Vivre le Vénézuéla (II)

Une main est posée à plat sur la table. L’autre glisse du haut en bas, l’index appuyé sur la liste comme de peur qu’un nom s’envole. Hector, militant chaviste, a trop souvent entendu la plainte de celle ou celui à qui on a pris la place dans la file de distribution du gaz. « Souvent on passe une journée à tout expliquer aux gens, puis ils oublient et il faut tout recommencer ».

Un des grands problèmes, selon lui, ce ne sont pas les militants de droite qui depuis 2017 font alliance avec la pègre pour allumer, de préférence la nuit, les incendies que les satellites du monde entier transformeront « live » en révolte populaire. C’est l’absence prolongée des cadres du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) et l’inaction de certains fonctionnaires gouvernementaux. Surtout en ce mois de janvier 2019 où le secteur privé a augmenté les prix au-delà du supportable pour créer le chaos et empêcher Nicolas Maduro d’assumer le verdict des urnes. A chaque augmentation du salaire décrétée par le président a répondu une hausse des prix, mais celle-ci a passé toute mesure. Des réponses ! Des réponses ! Geler les prix des aliments ! Face aux plaintes populaires, le formateur de la commune Jesus Garcia a lâché un jour : « Moi au moins je suis ici, avec vous ».

D’ou la valeur de « thermomètre » de la réunion sur les services (voir épisode précédent) qui se tient ce soir dans le secteur El Rosario, quelque part dans l’Ouest populaire de Caracas. Le monde ne connaît que l’Est de la capitale car c’est de ses quartiers riches que partent les manifestations de l’opposition. L’Ouest, où vit 80% de la population et qui est le vrai centre de gravité politique du pays, n’attire pas micros et caméras. Ce soir on gravit à pied l’enchevêtrement de ruelles humides, les trois corps inégaux d’escaliers, la plaque de ciment qui sert aux enfants de terrain d’entraînement de base-ball, une lente marche guidée par la salsa vieja :

Hoy tristeza, mañana felicidad !

Au bout de l’impasse au sol strié pour éviter les chutes, un groupe de femmes converse au seuil de la salle des fêtes. Le secteur d’El Rosario a tardé a répondre aux appels du pied de la commune « Altos de Lidice ». Mais le travail des responsables féminines de la santé dans les secteurs voisins a porté, brisant la méfiance. Un pas considérable, quand chaque goutte d’eau peut renverser ou renforcer le courant de la vie ou du néant.

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Le militant montre la liste. « Voici comment nous avons fait : le matin je suis allé frapper à toutes les portes, à cinq heures du matin, tant pis pour les gens fâchés d’être ainsi réveillés, et je leur ai crié ¨le gaz ! Le gaz !¨ Oui, en frappant à toutes les portes ! » (applaudissements). Puis j’ai attendu tout le monde à l’heure dite, à sept heures du matin, et chacun a reçu le numéro correspondant à sa bonbonne, ainsi pas de petits finauds débarquant avant les autres, pas de gens faisant la file depuis la veille pour passer devant les autres, chaque famille a reçu sa bonbonne, et croyez-en mon expérience: il faut partir du recensement des familles mené par chacun des CLAPs (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production). »

« Oui, se lève Betty, l’autre jour j’ai vu des personnes qui commençaient la file depuis 18 heures la veille… »

« Ah pour ça vous savez ce que je fais, reprend Hector le vétéran ? je m’assieds dès l’aube au lieu d’arrivée du camion et si je vois des gens qui arrivent avant l’heure je leur dis : revenez à l’heure du camion. Ah et autre chose il faut prévoir une équipe pour descendre jusqu’à l’avenue et guider le camion et l’aider à répartir le gaz. Chaque famille paie sa bonbonne et si on veut donner un pourboire au chauffeur, chacun est libre de le faire mais moi je préfère ne pas me mêler d’histoires de sous.»

Quand Johanna propose de diviser les camions en trois zones, la fibre du pédagogue inquiet se réveille chez le jeune Jesus Garcia, accroupi au bord du cercle: « On reviendrait aux années 90. Pourquoi ne pas travailler à partir de nos organisations, des conseils communaux, des CLAPs ? Quand je parle de zones, le rassure la première, je parle de la quantité de personnes. Chaque camion amène autant de bonbonnes pour autant de personnes, qu’elles soient organisées en CLAPs ou en conseils communaux. »vlcsnap-2019-01-22-16h46m07s850.pngvlcsnap-2019-01-22-16h51m54s601« D’accord, poursuit Jesus Garcia, mais ne retombons jamais dans la représentativité, dans l’obligation d’attendre des mois ou des années pour voir si la personne que nous avons élue fait bien ou mal son travail, à nous d’assumer nos tâchesEt n’oublions pas qu’ici au Venezuela, ce gaz n’appartient pas à l’élite, il est notre propriété et qu’il est pratiquement gratuit; Pas question d’en faire commerce. »  A El Rosario, quartier aux 350 familles, tout le monde se connaît, et la méthode a fonctionné. Ici même le boulanger qui escroque la commune et sa mère, venue le défendre à la réunion, continuent à réclamer leurs bonbonnes et on les leur donnera. Au sortir de la réunion, les abrazos se mêlent aux rires, puis s’éloignent à reculons les silhouettes qui saluent et les reflets de lunettes dans la brume de la nuit.

Le lendemain, avant l’assemblée plénière du gaz communal, Jesus Garcia anime deux réunions dans une classe de l’école primaire: sur la boulangerie communale (où il dénude les calculs douteux du boulanger) et sur l’achat de la viande par la boucherie communale. Il explique aux différents conseils de la commune que les producteurs de viande préfèrent qu’on les paie avec du sel pour les aliments du bétail, qui vaut plus pour eux que l’argent vu la difficulté de trouver ce complément dans leur région. Au total si chacun joue son rôle, on vendra aux familles du pain et de la viande à 40% du prix que pratique le secteur privé, et il en restera un bénéfice pour la banque communale.

« Dehors les gens sont arrivés, on avait dit à sept heures » interrompt un participant.

« On y va, on y va, dans quinze minutes !» promet Garcia.

L’assemblée plénière du gaz se déroule à deux pas de la crèche de Noël construite en carton des boîtes alimentaires des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs). Dedans un âne aux dents hilares réchauffe le nouveau-né qui en a bien besoin à cette heure, sur les hauteurs de Caracas. Au micro, le jeune Garcia interroge la cinquantaine d’habitant(e)s : « Et si à el Rosario ils ont réussi a organiser la distribution du gaz calmement et sans heurts, est-ce parce qu’ils sont extraterrestres ? Non, ils sont comme nous, et nous sommes comme eux. Etait-il vraiment nécessaire de recourir à la violence ou de nous en prendre au voisin, comme cela est arrivé ici l’autre soir ? ». Puis il énumère les points de la méthode expliquée la veille lors de la réunion sur les services, appelle à l’estrade les responsables du gaz des divers conseils communaux, leur propose de prendre en main la nouvelle méthode, cède le micro pour des questions, des propositions.vlcsnap-2019-01-24-17h13m36s635

Si on regarde l’histoire de la commune « Altos de Lidice », en pleine guerre économique qui exerce une pression de plus en plus forte force sur les habitant(e)s, force est de constater qu’au-delà du rôle « d’éclaireur » de Jesus Garcia, les responsables assument de plus en plus leur responsabilité concrète, et que ce sont des femmes en majorité. C’est le doux paradoxe de cette assemblée : au moment où elles débattent de gaz, viande, pain et de démocratie participative, à quelques dizaines de mètres, des opposants frappent sur des casseroles, et quelques gamins de 12 à 13 ans tapent eux aussi sur du métal en dévalant les trottoirs, rieurs. Le profond mécontentement populaire n’a pas donne le niveau politique espéré par la droite, même si les meetings d’opposants ont, pour la première fois, retrouvé l’affluence. Les foyers de violence duraient ici une nuit, là une autre, sans suivi, sans enracinement, preuve de leur caractère « planifié », destinés à la blitzkrieg des médias internationaux. Les chavistes aussi se mobilisent en nombre mais attendent que Maduro agisse vite, et agisse plus fort, face aux entrepreneurs privés, au patronat, aux montées quotidiennes des prix qui asphyxient le peuple, et à l’incapacité de nombreux fonctionnaires à effectuer la tâche qu’on attend d’eux.

La partie n’est pas simple puisqu’au gel des prix les producteurs répondent en paralysant la production, et la révolution productive planifiée par Maduro ne va pas aussi vite que la guerre économique. Sur le plan international le président a joué de son talent diplomatique, s’assurant le soutien de puissances comme la Chine ou la Russie pour redresser l’économie. En intrônisant un jeune leader d’extrême droite depuis Washington, qui ne fait pas l’unanimité dans les partis d’opposition, et en rejouant la carte de la violence, l’opposition locale dilapide son maigre crédit politique. Elle heurte de front la culture démocratique, patriotique et pacifiste ancrée profondément chez les vénézuéliens de tout bord. La droite, ici ou dans des pays comme le Brésil, est d’ailleurs vouée à un exercice éphémère  du pouvoir: ses politiques ultra-néolibérales et racistes créent très vite des bombes à retardement social, qui les condamnent à la fuite en avant, par exemple en voulant détruire le Venezuela.

A part réussir sa « révolution productive », le salut du Venezuela bolivarien passe plus que jamais par réduire l’écart entre l’Etat et les attentes des citoyens. Jesus Garcia: « Dans notre commune aucun service public ne fonctionne correctement (un an sans eau potable, sans éclairage, sans transport et un service de gaz irrégulier). Face à cette réalité nous avons décidé de fortifier les équipes et leurs porte-paroles, l’organisation communale, tout en demandant à la mairesse Erika Farías une meilleure articulation entre le cabinet des services et notre commune. Ce soir nous, les habitants du quartier, nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs points. L’un d’eux est qu’il existe des solutions, il n’y manque que la volonté politique et une meilleure articulation. L’autre point est que nous rejetons la violence, les barrages de rue comme solution. Si nous sommes une commune, c’est pour quelque chose, la route est ouverte. Prendre ses responsabilités face aux problèmes et chercher les solutions en profondeur avec les habitants qui s’organisent est la clef pour réduire les problèmes dans la rue. Nous savons quels sont les plans de l’empire mais si dans le quartier, dans la commune, nous faisons bien les choses, nos territoires seront des espaces inexpugnables, et libres de toute tentative de violence fasciste. »

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Thierry Deronne, Caracas, 25 janvier 2019

Photos : Jesus Reyes

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Vivre le Vénézuéla

D’un coup de hache un géant a tranché ces collines de terre aujourd’hui semées de maisons. Des grands quartiers populaires de l’Ouest de Caracas roulent chaque matin les affluents humains qui rient, jurent, s’arrêtent, s’étirent et repartent, se pressent dans le métro: le monde du travail noue et dénoue le Venezuela. Là-haut un vieil ermite devenu fou avait bougé un caillou, puis deux puis trois, faisant jaillir la source. « Une eau pure » raconte un vieillard qui mime de ses bras la taille du ruisseau. « On pourrait creuser un puits d’eau profonde » répond aujourd’hui Jesus Garcia, le jeune coordinateur de la commune « Altos de Lidice ». La majorité des participants à la première réunion de l’année sont, comme toujours et partout, des femmes. Cette fois, les pieds de métal des pupitres de l’école primaire fraîchement repeinte ne font pas de bruit.

– Parfois on entend dire moi je n’aime pas la manière dont Maduro gouverne le pays, commence Garcia, hé bien voyons comment nous allons gouverner notre commune. Parce que c’est notre devoir de nous autogouverner. On va voir si nous en sommes capables, nous, et une commune, en principe, c’est plus facile à gouverner qu’un pays, non ? Maintenant, si nous disons aux gens que pour monter la banque communale nous devons faire deux élections, ils vont nous pendre. Ils en ont marre, ils ont déjà voté tant de fois, ils veulent des réponses concrètes. (Acquiescements). Autre chose : nous n’allons pas créer cette banque puis attendre le financement. Nous avons déjà l’argent. Alors cette banque créons-la sans délai. (Garcia dessine au tableau). Les trois projets sont, primo, semer des pommes de terre sur les terres récupérées la haut.

– A condition qu’on ne nous les vole pas ! lance Yudami.

– Exact. On a pris des mesures pour ça, là-haut. L’autre jour j’ai parlé avec la mairesse Erika. Il y a dans la cour de la Corporation Municipale de Services plusieurs camions abandonnés, jamais réparés depuis des lustres, certains n’ont plus les pneus du devant, à d’autres il manque une pièce, j’ai dit à Erika « pourquoi ne pas donner un de ces camions à la commune ? ». Ici avec nos mécaniciens, on s’arrange pour les réparer, on trouve les pièces manquantes. Avec un seul de ces camions que ne pourrions-nous faire ! Nous pourrions aller chercher les semences de la commune El Maizal, des semences de maïs, de haricots… Le deuxième projet c’est la boulangerie communale. Comme vous savez le boulanger à qui nous avions donné le crédit, les gens s’en sont plaints parce que son pain c’était de la farine et de l’eau, sans levure. Avec la levure, il vendait du pain ailleurs ! Il faut monter nous-mêmes notre boulangerie, nous devons acheter les fours, il y a beaucoup de gens qui savent faire du pain dans la commune. L’autre problème est qu’avec l’hyperinflation, le distributeur de farine de l’Etat ne fournit plus sans être payé d’abord et il faut trouver la levure autrement qu’aux prix du marché noir. Le troisième projet de la banque, c’est le recyclage. Nous parlons de salarier des équipes de jeunes qui vont trier les déchets. Au Venezuela nous sommes très en retard sur le recyclage et pourtant, avec tout l’argent gagné, on pourrait faire beaucoup.

– Je ne suis pas d’accord Jesus ! (c’est Rosiris qui parle), nous sommes tous égaux, nous sommes tous des êtres humains, il serait injuste que ces jeunes doivent trier des papiers hygiéniques souillés mélangés à du verre. C’est à chacun de trier.

– Moi je peux dire d’expérience, poursuit Luisa Elena, qu’il y a une grande réceptivité, j’ai travaillé avec les grand-mères, certaines sont ici à la réunion, et elles ont encouragé leurs petits-fils à trier eux-mêmes. Imaginez, quand on aura recensé tous les coins obscurs du quartier, tous ces lampadaires qu’on pourra avec l’argent gagné…

Un homme mince, lunettes à monture noire, se lève : un professeur d’économie de l’université bolivarienne, accompagné d’étudiant(e)s comme Mariana qui a dessiné un plan des fonctions de la banque. « Une banque comunale n’est pas comme une banque privée qui utilise notre argent pour faire des bénéfices sans que nous ne puissions rien contrôler. La banque communale génère des bénéfices pour la communauté. Chaque projet a ses caractéristiques et ses cycles. Semer des pommes de terre ou faire du pain, ce sont des frais différents et des délais de remboursement différents. Les étudiants peuvent vous aider, par exemple donner un cours de comptabilité… »

– Une question (Yarimir lève la main) : et si je propose à la banque un projet de gâteaux, qui serait bien sûr soumis à l’évaluation collective… ?

– … dans ce cas, reprend le professeur, je suppose que vous devrez vous mettre d’accord sur les critères de recevabilité des projets.

– Moi je sais que ce n’est pas un point à l’ordre du jour, intervient Yusleiny, mais je voudrais dire que c’est regrettable ce qui s’est passé l’autre soir quand est venu le camion du gaz communal, il n’y avait pas assez de bonbonnes. Quand j’ai vu les gens courir derrière le camion, je me suis sentie très triste.

– Oui nous devons tout réorganiser lors de la prochaine réunion sur le gaz, dit Jésus Garcia.

– Il y en a qui ont sorti leurs armes et ont tiré…

– Et l’eau ! (c’est Mara qui parle), écoutez-moi, là tout en haut, il y a des gens qui n’ont pas d’eau depuis un an et je peux vous certifier, j’ai un peu honte de le dire, que les camions-citernes sont pleins, que de l’eau il y en a mais les travailleurs de l’entreprise on ne leur a pas payé leurs allocations de décembre, et ils ont décidé de chômer, ils préfèrent ouvrir les robinets pour vider les camions…

– Moi ce que je veux dire ici puisque nous aurons bientôt la prochaine réunion sur le gaz, c’est que nous devons nous engager, mais vraiment nous engager. Parce que souvent à la première réunion nous y sommes tous, puis à la suivante, il y a la moitié qui vient, et à la suivante la moitié de la moitié. Cette banque nous devons la penser au-delà de tout intérêt individuel, c’est un bénéfice pour tous, s’exclame Rosiris.

Les longs cheveux des participantes sont comme les filets qu’on replie avec patience, dans une barque tendue entre passé et présent. Depuis vingt ans, le journaliste du vieux monde est resté sur le quai et leur a tourné le dos. Il ne peut pas considérer la patience de ces « pêcheuses » comme un bon « sujet ». Ainsi durant vingt ans fut cachée au reste du monde l’humble course des temps qui se surveillent du coin de l’oeil. Ne fuis pas, dit le passé au présent, oui, oui je sais, répond le présent. Les écrans ont caché le lointain, la quantité est devenue « vérité » et ceux qui avaient le plus intérêt à se connaître se sont éloignés. La droite rêvait de prendre racine ici, mais elle ne peut plus compter que sur les médias occidentaux. C’est pourquoi ceux qui débarquent à Caracas ne comprennent pas la sérénité, la nonchalance, le rire là où ils croyaient trouver violence, crise humanitaire, exode, famine. Notre révolution a vingt ans mais quel âge a-t-elle ?

Thierry Deronne, Caracas, 21 janvier 2019

Photos : Jesus Reyes

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“Les médias sont obligés d’occulter 90 % de la population vénézuélienne, celle qui tente de s’organiser” (interview de Thierry Deronne, l’un des créateurs de TERRA TV)

Interview réalisée par le Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne @REDEuropaVE

Nous rencontrons aujourd’hui Thierry Deronne. Né en Belgique, il vit depuis 25 ans au Venezuela. Cinéaste, documentariste, professeur universitaire et journaliste, il travaille à rendre visible ce peuple vénézuélien qui, malgré les agressions externes auxquelles il est soumis, continue à nous surprendre dans la construction d’un « autre monde possible ». 

Ton collectif produit divers documentaires sur la Révolution Bolivarienne tels « Marche » et prochainement « Commune ». Parle-nous de ces productions récentes.

Ces documentaires sont deux productions de TERRA TV, une télévision paysanne que nous avons créée récemment. Nous voulons construire un média cohérent avec notre démocratie participative, citoyenne, non seulement dans le discours mais aussi et surtout dans la manière de s’organiser et dans son mode de production. On peut voir les premières vidéos sur la page Facebook @terratv2018. Le documentaire ¨Marche¨ vient d’être projeté à Londres, Liège et Bruxelles. Nous l’avons réalisé directement avec les compagnes et compagnons de la plateforme paysanne qui ont remonté à pied les quelque 400 kilomètres qui séparent le bourg rural de Guanare de la capitale Caracas. Ils racontent comment, en pleine guerre économique contre la Révolution Bolivarienne, les mafias agraires appuyées par des paramilitaires colombiens et certains fonctionnaires publics ont lancé une contre-offensive pour récupérer les terres remises au peuple par le Président Chávez. Et comment ils ont décidé de marcher sur Caracas pour réaffirmer leur appui au Président Maduro, mais aussi pour lui demander de renouer avec la réforme agraire et de faire cesser les assassinats de leaders et militants de la lutte pour la terre.

Le documentaire ¨Commune¨ naît de l’idée de chercher le lien entre luttes paysannes et production d’aliments dans les communes urbaines pour faire face aux pénuries organisées par le secteur privé majoritaire dans l’économie. La relation nouée avec les habitants des Altos de Lídice a ouvert la boîte de Pandore. Le tournage s’est transformé en course quotidienne entre les réunions des comités de santé, la mise en route des boulangeries ou entreprises textiles communales, l’eau, le transport, avec son cortège de doutes, conflits, chutes et rechutes, absences, humour, redémarrages, progrès, reprise à zéro, élections des conseils communaux, bals populaires de salsa, petits déjeuners d’arepas (galettes de maïs, aliment quotidien) pour nourrir les enfants et les ausculter médicalement, jusqu’aux cerfs-volants qui flottent haut par-dessus les terres froides qu’on vient de semer pour les comités locaux d’approvisionnement. Ce documentaire sortira en mars 2019 et comptera huit épisodes d’une heure chacun.

Tu vis depuis longtemps au Venezuela. Que retires-tu de cette expérience, qu’est-ce que ce peuple est en train de construire ? Peut-on l’expliquer en Europe ?

Oui, c’est après une première expérience de formation audiovisuelle dans le Nicaragua sandiniste des années 80 que je me suis établi ici, il y a 25 ans. Ce que je lis dans cet acharnement à vouloir nous détruire de la part du suprématisme des Trump, Macron, Bolsonaro, de l’Union Européenne, dans la résurgence historique d’une Sainte-Alliance médiatico-économique, c’est que nous sommes – entre autres – une avancée dangereuse, contagieuse, rebelle, souverainiste, de l’Afrique en Amérique Latine. Nous sommes les héritiers et héritières des idées égalitaires du président d’Haïti, Alexandre Pétion, qui sauva Bolívar et lui donna des armes et d’importants moyens financiers pour qu’il puisse commencer son Passage des Andes avec son armée populaire d’ex-esclaves et de paysan(ne)s et libérer d’autres peuples de notre Amérique. Les vénézuélien(ne)s surprennent jusqu’à leurs propres structures partisanes quand ils descendent à pied des hauts plateaux, traversent des rivières, forcent des barrages d’extrême droite, pour élire une Assemblée Constituante ou, plus récemment, avec cette marche paysanne historique qui a parcouru 400 kilomètres pour soutenir Nicolás Maduro contre les secteurs conservateurs de l’Etat.

Les européens sont prisonniers de leur incapacité à penser un pays hors du cadre et du champ médiatiques. Il est très révélateur que beaucoup à gauche croient que cette guerre économique que l’Empire a conçue et perfectionnée pour détruire le socialisme de Salvador Allende, ou le Nicaragua, ou Cuba, est… une « crise humanitaire » ou la « faillite d’un socialisme dictatorial » au Venezuela. Cette gauche qui s’informe par les « médias » et qui a fini par se faire penser par eux, ne perçoit pas l’objectif impérial de marteler et magnifier, à travers la guerre économique, cette image de migration massive pour justifier une intervention extérieure. La causalité a disparu, substituée par les effets… et les effets sont devenus l’« information ». Les grands médias ont amené les Européens à se couper du monde. Dans le passage de sa politique étrangère sous commande médiatique, l’Europe a perdu pour longtemps sa crédibilité.

Dans notre cas, il y a  quelque chose de plus : les médias sont obligés d’occulter 90% de la population vénézuélienne parce qu’elle tente de s’organiser, que ce soit dans les quartiers populaires ou dans les zones rurales. C’est ainsi qu’en 2017 une minorité violente d’extrême-droite, multipliée par les caméras, s’est transformée aux yeux du monde en « peuple vénézuélien », et grâce à l’inversion du montage des « news », en « peuple réprimé par Maduro ». C’est ainsi que ceux qui ont été emprisonnés pour avoir participé ou organisé des attentats à la bombe, des incendies de maternité, des lynchages d’afrodescendants, etc, sont devenus des « prisonniers politiques ». Si la majorité des Européens croient dans une propagande qui nous ramène aux années trente ou à la Guerre Froide, on comprend pourquoi ils peuvent soutenir des coups d’État ou des invasions armées contre ce qui est en réalité une démocratie électorale et participative, qui bruit quotidiennement des critiques émanant des partis de tout bord et de l’ensemble de la population, dans la rue et depuis les médias en majorité privés et d’opposition.

Avec ce type de films, peut-on desserrer l’étau communicationnel et médiatique contre le Venezuela ? Quel peut être le rôle des médias communautaires, alternatifs pour faire front à la manipulation médiatique et à la désinformation contre le processus bolivarien ?

La révolution bolivarienne a une identité très participative mais notre communication sociale semble incapable de l’exprimer dans toutes ses contradictions et ses potentialités. Par exemple, presqu’aucun média bolivarien ne parle de la tâche difficile et passionnante de construire une commune, alors que c’est la stratégie centrale du chavisme. Passer toute notre vie, jour après jour, à répondre aux mensonges de l’hégémonie médiatique ne nous laisse pas le temps de développer notre propre agenda, de parler du monde nouveau que nous voulons construire.

Un autre problème est celui qu’énonce Clausewitz : utiliser les mêmes armes que l’adversaire peut nous amener à lui ressembler. On le voit par exemple dans la croyance que les médias actuels peuvent servir à exprimer notre processus bolivarien. Jouer sur le terrain de Twitter ou de Facebook – conçus par les grands groupes états-uniens pour multiplier la consommation individualiste, voire narcissique, du réel – nous fait perdre du temps et retarde une tâche stratégique : celle d’inventer des technologies numériques originales, révolutionnaires, qui renforcent l’organisation et la conscience populaires. Les exemples de l’Equateur, du Brésil, etc., nous le rappellent : alors que la gouvernance mondiale s’exerce via les médias et les réseaux sociaux, la gauche reste incapable – ce qui est incompréhensible à ce stade – de créer de nouveaux moyens numériques pour connecter le collectif, de démocratiser radicalement la propriété des grands médias ou encore de refonder des écoles de communication sociale indépendante de la logique du marché.

Hugo Chávez critiquait cette manie de vendre le socialisme comme un savon, comme une vitrine, cette habitude mécanique de nos médias publics d’édulcorer la réalité et d’effacer les critiques qui émanent des quartiers populaires et de la campagne, critiques qu’il voyait comme moteur vital – car populaire – de la révolution. Pourquoi ne pas compter sur l’intelligence du public, sur son désir de participer au sens d’un message, sur sa maturité et sa capacité de comprendre qu’une critique populaire n’est pas une destruction ?

Depuis les années 60 nous savons qu’une communication révolutionnaire doit dépasser qualitativement celle de son adversaire, et qu’il s’agit par exemple de « faire politiquement des films plutôt que des films politiques » (Jean-Luc Godard). Paulo Freire parlait d’“une télévision de la question plus que de la réponse¨. Et Mao Zedong expliquait qu’“une action ne doit pas être une réaction mais une création“. En ce sens, notre école populaire de cinéma a étudié l’expérience des presque 4000 films d’actualité produits par l’équipe de Santiago Álvarez, devenus aujourd’hui patrimoine de l’UNESCO, qui ont pendant trente ans renforcé la révolution cubaine en en déployant sa chronique populaire et souvent critique.

Julio García Espinosa, autre cinéaste et penseur cubain, parle de cette image ¨qui exige, surtout, de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Le contraire d’un cinéma autosuffisant et contemplatif. Le contraire d’un cinéma qui illustre et embellit les idées ou concepts que nous possédons déjà. Analyser un problème, montrer le processus d’un problème, c’est le soumettre au jugement sans rendre le verdict. Il y a un type de journalisme qui consiste à donner le commentaire plus que l’information. Il y a un autre type de journalisme qui consiste à donner les nouvelles mais en les mettant en valeur par le montage et la mise en page. Montrer le processus d’un problème, c’est comme montrer le développement lui-même de la nouvelle, montrer le développement pluraliste de l’information.¨

Une partie de l’équipe de Terra TV réunie à Caracas entre tournages ou ateliers parmi les mouvements sociaux, un projet qu’on peut découvrir et soutenir ici : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

Terra Tv fait aussi partie du Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne. Comment vois-tu le travail et comment impliquer davantage de collectifs dans la défense de la souveraineté et de l’autodétermination du peuple vénézuélien ?

Notre ami Marco Teruggi a fait un excellent rapport après sa tournée en Europe effectuée il y a quelques mois. Après avoir observé qu’« aujourd’hui nous sommes pratiquement seuls », une de ses propositions pour sortir des cercles d’habitués est de nouer des relations avec les mouvements sociaux, des organisations de femmes, les syndicalistes, les étudiant.e.s, etc… Nos documentaires cherchent à exprimer l’épopée populaire, le grain de folie de celles et ceux qui construisent, sans tomber dans la vitrine pour convaincus. Ces films rendent visible un peuple vénézuélien qui n’est pas la victime humanitaire, dépouillée de son Histoire, mais le sujet historique, collectif, créateur, qui après vingt ans de révolution ne se lasse pas d’inventer un autre monde possible – raison pour laquelle les médias occidentaux doivent l’occulter.

Source: https://twitter.com/redeuropave/status/1073866045503492096  

Traduction: Philippe Hennebert pour VENESOL www.venesol.org

URL de cet article : https://bit.ly/2Bz5iew

Teaser de “Commune”, nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne de TERRA TV

“Commune”, qui sort en janvier 2019, est un nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne produit par TERRA TV et et par l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE).

Sans doute y a-t-il un grain de folie à vouloir encore montrer au monde ce qui se passe au Venezuela hors du champ médiatique, à l’heure où le gouvernement mondial s’exerce par les médias, et où s’est creusé un abîme insondable entre la réalité d’un pays et son image à l’extérieur. ¨Commune¨ nous fait entrer au coeur des contradictions qui font avancer une démocratie participative, celle que les médias ont occultée depuis vingt ans pour la transformer aujourd’hui en ¨dictature de Maduro¨.

Ce film est parti d’une idée de Terra TV : comprendre le lien entre luttes paysannes et agriculture urbaine comme base des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs) qui résistent aux pénuries provoquées par la guerre économique. La relation nouée avec les habitant(e)s de la Commune Altos de Lidice, née au sein des quartiers populaires de l’Ouest de Caracas, a ouvert la boîte de Pandore. De réunion en réunion, le tournage s’est fait tourbillon quotidien : santé, approvisionnement, eau, électricité, transport… doutes, conflits, flottements, absences, chutes, rechutes, humour et nouveaux départs…. élections, reélections de conseils communaux, fêtes de quartier, “arepazos” pour nourrir et ausculter les enfants, cerfs-volants flottant sur les hautes terres froides qu’on s’est promis de semer pour soutenir les CLAPs, avec toujours, partout, les femmes en première ligne…

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Assemblée populaire, maquette du quartier… Jesus Reyes à la caméra et Victor Hugo Rivera au son

Cette chronique d’une organisation populaire depuis sa naissance repose sur les épaules de Jesús Reyes, de Victor Hugo Rivera, issus de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma et de Télévision.

Jesus Reyes explique : « Les images parlent d’elles-mêmes, il y a de l’affection dans leur conception, elles cherchent à être vues et tentent de faire comprendre un futur pas si lointain. La poésie ne se détermine pas, elle naît de ce que nous observons jour après jour, à l’aube, l’après-midi, le soir.  On n’a pas peur de montrer la vie, quand on connaît la mort de près, on montre les blessures. Nous travaillons tous les jours.  »

Victor Hugo Rivera se dit ¨fatigué de voir comment notre époque a rétréci l’oeil documentaire, de voir le latino-américain rester une victime individualisée, vidée de son Histoire, objet humanitaire monnayable dans les télévisions et les festivals. L’art du réalisateur, de l’équipe qui réalise, ce n’est pas de chercher un thème mais de laisser le thème le trouver, non pas de choisir les gens mais de les laisser vous choisir. La forme de l’image naît de ce moment d’égalité, d’amour, de respect, de compréhension, de construction.¨

Et de citer Julio García Espinoza: ¨Un cinéma au service de la révolution exige, surtout, de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Le contraire d’un cinéma autosuffisant et contemplatif. Le contraire d’un cinéma qui ¨illustre et embellit¨ les idées ou concepts que nous possédons déjà. Analyser un problème, montrer le processus d’un problème, c’est le soumettre au jugement sans rendre le verdict. Il y a un type de journalisme qui consiste à donner le commentaire plus que l’information. Il y a un autre type de journalisme qui consiste à donner les nouvelles mais en les mettant en valeur par le montage. Montrer le processus d’un problème, c’est comme montrer le développement lui-même de la nouvelle, montrer le développement pluraliste de l’information.¨

Thierry Deronne, Caracas, 25 novembre 2018

« Commune » de Jesus Reyes et Victor Hugo Rivera, production Terra TV, sortie le 20 janvier 2019. Pour acquérir le DVD en sous-titres français, on peut écrire à partir de cette date à Gloria Verges, gloriaverges@free.fr

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Au Venezuela, la révolution paysanne

Par Geraldina Colotti, correspondante en Europe de Resumen Latinoamericano

14 novembre 2018

Le 13 septembre à Bruxelles (Belgique) est né le Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne en présence d’organisations internationalistes de 17 pays. Pour le Venezuela étaient présents Pablo Sepúlveda Allende, Gustavo Borges, Jimmy Laguna et Jonathan Vargas, militant du mouvement social de base paysanne, le ¨Courant Révolutionnaire Bolívar et Zamora¨ (CRBZ). Nous avons évoqué avec lui la situation de son pays, des paysans, des comunes et des nouveaux défis qu’affronte le socialisme bolivarien.

Quel est le travail du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora, et à quel titre participez-vous à ces journées ?

Je fais partie du Comité des Relations Internationales du CRBZ, un organisation chaviste active sur tout le territoire vénézuélien et porteuse d’une longue histoire de lutte enracinée dans les années 80. Elle articule le Front National paysan Ezequiel Zamora, le Front National Communal Simón Bolívar, le Système National de Formation Simón Rodríguez et deux autres axes liés à la formation: le CEFES, un centre d’études sociales et l’Ecole Nationale de Cadres Mariscal Sucre. Nous sommes une organisation collégiale, structurée en différentes commissions : économique, politique, internationale… Nous agissons sur la base d’un plan stratégique à l’intérieur du processus bolivarien, nous menons un travail politique avec les femmes, les jeunes… Nous sommes membres de Vía Campesina, de l’Observatoire des Droits Humains dont le siège est au Mexique, nous avons des responsabilités au sein de la coordination des mouvements sociaux de l’ALBA, etc… Pour nous il est prioritaire de combattre la guerre médiatique, de briser l’étau international contre le Venezuela, d’établir des relations fraternelles entre les peuples et d’organiser ce que Chavez appelait la ¨diplomatie des peuples¨.

Et au Venezuela, quelles sont vos priorités politiques ?

Nous nous lions à la population directement, sans formalismes ni bureaucraties, mais maintenons une relation de travail avec notre chancellerie. Nous sommes un courant révolutionnaire à l’intérieur du Parti Socialiste Unifié (PSUV). Pour le moment nous accompagnons un groupe de comunes sur le plan national, notamment la Cité Communale Paysanne Simón Bolívar, situé dans l’état d’Apure, municipalité Paez. Nous avons deux méthodologies de travail politique selon que nous avons des adhérents sur place ou non : accompagner ou conseiller. D’une cité communale comme La Sierra, naît une nouvelle architecture de pouvoir populaire qui se décline dans différentes sphères sociales: de l’économique à la politique, de la communication à la culture et la militaire, traduite dans l’unité civico-militaire.

La société communale rurale Simón Bolívar est une expérience sans précédent de la relation créatrice entre l’auto-gouvernement et ce que nous pourrions appeler le leadership formel – le gouvernement, l’État et le parti. En tant que mouvement révolutionnaire nourri d’une longue expérience historique des luttes populaires, nous faisons partie de cette avant-garde collective qui défend clairement le processus révolutionnaire et appuie le gouvernement bolivarien comme garantie de continuité du processus. Cependant nous croyons que doivent être appliquées une série de mesures pour accélérer le processus de transition d’un modèle encore marqué par la forme ancienne de la démocratie représentative, vers un modèle participatif dont le peuple est l’acteur principal: un modèle où les gens ne sombrent pas dans l’apathie ou la délégation mais prennent en main directement leurs affaires, décident, gèrent, participent à l’élaboration de tactiques et de stratégies. Nous refusons les manoeuvres de groupes qui se disent de gauche mais finalement s’alignent sur des positions de droite et nient le caractère révolutionnaire du gouvernement bolivarien.

Et quelle est ton analyse ?

Le Venezuela traverse une situation économique difficile à cause des attaques impériales tant internes qu’externes. Pour saisir ce qui se passe au Venezuela il faut repartir des contradictions capital-travail mais aussi nation-empire. Nous avons un gouvernement de transition au socialisme mais les valeurs restent fondamentalement celles d’une société capitaliste, l‘Etat bourgeois reste debout. Avec comme on l’imagine toutes sortes de contradictions dans le champ social, consumérisme, mercantilisme etc… Il faut penser tout cela avec une bonne dose de “réalisme révolutionnaire” : nous ne sommes pas à l‘époque de Lénine, ni du Che Guevara, ni dans les années 80. Nous devons construire de nouveaux paradigmes qui nous permettent de réactiver des secteurs influencés par le modèle capitaliste, les rendre amoureux du projet révolutionnaire, ce qui suppose de nouveaux mécanismes d’organisation, de nouvelles manières de combiner l’humanisme avec le ¨socialisme scientifique¨, de rompre avec la logique verticale et bureaucratique, etc.. Il s’agit de se ressourcer aux intuitions chavistes pour défendre les acquis révolutionnaires et mobiliser de manière permanente le pouvoir populaire.

Qu’a fait le CRBZ pendant les violences d’extrême droite de 2017 (présentées par les grands médias comme révolte populaire, NdT) et pour lutter contre la guerre économique?

¨Guarimba est un terme qui n’existe dans aucun pays ni dans le champ juridique, appelons un chat un chat : terrorisme fasciste utilisé par une droite qui a vu s’étioler son espace social mais n’a jamais renoncé à ses velléités putschistes et déstabilisatrices. Une violence à laquelle la droite a recouru dès que la révolution est devenue une majorité électorale (ce qui ne signifie pas qu’elle ait la majorité en général). Tant en 2014 qu’en 2017, cette droite a causé de nombreux morts, usant des tactiques du chaos pour accuser ensuite le gouvernement de réprimer les protestations. En 2014, la violence s’est cantonnée aux quartiers riches, en 2017 on a tenté de l’exporter dans les quartiers populaires, d’y semer le chaos et le nombre de morts a augmenté. Le peuple a cependant défendu ses acquis et a repris le contrôle du territoire.

Plus que la réponse du gouvernement, la victoire est venue de l’union civico-militaire et du pouvoir populaire organisé de diverses manières. Pendant la ¨guarimba¨ de 2014, je suis allé avec un groupe de compagnons retirer les barricades qui empêchaient la libre circulation en violation de la constitution. Pendant cette action pacifique, nous avons été attaqués par un groupe de motards masqués qui ont commencé à nous tirer dessus avant de s’enfuir. Une valle a ricoché sur un mur et m’a frappé la jambe droite, heureusement sans trop de dommage. D’autres compagnons n’ont pas eu cette chance et ne sont plus là pour en parler.

Face à la guerre économique, les communes rurales en particulier et urbaines où nous travaillons, s’organisent à travers l’autoproduction et l’échange direct, ainsi qu’avec des monnaies alternatives comme dans la Commune du ¨Panalito¨du quartier 23 de enero, on part des besoins profonds des personnes et non d’intérêts créés par le marché capitaliste. On ne produit que ce que l’on consomme et on construit de nouvelles relations sociales, plus solidaires. Dans l’État paysan d’Apure, par exemple, nous avons élu comme maire un militant historique, José María Romero. On y construit un espace partagé entre le peuple organisé et le gouvernement révolutionnaire, l’espace du bien vivre, où on discute ensemble du budget, les frais sont calculés sur la base des besoins de la communauté, bref les décisions de la population dépassent le niveau institutionnel de l’État.

Le mouvement paysan a récemment assumé un rôle direct sur la scène politique, dévoilant une image complexe de la situation. Après presque vingt ans de révolution bolivarienne, quel est votre bilan en tant que marxistes ?

Le mouvement paysan a pour caractéristique d’être un des sujets les plus loyaux de la révolution. Mais il est aussi le secteur le plus attaqué par les forces latifundistes et de l’agro-industrie qui n’ont jamais renoncé à détruire la Loi des Terres ni le nouveau cadre constitutionnel garant de l’occupation des terres improductives. De 1998 jusqu’à aujourd’hui les grands propriétaires et l’extrême droite (les premiers finançant souvent les violences de la seconde) ont assassiné plus de 200 paysans. Le dernier en date est un adolescent de 15 ans, fils d’une militante révolutionnaire, assassiné dans une embuscade dans l’État de Barinas.

Ce qui se passe avec le mouvement paysan illustre mon propos: la persistance d’un État libéral, y compris en présence d’un gouvernement qui tente de le détruire. Dans ce cadre il y a des intérêts en conflit qui poussent des fonctionnaires et des magistrats sans scrupules à saboter le procesus révolutionnaire, à persécuter les paysans en foulant au pied les garanties légales, pour protéger les intérêts des grands latifundistes. C’est pourquoi nous saluons la détermination du nouveau Procureur Général de la République, Tarek William Saab, dans sa lutte contre la corruption. Cependant notre tâche est d’assumer complètement cette contradiction de classe, d’appuyer la lutte du mouvement paysan dans les quartiers et dans les communes pour construire un monde nouveau. C’est-à-dire de construire une majorité nouvelle capable de radicaliser la révolution.

Source : http://www.resumenlatinoamericano.org/2018/11/14/venezuela-la-revolucion-campesina-entrevista-a-jonathan-vargas-militante-de-la-crbz/

Texte revu par Gabriela Pereira

Traduction : Thierry Deronne

Photos : Eduardo Viloria Daboin / CRBZ

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Congrès des Communes : comment passer des engagements aux actes ?

Une analyse du mouvement social vénézuélien Courant Révolutionnaire Bolívar et Zamora (www.CRBZ.org)

Une première phase du Congrès national des communes vient de s’achever. Comme l’a annoncé le président Maduro, celui-ci sera prolongé durant soixante jours pour élaborer et développer les propositions de manière plus détaillée. Après des jours de débats, lors de la réunion de clôture avec le Président de la République, Nicolás Maduro lui-même a fait siennes et approuvé les propositions présentées par les congressistes. C’est sans aucun doute de la plus haute importance, surtout si l’on considère que le discours officiel acte la décentralisation de la question des communes et l’approfondissement du pouvoir populaire.

Le fait que le président Maduro a publiquement pris ces engagements signifie que le gouvernement national dans son ensemble et les mairies et les administrations doivent prendre en compte et appliquer ces orientations. Ainsi, la question communale reprend de l’importance dans les actions du gouvernement, en vertu de l’engagement pris par la première autorité de l’État vénézuélien, le gouvernement et le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV).

Il ne s’agit pas d’une question mineure, car l’approfondissement de la construction communale n’est rien moins que l’horizon stratégique défini par le commandant Chávez pour développer une démocratie révolutionnaire et ainsi transformer la société à travers un socialismo territorial. C’est dans la commune en effet, dans ses formes d’organisation, dans son potentiel de productivité économique, dans sa capacité à générer de nouvelles formes d’administration, de gestion des services et la satisfaction des besoins de base, à partir de structures organisationnelles fondées sur la participation et l’implication du peuple, que se manifeste le mieux la possibilité de créer une société dans laquelle le peuple lui-même prend en main son destin pour ne pas être conduit par les élites économiques et politiques. D’où l’importance de la tenue du Congrès et des résultats exprimés dans l’engagement du Président Maduro, qui vont dans cette direction.

Un peu de mémoire…

Ces nouveaux accords devraient comporter un nécessaire équilibre d’engagements semblables pris dans le passé par l’Exécutif national. Par exemple, le programme de travail avec lequel le président Maduro s’est engagé le 15 août 2015 et dans lequel il a également impliqué un nombre important de hauts fonctionnaires.

Dans cet ensemble d’accords, il avait été proposé d’avancer dans des domaines tels que la police communale, les plans de défense territoriale, l’intégration des plans de développement communaux dans le système national de planification, la création d’un système national de presses communales, la création d’un réseau pour la distribution et la commercialisation de la production des communes et d’une grande société de production et de distribution commune, la création d’une super intendance du système économique communal, la construction d’un plan afin de transférer des compétences à l’administration et la gestion des services, un plan de transfert de l’administration et de la gestion des sablières, des carrières, des fours à chaux, entre autres, la détermination par la banque de programmes de financement des communes, la promotion du système agricole communal qui implique, entre autres, la création d’un plan agro-industriel pour les communes et une banque de semences, l’affectation d’un code unique d’achat de fournitures pour les communes et autres organisations socio-productives pour avoir un accès préférentiel aux intrants agricoles, au ciment, au fer et à l’acier ainsi qu’à la production des entreprises publiques d’aliments.

Si l’on fait le bilan aujourd’hui, force est de constater que très peu de choses ont été accomplies et beaucoup a été fait pour des choses qui n’ont pas avancé. La logique bureaucratique s’est imposée, la lassitude, des retards, des intérêts politiques partisans, des quotas de pouvoir régional et municipal, mais aussi la corruption et les mafias. Comment faire en sorte que le cela ne se répète pas et que nous puissions réellement avancer dans la réalisation des objectifs proposés ? Comment pouvons-nous reprendre cet agenda en suspens et l’intégrer dans l’agenda actuel ?

Tout d’abord, nous pensons qu’en plus de l’élaboration détaillée des propositions, il est nécessaire de définir des priorités, d’élaborer des plans et des calendriers d’exécution, d’orienter les ressources ainsi que de définir les responsables des tâches aux différents niveaux de gouvernement et dans les instances organisées des communes ; ces plans et calendriers doivent être examinés périodiquement. Les raisons du non-respect et des retards éventuels doivent être évalués afin de déterminer les responsabilités et prendre les décisions en la matière.

Deuxièmement, il est essentiel que cela soit fait à l’égard du pays, d’une manière publique et transparente, sans opacité d’aucune sorte ; à cette fin, il faut mettre à profit internet et les technologies de l’information et de la communication.

Troisièmement, il est essentiel que les communes disposent d’instances et de canaux au sein du gouvernement pour pouvoir porter plainte au sujet des obstacles, des retards, du détournement des ressources dans la mesure où cela se produit : ces canaux doivent être d’une efficacité immédiate.

Quatrièmement, il doit y avoir un espace et des moyens pour que les médias publics deviennent des haut-parleurs tant pour les mesures prises dans les processus de respect des accords que pour les critiques, alertes et dénonciations qui doivent être faites.

Cinquièmement, il faut que les électeurs du Secteur des communes et des Conseils communaux élus par le peuple lors d’élections libres et directes aient un poids déterminant ; le pouvoir transféré par la base communale à ces fonctionnaires doit se traduire par une contre-expression et doit être reconnu dans sa juste mesure par les institutions du gouvernement national, régional et municipal, ainsi que par les autres organes qui constituent l’État.

Le peuple des communes et ceux d’entre nous qui promeuvent et accompagnent la construction communale se sont avérés être l’une des constructions les plus importantes de toutes ces années de révolution ; c’est là que se concentre la base populaire la plus engagée dans les transformations profondes, celles qui concernent l’approfondissement de la démocratie, la défense de la souveraineté, le développement productif. Ceux d’entre nous qui font partie du secteur communal ont également fait preuve d’une loyauté absolue envers la révolution, le gouvernement bolivarien et le président Maduro. Nous voilà, ancrés au sol, fermes dans la défense de l’héritage du commandant Chavez. Notre combativité et notre capacité de lutte seront entièrement mises à disposition pour respecter ces nouveaux accords. L’institutionnalisation du gouvernement bolivarien à tous les niveaux et l’institutionnalisation de l’État dans son ensemble doivent également s’avancer et assumer cette tâche. C’est l’horizon stratégique de la révolution qui est en jeu.

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

École de féminisme populaire, commune « La Azulita », État de Mérida, 2 au 5 octobre 2015

Le travail de préparer le ciment pour construire les logements des membres de la commune.

Cacao séchant au soleil, commune agricole de Cacigal

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

Enfants de la Commune d’El Rosillo (État d’Anzoategui)

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l’État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Lieu de réunion de la Commune ¨Rogelio Castillo Gamarra¨

Récolte de pommes de terre, Commune Macho Capaz.

María Vivas, coopérative La Hoja (¨La feuille¨), Commune Macho Capaz

Jardins d’orangettes, Commune de Macho Capaz.

L’ex-ministre de la Commune Reinaldo Iturizza (assis au fond) durant la fête populaire qui a marqué la légalisation de la six-centième commune

Commune Agro-écologique “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

La Commune Máximo Viscaya, État de Yaracuy, octobre 2013. Photographie : Verónica Canino

Le communicateur alternatif et directeur régional du Ministère de la Commune Gerardo Rojas signe la légalisation de la Commune Socialiste Sabas Peralta (État de Lara, août 2013)

Commune Sabas Peralta, État de Lara. Photos : Leonardo Ramos

Commune Sabas Peralta

Source : http://www.crbz.org/congreso-de-comunas-como-trascender-del-compromiso-a-los-hechos-comunicado-de-la-corriente/

Traduction : VeneSol

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Entretien avec Marco Teruggi, auteur de Mañana será historia, un journal intime frénétique sur la réalité vénézuélienne

Leandro Albani  /  Traduit par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Depuis plusieurs années, le Venezuela est dans l’œil du cyclone mondial. Le journaliste Marco Teruggi raconte cette réalité dans son nouveau livre.

Lire Mañana será historia. Diario urgente de Venezuela  (Demain, ce sera de l’histoire, Journal urgent du Venezuela), c’est se lancer dans un fleuve impétueux qui, parfois, nous permet un bref répit pour souffler, puis nous entraîne à nouveau dans des courants frénétiques dont nous ne savons pas vers quelle destination finale ils vont nous emmener. Ce tourbillon que l’on respire en tournant chaque page du livre est le même qui fait vibrer l’histoire du Venezuela.

Publié par Editorial Sudestada, Mañana será historia… peut être un guide pour ceux qui cherchent à comprendre la réalité vénézuélienne. Mais il devient aussi un blog quotidien où s’entremêlent révolution et nécessité, toujours à partir d’une histoire qui restitue les voix des principaux protagonistes du processus politique et social initié par Hugo Chávez en 1998 : les hommes et les femmes du peuple, qui refusent de perdre la dignité conquise, qui combattent les ennemis internes et externes, et qui doivent combattre les erreurs de ceux qui, à plusieurs reprises, ont décidé des destinées d’une révolution qui a sorti l’Amérique latine de sa torpeur. Teruggi tisse des pages qui deviennent un road movie à travers les plaines vénézuéliennes puis, quelques paragraphes plus bas, analyse et démêle une situation économique qui n’est pas toujours comprise dans son intégralité dans des pays comme l’Argentine.

Sociologue, journaliste, mais surtout protagoniste des victoires, des tragédies et des contradictions du processus bolivarien, Teruggi, qui vit au Venezuela depuis 2013, est récemment arrivé en Argentine, où il a commencé un marathon de présentations à travers le pays. Auteur de Lo que Chávez sembró. Testimonios desde el socialismo comunal (Ce que Chávez a semé. Témoignages du socialisme communal) (Sudestada, 2015) et des recueils de poèmes Siempre regreso al pie del árbol (Je reviens toujours au pied de l’arbre) (2012) et Días Fundados (Jours fondés) (2014), Teruggi a dialogué avec La tinta sur Mañana será historia…, l’actualité du Venezuela et la figure toujours présente de Hugo Chávez.

 Marco Teruggi

Pourquoi as-tu choisi de structurer le livre comme un journal intime ?

La première question que je me suis posée était de savoir comment raconter toute cette réalité. Quand je dis toute cette réalité, cela va de la vie quotidienne aux conflits internationaux, en passant par l’expérience de l’organisation populaire, la description d’un paysage, une réflexion ou un dialogue. Ce sont les formes qui peuvent contenir cette réalité extraordinaire, qui se trouve à un moment unique de son histoire et qui ne se répétera pas. La forme du journal intime est apparue comme une possibilité d’ordonner tout ça chronologiquement et de permettre à tous les genres que j’ai réussi à construire d’y entrer. Il y a des moments de chronique, de réflexion, d’essai, de littérature de voyage, d’analyse économique et politique plus dure, de dénonciations, de lettres. Toutes ces formes sont des possibilités d’attraper ce que l’on vit et dans quoi on est immergé. L’idée d’un journal signifie que celui qui écrit n’est pas à l’extérieur et observe à partir d’une neutralité supposée, dont certains secteurs du journalisme aiment faire croire qu’elle  existe toujours, mais qu’il est à l’intérieur de ce qui se passe. Et il doit être crédible et savoir de quoi il parle. Le « moi » apparaît peu, mais il apparaît, afin que le lecteur puisse atterrir un peu plus et se demander comment vit et survit cette personne qui lui parle.

Dans le livre, tu te concentres beaucoup sur le processus communal et paysan, pourquoi as-tu inisisté sur ce secteur pour raconter l’histoire ?

D’abord, parce que c’était ma porte d’entrée dans le pays. Quand je suis entré dans le processus révolutionnaire, c’était par cet univers. Et parce que j’ai toujours vu que, dans ce secteur, il y avait un pouvoir de transformation qu’il n’y avait pas dans d’autres, lié au projet proposé par Chávez, de ce qu’il signifiait en termes organisationnels et dans l’horizon de la transformation. Et aussi parce que mes héros et héroïnes étaient toujours là. Mes points de repère, les gens que j’admire le plus, étaient toujours dans ces espaces. Il y a beaucoup de choses qui se passent dans cette dimension : de la merveilleuse expérience communautaire à la tragédie de l’assassinat de dirigeants paysans. Tout cela fait partie de l’espace dont je parle et dont j’analyse souvent la réalité.

Le livre est situé dans un endroit qui n’est ni meilleur ni pire. Il s’agit aussi d’un rythme du pays, alors, à mon tour, je me détache et je tourne l’écriture vers le conflit politique qui se développe. Par exemple, en avril et juin 2017, il y avait des paysans à qui les propriétaires fonciers qui finançaient les secteurs paramilitaires avaient pris des terres, mais l’accent était mis sur l’analyse de la manière dont l’assaut contre le pouvoir prenait forme de la part des forces d’opposition. Précisément, le plus difficile est toujours de faire une synthèse, que tous ces éléments coexistent. La plupart de mes sources d’information, ou là où je pouvais trouver des explications pour la plupart des événements, avait à voir avec l’univers des territoires concrets. Là où il y a une richesse d’information qui n’est souvent pas dans les médias. La particularité du journalisme au Venezuela est que, bien souvent, il est difficile d’accéder aux sources et que celles-ci peuvent être obtenues à partir des sommets politiques et des dirigeants, ou à partir de niveaux très bas dans les territoires.

Comment était-ce d’aborder la question de la bureaucratie et de la corruption dans le cadre du processus bolivarien ?

La corruption n’était pas un problème jusqu’au jour où Maduro, une fois, a dit que c’était le principal ennemi de la révolution. Ce que même les médias d’Etat ont négligé, mais Maduro a insisté. En septembre 2017, lorsque le nouveau procureur général, Tarek William Saab, est arrivé, il a ouvert la situation de la corruption dans ses dimensions les plus fortes, attaquant des problèmes très complexes, comme celui de PDVSA (Petróleos de Venezuela S.A.). Là, la question a fait l’objet d’un débat public approfondi, même contre la résistance de certains secteurs au sein du chavisme, qui disent que ce n’est pas quelque chose dont il faut parler. Il a été possible de relier  ce débat sur la corruption avec les chiffres donnés par le bureau du Procureur général, ce qui a rendu bien des choses plus complexes. Je pense qu’il y a une dimension de ce qui se passe au Venezuela qui ne peut être comprise sans intégrer ce facteur, sachant qu’il s’agit d’un programme de la droite pour le continent. Mais sachant aussi que le processus bolivarien s’est attaqué à ce problème. Contrairement à d’autres processus, il l’a mis au centre de la table, en disant qu’il fallait prendre ses responsabilités et mener une bataille contre cela.

La question de la bureaucratie a connu une évolution. D’abord, il y avait plus une logique d’analyse, démontrant comment la bureaucratie opère et porte atteinte dans la vie quotidienne, d’une manière invisible, aux processus d’organisation populaire. Cela a ensuite évolué vers un débat autour du projet politique et économique, qui est plus qu’une simple question de bureaucratie. C’est dans cette direction que la ligne stratégique est orientée dans le domaine économique. Le nœud principal du débat le plus complexe est là.

Pourquoi avons-nous vu, ces derniers temps, que le pari sur le communal, le social, l’étatique – en enlevant quelques points clés, comme le PDVSA – a quitté le centre de la scène, pour être remplacé par la question des accords avec le secteur privé ? Qu’y a-t-il derrière cela ? Est-ce seulement tactique ou est-ce stratégique ? Comment les  expulsions de paysans, les assassinats de dirigeants, les difficultés pour les communes à se développer s’inscrivent-ils dans ce débat ? Cela a plus à voir avec l’exercice théorique sur la question de la nature du modèle économique proposé dans la situation actuelle, qui n’est pas idéale. C’est une situation pleine d’erreurs qui se sont accumulées, avec un blocus économique international de plus en plus lourd, en même temps que les secteurs économiques boycottent l’économie. Dans ce contexte, de quoi s’agit-il ? Là, l’exercice est plus théorique sur le type de projet économique, sachant que l’économie, c’ est de la politique concentrée.

Comment peux-tu décrire l’opposition vénézuélienne ?

Coincée par sa propre incapacité à créer des scénarios insurrectionnels ou incendiaires, dans lesquels elle finit par être brûlée par son propre feu. Une grande partie de l’opposition est convaincue que ça ne pourra être résoluque par une solution violente. Ce n’est pas à partir d’une conception idéologique, mais parce qu’ele a commis tant d’erreurs, qu’elle a dilpaidé le peu qu’elle avait, qu’elle est arrivée à un point où elle n’a pas d’autre choix. Mais sa situation est si critique que, pour que cela se réalise, ça ne dépend pas de sa propre force, mais d’un facteur international. Voilà le paradoxe de la question. Ils proposent une issue pour laquelle ils n’ont pas la force, c’est pourquoi ils demandent, avec leurs opérateurs internationaux, une action depuis le front extérieur dans le cadre de la crise humanitaire.

Ensuite, il y a un autre secteur qui oscille entre accompagner la ligne la plus violente et ne pas la soutenir, et dont le gouvernement essaie de se rapprocher pour un dialogue. L’approche continue d’être de construire une démocratie participative au sein d’une démocratie représentative. Nous avons besoin d’une opposition qui participe selon les règles du jeu qui sont établies et, contre la mythologie qu’elle agite, la droite elle-même se charge de la démentir. Quand ils gagnent les élections, ils les reconnaissent, mais quand ils perdent, ils ne les reconnaissent pas. Le problème, c’est que lorsqu’ils se présentent ensemble, certains gagnent et d’autres perdent, alors ceux qui ont perdu demandent à ceux qui ont gagné de ne pas reconnaître leur victoire. Dans leur propre capacité à se tirer dans le pied, ils ont créé une sorte de crise politique profonde qui conduit à la situation dans laquelle, aujourd’hui, leurs principaux porte-parole, leur ligne d’action et leur stratégie se trouvent aux USA, via la Colombie.

Comment apparaît la figure de Chávez dans le livre ?

Elle apparaît d’une manière complexe, comme un point sur lequel revenir pour réfléchir en termes de projet politique stratégique. Cela apparaît dans sa relation sentimentale et émotionnelle très forte avec le peuple, avec ce que Chavez représentait pour des millions de personnes. C’est une absence qui pèse. Il arrive même d’un endroit où on ne sait pas quoi dire. Il y a un texte, c’est l’un des rares articles que j’incorpore dans le livre, sur un anniversaire de la mort de Chávez, et je raconte comment s’est passée l’écriture de cet article et sa difficulté. Parce qu’au sein d’une révolution, il y a des choses complexes à traiter qui font partie de l’apprentissage de la vie dans cette révolution. Comme, par exemple, les secteurs qui usurpent le mot et le nom, se vantent et glorifient, mais qui, dans leur pratique quotidienne, font exactement le contraire. Parfois, le silence est préférable à la msie en avant de questions que vous n’avez aucune raison d’aborder à ce moment-là dans le débat public. Chávez est omniprésent et apparaît parfois comme une absence. Il y a même quelque chose qui ressemble à un cauchemar dont on se réveille et il apparaît.

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Gracias a: Tlaxcala
Fuente: https://latinta.com.ar/2018/10/manana-sera-historia-un-diario-frenetico-sobre-la-realidad-venezolana/
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Les communard(e)s de tout le Venezuela se réunissent à Sarare

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74 communes originaires des États Apure, Barinas, Táchira, Lara, Mérida, Yaracuy, et Carabobo, se ont donné rendez-vous lors de la rencontre nationale de communes qui a eu lieu dans le village de Sarare, convoqué par El Maizal et le Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora.
« Que fait le Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora dans Simón Planas ? Qui a proposé et qui est derrière tout cela ? C’est le chavisme, car ici sont réunies les communes qui sont nées sous l’étoile de la révolution bolivarienne, ici il y a cinq membres constituants élus par notre peuple », a affirmé Ángel Prado après avoir initié l’assemblée dans les installations du Village Universitaire Simón Planas, récupéré ce mois encore par le mouvement populaire dans un processus de construction d’une ville communale.
Lors de la rencontre  les constituants, Ángel Prado, Pedro Alvarado, Yoleida Uzcátegui, Lisandro Solórzano, et Orlando Zambrano ont participé. Les objectifs centraux ont été énoncé, mais le principal, est d’avancer dans l’articulation et la progression du mouvement populaire national, pour construire un agenda de lutte sur la base des demandes des communes.
« Il y a beaucoup de gens qui luttent dans tout le pays, mais ceux qui sont dans la lutte commune nous sommes encore désarticulés, avons besoin d’un agenda de lutte pour que nous puissions résister aux ravages de la guerre et du réformisme qui veut en finir avec ce processus », a affirmé Angel devant les communards venus par leurs propres moyens jusqu’à Lara.
À la rencontre, sont venu également assister des délégations de la Marche Paysanne Admirable, du Réseau National de Communards, du Mouvement de Travailleurs sans Terre du Brésil et du mouvement Patria Grande de l’Argentine.

« Le mouvement populaire est dans un processus de regroupement afin de continuer à lutter, nous devons voir où est l’ennemi, quelles sont nos forces propres que nous devons réunir pour construire une plate-forme de luttes, nous avons besoin de nous retrouver et de construire un instrument national où nous laisserions de côté toutes les différences qui nous désunissent et chercherons ce qui nous uni, », a affirmé Zambrano.
Zambrano, dirigeant du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora, s’est référé à la nécessité de réaliser un bilan sur le mouvement populaire pour tirer des leçons et pour avancer : quels ont été les relations et les problèmes avec l’État? La bureaucratie qui nous a conduit à une situation de démobilisation et de division au sein du mouvement populaire? A partir des réponses des pas doivent être fait afin de chercher un progrès et des victoires : « Nous devons à passer à l’offensive, nous devons exercer une pression sur les bureaucrates car leur temps n’est pas celui du mouvement communard », a affirmé Zambrano.
Le membre constituant s’est référé à son tour à la nécessité de construire un espace unitaire entre le mouvement communard et le mouvement paysan, souvent c’est le même sujet, pour ainsi articuler les luttes, donner une forme à la plate-forme nécessaire pour porter les défis urgents et stratégiques.
Durant la rencontre différents sujets ont été abordés à chaque table de travail, comme celui des enjeux et des défis du mouvement populaire ; l’articulation de processus productifs ; la communication ; comment encourager la construction de l’État communal, entre autres. À son tour a été abordé le débat sur les membres constituants des communes, son rôle à l’intérieur de l’Assemblée nationale constituante, son rôle à l’intérieur du mouvement populaire.
La clôture de la séance plénière a laissé par-devant les pas qui restent à faire dans cet agenda accordé de luttes, d’horizons politiques et économiques. Il suivra le chemin du regroupement, d’objectifs, d’organisation et de mobilisation afin d’affronter les batailles dont la patrie a besoin en ce moment : la révolution n’avancera pas dans ses révolutions nécessaires sans le rôle principal de la commune, des paysans et du peuple en général.

 

Source : Presse Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora / Traduction : venesol

L’heure venue

Notre « hors-champ médiatique » est infini. La majorité sociale du Venezuela, que les journalistes ne ponctionnent que dans un cadre individuel, humanitaire et atemporel, n’est pas cet objet qu’on veut identifier comme une victime. C’est un sujet pris dans une action collective, habillé d’une Histoire et d’un futur.

Il faudrait tenter d’expliquer a présent, pour ceux qui vivent loin de nous, ce qu’on perçoit du ronronnement de la machine souterraine. Pour beaucoup le sentiment est que l’heure est venue de s’ébrouer, d’inventer un nouvel Etat, de construire des communes autosuffisantes, des pouvoirs plus clairs, plus directs, voire un Etat communal. Il y a plusieurs explications a cela : les échéances electorales, gagnées par le camp révolutionnaire, sont derrière nous – si on excepte les municipales de décembre prochain. Le verdict des urnes et le répit électoral sont propices à ce recentrage sur la révolution de la structure.

La droite locale, convaincue en 2017 par l’axe Bogota-Washington d’organiser une vague de déstabilisation meurtrière pour que le monde puisse “voir” enfin comment Maduro réprimait les vénézuéliens, est de plus en plus discréditée auprès de sa base, et retrouve son plus bas étiage electoral. L’attentat contre le président Maduro organisé par les Etats-Unis et le président colombien Juan Manuel Santos à deux jours de l’expiration de son mandat, dit bien ce désespoir de l’oligarchie colombienne qui vient d’adhérer à l’OTAN. Transformer la Mer Caraïbe en Atlantique Nord parle d’une Histoire qui se répète. En 1819 la même oligarchie de Santander décidait de s’unir aux Etats-Unis contre un “Bolivar assoiffé de sang” pour empêcher la marche à travers les Andes des ex-esclaves noirs du Venezuela et de leurs alliés les jacobins noirs de Haïti…

Il y a d’autres explications à ce retour d’une ambiance révolutionnaire, très “années 90” au Venezuela: la guerre économique et la hausse irrationnelle des prix organisée par le secteur privé majoritaire, met beaucoup de citoyens au pied du mur. Les communes sont une partie de la solution à ces problèmes de survie, de production, d’alimentation, de services publics en voie de détérioration.

Par ailleurs, vingt ans de révolution ont servi d’école à toute une génération qui a les outils de l’expérience pour se remobiliser. Son but est d’influencer de plus en plus Maduro, en lui exigeant de faire le ménage, par exemple en cessant de recaser des fonctionnaires qui ont failli, volé, trahi la population, en les limogeant une fois pour toutes et en nommant des gens valables à leur place. Cette énergie spécifique, qui répond à la fois à la guerre impériale et au poids de la forme ancienne de l’Etat, est enfin née de ce temps que Chavez ne pouvait accélérer a lui seul, celui qui transforme les idées en force matérielle.

Ce besoin de commune, de transformer l’Etat, s’incarne dans les pieds gonflés des 200 paysan(ne)s venus des Etats intérieurs où les mafias des blanchisseurs de capitaux colombiens, juges, grands propriétaires, militaires, les ont chassés des terres données par Chavez, avant de revendre leurs tracteurs en Colombie. Mafias qui souvent trouvent des complices parmi les fonctionnaires de l’Institut des Terres qui sabotent la remise des engrais, des semences, des crédits aux mêmes paysans, ce qui permet à certains secteurs de l’Etat de dire que mieux vaut appuyer les agroindustriels privés puisque décidément les paysans ne produisent rien. 400 km de marche, 20 km par jour, épuisement, campements de fortune, soif, diarrhées, intimidations, mais la marche a continué grâce à la solidarité des plus humbles comme cette vieille dame qui partage l’espace de sa pauvre demeure au bord de la route et offre le peu qui lui reste de café. Les médias privés, majoritaires, invisibilisent la marche, mais aussi, curieusement, les médias bolivariens. Jusqu’à ce que Nicolas Maduro oblige les télévisions à transmettre leur parole…

A Caracas, lorsqu’une haie de police a stoppé la marche à deux pâtés du palais présidentiel, nous nous sommes dit : si Maduro a réellement ordonné cela et s’il ne les reçoit pas ces paysans qui sont une des bases les plus sincères de la révolution, il ne pourra plus rien comprendre. Quelques gauchistes avaient pris la tête de la marche pour les derniers mètres, exultaient à la vue d’un barrage de police, filmant les casques : la voilà, la preuve de l’Etat bourgeois, de la trahison de Maduro ! Jusqu’à ce que les organisateurs paysans leur demandent courtoisement de s’éloigner, de se placer en fin de cortège, les priant de comprendre les problèmes d’infiltrations et de sécurité du président. Au même moment une délégation des paysans se réunissait avec le Président de l’Assemblée Constituante Diosdado Cabello (photos).

Le lendemain le président Maduro ouvrit grand les portes du palais présidentiel pour les recevoir à son tour, faisant retransmettre à tout le pays par la télévision, radio et Internet, leurs longs témoignages. Il commença par écouter les paysans sans les interrompre, avant d’approuver leurs exigences et d’en faire des ordres.

  • Remise immédiate aux paysans de toutes les terres remises par Chavez et dont ils ont été expulsés de manière arbitraire.
  • Révision cas par cas de toutes les victimes de mercenaires et de persécution par des organes juridiques.
  • Révision de tout le système de désignation des juges agraires pour les mettre au service des paysans vénézuéliens.
  • Modification des lois agraires pour un système du 21ème siècle aux mains du peuple.
  • Démarrage d’une lutte contre la corruption et transformation de toutes les institutions en matière agricole du pays, à la chaleur de la critique populaire.
  • Alliance productive avec tous les secteurs paysans pour concrétiser le Plan Productif et le “Plan de la Patrie 2025”. Enfin, un grand Congrès Paysan pour la troisième semaine de septembre 2018.

Au sortir de la réunion, les paysan(ne)s épuisés ne cachaient pas leur satisfaction, malgré l’amertume des chausse-trappes semés sur la route par certains sous-ministres. N’avaient-ils enfin atteint leur objectif d’une rencontre au sommet et d’une parole totale ? En remettant à Nicolas Maduro deux cents propositions, ils lui on dit ce que tout un peuple chaviste a envie de lui dire depuis longtemps : « l’heure est venue ». Joie vite brisée : au moment même où la rencontre avec le Président prenait fin, le paramilitarisme répondait en torturant, mutilant, assassinant trois leaders de la lutte pour la terre a Barinas, trois compagnons des premières heures de la marche, trois victimes de plus parmi les centaines de victimes de la lutte des terres. A Sabaneta, terre natale de Chavez. Tout un symbole pour une déclaration de guerre aux accords énoncés par Maduro, qui le lendemain allait lui-même subir une tentative d’assassinat. La Loi des Terres promulguée par Chavez avait constitué un des facteurs déterminants du coup d’Etat en 2002.

Il y a quelques jours nous étions sous la bruine côtière de Caruao où les tambours d’Afrique vont de maison en maison de paysans et de pêcheurs dont les fils hésitent entre l’horizon de la mer et l’écran du Blackberry. Caruao recevait pour la première fois la visite de fonctionnaires du Conapdis. Cet institut organise depuis l’Etat le soutien aux personnes handicapées. Le travail du jour consistait à doter les personnes concernées d’un Carnet de la Patrie, outil de recensement qui leur permettra entre autres de toucher des allocations. Problème : beaucoup des patients qui font la file depuis tôt ce matin ne possèdent pas de rapports médicaux attestant de leur handicap. Les fonctionnaires décident alors d’oublier la paperasserie : un diagnostic visuel, une photo faite sur place, on imprime le Carnet, on le remet au patient. Bilan de la journée : une soixantaine de nouveaux allocataires. Tel est ce Venezuela “hors-champ”, toujours prêt a ouvrir doucement sa main pour qui voudrait lire dans ses lignes.

Thierry Deronne, Caracas, 5 août 2018

Photos : CRBZ, Jonas Boussifet

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Terra TV… ou les efforts d’une luciole

par Julie Jaroszewski, envoyée spéciale au Venezuela

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Julie Jaroszewski à la guitare, lors de l’atelier de Terra TV avec les paysan(ne)s de la Commune El Esfuerzo, Portuguesa, Venezuela, 16-21 juillet 2018

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Le camion chargé à ras-bord de sacs, vidéoprojecteur, bout de matelas, cadre de lit, et d’une équipe féminine de l’Ecole Populaire et LatinoAméricaine de Cinéma et de Théâtre, a laissé derrière lui la route de goudron de Guanare dans l’Etat de Portuguesa et s’engage dans les chemins de terre. Le soleil se couche doucement sur les collines au fond de cette plaine agricole du cœur du Venezuela et les premières lucioles commencent à scintiller dans les arbres. Entre un cadre de lit et deux dos d’âne, on s’échange des tartines de fromage blanc en riant. Puis une étoile s’allume, puis une autre, puis c’est la lune.

Impossible de ne pas penser à la Barraca, la compagnie théâtrale dirigée par Federico Garcia Lorca, durant la seconde République espagnole et s’intégrant au projet gouvernemental des missions pédagogiques de la « Nina Roja ». La vocation de Terra TV est semblable : apporter via le théâtre, le cinéma et la télévision, les outils aux communautés rurales en lutte afin de pouvoir se raconter.

La commune ici, s’appelle El Esfuerzo (« l’effort»), et rassemble une quarantaine de familles paysannes. Depuis 2011 et après avoir initié la procédure légale pour la récupération des terres -telle que le stipule la loi des Terres et Développement Agraire- celles-ci ont commencé à construire leurs maisons et à cultiver la terre. Ce 14 février dernier, après dix ans de lutte, les habitants ont vu leurs efforts reconnus par l’État bolivarien à travers l’obtention d’un titre de propriété reconnaissant leur droit à vivre et produire sur ces terres.

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Yarumi Gonzalez et Estephanie Carrizales, formatrices de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

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Marilena Jara, formatrice de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

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Betzany Guedez formatrice de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

La présence de l’Ecole a pour vocation de donner de manière récurrente des ateliers transmettant des techniques de jeu d’acteur, de langage audiovisuel mais aussi de dramaturgie, afin de dégager avec la communauté les bases qui serviront à l’élaboration d’un scénario retraçant l’épopée menée pour la construction de leur commune paysanne. Il ne s’agit pas seulement de raconter le passé, mais d’interroger le présent, afin de fortifier de manière consciente au sein du groupe, ce qui fût acquis, les fragilités, les conflits en cours, et l’émergence des nécessités. La dramaturgie ici, devient un outil au service de la communauté apportant la distance nécessaire afin de se reconnaître dans la construction d’un récit commun.

C’est la chanson de Chicho Sanchez, Gallo Rojo – Gallo Negro, qui va être choisie pour exemple afin de transmettre les fondamentaux de la dramaturgie et dégager les bases d’un scénario. Composée au début des années 60, cette chanson était rapidement devenue un hymne contre la dictature franquiste. Elle met en jeu deux coqs, l’un rouge et l’autre noir. Le premier veut chanter l’espérance avec les siens, le second appelle l’obscurité et veut chanter seul. Ils s’affrontent dans l’arène, le coq noir est grand et traitre mais le coq rouge est courageux. La chanson se conclut sur la révélation du coq rouge, il y formule qu’il ne se rendra pas avant d’être mort. Le choeur du refrain, chante la peine du manque de transmission historique.

A travers des ateliers avec les enfants, les femmes et les hommes de la Commune del Esfuerzo, ceux-ci analysent et transposent la chanson à leur réalité. Le coq noir ici, c’est Bernardo Medina Moser, le fils de l’ancien propriétaire de ces terres laissées à l’abandon et saisies par l’État vénézuélien suite à la présence de groupe impliqués dans des délits. Aujourd’hui, celui-ci tente d’exproprier une partie des terres occupées par la communauté afin de s’approprier le bois des tecks, ses arbres précieux représentant une valeur marchande considérable.

Le coq rouge c’est la communauté del Esfuerzo en pleine construction de son conseil communal. Son école a été brûlée par le coq noir, mais les fondations d’un nouveau bâtiment sont d’ores et déjà debout, grâce à l’endurance du groupe et au soutien du gouvernement bolivarien. Une partie de la communauté et de ses leaders sont en marche depuis l’État agricole jusqu’à Caracas afin de faire entendre leurs revendications auprès du gouvernement et solliciter un rendez vous avec le Président de la République Bolivarienne Nicolas Maduro.

Alors que les ateliers de dramaturgie se concluent, le dernier jour voit l’arrivée d’une inspection du Ministère Agricole. L’avocate de Bernardo Medina Moser a demandé une inspection des terres, celle-ci a dénoncé le non-respect de l’environnement dans la Commune del Esfuerzo. L’argumentation est cynique et oppose sans aucune honte, d’une part la volonté des paysans de vivre du travail de la terre et d’autre part l’appétit vorace des propriétaires terriens alléché par la valeur marchande des tecks (bois précieux).

Alors que la réunion se conclut et que la date de la prochaine séance est avancée entre les juges, les avocats et la communauté ; les membres de l’Ecole et la Communauté entonnent en choeur « Gallo Rojo, Gallo Negro ». Pendant que les véhicules des visiteurs démarrent et traversent la rivière, on énonce déjà les articles de lois à relire, étudier, travailler lors des prochaines sessions de travail. On discute des stratégies à adopter afin de valoriser le travail de reforestation entrepris par la Communauté afin de se défendre de toutes nouvelles attaques visant le non-respect de l’environnement.

Si dans la chanson de Chicho Sanchez, le choeur chante la peine du manque de transmission dans le combat que fût la guerre d’Espagne, ici, à El Esfuerzo, la bataille est toujours en cours. « Si le vent efface sans cesse ce que l’on chante », les membres de Terra TV sont debout aux côtés des communautés en lutte. Loin de lutter contre des moulins à vent, ils inscrivent dans le présent les bases d’un combat concret, celui de la nécessité d’une souveraineté dramaturgique et d’une liberté à oser définir ses objectifs loin de la culture dominante imposée par le capitalisme et le modèle colonial.

J.J. – 24 juillet 2018. Photos de l’auteure

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