Comment fonctionne une commune au Venezuela (BBC Monde)

Par Daniel Garcia Marco (@danigmarco) BBC Monde, Caracas. 1er novembre 2017

Déjà malade, quelques jours après avoir remporté sa réélection et six semaines avant sa dernière apparition télévisée, Hugo Chavez était très mal à l’aise. C’était le 20 octobre 2012. Il avait encore six ans de mandat devant lui, mais, sans doute poussé par la maladie, sentait le besoin d’accélérer son projet socialiste. « Est-ce que je vais continuer à prêcher dans le désert ? » houspilla-t-il ses ministres, auxquels il reprocha de ne pas avoir lu un livre sur l’histoire des communes chinoises remis quelque temps auparavant. Maduro baissa les yeux, comme les autres ministres, donnant raison à Chavez qui lança : « la commune ou rien ! Nicolas, je te confie ce projet comme je te confierais ma vie : les communes ». Avec le temps, cette phrase est apparue comme un testament.

5 ans ont passé. L’actuel président Nicolas Maduro, aux prises avec une grave crise économique, n’a pas fait  des Communes sa priorité. C’est une chose qui pourrait bien changer avec l’actuelle Assemblée Nationale Constituante (ANC), ce corps plénipotentiaire élu par la population le 30 juillet dernier pour réformer l’État et rédiger une nouvelle Constitution. « J’en appelle à une Constituante profondément ouvrière, profondément communale » avait dit Maduro le 1er mai. Désormais installée depuis début août, l’ANC pourrait réaliser ce que Chavez ne put faire: donner à la Commune un rang constitutionnel.

« Âme du socialisme réel »

Mais, qu’est-ce qu’une Commune ? C’est une forme d’organisation basée sur l’autogouvernement et l’autogestion qui possède son propre modèle économique. La sublimation du « pouvoir populaire » que recherchait Chavez. « L’âme du projet de socialisme réel », disait le leader de ce que l’on a appelé la Révolution bolivarienne. L’un de ses plus grands exemples est la Commune socialiste Panal 2021 (Panal signifie : « nid d’abeille ») dirigée par le collectif ou la fondation Alexis Vive.

Panal 2021 a, au-delà de la « commune chinoise » plusieurs référents : les communes des zapatistes au Mexique et la Commune de Paris, un mouvement insurrectionnel qui gouverna la capitale française durant une brève période en 1871.

Panal 2021 se situe dans le quartier 23 janvier ; sans doute le quartier populaire le plus politisé d’Amérique Latine, un bastion de la gauche malgré le triomphe de l’opposition aux élections parlementaires de 2015.

La commune regroupe huit grands blocs d’immeubles, 3600 familles, 13000 habitants. Parmi eux, il y a de nombreux opposants, ce qui n‘empêche pas beaucoup d’entre eux participent à la logique communarde.

« Nous voulons que ce « Commune ou rien » de Chavez ne reste pas un slogan, qu’il soit une action quotidienne. La révolution, ce ne sont pas les ministres qui la font mais les peuples organisés », dit à BBC Monde Ana Marin, porte-parole de l’organisation anticapitaliste Alexis Vive.

Cette commune a démarré en 2006 et elle se distingue par la prise des décisions en assemblées et par des « moyens de production sociale », c’est-à-dire, des petites entreprises telles qu’une boulangerie, un atelier textile et une fabrique d’empaquetage de sucre qui sont entre les mains de la communauté.

Pour sa création, elle a compté sur une aide initiale de l’État, qui a animé et financé l’autogestion. La commune Panal 2021 s’est étendue à d’autres zones de Caracas et même à d’autres régions du pays. Et elle aspire à continuer de croître.

La commune, qui possède sa propre banque pour l’attribution de microcrédit, est en train de mettre la dernière main à la frappe de sa propre monnaie, le Panal, qu’on utiliserait pour payer une partie du salaire des travailleurs, lesquels pourraient dépenser leur argent dans les magasins de la commune. Pour eux, la logique capitaliste de l’offre et de la demande ne s’impose pas. « Il s’agit d’une économie planifiée, qui n’est pas au service du capital mais au service du bien commun et de la répartition équitable de la richesse » affirme Marin, qui assure que les « unités productives » sont rentables.

« Nous ne sommes la main d’œuvre de personne »

L’atelier textile constitue un exemple d’activité. Un portrait en couleur de Chavez domine cet espace où se trouvent plus d’une dizaine de machines à coudre et une machine à broder acquises avec les ressources du gouvernement du District capitale de Caracas. « Ici, il n’y a pas de chef. Ni d’employés. On les appelle des producteurs. Il s’agit d’une organisation horizontale » : José Lugo, porte-parole de l’économie communale, me le montre avec un exemple. Il appelle deux jeunes femmes, je leur propose un prix pour la confection d’uniformes. Toutes les deux me répondent de la même façon, au grand contentement de Lugo : « Nous devons convoquer une assemblée dans laquelle nous fixerons le prix de notre produit ».

«Il n’y a personne qui nous impose le prix que va coûter notre force de production », renchérit Lugo. « Nous ne sommes la main d’œuvre de personne. Nous sommes une force productive. C’est ce que nous a enseigné le Commandant Hugo Chavez Frias », ajoute-t-il.

Dans l’atelier on confectionne des sacs, des tee-shirts et des uniformes avec le logotype d’une abeille du Panal 2021. Les douze productrices connaissent toutes les étapes du processus textile. Elles ont commencé avec six machines et en ont désormais 19 ainsi qu’une camionnette pour la distribution. Les excédents que génèrent cet atelier et le reste de ce que l’on appelle « les unités socio-productives », affirment les porte-parole, sont réinvestis dans la communauté ; celle-ci propose des prix beaucoup plus accessibles car dans la Commune on évite les canaux de distribution, argument-ils.

Une enquête du portail digital local Armando.Info a dénoncé, néanmoins, le fait que le tissu entrepreneurial est en train d’apporter des bénéfices surtout à l’équipe de direction d’Alexis Vive. BBC Monde n’a pu joindre son responsable, Robert Longa.

Pas besoin de policiers

La commune, c’est aussi le contrôle social. Marin s’enorgueillit du fait que le niveau de scolarisation soit plus élevé qu’ailleurs et du haut niveau de sécurité grâce au système de caméras de surveillance. « Nous faisons office d’intelligence sociale. Les caméras représentent un mécanisme de prévention et de dissuasion » dit Marin ; elle assure que les habitants sont actifs et signalent la présence d’éléments externes. La porte-parole nie, cependant, que le collectif Alexis Vive dispose d’armes. Nombre de ces groupes ralliés au gouvernement chaviste, sont accusés de constituer les forces de choc de la dite révolution bolivarienne.

L’autogestion fait qu’eux-mêmes contrôlent leur territoire, affirme la porte-parole. « Ici, il n’y a pas de police, non pas parce qu’elle ne peut pas entrer, mais parce qu’elle n’est pas nécessaire » assure-t-elle. Quant à sa structure, la commune du Panal 2021 se divise en « petits nids », qui se composent de 10 à 12 habitants par bloc, responsables d’environ 300 familles.

Les « nids »apportent des propositions aux assemblées ordinaires, qui se tiennent dans la salle omnisport tous les 15-20 jours. Là, on décide à mains levées. Il n’y a pas de vote secret et universel.

Marin reconnaît le leadership du collectif Alexis Vive en matière de proposition ; il est dirigé par Longa et constitué d’un noyau dur de quelques 50 personnes. « Ici les gens se plient toujours à ce que nous décidons. Non pas parce que c’est l’Alexis Vive qui doit décider de tout, mais parce que nous avons la confiance des gens » dit Marin.

La disparition de l’État ?

L’objectif final, me dit Lugo, c’est que cette commune, l’une de celles qui ont les plus importantes ressources et organisation, soit autosuffisante et en mesure d’être autogérée.

C’était le rêve de Chavez ; en 2007, les poches pleines de pétrodollars, réélu avec la plus large majorité, avec une opposition détruite et une fois dépassées les difficultés sous forme de coup d’état, chômage pétrolier et autre, il relança son idée d’État communal. « C’est la culmination du projet politique de Chavez », dit à BBC Monde l’historienne et professeure Margarita Lopez Maya qui a évolué vers une position critique, et a étudié à fond le projet du commandant. Chavez a tenté d’introduire le nouveau schéma d’organisation territoriale dans la réforme de la Constitution qu’il proposa en 2007. Néanmoins, lors du référendum,  il essuya l’une de ses rares défaites électorales.

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Malgré tout, il continua. En 2010, la Loi Organique de Communes, fut approuvée ; on y développe l’idée d’État Communal, une nouvelle forme d’organisation « qui permettra aux vénézuéliens et aux vénézuéliennes d’atteindre le bonheur social dans la société socialiste » dit le texte.

L’évolution socialiste de Chavez

Chavez cherchait à rompre avec la Constitution de 1999 – elle sera à présent réformée par l’Assemblée Constituante – nombreux sont  les chavistes qui qualifient ce texte de trop bourgeois et libéral. « La discussion consiste à savoir si Chavez a toujours voulu le socialisme et qu’il n’a pas pu le mener à bien jusqu’à ce qu’il ait un pouvoir sans contrepoids ou si, en vérité, il s’est peu à peu laissé convaincre par le socialisme » expose Lopez Maya; elle voit dans ce tournant une claire influence du modèle cubain et de Fidel Castro, qui, lui aussi, vira au socialisme après avoir gagné le pouvoir dans l’île.

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La mort de Chávez, la chute des prix du pétrole et la crise économique ont mis un frein – pour le moment – au rêve du commandant. « Sur le chemin que nous avions parcouru avec le président Chavez, nous avons un peu reculé avec le président Maduro du fait de tout ce qui s’est passé » admet José Lugo, le porte-parole économique de Panal 2021.

« Mais, avec l’Assemblée Constituante, ce que nous avons reculé, nous allons le parcourir quatre fois plus vite, en marche avant », confie-t-il.

BBC Monde n’a pas reçu de réponse à sa demande d’entretien avec le Ministère des Communes et avec la Commission de la Constituante pour le renforcement de la Démocratie participative, les Communes et les Conseils Communaux. L’idée de la Constituante consiste à renforcer les liens entre le peuple et l’État, mais Lugo poursuit un objectif plus lointain : « L’intention, au bout du compte, c’est de démonter l’État, c’est ce que disait le commandant Chavez : en finir avec la bureaucratie, réduire l’État dans la mesure du possible. Ce serait l’idéal ».

« Ceci pourrait paraître une utopie, mais nous sommes bien là », dit-il.

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-41827684

Traduction : Sylvie Carrasco

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« Monsanto doit faire ses valises et quitter le Venezuela »

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Emma ORTEGA, agricultrice installée dans l’Etat d’Aragua, été élue le 30 juillet dernier comme députée pour le Secteur Paysans et Pêcheurs à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC). La télévision alternative Alba TV a eu l’occasion de discuter avec elle à propos l’importance de la Loi sur les Semences conquise par la Révolution, du quotidien des femmes paysannes au Venezuela et des difficultés que rencontre le gouvernement bolivarien dans la mise en place des conditions devant mener à la souveraineté alimentaire selon le modèle communal.

Les semences et les transnationales

Pour Emma Ortega, la Loi sur les Semences qui interdit les OGM et défend les semences autochtones « est non négociable », il faut profiter de l’Assemblée Constituante pour lui donner pleinement un rang constitutionnel « en raison de l’autonomie que représente pour le pays le fait de disposer de ses propres semences ». Selon elle, après l’engagement dans une politique orientée vers la préservation de nos semences avec la création d’instances comme l’Institut National de Recherche Agricole ou l’Institut National de Santé Agricole Intégrale (INSAI), le moment est venu de lever le rideau sur le fait que nous restons dépendants de sociétés productrices de semences capitalistes : « les transnationales sont présentes dans nos structures gouvernementales, ce qu’il faut dénoncer, car leur intérêt est de soutenir le modèle capitaliste et agro-industriel dans nos campagnes ».

Si notre politique agricole est basée sur l’agriculture verte, « il est indubitable que Monsanto reste dans les coulisses pour influencer nos décisions et c’est ce qu’il faut dénoncer, Monsanto doit faire ses valises et quitter le Venezuela. On nous dira probablement que nous ne disposons pas de substituts, mais nous les avons, ils sont là, connus de la population et des techniciens qui ne sont pas rivés à une politique agricole dans laquelle le paysan ne fait que fournir la matière première à ceux qui la transforment ».

La politique agricole appliquée jusqu’à présent est fragmentée, nous devons systématiser une agriculture qui n’aurait pas seulement à voir avec des kilos et des quintaux mais aurait un rapport directe avec les acteurs (trices) sociaux(ales), le processus de production et ses implications « .

C’est pourquoi il faut valoriser la vie des paysans et des habitants des campagnes, garantir leur entière sécurité -pas seulement physique mais aussi sociale – en leur offrant une infrastructure de soutien à la production agricole , »depuis des routes jusqu’à l’électricité, des centres de collecte, de transport, tout cela faisant partie des investissements devant être faits dans l’agriculture paysanne pour consolider les espaces qu’occupe la paysannerie ».

Malgré ces contradictions, Ortega fait remarquer que les étalages des rues des villes sont remplis d’auyamas (potirons), piments doux, de tubercules comme l’ocumo, la yucca, de poivrons et de tomates. « Une production existe dans le pays, la paysannerie est présente, ce sont les aliments liés à l’agro-industrie qui nous posent problème ».

Elle s’interroge sur le fait qu’au cours de visites dans des régions comme Calabozo dans l’Etat de Guárico, elle a observé qu’il s’y produit bien du riz, mais que celui qui est commercialisé est importé. « Se pourrait-il que notre riz soit mis en sacs importés et ainsi vendu plus cher? »

« Ils naissent à la campagne et meurent dans les villes »

Selon elle, les lacunes de notre politique agricole et le fait de ne pas offrir d’opportunités aux jeunes couples paysans favorise leur déplacement vers les villes où ils finissent attrapés dans les rets de la délinquance. Lorsqu’ils doivent s’éloigner à cause d’un conflit ou d’un délit qu’ils ont commis, ils se réfugient de nouveau à la campagne, dans des endroits dont ils connaissent la territorialité et comment s’y meut l’économie. Et ce sont eux qui pillent et violent, « ce sont des délinquants ruraux pour ainsi dire ».

« Je croyais que c’était nous, les femmes, qui étions les plus lésées, mais ce sont finalement les jeunes dont l’espérance de vie est de 24 ans à peine dans cette dynamique qui les fait naître à la campagne pour mourir dans la délinquance », dit Emma. Pour elle, la « Gran Mision Vivienda Venezuela » (Grande Mission Logement Venezuela) est admirable, bien que trop centrée sur les villes ; elle devrait aussi s’étendre dans aux campagnes à travers des programmes ruraux afin de remédier à l’exode des jeunes couples paysans.

« Quand les femmes vont de l’avant, aucun homme ne recule »

Ortega rappelle que la titularisation des terres est transversale à l’économie, le politique et le social, domaines dans lesquels les femmes sont théoriquement les premières concernées, mais la loi donne la priorité aux femmes chefs de famille, laissant en marge des milliers de femmes paysannes qui vivent en union libre; de fait ou consensuelle, car lors de l’enregistrement, c’est l’homme qui finit par devenir le seul titulaire des terres au vu de sa carte d’identité où il apparaît comme célibataire. Elle considère tout aussi nécessaire d’établir une titularisation commune entre l’homme, la femme qui travaille aux champs et leurs enfants.

Vidéo de l’entrevue intégrale :

Source : http://www.albatv.org/Monsanto-debe-empezar-a-hacer-sus.html

Traduction : Frédérique Buhl

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L’or en temps de guerre

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-Ne nous y trompons pas, la page que lisent les mineurs s’appelle Dolar Today.

A El Callao, localité minière au sud de l’état Bolivar, tout le monde connaît le cours du dollar illégal. C’est un des acheteurs (il existe presque 500 centres d’achat dans la ville) qui le dit. Ils sont alignés les uns à côté des autres  et restent ouverts  tard le soir.  Les mineurs, tenant leurs batées en bois à la main ou sur la tête comme des chapeaux chinois, de la boue collée sur leurs vêtements, s’entassent devant les portes.  Ils vendent ce qu’ils ont pu trouver pendant la journée, à savoir entre un demi gramme et deux grammes en moyenne. Ils reçoivent 215 000 bolivars par gramme d’or sale, presque un salaire minimum.

Le prix de l’or est international : il est côté en bourse, tourne autour de 43 dollars le gramme. Sur le marché local le prix varie en fonction du cours du bolivar sur le marché noir, qui détermine  chaque jour le taux de spéculation. Le mineur est payé pour de l’or non traité, qui est ensuite nettoyé et change de prix. C’est le mouvement quotidien de milliers de personnes dans cette société qui gravite autour de l’or, avec ses règles et ses hiérarchies. La première chose à faire c’est de comprendre.

Il existe deux sortes d’exploitations minières artisanales : la sédentaire, composée  d’exploitations qui durent des années, et la nomade, appelée « bulla » qui est temporaire et attire des milliers de personnes de tout le pays à l’annonce d’un nouveau filon. Les techniques pour obtenir  de l’or varient : celle des sédiments, dans une rivière ; elle se pratique avec la batée et l’extracteur, et celle du ravin, qui sont des puits d’un mètre et demi de large jusqu’à à peu près 150 mètres de profondeur, qui s’ouvrent ensuite sur des galeries de dizaines de mètres.

Le nombre total de mineurs dans l’état de Bolivar est approximatif. On estime a 250 mille les personnes dont l’activité tourne autour de l’or.  Le nombre a fortement augmenté au cours des quatre dernières années, d’une part en raison du prix de l’or qui est monté avec la guerre économique, et d’autre part en raison des difficultés matérielles qui affectent le pays : dans les zones minières on peut gagner beaucoup. Les coûts peuvent également être élevés.

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Depuis 2008 l’or est propriété exclusive de l’Etat. Auparavant l’exploitation était surtout entre les mains d’entreprises étrangères et des mines artisanales. A partir de cette année là, l’Etat en a pris formellement le contrôle : mais dans la pratique l’exercice s’est révélé plus complexe.

S’il appartient à l’Etat, cela signifie que plus personne ne peut extraire ni vendre.

Que faire alors de l’économie illégale de plusieurs municipalités où des milliers de personnes dépendent essentiellement de ces revenus ? Une économie avec ses propres règles, ses réseaux de distribution et  où les bandes rivalisent pour contrôler les zones minières. Ce fut le cas par exemple en mars 2016, quand 17 mineurs ont été assassinés à Tumeremo lors d’un affrontement pour le contrôle d’une mine – et que la droite a d’ailleurs essayé d’utiliser politiquement. La réponse face à ce scénario a été de commencer à régulariser quelques zones minières, en particulier à partir de la mise en œuvre de l’Arc Minier en février dernier.

Le plan s’efforce de mettre de l’ordre dans l’exploitation des mines artisanales en aidant avec des matières premières – explosifs pour l’exploitation, machines pour traiter les sables contenant de l’or ; il aspire également à ce que l’Etat devienne l’acheteur de la production des mineurs, pour la faire fondre et la déposer à la Banque Centrale du Venezuela. Le but était d’éviter que l’or artisanal parte dans des circuits privés. La réponse des mineurs est favorable : l’Etat, la possibilité de la légalité permettent d’éviter les circuits illégaux qui existent aujourd’hui. Comme tout le monde le sait, ce qui est illégal dérive en économie sous-terraine, règne de la pègre et  utilisation de la force.

Il a plu toute une nuit et la « bulla » de las Cuatro Esquinas a été inondée. Le ravin a été submergé et deux personnes sont mortes pour avoir inhalé des gaz. A l’intérieur de la mine il y a des centaines de puits, de  fermes, de commerces, on dirait des ruines de terres avec des parois en zinc ou en toile noire.  Après la pluie les gens s’assoient dans le fleuve de boue qu’est devenue la rue pour chercher l’or avec la batée. Des milliers de personnes habitent à Cuatro Esquinas.

Il y a une épidémie de malaria à El Callao et dans les zones avoisinantes. Le Conseil Communal de Nacupay a soigné plus de mille cas sur une population d’environ huit mille personnes. Les médicaments pour les traitements manquent.

Plus de 200 personnes viennent chaque jour à l’hôpital pour être soignées, elles se tiennent devant l’entrée, quelques uns secoués par les tremblements de froid qui précèdent la montée de la fièvre. Tout le corps leur fait mal, ils gémissent, le parasite les envahit de l’intérieur. Il y a des enfants parmi eux. On a l’impression d’avoir fait un saut dans le passé ; épidémie, recherche de l’or, pauvreté.

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Dans une cabane près du fleuve un jeune est allongé dans un hamac. Il boit de l’eau, vomit, lutte contre la fièvre. Il n’a aucun traitement.

  • Si tu n’arrives pas à te soigner, tu vas mourir, lui dit une représentante du Conseil Communal.
  • -Je sais répond-il.

On cherche des solutions pour combattre la crise au niveau de la santé. Le manque de médicaments dans le pays   –dû au sabotage des grandes entreprises pharmaceutiques et bureaucratiques de l’Etat – ne permet pas d’apporter une réponse suffisante. Le manque de fumigation aggrave encore le panorama. Et à El Callao il existe des rivières et des étangs près de chaque moulin où l’on traite l’eau qui contient de l’or. Il existe des centaines de moulins.

Pourquoi le mineur est-il toujours aussi pauvre s’il gagne autant ? Pour trois raisons principales : parce que sauf s’il travaille avec une batée dans les alluvions, il ne gagne pas 100% de l’or qu’il extrait, il doit payer des pourcentages à différents échelons de la chaîne, par exemple pour utiliser l’extracteur de sable, ou le camion qui transporte les sacs de terre, ou encore le moulin où ils sont traités. A la fin il ne lui en reste même pas la moitié.

Cette somme qui est souvent moins que la moitié, représente peu pour faire face au coût de la vie à El Callao. Dans le village tous les produits coûtent beaucoup plus cher qu’à Caracas, par exemple. La spéculation est élevée, et il est pratiquement impossible d’y échapper.  Il existe une troisième raison, qui est la première citée pour répondre à cette question : la mauvaise gestion de l’argent par les mineurs, c’est-à-dire la dépense presque automatique des gains. Trouver de l’or pour le vendre, le dépenser et recommencer le lendemain, tel est le quotidien de la majorité.

En revanche, ceux qui font des profits sont en particulier les propriétaires des moulins. Quelques-uns, en accord avec l’Etat, ont élargi leur champ d’action et acquis davantage de machines.

-Le mineur naît mineur et le reste jusqu’à sa mort, – dit  un mineur.

Il faut également permettre aux mines artisanales de passer de l’utilisation du mercure à celle du cyanure. Le premier est utilisé pour retenir l’or dans le sable. Une fois que les deux sont mélangés, le mercure est brûlé – ce qui provoque une pollution de l’air – pour que seul l’or subsiste. En revanche le cyanure liquéfie l’or, et celui-ci est absorbé par des petits morceaux de charbon dans des réservoirs d’eau ; ensuite charbon et or seront séparés.  D’après les mineurs d’El Callao le cyanure ne pollue pas, il se décompose. Cependant l’utilisation de ce matériel est interdite dans plusieurs pays car des entreprises privées sont à l’origine de plusieurs fuites de cyanure qui ont pollué des fleuves – comme la Barick Gold en Argentine en 2015 et 2016.

Et justement, les informations sont rares sur la politique menée par l’Etat envers les entreprises privées au sein de l’Arc Minier. Selon des  récents communiqués officiels du Ministère de la Mine des accords sont en cours avec quelques unes d’entre elles comme la Gold Resort, du Canada, pour l’or, une entreprise d’Afrique du Sud, et une autre d’Angola pour l’exploitation du diamant, et trois pour le Coltan. A chaque fois l’Etat doit avoir au moins 55% des actions. Comment se passera l’exploitation ? Quelles seront les garanties environnementales avec les entreprises ayant déjà pollué ? Existent elles ? C’est sur ce point que portent les principales questions et inquiétudes autour de l’Arc Minier. Le nombre exact de réserves d’or que compte le pays n’est pas connu. On estime qu’il fait partie des premiers pays du monde, tant en ce qui concerne les quantités que la qualité de l’or. Pays béni, mais que beaucoup éprouvent le besoin de piller.

Le défi dans la zone minière est grand et complexe. Il n’a jamais encore été résolu : cela fait plus d’un siècle que cette activité existe à El Callao. Nous sommes face à la nécessité de régulariser une des productions les plus précieuses du Venezuela, de renforcer les réserves et les devises d’un pays qui en a besoin à un moment où son économie est soumise à des attaques de guerre avec la complicité de bureaucraties internes. L’enjeu est d’atteindre l’objectif sans polluer, sans brader l’avenir du pays pour lequel les grandes entreprises transnationales n’ont aucun égard. Et mettre fin à la pauvreté matérielle qui s’étend : ils prennent tout d’ici et on n’a jamais rien en retour, comme disent les mineurs. La richesse de l’or doit être pour l’Etat, pour la production nationale, pour défendre la monnaie face à la guerre économique, pour maintenir en vie et développer les missions sociales dont la grande majorité de la population a un besoin vital, et pour ceux qui, jour après jour, descendent à 150 mètres de profondeur armés d’une lanterne, d’une pelle et d’une barre de fer et remuent la boue avec une batée à la recherche d’un éclat d’or collé au mercure.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/13/el-oro-en-tiempos-de-guerra/

Traduction : Pascale Mantel

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Les communes ont-elle encore un avenir ?

Les communes ressemblent à un mythe, et se résument à une stratégie ramassée tout entière dans une consigne finalement stérile. Quand on leur reconnaît une existence, c’est toujours dans un  ailleurs: les communes des Llanos (plaines de l’Ouest), celles de la montagne de Lara ou de Portuguesa, toutes paysannes ; c’est quelque chose de loin, d’héroïque, de presque romantique, et qui n’a surtout rien à voir avec la réalité des grandes villes, en particulier Caracas. Des communes ici, dans la capitale ? Impossible, trop risqué…

Qu’est-ce qu’une commune ? Dit autrement : qu’est-ce que ça devrait être au regard du projet politique ? Avant tout c’est plus que la somme des procédures légales ; plus que des réunions de conseils communaux, plus que l’élaboration et le vote de la charte fondatrice de la commune naissante, plus que la mise en œuvre du parlement, de la banque, des conseils techniques, de l’économie et des contrepouvoirs communaux : tout ça c’est la structure formelle, indispensable certes mais insuffisante à nous révéler si, en son sein, il y a ce que Chavez appelait « l’esprit de la commune ».

Ce qui compte avant tout, c’est la participation de la communauté. Sans elle il n’y a pas de démocratie radicale soutenable, ni de processus novateur générateur de richesses. La communauté ne se résume pas à l’assemblée des citoyens délégués aux différentes tâches communales. La commune ne se réduit pas à ses porte-paroles. Elle est -ou devrait être- le gouvernement d’une communauté organisée, qui décide et exécute des politiques dans chacun des domaines de la vie locale : le sport, la santé, l’alimentation, la sécurité, la communication, l’économie, le transport, etc… . Et tout cela sous-tendu par une stratégie qui vise à tisser un réseau national communal et non pas à se développer isolément -conformément cette idée désuète des années 90 sur la construction du socialisme dans un seul endroit-

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Existe-t-il dans le pays des communes avec ces particularités ? Combien parmi les 1730 ressemblent au modèle de société souhaité ? Les deux tiers, la moitié, le tiers ? Difficile de savoir. Les indicateurs évaluent des structures , notamment pour savoir s’il existe ou non tous les organes autogestionnaires dument constitués. Mais ils ne photographient pas le niveau de participation, l’implication de la communauté, le rapport aux autres conseils communaux et au parlement communal par exemple. Car pour mieux connaître et mesurer cette réalité, il faut être immergé dans les territoires, il faut partager, démystifier, comprendre les différents moments de l’organisation populaire.

De la même façon qu’il n’existe pas de sujet idéal ou pur, il n’y a pas non plus de processus sociaux exempts de contradictions, de hauts et de bas. La même commune qui a un moment donné a pu avoir un très haut niveau de participation, peut le perdre à un autre moment et vice-versa. Les communes sont insérées dans une réalité faite de superposition de coups, de doutes, de résistances ; actuellement elles sont dans une étape marquée par la logique du repli ; comme l’explique Rodolfo Walsh : « Les masses ne se replient pas vers le vide, mais plutôt vers des terrains difficiles mais connus, vers des opinions dominantes, des pratiques routinières, en bref vers leur propre histoire, leurs propres culture et psychologie, dit autrement vers les composants essentiels de leur identité sociale et politique. »

Le repli sur soi -si l’on veut bien admettre que l’on est actuellement dans cette tendance- ne consiste pas en la construction d’ une entreprise en propriété collective, mais en un processus mercantile bassement lucratif. Les gens recherchent-ils des solutions dans le modèle socialiste en construction, ou dans le cadre de la logique du marché avec l’exemple de la rente pétrolière dans la mire? Comme prévu, le plus grand nombre de communes ont opté pour un repli du 2e type. En particulier dans les villes, beaucoup plus exposées à la culture capitaliste, à la logique spéculative, au consumérisme et à l’individualisme. Mais certains autres n’ont pas opéré de repli : elles ont opté pour une des organisations élaborées tout au long des années de processus chaviste.

Comprendre ces étapes est la clé pour analyser le processus communal, et donner des perspectives aux forces populaires. Rien ne nait du vide.

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Une autocritique : nous n’avons pas su jusqu’à maintenant imposer le thème des communes dans les discussions. On ne débat pas de ce thème, il ne figure pas à l’agenda militant ni de l’opinion publique. On peut en rejeter la faute sur la position gouvernementale qui l’a effacé du discours pour ne se concentrer que sur les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs). Il n’y a pas de hasard, et rien n’est innocent en politique. Il est cependant malhonnête d’accuser les autres sans assumer ses propres lacunes. Pourquoi n’avons-nous pas « communalisé » le débat ? Le mouvement populaire ne s’est-il pas attelé à la tâche de construction des communes, et n’a-t-il pas parié sur le moyen terme en le faisant ? Il semble qu’à Caracas ce ne soit pas le cas ; avant tout il serait bon de définir ce qu’est le mouvement populaire.

Il existe 44 communes enregistrées dans la municipalité Libertador. Il est difficile de savoir à quel niveau en est la participation citoyenne et quelle est leur capacité productive. Ce dernier point est fondamental et le constat sans appel : une commune qui ne produit pas est difficilement viable à terme. Elle doit pouvoir générer du travail et un excédent de ressources . C’est dans les zones rurales que cela apparaît avec le plus d’évidence car il y a des besoins en engrais, semences, camions, routes, centres de stockage, points de vente. Dans ces territoires le développement communal de la force productive est une réalité.

Dans les villes le panorama est plus complexe. Déjà à cause des contraintes liées à l’espace physique dans lequel doit opérer une entreprise de propriété sociale, ensuite en raisons des objectifs à définir. Il s’agit de bâtir une production sociale dans un contexte d’économie de guerre : boulangerie, textile, café, tourisme, marché, collecte des déchets ? Les débats institutionnels – « il manque tellement de projets pour l’avenir »- se résument en urgences improvisées et au final en impuissance. Il nous faut des avancées, des victoires quotidiennes qui dessinent une stratégie.

C’est difficile et il ne peut pas en être autrement. En particulier quand le processus communal se trouve confronté à un activité économique en récession d’abord, à une intensification de la politique clientéliste via les CLAP -Maduro lui-même dénonce ce travers- ensuite, et enfin à l’entrisme de militants de droite. Ce dernier aspect était prévisible. Le premier est plus complexe car il résulte de la tension interne au chavisme : « tout le pouvoir aux CLAPs » est un en soi déni du processus communal. Il en irait autrement si le PSUV pariait sur la pouvoir des communes plutôt que de les voir telle une menace à endiguer. Il aurait, à travers elles, la possibilité de récupérer la légitimité perdue, de construire des leadeurships authentiques et de recomposer les forces populaires. Je parle depuis la réalité des territoires communaux dans lesquels nous militons, depuis celle que je connais à travers le pays ou grâce aux informations qui me parviennent des autres communes.

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Une hypothèse très probable est à examiner : si le chavisme perd le pouvoir politique, à partir de quoi se fera la résistance? En tout cas, pas à partir des CLAPs, ni des ministères, ni des vice-présidences diverses, ni à partir de l’appareil logistique visant à mobiliser les gens. Il est encore temps d’accumuler de l’expérience et des victoires, et dans le domaine d’une transition au socialisme, et dans celui de l’affrontement avec un gouvernement de droite qui appliquerait frontalement des ajustements néolibéraux et une politique de répression sélective et/ou massive. Les communes portent en elle la réponse à ces 2 options.

***

Lors de la construction des communes, on constate une bonne participation aux divers ateliers de travail. Malgré les reflux et désillusions, le citoyen du quartier est malgré tout bien disposé et contribue à la bonne dynamique du projet communal. Mais il est orphelin : si on met de côté l’exécution des mots d’ordre et les manifestations organisées, qu’est-ce que le chavisme a à lui proposer d’autre ? Un constat : on ne peut pas faire de la politique en dehors de la demande essentielle, celle qui réunit des centaines de personnes en quelques minutes à peine : la nourriture. Pour cela il existe les CLAP. C’est un des points cruciaux, et il faut y répondre, même s’il est compliqué de présenter un panier de victuailles comme une victoire politique, si tant est que c’en est une…

Les communes sont capables de garantir les marchés hebdomadaires de fruits, légumes, viandes et poissons. C’est vrai dans plusieurs régions du pays, et même à Caracas. C’est une réponse concrète à un besoin réel. Mais est-ce seulement la nourriture qui manque ? Est-ce que tout se résume finalement à ça ? Que demande la jeunesse dans nos territoires ? Il y a par exemple des demandes de formation politique, d’instruments concrets pour lutter au niveau des communes, des moyens de communication…

Il y a encore des possibilités de consolider ou créer de nouvelles communes. C’est encore le moment pour mobiliser des bras, les intelligences et les volontés sur cette tâche stratégique. C’est semble-t-il le lieu où doit se construire le rapport de forces au sein du chavisme, où l’engagement socialiste doit être la raison d’être du processus, où on doit tout miser sur la recomposition d’une éthique ; bref c’est le lieu où il y a encore des réseaux qui résistent au processus destructeur des liens de solidarité populaire généré par la guerre. Le citoyen de la commune veut aller plus loin. C’est quelque chose de palpable, et pas seulement dans la région des Llanos, de Lara ou de Portuguesa. Nous sommes face au défi de redonner du sens à la révolution, de réenclencher le processus qui a mis en avant le projet de société le plus avancé de ce siècle. Nous sommes obligés de gagner : dans l’hypothèse d’un retour au pouvoir de la droite, la cure d’opposition du chavisme ne lui permettra pas de résoudre ses contradictions, comme on a pu l’entendre. La politique n’est pas un jeu d’échecs car l’ennemi ne pardonne jamais.

Est-ce qu’investir le meilleur de nous-mêmes dans le processus communal permettra de redresser le cours actuel des choses ? Peut-être pas. Mais une chose est certaine : ne pas le faire ôte toute possibilité de victoire dans le présent et à l’avenir.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/04/01/las-comunas-todavia-tienen-futuro/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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La première boulangerie occupée par le pouvoir populaire à Caracas

Plus le temps passe, plus les citoyens « informés » croient que le Venezuela est un cocktail de chaos humanitaire, de corruption généralisée et de dictature politique. Sans moyens de comprendre que la guerre économique et les pénuries déclenchées par les grands groupes médiatico-économiques visent, depuis la mort d’Hugo Chavez, à rayer de la carte latino-américaine la révolution bolivarienne. Sans savoir que l’image créée a pour but obsessif la préparation psychologique à une intervention que les populations occidentales applaudiront avec la ferveur habituelle. Sans imaginer une seconde que cette démocratie participative génère depuis dix-huit ans des expériences qui nous intéresseraient, nous, citoyens du monde entier, expériences que les médias cachent avec la même intensité… 

 

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Sabotage et vol de la communauté, poils de chats dans les gâteaux, café à base d’eau croupie dans du tartre, sacs de farine subtilisés, insectes grouillant sur les aliments, travailleurs exploités, produits périmés….. voici quelques exemples de ce qu’on a trouvé dans la boulangerie privée Maison Bakery, de l’avenue Baralt dans le centre de Caracas.  Les habitants ont demandé à plusieurs reprises au responsable de ne pas dépasser les prix mais pour toute réponse leur ration quotidienne de pain a diminué et le poids du pain est passé de 180 à 140 gr.

Lenis Coromoto Murillo, connue comme « La Flaca » qui fait le meilleur café du quartier, a travaillé pendant 5 ans dans le local aux rayons café et charcuterie et à l’accueil des clients. «  Quand le  président Chavez, en promulgant la Loi du Travail, a instauré deux jours de repos pour les travailleurs, nous, on a continué à n’avoir qu’une journée, et moi je ne prenais pas ma journée de libre par nécessité,  pour payer ma maison. J’étais payée 22 000 bolivars par semaine, je travaillais de 7h à midi, je sortais un moment voir mes enfants et je devais revenir travailler de 4h à 8h30 ». Ce qui veut dire que Lenis a travaillé 9 heures par jour pendant 5 ans sans que ses droits soient respectés.

Cette boulangerie recevait de la farine subventionnée par le gouvernement… mais 90% étaient destinés à la fabrication du pain et 10% à la fabrication des gâteaux. Ils augmentaient même les prix de la farine et disposaient de plusieurs codes de différentes entreprises pour en recevoir davantage, n’utilisaient que cinq sacs par jour, dont deux étaient destinés au pain.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Premier inventaire citoyen : sacs de farine accaparés

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Eau utilisée pour faire le café

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Boîtes de conserves en vente, périmées.

Face à la “guerre du pain”, l’occupation citoyenne.

Quelques jours avant l’occupation de cette boulangerie, le président Maduro avait annoncé l’ouverture de cent boulangeries populaires sous la responsabilité des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) dans le cadre du Plan Pain pour le Peuple. L’avertissement était clair : toute boulangerie découverte en train de spéculer sur la farine de blé serait prise par l’Etat et passerait sous le contrôle des CLAP.  Et tout le poids de la loi retomberait sur les responsables de la « guerre du pain ».

Paroles prises au sérieux par la population puisque moins d’une semaine plus tard, les CLAP et les conseils communaux “Arturo Michelena”, “Misia Jacinta”, “Cuartel de Miraflores”, “Jardín Miraflores” et “Victoria de Altagracia” du secteur, ainsi que la Maison des Mouvements Culturels « La Minka », les Communautés au Pouvoir, la plateforme nationale Projet Notre Amérique et le Gouvernement de la Capitale  avec l’appui du président Nicolas Maduro ont occupé la boulangerie.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Porte-parole du mouvement culturel « La Minka » : José Enrique Solórzano, dit “Yoda”

« C’est une action directe du peuple pour sauver le peuple. Nous subissons les assauts de la guerre économique et en tant que peuple organisé, nous ne pouvons la surmonter qu’en restant organisés autour du processus révolutionnaire. Nous sommes en train de récupérer ce secteur productif et nous le rendons au peuple » dit José Enrique Solórzano Morales, « Yoda » , membre fondateur de la Minka. Cet espace culturel a organisé en 2015 une Rencontre des Producteurs Libres en rapport avec le Pain ; elle a permis de  mettre en place  des réseaux de boulangeries communautaires qui ont aidé des petits producteurs artisanaux à se développer. « Nous qui sommes une organisation communautaire, en lien avec  les formes organisées du pouvoir populaire, nous occupons cet espace pour que le pain ne soit plus une marchandise mais un aliment accessible et sain pour nos communautés. Nous allons changer les logiques des boulangeries commerciales et nous entrerons dans une dynamique de boulangeries communautaires où il n’y a ni exploité ni exploiteur, où la division du travail n’existe plus, mais où toutes et tous sommes des producteurs  libres et associés et où l’excédent économique  ne tombe pas dans les poches d’une personne, mais sera réinvesti dans le social pour développer les organisations du pouvoir populaire : nous allons faire des travaux sur les terrains de sports, les trottoirs, organiser des activités culturelles,  le Centre de Diagnostique Intégral et renforcer les CLAP du secteur ».

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Nouvelle production, nouveaux prix…

L’étincelle citoyenne qui peut générer de nouvelles occupations de boulangeries

C’est la première boulangerie à Caracas occupée par des organisations culturelles et le peuple organisé, et selon les acteurs du mouvement ce ne sera pas la seule. « Nous allons raviver la flamme. Les boulangeries privées doivent s’adapter ; il doivent savoir qu’ils doivent offrir un service au peuple et non pas une marchandise pour leur profit. S’ils ont cru qu’ils avaient ouvert des boulangeries pour exploiter les employés et faire des bénéfices, ils se sont fait avoir avec la révolution » raconte Yoda pendant qu’à l’extérieur on peint à la bombe le nouveau nom : « Boulangerie communautaire La Minka ».

Ils ne se contenteront de faire du pain traditionnel à la farine de blé, ils vont également travailler avec des farines alternatives et impliquer d’autres producteurs ; en ce qui concerne la division du travail, ils ont déjà une proposition : tous serviront la clientèle, feront du pain, du café, le ménage et se mettront d’accord avec la communauté pour changer les logiques de rapports sociaux. Ils ne veulent pas être boulangers ou « artisans boulangers » mais artisans de la Révolution pour remplir les tâches qui s’imposent : s’il faut faire de la culture, de l’art, de la philosophie, du pain ou des tissus, ils le feront, tout simplement parce que ce  sont des hommes et des femmes complets.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Un plus grand nombre de pains produits…

Pour cette nouvelle étape ils comptent avec plusieurs employés qui ont travaillé il y a plusieurs années dans la boulangerie et qui avaient protesté contre les injustices et l’insalubrité, et ils ont l’intention de se réunir prochainement avec les autres pour parvenir à un accord. « Nous allons respecter leurs droits il ne faut jamais oublier que notre ennemi n’est pas, et ne sera jamais le travailleur, notre problème c’est avec le patron »

La cuisine est en pleine effervescence : les camarades du Centre de Développement Endogène “Maestro Pueblo” sont en train de faire du pain.  Les porte parole de la boulangerie sortent avec un microphone et expliquent que désormais c’est un nouvel espace pour garantir l’accès régulier aux aliments. Les portes s’ouvrent, les habitants entrent, désireux d’acheter les pains qui sortent du four et en quelques minutes ils notent sur le carnet: 376 pains vendus au juste prix. Désormais ces organisations communautaires utiliseront 10 sacs pour la fabrication du pain salé ; et ils sont en mesure de produire 10 000 pains par jour.

Leur certitude : “Si la droite prétend nous arrêter avec sa guerre économique, elle se trompe, elle nous donne de la force et du courage pour continuer à avancer à pas de géants »

Texte: Katherine Castrillo / Contacto: @ktikok

Photographies: Milángela Galea

Source : http://laculturanuestra.com/tomada-primera-panaderia-por-el-poder-popular-en-caracas/

Traduction : Pascale Mantel

URL de cet article : http://bit.ly/2nssaFg

Comment raconter une révolution ?

  1. A 5 h.30 du matin la flaque de sang de la vache est d’un rouge phosphorescent. Illuminée par les phares du camion des communards : six d’entre eux tranchent, dépècent, ouvrent l’animal dont la peau se décolle, la tête inerte, la gueule levée vers la nuit épaisse. Une heure de lutte pour transformer 400 kilos en côtes, en steaks, en tripes. Transpiration, mains pleines de sang et de graisse, morceaux qui pendent aux crochets, lever de soleil, survol de vautours, la plaine avec ses arbres, la traite, la vie qui recommence. Nous filmons, nous photographions, nous cherchons des plans, des lumières, des voix, des phrases, des odeurs.

Cette vache morte, cette femme de la commune qui la découpe en kilos, ce ciel haut, c’est la révolution.vaca_muerta-_marco_teruggi-jpg_825434843

  1. Nous faisons des reportages, des chroniques, des interviews, des analyses, des essais, nous tentons d’absorber le maximum de ce qui nous entoure. Trop de réalité et pas assez de temps. Cette fois, c’est l’état d’Apure, municipalité de Biruaca, dans les communes déjà connues de Colonias del Viento et de La Revolución en Progreso, où nous accompagne le mouvement paysan Bolívar et Zamora. Nous attend Nilson, référent communard et pasteur évangéliste. C’est une zone où abonde la présence religieuse, temples, églises, dimanche de haut-parleurs pour la parole de Dieu, et un chavisme aux reins solides. Chavisme humble, aux pieds nus, de plantations de jojoto (maïs tendre), sacs pleins de kilos sur les épaules, tables ouvertes aux hôtes de passage, terre, vent, pluie, sécheresses. Ici Chávez est vivant – et le Bon Dieu aussi, semble-t-il.

Nous allons passer ici une fin de semaine. Je me demande comment raconter de nouveau ce que j’ai déjà raconté et qu’il est indispensable de montrer une fois de plus. Posons la simple question à un passant : que savez-vous des communes ? La réponse, sauf dans des zones à forte présence communarde, sera quasi toujours un lever de sourcils et un « je ne sais pas ». La majeure partie du pays ignore la réalité du projet stratégique de la commune, proposé par  Hugo Chávez. Ce devrait être un motif suffisant pour tourner massivement nos crayons, claviers et caméras dans cette direction.

Qui sont ceux qui racontent la révolution ? Que montrerons-nous à nos enfants de cette époque passionnante ?comunas_apure-_marco_teruggi-jpg_825434843

  1. Les activités sont les habituelles dans les communes rurales : semailles, productions, ventes au prix juste, assemblées, rapport, projets de semences, maux de têtes avec l’entreprise publique Agropatria – douleurs et combats -, parcelles productives, auto-construction de logements, routes, formation d’un sujet collectif qui gouverne son territoire. Tout est important : la production pour rompre le mythe du pays improductif, le marché communal pour défaire la matrice médiatique de la crise humanitaire, l’autogouvernement pour expliquer le pouvoir communal. Je pourrais ajouter les équipes de protection bolivariennes, les galettes de maïs maison, les Conseils Locaux d’Approvisionnement et de Production, etc… Toute la question est : comment le raconter ?

La majeure partie des gens lisent – quand ils le font – des textes courts, au Venezuela plus qu’en Argentine. Je ne peux pas écrire quelque chose de trop long pour les réseaux sociaux. La chronique, dit-on, traite de ce qu’ignore le pouvoir constitué – toute chronique est politique et, d’habitude, relativement longue. Entre mon désir et les lecteurs il y a une distance, toujours tendue : si le texte est trop long il y a un risque de décrochage mais je ne peux renoncer en même temps à lui donner le contenu que je crois nécessaire. Comment parvenir à ce que le lecteur – avec son quotidien accéléré, 2.0, privé de temps, arrive au bout ? C’est tout l’art en soi. C’est la même chose avec les vidéos : entre 40 secondes et 2 minutes. Plus, c’est trop. Comment intituler, ouvrir sur des images qui n’annoncent pas qu’elles vont montrer quelque chose de lent, au format documentaire ? Est-ce mieux avec des voix en off, style playground avec rien que des lettres, avec des plans fixes et des communards racontant leur réalité? Si vous, le lecteur, êtes arrivé jusqu’ici, je tiens le bon cap. Sinon je devrais me demander à quel moment le récit s’est affaibli.

Il y a une erreur qui ne peut se produire : l’ennui – le prédictible par exemple est ennuyeux.

C’est facile à dire, dans les faits c’est très difficile.produccion_comunas-marco_teruggi-jpg_825434843

  1. Au Venezuela l’idée du journalisme telle qu’on l’enseigne dans les universités a été pulvérisée – il n‘en reste rien. Personne ne peut feindre de se situer au-dessus du partage des eaux : révolution et contre-révolution. Avec toute la palette des nuances possibles, mais sans échappatoire. Comme l’a écrit José Roberto Duque : ce qu’il y a est propagande, d’un côté comme de l’autre. Avec une machine internationale de mass media qui n’hésite pas à mentir systématiquement -mentir totalement, même pas repeindre la réalité.

En soi la propagande n’est ni bonne ni mauvaise. C’est la qualité qui importe. La nôtre, je veux dire celle que produit le gouvernement, n’est pas bonne depuis longtemps. C’est là le problème. Prédictible, répétitive, uniforme, éloignée d’une langue de la rue qui a changé.

On peut faire de la propagande sans la langue de la propagande – en cela la droite est experte. La solution se donne dans chaque texte : l’écriture à venir doit être construite dans les faits, non dans les effets d’annonce. Je crois qu’entre autres choses, elle doit réussir à traduire des idées, des concepts, des théories, des débats critiques, dans des langages attirants, qui accrochent, qui soient comme des coups à la mâchoire pour reprendre le mot de Roberto Arlt. C’est la rupture avec la reproduction qui possède une force d’entraînement : briser les langages académiques, traditionnels, de gauche, identiques à eux-mêmes.

Inventer pour convaincre.

J’ignore, par exemple, si ce texte, y parvient.periodismo_comunas-marco_teruggi-jpg_825434843

  1. Citadins dans la campagne : nous apprenons comme des enfants. Comment on tue une vache, comment on sème du riz, comment on récolte des haricots, comment on trait à l’aube, comment on fait des crêpes de maïs à l’aube ou des radeaux pour traverser les fleuves. Et nous dans tout ça, qui conversons, qui dormons dans l’Entreprise de Propriété Sociale, nous qui pensons « comment raconter ce que nous voyons ? », cela est aussi la révolution.

Au bout de deux jours nous rentrons à Caracas. Les mémoires des caméras remplies, les carnets aussi. Dans la commune on nous demande un matériel à usage interne. Ce sera une vidéo de plus, indispensable. Le retour se fait de nuit, par les états d’Apure, de Guárico, d’Aragua jusqu’à la capitale, dans la solitude du ciel dégagé vers où la vache inerte dressait sa gueule, dans l’aube de la commune. Nous voyons les photos, nous conversons sur comment traiter tant d’information, l’immensité de la plaine, être avec des hommes et des femmes qui ont l’Histoire sur le bout de la langue, et la certitude de résister face à tout ce qui peut arriver. Tout.

Heure d’écrire. Comme chaque fois je devrai me mesurer avec le texte.

Et je répondrai une fois de plus à la question qui revient toujours : comment raconter une révolution ?periodismo_comunas_2-marco_teruggi-jpg_825434843

Texte : Marco Teruggi

Source : http://www.telesurtv.net/opinion/Como-se-cuenta-una-revolucion-20160928-0031.html

Traduction : Thierry Deronne

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La contre-offensive bolivarienne et la course contre la montre de la droite au Venezuela

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par Franco Vielma

Une vue d’ensemble d’abord : pour les droites vénézuélienne et transnationale, la stabilité politique est un vrai problème car elle permet au gouvernement élu (Maduro) de travailler et d’approfondir cette étape de la révolution. D’où la nécessité d’accélérer l’offensive de la pénurie économique, la confrontation politique, la construction du récit de “l’explosion sociale”, la confrontation des pouvoirs institués, la violation des normes du Centre National Électoral pour que celui renonce aux délais légaux et organise de manière très rapide le référendum révocatoire, la propagation de la campagne internationale sur une “crise humanitaire” et les appels à une intervention extérieure.

Sur le plan économique, la contre-offensive du camp bolivarien amène des nouveautés qui, même si elles ne sont pas dûment visibilisées (par l’ensemble de la classe politique) préparent une nouvelle donne à moyen terme.

C’est dans l’économique que se trouve le noyau du malaise, au bout de trois ans d’une guerre économique dure aggravée par la chute mondiale des cours du pétrole. C’est donc en 2016 que les acteurs du putschisme espèrent enfin mener à bien leur coup d’État sur la base politique du mécontentement et de la fatigue.

De nouvelles perspectives d’amélioration de la situation économique apparaissent cependant, qui trouvent leur origine principale dans les actions du gouvernement Maduro. La droite comprend le risque de voir ces actions produire leurs effets. Voyons:

  1. Le prix du pétrole: après les mois catastrophiques de février et de mars 2016, les cours du pétrole connaissent une remontée qui pourrait atteindre un niveau d’équilibre autour des 50 dollars par baril suivant les indicateurs Brent et WTI.

Bien que ce prix reste très bas, il marque une rupture avec le niveau de 10 ou 20 dollars auquel aurait pu stagner le baril cette année, ce qui aurait mis en faillite toute l’économie des hydrocarbures. Même dans les conditions instables du marché, c’est une bonne nouvelle pour le Venezuela.

Si ce niveau se maintient, l’impact de ce prix encore modeste se fera sentir au cours du second semestre lors de l’entrée des revenus générés par ce nouveau prix.

  1. La gestion de la dette en devises: Le président Maduro a expliqué que dans les 20 derniers mois le Venezuela a honoré ses paiements de dette, pour plus de 35 mille millions de dollars. Malgré ce respect strict des engagements, les agences de notation internationales continuent à élever de manière démesurée le “risque pays”, provoquant et générant de fait un blocus financier. Cependant le ministre Miguel Pérez Abad a déclaré à Reuters que le Venezuela a convenu de meilleures conditions de paiement et a signé de nouveaux contrats financiers avec la Chine.

Le Ministère des relations Extérieures chinois a annoncé le mardi passé qu’il est parvenu à un accord avec le Venezuela pour renforcer sa coopération financière. Sur cette alliance avec la Chine, Abad a précisé qu’elle est adaptée « aux nouvelles conditions, ce qui va insuffler au pays un oxygène très important pour avancer ». Le réaménagement de la dette n’est pas une situation totalement nouvelle : quand il était à la tête de la Banque Centrale du Venezuela Nelson Merentes avait déjà évoqué la possibilité de mettre en place des swaps en or ou tout autre instrument. C’est le cas avec les titulaires de bons émis par la compagnie pétrolière publique PDVSA. La recherche de nouvelles sources pour le paiement des engagements allègera la pression sur les liquidités très affaiblies cette année.

  1. Certification et monétisation des réserves de l’Arc Minier: dans quelques mois seront rendues publics les résultats de l’évaluation des réserves de l’Arc Minier. Une fois certifiées, ces réserves pourront être monétisées, avec pour résultat immédiat l’attraction de nouvelles devises à travers les investissements étrangers.

Mais la Nation peut aussi mettre en œuvre l’émission de bons payables à terme en or (ou en autres minéraux), ce qui implique une entrée rapide de devises qui peuvent contribuer en grande partie à atténuer la chute des revenus en dollars suite à la chute du pétrole. Pour notre économie hautement dépendante d’importations de biens et de matières premières, la mise en route rapide de ces sources alternatives est une bonne nouvelle.

  1. Investissements focalisés sur des leviers de la production nationale: Un des aspects favorables de la conjoncture est la conjugaison d’une politique pertinente et cohérente de substitution des importations et de la diversification des exportations, en partant de la capacité installée dans le pays. L’investissement « par acuponcture financière » vise à recapitaliser des secteurs comme l’alimentation et la santé, ce qui limite la pression sur les devises pour les importations (une variable de l’extraction de devises, de la spéculation et de la fraude dans le cadre de la guerre économique) et favorise la rotation de produits nationaux.

L’effort en faveur de la production nationale transversalise l’économie. L’usage des ressources financières se met en place de manière planifiée, de manière pragmatique, sur la base d’une méthodologie plus efficace, avec des accords directs entre l’État et certains acteurs économiques à toutes les échelles, des grandes entreprises privées jusqu’aux entreprises d’État ainsi que des entreprises du tissu communal.

On construit une administration de ressources sur la base de résultats. Le rôle de l’État étant de superviser et d’inspecter rigoureusement les secteurs concernés pour qu’ils remplissent les objectifs prévus de productivité. En plus de préserver des devises, la production nationale fait du bien en profondeur sur l’approvisionnement du marché avec beaucoup d’autres articles.

  1. Contention de la tempête du dollar parallèle: Une partie des accords passés au sein du Conseil de l’Économie Productive est le rejet par certains acteurs économiques (pas les importateurs) de matières premières qui se basent sur le taux du DolarToday, ce qui limite la tendance à  la hausse, clairement spéculative, que ce taux a généré. Bien qu’il reste un marqueur important de la spéculation et des prix commerciaux et qu’il continue à affecter le pouvoir d’achat des vénézuéliens, le DolarToday stagne à 1000 bolivars pour un dollar et perd de sa force après avoir occasionné des dommages brutaux aux acteurs économiques.
  2. Avec l’arrivée des pluies, viendront les grandes récoltes: La complexité de la conjoncture vénézuélienne provient également de deux années de grande sécheresse et de faibles pluies. Son impact le plus médiatisé sont les coupures d’électricité et les réductions d’horaire dans l’administration publique en vue d’économiser l’énergie générée par des barrages victime du faible étiage. Cette mesure sera levée dans quelques semaines et les pluies sont d’une énorme importance dans la production d’aliments stratégiques sur le plan national.

De nombreux produits au Venezuela sont soumis aux conditions d’irrigation, des céréales telles que le riz et le maïs dépendent des cycles hydriques et les grandes récoltes dépendent des pluies. Les pluies de cette année auront donc un impact positif sur ces productions dont la circulation se fera sentir dans la seconde moitié de l’année.

  1. Nouveau système de prix: c’est un thème polémique et sujet à de longs débats. Il y a beaucoup de facteurs en jeu. Pour commencer admettons que l’actuelle conjoncture économique vénézuélienne met fin à une période de plus de dix ans de prix artificiellement bas maintenus grâce aux différentes subventions directes et indirectes de l’État. Beaucoup de produits sujets à de fortes baisses d’inventaire sont dérivés de matières premières importées au dollar préférentiel. Ce qui explique les prix de produits comme le fameux Pantène à 37 bolivars, ou le dentifrice Colgate à 40 Bolivars, ou le paquet de couches-culottes Huggies à 100 bolivars.

Pendant des années nous avons été nombreux à ne pas reconnaitre l’effort de l’État pour protéger la population avec ces subventions. La situation a changé. Nous ne disposons pas d’une réserve énorme de devises pour effectuer des achats massifs de matières premières et pour produire à grande échelle ces produits à des prix artificiellement bas, ce qui en a fait la proie d’aspects sanglants de la guerre économique tels que la contrebande, le méga-accaparement, le méga-détournement et la méga-revente liés à l’induction de la micro-revente, des files d’attente et des asymétries dans la distribution.

La « mise à niveau » réaliste des prix de nombreux produits (précisément ceux qui subissent le plus de pénurie organisée) implique que les nouveaux prix stimulent la production et la circulation de nombreux produits. Certains resteront subventionnés, leur prix sera plus élevé qu’avant, mais ils se verront favorisés dans leur circulation. Pérez Abad a dit que « le  second semestre de 2016 sera meilleur que le premier, tant en ce qui concerne les niveaux d’approvisionnement que de perception économique ».

  1. Le nouveau modèle d’approvisionnement populaire: pour les acteurs de terrain du sabotage économique, la transformation de la nature du modèle de distribution est plus qu’une menace. Le renforcement des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) dans les secteurs populaires, à travers les conseils communaux, l’introduction de plus de produits et la régularisation de nouvelles formes de distribution vont s’accélérer et s’approfondir dans les prochains mois. Chaque semaine des milliers de tonnes supplémentaires de produits sont distribuées par les CLAP à seulement trois mois de leur naissance. Cette modalité a l’avantage de protéger la population face aux asymétries et aux irrégularités de la distribution, et limite la spéculation qui affecte des produits essentiels.

Dans la lutte contre trois ans de guerre économique, les CLAP ne sont pas la solution définitive et totale mais constituent un facteur d’un poids énorme comme réponse au chaos. Leur importance vient de qu’ils ont un impact au-delà de leur objectif économique. Ils relancent l’économie solidaire au service des gens, revitalise le tissu politique chaviste, surmonte la logique de l’économie cannibale de guerre, impose la gouvernance d’État en faveur de mécanismes participatifs pour la distribution et confère au peuple un rôle vital dans la contre-offensive.

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/acelerar-el-conflicto-y-propiciar-el-golpe-antes-que-la-economia-mejore

Traduction: Thierry Deronne

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“Une cité communale brise toute limite établie”

17 avril 2016, Reportage de Katherine Castrillo pour Cultura Nuestra

IMG_20160330_222121-744x558Qu’est-ce qu’une cité communale ?

“C’est l’espace dans lequel nous dépassons les bornes géographiques. Ici, nous les habitants nous unifions les problèmes, les besoins, les pratiques, les forces, les identités.” Une définition de vie claire pour Alexander Molina, responsable de communication de la Commune Manuelita Sáenz. C’est sur ce chemin qu’avancent peu à peu les 14 mille habitants de la Cité Communale Florencio Ramírez.

Nous sommes dans l’État de Mérida mais en entrant dans cette cité communale nous entrons aussi dans l’état du Zulia où se trouve une des communes qui appartiennent à ce « système d’agrégation ».

Au Venezuela, ces formes d’organisation qui se répandent hors des concepts traditionnels de frontière, sont de plus en plus courants. Pour comprendre la dimension de ce qu’ont réussi ces quarante conseils communaux organisés en cinq communes réparties sur deux états, il faut revenir aux concepts de la Loi Organique des Communes (LOC) : un « système d’agrégation » est une figure qui permet à plusieurs systèmes communaux de s’articuler pour résoudre collectivement des problèmes territoriaux, politiques, économiques, sociaux, culturels, écologiques, de sécurité, et de défense de la souveraineté. Bien. Ce qui permet de fortifier leur autogouvernement, faire des plans d’investissement sur leur territoire, impulser leur système économique, effectuer des inspections citoyennes sur les plans et projets qu’exécutent les pouvoirs citoyens et pouvoirs publics. En d’autres termes leur niveau d’autonomie croît avec leur degré d’organisation.

Ces systèmes d’agrégation se développent à d’autres niveaux, à commencer par le conseil communal, puis l’articulation de plusieurs communautés avec leurs conseils communaux qui génèrent la commune. Au troisième niveau on trouve la cité communale: plusieurs communes s’organisent dans un territoire déterminé. Ici, dans la commune Florencio Ramírez, atteindre ce troisième niveau a pris trois ans.

“En 2013 nous commençâmes á nous organiser, à étudier comment nous pourrions former des communes. Les compagnons du courant révolutionnaire Bolívar y Zamora (CRBZ) nous ont beaucoup aidés. Ensuite nous sommes allés visiter tous les conseils communaux, pour les informer. Nous voulions passer à la deuxième étape, celle de la commune. Au début de 2014 nous étions déjà organisés en communes mais nous nous sommes arrêtés, nous avons lu, nous nous sommes formés avec notre école de pouvoir populaire et d’autogouvernement, et nous avons décidé de marcher vers la troisième étape, l’organisation en « cité communale” raconte  Alexander.

Pour initier leur organisation ils ont mis en commun ce dont chacun disposait pour pouvoir fortifier ce qui manquerait aux autres : “nous travaillons dans différents projets socio-productifs qui ne sont pas répétitifs, par exemple la Commune Manuelita Sáenz travaille dans un usine de traitement de la farine de banane à cuire et de manioc; la commune Simón Bolívar travaille dans la pisciculture et dans l’agriculture; la commune Juan Evangelista González dispose d’une unité d’empaquetage et de traitement de matières pour l’engrais organique; la commune Bolívar Bicentenaire travaille dans un centre de stockage de cacao; et la commune Luis Mora travaille dans la volaille et le café. Globalement, nous devons définir nos politiques de production et de travail, ce qui entraîne pas mal de difficultés, certes, mais nous le faisons toujours en débattant”.

Ismaël Reyes, parlementaire du conseil communal Delicias Altas, qui fait partie d’une des communes qui forment la cité communale, raconte qu’au début ils n’étaient qu’un groupe de voisins : “Ensuite, avec notre président Chavez, nous avons démarré les conseils communaux et petit à petit cette nouvelle politique a fait son sillon. Aujourd’hui je suis parlementaire, j’ai beaucoup lutté pour obtenir ce que nous avons”.IMG_20160331_042937-744x411

“Ici nous unifions la force de nos communes”

Dans l’état de Mérida existent deux cités communales. Celle-ci est à 90 % agricole. De son travail paysan bénéficient non seulement ses 14 mille habitants mais aussi plusieurs villes du pays. Ils cultivent du café, du manioc, de l’ananas, de la banane à cuire, du cacao, des citrons, de l’avocat et plusieurs types d’élevage.

Ils racontent que leurs conseils communaux ne perdent pas l’autonomie, mais échelonnent le travail, l’organisation, les projets, par étapes: si le projet est petit il est mené par le conseil communal, si le projet est important, il est porté par la commune, s’il est d’une envergure majeure, il sera traité par la cité communale. Comment ? A travers les porte-paroles de chaque conseil communal, plus les parlementaires que ces conseils communaux désignent pour la commune. Ceux qui légifèrent et discutent des projets sont les parlementaires de la commune. A part cette organisation, la cité communale est formée par onze comités choisis comme porte-paroles lors des élections du bloc de l’état de Mérida, formé de quatre-vingt-deux communes.

Les difficultés ne manquent pas. Bien qu’ils n’ont pas cessé de travailler un seul jour, ils subissent l’état précaire des routes, le manque d’intrants agricoles pour pouvoir travailler la terre, et en particulier la mafia des intermédiaires: “Ce que nous voulons, c’est vendre directement à qui va manger, c’est très triste de travailler et investir autant pour devoir vendre le kilo de banane à cuire à 90 bolivars et pour que celui qui va le manger le paye à 1000 bolivars” explique Lourdes Camacho, autre communarde. Ils veulent établir un système de distribution pour garantir que leur travail ne soit pas précarisé et pouvoir contribuer ainsi pouvoir contribuer à l’offensive économique.

Celui qui parcourt cette cité communale se rend compte que la majeure partie des terres productives sont travaillées par les conseils paysans alors que les terrains abandonnés sont aux mains des grands propriétaires. Hé oui…. Dans une cité communale peuvent persister des incohérences qui ne furent pas résolues à temps par l’appareil d’État et qui se maintiennent par la “grâce” de certains tribunaux agraires…

Face à ces contradictions ce qui soutient les processus sociaux et communaux nouveaux est le haut degré de conscience politique: “Ici nous ne sommes pas pour le bénéfice du logement ou des crédits, ce dont il est question c’est du transfert de pouvoirs, c’est le véritable pouvoir du peuple. Nous ne sommes pas ici pour une bourse ou pour une place, ce que nous voulons c’est de décider sur nos processus, sur notre économie. Le soi-disant “progrès” a fait que nous perdions les habitudes de produire, de générer nos propres processus, cela a fait de nous des parasites, la crise nous fait revenir à l’autogestion, au bénéfice de nos communautés et des voisines” dit Lourdes.IMG_20160331_044720-744x482

A suivre….

Ils veulent continuer à grandir et ils en sont capables. Selon la LOC ils peuvent avancer vers la création d’une Fédération Communale, mais cela dépend de la création d’autres cités communales qui peuvent s’articuler. Y de là, passer à la Confédération Communale, où se réunissent plusieurs fédérations. Le but ultime est la création d’un État communal complet, où le pouvoir “est exercé directement par le peuple, à travers les autogouvernements communaux, avec un modèle économique de propriété sociale et de développement endogène et soutenable”. Même si ce chemin est le plus long, le plus escarpé et le plus épineux, surtout au milieu de cette guerre économique, il y a des gens qui ont commencé à le parcourir et qui savent comme Jenifer Villafañe, que cette organisation se traduit en forces: “La force que nous avons maintenant est celle d’un peuple organisé, et à l’heure de défendre ceci nous allons tous nous mobiliser. Nous avons brisé des barrières, comme disait Chávez, brisé les limites géographiques établies”.

Alexander s’interroge : “quelle est notre légitimité comme cité communale? Celle de répondre à toutes sortes de problèmes d’organisation, de communication, de fraternité. De comment ressentir ce que vivent d’autres là-bas, à quatre heures de route, et eux de même envers nous. Assurer la continuité du travail territorial que nous a laissé Chávez et que poursuit Maduro. Nous sommes cinq communes qui se sont imbriquées l’une après l’autre, qui vivons la même chose. Cela nous permet de nous voir avec une même identité pour travailler. C’est une des expériences les plus fortes, parce qu’elle nous fait sentir que nous faisons partie d’u espace et d’un projet plus grand, où nous travaillons pour que les figures anciennes (mairies, gouvernements régionaux) disparaissent. Pour renforcer l’organisation populaire”.

La chose semble possible, construire depuis un seul corps, avec des identités communes, alors, à quand la suite ?

Source: http://laculturanuestra.com/una-ciudad-comunal-rompe-cualquier-limite-establecido/

Texte et photographies: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Traduction: Thierry Deronne

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(Photos :) Une commune dans les Andes du Venezuela

Comuna Los Apios Edo Mérida. Foto: Milangela Galea

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Comuna Los Apios Edo Mérida. Foto: Milangela GaleaA ce jour plus de 1300 communes se sont constituées au Venezuela. D’autres centaines sont en gestation, débattant et définissant en assemblées territoriales leurs futurs axes économiques politiques et sociaux et la forme de leur auto-gouvernement. Le nombre croît constamment, et si toutes les organisations ne sont pas parfaites dans leur fonctionnement, la démocratie participative s’en trouve peu à peu renforcée. Les communes disposent en outre d’un organe de décision qui a rang présidentiel depuis mars 2014: lire “la commune co-présidente du Venezuela(1)

Qui parcourt le pays peut rencontrer des communes aux quatre points cardinaux. Dans les montagnes ou dans les villes, les côtes des pêcheurs, les grandes plaines agricoles, les profondeurs amazoniennes ou, comme ici, dans les Andes, à trois mille mètres d’altitude. La Commune “El Paso de Bolívar 1813” a mis sur pied une auto-construction (autogérée) de logements, les semailles et la récolte du blé, de nouvelles formes d’économie à la fois nouvelles et aussi anciennes que la culture de la terre.

Note:

(1) « La commune, co-présidente du Venezuela »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/17/la-commune-copresidente-du-venezuela/

Comuna Los Apios Edo Mérida. Foto: Milangela Galea

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Source de cet article : http://laculturanuestra.com/fotos-merida-una-comuna-de-trigo-hombre-y-mujeres-libres/

Traduction : Thierry Deronne

Photos : Milangela Galea

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« Des travailleurs unis qui produisent sans patron, ça n’existe pas ?». Voyage au coeur des « Ateliers de Grès »

Foto Milangela Galea

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Photos:  Milangela Galea

Le patron s’est installé dans son bureau… en Espagne – peut-être était-ce son domicile ?, a activé Skype et a ordonné d’appeler tous les travailleurs de l’usine de Barquisimeto (Venezuela) autour de l’ordinateur du gérant local : « Je n’ai plus de quoi investir, l’entreprise est liquidée, lundi vous pouvez passer chercher votre chèque » a-t-il dit. Message concis, depuis un pays lointain, dont se souviennent bien les employés des « Ateliers du Grès ». Maintenant il n’y avait plus de doute : l’usine fermait, les licenciait tous, le vendredi 31 août 2012.

Le premier réflexe fut d’empêcher l’avocat d’emporter les machines de l’usine. Le second, de cadenasser la porte d’entrée. Le troisième, de commencer à s’organiser devant les bruits qui circulaient : l’usine sera vendue, démolie sous peu. Les travailleurs formèrent trois groupes de surveillance pour garder les installations 24 heures sur 24, du dimanche au dimanche.

Commencèrent les chantages, les tentatives d’usure et les menaces de la part du patron, de l’avocat, de l’acheteur du terrain et en même temps la pression économique sur des travailleurs privés de salaire, l’apprentissage d’une lutte sur le long terme. Tout ce qui était prévisible dans un bras de fer où la propriété d’une usine est en jeu.

Sur les 150 ouvriers céramistes, 25 sont restés, puis 19… L’argent manquait, impossible d’apporter une réponse aux besoins urgents des familles. Ceux qui maintinrent l’occupation mirent sur pied des stratégies de survie : un étal à la porte de l’usine pour y vendre du café, des bonbons, tout ce qu’on pouvait, et la recherche d’appuis solidaires rapidement apparus : celui de la Fédération Bolivarienne Socialiste de Travailleurs Urbains, Ruraux et de la Pêche- qui monta l’ « opération kilo » afin d’obtenir des aliments – et celui des camarades de l’usine Altusa, qui avaient affronté le même patron dans un conflit similaire.

Les céramistes résistèrent 19 mois, en maintenant chaque machine en état de marche, en construisant un réseau d’appui familial, ouvrier, une conscience, une capacité d’affronter des nuits de solitude. Devant eux, l’usine n’était que silence. Immobilisée, la pièce maîtresse avait fonctionné durant des décennies sans jamais s’éteindre – un four de 120 mètres de long, 2m80 de haut, 60 de large, à une température de 890 degrés, et une capacité de traiter 45 wagons. Sur le modèle de ceux « créés par les allemands durant la deuxième guerre mondiale pour brûler les corps des homosexuels et des juifs » expliquent les travailleurs.

19 mois. Jusqu’au jour où, devant l’absence de réponse de la part de patron et suite aux démarches auprès de l’Etat, ils décidèrent de remettre l’usine en marche, de réactiver le four avec l’aide des travailleurs d’Altusa qui avaient appris comment rallumer les machines de leur usine sans leur patron. « Ils l’ont chauffé pendant deux mois, on leur disait que s’ils l’allumaient, Barquisimeto allait exploser » raconte José Novoa, Président de la fédération.

Mais après les essais et les erreurs – comme la difficulté de stabiliser la température à son juste niveau-, le four recommença à fonctionner, le pré-four et les différents engrenages pour fabriquer les dalles de grès, celles qu’avait toujours produit cette usine.

Avec le premier pas vint le premier problème : le manque de produits chimiques nécessaires à la fabrication des dalles. La solution : produire des poutrelles et des briques alvéolées avec des matières premières faciles à se procurer – argile, eau et mélasse. A force d’invention, on changea les moules, les instruments de découpe et construisit de nouvelles lignes de transport. Et tandis que la production commençait, la situation se régularisait juridiquement : on enregistra la fabrique auprès du Ministère des Communes en tant qu’Entreprise Sociale Directe – c’est-à-dire sans participation de l’Etat : « Ateliers de Grès ». Le bras de fer sur la propriété s’est achevé en faveur des travailleurs.

La production actuelle, après une année et demie de fonctionnement, est de 10.000 briques alvéolées par jour. Lorsque le processus d’automatisation sera finalisé, avec le soutien de la Mission Savoir et Travail, il y aura 30 à 35.000 unités par jour. « Aucun d’entre nous n’est un professionnel, la plupart de ceux qui dirigent l’entreprise n’ont pas le baccalauréat », explique Pedro, l’un des dix-neuf. Il était « homme à tout faire » comme il s’appelle lui-même : il réparait les sous-sols du four, il faisait des travaux de maçonnerie, des réparations mécaniques, il baignait les chiens.

Pour mettre en fonctionnement ces six hectares sur lesquels s’étend l’usine ils ont dû s’organiser davantage en mettant sur pied quatre unités : administration, gestion productive, formation et contrôle. Pedro, par exemple, est membre de la troisième. « Les unités ont été choisies en assemblée, petit à petit nous avons découvert quelle tâche pouvait exécuter chacun d’entre nous » raconte-t-il. Dans les installations on voit une partie de son travail : des fresques murales, des slogans, des consignes, l’esthétique révolutionnaire de l’usine.

« On dit que nous ne savons ni gérer ni produire, mais dans les faits nous avons démontré le contraire. C’est dur mais nous avons appris, tout est dirigé par les travailleurs, l’entreprise est à nous, nous devons en prendre soin. », dit Jorgina Catalina, de l’unité administrative. « Les Ateliers de Grès » comptent aujourd’hui 85 travailleurs, en majorité des jeunes, de moins de 25 ans. L’objectif est d’arriver à 150, lorsque l’usine produira 35 000 briques alvéolées dont ils savent qu’elles seront achetés par la Grande Mission Logement Venezuela.

« La situation n’est pas ce que dit la droite. Une usine sans patron et avec des travailleurs unis, oui, ça produit » explique Pedro. À présent les bénéfices sont répartis de façon équitable entre ceux qui produisent les briques alvéolées, pas comme avant, où « sur les huit heures de travail, deux allaient à celui qui produisait et 8 au patron ».

Les travailleurs des Ateliers ont conscience de représenter une expérience d’avant-garde, non seulement parce qu’il s’agit de l’Entreprise de Production Sociale Directe de plus grande taille mais parce qu’ils sont l’une des rares usines récupérées à être administrées intégralement par des travailleurs. Ils ont noué une alliance étroite avec les deux autres expériences qu’ils connaissent et toutes deux à Barquisimeto : Beneagro –anciennement Poulets Souto- récupérée et mise en production par les travailleurs, et Travailleurs Unis –ex Brahma- (1) où on a résisté à la tentative de licenciement en occupant l’entreprise et où on n’attend que l’expropriation pour la mettre en marche.

« On compte sur les doigts d’une main les entreprises occupées et totalement administrées par les travailleurs » souligne José Novoa qui donne les chiffres actuels : il y a au Venezuela 1800 entreprises récupérées, nationalisées, occupées et alliées, c’est-à-dire là où il existe une forte présence syndicale et un contrôle de la base.

Les « Ateliers du Grès » est l’une de celles que l’on compte sur les doigts d’une main ; elle est parvenue à résister, à se mettre en marche, à produire, à vendre et à croître. Sans baccalauréats, ni propriétaires étrangers, ni experts venant de l’extérieur pour « conseiller » la direction. Ils ont leurs défis, tel que celui d’équilibrer les dynamiques entre les 19 travailleurs et ceux qui s’incorporeront- le groupe qui a résisté n’a pas perçu de salaire pendant deux ans, comment prendre en compte cela sans générer de disparités ?, celui de réaliser une gestion collective, efficace, transparente,  celui de montrer, tant pour eux-mêmes que pour la batailles d’idées en cours au Venezuela, que « oui, la production socialiste ça existe ».

Texte : Marco Teruggi

Photos : Milángela Galea

Traduction : Sylvie Carrasco

Source : http://laculturanuestra.com/no-existe-la-produccion-socialista-viaje-al-interior-de-alfareros-del-gres/

Note : (1) Sur cette expérience, on peut lire “(Photos :) occuper, résister, produire”, http://wp.me/p2ahp2-1UN

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