Nicolas Maduro trace les six lignes d’action de la nouvelle étape de la révolution bolivarienne

« Nous devons opérer un changement radical, une rectification en profondeur, et un profond réapprentissage. Nous ne faisons pas les choses correctement et nous devons changer ce pays » a déclaré Nicolas Maduro devant la plénière des députés constituants, lors de la session extraordinaire du jeudi 24 mai où il prêtait serment en tant que président réélu pour la période 2019-2025. Dans son discours, Maduro a appelé à « une transformation de la direction de la révolution. Nous n’en faisons pas assez et nous ne nous débrouillons pas bien. Nous faisons de bonnes choses, mais cela ne veut pas dire que nous en faisons assez ! Vous devez faire des choses encore et mieux, au-delà des slogans et des applaudissements. Pour résoudre les problèmes, il n’y a pas d’excuses … nous avons tous les gouvernorats, les mairies, les conseils législatifs, la Constituante ! ». 

Le chef de l’Etat a tracé six grandes lignes d’action :

1.     Un processus de réconciliation nationale pour lequel il a demandé de commencer un processus de libération des dirigeants d’opposition emprisonnés pour leur responsabilité dans les violences des guarimbas de 2017 : « Il y a un ensemble de personnes emprisonnées pour la violence politique. Pas de pardon pour les assassins mais je veux que d’autres soient libérés et que cela donne l’occasion d’un processus national de réconciliation avec ceux qui n’ont pas commis de crimes graves. J’annonce une large politique de rencontre et de pacification pour que ceux qui étaient dans la violence se retrouvent dans le champ de la légalité et du respect de la Constitution ! ».

2.     Reprise du travail en profondeur pour atteindre la croissance économique, le renforcement d’un accord de production. « Pour stabiliser l’économie et restaurer la croissance économique, je tendrai la main à tous les patrons du pays : petits, moyens ou grands. Je convoque toutes les entreprises nationales et internationales qui travaillent dans le pays. Nous allons refaire le système de distribution, de commercialisation et de fixation des prix de tous les produits » insistant sur la nécessité de renforcer les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP). « Je veux entendre les communes, les membres des communes, écouter leurs problèmes, leurs diagnostics et leurs solutions. Je veux les recevoir par secteurs et écouter leurs propositions. »

3.     Renforcer la lutte contre la corruption pour garantir l’efficacité de la gestion du Gouvernement. Evoquant des fléaux comme la vente du papier monnaie revendu ensuite sur la frontière avec la Colombie, ou le vol et la revente de produits distribués par les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, Nicolas Maduro a aussi exhorté les Vénézuéliens à travailler à la construction d’une nouvelle éthique morale, citoyenne et patriotique pour affronter et surmonter les difficultés qui affectent directement le peuple et a annoncé que face à cette situation, il va approfondir l’offensive contre la corruption, la bureaucratie et notamment prendra prochainement des mesures avec l’Inspection des Institutions du Secteur Bancaire (SUDEBAN) et les gouverneurs du pays.

4.     Le renforcement et la multiplication des réussites du Pouvoir Populaire, du Système de Sécurité et de Protection Sociale, y compris le Carnet de la Patrie, la nouvelle éducation publique et toutes les nouvelles expériences surgies du pouvoir communal. Maduro a demandé d’intensifier les foires agricoles directes du producteur au consommateur et des marchés populaires municipaux « qui, dans leur grande majorité, sont aux mains de mafias qui fixent les prix de la viande et des légumes. Et où est le Gouvernement ? » a -t-il demandé en répétant la question que se posent les gens dans la rue.

5.     La défense du pays face aux agressions de l’impérialisme nord-américain et sa politique de sanctions : « Pendant ces cinq derniers mois, nous avons été victimes de fortes attaques et nous allons continuer à être attaqués. Les sanctions demandées par la droite d’Antonio Ledezma, Julio Borges et Omar Barboza frappent tous les Vénézuéliens. Ces sanctions ne m’intimident en rien mais ce que je peux dire au peuple vénézuélien, c’est qu’elles feront souffrir tous les nôtres. Elles nous empêchent d’obtenir de l’argent pour faire des transactions, pour faire les importations nécessaires au pays. Nous allons les affronter mais je ne peux tromper personne : elles vont nous créer de graves et douloureuses difficultés. Ces sanctions signées par Donald Trump seront surmontées tôt ou tard ! »

6.     Le socialisme comme stratégie de la Révolution. Lors des élections du 20 mai, « le Venezuela a ratifié à nouveau notre socialisme du XXI° siècle : indépendantiste, solidaire, rebelle, chrétien, bolivarien. Nous devons construire le socialisme dans tous ses aspects. »

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Les relations avec la Colombie

Maduro a rappelé que l’actuel président colombien Juan Manuel Santos quittera son poste le 7 août prochain et que des secteurs proches d’Alvaro Uribe sont prêts à mener « des actions de provocation sur la frontière entre la Colombie et le Venezuela. » Il a demandé au ministre de la Défense Vladimir Padrino López, d’être très vigilant sur ces plans pour que la Force Armée Nationale Bolivarienne (FANB) active au plus haut niveau ses services de renseignement. Il a appelé à rétablir l’unité, la paix et le dialogue avec le pays voisin et en ce qui concerne les élections présidentielles du dimanche 27 mai en Colombie a déclaré : « J’espère que le nouveau président élu aura la hauteur, le courage de rétablir les relations avec le Venezuela que Juan Manuel Santos a détruites par sa propre faute et par sa propre responsabilité. » (NdT : la Colombie vient d’annoncer officiellement son adhésion à l’OTAN, pour renforcer la capacité d’intervention de l’Occident en Amérique Latine).

PDVSA doit augmenter sa production

Le Président a aussi appelé à augmenter la production de PDVSA d’un million de barils : « Qui va le faire ? Maduro? Où sont les ouvriers du pétrole ? Je compte sur toi, Wills Rangel, ou non ? » a-t-il dit en s’adressant au député à la Constituante président de la Fédération Unitaire des Travailleurs du Pétrole.  « J’ai nommé Manuel Quevedo, il a les pleins pouvoirs dans l’industrie du pétrole » a-t-il lancé au Président de l’entreprise pétrolière d’Etat. « Fais tous les changements que tu dois faire ! Je veux une PDVSA socialiste, éthique, souveraine, productive. » Selon les données officielles de l’OPEP, la production pétrolière vénézuélienne pour avril 2018 a été de 1 436 000 barils par jour.

Source : http://albaciudad.org/2018/05/maduro-6-lineas-anunciadas-en-anc/

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D’où vient le conflit de la Colombie et du Venezuela ?

Le conflit historique entre la Colombie et le Venezuela date de l’époque de l’Indépendance, au moment ou l’oligarchie colombienne a commencé à percevoir les idéaux émancipateurs de Simon Bolivar comme une menace contre ses intérêts économiques et hégémoniques compatibles avec la doctrine Monroë.

Le seul avantage que  la bourgeoisie de la Nouvelle-Grenade (ancien nom de la Colombie) voyait dans la défense des idéaux du Libertador Simon Bolivar c’était de vouloir s’émanciper de la domination espagnole.

Depuis cette époque une frontière  d’à peine 2 219 km soude 2 nations en une histoire commune d’un espace à la fois partagé  et divisé : par les terres, les réfugiés, les déplacés, la contrebande, les mouvements migratoires ; mais réellement séparé par des intérêts et des idéaux divergents. Deux peuples libérés par Bolivar, avec des similitudes culturelles, les mêmes couleurs sur leurs drapeaux ; mais avec des destins différents.

Les motifs du conflit bilatéral actuel plongent leurs racines dans l’histoire.

Alba TV a interviewé Yldefonso Finol, historien et chercheur de l’Etat vénézuélien du Zulia ; celui-ci considère que les désaccords idéologiques de ces 2 derniers siècles continuent à marquer de leur empreinte l’histoire de nos deux nations, de leurs peuples et  de leur façon de voir et de faire de la politique.

Finol souligne que la source première de ce conflit réside dans le projet de Bolivar , en ce qu’il porte une volonté émancipatrice faite de doctrine anti-impérialiste, d’égalité sociale et de gouvernement populaire ; toutes choses qui vont à l’encontre du modèle Monroïste, qui n’est pas une doctrine proprement colombienne mais bien  états-unienne : « la doctrine Monroe prônait l’hégémonie des États-Unis sur le continent latino-américain, et Francisco de Paula Santander a adhéré à  cette vision ».

Vice-Royauté contre Capitainerie générale

Plusieurs références historiques doivent être posées pour bien cerner le conflit : la Vice-Royauté de Santa Fé ou Nouvelle-Grenade a été créée par le roi Felipe V en 1717 dans le cadre de la nouvelle politique des Bourbons, puis suspendue en 1723 en raison de difficultés financières ; réinstaurée à nouveau en 1739, elle est abolie en 1810 par le mouvement indépendantiste. Le roi Fernando VII a reconquis ce territoire en 1815 mais l’armée de Libération y a mis définitivement un terme en 1819 en proclamant l’indépendance de la tutelle espagnole.

Le siège du pouvoir s’est installé à Bogota ; a émergé alors une structure sociale où l’ancienne aristocratie courtisane s’est peu à peu transformée en une nouvelle oligarchie locale, économiquement et politiquement puissante. Tout cela a entraîné l’apparition d’une industrie et d’une production agricole fortes afin de satisfaire les besoins de cette nouvelle classe et de consolider son prestige : fabriques textiles, de chaussures, de meubles ; mais aussi centres éducatifs universitaires ou techniques

A l’opposé, ici, le Venezuela n’avait qu’un statut de Capitainerie générale : c’était un territoire difficile, infestée d’insectes et d’épidémies, au climat très chaud et surtout peuplé d’indigènes très rebelles. La Vice-Royauté de la Nouvelle-Grenade basée à Bogota, ou même la lointaine métropole castillane, étaient des passages obligés pour toute transaction, acquisition de bien, ou problème judiciaire. Cette situation a généré des familles de propriétaires et d’esclavagistes, de commerçants et de douaniers, peu de centres de formation et  a fait de la Capitainerie Générale un  foyer de soulèvements, d’agitation et de mécontentement.

Finol insiste sur le fait que la doctrine Monroe a vu le jour le 2 décembre 1823 au Congrès des Etats-Unis ; quelques mois plus tard, au début de l’année 1824, dans un message adressé au Parlement colombien, Santander expliquait que « la doctrine Monroe est une aubaine pour l’humanité et que la Colombie aurait tout intérêt à se rapprocher d’un associé aussi puissant » ; le chercheur poursuit : « Ce qu’a exposé Santander  -je l’appellerai la sous-doctrine Santander- c’est ce qu’a adopté l’oligarchie bogotane, l’actuelle oligarchie de Colombie, anciennement appelée Nouvelle-Grenade; cette oligarchie qui a hérité des privilèges et des positions du pouvoir colonial de la Vice-Royauté, et dont les membres étaient appelés « mantuanos », c’est celle qui continue de dominer sans partage la Colombie actuelle et dont le pouvoir est concentré  entre les mains d’en tout et pour une vingtaine de familles.»

Bolivariens contre Santanderistes

Il est important de souligner qu’au moment où naissaient les mouvements indépendantistes fortement imprégnés des idées libérales de l’Europe des Encyclopédistes, 2 tendances se dessinaient : les libéraux (en faveur de l’Indépendance) et les Conservateurs (favorables au maintien des structures traditionnelles)

Que ce soit à Bogota, Quito, Lima, Guayaquil, Santiago du Chili ou Buenos Aires de puissants groupes socio-économiques et politiques se sont opposés aux tentations libérales de personnalités de premier plan comme  Bolivar, San Martin, Miranda, Sucre ou encore Marti.

La réaction oligarchique s’est alors portée sur plusieurs fronts : corruption des esprits et des volontés par des privilèges politiques ou des passe-droits ; Paez, le redoutable lancier des plaines, s’est ainsi converti en docile « mantuano » par l’enseignement du catéchisme, du français, de l’anglais, du théâtre et du piano ! Celui-ci a fini par soutenir Santander et a activement contribué à la sécession au sein de la Grande-Colombie qui donnera les états actuels de Colombie et du Venezuela

Plus au Sud, même processus: c’est sous la présidence du vénézuélien Juan José Flores que l’Équateur s’est détaché de la Grande-Colombie et est passé progressivement sous la coupe des oligarchies de Quito et de Guayaquil.

L’historien rappelle que c’est ce secteur de la bourgeoisie colombienne, avec Santander à sa tête, qui s’est opposé « au projet bolivarien  qui trouve sa source dans la lettre de Jamaïque et se consolide avec la victoire militaire d’Ayacucho ; dans ladite lettre Bolivar convoque le Congrès Amphictyonique (=d’unification) de Panama, avec l’objectif d’unifier l’Amérique Hispanique ; Bolivar a toujours cherché à unir les anciennes colonies espagnoles ; ce projet se voulait différent de celui des colonies anglaises du nord  aussi il ne souhaitait pas que les américains du nord participent au Congrès de Panama ; mais Santander a profité de l’absence de Bolivar, occupé à mener ses campagnes libératrices plus au sud, au Pérou, en Equateur, en Bolivie pour saboter le Congrès en y invitant les Etats-Unis, l’Angleterre et la Hollande, contrairement aux ordres donnés par  le Libertador »

Pour Finol il apparaît évident que Santander est devenu un agent des Etats-Unis et  que «cette trahison est la matrice de l’affrontement permanent et toujours actuel entre le Venezuela et  la Colombie ; dans ce contexte on comprend mieux pourquoi la Colombie est devenue la tête de pont d’une opération internationale de déstabilisation de la révolution bolivarienne, d’abord contre le projet d’Hugo Chavez, ensuite et de façon plus radicale contre la personne de Nicolas Maduro ; mais cela va plus loin car bien plus que la destruction de la Révolution bolivarienne, ce qui est recherché c’est l’effacement de ce caractère proprement vénézuélien qui historiquement incarne le bolivarianisme, c’est le dépeçage du pays, l’appropriation de nos ressources naturelles et c’est finalement notre négation comme nation ; à l’instar de ce qui a été fait en Libye et dans d’autres contrées du monde » souligne l’historien vénézuélien.

Des luttes pour des terres

La lutte pour la conquête de territoires est un des éléments d’un conflit plus global entre notre nation bolivarienne et la Nouvelle-Grenade. Finol explique que tout cela découle des idéaux impériaux et de la vocation expansionniste de cette dernière car « ce n’est pas seulement contre le  Venezuela qu’elle en a, mais également contre le Panama, le Nicaragua et ses îles caribéennes, et contre l’Equateur au sud »

Il poursuit en précisant que comme toute oligarchie, l’oligarchie néo-granadine puis colombienne a une attitude expansionniste, pour envahir des territoires, s’approprier des ressources et étendre sa géopolitique.

Depuis l’assassinat de Sucre jusqu’au traité de Pombo-Michelena en 1833 les groupes oligarchiques sont à la manœuvre pour s’arroger le contrôle des terres fertiles, des espaces à fort potentiel minier, pour maîtriser la puissance commerciale et douanière.

La chose se reproduira ensuite en 1941 avec le différend Lopez de Mesa – Gil Borges où le Venezuela doit céder108 000 km² de son territoire ; derrière tout ça on trouve le président Eduardo Santos, propriétaire du journal El Tiempo, qui était très lié à la bourgeoisie vénézuélienne naissante ; c’était le grand-père de l’actuel président colombien  -Juan Manuel Santos- et le protecteur de personnages vénézuéliens comme les ex-présidents Romulo Betancourt et Raul Leoni.

Les intérêts fonciers et industriels des familles traditionnelles colombiennes, nés sous la vice-royauté, sont encore et toujours puissants ; aujourd’hui ils perdurent à travers les grands patrons de presse, d’entreprises, de monopoles, très liés aux centres du pouvoir mondial via le réseau bancaire notamment.

L’épisode de la frégate Caldas ne se réduit pas à un  acte de machisme hormonal d’un quelconque capitaine de navire colombien : il s’agissait d’un choix délibéré des entreprises de pêche et des multinationales du pétrole qui ont des vues sur le Golfe.

Finol rappelle que l’ambition territoriale de la Colombie remonte loin dans le temps : au XVIe siècle, en 1543 la municipalité de Tuda édicte un arrêté visant à envahir le lac de Maracaïbo ; des terres furent occupées sur l’axe du Tachira en vue de créer un port sur le lac de Maracaïbo assurant ainsi une sortie sur la mer des Caraïbes et ensuite vers l’Atlantique, car pour la bourgeoisie andine  colombienne il est difficile d’accéder à la mer via ses propres côtes caribéennes en raison de la topologie, alors que c’est plus aisé par Gibraltar et Maracaïbo puis le Golfe du Venezuela ; cette ambition ne s’est jamais éteinte.

Il souligne que des mouvements écologistes s’opposent au passage du charbon du département colombien de Norte de Santander par la frontière de l’état vénézuélien du Zulia vers notre lac en raison de l’impact contaminant que ce transit représente, alors qu’il est du plus haut intérêt pour les négociants de la bourgeoisie colombienne.

Il alerte sur le caractère toujours actuel de la volonté expansionniste colombienne, « rappelons-nous l’épisode de la frégate Vargas : c’est un acte délibéré inspiré par l’oligarchie colombienne et exécuté par la hiérarchie militaire qui a consisté à envoyer un navire de guerre dans le Golfe pour tenter de provoquer un conflit et évaluer la réaction du peuple et du gouvernement vénézuéliens ; c’est une zone géopolitique très sensible dans laquelle les colombiens ont toujours eu l’intention de s’installer. Cet épisode s’ajoute à la perte, par un traité signé par Eleazar Lopez Contreras, de la péninsule de la Guajira par le Venezuela »

Chassé-croisé

Dans un travail publié par RT, il précise qu’ « au Venezuela ce sont plus de 5 millions de colombiens qui ont trouvé refuge. La plupart d’entre eux ont émigré pour fuir le conflit armé qui a dévasté le pays durant quasiment un demi-siècle. Et malgré la signature d’un accord de paix avec la guérilla, ce conflit perdure mais sous une autre forme. »

Dans ce même travail il expose que le gouvernement colombien, dans un communiqué publié fin 2017, « a estimé le nombre de vénézuéliens en Colombie à 550 000. Parmi eux,  seuls 50 000 ont un permis de séjour. Pour les autres il s’agit de migrants vénézuéliens faisant étape en Colombie avant  de s’installer dans un autre pays, ou d’immigrés clandestins allant et venant entre le Venezuela et la Colombie ».

Néanmoins Finol constate tristement que c’est depuis le territoire colombien sous influence hégémonique états-unienne que « se sont  cristallisées ces tendances qui vont du saccage et de la contrebande  à la destruction de notre monnaie, en passant par la stigmatisation des vénézuéliens migrants ; à préciser que pour la plupart de ces derniers ce sont des doubles nationaux d’origine colombienne installés depuis environ trois décennies au Venezuela qui reviennent dans leur pays natal en raison de la sévère crise économique par laquelle nous passons »

Or le gouvernement colombien ne reconnaît pas cet état de fait, dûment corroboré pourtant par nos statistiques : « 90% des 440 000 personnes qui ont traversé la frontière pour rester en Colombie ont la nationalité colombienne ! Ce sont des victimes des conflits permanents et endémiques de la Colombie, qui à un moment donné se sont expatriées vers le Venezuela et qui reviennent maintenant dans leur pays ; mais le gouvernement colombien leur nie tout statut de victimes ou de rapatriés avec tous les droits légitimes afférents. »

Le Président colombien, Juan Manuel Santos, en novembre dernier a désigné le Venezuela comme son pire cauchemar ; pour lui « l’implosion de la nation voisine peut mettre à mal le processus de paix et même son pays» rapporte le quotidien El Nacional ; toutes choses  que réfute le chercheur vénézuélien : « si 400 000 personnes sont un cauchemar pour le Président Santos, que dire alors des 6 millions de colombiens qui se sont réfugiés ici au Venezuela dans les décennies passées ? Simplement notre éthique bolivarienne nous interdit de les considérer comme un cauchemar, contrairement aux dirigeants « santandéristes » de Colombie ! »

Tout ça ne relègue pas au second plan la dimension territoriale de la problématique, tellement il y a de ressources, de réserves pétrolières et de gaz rien que dans le Golfe du Venezuela…

Paramilitarisme, commerce et contrebande à la frontière

Il rappelle que c’est depuis le début de la Révolution bolivarienne en 1999 qu’est régulièrement dénoncée l’incursion en territoire vénézuélien de paramilitaires colombiens, bras armé de l’impérialisme nord-américain et de l’oligarchie colombienne. « Au moment de la négociation avec l’ex-président Uribe, ce dernier a ordonné que les 5 à 7 mille paramilitaires démobilisés entrent au Venezuela par les corridors humanitaires, ou toutes les voies possibles ; parmi eux de dangereux délinquants, mêlés à des trafiquants de drogue, des paramilitaires et des sicaires pénétrèrent donc au Venezuela qui découvrait là un phénomène d’ampleur inconnue jusqu’alors »

Cela a conduit à une augmentation de la criminalité : « vols de véhicules, séquestrations, utilisation du territoire vénézuélien comme espace de transit pour la drogue et pour l’organisation de groupes paramilitaires ; ces mêmes groupes ont été très actifs aux moments de tension extrême comme lors de la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 contre Chavez, ou les actes de sabotage  -blocus pétrolier, barricades- ; ils sont aussi très présents dans les trafics divers qui les ont enrichis »

Finol n’élude pas la responsabilité des vénézuéliens dans la situation : « nous n’avons pas eu la force de caractère suffisante pour mettre un frein aux activités de contrebande, notamment d’essence, par exemple en prenant à bras le corps la détermination et de la gestion des prix; nous avons manqué de vigilance patriotique à la frontière, et la contrebande d’aliments ou de médicaments vers le pays voisin a vidé nos épiceries et nos pharmacies tout en enrichissant une économie maffieuse tout au long de la frontière, le tout avec la complicité active du gouvernement colombien »

Tout cela a été prémédité selon Finol, puis exécuté dans un contexte de guerre non-conventionnelle, appelée guerre de 4ème génération, où la criminalité a été le bras armé d’un travail de sape systématique de la société et du processus politique et social émancipateur chaviste ; la complicité de l’internationale médiatique a fait le reste : entretenir et exacerber une campagne de diffamation à l’encontre du Venezuela bien supérieure et bien plus brutale encore que celle qui avait été menée un temps contre l’Union Soviétique.

Les intérêts de l’Empire

Aux luttes et aux différences entretenues dans ce conflit colombo-vénézuélien, il faut ajouter tous ces  intérêts politiques et économiques étrangers qui contribuent à empoisonner encore plus les relations.

Yldefonso Finol se plaît à rappeler que le Venezuela est le fer de lance de la lutte mondiale contre l’impérialisme : « nous nous frottons étroitement et quotidiennement à l’impérialisme et nous avons montré que nous étions capables de le défier sur son propre terrain, dans ce qu’ils appellent leur « arrière-cour » ; et en faisant cela nous avons réveillé la vocation anti-impérialiste des peuples de l’Amérique, et ça, on ne nous le pardonnera jamais et on cherchera à nous le faire payer! »

La menace d’une invasion ? « avec l’incursion des paramilitaires, le lynchage moral par les medias, le boycot financier et le harcèlement diplomatique à l’encontre du Venezuela, on peut plutôt parler d’intervention impérialiste multiforme, déjà bien à l’oeuvre. »

Le plus important pour l’empire aux yeux de Finol ? Maintenir une Amérique divisée pour continuer à exercer son pouvoir hégémonique. « Entretenir l’animosité entre le Salvador et le Honduras pour une simple histoire de foot-ball, ou entre le Nicaragua et le Costa Rica à cause d’un ruisseau, c’est le principe même du « diviser pour mieux régner » au nom duquel manoeuvrent dans l’ombre nombre d’agents diplomatiques et d’espions. Pour le cas précis de la Colombie, la présence de 7 bases étatsuniennes sur son territoire, la formation de ses élites politiques par le grand voisin du Nord et l’intervention invisible et silencieuse du sionisme israëlien constituent un coktail mortifère contre le Venezuela et tout est fait pour  attiser la haine entre pays qui devraient sinon agir en  « frères » du moins en bon voisins » compte-tenu de leur histoire un temps commune. »

Pour Finol, les Etats-Unis ont peur de Bolivar, car l’idée bolivarienne incarne l’unité des peuples en vue de s’émanciper, et cela sonnerait le glas de l’impérialisme ; « quand les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes s’uniront pour se libérer, alors ce sera la fin de l’impérialisme . »

Il reconnaît que les relations bilatérales entre nos deux pays sont actuellement au plus bas, comme au début de la Révolution ; il estime qu’il est  de la responsabilité du gouvernement colombien de rechercher avec le gouvernement vénézuélien les garanties d’un minimum de vivre-ensemble, ne serait-ce que pour être en conformité avec les recommandations de la CELAC et pour faire de l’Amérique latine et des Caraïbes une zone de paix ; pour ce faire la Colombie doit cesser d’être la tête de pont des intérêts impérialistes contre un pays qu’elle devrait traiter en frère. Car c’est de ce pays que sont issus le nom de Colombie, l’idée d’indépendance et le leader qui en a porté le drapeau, et c’est encore ce pays-frère qui a accueilli et protégé avec affection, considération et respect de leurs droits et dignité 6 millions de colombiens.

Il a le vibrant espoir que la Maison de Nariño (palais présidentiel colombien) puisse un jour s’adresser au Venezuela en ces termes : « Merci ; et désolé de ne pas vous avoir écouté ».

Source de cet article : http://www.albatv.org/Cual-es-el-conflicto-entre.html

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Le narco-Etat colombien et sa guerre économique contre le Venezuela

Chaque jour les mafias de la contrebande font passer de grandes quantités d’essence vénézuélienne (la moins chère du monde), d’aliments, de médicaments, de toutes sortes de produits pour les revendre avec un bénéfice énorme en Colombie.

María Fernando Barreto

En direct de la frontière Venezuela-Colombie

Combien des plus magnifiques récits de la littérature universelle commencent à la croisée des frontières… Avec le temps, les frontières ont condensé les conflits sociaux, la complexité politique et une hybridité culturelle qui les rend fascinantes. Mais passer en ce moment la frontière qui sépare le Venezuela et la Colombie en emportant dans son sac à dos une certaine conscience de l’Histoire implique, en outre, de trouver un orifice par lequel on observe deux guerres : la guerre contre la Révolution Bolivarienne et la guerre de l’Etat colombien contre son propre peuple.

Une première image de la Colombie de cette époque s’est présentée à moi dès que j’ai passé le pont : les vigiles privés qui surveillent les bureaux de migration et traitent les citoyens avec la même arrogance qu’une police nationale. Ces organismes de surveillance privée prolifèrent maintenant en Colombie comme de véritables corps para-policiers. Les groupes paramilitaires semblent s’être fondus dans l’Etat même, les tueurs à gages contrôlent les villages, un silence qui ressemble à de la peur prédomine et la pauvreté de la campagne contraste avec une augmentation des centres commerciaux et des espaces publics enluminés qui aveuglent dans les villes. Il n’y a pas de paix en Colombie, seulement un changement dans la façon de faire la guerre.

Où sont à présent les groupes paramilitaires les plus « organisés » qu’on voyait dans les villes de Colombie ? Ai-je demandé à une camarade qui vit dans l’un des villages autrefois contrôlé par le « Cartel de Cali ».

Alors, les plus durs ont émigré au Venezuela, m’a-t-elle répondu. Là, ce qui reste, c’est un tas de tueurs à gages.

J’ai du mal à l’avaler. En Colombie, même le trafic de drogues a perdu sa souveraineté. D’autres questions inquiètes interrompent mes réflexions.

  • Est-il vrai qu’au Venezuela, on mange des cafards pour survivre ? Est-il vrai que Maduro est un dictateur?
  • Alors, moi, je fais attention pour ne pas grossir – réponds-je ironiquement. Où as-tu entendu ça sur le Venezuela ?
  • Sur RCN, sur Caracol (médias privés, hégémoniques en Colombie, NdT)… partout.
  • Et as-tu entendu sur RCN, sur Caracol, qu’on a tué plus de 187 dirigeants populaires en Colombie cette année ?
  • Non…
  • Et voilà : c’est parce qu’ils mentent sur le Venezuela de la même façon qu’ils mentent sur ce qui se passe en Colombie
  • Ah ! Et pourquoi tant de Vénézuéliens passent-ils la frontière tous les jours ? Pourquoi y a-t-il des gens du Venezuela qui demandent de l’argent dans les rues de Bucaramanga?

Je réponds aux questions de mon interlocutrice par une analyse des chiffres que donne le Gouvernement colombien lui-même et bien qu’elle soit satisfaite, je reste pensive. Où il y a une frontière, il y a de la contrebande, où il y a des contrôles, il y a des affaires parallèles mais avec le Nord de Santander, il y a tout ça et bien plus. Il y a une véritable économie parallèle, il y a une para-politique et évidemment, il y a des paramilitaires.

La seconde image est celle que dessine cette économie parallèle qui se développe à Cúcuta: à seulement 200 mètres. Du pont qui marque la frontière, on voit plusieurs pâtés de bureaux de change qui se consacrent exclusivement à l’achat et à la vente de bolivars et où il est très facile d’obtenir des billets vénézuéliens de 100, 500 et 1000 bolivars.-

  • Combien vous achetez le bolivar ?
  • 5 et demi.
  • Combien vous le vendez ?
  • 6 et demi.
  • Vendez-le moi à moi, mademoiselle, je l’achète à 8 !

Décontenancée, j’essaie de trouver la réponse et un million de bolivars en billets de 1 000 est remis sous mon nez. J’insiste.

  • Mademoiselle, pardon, il m’explique qu’il veut dire 5 et demi.

La réponse a dépassé la réalité :

  • 5 et demi, c’est 0.055 centimes de peso.

Je cligne des yeux, je réfléchis. Alors que la semaine dernière, à la Banque de la République de Colombie, 1 bolivar tournait autour de 300 pesos, à Cúcuta, 1 peso vaut environ 18 bolivars!

C’est que Juan Manuel Santos, le prix Nobel, est un spécialiste dans les offres d’actions pour la paix qu’il ne réalise pas ensuite. Il l’a fait avec les FARC-EP, il l’a fait avec le Gouvernement vénézuélien. Face à la crise économique qui s’est déchaînée au Nord de Santander quand, en 2015, le président Maduro a pris la décision souveraine de fermer la frontière monsieur Santos a offert de demander une abrogation de la résolution 8 de 2000 de la Banque de la République de Colombie qui permet à la main sale et criminelle du marché de réguler – selon le mythe de la loi de l’offre et de la demande – la valeur du peso colombien par rapport au bolivar sans passer par la Banque Centrale du Venezuela et, mieux encore, sans utiliser aucun paramètre économique.

Le président colombien n’a rien fait, cette résolution qui n’est rien d’autre qu’une version colombienne du « laissez faire » c’est à dire « faites ce que vous voulez », dans ce cas, avec la monnaie du pays voisin, reste en vigueur.

Il y a plus d’un an, j’ai écrit un article pour expliquer de la façon la plus didactique possible comment opère l’économie parallèle que ces agents de change soutiennent. Peu de choses ont changé depuis lors. Selon la CEPAL, il n’y a pas d’explication économique à ce dollar parallèle ni au prix qu’on donne du bolivar à Cúcuta, ce n’est pas non plus Dolar Today qui fixe le prix du bolivar à Cúcuta mais c’est ce prix qui définit la valeur du dollar parallèle au Venezuela. Mais l’Etat colombien ne va pas abroger volontairement cette résolution parce qu’elle lui permet :

  • D’être à l’avant-garde de la guerre économique contre le Venezuela. Un rôle qui lui a été assigné depuis ce qui est encore (pour l’instant) l’épicentre du capitalisme mondial.
  • De faire des bénéfices exorbitants sur la contrebande d’extraction d’aliments, de combustible et de ressources minières en provenance du Venezuela. Ce sont les mafias liées à ces secteurs qui en profitent essentiellement, certaines transnationales et Ecopetrol. Des produits qu’une série de décrets a essayé de légaliser en Colombie, d’intégrer au PIB et générer ainsi des sources de « travail » dans les villes frontalières.
  • Et enfin, mais c’est moins important, cette résolution lui permet de « légitimer » des capitaux, c’est à dire de blanchir l’argent provenant du commerce de la drogue qui, selon le dernier rapport de la DEA, a augmenté de plus de 30% l’année dernière en Colombie.

Le Gouvernement vénézuélien a pris de nombreuses mesures pour essayer d’amortir les effets de cette guerre économique. Mais la vérité est que tant que cette résolution n’est pas abrogée, les efforts vénézuéliens seront vains. Santos lui-même, son personnel, les économistes vénézuéliens de droite et les économistes vénézuéliens de gauche assez « égarés » à mon goût rendent les contrôles responsables de l’existence de cette économie parallèle et nous proposent de libérer le dollar pour que la « main invisible » (et sainte?) du marché régule la valeur des devises que l’Etat vénézuélien produit à 95% grâce à l’exportation du pétrole et non grâce aux entreprises privées.

Il serait un peu plus cohérent de dénoncer, par exemple, les dégâts que cause cette résolution de la Banque de la République de Colombie à l’économie vénézuélienne devant les organismes internationaux, d’exiger son abrogation immédiate et une réparation économique pour le Venezuela. Mais là, apparaissent de nouveau ceux qui défendent l’assassin : s’il y a contrebande d’extraction, c’est parce qu’il y a des subventions, s’il y a le dollar parallèle, c’est parce qu’il y a un contrôle des changes et si on te viole, c’est parce que tu sors dans la rue habillée d’une façon très provocante. Certainement, il faut admettre, par exemple, qu’il manque une certaine sorte de devise – ce ne doit pas être le dollar – qui permette le commerce légal entre la Colombie et le Venezuela. Mais il est indubitable que le Gouvernement vénézuélien a le droit et le devoir de protéger ses devises et ses biens et d’envisager un modèle économique différent du modèle colombien, excluant et violent.

Cependant, le Venezuela n’est pas une île, il est à côté de l’un des pays d’Amérique où les inégalités sont les plus fortes et qui est le plus important producteur et exportateur de cocaïne au monde. Le narco-Etat colombien assassine, exploite et contrôle son propre peuple grâce à de multiples appareils légaux (comme les entreprises de la communication) et illégaux (comme la drogue dont la consommation est visiblement plus importante de jour en jour), réprime la protestation du peuple grâce à des corps de sécurité aussi sanguinaires que l’ESMAD et se renforce grâce à des corps de sécurité privés, des armées paramilitaires et des tueurs à gages. Il signe des accords de paix qu’il ne respecte pas, laisse totalement impunis les assassinats de ceux qui osent penser différemment, privatise les services de base et instaure la flexibilisation du travail. Mais il réussit à convaincre une bonne partie de son peuple que ce n’est pas là mais à côté qu’il y a une dictature.

La Colombie n’a pas la souveraineté pour se soulever, elle a le statut de pays hôte des Etats-Unis pour être la protagoniste de la guerre économique et de l’invasion paramilitaire du Venezuela.

Evidemment, les processus historiques ne sont pas des contes de fées. La volonté ne suffit pas pour que la décision souveraine du Venezuela se réalise dans ce contexte géopolitique. La République Bolivarienne du Venezuela pourra seule construire sa réalité concrète sans jamais perdre de vue les objectifs du projet bolivarien que nous construisons selon les orientations du Commandant Chávez, c’est à dire sans faire de concessions stratégiques. Mais il est évident aussi qu’en matière économique, des mesures qui l’obligeront stratégiquement à entrer dans le jeu du marché international sont urgentes.

Il faut attendre que cela se fasse en prenant soin de ne pas être dévoré ni entraîné par leur inertie. Une tâche politique et économique difficile et complexe pour le Gouvernement vénézuélien mais une tâche impérative au début de cette nouvelle année. Il est vital de trouver des mesures économiques unilatérales qui permettent de résoudre le problème que ces bureaux de change causent au pays. On a pour cela le soutien des pouvoirs hégémoniques émergents comme contrepoids pouvant être utilisés en notre faveur, non comme de nouveaux modèles à imiter. Le Venezuela ne doit pas se rendre et la gauche vénézuélienne ne peut pas non plus être paralysée par des purismes anti-dialectiques abstraits et idéalistes. En 2018, il faudra prendre des mesures très différentes en matière d’économie et de finances et, certainement, « le Petro » est un bon indice.

Mais au quotidien, l’homme, la femme, les enfants qui font ou non une révolution foulent la terre. Ils traversent des fleuves et passent des frontières. Ils vont et viennent de San Antonio del Táchira à Cúcuta ou de n’importe lequel des dizaines de villages de cette frontière vivante sur laquelle s’étend un front de guerre économique contre la Révolution Bolivarienne. C’est ça, le terrain des grandes décisions. C’est là que le Gouvernement vénézuélien doit récupérer sa capacité à gouverner.

Enfin, cette fois du point de vue du temps, entre l’année qui s’achève et l’année qui débute, je me demande : nous, les principales victimes du narco-Etat colombien subordonné aux Etats-Unis, nous sommes 2 – d’un côté le peuple colombien qui résiste et de l’autre, le peuple et le Gouvernement du Venezuela qui luttent pour construire leur propre projet historique – qu’attendons-nous pour nous unir plus ?

Source en espagnol : http://misionverdad.com/opinión/guerra-economica-y-paramilitar-contra-venezuela-una-cronica-desde-la-frontera-con-colombia

Traduction : Françoise Lopez pour Bolivar Infos

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(Vidéo intégrale) : « Un pont pour Pluton » ou comment fonctionne notre école populaire de cinéma

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Ce reportage montre les cinq jours d’atelier/tournage et le court-métrage réalisé par les militant(e)s de diverses télévisions associatives du Venezuela lorsqu’en 2015 l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, de Télévision et de Théâtre (EPLACITE) prit ses quartiers sur les hauts de Cordero, à la frontière avec la Colombie. Un cours de scénario donné par Thierry Deronne à partir du temps-spirale d’Alejo Carpentier avait motivé les 12 participant(e)s à écrire l’histoire de “Pluton”, le vieux contrebandier d’essence. Puis vint cette leçon de cinéma sous la caméra-férule de Luis Rodriguez, réalisateur/professeur invité par l’EPLACITE.

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Caracas – Cucuta, sur la route du marché noir

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Par Marco Teruggi. 20 décembre 2017. Les billets de bus sont revendus au marché noir; on revend les places directement dans les bus, et on vous revend des billets plus chers que leur valeur pour que vous puissiez acheter le billet de bus qu’on ne peut plus payer avec la carte électronique; ailleurs on revend des emplacements dans les queues, de l’essence, des cartes à puce à un particulier ou un intermédiaire pour recharger de l’essence quasi gratuite au Venezuela et la revende ensuite bien chère en Colombie. Faire le trajet de Caracas à la frontière colombienne c’est  procéder à une radiographie approfondie de la situation économique du pays. C’est dépeindre un tableau qui, en cette fin de 2017, nous parle d’une dynamique croissante de guerre, et qui dit la recomposition en cours dans les sphères économiques, sociales et éthiques.

Pour résumer ce qui est en train de se produire: là où apparaît un besoin, il y a l’opportunité de faire une affaire… Et le Venezuela croule sous les besoins, provoqués par les attaques internationales qui cherchent à asphyxier le pays, par le grand patronat, la corruption ou le piratage des canaux de distribution. Nous sommes dans une société exposée à une faiblesse de l’offre face à un excès de demande. Ceux qui possèdent des biens profitent de la situation pour réaliser des profits colossaux et spéculer aux dépens de la majorité de la population. Ce n’est pas qu’il y ait pénurie de produits, mais les circuits d’approvisionnement ne sont pas ceux qu’ils devraient être.

Bien sûr, chaque secteur a de quoi justifier cet état de fait. Pour ce qui est du secteur des transports de passagers, par exemple, le coût des pièces de rechange et les difficultés d’approvisionnement en essence entraîneraient une diminution du nombre de véhicules en service. Entre nous, la chose est plus complexe car nous sommes là clairement dans un cas de maximisation du chiffre d’affaires. Il n’y a plus de billets en vente aux guichets, mais à quelques mètres à peine on les revend au marché noir. Les entreprises n’acceptent plus d’être payées avec la carte électronique, ainsi elles peuvent revendre à la frontière le liquide acquis, avec des marges importantes. On justifie un surcoût en disant que c’est le dernier bus en partance, sauf que des derniers bus en partance, il y en a toutes les heures ! Les transporteurs jouent gagnant à tous les coups ! Rien de tel que la victimisation classique pour justifier ce qui n’est qu’un vulgaire vol…

Et les passagers sont disposés à payer 150 à 200 mille bolivars en espèces ! La majorité d’entre eux vont à la frontière pour revendre certains produits acquis en territoire vénézuélien, puis en acheter d’autres qu’ils écouleront au Venezuela; ou bien ils s’exilent pour chercher du travail. L’image qui nous est renvoyée de ces mouvements est celle d’une portion de la société vénézuélienne qui a trouvé dans le système de marché noir un moyen de s’en sortir parce qu’ ils ne peuvent plus vivre avec le salaire minimum, d’une fraction de la population qui a intégré de fait les circuits de contrebande organisés par les mafias en connivence avec le gouvernement colombien et les réseaux de corruption. Ce n’est évidemment pas le problème central mais bien la conséquence d’une économie en récession  – récession due en partie à ces structures de contrebande et qui contraint les gens à chercher comment générer des ressources-.

Combien sont-ils ceux qui font quotidiennement le chemin vers la frontière ? Difficile de donner des chiffres. On peut parler de beaucoup de personnes, c’est l’impression que cela donne quand on voit le mouvement vers la frontière et son passage. C’est impressionnant. Quant au nombre de vénézuéliens qui ont émigré cette seule année par diverses voies, des sources donnent le nombre de 2,5 millions de personnes.

Au fur et à mesure que l’on se rapproche de la Colombie, d’autres signaux nous interpellent. La quantité de nouveaux billets vénézuéliens se raréfie; les billets de 100 mille bolivars sont revendus de l’autre côté de la frontière avec 100% de bénéfice : on paie en espèces et on reçoit un transfert sur son compte en banque. L’échange Bolivar-Peso colombien est au plus bas : pour 1 million de bolivars on reçoit 60 mille pesos colombiens en espèces. Côté vénézuélien, il ne reste plus que les vieux billets, que les maisons de change refusent d’échanger et dont le volume augmente au fur et à mesure que leur pouvoir d’achat diminue. C’est ainsi qu’au marché municipal de La Pedrera, état de Táchira, les paiements se font en grande partie avec des billets de 50 et 100 bolivars, c’est-à-dire des sacs de billets ! Les épiciers de quartier ne les comptent plus, ils les pèsent ! 50 mille bolivars en billets de 50 bolivars cela représente une quantité de x grammes, la moitié en billets de 100. Le commerçant a sa balance en permanence, les prix augmentent quotidiennement ou presque.

Beaucoup de ces problématiques ne sont pas nouvelles. Ce qui est nouveau c’est le degré d’importance, la quantité de personnes impliquées, et de voir comment peu à peu la logique de marché noir gagne de plus en plus de domaines de la vie économique. Cela va de pair avec les difficultés croissantes de la situation économique. Quelles alternatives s’offrent à une famille vénézuélienne en 2017 ? Gagner plusieurs salaires minimums n’en est sûrement pas une. Pas question de justifier ce qui se passe, mais on est en droit de penser que face à tout problème il est logique de chercher des solutions, aussi efficaces, illégales ou massives soient-elles. On connaît les conditions de voyage vers la frontière : les coûts comprennent le prix du voyage, en espèces évidemment, le logement, le capital à prévoir pour acheter des marchandises et les faire passer, sans compter les risques inhérents. Et quiconque voyage sans objectif économique sait aussi à quoi s’attendre ; le transport par bus est la seule et unique option, il est quasiment impossible d’obtenir des billets d’avion.

Parler de revente c’est parler de corruption ; de cette micro-corruption qui gangrène tout le tissu social, au point de se normaliser, de devenir une pratique courante, qu’on est réduit par impuissance à tolérer. Cette micro-corruption se connecte avec la grande corruption, celle des hautes sphères, contre laquelle le Procureur général a lancé une offensive depuis le mois d’août dernier. La situation d’ensemble de l’économie ne se résume pas à cet aller-retour quotidien vers la frontière, qui ne concerne qu’une partie de la population, mais résulte bien de cette politique agressive contre le pays, conduite avec la complicité active des mafias qui ont un temps été capables d’affaiblir la nation et de freiner son redressement. On sait pertinemment qu’elles sont actives dans l’industrie pétrolière, et dans les diverses branches du secteur des importations; sinon où ailleurs le pourraient-elles ?

Quand je dis que la micro-corruption s’est connectée à la grande corruption, je fais allusion à  cette impunité qui a longtemps prévalu dans les hautes sphères et qui a irrigué les niveaux inférieurs de la vie sociale. En partant de cette hypothèse, on imagine très bien quel message a bien pu être distillé durant toutes ces années d’impunité ostentatoire. La culture de la corruption, au Venezuela ne s’est pas développée de façon souterraine, bien au contraire. Les mauvais exemples ont proliféré, la perte de crédibilité en a été multipliée. La politique répressive à l’encontre du petit revendeur à la sauvette ne résout pas le problème, elle ne fait que créer une réponse médiatique immédiate à une aspiration urgente de la société à plus d’autorité. Et la situation ne va pas se résoudre ni s’inverser en arrêtant seulement les personnes qui cachent de la viande sous leurs habits pour la revendre en Colombie, alors qu’on laisse passer ceux qui font traverser des troupeaux ou ouvrent des voies clandestines. Bien au contraire : la répression devrait frapper plus en amont pour bien montrer où est la principale cause du problème.

Voilà donc ce qui ressort des enquêtes actuelles sur la corruption menées par le nouveau procureur général. Pour qu’il existe un délit tel que le détournement de fonds il doit y avoir une complicité directe ou indirecte dans les hautes sphères du pouvoir. Frapper précisément là est un message clair et nécessaire qui peut avoir un effet  intimidant. Cela montrerait que la révolution elle-même a la volonté politique de combattre un problème national, de souveraineté, d’intégrité, d’éthique enfin. Elle indiquerait au pays par une action exemplaire qu’elle peut parler avec la voix de l’autorité, cette autorité qui est réclamée par les gens dans tous les recoins du pays, les terminaux de passagers, les stations essence, les frontières. Juger des dirigeants chavistes comme Eulogio del Pino permet et exige que l’on aille plus loin et plus à fond. Certes, quelques entrepreneurs ont été arrêtés ; mais combien d’autres encore doivent l’être ? Là aussi c’est en haut qu’il faut frapper, au sein même de la grande bourgeoisie.

Ce phénomène chaque jour plus parasitant du marché noir, de la spéculation, des allers-retours à la frontière n’impacte pas uniquement  la sphère économique. Il a des implications dans le domaine social, il induit la rupture des liens, l’affaiblissement de la force politique, le désintérêt pour le politique et pour  la recherche de solutions comme unique finalité. Les possibles recompositions qui s’opèrent dans l’ombre sont difficiles à évaluer et à discerner dans l’immédiat ; elles sont potentiellement dangereuses et représentent l’antithèse de la culture chaviste qui place par-dessus tout le souci d’une réponse collective, solidaire et partagée  aux problèmes. Il  est difficile de penser qu’une société exposée durant de longues années  à une telle situation puisse continuer sur sa dynamique, ses valeurs, sa conception de l’altérité.

Cette fin d’année est marquée par un déphasage entre le moment politico-électoral et le moment économique. Le chavisme a réussi à récupérer l’initiative dans le premier de ces moments, à le stabiliser et le maîtriser. C’est le contraire qui se produit dans le second. Combien de temps encore le fossé entre les deux va-t-il se creuser sans dommage majeur? Je n’ai pas la réponse, seulement une interrogation qui se fait chaque jour plus aigüe quand on sillonne de long en large un pays qui réclame des mesures immédiates, qui exige plus d’autorité et de justice. Ce n’est pas seulement l’affaire du gouvernement : le peuple aussi dans ses diverses composantes et organisations a toute sa place dans la construction d’une réponse efficace ; mais au vu de la dimension du phénomène décrit il apparaît clairement qu’on ne pourra pas avancer sans une direction ferme et inflexible de la part du gouvernement.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/12/22/caracas-cucuta-el-camino-de-la-reventa/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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El Nula, chronique de la frontière avec la Colombie

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La frontière avec la Colombie, sur des kilomètres, est un fleuve avec des maisons d’un côté, des cultures, des terrains de football, de petites maisons et souvent seulement des plaines, des arbres, des bois.

Celui qui ne connaît pas ne sait pas qu’il est sur la frontière, que la rive d’en face, juste là, identique à celle-ci, est un autre pays où se trouve une grande partie de ce qu’on ne trouve pas ici. La guerre est là, ici aussi et ce fleuve qui s’écoule en fait partie. On doit apprendre à observer et à écouter : ce canoë qui passe avec deux personnes : contrebande ou pêche ?

Là, la culture du commerce illégal existe depuis longtemps. Avant, ce n’était as de la contrebande d’extraction, il ne saignait pas le pays, maintenant, oui. De plus en plus : et non seulement passe l’essence, le bétail, les aliments du panier de la ménagère, les médicaments, les billets mais ces derniers temps, l’éventail s’est élargi à d’autres secteurs comme le plastique, des verres aux pelles à ordures. Toute méthode est bonne pour les faire passer comme ceux qui s’enveloppent le corps avec des kilos de viande ou des tablettes d’antibiotiques.

Le différence du change consécutive à l’attaque de la monnaie transforme presque tout objet vénézuélien en une marchandise qui génère de super-bénéfices si elle est vendue de l’autre côté, en Colombie.

70 litres d’essence valent plus qu’un salaire minimum du Venezuela. Un salaire minimum dans une étape d’hyperinflation de guerre ne suffit pas à faire vivre une famille. Ni 2 ni 3 salaires minimum. Faire des heures de queue pour trouver de l’essence n’est pas un problème, c’est une activité qui rapporte en 1 jour plus d’argent qu’en 1 mois dans l’Etat.

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Toute la zone frontalière avec la Colombie a été attaquée par cette dynamique et la paroisse de San Camilo, dans l’état d’Apure, n’est pas une exception. Ses caractéristiques économiques lui donnent la possibilité de développer sa production : c’est la paroisse la plus productive de l’Etat en produits lactés avec une moyenne de 200 000 litres par jour et quelques 25 000 têtes de vaches à lait. Elle a aussi l’agriculture, des étangs poissonneux. Elle pourrait être prospère mais le meilleur bétail s’en va en Colombie, une autre partie dans les états du centre, le lait est acheté par Nestlé et les fromageries privées qui gèrent le marché. Les prix sont élevés à San Camilo.

Les causes de cette situation sont variées et s’entrecroisent. Les producteurs achètent des fournitures – vaccins, produits contre les parasites, etc… – en provenance de Colombie , ce qui fait monter le prix de l’élevage et, en conséquence, par exemple, du lait, avec lequel on fait le fromage. Ils ont besoin, disent-ils, de fournitures bon marché. Celui qui devrait le garantir, c’est l’Etat, qui pourrait aussi acheter une partie importante de la production de lait. Rien de tout cela n’est nouveau, ils ont fait des essais qui ont été freinés, ils sont restés à mi-chemin. Aujourd’hui, les producteurs sont au milieu de la chaîne et fonctionnent avec des prix de fournitures de frontière en guerre et la vente à des intermédiaires privés qui spéculent et font des bénéfices extraordinaires. Les contrebandiers et les privés gagnent.

Il ne s’agit pas de les faire passer pour des victimes ni de nier que certains producteurs préfèrent un super-bénéfice en faisant traverser le fleuve à son bétail. La question qui se pose est envers l’Etat, les politiques qui se construisent d’ici, la façon d’aborder ce contexte. Aucun producteur n’est intéressé pour vendre à l’Etat si le paiement, comme d’habitude, tarde pendant des mois alors que les prix augmentent tous les jours, tous, et que Nestlé paie immédiatement. Cela n’est pas nouveau non plus.

Il y a des exemples qui montrent que la volonté politique et la coordination des parties peuvent construire d’autres réalités. Une expérience a été mise en marche à El Nula, centre de San Camilo, où les institutions, le Parti Socialiste Uni du Venezuela, le Courant Révolutionnaire Bolívar et Zamora, les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) et les conseils communaux se coordonnent pour faire des opérations de vente de viande et de poisson aux communautés. Le schéma est le suivant : on garantit les fournitures aux producteurs qui vendent la viande à un prix plus bas et grâce à l’organisation populaire, la viande et le poisson sont vendus directement à la population à 25 000 bolivars le kilo de viande et 15 000 le kilo de poisson. Le dernier jour, il y a eu 93 bêtes et 3 000 kilos de poisson pour 19 CLAP.

EL NULA- ISIDORO C PANORAMIO

L’impact est économique, subjectif et retentit sur l’organisation. C’est une façon d’affronter collectivement une réalité de plus en plus contraire. Le cas d’El Nula est un exemple de la façon dont le quotidien économique prend la forme de batailles quotidiennes : la seule banque du peuple a cessé de fonctionner pendant 2 mois et le pont d’accès principal – sur le fleuve Burgua – s’est effondré le 4 octobre dernier. Cette situation a aggravé les problèmes déjà existants, l’essence est passée à 15 000 bolivars le litre et les billets ont commencé à être revendus avec 60% d’intérêt. Les besoins de la majorité sont devenus des affaires pour quelques-uns. Une logique imposée par la guerre qui se répercute sur l’économie. Dans le cas du pont effondré, on a installé une micro-société sur chaque rive : 2 000 bolivars pour traverser en canoë, 30 000 en camionnette, des points de vente de nourriture, de glaces et les 2 rives transformées en piscine pour les enfants.

Comment se battre contre tout ça ? Les jours de vente de viande et de poisson sont une possibilité. Ils montrent qu’on peut essayer des solutions qui comprennent une action de l’Etat coordonnée avec des producteurs et des communautés organisées en vue de la cogestion. Sans ce triangle, il est difficile d’imaginer comment desserer le nœud qui se resserre en même temps que le cadre économique général. Les principales variables s’aiguisent sur la frontière.

La question : que faire concrètement ? est au centre des débats, c’est le premier point de toute conversation. Il ne semble pas possible d’arrêter la contrebande en arrêtant ceux qui amènent un camion d’essence de l’autre côté ou plusieurs kilos de viande enroulés autour de son corps. Il s’agit d’une société frontalière dans un moment de crise, coordonnée en grande partie autour de cette activité économique où souvent celui qui n’y est pas mêlé directement a un membre de sa famille qui y est impliqué. L’attaque doit être menée contre les mafias de la contrebande qui déplacent des camions, des troupeaux, des milliers de millions. Et grâce à des politiques qui génèrent les conditions économiques pour que la production soit rentable et que la culture soit productive.

C’est facile à écrire mais difficile à faire. En particulier parce que la frontière est plus qu’une frontière, il y a une architecture organisée pour renforcer ce cadre. Des bureaux de change colombiens à la politique du Gouvernement de Colombie qui laisse passer toute la contrebande. La situation des paroisses frontalières comme San Camilo peut être résolue par des réponses développées par la volonté des forces locales mais a besoin de réponses nationales, structurelles. Parce que le problème de la frontière est l’épicentre de la guerre à laquelle on nous a amenés. Par là, ils veulent mettre le bolivar à genoux, organiser des pénuries dans le pays, faire entrer une armée illégale sous commandement nord-américain.

Nous sommes dans une guerre où souvent les généraux ennemis sa cachent, sont invisibles. En particulier quand le champ de bataille est un fleuve qui sépare deux rives identiques, avec des plaines, des maisons et des canoës qui passent. C’est un conflit avec une stratégie lâche que nous devons nommer, expliquer, acculer dans le domaine économique comme dans le domaine politique. La réalité matérielle, avec toutes les conséquences qu’elle amène, le demande.

Marco Teruggi

Source: https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/11/16/el-nula-cronica-de-la-frontera-con-colombia/

Traduction: Françoise Lopez pour Bolivar Infos

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Le paramilitarisme colombien profite de « la paix » pour se déployer à la frontière avec le Venezuela

paracos_fronteraLa reconfiguration du champ politique et du territoire colombiens suite aux accords de paix signés avec les FARC a donné lieu à une nette progression du paramilitarisme dans tout le pays voisin, principalement dans les régions de production intensive de coca et à la frontière avec le Venezuela.

Par Mision Verdad, novembre 2017

La para-économie colombienne, qui parasite massivement l’économie du Venezuela, s’étend sur un territoire  principalement situé à la frontière binationale dont Cúcuta constitue l’épicentre. Les autorités colombiennes se sont déclarées « impuissantes » à stopper ce trafic qui, s’aidant de certaines astuces juridiques pour légaliser les marchés parallèles, fortifie le néo-libéralisme colombien grâce aux subventions du socialisme bolivarien.

Le Département du Nord de Santander, dont la capitale est Cúcuta et dont le gouverneur appartient au parti du président Juan Manuel Santos, compte parmi les trois Etats présentant le plus grand nombre de “cultures illicites”. Depuis l’an dernier déjà, lors de l’instauration d’un cessez-le-feu unilatéral par les FARC, des conflits entre bandes paramilitaires ont été signalées dans ce département, surtout dans la zone urbaine de Cúcuta où la lutte entre des groupes paramilitaires comme « Los Rastrojos » et le Cartel du Golfe pour le contrôle des routes de contrebande s’intensifiait.

Même si la propagande médiatique évoque un soi-disant combat des forces de sécurité colombiennes contre ces groupes criminels, qui se font de plus en plus puissants dans la région, il est indubitable que le paramilitarisme se développe et se renforce en Colombie. Après la démobilisation des FARC, les forces armées colombienne se sont focalisées sur ce qu’elles appellent le post-conflit et sur le contrôle d’une dénommée « structure de menaces permanentes » (SAP) qui, selon les autorités, serait formé de dissidents des FARC et de l’ELN n’ayant pas négocié la « paix » avec le gouvernement ainsi que de bandes paramilitaires.

Reconfiguration du narco-Etat colombien

Cependant, l’alliance entre les forces armées colombiennes et les différents groupes paramilitaires existant dans ce pays est telle que dans la mesure où les FARC ont été évacuées de leurs territoires, les corps de sécurité de l’Etat colombien s’assurèrent que ces espaces soient réoccupés par ces mêmes bandes criminelles, consolidant ainsi le narco-Etat en toute « légalité ». Derrière cette nouvelle reconfiguration se cache le contrôle exercé par les cartels de la drogue mexicains et états-uniens sur les mafias colombiennes. C’est un problème d’une telle ampleur que le mieux que puisse faire le président Santos est de regarder ailleurs et d’attaquer le Venezuela.

La lutte pour le contrôle de l’intégralité du territoire colombien est une réalité tangible dans le cadre d’une guerre qui se poursuit malgré les accords signés avec les FARC, car, comme on pouvait s’y attendre, la démobilisation de la plus importante des guérillas sert davantage la consolidation du narco-Etat et la soumission aux projets des Etats-Unis qu’à l’établissement d’une véritable paix. Les matrices d’opinion répandues par les médias tentent d’imposer l’idée que le Venezuela est le théâtre d’opérations de cette lutte entre groupes paramilitaires, cherchant implicitement à légitimer le bellicisme du gouvernement de Juan Manuel Santos envers le processus bolivarien.

La débâcle et les fortes divisions internes de l’opposition vénézuélienne et le relâchement partiel des tensions politiques ont entraîné le besoin d’amplifier les voyages à l’étranger et les effets d’annonce (“Prix Sakharov” décerné par la droite du parlement européen à la droite vénézuélienne, World Tour de Luisa Ortega, etc…) pour pallier cette faiblesse électorale, mais aussi de multiplier les manœuvres contre la souveraineté du Venezuela, comme la contrebande de billets de banque, d’essence et d’autres produits d’origine vénézuélienne, l’offensive contre le bolivar et l’augmentation du narcotrafic. Le président Maduro a fait le lien entre le président Juan Manuel Santos et la progression de ces mafias dans la zone frontalière.

Les médias colombiens tirent à boulets rouges sur le Venezuela

La presse colombienne – un oligopole privé aux mains de l’élite économique au pouvoir – veut imposer le storytelling selon lequel les groupes paramilitaires colombiens trouvent plus sûr de se disputer le pouvoir du côté vénézuélien de la frontière plutôt que du leur, en raison du contrôle qu’y exercent les forces armées de Colombie et parce que le Venezuela serait le premier intéressé par la contrebande de ses produits d’extraction, qu’il organise lui-même ou qu’il introduit en Colombie.

Les médias colombiens martèlent que le Venezuela ouvre ses routes  au narcotrafic depuis la Colombie, principal producteur de drogue au monde, jusqu’à la mer des Caraïbes. Dans ce renversement du responsable et de la victime, les médias de Bogota accusent les Forces Armées Nationales Bolivariennes (FNAB) de disculper son propre appareil militaire et les nombreux parapolitiques qui occupent les gouvernements et les mairies de départements frontaliers comme le Nord de Santander.

Les paramilitaires colombiens veulent élargir la frontière à leur guise

Les incohérences sautent aux yeux. Un exemple : « El Tiempo »  (média colombien appartenant à la famille Santos) a décrit brièvement les  affrontements qui eurent lieu en mai dernier du côté vénézuélien de la frontière, les morts et les blessés ayant été évacués vers des hôpitaux de Cúcuta sans aucune procédure de transfert ou de déportation.

Ces actions de propagande combinées à la simulation « d’attaques armées  » de l’armée bolivarienne en territoire colombien tentent d’établir une base de légitimité politique dont  Juan Manuel Santos pourrait se servir à moyen terme pour se présenter comme un « gouvernement agressé » devant se défendre face au Venezuela.

Infiltration paramilitaire en territoire vénézuélien

La défaite politique de la droite que représente l’élection de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) a donc renvoyé la balle dans le camp international, les affrontements de plus en plus fréquents entre les forces armées bolivariennes et des bandes criminelles comme celle de « Los Rastrojos »  indiquent une augmentation des incursions paramilitaires sur le territoire vénézuélien lui-même.

Les 120 jours de violence qui secouèrent le Venezuela à la mi-2017 avec un solde de près de 100 morts (imputés par les médias internationaux au gouvernement Maduro), ainsi que les sabotages et les actions de guerre urbaine dans les Etats frontaliers (à Táchira et Mérida surtout) trouvèrent dans des bandes paramilitaires comme « Los Rastrojos » les hommes de mains indispensables.

Ce chapitre de la violence meurtrière heureusement stoppé depuis l’élection de la Constituante à la fin du mois de juillet, le paramilitarisme se reconstitue comme Terminator, de l’autre côté de la frontière : le « processus de paix »  génère une réactivation du paramilitarisme, une confrontation interne pour le contrôle territorial et économique et un déploiement d’activités économiques illégales qui servent à les financer dans la zone frontalière. Ces niches para-économiques sont liées à la contrebande de billets de banque et de marchandises – aliments, médicaments, etc. ainsi qu’à la manipulation du taux de change entre le peso et le bolivar qui non seulement facilite le blanchiment des capitaux du narcotrafic mais favorise aussi la hausse du dollar parallèle dont la « base de calcul », protégée légalement par l’Etat Colombien,  se trouve à Cúcuta.

Les liens qu’entretiennent ces bandes avec l’opposition vénézuélienne ont été dénoncés par le Président Nicolas Maduro; quant au groupe « Los Rastrojos », sa présence au Venezuela et sa participation à la contrebande de combustibles vénézuéliens et à d’autres trafics en rapport avec le dollar parallèle deviennent de plus en plus évidentes. Au cours des cinq dernières années, les arrestations au Venezuela de chefs de cette bande sont devenues fréquentes, preuve évidente de leur activité. L’une des plus importantes arrestations après celle de « Diego Rastrojos » en 2012 dans l’Etat de Bolivar, eut lieu en septembre dernier (voir “alias Commandant Camilo”voir “alias Commandant Camilo”) dans la ville dont est originaire la gouverneure du Táchira appartenant au parti d’opposition “Action Démocratique”, Laidy Gomez.

On se demande pourquoi le gouvernement colombien n’a pas manifesté sa reconnaissance légitime pour ces actions du Venezuela contre les paramilitaires, comme c’est l’usage en diplomatie bilatérale.

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En 2017, les fosses communes et les « faux positifs » de l’ère Uribe-Santos commencent à peine à émerger du silence médiatico-gouvernemental. Les réseaux paramilitaires qui ont, avec l’armée, perpétré ces violations massives des droits humains, sont aussi les formateurs, les fournisseurs en armes, en argent et en hommes de main des insurrections de la droite au Venezuela – que les médias nous présentent comme des « révoltes populaires contre la dictature de Maduro ».

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Le milliardaire Henrique Capriles Radonsky, un des leaders de la droite vénézuélienne, avec un des principaux articulateurs du réseau paramilitaire – l’ex-président colombien Alvaro Uribe.

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Autre protégé d’Uribe, autre oligarque vénézuélien : Leopoldo Lopez. Jugé et emprisonné pour l’organisation de violences qui ont fait des dizaines de morts, ce leader de d’extrême droite serait selon les médias occidentaux détenu… « pour ses opinions » (sic). Pour plus de détails en photos sur ces « combattants de la démocratie », voir « Venezuela : la presse française lâchée par sa source ? », http://wp.me/p2ahp2-20J

Extension du champ de bataille dans la zone frontalière

Des massacres commis par l’Etat colombien à l’encontre de son propre peuple sont révélés quotidiennement. Une nouvelle fosse commune découverte à La Macarena (département du Meta) et contenant plus de 2000 cadavres, victimes présumées de l’opération « faux-positifs » menée par l’ex-président Alvaro Uribe avec le soutien de son ex-ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, a secoué, une fois de plus, l’opinion publique il y a quelques semaines.

Alors que la Colombie vit une situation de précarisation sociale et que les forces de sécurité et les paramilitaires assassinent chaque semaine des leaders sociaux, politiques, des journalistes, des défenseurs des droits humains, des paysans, des indigènes, un rapport comme celui de la « Fondation Idées pour la Paix« , intitulé « Crime organisé et saboteurs armés en période de transition«  (dans lequel le Venezuela est cité plus de vingt fois), signale parmi les nombreuses sources de financement de ces bandes, le trafic d’essence, de bétail et d’aliments du Venezuela vers la Colombie en règle générale. On cherche aussi à répandre la fausse idée selon laquelle le gouvernement de Santos prépare le chemin de la paix en Colombie, faisant abstraction du rôle fondamental joué par le Gouvernement Vénézuélien dans ces accords. Ce rapport rejette la faute d’un éventuel échec de ce qu’il appelle la « transition » sur le Venezuela.

Il dénonce le renforcement de la bande « Los Rastrojos » sur le territoire vénézuélien et le met au compte de la « grave détérioration de la situation sécuritaire au Venezuela, encore aggravé par l’existence d’une collusion criminelle à de nombreux niveaux du Gouvernement« . L’idée centrale dudit rapport  étant que « le développement de structures locales du crime organisé plus réduites, y compris celle des « Rastrojos » peut mettre en péril la transition vers le post-conflit en Colombie« .  En conclusion, il offre une argumentation très dangereuse qui pourrait bien justifier une ingérence plus forte du gouvernement de Santos dans les affaires intérieures du Venezuela et laisse entrevoir la possibilité d’autres « faux-positifs ».

Cette pratique des « faux-positifs » qui maintient le gouvernement vénézuélien  en état d’alerte, en particulier le Ministre de la Défense Vladimir Padrino Lopez. Les offensives économiques et monétaires dans la zone frontalière, ajoutées aux sanctions états-uniennes défendues par le gouvernement de Santos sur le plan diplomatique et à la réorganisation du paramilitarisme utilisé comme un instrument de guerre asymétrique démontrent que le vrai danger qui  menace actuellement ne provient pas de chez nous, mais bien de chez nos voisins.

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/paramilitarismo-colombiano-dispara-a-la-soberania-venezolana-en-la-frontera

Traduction : Frédérique Buhl

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Désaccords de paix en Colombie, par Maurice Lemoine

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Une citoyenne colombienne proteste contre le massacre par la police d’une dizaine de paysans dans la zone rurale de Tumaco, le 5 octobre 2017.

Comprendre le Venezuela passe forcément par comprendre la Colombie. Vus comme deux faces d’une seule et même Nation par Simón Bolívar, les deux pays se sont souvent opposés depuis que son successeur à Bogota, Francisco de Paula Santander (1792-1840), signa un accord de commerce avec les États-Unis et demanda l’exclusion d’Haïti du Congrès de Panama par lequel le « Libertador » voulait ancrer l’unité de l’Amérique Latine. Deux siècles plus tard, la Colombie néo-libérale des Uribe et Santos a trouvé dans la contrebande massive de produits subventionnés par le socialisme vénézuélien un oxygène économique et un palliatif au chômage de dizaines de milliers de ses habitants. Sous l’impulsion de Hugo Chavez, fidèle au rêve unitaire de Bolivar, le Venezuela a accueilli et légalisé six millions de colombiens déplacés par la guerre, chassés de leurs terres, et leur a donné accès aux programmes sociaux mis en place par la révolution. Les autorités de Bogota ont reconnu les importants efforts des médiateurs de Caracas dans les négociations qui ont mené à la « paix » actuelle. Chavez le visionnaire avait compris l’importance, pour le futur du continent, d’ouvrir le jeu politique en Colombie, au-delà de l’élite primitive qui gouverne encore cette nation. Cette « paix » cependant est toute relative. Alors que les médias accusent faussement le Venezuela de violations massives des droits humains, la Colombie de Juan Manuel Santos perpétue (comme le Mexique) le massacre de défenseurs de ces droits, de journalistes, de militants sociaux et de citoyen(ne)s qui s’opposent à la mainmise des transnationales. Les paramilitaires colombiens, toujours très actifs sous la direction de l’ex-président Alvaro Uribe, ont également prêté main forte à la récente insurrection de la droite au Venezuela – dont les médias ont imputé systématiquement les victimes au « régime » de Nicolas Maduro…

Thierry Deronne, Caracas, 10 octobre 2017.

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Désaccords de paix en Colombie,

par Maurice Lemoine

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Le président Juan Manuel Santos, ex-ministre de la Défense d’Alvaro Uribe (à droite)

Il aura fallu plus d’un demi-siècle d’une guerre fratricide pour que, le 1er septembre 2017, l’impensable ait lieu : ce jour-là, c’est bien le numéro un des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), Rodrigo Londoño Echeverri, alias Timoleón Jiménez ou « Timochenko », qui prononce un discours sur la Place Bolivar de Bogotá, haut lieu de la vie politique colombienne, à quelques mètres du palais présidentiel – la Casa de Nariño. Toutefois, ce n’est plus au nom de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie qu’il s’exprime devant mille deux cents ex-combattants et des milliers de personnes souvent émues jusqu’aux larmes, mais en tant que porte-parole de la Force alternative révolutionnaire du commun, le tout nouveau parti politique des désormais ex-insurgés.

Pour en arriver là, il a fallu quatre années de pourparlers à La Havane entre gouvernement et rebelles ; l’approbation unanime de l’Accord de paix par deux cents délégués de la guérilla, le 23 septembre 2016, lors de sa dixième et dernière Conférence (la première non clandestine), tenue dans les plaines du Yarí, au sud-ouest du pays ; la signature en grandes pompes de cet accord par le président Juan Manuel Santos et Timochenko, le 26 septembre 2016, à Cartagena ; censé l’entériner, un plébiscite voulu par le chef de l’Etat malgré les mises en garde et perdu, sous la pression du « camp de la guerre », d’une insidieuse campagne médiatique et d’une forte abstention, le 2 octobre suivant ; un nouvel accord négocié en catastrophe puis signé le 24 novembre, avant d’être adopté le 30 par le Congrès ; le regroupement pendant un semestre des plus de sept mille guérilleros dans vingt-six Zones transitoires de normalisation (ZVTN), avant leur passage à la vie civile ; une troisième et ultime phase de remise des armes des rebelles à la Mission des Nations unies, le 28 mars 2017.

« Les FARC se transforment en une nouvelle organisation exclusivement politique, qui exercera son activité par des moyens légaux », lance « Timochenko », devant les mille deux cents délégués réunis dans la capitale pour leur premier Congrès d’« anciens combattants », du 27 au 31 août dernier. « Nous continuerons à lutter pour un régime démocratique qui garantisse la paix dans la justice sociale. »

Très symptomatiques du changement d’époque, les délégués, jusque-là soumis et habitués à la discipline verticale d’une armée en campagne, sont pour la première fois appelés à voter pour prendre les décisions. La première n’a rien d’anodin : quel nom pour le futur mouvement ? Bienveillants ou hostiles, nombre des observateurs et analystes estiment que, porteur d’une charge très négative du fait du pourrissement d’un conflit transformé qui plus est en « une lutte du bien contre le mal absolu » par les médias de la classe dominante, le maintien du sigle « FARC » constituerait une erreur fatale. Dans la chaleur des délibérations menées par les intéressés, cette théorie fait long feu. Une très forte majorité convient de maintenir l’acronyme. En choisissant Force alternative révolutionnaire du commun, les « farianos » marquent leur fidélité à un passé et une histoire dont ils ne renient rien malgré ses zones d’ombre, à leur identité de groupe, à leur cohésion interne, à leurs convictions politiques, tout comme leur loyauté à l’égard des camaradas tombés en chemin.

Le débat se révélera plus âpre lorsqu’il s’agira de décider si l’organisation doit se définir comme « marxiste-léniniste » ou non – même si, à l’examen du dernier quart de siècle, ce fameux « marxisme-léninisme » des origines s’est révélé assez peu orthodoxe. Comme on le subodorait depuis la Dixième Conférence, c’est finalement la thèse de l’ouverture qui prévaut : le nouveau parti devra être une large plateforme au sein de laquelle pourront cohabiter diverses sensibilités progressistes – des libertaires (en théorie !) jusqu’aux bolivariens.

A l’heure d’élire la Direction nationale collégiale, cent onze bulletins rouges portent les noms avancés par l’état-major de la guérilla, cinquante-six (verts) ceux des candidats proposés par la base. Parmi les cent onze élus, figurent vingt-six femmes et dix civils, le plus grand nombre de voix revenant néanmoins, dans l’ordre, aux ex-comandantesIván Márquez (chef de la délégation à La Havane) et Pablo Catatumbo (membre du Secrétariat depuis la mort de Marulanda en 2008 [1]). La fonction de président du nouveau parti revient à « Timochenko ».

Tout est désormais théoriquement en place pour un retour à la normalité démocratique tant espérée. Sauf que, sur une échelle de un à dix, les préoccupations sur la pérennité du processus atteignent… le niveau douze ! Si en effet, de l’avis général, les FARC respectent scrupuleusement les termes des accords signés, nul ne peut faire le même constat s’agissant du pouvoir et de ses représentants.

Devenues Espaces territoriaux de formation et réincorporation le 15 août 2017, les Zones de transition, qui auraient dû être prêtes, organisées et aménagées par l’Etat, au plus tard le 1er janvier précédent, ne l’ont jamais été. Dépourvus des équipements et des commodités les plus élémentaires, à commencer souvent par l’eau et l’électricité, les ex-guérilleros y vivent toujours dans la plus totale précarité.

La catastrophe du plébiscite perdu a eu une conséquence très importante : contrairement à ce qui avait été négocié à l’origine, la mise en application de chaque point du nouvel accord nécessite désormais l’approbation parlementaire de lois et de réformes à la Constitution. Le mécanisme de fast-track imaginé par le pouvoir pour réduire la durée et l’ampleur des débats n’a de « voie rapide » que le nom. Ainsi, les juges menant de fait une sorte d’« opération escargot », la loi d’amnistie approuvée le 30 décembre 2016 par le Parlement n’est toujours pas totalement appliquée. Alors que les FARC ont communiqué au gouvernement une liste de 3406 de leurs combattants et miliciens incarcérés dans les établissements pénitentiaires, plus de 1000 sont toujours en prison ; 540 ont été transférés dans une Zone de normalisation (dont 140 seulement en liberté conditionnelle, le statut des autres demeurant incertain). Violant ouvertement la parole de l’Etat, un certain nombre de magistrats ont annoncé la couleur en affirmant qu’ils ne vont « ni libérer des terroristes ni faire des faveurs à la guérilla [2 ».

En juillet, 1500 rebelles emprisonnés ont dû se déclarer en « désobéissance civile » tandis que plusieurs dizaines d’entre eux entamaient une grève de la faim – accompagnée, à l’extérieur, en solidarité, par celle du commandante Jesús Santrich, signataire des accords de paix. Interrogé par le quotidien de Calí El País (17 juillet), celui-ci n’a pas cherché alors à cacher son exaspération : « Il y a eu une réunion à laquelle ont participé le ministère de la justice et quantité de fonctionnaires ; ils ont trouvé de supposés vides [juridiques] qu’ils sont censés combler en pondant un décret chargé d’expliquer le décret qui explique la loi qui a expliqué l’accord. Qu’ils le sortent s’ils veulent, mais, je le répète, c’est un problème de volonté politique parce que la loi d’amnistie est plus détaillée que l’Accord, c’est la plus détaillée du monde, et que le décret présidentiel est quasiment un mode d’emploi, de sorte que la solution doit venir de l’Etat. »

Inquiète de la tournure prise par les événements, la Mission des Nations unies chargée de contrôler la mise en application de l’Accord final avait lancé quatre jours auparavant un appel urgent à la résolution du problème. L’ONU n’étant jamais que l’ONU, pour sans véritable résultat.

Brandissant le spectre du « castro-chavisme » et de « l’impunité des crimes commis par les FARC », l’opposition d’extrême droite, emmenée par le Centre démocratique de l’ex-président Álvaro Uribe, exerce une énorme pression pour torpiller les accords et, plus que tout, la mise en place d’une Commission de la vérité et de la juridiction spéciale pour la paix (JSP). Chargée de sanctionner les coupables de crimes commis dans le cadre du conflit, cette dernière exaspère tout particulièrement car elle concerne certes les guérilleros, mais aussi les militaires, les agents de l’Etat, les acteurs économiques et les civils impliqués – par exemple dans le financement du paramilitarisme [3].

Le 13 mars, par soixante voix contre deux, après quatre débats et quatre sessions marathon, le Sénat a bien approuvé une réforme constitutionnelle créant le système judiciaire ad hoc de la JSP, mais il est apparu très vite que le texte définitif modifiait substantiellement et unilatéralement des éléments de l’acte signé entre les FARC et le gouvernement. En ce sens, le Mouvement national des victimes des crimes d’Etat (Movice) souligne que la nouvelle mouture restreint la possibilité d’enquêter sur le financement du paramilitarisme et de le sanctionner, qu’elle limite la participation des victimes à la recherche de la vérité et, sous la pression de la hiérarchie militaire, élude la responsabilité de la chaîne de commandement : en tant que responsables matériels des délits, seuls les soldats seront jugés et sanctionnés, « alors que les plus grands responsables, civils et hauts gradés militaires pourront jouir d’une impunité totale pour les crimes commis sous leurs ordres [4] ».

A la contestation de ces modifications arbitrairement imposées par le Congrès, d’aucun arguent de la séparation des pouvoirs. « Nous avons négocié à La Havane avec le gouvernement, ce qui implique qu’il l’a fait au nom de l’Etat, répond Iván Márquez. Ce qui doit suivre est donc une coordination harmonieuse des pouvoirs pour qu’il ne soit pas attenté à l’esprit de ce qui a été signé. Seulement, tout le monde a mis sa main dans les accords, plus pour le pire que pour le meilleur : non seulement quelques congressistes qui arrivent avec des idées nocives de dernière heure, mais aussi des magistrats, des représentants de l’exécutif et le procureur général de la République[Nestor Humberto Martínez] [5] qui, par exemple, n’a pas permis la mise en place de l’Unité spéciale de lutte contre le paramilitarisme, prévue dans le point 74 de la JSP. »

Le 6 septembre, dans un autre registre, la Cour constitutionnelle a suspendu la décision qu’elle devait prendre sur un point capital : la « sécurité juridique » des accords de paix. Ratifié par l’« acte législatif n° 2 » du 11 mai 2017, celui-ci prévoit que – nul ne pouvant écarter l’éventualité du retour d’un « faucon » à la Casa de Nariño –, durant les trois prochains mandats présidentiels, les futurs gouvernements et les différentes institutions auront l’obligation de respecter « les contenus et les principes »de ce qui a été signé entre les insurgés et l’Etat. Un recours de Marta Lucía Ramírez, ex-ministre de la défense d’Uribe, récusant deux magistrats de la Cour qu’elle accuse d’« avoir participé à l’élaboration des accords » – un crime, après cinquante ans de conflit et plus de 200 000 morts ! – en a bloqué l’éventuelle approbation [6]. Ajoutant à l’incertitude…

Car à cette absence de « blindage juridique » s’ajoute une autre insécurité – mortifère celle-là.

Depuis le 30 novembre 2016, cinq ex-combattants, neuf miliciens et onze parents d’anciens membres de la guérilla ont été assassinés. Aucun de ces vingt-cinq crimes n’a été éclairci par le ministère public. Sachant que n’avoir jamais pris les armes ne protège pas plus des sicarios. Le 22 août dernier, Andrés Mauricio Ramos, coordinateur de la commission internationale de la plateforme politique Marche patriotique (MP), recevait par courrier électronique un message titré « Un petit salut aux communistes guérilleros » : « Les communistes qui dans les prochains jours formeront un nouveau parti ont leurs jours comptés ; nous suivons tous leurs pas et savons ce qu’ils font (…) Qu’ils ne croient pas qu’ils vont arriver au pouvoir parce qu’on va les éliminer avec du plomb. »

D’après le très officiel Défenseur du peuple Carlos Alfonso Negret Mosquera, entre le 1er janvier 2016 et le 1er mars 2017, cent cinquante-six dirigeants de mouvements sociaux ou populaires ont été exécutés, trente-trois ont été victimes d’attentats, cinq ont « disparu » [7]. D’après la MP, sur une période quelque peu différente, de janvier à août 2017, au rythme de quasiment un tous les deux jours, ce sont cent un activistas qui ont été tués ; cent quatre-vingt-quatorze ont été menacés [8]. Un bilan désastreux si l’on ajoute que, depuis sa naissance le 21 avril 2012 à la fin novembre 2016, la MP avait déjà enterré cent vingt-trois de ses militants.

Même si comparaison n’est pas raison, le spectre du massacre de l’Union patriotique (UP) et de ses quatre mille morts dans la seconde moitié des années 1980, ou de l’assassinat du dirigeant de la guérilla du M-19 Carlos Pizaro, le 26 avril 1990, quelques semaines après avoir déposé les armes, plane sur cette supposée transition.

Dans les campagnes, des bandes criminelles occupent les zones dans lesquelles les FARC, autrefois très présentes, pouvaient compter sur une base sociale et jouaient à certains égards le rôle de l’Etat. Résidus de la pseudo démobilisation paramilitaire montée en 2005 par le président Uribe, ces groupes –Autodefensas Gaitanistas de Colombia ou Clan del Golfo (autrefois appelé Urabeños ou Clan Úsuga), Los Pelusos, le Bloque Meta et le Bloque libertadores del Vichada, Los Rastrojos, las Águilas Negras, le Clan Isaza, etc. – se battent entre eux pour contrôler les cours d’eau et les voies de communication, les ressources naturelles, de l’or au bois en passant par la coca. Baignant jusqu’au cou dans le narcotrafic, elles n’en conservent pas moins leur idéologie « contre-insurrectionnelle », ennemie de tout mouvement social organisé, et recourent comme auparavant à la terreur pour établir leur domination sur la population.

Exemple emblématique : une fois de plus, le 2 octobre, la Communauté de paix de San José de Apartadó (Antioquia) [9] a dû lancer un appel au secours en direction de la « communauté internationale », harcelée qu’elle est par les Autodefensas Gaitanistas de Colombia, sans que la proche XVIIe Brigade militaire ou le lointain Etat ne lèvent le petit doigt. Il est vrai que, loin de combattre cette plaie mortifère, le ministre de la défense Luis Carlos Villegas s’en tient à la déclaration qu’il a fait le 11 janvier : « Il n’y a plus de paramilitarisme. Prétendre qu’il y en a signifierait offrir une reconnaissance politique à quelques bandits qui se livrent à la délinquance commune et organisée. »Comme lui et contre toute évidence, les relais du pouvoir continuent d’affirmer que les crimes commis contre les leaders sociaux n’ont rien de systématiques et que leurs auteurs, dépourvus de mobiles politiques, n’ont pour seul motif que s’enrichir et trafiquer. Quant au ministère public, on l’a vu, il s’est contenté jusqu’à présent d’entraver la mise en place et le fonctionnement de l’Unité spéciale pour le démantèlement du paramilitarisme.

D’avancées espérées en grandes reculades, les accords de La Havane perdent donc peu à peu de leur substance. D’après eux, seize Circonscriptions spéciales transitoires de paix (représentant cent soixante-sept municipios particulièrement affectés par le conflit) devraient élire des représentants issus des organisations sociales au Congrès, pour deux périodes législatives : 2018-2022 et 2022-2026. Là encore, les obstacles s’accumulent. Evoquant ce droit accordé aux victimes et aux organisations populaires d’avoir pour la première fois une représentation dans la vie politique, le sénateur du Pôle démocratique (centre gauche) Iván Cepeda dénonce : « L’approbation de ce projet législatif n’intéresse pas les mafias politiques » qui prétendent « défigurer ou faire traîner les procédures administratives pour qu’elles ne puissent pas entrer en vigueur lors des prochaines élections [du 11 mars 2018] [10].  »

D’après un recensement mené par l’Université nationale, 66 % des 10 015 ex-guérilleros et miliciens des FARC ont une origine rurale et au moins 80 % souhaitent se reconvertir dans une activité agricole. Si certains d’entre eux envisagent un retour individuel à la vie civile, la majorité souhaite une démobilisation collective en lien avec les communautés paysannes dont elle partage la vie depuis des décennies. Permise par le décret-loi 902 qu’a signé le président Santos le 31 mai 2017, la création d’un Fonds national des terres n’en tourne pas moins le dos a ce qui a été convenu à La Havane pour faciliter la mise en œuvre d’une Réforme rurale intégrale (point 1 de l’agenda). Sous la pression du cercle très peu sélect et souvent mafieux des éleveurs et grands propriétaires terriens, la renégociation hâtive des accords après le « non » au plébiscite a entériné le fait que ce Fonds ne peut en aucun cas affecter la propriété privée (légale ou, très souvent, acquise par les assassinats et les déplacements forcés). Destinant théoriquement trois millions d’hectares aux paysans sans terre, aux victimes rurales du conflit et aux populations déplacées, il ne prend pas en compte les guérilleros démobilisés. Qui iront où ?

Lorsque les FARC remettent au pouvoir l’état de leur patrimoine – biens mobiliers, véhicules, exploitations agricoles (fincas), têtes de bétail, argent en liquide, etc. – établi à 276 millions d’euros et destiné à la réparation des victimes, leurs contempteurs grimpent dans les rideaux [11]. Au fil des années, les fantasmes les plus fous ont attribué aux insurgés un trésor de plusieurs milliards de dollars, fruit de l’exploitation minière illégale, de l’extorsion, des enlèvements et du narcotrafic, dissimulé dans d’innombrables caches au fond d’insondables forets ! Aux ex-rebelles qui annoncent 240 000 hectares de terre et 606 fincas, le tout estimé à 126 millions d’euros, le procureur général Martínez rétorque très sérieusement : « Ces propriétés devraient être identifiées par leur numéro d’enregistrement. » Devant une telle absurdité, lecommandante Pastor Alape doit répliquer : « Nous n’étions pas une personne juridique, mais une organisation hors-la-loi ! » Conseiller juridique espagnol des FARC, l’espagnol Enrique Santiago précisera : « Les fincas en leur possession l’étaient du fait de leur domination territoriale, comment auraient-ils pu les enregistrer ? »

A la lecture de la revue britannique The Economist qui, en avril 2016, évaluait la fortune de l’organisation armée à 10 milliards de dollars, même le président Santos devra soupirer : « Malgré l’appui des services de renseignements étrangers, nous n’avons pas détecté ces sommes fabuleuses dont on dit qu’elles appartiennent aux FARC [12].  » Il en faudrait évidemment plus pour émouvoir le procureur Martínez pour qui la liste des biens remise par la guérilla est « inutile et déplacée ». Une crainte majeure l’habite, qu’il a clairement exprimée : que ces sommes « dissimulées » soient utilisées pour la réincorporation économique et sociale des guérilleros et, encore pire, pour financer le Centre de pensée et de formation politique du nouveau parti.

Une autre crainte, plus sérieuse, surgit : celle d’une chasse aux sorcières lancée contre les paysans possédant des propriétés, enregistrées ou non par le cadastre, dans les ex-zones d’influence de la guérilla. En faisant d’eux de supposés prête-noms des FARC, on justifierait la thèse les fameux « milliards de dollars », mais aussi et surtout, on pourrait les dépouiller [13].

Tant de traquenards politiques ont forcément des conséquences. Le 22 septembre, dans une lettre ouverte à la Mission de vérification de l’ONU, « Timochenko » a tiré la sonnette d’alarme, expliquant entre autres choses que les mesures prises par le gouvernement tendent « à dévertébrer et détruire l’unité de ceux qui se trouvent dans les zones de réincorporation ».

Depuis que les paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) se sont démobilisés, il y a une décennie, on estime que 20 % d’entre eux ont repris les armes. Politiquement très structurées, caractérisées par une forte cohésion interne et des combattants-militants très disciplinés, les FARC ne présentent pas le même profil que les « paracos ». Toutefois, le pouvoir aurait tort de trop jouer avec le feu.

Si, lors de leur signature, l’ensemble de cette troupe essentiellement paysanne (et très féminisée) a plébiscités les accords, aucune victoire militaire n’étant envisageable à court, moyen ou même long terme, quelques voix ne s’en sont pas moins fait entendre pour exprimer leur réprobation. Dans un texte non signé, mais raisonnablement crédible, un ex-militant urbain du Parti communiste colombien clandestin (PCCC, excroissance politique des FARC), après la remise des dernières armes et à la veille de la Xe Conférence, expliquait, « avec rage, mais sans rancœur », sa dissension : « Je ne suis pas un dissident, je suis un communiste convaincu (…) Avec cet accord, on ne touchera pas un cheveu du modèle économique, ni des traités, ni de la politique économique, ni de la doctrine militaire contre-insurrectionnelle de l’Etat, ni au fait que la promesse de réforme rurale soit si pauvre (…) Une autre preuve [de l’échec, voire de la trahison de la direction] est que le processus a continué quand, après le “non” à Santos lors du plébiscite, la bourgeoisie, d’une seule voix, a exigé la renégociation. Une autre preuve a été qu’on a effectivement renégocié des points très sensibles pour faire plaisir à l’uribisme et à un christianisme récalcitrant, ce qui a été une véritable humiliation qu’une armée non défaite n’aurait jamais accepté. Une preuve de plus est qu’il y a eu une concentration [des guérilleros] et un désarmement total alors qu’on ne fait toujours rien pour démonter le paramilitarisme, quand tout l’accord renégocié demeure entre les mains d’un Congrès qui va le détricoter point par point avant de l’approuver [14]. »

Fin 2016, lorsque cinq cadres intermédiaires de la guérilla – Gentil Duarte (membre, un temps, de la délégation de paix de La Havane), John Cuarenta, Euclides Mora, Giovanny Chuspas et Julián Chollo – annoncèrent leur décision de ne pas rejoindre les zones de regroupement, la direction des FARC les qualifia de « groupe d’insensés qui, méconnaissant le désir de paix de l’immense majorité de notre peuple, se lancent dans le précipice de l’ambition personnelle ». Spectaculaire, car impliquant des commandants d’origine paysanne qui affichaient plusieurs décennies de présence dans la guérilla et jouissaient de la confiance du Secrétariat, cette désertion n’inquiéta pas outre mesure, dans un premier temps. Tout processus de démobilisation de ce type, en quelque région du monde que ce soit, voit entrer en dissidence de l’ordre de 5 % des combattants.

On estime raisonnablement à quatre cents le nombre des guérilleros et miliciens ayant refusé de se démobiliser (certains, sans s’appuyer sur des sources vérifiables, montant à sept cents [15]>). Ce dont on est sûr, c’est qu’il n’existe pas un seul modus operandi. Ainsi, si Tibú (Nord Santander) a connu des désertions individuelles d’ex-combattants s’évanouissant dans nature, purement et simplement, des membres du Front 40, dans le département du Meta, ont repris les armes ensemble, en unité constituée, après avoir abandonné un point de regroupement. Certains des réfractaires tournent délibérément le dos au processus de paix pour conserver le contrôle de l’économie illégale, à commencer par le narcotrafic. Pour nombre d’autres, le facteur « politique » demeure prédominant.

La situation demeure sous contrôle, mais pourrait ne pas le demeurer. Dû à l’incertitude que provoque le sabotage de la démobilisation, quand ce n’est pas le viol pur et simple des accords, le doute commence à habiter nombre d’ex-guérilleros. Dans les campements, des fissures apparaissent, des vents de division, de forts débats. Depuis Llano Grande (Antioquia), le commandant Omar Gadafi, un cadre intermédiaire, fait un constat inquiétant : « Tout ça est dans les limbes. Il y a une démotivation de toute la base fariana. Et on se demande quel est l’être machiavélique qui a construit toute cettevaina [16]. »Un jour ou l’autre, pour peu que la menace demeure et que la situation d’incertitude n’évolue pas, la tentation de regagner « la montagne » et de réincorporer les factions demeurées en activité peut se transformer en passage à l’acte. Surtout quand, de toute sa vie, on n’a connu « que » la guérilla.

Au-delà, comment cette situation chaotique pourrait-elle inciter l’Armée de libération nationale (ELN), qui actuellement négocie à Quito, à déposer les armes ? Dans un trait de réalisme tragique digne de Macondo, le commandant Santrich, lui-même signataire des accords, conseillait en juin aux commandants et guérilleros de l’ELN « de ne pas se montrer ingénus face à l’Etat [17]>  ».

Comme d’aucuns s’exclament parfois « mais, que fait la police ? », beaucoup s’interrogeront : mais que fait le prix Nobel de la paix ? N’y a-t-il pas tout juste un an, le 7 octobre, que la prestigieuse distinction a été attribuée au président Santos par une vingtaine de Norvégiens ? Des questions d’autant plus légitimes que, outre cette démobilisation qui bat de l’aile, le pays traverse une crise particulièrement aiguë.

Les partis traditionnels se décomposent. La justice est déshonorée : le 22 septembre, sa plus haute autorité, le président de la Cour suprême Francisco Ricaurte a été incarcéré, accusé de faire partie d’un réseau de prévarication. Outre d’autres juges, d’ex-députés et sénateurs, plusieurs gouverneurs, le scandale implique l’ancien procureur anticorruption Gustavo Moreno, dont les Etats-Unis réclament l’extradition pour… « blanchiment d’argent ».

Sur le plan social, le Sommet agraire, paysan, ethnique et populaire annonce de nouvelles mobilisations. Depuis 2013, après de nombreuses manifestations durement réprimées, des engagements ont été pris par le pouvoir, qui ne les a jamais respectés.« Il est évident que l’unique objectif du gouvernement est de signer des accords pour obtenir la démobilisation populaire et celle des insurgés, tout en approfondissant la mise en œuvre d’un modèle agroexportateur et extractiviste néolibéral », a réagi la plateforme le 19 septembre dernier.

Malheureusement pour la résolution des problèmes colombiens, Santos doit concentrer son énergie sur une priorité autrement plus importante : la situation du Venezuela. Dès la fin juin, il condamnait l’élection d’une Assemblée nationale constituante et réclamait (sans rire) la « libération des prisonniers politiques » dans le pays voisin. Le 13 août, lors d’une conférence de presse tenue à l’occasion de la visite du vice-président des Etats-Unis Mike Pence à Bogotá, il déclarera : « Nous approuvons les mesures [sanctions économiques] qu’a pris le gouvernement nord-américain et nous appuierons d’éventuelles mesures supplémentaires (…) La pression sur le Venezuela doit se maintenir et s’accentuer. »

Certes, le chef de l’Etat colombien s’est publiquement prononcé contre l’intervention militaire agitée par Donald Trump, le docteur Folamour de Washington. Mais, alors que le conflit armé domestique est censé se terminer, il a annoncé une augmentation du budget militaire de 8 % (ainsi qu’une diminution de l’investissement social de 16 %), déployant dans le même temps trois mille hommes supplémentaires sur la frontière vénézuélienne – mille pour la Brigade de la Haute Guajira, deux mille pour la Brigade 30, à Cúcuta.

Après avoir proposé l’asile politique à l’ex-procureure générale vénézuélienne Luisa Ortega, pseudo « chaviste critique » destituée par l‘Assemblée constituante et très fortement suspectée de délits de corruption aussi graves que ceux pour lesquels le président de la Cour suprême colombienne Francisco Ricaurte est emprisonné, Santos joue sans complexe sa partition au sein du Groupe de Lima. Composée de douze pays [18], cette confrérie inféodée à Washington a réaffirmé le 18 août sa décision d’intensifier les consultations pour mettre en œuvre la Charte démocratique interaméricaine et sanctionner le Venezuela.

Autre grand ordonnateur de cette déstabilisation, le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), Luis Almagro, a nommé, avec l’aval de leurs pays respectifs, trois juristes argentin, costaricien et canadien pour enquêter (depuis Washington) et trouver des éléments permettant d’envoyer le gouvernement vénézuélien devant la Cour pénale internationale (CPI). Destinée à « balader » l’opinion publique internationale, la manœuvre ne manque pas de sel : après plusieurs années d’enquête, la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, vient précisément d’envoyer un rapport détaillé au gouvernement colombien, lui demandant « un jugement sérieux et pénalement garanti » de vingt-neuf officiers supérieurs retraités ou en activité (dont l’actuel commandant en chef de l’armée, le général Juan Pablo Rodríguez) « impliqués dans les crimes contre des civils innocents, appelés “faux positifs” » – 1228 cas ayant provoqué 4497 morts à l’époque où le président de la République s’appelait Álvaro Uribe et le ministre de la Défense… Juan Manuel Santos.

En visite à Bogotá, la procureure Bensouda en est repartie très mécontente le 14 septembre, le procureur général Néstor Humberto Martínez ne lui ayant fourni aucune information concrète sur l’avancée des enquêtes et des mises en accusation. Peut-être pourrait-elle demander à Almagro de prendre l’affaire en main…

En tout cas, de ce « détail de l’Histoire » il n’a bien sûr pas été question lors du dîner offert par Donald Trump le 19 septembre, à New York, aux chefs de l’Etat colombien et panaméen Santos et Juan Carlos Varela, au président de facto brésilien Michel Temer et à la vice-présidente argentine Gabriela Michetti, pour discuter en petit comité des futures actions à entreprendre contre la « dictature socialiste », le « régime corrompu »de Nicolás Maduro. Toutefois, Washington sait jouer de la carotte et du bâton, même avec Santos, son fidèle allié. A la mi-septembre, Donald Trump a menacé de « décertifier » et donc sanctionner la Colombie en raison de « l’extraordinaire augmentation des cultures de coca et de production de la cocaïne ces trois dernières années ». Peu de temps auparavant, le sous-secrétaire d’Etat pour la sécurité et la lutte anti-narcotique, William Brownfield, avait expliqué devant une commission du Sénat américain : « Je crois personnellement que le gouvernement de la Colombie et son président, un homme que j’admire et respecte, et que, pendant dix années, j’ai considéré comme un ami, je crois que ces six dernières années, ils se sont concentrés d’une manière accablante (sic !) sur les négociations, sur les accords de paix [19].  »

Ce qui a suivi va de soi. Dans un entretien accordé au quotidien El Tiempo (24 septembre), l’ambassadeur des Etats-Unis à Bogotá, Kevin Whitaker, affirmait : « A mon avis, les FARC n’ont pas respecté les obligations précisées dans l’accord (…) Elles doivent fournir des informations sur le narcotrafic pour qu’il y ait des enquêtes. » Sans souci de l’incohérence, il précisa que son pays n’allait ni appuyer ni participer au financement de la substitution volontaire des cultures illicites convenue entre pouvoir et guérilla lors des pourparlers. Ajoutant que le nouveau parti politique demeurait sur la liste des… « organisations terroristes », malgré son désarmement, et que le traité d’extradition entre Washington et Bogota demeurait en vigueur, il n’exclut pas que la justice américaine puisse y avoir recours contre d’ex-guérilleros. Puis, ayant puissamment contribué à torpiller la confiance de ces derniers dans les accords, il se rendit, le 25, dans l’Arauca, sur la frontière vénézuélienne, pour visiter les militaires colombiens.

Quelques jours auparavant (le 12 septembre), devant le Comité de contrôle international des narcotiques, l’« expert » Douglas Farah attirait l’attention du Sénat des Etats-Unis sur le fait que « la principale structure de blanchiment de l’argent des FARC est PDVSA [la compagnie pétrolière nationale contrôlée par le gouvernement vénézuélien].  » Pour faire bonne mesure, il impliqua également dans ce trafic criminel les gouvernements (de gauche) du Salvador et du Nicaragua.

En 2018, les Colombiens désigneront les 268 membres du Parlement, au sein duquel l’accord de paix garantit dix sièges à la Force alternative révolutionnaire du commun. A partir de 2026, celle-ci devra se soumettre aux mêmes règles que les autres partis. Sera également élu l’an prochain le successeur du président Santos qui, après deux mandats, ne peut légalement se représenter.

Composée de quatre partis – le Parti de la U, Changement radical, le Parti conservateur et le Parti libéral – la coalition de gouvernement est profondément lézardée par l’ambition, la haine, la vengeance, la soif du pouvoir et les aspirations présidentielles de ses dirigeants ainsi que par la polarisation du pays face à la paix.

Dans l’orbite de l’ex-président Uribe et de son Centre démocratique, gravite un attelage particulièrement toxique – grands propriétaires, secteurs de l’agro-industrie, groupes économiques qu’accompagnent l’ex-procureur général Alejandro Ordóñez, son actuel homologue Nestor Humberto Martínez, l’ancien chef de l’Etat Andrés Pastrana, le récent vice-président (août 2014 – mars 2017) de Santos, Germán Vargas Lleras. Cet attelage des va-t-en guerre fait feu de tout bois.

Consciente de son image et de sa réputation négative à l’échelle nationale, la FARC joue le long terme et concentrera ses efforts sur les zones rurales et leurs mouvements sociaux. Pour l’heure, l’éventualité d’un candidat présidentiel ayant été écartée dès décembre par Rodrigo Londoño – « Timochenko » –, l’ex-guérilla marxiste appelle à « une grande convergence politique qui dépasse les frontières de la gauche » et espère trouver des alliés pour former un « gouvernement de transition ». De fait, seul un « vote utile » pourra mettre en échec les « faucons ».

La Colombie jouera donc très gros l’an prochain : de la période très incertaine du post-accords saura-t-elle passer définitivement à l’ère tant espérée du post-conflit ?

NOTES

[1] La guérilla comportait un état-major (soixante et un membres) et le Secrétariat, son organe exécutif (sept membres).

[2]  El País, Madrid, 11 juillet 2017.

[3] La JSP pourra condamner les justiciables à des peines alternatives à la prison, d’un maximum de huit années, s’ils disent toute la vérité sur les faits qui leur sont reprochés. En revanche, une incarcération pouvant aller jusqu’à vingt ans sanctionnera ceux dont on découvrira qu’ils ont tenté de cacher leurs actes.

[4]  Colombia Plural, Calí, 15 mars 2017.

[5] Elu par le Sénat à la tête d’un organisme autonome, le fiscal général est censé défendre les intérêts civils de l’Etat.

[6] Depuis la mairie de Bogotá où il assistait, le 18 mai 2016, à la présentation du livre de l’opposant vénézuélien Leopoldo López, Preso pero libre (Prisonnier, mais libre), en présence de son épouse Lilian Tontori, le responsable « Amérique latine » de l’organisation Human Right Watch, José Vivanco, considéré à tort comme un défenseur des droits humains, s’est lui aussi vivement opposé au « blindage juridique » des accords de paix.

[7]  Alba TV, Caracas, 12 août 2017.

[8]  Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 27 août 2017.

[9] Le 23 mars 1997, en se déclarant « communauté de paix », les paysans de San José de Apartadó ont annoncé s’organiser pour protéger leur territoire, ne collaborer avec aucun des acteurs du conflit, et ont réclamé le respect de leur neutralité. Depuis, plus de trois cents d’entre eux ont été tués ou déplacés de force.

[10] Macha patriótica, Bogotá, 13 septembre 2017.

[11] Causant un grand scandale dans la « bonne société », les FARC ont inclus dans leur patrimoine 3 753 kilomètres de chemins et voies de communication ouverts par leurs soins et estimés à 196 milliards de pesos.

[12]  RCN Noticias, Bogotá, 15 avril 2016.

[13] Lire sur Mémoire des luttes, « La finca des FARC : récit d’un enfumage » (21 novembre 2015)

[14]  Las 2 Orillas, 18 août 2017 : https://www.las2orillas.co/carta-abierta-al-secretariado-las-farc/

[15]  Razón Publica, Bogotá, 26 juin 2017.

[16] Expression colombienne omniprésente et difficilement traduisible – le truc, la chose, la situation, au sens très large. Pour un Colombien, comme pour un vénézuélien, tout est una vaina (prononcer vaïna).

[17]  Resumen Latinoamericano, 8 juin 2017.

[18] Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Panama, Paraguay, Pérou.

[19]  El Espectador, Bogotá, 13 septembre 2017.

 

Source : http://www.medelu.org/Desaccords-de-paix-en-Colombie

Où se cache l’ennemi ? Analyse de la frontière avec la Colombie.

L’auteur : Marco Teruggi (Caracas)

Sous notre pays s’en agite un autre. Nous l’avons vu émerger trois mois durant puis couler comme une pierre dans l’eau sombre. Il n’a pas disparu, il est toujours là, agit, se réorganise, accumule des forces pour resurgir à la prochaine occasion. L’hypothèse est la suivante : l’ennemi se regroupe dans l’Etat de Táchira et le long de la frontière, zone qui constitue la base arrière à partir de laquelle ont été lancées les dernières offensives, sûrement suivie d’autres au fur et à mesure que le scénario se déroulera. Soit il attend les conditions optimales pour passer à l’action, soit il cherchera à les créer, comme nous l’enseigne la politique.

Plusieurs indices mènent à cette conclusion.

En premier lieu, un évènement fortuit : tandis qu’à Caracas, les batailles de rue diminuent brusquement à partir du 25 juillet, elles augmentent dans l’Etat de Táchira où des forces auparavant dispersées en divers points du pays, se sont aujourd’hui concentrées. Des attaques frontales ont eu lieu durant plusieurs jours, assiégeant des villes entières, menées par 4 acteurs : des paramilitaires, des délinquants, des membres de la droite – essentiellement Volonté Populaire – et la base sociale de l’opposition. Tous articulés autour de missions différentes mais relevant d’un plan commun, celui d’empêcher la réalisation des élections constituantes, d’entraîner l’Etat vers un niveau supérieur de violence et à une situation d’ingouvernabilité l’empêchant de maintenir l’ordre public et d’assurer la liberté démocratique.

Cet Etat semblait le plus propice à un effondrement, c’est pourquoi ces forces s’y sont regroupées.

En second lieu, le développement de ces effectifs était en gestation depuis de longues années. Des groupes paramilitaires se sont progressivement installés dans les villes situées le long de la frontière avec la Colombie – pour preuve le camp qui a été démantelé en mars de l’année dernière – , et se sont emparés de maillons de l’économie de l’Etat de Táchira tels que les aliments, les médicaments, les billets de banque et les principaux marchés de fruits et de légumes, sans oublier la contrebande d’essence. On l’a bien vu durant le conflit lorsque des groupes armés empêchaient les camions chargés d’aliments de circuler.

Le découpage des territoires à contrôler correspond à un plan de guerre économique permettant de réorganiser manu militari la vie sociale dans ces zones.

En troisième lieu, nous avons une frontière qui s’étend sur des milliers de kilomètres. De l’autre côté, sont situées des bases militaires nord-américaines, Les forces armées colombiennes et des bases paramilitaires, toutes connectées entre elles : derrière les armes et les munitions des paramilitaires, il y a non seulement la contrebande, mais aussi toute une stratégie des Etats-Unis fournissant finances et organisation. L’intervention annoncée par Donald Trump a déjà commencé par l’entremise de ces forces irrégulières qui opèrent dans l’ombre, sans uniformes, sans bracelets ni annonces publiques. S’agit-il d’un embryon de l’armée irrégulière dont on a besoin? Si elle doit se développer, ce sera apparemment dans cette zone, où ils disposent déjà d’argent, d’un ancrage territorial, de la fourniture d’armes et d’hommes depuis la Colombie voisine. Combien de milliers de paramilitaires y a-t-il dans ce pays? Quelle est leur capacité d’armement? Durant le conflit, des armes lourdes sont apparues.

Puerto Portete, un port sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charher et décharger les tonnes de produits volés au Venezuela.

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

En quatrième lieu, nous avons les caractéristiques de l’Etat de Táchira, à la frontière colombienne.

Pour des raisons évoquées plus haut, ce pourrait être le lieu d’expérimentation d’un projet de « territoire libéré », c’est-à-dire sous contrôle politique de la contrerévolution par le biais de son bras paramilitaire. Non plus dans l’anonymat, mais en affichant une identité publique pour tenter de briser l’unité territoriale de l’Etat. Réuniront-ils les conditions matérielles qui leur permettraient de soutenir une action de cette envergure? Ils ne semblaient pas disposer d’une telle capacité durant ces trois derniers mois. Serait-elle en plein développement en ce moment, surtout après l’échec de leur insurrection et l’éventuelle défaite électorale pouvant survenir en octobre prochain? Ou bien disposent-ils déjà d’un tel potentiel sans le montrer? Il s’agit sans doute d’une tentative de mettre sur pied une armée de colombiens et de vénézuéliens pauvres, inféodée aux intérêts des Etats-Unis, des transnationales et des bourgeoisies et oligarchies nationales. Une armée paramilitaire alimentée d’argent, de drogue, de culture hollywoodienne à la sauce latino-américaine, de la misère qui dévore les jeunes et les transforme en mercenaires formant les troupes des structures armées contrerévolutionnaires. Ils offrent leur vie à ceux qui par la suite tenteront de s’approprier des richesses du pays.

C’est un dilemme propre à toutes les époques, entre ceux qui feront main basse sur les richesses produites par la société et ceux qui les perdront. Dans le cas du Venezuela, cette lutte se déroule aujourd’hui au quitte ou double (sur le mode du tout ou rien). Et tandis que l’ennemi armé a regagné l’ombre au niveau national – sauf dans la zone frontalière où on signale des affrontements avec les Forces Armées Nationales Bolivariennes -, l’ennemi principal, les Etats-Unis, s’est clairement manifesté et s’exprime publiquement. Menaces d’interventions militaires, de sanctions économiques pour mener le pays au default en conséquence des sanctions, déploiement diplomatique au niveau du continent : toutes les cartes sont sur la table.

Mais un autre ennemi se cache derrière l’ennemi principal, selon l’analyse de Fernando Travesio, un ennemi qui œuvre dans l’anonymat au service de la criminalité mondiale : les compagnies pétrolières, elles-mêmes manipulées par quelques grandes familles qui forment le fond d’investissement Vanguard. Quelle stratégie mettent-elles en œuvre pour récupérer le contrôle des richesses du pays? Le schéma est probablement le suivant : mener le pays à la faillite économique au moyen d’un default résultant des sanctions, ce qui aggraverait la situation déjà difficile dans laquelle se trouve la population. Ce scénario s’accompagnerait d’une tentative de déclencher des pillages que l’on chercherait à transformer en assauts insurrectionnels par des méthodes terroristes qu’emploieraient des groupes paramilitaires, et qui pourraient aboutir à un début de contrôle sur l’Etat de Táchira. Un tel plan pourrait déboucher sur une issue électorale – la droite n’étant pas sûre du résultat attendu – ou bien se transformer en conflit durable menant le pays au chaos.

Il comporterait plusieurs étapes : l’usure, l’attaque et la reconfiguration de la société. Quel serait le rôle du bras paramilitaire si la droite récupérait le pouvoir politique? L’un de leurs problème est que la violence déployée entre avril et juin a ôté toute crédibilité aux dirigeants de l’opposition. Une autre difficulté est le fait que le chavisme est présent sur l’échiquier international, en particulier par ses alliances avec la Russie et la Chine.

Mais l’analyse présentée dans ces termes ne considère que l’ennemi extérieur. Or, la situation dans laquelle nous sommes plongés montre que cette division – cette extériorité de l’ennemi du chavisme – n’est pas valide : un exemple évident parmi d’autres est le cas de la Procureure Générale.

L’analyse de la situation économique, en particulier, montre que le rapport des forces dans la lutte pour l’appropriation des richesses, n’est pas en faveur des classes populaires qui constatent que dans le cadre de la réduction des marges économiques, ce sont essentiellement leurs conditions de vie qui se détériorent semaine après semaine, un mois après l’autre.

Ce tableau économique facilite l’avancée de l’ennemi, lui permettant de gagner des positions au niveau national et international. Pourquoi des décisions ne sont-elles pas prises à ce niveau comme cela s’est fait sur le plan politique (NDLR: depuis la rédaction de cet article le président Maduro a annoncé d’importantes mesures de restructuration économique) ? Quels sont les intérêts en jeu quand on laisse les importations aux mains d’entreprises qui ne présentent pourtant pas de bilans positifs, ou dans le manque de transparence dans la présentation de chiffres, d’informations sur les dettes, ou dans les difficultés à rendre étanche une frontière pourtant fermée officiellement? Cette critique résume bien où se situe la connexion entre les ennemis extérieurs de la Révolution et leurs alliés internes – alliances qui peuvent être économiques seulement, mais qui auront un impact inévitable sur la politique.

En ce moment le chavisme prend des initiatives politiques. En parallèle, l’ennemi réorganise ses forces, met sur pied son bras paramilitaire à la frontière, oeuvre à l’affaiblissement économique de la population, abat toutes les cartes possibles. Jusqu’à quand cela durera-t-il? C’est maintenant qu’il faut aller de l’avant, sinon quand ?

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/05/donde-esta-el-enemigo-analisis-de-la-frontera-con-colombia/

Traduction : Frédérique Buhl

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La CIA confirme publiquement qu’elle travaille au « changement de gouvernement au Venezuela »

Bien que les grands médias taisent cette information, ou minimisent les dires du « Ministre des Affaires Étrangères du Venezuela selon lequel le directeur de la CIA aurait affirmé que… etc… etc… », ou traitent carrément par l’ironie les protestations du président Maduro (1), c’est à présent officiel. Le directeur de l’Agence Centrale de Renseignement des États-Unis (CIA), Michael Richard Pompeo, vient de révéler publiquement la tenue de plusieurs réunions avec la Colombie et le Mexique (2) pour évaluer les « manœuvres qui pourraient être appliquées depuis ces nations en vue d’obtenir un meilleur résultat » dans les efforts menés pour « changer le gouvernement du Venezuela ».

L’interview a été réalisée le 20 juillet 2017 au Forum sur la Sécurité d’Aspen (3), au Colorado. On peut lire l’échange sur le Venezuela entre la journaliste Vanessa Neumann, présidente de l’entreprise Asymmetrica, et le Directeur de la CIA aux pages 33-34 du texte intégral en anglais : http://aspensecurityforum.org/wp-content/uploads/2017/07/The-View-from-Langley.pdf

Cet échange est également visible sur la vidéo intégrale de l’interview de Pompeo (à 55:30) :

 

« Vanessa Neumann: j’ai la double nationalité, états-unienne et vénézuélienne. Voici donc ma question puisque nous n’avons rien couvert de l’hémisphère occidental dans ce forum. Il est évident que le changement de régime de Maduro et du Venezuela, nous l’espérons, est imminent ou qu’il est en train de s’écrouler en spirale – soit nous nous convertissons en Cuba dans deux semaines et nous mourrons pour toujours, soit il y aura un changement dans 60 ou 90 jours. Je suis intéressée de connaître votre évaluation par rapport aux intérêts états-uniens, aux menaces de la part du Venezuela et bien sur quels sont les intérêts russes, iraniens dans la région.

« Michael Pompeo: Merci de ta question. Quand tu as un pays aussi grand, avec une capacité économique comme celle du Venezuela, les États-Unis ont grand intérêt à s’assurer qu’il soit aussi stable et démocratique que possible. Et par conséquent nous travaillons dur dans ce but. Je fais toujours attention quand je parle de l’Amérique Centrale ou du Sud et de la CIA, il y a beaucoup d’histoires là-dessus (rires). Je dois faire très attention à ce que je vais dire mais nous, nous avons beaucoup d’espoir dans le fait qu’il puisse y avoir une transition au Venezuela et nous, la CIA, faisons tous nos efforts pour comprendre la dynamique là, pour la communiquer à notre Département d’État et aux autres. Les Colombiens, je suis allé à Mexico et à Bogotá la semaine dernière pour parler de ce sujet, pour essayer de les aider à comprendre les choses qu’ils pourraient faire pour avoir un meilleur résultat dans cette partie du monde et dans notre partie du monde. »

Notes :

(1) Ignacio Ramonet : « Tout vaut, tout sert dans cette « ère du relativisme post-factuel », et même les faits ou les données les plus objectifs ne sont pas pris en considération. Même l’argument – si évident pour le Venezuela – du complot, de la conjuration, de la conspiration, n’est pas accepté. Le nouveau discours médiatique dominant dénonce et ridiculise d’avance « le prétendu complotisme » comme un argument inacceptable de « récits à l’ancienne », non recevable… », voir https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/01/05/les-10-victoires-du-president-nicolas-maduro-en-2016-par-ignacio-ramonet/

(2) Intimement liés aux puissances du narcotrafic et aux intérêts des multinationales, les gouvernements néo-libéraux du Mexique et de la Colombie appliquent des politiques agressives de privatisation de l’économie et sont signataires de plans de coopération militaire et policière avancés avec les Etats-Unis. Avec pour conséquence des chiffres records en matière d’assassinats par les forces de sécurité ou « paramilitaires », de militants sociaux, de défenseurs des droits de l’homme, de l’environnement et de journalistes.

(3) L’Aspen Institute est une organisation internationale créée aux États-Unis et financée principalement par des fondations liées à l’élite des grandes corporations comme Carnegie, le Fonds des Rockefeller Brothers, la Fondation Gates, la Fondation Lumina et la Fondation Ford. Il se consacre à promouvoir les « démocraties participatives » depuis la vision de la droite néo-libérale. L’institut a son siège à Washington et compte un campus à Aspen, Colorado (son lieu d’origine).

Source : https://red58.org/la-cia-confirma-que-está-trabajando-para-derrocar-a-venezuela-c485f0754487

Traduction : Thierry Deronne

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