L’hypothèse du double gouvernement et du conflit prolongé

« Manifestants pacifiques » attaquant les passagers d’un transport en commun à Caracas

Par Marco Teruggi

Le problème de la droite vénézuélienne est de s’être fixé un objectif en l’absence des rapports de force nécessaires. En réalité, les décisions ne sont pas prises au niveau national mais aux Etats-Unis où a été conçu le plan stratégique et opérationnel des actions en cours.

La corrélation nécessaire pour renverser le gouvernement passe par le concours des classes populaires et des Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB). Or, aujourd’hui, à 90 jours de son déclenchement, le cycle de violences se poursuit sans l’intervention d’aucun de ces deux facteurs. Ce qui ne signifie pas que tout travail politique dans cette direction ait été abandonné.

Pour ce qui est des classes populaires, cette droite étant nettement convaincue qu’elle ne réussira pas à les faire adhérer à son appel à renverser le gouvernement, a décidé de les frapper plus durement encore au moyen de l’asphyxie économique. D’où des actions comme l’incendie d’un dépôt de denrées alimentaires – 60 tonnes parties en fumée – qui étaient destinées à des quartiers populaires, l’attaque de camions transportant des vivres pour le gouvernement ou l’augmentation des prix par le secteur privé, majoritaire au Venezuela. Elle cherche à aggraver les conditions matérielles de vie et l’exaspération, ouvrant la voie à des pillages qu’elle-même organise avec ses groupes de choc.

Quant au travail pour diviser les forces armées, la droite a opté pour plusieurs actions simultanées. L’une d’elle a consisté en une série d’attaques armées de la base militaire principale de Caracas, la Carlota, ainsi que de casernes et de bataillons situés dans divers endroits du pays, la dernière en date ayant eu lieu la nuit de mardi dernier à Acariqua ou des armes ont été volées et un soldat tué.

Une autre de ces manoeuvres consiste à démoraliser sans répit la population par le biais des réseaux sociaux, notamment avec l’appui de robots de Twitter.

Troisième élément de cette stratégie, utilisé dès le début du cycle : appeler les forces armées à désobéir aux ordres du gouvernement et à se joindre au Coup d’État. Julio Borges, le président d’extrême droite de l’Assemblée Nationale, un des organisateurs du coup d’État de 2002 contre Hugo Chavez, présenté par « Le Monde » comme une personnalité démocratique (1), vient de le répéter le 5 juillet lors d’une allocution publique, allant jusqu’à offrir l’amnistie automatique aux militaires qui renverseraient le gouvernement élu : 

L’appel au coup d’État lancé le 5 juillet par le président de droite de l’Assemblée Nationale (voir ci-dessus) et les provocations des députés d’extrême droite ont dégénéré en affrontements avec les partisans de la révolution, violences condamnées par le gouvernement. Dans les « médias » européens cela devient : « Des pro-Maduro séquestrent l’assemblée ». Sans la moindre mention de l’appel au coup d’État. (NDLR)

Mais cet ensemble de tactiques n’a pas eu le résultat escompté. N’ayant pas réussi à obtenir le soutien d’acteurs de poids comme les forces armées, ils envisagent une prolongation du scénario et semblent s’y préparer.

L’hypothèse d’un conflit prolongé repose sur deux éléments clés : le facteur politique et le facteur militaire.

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Au début du mois les partis de la droite vénézuélienne ont annoncé qu’ils organiseraient eux-mêmes un plébiscite le 16 juillet.

En ce qui concerne le facteur politique, les partis de droite se sont déjà prononcés : leur plan est de ne pas reconnaître le gouvernement de Nicolas Maduro ni l’Assemblée Nationale Constituante qui sortira des urnes le 30 juillet et d’accélérer la création de nouveaux pouvoirs publics. Ce qui veut dire essayer de mettre en place un gouvernement parallèle. Pour donner une légitimité à ce schéma d’action déjà en cours, ils ont convoqué un « plébiscite » pour le 16 juillet, hors du contrôle du Centre National Électoral et pour anticiper les élections du 30 juillet, où parmi diverses questions sera posée celle de la création de nouvelles autorités et d’un gouvernement d’unité. Leur problème n’est pas de définir si le référendum sera légal ou non, ni le nombre de votants, mais de valider leur stratégie au niveau international, médiatique et diplomatique. Mais lorsqu’ils se seront engagés dans cette voie se présentera la difficulté de donner un poids réel à ces nouvelles autorités. Il ne suffit pas d’énoncer les choses pour qu’elles arrivent, pratique récurrente chez la droite. La réaction des alliances internationales aura son importance, ainsi que l’intensification de la stratégie de violence.

Sur ce dernier point, la droite a un avantage et a un problème.

L’avantage est qu’ils ont réussi en bonne partie à donner une légitimité à leur violence, surtout au niveau international grâce à la participation active des grands groupes médiatiques et d’autres rouages de l’Empire. Selon la vulgate construite pour « fabriquer le consentement » international, il n’existerait pas de paramilitaires au Venezuela, ni de groupes de choc organisés, ni de bandes de délinquants payés pour commettre des actes de vandalisme, il n’y aurait que des étudiants, un peuple affamé, des jeunes résistant à la dictature. Les actes violents commis, tel le lancement de grenades depuis un hélicoptère sur le Tribunal Suprême de Justice, la destruction d’aliments, etc., sont qualifiés d’auto-coups d’état réalisés par le gouvernement lui-même.

Le problème est que la légitimité ainsi obtenue ne suffit pas, il s’agit aussi de disposer de forces matérielles sur le terrain. Et si de toute évidence ils ont réussi à déployer des actions de grande envergure dans différentes villes du pays pendant plusieurs jours, ils ne semblent pas réunir les conditions pour soutenir leurs positions selon un plan de « territoires libérés », par exemple.

Ils ont l’avantage de s’être acquis l’opinion internationale, mais au niveau national l’opinion reste indécise. Leur violence les discrédite et provoque le rejet de 80 % de la population, et il semblerait que l’appui de la rue leur fait défaut pour mener à bien un plan d’une telle ampleur.

Le scénario risque donc fort de se prolonger. Ils donneront une identité politique à leurs actions violentes, anonymes jusqu’à présent, et déploieront publiquement leur structure armée – allant jusqu’à se différencier des autres partis d’opposition en établissant une distinction entre la MUD (plate-forme politique des partis de droite) et la Résistance (extrême droite armée et active dans la rue). Ils disposent de deux bases arrière pour alimenter cette organisation armée : l’État de Táchira et la Colombie voisine.

Il est difficile de prévoir comment se terminerait un plan présentant de telles caractéristiques.

Certains dirigeants de droite donnent à entrevoir leurs desseins. Tel le député Juan Requesens, du parti d’extrême droite « Primero Justicia », qui vient d’effectuer un aller-retour aux Etats-Unis pour expliquer dans un forum organisé le 6 juillet à l’Université Internationale de Floride (FIU), centre cofinancé par le Southern Command du Pentagone : « Nous devons passer par cette étape de violences de rue pour en arriver à une invasion étrangère ».

D’autres questions se posent qui trouveront leur réponse dans les semaines à venir. L’une d’elles est : la droite (ou une partie de la droite) inscrira-t-elle ses candidats début août pour les élections de gouverneurs qui auront lieu au début de décembre 2017 ?

Si elle ne le fait pas, ce sera la confirmation d’un point de non retour, de l’impossibilité de résoudre le conflit par le dialogue entre les parties. Dans ce cas, l’hypothèse d’une prolongation du conflit jusqu’à une éventuelle fracture au sein des forces armées ou, à un tout autre niveau, d’une intervention étrangère se confirmerait clairement.

Par contre, inscrire leurs candidats signifierait que la résolution finale du conflit reposera en partie sur les élections.

Le scénario se modifiera aussi en fonction des résultats de l’élection à l’Assemblée Constituante du 30 juillet : une forte participation apportera une légitimité et une base politique solide au chavisme. Dans le cas contraire, la confrontation s’aggravera. La droite a annoncé qu’elle fera tout son possible pour que les élections ne puissent pas se dérouler et il est fort probable qu’un blocage des centres électoraux, des routes et des moyens de transport sera organisé avec l’utilisation de leurs organisations armées et la façade publique de leur nouvel instrument en cours d’élaboration : les Comités de Sauvegarde de la Démocratie.

Le Conseil National Électoral a déjà annoncé qu’il protègerait chaque bureau de vote.

Le scénario qui s’est ouvert au début d’avril 2017 ne semble pas prêt de s’arrêter. Les Etats-Unis ont décidé de pousser le Venezuela dans ses derniers retranchements, aux niveaux politique, social, culturel, communicationnel et militaire. Ils veulent reprendre le pouvoir politique par l’intermédiaire de la droite présente dans le gouvernement, assujettir l’économie à leurs propres intérêts et prendre une revanche massive sur un mouvement historique. Le chavisme affronte une guerre complexe et totale à laquelle il doit répondre de manière intelligente et en faisant preuve d’ un engagement ferme face à un peuple fort et créatif, comme a su le faire Hugo Chavez.

M. T.

Note :

(1) Lire « Le Monde » lâché par la BBC : Stephen Sackur démasque la droite vénézuélienne et ses rêves de coup d’État, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/25/le-monde-lache-par-la-bbc-la-droite-venezuelienne-revele-son-objectif-dun-coup-detat/

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/07/la-hipotesis-del-doble-gobierno-y-el-conflicto-prolongado/

Traduction : Frédérique Buhl

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Le pouvoir par tous les moyens, par Maurice Lemoine

Loin de l’image de jeunes pacifistes réprimés, le Venezuela affronte un mouvement organisé et violent de déstabilisation, témoigne notre reporter. La réplique de l’État peine à ramener la concorde, tandis que la Colombie voisine joue désormais le même rôle que la Turquie dans le conflit syrien : francs-tireurs et paramilitaires colombiens (mais aussi vénézuéliens) servent de bras armé à la restauration néolibérale.

Ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, le journaliste Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet

TEXTES ET PHOTOS : MAURICE LEMOINE, DE RETOUR DE CARACAS

Venezuela. Ce 13 mai, tandis que des pneus crament sur la chaussée, une foule d’opposants au président Nicolás Maduro stationne sur la place Francia du quartier bourgeois d’Altamira (est de Caracas). «J’ai 57 ans, j’ai connu diverses présidences et, bien qu’il y ait toujours eu de la pauvreté et de l’insécurité, il y avait une bonne qualité de vie, nous explique une femme élégante. Hélas, depuis [Hugo] Chávez, la situation a bien changé…» Perplexe, elle fixe l’épais nuage de fumée qui s’élève à proximité: «Des jeunes ont monté une barricade, la Garde nationale est arrivée et il y a eu une grande confusion. Un autobus a été incendié, mais cela n’a pas été provoqué par les manifestants, il a brûlé (elle cherche ses mots)… spontanément.» Autour d’elle, la paranoïa rôde, instillée depuis des lustres par les médias: «Ce sont des colectivos infiltrés qui ont fait ça.» Les supposés paramilitaires du «régime», systématiquement accusés de tous les maux. Notre interlocutrice, elle, nous fixe avec gentillesse: «Vous êtes seul? Faites attention, il y a des délinquants qui pourraient vous voler vos appareils photos.»

Casqués, cagoulés, agressifs, ceux qu’elle évoque à demi-mot s’activent autour de la carcasse métallique du bus calciné qu’ils dépècent pour le transformer en nouvelles barricades. Recueilli par la police municipale du quartier de Chacao, le chauffeur du véhicule exposera les faits: ce sont bien six voyous qui, au nom de la lutte contre le «chavisme», ont incendié son outil de travail après l’avoir séquestré et détourné de son trajet.

Trois ans d’émeutes

A la mort de Chávez, dans le but de neutraliser définitivement la révolution bolivarienne, les radicaux de la Table d’opposition démocratique (MUD) ont entrepris d’empêcher Maduro, élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. Jouissant d’un fort appui international – un décret de Barack Obama faisant du Venezuela «une menace pour la sécurité nationale des EtatsUnis» et l’arrivée à la tête de l’Organisation des États américains (OEA) d’un inconditionnel de Washington, l’Uruguayen Luis Almagro –, ils ont lancé une offensive de guérilla urbaine en 2014 sous le nom explicite de la Salida (la sortie) et, en l’absence de résultat tangible (hormis 43 morts et plus de 800 blessés!), accentué une «guerre économique» destinée à déstabiliser le pays. Cette fois avec un succès certain. Durement affectée par les pénuries sciemment organisées d’aliments, de médicaments et de produits de première nécessité, une partie des électeurs du «chavisme» a sanctionné le pouvoir, rendu responsable du chaos, en permettant, plus par abstention que par adhésion, une victoire de l’opposition lors des législatives de décembre 2015.

Lors de son installation à l’Assemblée, le 5 janvier 2016, la MUD, désormais majoritaire, n’annonce qu’un seul et unique objectif, fort peu respectueux de la Constitution: renverser Maduro en six mois! Et se met immédiatement dans l’illégalité (qui perdure aujourd’hui) en incorporant trois députés dont l’élection a été entachée de fraudes dans l’État d’Amazonas. Ce qui a amené le Tribunal suprême de justice (TSJ) à invalider toutes ses décisions et même, fin mars 2017, à prétendre assumer les fonctions législatives, avant de faire machine arrière pour mettre un terme aux accusations d’«auto-coup d’État». Bref, depuis maintenant trois ans, pouvoir et opposition se rendent coup pour coup. De sorte que, en torpillant le 6 décembre 2016 un éphémère dialogue entamé sous les auspices de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et du Vatican, l’opposition a réaffirmé sa volonté d’éjecter le chef de l’État, soit en imposant, sans aucune base légale, des élections présidentielles anticipées, soit en le renversant purement et simplement à travers d’incessantes «manifestations pacifiques». Qui, depuis le 4 avril 2017, ont fait entre soixante-cinq et quatre-vingts morts. Dues à une «répression féroce» si l’on en croit la plupart des médias.

L’arrivée des combattants

Chaque jour ou presque, dans l’est de Caracas, de quelques centaines de personnes à plusieurs dizaines de milliers de manifestants, selon les cas, prennent la rue. Selon un scénario immuable, de 10h à 14h, ils défilent en ordre en scandant «liberté!» et en traitant Maduro d’«assassin». Aucune force de l’ordre gouvernementale ne s’oppose à leur progression.

En début d’après-midi, le ton change. Des dizaines d’«encapuchados» (individus masqués) équipés de casques, de masques à gaz, de boucliers décorés de motifs rappelant les croisades, de gants de chantier, de cocktails Molotov et d’armes improvisées, hérissent les carrefours de barricades, de camions confisqués à leur conducteur sous la menace, brûlent des pneus et des détritus, puis prennent la tête du cortège en direction d’un endroit non autorisé – Ministère de l’intérieur, Conseil national électoral (CNE), TSJ, etc. Entourés de caméras, les leaders surgissent, María Corina Machado, bras et index impératifs tendus vers l’ouest – «la fin de ce gouvernement corrompu approche grâce à l’héroïsme du peuple vénézuélien qui, quoi qu’il en coûte, ne doit pas se laisser arrêter!» –, Henrique Capriles Radonski, les yeux hallucinés (il ne s’agit pas d’une image), lesquels chauffent les troupes avant, prudemment, de se retirer.

La production de «victimes de la répression» bat dès lors son plein

C’est alors que commencent les affrontements et que, systématiquement, les meneurs entraînent une partie de la «manif» sur l’autopista Francisco Fajardo – l’autoroute à six voies qui, d’est en ouest, traverse la capitale. Les «pacifiques» restant en retrait tout en poussant des hurlements et en applaudissant, les «combattants» provoquent les gardes nationaux (GN), lesquels finissent par intervenir pour dégager la voie, à coups de grenades lacrymogènes et de canons à eau. Tout comme les fonctionnaires de la Police nationale bolivarienne (PNB), et sur ordre du chef de l’État, lors des opérations de maintien de l’ordre, ils n’ont pas le droit de porter d’armes à feu.

Tandis que, pestant contre «la dictature», le gros de la foule reflue entre yeux larmoyants et quintes de toux, des groupes stratégiquement coordonnés s’éparpillent dans les rues avoisinantes qu’ils transforment en terrain de guérilla. La production de «victimes de la répression» bat dès lors son plein.

Morts dans les deux camps

Le 31 mai, un rapport du «défenseur du peuple» Tarek William Saab a révélé que, sur soixante-cinq victimes, cinquante-deux sont mortes dans le contexte des manifestations et treize lors de pillages et autres actes de vandalisme. Trois décès mettent en cause des effectifs de la GN, deux la PNB, cinq les polices des États de Carabobo, du Táchira, du Bolivar, et un la police municipale de Sucre (quartier de Caracas dirigé par l’opposition). Pour ces faits, dans le cadre de l’État de droit, trente-cinq membres des forces de l’ordre ont été mis en examen ou sont recherchés. Mais qui a tué un garde national et deux policiers de l’État de Carabobo? Les cinq personnes qui se sont fracassées contre une barricade et les deux autres assassinées en tentant de franchir les obstacles érigés par des manifestants? Le juge Nelson Moncada Gómez, exécuté de plusieurs balles alors qu’il tentait d’éviter un barrage? Les victimes des «chopos», armes artisanales utilisant des billes de métal ou de verre comme munitions? La vingtaine de personnes qui se trouvaient malencontreusement «à proximité» des manifestations? Les trois «chavistes» pris pour cible depuis un immeuble? Qui a blessé par armes à feu et explosifs six policiers et vingt-deux gardes nationaux?

Tirs «amis»

Plus de 1100 blessés (dont 340 membres des forces de l’ordre)… Avec, certes, une part d’accidents et de ce qu’on appellerait en termes militaires de «tirs amis». Le 31 mai, lors de l’attaque extrêmement violente de la base militaire de La Carlota (Caracas), que nous suivons «en première ligne», il nous est donné d’observer: un excité enflammer ses vêtements et se brûler grièvement avec son propre cocktail Molotov; un individu ramasser une grenade lacrymogène et la relancer maladroitement… sur ses amis; le servant d’un bazooka improvisé se faire huer et insulter pour avoir expédié son projectile quasiment sur les opposants; l’utilisateur d’un lance-pierres propulser ses billes métalliques d’une distance telle qu’il a autant de chance d’atteindre les gardes nationaux que les enragés en train de les affronter…

Mais l’explication d’un tel bilan va bien au-delà. Dans le recrutement criminel de bandes de délinquants équipés et rétribués pour semer le chaos. Des bandes armées qui pillent et saccagent. Qui rançonnent les habitants des quartiers «occupés» sous prétexte qu’ils «luttent pour la liberté». Qui, le 22  mai, jour de la «marche pour la santé», incendient des dépôts de médicaments et des centres médicaux! Qui, le 20 mai, à Altamira, l’accusant d’être «chaviste», lynchent le jeune Orlando Figuera, le lardent de coups de couteaux, l’arrosent d’essence et y mettent le feu (il mourra le 3 juin).

La Colombie jouant désormais le rôle de la Turquie dans le conflit syrien, francs-tireurs et paramilitaires colombiens (mais aussi vénézuéliens), bras armé de la restauration néolibérale, opèrent dans les États de Carabobo, Táchira et Mérida. A Barinas, durant un Premier mai de terreur, les bandes criminelles de l’«opposition démocratique» ont imposé un véritable état de siège, attaqué et mis à sac une centaine de commerces, une trentaine d’institutions publiques et laissé quatre morts sur le terrain.

L’issue par une Constituante?

Pour sortir de l’impasse, Maduro a annoncé la convocation d’une Assemblée nationale constituante (1). Alors qu’elle réclamait des élections, la MUD ne veut pourtant pas en entendre parler. Dans tout le Venezuela, y compris au sein du «chavisme critique», dont émerge depuis peu la figure de la procureure générale de la République Luisa Ortega, le débat fait rage. Ex-ministre de l’Économie, le chercheur Luis Salas réfléchit à haute voix: «Le gouvernement a une proposition, qui est discutable, qui ne recueille pas le consensus de tous les Vénézuéliens, mais il a une proposition. Quelle est celle de la droite?» Les faits parlent d’eux-mêmes: déchaîner la violence pour renverser Maduro.

Note :
(1) L’Assemblée Constituante, un visage nouveau pour la République, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/06/07/lassemblee-constituante-un-visage-nouveau-pour-la-republique/

Lire aussi “Réfléchir avec les latino-américains” : entretien avec Maurice Lemoine pour la sortie de son livre “Les enfants cachés du général Pinochet”

Source : Le Courrier de Genève

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Le Venezuela sans la télévision

par Marco Teruggi

Jour 1 : pays en mouvement

Caracas 6 heures du matin, recommence la ville du travail. L’agenda du jour indique des violences à hauteur de l’autoroute Francisco Fajardo, une nouvelle confrontation médiatique et armée, un possible épicentre de terreur dans un point de l’intérieur du pays – on parle de Barinas- qui laissera un mort ou plus, et de nouvelles pressions internationales. Comme s’il s’agissait d’un ordre dans le siège, un quotidien de l’impact assimilé par la force par la majorité.

A cette heure tout est calme, en particulier dans l’Ouest de Caracas où vit la majorité de la population. Personne ne dirait que nous sommes en guerre – sommes-nous en guerre ? On ne le dirait pas non plus lorsque nous partons en direction de l’état de Guarico, point-charnière du pays par sa situation stratégique d’état limitrophe avec huit autres états. Le plan pour ces jours-ci est de parcourir, écouter, raconter le pays en mouvement, comprendre ce qui se passe hors du champ des caméras. Autant celles de la droite que du gouvernement. Qui raconte ce qui se passe dans les profondeurs du pays ? Presque personne, comme on nous le dira lors de ce parcours.

Le chemin ? Le pays. D’abord un arrêt faute de nourriture: plusieurs mois sans que parvienne les produits au Comité Local d’Approvisionnement et de Production (CLAP). Ensuite une manifestation de la droite à la hauteur de El Sombrero, la localité où on parlait du Picure, chef d’une bande criminelle structurée selon la logique paramilitaire, abattu l’an dernier lors d’une opération policière. Les opposants ne coupent pas la route, ils agitent leurs panneaux, soufflent dans des vuvuzelas. Casquettes tricolores, chemises blanches. Ils sont la surface de la bataille, la part la plus authentique peut-être de l’opposition.

Tout aux alentours est immense : plaine, herbages, oiseaux, vaches. L’amour de Simón Díaz.

Ce sont des heures de plaine pour parvenir à la Valle de La Pascua, zone d’élevage et d’agriculture, jusqu’à une entreprise privée de traitement de farine de mais précuite, la « Doña Goya ». Elle est une des bénéficiaires des accords que l’État a signés pour fournir matière première et machines. La capacité est d’empaqueter 100 tonnes par jour. 70% sont destinés aux Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production : c’est la contrepartie de l’accord. Il s’agit de stimuler un secteur d’entrepreneurs qui produisent pour le marché national, hors de la logique spéculative qui consiste à demander à l’État des dollars subventionnés pour importer des biens surfacturés et les revendre en s’alignant sur la valeur du dollar parallèle/illégal…

Peut-on encore créer une bourgeoise nationale en Amérique Latine ?

Nous parcourons les lieux, nous conversons avec les dirigeants de l’entreprise pour comprendre la logique de ceux qui cherchent à émerger dans un marché écrasé par une seule entreprise : la Polar contrôle 56 % du marché de farine de maïs. Ils ne s’identifient avec aucun courant politique, mais seulement avec leur commerce, et ils ont besoin de l’État. En cas de victoire de la droite, disent-ils en raisonnant avec pragmatisme, le pays irait mieux.

Là-bas les boucliers, les gaz lacrymogènes, les destructions de Barinas qui ont lieu au même moment, semblent un peu lointains. Combien de pays existent-ils en même temps ? Dans la Valle de la Pascua, l’offensive de la droite ne s’est pas encore mise en route. Fera-t-elle partie d’une prochaine phase du plan ? Nous repartons à l’aube vers l’État d’Apure. La vendeuse d’empanadas et de café ou nous déjeunions nous raconte qu’elle achète sa farine dans sa communauté à prix de marché noir, c’est à dire trois fois plus cher.

Combien de temps faut-il pour connaître la carte de la vérité des choses ?

Jour 2 : les distances de la plaine

Nous ne comprenons pas les distances de cette grande Plaine (« le Llano »), nous qui venons de la ville serrée, toujours pris dans ce bus, ce métro, cette moto-taxi, rapide qui n’en finit pas d’arriver. Ici le temps se défait de tant d’horizon vert et d’heures qui passent. Nous voyageons de jour, depuis les premières heures de ce pays qui commence avant le soleil. Par les nuits les routes sont dangereuses : manque d’éclairage, de panneaux de signalisation, animaux-surprises traversant sur la route, vaches, sangliers « chiguïres », ours mangeurs de fourmis, caïmans, – et vols à main armée.

Nous nous arrêtons pour interviewer une dame qui vend la chair de caïman séchée au soleil, du piranha moulu pour soigner tout type de douleur, des épices très piquantes de fourmis à gros derrière, prépare le casabe (1), résiste à la chaleur qui écrase. Littéralement écrase. Les points de vente sont alignés au bord de la route. Tous vendent la même chose. Plus loin, derrière, et de chaque côté, continue l’immensité. Il ne manque pas de nourriture produite ici. Manque l’autre, celle du Comité Local d’Approvisionnement et de Production. Tandis que nous interviewons, on entend entre cris et rires:

Dis qu’on ne trouve pas de riz, ni de pâtes, ni de sucre !

Le plan était d’arriver au Hato (grand domaine destiné à l’élevage) El Cedral en début d’après-midi. Nous arrivons à 21 heures. 53 mille hectares achetés en 2008 par l’État qui à présent possède 90% des terres. Les 10% restants appartiennent à l’ancien propriétaire. Contredisant le mythe de l’improductivité des entreprise d’État, celle-ci fonctionne. Le tourisme se maintient encore, mais affecté par la violence et l’insécurité, a baissé. Le Hato, rebaptisé Unité de Production Socialiste Agroécologique El Cedral, dispose de 14 mille têtes de bétail – vaches et buffles. Il est un des maillons de l’Entreprise Socialiste d’Élevage Bravos de Apure – elle aussi d’État -, qui regroupe 9 de ces hatos avec un total de 40 mille têtes. Un de ces grands domaines – El Frío – fut récupéré après des années de mauvaise gestion. Il est vrai que souvent les espaces sous administration directe de l’État n’ont pas donné de résultats. Par manque de suivi, par la corruption, l’impunité, l’inexpérience, la nomination à leur tête de personnes non formées, par la fermeture des directions à la participation des travailleurs, et l’éternelle confiance dans la rente pétrolière.

Mais certains fonctionnent comme El Cedral. Ce sont les cas modèles. Ici se développe la politique du point et du cercle : on réalise un travail social dans les communautés qui l’environnent -14 plus 13 territoires indigènes – et on s’appuie sur les petits producteurs avec des crédits pour les animaux sans spéculation bancaire. L’entreprise est partie de quelque chose de plus que le bénéfice propre, d’un projet défini de manière intégrale. Quant aux ventes elles se font à un prix moindre que celui du marché, avec priorité pour les réseaux de l’État – écoles, grandes ou petites surfaces du réseau public alimentaire (PDVALs, Mercals).

La propriété d’État, la privée, et la sociale/communale sont les trois formes de propriété au Venezuela. Dans cette époque d’ouverture – dramatique – constituante, plusieurs proposent que la troisième forme soit incorporée dans le texte de la nouvelle Constitution.

Nous réalisons les entretiens, nous parcourons, nous filmons. Les maisons sont regroupées en régime de fruits dans l’immensité. Dans toutes les directions il y a une immensité que nous ne saurions pas comment traverser. On nous monte dans une embarcation qui va remonter le fleuve Matiyure. A quelques mètres passent des cerfs, des petits sangliers chigüires, des caïmans, des hérons blancs d’un mètre et demi qui s’arrachent dans un vol lent et lourd.

Nous en restons bouche bée.

Jour 3: brigades populaires à la frontière.

Nous sommes en zone frontalière. La Colombie n’est pas de l’autre côté du fleuve, elle est ici, déjà. Dans la musique, les accents, l’économie, la population. L’essence, par contre, est de l’autre côté. Une partie au moins en tout cas. La contrebande des biens subventionnés par le socialisme bolivarien et revendus aux prix du marché colombien n’est pas nouvelle, elle a lieu depuis de nombreuses années dans la zone – et parfois dans les deux sens, selon le type de change. Le changement est venu avec la guerre économique qui lui a fait prendre des proportions jusque là inconnues, se transformant en pénurie. Et la frontière, selon les habitants, même lorsqu’elle a été officiellement fermée, est toujours restée ouverte partiellement, avec son ordre et avec ses prix.

Il faut faire près de six heures de file pour remplir les réservoirs d’essence. Nous en profitons pour suivre une mobilisation de la droite qui passe à un pâté d’un rassemblement chaviste. Pas de tirs, ni de lynchages, ni de pierres. La violence de la droite – je parle de sa base sociale et non de ses groupes de choc dans la rue et de ses paramilitaires – est avant tout classiste. C’est pour cela que dans ce village du « Llano », personne n’incinère un chaviste vivant ou quelqu’un qui serait simplement suspect de l’être. Cela ne se passe pas dans les quartiers populaires. (2)

D’Elorza à Guasdualito il reste trois heures – cela paraît déjà peu. Il pleut et l’immensité prend des tons gris qui l’étirent un peu plus. Ce pays pèse des tonnes de beauté.

La menace aussi : à Guasdualito est entré un groupe de 20 paramilitaires depuis la Colombie. 20 hommes qui ont pour plan de former 20 cellules. Ils ont dû y recourir parce que malgré les tentatives ils n’ont pas réussi à déclencher dans cette municipalité. Pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’agit comme pour tout Apure, d’une zone profondément chaviste.

Il serait nécessaire pour comprendre cette dimension, de saisir l’impact qu’a eu Hugo Chavez dans ces villages oubliés, relégués, tombés de la carte historique, politique, culturelle du Venezuela. Ensuite, parce que le niveau d’organisation est très élevé, tant communard – tout le municipe Páez est couvert de communes – qu’en ce qui concerne les groupes de défense civile. Dans cette zone, où les mouvements populaires affrontent la contrebande et le paramilitarisme depuis des années, ont surgi des équipes de défense populaire Hugo Chávez avec un objectif clair : défendre le territoire, les infrastructures, prévenir les attaques de la droite. Pour cela il n’est pas de meilleure arme que la participation et les informations que peuvent apporter les citoyens. Et ce ne sont pas de simples citoyens, ils ont vécu un processus de transformation de 18 ans.

La chaleur à Guasdualito est plus forte que toutes les autres chaleurs. Le village est calme. Le dernier épisode de violence remonte à décembre dernier, pendant la crise des billets de 100 bolivars, quand furent incendiés la Banque du Venezuela et les billets de 100 lancés en l’air, brûlés et distribués par sacs. Le lendemain on apprenait qu’ils resteraient en circulation et garderaient leur valeur pour un mois de plus. Ces jours-là on remarqua que ceux qui menaient les destructions avaient été en majorité ramenés d’états voisins. Dans ces petits espaces tout le monde se connaît.

Le climat est donc de calme et d’attente. On sait ce qui peut se passer. Les mesures de protection sont prises. Des assemblées ont lieu. Dans les communes on parle de l’Assemblée Nationale Constituante, de comment organiser des réunions avec toute la communauté, dialoguer, écouter l’autre, cet autre qui peut être fatigué, déçu, pris dans l’urgence de la recherche d’aliments, de prix relativement justes. Nous assistons aux réunions : dans la politique communarde est condensé le meilleur du chavisme.

Comment raconter tant de choses ? Comment raconter le Venezuela : une révolution et sa contre-révolution ?

Je lance une mangue dans les feuillages pour qu’en tombent d’autres de l’arbre. Des perroquets guacamayas s’envolent.

Les vaches observent. Un compagnon filme l’après-midi dans son heure la plus longue.

Nous savons ce que ferait la droite si elle reprenait les rênes du pouvoir politique.

Jour 4 : scènes de guerre.

Nous arrivons à Socopó, un des points névralgiques dans cette étape de la guerre. Il s’agit d’une municipalité de droite, avec une forte dose de narcotrafic, de paramilitarisme et de gros éleveurs. Cela donne un bloc compact, auquel se joignent une partie des commerçants. Ils ont des conditions pour disputer le territoire. Et Socopó possède surtout une position stratégique : elle est sur la route qui unit San Cristóbal – arrière-garde du paramilitarisme – à la ville de Barinas, et possède un pont qui en cas de coupure empêche tout transit. Fermer Socopó, c’est fermer une des voies principales vers Caracas. Et c’est du Táchira que sortent de grandes quantités de légumes vers Caracas. Supprimer les aliments : une tactique principale dans cette guerre.

La situation à l’arrivée est tendue. On sait qu’un vendeur de jus, d’arepas (3), un homme assis sur le banc public, toute personne peut être un informateur de la structure paramilitaire. Ici a eu lieu une bataille frontale – les 19 et 20 avril et les 22, 23 et 24 mai – cinq jours de terreur au dire des voisins. Nuits de pillages et de destructions dans un village dont l’éclairage avait été coupé. Le commissariat de police fut attaqué pendant quatre heures avec des armes à feu, pris sous le feu d’un franc-tireur blessant six policiers – l’objectif était de les tuer – laissant l’édifice incendié et détruit par un bulldozer. Ne restent que des ruines.

A Socopó, comme à Guasdualito, le chavisme de base s’est organisé et à créé le Front de Défense Intégrale Hugo Chávez. L’initiative a surgi pour deux raisons principales. La première, celle de se protéger : les menaces envers les dirigeants ont commencé le 20 avril, avec des motos parcourant les rues avec une liste de chavistes à tuer. La deuxième, le besoin de mettre en mouvement un niveau d’organisation majeur, capable de prévenir les actions de la droite. Et si c’est la fonction des corps de sécurité de l’État, il est aussi vrai que le chavisme, en tant que trame organisée dans les territoires, lieux de travail, possède une capacité d’intelligence populaire et de lecture directe du terrain.

C’est la guerre. Avec ses batailles, ses balles, ses sièges, ses tactiques, ses ponts, ses compagnons menacés.

Il n’y a pas de doute à ce sujet quand on débarque à Socopó et qu’on comprend ce qui s’est passé ici – ce qui se passera.

– Une télévision du gouvernement est venue ici ? ai-je demandé.

– Personne, c’est comme si on nous avait oubliés, me répond une compagne.

Socopó est une répétition de la phase deux de l’insurrection paramilitaire. Elle en contient tous les éléments. On est dans une trêve, on sait que cela continuera. C’est une partie de la tactique déployée par la droite qui déplace les affrontements sur le territoire, comme un coup d’échecs qui a des points clefs à frapper. Elle est passée par plus de dix villes.

Toutes les variables sont à leur tension maximale. La droite cherche à ce que l’une d’elles explose et précipite la corrélation de forces en sa faveur. Une des tâches est de comprendre cette réalité, d’informer, de construire des clefs pour l’analyse, d’agir et d’écouter, simplement, comme disait Rodolfo Walsh quand il affirmait qu’écrire c’est écouter. C’est le pourquoi de notre itinéraire de Valle de la Pascua, à Guasdualito et à Socopó, là l’écoute des gens, de la militance, du temps profond et silencieux qui n’est pas transmis par les médias, du retour à Caracas et de ces textes. La réalité est dans le 2.0 et dans les territoires. C’est là que se trouve un pays en mouvement, une des sources majeures d’information, les meilleures synthèses communardes, populaires, chavistes.

Ce pays a les portes ouvertes.

Il demande qu’on le raconte.

M. T.

Notes :

(1) grande galette très plate de manioc, tradition indigène.

(2) https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/24/la-rage-raciste-de-lextreme-droite-venezuelienne

(3) galettes de maïs, aliment quotidien au Venezuela.

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/06/04/cronicas-llaneras-historias-silenciadas/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2FZ

Le Venezuela lance la campagne des législatives

Ce village est un terrible résumé de ce que fut et de ce qu’est encore aujourd’hui, la Colombie d’Alvaro Uribe. Sauf qu’il se trouve du côté vénézuélien, à 300 mètres de la frontière et qu’il est ironiquement baptisé “La Invasión”. « Je fuyais les paramilitaires et je panique car ici je retrouve mes bourreaux » raconte un réfugié colombien. Avec ses caves secrètes pour cacher les victimes d’enlèvement, ses bordels où étaient violées des centaines de fillettes, “La  Invasión” est aussi une des nombreuses bases de la “para-économie” qui a phagocyté les  2.219 km de frontière entre les deux pays.

Depuis des années les réseaux de contrebandiers extraient chaque jour 30 % des produits subventionnés par le gouvernement bolivarien pour les revendre en Colombie au décuple, au centuple, avec la complicité de nombreux fonctionnaires des deux pays, militaires comme civils. Des millions de litres d’essence (alors que le Venezuela n’exporte pas de carburant en Colombie), des milliers de tonnes d’aliments, de médicaments, de véhicules et de pièces de rechange… jusqu’aux billets de banque vénézuéliens eux-mêmes, vendus au-delà de leur valeur pour repartir acheter dans le pays voisin tout ce qui peut faire du bénéfice en Colombie. Un député colombien a dénoncé que des hôpitaux de Bogota font main basse sur les médicaments à bas prix destinés aux patients vénézuéliens, pour les revendre aux leurs au prix du marché. ECOPETROL, l’entreprise pétrolière colombienne, importe illégalement et… réexporte l’essence vénézuélienne, la moins chère du monde. Depuis des années, la manne des produits subventionnés par le Venezuela socialiste fait vivre un tiers de la population colombienne, soit plus de 16 millions d’habitants des 40 municipalités du Nord du département de Santander (dont 70 % des habitants de Cucuta, ville-frontière qui engrange un bénéfice mensuel estimé à 9 milliards de dollars) et de 15 autres municipalités du département de la Guajira (1). « Alors que les accords avec la Colombie prévoient que toute marchandise sortie en contrebande sera rendue au Venezuela, la Colombie ne nous a pas rendu un seul paquet de riz » explique le vice-Président bolivarien Jorge Arreaza. Pour la chancelière colombienne Holguin, le problème disparaîtra… dès que le Venezuela éliminera ses subventions aux produits de base en faveur des secteurs populaires.

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière, la population vivant du côté vénézuélien commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

Trafic de billets de 100 bolivars vénézuéliens. Le nord de la Colombie abrite une mafia composée de centaines de maisons de change, autorisées depuis 2000 par la Banque de Colombie et de banquiers corrompus ayant fui la justice du Venezuela et qui, à travers le site Dólar Today, fixe artificiellement la valeur du dollar parallèle, facteur d’inflation au Venezuela.

Trafic de billets de 100 et 50 bolivars vénézuéliens. Le nord de la Colombie abrite une mafia composée de centaines de maisons de change, autorisées depuis 2000 par la Banque de Colombie, et de banquiers corrompus ayant fui la justice du Venezuela. A travers le site Dólar Today, ce réseau fixe la valeur du dollar parallèle, facteur d’inflation au Venezuela.

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Puerto Portete, un port sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charher et décharger les tonnes de produits volés au Venezuela.

Puerto Portete, un des ports sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charger et décharger les tonnes de marchandises pillées quotidiennement au Venezuela.

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Ce camion-citerne sortait chaque mois 100 mille litres de combustible vers la Colombie, un trafic qui dans l’État d’Apure est également organisé par la guérilla de l’ELN (Ejercito de Liberación Nacional)

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Transport par voie fluviale : les barils portent les sigles des cartels colombiens ou, dans ce cas, de la guérilla auxquels ils sont destinés…

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La fermeture partielle de la frontière

C’est après que des paramilitaires ont fait feu sur les soldats vénézuéliens qui allaient les arrêter, le 19 août dernier, que le président Maduro a ordonné le démantèlement de “La invasión” et fait fermer la frontière de l’État du Táchira avec la Colombie. L’objectif est de libérer la population de la terreur paramilitaire et de construire un territoire de paix : “nous considérerons les cas des familles exploitées qui auraient besoin de logements sociaux. Nous rouvrirons la frontière quand le gouvernement colombien fera cesser l’extraction illégale de nos produits vers son territoire et les attaques à notre monnaie”.

Il y a un an nous avons dénoncé le danger de l’intromission des paramilitaires colombiens au Venezuela. Aujourd’hui il se confirme que c’est une réalité” a twitté Ernesto Samper, Secrétaire général de l’Union des Nations Sud-Américaines (Unasur) et ex-président de la Colombie. (2)

Ces 9 dernières années, près de six millions de colombien(ne)s ont fui leur pays pour chercher la paix et un travail au Venezuela. Le dernier exode a eu lieu lors de la grève paysanne de 2013 : quelques 150 personnes parmi lesquelles des femmes, des enfants et des vieillards fuirent au Venezuela par crainte des attaques continuelles de la Force Publique contre les paysans. De tous ces sans terre, déplacé(e)s, persécuté(e)s fuyant la misère, les massacres, les fosses communes, les “faux positifs” et les extorsions des paramilitaires, beaucoup furent légalisés sur l’initiative de Hugo Chavez pour qu’ils puissent bénéficier des programmes sociaux, du Droit du travail, de l’accès aux études supérieures. Profitant de cette politique, des milliers de paramilitaires se sont infiltrés dans le pays d’accueil, allant jusqu’à chasser des familles vénézuéliennes de leurs logements sociaux pour y monter des bases du trafic de drogue et de contrebande vers la Colombie. De temps à autre, ces “cellules dormantes” reçoivent les instructions d’Alvaro Uribe pour épauler les violences de l’extrême droite locale (que les médias occidentaux transforment en “révoltes populaires”) ou pour commettre des assassinats sélectifs (tel ceux de dirigeants communaux dans l’État de Lara ou du jeune député bolivarien Robert Serra et de sa compagne). (3)

Depuis la fermeture de la frontière, les forces armées du Venezuela ont arrêté une dizaine de chefs paramilitaires, remis aux autorités colombiennes. Les assassinats ont cessé (on en comptait vingt par jour dans l’état de Tachira). Les pompes à essence et les supermarchés ont rouvert, et les files d’attente se résorbent malgré les menaces persistantes de la mafia contre les commerçants vénézuéliens. C’est à Cucuta (Colombie) que les pénuries se sont déplacées avec les premières files d’attente d’automobilistes et l’envol des prix des denrées de base. Forte de son monopole médiatique, l’oligarchie colombienne répond par une campagne “nationaliste” contre “le dictateur Maduro qui piétine nos droits comme colombiens”.

Où est passée la droite vénézuélienne ?

Alors qu’elle comptait sur la guerre économique et l’internationale médiatique pour mettre à genoux le gouvernement bolivarien et remporter haut la main les élections législatives du 6 décembre prochain, la droite vénézuélienne vit les pires heures de son existence, en proie aux divisions, proche de l’implosion. Les révélations sur ses liens avec la mafia uribiste n’ont rien fait pour améliorer son image (4). Mais ce sont sa mise à l’écart de la nouvelle génération, sa misogynie et son racisme persistants, ses nominations autoritaires d’entrepreneurs blancs comme candidats aux législatives, qui ont fait se révolter une partie de sa base et fait voler en éclats l’unité de ses partis. Ses manifestations se vident de militants et certains députés ont fait défection comme Ricardo Sánchez qui se présentera aux élections de décembre sous l’étiquette bolivarienne. (5)

Une guerre économique à double tranchant

Pa’lante queda lejos pero par’atrás queda más lejos aún” : “aller de l’avant, c’est loin mais retourner en arrière c’est encore plus loin”. Ce graffiti de Caracas parle de ce qui reste la seule voie raisonnable pour une majorité. Si le socialisme bolivarien reste en tête des intentions de vote dans les sondages de firmes privées, le salut de la droite ne peut venir que de l’abstention massive de secteurs populaires poussés à bout par la guerre économique. 80 % des médias et de l’économie restent aux mains du secteur privé et à mesure que le temps passe, le mécontentement populaire face à des prix hors de contrôle grandit mais s’adresse autant aux mafias d’un secteur privé dominant qu’au gouvernement, aux incapacités et aux lenteurs de son action. Les gens savent que ce n’est pas Nicolas Maduro qui organise les pénuries, fait monter l’inflation ou le dollar parallèle mais veulent une réaction forte et une solution rapide de la part de l’État. Les mesures décidées récemment par le président comme la fermeture partielle de la frontière avec la Colombie, l’opération d’envergure lancée le 13 juillet pour démanteler les cellules paramilitaires, avec la restitution de logements sociaux aux familles dépossédées, l’organisation d’alternatives économiques avec les communes et l’accélération des investissements productifs, recueillent l’approbation d’une majorité de sondés. (6)

Comment faire rentrer la population vénézuélienne dans le  storytelling?

Bien sûr il ne faut pas sous-estimer la contre-offensive de la droite latino-américaine toujours à la recherche de nouveaux relais (courant droitier du mouvement indigène en Équateur (7), “ONGs écologistes” opposées au canal interocéanique au Nicaragua, para-maras au Salvador, secteurs populaires déçus au Brésil, etc..). Mais le fait qu’elle doive jouer les cartes de la violence et la déstabilisation médiatique révèle l’absence de projet politique et la faiblesse sociale à long terme. D’où la nervosité des médias occidentaux qui de CNN au Monde n‘hésitent plus à sortir du bois pour réaliser leurs désirs : “pillages au Venezuela”, “chute imminente de Dilma Roussef” ou “forte mobilisation contre Rafael Correa”.

Le réel suivra-t-il les médias ? (8)

Le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) fut lui-même surpris, en juin dernier, par l’affluence de ses propres partisans – en pleine guerre économique – à une simple élection primaire en vue de désigner leurs candidats, en majorité des femmes et des jeunes, au scrutin qui renouvellera l’assemblée nationale en décembre prochain.

Le sociologue Franco Vielma explique que “le pouvoir ancien s’était fait une spécialité d’éviter l’implosion des classes populaires, en démontant tout catalyseur qui nous mènerait au changement politique. La nature du pouvoir institué fut précisément cela : se préserver, tout préserver. C’est ce qui a changé au Venezuela. Les institutions ont accouché d’un Venezuela qui explose tous les jours. (..) Tous les jours il y a des escarmouches entre le pouvoir institué et le pouvoir émergent. Au Venezuela depuis deux ans la relation entre “entrepreneurs et consommateurs” a cessé d’être « harmonieuse » (comme on nous l’affirmait jadis).” (9)

Il faut prendre en compte, aussi, l’étape nouvelle que représente la présidence de Nicolas Maduro. Hugo Chávez était pris par le vertige d’une transformation rapide, passionné par sa vision d’un Venezuela enfin réuni avec ses frères latino-américains, caraïbes et africains, un pays préférant lire que regarder la télé, souverain, sans pauvreté, économiquement puissant, au point qu’il voulait être de toutes les batailles à la fois, et faire vite. Cette énergie très personnelle (qui servit aux médias à fabriquer l’image d’un “caudillo”) et ce volontarisme paradoxal dans le désir d’accélérer la participation populaire, contrastent avec la méthode de Maduro.
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Dès son élection à la présidence en avril 2013, celui-ci a dû assumer tous les fronts à la fois : insécurité, corruption, inflation, guerre économique, improductivité nationale, déstabilisation tous azimuts d’une droite excitée par la mort de Chávez. Mais dans sa recherche d’une réponse structurelle, le président a forgé sa méthode : mettre la population face à ses responsabilités, donner un rang présidentiel aux conseils de mouvements sociaux, attendre que ceux-ci formulent leurs propositions pour prendre les décisions “de commun accord” (10). Cet espace nouveau – que certains critiquent comme “faiblesse” de Maduro – implique une responsabilité plus collective, où les femmes et les jeunes en particulier, le monde du travail en général, ont leur place à prendre. Après les fulgurantes étapes de montagne des années Chávez a commencé la marche en terrain plat, réputée plus difficile.

Thierry Deronne, Caracas, 30 août 2015
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Marche populaire contre le paramilitarisme et pour la paix à Caracas le 27 août 2015. Nicolas Maduro était présent, à quelques heures de s’envoler vers le Vietnam et la Chine pour un renforcement du partenariat économique. Pour déminer la xénophobie anti-colombienne qui se nourrit des exactions des paramilitaires, le président vénézuélien a brandi les drapeaux des deux nations, invité un musicien colombien à ouvrir le meeting et répondu à l’oligarchie de Bogota : “Nous ne sommes pas anti-colombiens. Nous sommes anti-mafia et anti-paramilitaires”.

Marche populaire contre le paramilitarisme et pour la paix à Caracas le 27 août 2015. Nicolas Maduro était présent, à quelques heures de s’envoler vers le Vietnam et la Chine pour un renforcement du partenariat économique. Pour déminer la xénophobie anti-colombienne qui se nourrit des exactions des paramilitaires, le président vénézuélien a brandi les drapeaux des deux nations, invité un musicien colombien à ouvrir le meeting et répondu à l’oligarchie de Bogota : “Nous ne sommes pas anti-colombiens. Nous sommes anti-mafia et anti-paramilitaires”.

Notes :

  1. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander http://wp.me/p2ahp2-1J7 , et sur les caractéristiques de la contrebande locale : http://www.rnv.gob.ve/tras-la-medida-vendidos-1-millon-de-litros-menos-de-gasolina-en-tachira/ ; http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/cucuta-venden-billetes-bs-100-aplicando-operacion-tres-patas/
  2. http://www.conelmazodando.com.ve/ernesto-samper-incursion-de-paramilitares-colombianos-en-venezuela-es-una-realidad/
  3. Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne, http://wp.me/p2ahp2-1Fu ; http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/292237/los-alcances-del-paramilitarismo-la-mano-colombiana-detras-de-los-crimenes-en-venezuela/
  4. “Venezuela : la presse française lâchée par sa source ?”, http://wp.me/p2ahp2-20J ; Voir aussi http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/292237/los-alcances-del-paramilitarismo-la-mano-colombiana-detras-de-los-crimenes-en-venezuela/
  5. Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela http://wp.me/p2ahp2-1TS et La misogynie de l’opposition vénézuéliennehttp://wp.me/p2ahp2-1ZO Sur la faible affluence aux manifestations de la droite : http://www.prensa-latina.cu/index.php?option=com_content&task=view&idioma=1&id=4076391&Itemid=1 , http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/mud-admitio-escasa-asistencia-a-marcha-realizada-caracas/ ; Sur les divisions internes : http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/actualidad/politica/gomez-sigala-en-la-mud-se-repartieron-el-botin-de-.aspx , http://www.avn.info.ve/contenido/entre-divisiones-seis-partidos-pol%C3%ADticos-se-desligan-mud-cara-parlamentarias , http://www.avn.info.ve/contenido/partidos-opositores-dejan-sola-mud-para-elecciones-parlamentarias ; Sur l’absence de projethttp://www.celag.org/economia-en-venezuela-la-oposicion-y-su-vuelta-al-pasado-por-alfredo-serrano-mancilla/#sthash.rHcP0QPW.dpuf
  6. Sur le soutien de la population vénézuélienne aux opérations anti-paramilitaires : http://www.avn.info.ve/contenido/hinterlaces-87-poblaci%C3%B3n-respalda-operativo-liberaci%C3%B3n-y-protecci%C3%B3n-al-pueblo et la récupération de logements sociaux : http://www.aporrea.org/poderpopular/n275828.html ; Sur les mesures alternatives économiques : http://www.avn.info.ve/contenido/venezuela-se-afianza-poder-comunal-para-construir-econom%C3%ADa-productiva-y-vencer-guerra-econ et http://www.avn.info.ve/contenido/gobierno-dise%C3%B1ar%C3%A1-plan-especial-abastecimiento-productos-y-defensa-precios-justos
  7. Sur le soutien de la CONAIE indigène par les partis néo-libéraux en Équateur, lire la récente analyse de Romain Migus:  http://www.romainmigus.com/2015/08/tentatives-de-destabilisation-en.html
  8. Sur les désirs frustrés des médias occidentaux : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/08/cnn-en-espanol-reconoce-haber-mentido-sobre-supuestos-saqueos-en-venezuela/ Traduction en français: http://cubasifranceprovence.over-blog.com/2015/08/venezuela-cnn-reconnait-avoir-menti-sur-les-pillages-au-venezuela.html
  9. Article de Franco Vielmahttp://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/habra-un-estallido-social-en-venezuela
  10. « La commune, coprésidente du Venezuela »http://wp.me/p2ahp2-1ev

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-21z

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander

unicasaLa file d’attente comme cliché médiatique du Venezuela voudrait nous convaincre, au cas où nous ne l’aurions pas compris, que le socialisme ne marche pas. Pourtant, comme la lettre volée d’Edgar Allan Poe, cette image n’attend qu’à être “découverte” par qui voudrait faire le métier d’informer. Certes, face aux actionnaires qui préfèrent les reflets de la caverne de Platon aux Histoires extraordinaires, on imagine mal le journaliste occidental renonçant à la vulgate et retrouvant la passion de l’enquêteur Dupin.

En attendant ce jour…

Tout a commencé dans les années 50 : pétrole, explosion urbaine, Rockefeller et Cisneros inventent la culture de masse vénézuélienne, le “j’achète donc je suis” qui pendant des décennies fera de Miami la référence culturelle principale pour les 20 % de classe moyenne, « la bourgeoisie plus bête du monde », immortalisée par le documentaire Mayami Nuestro de Carlos Oteyza (1).

Un rêve pour les 80% de pauvres exclus du système, qui fit écrire à un cycliste du nom d’Ernesto Guevara, passant par-là dans les années 50, que de tous les pays visités, celui-ci était « le plus aliéné par l’American way of life ». Comme le dit aujourd’hui une compagne de lutte : le jour où le vénézuélien, en voyant les lettres C.C. ne pensera plus « Centre Commercial » mais « Conseil Communal », la révolution aura fait un pas de géant.

Pour beaucoup, le socialisme des quinze dernières années, avec ses hausses de salaire, ses subventions des aliments de base, son droit concret de manger trois fois par jour, sa gratuité de la santé et de l’université, est autant qu’une adhésion idéologique, la possibilité de se hisser au statut jusque-là réservé aux happy few. La guerre économique recycle et travaille cette fibre bien vivante. En 2015 l’hégémonie culturelle au Venezuela reste télévisuelle, celle de Venevision ou Televen, celle du plaisir individualiste de consommer, de l’ascension sociale, avec gymnases, aerobics, cheveux lissés, courbes de silicone, photos du diplômé en cape et toque, et antenne de Direct TV. Même les politiques de communication des médias bolivariens peinent à se libérer de cet imaginaire du produit et de la consommation opposé à l’imaginaire de la production, du travail, du monde social du travail. On a vu des files d’attente se former non pour du shampoing mais pour une marque de shampoing. Il aura suffi, au début de janvier 2015, d’une fausse rumeur propagée par la droite sur les réseaux sociaux évoquant l’imminence d’une grève nationale – qui n’eut jamais lieu – pour que 18 millions de vénézuéliens achètent fébrilement  en quatre jours l’équivalent de ce qu’ils auraient consommé en un mois et demi.

Retournons la carte postale de la file d’attente. Ce qui irrite le plus la population, c’est l’artificialité des files : dans de nombreux cas le stock disponible est plus que suffisant pour permettre une vente fluide. Pas de jour sans qu’on découvre des tonnes d’aliments, médicaments, matériel chirurgical, pneus, carburant cachés dans des entrepôts, des camions parfois munis de plaques colombiennes. Par ailleurs, la moitié au moins des personnes qui font la file ne sont pas des riverains mais des « bachaqueros » (fourmis porteuses). C’est le surnom populaire des milliers de revendeurs et contrebandiers organisés en réseaux et qui se déplacent de commerce en commerce, armés de leurs portables, pour suivre à la trace les produits subventionnés.

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Un des milliers de dépôts de carburant en attente d’être transférés en Colombie par les réseaux mafieux.

2.000 Km de frontière avec la Colombie, tout au long des États  Zulia, Táchira, Apure et Amazonas, servent de passoire depuis des années aux camions-citernes, voitures, avions, bateaux qui vident le Venezuela de 30 à 40 % de ces produits subventionnés. Au Venezuela on remplit un réservoir de 80 litres pour 7,76 Bolivars – c’est l’essence la moins chère du monde – contre 2.100 Bolivars en Colombie. Un kilo de lait en poudre vendu au Venezuela à 70 Bolivars bondit, de l’autre côté de la frontière, à 450 Bolivars. Ce pillage massif et quotidien est devenu un mode de (sur)vie pour la population de 40 municipalités de Colombie, ceux du nord du département de Santander, soit près de 1.320.000 personnes. Le néo-libéralisme colombien a fait du socialisme bolivarien une manne nationale.

Nicolas Maduro explique que les investissements publics de la révolution ont soutenu trois pays. Le premier, celui de la famille vénézuélienne, qui bénéficie aujourd’hui d’une baisse continue du chômage (5,5% en décembre 2014), du niveau de revenus le plus haut en cent ans, et de l’éradication de la faim saluée par la FAO (2). Le deuxième pays est celui de la mafia vénézuélienne qui dévie, stocke, cache et revend à prix d’or les produits subventionnés. Le troisième, c’est l’économie des mafias colombiennes, dont la contrebande d’extraction est freinée aujourd’hui par la surveillance des frontières menée par les forces armées vénézuéliennes.

Des contrôles d’identité menés ces dernières semaines dans les files d’attente ont permis de détecter la présence de centaines de colombiens en séjour illégal, liés aux réseaux paramilitaire implantés depuis dix ans au Venezuela. On les a renvoyés chez eux. Peu à peu le gouvernement accélère les inspections, arrête les propriétaires et gérants de chaînes commerciales vénézuéliennes coupables d’accaparer et de spéculer sur les prix, remet en circulation les marchandises dans les circuits publics (Mercal, Pdval, etc..) pour les vendre au prix juste, et commence ainsi à normaliser, avec l’aide des organisations communales, la distribution et la commercialisation. Cette mobilisation générale permet au président Maduro de rappeler la différence entre un capitalisme qui accapare pour mieux spéculer et le modèle socialiste de distribution pour tous.

Elle est aussi l’occasion de rafraîchir la mémoire historique, et de se souvenir de l’offensive de la bourgeoisie chilienne contre Salvador Allende, sur l’injonction de Nixon : “il faut faire pleurer l’économie chilienne”. Les vénézuéliens ne sont pas plus dupes aujourd’hui qu’en 2002 lorsqu’un lock-out pétrolier voulut les monter contre la révolution. L’Empire sous-estime ce peuple et son président en les soumettant depuis deux ans à une guerre économique comme phase préparatoire d’un coup d’État. Pas de violences, pas de pillage de magasins, pas de marches populaires comme en rêvait l’extrême droite. Malgré les rumeurs, et malgré les techniques du goutte à goutte qui consiste à ne faire passer qu’un petit groupe à la fois afin de faire grossir le nombre de personnes dans la rue.

Élargissons le cadre de l’image : l’économie vénézuélienne, le secteur de l’alimentation par exemple, reste à 70 %  aux mains d’un secteur privé… qui n’a jamais été un vrai secteur privé. Ses produits sont en grande partie importés grâce au dollar subventionné par l’État, ce qui lui permet de spéculer en revendant avec un bénéfice de 200 à 2000 %. Alors que le pouvoir d’achat populaire a fortement augmenté avec la révolution, l’appareil productif privé n’a pas augmenté ses investissements, bien au contraire. La file d’attente est donc l’image de de la faillite d’un capitalisme historiquement incapable d’assumer la production et la distribution nationales. En s’engouffrant dans cette faille, la guerre économique met le gouvernement bolivarien au pied du mur. Le défi est immense. Nicolas Maduro sait que le projet socialiste serait impossible à long terme sans une politique volontariste qui permette le saut structurel vers un puissant appareil productif national, et sans la transformation en profondeur d’un État encore affaibli par le rentisme pétrolier et sa contagion mafieuse.

L’économiste vénézuélien Luis Salas Rodríguez trace la perspective de cette transformation.

Thierry Deronne, Caracas le 7 février 2015

Dépasser un modèle failli, tâche historique du chavisme.

Par Luis Salas Rodriguez

Traduction : Jean-Marc del Percio

L'économiste Luis Salas Rodríguez

L’économiste Luis Salas Rodríguez

« Ils ont d’abord détruit le pays. Ce sont les mêmes qui prennent aujourd’hui la parole pour nous donner des conseils »

Hugo Chavez

Au Venezuela nous assistons incontestablement à l’échec d’un modèle. Tant sur le plan économique, que sociétal : celui d’un capitalisme dépendant ; du développement inégal, assorti d’un contraste marqué, entre une minorité extraordinairement opulente, une classe moyenne également minoritaire, mais toutefois intégrée, dans la mesure où elle s’avère utile à la première, et une majorité exclue quant à elle du rentisme, du consumérisme, de la démocratie au sens où l’entend celle-là, captant dans le meilleur des cas, les retombées de l’ensemble.

Fedecámaras (la fédération des chambres de commerce et de production du Venezuela) et le capital transnational des secteurs pétrolier et commercial en endossent la paternité. La date de naissance de ce modèle : le 18 octobre 1945. C’est-à-dire au moment où la fraction spéculative, usuraire et parasitaire de la bourgeoisie ( pour reprendre la caractérisation que l’on doit à Medina, Pietri, Egana et compagnie, héritiers idéologiques d’Alberto Adriani)  en collusion avec les secteurs les plus durs des forces armées firent capoter le seul projet à peu près sérieux d’industrialisation, qu’une aile ultra minoritaire de la bourgeoisie nationale, avait promu.

Le chavisme qui n’est ni un projet exclusivement économique ou social, mais un projet historique global, s’est affirmé en réaction à cet échec. Or, de tous les points de vue -mais surtout sur le plan économique- cette alternative a été couronnée de succès. Ce sont les effets secondaires inhérents à la réussite de ce projet auxquels nous sommes confrontés en ce moment. Ils résultent de la réaction propre à ce vieux modèle. Ceux qui en bénéficiaient, ceux qui en étaient les héritiers ne peuvent accepter leur éviction de la scène de l’histoire. En tant que membres d’un bloc historique hégémonique ayant fait son temps, ils sont prêts à tout sacrifier -exceptés leurs propres privilèges- pour l’éviter.

Dans sa tentative de sauver ce qui peut l’être, la réaction de « nos » privilégiés de la rente pétrolière rappelle l’attitude qui sera celle de la noblesse terrienne française durant la période pré-révolutionnaire, malgré les avertissements de ceux qui virent que ses privilèges obscènes, son égoïsme atavique, son sentiment de supériorité illégitime et son nombrilisme invétéré, la mèneraient à sa perte. Non seulement  cette noblesse n’a changé en rien son mode de vie, mais elle s’est entêté à le faire perdurer. Nous savons ce qu’il en advint. La révolution éclata, les masses populaires étant les victimes de la spéculation sur le pain et les céréales.

La faillite du modèle Fedecámaras et la longue grève des investissements du capitalisme vénézuélien.

Retracer  l’échec du modèle économique tel que Fedecámaras le concevait et la faillite du pays qui s’ensuivit, est d’autant plus intéressant, si l’on se réfère à ceux qui, tout en étant acteurs de ce système, ont été suffisamment raisonnables pour réaliser ce qu’il se passait.

Tel le banquier de vieille date Miguel Ignacio Purroy, qui a présidé jusqu’à l’an dernier, Bancaribe (la 7ème banque privée du Venezuela) et que nul ne pourra le soupçonner d’être un sympathisant du chavisme, ou d’être un gauchiste. En 1985, dans un entretien intitulé « Passé, présent et futur de la dette », partie intégrante d’une étude que l’on doit à la non moins archaïque ANCE, Purroy établissait son diagnostic  sur la crise vénézuélienne : « La crise est advenue, en raison de la grève des investissements du secteur privé depuis 1979. Espérant que cela se traduirait par la création de richesses lui permettant de récupérer les crédits alloués, et de contribuer à une amélioration de la situation de l’emploi, l’État a voulu rompre avec cet état de fait. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. Pour la simple raison que la plupart de ces prêts ont été transférés à l’étranger (…) (La Corporación venezolana de Fomento (Société de Développement du Venezuela) par exemple, a débloqué 15 mille millions de Bolivars et en a seulement récupéré 1500 ».

Le graphique suivant, rend clairement compte de la situation que Purroy dénonce : la longue grève des investissements que l’on doit aux capitalistes créoles, s’exprime par une forte baisse de l’investissement fixe.

En 1979 le secteur privé entame sa grève d'investissements. En vert, les investissemets privés. En rouge, les investissements publics. Le rapport entre les deux s'inverse au fil de la révolution bolivarienne.

En 1979 le secteur privé entame sa grève d’investissements. En vert, les investissements privés. En rouge, les investissements publics. Le rapport entre les deux s’inverse au fil de la révolution bolivarienne.

Les deux tableaux qui suivent mettent en évidence deux des effets les plus pervers que causera cette « grève » : une situation d’inflation et la chute vertigineuse des salaires réels de la population active. (On doit ces études à Asdrubal Baptista, que l’on ne peut soupçonner davantage de chavisme).

Tableau du haut : lourbe du salaire annuel réel au Venezuela. La grève des investissements privés à partir de 1979 généra une chute vertigineuse du salaire réel et une augmentation tout aussi vertigineuse des prix. Tableau du bas : comparaison du taux d'inflation (flêche rouge) avec le volume des investissements privés en chute libre á partir de 1979.

Tableau du haut : courbe du salaire annuel réel au Venezuela. La grève des investissements privés à partir de 1979 généra une chute vertigineuse du salaire réel et une augmentation tout aussi vertigineuse des prix.
Tableau du bas : comparaison du taux d’inflation (flêche rouge) avec le volume des investissements privés en chute libre á partir de 1979.

Le mythe d’un Venezuela saoudien.

Le Venezuela saoudien  du « ‘tabarato, dame dos !» (« C’est pas cher, donne m’en deux ! »), des week-ends à Miami et de la consommation effrénée qui en découle, fut un mythe, quand on sait que seul le secteur privilégié de toujours et des nouveaux parvenus en bénéficia.

Sur les 15 millions de vénézuéliens d’alors, moins de 3 ont eu accès à ce mode de vie des riches et des célébrités. Cela semble élevé, et c’était en tout cas suffisant pour saturer l’aéroport de La Carlota (Caracas) tous les week-ends, les centres commerciaux de Miami et autres magasins de la 5ème Avenue. Mais cela représentait moins de 20% de la population dans son ensemble.

Que ce grand Venezuela saoudien relève désormais d’un mythe nostalgique  on le doit à l’hypocrisie et au cynisme de ses acteurs et bénéficiaires. La part de nostalgie s’explique d’elle-même. Toutefois l’hypocrisie et le cynisme qui contribuent à forger cette image, méritent que l’on s’y attarde : après la privatisation de l’usufruit de cette richesse produite par tous, désormais concentrée entre quelques mains, on a étendu le blâme à l’ensemble des vénézuéliens en affirmant qu’ils étaient tous des rentiers, des gaspilleurs et des corrompus. Dans ce contexte nul n’était censé être coupable, puisqu’à des degrés divers tout le monde en profitait. Il s’agissait du conditionnement psychologique préalable de la population pour la préparer au grand réajustement néo-libéral, qui a imposé à l’ensemble de la population de se serrer la ceinture. Et de payer les pots cassés par Fedecámaras et ses sbires.

Vu sous cet angle, le modèle du grand Venezuela saoudien est à prendre avec des pincettes. S’il a existé, ce fut à la manière de l’Arabie saoudite et de Dubaï à l’heure actuelle : un royaume de « princes » et de « princesses » accapareurs de richesses qu’ils ne produisent pas, dont les sujets -qu’ils considèrent comme leurs serviteurs- évoluent dans une grande pauvreté.

Les années 1980/90 qui ont vu la fin du Venezuela saoudien, relevaient de l’enfer social. Les exclus de toujours étaient de plus en plus exclus par le néo-libéralisme. Et nombre de ceux qui ne l’étaient pas, ont dégringolé de l’échelle sociale avant de plonger dans la pauvreté.  Ce sera le cas de la classe moyenne vénézuélienne qui subira un déclassement brutal et une précarisation à l’image de ses homologues européens contemporains ou des argentins des années 1990.

Par la force des choses, à la fin des années 1990, le Venezuela comptait parmi les pays les plus inégalitaires au monde (30% de la population monopolisaient 61% de la richesse nationale). Et la classe moyenne vénézuélienne qui représentait 50% de la population dans les années 1970, plafonnait à 20% une vingtaine d’années plus tard.

Entre autres conséquences, les universités publiques que les classes populaires fréquentaient majoritairement, perdirent leur caractère, et furent phagocytées par les représentants des classes moyennes qui n’avaient plus les moyens financiers d’accéder aux institutions universitaires privées.

Du Venezuela saoudien, au Venezuela de toutes et de tous.

Au cours de ces douloureuses années, la bureaucratie a popularisé une expression pour spécifier la situation de ces millions de jeunes à qui l’on refusait le droit à l’éducation. On les appelait « population flottante » parce que prise au piège des limbes institutionnels entre le secondaire et l’université.

D’une manière générale, cette expression (« population flottante ») caractérisait également la situation de 80% de ces vénézuéliennes et vénézuéliens qui « flottaient socialement », du fait que les droits auxquels ils pouvaient prétendre – à l’éducation, à la santé, à la sécurité, au travail, à une bonne alimentation, mais aussi aux loisirs et à la culture- leur étaient refusés.

C’est contre cette situation barbare, contre cette situation désespérée subie par la majorité sociale qu’il revint au chavisme de s’insurger. Ce fut « la première tâche », pour le dire avec ce grand ami et allié de Chavez que fut le président argentin Nestor Kirchner.

C’est en ce sens que nous pouvons dire que le chavisme remporta des succès extraordinaires et que ce projet – sans être encore un modèle- atteignit son but. Avant d’influencer plusieurs pays de la région.

Tout cela s’est fait avec le pétrole et sa rente ? Oui. Tout cela se fit sans rompre structurellement avec le système capitaliste ? Oui. Mais cette politique n’en est pas moins héroïque et n’en est pas moins immensément révolutionnaire dans son contenu, même la droite le sait.

« Sans court terme, pas de long terme. Cette prémisse fut primordiale pour Hugo Chavez. La dette sociale vénézuélienne découlant des décennies néo-libérales, était si importante qu’elle a empêché tout déploiement de quelque transformation structurelle que ce soit. L’urgence fut de résorber l’extrême pauvreté. Selon les canons de l’économie dominante, et son cortège d’experts techniques, la pauvreté est tout simplement une donnée économique trouvant sa place dans toute équation mathématique. Par conséquent, elle ne prend ni en compte la corrélation de forces politiques qui  explique cet appauvrissement de la majorité de la population, ni la gravité de cette situation sur le plan social. Chavez prit le contre-pied des thèses économiques dominantes. Pour lui pas de futur envisageable sans résoudre d’abord le présent.

« Il fallait jeter immédiatement les bases d’une économie humaniste capable de répondre aux besoins vitaux du peuple vénézuélien. Ainsi, à contre-courant du tsunami néo-libéral, la politique économique de la Révolution Bolivarienne mit un point d’honneur à éradiquer la pauvreté (CEPAL/ Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes, ONU); à ramener les chiffres du chômage à un niveau plancher sans précédent (5,5 % en décembre 2014);  à parvenir à l’équité en matière de revenus (PNUD/ Programme des Nations Unies pour le Développement) ; à augmenter le salaire minimum réel; à éradiquer la faim (FAO/Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture). N’en déplaise à certains, tout cela est dû à l’efficacité de l’économie socialiste. Aboutir aussi rapidement à l’assainissement de la dette sociale est le signe d’une politique économique qui utilise efficacement  les recettes publiques : plus de 60% du PIB consacrés aux investissements sociaux. Il n’y a pas de magie ni de miracle : la construction de logements, la mise en place d’un service public gratuit dans le domaine de la santé et de l’éducation, cela coûte cher en bolivars et en dollars

« Tout cela a été réalisé grâce à la rente pétrolière ? Oui. Mais non pas parce que cette rente tomba du ciel, se transformant comme par enchantement en missions sociales, en logements, en écoles ou en hôpitaux, mais grâce à la récupération souveraine de ce secteur stratégique et ensuite par la priorité donnée à une politique sociale, contre toute option néo-libérale. La clef de cette réussite a résidé dans le fait que la rente pétrolière a été mise au service d’une économie humaniste. L’usage efficace des recettes publiques permit l’édification d’un État social en lieu et place d’un Etat-providence miniature ». (Alfredo Serrano Mancilla. Révolution productive (3).

Luis Salas Rodriguez

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/superar-el-modelo-fracasado-i

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

(1) Voir le documentaire Mayami Nuestro: https://www.youtube.com/watch?v=1SCbDgB4Ifc

(2) « La Fao considère que le problème de la faim est pratiquement éliminé au Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/13/la-fao-considere-que-le-probleme-de-la-faim-au-venezuela-est-pratiquement-elimine/

(3) « La revolución productiva », http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/cash/17-7687-2014-05-25.html

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1J7

Venezuela : un nouveau moment politique

descargaPar Juan Manuel Karg, Licencié en Sciences Politiques et Master en Études Sociales Latino-Américaines UBA (Université de Buenos Aires), @jmkarg

On a beaucoup parlé au début de 2014 de la situation politique et sociale du Venezuela face aux violences qui visaient (une fois de plus) à déstabiliser le gouvernement de Nicolas Maduro (1). Ce plan, que ses dirigeants conservateurs avaient baptisé “la Sortie” (celle du président Maduro, NdT), connaît un destin paradoxal quelques mois plus tard avec la démission de Ramón Guillermo Aveledo, secrétaire général de la “Plate-forme d’Unité Démocratique” (MUD), principale organisation de la droite et d’opposition au gouvernement bolivarien. Quel moment politique vit le Venezuela ? Qu’a défini le récent congrès du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV), parti au pouvoir ? Que va tenter à présent l’opposition à Maduro ?

 ______________

“Il parlaient de ´La Sortie´, et ce sont eux qui ont fini par sortir”, ironisait récemment Nicolás Maduro au cours de son programme radio et télévisé “En ligne avec Maduro”, à propos de la réalité politique de la droite vénézuélienne. A quoi faisait-il allusion ? A la démission de Ramón Guillermo Aveledo comme secrétaire général de la MUD, plate-forme qui a porté par deux fois la candidature présidentielle de Henrique Capriles. Selon Maduro, ce sont les secteurs d’extrême droite au sein de la MUD qui auraient poussé Aveledo vers la sortie à la suite de sa participation aux dialogues successifs impulsés par le gouvernement bolivarien après les violences de février et de mars.

L’opposante María Corina Machado, une des faces visibles de l’opération “Sortie” avec Leopoldo López (2) est en train d’organiser ce qu’elle appelle un “congrès citoyen” qui vise à construire, de nouveau, une force externe à la MUD. Machado représente l’aile dure et radicale de la droite vénézuélienne, qui ne veut faire aucune “concession” à Maduro. Son discours se base en priorité sur le thème de la sécurité, reléguant au second rang les thèmes de la structure productive du pays et de la participation populaire dans les prises de décisions.

Le récent IIIème Congrès du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV) a fait preuve d’une solidité croissante comme parti politique, se rassemblant derrière la figure de Nicolás Maduro par ailleurs élu président du parti. Oubliées les lettres de l’ex-ministre Giordani, copieusement relayées par les médias les plus conservateurs du pays dans le but de générer des fissures au sein du parti au pouvoir. Le PSUV a décidé lors de cette assemblée nationale de poursuivre le débat politique commencé il y a un an dans les près de 14 mille UBCH locales (Unités Bolívar Chávez). En outre, les documents émanant du Congrès soulignent que “le monde multi-centré, multipolaire, et l’union latino-américaine et caraïbe garantissent la paix et l’équilibre sur la planète”, font référence au récent sommet UNASUR-BRICS (3) qui s’est tenu au Brésil et indiquent la volonté du PSUV de renforcer ses liens avec d’autres partis au pouvoir dans les pays qui mènent des politiques post-néolibérales.

A présent les vénézuéliens assistent à l’approfondissement de la division de la droite, un phénomène qui n’est pas tout à fait nouveau : en février on pouvait noter clairement deux tendances face aux violences qui ont tenté de renverser le gouvernement Maduro. La situation semble aujourd’hui la même mais dans des proportions plus importantes : alors que Capriles annonce une tournée nationale en solo, Machado choisit de construire un “congrès citoyen” sans la MUD et Aveledo refuse d’expliquer les motifs de sa démission du secrétariat général. Bref, la droite est entrée dans une guerre d’egos et d’objectifs quant au futur du pays.

Sans doute, à l’heure d’écrire ces lignes, un des principaux défis qu’affronte le gouvernement est-il de mettre fin à la croissante spéculation économique impulsée par les grands groupes privés. Freiner cette politique – qui inclut des problèmes d’approvisionnement dans certains lieux et des hausses artificielles des prix – figure à l’agenda d’une droite de nouveau morcelée mais qui tentera par la voie économique ce qu’elle n‘a pu atteindre par la voie politique. Elle cherchera ainsi à saper la base sociale d’un gouvernement qui garde l’appui des majorités populaires, bénéficiaires de la plupart des politiques mises en oeuvre depuis son arrivée au pouvoir.

J-M. Karg, Caracas

Source : ALAI-AMLATINA, 18 août 2014, http://alainet.org/active/76267

Traduction : Thierry Deronne

Notes :

(1) Bien que 7 % seulement des personnes arrêtées pour meurtres ou violences étaient des étudiants et que cette opération partait des quartiers riches de Caracas ou de la frontière avec la Colombie, la plupart des journalistes occidentaux relayèrent la version des médias privés vénézuéliens : celle d’une¨révolte étudiante contre la vie chère¨ face à un ¨État répressif¨, faisant de la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado une égérie de la ¨lutte pour la démocratie¨. Le président Rafael Correa avait déclaré :la vérité est que c’est le gouvernement légitime du Venezuela qui est persécuté, que Nicolas Maduro est un humaniste, qu’il ne serait jamais capable de réprimer son peuple, et qu’on tente de le déstabiliser”.

(2) Lire C’est l’heure d’anéantir Maduro, le reste tombera de son propre poids” : les visages du coup d’État” http://bit.ly/1mMdwCv

(3) Lire “Le BRICS, l’UNASUR et la CELAC dessinent une nouvelle carte du monde multipolaire, http://wp.me/p2ahp2-1yN

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Face à la contrebande massive qui est en partie à l’origine des pénuries actuelles au Venezuela, le gouvernement Maduro a lancé l' »Operación Centinela« , conjointement avec le gouvernement de Juan Manuel Santos. Déployés à la frontière avec la Colombie, 18 mille soldats ont récupéré en quelques jours des milliers de tonnes et de litres de carburants, huiles, aliments, ciment, alcools, médicaments,  etc… Selon les estimations, ce vaste système mafieux qui a recours aux voies aérienne, fluviale et terrestre, nourrirait près de 10 millions de personnes en Colombie.

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Le dernier sursaut de Santander

Ainsi fonctionne la mondialisation médiatique. Ce n’est que plusieurs semaines après coup que la vérité apparaît… aux happy few. La récente ¨opération¨ au Venezuela montre le succès de la fabrication d’une opinion soutenant des ¨mouvements de libération¨ dont on occulte les années de préparation, les financements, les stratégies impériales relayées localement par des paramilitaires. Si elle ne s’attelle pas à la démocratisation de la propriété des médias, la gauche occidentale se coupera du monde avant de disparaître elle-même, laminée idéologiquement. La critique des médias, dès les années 70, avait prédit ce qui arrive aujourd’hui. En 1980 le rapport remis à l’UNESCO par la commission du prix Nobel irlandais Sean MacBride (y participèrent Gabriel Garcia Marquez, Marshall Mc Luhan et Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde) mit en cause la circulation unilatérale de l’information – victime du pouvoir économique – et le déséquilibre nord-sud des flux médiatiques. Il prôna de développer dans le Tiers Monde des politiques nationales en vue de créer ¨un nouvel ordre mondial de l’information¨. Le rapport fut rejeté par le gouvernement Reagan. N’est-il pas temps de passer aux actes ?

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Francisco de Paula Santander (1792-1840)

L’Amérique Latine, elle, ne retournera pas en arrière. Ce que nous vivons au Venezuela n’est que la nervosité impériale, la fébrilité des dernières cartes, le dernier sursaut du colonialisme. Un Alvaro Uribe n’est que l’avatar de son ancêtre et homologue Francisco de Paula Santander  qui signa avec les États-Unis un Traité de Libre Commerce et fit tout pour torpiller les efforts de Bolivar en vue de construire ¨l’équilibre du monde¨. Le rêve d’Uribe est cruel mais vain : exporter au Venezuela le chaos qu’il a expérimenté pendant des années en Colombie – narcotrafic, destruction des services publics, contrôle social par la terreur paramilitaire (1). Selon le journaliste José Vicente Rangel 400 paramilitaires colombiens attendent le signal de l’extrême-droite vénézuélienne pour traverser la frontière et renforcer leur armée dormante en vue d’une nouvelle phase d’attentats et d’assassinats sélectifs. Mais Uribe et Washington peuvent-il encore arrêter l’Histoire alors que leur base colombienne elle-même se dérobe sous leurs pieds ? Tôt ou tard la guérilla s’y muera en force politique pour, avec le reste de la gauche, oxygéner le champ politique, comme ailleurs en Amérique Latine. D’où l’empressement de détruire le futur avant qu’il n’advienne, de revenir aux fosses communes creusées sous la lune.

Qui peut croire que le Venezuela reviendra un jour à l’apartheid d’avant Chavez ? Pourquoi 95 % des universités ont-elles poursuivi normalement leurs activités ? Pourquoi sur les 2.620.000 étudiants universitaires, seuls 3% ont-ils participé aux manifestations ? Pourquoi, comme l’a indiqué la procureure générale Luisa Ortega Diaz, sur les 197 personnes arrêtées pour meurtres ou destructions, ne compte-t-on que 14 étudiants ? Tout simplement parce que l’ensemble de la jeunesse jouit pour la première fois de la démocratisation et de la gratuité de l’université. Tous les mois, de nouvelles facultés s’ouvrent, de nouvelles carrières, de nouveaux débouchés sur fond de baisse du chômage. A ces étudiants de peau brune ou noire, hier encore exclus, rien de plus étranger que la violence ou la mort comme pratique politique. Tôt ou tard la Colombie suivra la même voie : les exclusions et les inégalités seront surmontées grâce aux urnes. Le futur n’a pas envie de se suicider.

Des écoliers manient leur ¨Canaimita¨, ordinateurs- encyclopédies distribués gratuitement par le gouvernement (il en existe un modèle universitaire). Le Wifi est en cours d’installation dans les places publiques des principales villes, les lycées et les universités.

Des écoliers manient leur ¨Canaimita¨, ordinateurs-encyclopédies distribués gratuitement par le gouvernement (il en existe un modèle universitaire). Le WiFi est en cours d’installation dans les places publiques des principales villes, les lycées et les universités.

Où vivent en grande majorité les étudiants vénézuéliens ? Dans les zones populaires. Là où vivent les 85 % de la population. Ces citoyens hier invisibles participent à la politique, obtiennent des services publics gratuits. Les constantes augmentations protègent leurs salaires et leurs pensions de l’inflation. L’opposition n’a pu entraîner cette majorité dans ses rêves de coup d’État. Même les alliés supposés de la droite comme les habitants du quartier riche de Chacao désapprouvent à 73 % les destructions des ¨guarimberos¨, préfèrent à 68 % le dialogue entre gouvernement et opposition, estimant à 69 % que la droite devrait se démarquer de la violence de l’extrême-droite (2).

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Après avoir attaqué d’autres universités et s’être livrés dans certains cas à des autodafés, des brigades d’extrême-droite ont incendié l’Université Fermín Toro, à Barquisimeto (État de Lara) le lundi 5 mai 2014.

L’UNESCO a situé en 2013 le Venezuela comme le deuxième pays d’Amérique Latine et le cinquième au monde en nombre d’étudiants universitaires. En 2013 les inscriptions ont bondi de 289%, ce qui donne deux millions 620 mille étudiants inclus dans l’enseignement supérieur (3). Le Venezuela est devenu le troisième pays du continent pour le nombre de lecteurs (4). La révolution bolivarienne a également démocratisé l’octroi des bourses d’études à l’étranger, jusqu’ici confisquées par la bourgeoisie. Voir débarquer des jeunes de milieu populaire jouissant du même droit d’étudier enrage la colonie vénézuélienne installée en Europe, à Madrid ou à Paris, celle-là même qui inonde Twitter de photos de la-répression-au-Venezuela… prises dans d’autres pays.

Bref, c’est pour faire durer le plus longtemps possible le mensonge de la ¨rébellion étudiante contre la vie chère¨ que Paulo Paranagua (lui aussi fils de la bourgeoisie latino-américaine) du ¨Monde¨ et les autres adhérents du Parti de la Presse et de l’Argent sont obligés d’occulter les marches pacifiques de la majorité des étudiants pour défendre la voie électorale. (6)

Thierry Deronne, Caracas le 8 mai 2014.

12 mars, à Caracas. Marche des étudiants du milieu populaire pour défendre les institutions démocratiques face aux violences de l'extrême droite.

12 mars, à Caracas. Marche des étudiants du milieu populaire pour défendre les institutions démocratiques face aux violences de l’extrême droite.

71-540x367Notes 

(1)    Des 41 victimes fatales, la majorité appartiennent au camp bolivarien, assassinées le plus souvent par des mercenaires étrangers (dont 48 ont été arrêtés), notamment colombiens. 275 fonctionnaires publics ainsi que 510 civils ont été blessés, 8 gardes nationaux et un policier assassinés. Les 15 agents des forces de l’ordre qui ont enfreint les instructions du gouvernement de ne pas user d’armes et coupables d’homicides (cas de Geraldine Moreno) ont été livrés sans délai à la justice par souci de mettre fin à toute impunité.

On mesure l’ampleur du financement de cette enième tentative de coup d’État dans la saisie de plus de deux mille armes dont des lance-roquettes, des fusils de haute précision, des grenades, du matériel de télécommunications etc.. Sa préparation remonte à plusieurs années avec les attentats à l’explosif contre des ambassades à Caracas, des réunions-formations au Mexique sous la férule de coach serbes ou l’infiltration de bases paramilitaires comme la ¨finca Daktari¨dont l’objectif était l’assassinat de Hugo Chavez (5).

Elle fut relancée en 2013 par le candidat de la droite Henrique Capriles Radonski dès l’annonce de sa défaite aux présidentielles du 14 avril. Suivant sa consigne de descendre dans la rue pour libérer la rage, des commandos mêlant paramilitaires infiltrés et militants de son parti Primero Justicia avaient déjà assassiné une dizaine de militants bolivariens, attaqué ou incendié des permanences du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV), 25 centres de diagnostic intégral (centres de santé populaire gratuits), des médias communautaires, des centres d’approvisionnement populaire (réseau Mercal), des sièges régionaux du Conseil National Électoral, ainsi que des domiciles de fonctionnaires publics. Les leaders d’extrême-droite Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado ont emboîté le pas à la fin de 2013 appelant, selon les mots de cette dernière à reprendre les ¨confrontations non-dialogantes¨ pour forcer la ¨sortie de Maduro¨.

(2)    Sondage de la firme privée Hinterlaces, http://www.redpres.com/t10030-hinterlaces-73-de-los-vecinos-de-chacao-rechazan-las-guarimbas

(3)    http://www.avn.info.ve/contenido/unesco-reconoce-venezuela-como-quinto-país-mayor-matrícula-universitaria-del-mundo

(4)     https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/07/le-venezuela-est-devenu-le-troisieme-pays-damerique-latine-pour-le-nombre-de-lecteurs-de-livres-par-jesse-chacon-gis-xxi/

(5)    Lire ¨Déjà 2,5 millions de dollars investis pour assassiner le président Maduro¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/08/01/deja-25-millions-de-dollars-investis-pour-assassiner-le-president-maduro/

(6)    Lire ¨Venezuela, la jeunesse d’un changement d’époque¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/16/venezuela-la-jeunesse-dun-changement-depoque/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/08/le-dernier-sursaut-de-santander/  

Le président colombien Santos qualifie le mouvement d’Alvaro Uribe de ¨néo-nazi¨et ¨néo-fasciste¨

Le Président colombien Juan Manuel Santos

Juan Manuel Santos

Ce n’est plus un secret pour personne (même si des médias comme Le Monde (France) croient encore pouvoir le cacher à leurs lecteurs) : l’insurrection de l’extrême-droite au Venezuela, déguisée en ¨révolte étudiante¨, est en grande partie soutenue, formée, financée, armée par le paramilitarisme colombien. Certains des assassins professionnels ont été arrêtés au Venezuela en train de diriger les opérations en compagnie de relais vénézuéliens tels que Gabriel Alejandro Reyes, d’ailleurs sous le coup d’un mandat d’arrêt d’Interpol pour… narcotrafic.

Le style est facile à reconnaître : campagne de terreur et assassinats sélectifs contre des organisations populaires, attentats contre des services publics, assortie d’une guerre psychologique quotidienne sur les réseaux sociaux.

L’ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique Maurice Lemoine rappelle dans sa récente analyse de la désinformation du Monde (1), qu’¨un des leaders ¨étudiants¨ vénézuéliens, Lorent Saleh, (bien qu’il a terminé ses études depuis longtemps !), a assisté, le 6 juillet 2013, à Bogotá, en tant que représentant de l’ « opposition vénézuélienne », à une réunion politique organisée par un mouvement fascisant, l’Alliance nationaliste pour la liberté, en présence de Diego Cubillos, comandante de Troisième force, une organisation néo-nazie opérant dans toute la Colombie (El Espectador, Bogota, 21 juillet 2013). Saleh a déclaré à cette occasion : « Je viens vous dire que nous avons besoin de votre appui et que vous avez le nôtre ».

Le leader de la droite vénézuélienne Leopoldo Lopez et son principal soutien régional : l’ex-président colombien Alvaro Uribe. Bogota, décembre 2011.

Le leader de l’extrême-droite vénézuélienne Leopoldo Lopez et son principal soutien régional : l’ex-président colombien Uribe. Bogota, décembre 2011.

L’ ex-président colombien Álvaro Uribe, impliqué dans le trafic de drogue et dans d’innombrables crimes contre l’humanité, reçoit régulièrement les leaders de la droite dure vénézuélienne (comme Leopoldo Lopez) et n’a jamais caché le but de ces réunions : renverser le gouvernement bolivarien par la violence faute de pouvoir le faire par la voie électorale.

C’est dans ce contexte que prennent tout leur poids les déclarations faites à la BBC par le président (conservateur) colombien Juan Manuel Santos à propos des méthodes du réseau Uribe, alors que la campagne présidentielle bat son plein en Colombie.

Le mandataire colombien a dénoncé les attaques qu’il subit de la part du ¨Centro Democrático¨, le nouveau parti d’Álvaro Uribe, qui se sont intensifiées durant la campagne pour la réélection présidentielle.

Ce Centro Democrático, qui au fond est une extrême-droite, retourne à quelque chose que je n’osais imaginer : des jeunes en chemise noire essayant de saboter mes apparitions durant la campagne. C’est une sorte de néo-nazisme, de néo-fascisme, qui ne provoque que la polarisation et la haine”.

Santos a rappelé que lors des dernières élections législatives “Uribe ambitionnait de remporter 40% du Congrès. Il n’a atteint que 12 %. Avec ce résultat il n’ont pas la capacité de bloquer une loi, ni de rejeter une politique. Ils vont donc faire du bruit, et qu’ils en fassent, très bien, c’est leur droit en démocratie. À condition qu’ils le fassent par les voies démocratiques”.

Le président a indiqué qu’en plus des actions menées contre lui durant cette campagne pour le scrutin du 25 mai, l’uribisme attaque le processus de paix en cours avec la guérilla des FARC à la Havane, CubaIls tentent de manipuler de nombreux secteurs avec des mensonges. Avec des rumeurs fausses : par exemple ils disent aux militaires qu’on va les réduire à leur plus simple expression. Aux policiers ils disent qu’on va leur enlever leur pension pour la donner aux guérilleros. Certaines personnes tombent dans le piège de cette guerre sale et cela fait du mal” a expliqué le président Santos.

Note :
(1) https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/19/lettre-au-mediateur-du-monde-par-maurice-lemoine/

Source : http://www.avn.info.ve/contenido/santos-califica-neonazista-y-neofacista-partido-uribe

Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/23/le-president-colombien-santos-qualifie-le-mouvement-dalvaro-uribe-de-¨neo-nazi¨et-¨neo-fasciste¨/

Venezuela : médias et terrorisme, par Luis Britto Garcia.

Note : On a rappellé récemment le rôle de médias locaux et de puissances occidentales dans le génocide du Rwanda. En abril 2002 les médias privés vénézuéliens ont co-organisé un coup d’État sanglant qui substitua brièvement le président élu Hugo Chavez par le chef du patronat. Les évènements récents montrent que ces médias, hégémoniques au Venezuela, et relayés par les médias internationaux, continuent à justifier la violence d’une opposition et à la conforter dans son refus d’accepter les résultats d’élections favorables à la révolution.

Luis Britto García

Luis Britto García

L’auteur de cette étude, Luis Britto García (Caracas, 9 octobre 1940) est un écrivain vénézuélien. Professeur universitaire, essayiste, dramaturge. Parmi une soixantaine de titres, on lui doit  “Rajatabla” (Prix « Casa de las Américas » 1970) et “Abrapalabra” (Prix « Casa de las Américas » 1969).

T.D., Caracas 13 avril 2014.

Traduction : Jean-Marc del Percio

Chaque fois que l’on traite du thème de la liberté d’expression au Venezuela, l’on devrait obligatoirement recourir au classique paradoxe du grec menteur : « Tous les Grecs sont menteurs », proclame le sophiste, et d’enchaîner : « je suis Grec ». « Il n’y a pas de liberté d’expression au Venezuela » assénera en mentant, un commentateur. Et il l’affirmera librement dans un pays où supposément, la liberté de le dire serait inexistante.

Or, tout cela ne concerne pas un pays quelconque. Il soutient qu’il n’y a pas de liberté d’expression, dans un pays qui aura vécu en 2002, le premier coup d’Etat fondé sur le recours aux médias. Et par conséquent, en abusant de cette liberté. Ce coup d’Etat -premier du genre- a consisté à confisquer la parole au Président en exercice, et dans le même temps, à propager la fausse nouvelle de son retrait. A la toute fin de la même année 2002 et au début de celle qui suivit, tous les médias s’employèrent durant deux mois et demi à déclamer sur tous les tons -24 heures sur 24- le renversement du gouvernement légitime. En vain, cependant. Cela étant, aucun des médias ayant participé à ces activités pourtant délictueuses n’aura à connaître une fermeture administrative ; aucun de ceux-ci n’aura été poursuivi en justice.

Une thèse n’est bien bâtie qu’à partir du moment où elle se fonde sur des faits, et non pas sur des contradictions. Celui qui souhaite toucher du doigt l’absolue liberté d’expression que la société et l’Etat vénézuélien accordent aux moyens de communication de ce pays, n’a qu’à s’informer lui-même y compris sommairement, de son contenu. Ce n’est pas difficile. Il peut le faire quotidiennement, à travers -entre autres possibilités- la consultation de la page Web de la Organisation of American States.

Les médias vénézueliens répètent à l’envi et sans entrave aucune, que le gouvernement du Venezuela serait tyrannique ou autoritaire. C’est un mensonge. Pourtant, en date du 21 mars 2014 El Nacional exposera en page 8 et sur 5 colonnes, l’opinion de Marco Rubio, sénateur de l’Etat de Floride. Ce dernier annoncera sans embages que « le Venezuela vivrait sous la tyrannie ». Il n’est qu’à réfléchir un peu. Quel type de tyrannie permettrait qu’un quotidien la qualifie ainsi ? Le même jour, El Universal imprimera (page 1-7) : « Marquez : Nicolas Maduro est natif de Bogota. C’est un fait irréfutable». Il faudrait pouvoir expliquer quel genre de « dictateur » tolérerait que l’on émette des doutes sur sa propre nationalité ; et que l’on en déduise « que son élection à la tête de l’Etat vénézuélien serait nulle et non avenue ». Ce même jour également, les journaux les plus importants du pays relaieront l’appel de Leopoldo Lopez à un « rassemblement national contre la dictature et pour la liberté ». Or, existe-t-il une seule dictature au monde qui permettrait que l’on diffuse cette proclamation à l’échelle nationale ? Qui plus est, un appel à le renverser ?

En possession de ces éléments d’information, le lecteur ne s’étonnera aucunement que le 18 février, El Universal, publiera en page une de son volet 3 ce qui suit : « Les étudiants ont dénoncé la censure en s’adressant à Conatel (Commission Nationale des Télecoms) ». Quel gouvernement pratique la censure de telle façon que l’on puisse accéder librement aux protestations émises contre elle ? Il est inutile de multiplier les exemples, que le public a la faculté de glaner jour après jour au hasard de n’importe quel kiosque à journaux, écran de télévision ou radio allumée dans les transports en commun ou le bar d’à côté. Une part notable des communicants venezueliens se situent non seulement bien loin de la vérité, mais toute forme de honte et de scrupule leur sont étrangers.

La censure existe-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Elle est le fait d’une partie des médias nationaux et internationaux qui en use pour occulter ce qui en réalité se passe dans le pays ; privant ainsi de son droit à l’information l’immense majorité silencieuse dans le monde entier. Une dictature règne-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Une dictature médiatique qui prétend imposer des tyrans du style de Carmona Estanga (chef du patronat putschiste qui avec l’appui de militaires de droite déposa Chavez brièvement en 2002, NdT), ou des énormités de ce genre : ¨le Venezuela est confronté à une guerre civile. Pour quelle raison mentent-ils ? Munis d’un tel bagage éthique, ils prétendent s’imposer comme des acteurs politiques à part entière, déposer ou désigner des mandataires, s’interposer auprès d’organismes internationaux -qui s’occupent de pays qui eux, commettent des fraudes semblables- et porter des accusations contre le Venezuela. C’est le plus grave.

Hégémonie des moyens de communication privés.

image_previewAvec la même indifférence pour la vérité qui leur permet d’imposer l’allégation selon laquelle une dictature sévirait au Venezuela, ils soutiennent que l’Etat exerce une hégémonie sur le plan de la communication. La réalité est diamétralement opposée à ce qu’ils affirment. En 1998, 80% des stations de télévision et 97% du secteur de la radio-diffusion (FM) relevaient du secteur privé. Par ailleurs, les moyens de communication communautaires étaient inexistants. Ces medias aux mains du privé, se caractérisaient par une haute concentration de la propriété, tant sur le plan horizontal que vertical.

En 2014, pas moins de 2896 medias opèrent au Venezuela. 2332 d’entre eux sont des entreprises privées. 80% appartiennent au secteur privé ; 10,5 % dépendent du secteur communautaire ; et à peine 3,22% de l’ensemble, ressortissent au service public. 

La multiplication des médias communautaires s’impose comme le changement principal. A travers eux, c’est l’ensemble de la société qui accède à la communication. Il faut ajouter que la grande majorité d’entre eux est pourvue d’une portée restreinte et leur temps de vie est limité.

Dans le domaine de la radio-diffusion, 1598 émetteurs appartiennent au secteur privé, 654 dépendent du domaine communautaire et à peine 80 d’entre eux relèvent du service public.

 Quant aux canaux de télévision en signal ouvert, 55 d’entre eux relèvent du secteur privé, 25 du secteur communautaire ; alors que le service public contrôle à peine 8 d’entre eux.

La quasi totalité de ces medias privés se situent dans l’opposition. Par conséquent, prétendre que l’Etat en serait à exercer son hégémonie dans le domaine de la communication, en s’appuyant sur les faibles moyens dont il dispose, est une affirmation infondée qui suffit à disqualifier celui qui la propage. Le bolivarisme exerce toutefois une évidente hégémonie. Non pas en terme quantitatif, mais en ce qui concerne le message qu’il formule. Un message qui postule la démocratie face à la dictature, l’égalité face au privilège, la tolérance en lieu et place du racisme, l’éducation gratuite et la sécurité sociale pour tous. Tout cela est bien évidemment préférable à celui qui soutiendrait le contraire. C’est la raison pour laquelle cette politique assure de solides majorités électorales à ceux qui la préconisent et l’appliquent.

L’accès à l’information.

Certains médias soutiennent la thèse selon laquelle l’Etat ne leur fournirait pas les informations qu’ils attendent de lui, et/ou ne les invite pas lors des événements qui lui en permettraient la pleine diffusion. Il convient tout d’abord de signaler que si l’on considère que pas moins de 3000 médias de communication sont en activité sur le sol vénézuélien, il semble extrêmement difficile pour l’Etat de transmettre à chacun d’entre eux les informations requises. D’autant plus que certains d’entre eux, emploient des dizaines, voire des centaines de personnes. A cela, il faut ajouter que la déformation systématique de la teneur des déclarations et des données émanant du secteur public, justifie si besoin était, de traiter avec circonspection les exigences que les medias privés formulent. Il en est ainsi par exemple, de diverses pages d’Internet -anonymes ou dont la source se trouve à l’extérieur des frontières- dédiées à la diffusion de supposés taux de cotation du dollar ou de l’euro. L’intention étant de provoquer la dévaluation de la monnaie nationale. En vertu des articles 5 et 12 de la loi relative aux transactions illicites en matière de change (17 mai 2010), une centaine de pages internet destinées à diffuser ces informations fallacieuses et visant à déstabiliser l’équilibre de la monnaie nationale, ont été bloquées.

Les chiffres réels de l’insécurité.

Dans d’autres cas, les médias privés diffusent des informations au contenu volontairement exagéré, ou simplement fausses et sans fondement. L’Etat s’employant quant à lui, à divulguer des chiffres et données bien plus fiables. Se basant sur des enquêtes de « perception » de l’insécurité, des organisations non gouvernementales telles que l’Observatorio Venezolano de Violencia aboutissent à des résultats plaçant le taux d’homicide pour 100 000 habitants, à une hauteur oscillant entre 73 et 75,8. Cherchant à amplifier le sentiment d’insécurité, il ajoutera aux chiffres des victimes de la violence, les personnes ayant perdu la vie dans les accidents de la route ou du travail ; et abordera par ailleurs sous un angle sensationnaliste la question des délits.

A l’opposé, le ministre de l’Intérieur et de la Justice Miguel Rodriguez Torres, a tenu à préciser que le taux réel des homicides (2013) s’élève en fait, à 39 pour 100 000 habitants. Divisant ainsi par deux, les données que les médias privés ont rendu publiques. Cela dit, les données falsifiées ayant trait à l’insécurité sont la clé de voûte de la campagne de propagande menée par l’opposition. La manifestation du 12 février 2014, qui déclencha tout un tragique déchaînement de violence, était initialement destinée à… protester contre l’insécurité.

Il semble bien que notre pays soit la victime depuis 5 ans, d’une opération de Guerre Psychologique basée sur la question de l’ « insécurité ». Elle aura consisté à instaurer un climat de panique, à susciter divers types de violence. Et ce, afin de donner corps au renversement du gouvernement bolivarien démocratiquement élu, par le recours à la terreur. Celui-là même qui aura vu 75% des municipalités voter en sa faveur en décembre 2013 et qui bénéficiera d’un avantage de 10 points et demi du total des votes sur l’opposition.

Les médias vénézuéliens et la légitimation du terrorisme.

Dans un quartier huppé de Caracas, une mise en scène destinée à l'opinion publique internationale. L'image de ces jeunes "guarimberos" d'extrême droite, alliée à l'occultation des marches pacifiques d'une majorité de vénézuéliens défendant de leur choix électoral, a produit une inversion du réel sur les petits écrans occidentaux.

Dans un quartier huppé de Caracas, une mise en scène destinée à l’opinion publique internationale. L’image de ces jeunes « guarimberos » d’extrême droite, alliée à l’occultation des marches pacifiques d’une majorité de vénézuéliens défendant de leur choix électoral, a produit une inversion du réel sur les petits écrans occidentaux.

Au Venezuela, une violence terroriste se manifeste sous la forme de barrages routiers, d’assassinats prémédités dont les habitants de moins d’une douzaine de municipalités sont les victimes. Cette violence est suscitée en sous-main par des maires et des polices locales se situant dans l’opposition. Les véritables raisons en sont falsifiées. Les médias appuient et promeuvent cet ensemble de phénomènes, en prétendant qu’il s’agit là d’un « soulèvement social », « pacifique » à l’« échelle nationale ». Les violences seront mises en avant lorsqu’elles seront le fait d’infiltrés ou des membres de « collectifs ». Nous allons nous pencher sur le traitement biaisé et tendancieux de ces événements. Le dirigeant du parti minoritaire Voluntad Popular, Leopoldo Lopez qui était déjà de ceux qui participèrent au coup d’Etat d’avril 2002, s’exprimera en ces termes (janvier 2014) dans les médias : « Qu’ils s’en aillent tous, ceux qui détiennent les rênes du pouvoir au niveau national doivent faire l’objet d’un changement total et profond ». Le même, ajoutera quelque temps après : « Nous souhaitons lancer un appel aux Vénézuéliens (…) à ceux qui nous soutiennent. Nous invitons le peuple vénézuélien a dire  »basta ya ». (…) L’objectif dont il faut discuter :  »la sortie (du président) ». Quelle est le type de sortie que ce désastre implique ? ». Celle qui consiste à persister dans la voie menant à la violence. Il insistera sur ce point, tout en incitant ses acolytes à y recourir : « Je lance un appel au pays afin que l’on maintienne et que l’on augmente la pression jusqu’à ce que la dictature soit brisée ». (Salim Lamrani, « 25 verdades sobre a manifestaçoes na Venezuela », Opera mundi, et « Opositor Leopoldo Lopez pide a venezolanos aumentar presion  »hasta quebrar la dictadura » », 19 de março de 2014).

Le 13 février 2014, Notitarde écrit en page 1 : « Des infiltrés émaillent de violence les marches étudiantes ». (Sauf indication contraire, les citations qui vont suivre relèvent également de « unes »). Le même jour, Ultimas noticias titrera : « Juan Montoya, d’un collectif du 23 Janvier et Basil da Costa, étudiant de la Humboldt, sont tombés à la Candelaria ». El National déploiera le titre suivant : « des éléments violents ont attaqué la Manifestation pour la Paix ». Ce journal se gardera bien d’expliquer comment il est possible d’en appeler à « la Paix », pour faire en sorte qu’un Président élu « s’en aille immédiatement ». Le Carabobeno quant à lui, cherchera à légitimer ce qui est arrivé, en ayant recours au bandeau « visionnaire » suivant : « La protestation est dans la rue ». Au même moment, El Universal mentira également en affichant à sa « une » : « Dans tout le pays, la jeunesse s’est mobilisée », confondant ainsi un secteur du quartier La Candelaria avec la totalité du Venezuela. Afin de semer un peu plus la confusion, il affirmera en outre, que « des membres des collectifs proches du pouvoir, ont tiré contre des personnes rassemblées avenue Universidad ». Ce faisant, il jettera les bases d’une affirmation infondée qui sera reprise à l’envi par les médias, de longues semaines durant : « dans tout le pays » (alors que tout cela s’est déroulé sur le territoire d’une municipalité),une manifestation « pacifique » (dans le sillage de laquelle des édifices et des véhicules ont été incendiés), aurait été la cible de tirs du fait de « collectifs ». C’est à partir de cette configuration d’ensemble, que la présence (imaginaire) de groupes armés bolivariens sur le terrain prendra corps.

En fin de compte, est-il nécessaire de poursuivre cette analyse indéfiniment ? A travers elle, il est possible d’obtenir la confirmation de l’existence d’une atteinte durable à la vérité de l’information, et ce lorsqu’il s’agit d’affirmer que le gouvernement serait d’essence dictatoriale ou tyrannique (bien qu’étant démocratiquement élu) ; de l’exercice d’une censure (bien qu’elle n’entrave en aucune manière la diffusion de ce genre d’allégations). Tout cela accompagne les prétentions d’une opposition bien décidée à rechercher une « issue », par le biais de l’instauration d’un « gouvernement de transition » inconstitutionnel. Ce serait des groupes « non violents » (qui entravent par la violence la circulation à l’aide de barrages routiers, et qui assassinent tous ceux qui entendent bien déplacer ces obstacles) qui opéreraient sur l’ensemble du « territoire national » (alors qu’ils ne représentent qu’un petit nombre de groupes terroristes, agissant sur le territoire d’une poignée de municipalités se situant dans l’opposition).

C’est en ces termes que les médias défigurent la réalité des faits. Ceux-là même qui feignent d’être confrontés à une ¨guerre civile.¨ Qui servirait le cas échéant, de prétexte au déclenchement d’un coup d’Etat, à une invasion étrangère ou à une sécession du territoire national, alors que la réalité du Venezuela, pour paraphraser l’écrivain colombien William Ospina, voit les pauvres se réjouir, et les riches protester.

Une présentation erronée de la violence terroriste comme forme de protestation sociale.

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La campagne des médias privés en faveur du coup d’État contre Hugo Chavez (avril 2002)

A la défense et illustration du coup d’Etat « médiatique » (2002) ; au lock-out patronal accompagné du sabotage du secteur de l’industrie pétrolière (2002/2003), il convient d’ajouter le fait que les médias venezueliens s’emploient à promouvoir la violence terroriste, en tant qu’elle serait une forme supposée de protestation sociale. L’emploi de la violence, et le recours à la désinformation et au terrorisme tendent à atteindre un objectif politique illégitime. Dans cette perspective, une partie de l’opposition vénézuélienne s’attelle à la tâche visant à user de violence, mais aussi à abuser de la désinformation. Et ce, dans le dessein de renverser le gouvernement démocratiquement élu de Nicolas Maduro et de lui substituer un « gouvernement de transition » pour lequel personne n’aurait voté. Tous ceux qui ont suivi de près les agressions violentes dont le Venezuela aura été le théâtre, et la manière dont la presse les aura abordées, ont su en discerner les caractéristiques suivantes :

1 – à l’instar de la marche du 11 avril 2002, la violence inhérente à celle qui se sera déroulée le 12 février, aura été préparée et planifiée par l’opposition. Le 11 février 2014, Venezolano de Television a rendue publique la teneur d’un échange téléphonique entre les tenants de l’opposition que sont Fernando Gerbasi et Carratu Molina. Il spécifiait que le rassemblement prévu le jour suivant (12 février) devrait être émaillés d’actes de violence s’inspirant du 11 avril (2002). Pour ce faire, ils déclarent disposer d’un fond d’un montant de 120 000 millions de bolivars pour les financer.

2 – dans un premier temps, les actes terroristes se focalisèrent en 19, puis en 9 points, pour se concentrer sur le territoire de certaines des municipalité à la tête desquelles se trouvent des maires de l’opposition où la classe moyenne/à moyenne supérieure est hégémonique par rapport aux secteurs populaires. Quelque-unes d’entre elles se situant par ailleurs, à l’intérieur de zones frontalières sous influence du paramilitarisme colombien. Mais il est utile de le répéter, elles correspondent à d’infimes portions de territoire au regard des 335 divisions communales constitutives du Venezuela. Les zones urbaines ¨selec¨t – telles que le Country Club ou La Lagunita – habitées par les classes sociales particulièrement aisées n’ont pas connu de perturbations du type barrage. Et on n’osa pas fomneter ces violences dans les zones populaires. Comme le notera à la une, Ultimas Noticias (23 février 2014) : « les zones populaires n’ont pas fait de guarimbas (barrages)».

3 – Les maires de l’opposition et leurs polices municipales respectives ont appuyé les troubles et protégé les violences à un point tel que des agents de la Police de Chacao ont assassiné un agent des services de la sûreté bolivarienne en ouvrant le feu sur lui. Ce dernier avait procédé à l’arrestation de l’un des éléments violents. Répondant à la demande de riverains ayant été les victimes de barrages, il aura été nécessaire au Tribunal Suprême de Justice -par une sentence en date du 17 mars-de rappeler à leur devoir les maires ; de se mettre en conformité avec la Constitution et avec les dispositions légales leur ordonnant de garantir le droit à la circulation de chacun, là où les voies de communication étaient bloquées. Etaient concernées les villes et les édiles suivants : Chacao (Ramon Muchachos) ; San Diego (Vicencio Scarano) ; San Cristobal (Daniel Ceballos) ; El Hatillo (Davis Smolanski) ; Baruta (Gerardo Blyde) ; Lecherias (Gustavo Marcano).

4 – Le lendemain du jour qui aura vu le Tribunal Suprême de Justice rendre sa sentence, les violences (et les barrages) supposément placés sous le signe de spontanéité, ont quasiment tous cessé. C’est-à-dire à partir du moment où les éléments à l’origine de ces actes, ne purent plus compter sur la protection des polices locales/municipales. Exception faite de San Cristobal dont le maire (Daniel Ceballos) fera l’objet d’un mandat d’arrêt pour rébellion et complot, et de Vicencio Scarano qui sera condamné à 10 mois et 15 jours de prison pour outrage à l’autorité, et refus d’appliquer la sentence initiale.

5 – Les activistes usant de violence sont présentés par les médias comme de « jeunes étudiants ». Cependant des adultes cagoulés, notamment paramilitaires et mercenaires étrangers, se feront passer pour eux. D’ailleurs, le 14 mars, Nicolas Maduro déclarera que sur les 1529 personnes détenues à l’issue d’un mois de violences, seulement 558 d’entre elles -c’est-à-dire 1/3 de celles-ci- sont réellement des étudiants. Elles seront toutes libérées, hormis 105 individus contre lesquels seront appliquées des mesures de privation de liberté, du fait qu’au moment de leur arrestation, ils se trouvaient en possession d’armes à feu. Par ailleurs, des cinq détenus ayant été appréhendés par le corps de sécurité de l’Université Centrale du Venezuela, aucun ne possédera la qualité d’étudiants. Et celui qui l’est, est issu de l’Université privée Santa María. Il convient d’ajouter que plus de 9 millions et demi de vénézuéliens sont à l’heure actuelle étudiants. C’est-à-dire à peu près 1 sur 3. Ce qui signifie que si cette population étudiante était hostile à la Révolution bolivarienne, celle-ci n’aurait pas remporté les élections de mars et décembre 2013 et n’aurait pas pu résister à cette flambée de violence.

violncia-escualida-fusil6 – Au lieu de manifester pacifiquement, les éléments violents cagoulés ont incendié une centaine de véhicules de transports collectifs et alimentaires. Ils ont également procédé à la destruction totale ou partielle d’édifices publics, de stations du Metro, des sièges de 15 universités gratuites, sans oublier les installations électriques et téléphoniques. Ils ont ouvert le feu contre la population et à maintes reprises – dans le dos – contre celles et ceux qui participaient aux manifestations. Ils ont élevé des barrages routiers sur le territoire des communes dont les maires se situent dans l’opposition ; employant la force, ils ont empêché les riverains de circuler, allant jusqu’à les séquestrer dans leurs propres lieux d’habitation. Ils les ont intoxiqué en mettant le feu aux immondices ; ils sont responsables de la destruction d’un millier d’arbres et de divers panneaux de signalisation. Et pour finir, ils se sont employés à verser du gasoile dans les adductions d’eau potable.

7 – Les terroristes ont abandonné les multiples obstacles qu’ils laissèrent sur la voie publique, et ont assassiné à distance -par tirs d’armes à feu- les personnes ou les représentants des autorités (notamment des policiers ou gardes nationaux) qui tentaient de les déplacer.

8 – Les terroristes cagoulés ont eu recours aux menaces, aux agressions physiques et jusqu’à l’assassinat de personnes -tirs à la tête et dans le dos- après les avoir attiré dans des pièges qu’ils leur avaient tendus. Leur parcours les mena finalement au pillage et au rançonnage.

9 – Ils s’approvisionnent en argent, produits alimentaires, vêtements imperméables à capuches ; en substances incendiaires et explosives, mais aussi en armes dans des stocks organisés non loin des lieux où les troubles se déroulaient, et installés dans des zones relevant de la juridiction des communes dont les maires sont liés à l’opposition.

10 – l’activisme des terroristes s’imposa 4 semaines durant. C’est un laps de temps inusuel pour des manifestations spontanées. A l’évidence, elles auront fait l’objet d’une préparation et d’une coordination sur le plan organisationnel ; bénéficié d’un entraînement et d’un financement à grande échelle.

11 – Les terroristes ont utilisé des armes à feu, munies de lunettes à visée laser. Le plus souvent gantés, ils se déplaçaient suivi d’«anges gardiens», qui s’employaient à recueillir les douilles. Et ce, afin d’empêcher toute identification des armes employées. Ils ont par ailleurs usé du maniement de divers engins afin de rendre inutilisables les pneus des véhicules. Ils ont également eu recours aux grenades à fragmentation, et ont tendus divers pièges contre des personnes. Le 24 février, un terroriste du Medio Oriente a été capturé. Il s’agit de Mokded Mokde. Le gouverneur Tarek el Aisami a déclaré qu’il existait contre lui des « preuves convergentes de son implication, en vue de la réalisation d’actes terroristes » (Ciudad CCS 25-2-2014,p.4). Un autre terroriste d’origine chinoise celui-là, a été arrêté en possession d’un arsenal, et placé en détention. Le 1er avril, Tarek el Aissami a annoncé via la chaîne Venezolana de Television la confiscation d’un autre arsenal (explosifs, substances incendiaires, et détonateurs pourvus d’un mécanisme à déclenchement différé). De plus, fin mars les observateurs constateront une inhabituelle concentration de para-militaires. C’est la division administrative frontalière du Departamento Norte de Santander qui sera concerné. Le président Maduro a par ailleurs annoncé l’emprisonnement de 3 généraux d’aviation. Une enquête a été ouverte pour faire la lumière sur leur participation présumée à la préparation d’un coup d’Etat. Aucun de tous ces individus impliqués n’est étudiant.

12 – Le décompte des victimes et le bilan qui en découle, dément formellement l’allégation selon laquelle ces diverses actions auraient été « pacifiques ». En date du 29 mars, 6 membres des gardes nationales et 19 personnes sont tombés sous les tirs. Tout laisse supposer que ces coups de feu ont été tirés des rangs des manifestants de l’opposition. Au total, 25 compatriotes ont été atteints. 7 personnes ont perdu la vie dans des accidents qui ont été causés par les barrages routiers que des manifestants ont installé. Du fait de cette entrave à la libre circulation, 2 d’entre elles sont mortes, faute d’avoir pu être transportées à temps vers les centres de secours. Une octogénaire a été victime d’un infarctus. Son lieu d’habitation ayant été investi par les manifestants de l’opposition. L’un de ces derniers est mort à la suite de la manipulation inappropriée d’un mortier. Un autre s’est électrocuté après avoir tenté de rétablir une barricade. Cela dit, 3 riverains seulement sont décédés des suites de coups de feu probablement tirés par des agents de la force publique. Un autre est tombé, victime d’un tir issu des rang de la Garde Nationale. En tout, 14 fonctionnaires font l’objet d’enquêtes relatives à ces événements. 5 des personnes ayant eu à voir avec ces événements possède réellement la qualité d’étudiants. L’âge des victimes quant à elles, avoisinent les 30 ans en moyenne. Il semble par conséquent, que la participation des étudiants et des jeunes à ces actes, est loin d’être prépondérante. Au 24 mars, on a enregistré le nombre de 461 blessés. 143 de ceux-ci -c’est-à-dire 1/3 de l’ensemble- sont des policiers ou des gardes nationaux.

Les actions de ces groupes terroristes ne peuvent en aucune manière obtenir l’assentiment du corps social. Selon diverses enquêtes réalisées (notament par la firme privée Interlaces), 87% des vénézuéliens rejettent les « guarimbas »(« barrages »). Les commentateurs de l’opposition tels que Carolina Espada et Milagros Socorro les condamnent également en des termes dévastateurs. Le maire de l’opposition Carlos Ocariz (Municipio Sucre de l’Etat Miranda) confiera à El Universal : « ceux qui sont à l’origine des guarimbas, se situent en situation de faiblesse -ils soustraient – et n’additionnent pas ». (2 mars 2014).

13 – Aussi incroyable que cela puisse paraître, les terroristes ne proposent aucun programme, aucun projet d’ensemble et n’avancent pas de revendications précises. La seule exigence (inconstitutionnelle) qu’ils émettent : imposer par la force la « sortie » du gouvernement issu des élections, et lui substituer un « gouvernement de transition ». le tout étant assorti du slogan « Maduro va-t-en maintenant ». C’est en ces termes qu’ils se présentent aux médias nationaux et internationaux qui couvrent -d’une manière bien opaque- les événements en cours.

14 – En tant que telles, ces actions terroristes n’ont pas de buts réellement affichés. Il s’agit uniquement -à l’intention des médias- de jeter les bases d’un scenario de « guerre civile » (supposée), qui ne touchent en réalité qu’une petite minorité des 335 municipalités du Venezuela.

15 – Sur le plan pratique, tactique et logistique ces actions terroristes n’ont rien à voir -ni de près, ni de loin- avec un mouvement qui serait à dominante étudiante, et qui mobiliserait la jeunesse.

L’appui des médias étrangers au terrorisme.

"Vous m'entendez Fernando ?" En direct du Vénézuela avec les "jeunes étudiants contestataires" : Fernando Rincon de CNN.

« Vous m’entendez Fernando ? » En direct du Vénézuela avec les « jeunes étudiants contestataires » : Fernando Rincon de CNN.

Jamais au monde, aucun mouvement de la « jeunesse » n’aura bénéficié d’un soutien aussi empressé, suspect et systématique, que celui qui émane de la Sociedad Interamericana de Prensa (SIP) (laquelle avait déjà été trés active dans la campagne internationale contre le gouvernement Allende peu avant le coup d’État de Pinochet en 1973). La SIP a demandé à ses patrons de médias affiliés qu’ils consacrent quotidiennement au moins une page pour dénigrer le gouvernement du Venezuela. L’immense majorité des medias privés n’est pas en reste, qui met au pinacle les actions délictuelles de l’opposition, et passe sous silence les massives et convergentes manifestations pour la paix qui mobilisent l’immense majorité du peuple « bolivarien ».

Jamais au monde, aucun mouvement de la « jeunesse » n’aura bénéficié d’un soutien aussi assidu des 3 groupes de presse dominants d’Amérique latine : GDA (Grupo de Diarios de las Americas), ANDIARIOS (Asociacion de Editores de Diarios et Medios Informativos), PAL (Grupo Periodicos Asociados Latinoamericanos), qui regroupent à eux seuls, 82 journaux qui publient jour après jour leur page sur le Venezuela.

Bien évidemment, aucun mouvement étudiant ou de la jeunesse digne de ce nom, n’accepterait le patronage d’hommes tels que l’ex président colombien Uribe, intimement lié au secteur paramilitaire et responsable de crimes massifs contre l’humanité, qui s’emploie aujourd’hui à réunir un million de signatures en faveur du renversement du gouvernement légitime du Venezuela ; d’individus tels que le président en exercice de l’OEA, qui s’est immiscé dans les affaires intérieures du Venezuela en tentant de dépêcher sur place une commission d’enquête ; de personnes telle que le Haut Commissaire pour les Droits de l’Homme de l’ONU, qui attend du Venezuela que soient déférés devant la justice, les responsables des attaques contre les manifestants anti-gouvernementaux ; de responsables tels que le Secrétaire d’Etat états-unien, ou d’institutions telles que la Chambre des Représentants de ce même pays, qui déplore quant à elle « l’inexcusable violence exercée contre les dirigeants et les manifestants de l’opposition vénézuéliens ».

Il est frappant qu’aucun de ces groupes de presse, aucune de ces structures institutionnelles ne se soit prononcée en faveur de jeunes et d’étudiants tels que ceux qui au Chili -et ailleurs- réclament la gratuité de l’enseignement supérieur et subissent la répression de gouvernements néo-libéraux. Ni n’ont appuyé les mouvements des travailleurs colombiens en lutte contre le Traité de Libre Commerce. En revanche, ces corporations médiatiques ont toujours manifesté leur sympathie envers des interventions impériales contre des gouvernements démocratiques

Parallèlement aux actes de violence que les médias encensent d’une manière disproportionnée, ce sont uniquement les terroristes cagoulés qui s’attellent à justifier le recours à un coup d’Etat, qui en appellent à une intervention étrangère, ou qui soutiennent l’établissement d’un « territoire libéré » qui légitimerait la sécession des riches états (vénézuéliens) frontaliers.

A Valencia, dans le centre du pays, des étudiants de droite "pendent" des effigies de militants bolivariens, dans le plus pur style de la terreur du paramilitarisme colombien ou des cartels de la drogue mexicains.

A Valencia, dans le centre du pays, des militants de droite « pendent » des effigies de militants bolivariens, dans le plus pur style de la terreur du paramilitarisme colombien ou des cartels de la drogue mexicains.

Sous l'effigie d'un chaviste pendu haut et court, la dirigeante de droite María Corina Machado tient un discours dans l'État de Tachira (région sous influence des paramilitaires colombiens et des mafias de la contrebande, où ont débuté les violences de février 2014).

Sous l’effigie d’un chaviste pendu haut et court, la dirigeante de droite María Corina Machado tient un discours dans l’État de Tachira (région sous influence des paramilitaires colombiens et des mafias de la contrebande, où ont débuté les violences de février 2014).

Le terrorisme mercenaire.

A ce sombre tableau d’ensemble s’ajoute la conversation téléphonique entre le dirigeant de l’opposition Requesens et un complice. Cet échange porte sur l’abandon des activités subversives de certains terroristes, du fait qu’il aurait négligé de les dédommager totalement en retour de leurs actes de destruction (1000 bolivares par jour et 3000 bolivars/jour pour les motards). Nous n’approuvons pas particulièrement l’interception des communications privées, mais encore moins les mercenaires stipendiés pour assassiner des compatriotes.

Par ailleurs, le ministre de l’Intérieur et de la Justice Miguel Rodriguez Torres a rendu publique la nouvelle selon laquelle parmi les détenus on compte des paramilitaires. Ces éléments d’information aident à tracer les contours de la nébuleuse qui est à l’origine des actes terroristes. Ils en restituent la véritable nature. Et ils explicitent la persistance de traits spécifiques, qui rendent ces procédés totalement étrangers aux étudiants. Nous songeons à des actes tels que les assassinats sélectifs (balles dans la tête), les actions de sabotage à grande échelle, et la destruction aveugle des biens publics et privés.

Ces dix dernières années, nous nous sommes souvent inquiétés face à la politique d’infiltration des para-militaires. Lesquels supervisent les agissements de la pègre créole, tout en dominant les secteurs du commerce informel et de la contrebande d’aliments de médicaments et de carburant vers la Colombie et les Caraïbes; ils prélèvent également des impôts sur les ventes illicites, pratiquent le racket, et sont impliqués dans le trafic de personnes et de stupéfiants. Ils lavent des capitaux, régentent le secteur des casinos et des jeux d’argent, font l’acquisition d’entreprises de transport. Ils assassinent également des syndicalistes ou des leaders des comunes en construction, tant en milieu agraire, qu’en milieu urbain.

Bien qu’ils soient en tant que tels suffisamment préoccupants, il convient d’ajouter ce qui suit : les paramilitaires colombiens pénètrent d’une manière continuelle sur le territoire national. Selon des sources fiables, ces derniers prélèveraient également des impôts et des rançons. Cet état de fait concerne les états (vénézuéliens) frontaliers. En outre, feu le Président Hugo Chavez Frias avait annoncé que ces groupes auraient pris pied dans la capitale.

Les paramilitaires s’installent dans des zones populaires et recourent à l’argent du narcotrafic pour prendre la tête d’activités financières de type usuraire. Ils organisent le trafic de personnes, de drogue, des tueurs à gage. Ils s’intéressent de près au secteur illégal des jeux d’argent (loterie, casinos) et machines à sous installées dans les débits de boisson. Certains de ces groupes de para-militaires vont jusqu’à prendre le contrôle de lignes de transport. D’autres industries présentant un intérêt stratégique, ne sont pas délaissées.

En cas d’intervention, ces noyaux paramilitaires sont autant de têtes de pont potentielles. Ils en sont également la « cinquième colonne ». Ils pourraient être le détonateur qui déclencherait une guerre civile. Ils pourraient également être de ceux qui chercheraient à enrayer la mobilisation des secteurs populaires, s’il advenait qu’un conflit interne au Venezuela éclate. Une déstabilisation interne du type de celui qui a débouché sur le 13 avril 2002.

Il semble bien que nous nous trouvions confrontés à la concrétisation de ce scénario. Bénéficiant du soutien des polices municipales concernées, tout un réseau d’agents perturbateurs dont les principales municipalités gouvernées par l’opposition seraient autant de points d’appui, auraient la faculté de tenir sur pied durant un mois, forts de la présence d’un complexe maillage terroriste.

L'ex-président Uribe Alvaro Uribe, un des principaux soutiens financiers et paramilitaires, avec les États-Unis, de l'insurrection de l'extrême-droite au Venezuela.

L’ex-président Uribe Alvaro Uribe, un des principaux soutiens financiers et paramilitaires, avec les États-Unis, de l’insurrection de l’extrême-droite au Venezuela.

La liberté sur Internet.

L’Institut Presse et Societé soutient la thèse selon laquelle se serait l’exécutif national qui aurait fait appel à la capacité délibérative qu’accordent les réseaux sociaux à la population. Entre février et mars 2014, il a été affirmé que Twitter avait été bloqué partiellement. La société publique CANTV a nié toute responsabilité en la matière. De son côté l’entreprise twitter n’a jamais confirmé qu’un tel blocage ait jamais existé. En réalité le flux intense des deux parties n’a jamais cessé, le Venezuela étant un des pays du continent connaissant l’usage le plus élevé des réseaux sociaux, même si, en revancha, des miliers de compte de militants bolivariesn furent mystérieusement supprimés par Twitter durant 24 heures et une partie seulement rétablie aprés protestations des usagers.

S’exprimant sur ce sujet, le Ministère du Pouvoir Populaire pour la Communication et l’Information, insiste sur le fait que « le Venezuela est à l’heure actuelle victime d’une stratégie relevant de la cyberguerre. En effet, toute une série d’attaques cybernétiques et informatiques cherche à pénétrer -pour la détruire- la plateforme des technologies de communication et d’information du gouvernement ». Durant ce laps de temps, « pas moins de 160 sites internet (hautement sensibes) du secteur public tels ceux de Pdvsa, des ministères de la Défense, des Finances, de la telefonica CANTV, et de la Commission Nationale des Télécommunications ont eu à subir des attaques systématiques visant à pénétrer leurs systèmes d’information respectifs. Et ce, afin de les rendre inutilisables ». Cette attaque a mis en péril 266 000 domaines publics et privés. Par ailleurs, certains des sites relevant du secteur public ont eu à subir pas moins de 10 millions d’attaques focalisées sur un temps restreint (quelques heures).

Au Venezuela, l’accès à Internet et aux réseaux sociaux est entièrement libre. Or, l’opposition use et abuse de ces technologies pour adresser au plus grand nombre des messages haineux et discriminatoires. Karen Rojas Mata écrira par exemple qu’il faut tuer tous ces maudits chavistes. Mayelis Colmenarez : Chaque fois que je croise des chavistes, j’ai envie d’avoir en ma possession un mitraillette et tatatatata, de les tuer. Oscary : je me sens mal à l’aise lorsque je vois un groupe de chavistes parlant de leur Président. Une seule envie me prend : sortir un fusil et les tuer tous.

A tout cela, se mêle la diffusion de rumeurs et de nouvelles infondées. Nous en voulons pour preuve les scènes de répression dont on a prétendu qu’elles se déroulaient au Venezuela alors qu’elles avaient été prises en Turquie, au Chili, en Egypte, en Espagne, au Brésil ou en Syrie ; les annonces ayant trait à de supposées ruptures d’approvisionnement ; les allégations prophétisant le collapsus de l’économie vénézuélienne ; les attaques médiatiques visant à déstabiliser la monnaie nationale ; la pure invention d’événements divers, mais aussi le recours à toute série de méthodes consistant à instrumentaliser l’outil Internet et les réseaux sociaux, et les associer par voie de conséquence, au terrorisme.

C’est dans ce contexte, qu’il faut interpréter l’émergence d’une xénophobie hystérique que dénoncera Eduardo Rothe dans son article « De la haine ». Partie prenante de l’actuel coup d’Etat prenant pour cible la démocratie vénézuélienne, la CIA (fidèle à elle-même) a intensifié -par le truchement des réseaux sociaux- sa campagne sur la ¨cubanisation¨ du Venezuela lancée il y a 10 ans. Elle a réussi à s’insinuer dans les cerveaux des opposants. Il en est ainsi du malsain Padre Palmar, mais aussi de la jeunesse dorée qui s’exprime sur twitter. Ils rapportent tous que des camions de transport de troupes cubains convergent sur Caracas ; ou que des officiers du G2 cubain seraint ceux qui donneraient les ordres à Fuerte Tiuna (complexe militaire et siège du Ministère vénézuélien de la Défense). La seule et unique preuve avancée, ce sont les photographies de soldats vénézuéliens, teintées de racisme. Car « Au Venezuela, nous n’avons pas de noirs aussi noirs que ceux-ci »…

Luis Britto García

Traduction : Jean-Marc del Percio

Original (espagnol) : http://luisbrittogarcia.blogspot.com/2014/04/venezuela-medios-de-comunicacion-y.html

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/13/venezuela-medias-et-terrorisme-par-luis-britto-garcia/ 

Chavez, une révolution démocratique, par William Ospina

William Ospina (né en 1954) est un des plus importants écrivains colombiens actuels. Poète, essayiste, romancier, il étudie le Droit et les Sciences Politiques à Cali puis abandonne la carrière pour se consacrer à la littérature et au journalisme. Rédacteur de l’édition dominicale de La Prensa (1988-1989). Collaborateur de El Espectador. Prix National de l’Essai (1982). Prix National de Poésie de l’Institut Colombien de Culture (1992). Prix de l’Essai “Ezequiel Martínez Estrada” (Casa de las Américas, 2003). Prix de la littérature latino-américaine Rómulo Gallegos (2009).

William Ospina (né en 1954) est un des plus importants écrivains colombiens actuels. Poète, essayiste, romancier, il étudie le Droit et les Sciences Politiques à Cali puis abandonne la carrière pour se consacrer à la littérature et au journalisme. Rédacteur de l’édition dominicale de La Prensa (1988-1989). Collaborateur de El Espectador. Prix National de l’Essai (1982). Prix National de Poésie de l’Institut Colombien de Culture (1992). Prix de l’Essai “Ezequiel Martínez Estrada” (Casa de las Américas, 2003). Prix de la littérature latino-américaine Rómulo Gallegos (2009).

La différence la plus remarquable entre Hugo Chávez et son mentor Simon Bolívar, est que Chávez n’a pas eu besoin de mener de guerre pour triompher.

C’est aussi ce qui le différencie de Fidel Castro ou de Che Guevara : il y a derrière ces légendes des histoires de feu et de sang ; Chávez a pu heureusement assumer le défi d’entreprendre la transformation de la société —comme le réclamait même les plus puissants du continent— en n’utilisant que les instruments de la démocratie.

Sa seule défaite, celle du coup d’état militaire qu’il tenta en 1992 contre Carlos Andrés Pérez, s’est finalement convertie en une victoire, puisqu’elle lui a épargné d’accéder au pouvoir dans la précipitation, par la voie traumatique d’une rupture violente de l’institutionnalité. Combien aura-t-il apprécié par la suite que sa montée au pouvoir n’ait pas été tâchée par la violence et qu’elle ait bénéficié au contraire de la légitimité d’une élection indiscutable ! Alors que ses compagnons avaient atteint leurs objectifs en province, sachant qu’il ne pouvait pas prendre le pouvoir central, il ordonna lui-même à ses amis de rendre les armes, assumant seul toute la responsabilité du soulèvement.

C’est là qu’il laissa flotter sur la société son fameux por ahora “pour l’instant”, un apparent aveu de défaite qui deviendrait bientôt une promesse. Le peuple vénézuélien l’a élu et réélu au grand dam de ses opposants, qui jamais ne comprirent que la seule manière d’affronter un chef historique de la taille d’Hugo Chávez, devait en passer par la reconnaissance de ce que sa cause avait de vrai et de juste. Ce pays richissime, dont la richesse principale appartient à l’Etat -donc à la communauté- avait été impressionné de voir comment ses élites pétrolières arrogantes et insensibles parcouraient le monde tels des cheikhs saoudites, tandis que le peuple vénézuélien s’enfonçait dans la misère et la détresse. Nul ne peut nier que ce sont ces mêmes élites qui ont éduqué le pays dans la logique précaire des subsides sans jamais prendre la peine de “cultiver le pétrole”, de faire de cette richesse une économie diversifiée stimulante pour le travail social et l’initiative civile. Elles reprocheront ensuite à Chávez de ne pas avoir réalisé en dix ans cette culture et cette diversification qu’elles ne tentèrent même pas pendant les 50 années antérieures.

Pendant plusieurs décennies la misère se répandit au Venezuela et, contrairement à Bogota ou Buenos Aires où on peut l’occulter loin du regard des visiteurs, Caracas a vu surgir sur ses collines les quartiers de dépossédés, ces bidonvilles qui contrastaient avec l’évidente opulence pétrolière.

Déjà en 1989, la misère des multitudes étaient devenue désespérante et Chávez récolta ce que les dirigeants vénézuéliens avaient semé : l’indignation du peuple, la contestation, l’esprit de révolte étouffé qui trouva enfin grâce lui un langage et un but. On critique maintenant le manque d’éducation de ce dirigeant séducteur et impulsif, de cet homme d’origine modeste qui ne jouait pas les aristocrates, qui savait dire ce qu’il sentait comme le peuple aime qu’on le lui dise : avec un langage net et direct, provocateur et parfois dangereusement sincère. Je doute qu’il y ait eu en Amérique Latine un homme politique plus clairement issu des entrailles du peuple, plus proche des profondes sagesses, des malices, fantaisies et audaces de l’âme populaire.

HC1 005Parmi tant d’autres choses, il démontra qu’on pouvait parler des grands problèmes de l’économie et de la politique avec un langage simple. Nous nous sommes habitués à ce que, aux affaires publiques, les jeunes diplômés de Harvard et d’Oxford utilisent un jargon d’initiés pour nous parler d’économie, nous renvoyant à notre incapacité d’accéder aux arcanes de cette science impossible. Tactique évidente d’exclusion, pour éloigner les profanes, et c’est ainsi que des mains de ces ministres érudits peuvent émaner des banqueroutes financières, ces “corralitos” qui plongent des pays entiers dans la ruine, ou encore, une étrange tolérance face aux rapines scandaleuses des DMG en Colombie, qui ont escroqué des centaines de milliers de personnes sans qu’aucun de ces experts raffinés ne vienne expliquer au peuple et aux classes moyennes qu’ils étaient en train de tomber, avec la bénédiction du pouvoir, dans les filets de quelques cyniques malfaiteurs.

L’économie, dont dépend le bien-être de millions de gens, ne peut être une science hermétique et inextricable, cette farse éhontée n’est qu’un stratagème pour décourager les peuples de comprendre les processus et de juger des résultats.

Grâce à plusieurs alliances internationales et à une réduction de l’offre, Chávez réussit à faire monter prodigieusement les prix du pétrole et se retrouva soudain avec des ressources formidables pour lancer son projet. Le premier reproche qu’on fit à sa politique fut d’avoir consacré les bénéfices du pétrole à aider les pays voisins et à se faire des amis dans le monde. On oublie qu’au début des années 70, précédant Hugo Chávez, le prestigieux dirigeant Salvador Allende, avait essayé lui aussi de transformer sa société sans recourir à la violence, confiant dans le respect pour les institutions, tant vanté et exigé par les dirigeants nord-américains et proclamé haut et fort par les armées et les potentats. Lorsqu’ils constatèrent qu’Allende entreprenait de vrais changements, ce fameux respect prêché par l’empire et ses satellites, fut foulé aux pieds, et un complot criminel mit fin à Allende, à ses rêves et à la foi en la démocratie pour toute une génération. Les guérillas se multiplièrent de tous côtés, les militaires de différents pays suivirent l’exemple de Pinochet, et une nuit de sabres et de crimes qui maintient encore aux tribunes les vieux généraux génocides, fut le prix que paya l’Amérique Latine pour l’interruption du processus démocratique chilien.

De tous les processus politiques et culturels que l’Amérique Latine devait vivre, nul n’est plus important que l’incorporation des peuples à la légende nationale. La déformation coloniale s’est vue prolongée dans une tradition de castes féodales. Celle-ci a effacé les peuples indiens, leurs langues, leur mémoire et leurs mythologies ; après avoir affranchi les esclaves, elle n’a pas pris la peine de construire un projet d’intégration sociale, d’éducation, de santé et d’inscription dans le récit des origines ; elle a condamné les pauvres à l’impuissance et à l’exclusion. Cette histoire exigeait de toutes parts une grande réforme qui rende leur rôle aux peuples, en libérant leur initiative historique.

Cette tâche fut en partie accomplie par la Réforme de Benito Juárez et la Révolution de Villa et de Zapata au Mexique, par les gouvernements de Roca et Irigoyen et le mouvement péroniste en Argentine, par le mouvement d’Eloy Alfaro en Equateur et par la révolte des mineurs de Bolivie en 1952. C’est aussi ce que réussit au début la Révolution cubaine, avant que le blocus des Etats-Unis n’oblige l’Etat à imposer des restrictions de guerre. Donner au peuple sa place dans l’histoire ne peut s’obtenir qu’en le respectant vraiment, en offrant des opportunités, des valeurs, une cohésion sociale et en renforçant la dignité de tous ceux à qui il doit être permis de devenir des citoyens à part entière, faute de quoi ils se convertissent en parias ou en bourreaux.

Quelle chance cela aurait été pour la Colombie si on avait laissé il y a 65 ans Jorge Eliécer Gaitán accéder au pouvoir ! Les 300.000 morts de la violence des années 50, et les 500.000 morts dans ce qui restait du siècle, sont dues autant aux guerres qu’à la violence, la misère et la détresse sociale, la délinquance, la prolifération des guérillas, l’industrie de l’enlèvement, la montée des maffias, le démantèlement institutionnel, la perte du sentiment patriotique des chefs d’entreprises, la croissante corruption politique, le paramilitarisme, la jeunesse aux prises avec la survie, la chute de militaires dans la tentation du crime et de l’enrichissement facile… Tous ces maux auraient pu être conjurés avec l’incorporation du peuple dans la légende nationale ; tel était le sens profond du projet gaitaniste, avec la restauration morale que réclamait sa pacifique grandiloquence. Le pacifisme chaviste aura probablement épargné tout cela au Venezuela, et ceux qui le détestent lui seront un jour reconnaissants, de leur avoir épargné de vivre dans un pays où, comme en Colombie, les routes sont plutôt des chemins sans retour et où encore, en ces mois de janvier et février 2013, nous comptons déjà plus de mille disparus.

Chávez a cru en la démocratie. Il savait qu’il ne recourrait pas aux armes, mais que son projet ne trouverait pas sa voie s’il restait, en ces temps de globalisation galopante, une illusoire aventure enfermée à l’intérieur des frontières de son pays. Il s’inspirait de Bolivar qui jamais ne partagea l’idée étroite de petits pays sans communication entre eux, et qui proclamait l’idéal de solidarité et de construction d’une patrie continentale. Les magnats de tous les pays savent bien eux jouir de leur droit à l’universalité, ce droit absolu de passer les frontières avec leurs capitaux, mais ils voient d’un mauvais oeil la solidarité des peuples. Les frontières sont fermées à qui n’appartient pas au marché financier. Chávez savait assez de géographie et d’histoire pour avoir une idée de la géopolitique plus ample et plus audacieuse que celle de gouvernants purement soumis aux ordres du grand capital. Consolider l’Amérique Latine était la seule voie, légitime et efficace, pour renforcer le Venezuela : il ne faisait après tout qu’appliquer les règles du jeu de la globalisation, que d’aucuns prescrivent comme un devoir implacables à condition de ne pas prétendre en profiter.BZjstvICIAEz1aA.jpg large

A l’ombre de Chávez, plus capable de s’imposer sur la scène internationale et moins soucieux du protocole, plusieurs processus démocratiques ont ouvert leur voie en Amérique Latine. A côté de l’irrévérence de Chávez, aussi spontanée que calculée, la lutte d’Evo Morales et des indiens boliviens était peu discutable, et les gouvernements populaires de Lula da Silva et de Rafael Correa, de Néstor et Cristina Kirchner et de Pepe Mujica, semblaient de la soie. Chávez abattait les atouts maîtres, prêt à soutenir les gouvernements menacés et les processus fragiles.

Le gouvernement de Chávez est arrivé au moment où le pouvoir mondial des Etats-Unis était le plus disqualifié, où leur image démocratique et morale était au plus bas sur la planète. Les attentats terroristes d’Al Qaïda ont changé l’ordre des priorités de l’empire ; suite aux décennies d’imposition de politiques impériales en Amérique Latine, dont la criminelle Ecole des Amériques qui a formé une génération de militaires à la violation des droits humains, les gouvernements nord-américains ont cessé de s’intérésser à ce continent, se lançant dans de grandes invasions militaires en Asie, dans une lutte erronée contre la terreur par une stratégie de la terreur, et ils se sont enfoncés dans la barbarie.

Chávez a compris l’importance de ce moment historique : l’Amérique Latine, déchargée de la tutelle de son arrogant cousin, pouvait entrer vraiment dans l’ère de la globalisation et s’ouvrir au monde. D’autres puissances se consolidaient par ailleurs : le dragon chinois se réveillait, la Russie récupérait sa force ; les Etats-Unis, la France, l’Italie, l’Angleterre et l’Espagne s’étaient réjoui d’accueillir Mouamar Khadafi et de le laisser planter sa tente chez eux. Comment ont-ils pu reprocher à Chávez d’avoir eu contact avec le dirigeant d’un pays pétrolier avec qui il avait des intérêts communs ? Chávez au moins n’a pas eu l’indignité d’embrasser Khadafi devant les caméras pour le bombarder une fois les réflecteurs éteints, comme l’ont fait les gouvernements de France et d’Angleterre. Il n’a pas été offensé par lui, il se sont séparés en amis, et Chavez n’a pas mis à sac la Libye en ruines, en réclamant le butin de l’associé déchu, comme l’on fait Cameron et Sarkozy.

Il savait que si un nouveau Kissinger ou une fière Condoleezza Rice, avaient projeté l’invasion de son territoire, la réponse ne serait pas venue seulement du peuple vénézuélien, mais de l’Equateur et du Brésil, de Cuba et du Nicaragua, des pays antillais et de la Bolivie, de l’Uruguay, du Paraguay et de l’Argentine, probablement aussi de la Chine et de la Russie, et de bien d’autres qui le respectaient dans le monde entier. Avoir assuré l’indépendance de son pays lui permit de parler avec autorité, d’égal à égal, sur la scène mondiale.

Le style de Chávez mérite beaucoup de commentaires. Voici une anécdote qui doit être apocryphe, mais qui décrit bien l’esprit de ce combattant pittoresque et engagé, impatient et taquin, provocateur et déconcertant. On raconte que lors d’une de ces réunions au sommet qu’il avait caractérisé par cet épigramme inoubliable “les gouvernements vont de sommet en sommet et les peuples d’abîme en abîme”, en rencontrant la reine Elisabeth d’Angleterre, il courut l’embrasser. L’anecdote précise que les gardiens de la reine l’en empêchèrent l’informant que le protocole anglais interdisait à quiconque d’embrasser la reine, et que Chávez répondit avec son sourire : “c’est vrai, mais le protocole vénézuélien exige d’embrasser ses amis”. L’anecdote, comme je disais, doit être apocryphe, mais ce qu’elle illustre est profond. Ce qu’elle veut dire, c’est que dans une société profondément marquée par la suprématie des métropoles et par l’étiquette des puissants, désormais un roi et un président sont des puissances équivalentes, et le protocole anglais n’est pas plus respectable que le vénézuélien.

Cette petite fable exprime mieux que tout l’importance réelle d’Hugo Chávez pour l’histoire latinoaméricaine : dans un continent habitué à se sentir subalterne, un invité de 2ème catégorie au banquet des nations, cet homme a rappelé à tout le monde que le temps de la suprématie et des superstitions de supériorité était passé ; qu’était arrivé le temps de la démocratie et de la République car c’était celui des peuples, et que dans le monde moderne, comme le propose l’art contemporain et l’annoncent la littérature et la peinture depuis Shakespeare et Velazquez, un roi et un paysan ont la même dignité métaphysique et esthétique : un fils des Llanos de Barinas et une fille des chateaux de Windsor ont la même dignité et la même valeur. Et s’ils sont reconnus par leurs peuples comme leurs représentants et porte-parole, il ne peut y avoir là aucune hiérarchie.BVrmIsoIIAAhLf7.jpg large

Hors de l’anecdote, c’est bien ce qu’a fait Chávez tout au long de son mandat et même peut-être pendant toute sa vie, montrant l’exemple aux gouvernements d’Amérique Latine comme à chaque citoyen du continent. Comme le lui avait appris Bolívar et qu’avaient oublié ses successeurs, nous sommes à égalité de conditions avec tous les citoyens du monde, l’âge des diadèmes est révolu, une écharpe présidentielle et une couronne sont le même symbole, à part la différence métaphysique qui fait que l’une représente le pouvoir de la tradition et l’autre le pouvoir du présent : la couronne est soutenue par des millions de fantômes et l’écharpe est tissée par des millions de volontés vivantes.

Quel grand pays est le Venezuela ! Quelle haute idée du respect des concitoyens que celle d’un pays qui jusqu’au coeur de batailles d’opinion les plus houleuses, ne tombe pas dans la violence sectaire et le bain de sang qui reviennent de manière cyclique chez certains de ses voisins. Contrairement à ce qu’affirment certains, le Venezuela ne vit pas depuis 15 ans dans la polarisation, mais dans la politisation passionnée qui caractérise les moments de grandes transformations historiques. Chávez et ses hommes ont voulu nommer Révolution le processus entrepris, un mot que le XXème siècle nous a laissé, pour généreuse, légitime ou inévitable qu’elle soit, chargée de bombes et de sang, d’horreurs civiles et de tragédies ineffaçables ; En revanche la révolution de Chávez a consisté en décisions économiques et en mobilisacions politiques, sans exécutions, sans proscriptions, sans censure.

C’est en cela que reside sans doute la dimension historique du processus conduit par Hugo Chávez : nul ne peut ignorer l’importance de ce qui s’est passé là, nul ne peut ignorer l’énormité des problèmes urgents qu’il a affrontés, l’énormité des solutions qu’il a mises en place, et tout cela dans dans un climat de paix, de respect pour la vie, dans le cadre des institutions et au nom des hauts principes d’humanité et de dignité.

Los opposants qui sont nombreux le nieront, comme c’est leur droit, et la presse d’opposition au Venezuela, cad presque toute la presse, affirmera que ces trois lustres n’ont été que persécutions et censure, comme ils l’ont répété à tous vents avec leurs moyens de comunication modernes pendant ces treize années. Mais les opposants ne peuvent nier la générosité des objectifs de ce processus, de même que le chavisme ne peut nier la civilité de ses adversaires, dans un continent où il y a eu des contre-révolutions bien plus féroces et sanguinaires que les révolutions qu’elles combattaient.

Les millions de gens qui pleurent le coeur gros la mort de leur leader, la dimension planétaire de cette mort et l’énormité populaire de ces funérailles, confirment que nous sommes devant un fait historique de grandes dimensions. On connaît la vérité : le Venezuela, comme peu de pays au monde, s’est permis le luxe inattendu d’entreprendre une transformation historique au moindre coût en termes de conflit et d’arbitraires.

En fin de compte, Chávez pourrait bien avoir rendu un immense service à la démocratie, Chávez pourrait être, en Amérique Latine et au début de ce XXIème siècle, l’homme que aura réfuté la théorie selon laquelle la violence est le moteur de l’histoire. D’aucuns auront voulu l’y entraîner, certains en rêvent encore, mais alors que nous croyions que l’Etat n’existait que pour garantir des privilèges et maintenir l’ordre établi, quelqu’un est venu nous démontrer que la démocratie peut être un instrument de transformations réelles vers des horizons de justice pour les sociétés.

Hugo Chávez, avec son regard souriant de llanero et son sourire profond d’homme du peuple, pourrait bien avoir réalisé quelque chose de plus profond et durable que d’inventer le socialisme du XXIème siècle : il se peut même qu’il ait inventé la démocratie du XXIème siècle.

William Ospina

Source : http://www.elespectador.com/noticias/elmundo/articulo-409274-chavez-una-revolucion-democratica

Traduit de l’espagnol par Tania Roelens.

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