezuela, août 2012.

Le Venezuela fut en effet le premier pays à interdire, en 2009, la pêche industrielle et à octroyer aux pêcheurs artisanaux des crédits pour monter des coopératives, ainsi que le droit à la sécurité sociale. Des milliers de travailleurs jusqu’ici exploités sur des bateaux-usines, jouissent à présent d’une retraite, même s’ils n’ont pas cotisé et même si leur patron les employait illégalement. Cette loi a permis le repeuplement des fonds marins par une flore et une faune en voie d’extinction. Ici l’écologie n’est pas un hobby de plus ou une correction du libre marché mais une base structurante du socialisme du 21ème siècle.

Déjà, en 2007, s’opposant à l’introduction des OGM et à la substitution de cultures vivrières par celles destinées à l’éthanol, Hugo Chavez déclarait son refus d’“enlever le maïs aux gens, à la chaîne alimentaire, pour remplir les automobiles”.

Dans un quartier populaire d’Antimano (Caracas). L' »unité de production agricole » Fernando Carlos Clavijo  » est une des 19.000 coopératives développées par le gouvernement et les communautés organisées en vue de construire une souveraineté alimentaire sous contrôle des habitants. Crédit : Venezuelanalysis.com

Aujourd’hui, son programme prévoit de poursuivre le développement de l’agro-écologie et de l’agriculture urbaine, la réforme agraire et la protection des réserves d’eau, de la biodiversité, des lacs, mers et forêts, de continuer à s’opposer sur les plans régional et international à toute forme de commercialisation de la nature et à défendre l’équilibre climatique (tel que défini dans le Pacte de Kyoto) ; de démanteler les schémas du charbon sur le marché international qui légitiment le droit de polluer, ou encore de concrétiser un plan national contre le rejet de gaz (effet de serre) et la transformation des industries concernées (1).

Ces nouvelles relations entre être humain et nature sont absentes du programme du candidat de la droite, Henrique Capriles Radonski, qui promet de rétablir la pêche industrielle pour  « recréer l’emploi perdu» et de « rétablir la compétitivité des entreprises ». La fuite, grâce à des dissidents de l’opposition, des documents du «vrai programme» de Capriles a provoqué ces derniers jours la défection de plusieurs personnalités de la droite (comme les ex-gouverneurs De Lima, Cermeño ou le député Ojeda). Ceux-ci dénoncent à présent «le danger que ferait courir Capriles au Venezuela en nous ramenant à un libre marché pur et dur», ainsi que l’intolérance de son noyau vis-à-vis des autres courants de l’opposition.

La loi de la pêche n’est qu’un exemple d’une révolution générale qui motive les appels à voter pour Chavez depuis le Venezuela et depuis l’Amérique Latine. Ils sont signés par la coordination des mouvements sociaux de l’ALBA, les mouvements écologistes, des collectifs féministes, gay et de la diversité sexuelle, des travailleurs de la culture (photo), des groupes de populaires de rap, de hip-hop ou de rock, des coordinations indigènes (comme en Bolivie) et afrodescendantes, les mouvements de paysans sans terre (p. ex. du Brésil), d’éducation populaire (comme le Frente Dario Santillan ou Pañuleos en Rebeldia d’Argentine), les collectifs défenseurs de l’usage du software libre, des mouvements étudiants (Chili, etc..), ou encore des syndicats nationaux comme la puissante CUT brésilienne .

Coordination nationale de travailleurs de la culture manifestant leur appui à la candidature de Hugo Chavez, Venezuela, septembre 2012.

Pour construire le « socialisme bolivarien » le gouvernement écoute souvent les revendications de ces mouvements (2), par exemple en instaurant le software libre dans toute l’administration publique, en légalisant des centaines de radios et de télévisions associatives, en légiférant pour faire avancer la condition de la femme et pour sanctionner toute forme de discrimination. Il a aussi, par exemple, rompu avec l’École des Amériques (école des bourreaux qui ont sévi dans les dictatures latino-américaines), sorti de l’impunité les cas de tortures et de disparitions de nombreux vénézuéliens dans les années 50 à 80, ou encore créé au terme d’un vaste débat citoyen une loi du travail très avancée (3).

Le candidat Chávez veut aller plus loin. Son programme propose de structurer un État communal basé sur la démocratie participative (on compte déjà 40.000 conseils communaux au Venezuela, approfondissant un modèle que les altermondialistes découvrirent à Porto Alegre (Brésil), où les citoyens élaboraient eux-mêmes le budget municipal) et de réaliser ce qu’il appelle « l’éco-socialisme » : l’écologie non comme « accompagnement » mais comme négation et dépassement du capitalisme (4).

Thierry Deronne, Caracas, le 4 octobre 2012.

Notes: 

(1)  – Un lac sauvé, un village agro-écologique en construction : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/03/23/un-lac-sauve-un-village-agro-ecologique-en-construction-lecologie-en-mouvement-au-venezuela/

– Le Venezuela à contre-courant sur le maïs : :https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/02/15/le-venezuela-a-contre-courant-le-mais-pour-lalimentation-pas-comme-combustible/

(2) – Lorena Freitez militante de la culture alternative: Chavez est un politique de type nouveau, il valorise les savoirs populaires : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/07/17/lorena-freitez-militante-de-la-culture-urbaine-alternative-au-venezuela-chavez-est-un-politique-de-type-nouveau-il-valorise-les-savoirs-populaires/

(3) – La nouvelle loi du travail au Venezuela, un pas de plus vers la vraie vie : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/

(4) – C’est aussi pour cela que des campagnes ciblent régulièrement les mouvements écologistes : il y a quelques semaines les grands médias et les réseaux sociaux diffusèrent l’information sur « le massacre d’une communauté indigène Yanomami par des chercheurs d’or au Venezuela ». La source, l’ONG britannique Survival, critiqua aussitôt l’inaction du gouvernement vénézuélien… avant de se rétracter discrètement quelques jours plus tard, reconnaissant qu’ « en fait, aucun massacre n’a eu lieu » tout en répétant que le gouvernement vénézuélien « devrait être honteux » (shameful) de cette situation.

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Annexes en images.

1. Quelques uns des messages de solidarité des mouvements sociaux latino-américains.

Ce reportage de Telesur: http://multimedia.telesurtv.net/media/telesur.video.web/telesur-web/#!es/video/liderazgo-de-chavez-debe-ser-defendido-movimientos-alba/ débute par un message vidéo de la « Sole », une habitante d’une commune chilienne qui vit au pied du chantier abandonné d’un immense hôpital public : celui que le Président Salvador Allende voulait offrir aux pauvres du Chili et d’Amérique Latine. Sole rappelle que quarante ans après le coup d’État de Pinochet, l’éducation et la santé coûtent de plus en plus cher au Chili. Elle appelle à voter pour celui qui, au Venezuela, a réalisé le rêve d’Allende :  la gratuité de l’université et de la santé.  Ensuite, l’argentin Manuel Bertoldi du Frente Popular Darío Santillán et la brésilienne Messilene Gorete du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre, expriment le soutien de la coordination continentale des mouvements de l’ALBA à la révolution bolivarienne face à la dictature des transnationales médiatiques qui veulent interférer avec les élections du 7 octobre, en générant des scènes de violence pour les imputer au « dictateur » Chavez.

Manifestation de soutien depuis le Chili.

Manifestation de soutien au Brésil.

Manifestation de soutien en Argentine.

Manifestation de soutien en Bolivie.

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2. Des images que vous ne verrez pas dans vos médias : le meeting de clôture de campagne de Hugo Chavez à Caracas, le 4 octobre 2012.

Cierre de campaña del presidente Hugo Chávez. FOTO: AVN

Cierre de campaña del presidente Hugo Chávez. FOTO: AVN

URL de cet article :  https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/05/au-venezuela-les-pecheurs-votent-aussi-le-dimanche/

L’éducation comme sphère d’inclusion : une comparaison entre le Venezuela, le Chili et la Colombie, par Jesse Chacón

Presque tous les discours sociaux sont d’accord sur le rôle de l’éducation comme dépassement de l’inégalité et comme source de développement pour un pays. L’éducation est identifiée comme sphère d’inclusion, de construction et de partage de sens sociaux qui garantissent la survie de l’ensemble de la société.

Investissement public dans l'éducation exprimé en pourcentage du Produit Intérieur Brut (UNESCO)

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, grâce à l’élaboration de cadres internationaux de protection des droits, l’éducation possède un statut de droit humain. Rappelons que les droits humains sont un ensemble de biens primaires ou de revendications protégées juridiquement par la communauté nationale et/ou internationale et qui expriment les aspirations et les exigences de liberté, de dignité et d’équité à chaque époque de l’Histoire.

Le fait de la protection juridique de ces biens par l’État ou par la communauté internationale leur confère le statut de droits. Dans le cas contraire on ne parlerait que d’aspirations morales de la part de l’humanité ou de  la part d’une communauté politique nationale spécifique, mais pas d’un droit universel.

Indice GINI (= niveau de l'inégalité). Source : Banque Mondiale.

En ce qui concerne la protection juridique du droit à l’éducation, une architecture légale internationale établit clairement le caractère obligatoire pour les États signataires de garantir l’éducation sur la base des principes de gratuité et d’universalité.

Á ce sujet l’observation générale numéro 13 du Comité des Droits Humains, Économiques et Sociaux de l’ ONU, par référence à l’article 13 du Pacte international des droits économiques et sociaux, établit que:

… L’éducation doit être à la portée de tous. Cette dimension de l’accessibilité est conditionnée par les différences de rédaction du paragraphe 2 de l’article 13 sur l’enseignement primaire, secondaire et supérieur : alors que l’éducation primaire doit être gratuite pour tous, il est demandé aux États signataires de mettre en place graduellement la gratuité de l’enseignement secondaire et supérieur…

Plus loin, l’observation numéro 13 définit la valeur sociale que revêt aujourd’hui l’éducation tant pour le développement national que pour la satisfaction des besoins et des aspirations humaines :

… L’idée est de plus en plus acceptée selon laquelle l’éducation est un des meilleurs investissements que les États puissent réaliser mais son importance n’est pas seulement pratique : disposer d’un esprit instruit, intelligent et actif, avec une liberté et une ouverture de pensée, est un des plaisirs et des récompenses de l’existence humaine…

En tant que pays engagé dans la construction d’une nouvelle architecture internationale garante des droits humains, l’État vénézuélien a assumé la responsabilité de réaliser les principes d’universalité et de gratuité de l’éducation primaire, secondaire et universitaire.

Pour l’éducation maternelle, primaire et secondaire, l’effort vénézuélien a été reconnu par l’UNESCO dans le cadre de la réalisation des Objectifs du Millénaire. En ce qui concerne l’enseignement universitaire, le Venezuela a été classé par l’ UNESCO au deuxième rang pour le taux brut d’inscriptions d’étudiants à l’université sur le plan latino-américain et au quatrième rang mondial. Le Venezuela a augmenté pendant dix ans de 170% le nombre d’inscrits à l’université : en passant de 785.285 étudiants en 1998 à 2.120.231 en 2009.

Ces résultats ont pour base une augmentation soutenue de l’investissement dans l’éducation, qui a bondi de 107 % pendant ces années de révolution, en passant de 3,38% du Produit Intérieur Brut en 1998 à 7% du PIB en 2008.

L’éducation récupère sa place comme sphère d’inclusion. L’enfance et la jeunesse circulent positivement à travers tout le système éducatif. Les aspirations d’une vie meilleure trouvent leurs corrélats matériels dans une sphère liée à un modèle économique plus humain. Le Venezuela est devenu le pays le moins inégal de l’Amérique Latine avec un indice GINI de 0.39, sur une échelle oú le « zéro » indique la plus grande égalité et le « un » la plus grande inégalité.

Tandis qu’au Venezuela le droit à l’éducation se fortifie, dans des pays d’Amérique Latine sous hégémonie néo-libérale nous voyons ces principes communs convertis en politiques qui font de l’éducation un privilège et un outil d’exclusion générationnelle. Voyons certaines de ces politiques :

– L’État s’est désengagé de son devoir de garant et de financeur de l’éducation, la transférant peu à peu aux municipalités. Des municipalités aux ressources fragiles ont reçu une haute responsabilité.

– On abandonne le principe de la gratuité et de l’universalité de l’éducation à tous les niveaux.

– L’éducation a été remise au marché, l’éducation est devenue une marchandise. Ce processus a visé le transfert au capitaux privés des budgets de l’éducation, que ce soit via le système des subventions éducatives au Chili ou via la sous-traitance en Colombie. Au Chili par exemple pour 1990, l’éducation subventionnée concernait 980.000 élèves alors qu’en 2009 elle a cru à  1.700.000 élèves. De même l’éducation publique municipale comptait en 1990 1.700.000 élèves pour descendre à 1.430.000 élèves en 2009.

– On cherche à installer l’idée des « écoles efficaces ». Ainsi l’éducation privée est présentée comme « de meilleure qualité » et donnant « de meilleurs résultats » alors que l’éducation publique est stigmatisée comme celle qui donne de « moins bons résultats ».

1. Investissement éducatif en pourcentage du PIB (UNESCO).
2. Indice GINI (niveau d'inégalité) (Banque Mondiale).
3. Rang mondial pour le nombre d'étudiants universitaires (UNESCO).
4. Rang latino-américain pour le nombre d'étudiants universitaires (UNESCO).
5. Taux d'analphabétisme (UNESCO)

Ce modèle néo-libéral a fait de l’éducation un commerce, de sorte que les réussites en matière d’extension de la couverture éducative ne s’accompagnent pas de processus d’inclusion sociale ni d’amélioration de la qualité de la vie. Les cas du Chili et de la Colombie sont exemplaires. Ce sont les sociétés les plus inégalitaires d’Amérique Latine. La Colombie possède un indice Gini de 0.58 et le Chili de 0.50. Les taux d’analphabétisme sont de 3.5 pour le Chili et de 6.4 pour la  Colombie. Parallèlement ces pays maintiennent de faibles taux d’inscription universitaire et les jeunes qui accèdent à l’enseignement doivent le faire sous la modalité du crédit éducatif, ce qui hypothèque leurs vies pour près de 15 ans après l’obtention d’un diplôme.

L’option socialiste de construction de la société a amené le Venezuela à faire sortir l’éducation du marché et à la garantir en tant que droit à tous les niveaux, ce qui permet aujourd’hui d’élever le capital culturel de toute la population.

Lors des élections présidentielles du 7 octobre 2012 le choix se fera entre deux modèles : capitalisme néo-libéral ou socialisme bolivarien. Nous ne disons pas cela par spéculation idéologique mais à partir de la compréhension de l’impact négatif que le capitalisme néo-libéral a sur la vie quotidienne des majorités en Amérique Latine.

Le 7 octobre 2012 les vénézuéliens choisiront entre l’éducation comme droit humain et comme principal outil d’inclusion sociale, ou la transformation de l’éducation en marchandise qui marginalise et exclut les grandes majorités.

Jesse Chacón

Directeur de GISXXI

http://www.gisxxi.org

URL de l’original en espagnol : http://www.gisxxi.org/articulos/la-educacion-como-esfera-de-inclusion-una-mirada-comparativa-entre-venezuela-chile-y-colombia-jesse-chacon-gisxxi/

Traduction de Thierry Deronne pour www.venezuelainfos.wordpress.com