Première du documentaire « Temps de lutte » en France

Nous vous invitons à découvrir notre documentaire « Temps de lutte » sur l’épopée de la construction d’une commune populaire au Venezuela ! Avant-première au Laboratoire International pour l’Habitat Populaire le samedi 7 mars à 17 heures, 25A, rue Jean Jaurès, 93200 Saint-Denis. Pour y aller en bus ou en métro: https://www.lihp.info/contact

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Le documentaire sera également présenté le jeudi 19 mars à 18 heures au Cinéma Jean Eustache, dans le cadre du Festival « Rencontres du cinéma latino-américain » à Bordeaux : http://www.lesrencontreslatino.org/index.php/es/inicio/

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Pour en savoir plus sur la genèse du documentaire : https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/12/10/la-revolution-ne-sera-pas-televisee-episode-5-418-le-venezuela-quon-ne-voit-pas-entre-dans-la-lumiere-par-marco-teruggi/

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Venezuela : la nouvelle société émergera de la commune

Conversation avec Angel Prado, militant de base qui parle de la commune comme d’un moyen de transformer la société et l’économie à partir de la base.

El Maizal est une commune rurale phare située entre les États vénézuéliens de Lara et Portuguesa, au centre du pays, qui produit du bétail, du maïs et d’autres denrées alimentaires. La production communale à El Maizal est basée sur le contrôle social des moyens de production. Les processus démocratiques au cœur de ses initiatives comprennent la prise de décision collective dans le processus de travail et dans la distribution des surplus, qui sont souvent destinés à résoudre les problèmes médicaux et de logement de la communauté, à soutenir d’autres communes et à encourager les initiatives éducatives.

La commune a été proposée par Chávez comme l’unité embryonnaire du pouvoir populaire sur le territoire pour la construction du socialisme. Regroupant les conseils communaux et autres organisations, l’idée est que la communauté exerce directement le pouvoir par le biais d’assemblées, et qu’elle assume progressivement des facteurs de production et des compétences politiques.

Q. – Puisque le Venezuela est assiégé par l’impérialisme, il devrait y avoir un front unifié dans la lutte pour la souveraineté. Cependant, la commune d’El Maizal, comme la plupart des organisations de base du chavisme, a une attitude critique envers certaines politiques et positions gouvernementales. Quelle est votre opinion sur la dialectique entre soutien et critique ?

Angel Prado – Quand El Maizal a commencé à occuper des terres en friche et à les rendre collectives, c’était au moment où le Commandant Chavez menait une guerre acharnée contre les grands domaines de l’oligarchie du pays… El Maizal est donc né au milieu d’une lutte économique et politique. Dans ce contexte, nous sommes nécessairement entrés en contradiction avec l’ordre des choses existant : la logique qui prévaut dans notre société. Ainsi, notre histoire même a fait de nous une organisation critique, luttant contre les « antivaleurs » de la société capitaliste qui doivent être détruites. C’est pourquoi nous ne pouvons pas fermer les yeux sur la façon dont une logique contraire au chavisme entre dans certaines sphères politiques.

Depuis la mort de Chavez, qui nous a rendus particulièrement vulnérables face à l’impérialisme américain, le gouvernement s’est surtout efforcé d’établir des alliances tactiques avec de nombreux secteurs, en privilégiant parfois même le capital privé. Il l’a fait pour tenter d’éviter, premièrement, une guerre civile ou une intervention militaire et, deuxièmement, pour éviter la chute du gouvernement.

Nos principes, nos objectifs et notre engagement envers Chavez signifient que nous ne pouvons pas être d’accord avec certaines des politiques du gouvernement. De nombreux pactes privilégiant le secteur privé ont mis de côté le potentiel de la commune – c’est pourquoi nous ne soutenons pas le gouvernement lorsqu’il s’agit de ces politiques. Cependant, tant que le gouvernement restera ferme contre l’impérialisme (comme il le fait), nous resterons fermes dans un front uni avec lui.

Nous continuerons à critiquer [le gouvernement] de manière constructive, mais quoi qu’il en soit, nous ne contribuerons jamais à créer les conditions d’une intervention militaire.

Comme vous le savez, nous ne pouvons exclure une intervention directe, et nous avons déjà été témoins d’une action indirecte des États-Unis au Venezuela. De plus, ce ne serait pas la première fois que les États-Unis interviennent au Venezuela [par exemple, le blocus naval de 1902-1903], et le continent a une longue histoire d’interventions, la plus récente étant l’invasion du Panama [1989]. De plus, ce n’est pas pour rien que les États-Unis ont des bases militaires en Colombie et à Aruba.

L’Amérique latine a connu une longue histoire d’interventions américaines, de renversement de gouvernements et de massacres de populations. Cependant, le Venezuela, qui est maintenant dans la ligne de mire de l’impérialisme américain, a pu se relever. Cela est dû en partie à la solidarité internationale développée au fil du temps, au processus d’intégration continentale de Chavez (sur les traces de Bolivar), et à l’organisation interne de la classe ouvrière.

Pour ceux d’entre nous qui font partie du mouvement populaire – avec notre degré d’autonomie et notre disposition à dire ce qui doit être dit – nous sommes de ceux qui ont créé les conditions pour empêcher une intervention américaine, qui serait catastrophique non seulement pour le peuple vénézuélien, mais pour le continent tout entier.

Revenons un peu en arrière : il y a beaucoup de politiques en cours avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. Face à ces politiques, nous serons critiques et non soumis. Cependant, nous comprenons que notre engagement inébranlable pour la défense de la Patrie est l’une des clés pour empêcher les États-Unis de nous bombarder et de nous massacrer. En fait, contrairement aux gouvernements d’autres pays producteurs de pétrole qui étaient également aux prises avec l’impérialisme américain, le resserrement des rangs du mouvement populaire vénézuélien avec le gouvernement en ce qui concerne les questions de souveraineté est l’une des raisons pour lesquelles Maduro est encore debout aujourd’hui.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je pense que nous pouvons dire que la République bolivarienne du Venezuela a jusqu’à présent vaincu le projet impérialiste dans notre pays. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre l’impérialisme. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre le système néolibéral auquel ils sont soumis depuis tant d’années.

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Dans la commune d’El Maizal, sous un énorme saman [arbre – NDLT], les visiteurs trouveront une sculpture d’Hugo Chavez. Derrière elle, le drapeau vénézuélien et le drapeau de Zamora, sur lequel on peut lire « Terre libre et hommes libres ».

Lorsque vous serrez les rangs du gouvernement pour défendre le Venezuela, défendez-vous seulement la souveraineté ou défendez-vous aussi la révolution ?

Je dirais que nous faisons les deux. Il y a un processus révolutionnaire en cours au Venezuela, mais il y a aussi un secteur réformiste qui est en conflit avec nous. Ces derniers s’enrichissent des opportunités qui se présentent avec la crise. Cependant, le peuple est conscient de ce problème et le mouvement populaire travaille dur pour maintenir le processus révolutionnaire à flot.

Je suis sûr qu’un jour nous serons assez forts pour combattre non seulement l’impérialisme américain, mais aussi les secteurs qui ont nui au projet révolutionnaire de l’intérieur – ceux qui en profitent personnellement dans le contexte de la crise et de la guerre économique.

La défense de la révolution se fait au jour le jour. La défense de la révolution a lieu dans le bâtiment quotidien de la commune. Elle a lieu lorsqu’un paysan produit pour satisfaire les besoins de sa famille, mais aussi lorsqu’il s’engage dans la société dans son ensemble.

C’est une victoire pour le peuple vénézuélien que nous soyons toujours une nation souveraine, ce qui n’est pas rien. Le peuple vénézuélien défend également la révolution au quotidien. C’est aussi une victoire très importante, et elle devrait être connue du monde entier ! Une partie de la gauche internationale ne le comprend peut-être pas. Nous nous faisons l’écho de Chavez en leur disant : « Il y a des gens qui ont passé toute leur vie à poursuivre un rêve, mais en pratique, ils n’ont jamais rien construit ». Nous avons notre méthode, notre travail et notre projet. Nous défendrons notre projet, et notre victoire finale sera le jour où le  » peuple prendra le pouvoir entre ses mains « .

Depuis El Maizal, comment comprenez-vous la proposition de la commune de Chavez ? S’agit-il d’autonomie locale ou cela va-t-il au-delà ?

La commune est le pari politique du Commandant Chavez. Il l’a placée au centre de la scène… Son slogan « Commune ou rien ! » Le concept de « Comuna o nada ! » est très important.

La commune est le système politique que Chavez a planté, taillé et fertilisé. Il a fait cela pour qu’une nouvelle société s’épanouisse. La commune est la réorganisation de la société dans son ensemble, du petit au grand, afin que le peuple puisse prendre le pouvoir.

Dans la pensée de Chavez, la commune est destinée à en finir avec le pouvoir qui, pendant tant d’années, s’est concentré autour de la bourgeoisie, des classes dominantes et de leur état obsolète – un état qui a tenu les gens humbles à l’écart de la participation non seulement dans la sphère politique, mais aussi dans toutes les autres sphères de la vie.

La commune est une proposition intéressante : elle offre une forme d’autonomie populaire, elle nous donne le pouvoir de définir notre propre destin, de décider de nos propres ressources, de définir notre modèle de production et d’imaginer notre modèle de vie. Je pense que la commune est le moyen le plus viable de surmonter le modèle imposé par le capitalisme, qui a construit une machine d’État pour maintenir le contrôle de nos ressources tout en contrôlant le peuple avec certaines formes de domination culturelle, idéologique et religieuse.

J’oserais dire que la commune n’est pas une proposition uniquement destinée au peuple vénézuélien. C’est une proposition d’émancipation pour les peuples du monde. Les classes populaires, les dépossédés, la majorité – nous devons tous nous organiser à partir du niveau local, en construisant des communes socialistes. À partir de là [le peuple organisé en communes] doit devenir le gouvernement du peuple avec un réel contrôle sur nos ressources naturelles et sur nos ressources économiques en général.

C’est un projet populaire qui vise à changer le modèle politique et économique à partir de la base. À partir de là, les gens doivent faire partie du projet, l’assumer comme leur propre projet et commencer à gouverner d’abord au niveau local. De plus, dans la mesure où nous, le peuple, nous nous organisons, nous pourrons défendre nos pays, et même définir l’avenir de chaque pays. En fin de compte, c’est la seule façon de nous libérer du joug de l’impérialisme, qui domine et nous prend nos ressources, même si ce sont les bourgeois locaux qui nous gouvernent.

La commune est un projet de grande envergure. C’est un projet qui intègre les territoires à l’intérieur d’un pays, avec le peuple comme pierre angulaire. Je pense que les communes peuvent être la base à partir de laquelle on peut construire une véritable intégration continentale. Comme le dirait Chavez, la commune est la nouvelle Patrie. C’est la seule alternative politique face au capitalisme.

Ces derniers mois, El Maizal a donné le coup d’envoi d’une importante initiative éducative. Dans tout projet autonome, l’éducation politique devrait être l’un des piliers. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette proposition ?

Pour notre deuxième décennie à la Commune d’El Maizal, nous avons défini plusieurs objectifs stratégiques. L’un d’entre eux est de construire un système d’éducation populaire qui nous éduquera politiquement, nous préparera techniquement et nous donnera des outils pour travailler à la transformation collective. Nous avons construit une commune et ce n’est pas rien, mais le moment est venu de travailler à une transformation culturelle profonde. Nous devons créer une nouvelle conscience. Nous avons besoin que notre peuple voie les choses avec ses propres critères et définisse son avenir par des processus conscients de débats et de réflexions, ainsi que par l’acquisition de mécanismes de construction collective. Pour ce faire, nous développons notre propre système éducatif.

Nous ne voulons pas d’un peuple qui se contente de répéter des slogans, qui suit aveuglément un acronyme ou un drapeau. Cette année, nous voulons faire de l’éducation politique et de la formation technique un objectif transversal. Cet objectif ne doit pas être limité. Nous pensons à un système qui commence avec nos plus jeunes enfants qui vont étudier ici dans la commune, et nous espérons construire notre propre programme scolaire pour eux. Les adolescents, les étudiants universitaires, les travailleurs – tous doivent être intégrés dans un système qui a en son centre la formation politique critique.

Nous devons cultiver la conscience patriotique et construire la conscience politique. Nous devons également créer une conscience communautaire, et cela se fait par l’exemple – par un travail réel sur le territoire, mais aussi par l’éducation et la formation.

Nous faisons cela dans le but de transformer culturellement notre société, qui est pleine de vices. Elle nous façonne comme des êtres soumis, adaptés à un système de domination conçu par le capitalisme et imposé par la violence.

La préparation des cadres militants est essentielle pour notre commune, mais la formation technique est également très importante pour tous nos processus de production. Nous voulons que notre système éducatif soit holistique.

Nous travaillons à l’organisation d’une nouvelle société, ce qui nécessite une énorme transformation culturelle.

L’année 2019 a marqué le 10e anniversaire de la commune d’El Maizal. Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de ce qui a été réalisé jusqu’à présent ?

En dix ans de construction communale ici à la Commune d’El Maizal, nous avons accumulé des expériences et nous avons mené des batailles sur les fronts économiques, politiques, idéologiques, électoraux et organisationnels. Au fil des années, nous avons eu l’occasion de nouer des relations avec de nombreuses personnes à l’intérieur et à l’extérieur de la commune qui ont contribué au projet. En d’autres termes, la commune est une construction collective pour l’émancipation collective.

Sur le front productif, nous avons pu concevoir un système économique grâce auquel nous finançons divers projets et initiatives au sein de notre organisation et de notre communauté. Nous avons pu faire face à la situation économique difficile en produisant, et nous avons élargi notre distribution de produits alimentaires et la redistribution des excédents. Nous avons également réussi à mettre en relation les petits et moyens producteurs – individuels et collectifs – avec le système de production d’El Maizal. Cela a renforcé la commune dans son ensemble.

La réussite économique est la clé de la réussite politique. Nous avons travaillé à la souveraineté et à l’autonomie, en consolidant des projets qui étaient initialement précaires. Nous l’avons fait avec l’aide et l’orientation de beaucoup. Maintenant, nous pensons pouvoir lancer de nouveaux projets dans les domaines de l’éducation et de l’agriculture.

Dans le domaine électoral, nous avons remporté quelques victoires dans de dures batailles contre la droite politique, mais aussi contre notre propre gouvernement et notre propre système politique et électoral. Nous sommes maintenant représentés à l’Assemblée nationale constitutive, au Parlement de l’État et dans les communes de notre territoire. Ces batailles et ces espaces de représentation sont symboliquement importants. Cela inclut les postes de représentation qui nous ont été retirés dans le conflit entre l’État, le parti et le gouvernement, d’une part, et le peuple et le mouvement populaire, d’autre part.

Heureusement, dans le domaine électoral, nous avons pu surmonter un problème commun aux hommes politiques de tous types qui se séparent souvent du peuple. C’est-à-dire que nous continuons à être des gens humbles, certains d’entre nous ayant des responsabilités en tant que représentants élus du peuple… mais surtout, nous sommes des communards.

Sur le plan éthique, je pense que nous avons beaucoup progressé. Aujourd’hui, El Maizal dispose d’un vaste réseau de jeunes intégrés dans les processus productifs, politiques, administratifs et économiques, et nous sommes tous dans un débat permanent, qui remet en question nos valeurs et se concentre sur nos principes collectifs. Aujourd’hui, El Maizal se distingue non seulement par sa capacité productive, mais aussi parce qu’elle est un exemple éthique.

L’honnêteté et la solidarité ouvrière au service de l’organisation et sur le chemin de la construction du socialisme – voilà ce que nous sommes. De nombreuses organisations populaires du pays et du monde entier apprécient cela, et elles reconnaissent qu’El Maizal est une petite expérience intéressante dont il vaut la peine de tirer des enseignements. Nous devons être à la hauteur de cela !

Je pense qu’en dix ans de cheminement communal, nous avons beaucoup progressé. La Commune d’El Maizal est composée de plus de 22 conseils communaux. Notre travail s’étend au-delà de notre territoire, et nous avons entamé un processus de connexion avec d’autres communautés, avec d’autres projets d’organisation. En fait, parmi nos objectifs historiques, l’expansion du projet communal est considérée comme stratégique. Jusqu’à présent, nous avons exprimé notre disposition à nous unir et nous avons fait les premiers pas vers la construction d’une société communale.

Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés pour l’avenir ?

Dans les dix prochaines années, nous travaillerons très dur pour consolider un nouveau système de production, en organisant notre travail de façon démocratique, en nous orientant vers l’industrialisation et en éliminant les intermédiaires, dans le but de déplacer la logique du capital et de ses monopoles, qui vise à contrôler les besoins de base de notre population tout en saccageant les plus humbles.

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Pour dépasser la logique du capital, la seule option est d’unifier fortement les nombreuses organisations populaires et communales du pays (et du monde). Depuis les rangs du vrai chavisme, nous sommes appelés à donner des solutions aux besoins fondamentaux de notre société. Cela devra se faire en parallèle avec la construction de nouvelles organisations de masse, avec un militantisme politique qui devra être à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés. Il ne s’agit pas seulement de la sphère politique et économique. Nous sommes obligés de construire une grande organisation pour faire comprendre qu’il existe une alternative. C’est aussi un combat idéologique.

La commune d’El Maizal a de grands défis à relever. Au fur et à mesure que nous les affronterons, nous nous développerons. Le processus de construction des communes est aussi un processus d’apprentissage et d’enseignement, et nous savons que des gens du monde entier continueront à nous rendre visite et à nous donner des conseils, tout comme nous espérons visiter d’autres projets et en tirer des enseignements. Partout où la vie nous mènera, nous chercherons à renforcer les projets populaires communaux et collectifs.

Ricardo Vaz

Investig’action / traduit par : Venesol

« Temps de lutte », le nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne

On sait pourquoi le gouvernement mondial des médias a creusé un abîme entre la réalité du Venezuela et son image. Encore faut-il pouvoir ressourcer notre conscience au réel. “Temps de lutte” nous fait entrer au coeur d’une démocratie participative que la plupart des journalistes ont substituée par “la-dictature-de-Maduro”.

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les réalisateurs de ce documentaire dense et imposant de 90 minutes, Jesús Reyes (image) et Víctor Hugo Rivera (son), se sont immergés pendant un an dans un “barrio”. Un de ces quartiers populaires où vit la majorité des vénézuélien(ne)s, invisibilisés par les grands médias depuis vingt ans en tant que base sociale de la révolution. Ils y ont suivi sept conseils communaux qui, face à la guerre économique impériale, prennent en main la santé, le transport, l’approvisionnement, et surmontent mille et une difficultés pour s’organiser en commune. Au départ, les auteurs voulaient étudier le lien possible entre luttes paysannes et approvisionnement de Caracas. Ils ont fini par se marier pour une année avec cette organisation populaire dans ses doutes, ses rires, ses conflits, ses chutes et ses nouveaux départs. Le personnage principal du film, ce sont comme souvent au Venezuela, les femmes.

Temps de lutte” est le contraire d’une vitrine. Il refuse la colonisation des images par la voix off. Le montage associe le local et le global, le passé et le futur, l’individu et le groupe, laissant le spectateur libre de sa lecture. Croire dans le documentaire, c’est aussi croire dans le droit des sujets d’une Histoire de transmettre une expérience qui peut nous aider dans nos propres processus de transformation.

Durée: 90 minutes. HD. Sous-titres français. Coproduction: Commune Socialiste « Altos de Lidice »/EPLACITE. Venezuela janvier 2020.

Ci-dessous: première du film au Théâtre Principal de Caracas, le 12 décembre 2019, en présence des communard(e)s. Photos: Yrleana Gomez.

Ci-dessous: photogrammes tirés du documentaire « Temps de lutte« .

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« Commune Las Lomas. Les raisons d’un peuple » (Terra TV)

Terra TV transmet depuis Villa Nueva dans l’état de Lara, Venezuela. Dans ce deuxième épisode de la chronique communale de Betzany Guedez, le collectif révolutionnaire Argelia Lara raconte comment il s’est organisé pour mener à bien le sauvetage des terres abandonnées par des entreprises publiques ou des propriétaires privés. Il appelle à mettre fin aux intimidations de pouvoirs régionaux afin de pouvoir travailler pleinement en vertu de la Loi des Terres et pour la souveraineté alimentaire du Venezuela.

Montage : Miguel Escalona. Durée: 17 minutes. Production: Terra TV, République Bolivarienne du Venezuela, novembre 2019.

Le champ médiatique qui surplombe aujourd’hui les champs universitaire et journalistique, fixe les obligations de recherche ou de réponse. Le temps médiatique a peu à peu remplacé le temps politique, menant la majorité des occidentaux a une inintelligence du monde. Nous sommes responsables de n’avoir jamais voulu démocratiser la propriété des médias, ni défendre et multiplier un authentique service public, ni protéger un enseignement journalistique des forces du marché, ni repenser une autre forme de “réseaux sociaux”. Le temps de l’Histoire, celui des peuples, continue.

Répondre sans cesse aux mensonges chaque jour plus grotesques du champ médiatique durera des siècles si nous ne construisons une hégémonie de médias au service des citoyens face à celle, actuelle, de grands groupes privés et de leurs actionnaires, bref : si nous ne sommes pas capables de développer notre propre agenda. La tactique doit céder le pas à la stratégie. Le journaliste ou le militant ne peut que rester en surface s’il ne s’immerge pas dans la pensée populaire. C’est-à-dire s’il ne récupère pas le temps perdu qui seul permet de cultiver la relation morale avec l’Autre social comme base de l’information. Être sur un pied d’égalité avec l’Autre, loin du marché thématique qui pousse subtilement à gommer l’Histoire pour individualiser des « objets humains ».

Prendre ce temps, c’est ce que fait Betzany Guedez , réalisatrice et formatrice de Terra TV, dans cette commune vénézuélienne née sur les hautes collines d’une ancienne “corporation publique du café” si mal gérée que les paysan(ne)s ont décidé de se l’approprier, en vertu de la Loi des Terres. Les médias privés les traitent d’envahisseurs pendant que les mafias agraires utilisent des corps régionaux de sécurité pour les intimider et les chasser de leurs terres. Les mots d’un paysan donnent une belle définition de ce que serait un média au service du peuple : “notre but est de produire des aliments pour satisfaire les besoins de la population la plus proche”.

Photos ci-dessous : pendant ce temps, à un autre bout du pays, dans l’état de Barinas, Betzany Guedez et Jorge Henriquez de TERRA TV donnent un atelier de réalisation aux étudiant(e)s autogestionnaires de l’Institut Agroécologique Latino-américain “Paulo Freire” (IALA). Ce futur noyau de production audiovisuelle est une réponse à leur demande de visibiliser toutes leurs activités et tous leurs efforts pour maintenir l’école en vie.

T.D. Caracas 13 novembre 2019

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Vivre le Venezuela (3) : au pays du bûcheron perdu

par Thierry Deronne, Alto Apure, Venezuela, octobre 2019

« Nous n’avions pas de terres mais ici nous pouvons offrir un futur à nos enfants. C’est ce qui nous a motivées à participer en tant que mères. Ils ne tomberont pas malades comme dans les villes. Ici, ils apprendront à partager, à être humbles et respectueux » raconte Maria. « Ouiiii ! Ouiiii !» font les machettes qu’on affûte sur la pierre plantée entre deux churuatas, cabanes en forme d’étuves, faites de palmes, planches, zinc et bambou. L’une sert aux paysan(ne)s de salle de réunion et de dortoir, l’autre de cuisine. « C’est dans cette casserole qu’on a cuit le poisson ? » « Oui, ne jette pas l’eau ! » Hommes et femmes de garde travaillent sans relâche à nourrir le collectif. A cheval ou à pied, paysan(ne)s et fonctionnaires de l’Institut National des Terres – qui sont ici des alliés – vont et viennent du camp de base à la terre en friche pour démarquer les lots assignés aux 107 familles. Après quinze ans d’attente, chaque agriculteur aura droit à neuf des 1200 hectares abandonnés. « 10% au moins de la zone restera vierge pour préserver la biodiversité » précise un des ingénieurs de l’Institut des Terres. Erigé il y a dix mois au cœur de l’Alto Apure, le campement « Hugo Rafael Chavez Frias », témoigne d’une grande force d’organisation et d’une grande patience…

« Au début nous avons marché, marché beaucoup, partout, pour retrouver les chemins. Tout était recouvert par l’herbe et la forêt. La lutte a été longue. En 2000 quand Chavez a encouragé les paysans nous avons pris la terre mais on nous a demandé de suivre la voie légale. En 2006, en 2014, à chaque occupation, nous sommes restés sans réponse de l’Institut des Terres. Et puis nous nous sommes regroupés ici, en 2019. Il y a eu des nuits où nous devions dormir debout car la pluie avait inondé le campement. Qu’est-ce qu’on a ri, la nuit où le toit de plastique s’est troué, et a douché José de la tête aux pieds ! Quand une compagne a senti un serpent dans son sac de couchage, elle a failli déchirer le hamac ! Il y a des jours où on ne peut pas même boire un café, il n’y a que du pain et de l’eau. De six à neuf heures du soir, nous sommes mangés par les moustiques. A l’aube ils reviennent, ils te rendent fou ! Celui qui n’a pas l’habitude part en courant. Mais nous sommes des paysans. Nous aimons travailler la terre. Nous aimons travailler ensemble ! Avoir sa parcelle, c’est le rêve ! Pouvoir cultiver ses bananes, ses haricots, connaître de nouveaux amis ! Heureusement sous le gouvernement révolutionnaire, cela nous est permis, et grâce à Dieu aussi, car pour nous ce serait impossible d’acheter un lopin. Nous avons formé des groupes armés, pour nous défendre, des équipes pour la cuisine, le bois, l’eau. Et maintenant le toit ne laisse plus passer la pluie. »

« Qui vient avec nous ? » « On se rejoint au fleuve ? ». La vase des étangs, les sentiers oubliés, les friches d’herbe se réveillent à l’aube sous les bottes pressées. Les lames se fraient pendant des heures un chemin dans la forêt de ronces et de roches. Parfois un écho poursuit les pionniers : le bûcheron perdu, un fantôme qui coupe des arbres et qu’on ne voit jamais. Mais rien, ni les trombes de pluie ni les sangsues, n’arrête les trois arpenteurs de l’Institut National des Terres qui s’enfoncent dans les rivières en crue, GPS au-dessus de la tête, et qui se sont engagés à rester sur place tant que la dernière parcelle ne serait pas démarquée. L’après-midi, un groupe électrogène leur permet de transcrire les relevés. Un Etat au service des paysans, des fonctionnaires travaillant et dormant sous le même toit : une fraternisation dont Chavez avait rêvé.

La pointe des machettes tatoue sur la boue séchée les futures parcelles de cacao, maïs, banane plantain, haricots, ail, potiron, tomate, tubercules – ocumo, manioc –, citron, avocat, abricot, noix de coco, goyave et pourquoi pas, ici ou là, dans les marécages, un élevage de buffles, pour la viande et le fromage. Les très poissonneux étangs et le fleuve Uribante sont proches. « Ce que nous voulons, c’est produire. Pas seulement pour nous, mais pour vendre au prix juste à la population voisine, dans les grandes villes, dans les marchés populaires, et pourquoi pas pour exporter. » Juchés sur une estrade de terre, sous les branches d’un guarataro del llano, malgré la fatigue et entre deux averses, les dirigeants locaux et ceux de la Corriente Revolucionaria Bolívar et Zamora ont réuni l’assemblée. La Corriente est forte d’une expérience avancée de pouvoir populaire : elle a organisé près d’ici une vaste cité communale (1). Elle peut donc conseiller les défricheurs: « Sur d’autres terres récupérées nous nous sommes entraidés en offrant trois jours de travail les uns aux autres. Il y en a qui sont venus en rêvant de négoces, mais sont vite partis quand on leur a parlé de socialisme et de révolution. Chaque parcelle est le fruit de la lutte, pas question que certains revendent la leur. Nous voulons travailler pour nourrir le peuple. Pas comme ceux qui émigrent vers des pays voisins parce que la télévision leur dit qu’on y gagne plus d’argent, et qui s’y font exploiter à mort » explique Ovidio.

L’auteur avec Betzany Guedez formatrice et réalisatrice de Terra TV et sa fille. Campement « Hugo Rafael Chavez Frias », Alto Apure, Venezuela, octobre 2019.

Un homme et une femme bien habillés débarquent en 4X4. Ils assistent à l’assemblée, en retrait, visage tendu, lèvres serrées pendant l’hymne national. « Nous sommes les héritiers de ces terres, nous avons les preuves, on ne nous a pas informés de ce qui se passe ici ». « Mais où est votre titre de propriété ? » interrogent les paysans. « Nous n’avons pas eu le temps de le photocopier ». Quand on leur rappelle poliment que l’Institut des Terres a tranché en faveur de ceux qui veulent semer (2), les « héritiers » menacent : « Nous avons de la famille dans le gouvernement.» Après leur départ, un paysan analyse : « Ils parlent d’héritage mais que signifie ce mot puisqu’ils ont abandonné ces terres ? Pour en hériter, il faudrait les mériter comme nous qui les avons assez aimées pour les travailler ». Faut-il prendre au sérieux ces personnages de telenovela ? Peut-être ne sont-ils venus que pour quémander une parcelle, dans leur défaite ? Mais ailleurs les terratenientes continuent à régner à coups d’assassinats. Les médias privés – majoritaires au Venezuela – traitent les paysans d’« envahisseurs », justifiant la violence. Cinq compagnons et une compagne sont encore tombés, le 27 juillet, sur la route de Ticoporo, d’une balle paramilitaire dans la nuque. (3)

Ici, aux croisements des états du Tachira, d’Apure et de Barinas, tout le long de la frontière avec la Colombie, la souveraineté du Venezuela vacille : le peso colombien a remplacé le bolivar. Le satellite diffuse les télés colombiennes. Aux trafics en tout genre – billets de banque, drogue, essence -, s’ajoutent les effets du blocus impérial: centres de santé sans médicaments, réseaux sans électricité, machines agricoles sans pièces de rechange. Les paysans s’organisent pour résister à la guerre économique, aux menaces des mafias agraires, et, parfois, aux maires, gouverneurs, fonctionnaires « chavistes » qui renouent avec les pratiques politiques dénoncées par Chavez. « Nous soutenons à fond le camarade Nicolas Maduro. Un autre gouvernement nous aurait déjà tous massacrés. Mais s’il ne secoue pas l’Etat…  s’il continue à négocier… »

A chaque pas, la lutte révolutionnaire affronte de nouvelles contradictions. Au Venezuela le modèle urbain, celui du grand exode post-boom pétrolier, a généré de curieux hybrides. Comme nous ne sommes ni à la campagne ni dans de vraies villes, la délinquance tend à remplir le vide d’identité sociale. Alors, quand naîtra cette commune paysanne ? Quel sera son visage ? On n’y a pas encore vraiment réfléchi. On attend que l’Etat remplisse sa fonction : électricité, internet, la route surtout… « Sur les terres nous avons réservé une aire pour un terrain sportif, une école, un centre de santé, une église car ici nous respectons le credo de chacun, et puis, nous aimerions bénéficier d’une Mission du Logement paysan ».

Pour les vétérans de la Corriente, le point crucial est d’organiser au plus vite la production, en évitant les dérives commerciales, et la formation. « Pour éviter de vendre tous nos légumes en Colombie, nous devons créer un espace commun de travail. Il faut développer la vie collective du projet, et démontrer au gouvernement que c’est la meilleure alternative. Penser « commune » avant lopin. Dans une commune, un secteur peut produire de l’engrais pour tous les autres, par exemple. Vous vous souvenez de la Commune « Brisas de Caño Amarillo », quand on leur a dit que c’était impossible de cultiver 30 hectares sans machines ? Ils ont récolté à la main et tout transporté jusqu’à la mairie ! C’est ce genre d’expériences que nous devons transmettre. Et que nos futures assemblées soient comme les premières, comme des retrouvailles… et plutôt que de répéter mille fois « commune, conseils communaux… », regardons comment a fonctionné réellement l’auto-gouvernement en pleine crise économique. Pour ne pas décevoir ceux qui viendront à l’assemblée, il faut leur dire ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné. »

Sous les discussions et les rires percent les motos, le ruminement intime des chevaux, le bras de fer asthmatique de la pompe à eau, les infatigables oiseaux, singes araguatos, grenouilles, d’une infinité à l’autre de ces terres où chaque famille rêve de construire son rancho. Bientôt viendra l’heure de semer, d’attendre la pluie. « Et qu’elle ne soit pas trop forte

T.D.

Ci-dessous: octobre 2019, une équipe de la télévision paysanne Terra TV (Betzany Guedez, Jorge Henriquez, Thierry Deronne) réalise un documentaire pour défendre la lutte des pionniers du campement « Hugo Rafael Chavez Frias ». Surmontant une mauvaise fièvre, l’amie Danilsa, une « commandante » de la « ciudad comunal », est venue de Chorrosquero, avec dans son sac, le livre que j’avais publié en 2009 chez l’éditeur bolivarien Manuel Vadell, à Caracas : « Dix propositions pour créer une télévision socialiste ». Il y a douze ans, avec une équipe de la télévision publique Vive TV, nous étions déjà venus ici pour former au langage de la caméra des militant(e)s de la Corriente Revolucionaria Bolivar et Zamora. La ville communale a bien grandi, et ses défis aussi.

Lire les récits précédents : « Vivre le Venezuela » (1) https://wp.me/p2ahp2-4rZ et “Vivre le Venezuela” (2) https://wp.me/p2ahp2-4su

Notes :

  1. Site de ce mouvement social :http://www.crbz.org/

  2. Lorsque des paysans réclament le droit de semer des terres abandonnées, l’Institut National des Terres (https://twitter.com/INTi_Venezuela ) inspecte le domaine et le cas échéant, publie un avis d’abandon pour que l’éventuel propriétaire puisse faire valoir ses droits à la défense. S’il ne se manifeste pas, la loi dit que la terre doit être remise aux paysans en vertu du droit de la population à la souveraineté alimentaire.

  3. Voir http://www.crbz.org/masacre-en-barinas-contra-militantes-revolucionarios-comunicado-de-la-corriente/ et http://www.crbz.org/intervenciones-en-los-actos-homenajes-a-ls-martires-de-ticoporo/

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Réflexions sur le féminisme au Venezuela, par Marielis Fuentes

L’auteure: Marielis Fuentes (à droite), Licenciée en Langue et Littérature, rédactrice et productrice de télévision, enseignante communautaire,  militante des droits humains, du mouvement féministe et pour les droits de la diversité sexuelle au Venezuela.

Il y a quelque temps, une amie chilienne venue au Venezuela pour réaliser un documentaire sur la milice bolivarienne, me posa une question qui m’a fait réfléchir un bon moment avant que je n’y réponde.

Souhaitant en savoir davantage sur nos processus de lutte, elle me demanda “Qu’en est-il du féminisme au Venezuela ? Où sont les féministes ?”. Je me rappelle qu’avoir avoir avalé ma gorgée de cocuy (1) et ruminé une ou deux réflexions initiales, je tentai de lui exposer, au prix d’un certain effort, les multiples et diverses actions que nous déployons, nous les femmes, pour en finir avec les oppressions dans notre pays.

Quelques mois plus tard, la même question me fut posée par une compagne colombienne qui m’invita à rédiger un article pour brosser aux camarades du monde entier le tableau de nos féminismes vénézuéliens. Une telle coïncidence n’est pas due au hasard, mais relève de causes bien précises. J’ai relevé le défi et je me suis préparée à dépeindre à grands traits ce qui pourrait constituer le visage féministe de mon pays.

Il est évident que ce besoin de savoir comment se vivent les luttes féministes au Venezuela provient de l’ample désinformation entretenue par les grands médias privés à l’étranger. La plus grande partie si ce n’est la totalité de ce qui est diffusé, ne saurait être plus éloigné de la réalité de mon pays, qui par ailleurs traverse de grandes difficultés et est en butte à des menaces d’intervention étrangère; son peuple, les femmes en tête, mène une lutte inlassable pour gagner cette guerre et conquérir la paix. Cela implique évidemment une bataille culturelle interne pour éradiquer les violences liées au genre et au sexe.

Je pense que pour faire ce portrait des luttes émancipatrices des femmes vénézuéliennes, je dois commencer par souligner que nos processus de résistance féminine ont commencé bien avant que n’apparaisse le terme “féminisme” dans le monde, et cette caractéristique est partagée par les autres luttes de notre Amérique Latine et des Caraïbes.

La femme vénézuélienne d’aujourd’hui est le produit de la lutte et des résistances anti-impérialistes inscrites dans son corps depuis plus de 500 ans. Avec, comme fer de lance, l’héroïque Apacuana, Juana Ramirez poussant son canon tout au long de sa marche, Luisa Caceres de Arismendi. Toutes ces femmes et des millions d’autres, anonymes, forment à bien des égards le capital génétique des femmes que nous sommes maintenant.

Même si après l’indépendance, ces combattantes, ces chamanes et nos aïeules qui s’étaient battues côte à côte avec les hommes pour arracher l’indépendance à l’empire espagnol ont été reléguées, une fois la République mise en place, au simple rôle de femmes au foyer pourvoyant aux besoins de leurs familles et à l’éducation des enfants, elles commencèrent à former les premières associations de femmes, indignées par cette non-reconnaissance de la part d’hommes devenus propriétaires et “seigneurs” de la nouvelle patrie. Elles le firent essentiellement dans les colonnes de certains journaux ou en écrivant des pamphlets dans lesquels la question du genre occupait une place importante.

Un siècle de victoires et déceptions successives s’est écoulé par la suite, avec pour résultat certaines conquêtes, comme le droit à l’éducation ou le droit de vote reconnu en 1945, ainsi que diverses politiques de santé ou des droits sociaux obtenus grâce au travail de camarades marronnes comme Angela Laya et notre bien-aimée commandante Jacinta dont le combat s’est révélé des plus rudes dans un pays miné par le bipartisme d’extrême-droite au milieu du XXème siècle.

Mais l’évènement qui sans aucun doute a changé pour toujours le cours de la lutte féministe dans notre pays a été l’avènement du processus révolutionnaire initié et conduit par Hugo Chavez. Citer Hugo Chavez pour expliquer les luttes féministes du pays peut paraître une concession absurde aux yeux de compagnes ou compagnons vivant hors du Venezuela ; seul celui ou celle qui aura étudié non pas l’homme mais le phénomène culturel et politique qu’il représente, pourra le comprendre.

Depuis l’avènement de la Révolution, la participation politique des femmes a changé du tout au tout. Les femmes vénézuéliennes ont répondu à l’appel de ce grand président qu’a été Chavez, et celui-ci, à son tour, a rapidement compris l’importance cruciale qu’aurait le fait d’accorder une place de premier ordre aux revendications des femmes dans la politique et dans l’agenda révolutionnaires. Il a aussi compris qu’à défaut d’éradiquer la situation d’inégalité qui existe entre les genres, il n’y aurait pas de véritable processus de changement et encore moins d’émancipation populaire.

En 1999, le taux d’analphabétisme féminin était proportionnellement plus élevé que celui des hommes. La participation politique au niveau décisionnel était quasiment nulle, les rares postes à responsabilité étaient occupés par des femmes qui étaient en mesure de faire valoir leur provenance d’une classe sociale privilégiée. L’employée de maison ne bénéficiait d’aucune sorte de protection sociale ou de droit salarial. Pour résumer, la pauvreté affichait avant tout un visage de femme, comme dans le reste du monde.

Dans un pays où la famille est matricentrée, où il incombe à la femme de porter l’entière responsabilité de la préservation de la vie avec tout ce que cela inclut, il était nécessaire, pour parvenir au “Bien Vivre”, de transversaliser la problématique hommes-femmes dans le cadre de la nouvelle politique émergente, ce qui impliquait d’utiliser tous les moyens disponibles pour obtenir l’émancipation de la femme.

La réforme de la Constitution en 1999 a été le premier pas effectué, son langage inclusif permettant de donner aux femmes une visibilité en tant que citoyenne ayant des droits et des devoirs. Cette réforme reconnaît pour la première fois le travail domestique non rémunéré en tant que travail à part entière, et devant bénéficier à ce titre de garanties sociales comme tout autre travail. C’est à partir de là qu’ont été franchis de nouveaux pas vers une histoire inédite de la lutte organique des femmes dans le cadre du Venezuela Bolivarien.

Des missions telles que “Mères du Quartier” ont été créées, qui non seulement ont imposé la reconnaissance du temps dédié aux activités domestiques et à la prise en charge de la famille par le versement d’une rémunération mensuelle, mais ont aussi promu l’alphabétisation, la formation et l’organisation politique des femmes de la base. C’est ainsi que des compagnes qui n’avaient jamais eu l’occasion de sortir de leur cuisine, ont non seulement quitté l’espace domestique pour conquérir l’espace public, mais un grand nombre d’entre elles sont aussi devenues les protagonistes du processus de changement naissant.

Il faut souligner que lorsque cette Mission a été créée, la droite vénézuélienne a poussé des cris d’orfraie en montrant du doigt cette nouvelle insanité du « dictateur » encourageant la fainéantise de femmes sans aucun mérite.

Cette attitude a toujours été celle de ce secteur social lorsqu’il s’agissait d’offrir aux femmes des classes populaires les moyens de s’émanciper.

Bien que le gouvernement a fait des efforts pour intégrer divers thèmes liés à l’égalité des genres dans son agenda politique, le préjugé patriarcal influence toujours les décisions et les prises de position politiques adoptées. L’année dernière par exemple, il y eut le cas d’un féminicide commis par l’ex-compagnon de la la compagne Mayell Consuelo Hernández Naranjo, étudiante à Unearte. Bien qu’elle eût signalé à plusieurs reprises les violences de son agresseur, les services concernés ont ignoré ses signalements, ce qui a facilité son assassinat.

Le meurtrier a été arrêté, mais sa détention n’a duré que 24 heures, ce qui a provoqué l’indignation et la mobilisation du mouvement féministe, étudiant, de mouvements politiques et régionaux ainsi que d’autres secteurs qui ont dénoncé l’absence de justice avec laquelle ce cas avait été traité. La pression exercée par cette partie importante et diversifiée de la société vénézuélienne eut pour résultat qu’en moins de 72 heures, la justice vénézuélienne dicta une sentence de 30 ans de prison pour le meurtrier de Mayell.

L’agenda de la lutte féministe a beaucoup avancé au Venezuela ; cependant, trois questions restent non résolues: elles sont à mon avis, fondamentales pour progresser dans la garantie des droits des Vénézuéliennes.

La première est celle de la dépénalisation de l’avortement, thème sensible sur lequel les idées religieuses et morales ont encore une influence prépondérante. En février et mars 2018, le mouvement féministe, dont le réseau d’organisations de l’Arana Feminista, fit de l’agit-prop devant l’Assemblée Nationale Constituante pour exiger la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Un droit de parole au sein de l’Assemblée donna aux compagnes l’opportunité d’exposer les raisons pour lesquelles il importe de dépénaliser l’avortement au Venezuela. Malgré ce droit de parole, le débat n’a pas abouti à grand-chose, étant donné que les restrictions à l’accès aux contraceptifs existent toujours, de même que les gros risques que continuent à encourir les femmes sans ressources qui pratiquent un avortement, ou encore la grande vulnérabilité sociale de celles qui doivent assumer une maternité non souhaitée et forcée.

erika y marielis

Rencontre avec Erika Farias (à gauche, en vert), maire chaviste de Caracas

La deuxième question sur laquelle il est important de travailler au sein de la société vénézuélienne et de l’Etat est celle de la diversité sexuelle. Il existe actuellement un département de la diversité sexuelle à la Mairie de Caracas, à partir duquel se sont développés des plans et des politiques de soutien à la population des femmes ayant une sexualité différente. Même si cet engagement institutionnel fait la démonstration d’une volonté politique, il est essentiel d’approfondir ce sujet non seulement dans la capitale, mais aussi dans d’autres villes et régions du pays et de travailler son aspect culturel afin d’éradiquer les pratiques de discrimination et l’absence de débouchés pour les personnes vivant une sexualité différente.

La troisième question est celle du manque de chiffres officiels sur la situation des femmes vénézuéliennes. Même si la guerre économique, le blocage et le sabotage ont généré des difficultés pour collecter les données de base, il est de première importance pour le mouvement des femmes et pour les institutions de connaître, par exemple, les chiffres des violences faites aux femmes, de la mortalité maternelle, du taux de maternité des adolescentes, entre autres indicateurs.

Malheureusement, au niveau de l’Etat les moyens destinés à dresser un tel registre n’ont pas été mis en place et les chiffres disponibles ne proviennent pas de sources officielles, nombre d’entre eux étant gonflés ou modifiés et ne s’accordant pas avec la réalité, car ils sont manipulés par des ONGs poursuivant des fins politiques adverses à la Révolution. Disposer de données fiables, pertinentes et solides est essentiel, car cela permettrait d’identifier les problématiques les plus urgentes pour les femmes et d’élaborer des politiques publiques destinées à résoudre leurs besoins prioritaires en fonction des ressources limitées dont dispose l’Etat.

Comme nous l’avons déjà dit, bon nombre des nécessités des femmes vénézuéliennes n’ont pas trouvé de réponse, ou leur traitement a été lent en raison de la vision patriarcale qui persiste au sein de nos institutions, et ce alors que nous disposions d’un échafaudage juridique et législative solide à ce sujet. L’attitude machiste et sexiste de certains fonctionnaires freine aussi les processus de mise en œuvre des conquêtes obtenues et retarde leur concrétisation.

Un autre facteur qui nous a empêché de progresser est la guerre économique, le sabotage et le blocus états-uniens, puisqu’en premier ressort ils ont pour résultat d’abaisser les ressources économiques et de réduire l’accès aux services de base des familles vénézuéliennes, celles-ci étant dirigées par des femmes qui portent sur leurs épaules tout le poids de la subsistance. Ensuite, les politiques d’ingérence extérieure et de sabotage font que l’Etat se concentre essentiellement sur la sécurité nationale, l’approvisionnement et la préservation de la souveraineté du pays, les autres nécessités et demandes du peuple ne venant qu’en second lieu.

Le dernier point non moins important sur lequel j’aimerais attirer l’attention, est la difficulté qu’a rencontrée le mouvement féministe de placer les débats au niveau de la base populaire des femmes vénézuéliennes. Des questions comme la violence sexiste et l’avortement ont malheureusement été traitées par des féministes blanches, universitaires, issues de la classe moyenne qui ont ignoré les voix des femmes noires et indigènes de la base populaire qui auraient pourtant pu enrichir le débat, le socialiser au sein des organisations et se joindre aux mobilisations nationales.

Le mouvement féministe doit améliorer sa relation et son dialogue avec les femmes de la base, car c’est cette déconnexion qui à mon avis a rendu plus difficile l’inclusion de thèmes telles que la légalisation de l’avortement dans l’agenda public et politique. Malgré ces difficultés et la culture machiste qui persiste, les femmes continuent à faire partie de l’avant-garde la plus fidèle et la plus consciente de l’ouragan révolutionnaire.

Les organisations de femmes se sont multipliées partout et se sont chargées d’elles-mêmes des missions et des espaces d’organisation territoriale dans tout le pays, et c’est toujours le cas aujourd’hui: la femme vénézuélienne est majoritaire dans tous les espaces d’organisation de base des communautés, dans le secteur de la défense comme celui de l’éducation paysanne ou indigène.

Dans cette marée composée de femmes, nous rencontrons une fourchette qui va de celles qui se consacrent à des études universitaires, à des travaux de recherche et à la production de contenus jusqu’à celles qui, sans même savoir qu’elles sont féministes, pratiquent instinctivement la lutte pour l’éradication du patriarcat. Beaucoup de féministes du Venezuela présentent le visage d’une femme qui, sans connaître la théorie et sans avoir en mémoire chacun des courants du féminisme eurocentriste, comprend et reconnaît de loin l’oppression patriarcale, la prévient et la combat.

Ce sont ces femmes qui, dans les réunions communales accueillent leurs sœurs, exigent que leur droit de parole soit respecté, s’associent aux politiques de genre en faveur de l’égalité des sexes menées par l’Etat et remettent en cause les modèles imposés par le modèle patriarcal. Ouvrières de chantiers, paysannes, membres des communes et des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, chauffeures, mécaniciennes, ministres, miliciennes, toutes ces compagnes forgent notre résistance féministe.

Et, à leurs côtés se tiennent les organisations féministes proprement dites, celles qui animent les ateliers de formation, dirigent les agitations de rue, les débats, ont recours à tous les moyens d’interpellation et de dialogue. Féminisme instinctif, féminisme universitaire ou féminisme de rue, mots d’ordres et graffitis, tout cela réuni dans un engrenage solide qui fissure le ciment du pouvoir patriarcal. Un mouvement de femmes multiforme, latent ou manifeste, faisant face à de grands défis en pleine création d’un socialisme bolivarien, chaviste, et qui se doit d’être profondément un féminisme populaire.

Le 8 mars dernier, tandis que dans le monde entier affluaient des millions de femmes pour exiger l’abolition du système patriarcal ou bien participaient à notre grève féministe, nous, les Vénézuéliennes, devions affronter l’obscurité, une attaque cybernétique destinée à nous démobiliser, ce qui n’était pas un fait fortuite car la grande majorité des actes d’agression économique de ces dernières années touche les femmes. Raréfier la nourriture, retenir, confisquer le papier toilette ou les couches ont été les premières actions menées contre nous. Mais ils se sont encore trompés, car ce 8 mars, en pleins désarroi, agitation et angoisse, alors que nous ne savions pas très bien ce qu’il s’était passé la nuit précédente quand tout à coup la lumière s’est éteinte dans tout le pays, ce furent des centaines de femmes qui, à pied, par files entières, se dirigèrent vers la Place Bolivar à Caracas. Et notre commémoration du jour international de la femme s’est convertie en tribune anti-impérialiste.

Nous avons grandi au milieu des difficultés: tel est sans doute le trait distinctif du féminisme vénézuélien.

Marielis Fuentes

  1. Le cocuy est une liqueur artisanale du Venezuela, d’origine indigène, longtemps restée illégale; en 2005, l’Assemblée Nationale l’a déclaré patrimoine naturel, ancestral et culturel de la Nation.

Source: https://revistamarea.com/2019/05/23/reflexiones-sobre-el-feminismo-en-venezuela/

Traduction: Frédérique Buhl

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« Las Mercedes, la forge d’un héritage », le documentaire de Terra TV qui marche au pas paysan (sous-titres français)

Il y a quelques mois les militant(e)s sociaux de la CRBZ ont parlé à l’équipe de Terra TV de la lutte tenace de nombreuses familles qui cultivent quelques parcelles de l’immense terre improductive del “Hato Las Mercedes”, dans l’état de Barinas. Malgré la Loi des Terres et les instructions du président Maduro de faire cesser toute expulsion de paysans, des mafias locales (grands propriétaires, hommes de main, paramilitaires colombiens, fonctionnaires soudoyés de l’Institut des Terres) tentent de reprendre à ceux et celles qui les travaillent les terres remises par Hugo Chavez. Les cinéastes-formateurs(trices) de Terra TV Jorge Henriquez, Victor Daniel Rivera et Betzany Guedez sont allés visibiliser cette bataille. Cet extraordinaire documentaire est aussi leur premier moyen-métrage.

La situation de la lutte pour la terre reste complexe au Venezuela mais grâce aux luttes des paysan(ne)s et aux campagnes des médias alternatifs, le gouvernement bolivarien a renoué avec la remise des titres de propriété, comme en témoignent les cas récents des terres du “Trebol” et de “Santa Maria”, dans l’état du Zulia.

Las Mercedes – La Forge d’un Héritage”, fruit d’une école de cinéma documentaire

Terra TV est un des résultats d’un effort de formation qui dure depuis vingt ans : l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Théâtre et Télévision (EPLACITE). Cette première oeuvre part de quelques uns des principes décolonisateurs de cette école itinérante.

Véhicule direct de la parole paysanne, le film libère l’information du champ externe du journalisme des “questions/ réponses”. La voix du paysan n’est ni trahie, ni rabotée. Jusque dans le volume: la voix que les curseurs de la télé font toujours monter “au-dessus du réel” se mêle ici à l’univers du travail qui transforme l’être humain autant que lui le transforme. Cohérence technique du son avec le concept de l’harmonie recherchée entre paysan(ne)s, animaux, terre et semis. Il y a dans les regards sur les objets une tendresse qui s’oppose à la relation que le capitalisme a créée avec les « choses ».

La haute qualité photographique de ce premier film est aussi liée à la relation de respect, d’amour et aux orientations données par les paysan(ne)s à la jeune équipe de Terra TV. Comme dit Jorge Henriquez : “On nous a aimés”.

Dans le voyage vers la parcelle, il y a un autre effet particulier du montage. Un documentaire classique résumerait sans doute la traversée de la rivière et la longue marche à pied sous le soleil en quelques plans: « c’est ainsi que les paysans arrivent sur la terre à cultiver”. Ici les réalisateurs ont structuré la marche en fragments successifs, renforcés par le son lancinants des pas. Nous marchons avec les paysan(ne)s. Surgissent les personnalités des marcheurs(se)s, mères, enfants, hommes à pied ou en moto. La distance à franchir elle-même évoque mieux que tout discours l’immensité des terres en friche aux mains d’un seul homme, l’immense injustice accentuée par le refus de vendre de l’essence au bac qui passe les paysans d’une rive à l’autre. Les témoignages disent l’espoir des paysans qu’un jour les choses s’amélioreront, une patience populaire qui vient de loin, d’une histoire collective vécue bien avant que les « intellectuels » expliquent comment faire la révolution. Cette longue marche est en quelque sorte l’image du temps de la révolution bolivarienne, foi populaire contre obstacles renouvelés.

Thierry Deronne, Caracas, 4 septembre 2019

Jorge Henriquez « bachaco » et Victor Daniel Rivera (réalisateurs) avec ci-dessous Betzany Guedez (assistante de production et preneuse de son) de Terra TV, le 26 août lors du lancement du documentaire à Caracas, avant les projections dans les campagnes du Venezuela. Photos: Yrleana Gómez Oropeza

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« Venezuela, le coup d’Etat manqué »: le documentaire d’Ahmed Kaballo (2019) sous-titré en français

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Le journaliste Ahmed Kaballo (Press TV, London)

« Venezuela, le coup d’Etat manqué », le nouveau documentaire du journaliste britannique Ahmed Kaballo est un antidote documenté, très précieux pour se libérer de ce que martèlent 99 % des médias depuis si longtemps.

Six semaines passées sur place en 2019 à la rencontre des diverses sensibilités politiques font pivoter le regard des effets vers les causes et permettent de découvrir les invisibles du champ médiatique. Kaballo démonte les catégories du storytelling (« Etat répressif », « crise humanitaire ») et les stratagèmes états-uniens. Il décrit la violence exercée par les insurrections de l’extrême droite contre les personnes identifiées au chavisme.

Le réalisateur révèle également les grandes occultations journalistiques, comme les ressorts de classe et de race qui propulsent un processus de changement que nombre de vénézuélien(ne)s continuent d’appuyer. « Pendant mon séjour, j’ai rencontré beaucoup de gens qui luttent contre de sévères sanctions économiques, formellement condamnées par les Nations Unies (…) J’ai rencontré beaucoup de gens critiques envers le gouvernement et beaucoup de gens qui le soutiennent, mais, surtout, des gens vivant une vie normale avec un sens profond de la communauté. Un contraste total avec ce que montrent les médias occidentaux« .

Une réalisation d’Ahmed Kaballo pour Press TV et APARAT MEDIA Productions (Londres, UK 2019). Durée : 26 min. 40 sec.

Traduction de l’anglais et sous-titrage en français: Thierry Deronne

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Mafias agraires contre peuple paysan: qui gagnera ?

Je crois dans les mots d’une paysanne et non dans ceux d’un bureaucrate”. C’est en ces termes qu’en avril 2018 le président Maduro s’était prononcé en faveur de la lutte paysanne, dénonçant les expulsions et les arrestations d’agriculteurs qui tentaient de récupérer les terres de La Magdalena, dans l’état de Mérida.

Près d’un an plus tard, le Département de presse du mouvement social paysan Corriente Revolucionaria Bolívar y Zamora (CRBZ) s’est entretenu avec Heber Montilla, dirigeant paysan et coordinateur de ce mouvement dans la région du Sud du Lac de Maracaibo.

En quoi a changé la situation de la lutte pour la terre dans le Sud du Lac à partir de ce discours du président ?

Heber Montilla – La situation a beaucoup changé. Il y avait une grande attente, depuis l’arrivée de Maduro au gouvernement, de ce qu’il se prononce en faveur de la lutte paysanne comme le faisait le président Chávez, à travers les “Aló presidente”, quand il soutenait la lutte contre le “latifundio”. Avant que Maduro se prononce en faveur des paysans, il y avait des secteurs de la Garde Nationale Bolivarienne, du SEBIN, du CICPC, certains secteurs des forces publiques de l’Etat qui participaient dans des opérations de répression contre les paysans. Avec Maduro se prononcèrent aussi le Procureur Général de la République, le Tribunal Suprême de Justice, le Ministre de la Défense. Depuis, les forces de sécurité de l’Etat ne se sont plus jointes à ces situations d’agression mais les grands propriétaires, les latifundistes, ne pouvant plus compter sur ce soutien des forces publiques, ont commencé à contracter des groupes armés, des tueurs à gage. Ont continué les menaces et la violence contre les familles paysannes.

Cette action combinée de violence et de fonctionnaires corrompus sont le modus operandi des mafias agraires. Qui compose ces mafias ?

Nous n’avons pas affaire à un éleveur isolé qui engage une personne. C’est un réseau qui opère sur les différentes terres en cours de récupération. Le composent les tribunaux, juges, policiers, certains fonctionnaires de l’Institut National des Terres (INTI) national et régional. Les éleveurs sont ceux qui contractent, payent et organise ces mafias. Ils paient en dollars. D’ailleurs ces mafias ont tenté d’acheter des dirigeants paysans. Ils offraient jusqu’à 10 mille dollars, des fourgonnettes, des voitures, des plantations, pour que ces dirigeants abandonnent la lutte ou la freinent. Il y a certains secteurs paysans qui se sont soumis à ces mafias. Quand de supposés dirigeants paysans se prononcent en faveur des soi-disants propriétaires, dans les médias, dans les réseaux sociaux, il agissent pour ces mafias. Dans la guerre contre le “latifundio” il y a deux acteurs. Le(a) paysan et la paysan(ne), d’une part, et les grands propriétaires d’autre part.

Ceux-ci sont organisés, s’articulent, font des plans. Ils utilisent les mêmes méthodes dans les différentes propriétés. Par exemplo, la juge Carmen Rosales n’agit pas pour un seul terrain mais agit sur plusieurs cas où les paysans récupèrent des terres. Ses sentences tombent toujours en faveur des soi-disant propriétaires. Elle est une des pièces de ces mafias. Quand commencent les récupérations de terres de la part de l’Institut National des Terres, elle intervient en prenant des mesures de protection de la production (alors qu’elle est inexistante) des grands “propriétaires”, sans même se rendre sur place pour inspecter les terres. Simplement, au greffe des tribunaux, elle signe les mesures de protection du bétail du grand propriétaire. Mais quand les paysans vont demander la protection de leurs semailles, se basant sur la symétrie des droits, alors, là, elle refuse, ça n’existe pas. Son argument est qu’il n’existe pas de documentation sur ces terres. Mais la Loi des Terres dit que ce qui est déterminant, c’est la production, parce que la propriété des terres n’est pas celle des soi-disants propriétaires, mais celle de l’Etat.

Dans le cas de Montecarlo, ces mafias ont remis à la soi-disant propriétaire une lettre attestant de l’activité productive dans la plantation, à travers l’INTI et à travers le tribunal agraire. Ignorant la situation des 84 familles qui vivent et sèment ces terres. Cette soi-disant propriétaire bénéficie de ces deux protections institutionnelles, alors que sa “plantation” est totalement improductive. Ce qui est en production, ce sont les terres que cultivent les paysans, soit 75% de la surface. Cette soi-disant propriétaire a tenté d’acheter les dirigeants paysans mais elle n’a pas réussi, par contre elle a pu le faire pour le tribunal agraire et l’INTI. Il n’y a aucune base légale pour lui remettre un certificat de productivité.

Voilà la contradiction. Les mafias agraires utilisent une partie des institutions de l’Etat pour agir contre les paysans et éviter qu’ils accèdent à la terre.

Dans le cas des terres de Montecarlo on affirme que la communauté paysanne est entrée de fait et non de droit sur les terrains. Comment s’est produite cette situation ?

Parce que précisément dans cette lutte on retrouve la même situation. Quand la communauté paysanne voit un terrain improductif, elle le réclame à l’INTI et attend le délai pour que l’inspection soit menée en vertu de la loi. Mais, qu’est-ce qui se passe ? Ces mêmes mafias agraires, dès les réclamations, appellent les grands propriétaires pour les avertir de l’imminence d’une inspection. Et on donne 6 mois, un an, deux ans, au soi-disant propriétaire pour changer virtuellement la situation d’improductivité. A Montecarlo on a amené des machines après que l’INTI a passé l’information. Et on a mobilisé du bétail d’autres terres, pour pouvoir faire écran lors de l’inspection, mais pas pour mettre ces terres en production. Le bétail qu’on a amené avait des marques au fer différentes. Les fers de marquage sont enregistrés légalement pour identifier chaque élevage et chaque propriétaire. Si les inspecteurs examinaient ces marques il serait démontré qu’il s’agit du bétail d’une autre plantation mais cela n’est pas fait, c’est une partie du jeu de ces mafias.

La communauté paysanne dénonçait d’ailleurs que les machines travaillaient la nuit et l’empêchaient de dormir. Ils n’avaient que 37 têtes de bétail au moment de la réclamation. Après cela ils ont installé du bétail sans capacité d’alimentation, les prés n’étaient pas préparés, ils ont même coupé l’herbe pour qu’il ne puisse pas manger. Le bétail meurt et on rejette la faute sur les paysans. La soi-disant propriétaire, Vega Vega, porte plainte devant le tribunal agraire et la juge monte les dossiers contre le paysannat.

Face à cette situation les familles paysannes ont pris la décision d’occuper les terres et de les mettre en culture. Parce que si ces terres étaient productives, où est la production ?

Ces mafias parie sur l’échec de la révolution, elles ne produisent pas et après, elles disent que le gouvernement ne peut garantir la production agro-alimentaire dans le pays. Sur le plan national 25% des terres cultivables appartiennent aux paysans et les 75% restants sont aux mains des grands propriétaires. S’ils ont la grande majorité des terres, où est la production ? Celle qui arrive aux marchés de Caracas par exemple est une production paysanne. Ce sont nous, paysans et paysannes, qui avons maintenu contre vents et marées la production. Les grands propriétaires parient sur l’échec du gouvernement. La plupart du temps ils ne vivent même pas sur ces terres, mais dans les grandes villes ou hors du pays. C’est le paysan et la paysanne qui travaillent les terres.

Cette semaine est venue à Caracas une commission de paysan(ne)s de la CRBZ et du Front Paysan des Tupamaros, en provenance de la région du sud du lac de Maracaibo. Avec qui vous êtes vous réunis à Caracas et qu’est-ce qui a été abordé dans ces réunions ?

Nous nous sommes réunis avec l’INTI, avec le Défenseur du Peuple, et avec la viceprésidence. Parce que dans le sud du lac, il y a de mauvaises informations, ces mafias génèrent de fausses informations, à travers des fonctionnaires locaux, pour menacer d’expulsions les paysans. Au vu de cette situation nous sommes venus à Caracas pour parler aux autorités nationales.

A l’INTI nous nous sommes d’abord réunis avec Alexis Fernández, gérant du secrétariat du bureau de la présidence. Nous lui avons parlé de la situation des certificats agraires des terres qui manquent encore, dans certains cas on a même organisé des remises de ces certificats aux paysans (comme il y a trois mois) mais ce fut plus pour la photo qu’autre chose. La Magdalena, El trébol, Vista Hermosa, El Carmen, Gavilanes, Montecarlo, el Zapotal. Seul El Carmen a reçu le titre de propriété, à El Trébol vient d’arriver la nouvelle du début de la récupération des terres. A la Magdalena, qui fut la terre où eurent lieu les arrestations critiquées par Maduro, on n’a pas encore remis l’adjudication. A Gavilanes on a déjà organisé deux activités politiques de remises des titres mais le document n’est pas encore arrivé.

Dans chacun de ces terrains se trouvent les Conseils Paysans qui travaillent et produisent. Nous sommes venus parler de ce thème parce que même quand l’Etat décide de remettre les terres aux paysans, ces mafias agraires ne permettent pas qu’elles se réalisent effectivement sur place.

A la viceprésidence nous avons parlé avec Maité García sur le supposé ordre d’expulsion des terres de Montecarlo. La propriétaire en charge de ces terres, Marlin Sosa, nous a dit qu’elle a participé aux réunions techniques que dirige la viceprésidence et que là s’est décidé l’expulsion des paysans. La compagne Maite nous a assuré qu’à aucun moment l’expulsion à Montecarlo n’avait été évoquée. A partir des réunions techniques, on a décidé de mener une inspection de terrain, qui n’a jamais été faite, car les inspecteurs n’ont été visiter que le terrain de la soi-disant propriétaire mais pas les terres semées par la communauté paysanne. L’inspection qu’avait décidée la vice-présidence depuis Caracas envisageait même de compter combien de plants avaient semés les paysan(ne)s, chose qui ne s’est jamais faite.

Au Défenseur du Peuple nous avons expliqué la situation de harcèlement judiciaire contre les compagnes et compagnons. On fabrique des dossiers pour menacer d’emprisonnement les dirigeant(e)s. Le juge Jesús Ojeda et la juge Carmen Rosales sont les auteurs de ces manoeuvres d’intimidation.

Comment continue la lutte pour la terre dans les différents terrains ?

La situation est la même partout. Les mafias agraires opèrent de la même manière sur les différents terrains. Ils menacent, montent des dossiers, nous empêchent de semer, il y a des silences de l’administration, les dossiers de récupération des terres sont retardés. L’objectif est que le paysan se lasse et abandonne la lutte.

Pour notre part l’idée est de continuer à produire. C’est une nécessité. Produire est une nécessité pour survivre. Le paysan sème et produit, sinon sa famille n’a pas de quoi manger. Nous ne pouvons pas attendre un ou deux ans pour obtenir une réponse sur les récupérations des terres. Avec tous ces risques et toutes ces menaces qui pèsent sur nous, nous continuerons à produire, malgré tout. Eux font partie de ceux qui mènent la guerre économique contre le pays. Nous n’allons pas laisser détruire cette révolution. Nous allons chercher les alternatives. Et l’alternative est de chercher les terres pour produire et maintenir nos familles. C’est ce que doivent comprendre les différents fonctionnaires. Le paysan n’a pas le choix: ou il produit ou il meurt de faim. Ou il produit ou il rejoint les rangs de la droite. L’Etat, comme gouvernement révolutionnaire, devrait appuyer les paysans dans cette bataille.

Source: http://www.crbz.org/mafias-agrarias-contra-el-pueblo-campesino-quien-ganara/

Photos: Carolina Cruz / Presse CRBZ

Traduction: Thierry Deronne

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“Patience dans les collines”, le nouveau documentaire de TERRA TV (Venezuela, juillet 2019)

Synopsis: Patience dans les collines” raconte comment les communard(e)s de Villa Nueva, dans l’état de Lara au Vénézuéla, décidèrent d’occuper et de cultiver les 186 hectares d’une plantation de café. En à peine 5 mois celles et ceux que méprisaient les grands propriétaires et certains fonctionnaires publics ont donné à ces terres un visage nouveau. Une lutte en forme d’école populaire dans un Vénézuela inconnu du monde. 

Espagnol sous-titres français. Durée: 18 minutes. Enquête et réalisation: Betzany Guédez. Assistant du son: Yoneider Garcias. Production et montage: Terra TV, juillet 2019.

Betzany Guedez, réalisatrice et formatrice de Terra TV, en plein tournage de « Patience dans les collines »

Patience dans les collines” est la 55ème production de Terra TV. Pour celles et ceux qui découvrent ce projet en cours de route et nous demandent comment y participer, voici deux moyens de le faire :

  • Vous pouvez effectuer un don Paypal via ce mail: contact@fal33.org . Le compte bancaire (IBAN) est: FR7642559100000801265236108 , au nom de France Amérique Latine, 28 rue Baudrimont 33100 Bordeaux (France).
  • Vous pouvez aussi donner du petit matériel audiovisuel ou informatique :

– caméras/caméscopes
– téléphone de type smartphone avec caméra intégrée/appareils photos…
– ordinateurs/disques durs/ cartes mémoire/webcam…
– appareils photos
– micros/micros cravate/ filaires/HF
– amplificateurs/enceintes
– câbles audio/vidéo/secteurs (HDMI, VGA, usb, etc.)
– casques audio (filaires/bluetooth…)

Ce matériel (neuf ou de seconde main) servira à renforcer la capacité de production des collectifs paysans de production audiovisuelle que Terra TV forme au Venezuela et bientôt, dans le reste de l’Amérique Latine. Il peut-être envoyé directement par colis jusqu’au 29 juillet à Franck David membre de l’asso France Amérique Latine Bordeaux qui nous l’apportera lors du voyage organisé cet été avec son équipe de solidarité. Son adresse est:

Franck David

1186 route des Paponats 

33220 Saint Avit Saint Nazaire

 (France). Portable: 0630999066

D’avance, merci pour votre aide !

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