Trailers de « Un pont pour Pluton » et « Jusqu’à nous enterrer dans la mer », deux nouveaux films issus de la Révolution Bolivarienne au Venezuela

 

Loin de l’image du Venezuela colonisé par les grands médias, c’est avec les habitant(e)s d’un « barrio » populaire proche de l’archipel-monde cher à l’écrivain antillais Edouard Glissant que Thierry Deronne a mené un an d’enquête participative.
« Jusqu’à nous enterrer dans la mer » raconte leur lutte sur le front de la culture et sur celui de l’alimentation. Une révolution difficile, patiente, féminine et presque universelle qui s’entête à desserrer les mâchoires de la gouvernance mondiale et d’une longue histoire de « servitude volontaire ».

Réalisation et montage : Thierry Deronne. Venezuela, 2017, 75 min. Distribution : cataloguefilms@fal33.org

 

Quand de jeunes rockers, animateurs à leurs heures d’une télé associative dans les montagnes de l’ouest du Venezuela, trouvent une idée de fiction dans la contrebande d’essence vers la Colombie, cela donne une leçon de cinéma sous la caméra-férule de Luis Rodriguez, professeur invité par l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma. L’histoire d’un atelier qui se lit aussi comme une histoire d’amitié.

Réalisation et montage : Thierry Deronne, Venezuela, 2017, 25 min. Distribution : cataloguefilms@fal33.org

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« Jusqu’à nous enterrer dans la mer », le nouveau film de Thierry Deronne

« Le film le plus juste que j’ai vu sur l’Amérique Latine »

Maurice Lemoine, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet

affiche hasta enterrarnos en el marInterview du réalisateur par Gloria Verges, présidente de France-Amérique Latine Bordeaux Gironde (FAL33.org), Bordeaux, 19 mars 2017.

Gloria Verges – Thierry tu viens de présenter à nos 34èmes Rencontres du cinéma latino-américain a Bordeaux, hors compétition, ton documentaire inédit « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » qui tente de faire le point sur la révolution bolivarienne au Venezuela et qui est aussi une autre manière de représenter la politique.

Thierry Deronne – Oui, évidemment on pourrait se contenter de représenter le politique vénézuélien en jouant les envoyés spéciaux,  en filmant tour à tour les visages d’opposants et d’amis, ou de membres du gouvernement mais ce serait anachronique, cela reviendrait à exporter en Amérique latine la fausse égalité des plateaux de télé qu’a démontée Pierre Bourdieu. Pire : Ce serait reproduire le narcissime du journaliste politique-grenouille qui veut devenir bœuf en fréquentant les palais présidentiels et puis qui donne, en toute impartialité, « 50 % à Hitler et 50 % aux Juifs » comme rit bien Godard…

G. V. – Pourquoi « anachronique » ?

T.D. – Parce que la réalité profonde du politique n’est plus dans cette rue médiatique binaire, trop bien faite pour les caméras ! Elle est notamment dans le temps, l’écoute, la participation et les leçons citoyennes à tirer de la construction ou déconstruction d’organisations. Elle est, surtout, dans la dépolitisation généralisée qui déborde la forme politique classique, en particulier dans cette nouvelle génération qui partout, parmi la plupart des jeunes du Brésil, de Cuba ou même parmi les jeunes démobilisés des FARC, se fout de cette projection politique des journalistes. La majorité de la jeunesse est ailleurs, elle ne vote plus, elle s’est perdue quelque part dans le nouveau cosmos de la globalisation et des technologies virtuelles. C’est ce qui explique en grande partie pourquoi la plupart des gauches sont dans les cordes actuellement. Ce phénomène planétaire fait qu’on ne peut pas représenter le politique comme avant. D’ailleurs la gauche et la politique elle-même n’ont pas d’avenir en dehors de la démocratisation radicale de la propriété des médias, de la formation et des politiques culturelles. On peut se demander pourquoi la gauche ne s’y est pas attelée depuis le début ! ça confine au suicide ou à la servitude volontaire de La Boétie.

G.V. – Comment alors représenter le politique ? Comment as-tu fait pour ton documentaire ?

T.D. – Notre film est le fruit d’un an de vie en commun avec les habitants du quartier populaire « Bello Monte » dans l’état d’Aragua. Pas de préjugés, de commentaire off, pas d’interview journalistique. Cette écoute n’est pas pour autant humanitaire ou intimiste, nous parlons d’une analyse collective issue des rapports entre situations et personnages. Elle permet de comprendre la relation du petit territoire avec le vaste monde, par exemple des citoyens avec l’Etat ou avec la globalisation. Elle génère parfois la poésie sonore ou visuelle qui peut sauver de la misère de l’apolitisme et de l’évangélisme. Elle est la possibilité de cesser de nous raconter des histoires, d’arrêter de projeter notre temps médiatico-politique sur le temps de la société latino-américaine. Ici on met les cartes sur la table, on n’éteint aucune contradiction, on montre les conflits profonds de la réalité sous l’apparence lisse et statique. « Ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie » disait Louis Althusser. Contre la monoforme journalistique de la gouvernance planétaire, il s’agissait pour nous de construire une forme ouverte avec des temps d’identification aux êtres comme sujets et non comme objets, de retrouver un montage intellectuel qui laisse au spectateur un espace pour penser, participer, travailler au sens.

G.V. – Pendant le festival tu nous as aussi présenté plusieurs films issus du travail de l’école populaire et latino-américaine de cinéma…

T.D. – Nous venons de mener un an d’enquête parmi les trente-cinq collectifs qui font de la télé associative qui a surgi un peu partout au Venezuela depuis que la révolution bolivarienne a légalisé ce droit. Première conclusion,  la difficulté énorme de créer un nouveau modèle de télévision dans un champ médiatique qui reste écrasé par la forme commerciale. Une forme devenue tellement « naturelle » qu’elle est imitée par le service public et par les médias associatifs. Notre école populaire de cinéma et télévision cherche depuis vingt ans à desserrer ce carcan et à ouvrir d’autres voies, notamment en étudiant d’autres expériences d’esthétique révolutionnaire et en repartant toujours de la participation populaire. Un média n’est pas révolutionnaire parce que son contenu est révolutionnaire mais parce que son mode de production, sa forme d’organisation, est révolutionnaire. Ces films récents sont le témoin de ce chantier.

« Jusqu’à nous enterrer dans la mer », Venezuela 2017, 75 min, sous-titres français. Pour acquérir le film en DVD, vous pouvez contacter le distributeur cataloguefilms@fal33.org

(Une copie est en cours d’envoi aux souscripteurs solidaires de 2016)

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Photos du film

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Bilan et avenir de la télévision populaire au Venezuela

L’enquête “Consommation et imaginaires culturels” publiée par le Ministère de la Culture du Venezuela en 2015 (1) indique que 78% des citoyens regardent tous les jours la télévision (85 % de ceux-ci regardant des chaines privées). A la question : « qu’est-ce qui vous rend le plus fier du Venezuela ? », 27 % des citoyen(ne)s interrogés répondent “ses beaux paysages”, 3 % ses “jolies femmes”, 1% le fait d’être “le pays de Bolívar”, 1% “son histoire politique contemporaine”. 18 ans de révolution n’ont guère entamé l’imaginaire collectif installé par une télévision commerciale qui est devenue dès les années 50 le média central du boom pétrolier et de sa pseudo-modernité sociale. Le journalisme vertical et non-participatif reste la pratique dominante.

L’élection d’Hugo Chavez en 1998 a bousculé cette misère. Jusque-là réprimées, les télévisions associatives furent légalisées et dotées par l’Etat d’outils, d’antennes, de financements – sans contrôle de leur message. Le concept original qui inspira le premier règlement légal co-écrit avec les militants de la communication populaire en 2000, n’est pas de “concurrencer” les médias privés mais de former les citoyens pour qu’ils produisent 70 % de la programmation des ces nouvelles radios et télévisions. La táche de l’équipe responsable est de veiller au bon état du matériel et de former la population en permanence à la production audiovisuelle pour que celle-ci soit l’actrice authentique du média. Ce modèle inédit a fait du Venezuela un laboratoire historique.

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Photos : une équipe de chercheurs a mené de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires du Venezuela.

Un premier bilan s’imposait. C’est à la demande des collectifs et avec l’appui de la Commission nationale des Télécommunications que j’ai organisé une équipe de chercheurs pour mener de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires existantes, certaines actives, d’autres moins, d’autres éteintes.
Première constatation : la persistante difficulté de créer une nouvelle forme de média dans un champ homogénéisé par la globalisation marchande et par ses monopoles médiatiques. Nombreux sont ceux qui reproduisent les pratiques dominantes, éliminent la formation intégrale et renoncent à  créer leur propre agenda informatif. Même si la majorité rejette l’idée de se muer en stations commerciales : “Le jour où nous serions soutenus par une entreprise privée nous cesserions d’être communautaires et perdrions notre engagement (Karache TV). “Pas de chefs, pas de commerce, soyons totalement sociaux » renchérit un membre d’Arañero TV. Les collectifs expriment aussi des autocritiques : privatisation du média par un petit groupe ou par une famille, manque de coordination nationale, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production populaires, mauvais usage, parfois destructeur, du matériel donné par l’État.

Mais toutes ces années ont aussi permis de valoriser la télévision populaire comme la « maison qui est la nôtre », comme l’espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme les retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…), comme porte-parole des mouvements sociaux, comme école d’organisation citoyenne, service public capable de pallier les faiblesses de l’Etat, point de rencontre pour diagnostiquer les problèmes.

Pour surmonter la faible production de programmes, les militants proposent de partir des dynamiques déjà existantes: talents musicaux individuels ou collectifs en quête d’indépendance, ligues sportives, etc… “Nous projetons de prendre le contrôle des terres sur le territoire de la commune pour les semer avec l’appui de jeunes qu’on traite à tort de délinquants” explique Willians Sivira de Lara TVe.  Autres projets : une école nationale des médias associatifs, un fonds de soutien – récemment approuvé par une Loi sur la Communication Populaire (2) – pour financer les formations et un réseau d’appui mutuel pour mettre à niveau les connaissances techniques nécessaires. A Selva TVe on veut relancer la formation et si un jour il y a ici 300 quartiers, nous aurons 300 Selva Tve”.

Beaucoup de ceux qui se forment grâce aux outils de la télévision populaire partent ensuite chercher du travail dans les médias privés. Face à ce problème, TV Petare propose une présélection des candidats sur la base de leur engagement social préalable et de ne lancer un média nouveau qu’au terme d’un travail de réflexion avec les habitants, pour éviter qu’il soit perçu comme une « invasion » (Paulo Freire) et garantir ainsi une majeure participation.

La plupart des collectifs souhaitent que l’Etat les dote d’un véhicule pour accéder aux différents points de leur secteur, lui demandent de salarier une trentaine de permanents par télévision pour éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées tant de radios communautaires, en attendant de  rendre le média soutenable avec l’appui de formes économiques émergentes, communales entre autres (TV Petare). En général, on attend de l’Etat plus d’appui, plus de suivi technique, plus d’investissements, car le matériel reste cher et complexe.

Sont aussi évoqués la création d’une industrie nationale pour sortir de la dépendance technologique, une majeure interaction via les nouvelles technologies pour autant que celles-ci servent une plus grande capacité d’organisation, l’usage du solaire, de  l’éolien, des campagnes publiques d’explication du concept de télévision populaire, l’appui de l’Etat pour faire appliquer la loi qui prévoit que les télévisions accèdent au câble et au numérique, tout cela adossé à une politique de démocratisation réelle de la propriété des ondes, comme dans l’Argentine d’avant Macri, ou en Bolivie et en Equateur, où le spectre hertzien est partagé en trois tiers : privé, public, associatif.

Mais une “professionnalisation” qui s’aligne sur les écoles de journalisme transformerait vite un média associatif en clone local du dominant. La télévision populaire appelle donc un nouveau professionnalisme adapté aux besoins de participation sociale et de décolonisation culturelle. La formation intégrale aux différentes phases techniques ne vise pas à réduire les coûts de production mais à comprendre le travail des autres, à penser globalement le processus, à y participer pleinement. Le temps nouveau sera libéré de la “concurrence” : temps de l’enquête participative, de la réalisation collective, du montage réflexif, temps de rendre aux habitants l’image de leurs processus, temps du feed-back pour critiquer et avancer… et temps de relier tous ces espaces locaux – par exemple sous la forme d’une véritable télévision publique.

A l’ère des coups d’Etat médiatiques, plutôt que de répéter que « toute la presse est contre nous » ou que « nous devons occuper davantage les réseaux sociaux », le socialisme latino-américain doit prendre conscience que son futur passe par la création d’un tissu serré de médias populaires, la rédaction d’une une loi latino-américaine puis mondiale de démocratisation de la propriété des médias (3), la remise de la majorité des fréquences et des ressources aux organisations populaires, la refonte de l’enseignement de la communication sociale. Mais aussi par un saut organique : “Nous proposons un système communal qui sera aux mains du paysan producteur d’aliments pour que nous organisions la production et la distribution” dit un membre d’une commune du Venezuela. Substituons le mot « alimentation » par « information » et nous aurons le visage du média enraciné localement et fédéré internationalement, qui permettrait enfin de sortir de notre Caverne de Platon planétaire.

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Thierry Deronne 

Notes

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Comment dire l’École Florestan Fernandes ?

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Trois heures du matin. Des essaims de mains d’étudiant(e)s qui ont vécu ensemble trois mois intenses tracent des cœurs sur les vitres embuées d’une camionnette. Le compagnon de l’unité de transport du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans terre, habitué à vivre les adieux de ceux qui ne peuvent plus se séparer, assume avec philosophie sa tâche de ramener à l’aéroport de Sao Paulo des groupes successifs de la Xème Promotion de Théorie Politique Latino-américaine “Libertadoras de Nuestra América”, créatrice collective d’un clip chanté tous les matins.

Tous ceux qui ont eu le privilège de vivre une révolution en Afrique ou en Amérique Latine savent ce dont je parle : ici tout se reconnecte. Dans la « Florestan Fernandes », l’école construite par les Sans Terre, les bambous te mènent par des sentiers de terre humide. Leur grincement est le rythme de l’Histoire, parfois lente, qui ne s’arrête jamais. Une photographie troue la nuit : le front pensif d’Ernesto “Che” Guevara. Les arbres oublient les mains solidaires de stars de cinéma, d’intellectuels, d’ex-présidents et de paysans centenaires qui les ont mariés à la terre : ils cherchent le soleil. La pluie fait plus sombre, plus brillante la peau des briques montées l’une après l’autre par les volontaires du MST.

Le matin des centaines d’yeux regardent par les portes entrouvertes de salles grandes et petites. Ces voix d’un cours de matérialisme historique pourraient être celles d’une assemblée du Comité de Salut Public en 1789 ou d’une assemblée au Burkina Faso en 1984. Tant de concentration dans l’étude a fait que les étudiants ne se sont pas rendu compte tout de suite de l’irruption des zombis sortis d’une série de télévision nord-américaine pour expulser la violence inhibée sous Lula et Dilma. Ce ne fut qu’au bout de deux heures – me raconte Ana Cha de la coordination pédagogique – que la communauté étudiante a mesuré la gravité de l’intrusion des policiers tirant à balles réelles, agression rejetée en quelques heures par le monde entier et par la rapide arrivée à l’école d’un réseau spontané d’amis, de militants, d’artistes parmi lesquels Lula. Aujourd’hui, après le réveil en poésie et chants (“la mistica” comme on dit au MST), le compagnon bibliothécaire qui souffre de Parkinson et à qui les policiers ont cassé le bras, tente de lever un poing plâtré pour remercier une délégation de jeunes vénézuéliens qui lui offrent le “livre bleu” d’Hugo Chávez.

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Ici Marx et Marighella ne sont pas des figures de cire ou des pieds de page mais des concepts vivants de l’action politique, l’héritage vivant qui nous incombe à tous – dixit le capitaine Thomas Sankara. Le choc salutaire entre points de vue, expériences et savoirs fait de “La Florestan” une université d’avant le capitalisme, de cette époque où la science naissait au bord des fleuves, où les ponts entre « haut » et « bas » n’étaient pas rompus, comme l’explique l’historien Carlos Ginzburg.

On m’avait invité quelques semaines auparavant comme membre de l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre à donner un cours en anglais sur « Communication Populaire et résistances » : les concepts généraux, m’avait écrit Ana Cha, intéresseront les pratiques particulières. Nous intéressent votre expérience au Venezuela, la relation entre communication populaire et processus participatifs, votre manuel de production intégrale. Et ce matin, après plusieurs nuits d’insomnie pour réveiller mon anglais et une escale à Lima, je vois enfin mes compères d’Afrique, des États-Unis, du Canada, d’Amérique Latine. Ce dialogue total avec l’Afrique, leur dis-je en guise d’introduction, Chávez l’a voulu depuis le début. Son ultime lettre disait que nous n’avons plus rien à attendre de l’Occident et que nous devons espérer beaucoup du Temps pour assumer, enfin, notre destin commun.

Les lutteurs d’Afrique du Sud inaugurent les cours debout : le rythme lent de leur chant finit par nous unir tous en un chœur de paumes, de pieds, de gorges. Il y a beaucoup de syndicats, de réseaux de travailleurs de Californie ou du Minnesota, les militants patients de Zambie. Le compagnon du Québec avec qui nous découvrons un respect commun pour le documentariste Pierre Perrault (La Bête Lumineuse)La compagne d’Égypte qui avec son clairsemé mais passionné anglais réussit à répondre à toutes mes questions sur son pays. Le compagnon des États-Unis préoccupé par le fait que Telesur reste confiné aux réseaux de convaincus de gauche. La travailleuse syndicale venue de Palestine qui veut monter un atelier avec nous pour former les créateurs d’une réalité que les formes politiques connues ne permettent plus de médier. La compagne transgenre d’Inde qui me parle du documentaire qu’on prépare sur son récit de vie. La jeune fille qui étudie la philosophie à l’Université Centrale du Venezuela et qui ne sait pas encore comment elle usera de toutes ces connaissances au retour dans la Patrie. Ou la compagne de l’Île Maurice, qui sait tout de l’histoire morale et économique de Port-Louis et peut en trois mots dessiner la forêt précise des nègres marrons. Je t’écoute et je vois Haïti, lui dis-je. En effet notre créole est celui qui ressemble le plus à celui de Louverture, me répond-elleLes frères portoricains me montrent leurs reportages: La Gente de Abajo Habla: ¿quiénes somos ¨todos¨?, fruit d’une réflexion sur des années de militantisme de gauche (1). Ils sont venus du Ghana. Du Maroc. Du Népal. Du Pays Basque. Du Kenya. Du Sénégal. De Tanzanie. De Tunisie. Du Zimbabwe…

Dans les jours précédents, la roborative professeure des Etats-Unis Rebecca Tarlau a déployé les fondations de la philosophie marxiste. Elle a comparé les concepts économiques d’Adam Smith avec ceux de Karl Marx. Elle a expliqué la guerre de mouvement de Gramsci avec l’exemple d’éducateurs permamboucains du MST qui ont réussi á éloigner la peur insufflée par les médias pour se rapprocher des enseignantes traditionnelles et, sur la base du respect et de l’amitié, proposer de nouvelles pratiques éducatives. Non « bancaires ».

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Cours de Communication Populaire, 9-10 novembre 2016

J’introduis mon cours avec la projection du court-métrage “La Terre est à tous” réalisé en août 2016 au Venezuela au terme d’un atelier commun des Sans Terre et de notre École populaire de Cinéma (2).

Je poursuis avec quelques questions génératrices comme : “Qu’est-ce que l’information ?”, “Quelles sont les différences entre communication révolutionnaire et dominante ?”, “¿Comment fait le capitalisme pour effacer le travail ?”, en récupérant un petit peu de l’abondante philosophie sur l’art et la presse (Mao, Brecht, Boal, Benjamín, Mattelart…). Tout procède d’une idée : “ce n’est que d’une technique qu’on peut déduire une idéologie” (Althusser) ou, pour le dire avec Marcuse : “Une œuvre d’art n’est pas révolutionnaire parce que son contenu est révolutionnaire mais parce que sa forme est révolutionnaire”. Que signifie cela pour nous ? C’est simple : un média (ou une usine, un État, une université, une commune, etc…) n’est pas révolutionnaire parce que son discours l’est mais parce que son mode de production l’est (à savoir sa façon d’organiser le travail et la formation interne, de se lier à la population, de génèrer sa programmation, etc…).

Je dis aux compagnons qui fabriquent l’extraordinaire journal sans publicité commerciale Brasil de Fato (3) avec qui je me réunis deux heures à Sao Paulo : comme c’est étrange, nous assumons que tout travail politique, toute compréhension de l’Histoire suppose de mettre les cartes sur la table, d’ouvrir et de traiter les contradictions à partir du cerveau collectif, mais au moment de « communiquer » nous revenons à la forme commerciale, verticale, de vendre un message à un consommateur.

Dans la classe nous déconstruisons la monoforme planétaire du journal télévisé : un(e) présentateur(trice)–star dont la voix préétablie, en off ou in, modèle la plasticine d’une « réalité » réduite aux ultra-brefs plans de coupe.

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Inventer des techniques pour nous organiser, dixit Walter Benjamín, est la caractéristique majeure de l’art révolutionnaire (4). Nous projetons une actualité de Dziga Vertov qui dans l’Union Soviétique des années vingt montait le film à l’envers pour remonter le temps, de la viande du Marché Rouge à l’animal en train de paître (ou de la farine au champ de blé), pour démontrer au peuple analphabète que le prix révolutionnaire venait de l’absence d’intermédiaires. Objectif d’une information révolutionnaire : reconnecter les choses avec leur origine, leurs causes.

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Nous projetons le journal humoristico-dialectique de Santiago Álvarez qui aida tant la révolution cubaine avec ses spirales explicative de chaque problème subi par le peuple.  Spirale : mouvement de la conscience qui va s’élargissant. “Un cinéma au service la révolution exige surtout de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire exactement le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Montrer le processus d’un problème est comme montrer le développement même de l’information, c’est  montrer le développement pluraliste de l’information.”  (Julio García Espinoza).

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Contrairement aux médias commerciaux, la communication révolutionnaire ne résout pas la réalité sur l’écran ou sur la scène mais reste une « oeuvre ouverte » pour que le peuple participe à la construction du sens et se mette en mouvement. C’est aussi pourquoi elle est toujours originale. Elle part toujours de quelque chose de nouveau parce que la réalité bouge à chaque instant, génère une forme nouvelle à tout moment. Elle a aussi un intérêt tout particulier à faire ce que ne font jamais les médias dominants : le suivi à lui seul permet d’extraire les leçons qui nourriront la construction d’autres organisations. Si la télévision dominante désorganise les clases dominées en les divisant, notre rôle est de les (ré)organiser.

Le jour suivant je parle du bilan de quinze ans de télévision communautaire au Venezuela, sorties de la répression et de la clandestinité grâce á la révolution bolivarienne (5). Nous ne sommes pas nés pour “concurrencer” les médias privés mais pour les dépasser qualitativement et contribuer á la naissance d’une autre société. Notre télévision communautaire n’est pas un studio fermé où on parle du quartier sur fond d’image du quartier… C’est la communauté qui se forme à chaque moment pour produire 70 % de la programmation. Le travail de l’équipe de la fondation communautaire est de veiller au bon état des systèmes de transmission et de former la population à tout moment pour que celle-ci soit la véritable actrice et productrice du média.

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Les 35 télévisions visitées durant une année par notre équipe de chercheur(ses) nous ont fait part de plusieurs autocritiques : privatisation du média par un groupe ou par une famille, manque de coordination, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production communautaire, manque de respect pour le matériel donné par l’État. L’empreinte du quasi-monopole du mode de production commercial de la télévision, de la radio ou de la presse (au Venezuela 85% des habitants regardent la télévision commerciale) a pour effet que de nombreux nouveaux médias imitent les dominants, éliminent la formation intégrale et oublient de créer leur agenda propre, original. Cependant et même si de nombreuses télévisions ne transmettent pas et restent invisibles par manque de ressources, ces années ont servi à valoriser la télévision communautaire comme la maison qui est la “nôtre”, comme un espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…) et comme porte-parole des mouvements sociaux.

Aujourd’hui les collectifs proposent de résoudre la faible quantité de programmes produits en revenant aux dynamiques existant dans les communautés populaires : sport, musique, fiction populaire. Pour cesser de former un personnel qui finit par aller travailler dans le secteur privé, ils insistent sur la nécessité de présélectionner des participants qui ont déjà une trajectoire d’engagement dans un mouvement  social. Le rôle de l’État comme garant d’un équilibre dans le champ médiatique est réaffirmé au sens où on lui demande de salarier un groupe de trente permanents par télévision et davantage de suivi technique. Ce qui aiderait à éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées tant de radios communautaires, et de gagner du temps pour rendre le média soutenable avec l’appui de formes économiques émergentes, communales entre autres…

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“El Tigre y el Venado” de Sergio Sibrián (El Salvador 2013)

Nous achevons la classe en étudiant quelques techniques : la manière d’interviewer – avec des fragments de « Harlan County »  (6) de Bárbara Kopple et du  « Tigre et le Cerf » de Sergio Sibrián (El Salvador), fruit du travail audiovisuel communautaire d’ACISAM et d’un atelier offert par notre École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision, couronné par le Prix du Meilleur Documentaire Latino-Américain au Sunscreen Festival, en Floride (7). “La Bataille du Chili” sert d’exemple de cohérence entre l’analyse marxiste et la méthodologie d’enquête et de tournage. Charlie Chaplin (“A dog’s life”) et Humberto Solas (“Lucía”) nous aident à subvertir la dramaturgie en faisant voir la différence entre « objectif » et « ·besoin profond » du personnage.

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Synopsis rédigés par les étudiants de la promotion Faris Odeh, du nom de l’enfant palestinien assassiné par l’armée israélienne.

Le jour suivant, Joao Pedro Stedile, un des coordinateurs nationaux du MST, économiste marxiste et humoriste professionnel, captive l’amphithéâtre en racontant le film de l’agriculture versus capitalisme. L’origine du mot humain, rappelle-t-il, est humus, le mot latin qui parle de la terre d’où nous venons avant d’être l’engrais de ceux qui viendront. Pendant la pause je raconte à Joao Pedro que dans les premières usines les travailleurs se rebellaient contre la grande horloge murale, détruisant à coups de marteau l’instrument de torture qui avait déplacé le soleil et la cloche de l’église féodale et qui les mesurait à présent en heures et en minutes.

L’information comme engrais

Humus = Humain ? N’est-ce pas l’heure pour les journalistes de briser les horloges murales de l’information-marchandise ? Pour faire la révolution dans l’information, ne devrions-nous pas redevenir “agriculteurs en politique” ? Quand je leur ai demandé “qu’est-ce que l’information ?”, les étudiants m’ont répondu « quelque chose qui s’envoie », « quelque chose qu’on reçoit », « quelque chose qu’on fabrique ». Je leur ai proposé d’oublier cette flèche unidimensionnelle qu’on nous enseigne encore dans les écoles de journalisme. Pour bien comprendre “l’information” voyons-la plutôt comme un besoin biologique, vital de notre cellule-nation : créer ses propres canaux d’information pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. C’est pour esquiver les menaces, survivre, croître, se reproduire et trouver des alliés que la cellule-nation a tant besoin d’une information riche, intégrale, donc plurielle et différenciée – alors que la commerciale est trop peu nourricière, de plus en plus homogène, courte, superficielle, socialement inutile et destructrice. Si le socialisme a un futur, il se trouve dans la production d’un tissu dense, différencié de médias populaires et participatifs. Pourquoi ne pas inventer nos propres « nouvelles technologies » sans attendre que la globalisation nous les offre ? Beaucoup de mouvements sociaux ont déjà remis leurs départements de communication à ceux qui sortent de l’université hégémonique ? Bien, inventons une université de la communication sociale qui efface le paradigme de l’information-marchandise pour revenir à l’information comme engrais de la conscience et croissance de la cellule !

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L’espace local – communauté, commune, république – peut être la mesure idéale pour nous lier à l’universel. Le temps nouveau sera celui qui se sera libéré de la “concurrence” : le temps multiple de nous former comme communicateurs intégraux, de mener l’enquête participative, de la réalisation collective, du montage réflexif, le temps de rendre à la communauté l’image de son propre processus, le temps du feed-back pour critiquer et avancer… et le temps de relier tous ces espaces locaux – par exemple sous la forme d’un véritable télévision publique.

L’Histoire n’aurait-elle pas raison de nous effacer si nous n’étions capables que de répéter chaque jour  que « toute la presse est contre nous » et que « nous devons occuper davantage les réseaux sociaux » ? Comment ne pas voir que lorsque le mode de produire l’information parviendra à la raréfaction finale des grands monopoles privés, notre grande cellule – appelons-la république, nation ou peuple – cherchera tout canal qui lui tombe sous la main pour s’alimenter ? Qu’attendons-nous donc pour préparer le futur ? Combien de coups d’Etat médiatiques de plus attendrons-nous pour décider de faire ce qui ne peut plus attendre : rédiger une loi latino-américaine, puis mondiale, de démocratisation de la propriété des moyens de communication (8), remettre la totalité des ondes, concessions, fréquences et ressources aux organisations populaires, mettre en activité les écoles de la nouvelle communication sociale et monter un réseau de Centres Populaires de Culture dans tous les coins du territoire ?

« La Florestan » est notre université parce qu’elle génère des questions nécessaires alors que les autres continuent à donner des réponses à des questions que les gens ne se posent même pas.

Thierry Deronne, Venezuela, novembre 2016

thierryderonne6@gmail.com

Notes

(1)  Voir http://www.cdpecpr.org/desde-abajo

(2) “La Terre est à tous”, https://www.youtube.com/watch?v=NtxqSBOqFaI&t=84s . Blog de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma : www.escuelapopularcineytv.wordpress.com

(3) Brasil de Fato / C P Mídias https://www.brasildefato.com.br/

(4) Exemple : les Sans Terre ont réalisé leur propre synthèse de Brecht y Boal 

(5) Voir l’enquête complète ici : https://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2016/07/17/propuestas-al-cabo-de-un-ano-de-investigacion-sobre-la-televisora-comunitaria-en-venezuela/

(6) Harlan County de Barbara Kopple (Oscar du Meilleur Documentaire, USA 1976),  https://www.youtube.com/watch?v=5jtIwoGWdms

(7) “Le Tigre et le Cerf” de Sergio Sibrián, https://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2013/02/20/fotos-el-tigre-y-el-venado-documental-de-sergio-sibrian-participante-de-la-escuela-popular-de-cine-es-estrenado-en-el-salvador/

(8) Comme le suggérait déjà Mac Bride dans son rapport à l’UNESCO en 1980, et comme les gouvernements progressistes d’Argentine, de Bolivie ou d’Équateur ont tenté de le faire à travers des textes de loi même si ceux-ci ne sont pas encore passés dans la réalité.

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L’école Populaire latino-américaine de cinéma, Télévision et Théâtre fête ses 20 ans

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Depuis 20 ans, l’Ecole Populaire Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre dispense des ateliers auprès de diverses communautés vénézuéliennes et même à l’international. Pour en parler, Thaïs Rodríguez, communicatrice sociale, et Thierry Deronne, formateur et fondateur de cette école ont visité ce mercredi 3 décembre, les studios de l’émission d’information Cultura al Día de Alba Ciudad 96.3 FM, la radio du Ministère de la Culture.

Texte: Angie Vélez, Alba Ciudad

Traduction : Gloria Verges

Deronne explique que cette école a vu le jour dans les années 80 quelque part dans la patrie latino-américaine lorsqu’il rencontra des vénézuéliens solidaires de la révolution sandiniste qui apportaient leur pierre aux efforts d’éducation populaire, en particulier dans la lutte pour les droits de la femme. C’est au cours de ce processus qu’eut lieu la rencontre déterminante avec Mariana Blanco, une poétesse vénézuélienne, éducatrice, féministe, qui travaillait dans les montagnes de Matagalpa.

Le premier contact de Deronne avec les vénézuéliens s’est fait à travers des cassettes audio humidifiées par la pluie de montagne : « laaaaeee caaooossaaaooos deeeeuuu caaaaoorrtooooaaan… », voix distendue d’Ali Primera dans les sacs à dos des militants venus de la Patrie de Bolívar pour prêter leur concours à celle de Sandino. Dans un premier temps, on filma avec une des premières caméras vidéo « 8 » les luttes paysannes enfermées dans ces mondes clos que sont les fiefs des propriétaires, pour dire, en pleine réforme agraire, au paysan du nord qu’il vivait en réalité la même histoire que le paysan du sud. A la fin des années 80, l’équipe s’est séparée quelques années pour se retrouver au Venezuela au milieu des années 90, avec la volonté de renouer le fil de l’éducation populaire.

L’Ecole Populaire de Cinéma s’est d’abord réinstallée à Maracay, en 1994, auprès des ouvriers du textile. Ils ont partagé les luttes ouvrière, paysanne et féministe avec pour premier toit l’Ecole de Formation Ouvrière, aux côtés de l’avocat du travail Isaías Rodríguez.

L’Ecole participa ensuite à la création des télévisions communautaires Teletambores, Camunare Rojo TV avant de se fixer à Caracas en 2003, lorsque Blanca Eekhout fit appel à elle pour la formation du personnel de la nouvelle télévision publique et participative Vive TV. C’étaient les premières années de la révolution bolivarienne. j-sanjinc3a9sParmi les tout premiers professeurs invités à Vive par l’école, le cinéaste bolivien Jorge Sanjinés (photo) qui parla aux jeunes équipes de l’esthétique d’un « cinéma par et pour le peuple ». C’était aussi la continuité d’un « inter-nationalisme » très latino-américain, qui fait de l’Ecole un petit outil pour les peuples en lutte.

De nouveaux défis pour l’école

Thaïs Rodriguez arrive à l’Ecole au moment où démarre ce processus de création de Vive come télévision pensée pour que « le peuple dialogue avec le peuple » (Sartre) avec une nouvelle esthétique, un nouveau modèle de télévision dans laquelle les journalistes ne sont plus le centre de l’information. Un processus de formation complexe car il fallait garantir des ateliers de formation aux diverses communautés intéressées par la télévision  et le cinéma et ce, au national comme international. C’est ainsi que l’Ecole s’est « déplacée » à l’intérieur du Venezuela mais aussi en Bolivie, en Equateur, au Brésil ou au Nicaragua.

“L’idée est de se former pour continuer à essaimer cette  formation, que le pouvoir des moyens de communication soit entre les mains des gens, qu’ils puissent développer leur lutte par les médias, que ce soit un outil, pour ça il faut que le moyen de communication soit entre les mains de ceux qui font la révolution” explique Thaïs Rodríguez.

Au cours des 20 années de l’Ecole, des milliers d’ateliers ont été réalisés, lesquels ont permis de multiplier le nombre de formateurs. Le Mouvement des Sans Terre du Brésil, lassé de n’être visible que dans des reportages d’ONGs occidentales, a décidé d’envoyer quelques un(e)s de ses militant(e)s suivre nos ateliers pour former sa propre unité de production audio-visuelle et pour créer sa propre image.

tigre-y-venadoParmi les réussites, la réalisation de plusieurs documentaires et même de fictions. La dernière en date est le documentaire salvadorien de Sergio Sibrián, Le tigre et le cerf, résultat  d’un atelier de documentaire social réalisé il y a trois ans, d’abord au Nicaragua puis au Salvador. Un vieil indigène, vivant au milieu des montagnes, y raconte le massacre perpétré en 1932 contre la rébellion populaire. Le documentaire a été récompensé de nombreux prix – Mention spéciale de Telesur au festival de La Havane et Prix du Meilleur Documentaire  au Festival Sunscreen (Floride), mais le plus important est celui, politique et affectif, que lui a décerné la population salvadorienne, en organisant elle-même la diffusion.

Aujourd’hui, plusieurs formateurs interviennent bénévolement au sein de l’Ecole. Il y a 15 jours, l’école s’est déplacée à Cordero dans l’Etat de Táchira (Venezuela) où, entre autres formateurs, Luis Rodríguez codirecteur de Brèche dans le silence a donné un atelier de réalisation d’un court métrage écrit par les camarades de Montaña TV, le groupe de rock Cultores Rebelaos et des jeunes de la commune de Táchira (photo du haut de l’article). Celia Rodrígues, formatrice sociopolitique du Mouvement des Sans Terre qui vit au Venezuela, les camarades de Vive et Avila TV, Adán García (direction de la photographie) et Wilmer Arteaga (prise de son), interviennent également en tant que formateurs au sein de l’Ecole.

Le fonctionnement est simple, il répond à la demande de groupes organisés qui en expriment le besoin, la plupart du temps des communautés ;  l’idée est de mettre ces connaissances au service de la lutte.

Le contact avec l’Ecole peut se faire à travers les réseaux sociaux, Twitter @cine_escuela ou par son blog  escuelapopularcineytv.wordpress.com qui rendent compte des ateliers réalisés dans les communautés.

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Atelier de réalisation de court-métrage, Cordero, état de Tachira (novembre 2015). Photos TD

Source : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/12/la-escuela-popular-latinoamericana-de-cine-television-y-teatro-arribo-a-sus-20-anos/

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Conversation avec le collectif AFRO TV

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Cet entretien poursuit notre enquête de terrain sur la cinquantaine de télévisions participatives au Venezuela (1). Si elles n’occupent encore que peu de place face à la télévision commerciale, elles annoncent peut-être une télévision libérée des monopoles privés qui partout empêchent les citoyens de se voir, de se connaître et de se comprendre.

D’emblée les compagnons d’AfroTV nous expliquent leur vision : “Transformer à travers la culture… on a créé les communes, ce type de choses…. Et nous venons nous ajouter comme une expérience de plus. Il y a un élément historique vénézuélien qui est le “cumbe”, cet espace libertaire où les esclaves en fuite cherchaient de l’eau, généraient leur communication et avaient trouvé un moyen de survivre, et tu vois, c’est exactement ce que la révolution exige de nous aujourd’hui, je suis en train d’écrire là-dessus : “d’accord, tu dis que le pays va mal, que le gouvernement ne fait rien mais que fais-tu toi, depuis ton espace, qu’apportes-tu?”

« Nous devons dépasser la démocratie représentative parce qu’il y a un nouveau modèle politique qui est la démocratie participative et protagonique – à partir de là nous sommes, tous, co-responsables de ce qui se passe, il nous reste donc à changer d’attitude. »

« Nous luttons à partir d’ici… Dans tout ce processus on trouve des fonctionnaires qui ne comprennent pas ce type de lutte, parce que c’est très facile d’être à l’abri, dans un bureau climatisé, et planifier sans avoir de contacts avec les gens. C’est pourquoi a surgi la proposition de Chavez, d’un gouvernement agraire, il y a un document qui s’appelle “coup de timon” (2) qui est aujourd’hui plus d’actualité que jamais…. Je crois que c’est l’heure de se définir… beaucoup de gens se contentent d’avoir, je préfère être et non pas avoir, je suis afro-descendant, cela te donne une force, mais l’avoir… l’avoir.. souviens-toi que c’est matériel… »

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Avez-vous noué des liens avec un type de télévision autre que communautaire, privée par exemple ?

Non.

Pourquoi vous êtes-vous tournés vers un média comme la télévision, était-ce le seul moyen de visibiliser la problématique sociale ?

Nous sommes partis de l’expérience de publier un journal, nous venions de ce processus de communiquer et ce journal reflétait note réalité et quand il circulait les gens commençaient à se voir, à se reconnaître…

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L’équipe d’Afro TV avec le militant et acteur Danny Glover

Quelle était votre situation avant de vous engager dans cette télévision communautaire ?

Nous diffusions notre culture, notre identité de Barlovento, notre identité afro aussi, et c’est de là que nous avons décidé de créer cette télévision…

Si je peux être différent, je peux faire en sorte que nous pensions différemment. C’est là qu’entre en jeu notre Collectif Intégral Afro qui se charge d’appuyer les jeunes qui font du sport, ceux qui jouent de la musique, moi je ne savais pas que c’était possible et je m’en suis rapproché, j’ai découvert que d’une manière ou d’une autre on peut manifester, enseigner, on peut apprendre, la tâche principale est là: transmettre la culture aux jeunes, leur parler de vivre, de ce que continuer à vivre vaut la peine.554520_3183147597768_1112752032_n

Qu’est-ce qui a changé depuis ton engagement ici ?

Hé bien, ma manière de penser, ma manière… d’être humain (rien de tel que le sens commun), davantage de responsabilité. Je peux te rappeler qui nous étions au départ: des amis qui sont plus âgés aujourd’hui comme Chucho García, Miguel Urbina, Yoni Ruda et différents lutteurs autour de Gerónimo Sánchez. Ils ont organisé un ciné-club, ils débarquaient et portaient le message de lutte aux communautés pour que les habitants prennent conscience de ce qui à cette époque était la lutte pour les droits citoyens et ils ont réussi pas mal de choses….

A travers les ciné-clubs, à travers ce principe de lutte, ils ont créé la fondation Afro-américaine un projet de développement culturel rural qui nous a permis d’inclure les jeunes des communautés rurales. De fait nous avons eu les rencontres de percussions dans les années 1990-91, bon, et toute cette série d’activités de la culture afro-vénézuélienne, et à ce moment malgré la présence des gouvernements de la démocratie représentative, ils ont réussi à communiquer aux gens un modèle révolutionnaire, un modèle de libération à travers la culture. C’est alors que démarre la lutte avec les représentations culturelles sur un plan national et à travers le réseau des organisations afro-vénézuéliennes qui aujourd’hui agrège nos mouvements. Ce réseau porte le principe de lutte, d’organisation en notre nom. Puis, comme l’a expliqué le compagnon, avec l’approbation de la constitution bolivarienne nous nous sommes engagés dans la refondation de la république. Comme tu vois, c’est toute une trajectoire de vie…

Nous avons une vidéo d’un groupe de jeunes qui raconte cette histoire en musique. Parce que les communautés rurales partaient du principe que pour sauver un jeune il fallait l’entourer, s’articuler pour le faire, c’était ainsi à l’époque, et aujourd’hui, nous parlons d’un autre modèle de vie et nous voulons créer cette alternative à travers les médias.9c1fb3e3-616c-4db9-8575-329fb0460ae5

Considérez-vous que la télévision communautaire a eu à voir avec ces changements ?

Nous portons un processus d’organisation et de formation des nôtres, imagine le jour où cet ouragan de réalités si diverses, apparaîtra à l’écran, c’est ce que je dis aux jeunes : vous n’imaginez pas le potentiel que nous avons aujourd’hui ! Pourquoi ? Parce que imaginez que nous devons être prêts à capter toute cette demande d’un coup, tout cela qui est dans la rue, je le dis à ceux qui sont en train d’étudier, parce que quand on étudie, on acquiert une responsabilité sociale

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Croyez-vous que la télévision communautaire a influé d’une manière ou d’une autre sur la vie de votre communauté à travers sa programmation ou par la formation que vous avez offerte ?

Bien sûr.. il va y avoir sous peu une réunion de jeunes, 3 ou 4, l’un d’eux a monté un studio d’enregistrement chez lui avec l’appui de son père et de sa mère, ce n’est pas un grand studio professionnel mais quelle fierté pour lui ! et il a déjà réalisé plusieurs productions avec des personnages du secteur. Tu vois, il y a des jeunes en milieu rural qui ont tout un potentiel, comme toi… et donc, nous enregistrons leur travail, nous les invitons à se présenter en public pour que la population les connaisse… Parce que qu’est-ce qui s’est passé avec nos jeunes ? Le manque de suivi, d’accompagnement de la part de la famille, de la communauté elle-même, a fait que n’importe quel délinquant qui débarque va le convaincre facilement de le suivre.

A partir de là il passe par un processus de formation. Nous croyons aujourd’hui que la télévision privée a pris ce rôle des parents, un enfant de 7 ou 8 ans a déjà consommé trois mille heures de télévision, il faut chercher le moyen de retourner cette situation, et nous savons que ce n’est pas la télévision seule qui va le faire, mais la télévision conjointement avec les parents et la communauté, pourraient contribuer de manière efficace à cette formation.100816530

Comment ont influé les ateliers de formation ?

Ici on n’a pas mené d’ateliers de formation depuis 2006, nous en avions menés ici au siège de la télévision mais aussi en zone rurale, à Mango de Ocoita…. S’y est déroulée toute une série de travaux pratiques, nous avons vu la théorie et nous l’avons pratiquée sur place. Des personnes du troisième âge ont participé, leur travail consiste à semer en tant que travailleurs de l’agriculture mais ils ont aussi manié la caméra, ils ont réalisé leurs prises de vue, ils ont fait un peu de montage, en d’autres termes il y a eu une véritable motivation à ce moment-là pour démarrer un processus de formation.

Nous avons eu une expérience de formation avec l’amie Jazmín Tovar, qui aujourd’hui est coordinatrice du site Aporrea, ainsi qu’une expérience de formation avec la compagne Celina de Vive TV. Donc nous ne partons pas de zéro mais il nous faut approfondir.

Considérez-vous que la télévision communautaire a fait le suivi de votre lutte ?

Oui parce qu’il est important de visibiliser notre lutte, nous en sommes convaincus. Encourager les communautés aussi. Il ne s’agit pas seulement des ressources, mais de l’envie de faire. De l’envie de changer les choses. Combien d’argent n’a-t-on pas investi ici ? Je me souviens de quand le baril pétrole était à 100 dollars. Hé bien… Crois-tu qu’ici à Barlovento nous avons besoin des bananes à cuire du marché de Coche ? (rires) Alors, comment nous montrer, à travers quelle image ? La question n’est pas dans l’avoir mais dans l’être, l’être humain comme je te le disais, moi j’ai changé ma forme de vie, le niveau de responsabilité et cela passe par un plan…
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Selon vous comment doit être un média communautaire, comment doivent être son image et son contenu ?

Il faut élaborer les contenus avec les familles et la télévision doit travailler avec la communauté, que la communauté sente que cette télévision lui appartient aussi.…. Qu’elle soit l’actrice principale du processus.

Entretien réalisé par Johanna Márquez et Maritfa Pérez

Notes :

(1) Dans le cadre de cette enquête on peut lire sur ce même blog :  Canal Z, l’aventure de l’appropriation populaire des médias au VenezuelaLara TVe, de la télé communautaire à la télé communale(Photos: ) Tatuy TV : le besoin d’être libres

(2) Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/

Source de l’entretien original (espagnol): http://wp.me/p2bGPp-IO . 

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-20x

Canal Z, l’aventure de l’appropriation populaire des médias au Venezuela

Après 40 ans de critique de médias passés sous contrôle de grands actionnaires privés ou imprégnés de logique commerciale, à quoi bon perdre encore le temps à tirer sur les “pianistes” – journalistes qui se déchainent contre un référendum en Grèce ou transforment en “dictatures” des démocraties d’Amérique Latine ? La solution n’est-elle pas plutôt de démocratiser la propriété des médias ? Après Tatuy TV, Lara TVe, nous poursuivons avec Canal Z notre enquête sur l’appropriation populaire de la communication au Venezuela. Expérience difficile… mais unique au monde.BANNER CANAL Z

Q – Comment est né Canal Z ?

R – Canal Z voit le jour en 2000. Ce fut au départ une revue née de la volonté de certains quartiers de populariser les expériences dans le domaine culturel. Ce sont les habitants du quartier Rafael Urdaneta de Maracaibo qui en sont les initiateurs et qui avaient également mis sur pied un réseau de distribution de l’eau. L’aide, elle est venue de professeurs, et d’étudiants (universités), de militants expérimentés. En 2000, la publication s’intitulait Letra Zurda. C’est de là que vient le  »Z », qui identifie désormais cette station de télévision.

Sur le plan juridique, Canal Z existe depuis 2002, à la d’une rencontre organisée par des animateurs de médias communautaires, les camarades de Catia Tve. C’est à cette occasion, qu’enthousiasmés par cette expérience, les futurs fondateurs de Canal Z ont pris la décision. Aucune télévision communautaire n’émettait depuis Maracaïbo. À l’origine, on avait prévu de l’implanter dans le secteur ouest de la ville. Bien que cette partie concentre le plus grand nombre de quartiers, c’est aussi celle qui est la moins bien lotie. Donc en 2002, peu après le coup d’État contre Chavez co-organisé par les médias privés, que le projet prend corps, et qu’en mars de la même année, la station de télévision est légalisée. C’est à partir de la tenue de vidéos-débats, que la station a commencé à capter l’attention des gens dont nous espérions qu’ils nous rejoignent, et qu’ils participent à l’initiative. Ce sont ceux-là même, qui donneront corps à cette structure organique, de type horizontal, composeront les équipes de production audio-visuelle communautaires, en charge de l’organisation -dans tous les quartiers- des vidéos-rencontres. On y collectera ainsi, tout ce qui relève de l’histoire locale; des questions locales, etc. En cette période de coup d’État, on s’est appuyés là-dessus, pour montrer ainsi, toutes les choses que les médias privés taisaient. Les manipulations allaient bon train, tant et plus. On a donc décidé de relayer les luttes en cours. Et on a rallié beaucoup de gens à notre projet.canalz-0085 canal z

Q.- Vous avez une expérience télévisuelle, hors du cadre communautaire ?

R – Sur le plan professionnel ?

Q – Vous avez été contacté par d’autres stations non communautaires ? Vous en avez visité les locaux ?

R: Oui. Des stations qui relèvent du secteur public. Je pense à Vive TV, avec laquelle les contacts ont été étroits durant toutes ces années de travail. Il y a aussi Catatumbo TV qui est proche de la mouvance privée. Avec eux, on a monté quelques coproductions,etc. Dans tous les cas, notre vision des choses et la leur, sont compatibles.

Q – Qu’est-ce qui différencie entre eux les secteurs communautaire, public et commercial ?

R – En connaissance de cause, nous pensons que les moyens de production sont entre les mains des grandes entreprises de diffusion audio-visuelle. Leur position dominante dans les domaines technique, en audience et sur le terrain technologique, leur permet de contrôler ce qui relève de la culture populaire, jusques et y compris les secteurs de la consommation et de la vente. Sans oublier les manœuvres visant à influer sur ce que l’on dit, ce que l’on pense, sur les conduites à suivre, et la mode.hqdefault

On a décidé de construire quelque chose, le plus éloigné possible de ce système. On est bien conscients du fait qu’une station de télévision privée sert avant tout les intérêts de ceux qui la possèdent, des patrons d’entreprises qui la financent, et de certains acteurs de la scène politique. Et les intérêts en question peuvent se situer aussi hors des frontières de notre pays.

Il faudrait aller vers plus de démocratisation : en finir avec cette idée dépassée selon laquelle les médias seraient le domaine réservé des journalistes ou des experts. Pourquoi auraient-ils plus de qualités pour s’exprimer qu’un habitant de quartier ou qu’une association ? Celui qui a quelque chose à dire, peut le dire et il a tous les outils à sa disposition pour le faire. Tout cela donne de la crédibilité au message. C’est ce qui nous distingue des stations de télévision privées et publiques où il y aura toujours l’obligation de préserver ou de promouvoir quelque chose. Dans notre cas, notre souci principal consiste à ce que les choses se voient et se disent. Ce qui influe sur d’autres éléments : ce qui est montré, et comment c’est montré. En effet, le modèle esthétique dominant (NDLR: au Venezuela, les médias privés font, en 2015, 80% d’audience) exige que ceux qui apparaissent à l’écran obéissent à certaines caractéristiques physiques (blanc(he), blond(e), etc.. Sans oublier la forme commerciale à respecter. Nous rejetons ce travestissement de la réalité. Ce qui ne signifie pas que les choses à voir, soient laides ou mal faites. Il faut tout simplement coller à la réalité et laisser de côté toutes ces formes de camouflage et ces apparences que l’on nous habitue à voir à la télévision. La réalité, toujours différente, génère une forme différente.

Sur le plan technique, les stations de télévision communautaires sont sérieusement handicapées, du fait de leur dépendance technologique (NDLR : au Venezuela l’économie est à 80% aux mains du secteur privé). On est en effet obligés d’importer pratiquement tout ce dont nous avons besoin. Du câble au transmetteur. Mais aussi aux caméras. Toutes ces choses. Quand du matériel se dégrade, les pièces de rechange sont difficiles à obtenir. C’est coûteux. Le système économique dominant au Venezuela reste privé, lié au rentisme pétrolier : il est plus facile d’importer pour les privés que de produire chez nous. Par conséquent, les pratiques spéculatives sur ces équipements atteignent des proportions énormes.

cz2Sans l’aide de l’État, il y a des technologies qui seraient inabordables pour nous, les télévisions communautaires. On ne pourrait pas les acheter, tant elles sont coûteuses. Non seulement il faut les renouveler fréquemment, mais elles demandent aussi, un gros effort de maintenance. Sinon, on est rattrapé par l’obsolescence des matériels. En plus de la dépendance technique, on rencontre également des difficultés à avancer sur le thème de l’autonomie financière. Nous sommes en train de rechercher les moyens nous le permettant, sans recourir au sponsoring ou à l’appui de l’État. Ce qui est sûr, c’est qu’en aucun cas, nous ne ferons appel à la publicité ou à des choses de ce genre.

Q – Vous bénéficiez de subventions ? Est-ce l’État vous paient pour réaliser des programmes ?

R: Non. Tout d’abord, on ne vend pas nos espaces. On ne procède pas comme ça. Si quelqu’un souhaite réaliser un programme, aborder une question quelconque, la première chose à faire, c’est de s’organiser, et de se former, de s’approprier les outils permettant de mener à bien le programme prévu. On ne vend pas nos espaces. On n’en tire pas profit, tout comme l’État ne nous rémunère pas. Je l’ai déjà dit. En tant que médias communautaires, nous sommes profondément engagés dans le processus révolutionnaire pour une raison simple : la démocratisation de la politique. Mais nous ne sommes pas  »gouvernementaux », au sens où l’État nous entretiendrait. Nous ne sommes pas dans ce schéma. Le nôtre, c’est être partie prenante d’un processus en voie de consolidation.

Ceci dit, la question de l’auto-suffisance, est l’une des plus difficiles auxquelles nous sommes confrontés. Comment procéder pour surmonter cette dépendance vis-à-vis de l’État ? Cette dépendance économique et financière ? Il faut dire qu’on ne reçoit pas d’argent pour que la station de télévision existe en tant que telle. On peut recevoir un paiement à travers la diffusion de messages d’intérêt général. C’est précisément ce terrain que nous explorons à Canal Z. Je pense notamment aux projets de formation qui nous permettent d’assurer l’auto-suffisance de notre structure. Il y a aussi le thème de la participation, dont on perçoit quelques signes d’essoufflement. Je crois que c’est inhérent au processus cyclique que vit la révolution dans cette étape. Cela a poussé quelques compagnons à se détacher de ce type d’investissement. Au final, deux éléments se détachent en terme de difficulté : la dépendance sur le plan technologique et la dépendance économique.

Q – Quelles solutions pourrait-on apporter à tout cela ?

R: Continuer à inventer. Nous tentons de trouver la bonne formule qui nous permettrait de résoudre les problèmes des volets économique et technologique. La nationalisation de la production serait une solution.

Q – Et sur l’articulation organisation populaire/télévision communautaire ?

R: Il faut renforcer ces deux mouvements : aller vers les membres de la communauté, et sur ce que nous faisons. Mais il serait souhaitable que les membres de la communauté aillent également à nous. Car ce projet, ce n’est pas seulement celui de Keila, de Kenia, de Roxalide. C’est un projet qui appartient à tous. Nous sommes ce que notre slogan exprime bien :  »la fenêtre populaire ». Donc, celui qui le veut, il vient. L’idée, c’est qu’il y ait le moins de dépendance possible par exemple s’il y a un transport disponible ou non pour aller jusqu’à Canal Z. L’idée, c’est de montrer les processus en cours, les luttes.

R – Moi, j’étais présente à l’inauguration de Canal Z. J’étais jeune. J’en étais également, lorsqu’il était question du programme Barrio Adentro (NDLR: programme de santé gratuite installé dans les quartiers populaires) et des luttes que nous avons menées et gagnées. Canal Z nous a aidés.

Q – Pourquoi le lien avec Canal Z ne s’est-il pas renforcé?

R – Parce qu’on a perdu la liaison avec Canal Z.

Q – Tu aimerais participer ?

R – Évidemment ! On continue à voir nos têtes quand Canal Z nous apporte son soutien.

Q – Sous quel angle vois-tu l’expérience de Canal Z ?

R – C’est une expérience d’autant plus merveilleuse que j’étais là, à ses balbutiements. Cela faisait un bout de temps que je n’étais pas revenue ici. Le studio est vraiment bien. Il s’est beaucoup agrandi.

Q – Tu as conscience que c’est moins à Canal Z d’aller vers la communauté que l’inverse ?

R: Oui. En tant que communauté, nous nous devons d’investir Canal Z, parce que c’est l’unique média de ce genre. Et il nous apporte son soutien. Alors que les autres médias ne le font pas.

Q – Qu’en est-il de ta participation ? Ici même, au sein de cette communauté ? Quel est ton nom ?

R: Bonjour. Mon nom, c’est Édith Pirela. Je suis coordinatrice de quartier des Comités pour la Santé du programme Barrio Adentro. Pour répondre plus précisément, je voudrais dire d’abord que je suis fière de tout ce qui compose Barrio Adentro Santé. On avait affaire à de nombreuses communautés qui ne bénéficiaient d’aucun soutien en la matière. Il y avait des gens qui ne savaient même pas qu’existaient des moyens pouvant sauver des vies. Qui leur donne cette qualité de vie, dont nous avons besoin en tant qu’êtres humains. Personne ne nous tendait la main, à l’exception de Hugo Chavez. C’est lui qui nous a ouvert les yeux. Nous le répétons souvent. Nous sommes des êtres humains. On n’attend pas que l’on nous réponde :  »Oh les pauvres ! ». Nous choisissons la lutte. Un groupe de personnes issues des communautés et des quartiers s’est lancé dans Barrio Adentro. Quelques collaboratrices, des mères de famille en fait. Et ces femmes au foyer comme on les appelait avant, eh bien ces femmes au foyer se sont rassemblées, et ont répondu à cet appel du président :  »j’ai besoin de vous ». Aujourd’hui nous poursuivons la lutte.

Q – Et ton lien avec l’expérience de Canal Z ?

R – La persévérance nous a fait défaut. On n’a pas suffisamment appuyé Canal Z dans son travail. Parce qu’être présent en permanence, c’est difficile. Les membres de l’équipe en avaient conscience, et ils s’en sont préoccupés. Après l’inauguration, on aurait dû les assister, leur apporter notre appui. Dans ce domaine, on n’a pas été à la hauteur. On doit remédier à cela, c’est ce qui explique ma présence ici. Comme vous l’avez dit : ce n’est pas à Canal Z d’aller vers nous en permanence.

R – Bonjour. Je m’appelle Doris del Carmen Ortiz Baez. Je travaille en tant qu’éducatrice de santé au dispensaire El Membrillo, Quartier Francisco Eugenio Bustamente. Je me félicite de l’existence de Canal Z, parce qu’on n’a pas besoin de maquiller la réalité. On n’a pas besoin d’être des professionnels de la télé. On n’exige pas ce qui l’est dans le secteur privé. Du genre, si tu n’es pas un député, si tu ne sais pas t’exprimer correctement, si tu n’es pas ceci ou cela, on te dénie le droit de mettre les pieds dans la station. On te refuse l’entrée. Les médias communautaires, ils sont solidaires. Par conséquent, c’est bien que ce lien existe. Cela doit continuer. C’est l’existence même du canal qui en définit la mission. Pourquoi ? parce qu’il va vers les communautés et s’adresse à la personne qu’il faut. De la base. Il s’adresse à ceux qui savent comment naît une Mission.

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Photo prise durant cet entretien

R – Mon nom, c’est Morelia Herrera. Cela fait à peu près 3 ans que je suis partie prenante du collectif Canal Z. Appréhender la télévision communautaire comme un outil, ce n’est pas une fin en soi. Tout comme ne doit pas l’être le fait d’assumer des responsabilités au sein de la station, et de garder pour soi, les connaissances acquises. Il faut au contraire, être un élément démultiplicateur, et participer ainsi à la consolidation d’autres collectifs. Il est nécessaire d’assumer cette démarche et son caractère révolutionnaire bien compris. Ce n’est pas le fait d’entrer en relation avec des collectifs pourvus d’une station de télévision communautaire, qui prime. Ce qui compte, c’est le lien que l’on noue, la liaison que l’on établit avec toutes les expériences en cours. On peut partir d’expériences personnelles, et mettre en place une relation étroite avec d’autres.

Q – Comment la télévision communautaire, peut-elle aider à la construction du pouvoir citoyen ?

R – Si l’on part de ce qui vient d’être dit, c’est-à-dire du lien à établir, il faut dans un premier temps comprendre la situation. On devient complémentaires, à partir de la mise en visibilité des actions en cours. Y compris celles dont on s’occupe. Il ne s’agit pas seulement de l’action engagée par les télévisions communautaires. Cela englobe aussi les batailles d’autres collectifs, dont on relaie l’action soit par le biais des programmes de télévision ou de toutes autres formes de médias populaires. Par exemple, la radio. L’objectif : populariser et rendre visibles toutes ces initiatives. De cela, nous en sortons toujours plus forts. Plus solides. Cela provient de l’assimilation des expériences propres à d’autres collectifs. Y compris ceux qui n’ont pas à leur disposition un média communautaire. Quel sont les buts à atteindre ? où nous situons-nous par rapport aux autres ? Quelle est la nature de l’aide à envisager ? En tout état de cause, la leçon à tirer de tout cela, est la suivante : c’est avec le collectif que l’on peut avancer. Dans le contexte actuel, je crois que c’est l’une des plus grandes expériences dont on puisse faire mention en ce moment.

Q – Tu nous donnes ton avis sur le contenu de la programmation ?

R: L’un des aspects les plus séduisants, c’est la volonté toujours affichée, d’être présents, là où l’on se doit de l’être : aux côtés des luttes populaires. Comme Kelly le disait tout à l’heure, quand on fait la comparaison avec les médias privés, on parle beaucoup de professionnalisme, et on travestit la réalité. En ma qualité d’auteur-compositrice, j’ai expérimenté concrètement ce lien. C’est pour toute ces raisons que j’ai souhaité faire partie de cette expérience. Parce que d’une certaine manière, je connais le caractère monstrueux du secteur privé dans ce domaine. Je sais comment on formate un chanteur. Ce n’est pas le talent, ni le message ou le contenu du répertoire qui priment mais la dimension commerciale qui domine. A rebours, ici quelqu’un peut s’exprimer librement à travers la chanson. C’est mon cas. Voilà un autre thème susceptible d’étoffer les champs d’un média communautaire. Dans ce cas, c’est le message qui importe. Et le message principal qui transparaît à travers les batailles menées, mais aussi à partir du moment où tu franchis les portes de la station se résume en ces mots : solidarité, respect des principes, honnêteté.

Canal Z sur Youtube: https://www.youtube.com/channel/UC1szr01op1-mexsm8h70_jQ  

Entretien réalisé à Maracaïbo par Iris Castillo et Gladys Castillo, membres de la télévision communautaire Catia Tve (Ouest de Caracas)

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Lara TVe, de la télé communautaire à la télé communale

Willians Sivira, de Lara Tve

Willians Sivira, de Lara Tve

Thierry Deronne : Willians, peux-tu nous expliquer l’origine de Lara Tve, première « télévision communale » du Venezuela ?

William Sivira : je travaille à Lara Tve dans les domaines du montage, de l’enregistrement et de la programmation. Je suis pluridisciplinaire, j’anime des ateliers de sérigraphie dans la communauté. A l’origine, lorsque je me suis rapproché de ce collectif, Lara Tve était pourvue d’une structure traditionnelle, avec son président, son vice-président, etc. Enfin, comme on peut envisager le fonctionnement normal de ce type de structure. Parallèlement je suivais les ateliers de  »Voces urgentes », un collectif de communication populaire qui voulait occuper cet espace, mais n’avait pas beaucoup d’incidence sur les programmes.  »Voces urgentes » apportait bien des reportages, mais la direction n’en faisait qu’à sa tête. Il n’y avait pas de prise en compte des débats émanant du gouvernement de la commune.

Et puis, il y a eu une assemblée de la commune du fait des rumeurs : face au succès de l’organisation communale, la direction s’employait à se débarrasser des équipes en place. La commune a donc décidé d’occuper cet espace. Puis le processus a pris du temps parce que le MINCI (Ministère de l’Information et de la Communication) et Conatel (Commission nationale des Télécommunications) ne comprenaient pas qu’un espace communautaire soit pris en charge par la commune. Cela leur paraissait contradictoire. Au sein de ces institutions, il y a des gens qui ne saisissent pas toujours le sens de la lutte. Ils ne le comprennent pas, parce qu’ils ne font pas partie du pouvoir populaire. Malgré tout, nous sommes allés au fond des choses, on a fait en sorte qu’ils comprennent que le noyau précédent se débrouillait mal. Contrairement aux apparences, ce dernier ne construisait pas un projet communautaire. C’est pourquoi de nouvelles élections ont été organisées. Mais à ce moment, on ne pensait pas créer une entreprise de production sociale, telle qu’elle existe aujourd’hui, même si la commune existait déjà.

comuna-ataroaCe qu’on voulait, c’était faire notre travail et avancer. Pour commencer, on a procédé à un nouvel enregistrement légal de la fondation, avec sa nouvelle direction. Cela s’est fait lentement, parce que l’équipe dirigeante d’avant est tout bonnement partie avec le matériel ! Sans oublier de saboter le transmetteur ! Malgré tout, on a poursuivi notre tâche. Et c’est avec un financement de l’État, que la relance de la télévision a été possible. On a revu les lignes éditoriales. Une nouvelle manière de faire de la télévision est née, s’inspirant clairement du travail de formation qu’a mené l’ANMCLA (organisation de médias alternatifs à l’échelle nationale). Peu à peu, la communauté nouvellement créée a trouvé sa place. Cependant, une partie des camarades a dû partir, ou s’investir dans d’autres activités, par nécessité économique. Certains ont rejoint la presse institutionnelle. Il fallait bien manger, peu de gens sont restés.

Quant à moi, qui ne faisais pas partie encore directement partie de Lara Tve, occupé par mes ateliers de sérigraphie, j’ai décidé de réagir face à cette situation, et d’accroître ma participation en épaulant les deux camarades qui poursuivaient le travail et qui m’ont aidé à me former. J’ai appris d’eux, de manière désintéressée. J’ai assimilé tout ce que je pouvais, convaincu de la justesse de cette lutte. Parce que même sans argent, il faut faire les choses. Être clair. Apprendre, pour enseigner au peuple. La communication est une forme de pouvoir. Il faut transférer ces outils au peuple. Ceci dit, je ne pense pas m’éterniser ici. Non pas parce que cela ne m’intéresse pas, mais parce qu’on passe tous par des cycles. Et il faut que d’autres se forment. Il faut laisser la place aux jeunes, pour passer à autre chose. Nous, en tant qu’adultes on doit retourner à la terre et semer. Tout cela pour qu’ils poursuivent la lutte à leur tour, pendant que ous travaillons pour donner à manger aux jeunes et ainsi maintenir le processus. C’est nécessaire, c’est comme un cycle.

TD : peux-tu nous parler des organisations qui s’articulent autour de Lara Tve ?

William Sivira : dans l’État de Lara, au sein de la communauté et jusque dans le monde entier, on connaît la commune Ataroa. C’est grâce à la radio communautaire  » Crepuscular », et à la station de télévision Lara Tve. On a retracé toutes les étapes menant à la création de la commune. Il y a des archives, les images sur toutes les élections des conseils communaux. Tout cela a été largement diffusé, pour que les gens puissent connaître la nature du processus en cours.lara_tvlogo

Toutefois, vu de l’extérieur, il y a des gens qui pensent que ceux qui font de la télévision, le vivent comme un hobby. Comme s’ils avaient attrapé le virus de la télé. En fait, ils ne se rendent pas compte que c’est un travail au moins aussi conséquent que le maniement d’une truelle. D’ailleurs on a effectivement participé à des activités de construction ! Nous participons aux entreprises de production sociale. La commune est de toutes ces initiatives, elle participe pleinement au processus en cours. Nous avons pris part à des chantiers. Nous avons animé des ateliers. Nous avons formé des gens dans tous les domaines. Il faudrait cependant, que les communautés, les conseils communaux comprennent que la communication est un outil crucial. On l’a bien vu en avril 2002 (date du coup d’État contre le président Chavez), le coup d’État a été co-organisé par les médias. Participer à la télévision communautaire est aussi important que de participer à la gestion populaire de la santé publique.

TD : comment concevez-vous l’économie communale ?

William Sivira : en plus de la télévision et de la radio communautaires, une société de distribution de gaz a été mise sur pied, pour appuyer les familles des communautés de la Caruciena. Une entreprise de transport a vu le jour. Sans parler de la briqueterie communale, qui produit 1000 à 2000 briques par jour. Sa capacité de production est bien plus grande mais avec les problèmes de livraison du ciment et du sable, c’est une lutte incessante et qui est loin d’être terminée, parce qu’il y a une structure bureaucratique qui fait que la bonne réception des matériaux dont on a besoin, est aléatoire. C’est le cas du sable. Parfois on en reçoit, parfois non. Il y a bien une sablière sur le territoire de la commune. On a même été confrontés à des moments où la construction de logements était bloquée, du fait de la pénurie de sable. Le problème est le suivant : la sablière en question appartient à une entreprise privée. C’est une des luttes de la commune depuis un bon bout de temps. Nous souhaitons que cette entreprise soit partie intégrante de la commune, qu’elle se mette au service de toutes les communautés et des conseils communaux.

poligonal_ataroaNous nous heurtons à un autre écueil : le pouvoir de la famille Reyes Reyes (Ndt: Ex-gouverneur bolivarien jusqu’en 2012), avec ses investissements . Au niveau de CorpoLara (Structure publique en charge du développement des États de Lara, Yaracuy et Portuguesa), il y a des membres de la famille de Reyes Reyes qui sont aux commandes, parallèlement à l’ancien propriétaire de la structure privée. De ce fait, ils pilotent les choses entre eux. C’est pour cela, qu’il nous est difficile d’acquérir un réel contrôle territorial de cet espace. Nous sommes en train de voir si au niveau national, on nous accorderait une concession sur cette sablière.

Historiquement, il y a une catégorie de travailleurs qui en vit : les « paleros »(ouvriers qui extraient le sable). Quant il pleut, le sable afflue. Et par conséquent, ils peuvent travailler d’une manière artisanale. Par contre, l’entreprise tirant profit de la sablière entend l’exploiter sur des bases industrielles. Autre problème, puisqu’on sait que l’eau est également issue de ce secteur, la vallée du Turbio. Donc, qui dit poursuite des excavations, dit pollution du cours d’eau. Et c’est toute la communauté qui en pâtit. C’est pour cela que nous voulons prendre le contrôle de la sablière et l’exploiter selon des méthodes exclusivement artisanales, tout en préservant l’environnement. On ne peut pas se permettre de perdre cette source d’eau.

Willians Sivira (gauche)

Willians Sivira (gauche)

TD : et le travail avec les jeunes ?

William Sivira : depuis quelques années déjà, on organise des activités de vacances pour les jeunes. Les camarades ont mis sur pied une véritable entreprise récréative. En plus de cela, depuis quelque temps déjà, on récupère les rebuts de légumes du marché périphérique qui se situe dans le secteur de la Caruciena, pour transformer le tout en engrais. Tous les samedis, on rassemble les restes que le marché rejette -c’est un vrai attrape-mouches- et on le convertit en engrais organique. Tout cela, c’est fait par les jeunes qui s’investissent dans les activités de la station de télévision, de la radio. Ils réalisent également des fresques murales. D’une manière ou d’une autre, ils font œuvre de révolution. Pour en revenir à l’engrais, on est en train de donner forme à une projet qui consiste à mécaniser notre activité . Cela nous permettra de parachever le processus de transformation de cette matière, afin de pouvoir la commercialiser.

Il y a aussi un terrain que quelques camarades sont en train de transformer en parcelle collective (« conuco »). L’obtention de cette parcelle collective, on la doit à un crédit alloué par l’État. A cela il faut ajouter d’autres terrains rachetés. On y trouve un hangar et quelques têtes de bétail. On produit de la viande. Quelques arpents ont été ensemencés. Ils sont occupés par des arbres fruitiers, des plantations productives et des citrouilles. Les participants sont des jeunes aux études ou qui les ont arrêtées. Dans tous les cas, ils ont un lieu de rencontre à leur disposition. On les appuie en leur offrant une formation. La question des semailles, les arbres fruitiers. Il faut penser aux problèmes de sécheresse et aux conditions climatiques. On plante des néfliers, des tamariniers, des avocatiers, des manguiers, des papayers., des arbres à mamones. A partir de 2 ans, ils peuvent se défendre seuls. Cela permettra de passer à autre chose. Nous bénéficierons de l’ombre des arbres. On repère d’autres lieux pour étendre le secteur des plantations. Dans un futur proche, on pourra aussi en faire commerce, puisqu’un jeune arbre, on peut espérer le vendre 100 bolivares. On pourrait aussi planter 100 pousses de tamariniers. Pour cela, on aura besoin de beaucoup d’eau durant les 3 premières années. Cela peut représenter une rentrée d’argent, dont la station de télévision, la radio, pourront profiter. Sans oublier les jeunes qui s’investissent tout à la fois dans les activités télévisuelles et l’entretien de la parcelle collective.

TD : peux-tu nous parler de la programmation de Lara Tve ?

William Sivira : dès la relance de la télévision (https://es-es.facebook.com/LaraTve) avec sa nouvelle équipe de direction, des programmes ont été repris. C’est le cas de  »Reporte en la calle » qui parle des luttes populaires invisibles dans les grands médias:

et de l »’Informativo comunal » qui concerne la construction de la commune dans son ensemble, et qui sort tous les 15 jours :

Quant au programme intitulé  »Por todas nuestras luchas », c’est une synthèse des discussions issues des activités du parlement communal, qui est soumise aux téléspectateurs et aux auditeurs (radio communautaire), tous les mardis ou mercredis. Il est également visible sur YouTube, sur le canal d’Ataroa.

Aujourd’hui, nous produisons un programme réalisé par un étudiant de l’Université Bolivarienne, qui concerne la fabrique de bière industrielle Brahma. C’est une usine qui a été reprise par les travailleurs, les anciens patrons sont partis sans les payer. (1) En ce moment, la production du programme est ralentie pour des raisons d’ordre logistique mais il est maintenu :

Nous proposons également une émission intitulée  »Tiempo de canto ». C’est le collectif  »Jesus Gordo Paez » de l’État de Lara, qui visiblise non pas la musique commerciale mais les vies des groupes de ce que nous appelons la « chanson nécessaire » :

Il faut également prendre en compte, les diverses programmations que nous puisons sur internet, et sur d’autres stations de télévision communautaire, et une co-réalisation avec la chaîne publique Vive dont le titre est  »Agenda popular ». Pour se faire, nous mettons en commun nos dépêches respectives. Il faut ajouter que nous prenons appui sur cette dernière programmation, pour animer un atelier de formation. Pourvus d’une expérience supérieure à la nôtre, les camarades de Vive transmettent ainsi leur savoir à nos propres animateurs. Ceci dit, nous sommes hors antenne depuis 3 ou 4 semaines, parce qu’il nous manque le système d’air conditionné. On a tenté d’en obtenir par le biais de personnes en charge de ces systèmes mais les lourdeurs bureaucratiques sont telles que nous avons décidé de vendre le produit de nos récoltes (légumes) au marché, pour en faire nous-mêmes l’acquisition. Toutefois, si les structures institutionnelles finissent par nous donner ce matériel nous l’accepterons volontiers !

TD : quels sont les problèmes qui ont surgi dans le cadre des activités du collectif, et quelles sont les solutions ?

William Sivira : dans le cadre de l’assemblée, lorsque des décisions sont à prendre, c’est l’opinion majoritaire des adultes -dotés de plus d’expérience et d’une solide formation idéologique- qui prédomine. On ne prend pas suffisamment en considération les projets des jeunes. Il y a comme un choc de points de vue. Par ailleurs, il y a la question pendante de la production. Il en est ainsi parce que nous nous situons en milieu urbain. Par conséquent, nous ne sommes pas des producteurs de produits alimentaires au sens premier du terme. Notre projet prioritaire, c’est la création d’une commune de distribution de produits alimentaires.

0 (1)En ce qui concerne les projets futurs, on aimerait pouvoir obtenir le contrôle de terres se situant sur le territoire de la commune. Ce sont des terrains à vocation agricole que l’on pourrait transformer en champs cultivés. Il y a les questions de délinquance. Je ne parle pas de « voyous ». Je songe aux jeunes gens victimes de la violence du système et qui ont été tenus en marge des projets politiques qui ont déjà vu le jour. Cela motive leurs agissements, comme s’ils étaient tributaires d’un héritage. C’est pourquoi nous cherchons avec les camarades, à créer une interface qui nous permettra de leur donner une formation, de les rapprocher de la communauté sur les bases d’un respect mutuel, tout en tenant compte de leur propre espace de vie. En fait, on va chercher à poursuivre la mise en valeur de ce territoire avec leur concours. On pourrait envisager de créer une lagune artificielle pour les cachamas (poissons d’élevage en eau douce) ou de donner la priorité à une plantation quelconque.

Bon, il y a des gens qui pourraient penser  »ça va être difficile ». Pourtant nous pensons que lorsque ces jeunes verront que l’un des problèmes qui se posent à la communauté est en voie d’être résolu, grâce à nos efforts conjoints; et que l’on va assurer la sécurité alimentaire de notre communauté (car au final, ils sont partie intégrante de la sécurité apportée à la communauté) ils commenceront à voir cette question sous un nouvel angle. Et ils nous considèreront comme leurs alliés. C’est pour toutes ces raisons que nous croyons pouvoir entamer un travail avec eux. D’autres personnes pourraient penser  »bon, on va recourir à la police, à la garde » pour ces camarades. Nous ne pensons pas que cela soit la bonne solution, parce que nous ne les considérons pas comme des délinquants. Nous croyons que ce sont des victimes de la violence sociale. Et que c’est d’une aide dont ils ont besoin.

TD : quel est le modèle télévisuel que défend Lara Tve, et que proposez-vous au sujet de la démocratisation des ondes ?

William Sivira : sur le plan juridique, les télévisions ou radios communautaires sont des « fondations à but non lucratif ». Bien que notre télévision communautaire relève de cette catégorie, on ne fonctionne pas ainsi. Par contre, la gestion antérieure fonctionnait sous ce statut.

Lors des dernières assemblées auxquelles Lara Tve a participé et au regard des propositions de l’ANMCLA- (Association nationale des médias communautaires, libres et alternatifs) nous avons décidé que la station de télévision communautaire devait abandonner son statut actuel et devenir une entreprise de production sociale directe. Parce que c’est le modèle qui correspond à celui de la commune, à l’État communal, et qui entre en résonance avec les paroles du président Chavez :  »La Commune ou Rien ». Chavez a parlé de la sorte parce qu’il en avait assez de changer de ministres, l’un par ici, l’autre par là. Il a dit non, cette manière de faire ne peut pas durer. Cet État, il faut l’abolir au profit de la Commune, de l’auto-gouvernement communal. C’est la raison pour laquelle nous estimons que nous devons relever de la production sociale directe. Et Conatel (Commission nationale des Télécommunications du Venezuela) a du boulot en perspective. Parce qu’elle reproduit la même bureaucratie, elle s’appuie sur le même système qui était en vigueur sous la droite. Dans ce domaine, on n’a pas avancé d’un iota.2_captura_de_pantalla_2015-01-05_a_las_13.11.370On est en train de réactiver le projet de loi sur la communication populaire. Nous avons été partie prenante de ces débats. Un de nos camarades de Lara Tve a soumis le projet de loi à l’Assemblée Nationale, il y a deux ans. En fait, il a été mis en sommeil. La députée Blanca Eekhout a avancé un autre projet de loi dont on n’a pas discuté le contenu au niveau des communautés. C’est celui qui est en vigueur pour le moment. Le nôtre ne paraît pas avoir retenu l’attention des députés, sinon il aurait été adopté. On a l’impression que quelque chose freine là-bas. Il y a quelque temps, on a organisé diverses mobilisations et marches à ce sujet, pour obtenir une visibilité. Les revendications tournent autour de ces chiffres : 50/50.

TD : tu veux dire 50% des ondes radios et des canaux de télévision pour les médias communautaires et 50% pour les médias publics et privés ?

William Sivira : oui. Si nous sommes le gouvernement et si nous savons que la guerre est médiatique, si nous savons que la violence mais aussi une quantité de problèmes auxquels nous sommes confrontés, ont pour origine la guerre des ondes qui est menée, alors nous devons profiter de notre majorité de députés pour légiférer. Les camarades qui siègent à l’Assemblée devraient avancer ce type d’argument, pour que nous puissions engager une véritable révolution, ne pas en rester à une révolution d’apparence.

TD : tu souhaites ajouter quelque chose ?

William Sivira : oui. L’actuelle loi sur la communication populaire, aborde uniquement la question des médias télévisuels et des radios. Alors qu’il y a tout un éventail de communications populaires, telles que celles qui recourent aux tee-shirts, aux affiches, aux arts muraux. Il est donc nécessaire de les inclure au texte de loi. Pourquoi en est-il ainsi ? Rappelons-nous que le muralisme a occupé une place immense dans le cadre de la révolution chilienne. Il en est de même ici, au Venezuela. Il y a une grande quantité d’artistes muralistes qui réalisent un travail important. Même si l’électricité était coupée, les murs eux, continueraient à parler, et la communication se poursuivrait. C’est pourquoi il est fondamental de ne pas oublier tous ces camarades qui exercent ce type d’activité.

Entretien réalisé à Acarigua (Venezuela) le 11 juin 2015

Traduction : Jean-Marc del Percio

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(Photos: ) Tatuy TV : le besoin d’être libres

Si elles ne pèsent encore que quelques pour cent d’audience locale face à la grosse machine des médias privés, les 46 télévisions populaires du Venezuela, chacune avec son identité et sa liberté de parole, cherchent à construire un nouveau type de télévision. C’est à ces jeunes rebelles ignorés par les journalistes occidentaux que Venezuela Infos va donner la parole dans les mois à venir. Commençons par ceux de Tatuy TV, une télévision perchée dans les Andes de Mérida.unnamed

Q. Pouvez-vous nous parler des origines de ce collectif et de la lutte qu’il mène jusqu’à présent ?

R. Tatuy n’est pas un média dépendant d’une commune rurale ou d’autres secteurs. Elle est implantée en milieu urbain. A Mérida. C’est une ville de droite sur le plan médiatique et autres. On s’adresse surtout au milieu étudiant. Ce qui caractérise ce milieu à Mérida, c’est qu’il est composé de jeunes originaires de toutes les parties du pays, qui fréquentent les nombreuses universités locales. C’est le lieu de rencontre de personnes originaires des montagnes, de Tachira, de Mérida proprement dit, de Barinas, de Valencia.

On a eu à subir toutes les difficultés auxquelles se heurtent ceux qui souhaitent fonder une chaîne de télévision communautaire. On se confronte d’abord à la réalité, ce qui n’est pas facile. Et puis, il y a les questions de l’organisation proprement dite, c’est complexe.

Pour rassembler les gens dans une ville comme Mérida, il faut prendre en compte le fait qu’ils sont d’une manière générale, conservateurs, sur leur quant à soi. On a également eu affaire à la bureaucratie dès que l’on a introduit notre demande d’habilitation. C’était en 2007. Au 31 août de la même année, date de la fondation formelle de Tatuy TV, et dans la foulée, on a remis la lettre de demande à Conatel (CSA local), etc, etc. Nous avons attendu 5 ans que l’on nous réponde. C’est une chose qui aurait pu nous décourager, nous ébranler. Faire capoter le projet. En réalité, on a fait avec, et on s’est lancé dans le travail avec le communauté. Surtout avec les mouvements sociaux, parce que c’est ce qui caractérise le milieu urbain. On a affaire avec les divers mouvements et organisations plutôt qu’avec sa communauté stricto sensu. Parce que l’on n’est pas en zone rurale. Il y a aussi tout un réseau de commerces. C’est donc intéressant de regrouper tout cela. Voilà plus ou moins, l’histoire de notre naissance.unnamed (1)Q. Pourquoi t’es-tu impliquée dans le domaine de l’audio-visuel ?

Cristina Blondo membre du collectif Tatuy TV : « dans mon cas, je n’étais pas particulièrement liée au modèle d’organisation des collectifs. Je me suis lancée dans l’action, après Chavez. C’est ainsi que je suis née à la politique. Ma motivation principale, c’est l’université. C’est à ce moment que je me suis rapprochée du collectif. Je connaissais à titre individuel, certains de ses membres, mais ce n’était pas lié à leur implication au sein de Tatuy télévision. En fait, je me suis rapprochée du collectif parce que mon compagnon d’alors, était l’un des fondateurs. Par la suite, je me suis lancée directement dans le travail du collectif.

Q. Vous vous êtes liés à d’autres télévisions communautaires, semblables à la vôtre. Peux-tu me préciser ce qui vous différencie ?

« Oui, effectivement, on s’est rapproché de diverses chaînes de télévisions communautaires, actives dans d’autres États, dans d’autres parties du pays. Et ce, à travers le réseau d’Alba TV, que nous avons suivi avec attention. C’est un effort d’intégration, tant sur le plan institutionnel que créatif, qui a été pour nous, fructueux. Cela nous a aidé à surmonter la tendance à la dispersion généralisée et à la fragmentation, typique de ce secteur. Il y avait beaucoup de médias actifs. Nombre de ceux-ci avaient obtenu leur habilitation. Mais on était très dispersés. De ce fait, à travers le réseau d’Alba TV, un effort vraiment important a été fourni, pour que l’on puisse dépasser cet état de fait.unnamed (3)

Nous avons travaillé avec les jeunes. On a connu ceux de Tele Cimarron, de TV Calipso. Les jeunes gens de Lara TV. Sans oublier les membres de l’équipe d’Alba qui se situe à Caracas, mais aussi les jeunes de Montana TV, de Selva, de Canal Z. Ils se sont tous montré solidaires. Il y a aussi les camarades de TV Petare. Nous avons tissé des relations entre nous. On se connaît tous. On partage nos sources d’information. Nous nous lançons également dans un travail politique commun. Le facteur « travail en commun », c’est celui que nous privilégions. Il y a des choses qui doivent être consolidées. Mais dans l’ensemble, c’est la voie à suivre. Il est regrettable que certains médias aient fusionné, répondant ainsi à des incitations purement matérielles. Mais il ne faut pas généraliser. Ce sont des cas particuliers. Quant à Tatuy TV, son travail s’appuie uniquement sur sa base militante, en termes politiques et révolutionnaires. Mais pas du tout sur une relation de travail au sens courant du terme. Pour nous, c’est important, parce que cela nous a coûté, de mener à terme cette expérience. Mais en fin de compte, les résultats sont là. C’est bien. Ce sont en premier lieu des résultats politiques ».

Q. Quelle était ta situation au moment de rejoindre le collectif ?

« Je m’appelle Mayra Soto. Je travaille dans le secteur de l’administration. Je ne suis pas l’un des fondateurs de Tatuy TV, et je n’appartiens pas à l’équipe de départ de Tatuy. Je n’avais pas vraiment de conscience politique. J’étais étudiante, et je me suis rapprochée de Tatuy, grâce aux relations qui me liaient à des compagnons qui avaient pris langue avec le collectif. Petit à petit, je me suis formée, j’ai pris mes marques. La personne qui m’a amené au collectif, a commencé par me le présenter. C’est-à-dire, ce qu’ils faisaient. Ce qui relevait du travail quotidien. Cela m’a plu. Filmer, mais aussi préparer les éditoriaux. Il y a aussi une convivialité au sein du collectif qu’on ne trouve nulle part ailleurs. La camaraderie. L’un de nos outils essentiels pour bien comprendre le domaine de la communication.

Je vis dans un quartier populaire, et je vois les injustices autour de moi, les limites qu’on nous impose. Tout cela fait que je change peu à peu, depuis que je fréquente le collectif. Je m’interroge, non seulement parce que cela me plaît, mais parce que j’arrive à trouver ma place au sein du processus révolutionnaire. Je suis certaine que tout a été possible grâce à Chavez. Grâce au processus en cours, on a eu l’opportunité d’être partie prenante du protagonisme politique. Cette constellation d’organisations -Tatuy en est un exemple – on la doit au processus révolutionnaire ».unnamed (6)

Q. Penses-tu que la télévision communautaire a pu influer sur l’organisation de ta communauté, à travers les programmes proposés, mais aussi à travers les expériences de formation que ce genre de média offre ?

Freddy Toro : « il faut tout d’abord préciser quelle est notre conception de la communauté. Celle que nous avons contribué à créer. Un média comme Tatuy doit s’appuyer sur une relation d’échelle, qui part du local, pour aboutir à l’universel. Je m’explique. Prenons un exemple. On peut présenter un instantané, ou travailler activement sur une commune, tout en restant en phase avec les sujets connexes que traite le réseau Alba TV. Notamment sur le plan international. On évite ainsi de tomber dans le piège du localisme. On considère aussi que le concept de communauté n’existe pas vraiment. Il faut lui donner corps. D’ailleurs, beaucoup de gens nous disent :  »vous n’êtes pas liés à une communauté spécifique ? ». En fait, notre travail se déroule au sein de la Municipalité Libertador. Mais on essaye de l’articuler avec des espaces de décision tels que le conseil des communards. Je pense aussi aux mouvements sociaux, tels ceux de l’Université Bolivarienne.

Ceci dit, nous nous employons à instaurer une forme de relation plus étroite avec la communauté. Nous allons bientôt lancer un projet : l’Agence Populaire d’Information. Cela permettra de mettre en place une chaîne d’informations qui pourvoira en dépêches/nouvelles, notre canal de télévision. Bien sûr, cela nous aidera à mettre en valeur les diverses réalités locales, à les rendre communicables d’une manière adéquate. Nous ferons en sorte que tout cela se place sous le signe de la réussite, en faisant tous les efforts nécessaires».

Interview : Johanna Marquez et Maritfa Perez

Traduction : Jean-Marc del Percio

Photos : Tatuy TV unnamed (2)unnamed (4) unnamed (5)unnamed (7)_DSC0144

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Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture

Tariq Ali, l'écrivain et historien pakistanais/britannique, coscénarsite du documetaire "South of the border", le réalisateur Oliver Stone et le président Hugo Chavez arrivant  au Festival de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2009.

Tariq Ali, l’écrivain et historien pakistanais/britannique, co-scénariste du documentaire « South of the border« , le réalisateur Oliver Stone et le président Hugo Chavez arrivant au Festival de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2009.

Septembre 2009. Le cinéaste Oliver Stone présente à la Mostra de Venise son documentaire South of the border (1). Les premières secondes offrent un bêtisier des JTs étasuniens sur le « dictateur Chavez » : Le réalisateur enchaîne en off : « Nuit et jour, sur toutes les chaînes, voici ce que voient les états-uniens. Le croient-ils ? J’espère que non. Mais même les plus sérieux des médias écrits aux Etats-Unis ou en Europe suivent la même ligne». Lors de sa conférence de presse, Stone précise : “Le manque de liberté d’expression que dénoncent les médias et l´opposition de droite vénézuélienne est un mensonge. Celui qui va au Venezuela se rend compte que 80, 90 % des médias sont contre Chavez. Ils disent des choses très dures sur lui et il le tolère. Il ne punit pas ces personnes, elles sont toujours en place. Aux États- Unis cela ne se passerait pas ainsi.”

Ces propos suscitent aussitôt une « réponse appropriée » de David Pujadas au 20 heures de France 2 (service public) : « Image de la Mostra de Venise, une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un acteur ou une actrice qui tient la vedette de ce très célèbre festival mais le président vénézuélien Hugo Chavez. Le réalisateur américain Oliver Stone lui consacre en effet un documentaire admiratif et il a été ovationné par le public. Ironie du sort, il faut tout de même savoir qu’au même moment Hugo Chavez s’apprête à interdire dans son pays 29 radios suscitant de vives critiques de la part des défenseurs de la liberté de la presse

Sur quoi Pujadas se base-t-il pour affirmer que 29 radios vont être interdites au Venezuela ?

En 2000, la patiente lutte des collectifs de communication populaire vénézuéliens a débouché sur la légalisation des médias associatifs et l’octroi à ceux-ci de fréquences gratuites de radio ou télévision locales (2). Des stations commerciales ou évangélistes se sont alors déguisées en médias « associatifs » pour obtenir des fréquences légales à bon compte… D’où la mobilisation des collectifs citoyens qui ont demandé à la CONATEL (le CSA local) de récupérer ces fréquences pour les leur rendre. « L’interdiction de 29 radios » selon Pujadas était donc… la restitution de 29 fréquences détournées par des intêrêts commerciaux ou religieux, pour permettre la création de médias citoyens ! Selon la loi, c’est d’ailleurs le même travail que devrait effectuer le CSA en France (3).

Pas de rectificatif, ni de droit de suite de la part de D. Pujadas. Pourquoi se gêner ? Il y a longtemps déjà que les JTs des télévisions publiques mimétisent ceux des médias privés et recyclent les mêmes campagnes que les groupes comme Clarin ou Prisa ont lancées contre l’Argentine ou l’Equateur. Dès que des lois y ont démocratisé  la répartition des ondes monopolisées par les grands groupes privés, Cristina Fernandez ou Rafael Correa ont été traités d’“ennemis de la liberté d’expression”. L’idéologie qui sous-tend ces campagnes est que la liberté d’expression est, et doit rester, la liberté d’entreprise. L’État ne peut être qu’un obstacle à cette « liberté » puisqu’il fait obstacle à la globalisation marchande de l’information.

Le 3 février 2015, c’est au tour de Thomas Cluzel (Radio France-Culture) d’enfoncer un peu plus le service public dans Disneyworld et de nous convaincre, au cas où nous l’aurions oublié, qu’ “il est interdit d’informer au Venezuela(4). Pour sa revue de presse, Cluzel a usé de sources particulièrement pluralistes: SLATE (États-Unis), Miami Herald (États-Unis), THE WASHINGTON POST (États-Unis), THE NEW YORK TIMES (États-Unis), FOREIGN POLICY (États-Unis), BBC (Royaume-Uni), El Universal et Tal Cual (deux journaux de la droite vénézuélienne), Reporters sans Frontières (5) sans oublier Courrier International, le produit off-shore du groupe Le Monde qui puise ses articles dans l’apparente diversité qu’offrent les grands groupes privés internationaux (6). Thomas Cluzel n’a pas eu le temps de demander l’opinion de médias alternatifs, citoyens, publics et encore moins celle du gouvernement du Venezuela. Nous pourrions donc nous arrêter ici. Mais s’agissant du service public financé par les impôts des citoyens, le cas Cluzel a valeur d’exemple et mérite une attention toute particulière.

Pour la première moitié de son billet, Cluzel a choisi de recopier une anecdote amusée du Miami Herald (7). Ce journal, qui exprime bien la politique de Washington en Amérique Latine, y ridiculise la télévision latino-américaine de service public Telesur et les autorités du Venezuela à propos du contrôle d’identité d’un journaliste états-unien à la frontière avec la Colombie.

Tout en concédant que la story du Miami Herald pourrait n’être qu’anecdotique, Cluzel en tire que la liberté d’expression est menacée au Venezuela. Or il vient d’être l’idiot utile d’une préparation. La veine comique du Miami Herald tenait moins du hasard que de l’anticipation. Dix jours plus tard, le 12 février 2015, le siège de la télévision publique Telesur où travaillent 800 personnes devait être bombardé lors d’une tentative de coup d’État (8). En outre, le président Maduro a révélé: « nous avons détecté et capturé des étatsuniens engagés dans des activités secrètes, notamment d’espionnage, essayant de recruter des gens dans les villages frontaliers avec la Colombie et sous influence paramilitaire. Ainsi, dans l’État du Táchira nous avons capturé un pilote d’avion étasunien d’origine latino-américaine, avec toute sorte de documents. Il est en train de faire des révélations(9).

"Je suis Telesur". Parmi les révélations sur le coup d'Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

« Je suis Telesur« . Parmi les révélations sur le coup d’Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

Ignacio Ramonet: “Malgré toutes les preuves et tous les détails fournis par les plus hautes autorités de l’Etat vénézuélien, les médias internationaux (même en Amérique latine) ont accordé peu de crédibilité à cette tentative de coup d’Etat. Une telle « incrédulité » fait partie – depuis quinze ans – de la stratégie des grands médias dominants dans leur guerre contre la révolution bolivarienne, afin de discréditer les autorités bolivariennes(10).

Cluzel poursuit : “Le pays s’apprête d’ailleurs à vivre un ultime épisode, pour le moins emblématique, de la pression exercée quasi quotidiennement par le gouvernement vénézuélien sur la presse nationale cette fois-ci. Le journal indépendant TAL CUAL vient en effet d’annoncer qu’il cessera de paraître d’ici quelques jours, le 27 février prochain très exactement.”

C’est faux. A l’origine hebdomadaire, Tal Cual avait tenté le pari de devenir quotidien mais n’a pas rencontré le lectorat espéré, d’où sa décision de revenir à sa formule originale. Le journal sort donc en kiosque tous les week-ends et maintient sa version quotidienne en ligne : http://www.talcualdigital.com/

Loin d’être “le dernier journal social-démocrate qui disparaît au Venezuela” comme l’affirme aussitôt le très zélé Pablo Paranagua du Monde (11), Tal Cual est un journal économiquement libéral… et raciste. On comprend qu’une société métissée à 95 % et votant plutôt à gauche depuis seize ans, n’achète pas massivement un journal qui lui ressemble si peu. Le Venezuela a bien changé depuis que le directeur de Tal Cual, Teodoro Petkoff, ministre du président démocrate-chrétien Rafael Caldera (1996-1999), intervenait dans des clips télévisés pour convaincre la population pauvre à 80 %, refoulée dans les cerros de Caracas, des bienfaits des privatisations sous contrôle du FMI.

Dire que Tal Cual « ferme » sous la pression du gouvernement vénézuélien est donc aussi sérieux que d’attribuer le fait que “Les ventes de tous les journaux quotidiens nationaux français ont reculé en 2014”à des pressions du gouvernement français (12). Les arguments du “manque de papier” ou du “manque de publicité” par lesquels Petkoff tente de camoufler son échec commercial ne tiennent pas quand on sait que l’économie vénézuélienne est à 80 % aux mains du secteur privé (c’est ce secteur qui importe le papier journal qui n‘est pas produit sur place) et que les kiosques débordent de journaux critiques à tous les coins de rue. Un secteur privé florissant, qui a appris à spéculer grâce aux dollars préférentiels que lui accorde l’État pour ses importations et a largement profité des investissements en infrastructure du gouvernement bolivarien. Au dernier semestre de 2014, les télécoms ont connu un boom en engrangeant des bénéfices qui frôlent les 100 milliards de bolivars. On retrouve pas mal de ces entrepreneurs sur la liste “Venezuela” de Falciani/HSBC. En mars 2015 le magazine Forbes rappelle que le vénézuélien le plus riche, Gustavo Cisneros, propriétaire du groupe médias du même nom et ami de George Bush, a vu sa fortune grimper à 3,6 milliards de dollars.

L’argument des “tracasseries judiciaires” ne tient pas davantage : les victimes de diffamation ont le droit d’agir en justice comme elles le font dans n’importe quel État de droit. Sauf que Tal Cual ne se contente pas de photos volées comme Closer ou Paris-Match mais traite fréquemment, sans avancer de preuves, des fonctionnaires ou politiques bolivariens d’assassins, de corrompus ou de narcotrafiquants. Sans oublier le racisme contre les mouvements sociaux. Le 16 mars 2012 Tal Cual publiait une caricature accusant le gouvernement bolivarien de distribuer de l’eau sale aux usagers.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Le dessin montre un homme coiffé d’un béret comme Hugo Chavez accompagné d’enfants et regardant l’eau jaillir d’un robinet sur lequel s’est posée une mouche. L’homme dit: “Assez de suprématie blanche, maintenant nous avons des eaux afrodescendantes”. On peut voir les autres caricatures que publie Weil dans Tal Cual sur son site :   http://www.weil.com.ve/(13)

En montant le show de sa “fermeture”, le directeur de Tal Cual jouait gagnant d’avance. Depuis seize ans les médias internationaux ont positionné l’idée selon laquelle “le gouvernement bolivarien exerce une pression quasi quotidienne sur la presse”. Reproduit à l’infini par les grands groupes privés de médias, le mensonge est devenu vérité, selon l’adage goebbelsien.

En mai 2007, lorsque la concession hertzienne de la chaîne privée RCTV ne fut pas renouvelée pour être octroyée à une nouvelle chaîne de service public, une campagne mondiale affirma aussitôt qu’il s’agissait d’une “fermeture”. Le site ACRIMED démonta dans le détail ce concert de désinformation qui vit les médias français, soutenus par les maîtres-penseurs du microcosme médiatique et par RSF, reprendre en choeur le même refrain, résumé à merveille par le titre de l’éditorial du Monde : « Censure à la Chávez » (28 mai 2007) (14)

Répondant aux critiques d’un lecteur en mai 2009, Jean-Pierre Langellier du Monde, disait sa crainte de voir Chavez fermer la chaîne privée Globovision… qui n’a jamais été fermée. Ce désir de “fermer” à tout prix des médias au Venezuela est d’autant plus intéressant que les deux seuls médias réellement fermés l’ont été… par l’opposition. VTV, la chaîne publique, considérée comme “une ordure” par le gouverneur pustchiste Enrique Mendoza fut fermée lors du coup d’État manqué d’avril 2002 contre Hugo Chavez (15). En 2003 la télévision communautaire Catia Tve fut fermée par le maire de droite de Caracas Alfredo Peña (16).

Le procédé de Thomas Cluzel à propos de Tal Cual nous ramène aux campagnes contre Salvador Allende. RSF n’existait pas encore quand Armand Mattelard, analysant l’alliance des grands médias et de la SIP (groupe de propriétaires de médias) dans les préparatifs du coup d’État au Chili, expliquait : « L’enquête judiciaire sur l’administration du journal El Mercurio, accusé d’irrégularités fiscales, a servi de prétexte pour dénoncer de soi-disant mesures coercitives contre la « presse libre ». (…) Le message émis par la presse de la bourgeoisie chilienne revient à sa source, renforcé par l’autorité que lui confère le fait d’avoir été reproduit à l’étranger. (…) Nous sommes en présence d’une SIP tautologique. Sa campagne n’est qu’un immense serpent qui se mord la queue. »

Thomas Cluzel sort l’artillerie lourde : “Dans un tel contexte, les propriétaires d’El Universal, le plus vieux quotidien du pays sont, eux, soulagés sans doute d’avoir été rachetés l’an dernier par un groupe espagnol. A cette nuance près, toutefois, que le dit groupe était de mèche en réalité avec le gouvernement. En clair, le quotidien a certes été sauvé de la ruine financière mais au prix de sa liberté d’expression. Le même modus operandi se répète d’ailleurs depuis plusieurs années déjà : l’étranglement financier des médias jusqu’à ce que les propriétaires soient contraints de vendre à un proche du pouvoir.

Un simple clic vers les principaux titres de la presse écrite vénézuélienne des 9 et 10 mars 2015 prouve qu’il s’agit d’un parfait mensonge. El Universal écrit que “La SIP déclare que le Venezuela est le pays qui restreint le plus la liberté de presse” avant d’expliquer dans la “route vers la victoire (de la droite)” que “Le gouvernement invente un coup d’État pour détourner l’attention de la crise économique”; El Nacional insiste : ”la SIP déclare que les gouvernements du Venezuela, de l’Équateur et de l’Argentine persécutent le journalisme, le harcèlent, le restreignent à travers la législation et établissent la censure ou obligent à l’autocensure parce qu’il n‘est plus posible de l’exercer » avant de faire la psychanalyse de Nicolas Maduro en tant que violateur des droits de l’homme, prolongeant l’éditorial du New York Times sur “Maduro et ses délires de conspiration” et de révéler que “Selon l’opposition, la vraie menace ce sont les politiques de Maduro”. Le Correo del Caroni rappelle que “La SIP dénonce la persécution de l’opposition”, que “Nicolas Maduro use du prétexte du décret Obama pour obtenir des pouvoirs spéciaux” et que “Les députés de l’opposition comptent sur l’église catholique comme médiatrice dans le cas des prisonniers politiques”; Tal Cual évoque les menaces états-uniennes : “C’est Obama qui offre les pouvoirs spéciaux à Maduro” et “selon l’opposition, le but de Maduro est de cacher la crise”; El Carabobeño titre “Reuters: les sanctions des États-Unis pourraient être la bénédiction que cherchait Maduro”. Ultimas Noticias (centre-droit) nous rassure : “selon la BBC c’est pour protéger le système financier états-unien qu’a été prise la décision d’Obama” Etc… (17)

Revenons un instant sur l’affirmation de Cluzel selon laquelle le rachat de El Universal par un groupe espagnol “qui était de mèche en réalité avec le gouvernement” s’est faite “au prix de sa liberté d’expression. Non seulement ce groupe n’est pas lié au gouvernement bolivarien (18) mais une étude réalisée du 2 au 8 août 2014 (19), après ce rachat, montre la proportion écrasante de termes négatifs (87 %) par rapport aux termes positifs (13%) dans le traitement des politiques du gouvernement Maduro :

El Universal, août 2014. Traitement des politiques gouvernementales : 87 % de termes négatifs, 17 % de termes positifs.

El Universal, août 2014. Traitement des politiques gouvernementales : 87 % de termes négatifs, 13 % de termes positifs.

Le journaliste et historien des médias Eleazar Díaz Rangel a dirigé la Faculté de communications sociales de l’Université Centrale du Venezuela de 1983 à 1986. Prix National de Journalisme, président de l’Association Vénézuélienne des Journalistes et chef de rédaction du journal de centre-droit Últimas Noticias depuis 2001, il n’a pas oublié la répression qu’exerçaient contre son métier les régimes d’avant Chavez : « les journaux actuels font leur travail sans la moindre pression alors que ces pressions étaient fréquentes par le passé. Je ne crois pas qu’il y ait de pressions sur tous ces médias privés qui ne publient que des informations contre le gouvernement et rien en sa faveur, comme beaucoup le font depuis des années sans changement. La majorité des journaux de l’intérieur du pays, entre 70 et 80 journaux, suivent la même ligne éditoriale » (entrevue de février 2015 (20).

Une étude réalisée en juin 2014 sur les messages des chaînes de télévision les plus regardées au Venezuela (Venevision, Televen et Globovision) montre une réalité semblable (21) :

Venevisión, Televen et Globovisión n’ont consacré que 33 minutes de couverture à Nicolás Maduro et ont employé 97% de termes négatifs contre lui.

Venevisión, Televen et Globovisión n’ont consacré que 33 minutes de couverture à Nicolás Maduro et ont employé 97% de termes négatifs contre lui.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures  de la révolution bolivarienne.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures de la révolution bolivarienne.

Une hégémonie attestée dans le temps par les études des parts de marché télévisuel (22).

Même paysage en ce qui concerne la radio, essentiellement aux mains de grands circuits privés comme Union Radio : “Les sanctions contre le gouvernement de Maduro ne visent qu’à changer sa conduite, explique l’administration Obama(23).

Si nous élargissons le cercle, rappelons qu’en avril 2014 trois grands groupes privés latino-américains se sont mis d’accord pour écrire une page quotidienne contre le Venezuela dans chacun de leurs 82 journaux affiliés. Il s’agit du GDA (Groupe Diarios de las Américas), de ANDIARIOS (Asociación de Editores de Diarios y Medios Informativos) et de PAL (Groupe Periódicos Asociados Latinoamericanos) (24).

A l’échelle mondiale, il suffit de taper les mots-clefs “Maduro” ou “Venezuela” sur Google pour voir déferler une avalanche de centaines de pages parlant de “répression”, “dictature”… avant de voir apparaître la moindre dissidence.

Il est donc vrai qu’il n’y a pas de liberté d’expression au Venezuela : l’hégémonie des grands groupes privés, agences (AFP, AP, Reuters) et médias privés nationaux, régionaux, locaux (radio, presse écrite, télévision, pages Web et réseaux sociaux) qui font quotidiennement campagne contre le socialisme bolivarien empêche tout équilibre démocratique par rapport à l’audience trop faible des médias publics et associatifs.

L’écrivain et universitaire Luis Britto Garcia s’interroge : “La censure existe-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Celle d’une grande partie des médias nationaux et internationaux qui occultent ce qui en réalité se passe dans le pays et font l’impasse absolue sur tout ce qui a trait aux avancée sociales, au développement de la démocratie participative ; privant ainsi de son droit à l’information l’immense majorité silencieuse dans le monde entier. Une dictature règne-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Une dictature médiatique qui prétend imposer des tyrans du style de Carmona Estanga (chef du patronat putschiste qui avec l’appui de militaires de droite déposa Chavez brièvement en 2002)” (25).

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d'extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d'État depuis 2002, explique aux médias "baillonnés" qu'il n'y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d'attendre des élections, il faut relancer les confrontations "non-dialogantes" (sic) pour forcer le président élu à partir.

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « baillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d’attendre des élections, il faut relancer les confrontations « non-dialogantes » (sic) pour forcer le président Maduro à partir.

Il aura suffi, en janvier 2015, d’une rumeur propagée par les partis de droite via leurs médias et les réseaux sociaux (26) évoquant l’imminence d’une grève nationale – qui n’eut jamais lieu – pour que 18 millions de Vénézuéliens achètent fébrilement en quatre jours l’équivalent de ce qu’ils auraient consommé en un mois et demi. En cas de réussite du coup d’État du 12 février 2015, le communiqué des militaires putschistes allait être diffusé simultanément par CNN et par la télévision privée vénézuélienne Televen (27).

Thomas Cluzel arrive au bout de ses cinq minutes. Laissons-le conclure son billet : “Au total, depuis 2009, ce ne sont pas moins de 300 chaînes de radio qui ont également été fermées. “

C’est faux. Même si au Venezuela, en France (28) et partout ailleurs, les intérêts des groupes privés déterminent constamment l’ouverture et la fermeture d’entreprises de presse, le nombre de médias privés vénézuéliens a augmenté en seize ans de révolution. Luis Britto Garcia : « En 2014, pas moins de 2896 médias opèrent au Venezuela. 2332 d’entre eux sont des entreprises privées, soit 80%; 16,5 % dépendent du secteur communautaire mais restent confinés à une transmission locale; à peine 3,22% de l’ensemble ressortissent au service public. Dans le domaine de la radio-diffusion, 1598 émetteurs appartiennent au secteur privé, 654 dépendent du secteur communautaire et à peine 80 d’entre eux relèvent du service public. Quant aux chaînes de télévision, 55 appartiennent aux groupes privés, 25 au secteur communautaire (avec une diffusion locale seulement) et 8 d’entre elles seulement sont publiques… La quasi totalité des médias privés se situent dans l’opposition. Par conséquent, prétendre que l’Etat en serait à exercer son hégémonie dans le domaine de la communication, en s’appuyant sur les faibles moyens dont il dispose, est une affirmation infondée qui suffit à disqualifier celui qui la propage. » (29)

Guerre des grands médias contre la démocratie… et contre le service public.

Le 14 mai 2013 Noam Chomsky, Greg Grandin, Michael Moore, Oliver Stone et une douzaine d’experts états-uniens écrivaient à Margaret Sullivan, « Public Editor » au New York Times, pour lui demander pourquoi ce journal présentait Chavez comme un “dictateur” alors que le président du Honduras avait droit à un lexique neutre ou positif :  “Dans les seize dernières années le Venezuela a organisé 19 élections ou référendums qualifiés de libres et équitables par les principaux observateurs internationaux (UE, OEA, Centre Carter, etc..). Jimmy Carter a fait l’éloge des élections au Venezuela, parmi les 92 scrutins observés par le Carter Center, comme un “système de vote vraiment extraordinaire.” Il a conclu que “le processus électoral au Venezuela est le meilleur du monde.” (30)

Mais le trait principal de ce pays enfin sorti de l’apartheid social et racial est sa démocratie participative : communes, conseils communaux, mouvements sociaux écrivent chaque jour l’histoire invisibilisée par les médias d’une économie et d’une politique cogérées par les citoyen(ne)s.

Par le biais de la propagande quotidienne, les grands médias ont réussi ce tour de force inouï : transformer une démocratie en “dictature” ! Dans leur réalité virtuelle, ils ont plongé des millions de citoyen(ne)s du monde, privé(e)s de la possibilité d’aller sur place ou d’accéder à une information alternative.

Ces médias ignorent les décisions des électeurs vénézuéliens qui optent pour les politiques de transformation sociale. De ce fait, ils encouragent ceux qui refusent de se soumettre aux urnes. Si les émules vénézuéliens d’Aube Dorée organisent des violences avec l’aide matérielle des paramilitaires colombiens, laissent des dizaines de cadavres à chaque appel à “laisser sortir toute notre rage dans la rue”, si des leaders d’extrême droite sont arrêtés non pas pour leurs opinions mais parce qu’ils sont en train d’organiser un coup d’État, ils deviennent automatiquement des “prisonniers politiques”.

La récente mission à Caracas de l’UNASUR, organisme qui regroupe tous les gouvernements d’Amérique du Sud, a conclu ses travaux en rejetant l’ingérence extérieure. Elle a recommandé à l’opposition de jouer le jeu électoral et de renoncer à la violence.

Chuo Torrealba, secrétaire général de la MUD

Chuo Torrealba, secrétaire général de la MUD

Chuo Torrealba, secrétaire général de la coalition des partis de droite “MUD” (photo) lui a répondu à travers les médias : Samper (ex-président colombien et président de l’UNASUR, NdT) est venu provoquer l’opposition, c’est un piège”. (31)

Qu’y puis-je ? répondent les Thomas Cluzel du monde entier, aller à contre-courant, faire preuve d’indépendance d’esprit ? Et pourquoi moi ? Bien au chaud sous le parapluie de la vulgate mondiale, il vaut mieux passer pour un “défenseur de la liberté d’expression au Venezuela”.

Il ne reste au président Obama qu’à habiller du vernis de “la répression des opposants et de la fermeture de médias au Venezuela” son décret présidentiel du 9 mars 2015 qui proclame “l’état d’urgence aux États-Unis face à la menace inhabituelle et extraordinaire pour notre sécurité nationale et notre politique extérieure, qu’est le Venezuela” (sic). Les médias se chargeront du service après-vente en présentant Maduro comme le provocateur et Obama comme celui qui offre des cadeaux aux enfants à Noël avant de retourner bosser consciencieusement dans son bureau ovale.

Rafael Correa rappelait le 1er mars 2015 depuis Montevideo que cette ingérence « ne débouchera pas forcément sur ce qui est arrivé à Allende. Il n’en demeure pas moins que nous sommes confrontés chaque jour aux tentatives de déstabilisation de gouvernements démocratiques et progressistes d’Amérique latine, par la guerre économique, et à la manipulation mondiale en matière d’information ». (32)

Ce jeudi 12 mars, Radio-France (dont Thomas Cluzel est un des salariés) se met en grève pour vingt-quatre heures avec pour slogan “Défendons nos emplois”. Les syndicats CFDT, SNJ et UNSA s’inquiétent de « la menace d’une réduction drastique des effectifs » de l’entreprise publique, qui a annoncé en janvier un « plan de retour à l’équilibre ». Les syndicats disent « redouter des arbitrages dramatiques pour leurs missions et leurs conditions de travail » (33).

Comment ne pas voir que si la globalisation marchande signifie la mort du journaliste public comme historien du présent (Lacouture) avec son travail d’enquête, son temps passé sur le terrain, sa culture historique et sa mise en perspective de sources contradictoires, les gouvernements progressistes latino-américains représentent, au contraire de ce que martèle Thomas Cluzel, une alternative ? En diversifiant un champ médiatique asphyxié et discrédité par les logiques du monopole privé, en créant des universités publiques et gratuites pour redémocratiser l’enseignement des communications sociales, en créant ou en renforçant des services publics comme la chaîne latino-américaine Telesur ?

Renoncer à faire vivre l’identité du service public comme résistance à la doxa, n’est-ce pas contribuer à sa destruction ? Ne dit-on pas dans les écoles de commerce que “le client préfère toujours l’original à la copie” ?

Thierry Deronne, Caracas, le 12 mars 2015

Notes :

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