Venezuela: pourquoi il faut un épouvantail à l’Occident.

Maurice Lemoine au Honduras avec Giorgio Trucchi

Maurice Lemoine (à droite) et Giorgio Trucchi (à gauche) au Honduras en 2013 pour couvrir la résistance populaire au coup d’État mené par l’oligarchie contre le président Zelaya. Face à la probable victoire électorale de l’opposition, l’oligarchie économique et militaire sur orbite étatsunienne vient de reéditer le coup d’État en décembre 2017, avec la même complaisance ou indifférence des médias occidentaux. Journaliste et ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, Lemoine couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, «Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et récemment  “Les enfants cachés du général Pinochet” (Editions Don Quichotte, en librairie depuis le 2 avril 2015). Lire l’interview à ce sujet : http://wp.me/p2ahp2-1PD (note de Venezuelainfos)

LavaRevue02-redkitten-TRK012cover01-350x490EVA DERONT, Revue Lava, 2 décembre 2017

Entre inflation, perturbation de l’approvisionnement en biens de première nécessité et barricades, le Venezuela est devenu l’épouvantail agité en Europe pour effrayer tous ceux qui pourraient être tentés par une remise en cause du système capitaliste. Jusqu’en juillet 2017, l’opposition vénézuélienne de droite et d’extrême droite a profité des pénuries et de la dégradation de la situation économique pour déclencher une nouvelle vague de violences et tenter de renverser le gouvernement de Nicolás Maduro. Sans complaisance avec les erreurs du gouvernement, Maurice Lemoine, ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique, fait partie des rares journalistes de terrain qui cherchent à donner une vision factuelle des évènements, en replaçant le sabotage économique au centre de l’analyse de la situation politique. Un aperçu de l’ampleur de la tâche et des obstacles auxquels peut se confronter tout gouvernement authentiquement de gauche…

Éva Deront. Entre avril et juillet 2017, le Venezuela a été le théâtre d’affrontements et de violences de la part de militants de droite et d’extrême-droite (attaque à l’hélicoptère contre la cour suprême, jeunes afro-descendants brûlés vif, barricades, attaques contre la Garde nationale). Comment caractériser l’extrême droite vénézuélienne par rapport aux groupes que l’on connaît en Europe ?

Mais il y a aussi une droite dure et une extrême droite. Ce qui les caractérise ? Leur objectif clairement affiché : renverser par n’importe quel moyen, y compris la violence, le chef de l’État. En France, nous avons eu deux périodes de cohabitation : Balladur avec Mitterrand et Jospin avec Chirac. La première chose qu’ont faite ces Premiers ministres en arrivant à l’Assemblée nationale n’a pas été de dire : « On se donne six mois pour renverser le Président. » À 75 %, les manifestants d’opposition au Venezuela ne sont pas des fascistes. Ils appartiennent à une classe moyenne – classe moyenne « haute » et classe moyenne « basse » – qui, majoritairement, par son mode de vie, s’identifie à la bourgeoisie et aspire à rejoindre cette « élite »1. Une partie de leurs homologues seraient dans la rue, ici aussi, si Mélenchon en France ou le PTB en Belgique arrivaient au pouvoir et commençaient à prendre des mesures sociales considérées comme radicales.

Dans les manifestations, l’opposition utilise des groupes de choc, une espèce de mélange de nervis, de délinquants et, près de la frontière, dans les États de Miranda et Táchira, de paramilitaires colombiens… Il y a aussi, c’est très intéressant, toute une génération de jeunes petits bourgeois qui vivent leur mai 68 à l’envers. Ils sont comme des fous : il n’y a jamais eu autant de selfies à Caracas ! Ils passent leur temps dans les manifestations et ont réellement l’impression de se battre pour la liberté.

Vous avez passé trois semaines, en juin, dans les manifestations : arrivez-vous à quantifier cette participation ?

Prenons une manifestation d’environ 20 000 personnes : il y en a environ 15 000 de la classe moyenne — « On n’est pas content, on en a marre du castro-communisme ! » —, dont 3000 jeunes, qui vivent l’aventure de leur vie, et puis les violents, nervis et lumpen. Ce sont eux qui vont défier la Garde nationale.

L’opposition utilise des groupes de choc, une espèce de mélange de nervis, de délinquants et de paramilitaires colombiens

Un universitaire de gauche – on dénonce beaucoup les mensonges ou l’incompétence des journalistes, mais il faudrait aussi s’intéresser à ce que racontent les universitaires – a décrit les manifestations de la façon suivante : les gens manifestent, la Garde nationale réprime, et les jeunes s’interposent pour protéger… C’est un mensonge éhonté ! Je les ai vus faire : les gens manifestent, les groupes de choc prennent la tête de la manifestation, vont défier la Garde nationale, et… les gentils petits bourgeois et le reste sont derrière. Et à un moment, c’est l’affrontement entre groupes.

Quelle est alors la réaction des forces de l’ordre ?

L’encagement d’une manifestation comme on a pu le voir en France lors des mobilisations contre la loi El-Kohmri, ça n’existe pas. Paradoxalement, la police est beaucoup plus provocatrice et répressive en France qu’elle ne l’est au Venezuela. Là-bas, ce n’est pas compliqué, des groupes bloquent la autopista [autoroute urbaine, NDLR] qui joint l’Est et l’Ouest de Caracas. Tous les jours ils viennent là, s’installent, provoquent la Garde nationale ; et puis au bout de deux heures, la Garde nationale vient dégager la voie avec des canons à eau et des lacrymogènes. Ce n’est pas agréable, mais les méthodes sont moins perverses qu’ici.

Tout ce qui se passe au Venezuela en ce moment – que ce soit la violence, les pénuries, les difficultés – n’est pas destiné aux Vénézuéliens, mais à la communauté internationale.

En tant que journaliste, je n’ai pas eu de problème avec les forces de l’ordre. À un moment, j’étais tout seul avec mes deux appareils photo, tout le monde était parti en cavalant ; la Garde nationale arrive, s’arrête et repart. Je n’ai pas vu les journalistes se faire matraquer. En revanche, je ne me sentais pas particulièrement en sécurité au milieu des groupes de délinquants.

Depuis l’élection de l’Assemblée constituante le 30 juillet 2017, on assiste à une scission au sein de l’opposition, affaiblie. Les violences ont cessé. Ces groupes de choc aujourd’hui, que font-ils ? Et que prévoit la droite suite aux élections régionales du 15 octobre ?

Je ne sais pas quelle est leur stratégie. L’élection aux régionales s’est déroulée dans des conditions normales puisque l’opposition avait décidé d’y participer. Comme toujours, on a assisté dans un premier temps à l’application de leur logique « pile je gagne, face tu perds ». Donc là où ils ont gagné, cinq États, ils ont dit : « on a gagné ». Mais là où les chavistes l’ont emporté, dans dix-huit États, l’opposition a crié : « il y a fraude ! ». Évidemment, on oublie ensuite que les représentants de tous les partis avaient participé aux essais techniques du système électoral et qu’ils avaient tous donné leur aval.

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Aujourd’hui, alors que quatre des cinq gouverneurs élus de l’opposition ont reconnu l’Assemblée constituante, il y a deux problèmes pour l’opposition : leur base est complètement désarçonnée et ils ne savent plus où ils en sont. Ils ont envoyé leurs forces dans la rue pendant quatre mois en leur disant : « on renverse Maduro, c’est une dictature » ; ils ont accusé le Conseil national électoral de tous les maux et, d’un seul coup, ils leur annoncent : « On arrête tout et on participe aux élections. » Les radicaux vouent les dirigeants aux gémonies, les autres se demandent à quoi ça rime. Et par ailleurs, ils ont organisé des primaires pendant lesquelles ils se sont mutuellement lynchés. Maria Corina Machado, la seule qui ne voulait pas participer aux élections, a par exemple lancé son nouveau parti Soy Venezuela. Et celui qui a tiré son épingle du jeu, c’est le vieux parti social démocrate  Accion Democratica, qui est resté un peu en retrait pendant les violences.

Quant à la suite des événements, elle est aussi incohérente : mettant en cause le Conseil National Electoral, une partie de la MUD [Table de l’unité démocratique, coalition anti-chaviste – NDLR] décide qu’elle ne participera pas aux élections municipales de décembre, tout en annonçant qu’elle se prépare pour la présidentielle de 2018…

Qu’est ce qui fait qu’on a eu et qu’on a encore cette attaque de la droite nationale et internationale sur le Venezuela, à l’instar d’Emmanuel Macron dénonçant « une dictature qui tente de survivre au prix d’une immense détresse humaine »

La première raison, un grand classique, ce sont les ressources : pas seulement en pétrole [le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au monde, NDLR], mais également en eau, en or, en minerais en tous genres. En témoigne le grand projet de mise en exploitation de l’Arco minero, l’Arc minier, une zone riche en ressources minérales, or, fer, coltan, qui représente environ 10 % du territoire vénézuélien. La deuxième chose, c’est que, du fait de l’action de Chávez, et de son aura, même après son décès, le Venezuela est devenu un symbole. Faire tomber Maduro, c’est faire tomber le chavisme. Qu’on aime ou pas Maduro, si on prend les choses raisonnablement, des élections présidentielles auront lieu en 2018. Mais ce que l’opposition veut, c’est pouvoir proclamer à la face du monde : « Une révolte populaire a fait tomber le chavisme ! » Cela neutraliserait pour les vingt prochaines années l’espoir et la dynamique que la révolution bolivarienne a soulevés dans toute la région. Donc il faut que Maduro tombe.

Il y a des problèmes sérieux au Venezuela, y compris une gestion pas toujours optimale du gouvernement, mais la guerre économique et la déstabilisation démultiplient les difficultés.

Les fameuses pénuries…  Elles ne sont pas dues à la gestion de Maduro. Comme par hasard, il y en a eu systématiquement avant toutes les élections : l’ensemble de la production de Polar [une des principales entreprises alimentaires, NDLR] a reculé de respectivement 37 %, 34 % et 40 % avant l’élection présidentielle de 2013, pendant la phase de violence de 2014 –  la Salida – et avant les législatives de décembre 2015. Battu, Capriles, candidat de l’opposition aux dernières élections présidentielles, avait déclaré après l’élection de 2012 : « Chávez, c’est le Cassius Clay de la politique. » Donc, après sa mort, quand ils ont vu Maduro arriver, ils se sont dit : « Lui, on va lui régler son compte ! » Et les pénuries se sont aggravées. À l’époque du blocus pétrolier fin 2002-début 2003, tout le monde a admiré Chávez, car il a tenu pendant deux mois face à la guerre économique ; paradoxalement, bien peu se rendent compte de la capacité de résistance de Maduro : cela fait trois ans qu’il résiste !

Quant au traitement médiatique et à la récupération politique de la « famine » : Je suis revenu avec cinq cents photos de la rue, des manifestations des chavistes et de l’opposition… Tous les gens m’ont dit : « Il a fallu qu’on change d’habitudes alimentaires, j’ai perdu deux kilos. » Voilà. Mais le traitement qui en est fait, c’est comme si vous regardiez les gens dans la rue, ici, et que vous me disiez qu’ils ont l’air famélique… Ça ne tient pas debout.

Que ce soit Jean-Luc Mélenchon en France ou Pablo Iglesias en Espagne, la gauche européenne est constamment attaquée lorsqu’elle évoque le Venezuela. Quels sont les enjeux de la situation ?

Il ne se passe pas un jour où l’on ne tape pas sur le Venezuela dans les médias français ; mais 300 000 morts au Congo et… rien. Pourquoi cette différence ? C’est clairement un enjeu de politique intérieure. La cible en France, c’est la France insoumise ; en Grande-Bretagne, Corbyn ; en Espagne, Podemos ; en Allemagne, Die Linke. Le discours est simple : « si vous votez Mélenchon, vous serez dans la même situation que le Venezuela. »

Tout ce qui se passe au Venezuela en ce moment – que ce soit la violence, les pénuries, les difficultés – n’est pas destiné aux Vénézuéliens, mais à la communauté internationale. La violence sert à faire apparaître le gouvernement de Maduro comme répressif. Pourtant, Maduro prône régulièrement le dialogue, pour montrer à cette communauté internationale qu’il est prêt à discuter. Il y a peu, il a accepté que le Mexique et le Chili, qui ne sont pas des amis du Venezuela, fassent partie des médiateurs internationaux. Si les observateurs et la communauté internationale étaient de bonne foi, ils ne pourraient que constater qu’il y met de la bonne volonté et que c’est l’opposition qui bloque.

N’est-ce pas naïf ? L’opposition a constamment répété qu’elle ne voulait pas de dialogue et qu’elle souhaitait renverser le gouvernement

Elle est plus perverse que ça. Une partie d’entre elle passe son temps à dialoguer tout en annonçant à ses partisans qu’il n’est pas question de dialoguer. Et de fait, elle rompt régulièrement les conversations en mettant en cause le pouvoir. Double bénéfice : d’un côté, elle paraît modérée, rapport à la communauté internationale ; de l’autre, elle laisse les radicaux mener la déstabilisation. Et Maduro apparaît comme « le méchant », alors qu’il accepte la médiation du Mexique, du Chili et de Zapatero, qui n’a rien d’un gauchiste…

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Pour comprendre la situation économique qui perturbe grandement la vie des Vénézuéliens aujourd’hui, pourriez-vous revenir sur le partage des tâches entre l’État et le secteur privé qui représente toujours plus de 90 % des entités industrielles ? A-t-on une idée de l’absence d’investissement dans les domaines clefs tels que l’énergie, l’agroalimentaire ?

La légende veut que le Venezuela soit un pays pétrolier qui n’a jamais pensé à diversifier son économie. Si l’on admet qu’il n’a pas réussi à s’extraire de cette dépendance pour l’exportation – 90 % des devises du pays proviennent de l’exportation du pétrole par le secteur public –, cela ne veut pas pour autant dire que rien d’autre n’existe à l’intérieur du pays : 84 % de la production nationale ne provient pas du pétrole, mais de la manufacture, des services, du commerce et de l’agriculture; ce n’est néanmoins pas suffisant pour en faire un pays industriel.

Parmi les économistes qui arrivent au constat qu’il n’y a pas eu de diversification, aucun ne propose de solution. Or, en regardant à l’international, quels sont les pays qui ont pu changer leur mode de développement ? Les tigres asiatiques dans les années 1990. Qu’ont-ils utilisé ? Leur avantage comparatif : l’exploitation de la main d’œuvre dont le coût a été réduit au minimum. De même pour les maquiladoras mexicaines, les usines de sous-traitance. Par définition, ce n’est pas l’optique des gouvernements de gauche d’Amérique latine.

Dans un article paru dans sur le site Mémoire des luttes, vous établissez un parallèle entre cette déstabilisation et la guerre économique qui a visé Salvador Allende, au Chili, au début des années 70. Quels en sont les principaux axes ?

Il y en a quatre : des pénuries organisées, une inflation artificiellement provoquée, un embargo commercial et un blocus financier international. Pour importer les biens de première nécessité, l’État fournit des dollars à taux préférentiel au secteur privé. En 2004, les montants atteignaient 15 milliards de dollars et il n’y avait aucune pénurie. En 2013, on arrivait à 31 milliards et tous les biens de première nécessité avaient disparu. On parle souvent du papier toilette : d’où vient la pénurie, alors que l’entreprise qui importe et distribue les rouleaux, Kimberley Clark, a reçu 1000 % de devises en plus en 2014 qu’en 2004 et 2011 ?

Des sommes monstrueuses, allouées à l’importation des aliments ou des médicaments, ont été détournées par le secteur privé

Depuis 2003, un contrôle des changes a été instauré pour éviter la fuite des capitaux. Dans tous les pays où l’on a agi de même, on a assisté au développement d’un marché parallèle. La particularité du Venezuela, et là on est dans la guerre économique, c’est que ce marché parallèle échappe à toute logique économique. Le taux de change est manipulé par le site DolarToday, depuis la Colombie et Miami. Le dollar parallèle peut atteindre 10 000 bolivars pour un dollar, voire 42 000 bolivars actuellement [60 000 à la mi-novembre, NDLR] : cela n’a aucune rationalité, mais entraîne, évidemment, des conséquences désastreuses sur l’inflation et le niveau de vie.

Un autre instrument de la déstabilisation économique, c’est la contrebande vers la Colombie. Par exemple, des médicaments achetés avec les dollars préférentiels arrivent au Venezuela, où ils ne sont pas mis en vente : ils repartent directement vers la Colombie, souvent avec la complicité de militaires et de gardes nationaux achetés par les mafias. Des tonnes de médicaments. Et, quinze jours après, ils reviennent au Venezuela où ils sont revendus dix fois plus cher au marché noir.

Autre exemple : en 2004, les entreprises pharmaceutiques ont reçu environ 600 millions de dollars pour acheter des produits à l’extérieur et les revendre en bolivars au Système public national de santé. Il n’y avait alors pas de pénurie. En 2013 et 2014, on ne trouve plus de médicaments et pourtant les entreprises ont obtenu entre 2 et 3 milliards de dollars… Sur place, j’ai demandé : « Pourquoi ne nationalisez-vous pas et pourquoi l’État n’importe-t-il pas lui-même les médicaments ? » On m’a répondu, ce qui demande à être vérifié : « Les laboratoires internationaux ne vendront pas directement à l’État vénézuélien car ce serait se mettre à dos toute la corporation ». Ces problèmes, relativement récents dans ce domaine, amènent à poser la question : « Doit-on et peut-on court-circuiter les laboratoires pharmaceutiques occidentaux ? » Un début de solution a peut-être été trouvé. En septembre dernier, le Venezuela a signé un accord avec l’Inde pour y acquérir une partie de ses médicaments.

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En réponse à cette situation, observez-vous une évolution dans les mesures économiques prises par l’État ?

On ne discerne pas de boussole économique ou idéologique évidente. Face aux problèmes, faut-il envisager des nationalisations ? Je prends l’exemple du pain : historiquement, le Venezuela ne produit pas de blé, c’est l’État qui l’importe. Il le fournit à des minoteries privées qui transforment le blé en farine, mais, ensuite, un véritable chaos affecte la distribution. La majorité des boulangeries du pays n’est pas livrée régulièrement tandis que d’autres, plus favorisées, leur revendent au prix fort une partie de leurs surplus, ou préfèrent vendre des gâteaux, des brioches, des sandwiches… plutôt que du pain. J’ai posé la question à un ancien ministre de l’économie, Luis Salas : puisqu’il y a sabotage, pourquoi ne nationalisez-vous pas ? Il répond — et comment lui donner tort ? —: « l’État ne peut pas se charger de tout et n’a pas la compétence pour faire du pain et distribuer du pain ». Ça peut toute fois se discuter, compte tenu de la présence d’oligopoles : 50 % de la production totale d’aliments traités par l’agro-industrie sont concentrés dans 10 % du total d’entreprises privées.

Cela a pourtant été fait en partie pour le pétrole : alors que, avant son arrivée, l’état-major de PDVSA prenait le chemin de la privatisation, Chávez a fait en sorte que l’État devienne l’actionnaire majoritaire de toutes les concessions du Venezuela, et reprenne le contrôle des activités d’exploration, de production et des services annexes…

Oui. D’ailleurs Salas me parle du pain, puis il s’arrête et réfléchit : « Tout de même… Si nous sommes capables de faire du pétrole, nous devons être capables de faire du pain…» Et il ajoute : « Ce qu’il faut, ce n’est pas nationaliser, mais créer des entreprises alternatives avec la base. » De fait, on connaît les problèmes induits par des nationalisations systématiques : on crée à terme une bureaucratie, avec ses contraintes et inconvénients.

L’établissement d’une bureaucratie n’est pas automatique : la base chaviste a souvent demandé à avoir plus de contrôle sur l’appareil d’État.

Oui, mais se pose le problème de la ressource humaine. Dès sa naissance, la révolution bolivarienne a manqué de cadres, qui sont très souvent liés à l’opposition. Le meilleur exemple en est la réforme agraire. Elle a été faite et elle a eu des succès : de 2001 à 2010, la production agricole a augmenté de 44 % ; 7 millions d’hectares ont été régularisés, les paysans obtenant des titres de propriété ; 3,5 millions d’hectares ont été repris au latifundio et 1 million de nouveaux hectares ont été mis en production, même si cette augmentation de la production a été contrebalancée par une augmentation de la consommation. Du début de la réforme agraire en 2001 à la fin 2004, par exemple, près de 7 000 coopératives ont été créées. Elles ont dramatiquement manqué de cadres. Il reste 2 % de paysannerie au Venezuela, sans les cadres techniques nécessaires pour relancer une agriculture moderne, écologique, etc. Les paysans se sont souvent retrouvés livrés à eux-mêmes, ils ont beaucoup de mal à moderniser ce secteur. C’est ce manque d’efficacité et d’efficience qui fait apparaître la réforme agraire comme un semi-échec, alors que c’est globalement une réussite.

Ensuite, l’appareil d’État n’est pas constitué que de militants : vous avez le ministre, cinq vice-ministres, vingt cadres engagés, qui veulent que les choses avancent et puis, derrière, une pesanteur terrible de ceux qui sont là, qui ne sont pas forcément chavistes, et qui soit sabotent, soit ne font pas grand-chose.

Les licenciements de ceux qui voulaient forcer Chávez à la démission, après les lock-outs patronaux de 2002-03, n’ont eu lieu que dans le secteur pétrolier ?

Oui, 18 000 personnes en tout. En même temps c’est difficile : vous vous mettez dans la position de vous faire accuser de totalitarisme, d’État policier… Et il faut savoir composer avec les réactions de la « communauté internationale ». La base chaviste, elle, elle réclame la mano dura, une « main ferme ».

El bachaqueo, le marché noir qui s’est établi suite au détournement et à l’accaparement des biens de première nécessité n’existerait pas si on se trouvait dans un État policier. Les Cubains, par exemple, ont instauré une sorte de contrôle social à travers les comités de défense de la révolution, les CDR, dans tous les quartiers. Et vous n’avez pas ce phénomène de corruption.

Des sommes monstrueuses, allouées à l’importation des aliments ou des médicaments, ont été détournées par le secteur privé. Le reproche que l’on peut faire à l’État n’est pas de ne pas avoir investi, mais de ne pas avoir assez contrôlé. En ce moment, après l’élection de la Constituante et l’éviction de la procureure générale Luisa Ortega, ils sont en train de reprendre en mains le Ministère public et de découvrir d’énormes affaires de corruption, des surfacturations de l’ordre de 200 millions de dollars ! Par ailleurs, une cinquantaine de cadres dirigeants de PDVSA ont été arrêtés. Pour la première fois, ils s’en prennent sérieusement à la corruption.

Pourquoi ce problème de corruption n’a t-il pas été traité avant ?

La dette sociale était tellement énorme, quand Chávez est arrivé au pouvoir, qu’il a dit : « Il faut sortir les gens de la pauvreté, il faut qu’ils mangent. » Comme il y avait de l’argent, ils ont dépensé sans compter, sans trop se préoccuper de la corruption. Ça a été peut-être une certaine naïveté de gauche. C’est uniquement lorsque les ressources ont sérieusement diminué, du fait de l’effondrement des prix du pétrole, que le problème s’est posé. On a découvert tout récemment que c’est précisément au cœur du Ministère public que la corruption a pu se développer ; apparemment, sous l’autorité de la procureure générale Luisa Ortega, il s’était transformé en une entreprise de chantage. Des magistrats disaient aux gens qui trempaient dans des affaires de corruption : « Soit tu paies, soit on te poursuit. » Cela faisait longtemps que la base chaviste dénonçait la grande corruption : elle est bien consciente du train de vie de certains bureaucrates.

C’est également ce qui alimente les critiques concernant la « bolibourgeoisie »… Est-ce qu’on a effectivement assisté à la naissance d’une nouvelle bourgeoisie ? Comment se caractérise-t-elle ?

Il y a évidemment des chavistes ou des pseudos chavistes corrompus. Après sa tentative de coup d’État en février 1992, Chávez a passé deux ans en prison, puis il a été amnistié pour faire baisser la pression due à une profonde crise sociale et à sa forte popularité. Beaucoup se sont rendus compte que Chávez, c’était l’avenir. À son arrivée au pouvoir en 1999, il a donc eu autour de lui des révolutionnaires sincères, mais aussi un certain nombre d’arrivistes qui comprennent que c’est « l’endroit où il faut être ». Ensuite, il y en a qui se bâtissent des fortunes à l’ombre du pouvoir : soit par la corruption, soit par des voies classiques de formation de la bourgeoisie. On a connu ce phénomène au Nicaragua ou dans tous les pays qui, un jour, ont fait une révolution ou se sont délivrés du joug colonial… Mais les grandes affaires de corruption impliquent des fonctionnaires et des gens du secteur privé. Par exemple, la majorité des entreprises qui trafiquent les aliments et les biens de première nécessité appartiennent au secteur privé.

Chávez avait beaucoup évolué. Il était plutôt « troisième voie » avant de se radicaliser suite au refus de la droite d’accepter quelque réforme que ce soit

Il faut préciser que ces seuls phénomènes n’expliquent pas la crise. Le Brésil connaît également des problèmes de corruption, cela n’en fait pas pour autant un pays à genoux. Il y a des problèmes sérieux au Venezuela, y compris une gestion pas toujours optimale du gouvernement, mais la guerre économique et la déstabilisation démultiplient les difficultés. Les erreurs du pouvoir, elles, y contribuent à hauteur de 20 % — 30 %.

Face à cette situation, on s’interroge sur le soutien actuel de la population vénézuélienne. Les élections législatives de 2015, qui ont vu la droite emporter 99 sur 167 sièges au Parlement, ont marqué un moment de lassitude et de désapprobation de la base chaviste envers la politique menée par Maduro. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le cœur dur du chavisme on l’estime à 30 % de la population. L’événement important a été l’élection de l’Assemblée constituante en juillet 2017 : le cœur chaviste a réagi puisque plus de huit millions de personnes sont allées voter, soit 41 % du corps électoral, malgré les barrages physiques et les menaces de l’opposition. Ça, c’est un vrai signe, qui a eu des conséquences totalement inattendues puisque la violence s’est arrêtée du jour au lendemain. De même, lors des régionales du 15 octobre, on a assisté à la victoire du chavisme dans dix-huit États sur vingt-trois : il s’impose avec 54 % des suffrages et une participation de 61,4 %, alors qu’il s’agit d’un scrutin pour lequel les Vénézuéliens, traditionnellement, se mobilisent assez peu.

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La guerre économique affecte les gens d’une manière extrêmement dure. Ils galèrent pour trouver à manger, payent plus cher à cause du marché noir, leur pouvoir d’achat s’effondre. Et donc à un moment ils ont dit : « Maduro, qu’est-ce que tu fais ? » Ça a été le vote rejet de 2015, de découragement, de fatigue, mais qui ne s’est pas traduit par un transfert des votes chavistes vers la droite : celle-ci a gagné 350 000 voix, les Chavistes en ont perdu deux millions.

Ont suivi les « guarimbas » de 2014 [violentes barricades de rue qui ont causé plusieurs morts, NDLR] et la violence de cette année-ci, entre avril et juillet. Les gens se rendent compte de qui est responsable de cet état de fait. Dans la rue, dans le quartier de Chacaito, j’ai vu des gens exaspérés qui en avaient marre des manifestations de l’opposition et qui encourageaient les policiers. Même une partie des sympathisants de l’opposition a été prise en otage par ces manifestations. Chacao, Chacaito, Altamira, c’est un peu l’équivalent de Neuilly, Auteuil, Passy à Paris. Là-dessus j’ai des témoignages directs : des groupes d’extrême droite étaient présents dans les quartiers, en permanence, et les gens ne pouvaient plus emmener leurs enfants à l’école. À chaque fois qu’ils passaient, c’était : « on défend la liberté : tu paies ». Et donc y compris des membres de l’opposition plutôt modérée, plutôt respectable, en ont eu marre.

Vous avez préfacé le livre « Des Taupes à Caracas », qui raconte la vie et la participation à la révolution bolivarienne de l’ensemble de la population vénézuélienne : des médias locaux, des aides soignants, des paysans, des policiers… Dans le processus de contre-révolution en cours, comment se positionnent les comités populaires, les coopératives, et les structures de démocratie directe qui avaient été mises en place par Chávez ?

Il y a des secteurs plus radicaux, d’autres moins. Tout en se montrant critique à l’égard du gouvernement, de la bureaucratie et de leurs dysfonctionnements, le noyau dur du chavisme demeure d’une fidélité absolue à Maduro.

Au niveau des conseils communaux, depuis Chávez, l’une des difficultés est l’antagonisme fréquent entre les conseils et les maires ou les députés. Vous êtes élu maire, vous appartenez au PSUV [Parti socialiste Unifié du Venezuela, créé en 2007 par Chávez, NDLR]. De l’autre côté, il y a le conseil communal. Et d’un seul coup, il a des prérogatives aussi importantes que les vôtres, ça n’est pas forcément de votre goût !

Lors de l’élection de l’Assemblée nationale constituante, cette participation populaire a été favorisée par l’élection des 173 représentants sectoriels [sur les 545 membres de l’Assemblée constituante, 364 représentent les circonscriptions municipales, 173 différents groupes sociaux (travailleurs, étudiants, retraités…), et 8 les communautés indigènes, NLDR] : une évolution douce vers le « socialisme du XXIe siècle » de Chávez avec les communes, les conseils communaux…

On retrouve ces relations parfois difficiles au niveau de la paysannerie, lorsque des paysans occupent les terres dues par la réforme agraire et rencontrent l’opposition de gouverneurs, y compris chavistes. Dans le chavisme, il y a de tout : des opportunistes, des gens qui ont passé des alliances avec les grands propriétaires du coin, des paysans qui sont réprimés par la Garde nationale… Aujourd’hui, pour la réforme agraire, c’est la base radicale qui avance, parfois contre la bureaucratie des couches intermédiaires du chavisme ou du pseudo chavisme. Et en général, c’est la paysannerie qui reste la plus fidèle au chavisme, de même que les campagnes. Ce n’est pas un hasard si le système mis en place pour l’élection de la Constituante qui, d’une certaine manière, favorise les campagnes au détriment des villes, fait enrager l’opposition.

Dans certaines régions, notamment à Zulia, Barinas, Apure, les habitants ont créé, avec succès, des brigades de défense populaire pour lutter contre les incendies, le vandalisme et les violences des groupes de droite. Est-ce que ce sont des régions avec une forte composante paysanne ?

Oui, bien sûr. Mais les paysans subissent une grosse pression : au Táchira, par exemple, ils doivent faire face à des groupes mi paramilitaires mi délinquants. La mission brésilienne du Mouvement des sans terre qui est là-bas a été attaquée par des paramilitaires. Plus de cent militants paysans, chavistes, ont été assassinés au Venezuela. Les conflits sont permanents.

Assiste-t-on à la création d’une classe moyenne qui se désintéresserait du processus après avoir profité du programme Sembrar el petroleo (semer le pétrole) ?

C’est une thèse qui a été développée en Équateur surtout : les gens sortent de la pauvreté, ils accèdent à la classe moyenne et à partir de là, aspirent à continuer en s’identifiant aux plus riches. C’est en partie vrai, en partie seulement.

Il y a eu des phénomènes comme ce qu’il s’est passé avec la Mision Vivienda : l’octroi de 1,8 millions de logements sociaux puis la découverte que des gens qui y avaient eu accès les avaient revendus. Mais on ne peut pas tout expliquer par ça.

Quand on a connu le Venezuela avant Chávez, la différence saute immédiatement aux yeux. Ce n’est pas un hasard si la base chaviste se remobilise en ce moment

Au niveau du Conseil communal — au-delà du « c’est génial, c’est le processus de Chávez qui est en train de se mettre en place » —  une expérience m’a beaucoup éclairé : en allant en visiter un dans la banlieue de Caracas, comme j’étais là pour Le Monde diplomatiquequi a plutôt bonne réputation au Venezuela, je m’attendais à rencontrer du monde. J’arrive dans un grand hangar avec… huit personnes. Ils m’expliquent : « Au début on était nombreux, une bonne cinquantaine. Quand les gens se sont rendus compte qu’ils n’allaient en tirer aucun avantage matériel personnel, mais que c’était un travail de militants, ils sont partis. »

Vous avez pourtant signalé que la base s’est massivement mobilisée pour l’élection de l’Assemblée constituante. Est-ce que la Constituante vient répondre à sa demande de « mano dura » et va lui permettre de reprendre de la place dans le jeu politique ?

Oui. J’ai mis un petit bémol sur les conseils communaux, où, partant d’une idée magnifique, on se trouve confronté à une réalité plus complexe.

Mais ce qui va réactiver la base en réalité, c’est la résolution des problèmes économiques quotidiens. Il y a eu un certain scepticisme au moment où Maduro a annoncé l’élection d’une Constituante. Des gens proches se sont demandé : « A quoi ça va servir ? Notre problème c’est qu’on ne trouve ni pâtes ni riz dans les magasins… » Malgré tout, le processus a pris. Il y a des résultats : par exemple, des communes demandent à être entendues, elles ont leurs représentants élus sectoriellement ; les femmes poussent le thème de l’avortement…

C’est le grand brainstorming. Moi aussi j’ai été étonné, surpris, sceptique dans un premier temps. À quoi ça va servir ? La violence a cessé du jour au lendemain. Je ne sais même pas pourquoi, je ne comprends pas la stratégie de l’opposition. Puis vient la destitution de la procureure générale et, d’un seul coup, on s’attaque à la corruption. Face à cette fameuse guerre économique et à une nécessaire réactivation de l’économie, s’ils réussissent à remettre de l’ordre dans la distribution des aliments, des biens, etc. — car leur importation n’a cessé que partiellement — là, pour le coup, ils toucheront l’essentiel.

Qui compose la Constituante ? A-t-elle été principalement nourrie par les rangs du PSUV ?

La partie sectorielle des élus de cette Constituante a soulevé des critiques féroces. Cela mériterait pourtant un vrai débat, notamment chez ceux qui ne cessent de dénoncer la reproduction des élites : là, il y a une représentation des travailleurs, des paysans, des pêcheurs, des étudiants… Ça échappe partiellement à l’appareil du PSUV, ce ne sont pas des leaders traditionnels qui ont été élus.

Vous insistez sur le rôle de la manipulation extérieure pour créer de l’inflation et une situation de chaos économique ; il est difficile à un gouvernement de lutter contre… Mais est-il prévu que la Constituante apporte une réponse économique aux problèmes internes tels que le boycott du secteur privé et de son contrôle des moyens de production et de distribution ?

Dans le cadre de cette Constituante, le pouvoir vient d’annoncer la mise en place spécifique d’une « Constituante économique » chargée de s’organiser à deux niveaux : le premier, structurel, visant le long terme, et chargé de réformer le système économico-productif, de renforcer le système financier et de développer un nouveau système de distribution, de commercialisation et de fixation des prix ; le second, chargé de faire des propositions pour le court terme afin de réactiver la production et de corriger les distorsions structurelles de la fixation des prix. Maduro a souhaité que la base soit impliquée dans ces processus qui ne doivent en aucun cas être bureaucratiques. On verra ce qu’il en sera, sachant que la Constituante s’est donnée deux ans et qu’il y a là des problèmes qu’il faudrait régler très rapidement.

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Transport d’urnes aux confins du pays en vue de l’élection des députés constituants du 30 juillet 2017. L’Union Européenne avait suivi étroitement Donald Trump dans ses menaces contre le Venezuela s’il maintenait ce droit au suffrage. De même, la droite locale avait attaqué et détruit plusieurs bureaux de vote pour intimider et dissuader la population d’exercer ce droit. A noter que les peuples indigènes ont voté directement en tant que communautés organisées pour élire leurs propres députés à la constituante (note de Venezuelainfos).

Depuis l’intensification des attaques de la droite, constate-t-on des défections, des bouleversements au sein du gouvernement ?

Non. C’est un phénomène journalistique intéressant : comme tout le monde a envie de prendre ses distances avec le Venezuela, une certaine gauche se rabat sur le « chavisme critique ». Mais seuls cinq des anciens ministres de Chávez ou de Maduro font partie de la « Plateforme du peuple en lutte et du chavisme critique » récemment créée, qui n’a aucun ancrage populaire. Curieusement, on ne médiatise pas les 137 autres ex-ministres qui, à des degrés divers, appuient toujours Maduro.

Mes confrères dénoncent systématiquement la paille dans l’œil de Maduro tout en ignorant la poutre dans celui de l’opposition.

Si l’on prend Jorge Giordani, qui a été l’architecte de la politique économique de Chávez, il a été sorti du gouvernement par Maduro, ce qui a, à l’évidence, engendré une certaine frustration. Mais, tout en dénonçant avec virulence l’actuel gouvernement, il ne procède à aucune autocritique. Affirmer : « en 2012, vingt-cinq milliards de dollars ont été dilapidés dans l’obtention de devises » alors qu’il était lui-même au gouvernement et menait la politique économique… il ne faut quand même pas exagérer ! Tout comme Luisa Ortega : elle était au Ministère public depuis 2007. En trois semaines, elle déclare le contraire de tout ce qu’elle a dit depuis dix ans. Critique, sans aucun doute, mais chaviste sûrement plus : la voici maintenant, cul et chemise avec Washington, réclamant le déferrement de Maduro devant la Cour pénale internationale pour « crimes contre l’Humanité ».

Bien sûr, devant la violence de l’agression, un phénomène logique se produit. Ceux qui défendent la révolution évitent l’étalage des divergences et des critiques. Mais les chavistes sont tous critiques, à commencer par Chávez, qui, un peu avant sa mort, parlait d’un nécessaire golpe de timón, un coup de gouvernail pour rectifier les erreurs voire les dérives de la révolution.

Vous disiez qu’il n’y a pas d’orientation politique ou idéologique aujourd’hui ; pourtant, sur la fin sa vie, Chávez a essayé de revenir à une doctrine plus marquée, le socialisme du XXIe siècle.

Très clairement, avec Chávez puis Maduro, on se trouve dans une séquence post-néolibérale. Mais il est vrai que, à partir de 1998, Chávez avait beaucoup évolué. Il était plutôt « troisième voie » avant de se radicaliser suite au refus de la droite d’accepter quelque réforme que ce soit. Le procès qui est fait à Maduro de rompre avec le chavisme ou de trahir le chavisme n’est pas sérieux. Il prend le relais et poursuit ce que préconisait Chávez, par exemple la mise en exploitation de l’Arco minero. Une étape vers la diversification, même si l’on reste dans une économie de rente. Cette annonce a déclenché de fortes polémiques, curieusement pas tellement à droite, mais à l’extrême gauche. C’est la même chose en Équateur, sur le thème de l’extractivisme : l’extrême gauche s’est déchaînée contre Correa.

Au Venezuela, ce courant présenté comme du « chavisme critique » compte avec Marea Socialista – une des multiples factions trotskystes –, dont le principal leader Nicmer Evans n’a rien trouvé de mieux, il y a quelques semaines, que d’aller participer à un colloque avec la droite et l’extrême droite.

Comment percevez-vous l’attitude de Marea Socialista, aujourd’hui, dans une période de très fortes tensions, de mise en danger du gouvernement ? Les critiques qui sont portées concernant la nature bourgeoise de l’État chaviste, de bonapartisme…

Au nom d’une « révolution parfaite » qui n’existe que dans l’imagination de ceux qui n’ont pas les mains dans le cambouis, la critique systématique permet de se donner le beau rôle à peu de frais. Dès que Chávez est arrivé au pouvoir, la gauche s’est cassée en deux : le MAS, Causa Radical, le PC… Mais que ce soit Marea Socialista au Venezuela, les rénovateurs sandinistes au Nicaragua, l’extrême gauche équatorienne, aucun n’a jamais réussi à représenter une option politique susceptible d’entraîner l’électorat.

Ce qu’ont fait Chávez et Maduro n’est pas parfait. On peut et on doit évidemment avoir un regard critique. En 1973 au Chili, des débats enflammés genre « critique de gauche » de Salvador Allende se déroulaient entre le Parti socialiste, le PC et le MIR. Néanmoins, aussi bien là-bas qu’ici, on avait la lucidité de dire : « Compte tenu de l’agression dont il est victime, la priorité c’est de défendre ce gouvernement socialiste. » Maintenant on découpe l’histoire en tranches : tous les trois ans, on oublie ce qui s’est passé auparavant. Quand on a connu le Venezuela avant Chávez, la différence saute immédiatement aux yeux. Ce n’est pas un hasard si la base chaviste se remobilise en ce moment. Devant la menace d’un retour de la droite, elle, elle se souvient.

Plus personnellement, en tant que journaliste, pourquoi portez-vous cet intérêt à l’Amérique latine et au Venezuela ?

J’ai connu l’Amérique latine dans les années 70-80-90, à une époque où la pauvreté est passée de 120 millions à 225 millions de personnes. Je suis capable de faire la différence. J’appartiens à une génération qui a connu la dictature au Chili, en Argentine, en Bolivie. Quand on me parle de dictature au Venezuela, où il y a des élections avec une opposition organisée et qui domine les médias, ça me fait rire. Au prétexte qu’il y a une crise en ce moment, on oublie tout ce qui a été fait. Or tout ça n’a pas disparu. Entre le Venezuela des années 1990 et d’aujourd’hui, indépendamment de la crise, il y a une grosse différence : l’éradication de l’analphabétisme, le renforcement des structures de démocratie locale, la construction d’ 1 800 000 logements en cinq ans, de 8 000 établissements de santé en seize ans, l’augmentation de 27 % de l’accès à l’éducation secondaire…

Ce n’est pas un hasard si l’offensive est aussi féroce. À l’époque, ils ont renversé Allende car ils étaient inquiets de la contagion pour l’Amérique latine mais aussi pour la France (avec l’Union de la gauche) et l’Italie. En ce qui concerne le chavisme, c’est pareil : pour casser son influence continentale, il faut en terminer avec lui.

La couverture médiatique et politique, avec les unes mensongères, les informations partielles ou truquées ont notamment montré que toute « la bonne volonté » dont Maduro pourrait faire preuve sur la scène internationale ne joue aucun rôle…

Mes honorables confrères ne font pas leur boulot. Ils ont décidé de dénoncer systématiquement la paille dans l’œil de Maduro tout en ignorant la poutre dans celui de l’opposition. Le journalisme est une profession extrêmement moutonnière. Bien peu de journalistes connaissent le Venezuela. Quand l’un d’entre eux, qui appartient presque systématiquement à la classe moyenne, arrive au Venezuela, il s’identifie avec elle. Elle se compose de gens « sympas », qui vivent dans des appartements décents, regardent les mêmes chaînes de télévision, voient les mêmes films, s’habillent comme nous… Vous allez les interviewer, ils vous offrent un whisky… Alors qu’une manifestation de chavistes, parfois ça paraît un peu brut de décoffrage. C’est vrai. Donc l’identification se fait tout naturellement. Et par-dessus le reste, aussi bien Chávez, Maduro, que les dirigeants chavistes, ne la jouent pas toujours dans la finesse ou la diplomatie…

Mais l’enjeu véritable, c’est ce qui se passe en ce moment au sein de l’Union européenne et de l’Organisation des États américains. Trump a décidé de sanctions économiques et l’Union européenne a fait de même le 13 novembre. L’OEA a investi le 13 octobre un Tribunal suprême de justice vénézuélien parallèle. On sera alors dans le début de la constitution d’un gouvernement en exil, susceptible d’appeler au secours, etc., avec tout ce que ça implique ensuite par rapport à la communauté internationale – le véritable enjeu.

Il ne faut pas oublier que sous le terme « communauté internationale », on entend l’UE et les États-Unis. Car le G77 + Chine, les pays non alignés, la Russie, l’Inde, la Chine, c’est-à-dire les trois quarts des pays présents à l’Assemblée générale des Nations-Unies, n’ont aucun problème avec le Venezuela ! En Amérique latine, le « groupe de Lima »8 est effectivement en train de mettre la pression sur le Venezuela, mais celui-ci peut encore compter sur la Bolivie, Cuba, le Nicaragua, trois îles de la Caraïbes… Quant à l’Équateur, où Moreno est en train de rompre avec le corréisme, la question va se poser.

Quel type de sanctions peut-on attendre ?

Filiale de PDVSA, l‘entreprise vénézuélienne de raffinage et de distribution Citgo, implantée aux États-Unis, n’a plus le droit de rapatrier ses bénéfices. Autre exemple : 300 000 doses d’insuline ont été bloquées à l’étranger parce que la City Bank refusait d’opérer la transaction… Ce qui permet ensuite le discours humanitaro-mensonger : « Du fait de l’incurie du pouvoir, il n’y a plus de médicaments au Venezuela », alors que le gouvernement a finalement passé des accords pour acheter des médicaments en Inde… Mais cela revient évidemment plus cher que de les faire venir de Californie !

De son côté, le Département du Trésor américain menace toute entité économique ou bancaire ayant des relations de travail avec le gouvernement vénézuélien d’être elle-même victime de sanctions. C’est un véritable étranglement économique qui se met en place, auquel l’Union européenne s’est jointe…

Face à cela, Caracas commence à imaginer d’autres stratégies : pour échapper aux sanctions américaines, elle se tourne aujourd’hui vers le yuan et le rouble comme nouveau système de paiement international.

Passer au yuan et au rouble, établir des accords avec la Russie, la Turquie… Cela ne change pas les problèmes internes au pays, dans la chaîne de production, qui offrent de nombreuses prises à la déstabilisation.

Pour le moment, non, et ça laisse ouverte la question : le pouvoir doit-il se radicaliser ou non ? Chacun a son avis là-dessus. S’il se radicalise, la « communauté internationale » lui tombe dessus et accentue la pression. S’il ne se radicalise pas, il prend des coups mortels et se fait critiquer sur sa gauche. C’est un choix cornélien.

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Comment verriez-vous une « sortie de crise » ?

Rationnellement, ce serait l’élection présidentielle de 2018, quel qu’en soit le résultat. Encore faudrait-il que les États-Unis et l’Union européenne cessent leur ingérence et leur appui inconditionnel à l’opposition.

Un retour de la droite et de l’extrême droite au pouvoir ne serait pas une sortie de crise pour les chavistes : ceux qui ont montré leur soutien au gouvernement vont être sévèrement réprimés ; il y aura des privatisations, des licenciements, des coupes drastiques dans les budgets de l’éducation, de la santé, du logement…

L’hypothèse que, dans le cadre d’élections démocratiques, le chavisme perde serait lourde de conséquences et de signification, mais l’histoire ne s’arrêterait pas là. Ce serait infiniment moins grave que si, dans un contexte de violence, l’opposition parvenait à renverser Maduro. D’un côté on aurait : « Une révolte de la population a renversé le chavisme » ; de l’autre : « Démocratiquement, le chavisme a perdu l’élection et a accepté la défaite ». Cela ne l’empêchera pas, après avoir analysé ses erreurs et ses faiblesses, de revenir ultérieurement.

D’ailleurs, compte tenu de l’absence de programme et de l’extrême division de la droite, rien ne permet de dire que le chavisme ne gagnera pas la présidentielle de 2018. La MUD a semé un tel chaos et s’est montré tellement incohérente qu’elle a perdu beaucoup de ses sympathisants.

Les fameux « flux et reflux » appliqués à la révolution bolivarienne ?

On parle souvent de cycle, mais le vice-président bolivien Álvaro García Linera évoque une vague, qui se retire et puis revient. C’est un peu ça. Sauf régime autoritaire, un courant politique peut difficilement rester en place pendant cinquante ans. Il y a une usure du pouvoir. La révolution bolivarienne a dix-huit ans… Même pour la base, aussi volontariste soit-elle, il est difficile d’être révolutionnaire 24 heures sur 24 pendant aussi longtemps…

Cet entretien, relu et réactualisé par Maurice Lemoine sur notre proposition, a été réalisé à Paris le 13 octobre 2017, deux jours avant les élections des gouverneurs régionaux.

Notes:

  1. La classe moyenne vénézuélienne représente environ 15 % de la population.
  2. Pour Emmanuel Macron, le régime du Venezuela est « une dictature »
  3. Oil reserves
  4. #EnVIVO @MariaCorinaYA: Aceptaremos una negociación verdadera solo para negociar la salida de Maduro del poder
  5. Contrôle des prix des aliments, hausse du salaire, impôt sur les grandes fortunes et affranchissement du dollar : Maduro poursuit l’offensive contre la guerre économique
  6. Pour plus de détails, voir :  La guerre économique pour les nuls (et les journalistes), Maurice Lemoine,  ainsi que Dólar Today distorsiona economía en Venezuela, confirma CEPAL (en espagnol).
  7. Contrôle des prix des aliments, hausse du salaire, impôt sur les grandes fortunes et affranchissement du dollar : Maduro poursuit l’offensive contre la guerre économique
  8. Le groupe de Lima rassemble l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, la Guyane, le Honduras, la Jamaïque, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou , Sainte-Lucie et l’opposition vénézuélienne . Le Groupe a été fondé le 8 août 2017. NDLR.

Source : https://lavamedia.be/fr/venezuela-lepouvantail-agite-par-loccident/

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« Il est urgent de renforcer la participation des petits paysans dans les prises de décision»

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La petite et moyenne production agricole et d’élevage fournit plus de 70% des denrées alimentaires produites sur tout le territoire vénézuélien, et joue un rôle économique fondamental dans l’acquisition de la souveraineté alimentaire. Son importance pour la Révolution Bolivarienne est également liée au renforcement du pouvoir communal et au développement d’une économie productive durable contribuant à la construction d’un modèle socialiste vénézuélien.

D’où le prix accordé à la production agricole et d’élevage à petite et moyenne échelle par le « Projet pour la Patrie », programme du Gouvernement Bolivarien pour la période 2013-2019, proposé par le Commandant Chavez et repris par Nicolas Maduro devenu Président. Mais ce programme est affaibli par une politique agricole peu judicieuse, peu cohérente et contre-productrice. A Alba TV, nous avons interviewé Gabriel Gil, petit éleveur de l’Etat de Lara, et Gerardo « Lalo » Rivas, membre de la Constituante représentant le secteur paysan, qui nous ont exposé les problèmes rencontrés et les solutions envisageables.

Un exemple concret : les œufs

« Nous sommes des « conuqueros » en lutte (petits producteurs propriétaires travaillant sur des parcelles intensives), nous continuons à soutenir le processus bolivarien et les actions du Président Nicolas Maduro. Dans un contexte de guerre économique, nous nous efforçons de produire avec un minimum de moyens. Mais depuis un certain temps, le Ministère de l’Agriculture Productive et des Terres (Mppapt) met manifeste malheureusement plus d’intérêt pour les grands producteurs, pour les grandes entreprises agricoles. Celles-ci constituent un secteur très spécifique, dans le sens où ces entreprises sont plutôt des « pseudo producteurs » dont l’activité réelle est l’importation de denrées alimentaires, d’intrants, de produits agrochimiques, de matières premières, de soja transgénique, entre autres joyaux, et non une production agricole efficace ».

Bien que l’on sache que ces groupes industriels sont des acteurs décisifs de la guerre économique menée contre le Pays, ils captent l’intérêt du Mppapt dans sa gestion actuelle, négligeant l’aspect social de la Révolution : les paysannes et les paysans ».

C’est le  témoignage de Gabriel Gil, qui a participé à la campagne pour un « Venezuela libre d’OGM » dont le résultat a été, en 2015, la conquête historique de la Loi des Semences (2).

« Après ce grand succès, nous avons décidé de nous consacrer à la production agricole et d’élevage à petite échelle et nous vendons des œufs et de la viande de poulet bien en-dessous  des prix spéculatifs. Nous vendons des œufs, du poulet et du fromage de chèvre bon marché à la « Foire des Petits Producteurs » à Caracas. Comme nous, près de 4000 petits producteurs élèvent chacun entre 400 à 600 poulets dans l’Etat de Lara. En nous unissant, nous pourrions produire plus de 1 million 600 000 œufs par jour » explique Gabriel Gil.

« Mais il y a trois mois l’entreprise « El Tunal » (3) nous a écrasé par sa tactique de dumping (4). Cette grande entreprise agricole a bénéficié de dollars à taux préférentiel de la part du Gouvernement pour importer des intrants destinés à la fabrication d’aliments équilibrés pour les poules pondeuses et autre bétail. Qu’ont-ils fait alors ? Ils ont baissé le prix des œufs pendant environ une semaine, puis augmenté le prix de l’aliment concentré. Ce qui va bien sûr provoquer la faillite des petits producteurs. Un peu plus tard, le prix du carton d’œufs a flambé : il est passé de 6000 dollars il y a 6 mois à 80 000 actuellement. Le dumping est une pratique illégale et les lois vénézuéliennes  -en particulier la Loi de Sécurité et de Souveraineté Alimentaire – le sanctionne »,affirme-il.

« Face à cela, nous avons décidé de résister. Mais depuis quelques semaines, les entreprises de commercialisation et de production d’aliments destinés aux animaux d’élevage, dans notre cas des poules pondeuses et des poulets de chair, ont refusé d’en vendre aux petits producteurs » poursuit Gil en citant l’entreprise PROTINAL (qui appartient au groupe POLAR), CONCAVA, Aliments COLACA, LA PIEDRA et SUPERS.

« Nous élevons 570 poules. Nous essayons de nous convertir à l’agroécologie, mais pour le moment nous dépendons encore de ce type d’alimentation pour pouvoir assurer notre production. Malheureusement, nous en manquons depuis deux semaines déjà et celle que nous avons pu nous procurer est très chère et de mauvaise qualité ; de ce fait, la ponte de nos poules a beaucoup baissé et nous faisons tous faillite », assure Gil.

Selon lui, cette situation ne constitue pas une exception : »Nous sommes face à une pratique systématique et complexe pour casser le petit producteur au niveau national. Il se passe la même chose pour la production porcine à petite échelle ou pour les petites unités de production de café, du fait qu’elles n’ont pas accès aux intrants nécessaires pour leur fonctionnement ».

Le Mppapt n’a pris aucune mesure pour remédier à cette situation : « dans ce contexte de guerre économique, le Ministère est littéralement rayé de la carte. Ils ne viennent pas dans les communautés pour remettre aux producteurs (-trices)  les formulaires de permis de transport à ceux qui prennent le risque d’acheminer leur production à la ville ».  Ce qui les expose à l’extorsion et au racket de la part de militaires et policiers aux postes de contrôle, pratique qui s’est répandue avec les difficultés économiques du pays.  

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« Même si nous nous déplaçons dans un camion que nous a prêté l’Etat, ils te prennent de l’argent sous n’importe quel prétexte. Ils vérifient si tu as le permis de transport, si tu as l’extincteur, ils te menacent d’immobiliser et parquer ton véhicule et finalement tu es obligé de leur laisser une partie de tes produits ou une somme d’argent.

Selon le dernier recensement agricole, 82% des unités de production agricole sont de petite ou moyenne grandeur. Pour faire valoir leurs droits, il est indispensable qu’elles s’organisent. Actuellement, il n’y a plus d’organisation de petits producteurs(-trices) alors qu’entre 2005 et 2012, il en existait une très puissante. Sa désarticulation nous prive de tout moyen de pression sur le Ministère afin qu’il reprenne le chemin dont il ne devait pas s’écarter, celui indiqué par le président Chavez et dans lequel nous autres organisations populaires nous sommes engagées » remarque Gabriel Gil « mais nous recommençons à former un réseau de producteurs(-trices) libres et associés au niveau local ». Il propose par ailleurs de « lancer un appel au Président Nicolas Maduro et à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) pour qu’ils viennent sur le terrain affronter la guerre économique depuis les espaces de production« .

« Les crises sont faites pour trouver des solutions »

« Nous ne nous attendions pas à cela. En plus de subir cette guerre économique, le peu d’aide que nous recevons est attribuée aux grandes entreprises et les petits producteurs continuent de souffrir. N’étant pas organisés, on a du mal à se mobiliser » confirme Gerardo « Lalo » Rivas, député à la Constituante pour le secteur paysan et membre de l’Association de Producteurs Intégraux du Paramo méridional (PROINPA). « Il faut changer la politique économique et productive du Pays en faisant participer les paysans(annes) aux prises de décision sur les questions agricoles. Il y a sans cesse des réunions de parole où l’on discute mais sans jamais donner le pouvoir de décision au producteur ou au paysan. Alors on finit toujours par entrer en conflit », selon Gerardo Rivas.

Il donne l’exemple actuel de la fixation des prix : « Dans le cas du café, nous avons accordé un prix mais dans le « Journal Officiel » c’est un autre prix qui est publié. Cela ne devrait pas se produire. Si l’on parle d’une loi des prix convenus en premier lieu avec le producteur, il n’est pas normal que l’Etat en fixe d’autres ensuite ».

« Pour ce qui est du soja destiné à la consommation animale : qui nous le fournit ? L’Etat. Que le distribue ? L’Etat mais en passant par les grands producteurs comme PROTINAL –qui se débarrasse des poulets aux passage- au lieu de le donner directement au producteur qui élève 1500 à 2000 poules. La tendance est toujours de favoriser le grand producteur alors que de tous temps et dans le monde entier, ce sont les petits producteurs qui fournissent la plus grande partie de l’alimentation », soutient Gerardo Rivas.

« De plus, ce soja est transgénique. Or, au Venezuela, la Révolution Bolivarienne a dit NON aux OGM, mais nous devons malheureusement bien l’avouer : nous en consommons, car la viande que nous mangeons provient d’animaux nourris avec du soja transgénique » (7). Rivas assure qu’au Venezuela « nous avons nos propres semences de soja et sommes tout à fait en mesure de le produire »,nous libérant ainsi du soja transgénique et du coût de son importation. Mais l’obstacle à surmonter dans ce cas seraient les intérêts de ceux qui tirent profit des importations et des dollars préférentiels de la rente pétrolière. En ce qui concerne le projet actuel du Conglomérat AGROSUR, créé par décret présidentiel fin septembre pour renforcer le moteur agroalimentaire de la Nation, Gerardo Rivas soutient « que la participation des petits producteurs et des Communes à AGROSUR est indispensable, pour qu’elle ne devienne pas une corporation inutile de plus. L’Etat doit la gérer AVEC la participation et la supervision du Pouvoir Populaire, dont les membres, paysannes et paysans possédant un savoir-faire productif, doivent faire partie du Comité directeur ».

Mais cette participation doit être conquise, car la Loi émise récemment par l’Assemblée Nationale Constituante pour définir le fonctionnement d’AGROSUR, même si elle donne met en avant la participation du Pouvoir Populaire pour ce qui concerne la production, ne lui accorde pas d’espace au niveau de sa plus haute autorité et organe décisionnel : le Comité de Direction, dont les membres sont désignés de manière verticale par le Président de la République et le (la) Ministre de l’Agriculture Productive et des Terres, qui choisit aussi les membres du Conglomérat (parmi les entreprises du secteur public, les organisations productives de base du Pouvoir Populaire et les entreprises privées).

« Tous ces problèmes sont traités par l’ANC », assure le Constituant :« J’ai intégré la commission Economie, j’y ai exposé ces idées, mais les procédures sont très lentes. La situation du Pays exige pourtant des réponses plus rapides. Nous sommes en état de guerre non conventionnelle, mais des solutions existent : parfois même les crises ont lieu pour que des solutions puissent émerger. L’une d’elles est de produire nous-mêmes ce que nous consommons. Il y a des gens qui y travaillent déjà, qui sont des pionniers mais qui ne sont pas pris en considération. Il faudrait multiplier les expériences. Nous réunissons toutes les conditions pour produire ce que nous consommons : de l’eau, des terres, des gens qui ont du savoir-faire, des techniciens(ciennes), des gens formés, des producteurs qui veulent sont prêts à travailler dur et même des gens qui ne font pas confiance au Gouvernement  mais doivent vivre de leur métier de producteur.

« PROINPA a justement été créé dans l’idée de changer le système. Cette organisation formée depuis quelques années cherche des solutions de manière collective. Nous avons bien avancé dans la production de semences de pommes de terre : depuis 2 ans déjà nous n’en importons plus. Nous nous occupons maintenant des semences de carottes, d’ail, de céleri, de stevia. Nous ne traînons pas, nous continuons à innover », conclut-il.

IA/ALBA TV/2017

Notes:

(1) Dans le Venezuela bolivarien, la production et le semis de graines transgéniques sont interdits, c’est le résultat de la campagne « le Venezuela libre d »OGM » qui, après trois années d’une grosse bataille juridique aboutit à l’élaboration collective de la Loi de Semences (2015) anti-OGM, anti-brevet et anti-privatisation respectant l’obligation constitutionnelle selon laquelle le génome d’aucun être vivant ne peut être privatisé au Venezuela. Il n’existe cependant pas de  contrôle similaire sur les importations de matières premières et de denrées alimentaires à l’état de produits finis.

(2) cf. Note ci-dessus

(3) L’entreprise « El Tunal » fait partie d’un puissant empire (trust?) économique de l’Ouest du Venezuela dont Alejo Hernandez (alias « El Tonillo ») est le propriétaire.

(4) Le dumping est défini comme une pratique de concurrence déloyale par laquelle une entreprise vend ses produits à un prix inférieur au coût de production pour éliminer la concurrence et établir un contrôle ou un monopole sur le marché.

(5) VIIème Recensement Agricole, réalisé en 2008 et 2009, publié en 2011 par le Ministère de l’Agriculture et des Terres (MAT)

(6) Voir la création de rareté par cette entrerise privée via l’enterrement d’animaux vivants:  https://ciudadvalencia.com.ve/pollitosenterradosvivos-protinal/ et http://vtv.gob.ve/guerra-economica-empresa-protinal-bota-miles-de-pollos-aptos-para-el-consumo-humano/

(7) voir note (1)

Source: http://www.albatv.org/Urge-la-participacion-campesina-en.html

Traduction: Frédérique Buhl

URL de cet article : https://wp.me/P2ahp2-3U8

Comment fonctionne une commune au Venezuela (BBC Monde)

Par Daniel Garcia Marco (@danigmarco) BBC Monde, Caracas. 1er novembre 2017

Déjà malade, quelques jours après avoir remporté sa réélection et six semaines avant sa dernière apparition télévisée, Hugo Chavez était très mal à l’aise. C’était le 20 octobre 2012. Il avait encore six ans de mandat devant lui, mais, sans doute poussé par la maladie, sentait le besoin d’accélérer son projet socialiste. « Est-ce que je vais continuer à prêcher dans le désert ? » houspilla-t-il ses ministres, auxquels il reprocha de ne pas avoir lu un livre sur l’histoire des communes chinoises remis quelque temps auparavant. Maduro baissa les yeux, comme les autres ministres, donnant raison à Chavez qui lança : « la commune ou rien ! Nicolas, je te confie ce projet comme je te confierais ma vie : les communes ». Avec le temps, cette phrase est apparue comme un testament.

5 ans ont passé. L’actuel président Nicolas Maduro, aux prises avec une grave crise économique, n’a pas fait  des Communes sa priorité. C’est une chose qui pourrait bien changer avec l’actuelle Assemblée Nationale Constituante (ANC), ce corps plénipotentiaire élu par la population le 30 juillet dernier pour réformer l’État et rédiger une nouvelle Constitution. « J’en appelle à une Constituante profondément ouvrière, profondément communale » avait dit Maduro le 1er mai. Désormais installée depuis début août, l’ANC pourrait réaliser ce que Chavez ne put faire: donner à la Commune un rang constitutionnel.

« Âme du socialisme réel »

Mais, qu’est-ce qu’une Commune ? C’est une forme d’organisation basée sur l’autogouvernement et l’autogestion qui possède son propre modèle économique. La sublimation du « pouvoir populaire » que recherchait Chavez. « L’âme du projet de socialisme réel », disait le leader de ce que l’on a appelé la Révolution bolivarienne. L’un de ses plus grands exemples est la Commune socialiste Panal 2021 (Panal signifie : « nid d’abeille ») dirigée par le collectif ou la fondation Alexis Vive.

Panal 2021 a, au-delà de la « commune chinoise » plusieurs référents : les communes des zapatistes au Mexique et la Commune de Paris, un mouvement insurrectionnel qui gouverna la capitale française durant une brève période en 1871.

Panal 2021 se situe dans le quartier 23 janvier ; sans doute le quartier populaire le plus politisé d’Amérique Latine, un bastion de la gauche malgré le triomphe de l’opposition aux élections parlementaires de 2015.

La commune regroupe huit grands blocs d’immeubles, 3600 familles, 13000 habitants. Parmi eux, il y a de nombreux opposants, ce qui n‘empêche pas beaucoup d’entre eux participent à la logique communarde.

« Nous voulons que ce « Commune ou rien » de Chavez ne reste pas un slogan, qu’il soit une action quotidienne. La révolution, ce ne sont pas les ministres qui la font mais les peuples organisés », dit à BBC Monde Ana Marin, porte-parole de l’organisation anticapitaliste Alexis Vive.

Cette commune a démarré en 2006 et elle se distingue par la prise des décisions en assemblées et par des « moyens de production sociale », c’est-à-dire, des petites entreprises telles qu’une boulangerie, un atelier textile et une fabrique d’empaquetage de sucre qui sont entre les mains de la communauté.

Pour sa création, elle a compté sur une aide initiale de l’État, qui a animé et financé l’autogestion. La commune Panal 2021 s’est étendue à d’autres zones de Caracas et même à d’autres régions du pays. Et elle aspire à continuer de croître.

La commune, qui possède sa propre banque pour l’attribution de microcrédit, est en train de mettre la dernière main à la frappe de sa propre monnaie, le Panal, qu’on utiliserait pour payer une partie du salaire des travailleurs, lesquels pourraient dépenser leur argent dans les magasins de la commune. Pour eux, la logique capitaliste de l’offre et de la demande ne s’impose pas. « Il s’agit d’une économie planifiée, qui n’est pas au service du capital mais au service du bien commun et de la répartition équitable de la richesse » affirme Marin, qui assure que les « unités productives » sont rentables.

« Nous ne sommes la main d’œuvre de personne »

L’atelier textile constitue un exemple d’activité. Un portrait en couleur de Chavez domine cet espace où se trouvent plus d’une dizaine de machines à coudre et une machine à broder acquises avec les ressources du gouvernement du District capitale de Caracas. « Ici, il n’y a pas de chef. Ni d’employés. On les appelle des producteurs. Il s’agit d’une organisation horizontale » : José Lugo, porte-parole de l’économie communale, me le montre avec un exemple. Il appelle deux jeunes femmes, je leur propose un prix pour la confection d’uniformes. Toutes les deux me répondent de la même façon, au grand contentement de Lugo : « Nous devons convoquer une assemblée dans laquelle nous fixerons le prix de notre produit ».

«Il n’y a personne qui nous impose le prix que va coûter notre force de production », renchérit Lugo. « Nous ne sommes la main d’œuvre de personne. Nous sommes une force productive. C’est ce que nous a enseigné le Commandant Hugo Chavez Frias », ajoute-t-il.

Dans l’atelier on confectionne des sacs, des tee-shirts et des uniformes avec le logotype d’une abeille du Panal 2021. Les douze productrices connaissent toutes les étapes du processus textile. Elles ont commencé avec six machines et en ont désormais 19 ainsi qu’une camionnette pour la distribution. Les excédents que génèrent cet atelier et le reste de ce que l’on appelle « les unités socio-productives », affirment les porte-parole, sont réinvestis dans la communauté ; celle-ci propose des prix beaucoup plus accessibles car dans la Commune on évite les canaux de distribution, argument-ils.

Une enquête du portail digital local Armando.Info a dénoncé, néanmoins, le fait que le tissu entrepreneurial est en train d’apporter des bénéfices surtout à l’équipe de direction d’Alexis Vive. BBC Monde n’a pu joindre son responsable, Robert Longa.

Pas besoin de policiers

La commune, c’est aussi le contrôle social. Marin s’enorgueillit du fait que le niveau de scolarisation soit plus élevé qu’ailleurs et du haut niveau de sécurité grâce au système de caméras de surveillance. « Nous faisons office d’intelligence sociale. Les caméras représentent un mécanisme de prévention et de dissuasion » dit Marin ; elle assure que les habitants sont actifs et signalent la présence d’éléments externes. La porte-parole nie, cependant, que le collectif Alexis Vive dispose d’armes. Nombre de ces groupes ralliés au gouvernement chaviste, sont accusés de constituer les forces de choc de la dite révolution bolivarienne.

L’autogestion fait qu’eux-mêmes contrôlent leur territoire, affirme la porte-parole. « Ici, il n’y a pas de police, non pas parce qu’elle ne peut pas entrer, mais parce qu’elle n’est pas nécessaire » assure-t-elle. Quant à sa structure, la commune du Panal 2021 se divise en « petits nids », qui se composent de 10 à 12 habitants par bloc, responsables d’environ 300 familles.

Les « nids »apportent des propositions aux assemblées ordinaires, qui se tiennent dans la salle omnisport tous les 15-20 jours. Là, on décide à mains levées. Il n’y a pas de vote secret et universel.

Marin reconnaît le leadership du collectif Alexis Vive en matière de proposition ; il est dirigé par Longa et constitué d’un noyau dur de quelques 50 personnes. « Ici les gens se plient toujours à ce que nous décidons. Non pas parce que c’est l’Alexis Vive qui doit décider de tout, mais parce que nous avons la confiance des gens » dit Marin.

La disparition de l’État ?

L’objectif final, me dit Lugo, c’est que cette commune, l’une de celles qui ont les plus importantes ressources et organisation, soit autosuffisante et en mesure d’être autogérée.

C’était le rêve de Chavez ; en 2007, les poches pleines de pétrodollars, réélu avec la plus large majorité, avec une opposition détruite et une fois dépassées les difficultés sous forme de coup d’état, chômage pétrolier et autre, il relança son idée d’État communal. « C’est la culmination du projet politique de Chavez », dit à BBC Monde l’historienne et professeure Margarita Lopez Maya qui a évolué vers une position critique, et a étudié à fond le projet du commandant. Chavez a tenté d’introduire le nouveau schéma d’organisation territoriale dans la réforme de la Constitution qu’il proposa en 2007. Néanmoins, lors du référendum,  il essuya l’une de ses rares défaites électorales.

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Malgré tout, il continua. En 2010, la Loi Organique de Communes, fut approuvée ; on y développe l’idée d’État Communal, une nouvelle forme d’organisation « qui permettra aux vénézuéliens et aux vénézuéliennes d’atteindre le bonheur social dans la société socialiste » dit le texte.

L’évolution socialiste de Chavez

Chavez cherchait à rompre avec la Constitution de 1999 – elle sera à présent réformée par l’Assemblée Constituante – nombreux sont  les chavistes qui qualifient ce texte de trop bourgeois et libéral. « La discussion consiste à savoir si Chavez a toujours voulu le socialisme et qu’il n’a pas pu le mener à bien jusqu’à ce qu’il ait un pouvoir sans contrepoids ou si, en vérité, il s’est peu à peu laissé convaincre par le socialisme » expose Lopez Maya; elle voit dans ce tournant une claire influence du modèle cubain et de Fidel Castro, qui, lui aussi, vira au socialisme après avoir gagné le pouvoir dans l’île.

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La mort de Chávez, la chute des prix du pétrole et la crise économique ont mis un frein – pour le moment – au rêve du commandant. « Sur le chemin que nous avions parcouru avec le président Chavez, nous avons un peu reculé avec le président Maduro du fait de tout ce qui s’est passé » admet José Lugo, le porte-parole économique de Panal 2021.

« Mais, avec l’Assemblée Constituante, ce que nous avons reculé, nous allons le parcourir quatre fois plus vite, en marche avant », confie-t-il.

BBC Monde n’a pas reçu de réponse à sa demande d’entretien avec le Ministère des Communes et avec la Commission de la Constituante pour le renforcement de la Démocratie participative, les Communes et les Conseils Communaux. L’idée de la Constituante consiste à renforcer les liens entre le peuple et l’État, mais Lugo poursuit un objectif plus lointain : « L’intention, au bout du compte, c’est de démonter l’État, c’est ce que disait le commandant Chavez : en finir avec la bureaucratie, réduire l’État dans la mesure du possible. Ce serait l’idéal ».

« Ceci pourrait paraître une utopie, mais nous sommes bien là », dit-il.

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-41827684

Traduction : Sylvie Carrasco

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Mensonges médiatiques contre France Insoumise (partie II) : le digne chavisme de Mr. Bourdin

« Et que dites-vous de Luisa Ortega, la procureure générale, c’est une chaviste digne ! » : L’émission touche à sa fin et pour Jean-Jacques Bourdin comme pour tant de « journalistes », c’est le moment de glisser une énième peau de banane sous les pieds de Jean-Luc Mélenchon. Luisa Ortega ! La caution de gauche parfaite, puisque, venue du camp bolivarien, elle dénonce à présent la « dictature » de Nicolas Maduro !

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Reposons aujourd’hui la question à Mr. Bourdin et à ceux qui tenaient enfin leur pasionaria du chavisme critique : « Et que dites-vous de Luisa Ortega ? » Si le droit de suite existait encore, on découvrirait le surprenant itinéraire d’un fantôme qui travaille aujourd’hui avec les États-Unis (1) selon le Miami Herald – après avoir fui le Venezuela dès qu’un coin de voile s’est levé sur l’important réseau mafieux qu’elle organisait depuis ses bureaux à Caracas. La justice vénézuélienne s’intéresse en particulier aux contrats de la frange pétrolière de l’Orénoque, à la destruction de preuves de corruptions moyennant commission des entrepreneurs concernés, et dans les derniers mois de 2017, aux nombreux cas d’impunité de casseurs ou d’assassins d’extrême droite, arrêtés par la police mais relâchés sur ordre de Mme Ortega « faute de preuves ». Une situation critique de laxisme judiciaire qui favorisa l’explosion des violences meurtrières et obligea pour un temps l’Etat vénézuélien à déférer les prévenus vers une autre instance – la Justice militaire. La fuite d’Ortega et la nomination à son poste de l’ex-défenseur des droits du citoyen Tarek William Saab a permis depuis de transférer ces cas devant les tribunaux civils.

Le nouveau Procureur Saab a informé le 22 septembre qu’il commençait les démarches pour obtenir le rapatriement de plus de 200 millions de dollars détournés au préjudice de l’Etat vénézuélien grâce à des contrats illégaux en faveur de 10 entreprises de la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque- 41.000 de ces contrats environ représenteraient plus de 35.000 millions de dollars de pertes pour le pays : « Rien que sur 1000 contrats, nous avons détecté une surfacturation de plus de 230%, ce qui a causé un dommage au patrimoine de la République de 200 millions de dollars. Nous devons aller jusqu’au bout pour qu’en plus de la saisie des biens et de l’arrestation des responsables présumés, on puisse rapatrier l’argent pillé à la nation. »

L’enquête a permis la mise en examen d’une dizaine de hauts dirigeants de la compagnie pétrolière nationale PDVSA et de ses filiales, mais ce réseau semble n’être que la pointe de l’iceberg.  D’autres affaires, que la droite accusait jusqu’ici le gouvernement Maduro d’étouffer, ont été rouvertes. Comme l’impunité sur les fraudes massives dans l’octroi de dizaines de millions de dollars via CADIVI, CENCOEX, organismes publics, à des entreprises privées qui n’ont pas respecté leur engagement d’en user pour importer des biens vitaux– médicaments, nourriture, etc… Ou les dossiers de près de 200 paysans assassinés par les grands propriétaires dans le cadre de la réforme agraire, eux aussi mis sous le boisseau par Luisa Ortega et les juges qu’elle avait nommés.

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Son amour immodéré de l’argent, visible dans le luxe de son domicile à Caracas, amenait la procureure générale Ortega à effectuer de fréquents voyages à Paris, comme sur cette photo, où on la voit (de dos, à gauche) en compagnie de José Rafael Parra Saluzzo (à droite), un des « blanchisseurs » du réseau d’extorsion et avocat de l’organisateur des violences d’extrême droite Leopoldo Lopez (2).

C’est probablement en découvrant les nombreux comptes bancaires ouverts par Luisa Ortega à travers Parra Saluzzo ou son époux German Ferrer aux Bahamas et aux Etats-Unis que la CIA a pu exercer un chantage sur le couple, et monnayer son opposition très médiatisée à la « dictature » de Nicolas Maduro.  

Conclusion

Le manque d’information du terrain allié au besoin de prendre ses distances à travers une critique de gauche, a conduit des militants à monter sur le lierre de Mr. Bourdin (3). Un « chavisme critique » populaire existe pourtant, sur place, qui offre des enseignements utiles pour d’autres processus de transformation. C’est pourquoi il est invisibilisé par les médias. Comme le rappelait il y a peu le sociologue altermondialiste Boaventura de Souza Santos « Je pense qu’il faut lutter pour la qualité de la démocratie. Mais encore faut-il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par démocratie. Par exemple, il existe aujourd’hui au Venezuela une structure très importante qui s’appelle le Pouvoir Communal, à laquelle participent des gens très critiques vis-à-vis des politiques de Maduro et qui essaient de construire depuis la base un pouvoir communal qui est un pouvoir participatif, pas nécessairement représentatif en termes de démocratie représentative. » (4)

Thierry Deronne, Caracas, le 26 septembre 2017

Lire la première partie de ce dossier : Mensonges médiatiques contre France insoumise, partie I : « Maduro a fermé 49 médias ».

Notes

  1. http://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/venezuela/article168752747.html
  2. « Leopoldo Lopez, la presse française lâchée par sa source ? », http://wp.me/p2ahp2-20J
  3. « Comment redescendre du lierre de Mr. Bourdin et cultiver notre propre jardin », http://wp.me/p2ahp2-2y8
  4. « Boaventura de Souza Santos: pourquoi je continue à défendre la révolution bolivarienne au Venezuela », http://wp.me/p2ahp2-3kl

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Les débats de l’Assemblée Constituante : de la corruption comme usage privé de la chose publique.

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Avec l’Assemblée Nationale Constituante le modèle de société est en débat. Dans ce modèle, l’économie occupe une place centrale. Le pain de chaque jour est vital à tout le reste, sauf dans les moments d’exceptions politiques, qui, nous le savons, ne sont pas éternels. Produire ce pain peut être garanti par un privé, par l’Etat, par une communauté organisée, ou par une alliance entre parties. Cela semble être un consensus dans le chavisme actuellement et pour les années à venir.

A l’intérieur de ce possible consensus des débats ont lieu. L’un d’entre eux concerne l’Etat. Le point d’accord est que l’intervention de ce dernier est nécessaire, et que certaines branches de l’économie doivent être sous son contrôle. Il serait nécessaire de déterminer lesquelles, selon les objectifs pour l’étape que nous traversons, et dans une perspective de  transition au socialisme. Cependant, la discussion se complique à l’heure de tirer le bilan de dix-huit ans de tentatives, d’essais, de plans déjà exécutés. Qu’est-ce qui a pu se faire et qu’est-ce qui n’a pas pu ? Et pourquoi ?

La droite en profite comme d’habitude pour réaffirmer son sens commun néolibéral : l’Etat est inefficace, le secteur privé sait, lui, gérer. Pour démonter cette matrice il est facile de voir qu’il n’y a jamais eu de véritable entreprise privée au Venezuela, pas plus celle qui a vécu des devises de l’Etat que celle qui a toujours préféré importer pour spéculer, que produire sur place. Mais l’Etat en tant que tel ? Que se passe-t-il avec la production sous son contrôle, avec les entreprises expropriées, achetées, créées, avec les plans de développement agricoles, les objectifs tracés? C’est là que semble être la zone complexe, qui reste peu abordée, et rend difficile le débat sur le modèle, sur de possibles mesures centrales à prendre dans ce pays en guerre, où l’Etat doit avoir un rôle déterminant.

Particulariser la discussion peut en réduire la portée, la mener dans l’abstrait peut affaiblir la force de l’argumentation. En guise d’équilibre impossible je vais parler d’une expérience récente: le débat mené dans le cadre des déplacements des députés constituants dans les territoires avec des ouvriers de la Centrale Sucrière Ezéquiel Zamora, et avec des producteurs agricoles dans le Centre Technique Productif Socialiste Florentino, les deux situées à Barinas, toutes deux propriétés de l’Etat. La conclusion à laquelle on arrive est que les projets ont été bien posés selon les capacités du territoire, selon les marchés d’achat et vente, et malgré cela n’ont pas réussi à se développer. Ils fonctionnent à un pourcentage de production inférieur à leur potentiel, sans compter qu’ils devaient, selon le plan, croître.

Que s’est-il donc passé ? Quelles raisons ont empêché le développement de ces entreprises ? Il ne s’agit pas dans ces cas, comme c’est arrivé dans d’autres, d’achats d’entreprises qui sur le point d’être mises en faillite par leurs propriétaires, avec des machines obsolètes et des marchés fermés. Les réponses sont diverses mais elles se concentrent en un point: la corruption, c’est-à-dire la mauvaise utilisation des fonds, l’utilisation de ce qui est public pour le bénéfice personnel/familial, comme par exemple, de l’argent qui est arrivé et n’a pas été investi, du bétail  et des machines vendus illégalement – l’univers de la corruption est bien plus grand: évasion fiscale, comptes dans des paradis fiscaux, surfacturations et un etcetera dans lequel les grands entrepreneurs sont experts.

Il s’agit d’un thème difficile à aborder, parce qu’en partie, c’est une arme avec laquelle la droite – immergée jusqu’au cou dans la corruption – attaque tous les processus progressistes et révolutionnaires. Le problème c’est que nous ne pouvons laisser à ces secteurs le monopole de « l’explication ».  Un de ceux qui, depuis nos propres rangs, étudient le sujet, c’est, par exemple,  le vice-président bolivien Álvaro García Linera, qui dans une entrevue récente,  exprime des concepts comme celui de la « démocratisation de la micro-corruption » et pose la question centrale: que faire devant ce problème?

« C’est un fait qui te ronge la morale, alors que la seule force qu’on a quand on vient d’en bas c’est la force morale (…) Si tu deviens permissif tu perds ta force morale (…) Si tu perds moralement tu perds générationnellement, la pire défaite d’un révolutionnaire est la défaite morale. Tu peux perdre des élections, perdre militairement, perdre la vie, mais ton principe, ta crédibilité sont toujours debout, par contre quand tu perds la morale tu ne te relèves plus ». Il explique, en mettant l’accent sur la dimension morale, la nécessité d’identifier les responsables, de les juger, de se frapper durement.

Cet impact moral est évident. En particulier à cause de l’impunité qui a généralement régné face à ces situations. On pourrait formuler plusieurs hypothèses pour expliquer que la logique de sanctionner la personne en l’écartant de son poste – parfois pour le nommer à un poste équivalent – a substitué celle de juger: la culture politique, la corrélation de forces, le manque de suivi qui permettent de mener les cas à la justice. Il existe sûrement plus d’explications. L’absence de sanction des responsables affecte les ouvriers, les producteurs agricoles, les habitants de la zone, du pays, mine la bataille d’idées de la révolution, sa construction d’un sens commun.

Il existe une autre dimension en plus de la morale: l’économique. Prenons un cas qui apparaît systématiquement dans chaque commune, ou territoire agricole: Agropatria, l’entreprise publique qui doit fournir des matières premières pour la production. Toutes les descriptions signalent que l’entreprise dispose des matières premières nécessaires mais que celles-ci sont revendues par des réseaux de « bachaqueros« . Les recherches conduisent à la complicité entre le personnel de l’entreprise et des revendeurs. Le gain pour les corrompus et les mafias est important, le poids pour les producteurs aussi; leurs coûts de production augmentent, leurs gains diminuent, les prix –  avec des bénéfices extraordinaires pour les intermédiaires –  augmentent, le pouvoir d’achat est frappé, la guerre économique en devient plus aiguë pour les secteurs populaires.

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Débattre des causes de la situation de l’économie publique est la clé pour aborder le modèle et les mesures nécessaires, immédiates et stratégiques. L’hypothèse est que le problème  ce n’est pas le modèle socialiste – comme le martèle la droite –  mais qu’il n’a pas été possible de développer comme prévu la stratégie. Cela est dû, en partie, à la corruption qui a freiné, parfois brisé, des initiatives clés. Nicolas Maduro l’a dit dans son discours devant l’Assemblée Nationale Constituante:  » Le neuf n’arrive pas à naître, et parfois il se met à mourir à cause de la bureaucratie et de la corruption. Et le vieux n’arrive pas à mourir, et parfois il poignarde le neuf ». La corruption dans la sphère de l’Etat n’est pas l’œuvre du chavisme mais une partie endémique de la formation économique, politique et étatique, pétrolière, un lubrifiant constitutif du capitalisme. Ce n’est pas un problème nouveau, il ne se résout pas d’un coup de baguette magique.

Les récentes lois proposées par le président Maduro face aux grands réseaux de corruption du CENCOEX et des systèmes publics d’octroi de devises aux entreprises privées censées importer des médicaments ou aliments mais qui les ont revendus sur le marché parallèle, vont dans le bon sens : il s’agit non seulement de reprendre les enquêtes freinées par le Ministère Public, mais de confisquer les biens de ces grands groupes privés pour les remettre non à l’Etat mais directement à la population. Il y a eu plusieurs arrestations ces dernières semaines: au sein du Ministère Public, de la compagnie publique du pétrole PDVSA, à l’Hôpital de Valencia, et Maduro a demandé de reprendre l’enquête de CADIVI, l’organe chargé d’octroyer des devises étrangères. Si on y ajoute aussi le cas, par exemple, de Pequiven, filiale de PDVSA, au début de l’année, on voit que le problème touche des zones clés de l’Etat pour le développement économique, et qu’il existe des responsabilités dans les hautes sphères. La capacité d’affronter les agressions multiformes seraient d’une autre ampleur avec un Etat à la capacité productive consolidée, avec une justice dans les zones où la corruption s’est installée en lien avec les plans de ceux qui conduisent la stratégie contre le Venezuela. Une coïncidence qui peut s’expliquer par l’action des facteurs de guerre pour générer de la corruption dans des zones et des territoires géographiques stratégiques.

Ce dernier point place la corruption dans le problème majeur actuel: le plan de récupération du pouvoir économique par le bloc putschiste, dirigé depuis les Etats-Unis. Les détournements de fonds/complicités de frontière/manque de suivi/sabotage, ont pour objectif – pour ceux qui dirigent la guerre – la paralysie progressive de l’économie pour asphyxier la population. Mais ils remplissent aussi un autre objectif, celui de décomposer le tissu social, de rompre les solidarités populaires. On a vu ces derniers temps comment la corruption a augmenté dans l’espace public quotidien, sur de petites échelles, une « démocratisation de la micro-corruption » analysée par García Linares – plus seulement dans l’Etat mais aussi dans la société.

Il est central d’exercer la justice, d’appliquer le poids de l’Etat sur l’Etat lui-même, sur les grands groupes privés, de commencer d’en haut, de l’intérieur, jusqu’en en aval – le populaire n’est pas un synonyme automatique  d’innocence -. Il faut le faire pour appliquer les mesures prises, stimuler la force économique propre que peut développer l’Etat – celui-ci a montré sa capacité de réussir dans plusieurs expériences – accompagner le développement social/communal, établir des accords avec le secteur privé qui se concrétisent vraiment et ne deviennent pas une source d’enrichissement illégal.

Nous avons besoin de débattre de l’Etat, de sa puissance et de ses failles, de faire le bilan de ce qui a été fait, de le corriger dans notre stratégie, de mettre des noms sur les responsables des vols et de les juger, et de ne pas recommencer à créer les mêmes structures qui ne peuvent se maintenir vu leurs logiques de fonctionnement, le manque de suivi et de sanctions. Dans le cas contraire on peut courir le risque de répéter les erreurs, de ne pas réussir à construire des solutions nécessaires dans ce contexte de guerre, et de maintenir une culture de l’impunité qui, on le sait, génère davantage d’impunité.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/12/la-corrupcion-el-uso-privado-de-la-cosa-publica/

Traduction : Cathie Duval

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L’Assemblée Constituante dans les territoires

DJtRU6BXUAEqLcwL’Assemblée Nationale Constituante (ANC) est installée depuis plus d’un mois. La dynamique politique du conflit au Venezuela a changé depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, le pays n’est plus en surface ce qu’il était il y a quelques mois: l’insurrection de la droite s’est éloignée des rues. C’était un des objectifs centraux de l’élection de l’ANC : faire rentrer le débat politique dans le champ de la démocratie, au moins pour le moment – même si en sous-main des mouvements de violence sont en marche.

Avec ce nouvel équilibre des forces, une autre initiative a vu le jour : le déploiement d’une partie des députés constituants dans les territoires, du vendredi au dimanche, jours établis de manière hebdomadaire pour une dynamique qui se veut la colonne vertébrale du processus constituant. Plusieurs assemblées ont eu lieu dans le pays, la majorité au cœur des quartiers populaires et des zones rurales, certaines avec des autorités institutionnelles – des maires par exemple – et d’autres directement avec la population.

Nous avons recueilli les thèmes débattus au cours de cinq de ces assemblées: dans la Centrale Sucrière Ezequiel Zamora, sur la Place Hugo Chávez de Sabaneta, au Centro Agricole Génétique Florentino, dans la cour d’une maison de Barinitas et dans une école de El Cobre. Quatre assemblées citoyennes dans l’état de Barinas, une dans l’état du Táchira, avec la participation d’ouvriers, de petits producteurs agricoles, de membres de communes, de voisins du secteur et de députés constituants. Dans tout ce qu’on a entendu lors de ces assemblées on peut dire qu’il existe trois grands axes et besoins exprimés par la base: la production, la corruption et la justice.

La production

C’est un thème répété depuis des années : il est nécessaire de produire plus, et de dépendre moins du pétrole. C’est ce qui s’est dit dans chaque assemblée, où ont été présentés des plans concrets de production tant pour les entreprises d’État que pour des expériences sociales-communales – on compte 137 communes à Barinas, 75 dans l’état de Táchira, et presque toutes connaissent un développement productif. La proposition est claire, l’heure historique exige d’augmenter les niveaux de production, la capacité pour la consommation nationale et l’exportation. Ceux qui produisent la richesse – ouvriers, producteurs, communards – ont montré leur volonté de construire des réponses face aux nécessités du pays.

Le diagnostic sur des entreprises dans les mains de l’État montre que la majorité ne fonctionnent pas comme elles devraient, et produisent en-dessous de leur potentiel, ce qui n’est pas le projet originel. Cette situation constitue une limitation sévère dans une économie partagée entre trois propriétés – privée, d’État, sociale/communale – dans une guerre économique où l’État est appelé à jouer un rôle central.

La corruption

Tous les débats sur la production ont eu pour corollaire la nécessité de combattre la corruption. Le problème touche deux domaines fondamentaux : l’État et le secteur privé. L’accent a été mis sur le premier, et en particulier sur deux aspects. L’un d’eux est la difficulté que rencontrent les initiatives sociales/communales, ou les entreprises publiques elles-mêmes, pour obtenir des réponses dans les demandes faites à l’État – qu’ils s’agissent d’institutions ou d’entreprises. L’autre aspect abordé est le mauvais usage des ressources dans les entreprises d’État qui se traduit, par exemple, par la déviation d’intrants destinés à la production agricole: des entreprises d’État elles-mêmes revendent ces biens aux réseaux du marché noir qui les revendent ensuite aux producteurs à des prix inaccessibles.

Dans chacun de ces cas la conclusion est claire : il est nécessaire d’en finir avec la corruption. Il s’agit d’un problème qui pèse depuis des années sur l’économie, détruit des projets, empêche le développement du modèle productif national. Sans sanctions, commet réactiver la production ? Comment faire pour que les nouvelles initiatives aient du succès et ne finissent pas comme les précédentes ?

La justice

Le besoin de justice s’est manifesté tant vis-à-vis des corrompus que vis-à-vis de ceux qui ont dirigé et pratiqué l’insurrection armée de la droite menée d’avril à juin, qui a fait plus d’une centaines victimes, et qui a donné lieu à une augmentation des faits de délinquance. Cette exigence que la justice s’exerce s’est exprimée en particulier dans les villages assiégés pendant cette période de violences – c’est le cas de Barinitas et de El Cobre. Dans le premier cas, la population a dû affronter principalement des groupes armés ramenés de l’extérieur pour causer des destructions. Les preuves: la mairie et le commissariat de police avec des marques des incendies et des destructions, les magasins vandalisés qui n’ont pas encore rouvert, l’ouvrier assassiné par une arme à feu. Dans le second cas, le plan a combiné l’incursion de forces de choc de la droite – sûrement paramilitaires – avec l’action d’habitants de l’opposition. Ceux-ci ont agressé les voisins chavistes et les centres électoraux pour tenter d’empêcher les élections à l’Assemblée Constituante du 30 juillet.

On a besoin de justice dans ces villages, d’une justice qui ne concerne pas seulement les dirigeants nationaux de l’escalade violente – comme Voluntad Popular -, mais qui soit aussi plus locale, complexe, où de « bons voisins » se sont transformés en assassins potentiels et où des groupes armés ont suivi des schémas de type militaire.

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Les députés constituants se sont trouvés face à un éventail de demandes. Leur tâche est de réaliser une synthèse pour l’élever jusqu’à l’Assemblée Nationale Constituante et à ses commissions de travail respectives – au nombre de 22, chacune s’occupant d’un axe thématique différent – et d’ébaucher une architecture constituante de démocratie représentative et participative qui se déroule tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’hémicycle.

On ressent la nécessité de ces assemblées. Il persiste dans les communautés un grand manque d’information sur l’Assemblée Constituante, il y a une sensation de distance vis-à-vis de ce nouveau pouvoir : alors que l’Assemblée Constituante prend des mesures politiques – et parle à travers un nombre réduit de personnes- la réalité économique se détériore chaque jour. Grâce aux mesures économiques annoncées par le président Maduro et à ces rencontres face à face sur le terrain, la distance se réduit, et permet à la population de s’approprier d’une instance pour laquelle elle a voté dans l’espoir qu’elle résoudrait ses problèmes.

Il n’existe pas de clef unique pour résoudre les urgences et les nécessités stratégiques. Les causes de la situation sont économiques et politiques, tant internationales que nationales, dans un contexte de tentative d’assaut final dirigé depuis les Etats-Unis. Dans cette complexité, où l’Assemblée Nationale Constituante doit prendre des mesures concrètes, on peut construire des mécanismes pour mettre en marche une participation populaire directe. Il faut valoriser le fait que dans leur immense majorité les gens sont prêts à résister, à en faire plus, même face à la détérioration des prix, à la corruption qui les affecte directement dans leurs expériences productives, et aux vagues de violence armée dirigées par la droite avec leur cortège de traumatismes et d’affrontements collectifs.

C’est dans la rencontre entre ces deux instances – territoires et députés constituants – que se trouve une des réponses à comment affronter la situation. Une situation qui en surface peut paraître plus calme : pas souterrainement, car la nécessité d’en finir avec l’expérience bolivarienne à tous les niveaux est intacte. Nous vivons en guerre.

Marco Teruggi

 

Source: https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/11/la-asamblea-nacional-constituyente-en-los-territorios/

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3th

Boaventura de Souza Santos: « Pourquoi je continue à défendre la Révolution Bolivarienne au Venezuela”

Décrit comme le « sociologue de l’antiglobalisation » et le « penseur étoile des mouvements sociaux », le portugais Boaventura de Souza est un des principaux initiateurs du Forum Social Mondial et l’un des intellectuels de gauche les plus respectés d’Europe. Cependant son travail dépasse les frontières nationales et universitaires. Docteur en Sociologie du Droit de l’Université de Yale, il occupe les fonctions de directeur du centre d’Etudes Sociales de l’Université de Coimbra et travaille également comme chercheur à la faculté de Droit de l’Université de Wisconsin-Madison aux États-Unis.

Entretien réalisé par Arturo Wallace, de BBC World Service, août 2017.

Lorsque vous écrivez «En défense du Venezuela » que défendez-vous, ou qui défendez-vous exactement ?

Je défends les majorités du Venezuela, parce que jusqu’à maintenant il est évident que ces majorités ont manifesté pour continuer les politiques d’inclusion sociale et de progrès menée pour les classes défavorisées. Comme vous le savez en 1998, au moment de l’élection de Hugo Chavez, 60% de la population du Venezuela vivait sous le seuil de pauvreté et aujourd’hui c’est beaucoup moins. Bien sûr en ce moment, il y a une crise au niveau de l’approvisionnement, une crise économique très grave. Mais jusqu’à présent la majorité pauvre du Venezuela n’a pas manifesté contre (l’actuel gouvernement), sauf lors des élections (parlementaires) de 2015, lorsque l’opposition a gagné mais avec une faible avance..

La société vénézuélienne est polarisée, avec de fortes différences. Et défendre le Venezuela, c’est défendre la démocratie vénézuélienne et le droit des majorités à manifester démocratiquement. Si vous regardez bien, l’opposition organise un référendum – bien qu’il n’ait aucune valeur juridique – et on parle de 7 millions, le gouvernement organise des élections pour une Assemblée Constituante et on parle de 8 millions. Et ensuite une entreprise privée dit qu’en réalité il n’y avait que sept millions, mais ce que tout cela montre c’est que la société est divisée. Et dans nos sociétés les divisions doivent se résoudre démocratiquement.

Mais la démocratie vénézuélienne fonctionne-t-elle ?

Ce qui est clair, c’est que le Venezuela n’est pas une dictature, car si c’en était une, l’opposition ne pourrait pas faire ce qu’elle fait : brûler des centres de santé, brûler des écoles, bombarder le Tribunal Suprême avec un hélicoptère, recourir à tous types de provocations dans la rue. Dans les médias internationaux ces provocations sont présentées comme émanant du gouvernement, alors qu’il est clair que ce n’est pas le cas. Et nous le savons car nous avons déjà vu cela avant. Vous avez peut être regardé par hasard le reportage de Sky News avant les élections (pour l’Assemblée Constituante) sur ce qui ressemblait à une guerre civile à Caracas ; alors souvenez vous de ce que Sky News a fait en Libye, à Tripoli et aussi à Mossoul en Syrie ; ensuite il s’est avéré que tout n’était que mensonges. On essaie de ne pas montrer la réalité du Venezuela aux médias internationaux et c’est pour cela que défendre le Venezuela c’est défendre un peu la démocratie et une sortie non violente à cette crise, car si cela se termine dans la violence, les vénézuéliens en premier lieu, mais aussi le monde entier va en souffrir.

Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par une droite insurgée que les médias internationaux ont déguisée pendant des mois en « révolte populaire ».

Et vous êtes certain que la majorité des vénézuéliens appuient le gouvernement actuel ? Comme vous l’avez-vous-même rappelé, la dernière fois que l’opposition a participé à des élections, elle a gagné….

C’est vrai, la majorité a voté en décembre 2015 en faveur de l’opposition, cela ne fait aucun doute, mais si on y regarde bien, c’était dans un contexte de crise. Et il est évident que Maduro n’est pas Chavez. Nous savons aussi qu’il y a des problèmes – personne ne peut nier qu’il y a des problèmes au Venezuela – et nous savons aussi que Maduro n’est pas Allende. Mais il faut dire que lors de l’organisation des élections de 2015 la plupart des gens étaient très mécontents de certaines orientations de la Révolution Bolivarienne, mais ils voulaient continuer avec la Révolution : la corriger, pas l’éliminer.

C’est pour cela que lorsque l’Assemblée Constituante est arrivée – dans les conditions difficiles que nous connaissons, avec des salles de vote brûlées, saccagées- huit millions de personnes sont sorties manifester pour la défendre. Il me semble que la majorité des vénézuéliens n’est pas totalement d’accord avec les choix actuels de politiques bolivariennes de Maduro , mais elle veut poursuivre le projet d’intégration sociale, d’élargissement du pouvoir vers les communes, vers les plus pauvres, etc. Il ne s’agit pas d’éliminer complètement les conquêtes acquises depuis 1998. C’est dans ce sens que je parle de majorités.

Mais vous croyez que les conditions dans lesquelles a été élue l’Assemblée Constituante peut être considérée comme un exercice de démocratie et ses résultats comme l’expression de la volonté des majorités ?

Oui, c’est un exercice propre d’une démocratie, pas d’une dictature. Les procédures peuvent varier, proposer différentes formes de choix. Et l’article 348 de la Constitution stipule que le président a cette prérogative (de la convoquer). En fait j’ai toujours critiqué, d’une façon solidaire, certains aspects de la politique bolivarienne; cela ne date pas d’aujourd’hui. Et bien sûr, je pense personnellement – bien que je ne sois pas vénézuélien – qu’il aurait mieux valu garder la Constitution de 1998, et beaucoup de personnes pensent que ce serait possible. Mais dire que l’Assemblée Constituante n’est peut être pas pleinement démocratique est une hypocrisie, dans la mesure où l’Assemblée Nationale exerçait un blocage total à Maduro depuis le début.

Mais c’était un processus plus symbolique qu’effectif, alors que l’Assemblée Constituante, elle, a du pouvoir : de fait, une de ses première décisions a été la destitution de la procureure générale Ortega (NDLR : depuis cette interview, Luisa Ortega et son époux ont fui la justice vénézuélienne à la suite de la découverte d’un vaste réseau de corruption qu’ils dirigeaient depuis le Ministère Public dans la frange pétrolifère de l’Orénoque, et de l’omission juridique de nombreux cas de fraude massive sur le change de devises pour le commerce extérieur. Luisa Ortega collabore à présent, selon le Miami Herald, avec le gouvernement états-unien). Pensez vous que ce genre de décision contribue à la confiance et au dialogue que le gouvernement prétend défendre ?

Non. Et je pense réellement qu’il y a une polarisation croissante et très inquiétante, les deux parties polarisent vraiment la situation. Vous pouvez constater, par exemple qu’il y a eu une tentative pour diviser les militaires, tentatives derrière lesquelles l’interférence nord américaine était très forte, interférence avérée, parce qu’ils essaient de boycotter tout le processus bolivarien du Venezuela. Et les réactions ne me semblent pas bonnes non plus, bien évidemment. Ce qui me semble intéressant cependant c’est que l’opposition a décidé de participer aux élections régionales et locales qui vont avoir lieu. C’est l’expression de leur volonté d’affronter le vote et de continuer sur la voie démocratique, ce qui, selon moi est une très bonne nouvelle.

D’un autre côté, au Venezuela actuellement nous sommes face à une situation de dualité de pouvoir, avec d’un côté l’Assemblée Nationale et aussi un vide institutionnel très fort, parce que Maduro a révoqué la procureure générale, et d’un autre côté l’Assemblée Constituante, qui ne va pas l’accepter. Le résultat est une situation – qui n’est pas nouvelle dans l’histoire, la Russie a connu cela pendant un temps en 1917 – où le pouvoir est divisé dans la société ce qui rend de plus en plus difficile une solution dialoguée. Et nous n’avions jamais connu cette situation auparavant en Amérique Latine.

Ce que nous avons connu ce sont les dictatures sanglantes qui sont venues après, la destruction de tout, et cela doit inquiéter tous les démocrates. Et c’est pour cela que tous les efforts devraient tendre vers le dialogue. Certaines personnes ne sont malheureusement absolument pas intéressés par le dialogue. Et je me demande s’il n’y a pas des forces à l’extérieur qui ont intérêt à ce que le Venezuela, qui a toutes les richesses minérales du monde, ne soit pas un pays vraiment souverain, et non dépendant des États Unis ; on sait bien que tous les pays qui ont des réserves jugées stratégiques pour les intérêts américains ont été éliminés, détruits. Et il existe plusieurs façons d’intervenir. Nous ne pouvons pas rester naïfs. Après l’Opération Condor dans le Cône Sud de l’Amérique Latine au cours des années 70, nous ne pouvons plus être naïfs : il existe de nombreuses formes d’intervention dans les affaires d’un autre pays. Et je pense que sans cette polarisation le problème pourrait être résolu par la voie démocratique. Mais là, je ne sais pas, et cela m’inquiète beaucoup.

Pourtant cela fait 18 ans que le chavisme est au pouvoir. N’est-ce pas là la preuve qu’on exagère le poids de cette soi-disant conspiration organisée par Washington ?

Le problème ce n’est pas le nombre d’années qu’il est au pouvoir, mais s’il gouverne correctement. Et au Venezuela il y a eu un problème structurel très clair : le pays n’a pas su tirer profit des bénéfices du pétrole pour reconstruire un État qui vivait historiquement de ses rentes et dans la dépendance des États Unis. Parce qu’en fait Chavez ne l’a pas changé : il n’a pas profité des bénéfices du pétrole pour changer le modèle de production de l’économie au Venezuela. Au contraire, d’une certaine façon, il est encore plus dépendant de la production du pétrole. C’est bien évidemment un problème structurel. Auquel il faut ajouter le problème de la corruption, qui ne date pas d’aujourd’hui. La corruption était complètement endémique au Venezuela, dans les années 70 et 80. C’était un cas d’étude.

Il n’y a plus de corruption au Venezuela ?

Bien sûr que si. Comme dans d’autres pays. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas. Le problème c’est qu’il y a deux poids, deux mesures : par exemple au Brésil, la présidente la plus honnête d’Amérique Latine, Dilma Roussef, a été destituée par les politiciens les plus corrompus d’Amérique Latine. C’est ça qui me gêne. Et sur quoi repose cette double politique? en fait c’est très simple : cela dépend si tu es aligné sur les logiques internationales du néolibéralisme, des privatisations et d’abandon des richesses naturelles au marché international. Si tu es d’accord tout est toléré, comme on tolère que l’Arabie Saoudite exécute des jeunes qui ont participé au printemps arabe, ou que les femmes soient fouettées pour avoir conduit une voiture, cela ne provoque aucune vague. En ce qui nous concerne, ce n’est pas du tout ce qui se passe, et c’est cette double politique qui me gêne. Mais je ne cherche absolument pas à cacher les problèmes structurels du pays.

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous à nouveau! », des effigies de Lula et Dilma pendues à un pont : comme au Venezuela, des classes moyennes transformées en « révolte populaire » par les médias internationaux ne seraient pas fâchées de voir intervenir militairement les États-Unis, voire de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Mais vous pensez que les inquiétudes sur la qualité de la démocratie au Venezuela ne sont qu’une façade ?

Non, je pense qu’il faut lutter pour la qualité de la démocratie. Mais encore faut il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par démocratie . Il existe des groupes qui essaient de construire un pouvoir communal depuis la base. Par exemple, il existe aujourd’hui au Venezuela une structure très importante qui s’appelle le Pouvoir Communal, à laquelle participent des gens très critiques vis-à-vis des politiques de Maduro et qui essaient de construire depuis la base un pouvoir communal qui est un pouvoir participatif, pas nécessairement représentatif en termes de démocratie représentative. Mais vous savez bien qu’il existe d’autres formes de démocratie.

Et le Venezuela avait un système électoral très sophistiqué. Et je suis surpris que l’entreprise privée Smartmatic dise – sur quelle base, je l’ignore, ce que je sais c’est qu’elle vient de signer un contrat pour plusieurs millions avec la Colombie – qu’ils n’étaient que sept millions, et non pas huit. Il y a des choses que nous ne comprenons pas, qui me surprennent et m’incitent à garder mes distances en raison que ce que j’ai vu en d’autres occasions en Amérique Latine. Les conséquences sont toujours les mêmes : guerre civile, morts, de plus en plus d’assassinats, et ce serait regrettable pour le peuple vénézuélien et les démocrates du monde entier.

École de féminisme populaire, commune « La Azulita », État de Mérida.

Et l’unanimité des décisions de l’Assemblée Constituante ne vous semble pas suspecte? Dans quelle mesure un organe qui prend de telles décisions peut il être considéré comme représentatif de la société vénézuélienne ?

Je ne suis pas certain que les choses soient comme cela.

Mais c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent…

Bien sûr, mais cela n’a pas encore commencé, pour ainsi dire. Nous allons voir ce qui va se passer. D’un autre côté, au Venezuela les mécanismes démocratiques sont encore très forts. Quand cette Assemblée Constituante aura terminé son travail, la nouvelle Constitution devra être approuvée, elle ne pourra pas entrer en vigueur comme cela, il faudra un référendum. Alors les vénézuéliens auront l’occasion, lors du référendum, de dire s’ils sont pour ou contre. En d’autres termes il me semble qu’il existe encore des mécanismes qui permettent une issue démocratique, une issue avec un minimum de violence – qui hélas est déjà très importante – et avec un minimum d’intervention internationale. Nous allons voir si cela est possible, mais il ne faut pas renoncer à espérer. Même si, pour l’instant, les deux parties n’ont pas un comportement propice au dialogue.

Et vous pensez que la volonté de dialogue du gouvernement est réelle ?

Il ne faut pas oublier que tout a commencé lorsque l’opposition a gagné les élections en 2015. Elle a gagné les élections législatives, pas les présidentielles, mais la première chose qu’elle a dite a été : « il faut détruire la Révolution Bolivarienne et faire partir Maduro ». C’est-à-dire que les premières déclarations du nouveau président de l’Assemblée ont été pour détruire tout ce qui a été fait auparavant. Ce n’est pas normal. Et il ne faut pas s’étonner si les partisans du gouvernement ou de Maduro commencent à envisager les façons de se défendre. Et je me réjouis que jusqu’à présent, ils aient choisi le chemin d’une Assemblée Constituante, car ils auraient pu recourir à une lutte armée et tout le monde sait qu’au Venezuela il y a beaucoup d’armes.

C’est pour cette raison que je préfère, d’une certaine façon, reconnaître l’Assemblée Constituante, préparer un vote lors d’un référendum, et reconnaître le verdict, quel qu’il soit. Mais il faut faire en sorte que le processus puisse continuer, même si c’est au bord du chaos. On est au bord au chaos, mais beaucoup de pays ont connu cela : mon pays, le Portugal, est passé par quelque chose de très proche en 1975, et nous nous en sommes sortis. Après la Révolution d’Avril au Portugal on disait qu’une intervention nord-américaine était nécessaire. Et nous sommes parvenus à maintenir le système démocratique..

Bien sûr, le Venezuela n’est pas le Portugal, les pays sont différents, les contextes sont différents. Mais je continue de défendre la possibilité d’une issue de dialogue démocratique, ce qui probablement n’est possible que si l’on n’attise pas la dualité de pouvoir avec l’Assemblée Nationale, si on laisse l’Assemblée Constituante rédiger une Constitution et la soumettre par référendum, et surtout si on mise avec force sur les élections régionales et locales. Les élections régionales et locales vont nous dire ce que pense réellement le peuple. Et toutes les informations que je reçois de l’intérieur du pays, de gens qui sont avec les peuples, c’est que les gens ne sont pas contre la Révolution Bolivarienne, mais ils veulent manger, ils veulent résoudre les problèmes.

Et ils pensent aussi que pendant longtemps il y a eu un boycott de la part des forces de l’oligarchie qui ont bloqué l’approvisionnement de la société. Mais bien sûr, il n’y a pas de récoltes, il n’y a pas de médicaments, il n’y a pas de couverture santé et tout cela est insupportable. Et les gens ne sont pas du tout satisfaits.

Mais cette situation peut elle s’expliquer uniquement par le boycott de l’oligarchie? N’est-ce pas aussi un résultat des politiques du chavisme ? Comment un boycott peut il expliquer que le Venezuela soit devenu, selon les termes de Ricardo Hausmann, « le pays le plus endetté du monde ? »

Le Venezuela n’est pas le pays le plus endetté; le pays le plus endetté ce sont les États-Unis: 23 milliards de dollars de dette publique. Il ne l’est ni en termes absolus, ni en termes relatifs. Mais ce qui se passe c’est que les États Unis peuvent imprimer les billets qu’ils veulent et la valeur du dollar se maintient…

Mais la dette vénézuélienne est significative…

Oui elle est très importante. Et je ne vais pas vous dire que le boycott en est la seule raison (de la crise économique au Venezuela). Il n’y a pas qu’une seule raison. Et il y a eu des erreurs. Je ne suis pas du tout en train de présenter le pauvre Maduro comme une victime innocente de toute l’opposition. Pas du tout. En fait lorsqu’il y a des erreurs dans une démocratie, que fait-on? On les corrige. Et c’est pour cela que certaines erreurs de la Révolution Bolivarienne ont provoqué la défaite aux législatives de 2015 .

Mais que s’est-il passé ensuite ? La droite qui a gagné les élections (législatives) a décidé que la seule façon de conquérir le pouvoir et de faire reconnaître sa victoire était de détruire la Révolution Bolivarienne au lieu de la corriger.

C’est le problème aujourd’hui. C’est la cause de la polarisation. Parce que lorsqu’on pense qu’il ne faut pas corriger les erreurs mais tout détruire, alors il faut agir de façon plus radicale. C’est ce qui s’est passé au Brésil : il a fallu un coup d’état. Car s’il s’était seulement agi de corriger les erreurs de Lula – qui étaient grandes et que j’ai critiquées à l’époque – on aurait pu trouver une solution démocratique, attendre les élections suivantes et renverser Dilma Roussef à ce moment là. Mais l’oligarchie était impatiente et a choisi la voie du coup d‘état. Je pense que c’est ce qui va arriver au Venezuela. Ou qui peut arriver. Parce que les mécanismes démocratiques qui existent encore sont très fragiles et exigeraient de grands leaders ou la protection d’institutions comme la CELAC et l’UNASUR, qui, si elles étaient fortes pourraient intervenir et dire « Mes amis, nous allons essayer de sauver le plus important ». Mais c’est ce qui manque en ce moment, et les fautes sont partagées. L’important selon moi, c’est de maintenir une structure démocratique, parce que le résultat va être terrible. Et c’est ce que l’on ne peut pas accepter.

Vous êtes optimiste ou pessimiste?

A l’heure actuelle, je suis de plus en plus pessimiste, parce que tous les jours je constate que les possibilités de dialogue s’amenuisent et que la pression internationale, la pression des États-Unis crée une situation propice à un coup d’état. Mais, en plus, l’opposition est très divisée. Elle n’est unie que pour détruire la Révolution Bolivarienne, mais pour rien d’autre et qu’est-ce que cela pourrait produire ? Une grande incertitude, peut être beaucoup de violence et un recul total des avancées sociales.

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-40898069

Traduction : Pascale Mantel

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Les urgences du chavisme

par Marco Teruggi

24 août 2017

photos : la mobilisation citoyenne pour élire une assemblée constituante le 30 juillet a surpris jusqu’aux partis chavistes et a paralysé la stratégie violente et médiatique de la droite.

D’un jour à l’autre, les tranchées de l’Est riche de Caracas ont disparu. Comme un épais brouillard qui aurait tout enseveli puis se serait dissipé. Laissant apparaître un échec clair et net, aussi rapide que le repli commencé le 25 juillet et rendu décisif par la journée du 30 juillet, lorsque plus de huit millions de citoyen(ne)s des zones populaires ont défié les violences de la droite pour aller élire une Assemblée Constituante, surprenant même les partis chavistes.

Les scénarios de guerre des rues qui envahissaient photos, titres des journaux, discours et réseaux sociaux sont délaissés. Le passé récent semble lointain, les corps en flammes des afrodescendants brûlés vifs par ceux que les médias nous ont repeints durant trois mois en « combattants de la liberté », les attaques nocturnes près du palais de Miraflores, les nombreuses news montrant l’autoroute Francisco Fajardo envahie par les gaz, les boucliers et autres spectacles ne paraissent plus que des souvenirs à l’odeur de cendre.

Le passé est-il révolu? Un question se pose, appelant une réponse sérieuse : où sont passés les groupes de choc qui ont sévi pendant trois mois, les structures paramilitaires qui ont assiégé des villes des jours durant, les bandes qui agissaient comme des mercenaires? Difficile de croire qu’ils s’en sont retournés chez eux…

Retour à la normalité donc, à un ordre restauré à l’intérieur du désordre d’un moment historique caractérisé par l’emploi de coups à l’estomac pour couper le souffle et de coups de crosse pour mettre KO. Retour aussi à une capacité de réflexion moins confuse que celle imposée par un épisode insurrectionnel d’une droite latino-américaine. Une fois le brouillard dissipé, l’ennemi en pleine réorganisation, montrant des signes de crise et laissant entrevoir la main invisible de l’Amérique du Nord retourne son regard sur lui-même, c’est-à-dire sur nous-mêmes, la Révolution. Car n’est-ce pas de cela qu’il s’agit? D’un espace d’analyse approfondie destiné à la repenser, la théoriser, la réviser et dégager des questions comme :

En quoi consiste la stratégie chaviste? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller?

L’Assemblée Constituante nous a sorti de l’impasse. Le Président a visé juste et a bien piloté. La bataille politique, l’importance de la confrontation, ses résolutions possibles ont eu pour résultat l’épopée électorale, la réponse pacifique, du 30 juillet. Tous les autres problèmes étaient passés à l’arrière-plan devant l’éventualité de voir le pays s’engager dans une guerre civile et dans une logique de gouvernement parallèle, se trouvant dans l’incapacité de trouver une solution démocratique au conflit. C’était l’une des raisons de la participation massive au vote.

Maintenant l’Assemblée Constituante se réunit au quotidien, les élections des gouverneurs approchent –le temps reprend un rythme accéléré – l’épopée laisse place au quotidien, et deux dimensions se dégagent de ses débats et/ou de sa crise : la dimension politique et la dimension économique.

La dimension politique

Des contradictions se font jour, c’est inévitable. La question se pose : comment les traiter? L’une d’elle est que le processus révolutionnaire crée, à partir de ses centres de direction, des instances et des participants avec lesquels il a ensuite des difficultés à communiquer. Un exemple paradigmatique en est le mouvement des agriculteurs , une cible stratégique comme l’a souligné Hugo Chavez, avec lequel la direction et ses institutions ont maintenu et maintiennent toujours une relation reposant sur une connaissance insuffisante et/ou une volonté de contrôle.

La dynamique qui s’en dégage pourrait être synthétisée de la manière suivante : ceux qui ouvrent des portes doivent ensuite les refermer, et ceux qui ont été convoqués ont essayé de les ouvrir. C’est ce qui semble émerger de l’Assemblée Constituante avec les particularités de son espace et l’apparition toute récente de cette jeune instance. L’Assemblée Constituante a une richesse : sa représentativité de la société vénézuélienne et son caractère populaire. Elle représente des agriculteurs(ices), des paysans(nes), des ouvriers(ères), des étudiants, des indigènes, des personnes handicapées, des retraités(es), des entrepreneurs et des représentants des régions. Que signifient tous ces gens réunis là pour le pays? La politique enclenchée avec cette convocation non-partisane semble contenue dans le même langage, les mêmes personnes, les mêmes noms.

Tout le monde sait qu’un renouvellement interne du processus révolutionnaire est nécessaire – c’est aussi inévitable que l’existence de contradictions – l’Assemblée Constituante et la dynamique qui la parcourt consistant à se déplacer dans les régions, à aller à la rencontre des communes, à s’ouvrir à des critiques, des propositions nouvelles et à la mise en œuvre de solutions, peut être le lieu de cet éventuel renouveau. Ce qui permettrait d’éviter à l’Assemblée Constituante de se transformer en nouveau pouvoir public qui se réunit entre quatre murs. Car il s’agit avant tout de créer un mouvement historique de participation de tous les protagonistes, dans lequel le peuple prendra part aux débats, aux travaux constitutionnels, à la résolution des problèmes et aux formes de société qu’il souhaite. Il doit s’agir, comme prévu, d’un processus constituant, d’un pouvoir originaire.

Il existe toujours une marge entre les paroles et la réalité, mais aussi la possibilité de la réduire.

LA DIMENSION ECONOMIQUE

Le risque que présente une Assemblée Constituante qui ne parle pas le langage des citoyens ordinaires est aggravé par la situation économique.

Si nous avons repris l’initiative au niveau politique -le débat sur l’Assemblée Constituante est d’avant-garde dans l’exercice de la démocratie en Amérique Latine surtout et c’est à la dimension politique du conflit que le chavisme doit sa supériorité-  la situation reste caractérisée par la forte pression sur le plan économique. La fureur avec laquelle l’attaque contre la monnaie a été déclenchée après le 30 juillet, la manière dont la majorité de la population supportait et supporte encore la spéculation exercée en toute impunité, la flambée des prix, la perte du pouvoir d’achat et la détérioration des conditions de vie sont devenues évidentes. L’explication politique des causes de la situation économique permet de susciter un réflexe de résistance durable au sein de la population. Mais jusqu’à quand? Jusqu’à quand peut-on parler de guerre économique alors qu’elle ne va qu’en s’aggravant? Jusqu’à quel point la révolution pourra-t-elle continuer à ne pas capituler en gardant le silence face à une regression économique qui ne fait que s’accroître?

Il faut prendre des mesures. La population le demande clairement.

Dans l’immédiat, il faut freiner la hausse des prix de tous les produits et services –hormis ceux qui appartiennent à l’Etat, comme le métro par exemple- devenu pratiquement gratuit, la fuite des devises, remédier aux difficultés à se procurer des médicaments. Il faut faire preuve d’autorité pour remédier à cette situation, rétablir l’ordre devant ces faits, sévir contre la spéculation et la corruption surtout : la corruption privée et publique aggrave une situation déjà difficile en situant une part du problème au sein même des rangs chavistes. On l’a constaté avec la mafia de la Procureure générale Luisa Ortega, transformée en « chavisme critique » par un gauchisme occidental sous influence médiatique. Tout a donc commencé et se termine là?

Sur le plan économique aussi existe un niveau stratégique où se joue la part essentielle du modèle de société en construction. Il semble y avoir consensus autour de trois formes de propriété à mettre en œuvre : privée, publique et sociale/communale. Les signaux donnés actuellement par la direction indiquent une concentration d’efforts pour atteindre le premier objectif, qui est d’œuvrer à l’émergence d’un entreprenariat national -mais jusqu’à quel point une bourgeoisie nationale peut-elle se développer dans le cadre des économies latino-américaines actuelles?- et de maintenir des accords avec les grandes sociétés d’importation, pourtant désignées comme responsables du désapprovisionnement et de la hausse des prix.

Par contre, l’enjeu du développement de l’économie qui restera entre les mains de l’État n’apparaît pas clairement. Il faudrait définir quels seront les domaines concernés et faire le bilan des expérimentations réalisées ces dernières années, ainsi que celles faites au niveau communal. S’agit-il d’une décision prise sous la contrainte d’un contexte de crise, y aurait-il à la base une volonté communale, ou bien la stratégie adoptée reposerait- elle sur le secteur privé auquel seraient subordonnées les deux autres formes de propriété?

Ce tableau – incomplet- révèle une immersion dans des problèmes causés par les prix du pétrole et l’affrontement à une guerre économique dirigée par les États-Unis dont l’objectif est d’isoler le pays, de l’asphyxier, de le mettre sous blocus afin d’aggraver les difficultés économiques dans le but de lasser la population et de l’éloigner de son gouvernement.

C’est dans un tel contexte que les débats ont lieu, avec un pistolet sur la tempe.

Le brouillard dissipé, les débats peuvent commencer, les pratiques, les stratégies, les perspectives repensées. Jusqu’à quand cela durera-t-il? A quel moment la droite et les États-Unis reviendront-ils déclencher une nouvelle insurrection armée dans la rue que les médias opposeront à une « répression de Maduro » ? Mais cette question est peut-être mal posée : l’insurrection a lieu aujourd’hui-même, non pas dans la rue mais sur le plan économique. Selon toute logique, répondre à cette escalade au moyen des formules déjà utilisées ces dernières années devrait aboutir à des résultats similaires. Mais il devient urgent de changer les formules, à moins que les résultats ne soient bons ou pas trop mauvais au vu du scénario à affronter. Bons dans les chiffres macro ou dans la vie des citoyens ordinaires?

La population met tous ses espoirs dans l’Assemblée Constituante . Où les placer sinon là? C’est pour cela qu’elle est allée voter, pour obtenir des réponses concrètes, immédiates et stratégiques. La droite n’a rien proposé durant l’année et demi passée à la tête de l’Assemblée Nationale, elle a juste ciblé sa tactique sur l’aggravation de la confrontation politique par une escalade vers un coup d’état. Elle n’a pas su gérer sa victoire électorale et n’apparaît pas comme une alternative pour répondre aux attentes de la population. Cela fait partie de sa crise.

Comment le chavisme gère-t-il sa victoire du 30 juillet?  Jusqu’à présent, sa stratégie est orientée vers la justice pour les nombreuses victimes, le conflit politique et l’installation de la structure institutionnelle de l’Assemblée Constituante

Arrive maintenant l’heure de l’économie, du rétablissement des équilibres. C’est d’une décision toute politique qu’il s’agit là.

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/08/26/las-oportunidades-urgentes-del-chavismo/

Traduction : Frédérique Buhl

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Dix clefs pour comprendre et analyser la victoire du chavisme à la Constituante

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Électeurs du centre de vote Luis Alejandro Alvarado, Cagua, État d’Aragua (centre du pays)

par Victor Hugo Majano

Le processus électoral qu’a vécu dimanche le Venezuela et les résultats quantitatifs du vote pour la constituante (plus de huit millions de suffrages exprimés) montrent clairement un triomphe du chavisme, avec une corrélation très forte sur les plans politique et symbolique.

La « bataille finale » ne s’est pas jouée comme le disent les boucliers des extrémistes de droite « autour du palais présidentiel de Miraflores » : elle ne s’est pas faite avec des balles mais avec des votes et n’en a que plus de force. Le chavisme dispose à présent d’une grande légitimité et de la base légale pour aller de l’avant et sans hésitations vers une transformation profonde dans le cadre constitutionnel pour assurer la paix, renforcer les institutions et rétablir l’équilibre de l’économie.

Une analyse préliminaire permet d’identifier un ensemble de points-clés:

1) On voit que l’opposition associée à la MUD (coordination des partis de droite) n’est pas majoritaire.

2) Elle n’exprime pas plus les attentes et les besoins de la majorité ou des principaux secteurs du pays. Pas même des secteurs dominants.

3) Elle ne sert pas les intérêts nationaux, mais des facteurs externes bien identifiés, qui ne tentent même pas de nuancer leurs positions ou de les dissimuler.

4) La droite a démontré un caractère violent et son irresponsabilité dans l’usage de la violence. Les dirigeants actuels sont encore ceux du coup d’État contre Chavez ou des « guarimbas » des années antérieures. Ils n’ont jamais condamné mais au contraire encouragé les actions meurtrières de 2017, appelant même à plusieurs reprises à un nouveau coup d’État des forces armées, sans autre projet politique que celui de renverse Maduro, comme ils voulaient renverser Chavez.

5) Pendant ce temps, le chavisme a montré qu’il est le seul mouvement politique actuellement porteur d’une vision, d’un projet national d’inclusion, qui intègre les principaux facteurs sociaux, institutionnels, économiques et politiques du pays et parmi lesquels ne sont pas exclus organiquement les facteurs liés à l’opposition regroupée dans le MUD.

6) La droite, en réponse, passera à la postérité pour sa conduite erratique, qui s’est transformée en menace pour l’indépendance, la paix, la stabilité institutionnelle et l’équilibre économique du Venezuela. Le bloc d’opposition n’a pas su surmonter son obsession de reprendre le pouvoir « par tous les moyens ». Au lieu d’élaborer une proposition politique d’envergue, elle s’est engluée dans une dynamique absolument destructrice.

7) L’origine et le développement des conflits qui vont s’aiguisant depuis 2012 sont d’ordre économique, déterminés par l’accès et la redistribution des revenus pétroliers. Par conséquent, le Venezuela ne peut éluder plus longtemps le débat sur le dépassement du modèle rentisme pétrolier, ainsi que sur tous les éléments symboliques dérivés. Ce qui veut dire profiter de l’avantage de pouvoir prendre des décisions radicales à travers une Constituante pour démanteler les structures productives hautement dépendantes du secteur extérieur.

8) Les conditions imposées par la violence de la rue et les menaces de la droite contre le vote ont forcé le chavisme à faire preuve d’un plus grand engagement. Paradoxalement ces conditions peuvent avoir fonctionné comme encouragement à la participation. Cela s’est produit en 2002-2003 lors de la réaction populaire au coup d’État contre Chavez ou après le sabotage pétrolier en 2004, avant le référendum révocatoire, entre autres dates. Aujourd’hui, le chavisme mécontent et certains des ni-ni (si tant est qu’existe cette catégorie), qui s’étaient abstenus lors de la victoire de la droite aux législatives de décembre 2015, sont allés voter. Alors que ce que pouvait espérer de mieux la droite, était leur indifférence.

9) Le chavisme devient le principal articulateur et promoteur du dialogue politique, mais cela l’oblige à être plus inclusif (en parlant des militants) et plus large thématiquement, tout en s’impliquant davantage dans l’aspect concret de chaque facteur social .

10) Une grande partie des obligations du chavisme implique la construction d’une cosmogonie et d’une téléologie du peuple vénézuélien qui puissent incarner une alternative aux valeurs culturelles du capital. Ce qui inclut des aspects liés à la culture populaire (dont la religiosité).

Source : http://www.albatv.org/En-claves-Que-significa-la.html

Traduction : Thierry Deronne

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De qui ont peur les Etats-Unis et la droite mondiale ?

Ce 30 juillet auront lieu au Venezuela les élections de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), expression de la démocratie participative et « protagonique » comme on dit au Venezuela pour exprimer le concept de souveraineté populaire. Jeudi une grande mobilisation a rempli les rues de Caracas en soutien à ce vaste chantier qui consiste à écrire une constitution pour l’enrichir de nouveaux droits et aller vers un nouveau modèle économique. Mais comment faire coller cette information, occultée par les médias, avec la fable de la « féroce répression » à laquelle la plupart d’entre nous ne pouvons que croire ?

D’abord les secteurs populaires, soit 90% de la population, ne participent pas aux manifestations de la droite et rejettent leurs violences. Ensuite il faut saisir que les news inversent la chronologie des faits : quand les manifestants pacifiques de droite rentrent chez eux, leur succèdent de manière parfaitement organisée les groupes armés qui incendient des ministères, missions sociales, des autobus, détruisent et pillent des commerces, brûlent vifs des êtres humains, tirent avec des mortiers, des grenades, des armes lourdes. La majorité des victimes est causée par ces violences. Quand les forces de l’ordre répondent à cette insurrection armée, les images de la bataille sont présentées par les journaux télévisés comme preuve de la « répression » en général, et à priori, contre des manifestants pacifiques qui ne feraient que se défendre contre un « régime ». Bref le Venezuela restera dans les annales comme un cas de manipulation majeure, plus puissante que celles qui en leur temps ont pesé sur le Chili ou sur le Nicaragua. Notons aussi – il est bon de le rappeler car cela est assez exceptionnel en Amérique Latine – que les membres de force de l’ordre qui ont désobéi en faisant un usage excessif de la force, ont été rapidement arrêtés et jugés.

Mais alors, quel est ce peuple qui résiste dans le black-out médiatique à une déstabilisation financée par la droite mondiale et appuyée par les paramilitaires d’Alvaro Uribe, quel est ce peuple qui terrifie tant les puissants du monde? L’appel et les revendications pour l’Assemblée Nationale Constituante reflètent, au bout du processus constituant, la diversité du peuple vénézuélien organisé, tant au niveau territorial que sectoriel. Il y aura donc des candidats à la Constituante de chaque municipalité du pays, ainsi que par secteurs: travailleurs et travailleuses, paysans, paysannes, pêcheurs et pêcheuses, étudiants; pensionnés et pensionnées, personnes avec un handicap; peuples indigènes; entrepreneurs et entrepreneuses; communes et conseils communaux. Il s’agit, naturellement, d’un peuple hétérogène, mais uni dans un rêve commun: la construction d’un monde plus juste. C’est cela que vise l’ANC, parce qu’à travers elle le peuple pourra débattre du système politique, économique, et social pour ainsi transformer les bases légales de l’Etat et refonder la République à partir de changements profonds.

Depuis Alba Tv nous avons interviewé trois clameurs candidates à l’ANC, dans une tentative pour montrer des exemples concrets du peuple, combattif et organisé, qui y participe de façon protagonique : un peuple conscient de son héritage historique, fort de ses apprentissages et clair dans ses objectifs.

Nous sommes en train de construire les rêves

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L’auteur-compositeur-interprète, poète et écrivain Gino González, né au début des années 60, appartient à cette génération et à ce militantisme politique qui  a rêvé  collectivement et participé aux débuts du processus bolivarien, et qui continue à le construire.  » Je viens du peuple que je suis, des circonstances historiques qui m’ont correspondu, du moment où j’ai vécu » raconte Gino. « Je suis né et j’ai grandi dans une famille pauvre, d’origine paysanne, du Socorro (Etat de Guárico). Depuis l’adolescence j’ai participé à la lutte révolutionnaire, à la fin des années 70 et ensuite au long des années 80 et 90, à Valle de la Pascua, à Carabobo et au Socorro. Un militantisme politique et une activité révolutionnaire durant toutes ces années devait inévitablement et, de manière très heureuse, coïncider avec la lutte révolutionnaire impulsée par le Commandant Chávez, née au sein des Forces Armées mais qui ensuite a eu une connexion hors de la caserne vers les autres courants révolutionnaires de l’époque. Je me suis inséré alors dans cet appel, dans les conglomérats collectifs, et après nous avons construit ensemble les propositions, le sentiment et les arguments de la Révolution Bolivarienne: révolution que notre Commandant Chávez a menée , et que continue de mener le camarade ouvrier Nicolás Maduro et que chaque jour nous affinons. Nous comprenons que ce n’est pas un chemin court, qu’une transformation fondamentale, comme la culture générale, n’est pas facile. Mais nous y allons ».

Participer à la Constituante en ce moment, c’est une conséquence inévitable » affirme Gino González « parce que les pauvres, à travers l’histoire, nous avons toujours laissé la politique aux autres. Ils nous ont parlé de démocratie, mais l’unique démocratie que nous avons eue ça a été de participer majoritairement en donnant le travail, la sueur, en donnant les morts dans les guerres, en donnant les votes aussi pour que d’autres prennent le pouvoir: nous n’avons jamais participé réellement. De là l’importance de la proposition qu’a faite notre Commandant Chávez en 98: une assemblée constituante, en laissant façonné dans cette même Constitution le concept de démocratie participative et la possibilité du pouvoir originaire, du pouvoir constituant, pour continuer à nous construire comme patrie, à nous construire comme rêve. Aujourd’hui il y a des forces impériales qui veulent s’emparer de nous, peut-être pour nous prendre l’audace d’être libres: en cet instant d’autant plus nous devons discuter du pays que nous voulons, et nous avons besoin de le faire en paix. Malgré la grande attaque médiatique, le culot du mensonge, nous devons mener à terme cette constituante avec l’attachement, avec l’amour, avec la joie qui nous caractérise et avec la force historique bolivarienne. »

Candidat pour le secteur de l’économie populaire indépendante, Gino González met en lumière comment l’indépendance politique, la possibilité d’être un peuple maître de son propre destin est indissolublement liée à l’indépendance économique. Cela requiert non seulement des dépasser le modèle rentiste, mais aussi de démocratiser le système productif, explique Gino, en empêchant les monopoles et de créer les conditions pour que le Venezuela se transforme en « un peuple réellement en production, dans tous les sens. Nous remplir d’artisans, d’entreprises d’aliments, de petits paysans, de fermes, de tout. Voilà des idées dont il faut discuter avec les gens, avec celui qui produit et avec nous comme pays: de là doivent surgir les propositions concrètes ».

Pour un socialisme féministe

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María J. Berríos, membre du Mouvement Femmes pour la Vie, est candidate à l’ANC pour le secteur des pensionnés et pensionnées, appuyée par la Plateforme Populaire Constituante et le Réseau  » l’Araignée Féministe ». María J. fait aussi partie de la diversité du peuple organisé qui est à l’origine et a donné vie à la Révolution Bolivarienne. « Mon militantisme a commencé à 19 ans, avec les groupes chrétiens de base, la théologie de la libération: à partir de là j’ai compris le socialisme, et mon militantisme politique a commencé, et a continué toujours dans les mouvements sociaux » raconte María J., racontant comment au travers du travail communautaire elle entre en contact avec la réalité des femmes en situation de violence. Femmes pour la Vie a son origine là, en 1992, à Barquisimeto. « A cette époque il n’y avait aucune loi qui nous protège en ce sens: c’était seulement notre parole et l’accompagnement des femmes [1] » raconte María J.,  » ainsi, les années 90 ont été marquées pour nous par la lutte contre la violence envers les femmes, ainsi que contre la mise en oeuvre des politiques néolibérales dans nos communautés et pour survivre à la pauvreté extrême. Nous nous sommes engagées dès le premier instant dans le processus chaviste, depuis qu’on a connu Chávez en 1992. » Aujourd’hui Femmes pour la Vie a grandi, c’est un mouvement dont font partie plus de femmes, profondément lié à la Communauté Ataroa et d’autres communautés voisines.  » Notre travail dans les Communes est ce que nous croyons que doit être le socialisme. Là nous, nous approfondissons le thème de la dépatriarcalisation des communautés, en encourageant les Comités de Femmes et l’Egalité de Genre » explique María J. Berríos.

En ce moment nous sommes dans un engagement total pour la Constituante, vue comme un processus de débat et de renforcement du pouvoir populaire, du pouvoir communal, mais aussi pour rendre visible l’agenda des femmes » soutient María J. Berríos, notant que malgré toutes les avancées obtenue en révolution, il y a toujours de nombreuses dettes historiques et des taches en attente. Par exemple, souligne María J., le fait que les femmes n’apparaissent ni comme secteur ni comme sujet, dans la convocation à la Constituante est un reflet patriarcal: « donc, nous devons travailler dur » note-t-elle.

Parmi les propositions figure la dépatriarcalisation de la société, comme principe constitutionnel: l’élimination du système d’oppression patriarcal, allié du système capitaliste, c’est une mesure nécessaire pour pouvoir construire un socialisme féministe. Un autre élément est la reconnaissance de l’attention et la protection sociale comme un droit de l’homme universel dans toutes les étapes de la vie, qui doit être garanti à travers la corresponsabilité de la famille, la communauté, la société dans son ensemble et l’Etat. Pour le débat constitutionnel est proposé aussi l’approfondissement des droits sexuels et reproductifs: l’obligation et le droit à une éducation sexuelle dans toutes les étapes de la vie, l’inclusion de l’accouchement humanisé comme droit constitutionnel, le droit à l’accès au contraceptifs, la légalisation de l’avortement. Ce dernier point est une des principales dettes historiques de la révolution en ce qui concerne les droits des femmes: « je crois que le moment est approprié pour donner ce débat, à partir de nos réalités, nos ressentis, les expériences de milliers de femmes qui sont passées par cette difficile situation » dit María J. Berríos.

Le peuple fait pouvoir

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José « Yoda » Solorzano, né en 1984 appartient à la génération de jeunes qui a commencé sa participation politique dans la révolution bolivarienne. Yoda est une des clameur de l’organisation populaire « Communautés au pouvoir – Projet Notre Amérique » (CAM-PNA), qui participe aux élections de l’ANC depuis le milieu territorial. « Je suis né dans la vallée insurgée de Caracas, depuis mes ancêtres rebelles et guerriers » raconte Yoda « originaires des cumbes de noirs et d’indiens rebelles de la Sierra Falconiana et des indiens des plaines à l’esprit indomptable, comme les lanciers qui ont accompagné Boves et ensuite bolivar – quand celui-ci a compris que la lutte était avec les descamisados – et Zamora au cri de « horreur de l’oligarchie ». Je me sens héritier du courant historique et social de lutte de notre Amérique, de revendication des peuples exclus, de l’héritage indigène et de l’héritage afro-descendant marron que nous avons. Ma famille fait partie de ces millions de vénézuéliennes et vénézuéliens qui ont lutté avec leur cœur et amour pour que Chávez soit une réalité concrète au pouvoir, et le Venezuela une espérance pour construire un monde meilleur, depuis la perspective de faire et dire de la politique depuis le pouvoir aux pauvres. »

« Depuis qu’a commencé le processus révolutionnaire, nos méthodes de lutte ont changé: plus que résister au système capitaliste, nous avons commencé à construire un nouveau mode de vie. Dans notre cas ça a commencé par le culturel, comme exercice pour construire petit à petit un  autogouvernement dans nos communautés, un autogouvernement communal » dit Yoda, qui fait partie de l’expérience communautaire culturelle et productive de la Maison des Mouvements culturels « la Minka » à La Pastora (Caracas). « Dans cette tache que nous construisons chaque jour, nous avons vu la nécessité de répondre à l’appel de notre président Nicolás Maduro pour l’ANC, pour construire des dialogues de paix et neutraliser le fascisme: mais aussi pour contrecarrer la contrerévolution avec beaucoup plus de révolution ».

Parmi les propositions que depuis les expériences territoriales de CAM-PNA ils apportent à la Constituante figure le rapatriement des capitaux évadés (produit de la corruption et du pillage des grandes entreprises privées) « pour les réinvestir dans ce que la révolution a su faire: dans le social, dans la santé, dans l’éducation, dans les communautés » dit Yoda. Il  propose aussi d' »encourager la production libre et associée, avec force dans la production d’aliments et connectée à un nouveau mode de vie, à l’habitat et à la commune, comme autres façons de nous mettre en relation et de produire, en générant des processus qui fassent que les enchaînements productifs soient  toujours plus souverains, et que la propriété collective soit de plus en plus importante ». Il insiste aussi sur la revendication d’un système national de santé « public, gratuit, de qualité, préventif et amoueux », contrecarrant l’accaparement du budget de la santé par les assurances et les cliniques privées. D’autres propositions sont inhérentes à l’éducation (« un projet éducatif national dans, pour et par la vie, la démocratie et l’éducation publique de qualité centrée sur l’humain »), à une nouvelle organisation territoriale (« depuis les conseils communaux, parlements communaux et communes, pour l’exercice de l’autogouvernement. Les paroisses, les municipalités et les mairies sont des figures de la politique représentative de la IV République et opèrent comme un filtre ») et à la défense intégrale du territoire.

Des exemples dangereux

Les trois expériences que nous avons présentées, constituent un petit exemple du peuple organisé qui se prépare à participer au processus constituant: entre le sectoriel et le territorial, dans tout le pays ils sont plus de 6000 à présenter leur candidature pour l’ANC. Nous avons voulu les montrer telles qu’elles sont: des hommes et des femmes de chair et d’os, conscients de l’importance historique et politique du processus bolivarien d’appropriation populaire qui s’est  renforcé tout au long de ces années de révolution, mais dont le chemin vient de bien plus loin.

Le processus de l’ANC a été, et continue d’être, absolument diabolisé par les grandes corporations médiatiques, au niveau mondial. La planète serait très différente si dans ces pays où la presse contrerévolutionnaire s’acharne le plus, ce n’étaient pas les élites de toujours qui gouvernaient et le credo néolibéral, qui fait de l’humain un commerce et qui leur permet de se maintenir au pouvoir. Ils mentent insolemment sur ce qui se passe au Venezuela, parce qu’à leurs yeux nous sommes un exemple dangereux.

Source : http://www.albatv.org/Descubra-a-quien-le-tienen-miedo.html

Traduction : Cathie Duval

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