En Colombie, « c’est maintenant ou jamais », par Maurice Lemoine

Jeudi 26 mai 2022 par Maurice Lemoine, journaliste, spécialiste de l’Amérique Latine, auteur de nombreux ouvrages, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique

Juste quelques vibrations d’air surchauffé, pas le moindre souffle de vent. L’ATR 72-600 d’Avianca vient d’atterrir. Le taxi s’éloigne de l’aéroport. Le conducteur bougonne. Une manifestation « d’on ne sait trop qui » l’oblige à modifier son itinéraire pour gagner le centre de Barrancabermeja. Bavard, le conducteur, il a mille choses à raconter. Il répond sans réticences à toutes les questions. Et justement, en voici une. Un peu délicate, pas vrai ? Comme si de rien n’était, le conducteur répond : « A Barrancabermeja, on vote Petro ! »

Incroyable. Prodigieux. Ahurissant…

N’oublions pas qu’on est à « Barranca » (comme on appelle la ville en abrégé) ! Un port fluvial et centre pétrolier stratégique, doté de la première raffinerie du pays, mais aussi et surtout une ville longtemps livrée à la vindicte des tueurs paramilitaires (alors qu’y stationnaient cinq mille hommes des bataillons 45 et Nueva Granada, des Forces spéciales et de la police). Au cœur du Magdalena Medio (huit départements le long du fleuve Magdalena). Lui aussi sous la coupe des grands propriétaires, des militaires, des « narcos » et des « paracos ». Déchainés contre les militants et sympathisants de gauche, les syndicalistes, les paysans, accusés de connivence avec les guérillas. Une permanence de la violence – un paroxysme terrifiant. Un long cortège de morts, de torturés et de disparus. De messages téléphoniques aux militants : « Si vous ne quittez pas la ville, votre fille va souffrir, on va la brûler vive, on va éparpiller ses doigts dans toute la maison », « Vends ta terre ou c’est ta veuve qui le fera ». Une angoisse constante obligeant chacun à raser les murs. A regarder autour de lui avant de parler. A peser ses mots. A se méfier des inconnus. Et là… Dans un sourire capté par le rétroviseur, le chauffeur de taxi répond à un étranger qu’il voit pour la première fois de sa vie : « A Barranca, on vote Petro ! »

Oui, Gustavo Petro : le candidat de gauche, en tête de tous les sondages à quelques semaines de l’élection présidentielle.

Incroyable. Prodigieux. Ahurissant…

Quelque chose a changé en Colombie.

Barrancabermeja.

En bien ? Au-delà des apparences, pas complètement. Depuis 2018 et l’élection du président de droite extrême Iván Duque (Centre démocratique), on pourrait même prétendre que la situation s’est aggravée. Le pays vit une triple crise, humanitaire, politique et sociale. « Une criminalité croissante, une réduction des libertés, une absence de garanties pour les dirigeants sociaux », résume Yvan Madero dans les locaux de la Corporation régionale pour la défense des droits humains (Credhos), à Barrancabermeja. Sur le dernier point, les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre le 1er janvier et le 5 avril 2022, 75 de ces dirigeants sociaux ont été assassinés. Presque 1 400 (quasiment un par jour, pour faire un chiffre rond) d’après l’Institut d’études pour le développement et la paix (Indepaz), depuis la signature des Accords de paix entre l’Etat et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) en 2016. Trois cent vingt des ex-guérilleros revenus à la vie civile ayant pour leur part été tués (sans parler des 27 portés « disparu »).

Là se trouve le cœur du problème auquel est confrontée la Colombie : aucune volonté politique du pouvoir n’accompagne cette période de transition dans la construction de la paix. Au contraire : dès son arrivée à la présidence, Duque a annoncé sa volonté de « mettre en pièces » les historiques accords signés à La Havane par son prédécesseur Juan Manuel Santos et entérinés à Bogotá le 24 novembre 2016. Avec l’aide de la Cour constitutionnelle, de la Cour suprême de justice et la majorité de droite du Congrès, il a partiellement réussi.

« Municipio » Yondo, « vereda » Caño Blanco [1]. Le soleil assomme la mauvaise route qui serpente entre collines verdoyantes et « haciendas ». A une soixantaine de kilomètres de « Barranca » et à l’initiative de l’Association paysanne de la Vallée du fleuve Cimitarra (ACVC), plusieurs Conseils d’action communale se réunissent sous un petit hangar ouvert à toutes les absences de vent. L’ACVC : une longue histoire. Née en 1996, elle a remis l’an passé à la Commission de la vérité un rapport détaillant comment, entre 1990 et 2010, le mouvement paysan du Magdalena Medio a subi une persécution systématique visant à désarticuler son tissu social et à exterminer ses dirigeants [2]. En 2003, le frère de l’actuelle présidente Irene Ramírez a été assassiné. En 2007, les six dirigeants de l’ACVC se sont retrouvés en prison. Quinze années plus tard, Irene Ramírez se bat toujours en première ligne. « Notre lutte, c’est de promouvoir les accords de paix en nous réunissant pour faire connaître aux autorités municipales la réalité du paysan, nous a-t-elle expliqué en préalable au déplacement. Dans ce sens, on organise un noyau dur de “juntas” [Conseils d’action communale], espace dans lesquels nous avons une pleine légitimité ».

Irene Ramírez, présidente de l’ACVC.

La paysannerie a de fait eu un rôle primordial dans l’obtention de la négociation entreprise en octobre 2012 entre les FARC et le gouvernement. Elle payait le plus lourd du prix d’un interminable conflit dépourvu de sortie militaire. En mai 2013, c’est sous sa pression que les belligérants ont signé à La Havane le premier point d’une réforme rurale intégrale – stigmatisée dès l’origine par les secteurs dominants. Au cours d’un soulèvement marqué en août 2013 par de nombreux barrages routiers et de violentes manifestations, les paysans ne questionnèrent pas seulement la répartition des terres et les traités de libre commerce, mais revendiquèrent la dignité de la vie dans les campagnes – infrastructures, accès à l’éducation et à la santé –, le respect de leur environnement et, de manière générale, une place dans la société. Les engagements pris dans un plan d’aide spécial décrété par le président Santos ne furent pas tenus. En conséquence, lors d’un Sommet agraire de 5 000 personnes inauguré en mars 2014 par le maire de Bogotá Gustavo Petro, les revendications de souveraineté alimentaire, de défense des territoires et de « paix avec justice sociale » précédèrent un nouveau mouvement national qui bloqua pendant onze jours la « Panamericana », un important axe routier nord-sud qui traverse le continent sud-américain. « C’est sur la promesse de continuer les négociations avec le monde rural et, sur un autre plan, avec les FARC, que Santos a été réélu en 2014, précise Irene Ramirez. Les paysans ont eu du mal à voter pour lui, car il a été un protagoniste des faux positifs [3], mais c’est un effort qu’ils ont fait. »

Caño Blanco. Une certaine déception marque le début de la réunion. Les dirigeants de l’ACVC avaient prévu davantage d’assistance à cette assemblée. On doit y échanger sur les problèmes de sécurité de la zone, les modalités de la lutte contre les violences faites aux femmes et la prochaine élection présidentielle. « En sabotant les accords de paix, commente en grimaçant Any Martínez, le gouvernement ruine ce qui a été construit dans les espaces de participation communautaires. La seule chose qui a été accomplie est le désarmement des FARC. Le reste ? Rien ! D’où une certaine démobilisation des paysans. » Le constat concerne l’ensemble du pays. A titre d’exemple, le dernier rapport de la Mission de vérification des Nations unies souligne que, en ce qui concerne le premier point de l’Accord, à savoir la réforme rurale intégrale, 473 464 hectares ont été remis aux paysans, ce qui ne représente que 16 % des surfaces initialement envisagées.

« On survit, vous dit l’un, à Caño Blanco. Les coûts de production sont supérieurs au prix de vente de nos marchandises. » Une autre hausse les épaules, désabusée : « Il se perd beaucoup du peu qu’on cultive, comme le yucca, à cause du mauvais état des chemins. » Guérillera des FARC démobilisée, parfaitement à l’aise au milieu de l’assemblée, Alicia de Jesús Apriles assiste à toutes les réunions de son Conseil communal et de l’ACVC. Etonnant ? « On avait une base sociale, sourit-elle en évoquant l’ex-opposition armée, on était déjà intégrés dans les communautés, on faisait des “asados” [4] avec elles, on partageait régulièrement le café, on discutait. » Alicia habite un proche Espace territorial de formation et de réincorporation (ECTR) où ses « camaradas » tentent de vivre de la culture du yucca, de la banane et du cacao. « Pour nous, la vie est plus dure maintenant que quand nous étions dans la lutte armée », constate-t-elle, un léger réseau de rides se creusant sur son front.

L’ACVC à Caño Blanco. Une part importante de l’activité de l’association est dirigée vers les droits des femmes.

Colonne vertébrale de (l’alors) ambitieux accord de paix, le Programme national intégral de substitution (PNIS) devait permettre de remplacer la coca – matière première de la malédiction appelée cocaïne – par des cultures légales. Pour les premiers intéressés, l’opportunité de sortir d’une illégalité qui leur a toujours fait courir des risques insensés. « Avec la paysannerie organisée, on a fait partie du processus de construction du PNIS », rappelle Any Martínez en évoquant le rôle de l’ACVC. Propositions de projets productifs, élaboration de plans, pédagogie dans les territoires… Résultat : « Le gouvernement de Duque n’ayant pas respecté les engagements pris avec les producteurs, la crise économique et sociale, déjà terrible, s’est aggravée. »

Entre 2017 et 2020, l’assignation de ressources au PNIS a présenté une diminution du 81 % [5]. En mai 2021, ce recul, les éradications forcées et les violentes agressions policières et militaires ont conduit des centaines de paysans à protester. Surgissant du Meta, du Caquetá, du Cauca et d’autres départements, ils ont rejoint les autres protagonistes de l’énorme explosion sociale qui a mis la Colombie cul par-dessus tête cette année-là [6].

Ce naufrage du PNIS a néanmoins d’autres conséquences. « Nous avons poussé les paysans à éradiquer volontairement la coca, précise Lucy Córdoba, travailleuse sociale au sein de l’ACVC. Après l’avoir fait, manuellement, de leur plein gré, ils se retrouvent dans une situation catastrophique. Ils nous reprochent aujourd’hui de les avoir poussés dans cette direction. Derrière la stratégie du pouvoir, il y a une intentionnalité : rompre le tissu social. » Mais il y a plus…

« Campesinos », ils binent, sarclent et récoltent dans des champs étriqués. Aucune garantie sur le prix des denrées alimentaires produites. Une charge de 150 kilos de yucca rapporte 100 000 ou 120 000 pesos (250 ou 260 euros). Demain, elle en vaudra peut-être moins. Il faut la vendre en ville, la transporter en camion sur des chemins de charretier. Un simple kilo de coca ramène 3,5 millions de pesos (875 euros). Une pleine journée de travail pour récolter le yucca : 30 000 pesos (7,50 euros). Une demi-journée de « raspachine », le journalier qui gratte les tiges des cocaïers pour en ôter les feuilles : 150 000 pesos (38 euros).Les comptes sont vite faits.

Ici, on appelle ça « le marché noir » ou « le micro-trafic », c’est selon. Dans le « municipio » de Yondo, il y avait peu de coca – 50 ou 60 hectares – au moment des accords de paix. La situation évolue, et pas dans la bonne direction. A Cantagallo, à San Pablo, au nord de Barrancabermeja, sur le fleuve Magdalena, les surfaces plantées ont augmenté de 100 à 200 hectares depuis un an. « Beaucoup de paysans n’ont pas d’autre alternative, constate Mario Martínez, qui vit à Cantagallo. Celui qui a un hectare ou deux de coca ne devient pas riche et ne se transforme pas en narco, mais il résout les problèmes de sa petite économie familiale. » Nul besoin, pour être payé, d’attendre que la marchandise soit transportée et vendue, comme l’exigent le maïs ou le yucca : culture illicite, la coca est achetée sur place et payée comptant par les intermédiaires des « narcos ».

Feuilles de coca après la récolte.

« Quel est le principal bénéficiaire de la non mise en œuvre des accords de paix », interroge Any Martínez ? Sûrement pas le pays. Jouissant de bonnes terres, le Magdalena Medio pourrait produire du riz, du maïs, du haricot. Depuis des années, cette production agricole disparaît, remplacée par la coca. Le pays importe plus qu’il n’exporte – à l’exception de la cocaïne (3 % du PIB). Longtemps accusées d’être un groupe « narcoterroriste », les FARC ont déposé les armes. Les institutions devaient arriver dans les zones abandonnées par cette guérilla. Cela ne s’est pas produit. « L’Etat, sursaute Abelardo Sánchez, du Credhos, à « Barranca » ? Zéro ! Double zéro ! » Que ce soit en matière de sécurité, de santé, d’éducation ou de tout autre service public, il n’en existe effectivement aucune trace dans le Magdalena Medio, le Putumayo, le Catatumbo, le sud de Córdoba ou de Bolivar, sur toute la côte pacifique, dans le Choco…

La nature a horreur du vide. La dynamique de la guerre a changé. Les groupes générateurs de violence se sont renforcés. En tête d’affiche, les paramilitaires de toutes sortes, avec, en vaisseau amiral, les Autodéfenses gaitanistes de Colombie (AGC). Mais aussi, dissidences des FARC, séparés de l’organisation depuis la signature d’accords qu’elles ont d’emblée rejetés. Certains fronts de l’Armée de libération nationale (ELN), en proie à une profonde crise interne. Réduits de l’Armée populaire de libération (EPL) [7]. Groupuscules divers et mafieux, qui n’avaient jamais été présents sur le territoire. La dynamique des acteurs a changé, les colonnes vertébrales politiques se diluent. Indépendamment des discours, le contrôle de l’économie illégale – coca et activités minières – est devenu le cœur et la seule justification de l’activité.

La pratique nous est racontée par l’un de nos interlocuteurs. Le paysan est approché par des membres des groupes armés. Le naufrage du PNIS, auquel il a cru, l’a entraîné dans la noyade. « On te prête 5 millions de pesos [1 250 euros] pour que tu re-sèmes de la coca. » Quoi qu’il arrive, la somme (parfois très supérieure) devra être remboursée dans les deux ans. Asphyxié par les difficultés du moment, le paysan reconnaissant accepte, sans se rendre compte du danger. « Du coup, tout le monde est enchaîné à la coca ! » Avec impossibilité d’en sortir. Qui ne rembourse pas prend une balle dans la tête, cadeau de deux « sicarios » en moto. Quiconque entend cultiver autre chose est menacé, forcé à se soumettre. Entre le 24 novembre 2016 et le 30 juin 2021, 75 dirigeants promoteurs de la substitution des cultures illégales ont été assassinés [8].

Si l’on prend le Magdalena Medio, exemple facilement transposable à d’autres parties du pays, les FARC y existaient depuis un demi siècle. « Hormis les paramilitaires d’extrême droite, pour nous l’ennemi absolu, c’était le seul groupe qui exerçait un réel contrôle sur cette région, vous explique-t-on à « Barranca ». Ses méthodes pouvaient être parfois musclées. Mais, d’une façon ou d’une autre, en tant que paysans, nous y avions des interlocuteurs, certains même d’entre nous sympathisaient politiquement, on pouvait discuter… » Autres temps, autres mœurs. Bien que revendiquant le label « FARC », les dissidences ne dialoguent pas, imposent sans distinction leurs lois et leurs « vacunas » (impôts). Les paramilitaires tuent des paysans en les accusant de produire de la coca pour l’ELN. Les chefs de cette dernière procèdent de la même façon. Cette guerre de tous contre tous se transforme en mêlée. « N’importe lequel d’entre nous peut se retrouver dans cette situation, sans même savoir qui est qui. »

Santé, habitat, éducation, formations, possibilités professionnelles ? « Nada » ! Les jeunes ont très peu de chances d’échapper à cet univers désenchanté. Pain béni pour l’exécution des basses œuvres. « Sans exception aucune, tous les acteurs hors-la-loi les approchent et leur offrent un million de pesos [250 euros], une moto et une arme pour se joindre à eux. » Les gamins « se font un film », décrit l’enseignante Laicy Suárez. Ils plongent. Ils touchent 1,5 millions de pesos (375 euros) tous les mois. En boivent une partie. Se mettent à consommer eux-mêmes la cocaïne, « dans une région où c’était impensable auparavant ». Surveillent, menacent, forcent à partir ou assassinent sur ordre les dirigeants, porte-paroles et militants locaux.

« J’ai pensé me déplacer, soupire une paysanne rencontrée à Yondo. Abandonner ce que j’ai, parce que je ne peux pas l’emporter. Mais, récupérer l’argent serait impossible. Cette terre a un prix et je ne l’obtiendrai jamais. » Avec une ironie un peu amère, elle ajoute : « Des gens opportunistes, qui ont de l’argent, attendent que des personnes comme moi leur en fassent cadeau… »

La force publique ? Le 22 mai, alertée en urgence, l’ACVC devra envoyer une « mission de vérification communautaire » dans les « veredas » Tamar Bajo et Puerto Nuevo Ité du « municipio » Remedios, situé dans la Zone de réserve paysanne de la vallée du fleuve Cimitarra [9].La veille, alors que se déroulait un affrontement entre des unités de l’armée et un ennemi indéterminé, des hélicoptères ont balayé de rafales de mitrailleuses les humbles « caserios » [10]. Surgissant au milieu des habitations, dépourvus d’insignes et d’identification, les militaires se sont présentés comme « un groupe armé », semant la panique dans la communauté. Coups de crosse, horions, fouille brutale des logis, sans mandat de perquisition, les soldats ont menacé plusieurs hommes de les abattre, les traitant de « fils de putes de guérilleros ». Pour faire bonne mesure, ils ont volé argent et téléphones portables dans les maisons [11].

« En tant qu’organisation paysanne, concluait quelques jours plus tôt Any Martínez, dans les locaux de l’ACVC, on ne sait plus de qui on doit se protéger. Nous nous trouvons au cœur de la cible. Indépendamment des différents groupes armés, dont nous rejetons les méthodes, le pouvoir veut en terminer avec tant d’années d’organisation en faveur de la paix, et donc avec nous. »

Sur le fleuve Magdalena.

Gros caillou dans le soulier du pouvoir : créée par les Accords, la Juridiction spéciale pour la paix (JEP). Un mécanisme qui, reconnaissant la centralité des victimes, limite les peines encourues par tous les acteurs du conflit armé en échange de la vérité, de la reconnaissance des responsabilités et de la réparation [12]. Guérilleros, membres des forces de sécurité, mais aussi agents de l’Etat et civils appartenant aux mondes économique ou politique devaient être appelés à comparaître. Malgré l’ombre de la mort et la persécution politique, Comunes – le parti fondé par les combattants des FARC démobilisés – respecte sa parole et se soumet aux exigences qu’il a signées, assumant les erreurs, exactions ou crimes commis dans le cadre du très long et très brutal conflit armé. Par leurs révélations, les ex-guérilleros se livrent à la vindicte des médias dominants – qui les crucifient systématiquement en décontextualisant allégrement les faits. Porté sur les fonds baptismaux et dirigé en sous-main par l’ex-président Álvaro Uribe, lié depuis des décennies au paramilitarisme, le pouvoir, lui, tourne le dos à ses engagements. Dès 2017, la Cour constitutionnelle a établi que la comparution des « tiers » – ce que d’autres appelleraient les membres de la « société civile » – ne se ferait que sur une base volontaire. En conséquence, la justice transitionnelle a perdu le pouvoir de les poursuivre, même si elle dispose de preuves de leur participation directe ou indirecte (en particulier par le financement) à des crimes liés au conflit.

Soupir de soulagement au sein de la classe dominante et des secteurs qui se sont toujours nourris de la violence. Et vigilance extrême pour limiter les confidences par trop compromettantes. Dernier exemple en date, mais ô combien significatif, l’ « affaire Otoniel ».

Dirigeant numéro un des Autodéfenses gaitanistes de Colombie (AGC), « Otoniel » s’appelle en réalité David Antonio Úsuga. Guérillero de l’EPL démobilisé en 1991, il rejoint sans états d’âme les paramilitaires d’extrême droite. Avec l’aide d’un des leaders des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), Daniel Rendón Herrera, alias « Don Mario », il crée le groupe armé illégal Los Urabeños qui, après la capture de « Don Mario » en 2009, devient le Clan Úsuga, avant de changer une nouvelle fois d’appellation pour devenir Clan du Golfe, puis les AGC. En 2020, la structure criminelle compte plus de 3 000 membres, répartis dans 211 « municipios » des territoires du Bajo Atrato, du Choco et du Magdalena Medio, pour ne citer qu’eux.

Le 23 octobre 2021, « Otoniel » est capturé – ou se rend volontairement, comme il le prétend – dans le village de Pítica de Turbo, dans la région d’Urabá (Antioquia). Outre le narcotrafic, des dizaines de déplacements forcés, de « disparitions » et d’homicides de leaders sociaux lui sont attribués. Deux mois plus tard, il témoigne pour la première fois devant la Juridiction spéciale pour la paix (JEP). Créant l’émoi, il y exprime sa volonté de dire la vérité et de révéler les relations entre le narcotrafic, la politique, les affaires, la justice et les forces de sécurité. D’emblée, il affirme avoir travaillé avec l‘armée et met en cause l’ex-commandant en chef de cette dernière, le général Leonardo Barrero.

Chance : depuis 2018, les Etats-Unis ont mis 5 millions de dollars sur la tête d’« Otoniel » et réclament son extradition. C’est comme allumer la lumière pour approfondir les ténèbres. La justice de ce pays ne se préoccupe que des crimes liés au narcotrafic. En aucun cas elle n’oblige un individu extradé à évoquer d’autres questions spécifiques à la Colombie, quand bien même il s’agirait de crimes contre l’Humanité. En décembre 2021, les représentants des victimes colombiennes d’« Otoniel » envoient une lettre au président Joe Biden. Ils lui demandent de suspendre l’extradition afin de sauvegarder leurs droits « à la vérité, à la justice, à la réparation et à la non-répétition ». C’est que, la machine à gommer les crimes est déjà en action. Le 17 février précédent, l’audience tenue par la Commission de la vérité pour entendre le « narco », au siège de la Direction d’investigation criminelle et Interpol (Dijín), a été brusquement interrompue par des membres des forces de sécurité, obligeant le commissaire Alejandro Valencia Villa, l’enquêteur de la Commission et un avocat de la défense à quitter la cellule où se déroulait l’audience. Quelques jours plus tard, des enregistrements numériques contenant les premiers témoignages du baron de la drogue devant la Commission de la vérité disparaissent mystérieusement. En dénonçant le vol, l’instance indépendante réclame de pouvoir poursuivre son travail « sans intimidations ».

Peine perdue. Début mars, les policiers qui l’escortent refusent une première fois de quitter les locaux où « Otoniel » doit être auditionné par la JEP. Le 22, une nouvelle audience au cours de laquelle il va témoigner sur la situation de violence en Urabá est suspendue : des membres de la Dijin refusent de quitter la salle de l’audition. Pourtant, une décision de justice oblige les membres de la police nationale à ne pas rester sur le site. « Comment un témoin va-t-il parler de personnels en uniforme impliqués dans des exécutions extrajudiciaires s’il y a des membres des forces de sécurité dans la salle d’audience », s’interroge un avocat des victimes [13] ? « C’est clair, a déjà protesté le sénateur du Pôle démocratique alternatif (PDA) Iván Cepeda : Ceux qui ont été ses partenaires et qui jouissent aujourd’hui de l’impunité veulent à tout prix faire taire alias « Otoniel ». »

Malgré ce sabotage et l’inertie totale du chef de l’Etat, les magistrats de la JEP et des membres de la Commission de la vérité réussiront, le 23 mars 2022, à interroger l’ex-chef paramilitaire sur son implication dans des crimes contre l’humanité dans le département de Casanare. Lors de l’audience, celui-ci réitère ses accusations contre l’ex-général Leonardo Barrero – connu au sein des « paracos » sous le pseudonyme d’ « El Padrino » (« Le Parrain ») –, évoque le nom d’un autre ex-commandant en chef, le général Mario Montoya, d’après lui « au courant de la pratique des “faux positifs” dans le département du Meta », affirme que l’armée continue à collaborer avec les paramilitaires dans certaines régions du pays et fournit une liste de soixante-trois personnes ayant eu des liens avec les AUC et les groupes dissidents formés après leur démobilisation en 2005 [14]. Cette liste est transmise au bureau du procureur général et à la Cour suprême de justice afin qu’elles enquêtent sur ces accusations. Parmi les mis en cause figurent des membres des forces de sécurité, d’anciens fonctionnaires de l’Etat et des hommes politiques tels que l’ancien gouverneur d’Antioquia Luis Pérez, candidat indépendant à la présidentielle de 2022 ; les anciens sénateurs Miltón Rodríguez Sarmiento et Carlos Cárdenas Ortíz ; l’ex-directeur du Département administratif de sécurité (DAS) Jorge Noguera (qui purge déjà vingt-cinq ans de prison pour association de malfaiteurs et homicide) [15] ; l’ancien ministre de l’Intérieur et de la Justice Sabas Pretelt (condamné à six ans et huit mois d’incarcération en avril 2015 pour achat de votes et corruption)…

Il devenait urgent d’agir. Malgré la clameur de milliers de proches des victimes et du Pacte historique (l’opposition de gauche), la Chambre pénale de la Cour suprême de justice a entériné début avril 2022 la demande d’extradition des Etats-Unis. Menotté, portant un casque et vêtu d’un gilet pare-balles, escorté de policiers lourdement armés et même d’un convoi de véhicules blindés, « le plus grand narcotrafiquant du pays » s’est envolé pour New York le 4 mai. D’autres « capos », livrés par Uribe aux Etats-Unis, pour les mêmes raisons, ont certes collaboré à distance avec la justice colombienne depuis leur prison de New York ou de Floride, à l’image du plus redoutable d’entre eux, Salvatore Mancuso [16]. Mais, d’autres, comme Rodrigo Tovar Pupo, alias « Jorge 40 » et Daniel Rendón Herrera, alias « Don Mario », ont refusé de parler et de fournir une once de vérité sur leurs complices et sur les exactions auxquelles ils ont ensemble été mêlés. On ignore pour l’heure quelle sera l’attitude d’« Otoniel ». Pariant sur l’avenir, Duque n’en a pas moins « remercié » la Cour suprême, le Conseil d’Etat – ainsi que la JEP ! – « pour avoir évité les manipulations intentionnelles de ce criminel pour tenter d’éviter cette extradition ».

Premier coup de semonce pour l’« uribisme » en 2018 : candidat de la coalition Colombie humaine, Gustavo Petro se qualifie pour le second tour de l’élection présidentielle avec 25,1 % des suffrages. Si, le 17 juin, Duque l’emporte finalement avec 54 % des voix contre 41,8 % à son adversaire, il n’en demeure pas moins que jamais un candidat de gauche n’a obtenu un tel résultat. Arrivé en tête dans la capitale Bogotá et dans plusieurs départements – Atlántico, Nariño, Cauca, Chocó, Vaupés, Sucre, Putumayo et Valle –, Petro a fait de son mouvement la seconde force politique du pays. Bilan d’autant plus remarquable que, pour l’emporter, Duque a bénéficié, sur ordre d’Álvaro Uribe, d’achats de votes organisés par les familles Char et Gerlein – puissantes « camarillas » politiques de la région de la Caraïbe – en lien avec un « narco » notoire, José Guillermo Hernández Aponte, dit « Ñeñe ». Officiellement invité, ce dernier assistera à l’investiture du nouveau chef de l’Etat, le 7 août 2018, à une place privilégiée [17]. Pas de quoi fouetter un média. Nul ne cherche de poux dans la tête de Duque. Le « méchant absolu », dans la région, nul n’en ignore, s’appelle Nicolás Maduro.

En interne, Duque fait du Uribe ; à l’international il se marie avec Donald Trump. Torpillage des accords de paix, rupture des négociations entreprises à La Havane avec l’ELN, agression permanente du Venezuela, usurpation par l’exécutif des autres pouvoirs étatiques, politique antisociale (aggravée par les effets de la pandémie) : 21 millions de pauvres, dont 7,5 millions en extrême pauvreté… Le pays se révolte le 28 avril 2021. Une nouvelle génération entre en « première ligne » – rejetons de la classe moyenne, étudiants, jeunes précarisés des milieux populaires. La répression s’abat, démesurée : 84 morts, 1 790 blessés (dont 103 victimes d’un traumatisme oculaire) [18]. A balles réelles, des paramilitaires en civil assistent les brutes en uniforme des Escadrons anti-émeutes (ESMAD). Estomaquées, les villes découvrent les méthodes historiquement utilisées dans les zones rurales – « el campo ». L’épisode laisse des traces. Il y a désormais un avant et un après. Le crépuscule de l’« uribisme » et du néolibéralisme armé vient de commencer.

« Si tu lèves la tête, on t’assassine » (Bogotá).

A quelques encablures de l’élection présidentielle du 29 mai 2022, sur la base de multiples sondages, le sénateur Gustavo Petro, candidat du Pacte historique, est donné largement en tête. Tant en interne, chez les Colombiens progressistes ou même simplement « civilisés », qu’à l’international, de nombreuses voix augurent d’une « nouvelle victoire de la gauche » – après le Pérou (Pedro Castillo), le Chili (Gabriel Boric) et le Honduras (Xiomara Castro), avant le Brésil (Luiz Inacio « Lula » da Silva) dans quelques mois. La perspective d’un renouveau dans une Colombie d’aujourd’hui 50 millions d’habitants, gouvernée par la droite depuis la nuit des temps.

Pour autant, et sans vouloir doucher l’enthousiasme de qui que ce soit, on attirera ici l’attention sur le parcours d’obstacles qui demeure à franchir pour qu’une telle prophétie puisse se réaliser. « On ne fait pas la fête avant le mariage », nous a déclaré à cet égard Germán Navas, lucide conseiller juridique de la campagne de Petro, lorsqu’il nous a reçu à Bogotá.

Certes remportées par le Pacte historique, les récentes élections législatives donnent effectivement à penser…

Doivent être élus ce 13 mars 2022 : 107 sénateurs, 167 représentants (Sénat et Chambre formant le Congrès). Le même jour, lors de primaires, le corps électoral doit également désigner les candidats à la présidence des trois grands blocs qui proposent des listes au Congrès : le Pacte historique (gauche), la Coalition de l’Espérance (centre), Equipe pour la Colombie (droite).

Jadis militant de la guérilla du M-19 qui, en échange de sa démobilisation en 1990, obtiendra la création d’une Assemblée constituante pour doter (en 1991) le pays d’une nouvelle constitution, Petro a mené une longue carrière politique, élu au Congrès depuis la fin des années 1990, maire de Bogotá entre 2012 et 2015. Le Pacte historique regroupe son parti, Colombie humaine, le Pôle démocratique alternatif (PDA ; centre gauche), l’Union patriotique (UP ; gauche ; exterminée dans les années 1980), le Parti communiste (PCC), des formations amérindiennes et afro-colombiennes, des mouvements de femmes et autres organisations de la « société civile ». Son programme décline tous les ingrédients d’une politique sociale-démocrate (ce qui, en Colombie, s’apparente à une révolution) : revenu de base, réforme de la santé, de l’éducation et de la protection de l’environnement, redistribution de la propriété agricole, réforme fiscale structurelle, respect total et relance des accords de paix. Sur une telle perspective, et fort de sa trajectoire, Petro a réussi à articuler diverses forces sociales et politiques qui, séparément et isolées, ne seraient pas en mesure d’affronter la caste dominante. Au terme du scrutin, il s’impose sans surprise (plus de 80 % des suffrages) pour porter les couleurs de cette famille politique le 29 mai.

Le centre – Coalition pour l’Espérance – se caractérise d’emblée par son hétérogénéité, les égos de ses dirigeants et ses conflits internes. S’y disputent le leadership Sergio Fajardo (ex-maire de Medellín, puis gouverneur d’Antioquia), Alejandro Gaviria (ex-ministre et intellectuel respecté de l’élite libérale de Bogotá), Jorge Robledo (dissident du PDA, ennemi intime de Petro) et Juan Manuel Galán, fils du leader du Nouveau libéralisme Luis Carlos Galán, assassiné le 18 août 1989 par des tueurs des cartels de la drogue. Dirigeante du micro-parti Oxygène vert, récemment ressuscité, l’ex-prisonnière des FARC Ingrid Betancourt rejoint un temps la coalition avant d’y « mettre le bazar » et de s’en retirer, accusant ses brefs amis de magouilles politiciennes. Tout en prônant quelques mesures positives – le contrôle des prix des médicaments, l’interdiction de l’utilisation du glyphosate et des épandages aériens contre la coca ou respect des accords de paix signés avec les FARC –, ces centristes assumés négligent quelque peu l’urgence sociale, « rejettent les extrêmes » et se concentrent sur le sociétal cher aux classes moyennes – euthanasie, avortement, etc. Au terme de la primaire, Fajardo s’impose à ses concurrents.

Droite ou extrême droite ? Equipe Colombie ne peut renier sa filiation abruptement néolibérale. La plupart de ses protagonistes sont liés aux gouvernements Uribe et Duque ainsi qu’aux politiques socialement dévastatrices qui ont été mises en œuvre. S’y retrouvent la droite dure, dont le Parti conservateur, Changement radical et La U, qui fut le parti de l’ex-président Santos. S’y distinguent Federico « Fico » Gutiérrez (ex-maire de Medellín, membre de l’Opus Dei), Alejandro Char (figure notable de mafia caribéenne), David Barguil (grand propriétaire lié au paramilitarisme) Dilian Toro (ex-gouverneure de Cali), Juan Carlos Echeverry (ex ministre des Finances sous la présidence de Santos), Enrique Peñalosa (deux fois maire de Bogotá). Ne manque dans le tableau que le Parti libéral de l’ex-président et ex-secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) César Gaviria. Et, d’où la question ouvrant ce paragraphe, le Centre démocratique, parti d’Uribe et Duque, qui annonce vouloir jouer seul sa partition avec Oscar Iván Zuluaga comme candidat. Il n’en demeure pas moins que l’aspirant à la présidence émergeant de la consultation, « Fico » Gutiérrez, est considéré proche de l’ « uribisme ». Ce que l’avenir confirmera.

Un premier constat s’impose alors : lors de ces primaires, Petro a rassemblé 4 475 000 voix ; Gutiérrez, 2 152 670 voix (deux fois moins) ; Fajardo, 721 521 voix (six fois moins). Un rapport de forces significatif dans la perspective de la présidentielle. Cerise sur l’« empanada » [19] : lors de la primaire du Pacte historique qui l’opposait à Petro, la militante sociale afro-colombienne Francia Márquez a recueilli 783 000 voix, ce qui la place globalement en troisième position des postulants à la présidence, derrière Petro et Gutiérrez, mais devant le centriste Fajardo et tous les autres pré-candidats.

Pour les législatives et la présidentielle, « votez Petro » (Arauca).

Spécificité colombienne : après l’enregistrement des listes de candidats aux législatives, la Fondation pour la paix et la réconciliation (Pares) a présenté un rapport intitulé « Les héritiers et héritières de toutes les formes de corruption » dans lequel elle a révélé qu’au moins 108 de ces candidats – 50 au Sénat, 58 à la Chambre des représentants – faisaient l’objet d’enquêtes judiciaires, disciplinaires ou fiscales pour des actes présumés de corruption ou de liens avec des groupes armés illégaux. « Bien que ce pourcentage semble très faible par rapport au nombre total de candidats, les candidats mentionnés sont les plus susceptibles d’être élus », précisait le texte [20].

Au jour dit, 54,5% des personnes disposant du droit de vote s’abstiennent (plus qu’au Venezuela où la droite non démocratique promeut le boycott des scrutins !). Les résultats tombent. Au Sénat, avec 14,52 % des suffrages, le Pacte historique arrive en tête et obtient 16 sièges, faisant jeu égal avec le Parti conservateur et précédant le Parti libéral (15). Jusque-là hégémonique, la droite dure – Centre démocratique, Changement radical et Parti de la U – perd 16 sièges et 1 700 000 voix.

A la Chambre des représentants, la coalition dirigée par Petro obtient 25 sièges, en seconde position derrière le Parti libéral (32), mais au coude-à-coude avec les conservateurs. L’« uribisme » s’effondre en abandonnant 41 sièges (Centre démocratique, 17 ; Changement radical, 14 ; La U, 10). Avec deux représentants, les centristes de la Coalition pour l’Espérance subissent une véritable Bérézina.

Les premiers commentaires enthousiastes fleurissent : «  Le Pacte historique a obtenu les meilleurs résultats du progressisme dans l’histoire de la République ». Ce qui est vrai. Mais encore incomplet… Car, nous l’avons déjà noté, la Colombie demeure la Colombie.

« Ici, l’imagination dépasse tout. Ce qui ne peut se passer nulle part ailleurs se passe ici ! » Conseiller juridique de la campagne présidentielle de Petro, Germán Vargas, représentant de la circonscription de Bogotá à la Chambre, pour le compte du Pôle démocratique, raconte avec le recul l’épisode en souriant. « On s’en est rendu compte le jour même, alors que les élections se terminaient : curieusement, il y avait des endroits ou aucun vote n‘apparaissait en faveur du Pacte historique. C’était absolument impossible ! » Chaque bureau de vote comporte plusieurs tables de vote. Alors que, dans l’ensemble du pays, le Pacte réalise un score historique, dans 29 000 de ces tables, soit 25 % du total, il n’obtient aucune voix. « Dans les villes, dans les campagnes, nos militants et assesseurs se sont répandus partout, comme des langoustes. Ils ont commencé à faire un recomptage et se sont rendus compte qu’il avait de grossières altérations. » Plus de 500 000 voix manquent à l’appel, Petro et son parti ont disparu ! Juristes et avocats montent au créneau. Bien que minimisé par les médias, le scandale éclate. Dirigée par Alexander Vega, la Registraduría (organisme chargé de la logistique des élections) affirme que cette anomalie est liée à la conception d’un imprimé – le formulaire E-14 – et aux « erreurs » commises par les jurys électoraux. Vargas en sursaute encore : « 29 000 tables ! Cela a été fait de façon réitérée, il n’y a pas d’erreurs, c’est intentionnel, l’exemple qu’a donné la Registraduría est honteux. »

La clameur oblige les autorités à réagir. Le Pacte historique récupère finalement 600 000 voix, ce qui lui octroie quatre sénateurs supplémentaires [21]. Dont l’historique pilier de l’Union patriotique (UP) Jahel Quiroga.

Germán Vargas.

Dirigeante de l’association Reiniciar, Quiroga se bat depuis des décennies pour faire reconnaître la responsabilité de l’Etat dans le massacre des militants de l’UP par les paramilitaires, la police politique (DAS) et l’armée, dans les années 1980 [22]. Le 4 mars dernier, la JEP a rendu public les derniers chiffres établis par le juge Gustavo Salazar : 8 300 victimes dont 5 733 assassinés ou disparus. Parmi ces derniers figurent les candidats à la présidence Jaime Pardo Leal et Bernardo Jaramillo, tués respectivement en 1987 et 1990. En octobre 2017, Quiroga a elle-même été menacée de mort dans un pamphlet intitulé « Plan pistolet contre l’Union patriotique » diffusé par les AGC. Longtemps éliminée de la scène politique « faute de combattants », l’UP n’a récupéré son statut légal, grâce à un arrêt du Conseil d’Etat, qu’en 2013.

Bien que surprise par cette élection obtenue lors des « prolongations », Quiroga se réjouit : « C’est une grande satisfaction que de voir l’UP au Sénat, les victimes le prennent ainsi. » Et elle raconte la suite de l’histoire : « Après qu’on ait récupéré les voix qui nous avaient été soustraites avec une mauvaise intention, Uribe, qui sait qu’il a perdu, a protesté, exprimé des doutes sur le processus électoral et réclamé de nouvelles élections ! Comme on dit en Colombie, c’est une « “payasada” – une pitrerie. Heureusement, tous les partis ont été contre, sauf Ingrid Betancourt. Même les libéraux et les conservateurs ont fait le pari de sauver la démocratie. »

Jahel Quiroga.


Une démocratie qui prend eau de toutes parts. Pour la première fois, ce 13 mars, des représentants des victimes du conflit devaient être élus dans seize « circonscriptions spéciales temporaires pour la paix », promises par les accords de La Havane. Une telle élection destinée à donner une représentation aux régions et communautés historiquement les plus frappées par le conflit aurait dû prendre effet en 2018. Par son action au Congrès, l’« uribisme » a réussi à empêcher cette avancée jusqu’à ce que, en août 2020, la Cour constitutionnelle n’ordonne enfin de respecter les engagements pris en 2016 par l’Etat. Les populations ciblées ont été identifiées sur la base de quatre critères : nombre élevé de victimes, fort taux de pauvreté, faiblesse des institutions de l’Etat et présence d’une économie illicite, telle que la culture de coca. La règle : seules les victimes enregistrées peuvent concourir pour ces sièges et les partis politiques ordinaires en sont exclus. Dans ce contexte, 403 personnes se sont présentées pour ces 16 sièges qui, à la Chambre des représentants, seront en place pour deux mandats. Avec, au final… une déception à la hauteur des espoirs entrevus.
« Jamais les ressources prévues ne sont arrivées pour que nous puissions travailler », nous a relaté Irene Ramírez à Barrancabermeja. Que ce soit le long du fleuve Magdalena, dans le Cauca, le Putumayo ou dans le Choco, difficile pour des habitants qui peinent déjà à débourser 16 000 pesos pour parcourir quelques dizaines de kilomètres dans une embarcation ou un car déglingué, de payer 7 000 000 de pesos (1 750 euros) au bureau de la Registraduria pour enregistrer une candidature. Dans ces zones rurales, avec les distances, les mauvais chemins, l’absence d’inscription sur les listes électorales, beaucoup ne voient pas l’utilité d’envoyer à Bogotá un « politique » impuissant à changer le désastre quotidien. Seuls 42,8 % des électeurs autorisés à voter dans ce cadre ont exercé leur droit. Par ailleurs, dans la majorité des cas se répètent les phénomènes déjà connus. Si dans les villes et les métropoles, le progressisme progresse (comme il se doit !), le « campo » demeure soumis aux structures politiques traditionnelles, au clientélisme, aux relations de voisinage – « Je connais Fulano qui connaît Fulano [23] »… Même en milieu urbain, comme à « Barranca », les habitants peuvent très bien choisir Petro pour la présidentielle, mais voter à droite aux élections locales, là où se concentre le pouvoir qui régit leur vie quotidienne.
Pour en revenir à nos seize sièges de victimes, tous attribués en milieu rural, il a fallu aussi compter sur les acteurs armés. « Dans le Magdalena Medio, les paramilitaires ont mis des candidats. L’ELN en a eu aussi. “Votez pour untel” : ils ont fait pression sur les habitants. »

C’est ainsi que, dans la circonscription numéro 12, qui couvre treize « municipios » du Cesar, de La Guajira et du Magdalena, Jorge Rodrigo Tovar, dit « Yoyo », fils du redoutable chef paramilitaire « Jorge 40 », a été « élu » en représentation des victimes. Lorsque, après sa démobilisation, « Jorge 40 » a été soumis au procès dit « Justice et Paix » imaginé par Uribe pour sortir du champ médiatique des criminels devenus trop voyants, il a avoué environ 600 crimes. Puis a été extradé pour « trafic de drogue, en mai 2008, aux Etats-Unis. En 2020, son fils « Yoyo » a été nommé par Duque, au sein du ministère de l’Intérieur, au poste de Coordinateur des victimes du conflit armé. La promotion a déclenché des hurlements : Tovar défend publiquement son père, qu’il considère comme un « prisonnier politique aux Etats-Unis » et un « héros ».
Quelques semaines avant les élections de mars dernier, certains des candidats de la douzième circonscription ont dénoncé l’existence de zones qui leur étaient fermées pour faire campagne, seul le fils de « Jorge 40 » pouvant y accéder. Le 11 mars, dix-huit de ces candidats ont renoncé, estimant insuffisantes les garanties leur permettant de se présenter. Et « Yoyo » a été démocratiquement élu.
Ailleurs, des candidats qui se prétendaient apolitiques ont été promus par des partis. « Ici, rappelle Irene Ramírez, nous avions un candidat, Francisco González. Il a été battu. Le vainqueur, on ne le connaît pas. Il est de Santa Rosa del Sur. Ce qu’on comprend, c’est qu’il disposait de ressources économiques. Les conditions n’ont pas été égales. On n’a pas grand-chose à dire de plus. » Ah, si… « Les principaux vainqueurs, dans ces juridictions, n’ont pas défendu les accords de paix ; ils les ont même attaqués. C’est une réalité. A l’exception de trois ou quatre sièges, le mouvement social a perdu. »

Foin de ces détails, passés inaperçus. Pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, notent nombre d’observateurs, les secteurs alternatifs sont la première force au Congrès. De bon augure pour la présidentielle. Soit. Mais, tout de même. La prudence s’impose. Il ne s’agit pas ici de désespérer les Billancourt colombiens, mais de conserver un regard lucide sur la suite possible des événements.
Vingt sénateurs, d’accord, mais sur… 108. Vingt-cinq représentants sur… 188. Le Pacte historique pourra bien sûr compter sur quelques alliés. Les dix représentants et sénateurs des ex-FARC, en vertu des sièges qui leur ont été accordés d’office par les Accords pour les périodes législatives 2018-2022 et 2022-2026. Les vainqueurs des deux circonscriptions spéciales indigènes, qui lui sont acquis. Une poignée de représentants des victimes, comme nous venons de le voir. Et puis ? A la Chambre des représentants la majorité absolue s’établit à 95 sièges ; au Sénat, à 54. Le Pacte historique en est très loin. Même si Petro gagne la présidentielle, les droites conserveront largement le contrôle du Congrès. C’est tout sauf une partie de plaisir qui se profile à l’horizon.

L’étoile d’Álvaro Uribe s’éteint peu à peu. Les poursuites judiciaires le cernent. Pour des accusations de corruption et de subornation de témoins, il risque jusqu’à 12 ans de prison. Enfoncé dans les profondeurs des sondages, son homme lige, Oscar Iván Zuluaga, en a rapidement pris acte et, renonçant à sa candidature, a rallié « Fico » Gutiérrez. Lequel a évité de s’en féliciter trop ouvertement. Il a besoin des voix, mais ne souhaite pas avoir, ce qui serait contre-productif, Uribe à ses côtés sur la photo. D’où un discours tiré au cordeau : « Il y a deux modèles de pays. Je veux un pays qui progresse, pas un pays brisé, dans la misère. Et toi, Petro, tu es Chávez et Maduro. Moi, je ne suis ni Uribe ni Duque. Je suis Fico et je vais être le président des gens. » Belle tentative. Personne n’est dupe. Malgré l’appui de Changement radical, du parti de la U et du Parti conservateur, Gutiérrez ne décolle pas dans les enquêtes d’opinion.

Panique à bord. Une partie de la droite semble tentée de changer son fusil d’épaule. Dans un possible deuxième tour, un candidat jusque-là considéré secondaire, apparait susceptible de rassembler plus facilement les forces conservatrices : Rodolfo Hernández. Riche homme d’affaires, ex-maire de Bucaramanga (500 000 habitants), l’homme a un côté excentrique, voire grossier, et joue à merveille des réseaux sociaux sur lesquels il se positionne dans le registre anti-establishment et anti-corruption [24]. Si l’on considère les sondages (à croire avec modération), Hernández, que rallient en panique de nombreux transfuges de la coalition Centre Espérance, monte en puissance et « pourrait » menacer « Fico ».

Au centre, en effet, un poids écrasant s’abat sur les épaules de Fajardo. Il a beau hausser la voix, ses discours ne portent pas. Son projet politique se résume en quelques mots : « Les changements doivent être modérés », « nous ne pouvons pas sauter dans le vide », « Petro est un populiste et un démagogue ». Fajardo traîne pas mal de casseroles, au demeurant : accusé par la Cour suprême de graves irrégularités dans la gestion de contrats durant son mandat de gouverneur de Medellín, il devrait comparaître en justice courant 2022. Lors de la présidentielle de 2018, ratant de peu le second tour, devancé de 250 000 voix par Petro, Fajardo a appelé à voter « blanc », favorisant ouvertement la victoire de l’extrême droite en la personne de Duque (53 % des voix).En 2021 enfin, s’il a critiqué vertement la brutalité excessive de la répression, il s’est maintenu prudemment à l’écart du mouvement. Interrogé à ce sujet, il s’est contenté de répondre : « Nous (la Coalition de l’espérance) ne sommes pas allés dans les cortèges parce on ne devrait pas y trouver de politiciens ; nous devons interpréter et comprendre qu’il y a un mécontentement face à la politique du pays, mais participer est usurper l’espace d’autres personnes. » Sans faire directement référence à Petro, vu à Bogotá au milieu des protestataires (sans en faire des kilos et en rejetant la violence), il souligna que la présence de politiciens dans les manifestations lui semblait « irresponsable [25] ». Les rebelles d’alors, et en particulier la jeunesse, lui passent la facture aujourd’hui.

Restent, le vent en poupe, Petro et le Pacte historique. De très nombreux Colombiens veulent un changement. Petro sait qu’il lui faut élargir sa base dans l’espoir de gagner au premier tour (hypothèse idéale, mais, sauf grande surprise, assez improbable) ou, dans des conditions plus difficiles, tous ses adversaires faisant bloc, au second. La rumeur a longtemps couru d’une alliance avec le Parti libéral, dépourvu de candidat, à qui serait offerte la vice-présidence. A cet effet, Petro a rencontré le chef de cette formation, César Gaviria. « On veut les ministères de l’Economie et de la Défense », a exigé celui-ci. « Ah oui, les armes et le fric ! », s’est esclaffé Petro. Devant tant d’arrogance, la négociation en est restée la. Fidèle à sa véritable nature, Gaviria a donc annoncé illico qu’il rejoignait Gutiérrez (en 2018, au second tour, il a appuyé Duque). Prenant la décision qui lui fera peut-être gagner l’élection, Petro a du coup choisi pour vice-présidente Francia Márquez, la dirigeante éco-féministe noire qui, par sa spectaculaire irruption lors des primaires, a étonné la Colombie. « En terme électoral, c’est un bon choix, analyse David Moreno, conseiller de la sénatrice Sandra Ramírez (Comunes)  ; au lieu d’offrir cet espace à la droite, Petro fait le pari d’une femme qui impacte fortement l’opinion publique par ses origines et ses prises de positions radicales. » De fait, là où l’hypothèse Gaviria suscitait de vives réticences au sein du Pacte historique, « Francia » provoque l’enthousiasme dans les milieux populaires. « Petro et elle, c’est la formule parfaite pour tout ce dont nous avons besoin, aussi bien dans notre région que dans toute la Colombie », pouvons-nous entendre à Yondo et, sous d’autres formes, mais dans le même esprit, à Bogotá ou dans le département d’Arauca.

L’ACVC à Caño Blanco : les difficultés quotidiennes et l’âpreté de la lutte n’empêchent pas la bonne humeur.

La tension marque la fin de campagne. La droite se sait le dos au mur. Les signes de raidissement et de nervosité se multiplient. Le 10 mai, provoquant la stupeur, la procureure générale Margarita Cabello (ex-ministre de la Justice de Duque) suspend de ses fonctions, par un communiqué envoyé aux médias, sans comparution ni droit à la défense, le maire indépendant de Medellín, Daniel Quintero. Il lui est reproché une brève déclaration supposée « appuyer » la candidature de Petro. La Constitution colombienne interdit (assez curieusement) aux fonctionnaires publics et aux élus de s’ingérer dans la vie politique. En fait, il semble que tout le monde ne soit pas au courant. Duque lui-même multiplie les déclarations contre le leader du Pacte historique. Par ses insultes et ses menaces, le commandant en chef de l’armée, le général Enrique Zapateiro, ne se prive pas de faire la même chose, violant autrement plus sérieusement les articles 127 et 219 de la Constitution. La procureure générale ne semble pas le remarquer. Plutôt que de nommer pour l’intérim à Medellín un proche du maire défenestré, Duque a désigné à sa place Juan Camilo Restrepo Gómez, un fonctionnaire de son gouvernement. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec la destitution par le procureur d’extrême droite Alejandro Ordoñez, pour, « erreurs administratives », le 9 décembre 2013, de Gustavo Petro, alors maire de Bogotá. Ce dernier se vit infliger une interdiction d’exercer toute fonction publique pendant une durée de quinze ans. Il lui fallut attendre le 23 avril 2014 pour que la justice mette un terme à cette tentative d’évincement de la vie politique et le rétablisse dans ses fonctions.

Les plus de 500 000 voix égarées des législatives ont laissé des traces. « On demande que soit suspendu le “registrador” [directeur de la « Registraduria »], nous déclarait Germán Vargas le 22 avril dernier. Des actions juridiques sont en cours pour le séparer de la fonction, car il ne jouit d’aucune crédibilité. » Nulle réaction des autorités compétentes, justifiant une autre affirmation de Vargas : « La concentration du pouvoir est totale. La Fiscalía, la Controlaría, la Registraduría, la Procuraduría, la Defensoría sont entre les mains du gouvernement » [26]. Silence total, donc, jusqu’au 17 mai, quand le conservateur Juan Diego Gómez, président du Sénat, demande qu’Alexander Vega soit destitué de sa fonction pour avoir altéré les résultats des législatives en faveur… du Pacte historique ! Dès le lendemain, le Ministère public ouvre une enquête préliminaire contre Vega. A onze jours de la présidentielle, que celui-ci est censé organiser ! L’annonce provoque l’effroi – peut-être même un début de paranoïa (qui s’apparente souvent à de la clairvoyance en Colombie). Petro monte au créneau : « J’appelle toutes les campagnes concurrentes, celle de Sergio Fajardo, celle de Rodolfo Hernández, à être vigilantes et à se réunir lundi parce que, mardi 24, ils ont l’intention de porter un coup aux élections du 29 mai. Ils prévoient de les suspendre et de suspendre les organes qui régissent le processus électoral en Colombie. » En d’autres termes, un coup d’Etat.
Le pouvoir s’insurge, multiplie les démentis. Les élections auront bien lieu, et dans des conditions exemplaires. A condition, bien sûr, de ne pas se montrer trop regardant.

A cinq jours du premier tour – cinq jours ! –, le directeur du Conseil national électoral (CNE), Luis Guillermo Pérez, informe que, par manque de temps et de prestataire, il n’a pas été possible de procéder à l’audit international du software du logiciel qui sera utilisé pour le décompte du scrutin. Il y avait bien une offre de l’entreprise Datasys, « mais il y a une série d’exigences légales et ils ne les ont pas respectées ». Bien entendu, précisent les autorités, un tel audit aurait permis la tranquillité d’esprit, mais « la transparence de l’élection n’est pas en danger », assurée qu’elle sera « par les témoins électoraux et les autres entités territoriales ». Tout va bien, fermez le ban (qu’on imagine la même situation au Venezuela !).

Puisqu’on parle du Venezuela… Habituellement plus prolixes, les Etats-Unis se montrent particulièrement discrets. Washington se contente de ligoter le prochain gouvernement. Après avoir fait de la Colombie un « partenaire global » de l’Organisation de l’Atlantique nord (OTAN) [27], le président Joe Biden a désigné le 24 mai la Colombie comme « principal allié des Etats-Unis non membre de l’OTAN ». Les deux formulations peuvent sembler contradictoires, elles ne le sont pas : tout en permettant une interopérabilité poussée des armées, le statut de « partenaire global » n’accorde pas les garanties de sécurité dont bénéficient les membres à part entière du bloc militaire. En tout cas, avec un tel blindage, bon courage à qui vaudrait remettre en cause la permanence des sept bases militaires utilisées par les Etats-Unis en Colombie. Pour bien marquer son appartenance au « camp du bien », Bogotá vient d’annoncer l’envoi d’une escouade de ses militaires en Ukraine. De son côté, l’ambassadeur de Washington en Colombie, Philippe Goldberg (expulsé de Bolivie par Evo Morales en septembre 2008 pour son ingérence dans la vie politique du pays) a enfin réussi à se faire remarquer : le 15 mai, s’attirant une réaction vigoureuse de Francia Márquez, il affirmé détenir des informations « sur un éventuel financement et une intervention éventuelle des gouvernements de la Russie et du Venezuela dans les élections en Colombie ».

La campagne se termine. Insultes, calomnies. Francia Márquez reçoit des menaces de mort. Après avoir suspendu quelques jours sa campagne, Petro ne s’exprime plus en public que derrière une haie de boucliers blindés. Le Pacte historique l’emportera le 29, c’est certain. Si un deuxième tour s’avère nécessaire, la victoire sera plus incertaine. Classes supérieure et même moyenne, « les gens » protègent leurs biens, leurs intérêts économiques. La droite pilonne : « Si Petro gagne, il y aura des expropriations, des spoliations. » « Si Petro l’emporte, la Colombie deviendra un nouveau Venezuela. » Chez les centristes, les dirigeants qui ne gagnent pas se vendent assez facilement. « Ils se disent du centre, maugrée Germán Vargas, mais basculent là où il y a des prébendes. » Nul ne sait de quel côté leurs électeurs tomberont. En toute hypothèse, ils se diviseront. Après la décision de Gaviria de soutenir Gutiérrez, le Parti libéral s’est cassé – une partie de la base soutient Petro. Une victoire au second tour n’est donc nullement impossible, compte tenu de la dynamique et des attentes du moment.

1er mai à Bogotá : la base du Parti libéral avec Petro.

Restera dans ce cas pour le Pacte historique à gérer la victoire et à gouverner. Sur l’enthousiasme manifesté par ceux et celles qui souhaitent le changement flotte une crainte perceptible. La tâche sera ardue. A commencer par la gestion des Forces armées. Sous la férule d’Uribe et de Duque, celles-ci ont été politisées comme jamais. Sombre bilan. En février, le général Jorge Hernando Herrera Díaz, commandant de la septième division, a été destitué, pour ses liens avérés avec les narco-paramilitaires « Los Pocillos ». Cinq autres généraux et colonels ont été condamnés. Les 26 et 27 avril, lors d’une audience historique, dix militaires à la retraite, dont un général et quatre colonels, ainsi qu’un civil, ont reconnu leur responsabilité dans l’assassinat de pauvres hères qu’ils faisaient passer pour des guérilleros morts au combat – les « faux positifs » (6 402 en tout, d’après la JEP). Déjà sur la défensive, montrés du doigt, nombre d’officiers supérieurs vivront mal de ne plus être protégés par un pouvoir passablement complice et, qui plus est, d’avoir comme commandant en chef un… ex-guérillero. Uribe a ses fanatiques dans l’institution. Petro envisage une réforme de la doctrine militaire – doctrine de la « sécurité nationale » et de l’ « ennemi interne » toujours en vigueur dans le pays. « Certes, la Constitution colombienne dit que les Forces armées sont soumises au pouvoir civil, rit David Moreno, mais le pouvoir civil auquel elles se soumettent est celui des Etats-Unis ! »

Militaire ou civil, l’« uribisme » a beaucoup à perdre. Il ne va pas partir sans résister. Dans le Magdalena Medio, dans le Cauca, sur les terres particulièrement violentes de l’Arauca [sujet d’un prochain article], en gros dans le « campo », les militants et sympathisants de gauche souhaitent la victoire et se battent pour l‘obtenir, mais tous expriment la même idée : « Si Petro gagne, préparons-nous au pire, l’extrême droite va se déchainer. » A cet égard, un fait récent a commotionné les campagnes. Le 5 mai, suite à l’extradition de leur chef « Otoniel », les paramilitaires des AGC se sont déchainés. Pendant quatre jours, un « paro armado » (par la menace, confinement et arrêt des activités) a paralysé une centaine de « municipios », dans dix départements – Antioquia, Bolivar, Magdalena et Magdalena Medio, Sucre, Santander, Córdoba, Choco, etc. –, imposé d’une poigne de fer et avec une violence extrême aux populations. Six morts, près de deux cents véhicules détruits (la plupart brûlés) ont payé leur non respect des consignes. La Police nationale a annoncé avoir détenu 92 personnes à cette occasion. Toutefois, il n’échappé à personne que les AGC ont désormais la capacité de contrôler de vastes zones du pays et que la police et l’armée, si promptes à réprimer les manifestations populaires, n’a en réalité déployé aucune opération d’envergure pour affronter ces hordes de « paracos ». De quoi, à juste titre, inquiéter les communautés.

Soleny Torres, ex-guérillera des FARC dans l’Espace territorial de formation et réinsertion (ETCR) de Poblado Villapaz (département d’Arauca) : « Le destin de la Colombie ne peut pas être la guerre ».

Paradoxe… En ville, c’est une autre partie de la population qui a peur, celle qui a voté Duque en 2018 parce qu’une arrivée de Petro la terrorisait : « Si la gauche gagne, elle va vouloir se venger ! »
A en croire la tonalité générale et le discours des intéressés, il n’en est rien. Même les ex-guérilleros rencontrés à Bogotá, dans le Magdalena Medio et en Arauca se battent essentiellement et avant tout pour une mise en œuvre intégrale des accords de paix. Et partout, dans les quartiers aux murs proprets, à la frange des villes, dans les baraques de planches vermoulues et les cabanes en papier goudronné, dans la lumière qui escalade les collines, dans les Andes et au bord de la Caraïbe, dans l’ensemble du pays, flottent un espoir, une mélopée, une consigne : « Pour que la Colombie change, c’est maintenant ou jamais. »

Photos : Maurice Lemoine


[1« Municipio »  : municipalité, parfois très étendue en milieu rural. « Vereda »  : subdivision rurale du « municipio », comprenant parfois un centre micro-urbain (entre 50 et 1000 habitants) établi le long d’une voie de communication secondaire.

[2] « Nos quisieron acabar », Barrancabermeja, avril 2021.

[3] Sous la présidence d’Álvaro Uribe, dont Juan Manuel Santos était ministre de la Défense, meurtres de civils par des membres des Forces armées, dans le but de les faire passer pour des guérilleros morts au combat.

[4] Viandes grillées au feu de bois.

[5https://viacampesina.org/fr/colombie-peu-de-progres-quant-a-limplementation-de-laccord-de-paix/

[6] Lire « Guerre totale contre le mouvement social » (22 mai 2021) – https://www.medelu.org/Guerre-totale-contre-le-mouvement-social

[7] Fondée en 1967 par une scission maoïste du Parti communiste colombien (PCC), l’EPL s’est en grande partie démobilisée en 1991.

[8] Corporación Viso Mutop, Asociación Minga, Programa Somos Defensores, « La Sustitución Voluntaria Siembra Paz », avril 2021.

[9] Les Zones de réserve paysanne (ZRP) trouvent leurs origines dans la loi 160 de 1994, qui vise officiellement l’aménagement du territoire via la réglementation des zones agricoles. Ce sont des espaces gérés en majorité par des paysans qui décident de la gestion de la terre et d’un plan de développement durable associé à celle-ci.

[10] Hameaux.

[11https://prensarural.org/spip/spip.php?article28050

[12] L’accord a instauré la mise en place d’un système intégral de justice et de réparation, composé de trois instances : la Commission de la Vérité, chargée de faire la lumière sur les crimes commis et les dynamiques profondes du conflit ; la Juridiction spéciale pour la paix, responsable d’enquêter et de sanctionner les responsables ; l’Unité de recherche des personnes disparues, chargée d’enquêter et de retrouver les corps des plus de 80 000 victimes de disparitions forcées.

[13https://www.elespectador.com/judicial/de-nuevo-la-dijin-impide-que-otoniel-hable-ante-la-jep/

[14] La justice colombienne évalue à environ 150 000 morts l’action des AUC et des groupes paramilitaires qui les ont précédés.

[15] Noguera a également été condamné à 6 ans de prison en 2017 pour avoir utilisé le DAS afin de persécuter des journalistes, des dirigeants syndicaux, des politiciens et des magistrats opposés à Álvaro Uribe.

[16] Agé de 58 ans, Salvatore Mancuso était l’un des principaux chefs des paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC). Officiellement démobilisée en 2006 sous la présidence d’Álvaro Uribe, il a été extradé vers les Etats-Unis par ce dernier pour éviter les révélations compromettantes sur la classe politique en général et son entourage en particulier. Condamné à 15 ans et huit mois de prison, peine ensuite réduite pour « bonne conduite », Mancuso a théoriquement fini de purger sa peine en avril 2020, mais il demeure incarcéré.

[17] Lire « La Colombie au temps du choléra » (24 mars 2020) – https://www.medelu.org/La-Colombie-aux-temps-du-cholera

[18] Lui aussi durement réprimé, un premier mouvement social, en 2019, s’était soldé par 27 morts, 3 649 blessés, 22 000 arrestations.

[19] Petit chausson farci de viande, de poisson, d’œuf, de pomme de terre ou d’autres ingrédients.

[20https://www.reporterosasociados.com.co/2021/12/cerca-de-100-candidatos-al-congreso-son-investigados-por-la-justicia/

[21] Ce qui en fait perdre un au Parti conservateur, un à l’Alliance verte et deux au Centre démocratique.

[22] De sensibilité communiste, l’UP est née lors d’une tentative de processus de paix entre les FARC et le président Belisario Betancur (1982-86).

[23] Fulano : Untel, Machin.

[24] Tout en dirigeant sa Ligue des gouvernants anticorruption, Hernandez est poursuivi pour un cas de… corruption. Lorsqu’il était maire de Bucaramanga, il aurait signé un contrat favorisant une firme, Vitalogic, liée à son fils.

[25https://www.infobae.com/america/colombia/2021/05/22/sergio-fajardo-explica-por-que-no-ha-estado-en-las-marchas-y-habla-de-su-posicion-en-las-encuestas/

[26Fiscalía  : parquet général ; Controlaría  : contrôle comptable de l’ensemble du fonctionnement financier de l’Etat et des collectivités territoriales ; Registraduría  : distinct du Conseil national électoral (CNE), organisme chargé de la logistique des élections ; Procuraduría  : organisme chargé de surveiller le comportement de l’administration et des fonctionnaires ; Defensoría  :bureau du défenseur des droits humains.

[27] Lire « OTAN, suspends ton vol » (14 mars 2022) – https://www.medelu.org/OTAN-suspends-ton-vol

Source : https://www.medelu.org/En-Colombie-c-est-maintenant-ou-jamais

Amérique Latine : l’Age d’or et la Fin de cycle ne sont plus ce qu’ils étaient !

Un « kasting » d’enfer ! En prévision du second tour de l’élection présidentielle chilienne du 19 décembre 2021, le candidat José Antonio Kast avait réuni autour de lui une impressionnante équipe de seconds rôles : José María Aznar, Leopoldo López, Mario Vargas Llosa ! L’un, Aznar, ancien président du gouvernement espagnol (1996-2004), administrateur de NewsCorp (dirigé par le milliardaire Rupert Murdoch) et président de la Fondation pour l’analyse et les études sociales (FAES), un think tank néolibéral situé sur le flanc droit du Parti populaire. L’autre, López, dirigeant extrémiste de l’opposition pseudo-démocratique vénézuélienne, « réfugié » dans le quartier le plus chic de Madrid, le « barrio » Salamanca, avec la bénédiction du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez. Le dernier, Vargas Llosa, péruvien devenu marquis espagnol, prix Nobel de littérature, président de l’ultraconservatrice Fondation internationale pour la liberté (FIL) et membre, depuis peu, de… l’Académie française [1]. Tous trois, Aznar et Vargas Llosa par visioconférence, López sur place, au siège du Parti républicain à Santiago, se sont donc démenés pour appeler à voter Kast, opposé au « dangereux » candidat de centre-gauche Gabriel Boric. Catholique conservateur défendant un programme économique ultra-libéral, opposé à l’avortement et au mariage pour tous, Kast est un admirateur revendiqué du chef de l’Etat brésilien Jair Bolsonaro, de l’ex-président américain Donald Trump, mais aussi de l’ancien dictateur Augusto Pinochet.
Plusieurs récentes victoires de la gauche ayant affecté son confort intellectuel, Vargas Llosa attendait beaucoup de ce scrutin et ne manqua pas de le faire savoir aux Chiliens : « Si le Chili parvient à inverser cette tendance, cela changera les choses en Amérique latine, ce sera très important pour le centre et les libéraux. Vous avez donc une responsabilité énorme ! »

L'auteur: Maurice Lemoine, spécialiste de l'Amérique Latine depuis quarante ans, auteur d'une trentaine d'ouvrages, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique. Ici dans un barrio populaire des hauteurs de Caracas, en 2003. Photo: Thierry Deronne
L’auteur: Maurice Lemoine, spécialiste de l’Amérique Latine depuis quarante ans, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique. Barrio populaire des hauteurs de Caracas, 2003. Photo: Thierry Deronne

Quelque temps auparavant, le même Vargas Llosa était déjà monté au front en appuyant au Pérou son ex-ennemie jurée Keiko Fujimori, la fille de l’ex-dictateur Alberto Fujimori. Dans La República du 12 juin, il put ainsi livrer l’une des plus belles pages de sa carrière politico-littéraire en imaginant le candidat de gauche Pedro Castillo, un syndicaliste enseignant, arrivé au pouvoir et gouvernant « …un pays dévasté par la censure, l’incompétence économique, sans entreprises privées ni investissements étrangers, appauvri par des bureaucrates désinformés et serviles et une police politique qui étouffe quotidiennement des conspirations fantastiques, créant ainsi une dictature plus féroce et sanguinaire que toutes celles que le pays a connues au cours de son histoire ».
La vie est parfois injuste, même pour les génies : malgré l’ardent soutien du marquis, Kast, comme Fujimori avant lui, a été battu. Un malheur n’arrivant jamais seul, d’aucuns ont publiquement dénoncé la connivence désormais avérée de ce Prix Nobel de la Peste, qu’on savait déjà ultralibéral, avec l’extrême-droite. Un collectif d’universitaires a même vigoureusement protesté en demandant dans quelles conditions cet écrivain réactionnaire, qui n’a jamais rédigé une ligne dans la langue de Molière, a été élu sociétaire de l’Académie française, qui plus est à un âge (85 ans) plus élevé que ne l’autorisent les statuts.
Fort heureusement, c’est dans les moments difficiles que l’on peut compter ses véritables amis. « Donc, pour être académicien, il faut avoir été un soutien de Castro, de Chávez ou des héritiers [de la guérilla péruvienne] du Sentier lumineux, a finement tweeté l’ancien premier ministre « socialiste » français (et ex-futur maire de Barcelone) Manuel Valls. Ces chercheurs pourraient se prononcer d’abord sur les qualités littéraires de Mario Vargas Llosa au lieu de lui faire un procès indigne. » Par pure étourderie, Valls n’a pas évoqué le « digne » protégé du marquis Vargas Llosa, le chilien José Antonio Kast, pas plus qu’il n’a terminé son message par un vibrant « Vive Pinochet » !

A partir de la fin du XXe siècle et pendant une quinzaine d’années, les gouvernements progressistes de plusieurs pays du continent – Cuba, Venezuela, Brésil, Argentine, Bolivie, Chili, Paraguay, Uruguay, Equateur, Nicaragua, Honduras, Salvador –, ont, à des degrés divers, certains en pointe, d’autres plus en retrait, exploré des voies alternatives de développement, tout en mettant en œuvre, souvent avec succès, des politiques post-néolibérales. Parallèlement, ces gouvernements favorisaient l’intégration régionale et desserraient l’étreinte des Etats-Unis en créant des organismes aussi divers que l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et la Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (Celac). A partir de 2012, la poursuite de ces embellies politiques, économiques et sociales a été entravée sous les effets d’une rétractation de l’économie mondiale – pertes du pouvoir par la voie démocratique en Argentine (2015), au Chili (2018), au Salvador (2019), en Uruguay (2020),– mais aussi sous la pression d’agressions internes et externes exprimée sous la forme de coups d’Etat – Paraguay (2012), Brésil (2016), Bolivie (2019) –, de trahison – Equateur (2017) [2] – ou de déstabilisations – Venezuela (2013-2021), Nicaragua (2018), sans parler de Cuba (1960-2021 !!!).
 
Ces reculs ont bien sûr ravi Vargas Llosa. Dans un autre registre, portée par toute une confrérie d’ « universitaires de studios » (radiophoniques et télévisés), la notion de « fin de cycle » est devenue un lieu commun pour caractériser cette évolution. Restait à en déterminer les causes. Les tentatives d’explications et d’analyse des situations concrètes, des difficultés rencontrées, des obstacles à surmonter, des contradictions à résoudre, et aussi des erreurs commises, car il y en a eu, ont très vite été remplacées par une manichéenne mise en accusation : au-delà de quelques avancées initiales, ces gauches de gouvernement auraient misérablement échoué, responsables (au choix ou en bloc) de « saccage des biens communs », « dérives autoritaires », « caudillisme », « hyper-présidentialisme », conception centralisatrice de l’Etat », « assistanat », « politiques de distribution plutôt que de transformation », « productivisme conservateur », « extractivisme forcené », « marginalisation des mouvements sociaux », « division des secteurs organisés », etc…
En conséquence, ce bilan sans appel, cette décennie perdue devraient amener, en particulier la gauche européenne, à désavouer et à renier cette génération de gouvernants et dirigeants latinos. C’est que, prédatrice, répressive, la « restauration conservatrice » dont « ils » sont « responsables » du fait de leurs politiques erronées semble s’installer pour un temps indéterminé, peut-être même très long, car « le reflux – voire la fin – de ces gouvernements progressistes est réel [3 ».

Dans la vraie vie, hors chimères conservatrices ou rhétorique prétendument « révolutionnaire », voici ce qui se passe réellement… Le 6 juin 2021, au Mexique, Andrés Manuel López Obrador (« AMLO »), qui a fait basculer le pays à gauche en 2018, remporte les élections législatives ; si sa coalition Ensemble nous faisons l’histoire (JHH) perd la majorité qualifiée des deux tiers, elle conserve, avec ses alliés du Parti vert et du Parti du travail, la majorité absolue des sièges, ce qui lui permet de voter les budgets et les lois. En Bolivie, un an après le coup d’Etat qui a renversé Evo Morales, son dauphin Luis Arce rend le pouvoir au Mouvement vers le socialisme (MAS) au terme du premier tour de l’élection présidentielle du 19 octobre 2020, avec plus de 52 % des voix. Le 19 juillet 2021, au Pérou, le candidat de gauche radicale Pedro Castillo est proclamé vainqueur avec 50,12 % des suffrages. Tandis que, le 7 novembre, le président nicaraguayen Daniel Ortega est réélu pour un troisième mandat consécutif, au Honduras voisin, le 28, Xiomara Castro conduit le Parti Liberté et refondation (Libre) à la présidence. Le 21 novembre, c’est le Grand pôle patriotique (GPP) regroupé autour du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) qui a dominé très largement une méga-élection » (régionales et municipales) à laquelle l’opposition radicale participait. Enfin, le 19 décembre, le dernier en date à basculer à gauche sera le Chili.
Dans un registre différent, on n’oubliera pas l’accession de La Barbade au rang de République, le 29 novembre 2021. Déjà indépendante du Royaume-Uni depuis 1966, la petite île a ainsi achevé une transition mettant fin à quatre siècles de sujétion au souverain britannique. Jusque-là gouverneure générale du pays, mais aussi ex-ambassadrice de l’île au Venezuela et ex-présidente de la Communauté des Caraïbes (Caricom), Sandra Mason, élue présidente en octobre au suffrage universel indirect, a prêté serment.
 
Au-delà de la pluralité des courants idéologiques et des expériences politiques de ces forces de gauche et de centre gauche, deux constats s’imposent d’emblée. D’une part, ces victoires accompagnent, relaient ou suivent les très forts mouvements sociaux et mobilisations populaires qui ont secoué la région depuis 2018 (Equateur, Chili, Colombie, Bolivie, Haïti) ; les uns ne vont pas sans les autres, les autres n’éliminent pas les premiers. Par ailleurs, agité par les techno-oligarques néolibéraux, un leitmotiv a partout dominé les campagnes électorales : « Si vous ne votez pas pour le conservatisme, le pays va devenir un nouveau Venezuela ! » Echec total. D’abord parce qu’il existe des différences criantes entre les dirigeants de ces gauches nationales, très variées, et le pouvoir bolivarien. Ensuite, et quand bien même… Les électeurs latinos, et en particulier ceux de gauche, semblent manifestement moins craindre Nicolás Maduro qu’un nouveau Jair Bolsonaro.
Pour autant… Comme celles qui les ont précédées depuis la fin des années 1990, ces victoires qu’on nommera « progressistes » recouvrent une réalité singulièrement plus vaste et plus floue qu’il peut y paraître au premier abord. On ne peut par ailleurs ignorer quelques accrocs.

Le 11 avril 2021, en Equateur, la « victoire surprise » du banquier Guillermo Lasso a permis la perpétuation des politiques néolibérales initiées par le transfuge de la gauche Lenín Moreno ; sous couvert d’ « écologie », une partie du mouvement indigène, historiquement classé dans le camp progressiste, a précipité la défaite d’Andrés Arauz, continuateur potentiel de la « Révolution citoyenne » de Rafael Correa (2007-2017).
Au Salvador, triomphalement élu dès le premier tour du scrutin présidentiel de 2019 (53,10 %), Nayib Bukele, au pouvoir très personnel et autoritaire, écrase de son côté ses adversaires du Front Farabundo Martí de libération nationale (mais aussi de la droite traditionnelle, l’ARENA) aux législatives du 28 février 2021.
 
En Argentine, le rejet des brèves (2015-2019) mais dévastatrices mesures libérales de Mauricio Macri a été à l’origine de la victoire du Front de Tous (FDT) péroniste, en la personne d’Alberto Fernández (et de sa vice-présidente Cristina Kirchner) en 2019. Depuis, et comme tout pouvoir, qu’il soit de droite ou de gauche, la Casa Rosada (siège du pouvoir exécutif) a dû gérer la pandémie de Covid-19 et payer le prix de son bilan (117 000 morts début janvier 2021). Une vaccination jugée trop lente (faute de doses disponibles), un confinement interminable et particulièrement strict en 2020 ont provoqué une violente récession économique en même temps qu’ils exaspéraient des pans entiers de l’électorat. Dans le même temps, otage de l’endettement aussi colossal qu’irresponsable de Macri auprès du Fonds monétaire international (FMI) – 44,3 milliards de dollars –, le pays a dû rembourser un peu plus de 5 milliards de dollars en 2021 [4].
Dans ces conditions, les quelques mesures promulguées par la Loi d’urgence économique de décembre 2019 – hausse de la fiscalité pour les classes moyennes et supérieures, taxe de 30 % sur les achats en devises étrangères, prestations sociales pour les plus défavorisés, augmentation des taxes sur les exportations agricoles (seul secteur à avoir progressé ces dernières années) – ou plus tard, en octobre 2021 – gel du prix de plus de 1 200 produits de première nécessité – n’ont pu inverser la tendance : quatre Argentins sur dix (soit dix-huit millions de personnes) vivent sous le seuil de pauvreté.

Conséquence immédiate : lors des élections législatives partielles du 14 novembre 2021, le Front de Tous (32,43 % des suffrages) a subi une sévère défaite face à la coalition de droite Ensemble pour le changement (41,53 %). Les électeurs étaient appelés à renouveler 127 des 257 députés et 24 des 72 sénateurs. Des huit provinces qui rénovaient ces derniers, six sont tombées dans l’escarcelle conservatrice et le péronisme, tout en y demeurant la première force politique, a perdu sa majorité au Sénat (que préside Cristina Kirchner) et à la Chambre des députés. S’il a réussi à obtenir des résultats satisfaisants dans ses bastions du nord-ouest – provinces de Salta, de Formosa, du Chaco ou de Tucumán – et a limité les dégâts dans la province de Buenos Aires (la plus peuplée du pays), le FDT a été largement distancé dans la capitale elle-même ainsi que dans les principales métropoles de la nation.
Au cours de ce scrutin de mi-mandat, deux partis ont fait une apparition remarquée. Renforçant quatre autres députés de La Liberté avance, l’économiste libéral-libertaire Javier Milei (fan de Trump et Bolsonaro) a fait son entrée au Parlement pour « dynamiter le système de l’intérieur ». Venu de l’autre bord du spectre politique avec près de 6 % des votes au niveau national, le Front de gauche (FIT-U ; gauche non péroniste) a décroché un quatrième siège grâce à la députée Myriam Bergman.
Ce revers a provoqué de fortes tensions au sein du pouvoir. Représentante de son aile gauche et seule figure politique à même de mobiliser massivement les militants, Cristina Kirchner, sans aller jusqu’à se retourner contre le président en exercice, critique la politique économique du gouvernement. Celui-ci, pris entre le marteau et l’enclume, tente de renégocier avec le FMI un « prêt Macri » qui n’a été utilisé en son temps ni pour investir ni pour stabiliser l’économie, mais, au contraire, pour alimenter la fuite des capitaux.
 
Soucieuses de ne voir couper ni les flux de devises ni la possible captation des dollars, l’Association des entreprises argentines (AEA) et l’Union industrielle argentine (UIA) exigent un accord avec le Fonds. Surgis de la tranchée d’en face, le 11 décembre, des centaines de milliers de manifestants ont investi la mythique Plaza de Mayo et se sont mobilisés dans tout le pays contre tout ajustement économique et fiscal effectué « sur le dos des majorités populaires » et touchant à l’éducation, la santé, les salaires, ainsi qu’à l’accès à la terre, à l’eau et au logement.
Faute d’accord, Buenos Aires est censé rembourser 19 milliards de dollars en 2022 et autant en 2023. Ce qui serait un véritable suicide. Le 6 janvier, Alberto Fernández et son ministre de l’Economie Martín Guzmán ont refusé l’« austérité » exigée par l’institution internationale. « Nous en appelons à la responsabilité de ceux qui ont autorisé ce prêt, alors qu’il n’était pas viable », a déclaré le président argentin. Il faut qu’ils comprennent que ce temps que nous réclamons est le produit d’une dette dont eux-mêmes disent qu’ils ne comprennent pas comment ils ont pu l’autoriser. » De fait, quelques jours avant Noël, un rapport interne du FMI a reconnu que la stratégie et les conditions du prêt « n’étaient pas suffisamment solides pour faire face aux problèmes structurels » de l’Argentine et qu’un certain nombre de directeurs du Fonds s’étaient interrogés « sur la faisabilité de ces mesures [5] ».
Sans savoir encore quelle politique sera adoptée par la Casa Rosada, nul n’en disconvient : piégée par Macri et le FMI, la gauche de gouvernement argentine va affronter deux années difficiles jusqu’à l’élection présidentielle de 2023.

***

Chili, octobre 2019 : une explosion sociale d’une force dévastatrice (dans le bon sens du mot) paralyse la vie institutionnelle du pays. Des centaines de milliers de manifestants tiennent la rue malgré la répression et son lot d’assassinés, blessés et mutilés. Poussé dans ses derniers retranchements, le gouvernement de Sebastián Piñera doit accepter la convocation d’une Convention qui, très marquée à gauche après l’élection de ses 155 membres les 15 et 16 mai 2021, réformera la Constitution élaborée sous la dictature de Pinochet. Pour beaucoup, la cause est entendue. Fruit de cette irrésistible rébellion populaire, la gauche « de gauche » remportera sans problème les élections législatives et le scrutin présidentiel du 21 novembre 2021. Une prophétie d’autant plus raisonnable que, le 13 juin, pour le second tour des régionales, la droite au pouvoir, avec un seul gouverneur élu sur seize, essuie une défaite de première catégorie. Toutefois, tandis que le centre gauche traditionnel remporte dix régions, la gauche issue des mouvements sociaux n’en conquiert que cinq [6]. Et 80 % des électeurs sont restés à la maison.

Arrive le premier tour de la présidentielle : une douche froide, un cataclysme ! Seuls 47 % des 15 millions d’électeurs se rendent aux urnes et, à la stupéfaction générale, le candidat arrivé en tête s’appelle José Antonio Kast (27,91 % des suffrages). Un néolibéral, militariste, nostalgique de la dictature ! Qu’a-t-il bien pu se passer ? En octobre 2020, avec une participation de 50,8 %, un record depuis la fin du vote obligatoire en 2012, 78 % des Chiliens s’étaient prononcés en faveur d’une nouvelle Constitution destinée à enterrer définitivement Pinochet…
A droite, lors de la présidentielle, le parti au pouvoir s’est effondré. Fissuré par le séisme social de 2019, essoré lorsque les Pandora Papers révèlent ses turpitudes financières dans les Iles vierges britanniques [7], Piñera entraîne dans son naufrage Sebastián Sichel (Chili Nous pouvons +), son dauphin présumé. Le centre (Parti socialiste, Parti pour la démocratie, Démocratie chrétienne) qui, en alternance avec la droite, sans rupture réelle avec le modèle mis en place par les Chicago Boys, a gouverné le pays depuis la fin de la dictature sous le sigle « la Concertation », en paie également le prix. Jusque-là, tout un chacun peut comprendre. Au niveau du « folklore », la performance de Franco Parisi (Parti pour les gens), candidat de droite libérale « antisystème » qui, après avoir fait campagne depuis l’Alabama, aux Etats-Unis, sans mettre les pieds au Chili, récolte 12,8 % des suffrages, a de quoi étonner [8]. Mais, et surtout, une question en taraude plus d’un : comment Gabriel Boric, le candidat de la « nouvelle gauche », sociale, féministe écologiste, a-t-il pu n’arriver que second avec 25,8 % des voix ?

Alors jeune militant de 25 ans aux cheveux longs, Boric a été l’une des figures de proue de la Confédération des étudiants du Chili (Confech). Les fortes mobilisations « pour une éducation gratuite et de meilleure qualité », en 2011, l’ont catapulté sur la scène nationale et, en mars 2014, sans être affilié à un quelconque parti politique, il a réussi la performance d’être élu député. Membre du Front large (une coalition de formations de gauche radicales et modérées), devenu le candidat d’une alliance plus vaste, Apruebo Dignidad (Pour la dignité), qu’a rejoint le Parti communiste [9], Boric prône la reconstruction d’un Etat providence, promet de profondes réformes de la santé, des retraites et de l’éducation, prévoit d’augmenter les minimas vieillesse et le salaire minimum. Une parfaite décalque des revendications du mouvement social de 2019 au sein duquel, pourtant… il ne fait pas l’unanimité.
Début 2021, passé de 6 % à 24 % et caracolant en tête de tous les sondages, un autre dirigeant de gauche était donné vainqueur de la présidentielle : le communiste Daniel Jadue. Maire de La Recoleta (150 000 habitants), l’une des principales banlieues ouvrières de la capitale Santiago, où il a mené de nombreuses expériences novatrices particulièrement appréciées de la population, Jadue a malgré cela accepté de participer à une primaire « ouverte » de la gauche organisée par Apruebo Dignidad. Fruit d’une logique dite « pragmatique » désormais classique, cette mécanique a permis l’élimination du « rouge », considéré par définition clivant (39,58 % des suffrages), au profit de Boric (60,42 %), moins « radical » et donc plus susceptible d’attirer le centre de l’électorat. D’où un premier décrochage de certains des jeunes révoltés de 2019.

Par ailleurs, les ex-manifestants de la première ligne ont avec Boric un ou deux contentieux. Le 15 novembre 2019, c’est un accord politique signé par des représentants des partis au pouvoir et de l’ancienne Concertation, mais aussi par Boric, à titre personnel, qui a mis fin à l’insurrection. Beaucoup ne pardonnent pas ce « Pacte de la cuisine » qui, de fait, a sauvé la mise à un Piñera politiquement agonisant. Témoignant de la diversité de la gauche dans ses conceptions et ses stratégies, cet accord a néanmoins eu le mérite d’ouvrir stratégiquement la porte à l’organisation de la Convention constituante – la « mère de toutes les batailles » des Chiliens désireux d’en finir avec un système hérité de Pinochet. Succès d’importance à mettre donc au crédit de Boric. En revanche, son vote en faveur de la très répressive loi « anti-barricades et anti-sabotage », susceptible d’accentuer une répression déjà hors norme en accroissant considérablement le nombre des rebelles condamnés, provoqua un fort rejet.
De nombreux ex-manifestants de 2019 croupissent en prison (« préventive » pour certains). Le Sénat planche sur une loi d’amnistie générale pour les personnes accusées et condamnées depuis le 7 octobre 2019 jusqu’à la date de la présentation du projet de loi. Lors du débat présidentiel précédant le premier tour, le11 juillet, Boric a déclaré qu’il était « d’accord avec ce projet de loi et avec la déclaration faite dans le même sens par cent cinq membres de la Convention sur cette question ». Entre les deux tours, dans sa chasse aux voix, il crispera à nouveau les militants des organisations sociales et de quartiers en revenant sur cette position : « On ne peut pas pardonner à une personne qui a brûlé une église, une PME ou pillé un supermarché… » (depuis son élection, il a de nouveau fait volte-face en demandant au Parlement de légiférer rapidement sur une loi d’amnistie).
Le même flou a parfois été entretenu sur d’autres sujets centraux. Ainsi, après avoir d’emblée annoncé son intention de réformer le système privé des retraites – des comptes d’épargne individuels gérés par les Administrateurs de fonds de pension » (AFP) –, Boric a, dans la ligne droite finale, annoncé « être prêt à dialoguer » avec ses adversaires sur ce point.

Boric, pour ces raisons, n’a pas fait le plein au premier tour. Mais le candidat arrivé en tête n’avait rien d’anodin. Il représentait l’extrême droite, l’ombre portée de Pinochet. Dès lors, plutôt que d’un vote utile, il va s’agir d’une union sacrée. Malgré leurs réserves dues à la présence du PC dans la coalition Apruebo Dignidad, les partis de la Concertation se rapprochent. Passant outre ses réticences face à cette association, une partie de la gauche radicale mobilise. Depuis Genève où elle dirige le Haut-commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU, l’ex-présidente « socialiste » Michelle Bachelet appelle à voter Boric.
Sans états d’âme, la droite se tourne vers Kast, montrant s’il en était besoin sa véritable nature.
Le résultat est cette fois sans appel. Avec 55 % des suffrages, le meilleur résultat jamais obtenu dans une élection présidentielle, Boric l’emporte haut la main. Il ne prendra ses fonctions que le 11 mars mais, aux antipodes de ce qu’aurait fait Kast, il réserve sa première visite à la Convention constituante pour lui signifier son soutien. « Le fait que nous soyons en train d’écrire pour la première fois de notre histoire républicaine une Constitution en démocratie, à parité hommes-femmes et avec la participation des peuples autochtones, est une grande fierté, déclare-t-il à cette occasion. Nous nous tenons à leur disposition car si la Constituante fonctionne bien, le Chili aussi.  »

On gardera à l’esprit que, tant à la Chambre qu’au Sénat, les conservateurs ont obtenu une représentation quasiment similaire à celle de l’ex-Concertation et du Front large mathématiquement réunis, ce qui pourrait leur permettre de négocier des alliances avec les secteurs les moins enthousiasmés par un profond changement. On peut donc, sans tomber dans un quelconque procès d’intention, imaginer un « recentrage » pragmatique du chef de l’Etat désireux d’éviter les défections dans le camp très pluriel qui l’a amené au pouvoir. C’est-à-dire la gestion du pays par une sorte de « Concertation bis  », en un peu moins timorée.

La révélation, courant janvier 2022, de la liste des futurs ministres de Boric, qui entrera en fonction le 11 mars, confirme s’il en était besoin cette analyse. Un tiers des quatorze femmes et dix hommes sont des leaders indépendants. Afin d’assurer la gouvernabilité, les autres appartiennent aux partis de centre-gauche qui n’ont pas soutenu Boric au premier tour. De sorte que si Convergence sociale, la force politique du chef de l’Etat, est logiquement le plus représenté, on trouve dans ce Cabinet la communiste Camila Vallejo (secrétaire générale du gouvernement) ; l’écologiste Estebán Valenzuela (Agriculture) ; la représentants du Parti socialiste, Maya Fernández Allende, petite fille du « compañero présidente » Salvador Allende (Défense) ; l’avocate et ancienne présidente en 2021 d’une Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) très hostile à Cuba, au Nicaragua et au Venezuela, Antonia Urrejola (Affaires étrangères) ; et aussi, pour ne pas fâcher les marchés, le « socialiste » néolibéral Mario Marcel (Economie), jusqu’alors président de la Banque centrale du Chili.
« Je pense que c’est un gouvernement principalement de centre gauche, a confié sans détour Camila Vallejo au quotidien El Mercurio après sa nomination. Il a un programme qui inclut des aspects de la social-démocratie européenne, mais qui tient compte des exigences contemporaines ». Autre militant du PC, membre de la Convention constituante, Hugo Gutiérrez, pour sa part, a lâché : « J’ai été un peu surpris, mais il faut féliciter le Parti socialiste [quatre ministres]. Quelle façon de gagner en perdant ! »

D’où l’importance de la Convention constituante. Dès juillet, celle-ci doit proposer sa nouvelle Carta Magna, qu’un référendum devra ratifier (ou non) au cours du second semestre. Elue l’an dernier, cette assemblée renouvelait début janvier ses présidence, vice-présidence et sept vice-présidences adjointes. Si, lors de sa visite hautement symbolique, Boric avait assuré ne pas vouloir une convention « partisane, au service de son gouvernement », le contrôle de sa direction n’en a pas moins donné lieu, à gauche (la droite n’atteignant pas le tiers des constituants), à une âpre bataille politique. Il aura fallu vingt heures et huit votes infructueux pour que Maria Elisa Quinteros remplace à la présidence l’universitaire issue du peuple Mapuche Elisa Loncon [10]. Féministe, écologiste, spécialiste en santé publique issue des mouvements sociaux et de l’Assemblée populaire pour la dignité (née dans le sillage de l’explosion sociale), Quinteros a bénéficié du combat de l’aile gauche, et en particulier du Parti communiste, opposés à une domination de la Convention par les forces « centristes » ou « gatopartidistas » – en référence au Guépard (Il gattopardo) de Giuseppe Tomasi di Lampedusa et à la fameuse formule : « Tout changer pour que rien ne change ».
Sans augurer de la teneur de la nouvelle Constitution, le gouvernement mis en place par Boric devra tenir compte (version a minima) ou s’appuyer sur (vision optimiste) ce texte fondamental qui, on peut du moins le supposer, maintiendra en première ligne les revendications des mouvements sociaux.

***

Tout autre contexte au Pérou voisin, où la surprise du premier tour vient non pas de l’extrême droite, mais d’une gauche que personne n’a vu arriver. Le pays est à la dérive. Le 9 novembre, le Congrès de la République a abusivement destitué le respecté président de centre droit Martín Vizacarra et a intronisé le chef du Parlement Manuel Merino. Vizcarra lui-même était arrivé à la tête de l’Etat après le départ de Pedro Pablo Kuczynski (PKK), poussé le 21 mars à la démission. Contesté par la rue qui s’embrase (2 morts, des centaines de blessés), Merino ne va tenir que cinq jours. Après d’interminables tractations, le Parlement le remplace par le centriste Francisco Sagasti.
Aux commandes de ce jeu de massacre : Keiko Fujimori, fille aînée de l’ancien président autoritaire Alberto Fujimori (1990-2000), condamné depuis 2007 à vingt-cinq années d’incarcération [11]. Personnellement aux prises avec l’institution judiciaire pour corruption, Keiko, depuis sa seconde défaite à la présidentielle, en 2016, paralyse la vie politique en exerçant une constante pression sur l’Exécutif. Lorsque nécessaire, le Parlement lui donne un coup de main : soixante députés sur cent trente y sont également poursuivis par la justice ou, déjà condamnés, n’ont pas encore vu (et ne tiennent pas à voir) leur immunité parlementaire levée.
Tout cela est professionnel, abouti, sophistiqué : le PIB s’est effondré de 11%, 2,1 millions de personnes ont perdu leur emploi, le pays compte 10 % de pauvres de plus qu’en 2020 et le taux de mortalité par Covid-19 est le plus élevé du monde (6 065 décès par million d’habitants) – ce qui a conduit les gouverneurs régionaux de Junín, Tumbes et Lambayeque à implorer de l’aide… du président vénézuélien Nicolás Maduro.
En assumant la présidence par intérim, Sagasti a fait une promesse : les élections présidentielle et législatives du 11 avril auront lieu « sans contretemps ». Sagasti tient parole, le fait mérite d’être souligné. 
Dix-huit candidats, pas un de moins. Six seulement ont une chance de dépasser la barre de 10 % des votes. Pour la droite de Force populaire (FP) se présente Fujimori. Au programme, un mélange de libéralisme économique, d’autoritarisme et de conservatisme sociétal. Considérée par beaucoup comme la principale figure de la gauche péruvienne – lors de l’élection de 2016, elle n’a raté le second tour que de deux points – Verónika Mendoza (Ensemble pour le Pérou), une franco-péruvienne née à Cuzco, plaide fort logiquement, mais en mode « mesuré », pour une rupture avec le système laissé en héritage par Fujimori père. C’est évidemment sur elle que s’abat la fureur des médias. Tant le puissant groupe El Comercio que les quotidiens Perú 21 et Willax, pour ne citer qu’eux,l’attaquent sous tous les angles : après avoir été « associée » à la guérilla du Sentier lumineux (ridicule), elle va faire du Pérou « un nouveau Venezuela » (classique !), générer une hyperinflation (évident !) et même encore pire (pour résumer).
Premier tour : la stupéfaction ! Si Keiko Fujimori accède au deuxième tour (13,35 % des suffrages), un parfait inconnu a fait mieux qu’elle en nombre de voix : Pedro Castillo (19 %). Seul fait alors réellement avéré : il est l’un des huit candidats sur dix-huit qu’aucune entité judiciaire ne poursuit. Derrière les deux vainqueurs, López Aliaga (« le Bolsonaro péruvien ») et Hernando de Soto (un technocrate ultralibéral) font de la figuration. En cinquième position, Verónika Mendoza s’effondre avec 8 % des suffrages [12].
Au Chili, Boric a été dirigeant étudiant. Ici, c’est un maître d’école qui fait l’événement. Plutôt bon signe. Le grand chambardement a lieu sous le signe de l’instruction. « Cholo » (métis d’Indien et d’Européen), venu du petit village de Puña, dans les hauteurs de Cajamarca, une terre de « ronderos » [13], Castillo a dirigé en 2017 une grève nationale des enseignants pour le compte du Syndicat unitaire des travailleurs de l’éducation du Pérou (SUTEP). Pendant plusieurs jours, au centre de Lima, ses troupes ont rempli l’immense Place San Martín. Dans le Pérou profond oublié des « élites » de la capitale, tournées sur leur nombril, il y a gagné en notoriété.

Du meurtrier conflit opposant l’Etat et la guérilla maoïste du Sentier lumineux (1982-1992 : 60 000 morts), puis de l’auto-coup d’Etat et de la dictature d’Alberto Fujimori, la gauche péruvienne est sortie exsangue. Depuis 2008, elle a resurgi de ses cendres, entre autres dans la province de Junín, à travers le parti Pérou libre. Marxiste-léniniste-mariateguiste [14], dirigé par le médecin Vladimir Cerrón, ce parti a gouverné la région entre 2011 et 2014, avec comme symbole un… crayon. Enracinées dans les territoires, des forces populaires locales sont également arrivées au pouvoir dans d’autres circonscriptions – Puno, Moquegua, etc.
Leader naturel de Pérou libre, mais poursuivi par la justice pour de sombres affaires dont on peine à discerner les aspects « légitimes » ou les côtés « acharnement », Cerrón ne peut se présenter personnellement. Il met donc le parti à disposition d’un novice en politique : Pedro Castillo. Portant symboliquement le chapeau blanc et le poncho typiques de sa province natale, celui-ci fait campagne, gros crayon de Pérou libre à la main et programme sous le bras : reprise du contrôle par l’Etat des richesses énergétiques et minérales du pays (gaz, lithium, cuivre, or), investissements publics par le biais de projets d’infrastructures et de marchés publics confiés aux petites entreprises, arrêt de certaines importations pour renforcer l’industrie locale et la paysannerie, élection d’une Assemblée constituante pour changer la Carta Magna promulguée en 1993 par Fujimori. Le tout, néanmoins, « dans le respect de la propriété privée ».

Chaines de télévision, stations de radio, presse écrite et groupes de pouvoir transpercent le mur du son. « Contre le communisme et pour la liberté », la droite, dans son ensemble, fait corps autour de Fujimori. En face, la haine et la crainte de cette dernière favorisent les rapprochements. Pérou libre et Ensemble pour le Pérou de Verónika Mendoza souscrivent un accord « Pour la refondation de notre patrie avec souveraineté, justice et égalité ». Il a fallu pour ce faire gommer quelques divergences, dont le conservatisme de Pérou libre sur les thématiques sociétales (avortement, mariage homosexuel, euthanasie) et la très urbaine modération de style « classe moyenne » d’Ensemble pour le Pérou.
C’est un pays cassé en deux qui va donc se rendre aux urnes. Une troisième partie de la population se désespère. Les considérant « extrémistes », elle n’a envie de voter pour aucun des deux candidats. Le 6 juin, la « sierra » (les Andes) et la « selva » (l’Amazonie) font la différence. Alors que les grandes villes votent Fujimori, les zones déshéritées et historiquement marginalisées donnent la victoire à Castillo, mais sur un score particulièrement étriqué (50,12 % contre 49,87 %).
 
La mode ayant été lancée avec succès au Venezuela, en Bolivie et même – effet boomerang ! –, aux Etats-Unis avec Donald Trump, Fujimori entonne le grand air de la fraude. Elle a de bonnes raisons pour cela. Elle a passé 16 mois en détention préventive et le Parquet requiert à son encontre 31 ans de prison, notamment pour « organisation criminelle » et « corruption. Une victoire à la présidentielle est capitale pour lui permettre d’échapper un temps aux poursuites et n’être éventuellement jugée qu’à l’issue de son mandat de cinq ans. Elle exige donc l’annulation de 200 000 votes dans les régions pauvres et rurales. En juin, des dizaines de militaires à la retraite manifestent à Lima pour lui apporter leur soutien. Le recours au « terruqueo » fait des ravages dans l’opinion. Est baptisé « terruco » tout homme ou femme de gauche, tout mouvement populaire ou paysan, supposés avoir sympathisés hier avec les groupes armés comme le Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA ; marxiste non orthodoxe, « mariateguiste ») et surtout le Sentier lumineux ou, aujourd’hui, avec les queues de comètes de ce dernier [15].
Pendant plus d’un mois, Fujimori va multiplier les arguties et les manœuvres pour empêcher l’annonce de la victoire de son adversaire. Pourquoi se gêner ? « Tout ce qui est fait pour arrêter cette opération louche [la prise de pouvoir par Castillo], qui va à l’encontre de la légalité et de la démocratie est parfaitement justifié », a déclaré l’inévitable Vargas Llosa. Il faudra attendre le 19 juillet pour qu’enfin le Jury national des élections (JNE) proclame président de la République Pedro Castillo. Fujimori annonce immédiatement la couleur : « J’appelle les Péruviens à ne pas baisser les bras et à mettre en œuvre une défense démocratique », annonce d’emblée Fujimori.

La double (ou triple, ou quadruple !) mâchoire d’une tenaille se referme sur le nouveau président. Pérou libre n’a obtenu que 37 sièges sur 130 au Congrès. L’alliance avec Ensemble pour le Pérou de Verónika Mendoza ne lui permet pas d’inverser le rapport de forces. Si aucun parti n’obtient la majorité absolue, le parlement reste dominé par les formations du centre, de droite et d’extrême droite. Chauffées à blanc par Fujimori, celles-ci déclarent immédiatement une guerre sans merci. Les attaques redoublentaprès la nomination de Guido Bellido, membre de l’aile radicale de Pérou Libre, à la présidence du Conseil des ministres (l’équivalent d’un premier ministre). Bellido devra renoncer, tout comme le très estimable ministre des Affaires étrangères Héctor Béjar (un ancien guérillero guévariste de 85 ans), sans que la droite ne cesse de tirer à vue sur les autres ministres, les membres du Congrès et les dirigeants de Pérou Libre, à commencer par Vladimir Cerrón.
Circonstance aggravante : confronté à l’acharnement du camp réactionnaire, le nouveau pouvoir a d’emblée commis une erreur d’appréciation. Castillo ne l’a emporté qu’avec une marge infime de 44 000 voix ; une bonne moitié de ceux qui ont voté pour lui l’ont fait plus par rejet viscéral de Fujimori que par adhésion au projet de Pérou libre. En d’autres termes : le rapport de forces réel ne penche pas en faveur du soutien à la mise en œuvre d’un programme radical. Et, dans les faits, l’initiative échappe progressivement à Castillo. D’après une source interne, « des membres de son gouvernement foncent tête baissée sur des grandes réformes, sans même se coordonner avec lui ; ça ne mène à rien, ça crispe les Péruviens et la droite se déchaine. » Sur Twitter, des ministres se critiquent les uns les autres, la situation tourne au chaos.
 
Pour mettre fin à la confusion, le chef de l’Etat nomme à la mi-octobre, au poste de Première ministre, Mirtha Vásquez, une militante de l’environnement et des droits humains. Considéré comme un geste envers l’aile modérée, la mesure provoque la colère de Cerrón et de Pérou libre, qui retirent leur appui au gouvernement, « sans toutefois passer dans l’opposition ». Le groupe parlementaire de Pérou libre se divise entre « loyalistes » et « dissidents ». La droite s’engouffre dans la brèche et accentue son offensive. Le Congrès approuve une loi d’interprétation de la Constitution qui empêche l’Exécutif de poser la question de confiance – mesure lui permettant éventuellement de dissoudre le Parlement ; en revanche, le législatif garde la faculté de destituer le président pour « incapacité morale », ce qui peut donner lieu à n’importe quelle interprétation.
 Sous l’infernale pression, le « recentrage » est dans ce cas une question de survie. L’ambitieux programme de départ s’édulcore de ses aspects les plus emblématiques, tel la convocation d’une Assemblée constituante, considérée comme « non prioritaire » par Mirtha Vásquez ou le ministre de l’économie Pedro Francke appartenant au parti Nouveau Pérou (8 % des voix, rappelons-le, au premier tour de l’élection). Il est vrai que, là aussi, la droite balise le chemin : le 18 décembre 2021, la plénière du Congrès a approuvé (76 voix pour, 43 contre et 3 abstentions) une loi en vertu de laquelle un référendum visant à convoquer une Assemblée constituante ne pourra avoir lieu sans une réforme constitutionnelle préalablement approuvée par le Parlement. Qui s’octroie ainsi, par une voie manifestement anticonstitutionnelle, un droit de veto.

Parallèlement, sous les motifs les plus divers, les manœuvres se multiplient pour mettre le chef de l’Etat en accusation et le destituer. Lors d’une visite aux « Cortes » espagnoles (les deux chambres du Parlement), début décembre, la présidente du Congrès péruvien Doña María del Carmen Alva ira jusqu’à demander aux députés du Parti populaire de publier une déclaration affirmant que « le Pérou a été capturé par le communisme et que Pedro Castillo est un président dépourvu de toute légitimité ».

Au-delà d’une certaine immaturité des forces de gauche – qui, en réalité, qu’il s’agisse de Cerrón et de Pérou libre ou de Castillo lui-même, n’avaient pas prévu d’arriver au pouvoir et n’y étaient donc nullement préparées ! –, on peut, dans le cas présent, parler d’un coup d’Etat « à mèche lente », en pleine exécution.Nul ne peut, pour l’heure, prévoir l’issue de la confrontation. Pas plus qu’il n’est possible de déterminer jusqu’où, s’il survit politiquement, devra reculer le président Castillo. Ou même, et pourquoi pas, s’il pourra repasser à l’offensive. Pour le journaliste Ricardo Giménez, membre de l’ALBA Movimientos (section Pérou) : « Il ne s’agit pas du tout d’un glissement vers la droite [de Castillo], comme cela s’est produit avec l’ancien président Ollanta Humala [16] il y a quelques années, mais d’un glissement vers la gauche modérée, ce qui a déconcerté la base. La base se dit : « Peut-être que c’est encore possible, peut-être que c’est vrai que le président cherche la stabilité, qu’il cherche la gouvernabilité afin d’être sur une meilleure base, afin d’avoir une meilleure base pour pousser au changement » [17]. »

***

Au Nicaragua, le 7 novembre, le candidat du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), Daniel Ortega, a été réélu avec 75,9 % des voix (abstention : 35 %) ; en tant que vice-présidente son épouse Rosario Murillo l’accompagne. Dans une paix totale, sans contretemps et sans violence à déplorer, ces élections ont également permis à 75 députés du FSLN (sur 91) d’intégrer le Parlement [18]. Une victoire incontestable. Et, nonobstant, assez unanimement contestée…
Se plonger dans la bouillie médiatique consacrée au Nicaragua s’apparente à une visite au Musée des horreurs. Et pourtant… Depuis le retour de d’Ortega à la présidence en 2007, et dans le cadre d’une économie mixte, la santé et l’éducation sont redevenues publiques et gratuites ; 16 centres de santé, 452 dispensaires et 21 hôpitaux ont surgi du sol (cinq autres seront terminés et mis en service en 2022 à Chinandega, León, Wiwilí, Ocotal et Bilwi) ; le réseau électrique a été étendu à l’ensemble du pays ; priorité est donnée au développement des petites et moyennes entreprises ainsi qu’à l’économie familiale ; de nouvelles routes sillonnent le territoire et l’une d’entre elles désenclave la côte atlantique, jusque-là complètement isolée, en mettant ses populations indigènes et afro-caribéennes à six heures de Managua ; l’autosuffisance alimentaire a été atteinte à 80 % ; l’insécurité demeure dérisoire comparée aux cataclysmes qui s’abattent sur les pays du Triangle nord (Honduras, Salvador, Guatemala) ; les femmes occupent 51 % des sièges de l’Assemblée nationale (ainsi que sa vice-présidence et 57 % de son comité exécutif), 46 % des fonctions de maires (dont la capitale Managua), 57 % des postes de direction de la Banque centrale, les charges de procureure générale et de ministres de la Défense et de l’Intérieur ; elles président également la Cour suprême de justice et le Conseil suprême électoral…
Indépendamment du fait que beaucoup reste à accomplir et qu’on ne parle pas ici d’un pouvoir au-dessus de toute critique, qui dit mieux dans la région (et même au-delà) ?

Question : l’élection présidentielle s’est-elle déroulée dans des conditions normales ? Réponse : non. Raison généralement avancée : trente-deux opposants, dont sept candidats potentiels (mais qu’aucun des partis enregistrés n’avait choisi comme représentant) sont aux prises avec la justice, assignés à résidence, incarcérés et/ou en attente de jugement. De ce fait, ils n’ont pu se présenter. On admettra que c’est fâcheux. S’agit-il d’une violation de leurs droits politiques et humains ? On nous permettra d’en douter.
Tous sont poursuivis en vertu de trois textes législatifs votés en 2020 et intitulés « Loi de régulation des agents étrangers », « Loi sur les cyber-délits » et « Défense des droits du peuple à l’indépendance, la souveraineté et l’autodétermination pour la paix ». Origine de cette législation et de sa mise en application : de 2010 à 2020, le gouvernement des Etats-Unis a versé 76 millions de dollars à l’opposition, à travers de multiples ONG, dont la Fondation Violeta Chamorro – que dirige Cristina Chamorro, fille de l’ex-présidente néolibérale (1990-1996) –, pour déstabiliser le pouvoir sandiniste. Des flots considérables de ces billets verts ont été redirigées vers des médias soit disant « indépendants » – Confidencial, La Prensa, Vos TV, Radio Corporación, Radio Show Café con Voz –, ainsi que vers les plateformes digitales – 100 % Noticias, Artículo 66, Nicaragua Investiga, Nicaragua Actual, BacanalNica et Despacho 505.
 
Une autre partie de cet argent a servi à équiper, financer et rétribuer les groupes de choc qui, sous couvert de manifestations présentées comme « pacifiques », et qui toutes ne l’étaient pas, loin de là, ont tenté en 2018 de renverser Ortega [19]. Destinés aux mêmes opérateurs dans le cadre d’un programme Responsive Assistance in Nicaragua (RAIN), 2 millions de dollars ont été annoncés par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) pour la période 2020-2022 afin d’organiser une « transition » [20]. Une façon même pas camouflée de clamer qu’il a toujours été hors de question de respecter le résultat des élections de 2021… Ce que dénonçait sans ambages, en juillet 2021, l’ex-président hondurien Manuel Zelaya, expert en déstabilisations pour avoir lui-même été renversé en 2009 : « Actuellement attaqué, le Nicaragua vit une situation similaire à celle qu’il a connue pendant les émeutes violentes de 2018, menées par une opposition politique qui, sans aucune capacité organique, a servi de point d’entrée à d’importantes ressources externes visant à créer le sentiment de la chute imminente du gouvernement démocratique. Cette fois, le nouveau plan condor électoral américain a anticipé, notamment par la quantité de ressources destinées à boycotter le processus électoral en novembre prochain [21]. »
Confronté à cette collusion entre « le grand voisin du Nord » et une opposition incapable de s’organiser pour prendre le pouvoir de façon démocratique, le gouvernement a renforcé son cadre légal. Il ne s’est pas agi pour lui d’interdire les ONG ou les Fondations, mais d’exiger d’elles qu’elles rendent compte de leurs financements étrangers en précisant l’identité de leurs donateurs, le montant des fonds reçus, l’objet des dons et une description de la manière dont l’argent a été dépensé. Lois scélérates, s’emporte la machine à décerveler l’opinion ! Les multinationales de l’industrie des « droits de l’Homme » font chorus. Renseignement pris, il semblerait pourtant que les Etats-Unis appliquent exactement les mêmes règles, sans que nul y trouve à redire, à travers le Foreign Agents Registration Act (FARA) ou les articles 2381 à 2390 du Code pénal relatifs aux infractions de trahison, d’incitation à la trahison, de rébellion ou d’insurrection, de conspiration séditieuse, de promotion du renversement du gouvernement, d’enregistrement d’organisations étrangères, etc [22].
En y regardant de plus près, on découvre aussi que, en septembre 2020, le Parlement européen a créé une Commission spéciale contre la désinformation et les ingérences étrangères. « Financements de partis politiques, financements de campagnes électorales, cyber-attaques, campagnes coordonnées de désinformation massive…, s’est inquiété son président, l’eurodéputé français Raphaël Glucksmann. Nos droits, notre sécurité, notre souveraineté sont en jeu. La scène politique européenne ne peut pas être un marché sur lequel des puissances étrangères hostiles viennent faire leurs emplettes. Nous ne sommes pas à vendre, et nos démocraties ne sont pas à vendre [23]. »
Si, au risque d’agacer, on continue à approfondir, on constatera que, le 15 octobre 2021, est né en France le service de Vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), notamment chargé de surveiller les tentatives de déstabilisation pendant la campagne présidentielle. Cette agence n’aura pas un rôle décisionnel, mais, une fois une campagne hostile repérée, l’Etat décidera ou non de répondre à celle-ci, et selon quelles modalités : révéler les ingérences au grand public, geler des accords commerciaux ou même… « s’engager dans des opérations plus discrètes [24 » !
Que les adeptes du double standard et de la géométrie variable nous permettent d’insister : c’est parce que soupçonné d’avoir perçu de l’argent non déclaré de la Libye, un pays étranger alors dirigé par Mouammar Kadhafi, pour sa campagne présidentielle de 2007, que l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy a été mis en examen.
« Dans notre pays, pas un seul innocent n’est poursuivi, a déclaré le représentant du Nicaragua Michael Campbell Hooker lors d’une session spéciale de l’Organisation des Etats américains (OEA) convoquée le 20 octobre 2021 dans le but de condamner son gouvernement. Ceux qui font l’objet de procédures judiciaires sont des agents étrangers, clairement identifiés au sein de la masse salariale de gouvernements étrangers, qui, en utilisant les structures d’organisations privées, ont reçu des millions de dollars pour détruire, tuer, mettre en faillite l’économie et subvertir l’ordre constitutionnel. »
 
Quelques détails intéressants – fascinants, même… D’après quelques groupuscules européens vaguement « trotsko-libertaires » qui se chargent d’assurer le « service après-vente » de Washington, non seulement « le couple Ortega-Murillo » réprime ou emprisonne ses opposants de droite, mais il s’en prend aussi à « la gauche », lâché qu’il est par les « sandinistes historiques »  : Dora María Téllez, Ana Margarita Vigil, Tamara Dávila, Hugo Torres, Víctor Hugo Tinoco, Mónica Baltodano, Gioconda Belli, Oscar René Vargas, Sergio Ramírez, etc.
Mais encore ? Jusqu’à sa mort en 2012, l’ex-« comandante » Tomás Borge (légendaire fondateur du FSLN en 1961 avec Carlos Fonseca, arrêté, torturé, emprisonné, puis ministre de l’Intérieur de 1979 à 1990) est demeuré étroitement lié au Front et à Ortega. Ex-membre de la Direction nationale, Bayardo Arce se tient aussi à ses côtés, de même que Víctor Tirado et la plupart des commandants présents sur les champs de bataille, avant et après le renversement d’Anastasio Somoza, pendant la lutte contre la « contra » – ces contre-révolutionnaires financés par les Etats-Unis pendant toutes les années 1980. Immense souvenir collectif, le passé est présent avec une telle force qu’aucun exorcisme ne pourrait le chasser. Ce sont les très respectés « combattants historiques » de base qui, en 2018, se sont mobilisés aux côtés de la police nationale pour démanteler les barricades, reprendre le contrôle du pays et empêcher le renversement d’Ortega.
Tout un symbole : élue députée le 7 novembre dernier, Amada Pineda a été une paysanne persécutée, torturée, violée et emprisonnée par la dictature de Somoza dans les années 1970 ; elle est également la mère de Francisco Araúz Pineda, travailleur de la mairie de Managua et militant sandiniste assassiné par balles, dont le corps a été brûlé en plein jour, dans la rue, par de « chouettes gars » de l’« opposition pacifiques », le 16 juin 2018.

De quelle gauche nicaraguayenne parlent donc les « intermittents de l’anti-impérialisme » désormais alignés sur la droite, les évêques réactionnaires et les médias dominants ?
Dora María Téllez : légendaire « Comandante Dos », elle a dirigé la prise de l’Assemblée nationale grâce à laquelle la guérilla a réussi à libérer soixante sandinistes de prison. Dont acte – et respect. Mais c’était en 1978 ! Depuis, en compagnie d’Hugo Torres et de Víctor Hugo Tinoco, Téllez a abandonné le Front et créé le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS), un parti d’opposition d’abord centriste, puis carrément droitier et devenu Union de rénovation démocratique (Unamos) en 2020. Progressiste Téllez ? En novembre 2019, en plein coup d’Etat en Bolivie, elle applaudissait le renversement de l’ « aspirant dictateur » Evo Morales et félicitait l’Organisation des Etats américains (OEA) [25]. « Nous marchons ensemble », affirme-t-elle en exprimant son soutien aux putschistes vénézuéliens Leopoldo López et Juan Guaido.
Ana Margarita Vigil : présidente du MRS de 2012 à 2017. Se rend régulièrement aux Etats-Unis et, pour demander un « changement de régime » au Nicaragua, n’hésite pas à s’afficher aux côtés d’Ileana Ros-Lehtinen, représentante néoconservatrice de Floride, pilier de la droite dure anti-Cuba et anti-Venezuela, infatigable instigatrice des blocus, sanctions et souffrances imposées par Washington à ces pays et à leurs populations.
Sofía Montenegro : Lorsque nous la rencontrons, le 11 novembre… 2011 (2011, pas 2018 !), dans les locaux du Centre d’investigation de la communication (CINCO), qu’elle dirige en employée de la famille Chamorro, la chercheuse et journaliste s’emporte contre « la pseudo gauche orthodoxe stérile, autoritaire et réactionnaire » latino-américaine, se réjouit – « dans six mois Chávez [qu’on sait malade] sera mort ! » – et conclue sobrement : « Daniel et Rosario finiront comme les Ceausescu ! » Nous ne le savons pas alors, mais CINCO fait partie de la nébuleuse des ONG et médias que financent en sous-main les Etats-Unis.

Sergio Ramírez : écrivain, il n’a jamais pris les armes, mais a été vice-président d’Ortega, en guise d’ouverture à ce qu’on n’appelait pas encore la « société civile », de 1984 à 1990. Participe à la création du MRS et, en 2006, appelle publiquement à voter pour le banquier multimillionnaire et corrompu Eduardo Montealegre. Le 9 juillet dernier, pour ne citer qu’un exemple parmi cent, Ramírez participait au IVe Forum atlantique ibéro-américain organisé par la FIL de Vargas Llosa, en compagnie (entre autres) des célèbres gauchistes Mauricio Macri, Leopoldo López, Iván Duque, Sebastián Piñera et Guillermo Lasso.
Gioconda Belli : membre de la Commission politico-diplomatique du FSLN pendant la lutte contre Somoza, cette poétesse et romancière passe son temps, depuis 1990, entre le Nicaragua et les Etats-Unis. Le 10 novembre 2021, elle a signé un texte de soutien à la manifestation de l’opposition cubaine prévue pour le 15 novembre suivant. Pourquoi pas, on peut y discerner une logique, qu’on la partage ou non. Mais pourquoi le nom de Belli n’apparait-il pas dans les textes (très rares au demeurant) condamnant le blocus illégal auquel est soumis Cuba ou exprimant leur solidarité aux manifestants bien plus férocement réprimés d’Equateur (11 morts), du Chili (27 morts), d’Haïti (77 morts), de Bolivie (34 morts sous la dictature de Janine Anez) en 2019 ou de Colombie (80 morts en 2021) ? Lorsque Belli s’en prend au gouvernement cubain, c’est en compagnie de, of course, Mario Vargas Llosa, Mauricio Macri, Lenín Moreno, Ernesto Zedillo (ancien président mexicain), María Corina Machado (extrémiste vénézuélienne qui appelle à une intervention militaire des Etats-Unis), Luis Fernando Camacho (l’un des principaux instigateurs, depuis Santa Cruz, du coup d’Etat de 2019 contre Evo Morales), Patricia Bullrich (ancienne ministre argentine, particulièrement répressive, de la Sécurité), Carlos Sánchez Berzaín (ex-ministre de la Défense bolivien dans le gouvernement de Gonzalo Sánchez de Lozada ; 74 morts et plus de 400 blessés au compteur en 2003) [26].
 
Oscar René Vargas : jadis fort respectable. Le passé est le passé. Depuis longtemps, Vargas fréquente plus souvent l’ambassade des Etats-Unis que les quartiers populaires de Managua. En 2018, en pleine insurrection, il imagine quelques solutions constructives : « Que les gens, dans une de ces marches auxquelles nous participons, disent, eh bien, allons à El Carmen [résidence du chef de l’Etat], et même s’il doit y avoir 200, 300, 400 morts, c’est résolu, et c’est une autre sortie à chaud, parce que nous ne savons pas ce qui va se passer, ils peuvent l’attraper [Ortega] et le pendre comme cela s’est passé avec Mussolini. » Ou encore, pourquoi pas « une pression des Etats-Unis ou des différents gouvernements latino-américains et européens sur le gouvernement, sur l’exécutif, mais aussi sur l’armée » ? Ce qui, si cette dernière se laisse convaincre, mène généralement à un coup d’Etat. A moins que, pudeur charmante, merveilleuse délicatesse, on n’arrive « à une sortie comme celle de [Manuel] Noriega [27] ; ils [les Etats-Unis] viennent, ils interviennent, il y a des morts, etc., des blessés et tout, pour résoudre le problème du Nicaragua [28]. » En juillet 2019, Vargas appelait encore à former un « gouvernement provisoire » en prévision de « la lutte qui vient ».

Mónica Baltodano : « comandante » de la guérilla, membre de la direction nationale du FSLN, fondatrice du MRS, présidente de Popol Na et membre de l’Articulation des mouvements sociaux (AMS). Compagne de route de la droite tout en ayant conservé une phraséologie adaptée à la gauche, elle a un rôle déterminant dans la mobilisation des réseaux européens. « Avec son mari Julio López, elle contrôlait le DRI, le Département des relations internationales du FSLN dans les années 1980, commente André Fadda, syndicaliste CGT présent au Nicaragua à cette époque. Tous les deux ont maintenu les contacts avec certains anciens de ce que furent les comités de solidarité européens, notamment le Collectif de Solidarité avec le Peuple du Nicaragua [CSPN] français, une minorité d’anciens militants ibériques, comme les trotskystes de feu la Ligue communiste révolutionnaire [LCR] espagnole et quelques ex-maos d’une organisation elle aussi disparue, le Mouvement communiste d’Espagne [MCE], sans oublier le Nouveau parti anticapitaliste [NPA] français. » Grand écart formidable, mais hautement productif, il est ainsi possible de parcourir la version particulièrement simpliste de Baltonado sur la crise nicaraguayenne aussi bien sur le site de Confidencial, bastion viscéralement néolibéral de Carlos Fernando Chamorro, que sur celui de France Amérique latine [29] ou du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), lu, suivi et apprécié par des cohortes de militants francophones altermondialistes [30]. A qui l’on se permettra de signaler que les labels « ancien commandant » ou « ex-guérillero » ne constituent nullement une garantie. Sauf à oublier quelques précédents, dont celui particulièrement significatif du salvadorien Joaquín Villalobos.
Fondateur en 1971 de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP), chef de guerre exceptionnel, mais très souple idéologiquement, Villalobos, dès les accords de paix signés, en 1992, a renié son passé révolutionnaire [31]. Après avoir fondé un Parti démocrate – suivant la même logique et en subissant le même rejet populaire que le MRS nicaraguayen –, il quittera définitivement le Salvador en 1999 et passera sans vergogne dans le camp d’en face. Un temps conseiller auprès du gouvernement mexicain dans la répression de la rébellion zapatiste au Chiapas – il alla jusqu’à offrir son arme d’ex-rebelle au président Carlos Salinas de Gortari –, il passa ensuite par la Colombie en tant que conseiller des chefs narco-paramilitaires en cours de « démobilisation » puis du gouvernement de Juan Manuel Santos – pas de la guérilla des FARC ! – lors de la négociation des Accords de paix. Devenu analyste et politologue, Villalobos publie régulièrement, en particulier dans le quotidien espagnol El País, des articles hostiles aux gauches latino-américaines. De sorte qu’on peut ici boucler la boucle : invité en décembre dernier à s’exprimer dans le cadre du pseudo Sommet pour la démocratie de Joe Biden, le président imaginaire vénézuélien Juan Guaido a intégré dans sa « délégation officielle » Berta Valle, épouse nicaraguayenne de Félix Maradiaga. Boutefeu de l’opposition à Ortega, directeur de l’Institut d’études stratégiques et de politiques publiques (IEEPP, largement « subventionné » par Washington), supposé pré-candidat de l’Unité nationale (UNAB) à la présidentielle de novembre dernier, Maradiaga a été détenu, accusé d’« agissements contre la souveraineté du pays et incitation à l’ingérence étrangère ».
Que déduire de tout cela ? Des personnalités de l’opposition ont été détenues dans le cadre de procédures qui n’ont rien d’imaginaires. D’aucuns estimeront que le pouvoir ne fait guère preuve de modération. Mais le cas du Venezuela laisse à réfléchir : manifestement plus souple (ou plus « tactique »), la justice n’y a pas fait arrêter Guaido qui, dans n’importe quel autre pays du monde, serait depuis longtemps sous les verrous. Malgré cette retenue, Caracas subit et blocus des Etats-Unis et sanctions de l’Union européenne. Managua en tire les leçons et, sachant que de toute façon la messe est dite, répond à l’agression passée et future en faisant appliquer la loi.
C’est donc dans ce contexte que les élections se sont déroulées, en l’absence, effectivement, d’un certain nombre de têtes d’affiche de l’opposition. Pour autant, sept alliances et partis politiques, dont six antisandinistes, participeront au scrutin, dont le Parti libéral constitutionnaliste (PLC), au pouvoir de 1997 à 2007 ; l’Alliance libérale nicaraguayenne (ALN), fondé en 1999 par des dissidents du PLC ; le Parti libéral indépendant (PLI), 31 % des voix et deuxième place à la présidentielle en 2011, 4,51 % et seulement deux députés en 2016 ; d’autres micro-formations.
Les radicaux de l’opposition traitent ces partis de « zancudos » (moustiques), de « satellites du FSLN » ou de « collabos ». Exactement la même attitude que celle de l’extrême droite vénézuélienne à l’égard des forces politiques non chavistes qui, désormais hostiles à la déstabilisation en cours et aux « sanctions » étatsuniennes mortifères pour la population, ont participé aux élections présidentielle (2018), législatives (2020) et régionales (2021).

Pas de surprise : la victoire sandiniste a provoqué les réactions attendues. « En étroite coordination avec les autres membres de la communauté internationale, les Etats-Unis, utiliseront tous les outils diplomatiques et économiques à leur disposition pour soutenir le peuple du Nicaragua et demander des comptes au gouvernement Ortega-Murillo et à ceux qui facilitent ses abus », a déclaré Joe Biden, dès les résultats connus. En signe d’approbation, les toutous de l’impérialisme – Canada, Chili (de Piñera), Colombie, Equateur, France, Royaume-Uni, Espagne, Allemagne – ont immédiatement aboyé. Le 9 décembre, l’inévitable OEA a émis une résolution demandant au gouvernement sandiniste de laisser entrer au Nicaragua une mission diplomatique pour entamer un dialogue sur des réformes électorales et… la convocation de nouvelles élections. Luis Almagro, son secrétaire général, avait manifestement raté un épisode. Le 19 novembre précédent, le ministre des Affaires étrangères Denis Moncada avait annoncé que le Nicaragua, après le Venezuela (et sans parler de Cuba exclue en 1962), entamait la procédure lui permettant de quitter l’OEA.
Oubliant manifestement que les Etats-Unis, le 1er janvier 1979, ont reconnu la République populaire de Chine, le Département d’Etat a réagi très durement lorsque Managua, le 9 décembre 2021, pour éviter un isolement en cas d’aggravation des mesures coercitives unilatérales prises à son encontre, a annoncé rétablir des relations diplomatiques avec Pékin (rompues sous le gouvernement de Violeta Chamorro). Une mesure assez dans l’air du temps : au Honduras, pendant sa campagne électorale, la candidate de gauche Xiomara Castro a affirmé qu’elle établirait des relations diplomatiques avec la Chine immédiatement après son élection.

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Scrutin sous tension, le 28 novembre, au Honduras. Cinq millions et demi d’électeurs doivent élire leur chef de l’Etat, 128 députés au Congrès, 20 au Parlement centraméricain et 298 maires et conseillers municipaux. Si quatorze candidats s’affrontent pour la magistrature suprême, seuls deux ont des possibilités de l’emporter : Nasry Asfura du Parti national (PN), au pouvoir depuis 2010, et Xiomara Castro pour Liberté et refondation (LIBRE), né le 26 juin 2011 en tant que bras politique du Front national de résistance populaire (FNRP), après le renversement de Manuel « Mel » Zelaya, l’époux de Castro, le 28 juin 2009.
 Un coup d’Etat dont le pays ne s’est jamais relevé. Mais dont le Parti national a été le premier bénéficiaire, si l’on excepte l’ « intérim » assuré par Roberto Micheletti, du Parti libéral (2009-2010). Lui ont en effet succédé Porfirio « Pepe » Lobo (2010-2014), élu lors d’un scrutin boycotté par toutes les forces démocratiques, puis Juan Orlando Hernández, dit « JOH » (2014-2022). Des scrutions qu’on qualifiera de « sous contrôle ». En 2013, malgré des dénonciations argumentées de fraude énoncées par Xiomara Castro, une première fois candidate, et de Salvador Nasralla, arrivé en troisième position (13,43 %) pour le compte du Parti anticorruption (PAC), la victoire de « JOH » fut entérinée dans des conditions extrêmement contestables par les missions d’observation de l’OEA et de l’Union européenne (UE) [32].
Quatre ans plus tard, en 2017, la Cour suprême de justice déclare « inapplicable » l’article de la Constitution interdisant la réélection. Du cynisme à l’état pur : l’accusation de vouloir se livrer au même contournement de la loi – ce qui était faux – avait justifié en 2009 le renversement de « Mel » Zelaya !
En cette année 2017, Xiomara Castro passe son tour au profit du centriste Nasralla, candidat d’une Alliance d’opposition néanmoins coordonnée par Manuel Zelaya. Après plus d’une semaine de retards et d’incidents plus suspects les uns que les autres, le Tribunal suprême électoral (TSE) octroie à nouveau la victoire à Juan Orlando Hernández (42,8 % des voix). Les irrégularités ont été telles que d’importantes manifestations secouent le pays, durement réprimées – au moins 23 morts (22 civils et un policier), 232 blessés, plus de 1350 personnes détenues [33]. Même l’OEA rechigne à reconnaître le résultat, mais l’administration de Donald Trump le légitime – de sorte que, dans la grande tradition, l’OEA se tait.

Un résumé succinct rendra compte ici du désastre que ces élections douteuses ont permis. Dans un pays de 9,1 millions d’habitants gangrené par le chômage et au taux de pauvreté de 64,3 % en 2018, Hernández a fait adopter une série de lois visant à privatiser l’énergie, l’eau, la sécurité sociale et le secteur minier. La réduction des salaires s’est faite en 2014 au travers de la Loi sur l’emploi « par heure » (Ley de Empleo por Hora) destinée à pulvériser le salaire minimum. Autour de produits d’exportation phare – café, banane, huile de palme, canne à sucre –, la concentration des terres s’accélère, au détriment des paysans.
Dans une quête sans limites de réformes néolibérales, la Cour suprême, en octobre 2012, et le Congrès, en juin 2013, ont entériné la création de Zones d’emploi et de développement économique (ZEDE). Egalement connues sous l’appellation de « Villes modèles », ces zones permettent à des entreprises privées, nationales et surtout internationales, de gérer librement la main-d’œuvre et les terres en disposant de leurs propres police et administration judiciaire. De fait, une abolition pure et simple de la souveraineté nationale.
Ajoutant l’autoritarisme à l’ultralibéralisme, le pouvoir a entrepris une militarisation croissante par la création de nouvelles structures telles que la Force nationale de sécurité interinstitutionnelle (Fusina) et la Police militaire de l’ordre public (PMOP) commandées par des officiers complices et alliés. Toutefois, quand en avril 2019, sous la pression d’un FMI prônant la « prudence budgétaire », le gouvernement tente de privatiser les secteurs de la santé et de l’éducation, ces forces répressives ne parviendront pas à freiner la mobilisation populaire. Le gouvernement devra reculer. Raison pour laquelle, en prévision des futures échéances, il fera approuver un nouveau Code pénal particulièrement répressif par le Congrès. En janvier 2020, la même Assemblée mettra un terme à la Mission d’appui contre la corruption et l’impunité au Honduras (MACCIH), organisme pourtant pas très « méchant » mis en place après un accord avec l’OEA. L’initiative avait suivi le soulèvement en 2015 de milliers de Honduriens qu’indignaient le pillage par « JOH » et le Parti national de l’Institut hondurien de sécurité sociale (IHSS) : un rapt de 120 millions de dollars provenant des fonds destinés à l’achat de médicaments, de fournitures pour le système de santé et au paiement des pensions de vieillesse et d’invalidité. L’opposition avait alors réclamé une commission d’enquête de l’ONU, demande immédiatement bloquée par les Etats-Unis. Soucieux de protéger le pouvoir hondurien tout en tentant de le cadrer, Washington avait manœuvré pour instaurer un organisme plus contrôlable, la MACCIH, sous les auspices de l’OEA.
Fin mai 2021, en prévision des élections de novembre, et dans la même logique, le gouvernement d’Hernández blindera les hommes politiques accusés de corruption ou d’implication dans le crime organisé, ce qui leur permettra de se présenter. Dans son article 312, la nouvelle Loi électorale précise en effet  : « Les procédures judiciaires à l’encontre de tout candidat à un poste électif, depuis la date de son inscription jusqu’à la déclaration des élections respectives, n’ont pas d’effet de disqualification, à moins (…) qu’il existe une condamnation définitive à cet effet ou qu’elles résultent de la commission d’un crime ou d’une violation de la Constitution de la République. » Si le texte n’enthousiasme pas le Conseil national anti-corruption (CNA) – « Les forces politiques ont aligné leurs étoiles pour se protéger, laissant sans effet les actions judiciaires contre ceux qui sont actuellement sous enquête » –, elle ravit le futur candidat du Parti national à la présidence, Nasry Asfura : bien que n’étant pas sous le coup d’un mandat d’arrêt, il fait l’objet d’une enquête du Ministère public et ses biens ont été saisis.
Que l’on rajoute à ce tableau une insécurité endémique (37,6 assassinats pour 100 000 habitants) [34], la dévastation provoquée à moins de quinze jours d’intervalle par les deux ouragans ETA et IOTA fin 2020 (une centaine de morts, 1,8 milliard de dollars de dégâts), plus la pandémie de Covid-19, on conviendra que la situation ne correspond en rien aux transformations radicales dont la société aurait besoin. Seul espoir de changement, la prochaine élection.
 Après l’impasse faite en 2017, LIBRE présente à nouveau Xiomara Castro. Si elle a été « première dame » à partir de 2006, elle n’a rien d’une potiche. Au moment du coup d’Etat, elle s’est réfugiée pendant une semaine dans une ambassade avant de ressortir, d’intégrer le Front national de résistance populaire et de se lancer dans la lutte, à la tête des manifs anti-putsch. Elle avance dans la vie avec une personnalité qui ne la cantonne pas au statut réducteur de « femme de Zelaya ».
L’exaspération des Honduriens face au pouvoir de « JOH » ne garantit en rien le succès – qui devra être large pour éviter les fraudes et manœuvres habituelles. Trois semaines avant le scrutin, Castro obtient le ralliement de Salvador Nasralla, leader du Parti sauveur du Honduras (PSH), en berne dans les sondages. En échange de la vice-présidence de la République et de la présidence du Congrès pour l’un des siens, Nasralla renonce à briguer la magistrature suprême. Dirigé par la très respectée Doris Gutiérrez, le petit Parti innovation et unité (PINU), social démocrate, se joint à la coalition. Sondages à l’appui, le chemin du succès semble assuré. Ne reste qu’une question, et non des moindres…
Depuis le coup d’Etat appuyé en sous-main par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, les Etats-Unis ont accordé un appui inconditionnel aux gouvernements de droite honduriens. Pendant les campagnes, ils ont ouvertement soutenu le Parti national ; au moment des fraudes électorales, ils ont fermé les yeux. Cette fois, pourtant, ils demeurent curieusement en retrait…

Gros mal de tête pour Washington. Ses alliés traditionnels ont transformé le Honduras en un Etat failli, pour ne pas dire en un « narco-Etat ».
Septembre 2017 : Fabio Lobo, fils de l’ancien président Porfirio Lobo, est condamné par un juge fédéral de Manhattan à 24 ans de prison pour son implication dans un trafic de drogue à destination des Etats-Unis. En décembre, un autre Hondurien, Yani Rosenthal, plaide coupable et écope de trois années d’incarcération, également aux Etats-Unis, pour « blanchiment » d’argent du cartel Los Cachiros, la bande la plus violente de l’histoire du pays, responsable de la mort de dizaines de Honduriens. Yani appartient lui aussi à une puissante famille de l’oligarchie : son père, le banquier Jaime Rolando Rosenthal, a été vice-président de la République, son cousin, Yankel Rosenthal Coello, ministre de l’Investissement. Ayant purgé sa peine, Yani Rosenthal n’hésitera pas à se présenter à la présidentielle de 2021 pour le compte du Parti libéral (il obtiendra 10 % des voix).
En mars 2021, c’est au tour de l’ancien député Tony Hernández, frère de « JOH », d’être reconnu coupable de « participation à l’importation de 185 tonnes de cocaïne » aux Etats-Unis et de se voir notifier la sentence : prison à vie. « L’accusé était un membre du Congrès hondurien qui, avec son frère Juan Orlando Hernández, a joué un rôle de premier plan dans une violente conspiration de trafic de drogue parrainée par l’Etat », ont dénoncé les procureurs avant l’énoncé de la peine.
Début juillet, suite du feuilleton digne d’une série télévisée : les accusant de « corruption significative », les Etats-Unis interdisent à l’ex-président Lobo et à son épouse Rosa Elena l’entrée sur leur territoire. Résultat d’une enquête menée avec la collaboration de la MACCIH, cette dernière a été arrêtée le 28 février 2018 pour s’être approprié, depuis le Bureau de la Première Dame et avec l’aide de quelques comparses, 16 millions de lempiras de fonds publics (environ 600 000 dollars) initialement destinés à des œuvres sociales. Reconnue coupable, Rosa Elena Lobo a été condamnée le 4 septembre 2019 à 58 ans de prison avant que, en mars 2020, la Cour suprême du Honduras n’annule la sentence, ne la libère et n’ordonne un nouveau procès (après que la MACCIH ait été éjectée du pays).

Washington se bouche le nez. Cette décomposition a pénétré toutes les instances honduriennes, depuis la police et l’armée jusqu’au système judiciaire en passant par les partis politiques et le Congrès. Circonstances aggravantes : alors que la Maison-Blanche a fait de l’immigration une priorité, du Honduras, poussés par la misère et l’insécurité due aux gangs (les « maras »), des caravanes de centaines de migrants s’élancent à pied vers le Nord, à travers le Guatemala et le Mexique, à intervalles de plus en plus fréquents [35]. Sous le gouvernement de Trump, « JOH » a encore bénéficié d’un sursis. Le démocrate Biden est fait d’un autre bois. Sur un scénario désormais classique, la droite hondurienne peut bien se déchainer, accusant Mme Castro et LIBRE « de liens avec le Venezuela et le Nicaragua » et de participation au Forum de São Paulo (qui regroupe les gauches latino-américaines), l’ex-président colombien Andrés Pastrana peut bien venir à la rescousse… Cette fois, depuis Washington, rien n’est entrepris pour empêcher l’inéluctable. Au contraire, pourrait-on dire. Du 21 au 23 novembre, Brian Nichols, secrétaire d’Etat adjoint pour l’Hémisphère occidental (les Amériques), débarque au Honduras et y rencontre des membres du gouvernement de « JOH », les magistrats du Conseil national électoral (CNE), des représentants de la « société civile » et du patronat, en demandant à tous de « travailler ensemble pour garantir des élections libres, justes, transparentes et pacifiques », avant d’ajouter : « Les Etats-Unis n’ont de préférence pour aucun candidat ou parti. Face à cette consultation, nous sommes impartiaux. »
 Moyennant quoi, le 28 novembre, douze ans après le coup d’Etat contre son mari « Mel » Zelaya, Xiomara Castro l’emporte largement avec plus de 53 % des voix.

En apparence, tout paraît normal. Le programme ne promet par le Grand soir, mais présage un profond changement. Lutte contre le narcotrafic, la corruption et l’impunité, élimination des ZEDE, réformes sociales, légalisation de l’avortement thérapeutique et du mariage homosexuel, démocratie directe et participative en lien avec les acteurs locaux – maires, organisations, syndicats, etc. Un « socialisme démocratique à la hondurienne », a résumé pendant sa campagne la nouvelle cheffe de l’Etat.
Les tracas commencent lorsque Mme Castro confirme qu’elle a l’intention d’établir des relations diplomatiques avec la Chine. L’ambassade des Etats-Unis réagit négativement. Et trouve immédiatement un allié des plus inattendus pour qui ne connaît pas le contexte hondurien : Salvador Nasralla ! « Le Honduras entretient des relations avec Taïwan et n’en a pas besoin avec la Chine, tant que ses liens avec les Etats-Unis sont bons, déclare le colistier et désormais vice-président de Castro. Les Etats-Unis sont notre allié commercial, proche et historique. Nous ne voulons pas nous battre avec eux. »
En 2017, estimant à tort ou à raison Xiomara Castro trop « clivante » pour pouvoir l’emporter, LIBRE prit la décision de soutenir Nasralla, populaire ex-star de la télévision, dans sa course à la présidence. Les défaites suscitent toujours des lâchetés, des égarements, des trahisons. Après la victoire frauduleuse de « JOH », c’est contre ses alliés que Nasralla s’est retourné. En novembre 2018, évoquant la tricherie de l’année précédente, il ira jusqu’à déclarer : « Si je ne m’étais pas impliqué en politique avec Mel Zelaya, les Etats-Unis m’auraient permis d’être président. » Il s’attira une réponse cinglante de Xiomara Castro : « Tu n’as jamais dit que l’opinion des Etats-Unis était plus importante que l’opinion du peuple. Si j’avais connu ta double morale, je n’aurais jamais renoncé à ma candidature. (…) Tu n’es pas honnête, tu es un ingrat [36]. » Les relations demeurèrent exécrables. En 2021, quelques jours avant d’entériner sa nouvelle alliance avec Xiomara Castro, Nasralla s’en prenait encore sur les réseaux sociaux aux partis National, Libéral et… LIBRE : « C’est tous les mêmes ; ils ont tous commis des vols d’argent destiné au peuple pour l’alimentation, la santé et l’éducation ; ces péchés sont connus du dictateur JOH et il les contrôle, car il peut les mettre en prison ou les extrader s’ils n’obéissent pas à ses ordres. » Pour faire bonne mesure, il diffusa que la famille Zelaya était impliquée dans les Panama Papers. Information qui se révéla totalement erronée.

Voici donc l’opportuniste et inconstant Nasarra vice-président de Xiomara Castro. Incohérence ? Il s’agit en réalité d’une contradiction commune à nombre de gauches latinas : craignant de ne pouvoir l’emporter, ou ne pouvant objectivement gagner avec leurs seules forces, elles doivent trouver des partenaires porteurs d’un supplément de voix leur assurant la victoire. Dans les « moins pires » des cas, ces alliances les attirent vers le centre. Dans les situations les plus funestes, elles se terminent en trahison. Au cœur de la conspiration qui a renversé Zelaya en 2009, figurait non pas un allié, mais un coreligionnaire et « ami », le président du Congrès Roberto Micheletti, membre, comme « Mel », du Parti libéral (mais de son aile droite). Au Paraguay, en 2012, l’ex-« évêque des pauvres » Fernando Lugo (Alliance patriotique pour le changement) est défenestré par son vice-président Francisco Franco, du Parti libéral radical authentique (PLRA), une force politique traditionnelle d’opposition à la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989), indispensable par son apport de voix pour en finir avec l’indéboulonnable Parti Colorado. La brésilienne Dilma Rousseff (Parti des travailleurs ; PT) tombe en 2016 du fait de la félonie de son vice-président Michel Temer (Parti du Mouvement démocratique brésilien ; PMDB), porté à cette fonction pour les mêmes raisons.
 
Le pire n’est jamais sûr. On ne se livrera ici à aucun procès d’intention concernant Nasralla. Il n’en demeure pas moins que, en fonction de contradictions qui ne peuvent être complètement résolues, sa pente naturelle l’amènera dans le meilleur des cas à tenter de « décaféiner » le projet de LIBRE (comme le feront au Chili avec Boric ses alliés de l’ex-Concertation).
Au Parlement monocaméral de 128 membres, LIBRE dispose alors de 50 députés (20 de plus que pour la période précédente) auxquels s’ajoutent les 10 élus du PSH de Nasralla. Face aux 44 représentants du Parti national, le parti au pouvoir, ne disposant pas d’une majorité absolue, devra négocier, notamment avec le Parti libéral (22 sièges), le Parti anti-corruption et le Parti de la démocratie chrétienne (un élu chacun).

Une tâche déjà ardue. Mais qui va s’avérer plus rude que prévue, et ce pour deux raisons : dans toute famille politique se rencontrent le meilleur et le pire ; au Honduras, la trahison est si banale qu’elle n’en est pas vraiment une.

On l’a vu, pour sceller leur alliance, Xiomara Castro et Salvador Nasralla ont convenu qu’un député du PSH, Luis Redondo, présiderait le Congrès s’ils y obtiennent une majorité qui le leur permette – soit 65 voix (la moitié plus une des 128 sièges). La crise éclate le 20 janvier, à une semaine de l’investiture, quand vingt députés de… LIBRE, emmenés par deux des leurs, Jorge Calix et Beatriz Valle, dirigeants historiques de premier rang, refusent de respecter l’accord. Lors de l’élection du président provisoire du Congrès, sans respecter les procédures – proposition d’un candidat suivie d’une discussion –, ils élisent Calix, avec le soutien des « cachurecos » (nom donné aux membres du Parti national) et d’une faction du Parti libéral emmenée par Yani Rosenthal (l’homme condamné aux Etats-Unis pour des crimes liés au trafic de drogue). En pleine Chambre, la déloyauté provoque un beau chahut ponctué d’échange de coups. Inspirée par des ambitions personnelles, la démarche des contestataires de LIBRE permet en effet au Parti national et au Parti libéral de contrôler le Congrès et d’entraver le politique de la cheffe de l’Etat. Ulcérés, les « loyalistes » élisent à leur tour in président, Redondo en remplaçant les déserteurs par leurs suppléants, au cours d’une « session » pas plus réglementaire que celle de leurs adversaires.
Une colère à la hauteur des espérances déçues : Xiomara Castro et LIBRE annoncent l’expulsion des dix-huit « traîtres » – deux étant revenus sur leur décision devant l’ampleur des réactions dans leur parti. Poussés par le démon des tentations troubles où l’on tombe tout entier, les dissidents vont néanmoins persister et signer le dimanche 23. Ce jour là, le bâtiment de la Chambre des députés étant encerclée par une foule de manifestants appuyant « Xiomara » Luis Redondo, Calix se fait élire par les dix-huit « dissidents » et les partis de droite (79 voix en tout) lors d’une séance tenue dans un club social chic, Bosques de Zambrano, dans la banlieue de Tegucigalpa. Au même moment, les parlementaires et suppléants de LIBRE fidèles à la parole donnée, plus quelques membres du Parti libéral soucieux de favoriser la gouvernabilité, soit 96 parlementaires, font prêter serment à Redondo, dans l’enceinte du Congrès.

Fort du soutien de Xiomara Castro, Redondo a installé son assemblée au siège du Parlement, en présence d’une escorte de cadets des Forces Armées. De son côté, en tenant une séance virtuelle, Calix a réuni son Congrès parallèle sur Zoom. Précurseurs de ce type de démarche, Guaidó et sa clique, au Venezuela, ont dû apprécier. Les Honduriens en quête de stabilité et de changement, beaucoup moins.
Mal emmanchée, la réussite du mandat de Mme Castro dépendra donc fondamentalement de l’organisation et du renforcement du mouvement social et populaire. Pilier historique de la résistance au coup d’Etat, puis du Parti LIBRE, membre d’ALBA Mouvements, Gilberto Ríos, avant même le déclenchement de cette crise, en était parfaitement conscient : « Je me souviens qu’au moment où nous allions fonder le parti [en 2011], il y a eu une réunion privée avec le commandant Daniel Ortega. Il nous a dit que la fondation de ce parti était une bonne chose, que c’était très positif, mais il nous a dit aussi de ne pas négliger la force populaire, le pouvoir populaire, parce qu’au Honduras, contrairement au reste de l’Amérique Centrale, les travailleurs ont fait beaucoup de conquêtes grâce aux syndicats et grâce à la force du mouvement populaire [37].  »
Le 18 janvier, là encore avant la crise, à proximité du palais présidentiel, une cinquantaine d’organisations ont officialisé la formation de l’Assemblée permanente du pouvoir populaire (APPP) et appelé à l’élection d’une Assemblée nationale constituante, à la démilitarisation et la révocation du modèle de concessions inconsidérées et corrompues. Parallèlement, à quelques jours de l’investiture du 27 janvier, trois commissions ont été créées par l’équipe de Mme Castro. La première est chargée du transfert du pouvoir, la deuxième de la transition des différents ministères et la troisième, la plus importante, des mouvements sociaux. Au sein de cette dernière, une quinzaine de tables rondes ont été mises en place et différentes réunions ont été programmées pour recevoir des propositions.

Malgré l’incertitude provoquée par l’existence de deux Congrès, le 27 janvier a été une grande fête populaire. Dans le Stade national, à Tegucigalpa, trente mille personnes se sont massées pour honorer la nouvelle présidente. C’est devant la juge Karla Lizeth Romero Dávila que Xiomara Castro a prêté serment. En l’absence du chef du pouvoir législatif ou du président de la Cour suprême de justice (CSJ), précise l’article 244 de la Constitution, un juge de la République doit procéder à l’assermentation. Tout un chacun a cependant remarqué que c’est Luis Redondo, président d’un Congrès qui, quelques heures auparavant, avait réuni 110 députés, entre titulaires et suppléants, qui a remis l’écharpe présidentielle à « Xiomara ».

Pour un petit pays d’Amérique centrale, le Honduras a fait très fort. L’événement a été suivi par 40 délégations internationales, et non des moindres, à commencer par celle des Etats-Unis. C’est en effet la vice-présidente Kamala Harris qui, en représentation de Washington, a assisté à l’investiture de Mme Castro. Il s’agissait du premier voyage officiel au Honduras de celle qui a été chargée par Joe Biden de résoudre le problème de l’immigration incontrôlée en provenance de l’isthme centraméricain. Mais outre cet aspect spécifique des relations entre les deux nations, les Etats-Unis ont affiché ostensiblement l’intérêt tout particulier qu’ils accordent au Honduras de demain. En a témoigné l’importance et le niveau de leur délégation : outre la vice-présidente, celle-ci comprenait le sous-secrétaire aux Affaires de l’hémisphère occidental, Brian A. Nichols ; l’administratrice de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) Samantha Power ; le sous-secrétaire à la croissance économique, à l’énergie et à l’environnement, Jose W. Fernandez ; le représentant démocrate de Californie Raúl Ruiz.
Le coup d’Etat de 2009 dans toutes les mémoires, la gauche continentale s’est également mobilisée. Cristina Fernández de Kirchner, Dilma Rousseff, Fernando Lugo, Evo Morales, le ministre des Affaires étrangères mexicain Marcelo Ebrard, le vice-président de Cuba Salvador Valdés Mesa, les prix Nobel de la paix Rigoberta Menchú et Adolfo Pérez Esquivel… Kamala Harris ou pas Kamala Harris, le ministre des Affaires étrangères vénézuélien Felix Plasencia, également invité et présent, a pu jubiler : « Aujourd’hui, les relations diplomatiques entre la République bolivarienne du Venezuela et la République du Honduras sont rétablies. »

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Le 21 novembre 2021, au Venezuela, le Grand pôle patriotique (GPP), coalition regroupée autour du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), raflait la mise en remportant 19 des 23 Etats du pays à l’occasion des élections régionales. Les municipales marquaient la même tendance : 213 mairies sur 322, dont celle de Caracas, tombaient dans l’escarcelle du chavisme. Des résultats d’autant plus remarquables que, après avoir boycotté tous les scrutins organisés depuis 2018, l’opposition radicale participait à la confrontation.
On ne reviendra pas ici sur cette victoire largement traitée sur ce site dans un article précédent [38]. Mais sur son dénouement. Car, le 21 novembre, une ombre avait entaché le tableau : le pataquès ayant accompagné la consultation dans l’Etat de Barinas.

Cet Etat a vu naître l’ex-président Hugo Chávez, le charismatique inspirateur de la Révolution bolivarienne. Il a été gouverné successivement par Hugo de Los Reyes Chávez, père de feu le chef de l’Etat (1998-2008), puis par Adán Chávez, frère d’Hugo, jusqu’en 2017, année de l’élection d’Argenis, un autre frère du défunt. Un fief donc auquel, pour des raisons évidentes, le pouvoir en place tient comme à la prunelle de ses yeux.
Ce 21 novembre, première conflagration : le résultat donne une très courte avance au candidat d’opposition de la Table d’unité démocratique (MUD) Freddy Superlano. Avec 37,60 % des suffrages, il devance le gouverneur sortant et candidat à la réélection pour le PSUV, Argenis Chávez (37,21 %). Deuxième embrasement, immédiatement après : affirmant que Superlano n’aurait pas dû pouvoir se présenter en raison d’une sanction administrative imposée en août, le Tribunal suprême de justice (TSJ) invalide le résultat. La privant de sa victoire, cette mesure effectivement contestable, car survenant après coup, indigne l’opposition.
 
Une nouvelle élection devra avoir lieu le 9 janvier 2022 annoncent les instances concernées. Battu quelques jours auparavant, Argenis Chávez renonce. Conscient de l’enjeu, le pouvoir mobilise un poids lourd, Jorge Arreaza, plusieurs fois ministre depuis 2011, dont quatre années aux Affaires étrangères, et par ailleurs ex-mari de la fille aînée de Chávez, Rosa Virginia. Un membre de la famille, en quelque sorte. Et il le faut… En effet, outre le contexte général – difficultés économiques et effondrement des services publics dus à l’agression tous azimuts et au blocus imposé par les Etats-Unis –, une sombre querelle, précisément familiale, a divisé et démobilisé le chavisme dans cet Etat. Lors des primaires organisées le 8 août par le PSUV pour déterminer son candidat, ce sont deux Chávez qui se sont affrontés : Argenis, le gouverneur sortant et Hugo Chávez Terán, député et neveu de feu le « comandante ». Chacun ayant, comme il se doit, ses partisans. Le débat entre les deux hommes a été acharné et violent. En juillet, leurs fidèles sont allés jusqu’à échanger des horions. La désignation finale (et contestée) d’Argenis a fini de casser le chavisme en deux. Division qui a précipité la défaite. Davantage de militants et sympathisants ont participé aux primaires du 8 août qu’au vote déterminant du 11 novembre suivant !

Arreaza rassemble. Arreaza réalise une très belle campagne. En un mois, Arreza fait passer le nombre de voix chavistes de 103 693 à 128 583, pour un total de 41,27 %. Mais la droite a également sonné le rappel. Ulcérée par ce qu’elle considère comme une injustice et un « bidouillage », elle se rassemble, récupère des abstentionnistes, et son candidat, l’élu régional Sergio Garrido (MUD) l’emporte largement avec 55,36 % des suffrages. Victoire immédiatement reconnue par Arreaza.
 Bien que relative, puisque l‘opposition ne s’adjuge que quatre Etats sur vingt-trois, il s’agit pour le chavisme d’une défaite. Mais qui, paradoxalement, ne comporte pas que des inconvénients. Elle prouve d’abord que, contrairement aux éternelles allégations, le système électoral est fiable et que, quel que soit l’enjeu, nul n’altère le résultat des élections. Elle permet en conséquence de pointer quelques situations cocasses. « Il n’y a pas de conditions pour une élection libre et équitable au Venezuela (…) Nous n’acceptons qu’une élection présidentielle », étaient jusque-là les déclamations préférées du « président intérimaire » autoproclamé Juan Guaidó, hostile à toute participation à quelque scrutin que ce soit. Phénomène incroyable, pour ne pas dire miraculeux : mettant à la sauce vénézuélienne le slogan du Loto français – « 100 % des gagnants ont participé ! » – Garrido l’emporte dans le Barinas. Oubliant ses mantras, Guaidó déboule ventre à terre pour s’approprier la victoire : « Le message le plus important que le peuple vénézuélien a reçu aujourd’hui et que Barinas donne au monde entier est que nous allons voir notre démocratie récupérée, que, sans aucun doute, l’organisation porte ses fruits et que nous allons voir ce pays renaître à très court terme. » Une satisfaction assez brève au demeurant. Répondant aux questions de Vladimir Villegas, dans l’émission « Vladimir à la 1 », sur Globovisión, Garrido assène : « Nicolás Maduro ne peut être ignoré. Il est une réalité, il est là, il est le président. Que nous le voulions ou non, il est la réalité. » Là dessus, comme l’ont fait les trois autres gouverneurs d’opposition élus – Morel Rodríguez (Nueva Esparta), Alberto Galíndez (Cojedes) et Manuel Rosales (Zulia) – Garrido se rend au palais de Miraflores pour s’y réunir avec le seul et unique chef de l’Etat. Renvoyant un peu plus dans les limbes la créature sortie des laboratoires frankensteiniens des docteurs Donald Trump, Mike Pence et Mike Pompeo.

 Sans les Etats-Unis, Guaidó ne serait rien. Le président Maduro ne s’est d’ailleurs pas privé d’une réflexion sarcastique quand l’administration de Joe Biden s’est elle aussi hâtée de féliciter Garrido alors qu’elle dénonce en permanence des élections vénézuéliennes « sujettes à caution ». Cela étant, même dans son propre camp, le président imaginaire est de plus en plus contesté. Dans certains secteurs des partis Primero Justicia et Action démocratique des voix se sont élevés, fin 2021, pour demander de mettre un terme à une plaisanterie qui, depuis janvier 2019, n’a que trop duré. Les démissions se succèdent, dont celle du poids lourd Julio Borges, supposé ministre des Affaires étrangères, au sein du gouvernement fantoche. Ou encore celle de Iván Simonovis, « commisaire spécial à la sécurité et au renseignement » ; José Ignacio Hernández, « procureur spécial » ; Ricardo Haussman, « représentant du Venezuela devant la Banque interaméricaine de développement (BID) ». Même les magistrats du Tribunal suprême de justice qu’il a inventé viennent de porter plainte contre Guaidó.

Pour freiner cette guerre interne infernale, Washington a dû jouer les pompiers. Si la figure du « président intérimaire reconnu par la communauté internationale » (en réalité, une poignée de pays) venait à disparaître, le gouvernement de Nicolás Maduro pourrait réclamer et dans certains cas obtenir le contrôle des milliards de dollars d’actifs vénézuéliens confisqués à l’étranger. Il contrecarrerait ainsi un peu plus les effets dramatiques du blocus économique imposé au Venezuela. Sans parler de la victoire morale et politique dont il pourrait se féliciter, ni de l’humiliation des instigateurs de l’opération de déstabilisation.
Au terme d’un vif débat arbitré par le Département d’Etat américain, l’Assemblée nationale fictive (élue en 2015, elle a terminé son mandat en 2020) a donc, tout en réduisant ses prérogatives, prolongé de douze mois le mandat de Guaidó – et de la camarilla de près de 2 000 personnes qui vivent grassement (153 millions de dollars en 2021) de cette fiction. Laquelle, hormis ses promoteurs et ses profiteurs, ne trompe plus personne : « La soi-disant « option Guaidó » a échoué dès qu’elle a vu le jour, a lâché le 9 janvier au quotidien El Tiempo l’ex-président colombien de droite Juan Manuel Santos. C’est l’une des plus grandes stupidités diplomatiques de ces derniers temps. Malheureusement, la Colombie en a été l’un de ses promoteurs les plus enthousiastes. »

Le 10 janvier 2022, le Conseil national électoral (CNE) a accueilli positivement les demandes formelles de trois petites organisations, le Mouvement vénézuélien pour le Révocatoire (Mover), Tous unis pour le référendum révocatoire et le Comité exécutif national de la Confedejunta en collaboration avec le Comité de la démocratie nationale et internationale. Maduro est arrivé à mi-mandat le 10 janvier 2022 et, ainsi que le stipule l’article 72 de la Constitution, il est dès lors possible d’organiser un référendum révocatoire. L’activation éventuelle de ce processus nécessite que 20 % des personnes inscrites au registre électoral de chaque Etat du pays expriment « leur volonté », ratifiée par leurs signatures.
En surprenant beaucoup, le CNE va très vite en besogne et annonce que ce recueil des 4,2 millions de paraphes requis aura lieu le 26 janvier entre 6 heures et 18 heures, dans 1 200 centres électoraux. Tant les trois organisations promotrices que les partis politiques d’opposition hurlent au scandale et contestent cette décision, les initiateurs annonçant un recours devant le Tribunal suprême de justice (TSJ).
Il y a plusieurs explications à ce rejet…

Pour l’ex-député et ex-gouverneur du Barinas (2008-2012) César Pérez Vivas, « c’est une bouffonnerie d’annoncer (…) 1200 centres de recueil de signatures pour que 20 millions de citoyens puissent exercer leur droit. C’est comme mettre 1 000 litres d’eau dans un récipient de 5 litres… » Argument quelque peu absurde puisqu’il semble considérer que tout le corps électoral va se déplacer pour demander le départ de Maduro ! Moins caricatural, le Mover que dirige un transfuge du chavisme, Nicmer Evans, estime que, même pour ne recueillir que les 4,2 millions de signatures indispensables, douze heures et 1 200 centres électoraux ne sont pas suffisants. Argument recevable et partagé par l’un des représentants de l’opposition au sein du CNE, Roberto Picón. L’estimant « précipitée », celui-ci ajoute qu’il est imprudent d’organiser cette consultation « en plein pic du virus Omicron »– semblant sur ce point oublier que les récentes élections régionales et municipales, sans qu’il les conteste, ont également eu lieu en pleine pandémie.
Mais l’essentiel n’est peut-être pas là. Dès l’annonce de l’hypothèse « référendum révocatoire », l’opposition radicale a exprimé une forte contrariété. A commencer par Guaidó, qui en appelle à la communauté internationale et à la reprise de négociations à Mexico pour pouvoir envisager une telle option. D’autres renâclent ouvertement : comment, sans sombrer dans le ridicule, lancer la procédure de révocation d’un président dont on prétend depuis deux ans qu’il n’est pas le chef de l’Etat ? S’embarquer dans cette opération c’est reconnaître la légitimité de Maduro ! D’autres enfin, tel Segundo Meléndez, dirigeant du Mouvement vers le socialisme – MAS qui n’a de socialiste qu’un adjectif hérité de son passé – exposent plus franchement les vraies raisons de ce front du refus : une défaite de Maduro à ce référendum impliquerait une nouvelle élection présidentielle et « faute de stratégie commune, d’objectif commun (…) il y aura le lendemain [du référendum] cinq ou six candidats de l’opposition, sans aucune possibilité d’accord. Nous garantirions, une fois de plus, le triomphe du chavisme [39] ! »
La droite modérée considérant pour sa part que la récupération économique est plus urgente qu’un référendum, le chavisme, dans les conditions actuelles, n’ayant pour sa part aucun intérêt à son organisation, nul ne pouvait parier que le processus irait très loin … De fait, les instigateurs s’étant retirés pour protester contre les conditions jugées inacceptables de la consultation, la population ne regardant cette « histoire » que de très loin, le 27 janvier, le CNE put annoncer que, n’ayant recueilli que 42 421 signatures la veille, soit 1,01 % du corps électoral, la demande de référendum révocatoire était nulle et non avenue. Pour la plus grande satisfaction du chavisme et des partis d’opposition, aux yeux désormais rivés sur la présidentielle de 2024.

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On note une certaine agitation chez les tenants de la « fin de cycle ». Les gauches demeurent fortement présentes à la tête des pays latino-américains. Certes, au terme de notre tour d’horizon et en vertu de situations fort contradictoires et pour le moins contrastées, il peut apparaître difficile de s’enthousiasmer. De déterminer si la bouteille est à moitié vide ou à moitié pleine. Rien n’est acquis nulle part, les difficultés ne manquent pas. Pour autant, les présidents et présidentes récemment élus, sans forcément présenter un programme de transformations révolutionnaires, mettent l’accent sur la justice sociale et veulent affermir la démocratie dans leurs pays. Rien de vraiment différent hier : quand les radicaux évoquaient le « socialisme du XXIe siècle » – Fidel et Raúl Castro (Cuba), Hugo Chávez, Rafael Correa (Equateur), Evo Morales (Bolivie) – d’autres menaient des politiques plus traditionnellement modérées – Nestor et Cristina Kirchner (Argentine), Manuel Zelaya, Fernando Lugo (Paraguay), Salvador Sanchez Céren (Salvador), Luiz Inacio Lula da Silva et davantage encore Dilma Rousseff (Brésil) – ou atypiques – Daniel Ortega –, d’autres enfin se tenaient très en retrait – Tabaré Vázquez et José « Pepe » Mujica (Uruguay), Michelle Bachelet (Chili).
 Un « âge d’or » ? C’est oublier que cette génération des années 2000-2015 a dû elle aussi affronter de sérieux embarras. Les « dirty tricks » – sales coups ou opérations subversives – de la diplomatie des cow-boys : « golpes » réussis ou ratés contre Chávez, Zelaya, Morales, Lugo, Correa et Rousseff ; éternel embargo contre Cuba. Les conflits internes en Bolivie, en Equateur ou au Salvador, les tourments de la dette en Argentine, déjà. Y eut-il des erreurs ? « Les révolutions ne sont pas faites par des saints mais par des hommes, qui parfois ont raison et parfois ont tort », répondit en son temps Fidel Castro à cette question. Seule différence peut-être avec aujourd’hui, l’exceptionnel charisme de certains dirigeants – Castro et Chávez en tout premier lieu, mais aussi Kirchner, Lula, Morales, Correa… L’absence d’une « locomotive » de la force de Chávez. Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas. Sans leur peuple, les dirigeants n’existent pas. Les raisons profondes de leur arrivée au pouvoir ne diffèrent guère de celles d’aujourd’hui. A la fin des années 1990, une vague continentale de colère populaire contre le néolibéralisme. Une vingtaine d’années plus tard, les mobilisations sociales qui, depuis 2019, ont débordé les partis conservateurs demeurés ou revenus au gouvernement.
Sale temps pour la fin de cycle, donc. Créé à l’initiative de l’administration Trump pour donner une couleur latina à l’intervention croissante et multiforme contre le Venezuela, le Groupe de Lima a explosé en vol. Apparu en 2019 après que les gouvernements de droite (Brésil, Colombie, Equateur, Pérou, Chili, Paraguay, Guyana) aient abandonné l’Union des nations sud-américaines (Unasur) pas assez unanimement conservatrice à leurs yeux, le Forum pour le progrès et le développement de l’Amérique du sud (Prosur) est aux abonnés absents. Destinée pour sa part à se démarquer du Marché commun du sud (Mercosur) et à faire souffler un vent de libéralisme sur la région, l’Alliance du Pacifique (Chili, Pérou, Colombie, Mexique) n’a pas encore réellement pris son envol, malgré un récent Sommet. En revanche, les pays dont les peuples ont refusé d’être domestiqués – Cuba, Venezuela, Nicaragua, Bolivie – sont toujours debout.
Le 13 décembre 2021, à La Havane, pour le célébrer le 17e anniversaire de la création par Fidel Castro et Chávez de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba), le président cubain Miguel Díaz-Canel accueillait ses « complices », les proscrits Nicolás Maduro et Daniel Ortega, mais aussi le revenant Luis Arce (dont le pays avait quitté l’organisation sous la présidence de la « Guaidó bolivienne », Janine Añez) et les fidèles Ralph Gonsalves (premier ministre de Saint-Vincent-et-les-Grenadines), Keith Mitchell (premier ministre de la Grenade) ainsi que les envoyés des gouvernements de Sainte-Lucie, de Saint-Kitts-et-Nevis et d’Antigua-et-Barbuda.
 
A une plus large échelle, l’organisation des Etats américains (OEA), sous la coupe de Washington, perd du terrain au profit de la CELAC (Communauté des Etats latino-américains et caraïbes). Fille des gouvernements progressistes de la vague précédente désireux de promouvoir le dialogue et l’intégration régionale, celle-ci n’incorpore ni les Etats-Unis ni le Canada. Le dernier sommet de l’organisation, mise en sommeil par le désintérêt des nations conservatrices et par les effets de la pandémie, remontait à 2017, en République dominicaine, à Punta Caña. L’arrivée à sa présidence pro tempore du mexicain Andrés Manuel López Obrador (AMLO) l’a sortie de sa léthargie. Et a remis quelques pendules à l’heure.
Le 18 septembre 2021, le VIe sommet de la CELAC a lieu au Palais national de Mexico. Premier geste particulièrement symbolique : la veille, en guise de prologue, AMLO avait invité le président de Cuba, Miguel Díaz-Canel, à assister aux commémorations de l’indépendance du Mexique. Second coup de tonnerre : l’arrivée surprise de Nicolás Maduro ! Depuis que le cow-boy de la Maison-Blanche a mis sa tête à prix 15 millions de dollars, sans que les élites ultra-civilisées de la « communauté internationale » ne s’en offusquent, le président vénézuélien doit se montrer très prudent dans ses déplacements et éviter tout pays dont le gouvernement ne serait pas en mesure d’assurer à 100 % sa sécurité [40]. En expédiant de fait un pied de nez aux Etats-Unis, AMLO sort spectaculairement Maduro de cet isolement. Inattendu, l’épisode donne lieu à quelques scènes savoureuses. Tandis que les participants déambulent en attendant le début des cérémonies, les présidents Guillermo Lasso (Equateur), Luis Lacalle Pou (Uruguay) et Mario Abdo Benítez (Paraguay) ne peuvent dissimuler leur mauvaise humeur en découvrant la présence du Vénézuélien. Maduro surprend leurs regards pleins d’animosité. Sans faire ni une ni deux, il propulse sa carcasse d’un mètre 90 vers eux, les encercle de ses bras, et leur jette dans une explosion d’incontrôlable gaieté : « Je sais que vous êtes furieux de me voir, mais je suis là, alors arrêtez de faire la tête, ça ne sert à rien [41] ! »

Autour de la table de dialogue, seuls manquent deux pays : le Brésil, qui s’est retiré de la CELAC au motif qu’« elle accorde une place prépondérante aux régimes non démocratiques », et la Colombie, qui au dernier moment boycotte l’événement pour protester contre la présence de Maduro. Alberto Fernández, lui, a dû annuler son voyage : suite à la défaite du Front de Tous aux élections primaires parlementaires du week-end précédent, des membres de son cabinet proches de la vice-présidente Cristina Kirchner ont démissionné, l’obligeant à remanier une grande partie de son équipe. Le sommet réunit donc dix-huit chefs d’Etat, un vice-président et plus d’une douzaine de ministres des Affaires étrangères. Fidèle à sa vocation, la CELAC respecte les différences et oppositions idéologiques ou politiques. Díaz-Canel, Luis Arce ou le nouveau président péruvien Pedro Castillo y discutent d’égal à égal avec les chefs d’Etat néolibéraux – et vice-versa.
Une tendance lourde marque les débats : la mise en cause de l’OEA et de l’interventionnisme des Etats-Unis. « Il est nécessaire, précise d’emblée AMLO, qu’aucun gouvernement ne s’arroge le pouvoir de subjuguer un autre pays pour quelque motif, cause ou prétexte que ce soit, ou par le biais de l’argent, de la propagande, de sanctions économiques et diplomatiques, ou de l’usage de la force. » Lorsque lui revient la parole, le bolivien Luis Arce enfonce le clou : « Au lieu d’agir selon les mandats de la charte démocratique, l’OEA agit contre les principes de la démocratie. Son ingérence croissante dans les affaires des Etats ne contribue pas à la résolution pacifique des différends, mais les génère plutôt. C’est un organe obsolète et inefficace qui ne répond pas aux besoins de nos Etats ni aux principes du multilatéralisme. » Pour mémoire : par la voix de son secrétaire général Luis Almagro, l’OEA a activement soutenu la thèse mensongère de la « fraude électorale » qui a mené au coup d’Etat de 2019 en Bolivie.

Au-delà des critiques de Lacalle Pou et de Mario Abdo Benítez pour la participation de Maduro, dont la seule présence constitue une défaite cuisante pour le Nord et ses alliés, les différences de vues n’empêcheront pas une résolution finale pragmatique : un accord en 44 points détaille entre autres une position commune à l’égard de la crise climatique, une ferme déclaration contre le blocus économique de Cuba et en faveur de la souveraineté argentine sur les îles Malouines, la mise en œuvre d’un plan de souveraineté sanitaire destiné à renforcer les capacités de production et de distribution de vaccins contre le Covid et de médicaments dans la région (ce dont l’OEA ne s’est jamais préoccupée).
La remarquable gestion du Mexique a ainsi revitalisé un contrepoids à Washington que beaucoup voyaient ou espéraient déjà démembré. Deux nouveaux gouvernements progressistes vont le rejoindre : ceux de Gabriel Boric et Xiomara Castro. Depuis le 7 janvier 2022 et un nouveau sommet tenu à Buenos Aires, le chef d’Etat argentin Alberto Fernández en assume pour une année la présidence pro tempore. On pourrait voir dans cette conjonction le renforcement d’une gauche « intégrationniste » de plus en plus unie. Peut-être. Peut-être pas. Car ii existe toujours « des sujets qui fâchent » en son sein…

Pour l’investiture du péruvien Pedro Castillo, le 28 juillet 2021, différentes personnalités du monde ibérique et latino-américain étaient présentes, de Sebastián Piñera, Guillermo Lasso et du colombien Iván Duque à Luis Arce et Alberto Fernández en passant par Jorge Arreaza, le ministre des Affaires étrangères du Venezuela. Lors du déjeuner offert aux délégations étrangères, Castillo présida, encadré à sa droite par le roi d’Espagne Felipe VI et à sa gauche par Evo Morales, reçu comme un chef d’Etat. Immédiatement après son élection, Castillo avait reçu un message téléphonique de félicitations du secrétaire d’Etat américain Antony Blinken au cours duquel, précisa le Département d’Etat dans un communiqué, celui-ci annonça le don de 2 millions de doses de vaccins anti-Covid, offrit l’ « appui continu » de Washington pour affronter la pandémie et exprima son espérance que le Pérou « continuera à jouer un rôle constructif pour aborder la détérioration de la situation à Cuba et au Nicaragua ». En matière de gros sabots, on a rarement fait plus évident.
Au Honduras, avant que n’éclate la crise de la présidence du Congrès, Juan Orlando Hernández s’est livré à une dernière bouffonnerie. En lançant les invitations aux cérémonies d’investiture de Xiomara Castro, le ministère des Affaires étrangères, encore sous le contrôle du gouvernement sortant, a fait parvenir la sienne au président du Venezuela… Juan Guaidó. C’était juste oublier que le coordonnateur de LIBRE, Manuel Zelaya, continue à soutenir fermement la Révolution cubaine, le Nicaragua et le Venezuela, et que « Xiomara, en tant que future cheffe de l’Etat, a le pouvoir d’inviter qui elle veut ». De sorte qu’une autre invitation a été formalisée par LIBRE à destination du président Maduro (ou de l’un de ses représentants) et que le membre de la commission de passation des pouvoirs présidentiels Tony García a émis un message on ne peut plus explicite : « Nous espérons que M. Guaidó, lorsqu’il aura pris conscience qu’il n’est pas le bienvenu au sein du nouveau gouvernement, refusera, en toute courtoisie, de venir au Honduras. »
Situation plus ambiguë en Argentine. Dans ses négociations sur la dette, le pays peut difficilement se mettre à dos Washington, le principal contributeur du FMI, où les Etats-Unis disposent d’un droit de veto. Si, sur ordre du président Fernández, Buenos Aires s’est officiellement retiré du Groupe de Lima fin mars 2021 en considérant que ses « actions visant à isoler le gouvernement vénézuélien et ses représentants n’ont abouti à rien », l’Argentine n’a toujours pas nommé de nouvel ambassadeur à Caracas (le dernier ayant été retiré sous la présidence de Macri). Le très droitier ministre des Affaires étrangères Felipe Solá ne ménage pas ses critiques au Nicaragua de Daniel Ortega. Il se trouve que les sandinistes ont pour coutume de parler haut quand on les attaque. Le ton monte, les deux pays rappellent leurs ambassadeurs respectifs. L’affaire se corse lorsque l’Argentine envisage d’assumer la présidence de la CELAC. L’élection doit se faire par consensus, à l’unanimité. Pour marquer sa mauvaise humeur, Managua refuse d’appuyer cette candidature, même lorsque, après le retrait de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, un temps postulant, Buenos Aires reste seule en lice. Il faudra la médiation de Cuba et du Venezuela ainsi que l’entreprise de séduction du nouveau ministre des Affaires étrangères argentin, Santiago Cafiero, pour qu’enfin et in extremis le gouvernement d’Ortega revienne sur son opposition. Quand, le 7 janvier 2022, à Buenos Aires, le président Fernández inaugure sa fonction et son succès politique, il le fait « avec la conviction que nous faisons tous partie d’une Grande patrie, même si beaucoup font tout pour nous diviser et, par conséquent, pour nous soumettre avec facilité ». Tout est bien qui finit bien. Une nouvelle étape peut commencer entre l’Argentine et le Nicaragua. Ah, oui, mais, non…
Trois jours plus tard, le 10 janvier, au cœur de Managua, sur la Place de la Révolution, Daniel Ortega inaugure son nouveau mandat. Compte tenu des polémiques ayant accompagné son élection, peu de délégations ont confirmé leur participation. Parmi les représentants du Belize, du Honduras, de la Bolivie et du Mexique, on distingue les membres de l’ALBA Nicolás Maduro et Miguel Díaz-Canel ainsi que Mohsen Rezaï, vice-président pour les affaires économiques de la République islamique d’Iran. Réputé proche de Cristina Fernández de Kirchner, l’ambassadeur Daniel Capitanich représente l’Argentine.
 Coup de tonnerre dans un ciel (presque) serein : hargneusement anti-péroniste et méchamment hostile aux gauches continentales, le site d’information argentin Infobae diffuse avec fanfares et trompettes la photo d’Ortega, de Maduro et de Díaz-Canel aux côtés du « terroriste iranien ». Le tout en présence de Capitanich, « qui ne dit rien », pas plus que le gouvernement argentin.
Précision : commandant en chef des Gardiens de la révolution de 1981 à 1997, Rezaï est accusé d’être l’auteur intellectuel de l’attentat à la voiture piégée perpétré le 18 juillet 1994 à Buenos Aires et visant un bâtiment de l’Alliance mutuelle israélite argentine (AMIA), avec un bilan de 84 morts et 230 blessés. Jamais revendiquée, jamais élucidée, la tragédie demeure une plaie ouverte dans ce pays où vit la deuxième communauté juive des Amériques (300 000 personnes) après celle des Etats-Unis. Elle a aussi permis, dans un climat délétère, de porter de multiples accusations de type « lawfare » contre Cristina Kirchner – qui n’était pas au pouvoir en ce temps-là, soyons sérieux [42] ! Infobae relance la polémique. Rezaï fait l’objet d’un mandat d’arrêt international et Interpol a placé une alerte rouge sur sa tête pour permettre son arrestation. L’opposition argentine s’engouffre, accuse le gouvernement de connivence avec le « terroriste iranien ».

Un instant pris de court, le ministère des Affaires étrangères argentin demande au gouvernement sandiniste d’arrêter Rezaï. Le 11 janvier, la police fédérale, par l’intermédiaire d’Interpol Argentine, contacte Interpol Nicaragua. Pays qu’on imagine mal détenant et livrant le représentant d’un pays invité et potentiel allié pour résister aux « sanctions » de l’Union européenne et des Etats-Unis. Les autorités nicaraguayennes ignorent les mises en demeure envoyées par Buenos Aires. L’Iranien quitte leur territoire pour rentrer dans son pays via le Venezuela.
 Pressé par son opinion publique, Santiago Cafiero signe une note de protestation – puis de condamnation dans l’enceinte de l’OEA – contre le gouvernement d’Ortega, la visite de Rezaï constituant « une offense à la justice argentine et aux victimes » de l’attentat contre l’AMIA. Managua persiste et signe : « En tant que pays souverain, en tant que nation indépendante et en tant que peuple digne, le Nicaragua peut inviter qui il veut sur son territoire pour l’inauguration du président Daniel Ortega (…) Si cette personne arrive avec une attitude correcte, les portes lui seront toujours ouvertes. »

Inévitablement, les Etats-Unis s’en mêlent. Le sous-secrétaire d’Etat Brian Nichols se fend d’un Tweet manifestement destiné à critiquer Buenos Aires : « L’hémisphère ne peut pas regarder ailleurs pendant qu’Ortega-Murillo minent la démocratie et la sécurité régionale. » En visite à Washington la veille pour y aborder différents sujets, dont les difficiles négociations avec le FMI, Santiago Cafiero avait déjà reçu et compris le message. Il signe avec Antony Blinken un communiqué commun dénonçant explicitement Rezaï et implicitement le Nicaragua.
Toujours pris à la gorge, Buenos Aires tentera de ne pas s’aliéner l’administration américaine en sacrifiant également le Venezuela. Un véritable numéro d’équilibrisme. S’abstenant lors des votes qui s’acharnent sur la République bolivarienne dans le cadre de l’OEA, l’Argentine, le 26 janvier, à Genève, n’hésite pas à condamner Caracas lors de la réunion du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU consacrée au Venezuela.
 
Hier la lutte des classes, aujourd’hui le conflit des générations ! Le 8 novembre 2021, un texte signé par le Parti communiste chilien et quelques formations situées à gauche de l’arc politique [43] rejette la déclaration du ministère des affaires étrangères critiquant la réélection d’Ortega et estime que le Chili se joint au gouvernement des Etats-Unis dans une ingérence qui va « à l’encontre de la volonté du peuple nicaraguayen ». La déclaration suscite une avalanche de critiques. Alors candidat présidentiel d’Apruebo Dignidad, Boric invite le PC à se rétracter et affirme qu’aucun de ses gouvernements ne soutiendrait des dictatures, « peu importe qui cela dérange ». Boric reçoit un renfort immédiat. Militante des Jeunesses communistes ayant émergé lors des grandes manifestations étudiantes de 2011, devenue députée, Camila Vallejo soutient que le texte n’a pas été approuvé par la direction du parti, dont elle est membre, et ajoute : « Nous condamnons les violations des droits de l’homme au Nicaragua. » Dans le sillage de la mairesse de Santiago Irací Hassler, des députés Carmen Hertz et Amaro Labra, de l’ancienne ministre Claudia Pascual, tous communistes, l’ex-candidat du parti à la présidence, Daniel Jadue prend lui aussi ses distances avec la déclaration : « Je ne serai jamais d’accord avec les régimes qui persécutent et emprisonnent leurs opposants. Les problèmes de la démocratie sont résolus avec plus de démocratie, jamais avec moins. Il n’y a pas de double lecture ici. »

La gauche chilienne en général et le PC en particulier se déchirent. Le texte controversé a été élaboré et diffusé par deux des leaders historiques du parti, membres du Comité central et chargés des relations internationales, Juan Andrés Lagos et Claudio De Negri. Parmi bien d’autres, le constituant Hugo Gutiérrez les appuie.
L’ancienne génération a une relation particulière avec Managua. Elles remontent à 1979, quand des membres du Front patriotique Manuel Rodríguez (FPMR), groupe armé chilien qui s’entraînait pour lutter contre Pinochet, ont quitté Cuba pour le Nicaragua afin de combattre aux côtés des Sandinistes et renverser le dictateur Anastasio Somoza. Ces révolutionnaires ont joué un rôle clé sur le Front Sud Benjamín Zeledón, à la frontière avec le Costa Rica. Certains rejoindront ultérieurement l’appareil d’Etat et d’autres les Bataillons de lutte irrégulière pour affronter les contre-révolutionnaires – la « contra ». D’où leur fidélité à leurs anciens « compañeros ».

Rien de vraiment nouveau sous le soleil de Santiago. Toute communiste qu’elle soit, Camila Vallejo a déjà pris position en 2020 en condamnant « les violations des droits de l’homme par le régime Maduro » après le rapport très contestable de Michelle Bachelet, la haute-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU (HCDH) [44]. Après son élection, Boric se distinguera lors d’une interview donnée le 21 janvier 2022 à la BBC : « Le Venezuela est une expérience qui a plutôt échoué et la principale démonstration de son échec, ce sont les six millions de Vénézuéliens de la diaspora [45]. »
Boric, Vallejo ou les membres de la jeune garde qui les accompagnent sont des trentenaires, nés après 1986. Aucun d’entre eux n’a subi personnellement les coups de la dictature de Pinochet. Aucun n’a été confronté directement aux agissements de l’impérialisme. Ils ont certes dirigé des cortèges, hurlé des slogans, le nez recouverts de foulards contre les gaz lacrymo, mais une manifestation étudiante n’a rien à voir avec l’affrontement d’un régime totalitaire ou d’une déstabilisation. On ne leur souhaite pas de le découvrir. Mais, pour l’heure, la guerre psychologique et informationnelle battant son plein, leur discours ravit les analystes, commentateurs et autres intellectuels organiques qui voient en eux, et surtout en Boric, les tenants d’une « nouvelle gauche » en rupture avec le courant « autoritaire, dictatorial », de Cuba, du Nicaragua et du Venezuela.

Cette posture ne fait pas l’unanimité. S’y opposent des voix qui ont l’avantage d’opposer des arguments solides aux hypothèses chéries par les politiciens qu’effarouchent tout ce qui est trop « hors consensus » ou dérangeant. Dès août 2018, une chilienne dite « anonyme », Margarita Labarca, qui a connu la dictature de Pinochet, s’adresse à Boric, alors député : « Je pense que passer du Chili à d’autres pays lorsqu’on parle des droits de l’homme, c’est être hors sujet et tomber dans les pièges de la droite. Parce que nous ne sommes pas en mesure de juger ce qui se passe dans d’autres pays sans bien les connaître. (…) Il me semble que les jeunes de votre génération ne se soucient pas de savoir si les droits de l’homme sont violés ou non au Nicaragua. Ce qu’ils veulent, c’est paraître impartiaux devant la droite chilienne. (…) Je ne connais pas le Venezuela, je n’ai pas vécu au Venezuela. Mais en regardant les choses de l’extérieur, il me semble qu’il s’y passe la même chose que ce qui s’est passé au Chili pendant l’Unité populaire. (…) Y a-t-il des pénuries, notamment de médicaments ? Oui, comme ce fut le cas au Chili à l’époque de Salvador Allende. (…) Et je vais à Cuba. Parce que j’ai vécu six ans en exil à Cuba avec ma famille et je la connais bien. As-tu vécu à Cuba ? Je ne pense pas, je suppose que tu y a été en visite [46]…  »

Petit fils de Salvador Allende, né en 1976 au Mexique où il a grandi avec sa famille en exil, étudiant en médecine à Cuba, praticien pendant neuf ans en République bolivarienne du Venezuela, Pablo Sepulveda Allende lui aussi interpelle son compatriote  : « Monsieur le député, j’ose vous répondre parce que je vois le danger que des leaders importants comme vous, de jeunes leaders de la « nouvelle gauche » qui a émergé au sein du Frente Amplio, fassent des comparaisons simplistes, absurdes et mal informées sur des questions aussi délicates que les droits de l’homme. (…) Le fait d’écrire de telles inepties [sur le Nicaragua et le Venezuela] ne fait pas « devenir un supposé agent de la CIA », mais dénote une grande irresponsabilité et immaturité politique, qui peut vous transformer en un élément utile pour la droite, ou pire, finir par être cette « gauche » dont la droite a besoin ; une gauche terne, ambiguë, une gauche inoffensive, qui par opportunisme préfère apparaître « politiquement correcte », cette gauche « ni chicha ni limonada »[ni chair ni poisson, sans consistance], cette gauche qui ne veut être mal avec personne. »
Dernier en date, l’ex-président équatorien Rafael Correa a réagi sur Twitter au jugement porté par le nouveau chef d’Etat chilien sur l’ « échec » de la République bolivarienne : « Gabriel : as-tu oublié le blocus criminel du Venezuela ? On empêche le Venezuela de vendre son pétrole ! Combien de Chiliens feraient partie de la « diaspora » si on empêchait le Chili de vendre son cuivre ? C’est comme trouver un homme enchaîné, qui se noie, et dire qu’il ne sait pas nager. »

Ne tirons pas à boulets rouges, tout n’est pas perdu. Dans le même entretien à la BBC, Boric confie : « J’ai beaucoup d’espoir et j’espère travailler au coude à coude avec Luis Arce en Bolivie, avec Lula s’il gagne les élections au Brésil, avec l’expérience de Gustavo Petro s’il se consolide en Colombie. Je crois que l’on peut construire un axe extrêmement intéressant. » Le Chilien avoue même une proximité idéologique avec l’ex-vice-président bolivien Álvaro García Linera. Oui, après tout, pourquoi pas ? Quelques rencontres avec ce dernier et Arce, président d’une Bolivie membre de l’Alba en compagnie de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua, quelques conversations avec Lula, vieux compagnon de route de Chávez et de Maduro, devraient contribuer non à une conversion, nul n’en demande autant, mais à une plus raisonnable évaluation de la situation. Ne serait-ce que pour fortifier l’Unasur et la CELAC plutôt que de poursuivre les politiques divisionnistes de Piñera, Duque, Lasso et Bolsonaro.

Brésil et Colombie feront-ils définitivement basculer l’équilibre des forces en 2022 ? Des élections présidentielles cruciales doivent y avoir lieu. Ce n’est pas faire insulte aux habitants du Costa Rica que de ne traiter qu’en quelques mots celle qui doit avoir lieu le 6 février dans leur pays. Vingt-sept candidats, la majorité du centre ou de droite, une classe politique de gauche déconnectée des classes populaires, un candidat vaguement social-démocrate, José María Figueres (déjà président entre 1994 et 1998 pour le Parti libération nationale) au coude à coude avec un ou deux conservateurs – José María Figueres (Parti unité sociale chrétienne ; PUSC), Fabricio Alvarado (Parti Nouvelle République ; PNR) : particulièrement incertain, le résultat ne devrait pas changer la face du continent. En revanche…
 
Le 10 décembre dernier, à Buenos Aires, sur une place de Mai qui honorait le Jour de la démocratie, la vice-présidente Cristina Kirchner a littéralement lancé la campagne de Lula et pronostiqué sa victoire, tandis que des militants « kirchneristes » déployaient des banderoles « Lula président ! ». Présent à la tribune en compagnie de « Pepe » Mujica, celui-ci n’a toujours pas confirmé officiellement sa candidature, même si, la Cour suprême lui ayant restitué ses droits politiques, elle paraît probable à beaucoup [47]. Tous les sondages le donnent vainqueur (mais pas forcément au premier tour) face à un Bolsonaro démonétisé.
Conscients de la déconfiture certaine de l’actuel chef de l’Etat en cas de confrontation directe avec celui qui a transformé le Brésil entre 2002 et 2010, chefs d’industrie et chefs de partis des classes dominantes cherchent désespérément une troisième voie en martelant le thème « Ni Lula ni Bolsonaro ». Sans trouver l’homme ou la femme providentiels pour l’instant. En matière de charisme, tant Lula que Bolsonaro dominent largement l’ex-juge Sergio Moro, Ciro Gomes (Parti démocratique travailliste ; PDT) ou Joao Doria (gouverneur de São Paulo), leurs potentiels rivaux les plus connus.

Là encore, donc, bataille se jouera en grande partie au centre. Que Lula va tenter de conquérir en passant alliance avec un rival historique, pour ne pas dire un ennemi du Parti des travailleurs (PT) : l’ancien gouverneur de São Paulo et leader du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB ; centre-droit) Geraldo Alckmin. Après que, le 15 décembre, ce dernier ait officiellement quitté le PSDB, Lula a confirmé sa prédisposition à présenter une candidature commune, Alckmin aspirant à la vice-présidence. « Peu importe que nous ayons été adversaires par le passé, que nous ayons échangé quelques coups de pied, que dans le feu de l’action nous nous soyons dit ce que nous n’aurions pas dû dire, a déclaré Lula. L’ampleur du défi auquel nous sommes confrontés fait de chacun de nous un allié de premier ordre. »
A gauche, ce choix provoque de l’urticaire. Même Dilma Rousseff exprime de fortes réserves. Et pour cause… Alckmin a soutenu le coup d’Etat parlementaire qui l’a renversée en 2016. D’autres figures du PT renâclent. Davantage en phase avec les classes populaires, des cadres importants du Parti socialisme et liberté (PSOL), dont le charismatique Guilherme Boulos (aspirant à la présidence en 2018) qui, pour vaincre l’extrême droite, s’est rapproché du PT, estiment que « cette alliance affaiblit la candidature de Lula ».
Une tension désormais classique entreles tenants de la pureté idéologique et les pragmatiques. Mais Lula n’a-t-il pas eu l’homme d’affaires évangélique José Alencar comme vice-président pendant ses deux mandats ? Avec succès. Et le PT a gouverné avec le soutien de petits partis sans idéologie affirmée (mais plutôt conservateurs !) – le Centrão. Cette fois avec une fin désastreuse : ce magma s’est finalement retourné contre « Dilma ». Comme ailleurs, ces acteurs tendent à l’édulcoration du discours et du projet. Ils peuvent aussi être, selon les cas, danger primordial ou suprêmes alliés. Mais comment arriver au pouvoir sans eux ? Une conjoncture politique ne peut pas être créée à volonté

Si le centre doit permettre l’élection de Lula au Brésil, il pourrait empêcher celle de Gustavo Petro en Colombie ! Dirigeant le plus populaire du Pacte historique, vaste alliance de gauche allant du Pôle démocratique alternatif (PDA) à l’Union patriotique (UP) et à Colombie humaine (CH) en passant par Comunes (l’ex-guérilla des FARC) et des organisations sociales, le sénateur et ex-maire de Bogotá mène de loin tous les sondages dans la course à la Casa de Nariño (premier tour le 29 mai, éventuel second le 19 juin). Il y a quatre ans, Petro avait perdu au second tour face à Yván Duque, mais, fait exceptionnel dans une Colombie où la gauche, même modérée, a historiquement été martyrisée et marginalisée, il avait obtenu plus de huit millions de voix (43 %). Il aurait pu gagner face à l’extrême droite « uribiste » du Centre démocratique (CD) représentée par Duque si le centriste Sergio Fajardo (Coalition Colombie), arrivé troisième au premier tour avec 23,7 % des voix, n’avait annoncé qu’au second tour, il voterait « blanc ». Un « non choix » favorisant incontestablement Duque, ne serait-ce qu’en encourageant la tendance déjà très forte à l’abstention [48].

Comme celui de Macri, Bolsonaro ou Piñera, le bilan de Duque est calamiteux. Aux turpitudes économiques et sociales des autres, il ajoute le torpillage des Accords de paix avec les FARC (2016) et un massacre quotidien de dirigeants sociaux (145 en 2021 auxquels s’ajoutent, en cinq ans, 293 ex-guérilleros ayant déposé les armes). Petro annonce un « gouvernement de transition » axé sur quatre projets : le passage d’une économie basée sur l’extraction du pétrole et du charbon à une économie durable ; d’un régime autoritaire à la démocratie ; de la violence à la paix ; de l’injustice à la justice. Face à Óscar Iván Zuluaga, ex-ministre d’Uribe qui n’a à offrir que mort et dénuement, il a toutes les chances de l’emporter au second tour. Même pronostic face à la coalition de droite néolibérale Equipe Colombie, également porteuse d’autoritarisme et de corruption. Mais…
Même s’il convient de les manier avec prudence, les enquêtes d’opinion placent le Centre Espérance en deuxième ou troisième position au premier tour. Comme dans les autres coalitions, une primaire doit départager ses principaux leaders Sergio Fajardo, Juan Manuel Galán et Alejandro Gaviria qu’a rejoint la « verte » Ingrid Betancourt, de retour en politique. La présence du candidat de ce courant au second tour – sans doute Fajardo ou Galán – est vraisemblablement la seule qui menace Petro. La haine que porte la droite à ce dernier l’amènerait sans hésitation aucune à préférer et soutenir ce centriste contre « la menace petriste », le « subversif », le « castrochaviste », l’ « ex-guérillero » (c’est un ancien du M-19), le « démagogue », le « populiste » et autres gracieusetés.
Reste que, si l’on se place dans une optique de gauche, le pire n’est jamais sûr. Petro va bénéficier de l’impact produit par la victoire de Boric, l’ « étoile montante », au Chili. Celle-ci a provoqué une onde de choc symboliquement vécue par beaucoup comme « un changement d’air » en Amérique latine. Que Petro et Lula l’emportent et, effectivement, sans parler de « nouvelle marée rose-rouge », le visage de la région aura repris des couleurs.

Tegucigalpa, 26 janvier, veille de la cérémonie d’investiture de Xiomara Castro. Dans un auditorium archicomble de l’Université nationale autonome du Honduras (UNAM) où se trouvent ses amis et ex-chefs d’Etat Dilma Rousseff et Fernando Lugo, Cristina Kirchner donne une conférence magistrale. « Etre ici aujourd’hui est un rappel que le peuple revient toujours », commence-telle en évoquant 2009, année où, présidente de l’Argentine, elle a tout fait, avec les Chávez, Lula et Correa, pour tenter d’arrêter le coup d’Etat contre Zelaya. Ce furent des moments très difficiles, mais ce furent des moments de remarquable solidarité latino-américaine. » Quelques réflexions sur le colonialisme direct des puissances européennes, la domination des Etats-Unis, le néolibéralisme, les ajustements structurels, les « coups d’Etat en douce », mais une constante, sous diverses formes, revient tout au long de l’exposé : « Le peuple revient toujours et ne le fait jamais de la même manière ni avec les mêmes dirigeants, mais avec le même objectif : l’autodétermination. »
Moins connue que « Cristina », mais également femme de courage, Adriana Salvatierra, présidente du Sénat lors du coup d’Etat de novembre 2019 en Bolivie, a préféré démissionner que collaborer de quelque forme que ce soit avec les putschistes qui venaient de renverser Evo Morales. Récemment interrogée sur les leçons à tirer de l’ « étape précédente », elle a répondu : « Je pense que la grande leçon de la synchronisation progressive que nous avons connue au début du siècle en Amérique latine est que nous ne devons plus gouverner timidement. » Quant à la renaissance d’un « nouveau pôle progressiste »… « Je me méfie un peu de ce terme de “cycles”, comme si tout se résumait à un jeu permanent de va-et-vient, comme si l’action du peuple, c’est-à-dire la possibilité de la transformation historique par l’action politique du peuple, ne jouait pas un rôle fondamental. En raison de la façon dont la Bolivie a déjoué le destin qui lui était sous l’effet d’une forte conspiration internationale, je suis très confiante. L’histoire reste ouverte et reste écrite par le peuple [49]…  »
Age d’or, fin de Cycle ? N’en parlons plus.

Illustration : Leon Overweel – Unsplash CC


[1] Tout comme la FAES, la FIL fait partie d’Atlas Network, un réseau de lobbies ultra-capitalistes et anti-communistes. Cette nébuleuse mène en permanence de violentes campagnes contre les gauches latino-américaines.

[2] Elu en 2017 sous les couleurs d’Alianza País pour poursuivre l’œuvre réformatrice du président Rafael Correa, Lenín Moreno retourne sa veste dès son arrivée au pouvoir et mène une politique néolibérale tout en poursuivant ses anciens « amis ».

[3] Franck Gaudichaud, Thomas Posado (dir), Gouvernements progressistes en Amérique latine (1998-2018) : La fin d’un âge d’or, Presses universitaires de Rennes, 2021. Voir également : Franck Gaudichaud, Massimo Mondonesi, Jeffery R. Webber, Fin de partie ? Amérique latine : les expériences progressistes dans l’impasse (1998-2019), Syllepse, Paris, 2020.

[4] La dette publique s’élève à quelque 330 milliards de dollars (dont les 44 milliards du FMI), soit plus de 90 % du PIB. En 2016, à la fin du mandat de Cristina Kirchner, elle s’élevait à 20 % du PIB.

[5https://www.imf.org/en/News/Articles/2021/12/22/pr21401-argentina

[6] Il s’agit d’une élection inédite car, jusque-là, les gouverneurs régionaux étaient nommés par le pouvoir exécutif.

[7] Révélation de fraudes et d’évasion fiscale à très large échelle par la fuite d’environ 11,9 millions de documents.

[8] Parisi est sous le coup d’un mandat d’arrêt pour non paiement d’une pension alimentaire.

[9] Apruebo Dognidad : Partido Comunista, Revolución Democrática, Convergencia Social, Comunes, Federación Regionalista Verde Social, Movimiento Unir, Fuerza Común, Acción Humanista et Izquierda Cristiana de Chile).

[10] La vice-présidence sera occupée par un médecin de centre-gauche qui ne milite dans aucun parti politique, Gaspar Domínguez.

[11] Démocratiquement élu (62,4 % des voix) en 1990 en battant… Mario Vargas Llosa (37,6 %), Alberto Fujimori a été l’auteur d’un « auto-coup d’Etat » en 1992, avant d’employer l’armée pour suspendre les libertés publiques et abolir la quasi-totalité des institutions.

[12] Pour une interprétation de cette défaite, voir : https://www.les2rives.info/changement_ou_la_continuite

[13] Groupes de paysans constitués dans les années 1970 afin de lutter contre le vol de bétail, puis, par la suite, pour faire face aux milices du Sentier lumineux.

[14] José Carlos Mariátegui (1894-1930) : considéré comme le fondateur du marxisme latino-américain, Mariátegui en a fait une interprétation originale en y incorporant la question indigène.

[15] Après l’arrestation en 1992, puis la condamnation à perpétuité d’Abimael Guzmán – le « camarade Gonzalo » –, charismatique chef de la guérilla, celle-ci a déposé les armes en 1993. Quelques factions irréductibles sont demeurées dans la clandestinité, en particulier dans les zones de l’ Alto Huallaga et du Valle de los Ríos Apurímac-Ene (VRAE) où elles se livrent davantage à la culture de la coca et au narcotrafic qu’à une quelconque activité politique.

[16] Ex-militaire réputé proche d’Hugo Chávez, élu en 2011 (contre Keiko Fujimori) sur un programme de gauche, Ollanta Humala, soumis au même type de pressions, a rapidement recentré son discours et mis de l’eau dans son vin.

[17https://redhargentina.wordpress.com/2021/10/17/ricardo-jimenez-desde-peru-es-constante-el-retroceso-del-gobierno-ante-las-presiones-de-la-derecha/

[18] FSLN : 75 ; Parti libéral constitutionnaliste (PLC) : 10 ; Alliance libérale nicaraguayenne (ALN) : 2 ; Alliance pour la République (APRE) : 1 ; Parti libéral indépendant (PLI) : 2 ; Chemin chrétien nicaraguayen (CCN) : 1 ; Yapti Tasba Masraka Nanih Asla Takanka (Yatama) : 1.

[19] Lire « Nicaragua : une contre-enquête » : https://www.medelu.org/Nicaragua-une-contre-enquete

[20https://www.developmentaid.org/#!/organizations/awards/view/184280/responsive-assistance-in-nicaragua-rain-program

[21https://www.el19digital.com/articulos/ver/titulo:117944-las-ong-y-el-nuevo-plan-condor-para-america-latina

[22] Lire « Vol d’hypocrites au-dessus du Nicaragua » : https://www.medelu.org/Vol-d-hypocrites-au-dessus-du-Nicaragua

[23https://www.rfi.fr/fr/europe/20200923-parlement-europ%C3%A9en-engage-contre-d%C3%A9sinformation-et-ing%C3%A9rences-%C3%A9trang%C3%A8res

[24https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/sept-questions-sur-viginum-nouvelle-agence-contre-les-cyber-attaques-etrangeres-1355306

[25https://twitter.com/DoraMTellez/status/1193523182432636928

[26https://notaclave.com/personalidades-del-mundo-emiten-carta-de-respaldo-al-pueblo-cubano/

[27] Ex-agent de la CIA, lié au narcotrafic, le général Manuel Noriega a gouverné le Panamá de façon autoritaire de 1983 à 1989. Utile pendant la guerre froide, mais devenu encombrant, Noriega est lâché par Washington. Le 3 janvier 1990, au terme d’une invasion militaire – l’opération « Juste Cause » – à laquelle participent 28 000 soldats américains et qui fait 4 000 morts –, Noriega est capturé et extradé vers la Floride où il sera condamné à 40 ans de prison (ramenés à 30 ultérieurement).

[28100% Noticias, Managua, 26 juillet 2018.

[29https://www.franceameriquelatine.org/quarante-et-unieme-anniversaire-revolution-sandiniste-naufrage-regime-orteguiste-monica-baltodano-kassandra-blog-mediapart/

[30https://confidencial.com.ni/el-41-aniversario-de-la-revolucion-sandinista-y-el-hundimiento-del-regimen-orteguista/ et http://www.cadtm.org/Le-41e-anniversaire-de-la-revolution-sandiniste-et-l-effondrement-du-regime

[31] Sur le conflit salvadorien : https://www.medelu.org/Salvador-La-couleur-du-sang-jamais-ne-s-oubliera

[32https://www.medelu.org/Honduras-un-observateur-electoral

[33https://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat

[34] Cette insécurité atteignait 77,4 assassinats pour 100 000 habitants en 2013 et avait culminé à 93,2 en 2011.

[35] Les « remesas » (envois d’argent) de plus d’un million de nationaux installés légalement ou non aux Etats-Unis représentent plus de 5 milliards de dollars, soit 20 % du PIB du Honduras.

[36https://notibomba.com/manuel-zelaya-responde-a-los-ataques-de-salvador-nasralla/

[37https://www.resumenlatinoamericano.org/2021/12/03/honduras-gilberto-rios-del-partido-libre-con-el-gobierno-de-xiomara-esperamos-volver-a-todas-las-formas-de-integracion-latinoamericana-posibles/

[38https://www.medelu.org/Paysages-venezueliens-avant-la-victoire-chaviste

[39https://twitter.com/contrapuntovzla/status/1483683641133654018

[40] Sur cette aberration criminelle, lire : https://www.medelu.org/Maduro-mort-ou-vif

[41] La scène a été racontée par Maduro à l’intellectuel franco-espagnol Ignacio Ramonet

[42https://www.medelu.org/L-antisemitisme-a-la-carte-du-Centre-Simon-Wiesenthal

[43] Partido Igualdad, Movimiento del Socialismo Allendista, Izquierda Libertaria, Ukamau Chile, Movimiento de Pobladores en Lucha MPL.

[44https://www.medelu.org/Michelle-Bachelet-la-Chilienne-qui-a-oublie-d-ou-elle-vient

[45https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-60083855

[46https://elporteno.cl/margarita-labarca-responde-gabriel-boric-sobre-ddhh/#more-5216

[47] Luiz Inácio Lula da Silva avait été condamné à neuf ans et six mois de prison par le juge Sergio Moro au cours d’un procès entaché d’irrégularités.

[48https://www.medelu.org/Qui-a-trahi-le-camp-de-la-paix-en

[49https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/01/03/adriana-salvatierra-la-grande-lecon-de-letape-precedente-en-amerique-latine-est-que-nous-ne-pouvons-plus-gouverner-timidement

URL de cet article : https://www.medelu.org/L-Age-d-or-et-la-Fin-de-cycle-ne-sont-plus-ce-qu-ils-etaient

Du sommet de l’ALBA au Groupe de Puebla, la gauche en mouvement

L’intégration et la coopération pour surmonter la pandémie, le renforcement des économies figurent parmi les conclusions du 19e sommet de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba-TCP). La réunion a rassemblé des représentants des neuf pays membres de l’alliance à Caracas le 24 juin. Le sommet a également célébré le 200ème anniversaire de la bataille de Carabobo – une bataille décisive qui permit aux armées de Simon Bolivar de porter un coup fatal au colonialisme espagnol et de sceller l’indépendance du Venezuela, de l’Équateur, de la Colombie, de la Bolivie et du Pérou. Comme l’explique le politologue vénézuélien William Serafino : « Quelles leçons devons-nous tirer de Carabobo aujourd’hui ? D’abord que l’unité politique/programmatique est la clé de la victoire et que le champ de bataille éthique/idéologique est aussi essentiel que le champ de bataille militaire. Ce jour-là, sur le champ de bataille, les idées de l’ancien ordre impérial européen et les prémisses d’une nouvelle géopolitique des nations souveraines se sont affrontées. »

En accueillant les leaders des pays membres de l’ALBA, le président Maduro a souligné : « Malgré tous ceux qui conspirent pour que nous empêcher de constituer une unité plurinationale qui a trouvé ses racines, nous sommes ici, présents. Nous sommes très émus que, malgré toute la campagne de démoralisation contre le Venezuela, vous soyez ici pour accompagner le peuple vénézuélien. L’autre jour j’interrogeai notre peuple. Pourquoi Bolivar victorieux ne s’est-il pas arrêté après avoir libéré le Venezuela ? Pourquoi ne s’est-il pas installé pour vivre à Caracas ou à Bogota ? Parce que pour lui et les Libertadores, les idées et la vision dépassaient la mesure d’une vie, la Patrie était la Grande Patrie comme pour nous aujourd’hui : la Patrie, c’est l’Amérique. Ou nous nous libérons tous ou nul ne sera libre »

Avec la confirmation de l’efficacité de 92 % du vaccin cubain Abdala – une formule qui sera utilisée pour la banque d’immunisation de l’Alliance – l’une des questions centrales du débat était le début d’une campagne de vaccination massive. Le président bolivien Luis Arce a proposé de former une brigade internationale de diplômés de l’École latino-américaine de médecine (ELAM) pour commencer la vaccination dans les pays du bloc, en commençant par les plus vulnérables. « Ils doivent atteindre chaque coin de rue, chaque communauté et chaque quartier populaire, afin que personne ne soit laissé de côté, que les droits de chacun soient garantis » a déclaré Luis Arce.

Outre la crise sanitaire mondiale, les présidents présents ont également célébré la victoire de Cuba aux Nations Unies. Pour la 29e fois, l’Assemblée générale des Nations unies – c-a-d la véritable communauté internationale, a approuvé une résolution exigeant la levée immédiate du blocus économique imposé il y a près de 60 ans par les États-Unis et maintenu par le gouvernement Biden. 184 pays sur 189 ont voté contre le blocus. Seuls à voter pour : les USA et Israël.

Selon le gouvernement cubain, l’embargo a causé des pertes de 147,8 milliards de dollars américains depuis 1962. Malgré le blocus, l’île des Caraïbes est le premier pays de la région à créer son propre vaccin contre le virus sars-cov2 et a également envoyé des missions médicales dans 39 pays pendant la pandémie. « Nous remercions tous les États membres de l’Alba-TCP pour leur soutien inconditionnel et leur appui à la résolution contre le blocus » a déclaré le ministre cubain des affaires étrangères, Bruno Rodríguez.

Au cours du sommet, les présidents ont convenu de créer de nouveaux programmes de financement par le biais de la banque ALBA-TCP / ALBA-TCP.

L’Alliance a également célébré les dernières élections au Chili, au Pérou et au Mexique, qui indiquent une nouvelle montée du progressisme en Amérique latine.

Le secrétaire exécutif d’Alba-TCP, Sacha Llorenti, a également déclaré « nous condamnons les attaques et les tentatives de déstabilisation du gouvernement légitime du Nicaragua par les États-Unis. Nous ratifions notre soutien inconditionnel au gouvernement sandiniste du président Daniel Ortega. » Le président Ortega a rappelé depuis Managua que contrairement à ce que disent les médias internationaux la vingtaine de personnes arrêtées ne le sont pas en tant qu’ « opposants » mais pour avoir sciemment violé les lois nicaraguayennes sur le financement étranger d’ONGs. Il s’agit en fait de désarticuler le réseau médiatico-politique de l’USAID/NED, un outil de déstabilisation mis en place par les États-Unis contre des gouvernements progressistes et qu’ont déjà dénoncé des pays comme la Bolivie, Cuba, le Venezuela et plus récemment le Salvador de Bukele ou le Mexique de Lopez Obrador. « Les Etats-Unis font pression sur nous, pour ces vingt personnes, alors je leur dis : « libérez immédiatement les quatre cents personnes que vous avez arrêtées et maintenez en prison pour avoir pris d’assaut le Capitole » a ironisé le président du Nicaragua.

Le Premier ministre de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Ralph Goncalves, a quant à lui réaffirmé l’importance de l’ALBA pour s’opposer aux actions de la droite régionale, qui a pris le contrôle d’organismes internationaux tels que l’Organisation des États américains (OEA). « Ils ont réussi à inventer un coup d’État à travers les missions électorales. L’Alba-TCP est un tout, il est plus que la somme de ses parties. Nous devons nous défendre mutuellement afin qu’ils ne nous détournent pas de notre chemin » a souligné le premier ministre Ralph Goncalves. Pour sa part le Premier Ministre de la Dominique, Roosevelt Skerrit (photo) a expliqué comment « les Etats-Unis et l’OEA ont tenté de s’ingérer dans les élections qui ont eu lieu dans son pays mais qu’ils ont été mis en échec, comme en Bolivie. Nous ferons toujours partie de cette institution de l’ALBA, nous continuerons à travailler infatigablement parce que nous n’avons pas peur de d’élever nos voix. La solidarité avec le Venezuela doit être conditionnelle »

Le Président bolivien Luis Arce a profité de l’occasion pour présenter ses excuses aux missions diplomatiques du Venezuela et de Cuba qui ont été harcelées et persécutées en Bolivie à la suite du coup d’État du gouvernement d’extrême droite de Jeanine Áñez. « Nous menons la bataille judiciaire, nous nous battons pour la mémoire, la vérité et la justice, afin que ce type de coup d’État du XXIe siècle ne se répète pas » a-t-il souligné.

Rafael Correa, Evo Morales et Piedad Córdoba, ex-sénatrice colombienne et défenseuse des droits humains, étaient les invités spéciaux du sommet ALBA-TCP / ALBA-TCP, ainsi que les délégué(e)s du Congrès Bicentenaire des Peuples qui s’est déroulé à Caracas du 21 au 24 juin. Cordoba a dénoncé le massacre quotidien, les tortures et les disparitions de citoyen(ne)s et en particulier de jeunes par le gouvernement colombien et ses réseaux paramilitaires. « Et le monde se tait » a dénoncé le président vénézuélien.

Adriana Salvatierra, ex-présidente du Sénat de Bolivie, a lu les conclusions du Congrès Bicentenaire des peuples en défense des processus d’autodétermination des peuples, non seulement d’Amérique Latine mais aussi de Palestine et de la république Sahraoui. Ce Congrès autonome a réuni plus d’une centaine de militant(e)s de mouvements sociaux, partis, leaders (photos, ici de Haïti et Bolivie) qui ont élaboré des stratégies pour un monde libéré du capitalisme. Réunions sur les mouvements indigènes, les droits des femmes, des afrodescendants, de la diversité sexuelle, les droits des travailleur(se)s, des personnes âgées, l’écologie, la communication sociale, le monde multipolaire, etc… Leur déclaration finale, comme celle de l’ALBA, a été votée à main levée, comme feuille de route issue des mouvements sociaux, par les chefs d’Etat.

Soucieux d’intensifier l’intégration régionale, les présidents, ministres des affaires étrangères et premiers ministres ont également déclaré que l’un des objectifs était de réactiver l’Union des nations du Sud (UNASUR) et la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC). Rappelons que l’Alba-TCP a été fondé, en 2004, à l’initiative des présidents Hugo Chávez (Venezuela) et Fidel Castro (Cuba), peu après la défaite de la ZLEA – Zone de libre-échange des Amériques – défendue à l’époque par les États-Unis et ses satellites ultra-libéraux. Aujourd’hui, la plateforme anti-impérialiste rassemble le Venezuela, Cuba, la Bolivie, Grenade, la Dominique, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Antigua-et-Barbuda, le Nicaragua et Saint-Kitts-et-Nevis.

Par ailleurs, dans une initiative inédite, le Groupe de Puebla réagit aux menaces de déstabilisation de l’extrême droite réunie autour de Keiko Fujimori, et rencontrera le président élu du Pérou, Pedro Castillo, dans le cadre de la conférence « Défendre la démocratie, la souveraineté populaire au Pérou et le triomphe électoral du maître Pedro Castillo », qui sera animée par Marco Enríquez-Ominami, ex-candidat à la présidence du Chili et co-fondateur du Groupe de Puebla avec Lula da Silva, Dilma Roussef ou Evo Morales. Cette conférence comptera sur la participation exceptionnelle de l’ancien Premier ministre espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero ; Jairo Carrillo, de la Conférence des partis politiques d’Amérique latine (COPPPAL) ; Maite Mola, du Parti de la gauche européenne ; Manu Pineda, député européen du groupe parlementaire de la gauche ; et Monica Valente, du Forum de Sao Paulo ; entre autres et d’autres personnalités du progressisme mondial.

L’événement, qui sera diffusé par le biais de Facebook Live du Groupe de Puebla, du Forum de Sao Paulo et de la chaîne Youtube du Parti des travailleurs brésiliens, entre autres, verra également la participation de l’ancien ministre des affaires étrangères de l’Équateur, Guillaume Long, de la sénatrice du Mexique, Beatriz Paredes, de l’ancien ministre du Brésil et fondateur du Groupe, Aloizio Mercadante, du sénateur argentin Jorge Taiana et de représentants de l’Internationale progressiste, du Groupe de la Fraternité et de la Coordination socialiste latino-américaine, entre autres.

La session est prévue pour ce samedi 26 juin aux horaires suivants :

  • 09:00 El Salvador, Guatemala, Honduras
  • 10h00 Colombie, Équateur, Mexique, Pérou et Panama.
  • 11h00 Bolivie, Chili, Paraguay et République dominicaine.
  • 12h00 Argentine, Brésil et Uruguay
  • 17:00 Espagne

Texte : Thierry Deronne, Caracas, le 25 juin 2021.

Source (entre autres) : https://www.brasildefato.com.br/2021/06/25/presidente-boliviano-propoe-criar-brigada-medica-da-alba-tcp-para-vacinacao-massiva de Michelle de Melo, correspondante de Brasil de Fato à Caracas / Groupe de Puebla ; https://www.grupodepuebla.org/el-grupo-de-puebla-y-otras-nueve-fuerzas-progresistas-se-reuniran-con-el-presidente-electo-del-peru-pedro-castillo/ .

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/06/26/du-sommet-de-lalba-au-groupe-de-puebla-la-gauche-en-mouvement/

Colombie : guerre totale contre le mouvement social, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Si un peuple sort pour manifester au milieu d’une pandémie, c’est parce que le gouvernement est plus dangereux que le virus. » Sous cette forme ou sous une autre, ce slogan figurait sur d’innombrables pancartes, panneaux et banderoles quand, le 28 avril, dans les rues de Bogotá, Cali, Medellín, Pereira, Manizales, Neiva ou Pasto, des flots de manifestants ont commencé à se déverser. Une indignation majuscule portait les participants : trois jours auparavant, le gouvernement avait annoncé sa nouvelle… « Loi de solidarité durable » (ou « soutenable », selon les traductions). C’était la meilleure, celle-là ! Préparée par le ministre des Finances, un néolibéral orthodoxe, Alberto Carrasquilla, cette réforme fiscale entendait recouvrer 6,3 milliards de dollars afin de réduire un déficit fiscal que la catastrophe sanitaire a considérablement aggravé. Soit. Mais en tapant essentiellement sur les classes moyennes et les milieux populaires. Coup pas trop élégant, on en conviendra. Surtout quand, au milieu des cris d’alarme des hôpitaux débordés, le pays subissait la troisième vague de la pandémie.

« Solidaire », une loi faisant passer la TVA (IVA en espagnol) de 5 % à 19 % sur des produits comme l’essence ou, depuis les aliments jusqu’aux vêtements, les biens de première nécessité ? « Soutenable » l’augmentation de la taxe sur les services publics, dont l’eau, le gaz ou l’électricité ? Acceptable un impôt sur les retraites ou l’élargissement de la base imposable en direction des moins fortunés ? Très difficile à avaler quand, au même moment, la Direction nationale des statistiques (DANE) publie ses derniers chiffres : de 35,7 % en 2019, le taux de pauvreté est passé à 46,1 % en 2020 [1]. A peine moins – 42 % – si l’on intègre dans les calculs les maigres – et provisoires – programmes d’assistance mis en place pour atténuer les effets du Covid-19 [2].
Trois millions six cent mille nouveaux pauvres (pour arriver à un total de 21 millions, dont 7,5 millions en extrême pauvreté) … Et il faudrait subir encore plus ? La Colombie se révolte.
La fièvre est le symptôme, pas la cause de la maladie.

Le Comité national de grève (Comité de Paro  ; CNP) rassemble les principales centrales syndicales et divers mouvements sociaux [3]. Il appelle à la mobilisation. Malgré les ravages de la pandémie (plus de 80 000 morts), l’appel est massivement suivi. Aux travailleurs et salariés, syndiqués ou non, se joignent les étudiants, des pans entiers de la classe moyenne, les organisations paysannes, la « minga » [4] indigène et, surtout, les jeunes précarisés des quartiers populaires, nouvelle génération « sans futur », qui se réveille comme un volcan. D’impressionnantes colonnes de protestataires s’ébranlent pacifiquement.
Vingt-quatre heures ne se sont pas écoulées que le procureur général de la Nation Francisco Barbosa donne le ton de ce que va être la réaction gouvernementale en annonçant l’arrestation de plusieurs membres de « cellules subversives » dédiées au « terrorisme urbain ». Le lendemain, alors que la rue bouillonne de colère, l’ex-président Álvaro Uribe se manifeste une première fois, dans le registre qu’on lui connaît : « Soutenons le droit des soldats et des policiers à utiliser leurs armes pour défendre leur intégrité et pour défendre les personnes et les biens contre l’action criminelle du terrorisme et du vandalisme », ordonne-t-il sur les réseaux asociaux. Petit doigt sur la couture du pantalon, Iván Duque, celui que nombre de Colombiens ont surnommé « le sous-président », obéit à son mentor. Dès le 1er mai, il annonce le déploiement l’armée dans les rues « pour protéger la population ».

Alvaro Uribe : « Renforcer les Forces armées, affaiblies car comparées aux terroristes par La Havane et la JEP » ; « Reconnaître » : terrorisme plus grand que ce qu’on imaginait » ; « Accélérer le social » ; Résister à la Révolution Moléculaire Dissipée ».

Les premières victimes tombent, bien mal protégées. Portés par la rage et l’indignation, plus spontanés, plus émotionnels, les jeunes débordent le Comité de grève et se projettent en « première ligne » du mouvement. Si les manifestations demeurent pacifiques, conjuguant les marches, rassemblements, carnavals, sit-in et orchestres de rue, se greffent sur elles, très classiquement, des groupes de « casseurs » – irresponsables et/ou infiltrés. Bien que marginaux par rapport à l’ampleur du soulèvement, destruction de biens publics et privés, de bus, de gares, attaques et incendies de postes de police – les Centres d’attention immédiate – font le lait des médias. Dans un formidable déploiement, policiers et membres du très redouté Escadron mobile antiémeutes (ESAMD) jouent de la matraque, de la « lacrymo », de la munitions paralysante, du gaz irritant, du canon à eau et… de l’arme à feu. Commandant en chef de l’armée, le général Eduardo Zapateiro déploie ses troupes et se rend à Cali, troisième ville du pays, devenue l’épicentre de la rébellion, pour y diriger personnellement les opérations.

Zapateiro ? Un chef militaire bien « à la colombienne ». En février, des mères de victimes des « faux positifs » – ces pauvres hères assassinés par des militaires, puis, pour « faire du chiffre » et obtenir des récompenses, affublés d’uniformes de guérilleros – se sont insurgées. Elles exigeaient de la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) que ne soient pas uniquement jugés les soldats, mais aussi leurs officiers supérieurs ainsi que les responsables gouvernementaux. En guise de réponse, le général Zapateiro a décoché un Tweet venimeux : « Nous sommes des soldats de l’armée et nous ne nous laisserons pas vaincre par les vipères et pervers qui veulent nous attaquer, nous montrer du doigt et nous affaiblir. Officiers, sous-officiers et soldats, nous ne nous rendrons pas, nous ne faiblirons pas, toujours forts, la tête haute. Dieu est avec nous [5]. »

Dieu ? On l’ignore. Mais l’ex-président Uribe, oui, assurément. Réapparaissant le 3 mai, celui-ci a fait l’événement en évoquant une mystérieuse « révolution moléculaire dissipée » (RMD) pour stigmatiser les manifestants. Cette théorie fumeuse a été importée en Colombie par un certain Alexis López, chilien néonazi et nostalgique d’Augusto Pinochet. Officiellement invité à plusieurs reprises par l’Université militaire Nouvelle Grenade (UMNG), établissement public d’éducation supérieure chargé à Bogotá de la formation des sous-officiers, officiers et policiers, il y a donné plusieurs conférences, dont une intervention intitulée « Violence dans la protestation sociale : loi et ordre entre l’épée et la légitimité », le 23 juillet 2020. D’après López, les grandes organisations dirigeant la révolution ayant disparu, tout comme « le communisme », ce sont désormais des forces occultes qui, à travers des entités autonomes, mènent « une guerre civile permanente » contre l’Etat – à l’image des soulèvements de 2019 en Colombie, en Equateur et au Chili (ou le pouvoir s’est vu « tragiquement imposer par le terrorisme » l’organisation d’une Convention constituante), ou même à travers « Black Lives Matter » aux Etats-Unis. Par conséquent, les manifestants et membres des mouvements populaires, c’est-à-dire les civils – rebaptisés « molécules » – doivent être considérés comme des « cibles militaires » [6].

Alexis Lopez : « Aujourd’hui j’ai eu l’honneur de recevoir la médaille du groupe des Ingénieurs militaires de Colombie, des mains du général (en retraite) et ex-chef d’état-major conjoint, Juan Carlos Salazar Salazar ».

Un retour assumé à l’ « ennemi interne » cher à la Doctrine de sécurité nationale imposée dans toute l’Amérique latine, via les dictatures, pendant les années de Guerre froide, par les Etats-Unis. Un concept appliqué au pied de la lettre par les forces de sécurité colombiennes. Deux semaines après le début de la contestation, on déplorait déjà 963 détentions arbitraires, 800 blessés (dont 28 éborgnés) et 47 morts (dont un capitaine de police).

Pourtant, malmené par la pression sociale, le président Duque a retiré la réforme des finances contestée dès le 2 mai (version officielle : en réalité, c’est le Congrès qui a traîné des pieds au moment de l’examiner). Géniteur du projet, le ministre Carasquilla a démissionné. La contestation ne s’en est pas moins poursuivie. Elle s’est même amplifiée. Indignation devant les violences policières. Exaspération portée à son paroxysme. Car, en fait, la fameuse réforme n’a été que le détonateur d’une situation qui ne demandait qu’à exploser. Et qui n’a rien d’une nouveauté.

A partir du 21 novembre 2019 – au moment où se révoltaient d’autres victimes du néolibéralisme, du Chili à l’Equateur en passant par Haïti – des protestations massives ont déjà secoué la Colombie. Convoquées à l‘origine par les centrales ouvrières (CUT, CGT, CTC), elles contestaient la politique économique, la privatisation des caisses de retraite, les réformes affectant le monde du travail, le sabotage des Accords de paix signés en 2016 par l’Etat avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), les assassinats de dirigeants sociaux. Elles reçurent le renfort d’un mouvement étudiant qui réclamait davantage de ressources pour l’éducation supérieure. Et qui, en l’absence d’une direction politique claire et définie, le mouvement ayant pris de l’ampleur de façon très spontanée, devint le fer de lance des affrontements avec l’ESMAD et les policiers. Les jeunes, déjà, symboles d’un changement générationnel.
Alors que plus d’un million de personnes se mobilisaient dans les principales villes du pays, le pouvoir, comme à son habitude, choisit la confrontation. Il décréta un couvre-feu à Bogotá, militarisa le pays et octroya des facultés extraordinaires aux autorités locales pour « rétablir l’ordre ». On eut à déplorer trois morts, 250 blessés et des centaines d’arrestation.
Conséquence de ce mouvement considéré comme « historique », le Comité de Paro s’organisa. Fin 2019, il remit au pouvoir une série de revendications. Qui demeurèrent lettre morte. Plus que les vacances de fin d’année, la propagation du Covid-19 interrompit les mobilisations – le pays entamant un confinement général de cinq mois à partir du 25 mars 2020.

La trêve fut on ne peut plus brève. Malgré la pandémie, quinze organisations indigènes, paysannes et afro-colombiennes relancèrent la contestation sociale au mois d’octobre 2020. Surgies des entrailles du Département du Cauca, région du sud-ouest du pays très affectée par les près de 60 ans de conflit armé, huit mille membres de la « Minga » entassés dans des cars et « chivas » multicolores [7], parcoururent les 450 kilomètres les séparant de Bogotá. Ils souhaitaient rencontrer le président Duque pour lui présenter leur demande d’un pays « plus démocratique, pacifique et égalitaire ». C’était beaucoup attendre d’un chef d’Etat élu sous les couleurs du Centre démocratique, le parti d’Uribe, féroce allié des « terratenientes » (les grands propriétaires terriens) et du secteur privé. Duque refusa de les recevoir. Ils ne purent donc lui rappeler que, dans les populations indigènes, le taux de pauvreté atteint 63 %.
En revanche, partout où ils passèrent, puis sur la symbolique place Bolivar, à Bogotá, les étudiants, les jeunes et le mouvement social réservèrent un accueil triomphal aux consignes et au courage de la « Minga ». Et, sous la cendre, le feu continua à couver.

Ce sont ces braises qui embrasent à nouveau la Colombie, la réforme des finances (et les projets gouvernementaux touchant aux retraites et à la santé) ne faisant que s’ajouter aux raisons de l’exaspération exprimées en 2019.

Entre 2012 et 2016, tandis que les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la plus ancienne et importante guérilla du pays, négociait avec le gouvernement du président Juan Manuel Santos, les Colombiens ont « fait un rêve merveilleux ». Le retour de la paix. D’une « paix avec justice sociale » ajoutaient même les pans situés sur le flanc gauche de la société. Le 26 septembre 2016, à Cartagena, Santos et Rodrigo Londoño Echeverri (alias Timoleón Jiménez ou « Timochenko »), numéro un des FARC, ont signé l’Accord tant attendu. Pas une simple démobilisation des rebelles. En 297 pages, l’accord contenait six points principaux : réforme rurale intégrale ; participation politique ; fin du conflit ; solution au problème des drogues illicites ; réparations aux victimes ; mise en œuvre, vérification et approbation. Sur cette cet engagement solennel de l’Etat, 13 511 guérilleros ont déposé les armes, ôté leurs bottes noires et quitté leur treillis.
Depuis, cinq années ont passé. Le constat est implacable, la frustration terrible : emmenée par Uribe et son Centre démocratique, l’extrême droite a exercé une énorme pression pour torpiller les accords. Un travail de sape que Duque a parachevé. Il n’existe toujours ni paix ni justice sociale en Colombie.

A la place de la paix, un massacre quotidien, au compte-gouttes, passant inaperçu au niveau international, mais sanglant : 904 dirigeants sociaux et 276 ex-combattants des FARC revenus à la vie civile ont été assassinés depuis le 1er novembre 2016, d’après la Juridiction spéciale pour la paix (JEP).
Créée dans le cadre des Accords, cette même JEP a subi les assauts de ceux qui ne veulent en aucun cas qu’éclate la vérité historique. Les guérilleros, paramilitaires et membres des forces de sécurité ne sont pas les seuls à avoir exercé la violence au cours de la guerre. Censée entendre tous les acteurs impliqués dans le confit – combattants de tous ordres, hommes d’affaires liés au financement du paramilitarisme, acteurs engagés de la société dite « civile », fonctionnaires, cols blancs donneurs d’ordres, etc. – pour établir leurs responsabilités et éventuellement les juger, la JEP a vu ses prérogatives rognées par la Cour constitutionnelle, le 13 juillet 2018, après un long passage par le Congrès. Alors que les ex-guérilleros respectent leurs engagements, comparaissent et assument leurs responsabilités, la JEP n’a plus la possibilité de convoquer des civils, seule une comparution « volontaire » de ces derniers étant désormais autorisée. Une loi du silence encore trop limitée ! Fin 2020, le Centre démocratique a présenté des propositions visant à abroger définitivement la juridiction et à transférer ses fonctions à la justice ordinaire – qu’il contrôle beaucoup mieux.

Réforme rurale intégrale ? Trois millions d’hectares de terre devaient être attribués à près de 14 millions de paysans qui en sont dépourvus. Dans le même temps, 7 millions d’hectares de petites et moyennes propriétés devaient se voir régularisés. Farce absolue. Fin 2020, le premier hectare remis gratuitement aux paysans sans terre n’avait pas encore été enregistré [8]. Selon l’Agence nationale des terres (ANT), seuls 10 554 hectares avaient été régularisés à la fin février 2020 sur l’objectif de 7 millions d’hectares annoncé [9]. Une poignée de « terratenientes » continuent à posséder plus de 40 millions d’hectares sur lesquels ils pratiquent l’élevage extensif du bétail ou exploitent le palmier à huile, la canne à sucre et autres cultures industrielles.

Pendant des décennies (pour ne pas dire des siècles), les élites rurales, « terratenientes » et « gamonales » [10] ont contrôlé de manière hégémonique les pouvoirs locaux et nationaux. En 2011, un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) indiquait à cet égard : « La surreprésentation des propriétaires fonciers (notamment dans les départements les plus arriérés) et la sous-représentation des groupes sociaux non propriétaires de biens (classes subordonnées) empêchent les demandes et les aspirations des habitants ruraux les plus vulnérables d’être canalisées par le système politique et d’être prises en compte par ceux qui ont le pouvoir de décider des dépenses et des politiques publiques. »
Partant de ce constat, seize Circonscriptions spéciales pour la paix ont été créées (point 2.3.6 de l’Accord de 2016) pour réparer ce déséquilibre dans la représentation des communautés agraires. L’Etat s’engage alors à garantir une meilleure intégration des 167 « municipios » présents dans ces territoires du Chocó, du Cauca, de Nariño, du Catatumbo, du Guaviare et de l’Urabá, les plus affectés par la violence et l’abandon de l’Etat, en leur octroyant d’office, pour une période de deux législatures, seize sièges au Congrès.
 Intolérable pour toutes sortes de gens importants ! Il leur suffit de demander une chose pour l’obtenir. En 2017, leurs représentants au Congrès trucident la loi qui devait donner vie aux seize Circonscriptions. Le 8 avril 2021 encore, vingt jours avant le début de l’explosion sociale, la procureure générale Margarita Cabello Blanco demandait à la Cour constitutionnelle – devant qui un recours a été déposé – de ne pas relancer les « sièges de la paix » – représentation politique octroyés fort justement aux victimes du conflit armé.

Depuis les années 1990 et l’ouverture du marché national à la production agricole de pays comme le Brésil, le Chili, la Chine ou le Canada, les ananas, le café, le yucca, le maïs, les haricots, les pommes de terre produits en Colombie ont commencé à être payés en dessous de leurs coûts de production et de commercialisation. Pour survivre, des dizaines de milliers de familles, accrochées à leurs maigres parcelles, cultivent la coca. L’activité attire aussi des journaliers qui, auparavant, cueillaient le café, le coton et vendaient leur force de travail dans l’agriculture traditionnelle.
Coca = cocaïne. Dieu sait combien la « coke » a permis de financer de condominiums à Cali, Medellin ou Bogotá. Mais le mafieux, c’est le paysan. A l’initiative des négociateurs des FARC, l’Accord de 2016 a promu un traitement prioritaire et bienveillant à l’égard du maillon le plus faible de la chaîne du narcotrafic en établissant un Programme national intégral de substitution des cultures d’usage illicite (PNIS). Les « campesinos », est-il alors prévu, doivent y participer sur une base volontaire et définir les cultures qu’ils envisagent de développer en fonction des sols et du climat. Ils recevront la première année un million de pesos par mois (environ 340 dollars) pour préparer la terre à accueillir des plantations légales ou travailler à des œuvres communautaires. Ils pourront également percevoir une prime unique de 800 000 à 9 millions de pesos (entre 272 et 3 000 dollars) pour financer des projets autonomes de sécurité alimentaire.

Le « campesino » colombien n’a rien d’un gangster. S’il peut sortir de l’illégalité, qui lui fait courir des risques insensés, il le fait. Dans son Rapport de gestion du PNIS du 31 décembre 2020, le Bureau consultatif pour la stabilisation et la consolidation (dépendant de la Présidence de la République et chargé de suivre la mise en œuvre des Accords de paix) a indiqué que 215 244 familles vivant dans 99 « municipios » de 14 Départements du pays ont signé des accords collectifs de substitution volontaire de cultures illicites. Seulement, il y a un hic… De ce total, seules 99 907 familles (de 56 municipalités), soit moins de la moitié, ont été intégrées au PNIS par la signature définitive d’accords de substitution individuels. Les autres – 116 147 familles – sont demeurées sur le bord du chemin [11]. Peu armées pour créer des « start-up » dans leurs précaireshabitations de « barenque » (mélange de boue et de bouse de vache pressé entre des bambous), elles n’ont eu d’autre choix que de continuer à dépendre de la feuille de coca et de la « pasta » [12] (ou de la marijuana, ou du pavot).
Comme toujours (et sous la pression de Donald Trump lorsque celui-ci occupait la Maison Blanche), Duque entend tuer le malade plutôt que la maladie. A la substitution volontaire, il préfère l’éradication forcée mise en œuvre manuellement par le biais de groupes mobiles d’éradication (GME) accompagnés de militaires ou de policiers. Le mode opératoire étrangle les communautés rurales, qui crèvent la bouche ouverte ou se révoltent et sont réprimées. Il expose aussi les « éradicateurs », des journaliers aussi pauvres que ceux dont ils détruisent les plantations, aux attaques et assassinats commis par les « sicarios », quand ils ne perdent pas une jambe après avoir sauté sur une mine posée par les « narcos » [13].

Dans leur espoir absurde de réduire la production de drogue sans procéder à des réformes sociales, les gouvernements colombiens successifs ont utilisé toute une gamme de produits chimiques comme le Paraquat et le Triclopyr, ou d’autres, infiniment plus nocifs, et dans ce cas illégalement : l’Imazapyr, l’Hexaxinona, le Tebuthiron. Déversé depuis le ciel à partir de 1986, le glyphosate a pris le relais. C’est le fameux RoundUp de la firme Monsanto. En 2015, le gouvernement de Juan Manuel Santos en a suspendu les épandages. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) venait de déterminer que le glyphosate est « probablement cancérigène pour les êtres humains ». Le 12 avril dernier, le ministre de la Défense Diego Molano a signé un décret en vue de reprendre les pulvérisations aériennes. Outre les effets sanitaires directs sur les humains, on en connaît les conséquences : le glyphosate tue toutes les plantes qu’il contamine… Il suffit d’une petite brise pour qu’il soit dispersé bien au-delà des champs de coca, sur les cultures vivrières des environs [14].
Poussés par la misère, les paysans continueront à abattre des pans de forêt pour replanter la coca un peu plus loin.

Spectaculaires résultats : de 48 000 hectares en 2013, les cultures de coca sont passées à 169 000 ha en 2018 (et même à 212 000 ha fin 2019 si l’on en croit le Bureau de la politique nationale pour le contrôle des drogues [ONDCP] [15] américain) ! Et ce, alors que les FARC longtemps accusées d’être les principales responsables de ce fléau, ont déposé les armes en 2016.

Les « narcos », eux, se portent bien. Le pouvoir et ses médias ne les nomment plus « paramilitaires ». Après la supposée démobilisation en 2006 de treize mille hommes des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), responsables, avec d’autres organisations supplétives de l’armée, de près 80 % des crimes commis contre les civils depuis le début des années 1980, la création de concepts tels que Bandes criminelles émergentes (BACRIM) et Groupes armés organisés (GAO) a permis de les transformer en acteurs censément dépourvus de liens avec les forces obscures du pouvoir [16].
Autodéfenses gaitanistes de Colombie (AGC, également connues sous le nom de Clan del Golfo, Los Urabeños, Clan Úsuga), Los Caparrapos, Los Rastrojos (grands amis du président autoproclamé vénézuélien Juan Guaido) [17], Los Paisas, La Empresa se sont abattus sur les territoires autrefois occupés par les FARC, contrées dont l’Etat n’a fait aucun effort véritable pour reprendre le contrôle. Quand on parle de carence de l’Etat, on ne se réfère pas uniquement à l’absence de la Force publique, mais de l’Etat dans son intégralité : éducation, système judiciaire et de santé, voierie, communications, crédits pour l’agriculture, etc.
 
Toutes ces structures criminelles – auxquelles il convient d’ajouter quelques groupes résiduels des FARC, qui ne se sont pas démobilisés – sont directement impliquées dans la production et le transport de la cocaïne. Mais pas uniquement. Elles agissent dans le champ politique. En octobre 2017, les AGC publiaient un pamphlet intitulé « Plan pistolet contre l’Union patriotique » dans lequel elles menaçaient de mort Jahel Quiroga et Pablo Arenales, respectivement directrice et membre de l’ONG progressiste de droits humains Reiniciar [18]. Depuis, et pour ne citer qu’elles, les AGC ont été l’une des principales responsables de l’augmentation des assassinats sélectifs de dirigeants communautaires et sociaux, de militants politiques de gauche et de déplacements forcés de population. En 2020, d’après le très officiel Défenseur du peuple, 28 509 personnes ont été victimes de ces déplacements forcés dans les Départements du Cauca, de Putumayo, du Choco, de Cordoba, du Bolivar et du Nord Santander ; 15 000 autres ont subi le même sort, précise l’Institut d’Etudes pour la paix (Indepaz), pendant les trois premiers mois de 2021.
 
S’ajoute à ce désastre la putréfaction à la tête du pouvoir. Álvaro Uribe (le chef à peine caché derrière le trône) : assigné à résidence, accusé (entre autres affaires) de fraude procédurale et corruption – pour avoir soudoyé des témoins afin de faire condamner son ennemi juré, le sénateur de gauche Iván Cepeda –, il démissionne de son poste de sénateur en août 2020. Il évite ainsi la Cour suprême de justice, seule habilitée à juger les élus et, libéré, voit son affaire passer entre les mains de la justice ordinaire, aux ordres du Procureur général Francisco Barbosa, ami proche et ex-collaborateur… d’Iván Duque. Bonne pioche ! Le parquet a annoncé le 5 mars 2021 son intention de demander au juge de prononcer un non-lieu. «  Merci à Dieu pour cette avancée positive. Merci à tous pour vos prières et solidarité  », a réagi Uribe sur Twitter.

Duque (le Président) : embourbé dans le scandale dit de la « Ñeñepolítique ». L’écoute téléphonique d’un narcotrafiquant suspecté d’homicide, José Guillermo Hernández, dit « el Ñeñe Hernández », débouche sur une découverte inattendue : « sur ordre d’Álvaro Uribe », il a « acheté des votes » et aidé à organiser une fraude électorale, sur la côte caraïbe et dans la Guajira, pour favoriser en 2018 l’élection de l’actuel chef de l’Etat. Informé de ces révélations, le Procureur général de l’époque, Néstor Humberto Martínez, un autre « grand ami » du Centre démocratique, s’empressa de les enterrer et de n’en rien révéler [19].

Marta Lucía Ramírez (la vice-présidente) : obligée d’avouer en juin 2020 qu’elle a payé 150 000 dollars de caution en juillet 1997 pour faire sortir de prison son frère Bernardo, accusé de narcotrafic aux Etats-Unis. Finalement condamné à quatre ans et six mois, Bernardo Ramírez Blanco a purgé sa peine et payé sa dette à la société. Toutefois, jamais les électeurs n’ont été informés de ce détail de la vie d’une femme politique qui, ministre de la défense d’Uribe entre 2002 et 2003, puis « numéro deux » de la République actuellement, s’acharne sur les paysans producteurs de coca ou traite le président vénézuélien Nicolás Maduro de « narcotrafiquant ». Lorsque la « minga » indigène a planté ses modestes tentes de plastique noir à Cali pour appuyer l’actuel soulèvement, Ramírez n’a pas hésité a insinuer : « On me dit que le maintien de la minga coûte environ 1 milliard de pesos [225 000 euros] par jour. Qui est derrière ce financement ? Quelle activité est aussi lucrative pour être aussi dépensière ? »

Le pilote Samuel David Niño Cataño et Álvaro Uribe.

Samuel David Niño Cataño : pilote, il se tue le 3 décembre 2019 en s’écrasant dans la région du Petén, au nord du Guatemala, à proximité de la frontière mexicaine, au manche de son bimoteur chargé de 500 kilos de cocaïne destinés au cartel de Sinaloa. Cataño avait été en 2018 le pilote des célèbres duettistes Uribe (lors de sa campagne pour le Sénat) et Duque (candidat à la présidence). « On a dit qu’il était le pilote officiel et qu’il travaille pour moi, réagira ce dernier, après son élection et la mort de Cataño. Non, il n’était pas le pilote officiel et ne travaillait pas pour moi [20]. » Dont acte. Mais, tout de même… Par le plus grand des hasards, lors de la très officielle et huppée cérémonie d’investiture de Duque comme chef de l’Etat, le 7 août 2018, Niño Cataño figurait parmi les invités – de même que José Guillermo Hernández, « el Ñeñe » (assassiné au Brésil depuis).

Dernier haut le cœur (avant les prochains ?) : pendant longtemps, les organisations de défense des droits humains ont estimé que le phénomène dit des « faux positifs » avait provoqué la mort d’environ 3 000 personnes. Le 18 février 2021, la JEP a rendu public l’état de ses dernières investigations : entre 2002 et 2008, sous la présidence d’Uribe (et avec comme ministre de la Défense le futur prix Nobel de la paix Juan Manuel Santos), ce sont 6 402 Colombiens qui ont été assassinés de sang froid par l’armée, dans 29 des 32 Départements du pays.

Un écœurement massif. Une indignation énorme, depuis trop longtemps contenue. Les Colombiens décents crèvent l’abcès. Avant 2016, quiconque manifestait se voyait accusé de sympathie pour la lutte armée. Depuis la démobilisation des FARC – et même si l’Armée de libération nationale (ELN) poursuit le combat dans la clandestinité –, les revendications explosent plus librement, dans toutes leurs diversités. A tel point que, si c’est le Comité de Paro qui lance les consignes, ce n’est pas forcément à lui que répond la rue. Les jeunes s’émancipent, s’autogèrent et souvent mènent la danse.

José Guillermo Hernández, dit « el Ñeñe Hernández », avec Iván Duque.

Aux mobilisations massives, hétérogènes et souvent spontanées, répondent les anathèmes jetés par des illuminés médiévaux : il s’agit « d’un plan macabre de la gauche radicale et criminelle financée par le narcotrafic pour déstabiliser la démocratie », ose le Centre démocratique. A Bogotá, les forces de l’ordre vont jusqu’à agresser la veillée d’une foule rassemblée en hommage à des victimes. A Cali, le 5 mai, les policiers agressent et tirent à balles réelles sur un groupe de défenseurs des droits humains accompagnés de fonctionnaires de l’ONU. « Historiquement, témoigne depuis Medellin l’universitaire Luis Ramírez, la répression s’exerçait sur les groupes les plus marginaux : les populations paysannes, indigènes et rurales éloignées. Le reste de la société colombienne n’était pas directement concerné et ne voyait pas trop ce qui se passait. Maintenant, cette répression se généralise dans tout le pays. Alors qu’on prétend habituellement qu’elle s’exerce sur tout ce qui respire “la gauche”, c’est sur les multiples secteurs d’exercice de la citoyenneté libre et active qu’elle s’abat [21]. »

Très vite, le 5 mai, on parle de 87 « disparus ». Réelle inquiétude. Quatre jours plus tard, le nombre des personnes dont les proches se déclarent sans nouvelles s’élève à 548. Frayeur justifiée dans un pays où l’on estime à au moins 80 582 (d’après le Centre national de la mémoire historique) ou même 84 330 (selon le Parquet général) le nombre des disparitions forcées durant les quarante dernières années de conflit. Comparaison n’est pas raison. Les absences inexpliquées des derniers jours se rattachent – tout du moins doit-on l’espérer – au phénomène des détentions arbitraires (666, des jeunes en majorité, au 12 mai). En cause, la Loi de transfert pour protection. Datant de 2016, celle-ci permet l’interpellation par la police de toute personne dépourvue « de défense ou [victime] d’altération grave de l’état de conscience due à des problèmes mentaux, ou sous l’influence de boissons alcoolisées ou de substances psychoactives ou toxiques », le transfert étant le seul moyen disponible pour protéger son intégrité ou celle des tiers, mais, surtout, et infiniment plus fréquemment, lorsque un individu « est impliqué dans une querelle ou fait preuve d’un comportement agressif ou imprudent, effectue des activités dangereuses ou à risque qui mettent en danger sa vie ou son intégrité ou celles de tiers (…)  ». La police expédie alors le détenu dans un Centre de transfert pour protection – façon poétique de ne pas employer l’appellation centre de détention.

José Guillermo Hernández, dit « el Ñeñe Hernández », avec son « grand ami » le général Adolfo Hernández (accusé par des organisations sociales d’être responsable d’au moins 39 cas de faux positifs).

« Or, dénonce depuis Medellin Vanessa Vasco, de la Corporation Juridique Liberté, la police, de façon délibérée, injustifiée, capture des gens qui sont en train de manifester ou même simplement de marcher ; elle enregistre leur nom de façon erronée, ce qui empêche les organismes de défense des droits humains de savoir qui est là, d’informer les familles. Les détenus sont frappés et maintenus pour un temps indéterminé, de trois ou quatre jours, hors de toute protection de la loi [22]. » Le 16 mai, alors que se multipliaient les cris d’alarme et les dénonciations, les Bureaux du Procureur et du Défenseur du peuple ont fait savoir que 227 personnes ont été retrouvées et qu’ils en recherchaient 168 autres. En ce qui les concerne, le jeune Brahian Gabriel Rojas López, qu’on avait aperçu le 28 avril dans le « municipio » La Virginia (Risaralda), pendant une intervention de l’ESMAD, et un autre homme non encore identifié, ont été retrouvés, morts, flottant dans le courant du fleuve Cauca.
Au terme de la grève nationale de 2019, diverses organisations sociales ont entrepris une procédure destinée à protéger les droits des manifestants. Dans sa sentence STC-7641-2020 du 22 septembre 2020, la Cour suprême de justice a satisfait à leur demande en ordonnant au président de la République de convoquer une Table de travail destinée à revoir les directives sur l’usage de la force par les 140 000 intégrants des forces de l’ordre. Le pouvoir a fait la sourde oreille. Expédier les auteurs de « bavures », sévices ou assassinats devant les tribunaux ordinaires plutôt que devant les Cours militaires ne l’intéresse pas. Oter au ministère de la Défense son contrôle sur la Police nationale pour placer celle-ci sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, comme dans tous les pays civilisés, ne lui traverse pas plus l’esprit. « La situation du narcotrafic et des groupes hors-la-loi ne le permet pas en ce moment », s’est contenté de réagir récemment le chef de la Police nationale, le général Jorge Luis Vargas [23]. C’est donc avec la férocité habituelle que le gouvernement lance ses forces de répression à la rencontre des protestataires. Elles ont même perfectionné leurs méthodes – en mode plus dangereux. Inconnu ailleurs en Amérique latine, est apparu un blindé léger équipé de lanceurs – Venom – projetant en même temps, à la manière d’un Katioucha (dit « orgue de Staline ») [24], jusqu’à 150 mètres de distance, une volée de projectiles générant un flash lumineux et sonore, paralysant, et des cartouches génératrices de nuages de gaz lacrymogènes et de fumée. Des tirs qui, illégalement effectués à l’horizontale, se révèlent particulièrement redoutables pour les manifestants.

Blindé léger « Venom », équipé de lanceurs, des forces de répression colombiennes

Troisième ville de Colombie avec 2,2 millions d’habitants, Cali est devenue la capitale de la rébellion. Stratégiquement située à proximité des Départements du Chocó, du Cauca et de Nariño, à moins de trois heures de route de la côte Pacifique et de son important port de Buenaventura, toutes zones particulièrement affectées par le conflit armé, Cali a servi de réceptacle à des dizaines de milliers de réfugiés internes, paysans misérables déplacés par la violence. Sans parler d’une faune interlope d’aventuriers, « paracos », « narcos » etmembres de « pandillas » [25].
Dès le deuxième jour des manifestations, le maire « écolo » Iván Ospina (Parti Alliance Verte) a livré la ville en demandant au gouvernement une assistance militaire. Ce renoncement à une gestion locale de la situation a provoqué un très fort rejet de la population et interrompu les possibilités de dialogue avec les manifestants.
Défiant le pouvoir et les 3 500 militaires envoyés en renfort, ouvriers, travailleurs informels, femmes et étudiants défilent à n’en plus finir. Ils ont aussi organisé vingt-et-un « points de résistance ». « Des jeunes, y compris des adolescents, certains plus organisés que d’autres, très hétérogènes, sont présents en permanence sur ces points de “bloqueo” »,décrit Irene Velez-Torres, anthropologue de l’Université d’El Valle, le 12 mai [26]. Le plus fameux de ces points, la rotonde Puerto Rellena, rebaptisée Port Résistance, à l’est de la ville, jouxte la périphérie d’Aguablanca, agglomération populeuse à mauvaise réputation car occupée, depuis les années 1980, par les flots de déplacés. Pas de quoi rendre les forces de l’ordre particulièrement bienveillantes…

« Affrontement hier [11 mai] entre police et jeunes dans les secteurs Siloé et Pont du Commerce, commente John J, artiste de rap (Fondation HipHop Peña) et enseignant. La police a répondu par des tirs [27]. » Sur la cinquantaine de morts déplorés dans l’ensemble du pays (à l’heure de boucler cet article), trente-cinq ont été tués à Cali. Que le pouvoir tente d’étouffer et réduire au silence. « La nuit, sur les “points de résistance”, les coupures d’électricité laissent des quartiers entiers dans l’obscurité et sans Internet, raconte Irene Velez-Torres. Dans certaines zones, pour certaines personnes, les communications en direct à travers Facebook sont limitées ; des courriers électroniques, que nous avons envoyés, ne sont jamais arrivés. Il semble qu’à partir de certains mots clés, ils sont interceptés et éliminés. »
 
Accourue en renfort le 5 mai avec sa « garde indigène », une sorte de police communautaire non armée, les trois mille hommes et femmes de la « minga » sont restés une semaine en ville avant de devoir se replier sur leurs territoires ancestraux du Cauca. Précairement installés sur le campus de l’Université del Valle, ils exerçaient une présence permanente sur les « points de résistance » pour y protéger « les jeunes » – souvent attaqués la nuit.
 Le 5 mai, néanmoins, ce sont des membres de la « minga » qui ont subi une agression particulièrement violente. Au sud de Cali, dans le quartier chic de Cañasgordas, des civils vêtus de blanc, protégés par des policiers, ont ouvert le feu sur plusieurs « chivas » qui se rendaient à l’Université del Valle pour y participer à une réunion avec des porte-paroles du Comité de grève afin d’établir un agenda de négociation avec le gouvernement. L’attaque a fait douze blessés, dont quatre dans un état grave. Explicitement et plus ou moins élégamment, les autorités locales, départementales et nationales ont demandé aux Indigènes de « retourner dans leurs montagnes ». Le 12 mai, au terme d’une Assemblée permanente et après avoir pris congés des « points de résistance », ceux-ci sont de fait repartis en caravane vers le Cauca, non sans avoir précisé : « Nous continuerons à participer à la grève nationale depuis nos territoires ancestraux. » Archevêque de Cali, Mgr Darío Monsalve leur a demandé pardon au nom de la ville pour ce qu’ils ont subi. D’autres s’inquiètent ouvertement : « Leur départ laisse les jeunes très vulnérables sur les points de concentration. »

Que ce soit à Cali ou ailleurs, les barrages sur les routes, les barricades citadines, l’entrave aux déplacements, la paralysie des transports, des services et de l’activité économique, les difficultés d’approvisionnement provoquent le mécontentement de secteurs de la société, qui s’estiment lésés. Et qui, parfois, réagissent avec véhémence. Toutefois, ces réactions émotionnelles et spontanées ne peuvent occulter le développement de pratiques infiniment plus inquiétantes.
La première alerte a émané précisément de Cali, le 6 mai. Surgis d’un camion banalisé, un groupe de policiers en civil pourchasse des manifestants et tirent à balle réelle. Au vu de vidéos filmées par les protestataires, la Police devra admettre que le véhicule lui appartient effectivement (tout en trouvant une explication des plus « vaseuse » sur les agissements de ses fonctionnaires).
Dans toute la Colombie, se déplaçant souvent dans des véhicules haut de gamme, des civils menacent ou répriment les protestataires. Et parfois ouvrent le feu. Et parfois tuent. Ce qui arrive à Pereira, dans l’ouest du pays, où deux jeunes hommes qui organisent un sit-in pacifique sont gravement blessés par un groupe d’hommes non identifiés, tandis qu’un troisième, Lucas Villa, ne survit pas. Fait divers malheureux dû à une poignée d’irresponsables ? Quelques jours auparavant, le 2 mai, le maire Carlos Maya, s’était fendu d’une déclaration très remarquée : « Nous allons convoquer toutes les corporations de la ville ainsi que les membres de la sécurité privée pour faire un front commun avec la police et l’armée afin de rétablir l’ordre dans la sécurité publique. La ville de Pereira ne s’arrête pas et ne s’arrêtera pas et nous ne la laisserons pas entre les mains des violents. » Des pratiques qui renvoient à de funestes antécédents : la création des Coopératives de sécurité (Convivir en milieu rural), particulièrement promues par le gouverneur du Département d’Antioquia, Álvaro Uribe, dans les années 1980. Il ne fallut pas très longtemps pour qu’elles révèlent leur véritable nature en rejoignant les paramilitaires des AUC.

Un compte Twitter appelé « Brigade anticommuniste », révèle le Collectif d’avocats José Alvear Restrepo, « stigmatise la Minga indigène en signalant qu’elle a des liens avec des groupes armés illégaux »  ; on y trouve des messages tels que « Minga = FARC »  ; un appel y a été lancé aux habitants de Cali « pour qu’ils envoient l’emplacement exact des manifestants et utilisent des armes pour les attaquer [28 ».
Dans le « municipio » de Jamundi (Valle del Cauca), le jeune membre de la garde indigène Geovanny Cabezas Cruz (18 ans) sera assassiné le 15 mai de plusieurs balles dans le dos par deux inconnus. D’après les témoignages recueillis par Indepaz, des escouades paramilitaires des AGC arpentent la zone et, les jours précédents, des menaces avaient été proférées contre les dirigeants indigènes s’étant déplacés avec la « Minga » à Cali.
Toujours dans cette ville, divulgue le 9 mai « Noticias Uno », diffusé sur la chaîne de télévision payante CableNoticias, un groupe organisé, « Cali Fuerte » (Cali forte), planifie sur WhatsApp des stratégies pour démanteler les points de blocage. Les échanges ont lieu en termes ordinaires – « Je sais que, nous allons avoir en abondance du renseignement, parce que (…) nous pouvons arriver à quelque chose de bon pour la ville » –, mais aussi en usant, pour certains des intervenants, d’un vocabulaire spécialisé, codé, très « policier ».
Après que, la nuit du 16 mai, des affrontements aient fait deux morts et trente-quatre blessés dans le quartier La Estancia de Yundo, la gouverneure du Valle del Cauca, Clara Luz Roldán, a exprimé son indignation pour avoir vu, sur une vidéo, aux côtés des militaires, des civils n’appartenant en aucun cas aux forces de l’ordre, armés et cagoulés.

L’enchaînement de ces divers événements ramène immanquablement au paramilitarisme et à l’Etat – responsable de ce qu’il laisse faire, mais aussi de ce qu’il fait. Car les traces de liaisons aussi dangereuses que troubles ne manquent pas. Ainsi des Águilas Negras (Aigles noirs). Après les Autodéfenses gaitanistes de Colombie, il s’agit de l’organisation responsable du plus grand nombre de menaces de mort et d’avertissements ciblés proférées, sur l’ensemble du territoire national, contre les dirigeants communautaires, politiques et sociaux. Curieusement, on ne lui connaît aucun leader, on ignore totalement ses structures et son fonctionnement, on n’a jamais repéré aucun supposé campement. Pour se livrer à son œuvre mortifère, elle a une stupéfiante capacité d’identifier ses cibles, leurs localisations, adresses mail et numéros de téléphone. Du travail « de police » ou de « service de renseignements ». Qui exerce une incontestable fonction de discipline et de contrôle social en terrorisant les secteurs opposés tant au gouvernement qu’aux pouvoirs locaux.

« L’épidémie qui devrait nous préoccuper est l’épidémie communiste. Sauvons la Colombie. » Le message n’a rien de clandestin. Il figure sur un énorme panneau d’affichage, dans le secteur de Las Palmas, l’un des plus fréquentés de la ville de Medellín. Les médias du « système » chantent à l’unisson. Si les élus ne parviennent pas à persuader les manifestants d’abandonner les barrages, « le gouvernement a l’obligation de recourir aux outils que la Constitution lui accorde pour garantir la prévalence de l’intérêt général », prévient le quotidien El Tiempo. Hebdomadaire, Semana révèle « en exclusivité » (15 mai) « le plan violent des dissidences des FARC et des milices urbaines de l’ELN pour assiéger la capitale [Cali] du Valle del Cauca. Les enregistrements et les informations des services de renseignement prouvent qu’il y avait une intention criminelle au milieu de la grève. Qui est derrière tout cela ? »

Les Etats-Unis se disent « très préoccupés » par la situation. L’Union européenne est elle aussi « très préoccupée ». L’Organisation des Etats américains (OEA) a mis beaucoup de temps à se préoccuper, mais elle s’est finalement déclarée « très préoccupée ». Il faut préciser qu’avant d’être « très préoccupé », son secrétaire général Luis Almagro était « très occupé ». Le 5 mai, en Floride, il recevait les clés de la ville de North Miami Beach, des mains du maire Anthony DeFilippo. Un hommage rendu à « son incessant travail pour la justice dans la région » et à sa lutte « pour la liberté et la démocratie ».

Travail des médias colombiens. A gauche : les violences d’extrême droite au Venezuela de 2014, 2017.. étaient présentées comme des révoltes démocratiques contre Maduro sous le titre d' »explosion sociale ». A droite : les actuelles protestations populaires contre le gouvernement narcoparamilitaire d’extrême droite sont présentées comme « une menace pour la Colombie ». (légende de Venezuelainfos)

Fort heureusement, Almagro a participé ensuite à Miami au forum « Défense de la Démocratie dans les Amériques », organisé (forcément !) par l’Institut interaméricain pour la démocratie, au cours duquel, dans une de ses dernières envolées avant de déposer le bilan, le président équatorien Lenín Moreno a exprimé avec une rare véhémence « une demande unanime »  : que le président vénézuélien Nicolás Maduro retire « ses mains sanglantes et corrompues de la démocratie et la stabilité du peuple colombien ». D’où la préoccupation (presque) soudaine d’Almagro. Le 10 mai, tout en condamnant « les cas de torture et d’assassinats commis par les forces de l’ordre », il a précisé que « le droit à la protestation ne peut être un prétexte pour violer les droits fondamentaux de la population » et a stigmatisé « ceux qui ont transformé les manifestations en vandalisme et ont confondu le vandalisme avec des actions de nature terroriste contre les institutions et les autorités de l’Etat ». C’était bien le moins. La Colombie n’est tout de même pas le Venezuela ou la Bolivie, où tout est permis à l’opposition !

L’inquiétude n’en demeure pas moins réelle. Même Uribe, à l’origine, avait senti le danger et s’était prononcé contre cette réforme fiscale arrivant au plus mauvais moment. Dirigeants de Cambio radical (Changement radical) et du Parti libéral, les dirigeants de droite Germán Vargas Lleras et César Gaviria avaient ordonné à leurs troupes de ne pas voter le texte. Pour Gaviria, ex-président (1990-1994), cette réforme était « la pire chose qui puisse arriver à la classe moyenne » : elle allait « achever le pays et l’économie [29 ». Les centristes et les Verts – Sergio Fajardo, Jorge Robledo, Juan Manuel Galán, Humberto de la Calle, etc. – ont exprimé le même rejet. Sans être plus entendus. Et ce qui devait arriver est arrivé. La droite perd le contrôle de la situation.
 Panique à bord. Ministre des Affaires étrangères, Claudia Blum démissionne (elle sera remplacée par Marta Lucía Ramírez). « Chaque déclaration du ministre de la Défense sur la grève est un permis de tuer », dénonce Gaviria. « La solution à la grève se trouve dans les Accords de paix et dans des objectifs de développement soutenable », renchérit l’ex-président Santos. C’est que tous les yeux sont désormais tournés vers l’élection présidentielle de 2022. Signe des temps, même les Etats-Unis, plutôt que prononcer leur habituel soutien inconditionnel, ont exhorté les forces de l’ordre colombiennes à faire preuve d’un « maximum de retenue » pour éviter de nouveaux décès. Et ne pas entacher davantage l’image des gouvernants.
Au-delà de cette tentative pour « limiter les dégâts », beaucoup subodorent que cette révolte d’ampleur exceptionnelle marque sans doute, ou peut-être, le crépuscule de l’Uribisme et de son entourage mafieux. Chacun fait un pas de côté. Une droite plus présentable, décente, intelligente, civilisée, serait la bienvenue. Pas trop indépendante tout de même – Washington a besoin d’alliés obéissants aux directives (n’oublions pas le contexte régional et surtout le Venezuela).
Seulement, l’aiguille de la boussole ne tourne pas dans le bon sens. Alors qu’« on » la voudrait fixée sur la droite classique, au pire le centre droit, elle s’incline clairement en direction… du centre-gauche.

Le second tour de la présidentielle, le 17 juin 2018, opposait Duque au candidat de la Colombie humaine, Gustavo Petro. Une première évolution dans un pays habitué à des duels entre candidats de droite ou opposant la droite à l’extrême droite. Confronté à la « maquinaría » (appareil) et aux partis traditionnels, victime d’une campagne de la peur faisant de lui un proche d’« ex-terroristes » [30] et un représentant du « castro-chavisme », victime d’une trahison des pseudo « centristes – De la Calle, Fajardo, Robledo – ayant appelé à voter « blanc », Petro fut finalement battu (41,8 % des voix contre 54 % à Duque) [31]. Toutefois, il était arrivé en tête dans la capitale Bogotá et dans les départements Atlántico, Nariño, Cauca, Chocó, Vaupés, Sucre, Putumayo et Valle, tout en faisant de son mouvement la seconde force politique du pays. La Colombie n’était pas encore prête pour le changement. Elle vient de faire un grand pas dans cette direction. Et l’ombre du Chili plane désormais sur elle, tout un chacun en est conscient.
Lors de l’élection de la Convention constituante, le gouvernement de Sebastián Piñera (37 sièges sur 155) et les partis traditionnels viennent d’y subir une défaite cinglante, historique, le 16 mai dernier. A l’origine de ce séisme, l’apparition d’une nouvelle génération politique née de l’explosion sociale de 2019, elle aussi férocement réprimée (27 morts, 22 000 arrestations, 3 649 blessés).

Tout plutôt qu’un gouvernement réformiste. Tout plutôt que le « Petro-madurisme »  ! L’Uribisme n’entend pas lâcher le pouvoir aussi facilement. Il a peur. Il joue son va-tout. Il a en face de lui un Comité national de grève qui exige des garanties pour le libre exercice de la protestation, la fin des violences, une réforme de la police. Malgré la répression, la pression paye. Le pouvoir lâche du lest : après le retrait de la réforme fiscale, celle de la santé a également disparu de l’agenda (rejetée par le Congrès) ; le gouvernement approuve une subvention de 25 % du salaire minimum pour tout employeur embauchant un jeune ; il annonce la gratuité des frais d’inscription dans l’enseignement public supérieur pour les étudiants des strates 1,2 et 3 (les couches les plus modestes) ; enfin, le 22 mai, la Cour constitutionnelle rétablit les 16 Juridictions spéciales pour la paix (qui disposeront de sièges à partir des prochaines élections législatives) ! Ce pour la carotte. Mais le bâton n’est pas loin. On ne voit même que lui. Le 17 mai, alors que le pays espérait des avancées en matière de négociations, Duque a coupé court et ordonné « l’augmentation de toutes les capacités opérationnelles des forces de l’ordre sur le terrain (…) ».

A bout de trois semaines de soulèvement, on déplore déjà une cinquantaine de morts et 1 600 blessés. Portées par le refus de la pauvreté, de la corruption, de l’insécurité, des inégalités dans l’accès aux études et à la santé, les manifestations massives continuent à se succéder. A chaque jour son tragique, son sordide, son poignant. Popayán : le 13 mai, la très jeune Alison Meléndez est interceptée et détenue par des agents de l’ESMAD. Le lendemain, libérée, bouleversée, elle dénonce avoir subi des violences sexuelles, puis se suicide. L’indignation est telle que des manifestants attaquent et incendient l’Unité de réaction immédiate (URI) où ont eu lieu les sévices. Huit quartiers se soulèvent. A 22 ans, Sebastián Quintero Múnera meurt à son tour, atteint au cou par une grenade assourdissante…

Le pouvoir avait-il pressenti une telle résistance ? Le 6 mai, le sénateur Wilson Arias (Pôle démocratique alternatif) a dénoncé la commande par l’Etat, de 130 000 grenades, 60 000 balles de marquage pour lanceurs de balles de défense (LBD), 4 734 boucliers anti-émeute, 107 lanceurs de gaz, etc., destinés à l’ESMAD, pour plus de 3 643 451 dollars (14 milliards de pesos). A Cali, John J réfléchit à haute voix : « Nous qui sommes des dirigeants communautaires, on connaît les jeunes, on sait pourquoi ils sont dans la rue. On s’inquiète de savoir s’il y aura une sortie négociée, concertée, au moins avec les autorités locales, parce qu’avec le gouvernement ça va être difficile… Qu’est-ce qui va leur arriver à ces jeunes ? On connaît l’histoire de notre pays ! »

Illustration : Flickr CC


[1https://www.dane.gov.co/index.php/estadisticas-por-tema/pobreza-y-condiciones-de-vida/pobreza-monetaria

[2] Le gouvernement revendique la mise en place d’un programme de soutien à l’emploi formel bénéficiant à environ 3,5 millions de travailleurs ; le remboursement de la TVA pour près de 2 millions de ménages vulnérables ; le renforcement du Fonds de solidarité éducative (700 000 étudiants).

[3] Le CNP regroupe 26 organisations nationales, 29 comités départementaux et plus de 300 comités municipaux.

[4] C’est ainsi que les indigènes appellent leurs rassemblements et actions collectives.

[5https://www.semana.com/nacion/articulo/no-nos-dejaremos-vencer-por-viboras-venenosas-comandante-del-ejercito-en-polemica-por-informe-de-la-jep-sobre-falsos-positivos/202143/

[6] Pour ajouter à son délire, López se réfère aux… philosophes français post-structuralistes Félix Guattari (qui a publié en 1977 La révolution moléculaire), Jacques Derrida, Gilles Deleuze et au très oriental Jeu de GO !

[7] Véhicules collectifs ouverts à tous les vents et souvent vétustes, typiques des régions montagneuses de Colombie.

[8https://viacampesina.org/es/colombia-reforma-rural-integral-solo-se-ha-completado-el-4/

[9] Senadores y representantes – Informe multipartidista (2020) « ¿En qué va la paz a 2 años del gobierno Duque ? », Bogotá, 18 de agosto 2020.

[10] Propriétaire terrien qui a du pouvoir politique.

[11http://ilsa.org.co/efectos-de-la-reanudacion-de-la-aspersion-aerea-sobre-la-legitimidad-del-programa-nacional-de-sustitucion-de-cultivos-ilicitos-pnis-en-colombia/

[12] La « pasta » ou pâte base : stade intermédiaire entre la feuille de coca et la cocaïne pure, obtenu avec des moyens souvent rudimentaires sur le lieu de production.

[13] Entre 2009 et 2018, 126 « éradicateurs » des GME et membres de la Force publique ont été tués et 664 blessés – la majorité par amputation (Fundacion Ideas por la Paz, Bogotá, 29 mai 2020).

[14] Lire Maurice Lemoine, « Cultures illicites, narcotrafic et guerre en Colombie », Le Monde diplomatique, Paris, janvier 2001.

[15] Pour une production potentielle de 951 tonnes de cocaïne.

[16] Les paramilitaires trouvent leur origine dans des groupes civils « d’autodéfense » légalement crées par l’armée colombienne, conseillée par le Commandement sud de l’Armée des Etats-Unis (Southern Command), dans les années 1970 et 1980, pour lui venir en aide pendant les opérations anti-insurrectionnelles.

[17] « Venezuela : aux « sources » de la désinformation », 7 octobre 2019 – https://www.medelu.org/Venezuela-aux-sources-de-la-desinformation

[18] L’Union patriotique (UP) est un parti politique issu d’un « processus de paix » mené en 1984 sous la présidence du conservateur Belisario Betancur et composé de guérilleros démobilisés, du Parti communiste et de membres de la société civile. Entre 3 000 et 5 000 de ses membres ont été assassinés, torturés et victimes de disparition, essentiellement par les paramilitaires.

[19] Lite « La Colombie aux temps du choléra » – https://www.medelu.org/La-Colombie-aux-temps-du-cholera

[20https://www.lavozdeyopal.co/el-piloto-desaparecido-en-guatemala-no-trabajaba-para-mi-presidente-duque/

[21] Témoignage recueilli le 12 mai lors d’un Webinaire « Que se passe-t-il en Colombie ? » organisé à l’initiative de France Amérique latine 33 (Bordeaux), Les 2 Rives et le collectif ALBA-TCP France.

[22]  Idem.

[23https://www.nytimes.com/es/2021/05/12/espanol/protestas-colombia-policia.html

[24] Lance-roquettes multiple soviétique de la Seconde Guerre mondiale.

[25]  « Pandilla »  : bande ; « paraco »  : paramilitaire.

[26Ibid, « Que se passe-t-il en Colombie ? »

[27 Ibid.

[28https://www.colectivodeabogados.org/10861-2/

[29El Espectador, Bogotá, 21 avril 2021.

[30] Actuellement sénateur, maire de Bogotá de 2012 à 2015, Petro a été, à partir de 1977, membre de la guérilla du Mouvement 19 Avril (M-19), dissoute en 1990.

[31] Lire : « Qui a trahi le camp de la paix en Colombie ? » – https://www.medelu.org/Qui-a-trahi-le-camp-de-la-paix-en

URL de cet article : https://www.medelu.org/Guerre-totale-contre-le-mouvement-social

Pompeo et la CIA contre les élections législatives au Venezuela, par Katu Arkonada (La Jornada, Mexique)

L’auteur : Katu Arkonada est titulaire d’un diplôme en Politiques Publiques. Ancien conseiller du vice-Ministère de la planification stratégique, de l’unité juridique spécialisée dans le développement constitutionnel et du Ministère bolivien des Affaires Etrangères. Il a coordonné les publications « Transitions vers le bien-vivre » et « Un Etat, beaucoup de peuples, la construction de la plurinaltionalité en Bolivie et en Equateur ». Membre du Réseau des Intellectuels en Défense de l’Humanité.

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La semaine même où un rapport dénonçant le gouvernement vénézuélien pour « crimes contre l’humanité » a été rendu public par une « mission internationale indépendante » payée comme sous-traitante d’une Commission de l’ONU, mais qui n’a jamais mis les pieds dans le pays et qui s’est appuyée sur des témoignages.. de l’opposition de droite et des réseaux sociaux, le secrétaire d’État Mike Pompeo était au Brésil et en Colombie pour continuer à alimenter la rhétorique contre la révolution bolivarienne pendant la campagne présidentielle états-unienne, mais aussi en pleine campagne électorale pour les élections législatives qui se tiendront le 6 décembre au Venezuela.

Au Brésil, Pompeo a traité Nicolas Maduro de trafiquant de drogue et a déclaré que Washington continuerait à travailler pour atteindre son objectif basé sur la crise déclenchée par son blocus et ses sanctions imposées à l’économie vénézuélienne. En Colombie, son principal partenaire dans la région, il a accusé le gouvernement vénézuélien de collaborer avec le terrorisme et d’héberger des membres de l’ELN et des dissidents des FARC.

Le terrorisme et le trafic de drogue, non pas ceux de la Colombie – principal fournisseur de la cocaïne consommée aux États-Unis, mais… vénézuéliens, malgré le fait qu’au Venezuela il n’y a pas de feuille de coca, contrairement au pays voisin, qui en cultive plus de 200.000 hectares, soit 10 fois plus que, par exemple, les hectares de feuille de coca cultivés en Bolivie.

Mais il faut s’arrêter à la visite de Pompeo, dont il ne faut pas oublier qu’il a été le directeur de la CIA, en Colombie. Son principal objectif était de promouvoir un changement de stratégie pour renverser le gouvernement de Nicolás Maduro, à commencer par l’impact sur les résultats des élections législatives de décembre.

La délégation états-unienne a finalisé les détails de l’arrivée des 300 soldats qui seront installés dans une nouvelle base militaire dans la ville frontalière de Cúcuta, plus précisément à Cerro del Tasajero, un endroit clé au niveau géopolitique car de là, on peut voir une bonne partie de la frontière colombo-vénézuélienne et le lac pétrolier de Maracaibo.

En plus de demander à Ivan Duque son soutien pour promouvoir le vote républicain au sein de la communauté colombienne du Texas, du New Jersey et du sud de la Floride, Pompeo a demandé à la Colombie ses réflexions sur la nouvelle stratégie opérationnelle et médiatique conçue contre le Venezuela, qui irait d’une action militaire dans le cadre d’une coalition tripartite (UE-Colombie-Brésil), à la déclaration de fraude et d’ignorance des résultats à la manière de la Bolivie, en passant par des infiltrations paramilitaires depuis le sol colombien, des violences terroristes sous forme de « guarimbas » (violences d’extrême droite transformées par les médias en « révoltes populaires réprimées par le régime ») et même une tentative d’assassinat contre Maduro.

Pompeo a mentionné à Duque que pendant son séjour au Brésil, il a convenu avec Bolsonaro du soutien de l’armée brésilienne pour une éventuelle intervention militaire sur le territoire vénézuélien. La création de faux positifs justifiant une intervention armée de la coalition est envisagée, qui pourrait prendre la forme d’une attaque contre une ambassade à Caracas d’un pays allié des États-Unis, ainsi que d’agressions contre des diplomates et des dirigeants de haut rang de l’opposition pour que les médias internationaux puissent l’imputer à Nicolas Maduro. À cette fin, un groupe paramilitaire, formé à Inirida par des déserteurs vénézuéliens encadrés par des mercenaires américains et israéliens, s’est déjà installé en territoire vénézuélien.

Pompeo a également demandé à Iván Duque de mener des opérations « anti-drogue » au cours du mois d’octobre, notamment dans les zones frontalières des départements de l’Arauca, du Norte de Santander et de la Guajira, afin qu’elles servent de prétexte à l’arrivée et au déploiement de militaires qui pourraient être utilisés dans des actions déstabilisatrices à l’approche des élections du 6 décembre.

Un autre élément qui justifierait une éventuelle agression militaire serait la dénonciation préparée d’un prétendu achat « d’armes iraniennes à moyenne et longue portée, avec lesquelles le Venezuela tenterait prétendument d’attaquer la Colombie. »

Comme nous l’avons déjà dénoncé dans la rubrique « Sabotage électoral du G4 », de graves altérations de l’ordre public au Venezuela (pillages et attaques contre les institutions publiques) devraient avoir lieu vers le 6 décembre, jour des élections législatives, dans le but de promouvoir la thèse d’un État failli, ce qui permettrait d’augmenter encore la pression internationale sur le Venezuela.

Pompeo a également fait comprendre à Duque que Guaidó n’est plus un acteur majeur dans sa stratégie d’ingérence, et qu’il vaut mieux ne plus appuyer le projet initial de former un gouvernement parallèle en exil de l’extrême droite guaidiste, ce qui pourrait finir par favoriser le chavisme sur le plan électoral. Le pari états-unien se déplace maintenant vers Capriles, qui malgré les doutes qui pèsent sur lui après sa sortie de prison, leur est utile pour promouvoir la campagne de discrédit des élections, aux côtés d’Almagro, de l’OEA et d’autres voix de la droite internationale.

La Colombie a joué un rôle clé dans l’appui à la proposition du Département d’État, de nommer Mauricio Claver Carone au lieu d’un latino-américian à la présidence de la Banque interaméricaine de développement (BID), et il semble qu’elle pourrait une fois de plus jouer un rôle décisif tant dans la justification internationale de nouvelles sanctions économiques contre le secteur minier et pétrolier, et se convertir en plate-forme d’une nouvelle agression paramilitaire dans le but de déstabiliser les élections législatives vénézuéliennes.

Un mois plus tôt aura lieu la dispute présidentielle entre Trump et Biden, dont l’issue se décidera en grande partie dans l’état-clef de Floride, et malheureusement, les votes aux États-Unis peuvent se traduire par des morts au Venezuela.

Katu Arkonada

Source : La Jornada (Mexique) https://www.jornada.com.mx/2020/10/10/opinion/013a1pol

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/10/pompeo-et-la-cia-a-la-manoeuvre-contre-les-elections-legislatives-au-venezuela-par-katu-arkonada-la-jornada-mexique/

Le billard à trois bandes de Mike Pompeo en Amérique latine, par Maurice Lemoine

Maurice Lemoine, journaliste spécialiste de l’Amérique latine et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, explique la stratégie américaine dans le choix des pays visités: Guyana, Suriname, Brésil et Colombie, dont trois ont une frontière commune avec le Venezuela. Il réagit aussi à un rapport de l’Onu, évoqué par Mike Pompeo, accusant le gouvernement de Maduro de crimes contre l’humanité, dont des actes de torture et des meurtres par ses forces d’ordre.

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-5Bu

« Licence pour tuer »… depuis l’ambassade d’Espagne à Caracas

Au contraire des médias européens, le Wall Street Journal n’use pas de guillemets moqueurs pour parler des invasions ou des tentatives d’assassinat et de coup d’Etat que documente et dénonce depuis des années le gouvernement bolivarien. Dans son édition du 26 juin (1) le quotidien ultralibéral explique que Leopoldo López (milliardaire vénézuélien, co-organisateur du putsch de 2002 contre le président Chavez, et des insurrections d’extrême droite à partir de 2014) a étudié pas moins de… six propositions de firmes de mercenaires états-uniennes pour éliminer le président Maduro. Parmi lesquelles celle de Blackwater dont les tueurs et les bourreaux se sont rendus tristement célèbres en tant que sous-traitants des guerres de l’OTAN en Afghanistan, en Irak ou en Libye. C’est finalement la firme paramilitaire états-unienne Silvercorp qui a été retenue pour signer le contrat avec son subordonné Juan Guaido en vue de mener l’incursion préalable à un coup d’Etat au Venezuela en mai 2020.

Après le Washington Post qui avait publié in extenso le contrat signé à cet effet par Juan Guaido avec les paramilitaires états-uniens (2), le Wall Street Journal a fourni l’occasion au vice-président du Venezuela, Jorge Rodríguez, de mettre à jour les informations sur les plus récentes opérations visant au “regime change” ordonné par l’administration Trump. 

« Tous les éléments de planification qui ont conduit à l’incursion militaire armée ont été contrôlés depuis la résidence du gouvernement espagnol« , a déclaré Jorge Rodriguez lors de sa conférence de presse à Caracas le 27 juin. « L’ambassadeur espagnol (Jesus Silva, NdT) sait-il que Leopoldo López a fait et continue de faire des vidéoconférences dans le seul but d’insister sur ses plans d’assassinat du président Nicolás Maduro ?« , a-t-il interrogé (3). Jorge Rodriguez s’est demandé si l’Espagne, qui a accordé l’asile à M. López lors du coup d’Etat manqué d’avril 2019, était d’accord pour que « dans sa résidence diplomatique soient planifiés les assassinats d’autorités vénézuéliennes« . « Le gouvernement espagnol a-t-il quelque chose à dire à ce sujet ?« .

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Leopoldo López et son subordonné Juan Guaido lors du coup d’État manqué d’avril 2019 à Caracas

Le vice-président du gouvernement bolivarien a rappelé que d’innombrables preuves ont déjà été publiées sur les actions violentes de López et Guaidó, qu’il a qualifiées d' »instruments entre les mains des autorités états-uniennes, et dont le seul but est de « voler tout ce qu’ils peuvent et de s’emparer du pouvoir par des moyens violents« . Jorge Rodriguez a expliqué par ailleurs que c’est un agent de liaison du fugitif Leopoldo Lopez qui s’est chargé de coordonner la logistique et le financement de l’opération Gedeon pour l’incursion paramilitaire effectuée en mai dernier (4), une action démontée par les services de renseignement vénézuéliens et dont la plupart des participants ont pu être arrêtés, notamment avec l’aide de la population locale. (5)

« La semaine prochaine, nous allons montrer la preuve que ce que l’ex-militaire Cliver Alcalá, réfugié aux Etats-Unis, a dit est vrai. Nous allons montrer le témoignage d’une personne qui a servi de liaison avec les hommes d’affaires qui ont prêté des maisons, des appartements, des quais, des bateaux, des avions et de l’argent pour l’opération armée contre le Venezuela« , a-t-il déclaré, ajoutant qu’il publierait également les documents décrivant la relation directe entre Lopez, Alcala, le mercenaire de Silvercorp USA Jordan Goudreau, le député Juan Guaidó et les paramilitaires qui s’entraînent dans des campements ad hoc situés à Riohacha, en Colombie. Les enquêtes menées après l’échec du nouveau coup d’État contre le gouvernement bolivarien laissent en effet peu de doutes sur la participation du gouvernement colombien d’Iván Duque et sur ses alliances étroites avec les grands cartels de la drogue et les mafias paramilitaires que le Venezuela gêne dans leur volonté d’étendre le narcotrafic. Le gouvernement colombien a officiellement déclaré qu’il allait sanctionner les militaires de ses propres forces armées responsables des fuites sur les camps d’entraînement installés sur son territoire.

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Ce document officiel états-unien (US Coast Guard) montre la densité de l’autoroute du trafic de drogue entre le premier producteur – la Colombie – et le premier consommateur – les Etats-Unis, essentiellement via l’Amérique Centrale et le Pacifique.

Cette “licence pour tuer” avait été officialisée par Donald Trump en mars 2020 : celui-ci avait fait mettre à prix la tête de Nicolas Maduro pour “narcotrafic et blanchiment d’argent” (sic), offrant 15 millions de dollars pour sa capture, et a déployé des navires de guerre dans les Caraïbes pour appuyer toute opération à cet effet (6). Une accusation d’autant plus surréaliste que selon les chiffres publiés par l’US Guard Coast elle-même (tableau ci-dessus), c’est la Colombie qui exporte 90% de la drogue vers son premier consommateur, les Etats-Unis. Confirmant les informations données par le gouvernement vénézuélien, le rapport mondial de l’Office de l’ONU contre la drogue et le crime (ONUDC), publié le vendredi 26 juin 2020, classe le Venezuela au quatrième rang continental pour les saisies de drogue et le démantèlement de laboratoires. (7)

Le fait que Washington et l’Union Européenne ont décidé d’appuyer depuis le début les éléments les plus rétrogrades et les plus violents de la droite vénézuélienne ne doit pas occulter que le gouvernement bolivarien et l’ensemble des secteurs démocratiques de l’opposition maintiennent le dialogue politique, notamment sur l’organisation des prochains scrutins. Médiateur de longue date de cette politique de la main tendue, l’ex-premier ministre espagnol José Rodríguez Zapatero a critiqué les appuis européens aux partisans du coup d’Etat et a salué « un dialogue entre gouvernement et opposition qui apportera davantage de stabilité au Venezuela » (8), précisant que la plupart des dirigeants européens ont compris que Guaido n’a aucun poids politique. L’ex-Président équatorien Rafael Correa, consulté par RedRadioVe sur les élections législatives qui auront lieu en 2020, a déclaré : « Je n’ai jamais vu une dictature organiser autant d’élections« . (9)

Traductions et adaptation : Thierry Deronne

Source : https://albaciudad.org/2020/06/the-wall-street-journal-senalo-a-leopoldo-lopez-de-conversar-desde-la-embajada-de-espana-con-6-contratistas-para-planificar-operacion-gedeon/

Notes :

1. https://www.wsj.com/articles/venezuelan-opposition-guru-led-planning-to-topple-maduro-11593163801
2. https://www.washingtonpost.com/context/read-the-attachments-to-the-general-services-agreement-between-the-venezuelan-opposition-and-silvercorp/e67f401f-8730-4f66-af53-6a9549b88f94/
3. « Foreign Policy » (USA) relate le parcours du leader d’extrême droite vénézuélien Leopoldo Lopez, mentor de Guaido et ami d’Uribe, l’ex-président narco-paramilitaire impuni malgré tant de crimes contre l’Humanité (+ photos de Lopez avec d’autres assassins) : https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/08/04/venezuela-la-presse-francaise-lachee-par-sa-source/
4. https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/05/04/le-venezuela-inflige-une-nouvelle-defaite-a-lempire-et-aux-grands-medias/ . Lire aussi “sept ans d’agressions paramilitaires contre le Venezuela” https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/05/17/sept-ans-dagressions-paramilitaires-contre-le-venezuela-la-liste-de-tous-les-plans-demanteles/
5. https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/05/13/exclusif-des-pecheurs-du-venezuela-racontent-la-reddition-de-mercenaires-etats-uniens-par-fania-rodrigues/
6. https://www.justice.gov/opa/video/attorney-general-barr-and-doj-officials-announce-significant-law-enforcement-actions; lire l’analyse de Maurice Lemoine : “Maduro mort ou vif” : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/04/08/maduro-mort-ou-vif-par-maurice-lemoine-memoire-des-luttes/
7. http://ultimasnoticias.com.ve/noticias/politica/onu-reconoce-a-venezuela-como-cuarto-pais-en-incautacion-de-drogas/?fbclid=IwAR2y3iWHjLx9CrbCOmYMvzoq1ldX-QGZ9rq0oVB_DmsV4fn5iiO86bML3Gg
8. Interview de José Luis Rodríguez Zapatero http://ultimasnoticias.com.ve/noticias/politica/rodriguez-zapatero-dice-que-el-dialogo-es-la-clave-para-la-estabilidad-en-venezuela/
9. Interview de Rafael Correa : https://twitter.com/venezuelainfos/status/1276697926161641476

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Exclusif : L’aide humanitaire au Venezuela est devenue un négoce multimillionnaire, par Fania Rodrigues

L’auteure: Fania Rodrigues, journaliste brésilienne en poste à Caracas.

La journaliste brésilienne Fania Rodrigues explique: “Depuis des mois, j’entends la même question au Venezuela : « qu’est-il advenu de l’aide humanitaire des États-Unis ? » J’ai fait mon enquête. Et j’ai découvert un négoce de plusieurs millions de dollars .”

Autoproclamé “président” sur un trottoir de quartier riche à Caracas en 2019, l’hologramme Guaido s’est vite évaporé sous les révélations par la presse états-unienne de sa corruption ou de ses liens avec les assassins narco-paramilitaires “Los Rastrojos” (1500 victimes). On sait moins que ses réseaux ont fait main basse sur “l’aide humanitaire”. Déjà, les grands médias avaient occulté la cause principale de la migration vénézuélienne : la guerre économique des Etats-Unis et ses mesures coercitives unilatérales – sanctions contre des entreprises, blocus maritime, blocage des paiements bancaires pour l’achat de vivres, de médicaments et de pièces de rechange, vols d’actifs pétroliers et financiers de l’Etat vénézuélien par Guaido et les cercles trumpistes, sabotages et attentats paramilitaires contre les services publics, pénuries et hausses de prix organisées par le secteur privé majoritaire dans le pays.

Les mêmes médias passent aujourd’hui sous silence les dizaines de milliers de vénézuéliens qui rentrent au Venezuela, fuyant l’explosion du Covid-19 et la surexploitation des régimes néolibéraux voisins, sans avoir jamais rien vu de la fameuse “aide”

L’aide humanitaire au Venezuela est devenue un négoce multimillionnaire

Le gouvernement américain a envoyé 656 millions de dollars au Venezuela entre 2017 et 2019 comme « aide humanitaire« , selon des documents officiels de l’Agence américaine pour le Développement International (USAID). Mais on ne sait pas comment les ONGs qui ont reçu ces ressources les ont utilisées dans la pratique.

Après quelques rapports de corruption sortis par la presse, l’Assemblée nationale vénézuélienne (à majorité de droite) a créé une commission pour enquêter sur ce qui s’est passé. Les ONG dirigées par des militants politiques proches de Juan Guaidó sont soupçonnées de recevoir des fonds donnés pour l’aide humanitaire et d’investir dans des activités politiques, dans la formation de jeunes dirigeants, des événements, des campagnes publiques contre le gouvernement, le financement de médias d’opposition, des cours pour journalistes et d’autres activités étrangères à la fonction d’aide humanitaire.

En outre, des rapports publiés aux États-Unis indiquent que le gouvernement américain utilise l’USAID pour financer des politiques contre le gouvernement vénézuélien. L’USAID nie avoir donné de l’argent à Juan Guaidó, mais admet qu’elle paie les dépenses du leader de l’opposition et de l’Assemblée nationale. « Le gouvernement intérimaire [de Juan Guaidó] n’administre aucun programme ou fonds de l’USAID. Dans certains cas, l’USAID paie les remboursements, les frais de voyage et les dépenses des conseillers techniques de l’Assemblée nationale et de l’administration intérimaire de Guaidó, par le biais de fonds d’assistance« .

Autres négoces des ONGs vénézuéliennes

La commission du contrôle de l’Assemblée nationale vénézuélienne enquête sur plus de 200 ONG, selon le président de la commission d’enquête, le député José Brito, du parti d’opposition Primero Justicia. « Ici, nous pouvons mettre en évidence certaines des personnes qui font l’objet d’une enquête, comme Ciudadania Activa, Espacio Público, Foro Penal (NdT: source d’Amnesty International), Redes Ayudas, Súmate, Fundación Futuro Presente, Rescate Venezuela, Cedice-Atlas-Libertad, entre autres« , a déclaré le député.

Le député d’opposition (parti Primero Justicia) José Brito. Photo: archive personnelle

L’ONG Espacio Público, par exemple, est dirigée par le militant de l’opposition Carlos Correa et fait l’objet d’une enquête pour détournement présumé de l’aide humanitaire pour financer le site web d’opposition Crónica Uno. Sur son site web, Crónica Uno déclare que « ce média est une initiative d’Espacio Público« .

Selon M. Brito, les documents indiquent qu’Espacio Público a reçu de l’argent de l’USAID pour l’aide humanitaire mais ne présente pas de projets dans ce domaine. En outre, des documents déclassifiés du gouvernement des Etats-Unis à partir de 2015 montrent que cette ONG est financée par la Fondation Panaméricaine de Développement (PADF), qui reçoit des fonds de l’USAID, de Freedom House et de l’USAID elle-même.

Mais, Crónica Uno n’est pas le seul média soupçonné de recevoir des fonds de l’urgence humanitaire. « Il existe de nombreux médias financés par des ONG qui ont bénéficié de l’aide humanitaire. Nous enquêtons actuellement sur quatre médias, dont le site d’information La Patilla« , explique M. Brito. La Patilla est l’un des plus grands sites d’information du Venezuela. Il est dirigé par l’homme d’affaires Alberto Federico Ravell, qui est également directeur de la communication du bureau de Juan Guaidó et du « Centre national de communication » (site web du « gouvernement provisoire » de Guaidó).

Carlos Correa, directeur de l’ONG « Espacio Publico », fait l’objet d’une enquête de l’Assemblée Nationale

La Fundación Futuro Presente fait l’objet d’une enquête pour utilisation présumée de ressources humanitaires dans les activités des partis politiques. Cette ONG a été fondée en 2008 par le leader politique Yon Goicoechea du parti d’extrême droite Voluntad Popular. En 2014, cette fondation a ouvert une succursale dans l’État de La Floride, aux États-Unis, où elle a été enregistrée en tant que société à but lucratif. Comme Súmate, qui est également enregistrée en tant que société aux États-Unis.

Yon Goicoechea, dirigeant du parti d’extrême droite de Juan Guaido, est soupçonné de détournement de l’aide humanitaire

Le président de la commission du Contrôleur financier explique pourquoi cette fondation fait l’objet d’une enquête. « Un nom qui apparaît dans nos enquêtes est celui de Yon Goicochea, chef du parti de la Volonté populaire et un homme proche du chef de ce parti, Leopoldo López. Goicochea a reçu une grande quantité de dollars de l’USAID et devra expliquer les objectifs et les domaines dans lesquels il a investi tout cet argent« , explique José Brito. Leopoldo López est l’un des principaux leaders du secteur putschiste de l’opposition vénézuélienne et le parrain politique de Juan Guaidó.

Futuro Presente reçoit de l’argent de l’aide humanitaire mais ses activités sont des formations de leaders sur la base d’un cursus néo-libéral. Cette ONG est également impliquée dans l’incursion paramilitaire du 3 mai dernier.

Un document interne de l’USAID, posté sur les réseaux sociaux par le blogueur vénézuélien Alek Boyd, montre que la Fondation Futuro Presente a reçu de l’argent du fonds de l’USAID pour l’agriculture et la sécurité alimentaire en 2019. Selon Brito, ce montant se chiffrerait à environ 10 millions de dollars.

Toutefois, sur son site web, la fondation n’enregistre aucune activité dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation. La nature des projets qu’elle développe est différente : « La Fundación Futuro Presente développe le programme de formation le plus transcendant pour les jeunes leaders au Venezuela« , indique le site web. Ce programme n’a rien à voir avec l’aide humanitaire.

Cette même ONG a été mentionnée par l’ancien militaire vénézuélien, l’ancien capitaine Antonio Sequea, qui a été arrêté pour avoir participé à l’incursion paramilitaire en territoire vénézuélien le 3 mai, connue sous le nom d’opération Gedeon. Dans son témoignage, M. Sequea a déclaré que pendant la période d’entraînement, les mercenaires avaient reçu des fonds de la Fundación Futuro Presente pour payer le loyer de maisons et de voitures sur le territoire colombien.

Une autre ONG vénézuélienne mentionnée dans un document de l’USAID est le Centre de Diffusion des Connaissances Économiques pour la Liberté (Cedice-Atlas-Libertad) qui a également reçu de l’argent du fonds pour l’agriculture et la sécurité alimentaire. Comme la Fundación Futuro Presente, l’ONG Cedice propose des cours de leadership pour les jeunes, principalement issus de la classe moyenne. Dans le programme d’enseignement, elle décrit l’un des cours. « Cedice Joven » : un groupe de jeunes qui partagent l’idée d’une société libre. Parmi les activités, on peut citer le « Cercle de lecture Bastiant pour discuter, réfléchir sur le libéralisme et la culture libérale« . Elle organise également des cours pour les journalistes, dont l’accent est mis sur les « théories et doctrines économiques du système de l’économie libre ». Rien dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation, ni dans celui de l’aide humanitaire.

Les rapports des médias vénézuéliens montrent qu’entre 2009 et 2015, le Cedice avait déjà reçu des financements et des conseils du Centre pour l’entreprise privée internationale (CIPE), qui est une branche commerciale du Département d’État et de ses institutions financières. Il a également reçu des ressources du National Endowment for Democracy (NED) et de l’USAID. La NED est une ONG créée et financée par le Congrès américain, selon des informations officielles du gouvernement américain. Elle fonctionne comme une agence gouvernementale, bien qu’elle ait le statut d’ONG.

Parmi les directeurs de Cedice figure l’ancien banquier Oscar García Mendoza, qui a été nommé vice-président de l’ONG. Mendoza était président du Banco Venezolano de Crédito et est identifié comme un intermédiaire dans les négociations entre les ONG vénézuéliennes et des organisations telles que NED et USAID, selon un article de 2014 sur le site web Aporrea.

Aux États-Unis, le Cedice est partenaire du think thank Cato Institute, un établissement d’enseignement libéral dont la mission est de former « les futurs dirigeants, penseurs, avocats et partisans du mouvement libéral, promouvant ainsi les principes de liberté individuelle, d’État minimal, de libre marché et de paix« . Au Venezuela, les deux institutions ont fondé l’université de Cato-Cedice, située dans une zone rurale à l’extérieur de Caracas.

partenaires et financeurs de CEDICE / ATLAS / LIBERTAD

Selon son site web, le Cedice est actuellement parrainé par l’Institut Atlas aux États-Unis, financé par les frères David et Charles Koch, milliardaires de l’industrie pétrolière. En outre, Charles Koch a contribué à la fondation de plusieurs organisations, dont le Cato Institute lui-même, l’Institut d’études humaines et la Déclaration des droits. Et comme tout est lié, c’est le Cato Institute qui décerne chaque année le prix Milton Friedman et l’a remis à Yon Goicoechea en 2008. Le dirigeant de Voluntad Popular a reçu 500 000 dollars et c’est avec cette ressource qu’il a créé la Fundación Futuro Presente.

Le Cedice est également partenaire d’une autre organisation, l’ONG Un Mundo Sin Mordaza (UMSM), « un monde sans baillon« , dont la mission principale est de « mener des campagnes internationales de sensibilisation sur la situation au Venezuela« , selon le site web de l’UMSM.

L’UMSM est l’une des principales ONG financées par le gouvernement étatsunien et reçoit des fonds de l’USAID et du NED, selon le professeur américain Tim Gill de l’Université de Caroline du Nord Wilmington. « NED et USAID ont continuellement soutenu les partis d’opposition et les ONG orientées vers l’opposition comme A World Without a Gag et Cedice« .

Comme si tout cela ne suffisait pas, une nouvelle plainte concerne un autre proche de Guaidó, depuis la semaine dernière. Le directeur pour l’Amérique latine de l’ONG Project Cure, Marvin Autry, dit avoir donné un total de 25 000 dollars au militant du parti d’extrême droite Voluntad Popular Lester Toledo. L’argent devait servir à payer l’expédition d’un conteneur rempli de fournitures et d’équipements médicaux, d’une valeur de 500 000 dollars, qui serait donné à la clinique de la maison San Rafael dans la ville de Maracaibo (État vénézuélien de Zulia).

Autry a déposé une plainte officielle et a remis un bordereau de dépôt sur le compte de la société présenté par Toledo : V and Sons Supply. Cependant, la cargaison n’a jamais été retirée de l’entrepôt de Houston, où elle est stockée depuis un an et quatre mois. Tolède est le coordinateur international de l’organisation vénézuélienne Coalición Ayuda y Libertad, créée par Juan Guaidó lui-même pour collecter des fonds pour « l’aide humanitaire. »

Photos : les ONG dirigées par des militants politiques proches de Juan Guaidó sont soupçonnées de recevoir des fonds donnés pour l’aide humanitaire et d’investir dans des activités politiques, dans la formation de jeunes dirigeants, des événements, des campagnes publiques contre le gouvernement bolivarien, le financement de médias d’opposition, des cours pour journalistes et d’autres activités étrangères à la fonction d’aide humanitaire.

 

L’USAID finance-t-elle l’opposition vénézuélienne ?

Le professeur Tim Gill déclare que ses recherches ont révélé que le Bureau des Initiatives de Transition (OTI), un département de l’USAID, a aidé à organiser des groupes d’opposition au Venezuela avec l’aide d’entrepreneurs et de sous-traitants. En laissant la première ligne à des tiers contractuels, ces activités ne sont plus soumises à la loi des États-Unis sur la liberté de l’information, ce qui signifie qu’il n’y aura pas de déclassification des documents à l’avenir.

« Les États-Unis ont soutenu les partis politiques d’opposition vénézuéliens tout au long du gouvernement d’Hugo Chávez et continuent de le faire aujourd’hui. Ils aident à organiser des ateliers pour former les dirigeants des partis, sur des sujets tels que le développement de programmes politiques, des séminaires avec des journalistes et la sensibilisation des jeunes électeurs« , rapporte Gill. Le chercheur est une référence dans l’étude des relations étrangères des États-Unis avec le Venezuela et est chroniqueur pour le Washington Post.

Tim Gill a interviewé des hommes d’affaires, d’anciens entrepreneurs de l’USAID au Venezuela et d’anciens employés de l’USAID aux États-Unis. Un ancien entrepreneur a indiqué qui étaient les interlocuteurs dans le secteur politique de l’opposition au Venezuela. « Lorsque Gill a interrogé un haut responsable de l’USAID sur le travail de l’OTI au Venezuela, l’ancien fonctionnaire a expliqué que l’OTI est une sorte de « force spéciale dans la communauté de l’assistance [humanitaire] pour promouvoir la démocratie« . Un autre responsable de l’agence américaine a déclaré à M. Gill que l’USAID envoie de l’argent aux opposants vénézuéliens « parce que cette formule est plus rapide que l’obtention de ressources par les canaux traditionnels.« 

« L’USAID et le NED ont travaillé avec des groupes d’étudiants vénézuéliens et des organisations communautaires sur le terrain pour accroître le soutien à l’opposition. L’USAID a également sous-traité au groupe privé Development Alternatives, Inc (DAI) pour réaliser ses projets sur le terrain au Venezuela« , note Tim Gill.

La DAI est une vieille connaissance du Département d’État des États-Unis. Cette société multinationale spécialisée dans les « projets de reconstruction » a été engagée pour réaliser de grands projets en Irak après l’invasion militaire américaine en 2003.

Pour tenter de comprendre ce qui se cache derrière ces ressources d’aide humanitaire, nous nous sommes entretenu avec l’un des experts les plus renommés du Droit international humanitaire, le professeur suisse et américain Alfred de Zayas. Titulaire de deux doctorats en droit de l’Université du Havard, Zayas est professeur à l’École de relations diplomatiques internationales de Genève en Suisse, expert indépendant au Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, de 2012 à 2018.

Selon le professeur, les ONGs qui mènent des activités de formation au leadership, qui ont financé les médias ou les partis politiques, ne devraient pas recevoir d’argent des fonds de protection sociale. « L’utilisation du terme « aide humanitaire » dans ce cas est de mauvaise foi. Nous sommes dans le domaine de la propagande politique. Faire un usage politique de ces ressources, c’est aller à l’encontre du vrai sens du travail humanitaire« , note Alfred de Zayas.

L’expert a critiqué le rôle du gouvernement américain dans le financement de ces ONG. « Cela n’a rien à voir avec l’aide humanitaire. Parce que l’aide humanitaire ne vise pas à renverser les gouvernements, mais à aider directement les populations. Si les États-Unis veulent aider le Venezuela, la première chose qu’ils doivent faire est de lever les sanctions économiques contre ce pays » continue M. Zayas.

Ce système de corruption autour de l’aide humanitaire n’est cependant pas exclusif du Venezuela, explique-t-il. « La NED et l’USAD ont instrumentalisé l’aide humanitaire dans le monde entier, non seulement au profit de leurs alliés, mais aussi pour disposer d’un système de chantage. Une fois que ces acteurs politiques sont impliqués dans ce schéma, ils ne peuvent plus échapper à leur jeu politique« .

Le gouvernement des États-Unis, qui prétend qu’il y a une crise humanitaire au Venezuela, n’a pas encore été clair sur ce dans quoi est investie l’aide humanitaire qu’il envoie au Venezuela. La NED, par exemple, a financé 42 projets au Venezuela, mais aucun d’entre eux n’est lié à l’aide humanitaire, malgré l’affirmation du gouvernement états-unien d’une crise humanitaire.

A Cucuta (Colombie) un véhicule de luxe utilisé pour remettre des aliments aux migrants vénézuéliens

« Il est plus rentable d’ouvrir une ONG qu’une entreprise »

La ville colombienne de Cúcuta, à la frontière colombienne avec le Venezuela, est un havre pour les ONG qui ont transformé l’aide humanitaire en une entreprise de plusieurs millions de dollars, selon le membre du Congrès José Brito. « Lors des premières enquêtes, j’ai été surpris par les propos de certaines personnes à Cúcuta. De nombreux Vénézuéliens nous ont dit qu’il valait mieux ouvrir une ONG que d’avoir une entreprise, car il était facile de justifier l’aide aux immigrants vénézuéliens à la frontière« .

Les recherches indiquent que, dans la plupart des cas, l’argent destiné à ces ONG n’entre même pas au Venezuela. Ils opèrent avec des comptes bancaires en Colombie et aux États-Unis. En outre, le Venezuela est le seul pays d’Amérique latine pour lequel l’USAID ne signale pas quelles organisations ont reçu ses fonds, se contentant de préciser les fonds d’où provenait l’argent. Tout cela rend l’enquête difficile.

Le Venezuela est le seul pays d’Amérique Latine pour lequel l’USAID ne mentionne pas les ONGS qui reçoivent ses fonds

Un autre problème dans le suivi des ressources est que les fonds de l’USAID et du NED ne sont pas transférés directement aux ONGs, mais qu’ils utilisent plutôt d’autres organisations comme intermédiaires. Parmi les plus récurrents, on trouve le National Democratic Institute (NDI), l’International Republican Institute (IRI), la Pan American Development Foundation (PADF), la Freedom House, tousétats-uniens, et la Fondation espagnole pour l’analyse et les études sociales (FAES). La NED utilise le Centre international pour l’entreprise privée (CIPE) de la Chambre de commerce américaine, l’Institut Syndical Libre (FTUI), du secteur des employeurs industriels, l’Institut National Démocratique pour les Affaires Internationales (NDIIA), associé au Parti démocrate, et l’IRI, associé au Parti républicain.

Le directeur de la Fondation Progresar, basée à Cúcuta, Wilfredo Cañezalez, explique comment fonctionne le programme des ONGs. La fondation qu’il dirige n’a aucun lien avec l’USAID ou les ressources d’aide humanitaire. « L’immigration des Vénézuéliens et le transit de ces immigrants vers d’autres pays ont fait de la Colombie une grande entreprise, non seulement pour les petites ONGs, mais aussi pour les entreprises et les grandes ONGs qui ont des contrats de grande valeur avec des organisations internationales, pour apporter un soutien supposé à la population immigrée » explique M. Cañezalez.

Selon lui, la principale source de corruption se trouve dans les contrats de fourniture de nourriture et de kits d’hygiène aux immigrants qui traversent chaque jour le pont international Simon Bolívar. « Ces ONGs fournissent de la nourriture, du matériel d’hygiène personnelle et une aide au transport. Ce sont de gros contrats. Ils peuvent faire payer jusqu’à 30 000 pesos colombiens (8 dollars) pour livrer un simple sandwich mortadelle-fromage. Il existe un réseau de corruption qui tourne autour de la surfacturation« , explique-t-il.

Photo: Fania Rodrigues. Par la frontière colombo-vénézuélienne vont et viennent quotidiennement 35 mille personnes qui ne sont pas des "migrants"

Photo: Fania Rodrigues. Par la frontière colombo-vénézuélienne vont et viennent quotidiennement 35 mille personnes qui ne sont pas des « migrants »

Pour justifier la livraison de ces produits par les financiers, ils prennent des photos des personnes qui reçoivent les kits. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont tous des immigrants, car il s’agit de la frontière la plus « chaude » du continent, après Tijuana, au Mexique. Avant la pandémie, environ 35 000 personnes se déplaçaient entre Cúcuta et São António de Táchira, une ville frontalière du côté vénézuélien. La plupart ont traversé la frontière le matin pour faire des achats ou travailler et sont revenus le soir, selon les fonctionnaires locaux.

Le plan principal est d’obtenir un contrat avec des organisations internationales, telles que l’USAID, selon le directeur de la Fundación Progresar. « Ici, nous savons que pour obtenir un gros contrat avec une organisation internationale, pour fournir de la nourriture aux immigrants, il faut payer une commission. Le pourcentage varie entre 30 et 40 % de la valeur du contrat et doit être versé aux chefs de l’opposition vénézuélienne, qui font payer l’intermédiation. Ici, il y avait des opposants vénézuéliens qui demandaient jusqu’à 50 % de la valeur du contrat. »

Cette information est également mentionnée dans un document de l’Assemblée nationale vénézuélienne fourni au rapport par des sources indépendantes. Le document interne rapporte ce qui suit : « Un des points [à examiner] concerne le cas des ONG qui ont reçu de l’argent de l’USAID, ainsi que 30% des commissions [versées] aux exécutants, avec la présentation préalable des projets. Un autre point est l’intermédiation de M. Alejandro Plaz Castillo, qui est apparu comme le lien entre l’USAID et les ONG, pour la présentation des projets et l’obtention des ressources« . Alejandro Plaz Castillo est directeur de l’ONG Súmate.

Pour José Brito, de nombreuses ONG ont perdu de vue l’objectif humanitaire des ressources données pour améliorer la vie des Vénézuéliens. « Avoir une ONG qui reçoit des ressources des organisations internationales est devenu une affaire de plusieurs millions de dollars, surtout pour une structure politique qui défend publiquement l’idée qu’elle se bat pour les Vénézuéliens. »

« Vous ne voyez pas les ONGs qui opèrent à la frontière et qui servent les immigrants vénézuéliens en Colombie, dit Orlando Bantran, directeur de la Fondation Bronx Banquet, qui s’occupe des Vénézuéliens. « Aucune ONG qui contrôle les ressources de l’aide humanitaire n’a pris la responsabilité de servir ces migrants qui sont en transit en Colombie. Nous desservons entre 400 et 600 personnes, qui passent chaque jour sur la route entre Bogota et Cúcuta« , explique Beltrán. Cependant, cette ONG ne reçoit pas de financement de l’USAID. « Nous recevons des dons de particuliers, de propriétaires de petites entreprises et d’amis« .

Les immigrants vénézuéliens parcourent actuellement des milliers de kilomètres pour rentrer au Venezuela en raison des difficultés économiques causées par la pandémie de covid-19. En cours de route, ils ont besoin d’une assistance médicale, de transport, d’un abri et de nourriture. Bronx Banquet et l’ONG Norwegian Refugee Council (NRC) sont les seuls à fournir ce type d’aide à l’heure actuelle.

Les ressources pour 2020 se sont multipliées

L’Union européenne a également organisé une conférence des donateurs le 26 mai. 595 millions d’euros ont été collectés auprès de donateurs publics et privés, un chiffre que l’UE et l’Espagne ont porté à 2,54 milliards en tenant compte des prêts et autres types d’aide financière qui seront disponibles pour cette crise.

Pour cette année, le Congrès américain a approuvé 400 millions de dollars pour l’aide humanitaire au Venezuela et 17 millions de dollars supplémentaires pour « les acteurs politiques démocratiques et les organisations de la société civile au Venezuela« . Le chef du département d’État, Mike Pompeo, a déclaré en mai que l’administration Trump ferait un don de 200 millions de dollars supplémentaires. Et 100 millions de dollars supplémentaires, réservés par les donateurs internationaux, lors d’une conférence des donateurs en février de cette année. Cela signifie que cette année et rien que des Etats-Unis, au moins 717 millions de dollars seront envoyés.

Fania Rodrigues, pour la Revista Forum

Source : https://revistaforum.com.br/global/exclusivo-a-ajuda-humanitaria-a-venezuela-tornou-se-um-negocio-milionario/

Version espagnole : https://www.laiguana.tv/articulos/754137-ayuda-humanitaria-oposicion-eeuu-usaid-venezuela/

Compléments de lecture : « Comment les libertariens refont la politique latino-américaine des Etats-Unis« ,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/25/comment-les-libertariens-us-refont-la-politique-latino-americaine-par-lee-fang/ et « Prétexter une crise migratoire pour envahir le Venezuela ?« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2018/09/10/pretexter-une-crise-migratoire-pour-envahir-le-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

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Bolsonaro et l’Opération Gédéon: le chapitre brésilien de la dernière tentative de coup d’État au Venezuela

Les enquêtes menées après l’échec du nouveau coup d’État contre le gouvernement bolivarien laissent peu de doutes sur la participation du gouvernement colombien d’Iván Duque et sur ses alliances étroites avec les grands cartels de la drogue et les mafias paramilitaires pour mener cette opération. Le gouvernement colombien a même officiellement déclaré qu’il allait sanctionner les militaires de ses propres forces armées responsables des fuites sur les camps d’entraînement installés sur son territoire.

Les médias français ont d’abord tenté d’occulter l’incursion paramilitaire ou s’en sont gaussé à coups de guillemets. Jusqu’à ce que le Washington Post mette en ligne le contrat signé à cette fin par leur cher « opposant démocratique » Juan Guaido, et Juan José Rendon, proche conseiller d’Alvaro Uribe et d’Ivan Duque. Le “système Guaido” est un gangstérisme à propulsion médiatique. Un jeune militant d’extrême droite formé par la CIA, qui ne s’est jamais présenté aux élections présidentielles (contrairement à ce qu’affirme la chaîne ARTE), s’autoproclame chef de l’Etat le 23 janvier 2019 dans un quartier chic de Caracas. Jusque là peu connu des vénézuélien(ne)s, le voici adoubé par Donald Trump et par les grands groupes médiatiques. Le fake-président reçoit aussitôt l’appui de Mr. Macron et d’une « communauté internationale » fantasmée par les médias puisque 162 des 197 Etats membres de l’ONU ne l’ont pas reconnu. L’hologramme de l’Obama tropical voyage, visite des présidents et des parlements occidentaux, signe des contrats, s’approprie des entreprises, vole des actifs, pille les comptes bancaires du Venezuela, reçoit de plus en plus de financements des ONGs de la CIA, demande toujours plus de sanctions à l’Europe et aux Etats-Unis pour renforcer la crise économique et le mécontentement social, et faire tomber le gouvernement légitime, sorti, lui, du vote populaire. Avec pour phase finale, ce contrat de 42 pages planifiant dans les moindre détails l’incursion d’une tête de pont paramilitaire et l’assassinat de Nicolas Maduro, des principaux dirigeants du chavisme ainsi que des leaders d’organisations populaires, comme prélude à une invasion lourde du type « Libye » ou « Panama » et à une politique de terreur « à la colombienne » pour extirper la base sociale du chavisme et réinstaller les multinationales occidentales, tout en se payant en pétrole et autres ressources du Venezuela.

Après ce nouvel échec Donald Trump semble se lasser de sa créature, sans base sociale, incapable de renverser le “régime” (comme lors de sa tentative ratée de coup d’Etat menée à Caracas en avril 2019 avec une poignée de militaires d’extrême droite). Des médias colombiens, panaméens, états-uniens lèvent le voile et publient des photos sur les liens de Guaido avec des assassins paramilitaires colombiens (“Los Rastrojos”, gang spécialisé dans le narcotrafic, la contrebande, les enlèvements et extorsions) et sur l’épais réseau de corruption, également dénoncé par certains de ses alliés d’extrême droite, fâchés de n’avoir reçu que quelques miettes du gâteau. Selon Bloomberg.com, un secteur de l’opposition issu du coup d’Etat de 2002 contre Hugo Chavez (tendance Radonsky) a même envoyé en mai trois émissaires à Washington pour demander de mettre un terme à l’opération Guaido et de passer à une autre phase de la déstabilisation.

L’entrée des européens dans Disneyworld depuis l’invasion de l’Irak s’est confirmée le 20 mai au Conseil de Sécurité de l’ONU (photo ci-dessus). Alors que le Venezuela démontrait, preuves à l’appui, que le Royaume-Uni avait volé trente-et-une tonnes d’or vénézuélien et signé un pacte secret avec l’équipe de Guaido en vue du renversement du “régime” pour ensuite “reconstruire et investir” librement dans ce pays, les européens se sont, de nouveau, isolés avec les Etats-Unis malgré l’appui majoritaire apporté au Venezuela par des pays tels que la Russie, l’Afrique du Sud, l’Indonésie, la Chine, et le Vietnam, et ont préféré répéter le discours un brin surréaliste de Mike Pompeo : « c’est le gouvernement Maduro qui a orchestré l’agression paramilitaire« . Ce qui leur a valu la question cruelle du réprésentant de la Russie: « Vous qui avez reconnu un président fantoche, qu’en pensez-vous aujourd’hui ?« .

Photos ci-dessus: 1. Autour du président français Emmanuel Macron, les leaders de l’extrême droite vénézuélienne Julio Borges (gauche) et Freddy Guevara (droite), reçus à l’Élysée le 4 septembre 2017. 2. Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif parce qu’il était « noir donc chaviste » dans un quartier chic de Caracas par des extrémistes de droite que les médias français ont maquillés en « combattants de la liberté » ». 3. Un des invités de Macron, Freddy Guevara, à la tête de ses croisés « pacifiques », lors de l’insurrection partie des quartiers riches contre le gouvernement Maduro en 2017. 4. L’autre invité de Mr. Macron, Julio Borges (centre), entouré notamment des putschistes Leopoldo Lopez et Henrique Capriles Radonsky lors du coup d’État sanglant d’avril 2002 organisé contre le Président Hugo Chavez par le MEDEF local, les télévisions privées et un groupe de généraux formés à la School of Americas.

Photos ci-dessus: 1. L’ambassadeur français Romain Nadal, fervent « garde du corps » de Juan Guaido à Caracas. 2. La trader new-yorkaise Laurence Debray qui avait signé un casting « d’opposant démocratique » de Juan Guaido pour Paris-Match. 3. Le président français Emmanuel Macron à l’Elysée avec Guaido, en janvier 2020. Comme l’écrivait en 2019 l’ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique Maurice Lemoine : “aux pages les plus honteuses de l’Histoire de France – la reconnaissance du régime franquiste en 1939 ou le maintien des relations diplomatiques avec le Chili après le « golpe » du général Augusto Pinochet (1973) – , il convient désormais de rajouter un chapitre : l’appui d’Emmanuel Macron à la tentative de coup d’Etat au Venezuela” 

A part la complicité européenne (Pays-Bas inclus) et celle du Canada de Justin Trudeau dans ces tentatives de renversement d’un gouvernement démocratiquement élu, un autre élément encore peu étudié, et pourtant inscrit dans les clauses du contrat signé par Guaidó avec l’entrepreneur militaire Silvercorp, est le rôle que le gouvernement de Jair Bolsonaro jouerait une fois que l’assassinat du président Nicolás Maduro aurait été perpétré et que les forces d’occupation états-uniennes se seraient installées au Venezuela.

Le 22 mai 2020, le journal brésilien Brasil de Fato s’est intéressé à un fragment du contrat, où il est fait référence au territoire et aux autorités brésiliennes. L’Opération Gedeon n’aurait aucune restriction d’entrée sur le territoire brésilien si des affrontements avec des « forces hostiles » l’exigeaient. Un des objectifs dérivés de l’assaut contre le pouvoir est la persécution et l’assassinat de chavistes sous toutes ses formes d’organisation au sein de l’État vénézuélien, dans le plus pur style des paramilitaires colombiens – le contrat mentionne même la coûteuse technologie d’armement, telle que les avions « canonniers » AC-130, drones Predator armés, missiles Maverick, qui font des dégâts impressionnants.

Photo: le contrat signé le 16 octobre 2019 entre Juan Guaidó et la société Silvercorp pour préparer l’occupation du pays par des forces états-uniennes, disponible sur le site du Washington Post. Ci-dessous, le fragment étudié par Brasil de Fato.

Le fragment du contrat citant le Brésil

Comme ce serait le cas en Colombie, la tête de pont paramilitaire de Silvercorp (soutenue par des armées étrangères et d’autres paramilitaires) pourrait envahir l’espace aérien, terrestre et maritime brésilien sans l’autorisation de l’État brésilien. Pour qu’un tel scénario se produise, il faudrait que les autorités brésiliennes soient subordonnées au plan de la Maison Blanche. Connaissant le soutien de Bolsonaro à l’agenda du coup d’État depuis l’autoproclamation de Juan Guaidó, il n’est pas étonnant de lire la participation du Brésil comme un autre facteur de la guerre « privatisée ».

En mars 2019, la CIA a invité Jair Bolsonaro à visiter son siège central aux Etats-Unis.

Le président brésilien Jair Bolsonaro et l’amiral Craig Faller, commandant de l’U.S. Southern Command, signent à Miami en mars 2020 un accord de coopération militaire

Brasil de Fato reconstruit la chronologie qui relie une série d’événements depuis 2018. Loin d’œuvrer pour la « démocratie au Venezuela », les pays satellites des États-Unis dans la région ont soutenu toutes sortes de plans pour renverser un gouvernement élu.

Tout d’abord, la présence de Silvercorp au Brésil lors des élections présidentielles de 2018, révélée par BrasilWire. Le site web explique: « Un examen des comptes des médias sociaux de Silvercorp et de son personnel a révélé que la société était présente au Brésil lors des élections au cours desquelles le candidat d’extrême droite soutenu par les États-Unis, Jair Bolsonaro, est arrivé au pouvoir (…) Silvercorp a publié dans son Instagram le 18 octobre 2018 – 11 jours après le premier tour des élections, et 10 jours avant le deuxième tour – qu’elle quittait le Brésil, après un délai non précisé« .

En 2019, deux événements se détachent dans la chronologie de Brasil de Fato. Le premier concerne les articulations établies par l’actuel ex-ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Sergio Moro (probable futur candidat états-unien pour les présidentielles post-Bolsonaro), entre les agences de sécurité brésiliennes et le Bureau fédéral d’enquête des États-Unis (FBI). Cet élément fait partie de la judiciarisation politique (“Lawfare”) qui a conduit à la neutralisation de la gauche et à évincer le candidat le plus populaire des élections (Lula da Silva) au Brésil dans le cadre d’une prétendue “lutte contre la corruption”.

« Les 6 et 7 septembre de l’année dernière, le FBI a proposé une formation à la lutte contre la corruption transnationale avec des agents du ministère public fédéral (MPF) et du service des recettes intérieures de l’Union, comme le révèle un rapport de l’Agence publique » note le site web brésilien.

Rappelons que le ministère états-unien de la Justice a rendu “viable” la guerre « privatisée » contre le Venezuela en mars dernier, en adoptant une méthode qui consistait à criminaliser Nicolás Maduro et d’autres hauts fonctionnaires vénézuéliens, en les accusant de “narcotrafic” et en mettant leurs têtes à prix. C’est le très contesté William Barr, un républicain très à droite nommé procureur général par Donald Trump, qui a été chargé de monter ce dossier.

L’autre événement a été la participation du Brésil à l’activation des mécanismes du Traité interaméricain d’assistance réciproque (TIAR) contre le Venezuela, avec 11 autres pays membres du Conseil permanent de l’Organisation des États américains (OEA), dont la Colombie et les États-Unis, le 11 septembre 2019.

En septembre 2019 le Brésil s’est prononcé en faveur de la demande de la Colombie de réactiver le vieux traité d’assistance militaire réciproque (TIAR)

Ce jour-là, des sanctions ont été décidées contre le gouvernement vénézuélien pour « crimes de blanchiment d’argent et de trafic de drogue« . “En plus de partager des renseignements militaires et financiers, ils ont également créé un réseau de coopération juridique pour lutter contre les crimes internationaux présumés du bureau du gouvernement bolivarien” explique l’article de Brasil de Fato, signé Michele De Mello.

Voilà pour la partie visible du champ de bataille. Pendant ce temps, la mafia anti-chaviste établie à Miami, en Floride, concrétisait secrètement les accords avec Silvercorp pour monter l’incursion au Venezuela, finalement été scellés dans un document le 16 octobre 2019 signé par Juan Guaidó, Juan José Rendón, Sergio Vergara et Jordan Goudreau, propriétaire de l’entrepreneur. C’est le document mis en ligne par le Washington Post.

Le programme anti-chaviste pour 2020 a commencé en Colombie avec la troisième Conférence inter-ministérielle continentale sur « la lutte contre le terrorisme« , d’où est sortie la nouvelle accusation concoctée par Mike Pompeo contre le gouvernement vénézuélien de “soutenir le Hezbollah et les FARC”, organisations qualifiées de « terroristes » par les États-Unis. L’événement organisé en présence de Pompeo a lancé la tournée internationale de Guaidó pour coordonner avec des acteurs d’Europe et de la Maison Blanche, les prochaines actions irrégulières contre le Venezuela.

Les militaires brésiliens ont participé en tant « qu’observateurs  » à des exercices conjoints avec les forces armées colombiennes et des États-Unis, dans une des sept bases états-uniennes en Colombie.

Dans la déclaration finale, il était convenu de “redoubler d’efforts pour combattre les sources du « terrorisme » et du “blanchiment d’argent”. Les régimes de droite du Groupe de Lima créé par les Etats-Unis et l’OEA historiquement inféodée à Washington ont également renouvelé leur engagement à renforcer le contrôle des frontières en formant des « équipes conjointes », vouées notamment à des « enquêtes de renseignement financier », pour localiser, suivre, récupérer et saisir les avoirs des organisations considérées comme « criminelles ». Une semaine plus tard, la Colombie et les États-Unis organisaient des exercices militaires dans l’une des sept bases militaires états-uniennes en Colombie (Tolemaida), où des membres des forces militaires brésiliennes participaient en tant “qu’observateurs”.

Le 5 mars, mois au cours duquel l’opération Gedeon devait être exécutée selon les aveux des mercenaires, le retrait de deux diplomates de l’ambassade du Brésil au Venezuela a été annoncé, une décision prise pour marquer le soutien de Bolsonaro au fake-président Juan Guaidó. La même mesure n’a pas pu être prise en interne : alors qu’il était sur le point d’expulser le corps diplomatique vénézuélien au Brésil, la Cour suprême fédérale a suspendu l’ordre de Bolsonaro.

Rencontre Bolsonaro/Guaido, le 28 février 2019

Ce désaccord entre pouvoirs étatiques fait partie de la crise que traverse la présidence brésilienne, aggravée par la gestion erratique de la pandémie qui a placé le Brésil au troisième rang mondial en nombre de cas de Covid-19, avec un des taux de mortalité les plus élevés. Le 22 mai 2020, la Cour Suprême du Brésil a libéré un enregistrement vidéo d’une réunion officielle où le Ministre de la Santé reste bouche close, et où Bolsonaro explique qu’il veut empêcher une enquête sur ses fils: « Je ne vais pas laisser baiser toute ma famille ou mes amis parce que je ne peux pas donner un coup de fil pour changer un policier. On n’est pas ici pour rigoler. Si je ne peux changer le policier, je change le chef, si je ne peux pas changer le chef, je change le ministre.«  (sic)

Cependant, même si les groupes politiques affiliés au clan Bolsonaro sont en accord avec les diktats de la Maison Blanche, les conspirations de coup d’Etat contre le Venezuela ne font pas l’unanimité dans le corps militaire. Même si l’une des premières mesures prises par le gouvernement Bolsonaro a été de céder la base aérospatiale d’Alcântara dans le Maranhão au Pentagone, au niveau des relations militaires, le Venezuela et le Brésil ont maintenu des réunions éloignées de l’hostilité de Bolsonaro, et les forces armées brésiliennes ont refusé de soutenir une invasion militaire états-unienne contre le Venezuela. Le scénario sanitaire désastreux sur le territoire brésilien a placé les institutions en opposition accrue aux décisions du président. Une partie de la direction militaire et le vice-président du Brésil, le général à la retraite Hamilton Mourao, prennent leurs distances. Pour l’heure en tout cas, l’armée brésilienne ne semble pas disposée à se plier à une incursion armée, la doctrine militaire brésilienne ne prévoyant pas l’activation de conflits de cette ampleur qui pourraient mettre en danger la propre souveraineté du Brésil.

Sources : Brasil de Fato, article de Michele de Mello https://www.brasildefato.com.br/2020/05/21/governo-brasileiro-pode-estar-relacionado-com-invasao-paramilitar-na-venezuela et Mision Verdad

Traduction et adaptation: Thierry Deronne

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Baie des Cochons ou « Opération Mangouste » ? par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

2k0dk3DMj4pHOXww0MFG1VjzJY6s5S5TwmSMYOTN-poperacionEXMT7jSX0AAX0JI« Toutes les options sont sur la table » … Phrase mille fois répétée à Washington. Et sur tous les tons. Au micro, devant les caméras : Donald Trump (président), Mike Pence (vice-président), John Bolton (ex-conseiller à la Sécurité nationale), Mike Pompeo (secrétaire d’Etat), Elliott Abrams (envoyé spécial au [sur le] Venezuela). Plus, bien sûr, leur domestique de luxe, Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des Etat américains (OEA) [1]. Un mantra repris depuis septembre 2018, dès qu’est évoqué le nom du président vénézuélien Nicolás Maduro.
Levons d’emblée une équivoque : du temps de Richard Nixon (1969-1974), le secrétaire d’Etat Henry Kissinger ne s’exprimait pas autrement. Le 27 juin 1970, lors d’une réunion du Conseil national de sécurité, avec une arrogance qui tient presque du rite, c’est lui qui déjà déclarait : « Je ne vois pas pourquoi nous devrions rester tranquilles quand un pays devient communiste à cause de l’irresponsabilité de son propre peuple. » Au Chili, le socialiste Salvador Allende venait d’être élu.
On remplacera ici « communiste » par « populiste » et, en un quart de seconde, on aura traversé cinquante années.

A partir du 3 mai au petit matin, plusieurs incursions maritimes de groupes lourdement armés – l’opération « Gedeón » – ont été neutralisées au Venezuela. Provenance des infiltrés : le département côtier de la Guajira, sur la Caraïbe, en Colombie.
Première tentative de débarquement à Macuto (Etat de La Guaira), proche (une quarantaine de kilomètres) de Caracas : deux prisonniers et huit morts chez les assaillants, dont l’un de leurs chefs, l’ex-capitaine de la Garde nationale vénézuélienne Robert Colina Ibarra, alias « Pantera ». Autres neutralisations et arrestations effectuées sur la côte de Chuao (Aragua, dans le nord du pays) et dans l’Etat de Vargas. En tout, plus de quatre-vingt-dix individus appréhendés, sous réserve de futures captures : intercepté le 11 mai dans l’Aragua, Jairo Betamy a révélé que cinquante-quatre hommes se trouvaient à bord de la vedette rapide qui l’a transporté de la côte proche de Maicao (Colombie), avec pour objectif le palais présidentiel de Miraflores.

Parmi les détenus, des capitaines déserteurs de la Force armée nationale bolivarienne (FANB) ; César Pérez Sequea, Jesús Ramos, Adolfo Baduel et Antonio Sequea. Ce dernier se trouvait en compagnie du président autoproclamé Juan Guaido et d’une poignée de soldats simulant la prise d’une base militaire, lors de la tentative de coup d’Etat avortée du 30 avril 2019.
D’autres ex-officiers et sous-officiers, deux anciens policiers.
Deux têtes brûlées yankees, anciens des Forces spéciales, Luke Denman (de 2006 à 2011) et Airan Berry (de 1996 à 2013) ; des vétérans de l’Irak et de l’Afghanistan. Tous deux travaillent pour une société de sécurité privée, Silvercorp USA, basée à Melbourne, sur la côte est de la Floride, à 280 kilomètres de Miami.
Autre détenu : José Socorro, alias « Pepero ». Un narcotrafiquant vénézuélien, agent ou ex-agent de la Drug Enforcement Administration (DEA : les « stups » américains).

On se permettra de mentionner sans ajouter de commentaires (parfaitement inutiles) : depuis la Floride (ou la Colombie), le patron de Silvercorp USA, Jordan Goudreau, accompagné de l’ex-capitaine vénézuélien Javier Nieto Quintero, revendique immédiatement et par vidéo la direction de l’opération « Gedeón » [2]. Goudreau est un ancien des Forces spéciales US. Affecté au 10e Special Forces Group, unité spécialisée en guerre non conventionnelle et en contre-terrorisme, il a été décoré à trois reprises pour ses faits d’armes sur les champs de bataille d’Irak et d’Afghanistan. Le 23 février 2019, il a assuré la sécurité du concert « Venezuela Aid Live » – show organisé par le multimillionnaire britannique Richard Branson, patron de Virgin Group, pour le compte de Guaido, en Colombie, sur la frontière, à Cúcuta [3]. Il s’agissait de faire entrer en force une supposée « aide humanitaire » au Venezuela. Autre échec flamboyant. Sans appartenir au Secret Service – unité chargée officiellement de la protection du président américain –, Goudreau a contribué à la sécurisation de plusieurs rassemblements auxquels participait Donald Trump [4]. Genre de tâche qu’on assigne rarement un parfait inconnu.

Sur WhatsApp et les réseaux sociaux, quelques heures avant sa capture, Antonio Sequea appelait l’armée à se soulever et à rejoindre les rebelles pour « liquider la dictature ».
Abattu au cours de sa tentative de débarquement, Robert Colina Ibarra, dit « Pantera », était de son côté connu comme le loup blanc. Aussi bien au Venezuela qu’en Colombie. Son nom est apparu au grand jour après l’interception le 24 mars, lors d’une opération de routine de la police colombienne, d’un véhicule transportant un arsenal sur la route Barranquilla – Santa Marta. Depuis Barranquilla où il vivait en toute quiétude depuis deux ans, l’ex-général vénézuélien Cliver Alcala, virulent « anti-maduriste », révéla aux médias que ces armes appartenaient à 90 officiers déserteurs, que lui-même dirigeait. Qu’elles étaient destinées à passer clandestinement en Guajira vénézuélienne où, « pour libérer le pays et éliminer chirurgicalement les objectifs criminels » (lire le gouvernement), l’un de ses hommes de confiance devait les réceptionner. Un certain… « Pantera » ! Ce qu’on pourrait résumer en une formule : « Chronique d’une opération annoncée ». Et nommée « Gedeón ».
Accusé de « narcotrafic » par la justice américaine, Cliver Alcala s’est depuis tranquillement mis à disposition des autorités colombiennes, qui l’ont extradé dans des conditions très particulières, sans rudesse excessive, aux Etats-Unis [5].

Dans un premier temps, Guaido et son clan ont dénoncé un montage du pouvoir pour détourner l’attention de son incurie. L’essoreuse à information les a relayés. « Le Venezuela victime d’une tentative d’invasion, selon son président » (c’est nous qui soulignons) annonce la chaîne Arte (5 mai). « Au Venezuela, Maduro dénonce une tentative d’incursion armée », titrent les commissaires politiques du Monde, pour tirer dans un sens acceptable un article un peu trop décent de leur correspondante à Bogotá, Marie Delcas. Laquelle est rapidement éclipsée par le « papier » d’un confrère du même quotidien, Gilles Paris. Depuis Washington, celui-ci transforme le raid en une « rocambolesque équipée » conduite par un « pied nickelé ». Il relaie ainsi à distance l’ « opération suicide » – « Un Rambo et un narco-général » – de l’hebdomadaire colombien Semana. Deux reprises (parmi bien d’autres) de la thèse avancée, quelques jours auparavant, par l’agence Associated Press (AP).
Très documentée (d’éléments déjà connus et révélés par Caracas) sur le duo de cinéma « Alcala-Goudreau », cette enquête dissimulait difficilement son véritable objectif : « AP n’a pas rencontré d’indices de ce que des fonctionnaires étatsuniens aient appuyé les actions de Goudreau ni que Trump ait autorisé des opérations clandestines contre Maduro (…). » Pas même en promettant 15 millions de dollars à qui le capturera, ouvrant un champ « free play » – sans règles ni scénario ?
En marge des interprétations fumeuses, on découvrira rapidement la véritable ampleur et le rôle des protagonistes de l’incursion armée lancée le 3 mai [6]. Et planifiée depuis longtemps.

La tentation était grande. Sur le plan symbolique, cette agression caractérisée de la République bolivarienne a souvent amené, à gauche, à évoquer l’épisode de la Baie des Cochons. Comparaison n’est pas raison. Le 17 avril 1961, lorsque la Brigade 2506 débarqua à Cuba pour tenter de renverser Fidel Castro et la révolution, elle était composée de quelque mille cinq cents hommes. Tous avaient été recrutés par les Etats-Unis, armés et entraînés par la CIA en Floride, au Guatemala et au Nicaragua, transportés sur mer par des « Liberty ships » et protégés depuis le ciel par des bombardiers B26 et quelques chasseurs P51. Aucune similitude avec la centaine, ou peut-être les trois cents (l’avenir le dira) antichavistes alignés pour « Gedeón ». D’un côté une véritable armée, de l’autre un ou des commandos conséquents.
Pour autant, la référence à Cuba n’a rien d’absurde. Si, à l’époque, John Fitzgerald Kennedy (JFK) a « tenté le coup », c’est sur la base d’informations erronées : ses « services » lui avaient vendu que la population et une partie de l’armée cubaine se joindraient aux anticastristes, « Fidel » étant politiquement usé, impopulaire et majoritairement rejeté. Il n’en était rien (et beaucoup font la même erreur concernant l’appui dont jouit Maduro). Par ailleurs, l’agression américaine ne s’est pas arrêtée après l’échec humiliant de Playa Girón. Parmi les 2 900 documents « confidentiels » déclassifiés en octobre 2017 sur la mort de JFK (Dallas, 1963) figure un mémorandum qui, daté du 8 août 1962, lui était destiné. Son émetteur, le « Groupe spécial élargi » chargé de s’occuper du cas « Fidel Castro », estimait que, en cas d’intervention directe, « pour prendre le contrôle des zones stratégiques clés à Cuba avec un minimum de pertes des deux côtés, environ 261 000 militaires américains devraient participer à l‘opération [7] ». Le genre de petit détail qui retient l’attention. Et que, vraisemblablement, les stratèges du Pentagone les plus sensés (ainsi que leurs homologues colombiens et brésiliens) étudient attentivement, s’agissant de l’actuel Venezuela. Le même type d’alliance civico-militaire que celle régnant à l’époque dans l’Ile n’y a rien d’une fiction – en témoigne le rôle majeur des pêcheurs de Chuao dans la détection et la neutralisation des assaillants, le 3 mai dernier [8].
A l’époque, face à l’éventuel prix à payer, Washington recula. Sans renoncer à son projet. Priorité absolue du gouvernement, un programme de terrorisme international – l’Opération Mangouste (ou Projet cubain ») – est mis en place dès juin 1961, avec un budget excédant 50 millions de dollars par an. Pas moins de trente plans sont élaborés, qui vont du sabotage à l’espionnage, en passant par des projets d’assassinat de Fidel Castro. Le 13 mars 1962, le Pentagone propose même une Opération Northwood au Groupe spécial élargi. Il s’agit de simuler une intrusion cubaine sur la base de Guantánamo ou d’attaquer sous fausse bannière des navires américains, provoquant ainsi un casus belli (jugé trop contre-productif en cas d’échec, ce projet spécifique sera rejeté par Kennedy) [9]. Ce qui n’empêche nullement « Mangouste » de soumettre l’île et ses habitants à un nombre incalculable d’attaques maritimes et de raids aériens. Toutefois, fin 1962, l’opération doit être suspendue (officiellement) : lors des négociations qui accompagnent la Crise des fusées, l’administration étatsunienne s’est engagée devant l’Union soviétique à ne plus tenter d’envahir Cuba. A ce moment, une dizaine d’équipes de saboteurs sont déjà déployées sur son territoire…

Bien entendu, et une fois encore, Washington (et Miami) n’ont pas l’intention d’en rester là. L’Opération Mangouste disparaît formellement. Sauf pour les historiens et les Cubains, son nom sombrera bientôt dans l’oubli. Mais son objectif et ses méthodes demeurent inchangés. Simplement, les opérations seront désormais sous-traitées.
Il n’existe pas à l’époque de compagnies de sécurité (CSP) ou militaires (CMP) privées du type Blackwater (devenue Academy), DynCorp, Triple Canopy (grandes et sulfureuses bénéficiaires de la présidence de George W. Bush), ou… Silvercorp USA (plus récemment). Mais la CIA a de la ressource et de la main d’œuvre. Les Cubains « dissidents ». A la tête de leur structure clandestine, le Commando d’organisations révolutionnaires unies (CORU), Orlando Bosch et Luis Posada Carriles, deux terroristes cubains notoires, bénéficient des financements de l’ « Agence » ainsi que de ceux du trafic de drogue (bien qu’ayant fait exploser en vol un avion de ligne cubain [1976, 73 morts], tous deux finiront paisiblement leur vie à Miami).
Depuis cette même Miami, toujours appuyés par la CIA et bénéficiant de la mansuétude du FBI, les réseaux de l’extrême droite cubano-américaine vont poursuivre les infiltrations, attaques et sabotages pendant les trois décennies suivantes. Sans lien apparent avec l’administration américaine, une multitude d’organisations criminelles mènent ces actions, depuis le territoire des Etats-Unis : Comandos L ; Comandos Martianos MRD ; Comando uni pour la libération (CLU) ; Conseil militaire cubano-américain (Camco) ; Omega 7 ultérieurement rebaptisé Commission nationale cubaine (CNC) ; Alpha 66 ; Comandos F4 ; Parti unité nationale démocratique (PUND)…

Des actions multiformes, un but commun. En 1975, la Commission Church (du Sénat américain) recensait déjà au moins huit projets d’assassinats de Fidel Castro, avec parfois la participation de membres de la pègre. Cette obsession ne s’éteindra jamais. Les dernières tentatives d’élimination physique de « Fidel » auront lieu en novembre 1997 à l’occasion du Sommet ibéro-américain de l’île de Margarita (Venezuela) et en novembre 2000 lors d’une visite de Castro au Panamá !
Le groupe Omega 7 a reconnu avoir introduit dans l’île la dengue hémorragique. Entre 1975 et 1980, cette maladie a coûté la vie à 158 personnes, dont 101 enfants.Entraînant sans se cacher leurs troupes dans les marais des Everglades, à vingt-cinq milles au sud de Miami,Cuba indépendant et démocratique ainsi qu’Alpha 66 avaient pour spécialité la piraterie maritime. En 1981, Alpha 66 effectua plusieurs opérations pour empoisonner le bétail, mettre le feu à des champs de canne à sucre, détruire des plantations d’agrumes.Créée en mai 1994, Comandos F4 s’évertua à pénétrer les côtes cubaines. Le PUND (1989-1997) menait des opérations terroristes en étroite relation avec le narcotrafic, sans grande réaction, sauf en de rares exceptions, de la DEA.
Comme le cercle rapproché de Guaido aujourd’hui, tous ces gens vivaient comme des pachas en dilapidant des fortunes. L’argent dont la CIA – remplacée actuellement aux finances par la plus discrète mais tout aussi intrusive New Endowment for Democracy (NED) –, et les administrations successives les arrosaient généreusement.

Fusils d’assaut AK-47, fusils M-3 avec silencieux, pistolets semi-automatiques Makarov, explosifs Semtex et C-4 : deux cents actions contre Cuba pendant la décennie 1990 ! Venant de Floride, des éléments criminels posent des bombes dans des hôtels et des lieux touristiques connus. Une façade politique « respectable » de cette nébuleuse ultra-violente, la Fondation nationale cubano-américaine (FNCA), a été créée en septembre 1981 par Ronald Reagan. Tout en finançant le terrorisme, elle tient publiquement le rôle de l’actuel « gouvernement en exil » de Guaido : celui d’une organisation citoyenne se battant pacifiquement pour la « démocratie. Pour mémoire, l’ « administration » de Guaido n’est rien d’autre qu’une fiction regroupant un Tribunal suprême de justice (TSJ) installé à Bogotá, des semblants de ministres, des ambassadeurs fantoches, des réseaux de personnages officiels et officieux, de pseudo gestionnaires d’entreprises appartenant à l’Etat vénézuélien et indûment confisquées aux Etats-Unis et en Colombie…
Lors de ses congrès de 1992 et 1993, la FNCA s’est dotée d’une structure clandestine. Avec son Groupe de direction, situé aux Etats-Unis, et son Groupe opérationnel en Amérique centrale, cette formation paramilitaire dispose bientôt d’un hélicoptère, de sept embarcations, d’explosifs et, destinés à être utilisés contre des objectifs économiques ou dans un attentat contre Fidel Castro, de dix avions légers télécommandés. Les ancêtres de nos drones !
Même business, mêmes méthodes : c’est à l’aide de deux drones chargés d’explosifs qu’a eu lieu la tentative d’assassinat de Nicolás Maduro et de tout son état-major, le 4 août 2018.

D’aucuns objecteront que toutes ces actions n’ont pas eu raison de Cuba. C’est un fait. Mais, elles ont provoqué la mort de quelque trois mille quatre cents personnes et plus de deux mille handicapés. Sans compter, s’ajoutant aux mesures coercitives unilatérales imposées depuis plus d’un demi-siècle, les dommages incalculables infligés à l’économie de l’île. Des pratiques aussi obscènes et moralement condamnables que celle consistant aujourd’hui à agresser de mille manières et à étrangler économiquement le Venezuela, en pleine pandémie de Covid-19.
« Mangouste » donc, au sens large, plus que Baie des Cochons. Et pas en mode mineur ! Arrêtés, interrogés par les forces de sécurité, les comparses des 3 et 4 mai dernier parlent. Et racontent. Et révèlent. Ce que d’autres confirment. Parfois de manière inattendue. C’est une antichaviste forcenée qui, depuis Miami, fait exploser la bombe la plus puissante : la journaliste vénézuélienne en exil, Patricia Poleo. Elle a férocement combattu Chávez. Elle abhorre Maduro. Mais, considère Guaido comme un clown de la politique. Qu’on n’oublie pas cette donnée : chacune des chapelles de l’opposition a son histoire propre, sa vision et aussi ses ambitions. Elles couchent dans le même lit, mais ne font pas les mêmes rêves. Certaines ont été écartées de la répartition du butin volé à la République bolivarienne par Washington et le clan Guaido. Or, en politique comme en physique, toute action produit une réaction. Sur sa chaîne Youtube « Factores de poder » (Facteurs de pouvoir), Poleo interview le patron de Silvercorp USA, Jordan Goudreau. Lequel confirme son rôle, la nature de l’opération et lui révèle l’existence du « contrat ».

Le contrat signé le 16 octobre 2019 entre Juan Guaido et Silvercorp

Ce « Contrat », même « Mangouste » n’aurait pas osé. Il a été signé le 16 octobre 2019 entre Goudreau, Juan Guaido (« président du Venezuela »), Sergio Vergara (député d’opposition, bras droit du chef d’Etat fantoche), Juan José (dit « JJ ») Rendon (vénézuélien d’opposition vivant aux Etats-Unis, proche de nombreux chefs d’Etat, dont les colombiens Álvaro Uribe et Iván Duque, cul et chemise avec Luis Almagro [OEA] et pour l’heure responsable du « Comité de stratégie » de Guaido).
Comme on dit en Amérique latine, « es muy feo » (très sale, très laid). Mais assez lucratif (sur le papier) pour Goudreau. Pour la phase initiale (45 jours) le projet prévoit le décaissement de 50 millions de dollars. Avec un coût total de 212,9 millions de dollars pour les 495 jours de collaboration prévue.
En échange ? Trois fois rien. « Les prestataires de service conseilleront et assisteront le Groupe associé [l’équipe du président imaginaire] dans la planification et l’exécution d’une opération pour capturer / arrêter / éliminer Nicolás Maduro (…). » Attention : il ne s’agit pas ici d’une exégèse, d’une paraphrase, d’une interprétation. C’est écrit noir sur blanc. Il s’agit d’un « contrat », au sens mafieux du terme. Il envisage, parmi ses hypothèses, d’assassiner (« éliminer ») Maduro. Il est signé « Juan Guaido ». L’homme reconnu « chef d’Etat intérimaire » du Venezuela par une Union européenne alignée de façon répugnante sur le pire de ce qui peut exister aux Etats-Unis. L’individu qui, le 24 janvier 2020, à l’Elysée, a eu un « échange constructif » avec le président français Emmanuel Macron. Celui qui, ce même jour, a été accueilli au son de l’hymne national vénézuélien, par la très respectable Maison de l’Amérique latine, à Paris.

Le document n’a rien d’un texte signé sur un coin de table. Long de 41 pages (pour ce qu’on en connaît), il détaille les objectifs des conspirateurs de façon extrêmement précise : après la « neutralisation » « séquestration » ou « assassinat » de Maduro (et d’autres dirigeants civils et militaires de son cerce rapproché) il s’agit d’ « éliminer l’actuel régime et d’installer le président vénézuélien reconnu Juan Guaido ». Puis, pour mettre le pays en coupe réglée, d’y rétablir la stabilité. Même les méthodes de répression des inévitables protestations, manifestations et résistances sont soigneusement codifiées. « Létales » en cas de nécessité, est-il précisé.

Comme il se doit, chaque individu a sa propre version de la vérité. Avec l’entêtement d’une mule, Guaido nie tout en bloc. Va savoir ce que Maduro et les siens sont capables d’imaginer pour tenter de le discréditer… Mauvaise pioche. A Caracas, capturé, le chef des opérations de « Gedeón », Antonio Sequea, révèle qu’entre février et mars, alors qu’il se trouvait à Riohacha (dans la Guajira colombienne), Iván Simonovich, Commissaire à la Sécurité et au renseignement de Guaido, l’a appelé à plusieurs reprises pour lui demander de le tenir au courant de ce qui se passait sur le terrain. Pour ne rien arranger, Patricia Poleo, encore elle, diffuse l’enregistrement sonore de la conversation téléphonique qu’a eue Guaido avec Goudreau au moment de la signature du contrat. Puis les déclarations s’enchaînent. Impossible désormais d’évoquer des rumeurs, des ragots, des pseudo révélations. Il s’agit de faits réels, d’informations confirmées.
Lors de leurs interrogatoires, les mercenaires étatsuniens Denman et Berry révèlent la nature de leur mission principale : prendre le contrôle de l’Aéroport Simón Bolívar de Maiquetía (Caracas) et le sécuriser pour permettre l’atterrissage d’un (ou de plusieurs) avion(s) destiné(s) à embarquer Nicolás Maduro après son éventuelle séquestration (pour une destination non précisée mais pas très difficile à deviner)Autres objectifs spécifiques : l’attaque et la prise de la Direction générale du renseignement militaire (DGCIM), du Service bolivarien du renseignement (Sebin), du palais présidentiel de Miraflores…

A la différence de Guaido, JJ Rendon est parfaitement capable de reconnaître sa signature au bas d’un document que même certains titres de la presse conservatrice – en l’occurrence The Washington Post – publient en intégralité. Rendon renonce à nier l’évidence. Au Diario Las Américas (Miami, 8 mai) et à CNN, il confirme : oui, ce texte existe ; oui, il l’a paraphé ; oui il a lui-même fait une avance de 50 000 dollars au patron de Silvercorp USA. Puis, désormais en chute libre, il tente d’ouvrir le parachute de secours : en fait, le projet dont il était question a été abandonné. Donc, « ce contrat n’existe pas. Une chose qui a été signée et laissée sans effet n’a pas de validité au-delà du papier qui la contient et – les gens pouvant se montrer extrêmement pervers ! – de la référence qu’elle constitue pour déclencher un scandale. » Quant aux assaillants pris les armes à la main les 3 et 4 mai : « Ces jeunes qui étaient là font partie d’un tas de groupes autonomes qui n’appartiennent pas au gouvernement de Juan Guaido. »

« Gedeón » : un coup de chaud suivi de sueurs froides. Même au sein de l’opposition antichaviste la plus déterminée, le désastre (et surtout sa révélation !) laissent un goût de cendres. Un début de rébellion se manifeste au sein du parti Primero Justicia. Les mises en demeure fusent. Le 12 mai, deux des signataires du texte scélérat démissionnent du Comité de stratégie : Rendon et Sergio Vergara. Guaido les remercie « pour leur travail et leur engagement envers le Venezuela ». Néanmoins, le Département d’Etat américain répondra par une fin de non recevoir à la demande de Henrique Capriles (adversaire de Chávez et de Maduro lors des présidentielles de 2012 et 2013) et de son cercle rapproché de mettre définitivement un terme au désastreux épisode « Guaido ».

C’est depuis la Floride, mais aussi le Guatemala et le Nicaragua que sont parties les vagues d’assaut vers la Baie des Cochons en avril 1961. Sept années auparavant, en 1954, pour évincer le président guatémaltèque Jacobo Arbenz, l’opération PBSUCCESS organisée par la CIA avait bénéficié de l’aide du dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza et du gouvernement du Honduras, pays d’où s’élancèrent les troupes mercenaires qui mirent un terme à la démocratie. Au cours des années 1980, pour agresser le Nicaragua sandiniste, les « contras » armés et financés par les Etats-Unis purent également compter sur le Honduras, qui, sur la frontière, hébergeait leurs campements. Dans les années 1990, c’est depuis l’Amérique centrale – particulièrement le Salvador et le Guatemala – que le terroriste Luis Posada Carriles organisa les incursions et poses de bombes à Cuba.
En ce début de XXIe siècle, le principal pays « collabo » des desseins de l’Impérialisme s’appelle Colombie. Ce « cimetière à opposants » [10] a pour président un « fils spirituel » d’Álvaro Uribe, Iván Duque (et indépendamment de sa politique, des millions de citoyens qui, eux, méritent le respect).

Comme Guaido, comme Trump, comme beaucoup d’autres, Duque n’a rien vu, rien entendu, et n’a strictement/absolument/et définitivement rien à voir avec les récents événements qui ont secoué le Venezuela. Sur ce thème, Duque débite une multitude de poncifs aux chaînes télévisées qui informent le globe entier. Duque, c’est un robinet d’eau tiède (sauf lorsqu’il parle de Maduro). Et pourtant…

Lorsque, le 25 mars, après la découverte d’un arsenal, l’ex-général vénézuélien Cliver Alcalárévèle que celui-ci appartient à un groupe de déserteurs vénézuéliens que lui-même dirige, il vit à Barranquilla depuis deux ans. Son épouse, Marta González, est la sœur d’Hermágoras González Polanco, alias « El Gordito González », narcotrafiquant et ancien membre de l’organisation paramilitaire des Autodéfenses unies de Colombie (AUC). Alcala ne cache ni que trois de ses groupes de militaires vénézuéliens déserteurs s’entraînent « dans le pays » ni qu’il a des contacts fréquents avec les services de renseignements colombiens (et Juan Guaido). Puis Alcala disparaît des radars, extradé (ou exfiltré) aux Etats-Unis [11].
Malgré ces révélations pour le moins explosives, le gouvernement colombien ne semble guère intéressé. Aucune enquête, aucune réaction. Pourtant, en mars, depuis Caracas, le gouvernement bolivarien lui a communiqué – et l’a fait savoir – les coordonnées GPS des fameux camps d’entraînement, situés à Riohacha, dans la Guajira. Ils sont si peu secrets, ces camps encadrés par Goudreau et ses deux mercenaires, Denman et Berry, que le député d’opposition vénézuélien Hernán Claret Alemán les a visités pendant plusieurs jours début décembre 2019, comme il l’a révélé le 13 mai au site argentin Infobae. « Ultérieurement, affirme-t-il, j’ai discuté avec le général Alcalá et avec Jordan [Goudreau, qu’il appelle par son prénom, on est manifestement entre amis] [12] »

Présente en force sur le territoire colombien (enfin, on le suppose !), la DEA n’a manifestement jamais détecté, dans la Guajira, la « hacienda » d’Elkin Javier López Torres, alias « Doble Rueda », l’un des principaux « capos » du narcotrafic de la région. Officiellement, elle le recherche pour l’extrader ! C’est dans cette « finca » qu’ont été regroupés les hommes de l’opération « Gedeón » dans les jours précédant leur embarquement pour le Venezuela. C’est « Doble Rueda » en personne qui leur expliqua comment allait fonctionner leur transfert vers les embarcations.
On jugera que, comme la DEA, les services de renseignements colombiens sont bien peu efficaces. Ou un peu distraits. A leur décharge, on mentionnera qu’ils sont très occupés. Un énième épisode d’interceptions illégales les impliquant a été découvert il y a quelques semaines et provoque un énorme scandale. Plus d’une centaine de citoyens, dont des politiciens, des syndicalistes et des journalistes ont été écoutés. Des citoyens autrement plus préoccupants et dangereux que les sbires armés vénézuéliens ou les « narcos » des deux pays.

Nul n’en doute : comme lors de la coopération de Guaido avec les narco-paramilitaires des Rastrojos, pour faire le chemin inverse – c’est-à-dire passer clandestinement du Venezuela en Colombie en février 2019 – cette cohabitation malsaine avec « Doble Rueda » relève du plus grand des hasards. Dans la vie, les coïncidences ne manquent pas. Qu’on en juge : sur la dernière page du contrat paraphé par Guaido, Vergara, Rendon et Goudreau, figure une cinquième signature. Celle d’un avocat, agissant en tant que « témoin » : Manuel J. Retureta. Américain d’origine cubaine, pénaliste, partenaire de Retureta & Wassem, celui-ci, d’après les autorités vénézuéliennes, a défendu en Colombie le narco-paramilitaire Salvatore Mancuso ; aux Etats-Unis, il a eu comme clients Juan Antonio « Tony » Hernandez (frère de l’actuel président du Honduras) et Fabio Lobo (fils du chef d’Etat précédent, Porfirio Lobo), tous deux accusés de narcotrafic (et tous deux condamnés). Actuellement, il plaide en faveur de Damaso López Nuñez – « El Licenciado » –, l’un des proches du « Chapo » Guzmán, l’ex-grand du narcotrafic mexicain.

On dira qu’on a affaire là à un familier du monde interlope et de la pègre plutôt qu’à l’univers de la veuve et de l’orphelin. Et que, dans le fond, si l’on réaligne toutes les planètes précédemment citées, le financement de la « contra » nicaraguayenne par le Cartel de Medellin, via la CIA, dans les années 1980, n’est pas si lointain qu’il y paraît ! Sans parler des révélations faites à visage découvert en 2010 par Rafael García, ex-chef du service informatique de la police politique colombienne, le Département administratif de sécurité (DAS), affirmant que l’ancien chef du DAS, Jorge Noguera, avait rencontré en 2004 des leaders paramilitaires et des opposants vénézuéliens afin de concocter un « plan de déstabilisation » et l’assassinat de Hugo Chávez.

1er mai 2020 : nul n’a encore entendu parler de l’opération « Gedeón ». Le quartier Felix Ribas de Petare fait la « une » des médias d’opposition. Petare, dans l’est de Caracas : l’un des plus grands quartiers populaires d’Amérique latine. Pendant cinq jours consécutifs, il va être « à feu et à sang ». D’incessantes fusillades entre deux bandes rivales terrorisent la population. Explication alors la plus communément lue et entendue (en résumé) : « la méga-bande criminelle – 200 délinquants de 18 à 23 ans – de Wilexis Alexánder Acevedo, alias “Wilexis”, défend son territoire contre le groupe El Gusano ; “Wilexis” est très populaire au sein de la population car il la protège des exactions de la police, et en particulier de sa Force d’actions spéciales (FAES), contre laquelle il fait campagne et, en 2019, a organisé (en sous-main) trois manifestations ; en revanche, “des gens” du gouvernement soutiennent les voyous d’El Gusano pour reprendre le contrôle du quartier [13] ».
Raid sur les côtes vénézuéliennes. Interceptions, arrestations. Emargeant ou ayant émargé à la DEA, un peu « narco » sur les bords, José Socorro, alias « Pepero », parle. Un autre agent de la DEA, Orlando Laufer, lui a demandé d’organiser des actions violentes simulées dans Petare pour détourner l’attention des forces de sécurité, tandis que les factieux de « Gedeón » avanceront vers les côtes. Bruit et fureur : contact pris avec les délinquants, l’enfer s’est déchainé, à l’arme de guerre, sans faire aucune victime. Mais créant la distraction attendue (à défaut du résultat).

Tous les ingrédients classiques se sont donc ainsi retrouvés réunis. Secteur criminel de l’opposition, monde du narcotrafic, univers de la pègre et… ombre des Etats-Unis. Lors de leurs interrogatoires, les deux mercenaires de Silvercorp USA, Luke Denman et Airan Berry, ont expliqué assez candidement que, s’ils se sont lancés dans cette aventure, c’est qu’ils se sentaient en totale confiance : la Justice de leur pays n’offre-t-elle pas une récompense pour la capture du « narcotrafiquant » Maduro ? Dans le cadre d’une opération navale destinée à réduire la circulation des drogues illégalesdes navires de l’US Navy ne rodent-ils pas dans la Caraïbe, à quelques encablures des côtes du Venezuela ?
De son côté, le ministre de la Défense vénézuélien Vladimir Padrino López a résumé de façon plus précise l’opération « Gedeón ». Il ne s’agissait pas d’une « invasion ». Il la considère comme « une opération militaire très bien planifiée, préparée en territoire étranger, avec un financement étranger, de l’équipement fourni par des puissances comme les Etats-Unis et le gouvernement colombien. Elle avait des objectifs très détaillés, très bien marqués, avec des renseignements sur les objectifs physiques des infrastructures à attaquer très bien préparées et relevés au millimètre, couche par couche, et évidemment, sur le temps nécessaire, le trajet, le pouvoir de feu qu’ils allaient employer pour chaque objectif. »

Moins spectaculaire qu’une « Baie des Cochons », la tentative d’incursion renvoie dans l’esprit à l’« opération Mangouste » (et à ses suites) – ce poison lent, qui infuse, et qui use, et qui oblige à une vigilance de chaque instant, à la dépense de ressources financières et humains considérables quand tant d’autres tâches économiques et sociales devraient monopoliser les énergies.
On suivra avec attention le sort réservé à Goudreau par la justice des Etats-Unis – son activité mercenaire et le trafic d’armes qui en découle y tombant (théoriquement) sous le coup de la loi. On s’intéressera également à ses démêlés avec ses commanditaires – Guaido, Rendon, etc. –, qu’il accuse de ne pas lui avoir payé ce qu’ils lui devaient, raison pour laquelle il a beaucoup « balancé » [14]. Toutefois, on prendra très au sérieux les déclarations qu’il a faites immédiatement après l’échec de « Gedeón » : « La principale mission était de libérer le Venezuela, de capturer Maduro, mais la mission à Caracas a échoué. » Néanmoins, a-t-il ajouté, la mission secondaire était d’établir, en territoire vénézuélien, des campements d’insurgés. « Ils sont déjà dans les campements, ils recrutent et nous allons commencer à attaquer des objectifs tactiques. » Sur ce point, aucun doute. Sur les côtes vénézuéliennes, sur les 2 200 kilomètres de frontière avec la Colombie, de nouvelles actions paramilitaires auront lieu. Tandis que les dites « sanctions économiques » continueront à étrangler le pays – c’est-à-dire la population.

Comme il faut toujours une touche d’humour (même noir, même dans les situations les plus préoccupantes), on mentionnera que, le 15 mai, à la question « quelles sont vos priorités ? », la ministre des Affaires étrangères colombienne, Claudia Blum, a déclaré : « Positionner la Colombie comme un pays leader dans l’agenda mondial de la légalité, tant pour la défense de la démocratie et des droits humains qu’en matière d’initiatives globales contre la corruption, le terrorisme et le crime organisé [15] » Deux jours auparavant, l’administration de Donald Trump avait placé Cuba et le Venezuela (avec l’Iran, la Syrie et la Corée du Nord) sur la liste des pays qui ne coopèrent pas suffisamment en matière de lutte contre le terrorisme [16].

Maurice Lemoine, lundi 18 mai 2020


[1Lire Guillaume Long, « Le ministère des colonies américaines », Le Monde diplomatique, Paris, mai 2020.

[3A la tête de 400 entreprises et d’une fortune de 4,4 milliards de dollars, Branson pleurniche désormais pour recevoir une « aide publique » (humanitaire ?) afin de sauver ses deux compagnies aériennes Virgin Atlantic et Virgin Australie mises en faillite par les effets de la pandémie de Covid-19.

[5Sur cet épisode, lire : http://www.medelu.org/Maduro-mort-ou-vif

[6Pour une information documentée sur l’incursion armée du 3 mai, lire Thierry Deronne, « Le Venezuela inflige une nouvelle défaite à l’Empire et aux grands médias » et Romain Migus, « Attaque mercenaire contre le Venezuela  »

[9Top secret, le document « Justifications pour une intervention militaire à Cuba » a été déclassifié le 18 novembre 1997.

[10Depuis janvier 2016, plus de 700 personnes politiquement engagées y ont été assassinées, essentiellement des dirigeants communautaires et sociaux, mais aussi 200 ex-guérilleros des FARC ayant déposé les armes dans le cadre des Accords de paix.

[11Certains membres de l’opposition vénézuélienne avancent la thèse suivante : Cliver Alcala serait en réalité un agent double, qui les aurait infiltrés pour communiquer de précieuses informations sur les opérations en préparation aux services de renseignements bolivariens.

[14En représentation de Jordan Goudreau et de Silvercorp USA, Volk Law, cabinet d’avocats situé en Floride, a envoyé une mise en demeure à Juan Guaidó pour le paiement de 1 500 000 dollars : ce paiement initial devait être effectué dans les quinze jours suivant la signature du Contrat du 16 octobre 2019.

[16La Havane était sortie de cette liste en 2015 sous Barack Obama.

URL de cet article : http://www.medelu.org/Baie-des-Cochons-ou-Operation-Mangouste