La double attaque contre l’Assemblée Constituante

Par Marco Teruggi

Retour de la politique à la politique. Tel est l’appel à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC). Après plus d’un mois, avec des milliers de candidats inscrits, il est d’une clarté brutale que la droite n’abandonnera pas sa stratégie insurrectionnelle/interventionniste. Son bloc est resté uni ‒ avec ses divisions historiques internes ‒ autour du rejet du dialogue national. S’il existe des secteurs qui veulent s’asseoir à la table, ils sont éjectés de la direction du mouvement putschiste.

Avec cette droite, à ce stade, il ne semble pas qu’il y ait de retour possible au champ d’un accord minimal pour résoudre les conflits. En tout cas jusqu’à preuve du contraire. Mais la politique comme politique dans le cadre démocratique ‒ et non comme intensification de la violence ‒ doit continuer à s’imposer de son poids, de sa légitimité, reconquérir l’hégémonie. Et la manière la plus puissante de le faire, telle qu’elle est proposée aujourd’hui à tous les secteurs de la société, c’est l’Assemblée Nationale Constituante et surtout, le processus qui doit précéder et accompagner son élection.

Cette tentative de dominer la scène politique implique deux questions centrales. L’une d’elles est la capacité de construire un discours public-médiatique-officiel capable d’élever la dynamique jusqu’au débat d’idées, afin de démonter l’argumentaire de la droite. L’autre est de récupérer le débat où se joue – même si on l’oublie parfois – la grande politique : dans les territoires, parmi les citoyens ordinaires, les égaux, hors des caméras. Tout autant parmi les milliers de personnes désorganisées que dans les secteurs organisés. Sans cette re-création, sans ce ré-enracinement de la politique là où se trouve la majorité nécessaire, il restera difficile de faire en sorte que ce processus constituant, à savoir participatif, citoyen et actif, débouche sur une Constitution exprimant des aspirations et des conclusions populaires. La politique sans gens est le projet de la droite, elle est la défaite du processus révolutionnaire.

La question qui se pose dès lors est : comment s’approprier l’Assemblée Constituante hors de la superstructure et du parti ? Une des manières de le savoir, au-delà des enquêtes, c’est de se mettre à l’écoute des espaces populaires organisés ‒ Rodolfo Walsh disait qu’écrire c’est écouter.

Captura de pantalla 2017-02-28 a la(s) 4.17.47 PMCommune Jesús de Nazareth, état d’Apure, municipe Páez ‒ territoire totalement couvert de communes ‒, Guasdualito, à une demi-heure de la Colombie. La réunion rassemble des femmes et des hommes qui sont les porte-paroles de la commune pour débattre de l’Assemblée Constituante. On commence par analyser en profondeur son pourquoi, ses puissances et ses limites. Le bilan est clair sur l’existence d’une offensive insurrectionnelle de la droite, accompagnée par une avancée paramilitaire ‒ ce qui, dans cette zone frontalière, est un thème familier‒ et en même temps sur l’existence d’une bataille interne à la révolution.

Ce dernier point est approfondi par les communards, qui sont ceux qui impulsent le projet stratégique développé par Hugo Chávez et qui observent comment le pouvoir constitué ‒ c’est ce qui se répète au cours de la réunion – leur ferme les portes de manière quasiment systématique. Ils sont un sujet-charnière qui a construit la révolution, qui à son tour ne leur reconnaît pas de centralité. Pour cela ils insistent sur ce point contenu dans le menu propose par le président Maduro pour l’Assemblée Constituante : graver dans la constitution l’espace que doivent avoir les communes.

Le débat tourne autour de comment débattre de l’assemblée constituante avec les voisins qui vivent sur le territoire de la commune. Les porte-paroles élaborent un chronogramme d’assemblées pour chacun des conseils communaux qui forment la commune. “Nous devons porter ce débat à l’intérieur de nos populations, débattre avec tout le monde, y compris avec les voisins de droite, leur demander pourquoi ils ne veulent pas d’assemblée constituante, nous avons le caractère et les facultés de convaincre” analyse William López, membre du parlement de la commune. Il y a un consensus : il est nécessaire de sortir, d’ouvrir des assemblées, de mener le débat avec tous, dans un contexte marqué à la fois par le repli et la résistance, par le désenchantement et la conscience.

La réalité dans les communautés n’est plus la même qu’il y a quelques années. Plusieurs éléments ont frappé les gens : la guerre-crise économique, les effets de la contrebande soutenue, l’impunité transversale, les logiques fermées de certains espaces du chavisme, les poids bureaucratiques écrasants. Il existe un reflux et à contre-courant de ce mouvement il faut régénérer la politique et la participation. “Les gens sont mécontents, préoccupés” dit William. Comment s’articulent les besoins fondamentaux des gens – aliments, médicaments, par exemple ‒ avec l’Assemblée Constituante ? C’est là tout le défi, la complexité. La distance entre les mots et les réalités paraît grande.

Captura de pantalla 2017-02-06 a la(s) 2.15.44 PMOn ne peut gagner qu’avec la politique. Et celle-ci doit renaître depuis les bases, là où est né le chavisme lui-même. Ce qui se passe dans une commune n’est pas la réalité de toutes les communes ni de tout le pays, mais a valeur de thermomètre ‒ s’il s’agit effectivement d’une commune participative ‒ de ce qui se passe dans les territoires organisés. Les débats qui s’y déroulent condensent des nœuds structurels du processus. La situation dans les zones de moindre organisation semble être plus complexe : plus forts désenchantement de la politique et sensation d’être dans une bataille entre deux forces de partis éloignés du quotidien des gens, marqués par la hausse continue des prix.

La prochaine ANC ne se débat pas seulement dans les communes. Il existe des forums dans différents endroits du pays, des assemblées dans les quartiers, dans les lieux de travail, d’étude, dans des espaces publics, où parfois opposants et chavistes se retrouvent face à face. Ce sont des initiatives qui se multiplient hors des caméras, qui rencontrent cette nécessité d’un véritable processus constituant et non d’un technicisme arrangé d’avance. La préoccupation qui émerge de la réunion dans la commune Jesús de Nazareth est : ces débats collectifs, les propositions construites, seront-ils pris en compte ? Ou sommes-nous face à des assemblées qui sont pure formalité ?

La crainte,  disent-ils, est de générer de nouveau des espoirs parmi les gens et que le résultat de cette mobilisation participative ne soit exprimé nulle part, que ce soient les logiques bureaucratiques qui s’imposent. Ce serait un coup trop lourd dans un contexte marqué par le désenchantement, l’éloignement, les difficultés matérielles soutenues et par le contexte général : un blocage par la violence entre deux forces, dans lequel le chavisme a mis sur la table l’Assemblée Nationale Constituante comme manière de trouver une issue pacifique et politique et où la droite a annoncé sa volonté d’empêcher que se tienne cette assemblée.

Dans la Commune Jesús de Nazareth, ainsi que dans beaucoup de communes du pays, existe la volonté d’assumer le rôle historique, de dialoguer dans les communautés, de construire des débats, des propositions, de tenter de convaincre ceux qui se sont éloignés. Ils croient que même dans les difficultés on peut convertir l’Assemblée Constituante en un processus qui fera que les gens reviennent vers la politique et viceversa. Il suffit d’y aller et d’écouter. Le temps est aujourd’hui.

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/06/07/el-doble-asedio-a-la-asamblea-nacional-constituyente/

Traduction : Thierry Deronne

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Le Venezuela sans la télévision

par Marco Teruggi

Jour 1 : pays en mouvement

Caracas 6 heures du matin, recommence la ville du travail. L’agenda du jour indique des violences à hauteur de l’autoroute Francisco Fajardo, une nouvelle confrontation médiatique et armée, un possible épicentre de terreur dans un point de l’intérieur du pays – on parle de Barinas- qui laissera un mort ou plus, et de nouvelles pressions internationales. Comme s’il s’agissait d’un ordre dans le siège, un quotidien de l’impact assimilé par la force par la majorité.

A cette heure tout est calme, en particulier dans l’Ouest de Caracas où vit la majorité de la population. Personne ne dirait que nous sommes en guerre – sommes-nous en guerre ? On ne le dirait pas non plus lorsque nous partons en direction de l’état de Guarico, point-charnière du pays par sa situation stratégique d’état limitrophe avec huit autres états. Le plan pour ces jours-ci est de parcourir, écouter, raconter le pays en mouvement, comprendre ce qui se passe hors du champ des caméras. Autant celles de la droite que du gouvernement. Qui raconte ce qui se passe dans les profondeurs du pays ? Presque personne, comme on nous le dira lors de ce parcours.

Le chemin ? Le pays. D’abord un arrêt faute de nourriture: plusieurs mois sans que parvienne les produits au Comité Local d’Approvisionnement et de Production (CLAP). Ensuite une manifestation de la droite à la hauteur de El Sombrero, la localité où on parlait du Picure, chef d’une bande criminelle structurée selon la logique paramilitaire, abattu l’an dernier lors d’une opération policière. Les opposants ne coupent pas la route, ils agitent leurs panneaux, soufflent dans des vuvuzelas. Casquettes tricolores, chemises blanches. Ils sont la surface de la bataille, la part la plus authentique peut-être de l’opposition.

Tout aux alentours est immense : plaine, herbages, oiseaux, vaches. L’amour de Simón Díaz.

Ce sont des heures de plaine pour parvenir à la Valle de La Pascua, zone d’élevage et d’agriculture, jusqu’à une entreprise privée de traitement de farine de mais précuite, la « Doña Goya ». Elle est une des bénéficiaires des accords que l’État a signés pour fournir matière première et machines. La capacité est d’empaqueter 100 tonnes par jour. 70% sont destinés aux Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production : c’est la contrepartie de l’accord. Il s’agit de stimuler un secteur d’entrepreneurs qui produisent pour le marché national, hors de la logique spéculative qui consiste à demander à l’État des dollars subventionnés pour importer des biens surfacturés et les revendre en s’alignant sur la valeur du dollar parallèle/illégal…

Peut-on encore créer une bourgeoise nationale en Amérique Latine ?

Nous parcourons les lieux, nous conversons avec les dirigeants de l’entreprise pour comprendre la logique de ceux qui cherchent à émerger dans un marché écrasé par une seule entreprise : la Polar contrôle 56 % du marché de farine de maïs. Ils ne s’identifient avec aucun courant politique, mais seulement avec leur commerce, et ils ont besoin de l’État. En cas de victoire de la droite, disent-ils en raisonnant avec pragmatisme, le pays irait mieux.

Là-bas les boucliers, les gaz lacrymogènes, les destructions de Barinas qui ont lieu au même moment, semblent un peu lointains. Combien de pays existent-ils en même temps ? Dans la Valle de la Pascua, l’offensive de la droite ne s’est pas encore mise en route. Fera-t-elle partie d’une prochaine phase du plan ? Nous repartons à l’aube vers l’État d’Apure. La vendeuse d’empanadas et de café ou nous déjeunions nous raconte qu’elle achète sa farine dans sa communauté à prix de marché noir, c’est à dire trois fois plus cher.

Combien de temps faut-il pour connaître la carte de la vérité des choses ?

Jour 2 : les distances de la plaine

Nous ne comprenons pas les distances de cette grande Plaine (« le Llano »), nous qui venons de la ville serrée, toujours pris dans ce bus, ce métro, cette moto-taxi, rapide qui n’en finit pas d’arriver. Ici le temps se défait de tant d’horizon vert et d’heures qui passent. Nous voyageons de jour, depuis les premières heures de ce pays qui commence avant le soleil. Par les nuits les routes sont dangereuses : manque d’éclairage, de panneaux de signalisation, animaux-surprises traversant sur la route, vaches, sangliers « chiguïres », ours mangeurs de fourmis, caïmans, – et vols à main armée.

Nous nous arrêtons pour interviewer une dame qui vend la chair de caïman séchée au soleil, du piranha moulu pour soigner tout type de douleur, des épices très piquantes de fourmis à gros derrière, prépare le casabe (1), résiste à la chaleur qui écrase. Littéralement écrase. Les points de vente sont alignés au bord de la route. Tous vendent la même chose. Plus loin, derrière, et de chaque côté, continue l’immensité. Il ne manque pas de nourriture produite ici. Manque l’autre, celle du Comité Local d’Approvisionnement et de Production. Tandis que nous interviewons, on entend entre cris et rires:

Dis qu’on ne trouve pas de riz, ni de pâtes, ni de sucre !

Le plan était d’arriver au Hato (grand domaine destiné à l’élevage) El Cedral en début d’après-midi. Nous arrivons à 21 heures. 53 mille hectares achetés en 2008 par l’État qui à présent possède 90% des terres. Les 10% restants appartiennent à l’ancien propriétaire. Contredisant le mythe de l’improductivité des entreprise d’État, celle-ci fonctionne. Le tourisme se maintient encore, mais affecté par la violence et l’insécurité, a baissé. Le Hato, rebaptisé Unité de Production Socialiste Agroécologique El Cedral, dispose de 14 mille têtes de bétail – vaches et buffles. Il est un des maillons de l’Entreprise Socialiste d’Élevage Bravos de Apure – elle aussi d’État -, qui regroupe 9 de ces hatos avec un total de 40 mille têtes. Un de ces grands domaines – El Frío – fut récupéré après des années de mauvaise gestion. Il est vrai que souvent les espaces sous administration directe de l’État n’ont pas donné de résultats. Par manque de suivi, par la corruption, l’impunité, l’inexpérience, la nomination à leur tête de personnes non formées, par la fermeture des directions à la participation des travailleurs, et l’éternelle confiance dans la rente pétrolière.

Mais certains fonctionnent comme El Cedral. Ce sont les cas modèles. Ici se développe la politique du point et du cercle : on réalise un travail social dans les communautés qui l’environnent -14 plus 13 territoires indigènes – et on s’appuie sur les petits producteurs avec des crédits pour les animaux sans spéculation bancaire. L’entreprise est partie de quelque chose de plus que le bénéfice propre, d’un projet défini de manière intégrale. Quant aux ventes elles se font à un prix moindre que celui du marché, avec priorité pour les réseaux de l’État – écoles, grandes ou petites surfaces du réseau public alimentaire (PDVALs, Mercals).

La propriété d’État, la privée, et la sociale/communale sont les trois formes de propriété au Venezuela. Dans cette époque d’ouverture – dramatique – constituante, plusieurs proposent que la troisième forme soit incorporée dans le texte de la nouvelle Constitution.

Nous réalisons les entretiens, nous parcourons, nous filmons. Les maisons sont regroupées en régime de fruits dans l’immensité. Dans toutes les directions il y a une immensité que nous ne saurions pas comment traverser. On nous monte dans une embarcation qui va remonter le fleuve Matiyure. A quelques mètres passent des cerfs, des petits sangliers chigüires, des caïmans, des hérons blancs d’un mètre et demi qui s’arrachent dans un vol lent et lourd.

Nous en restons bouche bée.

Jour 3: brigades populaires à la frontière.

Nous sommes en zone frontalière. La Colombie n’est pas de l’autre côté du fleuve, elle est ici, déjà. Dans la musique, les accents, l’économie, la population. L’essence, par contre, est de l’autre côté. Une partie au moins en tout cas. La contrebande des biens subventionnés par le socialisme bolivarien et revendus aux prix du marché colombien n’est pas nouvelle, elle a lieu depuis de nombreuses années dans la zone – et parfois dans les deux sens, selon le type de change. Le changement est venu avec la guerre économique qui lui a fait prendre des proportions jusque là inconnues, se transformant en pénurie. Et la frontière, selon les habitants, même lorsqu’elle a été officiellement fermée, est toujours restée ouverte partiellement, avec son ordre et avec ses prix.

Il faut faire près de six heures de file pour remplir les réservoirs d’essence. Nous en profitons pour suivre une mobilisation de la droite qui passe à un pâté d’un rassemblement chaviste. Pas de tirs, ni de lynchages, ni de pierres. La violence de la droite – je parle de sa base sociale et non de ses groupes de choc dans la rue et de ses paramilitaires – est avant tout classiste. C’est pour cela que dans ce village du « Llano », personne n’incinère un chaviste vivant ou quelqu’un qui serait simplement suspect de l’être. Cela ne se passe pas dans les quartiers populaires. (2)

D’Elorza à Guasdualito il reste trois heures – cela paraît déjà peu. Il pleut et l’immensité prend des tons gris qui l’étirent un peu plus. Ce pays pèse des tonnes de beauté.

La menace aussi : à Guasdualito est entré un groupe de 20 paramilitaires depuis la Colombie. 20 hommes qui ont pour plan de former 20 cellules. Ils ont dû y recourir parce que malgré les tentatives ils n’ont pas réussi à déclencher dans cette municipalité. Pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’agit comme pour tout Apure, d’une zone profondément chaviste.

Il serait nécessaire pour comprendre cette dimension, de saisir l’impact qu’a eu Hugo Chavez dans ces villages oubliés, relégués, tombés de la carte historique, politique, culturelle du Venezuela. Ensuite, parce que le niveau d’organisation est très élevé, tant communard – tout le municipe Páez est couvert de communes – qu’en ce qui concerne les groupes de défense civile. Dans cette zone, où les mouvements populaires affrontent la contrebande et le paramilitarisme depuis des années, ont surgi des équipes de défense populaire Hugo Chávez avec un objectif clair : défendre le territoire, les infrastructures, prévenir les attaques de la droite. Pour cela il n’est pas de meilleure arme que la participation et les informations que peuvent apporter les citoyens. Et ce ne sont pas de simples citoyens, ils ont vécu un processus de transformation de 18 ans.

La chaleur à Guasdualito est plus forte que toutes les autres chaleurs. Le village est calme. Le dernier épisode de violence remonte à décembre dernier, pendant la crise des billets de 100 bolivars, quand furent incendiés la Banque du Venezuela et les billets de 100 lancés en l’air, brûlés et distribués par sacs. Le lendemain on apprenait qu’ils resteraient en circulation et garderaient leur valeur pour un mois de plus. Ces jours-là on remarqua que ceux qui menaient les destructions avaient été en majorité ramenés d’états voisins. Dans ces petits espaces tout le monde se connaît.

Le climat est donc de calme et d’attente. On sait ce qui peut se passer. Les mesures de protection sont prises. Des assemblées ont lieu. Dans les communes on parle de l’Assemblée Nationale Constituante, de comment organiser des réunions avec toute la communauté, dialoguer, écouter l’autre, cet autre qui peut être fatigué, déçu, pris dans l’urgence de la recherche d’aliments, de prix relativement justes. Nous assistons aux réunions : dans la politique communarde est condensé le meilleur du chavisme.

Comment raconter tant de choses ? Comment raconter le Venezuela : une révolution et sa contre-révolution ?

Je lance une mangue dans les feuillages pour qu’en tombent d’autres de l’arbre. Des perroquets guacamayas s’envolent.

Les vaches observent. Un compagnon filme l’après-midi dans son heure la plus longue.

Nous savons ce que ferait la droite si elle reprenait les rênes du pouvoir politique.

Jour 4 : scènes de guerre.

Nous arrivons à Socopó, un des points névralgiques dans cette étape de la guerre. Il s’agit d’une municipalité de droite, avec une forte dose de narcotrafic, de paramilitarisme et de gros éleveurs. Cela donne un bloc compact, auquel se joignent une partie des commerçants. Ils ont des conditions pour disputer le territoire. Et Socopó possède surtout une position stratégique : elle est sur la route qui unit San Cristóbal – arrière-garde du paramilitarisme – à la ville de Barinas, et possède un pont qui en cas de coupure empêche tout transit. Fermer Socopó, c’est fermer une des voies principales vers Caracas. Et c’est du Táchira que sortent de grandes quantités de légumes vers Caracas. Supprimer les aliments : une tactique principale dans cette guerre.

La situation à l’arrivée est tendue. On sait qu’un vendeur de jus, d’arepas (3), un homme assis sur le banc public, toute personne peut être un informateur de la structure paramilitaire. Ici a eu lieu une bataille frontale – les 19 et 20 avril et les 22, 23 et 24 mai – cinq jours de terreur au dire des voisins. Nuits de pillages et de destructions dans un village dont l’éclairage avait été coupé. Le commissariat de police fut attaqué pendant quatre heures avec des armes à feu, pris sous le feu d’un franc-tireur blessant six policiers – l’objectif était de les tuer – laissant l’édifice incendié et détruit par un bulldozer. Ne restent que des ruines.

A Socopó, comme à Guasdualito, le chavisme de base s’est organisé et à créé le Front de Défense Intégrale Hugo Chávez. L’initiative a surgi pour deux raisons principales. La première, celle de se protéger : les menaces envers les dirigeants ont commencé le 20 avril, avec des motos parcourant les rues avec une liste de chavistes à tuer. La deuxième, le besoin de mettre en mouvement un niveau d’organisation majeur, capable de prévenir les actions de la droite. Et si c’est la fonction des corps de sécurité de l’État, il est aussi vrai que le chavisme, en tant que trame organisée dans les territoires, lieux de travail, possède une capacité d’intelligence populaire et de lecture directe du terrain.

C’est la guerre. Avec ses batailles, ses balles, ses sièges, ses tactiques, ses ponts, ses compagnons menacés.

Il n’y a pas de doute à ce sujet quand on débarque à Socopó et qu’on comprend ce qui s’est passé ici – ce qui se passera.

– Une télévision du gouvernement est venue ici ? ai-je demandé.

– Personne, c’est comme si on nous avait oubliés, me répond une compagne.

Socopó est une répétition de la phase deux de l’insurrection paramilitaire. Elle en contient tous les éléments. On est dans une trêve, on sait que cela continuera. C’est une partie de la tactique déployée par la droite qui déplace les affrontements sur le territoire, comme un coup d’échecs qui a des points clefs à frapper. Elle est passée par plus de dix villes.

Toutes les variables sont à leur tension maximale. La droite cherche à ce que l’une d’elles explose et précipite la corrélation de forces en sa faveur. Une des tâches est de comprendre cette réalité, d’informer, de construire des clefs pour l’analyse, d’agir et d’écouter, simplement, comme disait Rodolfo Walsh quand il affirmait qu’écrire c’est écouter. C’est le pourquoi de notre itinéraire de Valle de la Pascua, à Guasdualito et à Socopó, là l’écoute des gens, de la militance, du temps profond et silencieux qui n’est pas transmis par les médias, du retour à Caracas et de ces textes. La réalité est dans le 2.0 et dans les territoires. C’est là que se trouve un pays en mouvement, une des sources majeures d’information, les meilleures synthèses communardes, populaires, chavistes.

Ce pays a les portes ouvertes.

Il demande qu’on le raconte.

M. T.

Notes :

(1) grande galette très plate de manioc, tradition indigène.

(2) https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/24/la-rage-raciste-de-lextreme-droite-venezuelienne

(3) galettes de maïs, aliment quotidien au Venezuela.

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/06/04/cronicas-llaneras-historias-silenciadas/

Traduction : Thierry Deronne

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« Les gens ne rejettent pas le modèle d’inclusion sociale, ils veulent qu’il fonctionne »

mujer constructora en CCS.pngUne récente étude de la firme privée de sondages vénézuélienne Hinterlaces, indique que « pour plus de 70% des vénézuéliens le pays est sur une mauvaise voie. Les principaux problèmes sont d’ordre économique, en particulier les problèmes d’approvisionnement d’aliments et de médicaments, l’inflation, avec l’insécurité qui préoccupe beaucoup (1) ». Pour le sociologue Oscar Schemel, président d’Hinterlaces « la guerre économique a fait que l’opposition diffuse des post-vérités, des évènements, des circonstances qui génèrent une angoisse et une névrose, qui visent un débordement social, qui obligent les gens à rejeter les facteurs qui causent la névrose. Cependant le chavisme, même s’il n’est pas une force électorale majoritaire, reste la première option politique : ceci s’explique par le fait qu’au cours de ces dernières années le pays s’est reconfiguré socialement, politiquement et symboliquement. La force électorale majoritaire n’est pas l’opposition mais le mécontentement. Les gens ne rejettent pas le modèle d’inclusion sociale, mais veulent qu’il fonctionne. Le champ économique devrait être primordial pour le gouvernement s’il veut rétablir une dynamique forte en termes de communication »

Sur la base des enquêtes récemment menées par Hinterlaces (2), Oscar Schemel fait remarquer que « l’opposition ne possède pas de force symbolique, n’a pas de puissance de mobilisation par elle-même, manque de réponses, de solutions, de propositions et de projet politique à part le renversement du gouvernement actuel et la reprivatisation de l’économie. Elle manque de discours, de messages, de codes originaux et s’est finalement montrée très faible dans la bataille de la subjectivité. Certes elle tire bénéfice des erreurs et des errements dans la politique économique du gouvernement bolivarien mais les gens ne votent pas pour l’opposition. Le vote sert à punir, à montrer son désaccord sur une gestion économique déterminée. L’opposition n’arrive pas à se constituer en alternative. C’est le contraire avec le chavisme qui reste aujourd’hui la force socialement, politiquement et symboliquement la plus significative du pays : sa capacité de récupération est importante”. (2)

Autre élément intéressant selon Oscar Schemel: « l’existence de secteurs du centre politique qui s’identifient avec la proposition du modèle d’inclusion sociale, qui est celle de la révolution bolivarienne : la justice sociale , l’égalité et sur le plan économique l’économie mixte, une société avec un État fort et un marché ; un modèle où coexistent différentes formes de propriété et où le rôle fondamental de l’État est de conduire le développement économique et de reconnaître l’entreprise privée comme faisant partie de la solution.

En ce sens la société vénézuélienne se meut vers le centre. Il ne s’agit pas tant d’un « centre indépendant » que d’un centre chaviste. Le secteur des « ni-ni » s’estompe et en ce moment le pays se meut au centre politique du chavisme, ce qui est différent. En d’autres termes il n’y a pas d’effet de pendule du socialisme vers le néolibéralisme, nous restons dans une configuration politique, sociale, symbolique et culturelle qui reste influencée par le discours de Hugo Rafael Chávez Frías”.campo

Le dialogue, ajoute Schemel, est non seulement nécessaire mais urgent, indispensable, il est vital. Les conséquences d’un non-dialogue ne bénéficie qu’aux grandes puissances, au narcotrafic et aux bandes criminelles. Il est important de le comprendre. L’opposition doit reconnaître que le chavisme est une réalité et de son côté le chavisme doit reconnaître que l’opposition existe. Des deux côtés doit exister la compréhension qu’il est impossible d’écraser l’autre, qu’une conciliation est nécessaire, qu’il est possible d’élaborer un programme commun ».

« L’opposition doit négocier avec des conditions minimales de stabilité et de gouvernabilité, mais le fera-t-elle depuis Miami, ou depuis CNN? Il lui faut négocier avec le chavisme parce que celui-ci représente une force sociale, symbolique et politique, il a une présence réelle dans les quartiers populaires, dans les esprits et dans la conscience politique de l’État” conclut le président d’Hinterlaces. (3)

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Notes :

  1. « Tout comprendre sur l’inflation et les pénuries », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/29/venezuela-tout-comprendre-sur-linflation-et-les-penuries/ et « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander », http://wp.me/p2ahp2-1J7
  2. « Les surprises des sondages privés au Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/04/16/les-surprises-des-sondages-prives-au-venezuela-avril-2017/
  3. Propos extraits de l’interview accordée au journaliste de la télévision publique VTV Jorge Amorin par le président d’Hinterlaces Oscar Schemel sur la base des dernières enquêtes publiées par Hinterlaces : http://hinterlaces.com/schemel-con-amorin-plano-economico-es-clave-para-recomponer-hegemonia/

Traduction : Thierry Deronne

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Les communes ont-elle encore un avenir ?

Les communes ressemblent à un mythe, et se résument à une stratégie ramassée tout entière dans une consigne finalement stérile. Quand on leur reconnaît une existence, c’est toujours dans un  ailleurs: les communes des Llanos (plaines de l’Ouest), celles de la montagne de Lara ou de Portuguesa, toutes paysannes ; c’est quelque chose de loin, d’héroïque, de presque romantique, et qui n’a surtout rien à voir avec la réalité des grandes villes, en particulier Caracas. Des communes ici, dans la capitale ? Impossible, trop risqué…

Qu’est-ce qu’une commune ? Dit autrement : qu’est-ce que ça devrait être au regard du projet politique ? Avant tout c’est plus que la somme des procédures légales ; plus que des réunions de conseils communaux, plus que l’élaboration et le vote de la charte fondatrice de la commune naissante, plus que la mise en œuvre du parlement, de la banque, des conseils techniques, de l’économie et des contrepouvoirs communaux : tout ça c’est la structure formelle, indispensable certes mais insuffisante à nous révéler si, en son sein, il y a ce que Chavez appelait « l’esprit de la commune ».

Ce qui compte avant tout, c’est la participation de la communauté. Sans elle il n’y a pas de démocratie radicale soutenable, ni de processus novateur générateur de richesses. La communauté ne se résume pas à l’assemblée des citoyens délégués aux différentes tâches communales. La commune ne se réduit pas à ses porte-paroles. Elle est -ou devrait être- le gouvernement d’une communauté organisée, qui décide et exécute des politiques dans chacun des domaines de la vie locale : le sport, la santé, l’alimentation, la sécurité, la communication, l’économie, le transport, etc… . Et tout cela sous-tendu par une stratégie qui vise à tisser un réseau national communal et non pas à se développer isolément -conformément cette idée désuète des années 90 sur la construction du socialisme dans un seul endroit-

***

Existe-t-il dans le pays des communes avec ces particularités ? Combien parmi les 1730 ressemblent au modèle de société souhaité ? Les deux tiers, la moitié, le tiers ? Difficile de savoir. Les indicateurs évaluent des structures , notamment pour savoir s’il existe ou non tous les organes autogestionnaires dument constitués. Mais ils ne photographient pas le niveau de participation, l’implication de la communauté, le rapport aux autres conseils communaux et au parlement communal par exemple. Car pour mieux connaître et mesurer cette réalité, il faut être immergé dans les territoires, il faut partager, démystifier, comprendre les différents moments de l’organisation populaire.

De la même façon qu’il n’existe pas de sujet idéal ou pur, il n’y a pas non plus de processus sociaux exempts de contradictions, de hauts et de bas. La même commune qui a un moment donné a pu avoir un très haut niveau de participation, peut le perdre à un autre moment et vice-versa. Les communes sont insérées dans une réalité faite de superposition de coups, de doutes, de résistances ; actuellement elles sont dans une étape marquée par la logique du repli ; comme l’explique Rodolfo Walsh : « Les masses ne se replient pas vers le vide, mais plutôt vers des terrains difficiles mais connus, vers des opinions dominantes, des pratiques routinières, en bref vers leur propre histoire, leurs propres culture et psychologie, dit autrement vers les composants essentiels de leur identité sociale et politique. »

Le repli sur soi -si l’on veut bien admettre que l’on est actuellement dans cette tendance- ne consiste pas en la construction d’ une entreprise en propriété collective, mais en un processus mercantile bassement lucratif. Les gens recherchent-ils des solutions dans le modèle socialiste en construction, ou dans le cadre de la logique du marché avec l’exemple de la rente pétrolière dans la mire? Comme prévu, le plus grand nombre de communes ont opté pour un repli du 2e type. En particulier dans les villes, beaucoup plus exposées à la culture capitaliste, à la logique spéculative, au consumérisme et à l’individualisme. Mais certains autres n’ont pas opéré de repli : elles ont opté pour une des organisations élaborées tout au long des années de processus chaviste.

Comprendre ces étapes est la clé pour analyser le processus communal, et donner des perspectives aux forces populaires. Rien ne nait du vide.

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Une autocritique : nous n’avons pas su jusqu’à maintenant imposer le thème des communes dans les discussions. On ne débat pas de ce thème, il ne figure pas à l’agenda militant ni de l’opinion publique. On peut en rejeter la faute sur la position gouvernementale qui l’a effacé du discours pour ne se concentrer que sur les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs). Il n’y a pas de hasard, et rien n’est innocent en politique. Il est cependant malhonnête d’accuser les autres sans assumer ses propres lacunes. Pourquoi n’avons-nous pas « communalisé » le débat ? Le mouvement populaire ne s’est-il pas attelé à la tâche de construction des communes, et n’a-t-il pas parié sur le moyen terme en le faisant ? Il semble qu’à Caracas ce ne soit pas le cas ; avant tout il serait bon de définir ce qu’est le mouvement populaire.

Il existe 44 communes enregistrées dans la municipalité Libertador. Il est difficile de savoir à quel niveau en est la participation citoyenne et quelle est leur capacité productive. Ce dernier point est fondamental et le constat sans appel : une commune qui ne produit pas est difficilement viable à terme. Elle doit pouvoir générer du travail et un excédent de ressources . C’est dans les zones rurales que cela apparaît avec le plus d’évidence car il y a des besoins en engrais, semences, camions, routes, centres de stockage, points de vente. Dans ces territoires le développement communal de la force productive est une réalité.

Dans les villes le panorama est plus complexe. Déjà à cause des contraintes liées à l’espace physique dans lequel doit opérer une entreprise de propriété sociale, ensuite en raisons des objectifs à définir. Il s’agit de bâtir une production sociale dans un contexte d’économie de guerre : boulangerie, textile, café, tourisme, marché, collecte des déchets ? Les débats institutionnels – « il manque tellement de projets pour l’avenir »- se résument en urgences improvisées et au final en impuissance. Il nous faut des avancées, des victoires quotidiennes qui dessinent une stratégie.

C’est difficile et il ne peut pas en être autrement. En particulier quand le processus communal se trouve confronté à un activité économique en récession d’abord, à une intensification de la politique clientéliste via les CLAP -Maduro lui-même dénonce ce travers- ensuite, et enfin à l’entrisme de militants de droite. Ce dernier aspect était prévisible. Le premier est plus complexe car il résulte de la tension interne au chavisme : « tout le pouvoir aux CLAPs » est un en soi déni du processus communal. Il en irait autrement si le PSUV pariait sur la pouvoir des communes plutôt que de les voir telle une menace à endiguer. Il aurait, à travers elles, la possibilité de récupérer la légitimité perdue, de construire des leadeurships authentiques et de recomposer les forces populaires. Je parle depuis la réalité des territoires communaux dans lesquels nous militons, depuis celle que je connais à travers le pays ou grâce aux informations qui me parviennent des autres communes.

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Une hypothèse très probable est à examiner : si le chavisme perd le pouvoir politique, à partir de quoi se fera la résistance? En tout cas, pas à partir des CLAPs, ni des ministères, ni des vice-présidences diverses, ni à partir de l’appareil logistique visant à mobiliser les gens. Il est encore temps d’accumuler de l’expérience et des victoires, et dans le domaine d’une transition au socialisme, et dans celui de l’affrontement avec un gouvernement de droite qui appliquerait frontalement des ajustements néolibéraux et une politique de répression sélective et/ou massive. Les communes portent en elle la réponse à ces 2 options.

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Lors de la construction des communes, on constate une bonne participation aux divers ateliers de travail. Malgré les reflux et désillusions, le citoyen du quartier est malgré tout bien disposé et contribue à la bonne dynamique du projet communal. Mais il est orphelin : si on met de côté l’exécution des mots d’ordre et les manifestations organisées, qu’est-ce que le chavisme a à lui proposer d’autre ? Un constat : on ne peut pas faire de la politique en dehors de la demande essentielle, celle qui réunit des centaines de personnes en quelques minutes à peine : la nourriture. Pour cela il existe les CLAP. C’est un des points cruciaux, et il faut y répondre, même s’il est compliqué de présenter un panier de victuailles comme une victoire politique, si tant est que c’en est une…

Les communes sont capables de garantir les marchés hebdomadaires de fruits, légumes, viandes et poissons. C’est vrai dans plusieurs régions du pays, et même à Caracas. C’est une réponse concrète à un besoin réel. Mais est-ce seulement la nourriture qui manque ? Est-ce que tout se résume finalement à ça ? Que demande la jeunesse dans nos territoires ? Il y a par exemple des demandes de formation politique, d’instruments concrets pour lutter au niveau des communes, des moyens de communication…

Il y a encore des possibilités de consolider ou créer de nouvelles communes. C’est encore le moment pour mobiliser des bras, les intelligences et les volontés sur cette tâche stratégique. C’est semble-t-il le lieu où doit se construire le rapport de forces au sein du chavisme, où l’engagement socialiste doit être la raison d’être du processus, où on doit tout miser sur la recomposition d’une éthique ; bref c’est le lieu où il y a encore des réseaux qui résistent au processus destructeur des liens de solidarité populaire généré par la guerre. Le citoyen de la commune veut aller plus loin. C’est quelque chose de palpable, et pas seulement dans la région des Llanos, de Lara ou de Portuguesa. Nous sommes face au défi de redonner du sens à la révolution, de réenclencher le processus qui a mis en avant le projet de société le plus avancé de ce siècle. Nous sommes obligés de gagner : dans l’hypothèse d’un retour au pouvoir de la droite, la cure d’opposition du chavisme ne lui permettra pas de résoudre ses contradictions, comme on a pu l’entendre. La politique n’est pas un jeu d’échecs car l’ennemi ne pardonne jamais.

Est-ce qu’investir le meilleur de nous-mêmes dans le processus communal permettra de redresser le cours actuel des choses ? Peut-être pas. Mais une chose est certaine : ne pas le faire ôte toute possibilité de victoire dans le présent et à l’avenir.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/04/01/las-comunas-todavia-tienen-futuro/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2xq

La première boulangerie occupée par le pouvoir populaire à Caracas

Plus le temps passe, plus les citoyens « informés » croient que le Venezuela est un cocktail de chaos humanitaire, de corruption généralisée et de dictature politique. Sans moyens de comprendre que la guerre économique et les pénuries déclenchées par les grands groupes médiatico-économiques visent, depuis la mort d’Hugo Chavez, à rayer de la carte latino-américaine la révolution bolivarienne. Sans savoir que l’image créée a pour but obsessif la préparation psychologique à une intervention que les populations occidentales applaudiront avec la ferveur habituelle. Sans imaginer une seconde que cette démocratie participative génère depuis dix-huit ans des expériences qui nous intéresseraient, nous, citoyens du monde entier, expériences que les médias cachent avec la même intensité… 

 

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Sabotage et vol de la communauté, poils de chats dans les gâteaux, café à base d’eau croupie dans du tartre, sacs de farine subtilisés, insectes grouillant sur les aliments, travailleurs exploités, produits périmés….. voici quelques exemples de ce qu’on a trouvé dans la boulangerie privée Maison Bakery, de l’avenue Baralt dans le centre de Caracas.  Les habitants ont demandé à plusieurs reprises au responsable de ne pas dépasser les prix mais pour toute réponse leur ration quotidienne de pain a diminué et le poids du pain est passé de 180 à 140 gr.

Lenis Coromoto Murillo, connue comme « La Flaca » qui fait le meilleur café du quartier, a travaillé pendant 5 ans dans le local aux rayons café et charcuterie et à l’accueil des clients. «  Quand le  président Chavez, en promulgant la Loi du Travail, a instauré deux jours de repos pour les travailleurs, nous, on a continué à n’avoir qu’une journée, et moi je ne prenais pas ma journée de libre par nécessité,  pour payer ma maison. J’étais payée 22 000 bolivars par semaine, je travaillais de 7h à midi, je sortais un moment voir mes enfants et je devais revenir travailler de 4h à 8h30 ». Ce qui veut dire que Lenis a travaillé 9 heures par jour pendant 5 ans sans que ses droits soient respectés.

Cette boulangerie recevait de la farine subventionnée par le gouvernement… mais 90% étaient destinés à la fabrication du pain et 10% à la fabrication des gâteaux. Ils augmentaient même les prix de la farine et disposaient de plusieurs codes de différentes entreprises pour en recevoir davantage, n’utilisaient que cinq sacs par jour, dont deux étaient destinés au pain.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Premier inventaire citoyen : sacs de farine accaparés

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Eau utilisée pour faire le café

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Boîtes de conserves en vente, périmées.

Face à la “guerre du pain”, l’occupation citoyenne.

Quelques jours avant l’occupation de cette boulangerie, le président Maduro avait annoncé l’ouverture de cent boulangeries populaires sous la responsabilité des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) dans le cadre du Plan Pain pour le Peuple. L’avertissement était clair : toute boulangerie découverte en train de spéculer sur la farine de blé serait prise par l’Etat et passerait sous le contrôle des CLAP.  Et tout le poids de la loi retomberait sur les responsables de la « guerre du pain ».

Paroles prises au sérieux par la population puisque moins d’une semaine plus tard, les CLAP et les conseils communaux “Arturo Michelena”, “Misia Jacinta”, “Cuartel de Miraflores”, “Jardín Miraflores” et “Victoria de Altagracia” du secteur, ainsi que la Maison des Mouvements Culturels « La Minka », les Communautés au Pouvoir, la plateforme nationale Projet Notre Amérique et le Gouvernement de la Capitale  avec l’appui du président Nicolas Maduro ont occupé la boulangerie.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Porte-parole du mouvement culturel « La Minka » : José Enrique Solórzano, dit “Yoda”

« C’est une action directe du peuple pour sauver le peuple. Nous subissons les assauts de la guerre économique et en tant que peuple organisé, nous ne pouvons la surmonter qu’en restant organisés autour du processus révolutionnaire. Nous sommes en train de récupérer ce secteur productif et nous le rendons au peuple » dit José Enrique Solórzano Morales, « Yoda » , membre fondateur de la Minka. Cet espace culturel a organisé en 2015 une Rencontre des Producteurs Libres en rapport avec le Pain ; elle a permis de  mettre en place  des réseaux de boulangeries communautaires qui ont aidé des petits producteurs artisanaux à se développer. « Nous qui sommes une organisation communautaire, en lien avec  les formes organisées du pouvoir populaire, nous occupons cet espace pour que le pain ne soit plus une marchandise mais un aliment accessible et sain pour nos communautés. Nous allons changer les logiques des boulangeries commerciales et nous entrerons dans une dynamique de boulangeries communautaires où il n’y a ni exploité ni exploiteur, où la division du travail n’existe plus, mais où toutes et tous sommes des producteurs  libres et associés et où l’excédent économique  ne tombe pas dans les poches d’une personne, mais sera réinvesti dans le social pour développer les organisations du pouvoir populaire : nous allons faire des travaux sur les terrains de sports, les trottoirs, organiser des activités culturelles,  le Centre de Diagnostique Intégral et renforcer les CLAP du secteur ».

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Nouvelle production, nouveaux prix…

L’étincelle citoyenne qui peut générer de nouvelles occupations de boulangeries

C’est la première boulangerie à Caracas occupée par des organisations culturelles et le peuple organisé, et selon les acteurs du mouvement ce ne sera pas la seule. « Nous allons raviver la flamme. Les boulangeries privées doivent s’adapter ; il doivent savoir qu’ils doivent offrir un service au peuple et non pas une marchandise pour leur profit. S’ils ont cru qu’ils avaient ouvert des boulangeries pour exploiter les employés et faire des bénéfices, ils se sont fait avoir avec la révolution » raconte Yoda pendant qu’à l’extérieur on peint à la bombe le nouveau nom : « Boulangerie communautaire La Minka ».

Ils ne se contenteront de faire du pain traditionnel à la farine de blé, ils vont également travailler avec des farines alternatives et impliquer d’autres producteurs ; en ce qui concerne la division du travail, ils ont déjà une proposition : tous serviront la clientèle, feront du pain, du café, le ménage et se mettront d’accord avec la communauté pour changer les logiques de rapports sociaux. Ils ne veulent pas être boulangers ou « artisans boulangers » mais artisans de la Révolution pour remplir les tâches qui s’imposent : s’il faut faire de la culture, de l’art, de la philosophie, du pain ou des tissus, ils le feront, tout simplement parce que ce  sont des hommes et des femmes complets.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Un plus grand nombre de pains produits…

Pour cette nouvelle étape ils comptent avec plusieurs employés qui ont travaillé il y a plusieurs années dans la boulangerie et qui avaient protesté contre les injustices et l’insalubrité, et ils ont l’intention de se réunir prochainement avec les autres pour parvenir à un accord. « Nous allons respecter leurs droits il ne faut jamais oublier que notre ennemi n’est pas, et ne sera jamais le travailleur, notre problème c’est avec le patron »

La cuisine est en pleine effervescence : les camarades du Centre de Développement Endogène “Maestro Pueblo” sont en train de faire du pain.  Les porte parole de la boulangerie sortent avec un microphone et expliquent que désormais c’est un nouvel espace pour garantir l’accès régulier aux aliments. Les portes s’ouvrent, les habitants entrent, désireux d’acheter les pains qui sortent du four et en quelques minutes ils notent sur le carnet: 376 pains vendus au juste prix. Désormais ces organisations communautaires utiliseront 10 sacs pour la fabrication du pain salé ; et ils sont en mesure de produire 10 000 pains par jour.

Leur certitude : “Si la droite prétend nous arrêter avec sa guerre économique, elle se trompe, elle nous donne de la force et du courage pour continuer à avancer à pas de géants »

Texte: Katherine Castrillo / Contacto: @ktikok

Photographies: Milángela Galea

Source : http://laculturanuestra.com/tomada-primera-panaderia-por-el-poder-popular-en-caracas/

Traduction : Pascale Mantel

URL de cet article : http://bit.ly/2nssaFg

Les communes existent-elles ? par Marco Teruggi

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On ne parle plus guère des communes aujourd’hui au Venezuela. Il est vraiment exceptionnel que le thème soit traité dans une information, un reportage, une analyse ou un débat des medias publics. C’est comme si elles n’existaient pas, sauf en conclusion  des discours du président Maduro quand il énumère tous les secteurs de la société.

Cette absence peut s’expliquer par une actualité toujours brûlante qui ne laisse pas beaucoup de place au moyen terme. Ces jours-ci par exemple, un des débats a lieu autour de la rénovation des partis politiques, avec une question sous-jacente: quand se dérouleront les élections de gouverneurs et de maires? Le thème monopolise les titres, les déclarations, les échanges et on ne sait trop quand cela va finir. L’autre point chaud c’est l’attaque virulente des Etats-Unis contre le vice-président de la République, Tarek El Aissami, accusé d’être impliqué dans le narcotrafic et le terrorisme -coktail du mal par excellence-. Dans un tel contexte, quelle place pour les communes?

L’urgence prime sur tout le reste. Le problème est que ce reste-là c’est précisément le projet stratégique de société développé par Hugo Chavez. Les communes devraient être présentées comme les porte-drapeaux des succès du processus révolutionnaire, comme des espaces dans lesquels le socialisme cherche son chemin, comme des expériences productives réussies en ces temps où il faudrait montrer que oui on produit: elles ne le sont pas! Le thème des communes ne nourrit aucun débat dans l’opinion publique.

Les communes existent-elles? Oui. Il y en a plus de 1700.

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On dit d’elles qu’elles sont fictives, qu’elles n’existent que sur le papier. S’il y a manifestement là de la  dévalorisation, voire de la négation, c’est davantage à cause d’une méconnaissance du phénomène. Comme pour tout processus d’organisation populaire, les communes ont des niveaux, des rythmes de développement, des relations à l’Etat et des degrés d’adhésion populaire différents. Certaines ne sont qu’à l’état d’ébauche et sont très loin d’une expérience d’autogestion avancée? Sans aucun doute. Combien y en a-t-il ainsi? Difficile de le savoir…

Il est plus intéressant de faire l’exercice à l’envers. Et au lieu de chercher celles qui ne sont pas ce qu’elles devraient être, il faut aller là où le processus est en pointe. Prenons le cas de la province Portuguesa, le grenier du Venezuela. Partons de chiffres: pour que la totalité de son territoire  -soit 15 200km2-   soit entièrement quadrillé par des communes il en faudrait 130; or il y en a actuellement 110! De ces 110, 64 disposent des structures autogestionnaires dûment constituées: parlement, banque, instance de contrôle, organisme exécutif. Le reste est en cours de constitution.

En même temps, 70 d’entre elles se sont regroupées au sein du Bloc Provincial de Communes, instance régionale du Conseil Présidentiel du Gouvernement Populaire pour les Communes; cet organisme a été créé pour formaliser le co-gouvernement entre la présidence de la République et les conseils communaux. S’il est vrai que durant l’année 2016 et depuis le début de cette année ce Conseil n’a jamais été convoqué par le Président, sa dynamique est réelle, particulièrement dans les provinces. C’est là que se situe le saut qualitatif du processus communal.

Une commune ne fait pas le socialisme, mille non plus… Comment seulement le construire? En tout cas un regroupement communal à des fins de gouvernement communal c’est déjà une avancée. A fortiori si plusieurs provinces sont impliquées. Là commence à se concrétiser un pouvoir territorial, à des fins productives, capable d’automie si nécessaire. Mais une autonomie pour quoi faire? Par exemple, pour peser, à partir du chavisme, face à l’absence de réponses politiques aux revendications; pour imposer au sein du chavisme même le débat, grâce à la légitimité que confère le pouvoir des masses.

Et c’est bien ce qu’a fait dernièrement le Bloc des Communes de Portuguesa: une mobilisation massive à Caracas pour exiger des réponses au Ministre du Pouvoir Populaire pour les Communes. A cette occasion, tout a été mis à profit pour rassembler et transporter les gens: des bus, les remorques de camions communaux. Ce n’est pas un mince détail: dans un processus politique où les initiatives populaires dépendaient du financement de l’Etat, la capacité autonome de mobilisation est un signe de force populaire.

A force de patience et de détermination ils ont pu se réunir avec le Ministre et mettre en chantier un certain nombre d’accords.

Mais à ce jour, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances.

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Nous nous sommes rendus dans la province de Portuguesa, les jours suivant la mobilisation. Nous avons filmé, montré les cultures, les entreprises de propriété sociale, les idées, les débats et les conclusions politiques qui ont émergé. Nous avons pénétré à l’intérieur du llano  -à l’horizon déchiré par le soleil-, gravi les montagnes  -aux forêts de fleurs oranges-  pour nous asseoir et écouter. La conclusion est la même: les avancées politiques sont bien tangibles en territoire communal, et plus particulièrement dans les zones rurales.

« -Le peuple est sage et patient. Il résiste. Mais actuellement il y a une réelle d’indignation devant l’absence de réponse; nous voulons passer à une autre niveau, regrouper les forces pour être entendus », nous dit Nelly Rodriguez, porte-parole du Bloc et militante du courant révolutionnaire Bolivar y Zamora.

Le diagnostic est largement posé. La patience face à une bureaucratie impénétrable  -spécialement dans les régions-  a atteint ses limites. Comment transformer cet état de fait en moyens de pression dans ce contexte politique? C’est le débat en cours dans les 70 communes de Portuguesa qui ont invité les autres blocs provinciaux à rechercher les moyens de se faire entendre et respecter. Faut-il passer à autre chose? Depuis le début de l’année il y a eu un processus de récupération de terres de la Commune Negro Miguel, dans la province du Yaracuy, un autre a eu lieu à Sur de Lago, dans la province de Barinas; une autre mobilisation communale enfin s’est déroulée dans la province de Guarico. Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais plusieurs luttes montrent que quelque chose a commencé à changer qui peut aller plus avant… ou s’éteindre par manque de coordination, de vision et de conditions politiques partagées.

Il n’est bien sûr pas question d’idéaliser le dispositif communal. Il n’y a pas de sujet politique pur, non-entaché d’erreurs ou sans limite. Les communes représentent un  processus typiquement vénézuélien et plus particulièrement chaviste: elles ont leur lot de qualités et de défauts inhérents au projet révolutionaire. Avec leurs errances et leurs impasses, elles dessinent le pays à venir, nourrissent une force éthique quand cette dernière même est en crise, enracinent la résistance dans les territoires dans l’hypothèses d’une perte du pouvoir central. Alors pourquoi ne parle-t-on pas des communes? N’est-ce vraiment pas le moment propice d’en parler, d’y penser, de s’y impliquer?

Il n’y a aucun doute à avoir sur l’importance de sujets comme les élections à venir, la rénovation des partis politiques, les prix internationaux du pétrole, les changements de gouvernement, les accords avec la Chine, les attaques des Etats-Unis, ou encore les querelles entre dirigeants de droite. Le problème est que, en laissant trop de côté une problématique, on en arrive à oublier qu’elle existe. Pour éviter cette impasse, il convient de faire émerger et d’entretenir un débat. Il ne s’agit pas de se plaindre, mais plutôt de trouver le moyen de briser le silence.

 

Marco Teruggi, depuis Caracas.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/02/18/existen-las-comunas/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2o2

Le peuple sait toujours pourquoi il chante

golpe-11C’est la fin de la saison des pluies au Venezuela. Il pleut presque tous les jours, en général vers quatre heures de l’après-midi. Il tombe ce qu’on appelle un tonneau, un dense courant d’eau, les trombes rendent sourd, et dans cette chute d’eau il y a un peu d’air, comme la pluie décrite par Vladimir Maïakovski lors de son séjour à Cuba. Chaque fois que cela arrive et que je suis à la maison la chienne devient folle, les chambres, la cuisine et la salle à manger suintent, nous nous répartissons les seaux stratégiquement, et il semble même faire froid. Je profite de ces après-midis pour écrire un peu et m’interroger : que dire que je n’ai pas dit encore ? Comment aborder sous un angle nouveau une réalité aussi complexe que le processus vénézuélien ? Il est indomptable, personne ne sait la vérité de la révolution. C’est pour cela qu’on écrit autant.

Aujourd’hui est une de ces après-midis. Je suis encore á Caracas, avec la sensation qui reste du coup d’État démonté. Il n’y a plus de soubresauts politiques – le peu qui reste ressemble plus à un aboiement lointain, pathétique – c’est depuis l’économie que la bataille a repris. Du lieu exact où nous sommes faibles, structurellement faibles, d’où on voit les coutures du chavisme – on voit même les os. Là où il y a moins d’épique, mais des négociations à huis-clos, des clauses en petits caractères. Il faut tailler si fin le crayon que l’économie s’éloigne des maisons communes pour devenir le monopole des experts, une régression dans ce processus. Il faut s’asseoir pour lire, chercher les pages de moindre rhétorique politique et de plus de donnés économiques, comprendre ce qui se passe dans le domaine de la production, de l’importation, des finances, des surprix, des maisons de change, etc. Le Che demanda à être Ministre de l’Economie et de l’Industrie à Cuba, me rappela un jour Vicente Zito Lema, en parlant du Venezuela et de l’importance de l’économie dans tout processus de transformation. La relation entre infrastructure et superstructure n’est pas linéaire mais les retards peuvent coûter cher.

C’est une évidence, à ce stade du déploiement de la contre-révolution, que le volet le plus efficace et le plus criminel de son plan a été l’attaque économique. De même que depuis la direction on n’a pas pu apporter de réponse, au-delà de parades tactiques – importantes comme toute parade, mais insuffisantes. Cette sphère a pénétré les autres : la psychologique, la morale, la politique, l’idéologique, répandant un poison qui sape l’accumulation de forces chavistes à la base. L’attaque a visé à désarticuler le lien entre la direction et le chavisme de la rue, à susciter une destruction prolongée qui ouvre un abîme entre la réalité matérielle et la conscience populaire. Ils ont réussi en partie. Cette partie qu’ils ont démontée, cependant, ne suffit pas : il existe 35% de chavisme dur dans le pays, qui ne cède pas sous la marée des coups. Le politique est fort : il a résisté aux effondrements matériels.

Il n’y a pas de majorité comme à d’autres époques. La retrouver est un des défis principaux qui passe par la politique de la communication et centralement par l’économie – il n’y aura pas de mot qui prenne l’envol s’il ne reste proche de la réalité matérielle. Le quotidien doit cesser d’être incertitude, une impuissance face aux chiffres de prix et de dollars qui font de tout calcul futur un exercice de violence. La droite a développé une grande adresse dans cet exercice, elle nous place sur son terrain, et nous y sommes perdants. Elle l’a prouvé une fois le Coup d’État dégonflé : un dialogue se noue pour éteindre l’imminente confrontation, mais le bal de la spéculation reprend aussitôt. Le jour même où débutait la négociation nationale entre les deux parties, le dollar parallèle grimpa de 1417 à 1501 bolivars, et c’était un dimanche, journée sans activité boursière. En un mois et demi le dollar a monté de 1.000 à 2.000 bolivars. Après trois ans de guerre on continue à jouer au ballon économique.

***

– Pourquoi ne nationalisez-vous pas certaines importations ? demandent des compagnons qui passent par le Venezuela. Ce ne serait pas une mesure socialiste mais une décision qui découle de l’analyse du circuit décrit dans de nombreux articles : les grands entrepreneurs obtiennent les dollars préférentiels délivrés par l’État – 10 bolivars pour 1 dollar dans 80% des cas – surfacturent ce qu’ils importent, accaparent et montent des réseaux de distribution parallèle pour fournir le marché parallèle avec des prix de vente liés au dollar en noir. En d’autres mots ils captent les dollars que génère l’État à travers le pétrole, importent, ne produisent pas et tirent les fils des pénuries. Ils font pression sur la population, les moyens entrepreneurs, la vie quotidienne. Pourquoi, face au parasitisme structurel de cette bourgeoisie l’État ne prend-il pas le contrôle de certaines importations stratégiques ? Ce serait une manière de contrôler la principale source d’attaques dans la plus complexe période de la révolution, á quelques mois du début d’une nouvelle course électorale.

Les analyses politiques sont souvent un mélange d’informations de plusieurs sources, de points de vue théoriques, de comparaisons historiques, de désir, de conversations, d’analyse, d’intuition et de quelques choses de plus, bien sûr. Bref, pour ma part, j’ai une hypothèse. Dans ce cas l’irrésolution face au nœud gordien tient à la complexité même de la direction du chavisme. Ce n’est pas dans les bases qu’il faut chercher la réponse sur ce point précis mais parmi ceux qui ont tenu les fils de la politique économique, ce qui n’est pas non plus la totalité de la direction. Il y a deux luttes en haut : certains veulent sortir du labyrinthe avec des mesures néo-libérales soutenant des politiques sociales – certains dirigeants l’ont déjà écrit. D’autres sont partie du commerce des importations, de manière directe avec des entreprises d’importation ou à travers des pourcentages. On trouve aussi des compagnons qui voient une issue par la gauche – c’est-à-dire chaviste – sans corrélation suffisante pour impulser cette voie.

On pourrait dire qu’une telle mesure de nationalisation n’est pas nécessaire en réalité. Ce dont il s’agit est de réguler ce qui existe déjà : le problème ne serait pas l’architecture d’importations mais le manque de contrôle sur celle-ci. Ce problème présente une autre complexité : l’exercice de l’autorité traverse un moment d’incertitude. Qui inspecte/surveille qui ? Qui en possède la capacité ? Un problème qui touche inexorablement à celui de la corruption, cette eau qui oxyde l’indispensable force morale. Les pieds d’argile. La corruption s’unit à la politique : les révolutions ont des traîtres, des opportunistes, des infiltrés, qui face à une possible défaite – comme celle qu’on a vécue cette année – sortent les canots de sauvetage pour prendre la fuite. Comment combattre cela ?

Je pourrais donner d’autres exemples, comme celui de la dette extérieure ou du comportement face au dollar parallèle. Des décisions macro-économiques aux mains de la direction. Les articles ne servent pas à grand-chose : il faut construire raison et force. Par le haut et par le bas. Et se regarder dans la glace pour se demander, que fais-je pour que le futur ressemble à ce que je souhaite ?

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vicent-chanza-11Dans le fossé entre économie et conscience populaire jouent des facteurs subjectifs, culturels, des possibilités réelles. Par exemple, qu’’y a –t-il hors du chavisme ? Un abîme. Peut-on pousser une majorité à voter pour l’abîme ? C’est ce que tente la droite qui cherche à conquérir par le désespoir le vote des pauvres. Pour comprendre jusqu’où on résiste il faut se submerger, là où est le thermomètre populaire. C’est lui qui explique pourquoi les appels au pillage n’ont pas eu de réponse, pourquoi les rues restent pleines de chavisme quand l’appel au coup d’État s’élève comme une inondation prête à crever. Certains diront que ceux qui vont y vont par obligation, un argument disséminé au Venezuela et en Argentine pour masquer le mépris historique envers le peuple. Cet argument comme celui de dire que la révolution n’a été possible que grâce au pétrole, est un regard qui n’appartient pas qu’à la droite.

Les profondeurs sont complexes. Il existe un tissu de mouvements sociaux, de partis hors du Parti Socialiste Uni du Venezuela, et un univers étendu d’organisations populaires présent sur tout le territoire avec une force majeure dans certaines régions – les llanos, par exemple : une force organisée que peu de processus politiques sur le continent possède. La limite est que la majeure partie de ces expressions sont locales et sectorielles, elles sont nées ainsi et ne se projettent pas – à quelques exceptions près – au-delà. Et la rénovation á l’intérieur de la révolution devrait venir de ces eaux-là. C’est ici que se construisent des leaderships authentiques, des processus de production autogestionnaire, etc. Le chavisme a besoin que cet acteur se transforme en sujet protagonique, dispute le pouvoir, se déploie au-delà de ses limites.

Ce sont quelques éléments pour comprendre la complexité du processus, son labyrinthe, lire ce qu’il y a entre la pluie, ce que laisse chaque nouvelle tempête, comme une sorte de bilan sur bilan. C’est pourquoi j’aime passer ces après-midi sous les trombes d’eau, quand j’ai le temps. Je peux lire, écrire, regarder des photos, me rappeler que depuis que je vis dans ce pays le peuple a toujours chanté. Et il n’est pas fou. Il sait pourquoi il chante.

Texte : Marco Teruggi
Photos : Vicent Chanza
Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/11/21/el-pueblo-sabe-siempre-por-que-canta/

Traduction : Thierry Deronne

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Wakapa, les Jibi et la victoire dans la guerre de la faim

José Roberto Duque

Los Jibi sont un des peuples originaires qui peuplent la frontière colombo-vénézuélienne, il est plus connu comme le peuple Guajibo.

atarayaimg_20160721_134234-copiaJe dirai plus loin quelque chose sur ce verbe répugnant de « guajibier » pour ceux qui ne le connaitraient pas ou ne s’en souviendraient pas. Nous parlerons aussi de ce que font les fils de ce peuple survivant de massacres pour remporter un round dans la guerre de la faim menée contre le Venezuela.

Les Jibi comptent dans leur vaste cosmogonie plus d’une divinité parmi lesquelles Yamaju, la Mater qui fabrique la fureur des éclairs et du tonnerre. Par conséquent les divinités et leurs taches intimidantes possèdent une relation directe avec les eaux : il y a des éclairs et du tonnerre quand il pleut.

Ces lignes proviennent de ma une rencontre récente avec quelque chose qui se produit dans et avec les abondantes, torrentielles et productives eaux du sud du Venezuela, aussi me pardonnera-t-on le détour par une paire de mythes ancestraux et par quelques données historiques avant d’aller au cœur du sujet. Ce cœur ne battrait pas sans les auspices de deux ou trois phénomènes qui ont lieu aux abords du colossal Orénoque.

Il existe un village appelé Puente Parhueña, à mi-chemin entre Puerto Páez et Puerto Ayacucho. Il s’agit d’une communauté de formation récente : je ne dispose pas de données précises mais la mémoire des amis Jibi, fondateurs et fils de fondateurs, fait remonter le peuplement initial de cette ancienne plantation aux années 50 du vingtième siècle. Ses premiers habitants furent dans leur majorité des Guajibo déplacés par les multiples guerres et massacres commis dans les territoires colombiens du Vichada, du Meta et de Casanare. Cette communauté de l’état vénézuélien d’Amazonas est le produit d’un cruel exode colombien : celui des « Guajibos » ou « Jibis » qui fuyaient les « guajibiades ». “Guajibier” signifie « chasser du Guajibo ». Les guajibiades étaient des pratiques ethnocidaires et génocidaires très communes consistant à liquider des indigènes à coups de fusil et de machette, soit pour les déposséder de leurs terres originelles, soit par pur plaisir.

En 1971, lors du procès des assassins de 16 indigènes (massacre de La Rubiera, 1967), quand les autorités colombiennes se décidèrent à capturer quelques-uns des criminels, un des prévenus fit une déclaration insolite pour se défendre des accusations de multiples assassinats. Cette phrase simple fit le tour du monde et devint le titre du reportage de Daniel Samper : « Je ne savais pas que c’était mal de tuer des indiens ». Grâce au cynisme, à l’ignorance, à la maladie mentale ou spirituelle ou à la sincérité de ce salaud, beaucoup de personnes ont découvert quelque chose qu’elles ne se rappellent probablement pas à chaque « festivité » du 12 octobre : tuer des indigènes est mal et pour cela ils insistent pour qu’on rende à cette date le nom de « journée de la race » qui donne une légitimité historique aux guajibiades.

Histoire ancienne ?  D’aucune manière. La folie guerrière continue d’assassiner des indigènes de tous les peuples ancestraux ainsi que des peuples métis et de toute provenance.

Ce dieu Yamaju, père des éclairs et des grondements, porte sur lui une arme de poids appelée Wakapa. Wakapa est un lieu de l’État d’Amazonas, en plein Parhueña, où il y a six ans s’est produite la révélation suivante. Il existe une autre divinité Jibi appelée Munueno ; c’est le père vigilant et protecteur des poissons. La tradition orale Jibi en fait un vieil homme maigre, barbe et cheveux blancs, qui marche dans l’eau appuyé sur deux troncs et qui a les yeux sur les genoux. La révélation fut l’arrivée subite à Parhueña d’un sujet appelé Walter Lanz. Personne n’a vérifié si ce camarade a des yeux aux genoux mais à peine est-il arrivé sur les terres de la famille Yuave que tout le monde est tombé d’accord qu’il était identique au Munueno de la mythologie guajibo. La surprise a continué lorsque l’homme à la barbe blanche a commencé à les enthousiasmer à propos du projet de l’Ecole Populaire de Pisciculture et avec la possibilité que dans ces sablières amazoniennes on pourrait élever des « cachamas » et en outre semer des fruits, des légumes, des types de mais pour la consommation humaine.

Walter Lanz (gauche), Luisa Araujo du Collectif Cimarron et Thierry Deronne, auteur de ce blog (droite)

Walter Lanz (gauche), Luisa Araujo du Collectif Cimarron et Thierry Deronne (droite), auteur de ce blog.

« Élever des poissons près de l’Orénoque » c’est comme « vendre des frigos au Pôle Nord »

Voici les clefs de cette blague:

  • Parhueña se trouve à une demi-heure du fleuve Orénoque, en voiture.
  • L’expression « élever des poissons près de l’Orénoque » équivaut à dire « emmener des chèvres à Coro » ou « vendre des frigos au Pôle Nord ». Ou si l’on veut, « habituer les gens des villes à semer dans la cour de leur maison et à administrer des poulaillers verticaux quand le pétrole est à 100 dollars et que la nourriture abonde dans les épiceries et dans les supermarchés ».

Bref, il y a quelques jours j’ai visité Parhueña. De là on m’a emmené pour réaliser une activité de celles dont on ne sait comment remercier la vie, surtout quand on est vénézuélien : nous sommes allés avec Jessica pêcher dans l’Orénoque, accompagnés par des habitants de Parhueña et de Mare Mare (État de Bolívar). Notre barque à moteur a bondi durant une demi-heure au pied d’une de ces rochers préhistoriques de la taille du Polyèdre de Caracas. Là nous est arrivé quelque chose qui en aurait déprimé d’autres : à cause de l’équipement de fortune que nous emportions (un hameçon très grand et un fil de nylon très mince), le peu d’adresse, l’intervention de Munueno le grand Veilleur et la dentition des poissons « Caribes », nous nous sommes retrouvés sans matériel de pêche en quelques minutes. Munueno sait que l’être humain s’alimente de poissons mais sa mission est d’éviter que les consuméristes et les accumulateurs ne viennent extraire plus de poissons qu’ils n’en ont besoin.

Il manquait la partie principale du privilège : être entourés d’enfants Jibi et métis, de 8 à 14 ans, être témoins de la manière fraîche et agréable avec laquelle ces petits sortaient, un par un, des poissons de six variétés, certains plus grands que d’autres. Parenthèse : un des garçons portait un filet qu’il lançait de temps à autre. A chaque lancer il ramenait une demi-douzaine de petits poissons, mais ceux-ci n’étaient pas la pêche proprement dite : c’était la proie pour l’hameçon des poissons grands ou moyens. C’est ainsi, en riant de et avec nous, caraquègnes maladroits pas foutus de pêcher quoi que ce soit, qu’ils ont pêché des « bagres », des « paletos », des « torunos », des « payaras », des « caribes » et des « bocones ». Une heure et quelque de jeux et de manœuvres ont suffi pour que nous rentrions au village sur le fleuve et pour nous livrer à l’indescriptible rite de dépecer et de manger ces poissons avec les mains, collectivement. Nous avons fini par nous lasser de tant de « payara », « bocón » et de « sapoara ».

Nous allons redire avec un marteau pour qu’on l’entende bien (une fois encore) la partie cachée de cette blague : ces enfants indigènes ont réussi, en une heure et quelque d’amusement et d’espiègleries, ce qui dans les villes nous coûte des heures de files, de colère, de frustration, de maladies nerveuses, cardiovasculaires; de violence physique et psychologique : obtenir quelques kilos de protéines animales pour le foyer et pour les nôtres.dsc07383-copia

« En ce moment il y a une marée de bancs de poissons dans l’Orénoque » nous ont expliqué Ruben et Mayra, et de là vient une autre : dans deux semaines une marée de poissons viendra de Caicara ».

Cette manne n’est pas un phénomène permanent, mais il y aura toujours des poissons dans l’Orénoque et dans les grands fleuves. Toujours.

Ces jours-ci il y avait à Puerto Ayacucho une Fête du Poisson. L’offre : sept kilos de « bocón » à deux mille bolivars. C’était un 19 juillet; dans la majorité des villes le poisson du fleuve coûtait alors de mille huit cents à deux mille bolivars le kilo.

Munueno ignore peut-être un détail : malgré cette fête du poisson, qui révèle une offre suffisante pour couvrir les besoins régionaux et certainement nationaux, une bonne partie de ce qu’on pêche dans nos grands fleuves est emporté en Colombie, où tout s’achète et se vend à des prix 50 fois plus élevés que de ce côté-ci du fleuve et de la frontière.

Cette communauté n’a produit ni élevé ni généré toutes ces tonnes de poisson. Elle s’est contentée de les récolter.

Quelques jours plus tard nous écoutions la transmission en direct sur toutes les chaînes de Lorena Fréitez, ministre de l’Agriculture Urbaine, expliquer à tout le pays le point de départ le plus simple de la politique gouvernementale de production de protéine animale : on calcule le besoin par personne, on multiplie cet indice par la quantité d’habitants d’une communauté. Ensuite on détermine de combien de porcs, de poulets ou de poissons a besoin cette communauté. La logique mène au reste : si on a besoin de deux mille kilos de produits carniques et que je finis par en produire 4 mille, une fois les besoins en protéines de la communauté satisfaits je passe à la distribution du reste aux communautés qui n’ont pas atteint leur « quota de production » (terminologie nuisible que nous, les ignorants en la matière, employons parfois à défaut de connaitre un terme plus approprié).

Voyons comment s’applique cette formule à une communauté telle que Mare Mare, sur les rives de l’Orénoque : cette communauté peut pêcher et manger tout ce qu’elle voudra, l’excédent de poissons restants est incommensurable. Mais il ne faut pas oublier la donnée cruciale : cette communauté n’a produit ni élevé ni généré toutes ces tonnes de poisson (de même que nous, citadins n’avons rien fait pour produire tout le pétrole que nous a offert le sous-sol), elle s’est limitée à les récolter. Une fois souligné le mot « production », nous trouvons la formule et l’analyse du Ministère de l’Agriculture Urbaine correctes. Revenons à Parhueña, à Wakapa et à l’École Populaire de Pisciculture.

A Parhueña, après l’arrivée de Walter et la mobilisation des sœurs Mayra et Alejandra Yuave, de leur mère María, de Ruben Montoya et d’autres parents et voisins, ont commencé à se produire des faits étranges tels que par exemple le fait qu’on y a élevé et qu’on y élève du poisson en contrevenant quelques paramètres des techniciens, universitaires et « experts en la matière ». Par exemple : quelqu’un leur ayant dit qu’ils ne pouvaient créer d’étangs pour élever des poissons sans auparavant demander les permis et les études de sol auprès du Ministère de l’Environnement, ils s’y sont rendus pour demander ces autorisations. Comme ces messieurs tardèrent à apparaître on a décidé de construire sans permis les foutus étangs, sans connaissances en ingénierie, ni en hydraulique et en autres disciplines.

Après quelques vaines tentatives, ils ont réussi à faire un trou qui s’est rempli d’eau sans la filtrer et y ont plongé les premiers alevins de moins de 4 centimètres. Munueno (Walter) était présent en 2012 avec plusieurs jeunes étudiants de l’Institut Agroécologique Latino-Américain (IALA), paysans de plusieurs pays intégrés à une expérience éducative vénézuélienne fondée par les Sans Terre du Brésil, et tous ensemble réalisèrent un réservoir d’une capacité de 60 mille litres. Enthousiasmés par le récit d’un iranien, ils ont jeté par-dessus une sorte de basse-cour de poules et de canards ; les excréments et les aliments rejetés par ces volailles tombaient dans le réservoir et le fertilisaient, ce qui permettait de nourrir les « cachamas ».

Dans la partie basse du réservoir un robinet ou mécanisme de vidage fut connecté à un tube qu’ils ont percé de nombreux trous (contre l’avis des experts) et l’eau « sale » (fertilisée) alla se répandre dans une sablière soi-disant stérile. Grâce à cette eau puant le poisson un verger magnifique alimente des canards, des poules, les poissons et les personnes. Ainsi, sans un seul gramme d’aliment concentré commercial pour poissons (chose obligatoire, disent les techniciens) ont grandi les premières « cachamas ».

Autre mythe des experts : pour que l’expérience soit considérée comme rentable il est nécessaire que les « cachamas » atteignent, sur une période de temps donnée, un poids proche ou supérieur à 2 kilos. Mais au bout d’un an passé à alimenter les poissons la logique Jibi de María – la maman de Mayra et d’Alejandra – s’est imposée avec le décret suivant : « Si elles prennent place dans une assiette c’est qu’elles sont bonnes à manger ». Madame María pleura, car il a des gens qui s’enamourent des « cachamas » (Munueno travaille aussi les émotions des Jibi). Quoi qu’il en fût elles les mangèrent, les partagèrent et en vendirent même. Les techniciens, experts et universitaires n’ont encore convaincu personne à Parhueña que l’élevage de « cachamas » n’est bon que s’il donne des bénéfices déterminés en bolivars.

Les « experts en la matière » vivent dans un monde fantastique alors que ce « Wakapa » possède un restaurant contigu à l’élevage

Alors que florissait l’expérience et que trois étangs avaient été construits, une lettre arriva aux mains des jeunes Montoya et Yuave; c’était le résultat de l’étude nécessaire pour procéder au creusement. Le rapport ministériel disait : « Après les analyses correspondantes il a été déterminé que le sol recueilli dans la zone est INAPTE à la construction d’étangs productifs ».

Le rire résonna depuis l’Orénoque jusqu’à la Pierre du Cocuy, à la frontière du Brésil.

Certains « experts en la matière », de chair, d’os et de papiers, vivent dans un monde fantastique car trop “sérieux” et irréalisable, alors que ce « Wakapa », où Munueno et Yamaju ont parrainé toute une expérience à partir de leur être mythique, possède un restaurant contigu à l’aire d’élevage. Ses impulseurs propagent en outre le concept d’Ecole Populaire dans la municipalité d’Atures. Mayra Yuave est arrivée le 27 mai 2016 à la communauté Kuweï (autre divinité Jibi), à quelques kilomètres seulement du Tobogán de la Selva (secteur Platanillal) avec 11 alevins de cachama de quelques 4 centimètres. Elle les a remis à Javier Sánchez, autre citoyen du peuple Guajibo sans la moindre expertise ni expérience en matière de pisciculture ou de fabrication de viviers. Avec pelles et pioches, l’aide de deux parents et l’enthousiasme propre aux survivants de massacres séculaires, ils ont ouvert un trou de 10 mètres sur trois et un de profondeur. Les pluies torrentielles des derniers mois ont rempli d’eau ce vulgaire trou converti en vivier.dsc07365_-_copia

Javier s’est consacré à alimenter les 11 poissons (oui, 11 poissons seulement, à quelques kilomètres de plusieurs fleuves remplis de « payaras », « palometas », « bagres » et « bocones »). Le gars sème (dans le Venezuela au pétrole cher qui sert à tout acheter) avec ce qu’il a sous la main : semences rayées de « guama », restes de riz, petits crapauds, maïs tendre, vers, insectes variés. Le 20 juillet ces alevins remis à Javier étaient « de la taille de ma main ». Pardonnez cette expression si peu professionnelle ou scientifique.

Impossible d’arriver à Wakapa, de converser avec les braves gens qui ont rendu ceci possible sans vouloir rassembler l’histoire, les mythes, les sensations et les nouvelles dans ce puzzle. Avec le genre de chronique que nous venons d’achever il se passe la même chose que lorsque Ruben Montoya nous a demandé de lui expliquer comment il pouvait y avoir des gens qui ont faim au Venezuela. Les méandres de la langue ne nous a pas permis d’aller au bout de l’idée : s’il y a des gens qui ont faim c’est parce que tout le monde n’habite pas au bord d’un Orénoque et parce que le système nous a habitués à ce que la nourriture vienne en paquet, en boîte, en bouteille, raffinée, pasteurisée, avec un prix marqué sur un petit papier. Les compagnons Jibi eux-mêmes nous l’ont confirmé ensuite : il y a des communautés indigènes réclamant en plein forêt et en plein fleuve leur sac de sucre, de riz, de pâtes et de sardine en boîte. Jessica Dos Santos, juste avant la zambullida à Wakapa, l’Orénoque et la générosité des Jibi, avait analysé en détail le piège honteux appelé « panier alimentaire de base” ; nous recommandons sa lecture dans en 15yultimo.

Cet après-midi nous avons frit et mangé des fourmis à gros cul. Un mets exquis que les Jibi obtiennent dans un rite d’où ils sortent lacérés par les fourmis-soldats de cette colonie : c’est la reine qu’ils mangent.

Peu importe qu’après des siècles ou des milliers d’années de l’invention de cette pratique par nos peuples originaires, la FAO (ONU) recommande la consommation d’insectes comme source de protéines. Il y aura toujours un arrogant pour pointer le doigt : « Vous voyez, les chavistes obligent les gens à manger des fourmis et des vers « . La stupidité aussi est gratuite.

Source : http://misionverdad.com/pais-adentro/wakapa-los-jibi-y-el-triunfo-en-la-guerra-del-hambre

Traduction : Thierry Deronne

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“Une cité communale brise toute limite établie”

17 avril 2016, Reportage de Katherine Castrillo pour Cultura Nuestra

IMG_20160330_222121-744x558Qu’est-ce qu’une cité communale ?

“C’est l’espace dans lequel nous dépassons les bornes géographiques. Ici, nous les habitants nous unifions les problèmes, les besoins, les pratiques, les forces, les identités.” Une définition de vie claire pour Alexander Molina, responsable de communication de la Commune Manuelita Sáenz. C’est sur ce chemin qu’avancent peu à peu les 14 mille habitants de la Cité Communale Florencio Ramírez.

Nous sommes dans l’État de Mérida mais en entrant dans cette cité communale nous entrons aussi dans l’état du Zulia où se trouve une des communes qui appartiennent à ce « système d’agrégation ».

Au Venezuela, ces formes d’organisation qui se répandent hors des concepts traditionnels de frontière, sont de plus en plus courants. Pour comprendre la dimension de ce qu’ont réussi ces quarante conseils communaux organisés en cinq communes réparties sur deux états, il faut revenir aux concepts de la Loi Organique des Communes (LOC) : un « système d’agrégation » est une figure qui permet à plusieurs systèmes communaux de s’articuler pour résoudre collectivement des problèmes territoriaux, politiques, économiques, sociaux, culturels, écologiques, de sécurité, et de défense de la souveraineté. Bien. Ce qui permet de fortifier leur autogouvernement, faire des plans d’investissement sur leur territoire, impulser leur système économique, effectuer des inspections citoyennes sur les plans et projets qu’exécutent les pouvoirs citoyens et pouvoirs publics. En d’autres termes leur niveau d’autonomie croît avec leur degré d’organisation.

Ces systèmes d’agrégation se développent à d’autres niveaux, à commencer par le conseil communal, puis l’articulation de plusieurs communautés avec leurs conseils communaux qui génèrent la commune. Au troisième niveau on trouve la cité communale: plusieurs communes s’organisent dans un territoire déterminé. Ici, dans la commune Florencio Ramírez, atteindre ce troisième niveau a pris trois ans.

“En 2013 nous commençâmes á nous organiser, à étudier comment nous pourrions former des communes. Les compagnons du courant révolutionnaire Bolívar y Zamora (CRBZ) nous ont beaucoup aidés. Ensuite nous sommes allés visiter tous les conseils communaux, pour les informer. Nous voulions passer à la deuxième étape, celle de la commune. Au début de 2014 nous étions déjà organisés en communes mais nous nous sommes arrêtés, nous avons lu, nous nous sommes formés avec notre école de pouvoir populaire et d’autogouvernement, et nous avons décidé de marcher vers la troisième étape, l’organisation en « cité communale” raconte  Alexander.

Pour initier leur organisation ils ont mis en commun ce dont chacun disposait pour pouvoir fortifier ce qui manquerait aux autres : “nous travaillons dans différents projets socio-productifs qui ne sont pas répétitifs, par exemple la Commune Manuelita Sáenz travaille dans un usine de traitement de la farine de banane à cuire et de manioc; la commune Simón Bolívar travaille dans la pisciculture et dans l’agriculture; la commune Juan Evangelista González dispose d’une unité d’empaquetage et de traitement de matières pour l’engrais organique; la commune Bolívar Bicentenaire travaille dans un centre de stockage de cacao; et la commune Luis Mora travaille dans la volaille et le café. Globalement, nous devons définir nos politiques de production et de travail, ce qui entraîne pas mal de difficultés, certes, mais nous le faisons toujours en débattant”.

Ismaël Reyes, parlementaire du conseil communal Delicias Altas, qui fait partie d’une des communes qui forment la cité communale, raconte qu’au début ils n’étaient qu’un groupe de voisins : “Ensuite, avec notre président Chavez, nous avons démarré les conseils communaux et petit à petit cette nouvelle politique a fait son sillon. Aujourd’hui je suis parlementaire, j’ai beaucoup lutté pour obtenir ce que nous avons”.IMG_20160331_042937-744x411

“Ici nous unifions la force de nos communes”

Dans l’état de Mérida existent deux cités communales. Celle-ci est à 90 % agricole. De son travail paysan bénéficient non seulement ses 14 mille habitants mais aussi plusieurs villes du pays. Ils cultivent du café, du manioc, de l’ananas, de la banane à cuire, du cacao, des citrons, de l’avocat et plusieurs types d’élevage.

Ils racontent que leurs conseils communaux ne perdent pas l’autonomie, mais échelonnent le travail, l’organisation, les projets, par étapes: si le projet est petit il est mené par le conseil communal, si le projet est important, il est porté par la commune, s’il est d’une envergure majeure, il sera traité par la cité communale. Comment ? A travers les porte-paroles de chaque conseil communal, plus les parlementaires que ces conseils communaux désignent pour la commune. Ceux qui légifèrent et discutent des projets sont les parlementaires de la commune. A part cette organisation, la cité communale est formée par onze comités choisis comme porte-paroles lors des élections du bloc de l’état de Mérida, formé de quatre-vingt-deux communes.

Les difficultés ne manquent pas. Bien qu’ils n’ont pas cessé de travailler un seul jour, ils subissent l’état précaire des routes, le manque d’intrants agricoles pour pouvoir travailler la terre, et en particulier la mafia des intermédiaires: “Ce que nous voulons, c’est vendre directement à qui va manger, c’est très triste de travailler et investir autant pour devoir vendre le kilo de banane à cuire à 90 bolivars et pour que celui qui va le manger le paye à 1000 bolivars” explique Lourdes Camacho, autre communarde. Ils veulent établir un système de distribution pour garantir que leur travail ne soit pas précarisé et pouvoir contribuer ainsi pouvoir contribuer à l’offensive économique.

Celui qui parcourt cette cité communale se rend compte que la majeure partie des terres productives sont travaillées par les conseils paysans alors que les terrains abandonnés sont aux mains des grands propriétaires. Hé oui…. Dans une cité communale peuvent persister des incohérences qui ne furent pas résolues à temps par l’appareil d’État et qui se maintiennent par la “grâce” de certains tribunaux agraires…

Face à ces contradictions ce qui soutient les processus sociaux et communaux nouveaux est le haut degré de conscience politique: “Ici nous ne sommes pas pour le bénéfice du logement ou des crédits, ce dont il est question c’est du transfert de pouvoirs, c’est le véritable pouvoir du peuple. Nous ne sommes pas ici pour une bourse ou pour une place, ce que nous voulons c’est de décider sur nos processus, sur notre économie. Le soi-disant “progrès” a fait que nous perdions les habitudes de produire, de générer nos propres processus, cela a fait de nous des parasites, la crise nous fait revenir à l’autogestion, au bénéfice de nos communautés et des voisines” dit Lourdes.IMG_20160331_044720-744x482

A suivre….

Ils veulent continuer à grandir et ils en sont capables. Selon la LOC ils peuvent avancer vers la création d’une Fédération Communale, mais cela dépend de la création d’autres cités communales qui peuvent s’articuler. Y de là, passer à la Confédération Communale, où se réunissent plusieurs fédérations. Le but ultime est la création d’un État communal complet, où le pouvoir “est exercé directement par le peuple, à travers les autogouvernements communaux, avec un modèle économique de propriété sociale et de développement endogène et soutenable”. Même si ce chemin est le plus long, le plus escarpé et le plus épineux, surtout au milieu de cette guerre économique, il y a des gens qui ont commencé à le parcourir et qui savent comme Jenifer Villafañe, que cette organisation se traduit en forces: “La force que nous avons maintenant est celle d’un peuple organisé, et à l’heure de défendre ceci nous allons tous nous mobiliser. Nous avons brisé des barrières, comme disait Chávez, brisé les limites géographiques établies”.

Alexander s’interroge : “quelle est notre légitimité comme cité communale? Celle de répondre à toutes sortes de problèmes d’organisation, de communication, de fraternité. De comment ressentir ce que vivent d’autres là-bas, à quatre heures de route, et eux de même envers nous. Assurer la continuité du travail territorial que nous a laissé Chávez et que poursuit Maduro. Nous sommes cinq communes qui se sont imbriquées l’une après l’autre, qui vivons la même chose. Cela nous permet de nous voir avec une même identité pour travailler. C’est une des expériences les plus fortes, parce qu’elle nous fait sentir que nous faisons partie d’u espace et d’un projet plus grand, où nous travaillons pour que les figures anciennes (mairies, gouvernements régionaux) disparaissent. Pour renforcer l’organisation populaire”.

La chose semble possible, construire depuis un seul corps, avec des identités communes, alors, à quand la suite ?

Source: http://laculturanuestra.com/una-ciudad-comunal-rompe-cualquier-limite-establecido/

Texte et photographies: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Traduction: Thierry Deronne

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« Dans notre combat, nous ne ferons de cadeau à personne ». Chronique paysanne au bord du fleuve Chama

7 avril 2016, par Katherine Castrillo. Reportage pour Cultura Nuestra

122-2-1200x776L’histoire remonte au bassin supérieur du fleuve. Sur ses rives peuplées de langues indigènes, aujourd’hui fragilisées et éteintes, il y a eu des enterrements primitifs et des mains qui fabriquaient des objets en céramique. Plus bas, dans les vallées latérales où poussent les bananiers – l’or vert- le fleuve Chama poursuit son cours.

A hauteur des villages de La Fortuna, Paraiso, Francisco Javier Pulgar et le Chivo, seul son cours sépare ses habitants des terres fertiles qui se trouvent de l’autre côté du fleuve. Faire le tour depuis ces endroits habités jusqu’aux champs, c’est encore aujourd’hui quelque chose d’impensable à cause de la distance. Le chemin direct, c’est le fleuve.

Ils n’avaient pas de maison, ils n’avaient pas de terres à travailler. Ils ont entendu parler de quelque chose sur cet autre côté,  de bonnes terres inexploitées pleines de brousssailes de tubercules d’ocumo, de cèdre et de chêne. Ils ont décidé de traverser les eaux pour aller voir. C’était en décembre 2013.

« Le premier jour, nous sommes passés à six. Ceux qui surveillaient cette zone nous ont lancé des bombes lacrymogènes. « Vous vous en allez d’ici, ces terres sont à nous », ils étaient masqués. Le lendemain, nous avons réuni un groupe de personnes de la communauté pour savoir quels étaient ceux qui comptaient les cas les plus graves en terme de pauvreté et de logement et qui seraient d’accord pour venir travailler les terres, prendre la décision de passer de l’autre côté et d’y établir des campements. Nous avons formé des groupes de 50, 80 et 100, nous dormions sur le mur de contention du fleuve. Nous étendions des plastiques et nous dormions par terre, attentifs aux serpents, à trouver de l’eau, à monter la garde par tours de cinq ou six personnes. On nous détruisait les campements et nous les remontions. Ce fut un dur travail que nous avons fait peu à peu jusqu’au jour où nous avons décidé de venir à bout de cette montagne à la force des machettes et des haches. Nous avons demandé une autorisation à la Garde Nationale pour pouvoir faire quelques brûlis alors que nous nous organisions », c’est ainsi que Juan Castillo commence cette histoire.

Le cas de l’hacienda Bicentenaire, au Sud du lac, état de Zulia, est encore aujourd’hui l’un des plus emblématiques de la lutte paysanne pour récupérer et travailler des terres quand la grande propriété et la « récupération » par l’état ne se sont pas avérées des alternatives pour le peuple.20-2-744x443

Roberto Gonzalez était le grand propriétaire qui possédait les 776 hectares de l’hacienda. Il s’est fait passer pour un petit producteur et sollicitait des prêts à l’état qu’il ne remboursait jamais. « Nous avons des copies des chèques qui correspondent à ces prêts. Lorsqu’on a commencé à vérifier, on a découvert qu’il avait, rien que dans cette zone, plus de mil hectares et d’autres terres dans l’état de Zulia. Il embauchait des sans papiers pour leur donner un salaire de misère, il ne payait pas de prestations sociales ; si les travailleurs tombaient malades, il ne les laissait pas aller à l’hôpital, il leur donnait un médicament quelconque sur place », raconte Lili, l’une des porte-parole des paysans.

Une fois que l’état a exproprié la propriété, il la considérait comme « modèle » à cause de sa capacité de production, elle est devenue l’usine de transformation de bananes « Argelia Laya ». Elle est restée approximativement quatre ans sous administration de l’état, jusqu’en décembre 2013 lorsque les paysans et paysannes ont décidé de commencer le processus de récupération de cet espace qui, racontent-ils, se trouvait pratiquement à l’abandon. « Nous avons fait un radeau et tous les jours nous traversions le fleuve. Nous sommes arrivés avec l’idée de parler aux autorités de l’usine Argelia Laya. Nous leur disions que ce dont nous avions besoin c’était d’un morceau de terre en friche pour la travailler. Alors, nous avons cherché conseil dans notre communauté auprès de personnes qui étaient au courant des lois. Elles nous ont dit que nous devions nous constituer en coopératives, pour parler directement avec la direction de la fabrique. La direction nous a fait signer un papier comme quoi ils ne nous chercheraient pas querelle et qu’ils nous permettraient de rester sur le mur de contention jusqu’à ce que nous puissions entrer, mais après cet accord ils nous ont envoyé la Garde Nationale et la police », rappelle Marbella Urdaneta.142-2-744x496

L’occupation

Vitalia Ramirez, on l’appelle « La grand-mère ». Elle est la première à se lever, presque à l’aube, pour faire le café. Elle parle un dialecte de Zulia authentique et rapide. Elle n’a pas encore dit le moindre mot qu’ils rigolent tous. Elle a les cheveux raides et blancs et elle serre ses mains fortes, elle raconte : « Pour moi, ça a été très dur. Je pleurais en traversant le fleuve. On nous faisait courir. Une fois, on nous a même tiré dessus et avec la peur, je ne sais même pas à quoi je me suis agrippée, mais je me disais « je dois rester en vie ». Alors, je me suis retrouvée seule pour franchir le fleuve qui était en crue, je ne savais pas quoi faire, et un camarade est arrivé et il m’a dit « que faites-vous grand-mère, n’ayez pas peur, vous n’allez pas vous noyer, où vas-tu ? lui dis-je, je vais aux champs, je ne fais pas marche arrière, ça ne fait rien, s’ils doivent nous tuer, qu’ils nous tuent tous ». Alors, cinq autres camarades sont apparus et ils m’ont donné du courage, nous avons couru et je me suis même hissée sur un gros morceau de guayacan (arbre tropical). Lorsque nous sommes arrivés nous avons retrouvé d’autres camarades, ils nous ont dit que les hommes masqués se trouvaient dans les parages. Nous savions donc que devions rester groupés. J’ai pris deux camarades par le bras et nous avons marché. Nous sommes tombés sur la Garde et la police. Ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas rester là. Je me suis plantée devant eux et leur ai dit :  « Je suis un paquet de nerfs mais on m’a élevée pour me confronter à quoique ce soit ». C’est le jour où ils ont fait l’occupation définitive. C’était en avril 2014.

Ils étaient déjà 300 familles. Quand ils sont enfin entrés, ils ont dormi pendant trois mois dans des hangars entourés de forêt. Ils n’avaient pas de lumière, pas d’eau, ils dormaient dans des hamacs, beaucoup d’entre eux exposés aux intempéries. Ils organisaient de nouvelles rondes de garde. Lili avait un panier où l’on met les bananes qu’elle utilisait en guise de placard. Elle y mettait le linge, un mixer pour préparer à manger à sa petite fille d’à peine un an, celle-ci était purulente à force d’être piquée par les insectes durant les nuits au bord du fleuve. Et même si ce n’était guère confortable, vivre ici, au milieu de tout cela, c’était moins triste et ça donnait plus de cet « espoir vert » dont parle José Maria Arguedas, cette victoire comme un lac profond où respirent les terres qui attendent d’être récoltées.

Cent personnes par garde. Les individus masqués arrivaient, ils couraient et revenaient à leur garde. Ils ont commencé à monter trois coopératives et un front paysan. Enfin, trois mois après l’occupation les actes constitutifs étaient prêts, ils ont cherché un géomètre pour qu’il mesure et définisse les limites  et pour commencer à diviser équitablement les terres entre toutes les familles. Ils ont commencé à s’installer et à travailler pour  faire produire ces terres. Les employés de la Argelia ont commencé à s’en aller bien qu’ils les aient invités à rester. « Ils n’ont pas voulu se joindre à notre lutte, ils voulaient vivre en coupant des bananes, un point c’est tout. Nous leur avons dit « ou vous travaillez ou vous partez » et ils sont partis. Après, ils ont réalisé et ils ont commencé à s’organiser sur d’autres terres près d’ici ».110-2-744x450

Juillet 2015 est arrivé. On appelle l’une de ses nuits « le désastre ». Lorsque les employés sont partis, les machines et les tracteurs de l’entreprise Pedro Camejo sont restés. Une nuit, après la journée de travail, lorsqu’ils étaient réunis en dehors de chez eux, pour discuter, un camion est arrivé avec une douzaine d’hommes armés. Ils les ont frappés et enfermés. Tout cela a duré quatre heures. Ils les ont visé et mis « tête en bas ». De peur, ils ont uriné sur eux et vomis. Ils leur disaient qu’ils allaient les tuer. Tout ça pour quoi ? Ils sont allés voler un tracteur qui était crevé.

« Mais nous continuons à aller de l’avant. Nous avons dû tout faire en partant de zéro. Tout ce que tu vois ici, c’est le résultat de notre travail. Nous avons vendu des galettes de maïs, des fromages, nous avons semé sur des portions de terre pour la faire produire peu à peu. Nous nous sommes rendus dans les bureaux des différentes institutions pour demander de l’aide afin d’obtenir les intrants agricoles les meilleurs marché, car avec l’actuelle guerre économique un produit qui vaut 340 bolivars est vendu 30 000. Mais nous ne sommes pas soutenus. De quoi avons-nous besoin ? Qu’on nous donne le titre qui régularise notre situation sur ces terres, tant que nous n’aurons pas les papiers officiels on continuera de nous répondre qu’on ne peut pas nous aider car nous figurons comme des récupérateurs de terres ou des occupants illégaux. Il faut que nous soyons régularisés, nous voulons travailler. »

Croisée de chemins et horizons

On leur a dit que quelques groupes de la Garde Nationale veulent prendre ces terres. Pour Johana Urdaneta la raison est simple, le manque de proximité avec les expériences vivantes du peuple ont fait que l’on ignore, y compris dans certains secteurs de hauts dirigeants politiques, que de nombreuses luttes paysannes désignées comme des récupérations sont le résultat d’un processus d’organisation accumulée, d’une prise de conscience collective. « Nombreux sont ceux qui croient que nous avons été mis ici sans rien avant, que nous coupons les bananiers et que nous vivons comme des rois, mais personne ne sait tout ce que nous avons enduré et combien nous avons lutté. Si nous avions cinq galettes de maïs, nous mangions tous avec ça, un petit morceau pour chacun, si on apportait du riz, la même chose, nous faisions de grandes marmites de soupe pour que cela profite bien, nous faisions du café avec l’eau du fleuve, nous cuisinions le manioc sans eau, directement jeté sur le feu. »

Et ce n’est pas seulement le fait de la Garde Nationale ou du grand propriétaire, un ex maire d’El Chivo a menacé l’une des porte-parole ; à une autre, il a offert une maison pour qu’elle renonce avec sa famille. « Ils nous ont offert de l’argent pour que nous remettions tous les papiers obtenus lors de nos démarches, les actes constitutifs de nos coopératives, les registres d’information fiscale, les papiers que nous obtenus dans l’affaire avec l’usine Argelia Laya. Mais non, car grâce à toute cette information que nous avons recueillie, nous avons obtenu que le Tribunal Suprême Agricole tranche en notre faveur pour une attribution de terres. Que voulaient-ils ? Que nous leur remettions tout, que nous jetions l’éponge, que nous nous vendions, que nous soyons déloyaux à la lutte de toutes ces familles », dit la professeure Lianela Chourio.

Devant tant de harcèlement, ils ne cessent de faire des projets. Leur objectif est d’obtenir une banane 100% qualité pour l’exporter. Plusieurs entreprises, mixtes ou privées, sont déjà parvenues à offrir quelque chose de semblable, mais ils sont clairs, elles ne participeraient à aucune prise de décisions : « Nous voulons arrêter de travailler avec des intermédiaires qui sont ceux qui augmentent les prix du produit au consommateur et qui sont ceux qui gagnent le plus alors qu’ils ne font pratiquement rien. Ils sont venus ici en pensant qu’ils allaient bien obtenir quelque chose de ces ignorants. Eux, ils vendront une autre partie de leur production aux communautés des environs et la banane de type C, ils les donneront aux institutions qui en auront le besoin.

Il y a 776 hectares, divisées de telle sorte que chaque famille travaille chacune son morceau. Ceci garantit le fait que si vous avez ce morceau, c’est vous qui devez l’entretenir, ainsi chaque famille doit-elle se montrer à la hauteur de sa terre face au collectif, et celle qui ne le fera pas doit céder son morceau à une nouvelle famille qui en a besoin et qui voudra la travailler. Ils disent que ceci ne signifie pas qu’ils ne s’aident pas les uns les autres ; si une famille a besoin d’un coup de main ou d’un outil, de graines ou d’intrants, de bombe pour fumiger, ou de machettes, d’autres familles sont là pour les leur apporter.

« Les personnes qui doutent de tout cela, qu’ils viennent voir et prennent connaissance de notre travail. A l’Assemblée Nationale  l’opposition est là à enquiquiner, ils disent qu’ici nous ne produisons pas une seule banane. Avant de nous juger, qu’ils viennent ». Nous, nous l’avons vu. Les camions sortent chargés. Ils emportent 60 tonnes de bananes par jour, en pleine sécheresse, alors qu’ils n’ont pas un accès facile aux intrants, ni pratiquement aucune aide autre que celle de leurs mains pour travailler. « Et, que dit l’opposition ? Qu’on ne produit pas la moindre banane. Jusque dans le sable et en été nous semons du manioc et du maïs pour notre consommation familiale, des petites bananes, des « parchitas » et du potiron. Nous nous suffisons à nous-mêmes, mais assurons la subsistance des personnes des communautés voisines qui viennent travailler.118-2

Il y a 220 enfants, plus d’une trentaine d’entre eux avec différentes formes de handicap, quatre-vingt personnes âgées. Plus de 60% de ces paysans et paysannes n’ont rien d’autre que le fruit de cette lutte. Ils savent que tout le pays connaît une situation économique difficile : « Et néanmoins, ici nous pouvons dire que nous avons à manger, bien qu’il y ait de nombreux obstacles, nous sommes là paysans et paysannes et nous allons continuer à lutter, nous n’allons pas renoncer ni faire de cadeau à personne. Ici, celui qui viendra va devoir affronter plus de six cents personnes, ici ils vont trouver des gens avec lesquels il faudra combattre pour les expulser ».

Vers la fin de cette conversation, dans la nuit bien avancée et chaude, nous leur avons demandé comment ces expériences ont transformé leur quotidien. D’abord, ils nous ont demandé si nous aimerions manger une galette de maïs avec de l’iguane au petit déjeuner et puis, ils nous ont répondu, toujours les femmes en premier :

« Toute cette expérience nous a apporté un changement dans notre vie et notre attitude. Nous avons appris que l’important n’est pas de travailler pour travailler, mais de nous soutenir collectivement, de sortir de l’isolement.- A toi de parler.

-Bon, je n’avais pas de toit. Rien. Avec tout ce que nous avons fait petit à petit, nous sommes passés de vivre dans un sac dans un hangar à construire notre petite maison. Nous avons deux hectares où semer, et garantir ainsi que nos enfants iront étudier.

Johana dit : « Nous y sommes arrivés parce que le fleuve nous a toujours favorisé la tâche »

Texte: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Luis Miguel Hernández / Contact: @FotodgraficoLM

Traduction: Sylvie Carrasco

Source: http://laculturanuestra.com/no-vamos-a-darle-pelea-facil-a-nadie-cronica-campesina-junto-al-rio-chama/

URL de cet article: http://bit.ly/1qZylS3