Entêtée, créatrice, la commune populaire « Che Guevara » au Venezuela.

Louise Michel en rêvait, le Venezuela l’a fait. Pour la communarde Cati Lobo, “au Venezuela, c’est le peuple qui impulse les communes. Les bases citoyennes, s’approprient le projet communal. Si nous ne croyons pas en notre propre pouvoir, si nous n’en faisons pas un précédent, on ne nous reconnaîtra pas. Nous sommes appelé(e)s à chercher les formes et les alternatives, à créer l’autogouvernement.

Dans la Commune Che Guevara vivent 1600 familles, quelques 6000 personnes, organisées en 12 conseils communaux. Tous nos remerciements à l’ami Gil Lahout pour son énorme travail de traduction qui permet aux lecteurs francophones d’accéder à cette passionnante enquête de terrain dont les auteurs(trices) sont Chris Gilbert et Cira Pascual Marquina. Photos : Katrina Kozarek, Gerardo Rojas, César Mosquera, Commune Che Guevara, Sinco/Condiciones, Cira Pascual Marquina, archives. Nous remercions toutes et tous les camarades de la Commune Che Guevara où fleurissent la démocratie populaire et l’autogestion collective. Nous sommes également reconnaissants envers la Chaire Libre Anti-Blocus de l’Université bolivarienne du Venezuela.

Introduction

La Commune Che Guevara se trouve sur les flancs fertiles qui montent du Lac de Maracaibo vers la cordillère des Andes. La culture historique de la région est le cacao, mais récemment, le café y a été introduit, puis la canne à sucre et l’ananas. Proche de la frontière, cette zone est marquée par la migration. De nombreux communards et communardes ont leurs racines en Colombie. Leurs familles ont fui la persécution politique, ou ont simplement cherché une vie meilleure au Venezuela. Les membres de la Commune Che Guevara ont construit un projet sociopolitique qui a surmonté bien des obstacles et tourne autour de deux activités productives : une usine de traitement du cacao sur les terres basses (Entreprise de propriété sociale —EPS— Che Guevara) et une coopérative de café sur les terres hautes (Collines du Mirador, Colimir).

Après un court vol de Caracas à El Vigía (état de Merida) et un voyage de deux heures sur la route Panaméricaine, nous sommes arrivés à cette jolie commune dans le village de Mesa Julia (municipalité de Tucaní). Notre visite a pour objet de comprendre comment cette commune, d’une réputation révolutionnaire digne de ce nom, a su faire face aux sanctions des États-Unis et à la crise générale que traverse le Venezuela. Mais nous nous sommes proposés également de mieux appréhender la perspective des communards et communardes sur la construction communale en général et sur la transition socialiste dans un pays assiégé.

Nous présentons ci-après les témoignages des hommes et des femmes qui construisent une alternative populaire et démocratique dans la Commune Che Guevara. Les thèmes abordés vont de l’impact du blocus impérialiste aux réponses créatrices face aux défis que posent les sanctions, tout en nous arrêtant sur les nouvelles formes de production démocratique et sur la formation socio-politique qui est un des piliers de la Commune Che Guevara.

Chris Gilbert et Cira Pascual Marquina

Histoire de la Commune Che Guevara

Sise sur le piémont andin, la Commune Che Guevara est connue autant pour ses processus démocratiques que pour sa résilience en des temps difficiles. Deux communards racontent l’histoire de la commune et en décrivent les principaux projets productifs.

Ernesto Cruz : C’est vers 2010-2011 que nous avons décidé de fonder une commune. À l’époque, il existait dix conseils communaux dans la région. Nous avons commencé le travail de coordination petit à petit. Mais après le décès du Commandant Chávez en 2013, nous avons accéléré le rythme, et nous avons enregistré la commune auprès de Fundacomunal [institution publique qui administre les communes].

Lorsque nous avons enfin réussi à enregistrer la commune, nous avons impulsé plusieurs projets dont la construction de logements. C’est aussi à cette époque que nous avons commencé à élaborer le projet de construction d’une usine de traitement du cacao, qui deviendrait ensuite l’EPS Che Guevara [une EPS est une entreprise de propriété sociale].

Ma tante Olga Veracruz a été formée politiquement en pleine guerre en Colombie. C’est elle qui a proposé de baptiser la commune ‘Che Guevara’. Elle est maintenant très âgée, mais toutes ces années, elle a été le moteur de l’organisation des conseils communaux dans la région, puis de la commune.

Olga lisait avidement tout ce qui concerne le marxisme. Elle a organisé des groupes d’étude avec les femmes de la région, puis a animé un journal local de tendance à gauche. Elle a laissé sa marque dans cette commune, en proposant que la conception de solidarité de Che Guevara soit un principe recteur pour nous.

Zulay Montilla : La Commune Che Guevara, située sur les hauteurs de la municipalité de Tucaní, au sud du Lac de Maracaibo [état de Mérida], est un projet à vocation agricole. Le café et le cacao sont nos principaux produits, mais nous cultivons aussi des bananes plantains et des ananas.

Dans la commune vivent 1.562 familles, distribuées en 14 conseils communaux. Chaque conseil élit un porte-parole qui participe au parlement de la commune. Le parlement est chargé de veiller au bon fonctionnement des initiatives et projets. Mais au-dessus du parlement se trouve l’Assemblée, instance supérieure d’autogouvernement et espace de prise des décisions les plus importantes. Toute personne habitant le territoire de la commune peut participer à l’Assemblée. Le droit de parole et de vote est le même pour tous.

Sur le territoire de la commune fonctionnent deux unités de production : l’Entreprise de Production Sociale (EPS) Che Guevara, pour le traitement du cacao, et la coopérative Collines du Mirador (Colimir), pour le traitement du café. Chacune de ces unités dispose d’un(e) porte-parole au parlement communal.

Impacts du blocus occidental et de la crise du capitalisme

Les sanctions financières imposées par les États-Unis au Venezuela et l’embargo pétrolier ont eu un impact dévastateur dans la société vénézuélienne. A partir de 2014, l’État vénézuélien a été privé de 99% de ses revenus pétroliers, d’où un exode massif de population. Les médias ont occulté le blocus occidental pour pouvoir marteler « la-faute-au-socialisme ». Les habitants de la Commune Che Guevara expliquent ici les effets du blocus dans leurs vies et leurs projets productifs.

Douglas Mendoza : Le blocus a été très dur pour nous. Ici, sur les hauteurs de Tucaní, le carburant est indispensable. Comment un petit producteur de café pourrait-il livrer sa récolte à l’acheteur s’il n’a pas d’essence, ou si celle-ci coûte 3 dollars le litre? La pénurie de carburant nous a porté un lourd préjudice, à nous producteurs.

Ces dernières années, nombreux sont ceux qui ont émigré en Colombie, puisque cela devenait invivable ici. Certaines familles ont tout vendu et ont quitté le pays. D’autres ont laissé ici leurs membres plus âgés et ont émigré en Colombie ou au Pérou. Il y a aussi des gens qui partent travailler une saison, puis qui reviennent.

Ernesto Cruz : Ces derniers mois, le commerce à Tucaní a quelque peu récupéré, mais il n’y a toujours pas assez de travail. D’ailleurs, en ce moment même, nous observons une nouvelle vague d’émigration vers Caracas, où l’économie des services connaît une reprise.

La situation migratoire ne doit pas nous surprendre : un petit agriculteur de cacao peut gagner quelque 500 dollars par récolte, mais cela ne suffit pas pour vivre. En vérité, il y a très peu d’avantages pour inciter les jeunes à rester dans la région… C’est pourquoi nous voyons la population vieillir petit à petit.

Zulay Montilla : Actuellement, il est très difficile de commercialiser le chocolat à cause de la pandémie et de la pénurie d’essence. Il y a deux ans, nous avions des clients qui venaient des états de Trujillo et de Táchira pour nous acheter notre chocolat, mais maintenant, avec la pénurie de carburant, de tels achats ne sont plus rentables.

Quant aux fournitures pour la production de l’EPS, nous avons heureusement réussi à obtenir ce dont nous avons besoin, à savoir : le cacao, du lait en poudre et du sucre. Par contre, il est très difficile de trouver le matériel pour une bonne présentation de nos produits.

Notre principal problème aujourd’hui vient des coupures de courant. Le chocolat moulu doit être conservé à basse température et donc nous l’entreposons dans une pièce réfrigérée. Si la température augmente, le bonbon ou la barre de chocolat perd sa brillance et sa texture. Il faut alors tout recommencer. Autrement dit, mettre le chocolat au bain-marie, puis l’envoyer au moulin et enfin le remettre au moulage.

Tout cela se répercute sur notre production. Malgré tout, nous n’avons pas arrêté et faisons des miracles pour honorer nos engagements. À l’EPS, nous luttons pour rester debout, dans l’espoir de sortir renforcés de ces temps difficiles.

Ernesto Cruz : Jour après jour, nous affrontons d’innombrables défis, conséquences du blocus et de la crise générale capitaliste. Nos problèmes principaux actuellement sont les coupures de courant et la pénurie de carburant.

Heureusement, le problème du carburant s’estompe peu à peu depuis plusieurs mois. Désormais, nous achetons de l’essence une fois par semaine à 90 cents le litre, alors qu’il y a deux ans, les prix atteignaient 4 dollars le litre.

La pénurie de carburant a durement frappé l’EPS Che Guevara. Les paysans ont du mal à nous livrer leur cacao et les intermédiaires privés en profitent, en se rendant directement dans les parcelles pour proposer aux paysans un prix inférieur à celui du marché. Et bien sûr, entre perdre la récolte et la vendre bon marché, les producteurs préfèrent encore la seconde option.

Par ailleurs, sans essence, pas moyen d’acheminer les commandes. Il n’est pas un seul producteur de la région qui n’ait pas été impacté par la pénurie de carburant. Une situation dont profitent d’ailleurs les mafias.

L’électricité est un autre goulot d’étranglement. Les coupures de courant ici peuvent durer jusqu’à trois jours. Tout le traitement mécanisé du cacao est alors interrompu. Mais en plus, le chocolat déjà moulu perd sa brillance, et il faut tout recommencer.

Néanmoins, si l’on ne peut nier que les sanctions ont eu de graves conséquences pour nous, il est vrai aussi que l’EPS Che Guevara continue de produire et de prouver qu’il est possible de construire une alternative avec le peuple.

Douglas Mendoza : Beaucoup ici ont vendu leur jeep ou leur camionnette qu’ils utilisaient pour descendre leurs 10, 20 ou 50 sacs de café. Certains ont recommencé à travailler avec des mules, ou transportent le café à moto, deux sacs à la fois. D’autres sont obligés de payer le service, ou alors vendent la récolte à des intermédiaires peu scrupuleux. Et il y a ceux qui ont quitté le pays.

Aujourd’hui, par exemple, j’ai dû acheter 5 litres d’essence pour ma débroussailleuse, à un dollar le litre. Ce n’est pas facile pour moi de débourser 5 dollars, mais dans les pires moments, le litre d’essence avait grimpé à 4 dollars.

C’est le problème ici, nous dépendons beaucoup du carburant, surtout pour transporter les récoltes. Cela veut dire que si les prix de l’essence grimpent, un paysan peut facilement se retrouver ruiné.

La guerre des États-Unis contre le Venezuela est terrible. Mais nous voyons aussi des problèmes dans le gouvernement local. Ici, nous sommes de vrais chavistes. Nous sommes très loyaux et nous ne donnerons jamais notre vote à l’opposition. Mais cela ne veut pas dire que nous allons applaudir nos représentants quand ils ne font pas bien les choses.

Malgré la guerre, les contradictions et autres difficultés, nous avons un engagement envers cette magnifique terre. Et nous continuerons de travailler pour la famille et au sein de Colimir, où nous apportons aussi notre pierre à l’édifice de la communauté.

Felipe Vanegaz Quintero : La pénurie d’essence et de gasoil se fait particulièrement sentir ici au sud du Lac. Aux sanctions s’ajoute le problème de la distribution. En fait, le carburant devrait arriver par un oléoduc qui traverse le Lac de Maracaibo. Or, celui-ci est obstrué à cause du manque de maintenance. Donc, le carburant arrive de Puerto Cabello par camions citernes, ou alors par contrebande depuis la Colombie. Bien sûr, les prix augmentent d’autant.

Marta Botello : Un autre problème concerne le manque de fertilisants et d’herbicides. D’où une diminution du rendement de notre production. En cas de rouille du café [champignon du caféier], nous n’avons rien pour le combattre. Il y a quatre ans, nous pouvions encore acheter des intrants à Agropatria [société publique de fournitures agricoles], mais les magasins sont désormais fermés.

Malgré tout cela, nous continuons. Dieu merci, mes enfants n’ont pas quitté le pays. Je n’ai pas à me plaindre.

Créativité et innovation en réponse aux sanctions

La Commune Che Guevara a développé une série de réponses créatives aux difficultés qui surviennent dans le cadre de la crise. Refusant la capitulation capitaliste, les hommes et les femmes de la Mesa Julia démontrent que les communes peuvent constituer une solution populaire et souveraine à la crise.

TRANSFORMATION TECHNOLOGIQUE

Johandri Paredes : Ces derniers mois, nous avons fait un grand pas en avant pour surmonter notre dépendance du gasoil dans l’usine de traitement du café. Notre séchoir utilisait du gasoil comme combustible. Grâce à la transformation technologique, c’est l’exocarpe du café [coque extérieure du grain de café] qui nous sert de combustible. C’est un grand pas en avant, car il nous offre l’autonomie et réduit nos coûts. En plus, il s’agit d’un combustible durable sur le plan environnemental.

Le Conseil fédéral de gouvernement nous a soutenus dans cette transformation technologique et nous avons pu importer les machines de Colombie.

Felipe Vanegaz Quintero : À Colimir, notre dépendance vis-à-vis du carburant a considérablement diminué ces derniers mois. Il y a un an, nous consommions 12 000 litres de gasoil par mois. Évidemment, lorsque le carburant se fait rare et devient très cher, une telle consommation était un vrai problème pour nous. Nous avons donc décidé d’acquérir les composantes industrielles nécessaires pour ne plus dépendre du gasoil. Les coques de grains de café sont notre carburant. Et cela fonctionne aussi bien que le gasoil, voire mieux, malgré l’excédent de fumée.

Pastora Ruiz de Macaneo : À l’heure actuelle, il est difficile de trouver des intrants agricoles. Bien sûr, au début, cela posait quelques problèmes, mais avec le temps, nous avons appris à produire de l’engrais. Nous utilisons la coque du cacao pour faire du compost que nous appliquons ensuite à la terre dans nos serres.

Nous procédons aussi à des essais avec le mucilage, qui est le liquide visqueux qui protège les fèves de cacao, pour fabriquer de l’engrais organique dont nous aspergeons directement les plantes. Et tout en essayant de nouvelles méthodes pour l’entretien des plants de cacao, nous poursuivons la phase de recherche pour mettre au point de nouvelles techniques.

Luis Miguel Guerrero : On a assisté ces dernières années à de nombreuses failles du système électrique. Et notre séchoir, en plus de dépendre du gasoil, a aussi besoin d’électricité.

Le projet de séchoir solaire est né parce qu’il y a quelques mois, nous avons vécu une coupure de courant de trois jours. Tout a cessé de fonctionner. Il fallait faire quelque chose. Et on s’est mis à fabriquer un séchoir solaire. Nous l’avons construit nous-mêmes et nous en sommes très satisfaits. D’ailleurs, nous nous préparons à en fabriquer un deuxième.

Le séchoir sèche le café au soleil sous une épaisse bâche de plastique qui absorbe la lumière, mais isole et protège les grains de café. Cet espace fonctionne aussi comme un tunnel de vent, avec un ventilateur à une extrémité et une ouverture contrôlée de l’autre.

Évidemment, le processus est plus lent qu’avec le séchoir industriel, qui permet de sécher 800 kilos en 12 heures. Avec notre système, nous ne pouvons sécher que quelque 300 kilos en dix jours.

Felipe Vanegaz Quintero : Ces dernières années, nous avons décidé de diversifier notre production. La canne à sucre pousse bien par ici. Nous construisons donc un moulin, qui fonctionnera bientôt. Nous avons également une menuiserie et deux parcelles collectives où nous cultivons de la canne à sucre et du café. Nous voulons avancer de manière durable.

VISITE DE LA BRIGADE PRODUCTIVE OUVRIÈRE (EPO)

Ernesto Cruz : L’EPO est une initiative extraordinaire de femmes et d’hommes d’une grande expérience, qui organisent des brigades de travail volontaire afin de résoudre des problèmes dans des usines d’entreprises publiques et dans les communes. Ils ont séjourné chez nous pendant une semaine en septembre dernier.

Leur première tâche a consisté en un diagnostic de la situation de l’usine. Ensuite, ils ont résolu quelques problèmes de notre système électrique, ils ont réparé une unité de conditionnement d’air, ainsi qu’une machine écabosseuse cacao. Ils ont aussi animé un atelier sur les circuits électriques.

Car l’EPO est aussi une initiative d’éducation. Les travailleurs jouissent d’une grande expérience dans les industries lourdes et ont accumulé beaucoup de savoir-faire. Et cela nous a été très utile. Enfin, la visite de l’EPO a permis un apprentissage à deux voies : les camarades de l’EPO ont ainsi appris les rouages de l’organisation communale, la production de chocolat, etc.

Nous aimerions continuer de travailler avec l’EPO. Les camarades nous ont bien aidés à un moment où il était crucial de résoudre les problèmes techniques. Auparavant, nous pouvions engager un technicien, ou acheter une pièce détachée, mais ce n’est plus possible désormais. Des initiatives telles que l’EPO sont donc très précieuses.

LE CAFÉIER ET L’ÉCONOMIE DU TROC

Felipe Vanegaz Quintero : En 2018, nous avons vécu une spirale d’inflation et le bolívar perdit pratiquement toute sa valeur. Nous avons donc décidé de battre notre propre monnaie, que nous avons appelée ‘caféier’. Un caféier avait la valeur assignée d’un kilo de café [sec et grillé]. Autrement dit, chaque caféier était soutenu par un kilo de café entreposé ici à Colimir.

Notre caféier est né parce que la dévaluation du bolívar nous conduisait droit à la faillite. Si nous avions maintenu nos comptes en bolívars, nos fonds seraient partis en fumée.

Déjà en 2016, lorsque la situation s’est corsée, les gens ont spontanément commencé à mesurer la valeur des choses en kilos de café. Ainsi, la valeur d’une moto ou d’une voiture se calculait en café : 25 kilos, 50 kilos, 200 kilos, etc.

Nous n’avons fait que suivre un mouvement spontané et le café est devenu notre unité de compte. La coopérative a adopté une pratique en la formalisant comme un moyen de payement. Nous avons généré une réserve de 17 mille kilos de café. À l’époque, cela équivalait à 17 000 dollars. Nous avons donc émis 17 000 caféiers.

C’était une bonne idée. Par contre, nous nous sommes trompés sur un point : Colimir a prêté trop d’argent en caféiers, et certaines personnes sont encore endettées envers nous. De fait, la dette accumulée envers la coopérative atteint quelque 13 000 caféiers.

Les gens veulent une monnaie sûre et stable. Si le caféier était beaucoup plus stable que le bolívar, il a toutefois gagné peu à peu en valeur, car le prix du café augmenta d’un dollar le kilo à un dollar et demi. La dette des gens ayant bénéficié d’un crédit en caféiers a donc grimpé en proportion et les remboursements devinrent de plus en plus difficiles.

Quoi qu’il en soit, le caféier était une monnaie beaucoup plus stable que le bolívar. À l’époque, le dollar ne circulait pas librement; le caféier était donc une bonne solution. Maintenant que l’économie est dollarisée dans les faits, le caféier ne circule plus, mais l’unité monétaire de Colimir reste le caféier.

Nous avons beaucoup appris avec notre caféier et tout a bien fonctionné pendant un temps. Le caféier a donné de la stabilité aux salaires des travailleurs et nous a permis de stabiliser notre comptabilité. Et plus important encore : contrairement à d’autres entreprises, nous n’avons pas été victimes de la dévaluation. Certes, nous avons perdu de l’argent, parce que nous avons prêté à des gens qui n’ont pas pu rembourser. Ce fut une mauvaise décision financière, mais nous n’avons pas perdu d’argent à cause de l’inflation.

Yeini Urdaneta : Le caféier circulait de différentes manières. Il y avait 400 comptes numériques, et une application permettait de payer facilement les biens et les services. Il y avait aussi de la monnaie papier.

Quand les gens livraient leur café à Colimir, nous leur versions leur argent sur leur compte numérique en caféier. De plus, les travailleurs étaient aussi payés en caféiers. Il y avait un magasin où les gens pouvaient payer en caféiers.

En général, l’expérience fut positive, parce qu’elle nous a permis de conjurer l’hyperinflation.

Felipe Vanegaz Quintero : Ce n’est pas Colimir qui a inventé le caféier, c’est le peuple. Les agriculteurs de la zone l’ont créé, sans l’appeler caféier. En fait, l’hyperinflation avait rendu impossible de calculer les coûts en bolívars. Donc les gens ont commencé à calculer les valeurs en prenant le café comme référence.

Par ailleurs, le troc fait partie de la culture paysanne, surtout dans les zones les plus éloignées des centres urbains. C’est pourquoi le troc de café pour d’autres produits n’a rien de nouveau. Nous nous sommes contentés de formaliser ce qui avait déjà été improvisé.

Cependant, il faut savoir une chose : le troc n’est pas une mesure socialiste, pas plus que le caféier. Ce sont des solutions à des problèmes réels d’une société capitaliste en crise. Maintenant que le caféier ne circule plus, le troc continue. Par exemple, nous avons à quatre ou cinq reprises acquis de la farine de maïs en échange de café et de chocolat avec la Commune El Maizal. Et nous échangeons aussi du café contre des pommes de terre auprès de Proinpa [coopérative du plateau de Mérida].

LE GAZ

Marta Botello : Pendant presque deux ans, le gaz n’arrivait plus dans la région. Nous avons dû recommencer à cuisiner au feu de bois. Mais ça veut dire qu’il fallait ramasser du bois, entretenir et préparer les foyers, etc. C’était laborieux et fatigant.

Nos mères et grands-mères utilisaient du guamo, un arbuste à croissance rapide qui donne ombrage au café et au cacao, qui sert aussi de combustible. C’est ainsi que, des années après l’arrivée chez nous des cuisinières à gaz, nous sommes revenus aux fourneaux. Cela va mieux maintenant, parce que la Commune gère la distribution du gaz, et celui-ci nous est livré régulièrement.

En plus, ici dans la communauté, nous cherchons des solutions pour résoudre nos problèmes. Par exemple, quand il y a une défaillance dans le réseau électrique d’un secteur, nous demandons à un voisin versé en circuits électriques de nous aider à résoudre le problème. Il est payé en nature : les uns et les autres paient avec une boîte de sardines, un kilo de riz, de haricots noirs ou de café, etc.

Régulo Duarte : En tant que porte-parole de la gestion du gaz communal, je peux vous dire que l’an dernier a été très difficile. PDVSA Gaz ne livrait plus de gaz dans la région et nous avons tous été obligé de cuisiner au feu de bois. À présent, la disponibilité est limitée, mais nous pouvons garantir une bonne distribution dans la commune chaque famille reçoit deux petites bonbonnes de gaz tous les deux ou trois mois. Avec les fourneaux à bois en appoint, les gens peuvent satisfaire leur quotidien.

Ernesto Cruz : Après la ‘coupure de gaz’, on a tenté de privatiser la distribution. Heureusement, nombreux sont ceux qui exprimèrent leur désaccord et dénoncèrent la corruption dans les usines de remplissage de PDVSA Gas. La privatisation a ainsi pu être stoppée.

Désormais, c’est la Commune qui se charge de distribuer le gaz sur son territoire. Nous avons divisé la carte en secteurs et la distribution est assurée selon une rotation pour que les familles reçoivent deux bouteilles tous les trois mois.

SÉCURITÉ

Felipe Vanegaz Quintero : Vers 2017, nous avons rencontré un autre problème : le vol des récoltes de la région. Chez nous à Mesa Julia, il ne s’agissait pas de délinquance organisée à grande échelle, mais plutôt de petits délinquants. Ils volaient les récoltes de café ou de cacao pendant la nuit, ou pendant les averses.

Quand on s’est rendu compte que le problème n’avait rien de ponctuel ou de passager, nous avons mis au point un plan de sécurité. Et maintenant, on peut dire que la délinquance n’est plus un problème dans la région. On voit ici clairement l’importance de s’organiser. Toutefois, dans les zones plus basses, hors du territoire de la commune, le crime organisé est bel et bien présent : les commerçants, les camionneurs sont régulièrement victimes de racket.

Daniel Zambrano : Aux pires moments de la crise, nous avons dû renforcer nos mécanismes de défense. On venait la nuit voler le café ou le cacao, ou même nos poules. Nous avons donc décidé de renforcer la sécurité sur notre territoire : mettre en place des systèmes de communication interne, établir des liens avec la Milice bolivarienne. Nous nous sommes préparés à défendre le territoire.

Le plan de défense fonctionne bien. Il n’y a presque plus de vol dans la Commune. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de problèmes. Il y a parfois des disputes entre voisins, ou entre les producteurs. Le Comité de sécurité doit aussi intervenir pour résoudre ces conflits.

Neftalí Vanegaz : Quand la situation a empiré, vers 2018-2019, nous avons subi les vols de nos récoltes, ici dans la région de Mesa Julia. C’est alors que nous avons organisé nos équipes de sécurité.

Désormais, la Commune Che Guevara est une espèce d’oasis. Il y a plusieurs raisons : c’est une communauté organisée, mais la géographie joue aussi en notre faveur. Il n’y a qu’une voie d’accès à la Commune. C’est donc plus facile à contrôler.

L’Entreprise de Production Sociale « Che Guevara »

L’EPS Che Guevara est une usine de production de chocolat, dont la propriété est collective et la gestion démocratique. L’idée est née dans la foulée de la fondation de la Commune Che Guevara. L’EPS a été enregistrée en 2014 après bien des années de travail. elle dispose aujourd’hui d’une grande serre, de structures destinées à la fermentation et au séchage du cacao, ainsi que d’une installation de traitement du cacao et de production de pralines et de barres de chocolat.

Ernesto Cruz : Lorsque nous avons enregistré l’EPS, le pays ne comptait encore que très peu d’entreprises communales de propriété sociale. Notre seule référence était la Loi sur l’Économie communale, de Chávez, qui établit le contrôle démocratique de la production et la distribution. C’est ce qui a guidé nos pas dans l’organisation de l’entreprise, même si des camarades du ministère des Sciences et Technologies nous ont bien aidés au départ.

Dans les grandes lignes, nos objectifs étaient (et sont encore) de promouvoir la culture du cacao au plan local et de fournir une infrastructure industrielle destinée à la production de chocolat. Et ce, tout en progressant dans la démocratisation des processus de production.

La conception du projet a duré presque une année. Dans cette période, nous avons participé à des ateliers, visité des unités de production de chocolat, collecté des échantillons de cacao et de chocolat et établi un réseau avec les producteurs de la région.

En 2016, nous avons bâti une grande serre d’une capacité de 80 000 plantules, dont nous avons commencé la production en 2017. Cette même année, le financement de l’unité de traitement du cacao a été approuvé. Les fonds ne nous ont pas été versés directement, mais ont été transférés à la mairie de Tucaní.

Avec la lenteur de l’administration et la bureaucratie, la mairie a gardé nos fonds pendant presque un an. Et lorsque nous avons pu y accéder, malheureusement l’argent a juste suffi à l’acquisition du terrain où nous avons fini par construire l’usine de traitement. L’inflation avait rongé notre budget.

Le terrain étant désormais aux mains de l’EPS, nous avons commencé à traiter le cacao sur place, de manière artisanale. Entretemps, nous continuions de chercher des soutiens pour construire l’usine… Jusqu’à ce que, enfin, nous trouvions un financement institutionnel en 2018!

Une fois l’usine construite, nous avons commencé à produire du chocolat, du séchage à la torréfaction, du broyage au moulage. Comme nous n’avions pas de moules, nous utilisions des bouteilles d’huile découpées, ou d’autres récipients, pour effectuer les tests. Quand le produit a finalement donné satisfaction, nous avons lancé la commercialisation [en 2019].

Ces années-là ont été dures. L’impact des sanctions se faisait cruellement sentir et entre auto-proclamations présidentielles et tentatives de coup d’État, la situation politique était très instable. Malgré tout, nous avons réussi à mettre en œuvre la production d’un chocolat de qualité.

Zulay Montilla : L’EPS Che Guevara a quinze travailleurs. Nous nous organisons en quatre domaines : administration, audit, gestion de la production et éducation.

Cependant, ce qui est plus important encore que la structure de l’organisation, c’est le fait que dans l’EPS, il n’y a pas ni président, ni directeur, ni chef. Ici, les décisions sont collectives. Tous les travailleurs y participent sur un pied d’égalité. Toutes les décisions importantes, de l’affectation des ressources à la résolution des problèmes, passent par l’assemblée.

En un mot comme en cent, l’EPS est une organisation fondée sur l’assemblée. Parfois, des gens nous demandent : ‘Qui dirige ici?’ Nous leur répondons qu’il n’y a pas de chef, que la voix de tout un chacun compte. Les gens ont du mal à comprendre cette nouvelle forme d’organisation. Nous avons beaucoup travaillé et la vérité est que nous avons surmonté de vieux défauts et bâti une culture démocratique dans l’EPS Che Guevara.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que toutes les petites décisions quotidiennes passent pas l’assemblée. En fait, elles passent par les quatre départements que j’ai mentionnés. Chacun connaît ses responsabilités.

Pastora Ruiz de Marcaneo : Construire un tel projet depuis la base est difficile, mais c’est une belle expérience. Je me suis engagée envers le projet de l’EPS Che Guevara dès le départ, j’ai aidé à la construire de mes propres mains. Nous qui sommes ici avons consenti des sacrifices pour que le projet fonctionne, mais nos efforts ont valu la peine. Parce que maintenant, nous avons des moyens de production au service de la communauté, et non pour enrichir les chefs.

En plus, qui travaille avec le chocolat en tombe amoureux. Nous nous chargeons de tous les aspects de la production, de la sélection des fèves à l’entretien des plantules, en passant par la fermentation et le séchage du cacao, le traitement et la préparation finale.

Carlos Eduardo Urbina : Cette usine de traitement du cacao a été construite par les travailleurs de l’EPS, avec beaucoup d’efforts, un grand engagement et de nombreux sacrifices. Nous avons aussi bénéficié du soutien du ministère des Sciences et Technologies.

La serre a été le premier grand pas en avant de l’EPS. Elle a servi à améliorer la production dans la région, tant sur le plan de la qualité qu’en termes de volume produit. Pour ce faire, il faut choisir des variétés bien adaptées aux conditions de la région, sélectionner les meilleures graines et bien soigner les plants pour qu’ils soient forts en poussant. Tout ce processus doit être très précis, afin d’améliorer la qualité des plantes. Par contre, nous ne faisons pas d’expériences pour des modifications génétiques.

Outre les plants de cacao, nous avons aussi des arbres d’ombrage. Le cacaoyer, tout comme le caféier, a besoin d’ombre pour pousser.

Au fil des années, nous avons beaucoup appris, mais nous savons que les travailleurs de l’EPS, tout comme les producteurs de la région, ont bien des choses à apprendre, que ce soit à propos de la sélection des graines et de l’entretien des plants, ou en matière de séchage et de traitement du cacao.

Pastora Ruiz de Macaneo : Après lecture d’une étude des plantations de la région, nous avons conclu que les cacaoyers étaient très vieux, ou n’avaient pas été bien soignés. Aussi fallait-il les remplacer pour accroître la production. D’où la construction de cette grande serre.

Celle-ci permet de produire entre 40 et 50 000 plantules. La première année, les producteurs étaient nombreux à vouloir des plantules, parce que prix du cacao était élevé et ils voulaient renouveler leurs plantations. En 2018, nous en avons produit quelque 40 000. Mais depuis, la moyenne est de 20 000 par an.

Outre les plantules de cacao, nous cultivons désormais des légumes et des plantes médicinales. Cela a commencé avec la pandémie, quand les produits alimentaires sont devenus difficiles d’accès.

Ernesto Cruz : L’EPS fabrique des pralines, du cacao en poudre et une vaste gamme de barres de chocolat. Nous avons une capacité installée pour produire 1 300 kilos par semaine. Mais en ce moment, nous ne produisons pas autant, car la crise et les sanctions nous ont fortement touchés.

Quant à la distribution, la plupart de notre production est livrée à des chocolatiers de Mérida. Cependant, avant que la crise ne s’aggrave avec la pénurie de carburant, nous avions des commandes en provenance d’autres États.

Les commandes actuelles sont relativement modestes : entre 30 et 80 kilos. Pendant l’année scolaire, nous distribuons aussi du chocolat auprès des centres éducatifs de la région. Par ailleurs, nous faisons du troc avec la Commune El Maizal. L’opération la plus récente concernait l’échange de 400 kilos de chocolat contre de la farine de maïs et d’autres produits. Cet échange a été très gratifiant.

À l’avenir, nous espérons exporter. Notre chocolat est de grande qualité et pourrait se vendre à l’étranger. En attendant, nous devons augmenter notre production et obtenir tous les permis sanitaires et d’exportation nécessaires. Pour l’instant, nous avons les permis pour la commercialisation locale. Cela n’a pas été facile de les obtenir, à cause de obstacles de la bureaucratie.

La Coopérative Collines du Mirador (Colimir)

Colinas del Mirador, plus connue sous le nom de Colimir, est une coopérative de producteurs de café sur les hauteurs de Mesa Julia. Ses actifs principaux sont une usine de traitement du café et une pépinière destinée à l’amélioration de la qualité et du rendement du café dans la région. Colimir s’attache aussi à offrir de meilleures conditions de vie à la communauté de Río Bonito Alto, où siège la coopérative.

Neftalí Vanegaz : Je suis arrivé au Venezuela en 2003. J’ai dû fuir la Colombie après avoir été victime d’une tentative de meurtre. Là-bas nous avions un bon travail avec les coopératives de café, mais le paramilitarisme et la guerre de l’État colombien contre le peuple nous ont obligés à fuir.

Bien sûr, nous n’étions pas les seuls. Des milliers de gens ont émigré au Venezuela à l’époque. Moi j’ai dû marcher pendant six jours avec ma compagne et mon fils pour atteindre la frontière. Une fois au Venezuela, nous nous sommes installés à Machique, dans la Guajira [état de Zulia]. Mais la situation était difficile là-bas. Deux ans plus tard, nous sommes venus à Tucaní, où nous avions des amis. Nous sommes tombés amoureux de cette terre, car elle ressemble beaucoup à la terre où nous avons grandi, un haut-plateau propice au café.

Ma compagne et moi avons acquis une parcelle sur les hauteurs et avons commencé à travailler. Mais nous voulions aussi promouvoir l’organisation, une pratique que nous avons dans les veines. Il y avait déjà une coopérative, mais elle était en berne. Aussi avons-nous commencé à la réactiver.

Ça n’a pas été facile. Il y avait notamment un courant très clientéliste. Beaucoup d’associés voyaient en la coopérative un moyen d’obtenir des ressources de l’État. En revanche, notre vision visait de meilleures conditions de production et la création de liens de solidarité au sein de la communauté.

Petit à petit, nous avons surmonté les contradictions et, en 2010, la coopérative a commencé à grandir. C’est alors que le ministère des Sciences et Technologies a transféré des ressources pour planter 10 000 caféiers. Mais avec les ressources transférées, la coopérative a réussi à en planter 30 000. Ce fut un grand pas en avant pour nous.

En 2014, nous avons reçu un financement pour construire une pépinière destinée à améliorer la production de café dans la région. Aussi avons-nous commencé à concevoir les plans d’une usine de traitement du café.

Ça n’a pas été facile, parce que le ministère des Sciences et Technologie voulait gérer le projet directement. Mais pour nous, la construction autogérée était plus efficace. Finalement, nous pûmes gérer nous-mêmes les ressources et, avec un financement approuvé pour l’usine et les bureaux, nous avons même réussi à bâtir un auditoire et deux dortoirs.

Felipe Vanegaz Quintero : La coopérative a précédé le conseil communal et la commune. Elle est fondée sur la production paysanne. Colimir est née dans le but d’améliorer la production de café de la région et d’industrialiser le processus. Et c’est ce que nous faisons de mieux ici, sur les hauteurs de Tucaní.

Colimir a connu des hauts et des bas. Vers 2006, la Corporation vénézuélienne du Café [entreprise publique] est arrivée et a commencé à acheter la production directement auprès des agriculteurs. À l’époque, les producteurs abandonnaient la culture de café parce que le prix réglementé était trop bas pour être rentable. Dans le plan de Chávez, les prix réglementés devaient être compensés par des subsides de la Corporation vénézuélienne du Café, mais ces fonds ne nous sont jamais parvenus. Tout cela a poussé beaucoup d’agriculteurs à remplacer le café par des cultures d’ananas, de plantains ou de cacao.

Un autre élément a influé sur la croissance de Colimir : avec la Loi sur les Conseils communaux, les coopératives ont commencé à être perçues comme ‘l’erreur de Chávez’.

Dans ces années-là, la coopérative est passée de 100 associés à 14. Toutefois, nous n’avons pas baissé les bras. La coopérative a continué de travailler et a participé à la formation du Conseil communal, puis à la création de la Commune Che Guevara, qui a su regrouper plusieurs processus.

Petit à petit, Colimir a repris vie. Nous avons reçu un financement pour terrasser les collines et semer du café. Puis le Conseil fédéral de gouvernement a apporté un soutien à la construction d’une serre pour 80 000 plantules de café. Finalement, en 2016, un autre financement nous a permis d’édifier ce petit complexe industriel. Nous l’avons fait en 14 mois, sans passer par des sous-traitants et en autogestion. C’est ainsi que nous avons construit l’usine, la cuisine et les bureaux, tel que stipulé selon le financement, mais aussi un auditoire et deux dortoirs dans la partie supérieure de l’usine.

Quand l’usine a commencé à fonctionner, la coopérative s’est mise à croître. Même si, ce n’est un secret pour personne, la spirale inflationnaire, la pénurie de gasoil, les coupures de courant et la pandémie ont eu un impact négatif sur notre production.

L’an dernier, après une longue période de ‘sécheresse’ où le carburant était rare, nous nous sommes mis à réfléchir à un changement technologique. Nous voulions arrêter de dépendre du gasoil et le guamo du café semblait être une bonne alternative. Nous avons donc assuré le financement de ce changement technologique et importé les machines de Colombie, avec le soutien du Conseil fédéral de gouvernement. Après la mise en œuvre du changement, la production a vite repris.

Les organisations naissent toujours d’une nécessité commune des associés. S’il n’y a pas d’objectif partagé, alors l’organisation est vouée à l’échec. Colimir reste active parce que nous parvenons à résoudre ici-même certains problèmes des producteurs de café de Mesa Julia.

La question fondamentale que doit se poser toute coopérative est la suivante : vaut-il mieux pour un producteur appartenir à la coopérative ou pas? Avec la crise, certains agriculteurs sont partis en Colombie. D’autres ont renoncé au travail en coopérative. Or, la trajectoire et la résistance de Colimir sont des preuves vivantes, du moins pour ceux qui sont restés et continuent de cultiver du café, que la production en coopérative est la meilleure solution. Elle offre une bonne alternative aux intermédiaires privés, accorde des ristournes aux associés et leur concède des crédits. C’est aussi une importante institution sociale de la communauté.

Cependant, nous devons continuer de travailler et de croître. L’étape suivante sera d’obtenir les autorisations pour commercialiser notre café dans tout le pays. Et les obstacles bureaucratiques sont nombreux. Malheureusement, ne pas disposer de la licence de commercialisation nationale limite notre capacité à grandir.

Neftalí Vanegaz : Les coopératives se forment pour satisfaire des besoins partagés. Le but de Colimir est de résoudre les problèmes des producteurs de café qui n’ont nulle part où traiter et distribuer leurs récoltes.

Mais le projet de Colimir va plus loin : notre coopérative est d’une nature plus populaire, parce notre objectif principal est de construire un nouveau modèle social.

Felipe Vanegaz Quintero : l’assemblée est l’organe suprême de gouvernement de la coopérative. Tous les producteurs associés participent à une réunion hebdomadaire pour prendre ensemble toutes les décisions importantes. Des questions telles que la vente d’un immeuble ou la réorganisation de l’organigramme sont abordées à l’assemblée.

Sous l’assemblée vient le Conseil de direction, qui actuellement compte six départements : éducation, industrie, secrétariat, finances, projets et audit. La direction prend des décisions au niveau intermédiaire, comme par exemple, d’accorder un prêt à un associé. Les prêts sont remboursés à Colimir en nature [café] et sans intérêt.

Ensuite viennent les différentes coordinations qui prennent les décisions du quotidien. Par exemple, le comité d’éducation se charge de toutes les initiatives éducatives et de leur supervision. S’il estime qu’il faut repeindre l’école, le Conseil de direction examine la proposition et assigne les fonds.

Douglas Mendoza : C’est une petite coopérative, mais d’un grand impact sur la communauté : n’importe quel producteur peut traiter son café ici. De plus, Colimir est engagée envers les habitants du territoire et s’occupe de la scolarisation de nos enfants. Elle entretient aussi la voirie et offre une assistance sociale.

Être producteur associé de Colimir présente de nombreux avantages. Tout d’abord, nous sommes une communauté de producteurs qui se soutiennent mutuellement et partagent leur savoir-faire. Ensuite, les associés bénéficient de 30% de ristourne pour faire traiter leur café. Et nous avons accès à des crédits sans intérêt. Cela compte beaucoup quand il faut acheter un outil ou payer des travailleurs pendant la cueillette du café.

Nous disons souvent que l’union fait la force. C’est pour ça que j’ai rejoint Colimir. Nous sommes des gens humbles, de petits caféiculteurs. Mais ensemble, nous sommes plus forts. C’est ce que nous a enseigné Chávez. Et nous suivrons sa voie.

Arianny Tomas : La pépinière de Colimir a été conçue pour produire jusqu’à 80 000 plantules. Mais en ce moment, à cause de la pandémie, nous n’en produisons que 40 000.

Cette pépinière a été construite pour renouveler les caféiers de la région. C’est dans ce but que nous sélectionnons les graines et veillons à ce que les plantules soient bien adaptées à la terre de Mesa Julia.

Ces dernières années, nous avons dû explorer différentes méthodes pour soigner nos plantules. Les mesures coercitives unilatérales [sanctions imposées au pays] empêchent l’acquisition des intrants agricoles tels que les fertilisants et les pesticides. C’est pourquoi, lorsque les problèmes de fourniture ont commencé, nous avons opté pour produire de l’engrais organique. Nous avons découvert que les déchets organiques du café peuvent former un fertilisant très efficace. En outre, un camarade nous enseigne à fabriquer des pesticides organiques.

Felipe Vanegaz Quintero : Nous espérons pouvoir dire un jour que notre production de 8 à 16 quintaux par hectare, qui est la moyenne nationale [un quintal représente 46 kilos de café], est passée à 80 quintaux par hectare, comme en Colombie. Mais cela exige du travail, de l’investissement et de la préparation technique.

Il faut savoir que la région ne compte que huit professionnels, dont six sont enseignantes. Nous avons besoin de gens qualifiés, des agronomes et des ingénieurs en particulier, si nous voulons augmenter notre production. Il y a de la science derrière l’agriculture. La seule attitude romantique ne suffit pas pour produire.

Johandri Paredes : Je suis un des associés les plus récents. Et je suis content. Si tu veux t’associer, tu dois être parrainé par 5 membres, puis passer un an à titre d’essai.

Quant aux avantages, les associés bénéficient d’une ristourne de 30% pour le traitement du café, ont accès aux plantules et ont droit au crédit. Si Colimir me prête 1 000 dollars, je devrai rembourser avec du café de ma prochaine récolte, mais sans intérêt. C’est une bonne solution pour nous, parce que notre récolte est annuelle, et nous avons des frais pendant l’année.

De plus, Colimir achète le café des producteurs associés et non-associés, mais à un prix un peu supérieur à celui d’autres acheteurs. C’est pourquoi de nombreux agriculteurs indépendants vendent leur production ici.

Pour moi, le travail coopératif est ce qui donne un sens à ce que nous faisons. Cela nous pousse à sortir de la parcelle pour entrer dans un processus où nous apprenons les uns des autres. Et aussi, ici, il n’y a pas de chef, et j’aime bien ça.

Felipe Vanegaz Quintero : Les coopératives peuvent tomber dans une logique capitaliste. Mais à Colimir, nous avons une conception plus sociale et nous voulons rendre quelque chose à la communauté. Notre objectif est d’offrir de bonnes conditions aux agriculteurs, mais aussi garantir l’accès à la santé, à l’éducation et à une bonne voirie pour tous.

Mais nous nous voilons pas la face. Nous ne construisons pas le socialisme. Nous sommes plutôt en train de planter une graine. Nous espérons, pour commencer, que les gens diront : ‘Je préfère vivre à Río Bonito Alto, parce que la santé et l’éducation y sont garanties. Et le logement aussi.’

Les lundis de travail collectif

Les lundis de travail collectif constituent une pratique mise en place par Colimir à ses débuts. Ces journées de travail volontaire réunissent les associés de la coopérative pour résoudre des problèmes communs et affirmer l’esprit de corps.

Neftalí Vanegaz : Cette pratique des lundis de travail collectif a commencé dès le début de Colimir. L’idée est que tous les producteurs associés se réunissent, partagent leurs inquiétudes et travaillent ensemble. S’il faut ouvrir un chemin, peindre un immeuble ou couper de la canne à sucre, nous le faisons tous ensemble. L’avantage de ces lundis collectifs est qu’ils génèrent un esprit de corps. Les producteurs rompent leur isolement et construisent une communauté.

Arianny Tomas : Nos premiers lundis de travail collectif ne réunissaient que les producteurs associés de Colimir. Mais petit à petit, d’autres voisins nous ont rejoints, pour nettoyer des chemins ou des espaces communs. Avec le travail collectif, il y a une espèce de déclic : les gens sont plus ouverts à la coopération autour de l’objectif du bien commun. La collectivité est contagieuse.

Les lundis de travail collectif créent de liens de solidarité entre nous. Ils nous aident à comprendre que les problèmes se résolvent plus efficacement si nous travaillons ensemble.

Dioselina Quintero Quintero : Les lundis de travail collectif sont un outil qui nous aide à créer des liens… ou pour le dire autrement : la pratique fait que nous ne sommes pas une simple entreprise de traitement du café. Le lundi, nous nous réunissons, nous travaillons ensemble, nous prenons des nouvelles des autres producteurs et nous réfléchissons aux processus internes de la coopérative.

Pour nous, la coopérative est comme une seconde famille. Bien sûr, le travail collectif est parfois épuisant, mais la coopération fait partie de ce que nous sommes. Et la solidarité est fondamentale pour le nouveau genre d’organisation dont nous rêvons.

Johandri Paredes : Pour moi, le lundi est un jour très spécial, parce que je retrouve mes camarades et, ensemble, nous construisons un avenir meilleur.

Prendre soin de la communauté

Face aux mesures coercitives des États-Unis et leurs effets dévastateurs sur la vie du peuple, de nombreuses organisations de la base ont dû assumer des responsabilités qui incombaient à l’État. La Commune Che Guevara a contribué aux services d’éducation, de transport et de santé dans sa communauté.

Yeini Urdaneta : Les sanctions et la crise ont fait que le gouvernement s’est retrouvé dans l’incapacité de satisfaire les besoins du pays en matière de santé et d’éducation. Et dans ce genre de situation, la responsabilité tend à retomber sur les épaules des organisations.

Autrement dit, il faut souvent chercher des solutions à des problèmes concrets de la communauté, par exemple en cas de décès, ou lorsqu’une femme est sur le point d’accoucher, ou quand un voisin fait une crise d’hypertension. Dans ces cas-là, nous pouvons offrir un prêt, un don, voire le transport vers l’hôpital le plus proche.

Évidemment, ce n’est pas facile pour Colimir. Les médecins facturent entre 100 et 150 dollars pour un accouchement. Et les services funéraires sont beaucoup plus chers. Si nous n’avons pas de ressources pour résoudre un problème, alors il nous faut faire appel aux institutions, et tenter de se frayer un chemin.

C’est une situation sociale très complexe. C’est pourquoi nous mettons sur pied un fonds exclusif pour l’attention sociale. Par ailleurs, une camarade de la coopérative fait des études d’infirmière. Ce sera bien d’avoir une personne qualifiée dans le domaine de la santé.

Felipe Vanegaz Quintero : Ici, les gens savent qu’en cas de problème, ils peuvent compter sur Colimir. Si quelqu’un a une urgence médicale, la coopérative ne le laissera pas tomber.

De plus, notre école est toujours ouverte, ce qui est essentiel pour les familles. C’est pourquoi le prix de la terre est en train d’augmenter. Les gens savent qu’ils peuvent compter sur nous. En fait, nous sommes une espèce d’État dans l’État, un espace de double pouvoir, si l’on veut.

Ernesto Cruz : En tant qu’EPS, nous sommes régis par la Loi sur l’Économie communale, qui stipule qu’une entreprise de propriété sociale doit destiner de 6% à 10% de ses bénéfices à l’attention sociale.

Actuellement, les recettes de l’EPS ne couvrent pas toujours les nécessités de base de l’entreprise elle-même. Mais nous répondons à la communauté de différentes manières, de la distribution de chocolat dans les écoles à l’aide pour transporter quelqu’un à un centre médical. Quand il y a un excédent, il va tout d’abord à un fonds pour des besoins tels que la remise en état du centre médical ou de l’école, ou pour lancer un autre projet productif dans la commune.

Zulay Montilla : L’EPS soutien aussi le comité de santé de la commune. Par exemple, si quelqu’un a besoin de médicaments, nous pouvons l’aider à les trouver. Et en cas de d’urgence médicale, nous donnons à la famille 10, 20 ou 30 litres d’essence pour qu’elle puisse se rendre à l’hôpital. C’est une aide d’autant plus précieuse vu la pénurie de carburant. Nous aidons aussi au transport personnel médical de Mesa Julia.

En ces temps difficiles, les besoins dans la commune sont nombreux. Nous mentirions si nous disions que nous pouvons répondre à toutes les demandes. Toutefois, nous faisons tout ce que nous pouvons.

Ernesto Cruz : Le transport est un autre domaine où apportons beaucoup à la communauté. Pendant les années les plus dures, en 2018 et 2019, le transport public était paralysé à Mesa Julia, ce qui s’est transformé en un problème collectif de taille pour cette région rurale. De nombreux habitants se sont retrouvés sans transport pour faire leurs achats ou aller chez le médecin ou à l’école. C’est alors que nous avons commencé à assurer le transport : Colimir et l’EPS ont mis leurs camions au service de la commune —la priorité allait aux maîtresses et aux écoliers.

Mais nos camions ne sont pas adaptés au transport de personnes. À l’époque, un camarade nous a commenté qu’il y avait un autobus arrêté depuis dix ans sur le parking de la mairie. Nous avons donc demandé que ce véhicule soit transféré à la commune. Nous sommes arrivés à un accord, mais le processus administratif pour permettre le transfert était trop long. Finalement, Felipe [Vanegas] a proposé que nous récupérions collectivement ce bus pour la commune, ce que nous avons fait.

Une fois le problème du bus résolu, nous avons ouvert un service de transport sur toute la commune. L’autobus est maintenant un bien communal, géré depuis le parlement de la commune. Les itinéraires, horaire et tarifs sont définis de manière collective et les recettes alimentent un fonds pour l’entretien du véhicule.

Une école pour la nouvelle société

Les hommes et les femmes de la Commune Che Guevara estiment que l’éducation, politique et technique, est la clé aussi bien du succès du projet local que de la transition vers le socialisme au Venezuela.

Neftalí Vanegaz : L’éducation a beaucoup d’importance pour nous. Un projet ne peut aller de l’avant, en termes politiques, sans une école; et la production ne va pas augmenter sans la formation technique. C’est pourquoi nous estimons que l’éducation est un des piliers fondamentaux de la coopérative.

Avec Chávez, nous avons fait du chemin au niveau de la formation politique, mais ce n’est pas suffisant. Les gens ici sont jeunes. Ils ont besoin d’apprendre sur le monde dans lequel nous vivons. Cet apprentissage ne va pas tomber du ciel. En outre, notre pays a sous-estimé la formation technique pendant des années. Nous en payons le prix aujourd’hui. Aussi encourageons-nous la formation aussi bien politique que technique.

Luis Miguel Guerrero : Quand la situation s’est aggravée, nous nous sommes rendu compte que l’éducation était encore plus importante. Il a fallu comprendre comment nous en étions arrivés là, quelles étaient nos forces et nos faiblesses, et il fallait trouver des solutions aux gaves problèmes que nous affrontions.

Nous avons aussi constaté combien il était urgent de penser à la situation des enfants de la communauté. Déjà avant la pandémie, l’école n’ouvrait pas régulièrement, et beaucoup d’écoliers avaient abandonné la scolarité. Nous avons donc cherché des solutions pour que nos enfants soient instruits en grandissant.

Felipe Vanegaz Quintero : Nous avons besoin de cadres avec une préparation politique et technique, parce que nous ne voulons pas rester coincés dans le passé. Il faut améliorer la production, pour que les gens aient une vie meilleure. Mais cela exige des processus d’industrialisation, et donc des cadres préparés.

Chávez a envoyé des milliers de personnes à Cuba, où ils ont reçu une formation politique. C’était merveilleux, mais maintenant ces gens veulent être maires, députés ou ministres. Ils ont appris la politique, mais pas la production.

C’est une des raisons pour lesquelles de nombreuses entreprises d’État ont échoué. Ce n’est pas que les industries d’État ou la production socialisée soit condamnée à l’échec. Non. Le vrai problème, c’est que ceux qui gèrent ces entreprises ne comprennent rien aux processus industriels, ni aux chaînes d’approvisionnement. Et ils ignorent tout de la comptabilité.

De plus, les petits producteurs comme nous avons aussi besoin de formation. Au fil des ans, nous n’avons appris qu’à gérer la pauvreté pour ne pas mourir de faim. Maintenant, nous devons surmonter la pauvreté et construire une société meilleure.

UNE ÉCOLE COMMUNALE POUR GARÇONS ET FILLES

Yeini Urdaneta : Déjà avant la pandémie, les salaires des instituteurs étaient si bas qu’ils ne pouvaient venir régulièrement à l’école. Après avoir constaté le problème, nous avons conçu un plan pour soutenir les maîtresses de l’école de Río Bonito Alto, où se trouve Colimir.

Le plan était le suivant : Colimir a conclu un accord de 10 ans avec le Conseil communal pour louer un terrain communal. Les loyers alimentent un fonds destiné à l’assistance sociale à la communauté.

Sur le terrain en question, nous produisons du café qui sert de supplément aux salaires des enseignantes. Avant la pandémie, nous leur versions 7 kilos de café par mois, ce qui était beaucoup plus que leur salaire mensuel d’enseignantes. Donc, la coopérative consacrait chaque mois 21 kilos de café pour que l’école reste ouverte. Le système a bien fonctionné jusqu’au début du confinement.

Malheureusement, avec la période d’intense confinement, l’école n’a pas fonctionné pleinement. En plus, nous avons constaté avec inquiétude que les enfants de la région ne savaient ni lire ni écrire. C’est alors que nous avons décidé d’ouvrir une petite école pour offrir un complément à l’enseignement formel.

Nous avons pu compter sur la collaboration du Conseil communal, qui disposait d’un modeste immeuble désaffecté, anciennement un Mercal. Colimir a trouvé des fonds pour réparer le toit et les toilettes, repeindre à l’intérieur et à l’extérieur, fabriquer des chaises et des tables, etc. Nous avons réparé la structure pendant plusieurs périodes de travail volontaire. La petite école fonctionne depuis fin octobre.

Trois productrices associées de Colimir assurent le travail pédagogique. La maîtresse principale est éducatrice de formation, tandis que ses deux camarades —une étudiante en infirmerie et une autre en administration— offrent leur soutien.

C’est un merveilleux projet, mais qui implique de grandes responsabilités pour Colimir.

Luis Miguel Guerrero : La réhabilitation de l’ancien Mercal où fonctionne la petite école exigeait beaucoup de travail, du toit aux toilettes, en passant par la fabrication de chaises et de tables pour les enfants. Maintenant, l’école est un chouette petit espace bien conditionné pour l’apprentissage : l’intérieur est peint de couleurs vives, avec des chiffres et des lettres sur les murs, et nous avons fabriqué un joli mobilier pour les enfants.

Nous sommes en train d’aménager une nouvelle classe pour les plus petits.

Tout ce travail est volontaire et collectif. Certains nettoient, d’autres peignent, tandis que d’autres encore préparent à manger pour que tous puissent continuer de travailler. Même les plus grands enfants nous ont aidés!

Nous préparons aussi un plan éducatif pour joindre l’apprentissage en classe à des activités pratiques. Nous allons en discuter avec le Conseil communal et les maîtresses de l’école formelle, pour plus de cohérence entre les deux projets éducatifs.

Yeini Urdaneta : Nous sommes en train de mettre au point un plan d’étude avec les conseils de camarades du MST [Mouvement des Sans Terre du Brésil]. Le MST a ouvert des écoles dans ses implantations et applique une méthodologie compatible avec la réalité locale. Dans ses écoles, les garçons et les filles apprennent à lire et à écrire, à faire des additions et soustractions, mais ils apprennent aussi sur l’agriculture, l’art, la musique, etc. La mystique [méthode du MST pour renforcer les liens groupaux] y est très importante.

Comme notre communauté est rurale, nos garçons et filles apprennent la biologie en classe et la culture du café dans les champs. Autrement dit, leur enseignement à l’école porte sur leur propre réalité.

Notre objectif vise un processus éducatif intégral. Nous ne voulons pas que les écoliers se forment uniquement en vue du marché du travail. Au contraire, nous aspirons à ce qu’ils deviennent des jeunes capables d’interpréter leur réalité de manière critique. Nous avons besoins de personnes préparées à travailler la terre, avec des capacités techniques, mais aussi une vision d’ensemble.

Arianny Tomas : Avec la pandémie, l’enseignement à distance est devenu la norme, mais cette méthode ne fonctionne pas dans les zones rurales. Les gens ici n’ont ni l’équipement ni la connexion internet pour des cours en ligne.

C’est pour cela qu’à un moment, nous avons tiré le signal d’alarme : certains enfants ne savaient pas lire, ni effectuer la plus simple des additions. Dans les derniers mois, lorsque l’enseignement à distance est devenu semi-présentiel, les maîtresses venaient à l’école au mieux deux ou trois jours sur deux semaines. Ce n’était pas suffisant. Notre petite école est donc là pour renforcer ce que les enfants apprennent dans l’enseignement officiel.

À la petite école, le plan d’études intègre le volet académique à la mystique et aux activités pratiques. Pour développer notre proposition, nous avons le soutien des camarades du MST.

Pour l’instant, la petite école enseigne jusqu’à la sixième année. En toute premier lieu, chaque garçon et chaque fille passe un test diagnostique sur sa capacité de lecture et d’écriture. À partir de là, nous mettons en œuvre un plan adapté au niveau et aux besoins de chaque enfant.

UNE ÉCOLE SOCIO-POLITIQUE ET TECHNIQUE POUR ADULTES

Felipe Vanegaz Quintero : Nous avons conçu l’École José Carlos Mariátegui avec l’aide de camarades de Patria Grande [Argentine]. Ils sont arrivés au Venezuela il y a environ cinq ans pour animer des ateliers dans tout le pays.

Ici, à Mesa Julia, ils ont organisé un atelier de 15 jours pour la commune. L’idée de créer notre propre école de formation est née de cette expérience. Au début, nous organisions trois ou quatre ateliers par an, mais les choses se sont peu à peu accélérées. Maintenant, nous avons des sessions pour producteurs associés tous les 20 jours. Les thèmes abordés vont de la formation politique à la production de café.

L’école organise aussi des ateliers pour la communauté dans son ensemble, ainsi que pour l’Union Communarde.

Ainsi, il y a un mois, nous avons tenu un atelier pour 50 jeunes de la JPSUV. Le parti a fourni la nourriture et nous nous sommes chargés des ateliers. Ces expériences sont positives, parce qu’elles permettent d’approcher des jeunes provenant de différents contextes.

La formation est un des piliers de notre projet.

Luis Miguel Guerrero : Moi j’ai étudié dans une école agro-technique, puis je suis venu à Colimir en tant que stagiaire. Je suis venu ici parce que j’avais une affinité avec l’orientation sociale du projet. C’est ici, entre le travail collectif et les débats dans les assemblées, que j’ai commencé à me former politiquement.

L’École Mariátegui est également importante pour moi. Colimir dispose d’un auditoire et de deux dortoirs pour loger de gens de l’extérieur, des camarades de diverses organisations, de provenances diverses. C’est un bon espace pour l’étude et le débat. Et puis, c’est vrai, les ateliers nous aident à mieux comprendre le monde au-delà de Mesa Julia.

À l’École, des ateliers sont organisés sur l’histoire, l’économie, l’importance de la coopération, etc. Le dernier atelier, c’était avec les jeunes de la JPSUV. En examinant leur profil, nous avons conçu un atelier d’introduction sur l’histoire du Venezuela, sur Bolívar et la lutte pour l’émancipation. Notre objectif était de donner une perspective historique à nos luttes d’aujourd’hui.

Arianny Tomas : L’École Mariátegui impartit aussi une formation technique. Nous organisons des ateliers pour les producteurs associés sur les différents aspects techniques de la production. Il y a par exemple des cours sur le soin à apporter aux plantules de café, ou sur les alternatives aux pesticides industriels, ou sur les circuits électriques.

De plus, la formation politique que nous recevons ici ne se limite pas à l’aspect formel. Les lundis de travail collectif font aussi partie de la formation politique. nous apprenons les uns des autres, tout en menant des débats pour surmonter nos contradictions.

Faire vivre le projet révolutionnaire de Chávez

Engagée envers l’héritage socialiste de Chávez, la Commune Che Guevara œuvre pour la réorganisation de la société vénézuélienne dans son ensemble. C’est pourquoi la commune est une pièce maîtresse dans l’organisation de l’Union Communarde.

Felipe Vanegaz Quintero : Nous faisons partie de l’Union Communarde, un espace où se rejoignent des initiatives communardes de tout le pays, pour former un mouvement national engagé envers le socialisme et la vie communale.

Toutefois, l’Union Communarde est encore en phase de construction et il y a diversité d’interprétations au sein du mouvement. Certains ont une vision romantique et rêvent sous les étoiles à la construction d’une puissante union. D’autres ont une conception plus pragmatique du projet. En résumé, l’Union Communarde englobe aujourd’hui des expériences diverses, des besoins variés et des points de vue différents… mais c’est aussi une de ses forces. Pour nous, l’Union Communarde est un projet très important.

Ernesto Cruz : Chávez disait que la commune était la manière de surmonter le capitalisme. Toutefois, il semble qu’aujourd’hui, l’État a perdu de vue le projet communal. Et c’est un problème réel, mais nous devons aussi faire preuve d’autocritique. Nous qui appartenons au Processus Bolivarien, nous pensions que la révolution aurait toujours les ressources pétrolières à sa disposition. Ce fut un mauvais calcul, et maintenant, nous en subissons les conséquences.

Cela ne veut pas dire que Chávez avait tort avec sa proposition communale. Bien au contraire : nous devons générer les conditions pour nous développer et nous diversifier. Et l’expérience prouve que la commune est vraiment le meilleur moyen d’y parvenir. Bien sûr, tout comme les entreprises capitalistes reçoivent le soutien des banques et des institutions publiques, les initiatives communales ont besoin de soutien pour prospérer. Quant à nous, nous devons nous centrer sur la formation technique et la planification stratégique.

Quand nous pensons au rôle de la commune dans la construction d’une nouvelle hégémonie, il faut être capable de rester debout. L’EPS produit du chocolat et Colimir produit du café. Tout cela aide les gens à ne pas se démoraliser.

D’en bas, nous devons promouvoir notre projet communal avec notre exemple, mais le gouvernement doit lui aussi soutenir les initiatives communales et encourager la voie communale vers le socialisme comme une option viable. Les communes ne sont pas des initiatives marginales, ce sont des initiatives avec le potentiel de transformer la société!

Felipe Vanegaz Quintero : Nous suivons une double stratégie : industrialiser la production de café et promouvoir le projet révolutionnaire de Chávez dans la région de Mesa Julia et au-delà. Autrement dit, nous voulons industrialiser et socialiser la production. Il ne s’agit pas uniquement de distribuer la richesse, mais aussi de la produire. La pauvreté est déjà assez distribuée dans le monde, ce n’est pas elle que nous voulons promouvoir.

Source : https://observatorio.gob.ve/ – article : tercos y creativos, la Comuna Che Guevara

Traduction : Gil Lahout

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/02/21/entetee-creatrice-la-commune-populaire-che-guevara-au-venezuela/

Au Venezuela, symphonies agroécologiques paysannes

« On sent dans les yeux
et dans les doigts
la pression, la patience,
le travail
de germes et de bouches,
de lèvres et de matrices.
Le vent transporte des ovaires.
La terre enterre les roses.
L’eau jaillit et cherche.
Le feu bout et chante.
Tout
naît
« .
Pablo Neruda, Ode à la fertilité de la terre

Dans les montagnes, à une heure de Barquisimeto, il y a trois villages productifs de paysans où tout aujourd’hui est un bien commun. Monte Carmelo, Bojó et Palo Verde résonnent comme un « orchestre agroécologique » au cœur de la municipalité d’Andrés Eloy Blanco, dans l’état de Lara.

Depuis les années 1970, plus de 120 familles et leurs nouvelles générations ont cultivé avec beaucoup de sens mystique l’organisation et le travail comme une sorte de symphonie. Ces familles rurales font bouger leurs bras, leurs esprits, leurs jambes, leurs regards, avec une telle synchronicité qu’il semble qu’elles dansent sur le même air : elles partagent des sentiments, des idées, des récits, des expériences, des territoires, de la nourriture. Monte Carmelo, Bojó et Palo Verde ont trouvé leur voie dans l’organisation communautaire autour de pratiques et de connaissances agricoles ancestrales, profondément humaines et en harmonie avec la nature. Ces villages sont le berceau de l’agroécologie au Venezuela.

Olga Domené

Cette organisation paysanne, connue sous le nom de La Alianza, a été étudiée par la scientifique vénézuélienne Olga Domené (photo) pendant quatre ans. Docteure vétérinaire, elle a obtenu un master en agroécologie à l’université de Pinar del Río, à Cuba, et vient de terminer un doctorat en écologie au Colegio de la Frontera Sur, au Mexique. Elle est la fondatrice du programme de formation en agroécologie de l’Université bolivarienne du Venezuela.

Les recherches de cette native de la ville de Maracay ont pris fin en 2020, en pleine pandémie de covid-19. Olga a constaté que, dans ces hameaux paysans, le traditionnel « conuco » (parcelle productive) est un espace d’apprentissage, de coexistence et de subsistance, généralement géré par les femmes et les enfants. Le conuco est une unité de production essentiellement familiale, ancrée dans l’histoire du Venezuela, qui prend vie dans les cours des maisons. Y sont cultivées des espèces locales, allant des végétaux alimentaires aux plantes médicinales, en passant par les plantes qui purifient l’âme, car les maladies ne sont pas seulement physiques. L’espace-temps est fondamental dans cette stratégie : les familles ont une connaissance approfondie du territoire pour savoir où, quand et à quelle heure elles vont semer et récolter. Il existe des associations et une diversification des espèces. La famille s’alimente grâce au conuco, tous les jours. On y trouve des bananes à cuire, du manioc, du maïs, des haricots, certaines racines cultivées dans la région, des plantes médicinales, des poulets, des chèvres et des vaches.

Gaudy Garcia, directrice de l’école de Monte Carmelo.

Un autre résultat intéressant de l’étude est de percevoir ces symphonies agroécologiques dont le rythme favorise l’émergence et la permanence de l’organisation communautaire, à partir de la conformation d’un tissu social, avec des intersubjectivités qui ne voient pas seulement le territoire comme un espace biophysique, mais comme des lieux symboliques avec une histoire, où s’entrecroisent des connaissances, des faits, des saveurs, des pensées, des sentiments. C’est un travail qui évoque la magie de « faire de la musique ensemble » : à travers des synchronicités symboliques dans un temps partagé et vécu simultanément. Une agroécologie construite à partir des bases, des pratiques de relations sociales qui ont transformé la réalité de la municipalité Andrés Eloy Blanco, collectivement : les paysans sans terre ont entrelacé un réseau d’organisations dotées de pouvoir. Dans cette vision, le social est dans la relation elle-même.

La recherche d’Olga sur les processus de territorialisation de l’agroécologie dans les environs de Sanare part d’une perspective socio-historique critique, qui laisse de côté les théories et les catégories d’analyse imposées par les sciences conventionnelles. Il s’agit d’une étude réalisée à partir du tissu communautaire, de la systématisation des expériences et des histoires. Cette méthode nous a permis de retisser un événement historique qui rend visibles les facteurs et les dispositifs sociaux qui ont permis l’avancée de l’agroécologie dans l’état de Lara.

Parmi les résultats, certains facteurs de transformation surgissent : 1) l’organisation horizontale comme base de la participation communautaire, qui favorise la consolidation de diverses coopératives et associations. 2) L’importance de la mobilisation des processus éducatifs comme stratégies clés pour la territorialisation de l’agroécologie. Un exercice qui rend visible un sujet pensant atypique : le maître-peuple (maestro pueblo), dont la pédagogie émerge dans l’oralité, qui lit le temps et ne réifie pas la vie, mais au contraire s’immisce dans celle-ci. Un(e) enseignant(e) qui insère un cursus différent et favorise des structures telles que l’école paysanne. 3) Le sauvetage des cultures et des savoirs ancestraux, méprisés par la modernité eurocentrique, qui protègent la vie. 4) Le sauvetage et la multiplication des semences locales, des semences autochtones, ainsi que la construction de laboratoires communautaires d’intrants biologiques.

Dans ces processus, la contribution des femmes a été essentielle pour maintenir la vie. Les femmes ont conquis des espaces, des garanties et des rôles, une lutte très difficile dans le monde rural. Elles sont des dirigeantes communautaires, avec un pouvoir considérable sur leur lieu de travail et d’étude ; beaucoup sont des enseignantes. Elles vivent à la recherche de nouveaux lieux pour recréer des horizons différents.

Les expressions de solidarité, de travail collaboratif et de complémentarité, nécessaires pour créer et maintenir la résistance dans les territoires paysans, se manifestent dans tous les espaces vitaux de Monte Carmelo, Bojó et Palo Verde. Dans les travaux collectifs, les familles aident à construire les maisons d’autres compagnes et compagnons dans les communautés, à nettoyer les routes, à organiser des foires alimentaires.

L’étude montre que le son des symphonies change également avec le temps. La question intergénérationnelle est très importante. Il y a de nouveaux défis, de nouvelles menaces, de nouvelles opportunités.

Les fondateurs de cette organisation paysanne se souviennent que le premier accord dans les montagnes de Sanare a été une campagne d’alphabétisation paysanne influencée par trois courants de pensée : la théologie de la libération, des pères jésuites qui sont arrivés et se sont installés sur le territoire ; la présence du mouvement de guérilla d’Argimiro Gabaldón, avec son idéologie de construction du bien-être collectif ; le mouvement coopératif des années 1980, dont les principes d’entraide, d’union et de responsabilité partagée prévalent encore. Dans cette ligue de coopératives appelée La Alianza, Las Lajitas, Moncar, 8 de Marzo, l’Association Monte Carmelo, Palo Verde, toutes contribuent à la Central de Cooperativas del estado Lara (Cecosesola).

Aujourd’hui, la puissante organisation des mouvements paysans est présente dans toute l’entité. Les foires de consommation familiale qui font partie de la coopérative Cecosesola sont une idée qui a vu le jour dans les années 80, dans les villages de Sanare, lorsqu’ils étaient sous la coupe du libre marché et que, bien souvent, toute la production était emportée par les intermédiaires. C’est alors qu’ils ont commencé leur première expérience de vente directe d’aliments, et ce fut une bénédiction pour les habitant.e.s de Barquisimeto. A partir de là, les autres foires sont nées. Il existe désormais trois grands marchés alimentaires, qui constituent une oasis pour des milliers de familles de l’état de Lara. Ces dernières années, à Palo Verde, les femmes ont pris l’initiative de créer des épiceries communautaires où sont distribués des aliments sains, savoureux et souverains à des prix solidaires.

Cette enquête locale sur la communalité et l’agroécologie cultivées dans les territoires du Venezuela nous éclairent sur d’autres activités organisationnelles, formatives et productives, afin de prendre de grandes décisions.

Nerliny Carucí (journaliste scientifique, et professeure universitaire) et Guillermo Barreto (biologue, zoologue, journaliste scientifique et ex-ministre de écosocialisme du gouvernement bolivarien)

Source : http://ciudadccs.info/2021/05/14/date-con-la-ciencia-sinfonias-agroecologicas-campesinas/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/19/au-venezuela-symphonies-agroecologiques-paysannes/

« Las Mercedes, la forge d’un héritage », le documentaire de Terra TV qui marche au pas paysan (sous-titres français)

Il y a quelques mois les militant(e)s sociaux de la CRBZ ont parlé à l’équipe de Terra TV de la lutte tenace de nombreuses familles qui cultivent quelques parcelles de l’immense terre improductive del “Hato Las Mercedes”, dans l’état de Barinas. Malgré la Loi des Terres et les instructions du président Maduro de faire cesser toute expulsion de paysans, des mafias locales (grands propriétaires, hommes de main, paramilitaires colombiens, fonctionnaires soudoyés de l’Institut des Terres) tentent de reprendre à ceux et celles qui les travaillent les terres remises par Hugo Chavez. Les cinéastes-formateurs(trices) de Terra TV Jorge Henriquez, Victor Daniel Rivera et Betzany Guedez sont allés visibiliser cette bataille. Cet extraordinaire documentaire est aussi leur premier moyen-métrage.

La situation de la lutte pour la terre reste complexe au Venezuela mais grâce aux luttes des paysan(ne)s et aux campagnes des médias alternatifs, le gouvernement bolivarien a renoué avec la remise des titres de propriété, comme en témoignent les cas récents des terres du “Trebol” et de “Santa Maria”, dans l’état du Zulia.

Las Mercedes – La Forge d’un Héritage”, fruit d’une école de cinéma documentaire

Terra TV est un des résultats d’un effort de formation qui dure depuis vingt ans : l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Théâtre et Télévision (EPLACITE). Cette première oeuvre part de quelques uns des principes décolonisateurs de cette école itinérante.

Véhicule direct de la parole paysanne, le film libère l’information du champ externe du journalisme des “questions/ réponses”. La voix du paysan n’est ni trahie, ni rabotée. Jusque dans le volume: la voix que les curseurs de la télé font toujours monter “au-dessus du réel” se mêle ici à l’univers du travail qui transforme l’être humain autant que lui le transforme. Cohérence technique du son avec le concept de l’harmonie recherchée entre paysan(ne)s, animaux, terre et semis. Il y a dans les regards sur les objets une tendresse qui s’oppose à la relation que le capitalisme a créée avec les « choses ».

La haute qualité photographique de ce premier film est aussi liée à la relation de respect, d’amour et aux orientations données par les paysan(ne)s à la jeune équipe de Terra TV. Comme dit Jorge Henriquez : “On nous a aimés”.

Dans le voyage vers la parcelle, il y a un autre effet particulier du montage. Un documentaire classique résumerait sans doute la traversée de la rivière et la longue marche à pied sous le soleil en quelques plans: « c’est ainsi que les paysans arrivent sur la terre à cultiver”. Ici les réalisateurs ont structuré la marche en fragments successifs, renforcés par le son lancinants des pas. Nous marchons avec les paysan(ne)s. Surgissent les personnalités des marcheurs(se)s, mères, enfants, hommes à pied ou en moto. La distance à franchir elle-même évoque mieux que tout discours l’immensité des terres en friche aux mains d’un seul homme, l’immense injustice accentuée par le refus de vendre de l’essence au bac qui passe les paysans d’une rive à l’autre. Les témoignages disent l’espoir des paysans qu’un jour les choses s’amélioreront, une patience populaire qui vient de loin, d’une histoire collective vécue bien avant que les « intellectuels » expliquent comment faire la révolution. Cette longue marche est en quelque sorte l’image du temps de la révolution bolivarienne, foi populaire contre obstacles renouvelés.

Thierry Deronne, Caracas, 4 septembre 2019

Jorge Henriquez « bachaco » et Victor Daniel Rivera (réalisateurs) avec ci-dessous Betzany Guedez (assistante de production et preneuse de son) de Terra TV, le 26 août lors du lancement du documentaire à Caracas, avant les projections dans les campagnes du Venezuela. Photos: Yrleana Gómez Oropeza

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La commune « Che Guevara », une expérience d’auto-gouvernement au Venezuela

S’il n’y a pas de café pour tous, il n’y aura de café pour personne”. La phrase est attribuée à Ernesto “Che” Guevara, dans les premières années de la révolution cubaine, quand on lui tendit une tasse au cours d’une réunion. Refus des privilèges jusque dans ses moindres détails. La conscience du collectif. Tou(te)s ou personne. Sur les collines touffues des hauteurs de Tucaní, chef-lieu du municipe Caracciolo Parra Olmedo, Mérida, cette phrase du Che résonne pratiquement. Non seulement parce qu’il y a du café pour toute la commune, au point d’en user comme monnaie d’échange, mais surtout parce que les prémisses des communard(e)s se basent sur la même aspiration à vivre mieux, dans un projet collectif qu’ils construisent depuis quelques années et continuent à défendre au milieu des difficultés auxquelles est soumis le pays.

Dans la Commune Che Guevara vivent 1600 familles, quelques 6000 personnes, organisées en 12 conseils communaux. La population élit deux représentants par conseil communal pour le parlement communal. Même si la légalisation s’est formalisée en 2013, cette organisation se construit depuis les 2008 et 2009 quand, avec le mouvement social et politique Corriente Révolutionnaire Bolivar et Zamora, les habitant(e)s ont établi la planification territoriale des communes, un plan toujours actuel et qui vise la construction d’une cité communale.

Le gouvernement des Etats-Unis nous assiège, désinforme sur notre processus révolutionnaire. Pas seulement sur ce que fait notre gouvernement mais aussi sur le travail que nous menons dans les communes, dans les conseils paysans, dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs)explique Cati Lobo, communarde et militante de la “Corriente”.

Ecoles, lycées, dispensaires et, principalement, production. Une des forces majeures tient dans la capacité productive de la commune. Dans les zones de moindre altitude, on observe des plantations de banane à cuire, de potiron, de yucca (manioc). A mesure qu’on gravit les collines, apparaissent en quantité des hectares d’ananas, d’orange et de citron. 15 camions d’ananas, quelques 450 tonnes sont produites chaque semaine aux moments de plus forte production. Et chaque semaine un camion de citron et d’oranges, parmi d’autres exemples.

La commune compte plusieurs entreprises familiales mais le bastion productif est le café et le cacao. La fierté de la commune, ce sont l’entreprise “Che Guevara 2021” qui produit, traite et distribue le cacao et dans une moindre mesure le café, ainsi que la Coopérative Colinas del Mirador (COLIMIR), productrice et distributrice de café.

La commune impulse l’échange de production en interne, avec d’autres communes, des privés, et l’Etat. Dans ce circuit intérieur on utilise le café comme moyen de paiement. Les prix de plusieurs produits se mesurent en kilos. Dans cette municipalité relativement proche d’une vaste zone frontalière qui s’étend économiquement de jour en jour (où domine le peso colombien), en pleine guerre économique que subit le pays et qui affecte entre autres la monnaie nationale, l’équivalence du café est une alternative inventée par les habitants.

Les entreprises de propriété sociale ne se concurrencent pas, elles pratiquent des prix unifiés. Avec d’autres communes on échange différents types d’aliments (viande, pâtes, riz) contre du café et du cacao. Même les uniformes scolaires s’échangent lors de journées organisées par les différents conseils communaux. Cette pratique est si courante que COLIMIR utilise une monnaie propre pour ses échanges avec des producteurs associés: le “Cafeto”, équivalent d’un kilogramme étalonné physiquement en sacs de café que la coopérative garde dans ses dépôts.

Pratiques et créations du peuple dans ses batailles quotidiennes pour affronter la guerre économique déployée par les Etats-Unis et ses alliés locaux. Ces derniers ont organisé des violences à Tucaní à la fin de février 2019: les “guarimbas” (violences d’extrême droite) ont obligé les conseils communaux à renforcer les conditions de sécurité pour empêcher le retour de telles actions. La défense territoriale de la commune est assurée par des brigades de défense populaire. “Les organisateurs de guarimbas ne peuvent être nos porte-paroles” affirme un boulanger qui possède un commerce face à la Place Bolívar, place nettoyée et reconstruite lors des journées de travail volontaire réalisées les samedis.

Les communes sont un des héritages les plus importants en termes d’organisation construits par la révolution bolivarienne. Organisation des gens visant à résoudre les problèmes quotidiens et à construire un pouvoir ascendant pour construire la nouvelle société. Comme l’explique Cati Lobo: “C’est le peuple qui impulse les communes. C’est le peuple, les bases citoyennes, qui s’approprient le projet communal et travaillent le plus dans ce sens. Ces efforts et ces initiatives ont permis d’arriver à ce que nous voyons aujourd’hui. Nous voulons détruire l’Etat ancien. Si nous ne croyons pas en notre propre pouvoir, si nous n’en faisons pas un précédent, on ne nous reconnaîtra pas. Nous sommes appelé(e)s à chercher les formes et les alternatives. Avancer vers l’auto-gouvernement, c’est un défi qui n’a rien de facile. Pour le relever, nous avons besoin de force et de conscience.

Source : Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora

Traduction: Thierry Deronne

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Les partis de gauche et les mouvements sociaux d’Amérique Latine appuient un peuple qui écrit sa constitution à la barbe de l’Empire.

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Réunion des partis de gauche latino-américains à Managua du 15 au 19 juillet pour le XXIIIème Forum de Sao Paulo.

Les 300 délégués de 18 partis politiques de gauche venus de 26 pays d’Amérique Latine, réunis à Managua du 15 au 19 juillet pour le XXIIIème Forum de Sao Paulo, viennent de réaffirmer leur soutien au processus de l’Assemblée Constituante grâce auquel les vénézuéliens éliront 545 député(e)s au suffrage universel, le 30 juillet. La secrétaire exécutive du Forum, Mónica Valente (Parti des Travailleurs, Brésil) a souligné que l’heure a sonné pour la gauche de reprendre l’offensive contre le néolibéralisme dans la région et que la seule façon de la démocratie est de « consulter le peuple, non de faire des coups d’État comme au Brésil, au Paraguay et au Honduras. » « Nous allons former une Commission d’Accompagnement Électoral de l’Assemblée Constituante au Venezuela, car nous l’appuyons » a précisé la Présidente du Parti des Travailleurs du Brésil, la sénatrice Gleisi Hoffmann, lors de la clôture de cette rencontre qui a vu les présidents du Salvador, Salvador Sanchez Ceren, du Nicaragua Daniel Ortega ou de Bolivie Evo Morales réaffirmer leur soutien à la révolution bolivarienne et dénoncer la volonté de la détruire de la part des États-Unis. Même soutien de la Coordination des Mouvements Sociaux de l’ALBA ou du Sommet des peuples qui se réunit en Argentine parallèlement au sommet des gouvernements du Mercosur.

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Sommet des Peuples, organisé parallèlement au sommet du Mercosur, Argentine, 20 juillet 2017

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Mouvements sociaux du Brésil, dont le Mouvement des Travailleurs Sans Terre, manifestant leur soutien au scrutin de l’Assemblée Constituante au Venezuela, le 20 juillet 2017.

Alors que la gauche occidentale, par peur des retombées médiatiques, n’ose plus parler du Venezuela, l’ensemble des partis de la gauche et des mouvements sociaux d’Amérique Latine, manifestent de manière claire leur solidarité avec les jacobins noirs qui s’entêtent a vouloir écrire leur constitution à la barbe de l’empire états-unien, de ses vassaux européens et de médias qui continuent à imputer les morts causées par les violences de la droite au « dictateur Maduro ». Cette lutte coloniale contre la démocratie se répète au Venezuela lui-même où une opposition raciste qui s’inspire de plus en plus de l’État Islamique brûle vifs, comme hier encore à Lecheria, ceux qu’elle n’a jamais considérés vraiment comme des êtres humains depuis que Chavez les a fait entrer dans l’espace politique. Il suffit de lire les tweets de la droite sur les candidats à l’Assemblée Constituante, pour comprendre ce qu’elle ferait en cas de retour au pouvoir.

Tweets racistes

Demandez le programme !

Mais alors que 90 % de la population ne participe à ces violences, dont les foyers se trouvent dans les quartiers riches, quels sont les rêves des candidats à cette assemblée, quels sont les thèmes de tous ces débats citoyens censurés par les médias et ignorés par la gauche occidentale ? Un des courants les plus vivants du chavisme critique (baptisé « bravio », c-à-d rebelle) mène une campagne intense contre le repli populaire de l’espace public causé par la guerre économique et la dépolitisation du conflit favorisée tant par cet antichavisme raciste, fascisant, que par le conservatisme et l’inertie de secteurs de l’État, boulets de la révolution, essayant de conserver des quotas de pouvoir ou au moins, des privilèges.

Certains courants de la gauche occidentale, soucieux de leur image, se drapent dans le « ni-ni » de « la critique de gauche », comme si les vénézuéliens dépendaient de communiqués parisiens pour réfléchir de manière critique sur leur réalité et rallumer le moteur de leur Histoire. On n’est pas loin des discours de Sarkozy ou Macron sur l’Afrique « préhistorique ». Mais la critique, la vraie, celle qui ne procède pas de projections idéologiques, appartient d’abord à ceux qui agissent sur place pour transformer leur réalité, à ceux qui peuvent critiquer un processus en connaissance de cause. En voici un bon exemple : le programme de ces militants de base et de peau foncée.

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L’ECONOMIQUE:

Pour une économie au service de la vie et des gens!

  • Rédaction d’un chapitre dans la Constitution consacré à l’économie communale, qui considère les axes suivants:

Le modèle économique socialiste se base sur une économie en fonction de l’attention et de la reproduction de la vie sur la planète, soumise aux intérêts communs du peuple travailleur. Les revenus nationaux produit de la rente pétrolière (98%) doivent forcer la naissance d’une économie véritablement productive, basée sur ces principes comme indispensable fondement du nouvel État communal et populaire. Les « droits économiques » reconnus actuellement par la Constitution doivent transcender vers l’énoncé de ce nouveau « système économique » à construire, comme unique possibilité de dépassement de la crise systémique actuelle. Ce modèle doit considérer de plus, comme biens communs, les ressources naturelles comme l’eau, la biodiversité, la richesse génétique, les minerais et que les gouvernements néolibéraux laquais privatisent impunément à travers l’exploitation transnationale.

  • Pour une économie mixte, rationnelle, planifiée, durable, productive, sous contrôle de la société dans toutes ses étapes pour garantir la distribution et la commercialisation justes et pas pour vider le salaire du peuple travailleur pour le bénéfice d’un petit nombre.
  • D’implacables mécanismes de contrôle du libre échange spéculatif, reflété dans l’augmentation galopante des prix, pour la défense du salaire réel à travers le pouvoir populaire, comme une nouvelle institutionnalité, seule capable de s’imposer au métabolisme économique capitaliste, rentier et parasitaire.
  • Revendication du travail comme source et principe de la vie économique du pays.
  • Au peuple les moyens de production! Confiscation des biens des entreprises coupables de fraude fiscale.
  • Pour un cadre constitutionnel qui reconnaisse notre régime mixte de propriété: social, communal, familial, étatique et privé. Établir avec une plus grande précision le modèle économique mixte à caractère social et inclusif basé sur trois formes principales de propriété.

PROPRIETE SOCIALE ET COMMUNALE: définir comme constitutionnelles les formes de propriété communale, associative, collaborative tenant pour établi que l’État portera une attention spéciale à ce secteur en attribuant un % du PIB pour son impulsion et développement. Il faut avancer dans le renforcement du Système Économique Communal, comme appareil dynamisant de l’économie, où les formes de propriété sociale garantissent une occupation productive.

PROPRIETE SOUS GESTION ETATIQUE: Expliciter quels sont les secteurs stratégiques que l’État doit contrôler pour garantir la souveraineté, les droits de la population et l’indépendance économique de la Nation. En ajoutant qu’il est fondamental de transformer les entreprises au schéma capitaliste sous contrôle de l’État en Entreprises Publiques Socialistes dans lesquelles la pierre angulaire de leur gestion soit la participation active des travailleurs et travailleuses à la planification, la gestion et au contrôle de la production.

PROPRIETE PRIVEE, NATIONALE ET INTERNATIONALE: Établir un cadre constitutionnel qui donne un soutien juridique aux investissements privés. Il doit y avoir transparence sur la nature et la portée des investissements privés, et leur réglementation; les petite et moyenne entreprises devront avoir une impulsion spéciale à l’intérieur du modèle économique national.

  • Distribution juste de la richesse! Par l’obligation constitutionnelle de destiner les revenus économiques du pays au développement productif dans le cadre du modèle économique mixte, et au développement social dans les aspects prioritaires comme la santé, l’éducation, l’alimentation, la recherche et le développement technologique. La non réalisation de cette disposition devra être un délit qui envisage des sanctions implacables.
  • Contrôle et suivi populaire, citoyen, participatif et protagonique de la gestion économique et de l’administration des ressources publiques. Information sur les assignations budgétaires, subsides, transferts et revenus propres, avec l’accent sur l’assignation de devises à entrepreneuriat, la planification de leur distribution et de leur usage postérieur effectif.
  • Gestion directe et démocratique du processus social du travail.
  • Coopération et corresponsabilité territoriale des organisations de travailleurs et travailleuses des entreprises productives existantes sur le territoire avec les instances de gouvernement communal pour garantir des processus de contrôle permanents et l’administration populaire des ressources résultant des excédents des entreprises de propriété sociale.
  • Enchaînement productif dans chacune des zones depuis les instances d’organisations de base des travailleurs et travailleuses, pour la planification de la production et le renforcement des processus de recherche et d’innovation technologique.
  • Indépendance économique ou rien! Pour le développement d’entreprises productives communales, familiales et particulières avec accompagnement et suivi sur le technico-productif, l’économique et l’éthique, sous contrôle populaire, pour augmenter les niveaux d’activité économique.
  • Maintenir l’interdiction des monopoles et pour une taxe fiscale socialement juste. Sont taxés davantage ceux qui ont le plus. Établir l’impôt sur la concentration des richesses et des impôts sur le luxe, la hausse progressive des impôts que paieront les grands capitaux oisifs et improductifs et l’abolition progressive des impôts régressifs et confiscatoires comme la TVA.
  • Démocratisation du secteur bancaire et de l’activité financière sous contrôle populaire.
  • Unification et renforcement du système de banque publique dans une banque forte et unique pour la distribution des excédents au bénéfice du peuple travailleur et pour contenir la spéculation financière de la banque privée.
  • Amélioration et contrôle du système de commerce électronique, en contrôlant et déclarant d’utilité publique les entreprises de ce secteur.

LE POLITIQUE

Le pouvoir populaire, base de la nouvelle société!

Les niveaux d’organisation des gens se sont énormément élevés pendant les 18 dernières années (par exemple, les 46 813 conseils communaux et les 1 743 communes enregistrées, selon les données du MPP pour les communes 2017) et maintenant qu’il existe des formes concrètes d’organisation, participation et protagonisme direct du peuple, il est juste d’élever et de renforcer le Pouvoir Populaire organisé dans ses plus diverses expressions. L’originalité du projet de démocratie des gens réside dans ce qui émane depuis les bases et les appareils qui ne sont pas de l’État; le Pouvoir Communal est une instance de pouvoir authentique qui non seulement gère des politiques publiques, il s’agit aussi d’un espace territorial où des citoyens conscients de leur rôle historique se rencontrent pour construire une nouvelle forme de pouvoir, de démocratie, de nouvelles formes de relations sociales, productives et éthiques.

Ce grand processus d’organisation doit se développer et prendre beaucoup plus de forces, sans tutelle du vieil État qui l’influence avec ses pratiques bureaucratiques; le pouvoir populaire constituant doit être indépendant, créatif, critique et de proposition, pour cela les garanties constitutionnelles concrètes au pouvoir des citoyens représentent sans aucun doute un approfondissement démocratique dans le Venezuela Bolivarien.

  • Favoriser et rendre irréversible la démocratie participative et protagonique comme modèle directeur de notre société dans l’exercice de sa citoyenneté.
  • Approfondir la transformation de l’État et les mécanismes de gestion du gouvernement en fonction du principe de transparence dans la gestion publique, et la dé-bureaucratisation de l’appareil de l’État pour ouvrir des mécanismes de lutte contre la corruption, envisager l’inhabilitation pour l’exercice de charges publiques de personnes impliquées dans des cas de corruption.
  • Pour une gestion et une politique moins discrétionnaire et plus démocratiques et populaires! La démocratie obédientielle est une partie de la démocratie participative et active, le principe de commander en obéissant la renforce, les décisions prises dans les espaces de participation sociale doivent avoir un caractère obligatoire pour la planification et le développement de la gestion publique.
  • Rédaction d’un chapitre destiné à l’État communal, qui envisage les aspects suivants:
  • Donner un rang constitutionnel au pouvoir populaire dans ses formes les plus diverses de concrétisation.
  • Reconnaissance de la commune comme instance d’auto-gouvernement territorial, garantissant la répartition de ressources à travers une place constitutionnelle; qui permette l’élimination de la « paroisse » comme schéma d’organisation, transfert de la propriété coopérativiste aux communes.
  • Reconnaissance du Pouvoir Populaire comme un pouvoir de plus de l’État.
  • Envisager le développement de la culture communal et ses valeurs (éthique, honnêteté, efficacité, coopération, démocratie, participation, respect…) à travers notre système éducatif, à tous les niveaux.
  • Parité de genre avec alternance à tous les postes d’élection populaire et dans toutes les instances de l’État, accompagnée de garanties qui offrent de meilleures conditions pour la participation politique équitable des femmes.

LE SOCIAL:

  • Amplifier et approfondir les droits sociaux conquis à travers des politiques de soins comme le système Missions et Grandes Missions, et leur garantie en cogestion avec le pouvoir populaire.
  • Élargir le principe de souveraineté comme un axe transversal dans un cadre territorial, politique, économique, culturel, et alimentaire, qui garantisse le contrôle populaire sur la majorité des instances sociales.
  • Élargir le droit au logement, en incluant le droit à la ville, le droit à l’habiter, la peupler, la construire.
  • Blinder l’État Bolivarien contre la privatisation des droits et devoirs sociaux fondamentaux.
  • Interdiction des soins médicaux conditionnés au paiement, des cas d’urgence dans les centres de santé privés.
  • Dépatriarcalisation et décolonisation de l’État et de la culture, en reconnaissant notre diversité de savoirs et comme une nécessité primordiale de notre transformation comme peuple.
  • Pour le droit à une société libre de patriarcat et de machisme, basée sur le respect du rôle de la femme.
  • Pour de plus grandes garanties de meilleures conditions pour le libre développement des capacités des femmes, pour le droit à l’accès à un travail de qualité et à une vie sans violence, une meilleure sécurité sociale pour les femmes travaillant au foyer.
  • Approfondissement des droits sexuels et reproductifs:

Une éducation sexuelle pour décider, des contraceptifs pour ne pas avorter, l’avortement légal pour ne pas mourir!

  • Droit à un accouchement humanisé et à la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse, en même temps que des garanties sociales pour l’éducation sexuelle pertinente et de qualité à tous les niveaux et l’accès gratuit et égalitaire à des mécanismes contraceptifs.
  • Reconnaissance des droits et de l’union de personnes du même sexe, basée sur le respect et le non-stigmatisation sociale de la diversité sexuelle.
  • Contre la discrimination de la diversité sexuelle à tous les échelons de la vie sociale , que soit considérée la reconnaissance de l’identité transsexuelle et intégration dans l’article 21 de la Constitution, la reconnaissance et la non discrimination de l’identité de genre auto-perçue, l’orientation sexuelle, la couleur de la peau ou l’orientation politique.
  • L’alimentation comme devoir social fondamental:
  • Renforcement du système de distribution populaire des aliments naissant (CLAPs et autres mécanismes populaires de distribution comme les foires agricoles, les systèmes de consommation et de vente planifiée…) pour élargir les garanties d’accès à l’alimentation du peuple travailleur.
  • Envisager une assistance spéciale pour ls secteurs de plus grande vulnérabilité alimentaire, en les priorisant dans le diagnostic, l’assistance, l’assignation de suppléments nutritionnels et ressources pour couvrir pleinement leurs besoins.
  • Favoriser la production d’aliments stratégiques de haute valeur nutritionnelle destinés à couvrir les besoins en énergie et nutriments des secteurs les plus vulnérables ( enfants, adolescents, femmes enceintes, troisième âge, personne avec une diversité fonctionnelle[handicapées]).
  • Droit au soin et à la protection sociales avec corresponsabilité. L’État doit garantir par la corresponsabilité entre les services d’État, l’entreprise privée, la communauté organisée et les familles, le soin et l’assistance aux personnes en situation de vulnérabilité pour l’éradication de toutes les formes de pauvreté.
  • Intégration d’un chapitre sur l’élargissement des droits et les garantie sociales pour la jeunesse comme réserve éthique, culturelle et productive de la société, qui envisage:
  • La promotion et les garanties pour l’accès à la participation dans les instances démocratiques de gouvernement et d’auto-gouvernement populaire ( dans le territoire, le lycée, l’université, etc.), en fonction des valeurs de patriotisme, respect, défense de la paix et la stabilité politique de la Nation.
  • Garantir un droit au travail digne et de qualité pour la jeunesse. En promouvant le travail libérateur à travers l’appui aux entreprises productives dans toute modalité envisagée par l’économie mixte en priorisant celles de la propriété sociale, communale et familiale.
  • Droit à l’accès public à l’information et aux mécanismes technologiques qui permettent la formation et la recherche.
  • L’éducation libératrice pour transformer la société!
  • Pour l’éducation émancipatrice fondée sur une nouvelle praxis, qui encourage la rencontre des savoirs populaires pertinents, reconnaisse et inclue la diversité et soit basée sur la culture de la paix comme valeur indispensable pour la société, ainsi que le respect de la vie sur la planète, l’unité de l’étude et du travail et de la recherche et de l’innovation technologique, artistique, culturelle et sportive en fonction des intérêts nationaux.
  • Pour une approche sociale non sexiste de l’éducation. Nous parions sur une éducation non verticale, à caractère populaire, qui inclue et reconnaisse toutes les identités.
  • Reconnaissance de tous les secteurs et corporations qui constituent les communautés universitaires (étudiants, enseignants de tous les échelons, travailleurs et travailleuses administratifs et ouvriers…), établissement de l’égalité politique pour l’élection démocratique des autorités universitaires et la représentation égalitaire et avec les mêmes droits politiques de tous les secteurs qui constituent la communauté universitaire, dans les instances de co-gouvernement.
  • Un accès juste et planifié à l’éducation, une priorisation d’accès à l’éducation publique des secteurs les plus vulnérables, approfondir la communalisation de l’éducation pour renverser le processus de concentration des centres éducatifs dans les zones urbaines d’accès difficile pour la grande majorité de la population, une planification de l’offre éducative en fonction des potentialités locales et des intérêts productifs de la Nation, qui de plus permette de garantir l’emploi postérieur dans le pays des professionnels et professionnelles.
  • Relation directe du système éducatif avec le système économique productif, intégrer la pertinence éducative comme axe fondamental à tous les niveaux.
  • Communalisation de la sécurité citoyenne, pour qu’elle soit prise en charge et planifiée sur le territoire de façon co-responsable, intégration des aspects du nouveau modèle policier et mesures de contrôle communal pour le fonctionnariat des corps de sécurité de l’État.
  • Démocratisation de la communication: un système public et participatif de communication.
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Source : http://www.chavismobravio.org.ve/?q=node/25

Traduction : Cathie Duval

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2Vm

« Les bagarreuses de Santa Barbara » et autres visages invisibles du Venezuela

Santa Bárbara, État de Miranda. Tout commence par une maison. Ce qui la rend particulière c’est qu’elle est aussi une briqueterie. Et une occasion parfaite de conspirer pour un groupe de femmes dont la plus âgée a 38 ans. On les appelle « les bagarreuses« . Il y a Juana, le débit rapide de qui a l’habitude de parler. Quand elle reconstruit l’histoire et jette les mains au ciel, son corps danse, le tambour ne s’arrête plus. Juana la marronne, la libre, la démesurée, la libre arbitre, tout la rend belle, hors série, digne. Elle nous parle des accouchements, avec un sourire capable d’emporter d’un éclair la dureté du temps, la trahison d’un peuple aveuglé qui vote pour son ennemi historique, l’eau qui un jour a noyé le village et laissé le pauvre sans toit, les heures de marche avec la boue à la ceinture, la faim, le silence.

Enfants du Secteur Caño La Palma 1

Enfants du Secteur Caño La Palma 1

Juana Benaventa, porte-parole du comité de finances du Conseil Communal Bolivarien Santa Bárbara et travailleuse de la forge, et de la briqueterie (coopérative "Vivir viviendo")

Juana Benaventa, porte-parole du comité de finances du Conseil Communal Bolivarien Santa Bárbara et travailleuse de la forge, et de la briqueterie (coopérative « Vivir viviendo »)

Joie… “Les bagarreuses” remontent les rues de Santa Bárbara avec l’air de connaisseuses. Elles sont plus de vingt femmes lancées dans la construction de logements décents pour leurs voisins. Le Conseil Fédéral de Gouvernement a approuvé leur projet de construire 22 maisons. Avec ce même budget ces entêtées ont non seulement construit les logements mais aussi une briqueterie, une forge et une coopérative pour produire des meubles.

Si on veut mettre un visage sur les avancées de la révolution, il suffit d’écouter. Au détour de la conversation surgit le nom d’une Mission. Les sourds en tireront que c’est un droit de la population garanti par les politiques d’État. Une oreille attentive (celle qui écoute avec l’âme) comprendra que la transformation d’une société comme la vénézuélienne touche des dimensions plus profondes, que la science ne peut embrasser, effrontément humaines. A Santa Bárbara s’est installée la Mission Ribas (mise à niveau des études secondaires, NdT) et à partir de là “les bagarreuses” ont allumé la mêche.

Elles ont réussi à créer la Mission Alimentation, et une première école maternelle; elles (Milagros, Antonia, Thaly, Yuleidy, Juana) en parlent avec fierté. Avant, quand un caïd surnommé “El Coman” ne sévissait pas dans la zone, ces femmes inventaient des trêves pour supporter la réalité, “nous jouions du tambour partout, tout le temps… la danse de l’ânesse c’était Thaly Itriago qui s’en chargeait et nous parcourions le village pour égayer les gens, nous faisions la fête de Santa Bárbara…”

A la fin des années 90 le barrage “El Guapo” a cédé, emportant les maisons, les semis et les habitants. Dans le processus de reconstruction du village sont nés les Conseils Communaux, une forme d’organisation qui a permis une première prise de conscience dans un état soumis à une forte tradition “adeca” (adjectif tiré de AD, parti social-démocrate qui a régné pendant quarante ans avec son allié social-chrétien, NdT). Le black “grossier” (c’est ainsi que la droite parle de Chavez et de la “plèbe”, NdT) fut défendu dans les assemblées, dans la rue, dans les centres électoraux; avec le temps les conseils communaux bolivariens ont crû, et malgré les discriminations politiques des gouverneurs de droite, le peuple chaviste ne s’est pas rendu. “En 2010 Radonski (actuel gouverneur de Miranda, leader de la droite et ex-candidat présidentiel, NdT) est venu jusqu’ici pour distribuer des certificats et construire quelques maisonnettes… nous pleurions parce qu’il a touché nos voisins alors que nous, nous n’avions pas les moyens de leur offrir des réponses. “Tu crois que ces baraques sont un bénéfice ? Vous voulez que la révolution vous construise une maison ?… Nous avons jeté à bas ces cages à lapin et à la place nous avons construit des logements décents. Après, les photographes de Radonski sont venus pour prendre des clichés de ces constructions comme si c’était lui qui les avait faites… nous les avons chassés”.

L’auto-construction, la briqueterie et la forge sont aujourd’hui un point d’honneur pour le Conseil Communal “Santa Bárbara”, membre de l’équipe promotrice de la Commune. Ce processus d’intégration a permis d’améliorer la qualité de vie de ses habitants mais aussi de voir plus loin. Le grand projet, c’est de libérer ce territoire de l’emprise des grands propriétaires du cacao, d’en faire une source de production d’aliments autogérés, et elles y travaillent…

Argenis Quintana, porte-parole du Conseil Communal et travailleur de la briqueterie

Argenis Quintana, porte-parole du Conseil Communal et travailleur de la briqueterie

Thaly Itriago, porte-parole de la commission du logement, conseil communal Bolivarien Santa Bárbara.

Thaly Itriago, porte-parole de la commission du logement, conseil communal Bolivarien Santa Bárbara.

Nous sommes allés jusqu’au Caño La Palma, en file indienne à travers le champ de maïs de Yuleidy. Avec son époux et ses sept enfants elle y fait pousser deux hectares d’énormes plants de maïs jaune. “Un maïs très sérieux, nous dit-elle, si on rit en le semant, il ne pousse pas bien”; ça nous rappelle la croyance du fil rouge à poser sur le front des enfants qui ont le hoquet. Sous les piqûres de mouchettes nous avons appris l’histoire des titres agraires, des évidents obstacles à leur approbation en faveur des paysans. Le gouvernement est connu pour les octroyer à des personnes qui ont déjà des bénéfices, des crédits, de l’argent ou à des personnes qui ne sèment pas mais qui ont un titre agraire; et le paysan, celui qui sème, celui qui récolte, vu qu’il ne possède pas le titre, n’est pas pris en compte. Exemple : les voisins de Yuleidy travaillent dans une immense grande propriété privée, Hato Grande. Au moment des élections on les oblige à voter pour les candidats de droite sous peine de perdre leur emploi. Le patron a reçu un titre agraire et un crédit approuvé par l’État; Yuleidy et sa famille, comme des dizaines d’agriculteurs de la zone, réclament la terre depuis des années, et pas moyen.

Le collectif fait la force

De retour à la briqueterie avec Thaly, assis sous le soleil, appareils éteints, caméra allumée, réflecteur en main. Elle nous donne un cours d’économie socialiste, compare les coûts du marché privé avec la production auto-gérée. Pas surprenant si pour ces “bagarreuses” l’intégration des jeunes au travail de la Commune est fondamentale pour garantir l’économie. Même si la productivité baisse, ce qui compte pour elles finalement c’est que les jeunes puissent recevoir leur salaire en fin de semaine pour nourrir leurs enfants, qu’ils se sentent reconnus et pris en compte; et que ces parpaings qu’ils fabriquent comme par magie dans la cour de la maison soient la matière première de la participation aux brigades d’auto-construction. « Celui qui a les moyens d’acheter une maison,  tant mieux pour lui, mais il ne l’aimera jamais autant que s’il avait participé à sa construction.« 

Aquarela Padilla. Photos : Rosana Silva

Source : http://mpcomunas.gob.ve/las-peleonas-de-santa-barbara/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=las-peleonas-de-santa-barbara

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/11/24/les-bagarreuses-de-santa-barbara-et-autres-visages-invisibles-du-venezuela/

Éducation bolivarienne au Venezuela, par Ken Jones

clasesLors de mon voyage au Venezuela au sein d’une délégation d’enseignants (1), je n’ai pas entendu une seule fois les mots “prise de responsabilité”ou “tests à haut risque” (2). En tant que professeur formant des enseignants aux États-Unis, je discute rarement des politiques éducatives et des réalités de mon pays sans devoir affronter ces concepts stressants. Mais dans les écoles et dans les systèmes éducatifs du Venezuela ? Cela n’entre pas dans la discussion.

Ken-Jones

Ken Jones, professeur associé d’éducation à l’Université du Maine du Sud, États-Unis (1)

Là-bas, le dialogue porte davantage sur l’éducation comme droit humain et comme responsabilité de l’État. Il ne s’agit pas des “produits” comme nous disons aux États-Unis mais davantage “d’accès” et de “possibilités”. Ce que notre petit groupe venu des États-Unis a découvert fut une foule de témoignages, pas un “test”.

Nous avons aussi appris certaines choses quant aux résultats très concrets et positifs obtenus depuis que le Président Chavez a commencé à s’occuper de l’analphabétisme et de l’absence d’accès à l’éducation en général, à la suite de son élection en 1998.

Par exemple en 2005, l’UNESCO a déclaré le Venezuela territoire libre d’analphabétisme, avec plus d’un 1,5 millions de personnes initiées à la lecto-écriture, principalement à travers un curriculum et une approche pédagogique développés par les cubains. Le taux d’inscription de l’école secondaire a augmenté de 53.6% en 2000 à 73.3% en 2011. Récemment l’UNESCO a placé le Venezuela à la cinquième place mondiale pour le pourcentage de personnes inscrites dans l’enseignement supérieur – la deuxième place en Amérique Latine après Cuba. L’éducation publique au Venezuela est gratuite pour tou(te)s, de l’école maternelle à l’université. L’État assure également la gratuité des repas et du transport.

Chavez a mis en mouvement un système scolaire novateur – les écoles bolivariennes s’inspirent de l’émancipateur de l’Amérique Latine Simón Bolivar, qui a aussi donné son nom à la République Bolivarienne du Venezuela. Le volet éducatif de la Révolution Bolivarienne, lancé par Chavez, fait partie du nouveau tissu socialiste qui émerge dans la société, articulé avec d’autres initiatives gouvernementales visant à encourager le pouvoir communal, le coopérativisme, la santé gratuite (là aussi en coopération avec Cuba) et l’alimentation subventionnée. Ensemble, ces initiatives et d’autres mesures cherchent à transférer le pouvoir à la majorité de citoyens pauvres jusqu’ici exclus du droit de vote, et s’inscrivent dans une perspective socialiste plutôt que capitaliste.

Notre délégation a visité une école maternelle bolivarienne, un école primaire, un lycée, une école professionnelle, un centre de formation d’adultes, une université, un conservatoire de musique et une académie de la police. Nous avons également visité une coopérative de femmes dans une communauté agricole, un centre culturel dans un quartier populaire, et une agence gouvernementale de droits humains. Le point commun qui relie ces différents lieux et initiatives est l’objectif de construire une société nouvelle par la construction de connaissances et de compétences nouvelles, d’une citoyenneté responsable, de coopérativisme, de collaboration et d’apprentissage avec la communauté locale. Nous avons observé le plaisir et la réussite dans l’expression artistique, un enseignement axé sur le concept de projet, et une attention particulière portée au bien-être des personnes et à la santé des différents éco-systèmes.

“Quelque chose de plus grand que soi”

On pouvait presque palper un sentiment d’espoir et d’énergie connecté à ces écoles, au sens de ne pas travailler seulement à produire une amélioration personnelle, mais aussi pour quelque chose de plus grand que soi. Il existe aussi une conscience politique incisive, informée sur le pays et sur le monde. Les personnes ont très envie de s’exprimer sur les changements en cours dans leur pays. Ils ont parlé de leur vision démocratique de l’avenir d’un pays libéré de l’exploitation des transnationales et de notre propre nation impérialiste. Ils ont parlé consciemment d’une histoire nationale faite de dictatures et de capitalisme extrême et ont versé des larmes sincères sur la mort de leur cher enseignant et dirigeant Hugo Chavez. Ils savaient que Chavez et la révolution qu’ils continuent à mener ont été diabolisés par leurs propres médias privés comme par ceux des États-Unis et du monde occidental. Ils voulaient que nous connaissions leur réalité, sur place.

Nous avons également rencontré un couple d’étudiants universitaires qui s’identifiaient comme opposants à Chavez. Ils n’étaient pas aussi positifs au sujet des changements, bien sûr, et mettaient en cause la qualité des nouvelles écoles et des missions éducatives, exprimant des réserves sur la viabilité de ces nouveaux programmes largement financés par les revenus pétroliers. Ils ont également exprimé leurs préoccupations au sujet de la réussite individuelle et des avantages compétitifs, ainsi que sur les effets dissuasifs et les inéquités générées par ce qu’ils voient comme un système éducatif  “d’aumônes”. Pour notre délégation venue des États-Unis, ceci avait une résonance familière : nous avons pu percevoir le fort contraste entre ces valeurs issues d’une vision globale du capitalisme et celles du socialisme. Simplification excessive peut-être, mais néanmoins évidente.

Les écoles bolivariennes prennent au sérieux l’idée d’éduquer tout le monde et offrent aux éducateurs états-uniens une vision de ce qui peut être fait d’une manière tout à fait différente de la réforme éducative de notre pays. C’est perceptible dans une foule de détails, dans les approches observées, dans les points de vue recueillis tout au long de notre séjour, de lieu en lieu.

Les écoles maternelles sont appelées Simoncitos (3), en référence à Simón Bolivar. Selon les statistiques gouvernementales, près de 70% des enfants du Venezuela sont accueillis par ces écoles gratuites, où le gouvernement paie les salaires des enseignants, et où les conseils communaux (fondés par les habitants et appuyés par le gouvernement) fournissent les immeubles et les matériels scolaires. Souvent, les parents viennent aussi en tant que bénévoles, s’ils le peuvent. Lors de notre visite à une école maternelle, nous avons vu un groupe de 14 petits avec 3 adultes. Ils nous ont dit leurs noms, âges, couleurs et animaux préférés, et ont dansé le hokey-pokey avec nous.simoncitos Les écoles primaires sont aujourd’hui des écoles à temps plein (dans le passé la plupart fonctionnaient avec deux horaires de demi-journées pour deux populations étudiantes séparées) qui offrent des repas et des soins de santé gratuits, ainsi que des activités extra-curriculaires. Les édifices scolaires sont remeublés et de nouveaux bâtiments sont rapidement construits. Tous les étudiants reçoivent un ordinateur portable (bien que comme nous l’avons appris il existe encore un grand besoin de formation professionnelle des enseignants sur comment les utiliser efficacement).

A travers les projets des étudiants et les services d’éducation d’adultes, ces écoles sont connectées à la vie des communautés avoisinantes. Notre groupe de dix a obtenu d’être invité d’honneur le jour d’une remise de diplômes dans une école primaire qui a présenté des performances très réussies et maîtrisées des élèves : danses, chants, costumes traditionnels et expositions d’art original. Les étudiants diplômés sont venus vers nous pour nous demander d’ajouter notre signature sur les t-shirts qu’ils portaient – une coutume semblable à la signature des albums de promotion aux États-Unis.

“Nous devons faire évoluer notre langage”

L’école secondaire que nous avons visitée se trouve dans une communauté rurale, Monte Carmelo. Elle vient d’emménager dans un bâtiment achevé en 2010 – un cadeau du président Chavez, personnellement convaincu de le faire par sa directrice charismatique, Gaudy Garcia. Le curriculum de l’école est centré sur les vies des habitants à travers des récits oraux, les manières naturelles de cultiver les aliments, les artisanats et traditions locales, les confiseries, les guérisseurs. Cette année les projets des étudiants tournent autour de l’histoire de leur propre communauté, dont l’histoire de l’éducation. Les projets sont réalisés en sous-groupes et doivent posséder un impact social, au-delà d’une simple enquête. Les thèmes choisis par les étudiants incluent l’agro-écologie, la coopérative locale féminine, les plantes qui protègent les cultures des insectes prédateurs, la lombriculture et les serres.

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Gaudy Garcia, directrice de l'école de Monte Carmelo.

Gaudy Garcia, directrice de l’école de Monte Carmelo.

Dans ce lycée l’accent est mis sur la collecte des semences et la fabrication de plats à partir des cultures produites par ces graines. Gaudy nous a parlé en connaissance de cause du problèmes des organismes génétiquement modifiés (OGM). En 2005, lorsqu’elle a mené un inventaire des semences locales, elle a réalisé qu’il y avait encore beaucoup de semences indigènes dans sa propre communauté et qu’on devrait collecter et protéger ces semences. « Monsanto a sa main partout« , dit-elle. «Nous devons veiller à ce qu’ils ne volent plus nos semences, notamment le maïs. Nous ne voulons pas qu’il se passe chez nous ce qui s’est passé au Mexique.” L’école a créé sa «réserve» ou son «réservoir» de graines. Gaudy ne veut pas l’appeler «banque» de graines. “Nous devons faire évoluer notre langage du capitalisme au socialisme”, dit-elle.

La “Mission Robinson” est le programme d’alphabétisation d’adultes. Irlanda Espinoza, directrice régionale de ce programme dans la ville de Sanare, s’est entretenue avec nous. Elle nous a parlé avec émotion de ce programme comme une réponse à la dette sociale envers les pauvres, accumulée pendant de nombreuses années avant Chavez, lorsque la croyance dominante était que tous n’ont pas droit à l’éducation. Elle a expliqué qu’avant la révolution on avait cessé d’offrir une éducation aux jeunes filles enceintes, d’où la dette actuelle envers leurs enfants.

Irlanda nous a décrit les efforts intensifs menés pour tenter d’inclure tout le monde dans ce programme d’alphabétisation. Par exemple, le gouvernement a envoyé les statistiques de l’administration éducative réunies lors du recensement des habitants inscrits dans la nouvelle Mission « En Amor Mayor » qui offre des pensions à toutes les personnes âgées, même celles qui n’ont jamais cotisé.

Irlanda va de maison en maison pour visiter celles qui ont signalé dans ce recensement qu’elles ne savent pas lire ni écrire, et leur demande si elles souhaitent apprendre. Si non, elles signent qu’elles ne désirent pas ce service. Le programme vise une participation de 100%, qu’elle considère comme essentielle. «C’est une façon de faire de chacun un citoyen actif», dit-elle. « Si vous ne pouvez pas lire ni écrire, vous ne connaissez pas vos droits et vos responsabilités, vous ne pouvez vraiment pas faire partie d’un conseil communal. » Elle sait tout de la philosophie éducative émancipatice de Paulo Freire.

"Lire le monde avant de lire le mot" : Paulo Freire (Recife 1921-São Paulo, 1997)

« Lire le monde avant de lire le mot » : Paulo Freire (Recife 1921-São Paulo, 1997)

“La musique, une manière naturelle d’être solidaire de l’autre”

Dans la ville de Barquisimeto, nous avons visité une branche locale du Conservatoire national de musique pour la jeunesse, “El Sistema”. Il s’agit d’un programme d’éducation à la musique classique financé par le gouvernement et qui concerne 350.000 jeunes dans 125 orchestres. Selon les rapports de l’institution, près de 70% des participants proviennent de secteurs de faible revenu. Le programme a démarré en 1975 et s’est transformé en un système reconnu mondialement au point d’être adopté partout en Amérique Latine et en Europe. Le célèbre directeur Gustavo Dudamel, qui travaille actuellement comme chef d’orchestre de l’Orchestre Symphonique Simón Bolívar et du Philharmonique de Los Angeles, s’est formé dans la branche de Barquisimeto. Le “Sistema” possède des programmes spéciaux pour les enfants handicapés et un choeur White Hands de sourds-muets. Le mois dernier, le fondateur du “Sistema” (4) José Antonio Abreu a rencontré le nouveau président Nicolas Maduro et a convenu avec lui d’étendre le programme pour intégrer un million d’enfants à l’apprentissage des instruments de musique.

Gustavo Dudamel, directeur de « El sistema »

Dante_happy-band-kidsNUCLEO-articleLargesistemaAvec 2000 étudiants inscrits dans ses programmes, l’école de Barquisimeto était une vraie ruche le samedi où nous l’avons visitée. Un groupe de vingt enfants de quatre ans se familiarisait avec des violons et des violoncelles dans une cour ouverte, les couloirs étaient pleins de personnes jouant toutes sortes d’instruments. Dans de petites salles travaillaient les sections de pratique. Deux orchestres de jeunes au complet se trouvaient en pleine répétition, ainsi qu’un ensemble avec chef d’orchestre et un orchestre de musique de chambre sans chef : “cela les aide à s’écouter l’un l’autre” a dit notre guide.

Il nous a expliqué que le système suivi au conservatoire dépend du coopérativisme. “Si vous savez un peu, vous pouvez enseigner un peu” est la maxime. Notre guide a expliqué que l’instruction musicale offre un équilibre parfait d’excellence individuelle et de coopération de groupe – des étudiants de tous les âges jouent dans un orchestre. “La musique est une manière naturelle d’être solidaire de l’autre” a-t-il dit.

A Barquisimeto, nous avons aussi visité une école professionnelle pour des étudiants de 14 à 25 ans qui avaient quitté l’enseignement formel. En tant qu’états-uniens nous fûmes surpris d’apprendre que cette école fait partie du réseau d’écoles catholiques mais est financée par l’État. Des cycles courts et longs sont offerts dans des matières telles que l’électricité, la plomberie, la coiffure, la cuisine, la céramique. On compte 222 de ces programmes à travers tout le pays, situés dans les secteurs les plus pauvres, selon le gouvernement. Il est encore plus surprenant d’apprendre que bien que ces écoles sont subventionnées par le gouvernement, l’Église catholique a adopté une position fortement anti-Chavez, voyant le gouvernement comme “castro-communiste.” L’enseignant qui nous a rencontrés nous a dit “c’est quelque chose qui est dans leur tête mais pas dans la réalité. Ils voient comme un droit le fait de recevoir de l’argent du gouvernement fédéral.” 

“Articuler les savoirs populaire et universitaire”

Un des aspects les plus intéressants du système scolaire bolivarien est la “territorialisation” de l’université. Les nouvelles universités ont été initiées par Chavez comme une alternative aux universités dites autonomes, traditionnelles, qui ont principalement servi les élites et qui conservent la part du lion dans le financement de l’enseignement supérieur par l’État. Les facultés des communautés locales sont converties en universités territoriales dans le but de former chacun mais aussi de contribuer aux projets stratégiques nationaux. L’université que nous avons visitée à Barquisimeto compte 12.500 étudiants en science et technologie, ergonomie, bibliothécologie, systèmes intégraux, administration publique, sciences informatiques appliquées, souveraineté alimentaire, sécurité, protection de l’environnement, entre autres domaines. Comme dans les écoles bolivariennes de niveaux inférieurs, les curriculums cherchent à contribuer à la solution de problématiques des communautés locales. Et contrairement aux universités traditionnelles, les études ne sont pas enfermées dans les départements de chacune des disciplines mais générés par la faculté et les étudiants à travers une approche intégrée, multidisciplinaire. Les professeurs et les instructeurs ne possèdent pas toujours de diplômes formels. “Il est important d’articuler les connaissances populaires avec le savoir académique”, nous a-t-on expliqué.

Une section unique de cette université est appelée Chaires Libres et offre des études sur la culture populaire, la transformation sociale, l’égalité de genre et le “bien vivre”. Ce dernier point est développé en collaboration avec les élèves pour dégager ce que « le socialisme peut nous apporter en termes de relations mutuelles » et s’inspire largement de la pensée indigène sur la vie en harmonie avec la nature.

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Université Indigène du Venezuela, conçue par les peuples originaires

Université Indigène du Venezuela, conçue par les peuples originaires

D’autres universités sont encore en cours de création – parmi lesquelles une Université des Travailleurs (où les connaissances sont acquises au travail et construites sur base des savoirs des travailleurs), une Université Expérimentale des Arts (5) et l’Université Indigène du Venezuela (6) située dans l’État d’Amazonas et conçue par les peuples indigènes.

Peut-être le plus grand défi posé au système éducatif vénézuélien est-il le problème de la corruption policière et de la violence. Dans ce pays les forces armées sont considérées comme un appui solide du gouvernement et appuyées par la population en général. Chavez était un militaire et les membres des forces armées sont venus historiquement des secteurs pauvres et du monde du travail, aussi défendent-elles la révolution bolivarienne. La police, en revanche, ne bénéficie pas de la même confiance, vu son rôle dans la violence et dans la corruption tout au long des dernières années, et sa collusion dans les fréquents enlèvements et homicides à Caracas.

Afin de transformer la police, Chavez a créé une Police Nationale Bolivarienne (7) et a nommé Soraya El Achkar, ex-laïque de l’ordre Maryknoll et militante des droits humains, à la tête de la nouvelle académie de la police, l’Université Nationale Expérimentale de la Sécurité (UNES) (8). Nous avons rencontré Soraya à l’université de Caracas, dont les bâtiments sont encore en cours de construction. Sur ces lieux, avant Chavez, se dressait une prison haïe par la population. Soraya a persuadé Chavez de transformer ce site en académie, en lieu d’espérance sur les cendres du désespoir.

Fondée en 2009 pour transformer les méthodes policières, pour rendre les officiers plus attentifs aux droits humains et pour qu’ils travaillent en lien étroit avec les communautés, l’UNES dispose de neuf sièges à travers le pays et en prévoit sept de plus. Pour l’heure, selon le rapport de Soraya, elle accueille 25.000 étudiants et dispose d’un personnel de 4.000 professeurs, administrateurs et travailleurs. On y forme tous les niveaux de la police ainsi que des inspecteurs et du personnel pénitentiaire

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L’approche éducative passe par une prise de décision collective des policiers, enseignants et groupements de droits humains sur ce qui doit figurer dans les curriculums. Trois axes fondent ce curriculum, selon Soraya : éco-socialisme, droits humains et égalité de genre.

Le curriculum s’articule autour de quatre aspects du travail communautaire : la jeunesse; le désarmement (ce que nous appellerions aux États-Unis le contrôle des armes); la culture, les sports, la musique et l’art; et la vie en commun (à savoir la médiation des difficultés). Les partenariats et les accords communautaires sont encouragés et des efforts sont menés pour aider les jeunes à trouver du travail et s’insérer dans des activités productives.

Il y a deux thèmes transversaux dans l’ensemble du cursus policier :

1.      L’usage progressif et différencié de la force, pour adapter la réponse policière aux personnes impliquées et au contexte. La violence est interdite. On enseigne l’usage judicieux et approprié de la force.

2.      La police communautaire. La police apprend à développer des relations de travail et de collaboration avec la communauté et la recherche de solutions communautaires à la criminalité.

Soraya nous a dit que Chavez était “grand sur l’éducation” et qu’il disait “nous avons besoin de plus d’intelligence et de moins de force”. “La réforme de la police”, a-t-elle dit, “incarne l’esprit de Chavez sur la révolution et les droits humains.”

Sa vision de l’académie est qu’elle évoluera de l’UNES (université nationale) à l’ULES (académie latino-américaine) pour devenir un équivalent de l’École Latino-Américaine de Médecine (ELAM) de Cuba. Soraya voit aussi ce travail comme un contrepoids aux états-uniennes École des Amériques (SOA) et International Law Enforcement Academy (ILEA), toutes deux connues pour avoir formé des militaires et des policiers aux méthodes de répression et dont les diplômés sont réputés pour leurs tortures, assassinats et coups d’État. Le Venezuela vient d’assumer la présidence du MERCOSUR et la formation de la police sera peut-être un des axes de travail au sein de ce groupe de nations.

Conclusion

Après ce bref parcours à travers le système éducatif vénézuélien il est apparu à notre délégation que ce qu’on entend par “réforme éducative” dans ce pays est virtuellement à l’opposé de ce que nous appelons réforme éducative aux États-Unis. Ici, ce terme a fini par désigner une approche centralisée et standardisée dont les prémisses blâment et dévalorisent les enseignants des écoles publiques. Il fonctionne à travers l’individualisme et un régime de contrôle externe, une réduction du financement public, et une politique de privatisation appuyée par le gouvernement. Sa raison d’être est de générer une plus grande compétitivité sur la scène mondiale. L’effet est d’exclusion. C’est un modèle capitaliste, modelé sur des paramètres de domination du monde.

Au Venezuela, par contraste, la réforme éducative implique des aproches locales et diversifiées, inspirantes, dont les prémisses sont la valorisation et l’autonomisation de l’ensemble du personnel travaillant dans les écoles. Il fonctionne grâce à une éthique de responsabilisation interne et de travail collectif, l’augmentation du financement public, et l’appui par le gouvernement de la prise de décision au niveau local. Sa raison d’être est de construire une coopération accrue au niveau de la communauté. L’effet est d’inclusion. Il s’agit d’un modèle socialiste, formulé en termes de «bien vivre».

Un soir au Venezuela, alors que nous discutions à  quelques uns sur ce que nous considérons comme les agressions tragiques contre l’éducation publique aux États-Unis, une personne a demandé où nous pouvions voir un espoir. J’ai répondu: «Au Venezuela».

 Ken Jones

bachilleresSource : ZNet, 26 juillet 2013, http://www.zcommunications.org/bolivarian-education-in-venezuela-by-ken-jones

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

Notes :

(1)  Ken Jones, auteur de cet article, est professeur associé d’éducation à l’Université du Maine du Sud. Membre de l’American Educational Research Association (AERA) et du National Network for Educational Renewal (NNER). Éditeur de “Democratic School Accountability: A Model for School Improvement”. Du même auteur, on peut lire “la guerre contre les écoles publiques”, http://www.zcommunications.org/the-war-on-public-schools-by-ken-jones. Il peut être contacté à jonesk@maine.edu

(2)    Remis en vogue sous l’administration Obama, critiquées pour leur social-darwinisne, les “high stake tests” sont des épreuves du type “quitte ou double” qui fixent en une seule fois le sort d’un élève.

(3)   Sur les Simoncitos, voir http://www.slideshare.net/edelinbravo29/05-simoncito-comunitario

(4)   Site de “El sistema” : http://www.fesnojiv.gob.ve/

(5)   Site de l’Université Expérimentale des Arts : http://www.unearte.edu.ve/

(6)   Sur l’Université Indigène, voir “Nous sommes comme des herbes qui repoussent quand on les arrache”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/07/27/nous-sommes-comme-les-herbes-des-haut-plateaux-qui-repoussent-quand-on-les-arrache/

(7)    Voir “La sécurité au Venezuela : la solution depuis l’État et non comme offre électorale”, par Jesse Chacón, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/07/14/la-securite-au-venezuela-la-solution-depuis-letat-et-non-comme-offre-electorale-par-jesse-chacon-fondation-gisxxi/

(8)   Site de l’Université Expérimentale de la Sécurité : http://www.unes.edu.ve/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/07/30/education-bolivarienne-au-venezuela-par-ken-jones/

Auto-gouvernement et production communale aux confins du Venezuela.

Ce samedi 19 janvier, le représentant de l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture (FAO) au Venezuela, Marcelo Resenda de Souza, a souligné qu’alors que dans le monde 800 millions de personnes souffrent de la faim, aucune d’elles n’est vénézuélienne. Un des objectifs du plan socialiste 2013-2019 soumis par Hugo Chavez lors des élections présidentielles et approuvé par la majorité le 6 octobre 2012, est de parvenir à la souveraineté alimentaire intégrale. En 1998, avant la révolution, la production annuelle d’aliments était de 13 millions de tonnes. Elle en atteint aujourd’hui 24 millions, soit près du double. La réforme agraire et, dans les deux dernières années, l’octroi de crédits aux petits et moyens producteurs par le biais de la « Grande Mission AgroVenezuela » ont permis à 600 mille familles de se consacrer à la production agricole et à l’élevage.
Derrière ces chiffres il y a les visages et les voix d’êtres humains invisibles dans les médias occidentaux.

mapapolitico

Dans l’ouest du pays, à la frontière avec la Colombie, s’étend l’état d’Apure. Quelques kilomètres avant le village de Guacas, là où le fleuve Apure marque la frontière avec l’État de Barinas, fonctionne depuis trois ans l’Unité de Production socialiste Jorge Eliécer Nieves qui fait partie de la ville communale Simón Bolívar.

Pivot de cette unité agricole et d’élevage : une longue maison couleur de terre. Au fond de ces installations, des enclos et une structure en cours de construction où fonctionnera la cantine des travailleurs; un peu plus loin, des étangs pour la pisciculture des « cachamas ».

Ni patrons ni employés

La chaleur du « Haut Apure » laisse filtrer un vent frais. Amparo s’approche lentement, offre d’une voix douce, timide, quelque chose à boire. Cette femme d’un peu plus de cinquante ans, aux cheveux noirs et brillants, revient avec une limonade glacée.

Il y a trois ans, le conseil comunal “Jorge Eliécer Nieves” a mis en marche son unité productive. Actuellement celle-ci compte 32 têtes de bétail qui produisent entre 72 et 74 litres de lait par jour, 11.500 alevins de «cachamas», poissons qui seront prêts pour la vente dans six mois, à quoi il faut ajouter des hectares de riz, de manioc, de haricot et de maïs, ainsi qu’un projet d’auto-construction qui donne ses premiers résultats : aux alentours de Guacas, six logements de trois pièces, aux espaces amples, sont sur le point d’être achevés.

Willy Ríos, 24 ans, est ingénieur de production et travaille depuis le début dans le projet. Quatre jours par semaine il se charge avec ses compagnons de produire pour la communauté elle-même mais suivant un modèle éloigné des paramètres capitalistes.

“Nous commençons à huit heures du matin et nous planifions le travail tous les 15 ou 20 jours en commissions” explique ce jeune homme maigre, direct, coiffé du chapeau « llanero ».

Son histoire ressemble à celle de ses compagnons : “Avant je travaillais pour le privé, pour les capitalistes. Aujourd’hui il n’y a ni patron, ni employés : ce qu’on a dans le sang, c’est le côté social, le travail en communauté, apprendre et tenter de construire un modèle de production différent. Dans le capitalisme tout se résume à donner des ordres ou à obéir. Ici c’est plus humain, au lieu d’exploiter l’autre, on discute avec lui”.

Du total de la production laitière que génère cette unité, la majeure partie est vendue à prix solidaire aux habitants, et le reste est commercialisé, comme les poissons. Les excédents reviennent à la communauté. Willy : “Nous les utilisons pour améliorer la qualité de vie. Si un compagnon a besoin d’argent pour un transfo électrique, on le prend dans les excédents”.

Un schéma nouveau

Willy et Yorlis Fernández, membre du mouvement social paysan Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora (FNCEZ), précisent que « dans l’unité 25 familles travaillent trois ou quatre jours par semaine sur les terres collectives. Ce rythme permet de consacrer le reste du temps aux terrains de 50 hectares que chacune d’elles possède en propre et où elle produit pour son bénéfice personnel. Si quelqu’un a besoin d’aide pour sa production  familiale, il y a toujours cinq ou six compagnons disponibles. Tout ce qu’on produit sur une terre collective est destiné à l’ensemble des habitants ».

Le changement passe aussi par le refus d’utiliser des produits agro-toxiques ou des concentrés alimentaires pour les poissons. Dans le premier cas le débroussaillage se fait manuellement, dans le second les poissons sont alimentés avec du maïs, des fleurs, du manioc et des haricot, produits sur place.

En ce qui concerme les salaires, Willy explique : “Ceux qui travaillent n’ont pas de salaire fixe parce que nous tentons d’appliquer un autre modèle de production, différent des méthodes capitalistes. Ici nous gagnons tous la même chose, notre revenu hebdomadaire provient de la vente du lait, il est réparti entre tous les associés. Nous travaillons pour améliorer la production, ce qui permet d’augmenter notre revenu. Même chose, en augmentant le poids des poissons, nous vendons un peu plus. Ce n’est pas un salaire fixe pour chacun sinon nous retomberions dans : « Je te fais exécuter telle tâche, et je te paie pour ça. Ce n’est pas l’idée”.

Comme la vie en général dans l’unité, le processus d’auto-construction de logements est soumis à des assemblées qui discutent les plans : “la communauté a créé l’association coopérative Zamora Vive 2011 – explique Willy -, la mairie de la municipalité Pedro Camejo nous a donné les matériaux mais nous avons dessiné les plans nous-mêmes, le système de distribution des eaux, des égoûts, l’électricité, les modèles de toits et de fenêtres. Nous avons produit nous-mêmes les blocs. Tout s’est fait en nous appuyant sur le potentiel propre du conseil communal. Certains d’entre nous sommes forgerons, d’autres maçons, électriciens… Nous avons économisé la mise sous contrat d’ingénieurs, ce qui permet de construire plus de logements. Nous en sommes à six maisons qui vont être réparties aux habitants ».

« Nous associer entre compagnons, discuter des problèmes qui nous touchent et voir ensemble comment les résoudre, bref, vivre ensemble est toujours préférable même si dans les discussions en assemblées nous avons des visions différentes. Ensuite nous travaillons sur la base des plans approuvés, nous nous retrouvons les après-midis ou les fins de semaine pour une partie de foot. Même le terrain de foot a été auto-construit”.

Jusqu’à Guasdualito s’étend la cité communale Simón Bolívar, expérience née quelques mois après un moment complexe pour le pays : la réforme constitutionnelle proposée par le gouvernement du président Chávez venait d’être rejetée lors du référendum. Le mandataire national visita la grande propriété d’El Cedral. Un groupe du Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora lui remit en mains propres la proposition de créer une cité communale.

A partir de cette rencontre, et sur la base de la Loi des Communes, l’initiative a pris corps en regroupant les huit communes des secteurs de San Camilo, Urdaneta et Guasdualito, dans la municipalité de Páez. A cette expérience s’ajoutent d’autres de nature semblable organisées par le FNCEZ, comme une commune à Biruaca, dans le « Bas Apure » et six communes dans la zone urbaine de Guasdualito, ces dernières étant formées par 36 conseils communaux.

Dans la zone urbaine, grâce à un financement du budget participatif de la mairie de Guasdualito, les communes organisent des coopératives de coordonnerie, de fabrication de jeans et une petite usine de plastique. Fernández reconnaît que le principal obstacle est que dans une économie encore majoritairement privée, il faut “une plus grande assistance technique, savoir comment administrer, comment lutter dans le cadre d’une économie de marché traditionnelle, à partir d’une entreprise formée de personnes qui n’ont pas de connaissances en économie et en marketing ». La coopérative de chaussures est celle qui marche le mieux, selon Fernández. Les paires de chaussures de cuir sont vendues à cent bolivars pièce, ce qui leur a permis d’organiser des opérations de vente à San Fernando de Apure et à  Caracas.

Avant que s’allume l’enregistreur et que filent les heures de questions en réponses, les militants locaux du FNCEZ offrent à boire, installent des chaises et montrent avec fierté le local de la FM 96.3, la radio « Bolívar Vive ». Parmi les lignes stratégiques de cette organisation, la communication joue un rôle fondamental.

“Auto-gouvernement”

Le but avoué de la cité communale est l’auto-gouvernement. Un objectif que les membres du  FNCEZ comprennent comme “la prise de décisions en assemblées d’habitants, la formation socio-politique, le développement d’une culture du travail comme moteur fundamental, et la conscience que chacun doit atteindre chacun sur sa responsabilité collective. »

Braulio Márquez, depuis le studio de la radio associative, explique: « Nous comprenons que le gouvernement national ne peut tout nous donner, qu’il nous appartient de jeter les bases d’une culture nouvelle, de valeurs socialistes. Cela signifie que nous devons tous nous engager parce que c’est au peuple d’assumer le rôle central. Il serait contradictoire que le gouvernement fasse tout à notre place; nous devons être nous-mêmes le gouvernement, non pas faire partie du problème mais de la solution ».

Dans la cité communale le fonctionnement se base sur des réunions et sur les activités de travail : « une famille apporte une tôle d’acier, l’autre un sac de ciment, une autre une quantité de blocs, un jour on se réunit et nous construisons ensemble la maison communale ».

C’est en suivant cette méthode qu’ont été auto-construits les logements mais la population se charge aussi du maintien des voies d’accès et des câbles électriques.

Quand la cité communale a fait ses premier pas, le gouvernement national a collaboré pour mener le diagnostic de la zone et pour financer les projets initiaux. La cité a reçu un ensemble de machines telles qu’élévateurs, remorques et camions. « Par exemple, explique Márquez, si une machine de type Patrol, qui sert à labourer, est remise à une commune, tous les habitants deviennent responsables de son entretien et de l’appui au chauffeur et à l’opérateur. Si la machine est abîmée, c’est la même commune qui doit financer sa réparation. C’est ainsi que les habitants assument eux-mêmes les problèmes, cette culture a déjà généré une nouvelle conscience ».

Leandro Albani, AVN.

Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

Sources :  http://www.avn.info.ve/node/151948 et http://www.avn.info.ve/contenido/autogesti%C3%B3n-y-producci%C3%B3n-comunal-caracterizan-ups-jorge-eli%C3%A9cer-nieves

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/01/19/auto-gouvernement-et-production-communale-aux-confins-du-venezuela/

Le dimanche au Venezuela, les pêcheurs votent aussi.

«C’était pas dans le catalogue !». Surprise de touristes occidentaux qui espéraient oublier le boulot sans rien voir de la révolution au Venezuela, jouissant du soleil, des palmiers et d’autres plaisirs apolitiques, lorsque surgit entre les planches de surf une caravane de pêcheurs artisanaux. Cette image parle bien de cette campagne présidentielle et, surtout, de ceux qui s’apprêtent à voter.

Caravane de pêcheurs appuyant la candidature de Hugo Chavez, Venezuela, août 2012.

Le Venezuela fut en effet le premier pays à interdire, en 2009, la pêche industrielle et à octroyer aux pêcheurs artisanaux des crédits pour monter des coopératives, ainsi que le droit à la sécurité sociale. Des milliers de travailleurs jusqu’ici exploités sur des bateaux-usines, jouissent à présent d’une retraite, même s’ils n’ont pas cotisé et même si leur patron les employait illégalement. Cette loi a permis le repeuplement des fonds marins par une flore et une faune en voie d’extinction. Ici l’écologie n’est pas un hobby de plus ou une correction du libre marché mais une base structurante du socialisme du 21ème siècle.

Déjà, en 2007, s’opposant à l’introduction des OGM et à la substitution de cultures vivrières par celles destinées à l’éthanol, Hugo Chavez déclarait son refus d’“enlever le maïs aux gens, à la chaîne alimentaire, pour remplir les automobiles”.

Dans un quartier populaire d’Antimano (Caracas). L' »unité de production agricole » Fernando Carlos Clavijo  » est une des 19.000 coopératives développées par le gouvernement et les communautés organisées en vue de construire une souveraineté alimentaire sous contrôle des habitants. Crédit : Venezuelanalysis.com

Aujourd’hui, son programme prévoit de poursuivre le développement de l’agro-écologie et de l’agriculture urbaine, la réforme agraire et la protection des réserves d’eau, de la biodiversité, des lacs, mers et forêts, de continuer à s’opposer sur les plans régional et international à toute forme de commercialisation de la nature et à défendre l’équilibre climatique (tel que défini dans le Pacte de Kyoto) ; de démanteler les schémas du charbon sur le marché international qui légitiment le droit de polluer, ou encore de concrétiser un plan national contre le rejet de gaz (effet de serre) et la transformation des industries concernées (1).

Ces nouvelles relations entre être humain et nature sont absentes du programme du candidat de la droite, Henrique Capriles Radonski, qui promet de rétablir la pêche industrielle pour  « recréer l’emploi perdu» et de « rétablir la compétitivité des entreprises ». La fuite, grâce à des dissidents de l’opposition, des documents du «vrai programme» de Capriles a provoqué ces derniers jours la défection de plusieurs personnalités de la droite (comme les ex-gouverneurs De Lima, Cermeño ou le député Ojeda). Ceux-ci dénoncent à présent «le danger que ferait courir Capriles au Venezuela en nous ramenant à un libre marché pur et dur», ainsi que l’intolérance de son noyau vis-à-vis des autres courants de l’opposition.

La loi de la pêche n’est qu’un exemple d’une révolution générale qui motive les appels à voter pour Chavez depuis le Venezuela et depuis l’Amérique Latine. Ils sont signés par la coordination des mouvements sociaux de l’ALBA, les mouvements écologistes, des collectifs féministes, gay et de la diversité sexuelle, des travailleurs de la culture (photo), des groupes de populaires de rap, de hip-hop ou de rock, des coordinations indigènes (comme en Bolivie) et afrodescendantes, les mouvements de paysans sans terre (p. ex. du Brésil), d’éducation populaire (comme le Frente Dario Santillan ou Pañuleos en Rebeldia d’Argentine), les collectifs défenseurs de l’usage du software libre, des mouvements étudiants (Chili, etc..), ou encore des syndicats nationaux comme la puissante CUT brésilienne .

Coordination nationale de travailleurs de la culture manifestant leur appui à la candidature de Hugo Chavez, Venezuela, septembre 2012.

Pour construire le « socialisme bolivarien » le gouvernement écoute souvent les revendications de ces mouvements (2), par exemple en instaurant le software libre dans toute l’administration publique, en légalisant des centaines de radios et de télévisions associatives, en légiférant pour faire avancer la condition de la femme et pour sanctionner toute forme de discrimination. Il a aussi, par exemple, rompu avec l’École des Amériques (école des bourreaux qui ont sévi dans les dictatures latino-américaines), sorti de l’impunité les cas de tortures et de disparitions de nombreux vénézuéliens dans les années 50 à 80, ou encore créé au terme d’un vaste débat citoyen une loi du travail très avancée (3).

Le candidat Chávez veut aller plus loin. Son programme propose de structurer un État communal basé sur la démocratie participative (on compte déjà 40.000 conseils communaux au Venezuela, approfondissant un modèle que les altermondialistes découvrirent à Porto Alegre (Brésil), où les citoyens élaboraient eux-mêmes le budget municipal) et de réaliser ce qu’il appelle « l’éco-socialisme » : l’écologie non comme « accompagnement » mais comme négation et dépassement du capitalisme (4).

Thierry Deronne, Caracas, le 4 octobre 2012.

Notes: 

(1)  – Un lac sauvé, un village agro-écologique en construction : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/03/23/un-lac-sauve-un-village-agro-ecologique-en-construction-lecologie-en-mouvement-au-venezuela/

– Le Venezuela à contre-courant sur le maïs : :https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/02/15/le-venezuela-a-contre-courant-le-mais-pour-lalimentation-pas-comme-combustible/

(2) – Lorena Freitez militante de la culture alternative: Chavez est un politique de type nouveau, il valorise les savoirs populaires : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/07/17/lorena-freitez-militante-de-la-culture-urbaine-alternative-au-venezuela-chavez-est-un-politique-de-type-nouveau-il-valorise-les-savoirs-populaires/

(3) – La nouvelle loi du travail au Venezuela, un pas de plus vers la vraie vie : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/

(4) – C’est aussi pour cela que des campagnes ciblent régulièrement les mouvements écologistes : il y a quelques semaines les grands médias et les réseaux sociaux diffusèrent l’information sur « le massacre d’une communauté indigène Yanomami par des chercheurs d’or au Venezuela ». La source, l’ONG britannique Survival, critiqua aussitôt l’inaction du gouvernement vénézuélien… avant de se rétracter discrètement quelques jours plus tard, reconnaissant qu’ « en fait, aucun massacre n’a eu lieu » tout en répétant que le gouvernement vénézuélien « devrait être honteux » (shameful) de cette situation.

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Annexes en images.

1. Quelques uns des messages de solidarité des mouvements sociaux latino-américains.

Ce reportage de Telesur: http://multimedia.telesurtv.net/media/telesur.video.web/telesur-web/#!es/video/liderazgo-de-chavez-debe-ser-defendido-movimientos-alba/ débute par un message vidéo de la « Sole », une habitante d’une commune chilienne qui vit au pied du chantier abandonné d’un immense hôpital public : celui que le Président Salvador Allende voulait offrir aux pauvres du Chili et d’Amérique Latine. Sole rappelle que quarante ans après le coup d’État de Pinochet, l’éducation et la santé coûtent de plus en plus cher au Chili. Elle appelle à voter pour celui qui, au Venezuela, a réalisé le rêve d’Allende :  la gratuité de l’université et de la santé.  Ensuite, l’argentin Manuel Bertoldi du Frente Popular Darío Santillán et la brésilienne Messilene Gorete du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre, expriment le soutien de la coordination continentale des mouvements de l’ALBA à la révolution bolivarienne face à la dictature des transnationales médiatiques qui veulent interférer avec les élections du 7 octobre, en générant des scènes de violence pour les imputer au « dictateur » Chavez.

Manifestation de soutien depuis le Chili.

Manifestation de soutien au Brésil.

Manifestation de soutien en Argentine.

Manifestation de soutien en Bolivie.

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2. Des images que vous ne verrez pas dans vos médias : le meeting de clôture de campagne de Hugo Chavez à Caracas, le 4 octobre 2012.

Cierre de campaña del presidente Hugo Chávez. FOTO: AVN

Cierre de campaña del presidente Hugo Chávez. FOTO: AVN

URL de cet article :  https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/05/au-venezuela-les-pecheurs-votent-aussi-le-dimanche/

Je suis heureuse à Caracas (photos)

Et on arrive à Caracas et la vie se fait intense. Taxi pour la FILVEN (Foire Internationale du Livre du Venezuela), s’il vous plaît, et je me retrouve en pleine autoroute de Prados del Este à converser avec mon ami chauffeur de taxi de La Caverne de Platon et puis un peu de Gramsci, gracieusement offert par l’Université Bolivarienne. Ainsi commence la plénitude des mes jours caraquègnes.

La FILVEN n’a pas ouvert et des dizaines d’enfants de différentes écoles se préparent à parcourir la foire avec leurs maîtresses. Passe une jeune fille déguisée en ours suivie d’une abeille et d’un clown étrange, les enfants rient, joyeux ,et moi, gagnée par l’émotion, je ris avec eux. Dix minutes avant dix heures et il y a des gens qui attendent de se retrouver avec leurs livres, leurs auteurs, leurs amis, car dans la foire tous nous sommes amis, et on parle, on boit un café avec un de ces vieux amis qu’on ne connaissait pas il y a cinq minutes.

Dans la foire un chargé d »entretien et de nettoyage m’offre un café et parle des livres qu’il a lus et de ceux qu’il espère lire. Il me guide parmi les pavillons, me recommande des lectures et « Kiki », qui marche toujours à mes côtés, ne peut pas croire que le monsieur qui nettoie en sache tant, chose dangereuse penserait la Kiki si la Kiki pensait comme Médéme Marifer Popof mais la Kiki ne pense pas, elle imite.

C’est un danger que le peuple lise. Un monsieur du nettoyage lecteur ne sera plus un balayeur qui remplit les poches du propriétaire de l’entreprise de nettoyage. Un monsieur du nettoyage lecteur monte une coopérative et obtient le contrat pour garder propre sa Fête du Livre et il le fait avec plaisir. Le monsieur du nettoyage lecteur comprend et ne se fait plus exploiter… Tremblez, oligarques ! (1)

Mais la FILVEN ne dure pas toute l’année et Caracas n’est pas que la FILVEN, sans oublier que la responsabilité m’oblige à laisser le paradis littéraire pour courir à la Plaza Bolívar, à mon cher journal, écrire la chronique que vous êtes en train de lire. Encore heureux qu’il existe des obligations comme celle-ci, qui en plus d’être délicieuses, vous amènent à remonter le centre de Caracas, vous rendent un brin irresponsable et vous font retarder l’arrivée en buvant un chocolat épais, de ceux qui se boivent les yeux fermés, comme pour arrêter l’instant, comme pour attraper le bonheur sous les paupières serrées.

Un rire d’enfant me fait ouvrir les yeux chocolateux et je comprends que le bonheur ne s’en va pas, il est là sur la place, dans les rues, dans les gens qui parcourent ces rues aujourd’hui jolies, des rues où on peut marcher, dans ce Caracas qu’on peut aimer.

Caracas change et retrouve la beauté que lui ont volée l’abandon, la bassesse de ceux qui ont voulu la vendre comme une ferraille pour ensuite la mépriser et rêver de vivre à Miami. Mais Caracas, comme toujours, a résisté et nous, les caraquègnes, avons résisté et nous nous sommes soulevés. Et moi, caraquègne, qui n’ai jamais voulu vivre trop longtemps dans ma ville adorée, je fête ce peu de jours intenses en tapant mon bonheur avec la chair de poule, et les yeux humides cachés derrière un sourire.

Je suis heureuse à Caracas.

Carola Chávez

Notes

(1) phrase de l’hymne du général Zamora (1859-1863) et de son armée de paysans rebelles, une des racines de la révolution bolivarienne.

(2) L’auteure Carola Chavez est homonyme mais non parente du président vénézuélien. Son blog : www.carolachavez.wordpress.com

Source : http://www.ciudadccs.info/?p=272417

Photos : http://www.avn.info.ve/

Traduction : Thierry Deronne pour www.venezuelainfos.wordpress.com