Venezuela: pourquoi il faut un épouvantail à l’Occident.

Maurice Lemoine au Honduras avec Giorgio Trucchi

Maurice Lemoine (à droite) et Giorgio Trucchi (à gauche) au Honduras en 2013 pour couvrir la résistance populaire au coup d’État mené par l’oligarchie contre le président Zelaya. Face à la probable victoire électorale de l’opposition, l’oligarchie économique et militaire sur orbite étatsunienne vient de reéditer le coup d’État en décembre 2017, avec la même complaisance ou indifférence des médias occidentaux. Journaliste et ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, Lemoine couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, «Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et récemment  “Les enfants cachés du général Pinochet” (Editions Don Quichotte, en librairie depuis le 2 avril 2015). Lire l’interview à ce sujet : http://wp.me/p2ahp2-1PD (note de Venezuelainfos)

LavaRevue02-redkitten-TRK012cover01-350x490EVA DERONT, Revue Lava, 2 décembre 2017

Entre inflation, perturbation de l’approvisionnement en biens de première nécessité et barricades, le Venezuela est devenu l’épouvantail agité en Europe pour effrayer tous ceux qui pourraient être tentés par une remise en cause du système capitaliste. Jusqu’en juillet 2017, l’opposition vénézuélienne de droite et d’extrême droite a profité des pénuries et de la dégradation de la situation économique pour déclencher une nouvelle vague de violences et tenter de renverser le gouvernement de Nicolás Maduro. Sans complaisance avec les erreurs du gouvernement, Maurice Lemoine, ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique, fait partie des rares journalistes de terrain qui cherchent à donner une vision factuelle des évènements, en replaçant le sabotage économique au centre de l’analyse de la situation politique. Un aperçu de l’ampleur de la tâche et des obstacles auxquels peut se confronter tout gouvernement authentiquement de gauche…

Éva Deront. Entre avril et juillet 2017, le Venezuela a été le théâtre d’affrontements et de violences de la part de militants de droite et d’extrême-droite (attaque à l’hélicoptère contre la cour suprême, jeunes afro-descendants brûlés vif, barricades, attaques contre la Garde nationale). Comment caractériser l’extrême droite vénézuélienne par rapport aux groupes que l’on connaît en Europe ?

Mais il y a aussi une droite dure et une extrême droite. Ce qui les caractérise ? Leur objectif clairement affiché : renverser par n’importe quel moyen, y compris la violence, le chef de l’État. En France, nous avons eu deux périodes de cohabitation : Balladur avec Mitterrand et Jospin avec Chirac. La première chose qu’ont faite ces Premiers ministres en arrivant à l’Assemblée nationale n’a pas été de dire : « On se donne six mois pour renverser le Président. » À 75 %, les manifestants d’opposition au Venezuela ne sont pas des fascistes. Ils appartiennent à une classe moyenne – classe moyenne « haute » et classe moyenne « basse » – qui, majoritairement, par son mode de vie, s’identifie à la bourgeoisie et aspire à rejoindre cette « élite »1. Une partie de leurs homologues seraient dans la rue, ici aussi, si Mélenchon en France ou le PTB en Belgique arrivaient au pouvoir et commençaient à prendre des mesures sociales considérées comme radicales.

Dans les manifestations, l’opposition utilise des groupes de choc, une espèce de mélange de nervis, de délinquants et, près de la frontière, dans les États de Miranda et Táchira, de paramilitaires colombiens… Il y a aussi, c’est très intéressant, toute une génération de jeunes petits bourgeois qui vivent leur mai 68 à l’envers. Ils sont comme des fous : il n’y a jamais eu autant de selfies à Caracas ! Ils passent leur temps dans les manifestations et ont réellement l’impression de se battre pour la liberté.

Vous avez passé trois semaines, en juin, dans les manifestations : arrivez-vous à quantifier cette participation ?

Prenons une manifestation d’environ 20 000 personnes : il y en a environ 15 000 de la classe moyenne — « On n’est pas content, on en a marre du castro-communisme ! » —, dont 3000 jeunes, qui vivent l’aventure de leur vie, et puis les violents, nervis et lumpen. Ce sont eux qui vont défier la Garde nationale.

L’opposition utilise des groupes de choc, une espèce de mélange de nervis, de délinquants et de paramilitaires colombiens

Un universitaire de gauche – on dénonce beaucoup les mensonges ou l’incompétence des journalistes, mais il faudrait aussi s’intéresser à ce que racontent les universitaires – a décrit les manifestations de la façon suivante : les gens manifestent, la Garde nationale réprime, et les jeunes s’interposent pour protéger… C’est un mensonge éhonté ! Je les ai vus faire : les gens manifestent, les groupes de choc prennent la tête de la manifestation, vont défier la Garde nationale, et… les gentils petits bourgeois et le reste sont derrière. Et à un moment, c’est l’affrontement entre groupes.

Quelle est alors la réaction des forces de l’ordre ?

L’encagement d’une manifestation comme on a pu le voir en France lors des mobilisations contre la loi El-Kohmri, ça n’existe pas. Paradoxalement, la police est beaucoup plus provocatrice et répressive en France qu’elle ne l’est au Venezuela. Là-bas, ce n’est pas compliqué, des groupes bloquent la autopista [autoroute urbaine, NDLR] qui joint l’Est et l’Ouest de Caracas. Tous les jours ils viennent là, s’installent, provoquent la Garde nationale ; et puis au bout de deux heures, la Garde nationale vient dégager la voie avec des canons à eau et des lacrymogènes. Ce n’est pas agréable, mais les méthodes sont moins perverses qu’ici.

Tout ce qui se passe au Venezuela en ce moment – que ce soit la violence, les pénuries, les difficultés – n’est pas destiné aux Vénézuéliens, mais à la communauté internationale.

En tant que journaliste, je n’ai pas eu de problème avec les forces de l’ordre. À un moment, j’étais tout seul avec mes deux appareils photo, tout le monde était parti en cavalant ; la Garde nationale arrive, s’arrête et repart. Je n’ai pas vu les journalistes se faire matraquer. En revanche, je ne me sentais pas particulièrement en sécurité au milieu des groupes de délinquants.

Depuis l’élection de l’Assemblée constituante le 30 juillet 2017, on assiste à une scission au sein de l’opposition, affaiblie. Les violences ont cessé. Ces groupes de choc aujourd’hui, que font-ils ? Et que prévoit la droite suite aux élections régionales du 15 octobre ?

Je ne sais pas quelle est leur stratégie. L’élection aux régionales s’est déroulée dans des conditions normales puisque l’opposition avait décidé d’y participer. Comme toujours, on a assisté dans un premier temps à l’application de leur logique « pile je gagne, face tu perds ». Donc là où ils ont gagné, cinq États, ils ont dit : « on a gagné ». Mais là où les chavistes l’ont emporté, dans dix-huit États, l’opposition a crié : « il y a fraude ! ». Évidemment, on oublie ensuite que les représentants de tous les partis avaient participé aux essais techniques du système électoral et qu’ils avaient tous donné leur aval.

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Aujourd’hui, alors que quatre des cinq gouverneurs élus de l’opposition ont reconnu l’Assemblée constituante, il y a deux problèmes pour l’opposition : leur base est complètement désarçonnée et ils ne savent plus où ils en sont. Ils ont envoyé leurs forces dans la rue pendant quatre mois en leur disant : « on renverse Maduro, c’est une dictature » ; ils ont accusé le Conseil national électoral de tous les maux et, d’un seul coup, ils leur annoncent : « On arrête tout et on participe aux élections. » Les radicaux vouent les dirigeants aux gémonies, les autres se demandent à quoi ça rime. Et par ailleurs, ils ont organisé des primaires pendant lesquelles ils se sont mutuellement lynchés. Maria Corina Machado, la seule qui ne voulait pas participer aux élections, a par exemple lancé son nouveau parti Soy Venezuela. Et celui qui a tiré son épingle du jeu, c’est le vieux parti social démocrate  Accion Democratica, qui est resté un peu en retrait pendant les violences.

Quant à la suite des événements, elle est aussi incohérente : mettant en cause le Conseil National Electoral, une partie de la MUD [Table de l’unité démocratique, coalition anti-chaviste – NDLR] décide qu’elle ne participera pas aux élections municipales de décembre, tout en annonçant qu’elle se prépare pour la présidentielle de 2018…

Qu’est ce qui fait qu’on a eu et qu’on a encore cette attaque de la droite nationale et internationale sur le Venezuela, à l’instar d’Emmanuel Macron dénonçant « une dictature qui tente de survivre au prix d’une immense détresse humaine »

La première raison, un grand classique, ce sont les ressources : pas seulement en pétrole [le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au monde, NDLR], mais également en eau, en or, en minerais en tous genres. En témoigne le grand projet de mise en exploitation de l’Arco minero, l’Arc minier, une zone riche en ressources minérales, or, fer, coltan, qui représente environ 10 % du territoire vénézuélien. La deuxième chose, c’est que, du fait de l’action de Chávez, et de son aura, même après son décès, le Venezuela est devenu un symbole. Faire tomber Maduro, c’est faire tomber le chavisme. Qu’on aime ou pas Maduro, si on prend les choses raisonnablement, des élections présidentielles auront lieu en 2018. Mais ce que l’opposition veut, c’est pouvoir proclamer à la face du monde : « Une révolte populaire a fait tomber le chavisme ! » Cela neutraliserait pour les vingt prochaines années l’espoir et la dynamique que la révolution bolivarienne a soulevés dans toute la région. Donc il faut que Maduro tombe.

Il y a des problèmes sérieux au Venezuela, y compris une gestion pas toujours optimale du gouvernement, mais la guerre économique et la déstabilisation démultiplient les difficultés.

Les fameuses pénuries…  Elles ne sont pas dues à la gestion de Maduro. Comme par hasard, il y en a eu systématiquement avant toutes les élections : l’ensemble de la production de Polar [une des principales entreprises alimentaires, NDLR] a reculé de respectivement 37 %, 34 % et 40 % avant l’élection présidentielle de 2013, pendant la phase de violence de 2014 –  la Salida – et avant les législatives de décembre 2015. Battu, Capriles, candidat de l’opposition aux dernières élections présidentielles, avait déclaré après l’élection de 2012 : « Chávez, c’est le Cassius Clay de la politique. » Donc, après sa mort, quand ils ont vu Maduro arriver, ils se sont dit : « Lui, on va lui régler son compte ! » Et les pénuries se sont aggravées. À l’époque du blocus pétrolier fin 2002-début 2003, tout le monde a admiré Chávez, car il a tenu pendant deux mois face à la guerre économique ; paradoxalement, bien peu se rendent compte de la capacité de résistance de Maduro : cela fait trois ans qu’il résiste !

Quant au traitement médiatique et à la récupération politique de la « famine » : Je suis revenu avec cinq cents photos de la rue, des manifestations des chavistes et de l’opposition… Tous les gens m’ont dit : « Il a fallu qu’on change d’habitudes alimentaires, j’ai perdu deux kilos. » Voilà. Mais le traitement qui en est fait, c’est comme si vous regardiez les gens dans la rue, ici, et que vous me disiez qu’ils ont l’air famélique… Ça ne tient pas debout.

Que ce soit Jean-Luc Mélenchon en France ou Pablo Iglesias en Espagne, la gauche européenne est constamment attaquée lorsqu’elle évoque le Venezuela. Quels sont les enjeux de la situation ?

Il ne se passe pas un jour où l’on ne tape pas sur le Venezuela dans les médias français ; mais 300 000 morts au Congo et… rien. Pourquoi cette différence ? C’est clairement un enjeu de politique intérieure. La cible en France, c’est la France insoumise ; en Grande-Bretagne, Corbyn ; en Espagne, Podemos ; en Allemagne, Die Linke. Le discours est simple : « si vous votez Mélenchon, vous serez dans la même situation que le Venezuela. »

Tout ce qui se passe au Venezuela en ce moment – que ce soit la violence, les pénuries, les difficultés – n’est pas destiné aux Vénézuéliens, mais à la communauté internationale. La violence sert à faire apparaître le gouvernement de Maduro comme répressif. Pourtant, Maduro prône régulièrement le dialogue, pour montrer à cette communauté internationale qu’il est prêt à discuter. Il y a peu, il a accepté que le Mexique et le Chili, qui ne sont pas des amis du Venezuela, fassent partie des médiateurs internationaux. Si les observateurs et la communauté internationale étaient de bonne foi, ils ne pourraient que constater qu’il y met de la bonne volonté et que c’est l’opposition qui bloque.

N’est-ce pas naïf ? L’opposition a constamment répété qu’elle ne voulait pas de dialogue et qu’elle souhaitait renverser le gouvernement

Elle est plus perverse que ça. Une partie d’entre elle passe son temps à dialoguer tout en annonçant à ses partisans qu’il n’est pas question de dialoguer. Et de fait, elle rompt régulièrement les conversations en mettant en cause le pouvoir. Double bénéfice : d’un côté, elle paraît modérée, rapport à la communauté internationale ; de l’autre, elle laisse les radicaux mener la déstabilisation. Et Maduro apparaît comme « le méchant », alors qu’il accepte la médiation du Mexique, du Chili et de Zapatero, qui n’a rien d’un gauchiste…

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Pour comprendre la situation économique qui perturbe grandement la vie des Vénézuéliens aujourd’hui, pourriez-vous revenir sur le partage des tâches entre l’État et le secteur privé qui représente toujours plus de 90 % des entités industrielles ? A-t-on une idée de l’absence d’investissement dans les domaines clefs tels que l’énergie, l’agroalimentaire ?

La légende veut que le Venezuela soit un pays pétrolier qui n’a jamais pensé à diversifier son économie. Si l’on admet qu’il n’a pas réussi à s’extraire de cette dépendance pour l’exportation – 90 % des devises du pays proviennent de l’exportation du pétrole par le secteur public –, cela ne veut pas pour autant dire que rien d’autre n’existe à l’intérieur du pays : 84 % de la production nationale ne provient pas du pétrole, mais de la manufacture, des services, du commerce et de l’agriculture; ce n’est néanmoins pas suffisant pour en faire un pays industriel.

Parmi les économistes qui arrivent au constat qu’il n’y a pas eu de diversification, aucun ne propose de solution. Or, en regardant à l’international, quels sont les pays qui ont pu changer leur mode de développement ? Les tigres asiatiques dans les années 1990. Qu’ont-ils utilisé ? Leur avantage comparatif : l’exploitation de la main d’œuvre dont le coût a été réduit au minimum. De même pour les maquiladoras mexicaines, les usines de sous-traitance. Par définition, ce n’est pas l’optique des gouvernements de gauche d’Amérique latine.

Dans un article paru dans sur le site Mémoire des luttes, vous établissez un parallèle entre cette déstabilisation et la guerre économique qui a visé Salvador Allende, au Chili, au début des années 70. Quels en sont les principaux axes ?

Il y en a quatre : des pénuries organisées, une inflation artificiellement provoquée, un embargo commercial et un blocus financier international. Pour importer les biens de première nécessité, l’État fournit des dollars à taux préférentiel au secteur privé. En 2004, les montants atteignaient 15 milliards de dollars et il n’y avait aucune pénurie. En 2013, on arrivait à 31 milliards et tous les biens de première nécessité avaient disparu. On parle souvent du papier toilette : d’où vient la pénurie, alors que l’entreprise qui importe et distribue les rouleaux, Kimberley Clark, a reçu 1000 % de devises en plus en 2014 qu’en 2004 et 2011 ?

Des sommes monstrueuses, allouées à l’importation des aliments ou des médicaments, ont été détournées par le secteur privé

Depuis 2003, un contrôle des changes a été instauré pour éviter la fuite des capitaux. Dans tous les pays où l’on a agi de même, on a assisté au développement d’un marché parallèle. La particularité du Venezuela, et là on est dans la guerre économique, c’est que ce marché parallèle échappe à toute logique économique. Le taux de change est manipulé par le site DolarToday, depuis la Colombie et Miami. Le dollar parallèle peut atteindre 10 000 bolivars pour un dollar, voire 42 000 bolivars actuellement [60 000 à la mi-novembre, NDLR] : cela n’a aucune rationalité, mais entraîne, évidemment, des conséquences désastreuses sur l’inflation et le niveau de vie.

Un autre instrument de la déstabilisation économique, c’est la contrebande vers la Colombie. Par exemple, des médicaments achetés avec les dollars préférentiels arrivent au Venezuela, où ils ne sont pas mis en vente : ils repartent directement vers la Colombie, souvent avec la complicité de militaires et de gardes nationaux achetés par les mafias. Des tonnes de médicaments. Et, quinze jours après, ils reviennent au Venezuela où ils sont revendus dix fois plus cher au marché noir.

Autre exemple : en 2004, les entreprises pharmaceutiques ont reçu environ 600 millions de dollars pour acheter des produits à l’extérieur et les revendre en bolivars au Système public national de santé. Il n’y avait alors pas de pénurie. En 2013 et 2014, on ne trouve plus de médicaments et pourtant les entreprises ont obtenu entre 2 et 3 milliards de dollars… Sur place, j’ai demandé : « Pourquoi ne nationalisez-vous pas et pourquoi l’État n’importe-t-il pas lui-même les médicaments ? » On m’a répondu, ce qui demande à être vérifié : « Les laboratoires internationaux ne vendront pas directement à l’État vénézuélien car ce serait se mettre à dos toute la corporation ». Ces problèmes, relativement récents dans ce domaine, amènent à poser la question : « Doit-on et peut-on court-circuiter les laboratoires pharmaceutiques occidentaux ? » Un début de solution a peut-être été trouvé. En septembre dernier, le Venezuela a signé un accord avec l’Inde pour y acquérir une partie de ses médicaments.

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En réponse à cette situation, observez-vous une évolution dans les mesures économiques prises par l’État ?

On ne discerne pas de boussole économique ou idéologique évidente. Face aux problèmes, faut-il envisager des nationalisations ? Je prends l’exemple du pain : historiquement, le Venezuela ne produit pas de blé, c’est l’État qui l’importe. Il le fournit à des minoteries privées qui transforment le blé en farine, mais, ensuite, un véritable chaos affecte la distribution. La majorité des boulangeries du pays n’est pas livrée régulièrement tandis que d’autres, plus favorisées, leur revendent au prix fort une partie de leurs surplus, ou préfèrent vendre des gâteaux, des brioches, des sandwiches… plutôt que du pain. J’ai posé la question à un ancien ministre de l’économie, Luis Salas : puisqu’il y a sabotage, pourquoi ne nationalisez-vous pas ? Il répond — et comment lui donner tort ? —: « l’État ne peut pas se charger de tout et n’a pas la compétence pour faire du pain et distribuer du pain ». Ça peut toute fois se discuter, compte tenu de la présence d’oligopoles : 50 % de la production totale d’aliments traités par l’agro-industrie sont concentrés dans 10 % du total d’entreprises privées.

Cela a pourtant été fait en partie pour le pétrole : alors que, avant son arrivée, l’état-major de PDVSA prenait le chemin de la privatisation, Chávez a fait en sorte que l’État devienne l’actionnaire majoritaire de toutes les concessions du Venezuela, et reprenne le contrôle des activités d’exploration, de production et des services annexes…

Oui. D’ailleurs Salas me parle du pain, puis il s’arrête et réfléchit : « Tout de même… Si nous sommes capables de faire du pétrole, nous devons être capables de faire du pain…» Et il ajoute : « Ce qu’il faut, ce n’est pas nationaliser, mais créer des entreprises alternatives avec la base. » De fait, on connaît les problèmes induits par des nationalisations systématiques : on crée à terme une bureaucratie, avec ses contraintes et inconvénients.

L’établissement d’une bureaucratie n’est pas automatique : la base chaviste a souvent demandé à avoir plus de contrôle sur l’appareil d’État.

Oui, mais se pose le problème de la ressource humaine. Dès sa naissance, la révolution bolivarienne a manqué de cadres, qui sont très souvent liés à l’opposition. Le meilleur exemple en est la réforme agraire. Elle a été faite et elle a eu des succès : de 2001 à 2010, la production agricole a augmenté de 44 % ; 7 millions d’hectares ont été régularisés, les paysans obtenant des titres de propriété ; 3,5 millions d’hectares ont été repris au latifundio et 1 million de nouveaux hectares ont été mis en production, même si cette augmentation de la production a été contrebalancée par une augmentation de la consommation. Du début de la réforme agraire en 2001 à la fin 2004, par exemple, près de 7 000 coopératives ont été créées. Elles ont dramatiquement manqué de cadres. Il reste 2 % de paysannerie au Venezuela, sans les cadres techniques nécessaires pour relancer une agriculture moderne, écologique, etc. Les paysans se sont souvent retrouvés livrés à eux-mêmes, ils ont beaucoup de mal à moderniser ce secteur. C’est ce manque d’efficacité et d’efficience qui fait apparaître la réforme agraire comme un semi-échec, alors que c’est globalement une réussite.

Ensuite, l’appareil d’État n’est pas constitué que de militants : vous avez le ministre, cinq vice-ministres, vingt cadres engagés, qui veulent que les choses avancent et puis, derrière, une pesanteur terrible de ceux qui sont là, qui ne sont pas forcément chavistes, et qui soit sabotent, soit ne font pas grand-chose.

Les licenciements de ceux qui voulaient forcer Chávez à la démission, après les lock-outs patronaux de 2002-03, n’ont eu lieu que dans le secteur pétrolier ?

Oui, 18 000 personnes en tout. En même temps c’est difficile : vous vous mettez dans la position de vous faire accuser de totalitarisme, d’État policier… Et il faut savoir composer avec les réactions de la « communauté internationale ». La base chaviste, elle, elle réclame la mano dura, une « main ferme ».

El bachaqueo, le marché noir qui s’est établi suite au détournement et à l’accaparement des biens de première nécessité n’existerait pas si on se trouvait dans un État policier. Les Cubains, par exemple, ont instauré une sorte de contrôle social à travers les comités de défense de la révolution, les CDR, dans tous les quartiers. Et vous n’avez pas ce phénomène de corruption.

Des sommes monstrueuses, allouées à l’importation des aliments ou des médicaments, ont été détournées par le secteur privé. Le reproche que l’on peut faire à l’État n’est pas de ne pas avoir investi, mais de ne pas avoir assez contrôlé. En ce moment, après l’élection de la Constituante et l’éviction de la procureure générale Luisa Ortega, ils sont en train de reprendre en mains le Ministère public et de découvrir d’énormes affaires de corruption, des surfacturations de l’ordre de 200 millions de dollars ! Par ailleurs, une cinquantaine de cadres dirigeants de PDVSA ont été arrêtés. Pour la première fois, ils s’en prennent sérieusement à la corruption.

Pourquoi ce problème de corruption n’a t-il pas été traité avant ?

La dette sociale était tellement énorme, quand Chávez est arrivé au pouvoir, qu’il a dit : « Il faut sortir les gens de la pauvreté, il faut qu’ils mangent. » Comme il y avait de l’argent, ils ont dépensé sans compter, sans trop se préoccuper de la corruption. Ça a été peut-être une certaine naïveté de gauche. C’est uniquement lorsque les ressources ont sérieusement diminué, du fait de l’effondrement des prix du pétrole, que le problème s’est posé. On a découvert tout récemment que c’est précisément au cœur du Ministère public que la corruption a pu se développer ; apparemment, sous l’autorité de la procureure générale Luisa Ortega, il s’était transformé en une entreprise de chantage. Des magistrats disaient aux gens qui trempaient dans des affaires de corruption : « Soit tu paies, soit on te poursuit. » Cela faisait longtemps que la base chaviste dénonçait la grande corruption : elle est bien consciente du train de vie de certains bureaucrates.

C’est également ce qui alimente les critiques concernant la « bolibourgeoisie »… Est-ce qu’on a effectivement assisté à la naissance d’une nouvelle bourgeoisie ? Comment se caractérise-t-elle ?

Il y a évidemment des chavistes ou des pseudos chavistes corrompus. Après sa tentative de coup d’État en février 1992, Chávez a passé deux ans en prison, puis il a été amnistié pour faire baisser la pression due à une profonde crise sociale et à sa forte popularité. Beaucoup se sont rendus compte que Chávez, c’était l’avenir. À son arrivée au pouvoir en 1999, il a donc eu autour de lui des révolutionnaires sincères, mais aussi un certain nombre d’arrivistes qui comprennent que c’est « l’endroit où il faut être ». Ensuite, il y en a qui se bâtissent des fortunes à l’ombre du pouvoir : soit par la corruption, soit par des voies classiques de formation de la bourgeoisie. On a connu ce phénomène au Nicaragua ou dans tous les pays qui, un jour, ont fait une révolution ou se sont délivrés du joug colonial… Mais les grandes affaires de corruption impliquent des fonctionnaires et des gens du secteur privé. Par exemple, la majorité des entreprises qui trafiquent les aliments et les biens de première nécessité appartiennent au secteur privé.

Chávez avait beaucoup évolué. Il était plutôt « troisième voie » avant de se radicaliser suite au refus de la droite d’accepter quelque réforme que ce soit

Il faut préciser que ces seuls phénomènes n’expliquent pas la crise. Le Brésil connaît également des problèmes de corruption, cela n’en fait pas pour autant un pays à genoux. Il y a des problèmes sérieux au Venezuela, y compris une gestion pas toujours optimale du gouvernement, mais la guerre économique et la déstabilisation démultiplient les difficultés. Les erreurs du pouvoir, elles, y contribuent à hauteur de 20 % — 30 %.

Face à cette situation, on s’interroge sur le soutien actuel de la population vénézuélienne. Les élections législatives de 2015, qui ont vu la droite emporter 99 sur 167 sièges au Parlement, ont marqué un moment de lassitude et de désapprobation de la base chaviste envers la politique menée par Maduro. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le cœur dur du chavisme on l’estime à 30 % de la population. L’événement important a été l’élection de l’Assemblée constituante en juillet 2017 : le cœur chaviste a réagi puisque plus de huit millions de personnes sont allées voter, soit 41 % du corps électoral, malgré les barrages physiques et les menaces de l’opposition. Ça, c’est un vrai signe, qui a eu des conséquences totalement inattendues puisque la violence s’est arrêtée du jour au lendemain. De même, lors des régionales du 15 octobre, on a assisté à la victoire du chavisme dans dix-huit États sur vingt-trois : il s’impose avec 54 % des suffrages et une participation de 61,4 %, alors qu’il s’agit d’un scrutin pour lequel les Vénézuéliens, traditionnellement, se mobilisent assez peu.

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La guerre économique affecte les gens d’une manière extrêmement dure. Ils galèrent pour trouver à manger, payent plus cher à cause du marché noir, leur pouvoir d’achat s’effondre. Et donc à un moment ils ont dit : « Maduro, qu’est-ce que tu fais ? » Ça a été le vote rejet de 2015, de découragement, de fatigue, mais qui ne s’est pas traduit par un transfert des votes chavistes vers la droite : celle-ci a gagné 350 000 voix, les Chavistes en ont perdu deux millions.

Ont suivi les « guarimbas » de 2014 [violentes barricades de rue qui ont causé plusieurs morts, NDLR] et la violence de cette année-ci, entre avril et juillet. Les gens se rendent compte de qui est responsable de cet état de fait. Dans la rue, dans le quartier de Chacaito, j’ai vu des gens exaspérés qui en avaient marre des manifestations de l’opposition et qui encourageaient les policiers. Même une partie des sympathisants de l’opposition a été prise en otage par ces manifestations. Chacao, Chacaito, Altamira, c’est un peu l’équivalent de Neuilly, Auteuil, Passy à Paris. Là-dessus j’ai des témoignages directs : des groupes d’extrême droite étaient présents dans les quartiers, en permanence, et les gens ne pouvaient plus emmener leurs enfants à l’école. À chaque fois qu’ils passaient, c’était : « on défend la liberté : tu paies ». Et donc y compris des membres de l’opposition plutôt modérée, plutôt respectable, en ont eu marre.

Vous avez préfacé le livre « Des Taupes à Caracas », qui raconte la vie et la participation à la révolution bolivarienne de l’ensemble de la population vénézuélienne : des médias locaux, des aides soignants, des paysans, des policiers… Dans le processus de contre-révolution en cours, comment se positionnent les comités populaires, les coopératives, et les structures de démocratie directe qui avaient été mises en place par Chávez ?

Il y a des secteurs plus radicaux, d’autres moins. Tout en se montrant critique à l’égard du gouvernement, de la bureaucratie et de leurs dysfonctionnements, le noyau dur du chavisme demeure d’une fidélité absolue à Maduro.

Au niveau des conseils communaux, depuis Chávez, l’une des difficultés est l’antagonisme fréquent entre les conseils et les maires ou les députés. Vous êtes élu maire, vous appartenez au PSUV [Parti socialiste Unifié du Venezuela, créé en 2007 par Chávez, NDLR]. De l’autre côté, il y a le conseil communal. Et d’un seul coup, il a des prérogatives aussi importantes que les vôtres, ça n’est pas forcément de votre goût !

Lors de l’élection de l’Assemblée nationale constituante, cette participation populaire a été favorisée par l’élection des 173 représentants sectoriels [sur les 545 membres de l’Assemblée constituante, 364 représentent les circonscriptions municipales, 173 différents groupes sociaux (travailleurs, étudiants, retraités…), et 8 les communautés indigènes, NLDR] : une évolution douce vers le « socialisme du XXIe siècle » de Chávez avec les communes, les conseils communaux…

On retrouve ces relations parfois difficiles au niveau de la paysannerie, lorsque des paysans occupent les terres dues par la réforme agraire et rencontrent l’opposition de gouverneurs, y compris chavistes. Dans le chavisme, il y a de tout : des opportunistes, des gens qui ont passé des alliances avec les grands propriétaires du coin, des paysans qui sont réprimés par la Garde nationale… Aujourd’hui, pour la réforme agraire, c’est la base radicale qui avance, parfois contre la bureaucratie des couches intermédiaires du chavisme ou du pseudo chavisme. Et en général, c’est la paysannerie qui reste la plus fidèle au chavisme, de même que les campagnes. Ce n’est pas un hasard si le système mis en place pour l’élection de la Constituante qui, d’une certaine manière, favorise les campagnes au détriment des villes, fait enrager l’opposition.

Dans certaines régions, notamment à Zulia, Barinas, Apure, les habitants ont créé, avec succès, des brigades de défense populaire pour lutter contre les incendies, le vandalisme et les violences des groupes de droite. Est-ce que ce sont des régions avec une forte composante paysanne ?

Oui, bien sûr. Mais les paysans subissent une grosse pression : au Táchira, par exemple, ils doivent faire face à des groupes mi paramilitaires mi délinquants. La mission brésilienne du Mouvement des sans terre qui est là-bas a été attaquée par des paramilitaires. Plus de cent militants paysans, chavistes, ont été assassinés au Venezuela. Les conflits sont permanents.

Assiste-t-on à la création d’une classe moyenne qui se désintéresserait du processus après avoir profité du programme Sembrar el petroleo (semer le pétrole) ?

C’est une thèse qui a été développée en Équateur surtout : les gens sortent de la pauvreté, ils accèdent à la classe moyenne et à partir de là, aspirent à continuer en s’identifiant aux plus riches. C’est en partie vrai, en partie seulement.

Il y a eu des phénomènes comme ce qu’il s’est passé avec la Mision Vivienda : l’octroi de 1,8 millions de logements sociaux puis la découverte que des gens qui y avaient eu accès les avaient revendus. Mais on ne peut pas tout expliquer par ça.

Quand on a connu le Venezuela avant Chávez, la différence saute immédiatement aux yeux. Ce n’est pas un hasard si la base chaviste se remobilise en ce moment

Au niveau du Conseil communal — au-delà du « c’est génial, c’est le processus de Chávez qui est en train de se mettre en place » —  une expérience m’a beaucoup éclairé : en allant en visiter un dans la banlieue de Caracas, comme j’étais là pour Le Monde diplomatiquequi a plutôt bonne réputation au Venezuela, je m’attendais à rencontrer du monde. J’arrive dans un grand hangar avec… huit personnes. Ils m’expliquent : « Au début on était nombreux, une bonne cinquantaine. Quand les gens se sont rendus compte qu’ils n’allaient en tirer aucun avantage matériel personnel, mais que c’était un travail de militants, ils sont partis. »

Vous avez pourtant signalé que la base s’est massivement mobilisée pour l’élection de l’Assemblée constituante. Est-ce que la Constituante vient répondre à sa demande de « mano dura » et va lui permettre de reprendre de la place dans le jeu politique ?

Oui. J’ai mis un petit bémol sur les conseils communaux, où, partant d’une idée magnifique, on se trouve confronté à une réalité plus complexe.

Mais ce qui va réactiver la base en réalité, c’est la résolution des problèmes économiques quotidiens. Il y a eu un certain scepticisme au moment où Maduro a annoncé l’élection d’une Constituante. Des gens proches se sont demandé : « A quoi ça va servir ? Notre problème c’est qu’on ne trouve ni pâtes ni riz dans les magasins… » Malgré tout, le processus a pris. Il y a des résultats : par exemple, des communes demandent à être entendues, elles ont leurs représentants élus sectoriellement ; les femmes poussent le thème de l’avortement…

C’est le grand brainstorming. Moi aussi j’ai été étonné, surpris, sceptique dans un premier temps. À quoi ça va servir ? La violence a cessé du jour au lendemain. Je ne sais même pas pourquoi, je ne comprends pas la stratégie de l’opposition. Puis vient la destitution de la procureure générale et, d’un seul coup, on s’attaque à la corruption. Face à cette fameuse guerre économique et à une nécessaire réactivation de l’économie, s’ils réussissent à remettre de l’ordre dans la distribution des aliments, des biens, etc. — car leur importation n’a cessé que partiellement — là, pour le coup, ils toucheront l’essentiel.

Qui compose la Constituante ? A-t-elle été principalement nourrie par les rangs du PSUV ?

La partie sectorielle des élus de cette Constituante a soulevé des critiques féroces. Cela mériterait pourtant un vrai débat, notamment chez ceux qui ne cessent de dénoncer la reproduction des élites : là, il y a une représentation des travailleurs, des paysans, des pêcheurs, des étudiants… Ça échappe partiellement à l’appareil du PSUV, ce ne sont pas des leaders traditionnels qui ont été élus.

Vous insistez sur le rôle de la manipulation extérieure pour créer de l’inflation et une situation de chaos économique ; il est difficile à un gouvernement de lutter contre… Mais est-il prévu que la Constituante apporte une réponse économique aux problèmes internes tels que le boycott du secteur privé et de son contrôle des moyens de production et de distribution ?

Dans le cadre de cette Constituante, le pouvoir vient d’annoncer la mise en place spécifique d’une « Constituante économique » chargée de s’organiser à deux niveaux : le premier, structurel, visant le long terme, et chargé de réformer le système économico-productif, de renforcer le système financier et de développer un nouveau système de distribution, de commercialisation et de fixation des prix ; le second, chargé de faire des propositions pour le court terme afin de réactiver la production et de corriger les distorsions structurelles de la fixation des prix. Maduro a souhaité que la base soit impliquée dans ces processus qui ne doivent en aucun cas être bureaucratiques. On verra ce qu’il en sera, sachant que la Constituante s’est donnée deux ans et qu’il y a là des problèmes qu’il faudrait régler très rapidement.

&

Transport d’urnes aux confins du pays en vue de l’élection des députés constituants du 30 juillet 2017. L’Union Européenne avait suivi étroitement Donald Trump dans ses menaces contre le Venezuela s’il maintenait ce droit au suffrage. De même, la droite locale avait attaqué et détruit plusieurs bureaux de vote pour intimider et dissuader la population d’exercer ce droit. A noter que les peuples indigènes ont voté directement en tant que communautés organisées pour élire leurs propres députés à la constituante (note de Venezuelainfos).

Depuis l’intensification des attaques de la droite, constate-t-on des défections, des bouleversements au sein du gouvernement ?

Non. C’est un phénomène journalistique intéressant : comme tout le monde a envie de prendre ses distances avec le Venezuela, une certaine gauche se rabat sur le « chavisme critique ». Mais seuls cinq des anciens ministres de Chávez ou de Maduro font partie de la « Plateforme du peuple en lutte et du chavisme critique » récemment créée, qui n’a aucun ancrage populaire. Curieusement, on ne médiatise pas les 137 autres ex-ministres qui, à des degrés divers, appuient toujours Maduro.

Mes confrères dénoncent systématiquement la paille dans l’œil de Maduro tout en ignorant la poutre dans celui de l’opposition.

Si l’on prend Jorge Giordani, qui a été l’architecte de la politique économique de Chávez, il a été sorti du gouvernement par Maduro, ce qui a, à l’évidence, engendré une certaine frustration. Mais, tout en dénonçant avec virulence l’actuel gouvernement, il ne procède à aucune autocritique. Affirmer : « en 2012, vingt-cinq milliards de dollars ont été dilapidés dans l’obtention de devises » alors qu’il était lui-même au gouvernement et menait la politique économique… il ne faut quand même pas exagérer ! Tout comme Luisa Ortega : elle était au Ministère public depuis 2007. En trois semaines, elle déclare le contraire de tout ce qu’elle a dit depuis dix ans. Critique, sans aucun doute, mais chaviste sûrement plus : la voici maintenant, cul et chemise avec Washington, réclamant le déferrement de Maduro devant la Cour pénale internationale pour « crimes contre l’Humanité ».

Bien sûr, devant la violence de l’agression, un phénomène logique se produit. Ceux qui défendent la révolution évitent l’étalage des divergences et des critiques. Mais les chavistes sont tous critiques, à commencer par Chávez, qui, un peu avant sa mort, parlait d’un nécessaire golpe de timón, un coup de gouvernail pour rectifier les erreurs voire les dérives de la révolution.

Vous disiez qu’il n’y a pas d’orientation politique ou idéologique aujourd’hui ; pourtant, sur la fin sa vie, Chávez a essayé de revenir à une doctrine plus marquée, le socialisme du XXIe siècle.

Très clairement, avec Chávez puis Maduro, on se trouve dans une séquence post-néolibérale. Mais il est vrai que, à partir de 1998, Chávez avait beaucoup évolué. Il était plutôt « troisième voie » avant de se radicaliser suite au refus de la droite d’accepter quelque réforme que ce soit. Le procès qui est fait à Maduro de rompre avec le chavisme ou de trahir le chavisme n’est pas sérieux. Il prend le relais et poursuit ce que préconisait Chávez, par exemple la mise en exploitation de l’Arco minero. Une étape vers la diversification, même si l’on reste dans une économie de rente. Cette annonce a déclenché de fortes polémiques, curieusement pas tellement à droite, mais à l’extrême gauche. C’est la même chose en Équateur, sur le thème de l’extractivisme : l’extrême gauche s’est déchaînée contre Correa.

Au Venezuela, ce courant présenté comme du « chavisme critique » compte avec Marea Socialista – une des multiples factions trotskystes –, dont le principal leader Nicmer Evans n’a rien trouvé de mieux, il y a quelques semaines, que d’aller participer à un colloque avec la droite et l’extrême droite.

Comment percevez-vous l’attitude de Marea Socialista, aujourd’hui, dans une période de très fortes tensions, de mise en danger du gouvernement ? Les critiques qui sont portées concernant la nature bourgeoise de l’État chaviste, de bonapartisme…

Au nom d’une « révolution parfaite » qui n’existe que dans l’imagination de ceux qui n’ont pas les mains dans le cambouis, la critique systématique permet de se donner le beau rôle à peu de frais. Dès que Chávez est arrivé au pouvoir, la gauche s’est cassée en deux : le MAS, Causa Radical, le PC… Mais que ce soit Marea Socialista au Venezuela, les rénovateurs sandinistes au Nicaragua, l’extrême gauche équatorienne, aucun n’a jamais réussi à représenter une option politique susceptible d’entraîner l’électorat.

Ce qu’ont fait Chávez et Maduro n’est pas parfait. On peut et on doit évidemment avoir un regard critique. En 1973 au Chili, des débats enflammés genre « critique de gauche » de Salvador Allende se déroulaient entre le Parti socialiste, le PC et le MIR. Néanmoins, aussi bien là-bas qu’ici, on avait la lucidité de dire : « Compte tenu de l’agression dont il est victime, la priorité c’est de défendre ce gouvernement socialiste. » Maintenant on découpe l’histoire en tranches : tous les trois ans, on oublie ce qui s’est passé auparavant. Quand on a connu le Venezuela avant Chávez, la différence saute immédiatement aux yeux. Ce n’est pas un hasard si la base chaviste se remobilise en ce moment. Devant la menace d’un retour de la droite, elle, elle se souvient.

Plus personnellement, en tant que journaliste, pourquoi portez-vous cet intérêt à l’Amérique latine et au Venezuela ?

J’ai connu l’Amérique latine dans les années 70-80-90, à une époque où la pauvreté est passée de 120 millions à 225 millions de personnes. Je suis capable de faire la différence. J’appartiens à une génération qui a connu la dictature au Chili, en Argentine, en Bolivie. Quand on me parle de dictature au Venezuela, où il y a des élections avec une opposition organisée et qui domine les médias, ça me fait rire. Au prétexte qu’il y a une crise en ce moment, on oublie tout ce qui a été fait. Or tout ça n’a pas disparu. Entre le Venezuela des années 1990 et d’aujourd’hui, indépendamment de la crise, il y a une grosse différence : l’éradication de l’analphabétisme, le renforcement des structures de démocratie locale, la construction d’ 1 800 000 logements en cinq ans, de 8 000 établissements de santé en seize ans, l’augmentation de 27 % de l’accès à l’éducation secondaire…

Ce n’est pas un hasard si l’offensive est aussi féroce. À l’époque, ils ont renversé Allende car ils étaient inquiets de la contagion pour l’Amérique latine mais aussi pour la France (avec l’Union de la gauche) et l’Italie. En ce qui concerne le chavisme, c’est pareil : pour casser son influence continentale, il faut en terminer avec lui.

La couverture médiatique et politique, avec les unes mensongères, les informations partielles ou truquées ont notamment montré que toute « la bonne volonté » dont Maduro pourrait faire preuve sur la scène internationale ne joue aucun rôle…

Mes honorables confrères ne font pas leur boulot. Ils ont décidé de dénoncer systématiquement la paille dans l’œil de Maduro tout en ignorant la poutre dans celui de l’opposition. Le journalisme est une profession extrêmement moutonnière. Bien peu de journalistes connaissent le Venezuela. Quand l’un d’entre eux, qui appartient presque systématiquement à la classe moyenne, arrive au Venezuela, il s’identifie avec elle. Elle se compose de gens « sympas », qui vivent dans des appartements décents, regardent les mêmes chaînes de télévision, voient les mêmes films, s’habillent comme nous… Vous allez les interviewer, ils vous offrent un whisky… Alors qu’une manifestation de chavistes, parfois ça paraît un peu brut de décoffrage. C’est vrai. Donc l’identification se fait tout naturellement. Et par-dessus le reste, aussi bien Chávez, Maduro, que les dirigeants chavistes, ne la jouent pas toujours dans la finesse ou la diplomatie…

Mais l’enjeu véritable, c’est ce qui se passe en ce moment au sein de l’Union européenne et de l’Organisation des États américains. Trump a décidé de sanctions économiques et l’Union européenne a fait de même le 13 novembre. L’OEA a investi le 13 octobre un Tribunal suprême de justice vénézuélien parallèle. On sera alors dans le début de la constitution d’un gouvernement en exil, susceptible d’appeler au secours, etc., avec tout ce que ça implique ensuite par rapport à la communauté internationale – le véritable enjeu.

Il ne faut pas oublier que sous le terme « communauté internationale », on entend l’UE et les États-Unis. Car le G77 + Chine, les pays non alignés, la Russie, l’Inde, la Chine, c’est-à-dire les trois quarts des pays présents à l’Assemblée générale des Nations-Unies, n’ont aucun problème avec le Venezuela ! En Amérique latine, le « groupe de Lima »8 est effectivement en train de mettre la pression sur le Venezuela, mais celui-ci peut encore compter sur la Bolivie, Cuba, le Nicaragua, trois îles de la Caraïbes… Quant à l’Équateur, où Moreno est en train de rompre avec le corréisme, la question va se poser.

Quel type de sanctions peut-on attendre ?

Filiale de PDVSA, l‘entreprise vénézuélienne de raffinage et de distribution Citgo, implantée aux États-Unis, n’a plus le droit de rapatrier ses bénéfices. Autre exemple : 300 000 doses d’insuline ont été bloquées à l’étranger parce que la City Bank refusait d’opérer la transaction… Ce qui permet ensuite le discours humanitaro-mensonger : « Du fait de l’incurie du pouvoir, il n’y a plus de médicaments au Venezuela », alors que le gouvernement a finalement passé des accords pour acheter des médicaments en Inde… Mais cela revient évidemment plus cher que de les faire venir de Californie !

De son côté, le Département du Trésor américain menace toute entité économique ou bancaire ayant des relations de travail avec le gouvernement vénézuélien d’être elle-même victime de sanctions. C’est un véritable étranglement économique qui se met en place, auquel l’Union européenne s’est jointe…

Face à cela, Caracas commence à imaginer d’autres stratégies : pour échapper aux sanctions américaines, elle se tourne aujourd’hui vers le yuan et le rouble comme nouveau système de paiement international.

Passer au yuan et au rouble, établir des accords avec la Russie, la Turquie… Cela ne change pas les problèmes internes au pays, dans la chaîne de production, qui offrent de nombreuses prises à la déstabilisation.

Pour le moment, non, et ça laisse ouverte la question : le pouvoir doit-il se radicaliser ou non ? Chacun a son avis là-dessus. S’il se radicalise, la « communauté internationale » lui tombe dessus et accentue la pression. S’il ne se radicalise pas, il prend des coups mortels et se fait critiquer sur sa gauche. C’est un choix cornélien.

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Comment verriez-vous une « sortie de crise » ?

Rationnellement, ce serait l’élection présidentielle de 2018, quel qu’en soit le résultat. Encore faudrait-il que les États-Unis et l’Union européenne cessent leur ingérence et leur appui inconditionnel à l’opposition.

Un retour de la droite et de l’extrême droite au pouvoir ne serait pas une sortie de crise pour les chavistes : ceux qui ont montré leur soutien au gouvernement vont être sévèrement réprimés ; il y aura des privatisations, des licenciements, des coupes drastiques dans les budgets de l’éducation, de la santé, du logement…

L’hypothèse que, dans le cadre d’élections démocratiques, le chavisme perde serait lourde de conséquences et de signification, mais l’histoire ne s’arrêterait pas là. Ce serait infiniment moins grave que si, dans un contexte de violence, l’opposition parvenait à renverser Maduro. D’un côté on aurait : « Une révolte de la population a renversé le chavisme » ; de l’autre : « Démocratiquement, le chavisme a perdu l’élection et a accepté la défaite ». Cela ne l’empêchera pas, après avoir analysé ses erreurs et ses faiblesses, de revenir ultérieurement.

D’ailleurs, compte tenu de l’absence de programme et de l’extrême division de la droite, rien ne permet de dire que le chavisme ne gagnera pas la présidentielle de 2018. La MUD a semé un tel chaos et s’est montré tellement incohérente qu’elle a perdu beaucoup de ses sympathisants.

Les fameux « flux et reflux » appliqués à la révolution bolivarienne ?

On parle souvent de cycle, mais le vice-président bolivien Álvaro García Linera évoque une vague, qui se retire et puis revient. C’est un peu ça. Sauf régime autoritaire, un courant politique peut difficilement rester en place pendant cinquante ans. Il y a une usure du pouvoir. La révolution bolivarienne a dix-huit ans… Même pour la base, aussi volontariste soit-elle, il est difficile d’être révolutionnaire 24 heures sur 24 pendant aussi longtemps…

Cet entretien, relu et réactualisé par Maurice Lemoine sur notre proposition, a été réalisé à Paris le 13 octobre 2017, deux jours avant les élections des gouverneurs régionaux.

Notes:

  1. La classe moyenne vénézuélienne représente environ 15 % de la population.
  2. Pour Emmanuel Macron, le régime du Venezuela est « une dictature »
  3. Oil reserves
  4. #EnVIVO @MariaCorinaYA: Aceptaremos una negociación verdadera solo para negociar la salida de Maduro del poder
  5. Contrôle des prix des aliments, hausse du salaire, impôt sur les grandes fortunes et affranchissement du dollar : Maduro poursuit l’offensive contre la guerre économique
  6. Pour plus de détails, voir :  La guerre économique pour les nuls (et les journalistes), Maurice Lemoine,  ainsi que Dólar Today distorsiona economía en Venezuela, confirma CEPAL (en espagnol).
  7. Contrôle des prix des aliments, hausse du salaire, impôt sur les grandes fortunes et affranchissement du dollar : Maduro poursuit l’offensive contre la guerre économique
  8. Le groupe de Lima rassemble l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, la Guyane, le Honduras, la Jamaïque, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou , Sainte-Lucie et l’opposition vénézuélienne . Le Groupe a été fondé le 8 août 2017. NDLR.

Source : https://lavamedia.be/fr/venezuela-lepouvantail-agite-par-loccident/

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Venezuela : échec du siège par l’Empire, les groupes financiers et médiatiques

Par Silvina M. Romano, Arantxa Tirado, Aníbal García Fernández

Note de Venezuelainfos. Dicton populaire vénézuélien: « la politique bouge tellement qu’il est ennuyeux d’aller au cinéma ». Depuis que l’ex-procureure générale Luisa Ortega a fui la justice de son pays, il n’est de semaine sans qu’on découvre de nouveaux réseaux de corruption sur le point de pousser l’industrie publique du pétrole (PDVSA) à une faillite généralisée comme point d’orgue de la déstabilisation. Alors que les cours pétroliers remontent fortement, le président Nicolas Maduro a décidé de stopper une fois pour toutes la saignée quotidienne de millions de dollars – hypothèque de la filiale CITGO à des fonds vautours, surfacturations ou contrats-fantômes, vols d’infrastructures, bateaux bourrés de pétrole vendus en secret par des tiers. L’enquête menée par le nouveau procureur général Tarek William Saab frappe fort, jusqu’aux plus hautes sphères de l’« État dans l’Etat ». Ce 30 novembre l’ex-ministre du pétrole et l’ex-président de PDVSA ont été arrêtés à Caracas, imputés pour divers délits de corruption, comme avant eux une soixantaine de hauts fonctionnaires. L’enquête s’étend à d’autres dossiers explosifs comme le CADIVI-CENCOEX (octroi de devises d’État au secteur privé), Odebrecht (méga-contrats avec le géant brésilien de la construction) ou la compagnie de l’électricité : on peut s’attendre à d’autres surprises dans les semaines qui viennent. 

Pendant ce temps, une droite très divisée, socialement affaiblie depuis l’échec de son insurrection violente d’il y a quelques mois, a fini par s’asseoir à la table des négociations avec le gouvernement bolivarien, sous l’œil de médiateurs internationaux comme l’ex-président espagnol Rodríguez Zapatero. Dans quelques jours auront lieu les élections municipales et en 2018, les présidentielles. L’Amérique Latine, loin d’une « fin de cycle », compte sur un important potentiel électoral important pour poursuivre la transformation sociale et politique.

Thierry Deronne, Caracas, le 30 novembre 2017

Venezuela : l’échec du siège par l’Empire, les groupes financiers et médiatiques

Haitian President Jovenel Moise visits Venezuela

Caracas, le 27 novembre 2017. Le Président de Haïti Jovenel Moise et le Président du Venezuela Nicolas Maduro approfondissent la coopération agricole, commerciale et infrastructurelle dans le cadre du programme PetroCaribe.

Au cours de ces dernières années, depuis Février 2014 et avec une particulière virulence en cette année 2017, l’opposition vénézuélienne et la communauté internationale (avec à sa tête les Etats Unis) ont mis en œuvre diverses mesures économiques, politiques et militaires destinées à parvenir au « rétablissement de la démocratie » au Venezuela (lire : changement de régime). Pour ce faire, il leur faut montrer (voire monter) une réalité d’un Venezuela plongé dans une crise totale (humanitaire) et surtout, d’un Venezuela complètement isolé et affaibli face aux gouvernements « occidentaux ». Dans les faits cependant, le peuple et le gouvernement vénézuéliens poursuivent le processus de changement et le supposé « isolement » contraste avec les fructifères alliances passées avec la Chine ou la Russie dans un schéma de changement géopolitique mondial, dans lequel ces puissances ont retrouvé un rôle prépondérant.

Le siège militaire pour garantir « la démocratie »

Coïncidant avec l’escalade de la pression internationale contre le processus de changement au Venezuela, le Commando Sud des Etats-Unis s’est livré à diverses « activités » dans des zones voisines du Venezuela, en particulier les Tradewinds 2017 (manœuvres militaires en face des côtes du Venezuela), la récente tenue de l’exercice militaire commun dénommé « Opération Amérique Unie » à la triple frontière entre le Pérou, le Brésil et la Colombie et, même, une intervention préparée en février 2016 pour envahir le Venezuela depuis la base de  Palmerola au Honduras, dénommée Opération Liberté II.[1] En comparaison, notons que les manœuvres militaires de l’armée russe au Belarus en septembre dernier, ont été considérées comme une menace et une démonstration de pouvoir de la part des membres de l’Union Européenne et membres de l’OTAN.[2] Toutefois, la présence militaire des Etats-Unis en Amérique Latine et dans la Caraïbe (sous ses diverses modalités) [3] est “naturelle” pour la communauté internationale. Justifiée par la guerre contre les drogues et le crime transnational, cette présence se montre de plus en plus impliquée dans la défense de la « démocratie » dans la région.

L’Amiral Kurt Tidd, Commandant du Commando Sud, il y a un mois, l’a clairement exprimé : “après dix années de défis, les régimes hostiles aux Etats-Unis sont en déclin. L’offensive continue contre la démocratie au Venezuela a fait l’unité des nations sur la défense de nos valeurs communes”.[4] Il est clair que le problème du Venezuela est sa posture « anti-étasunienne », comprenez : un processus qui pose comme principe un ordre social, économique et politique qui n’est pas conforme à la démocratie de libre échange promue par les Etats-Unis et la « communauté occidentale » – dans un pays doté des plus fortes réserves de pétrole du monde.

Il semble alors que les militaires ont un rôle primordial dans la conduite du Venezuela vers la démocratie qu’ils jugent « correcte ». La semaine dernière, le vice-président colombien, Oscar Naranjo – ex Général de la Police Nationale Colombienne et l’un des principaux responsables de l’exportation du Plan Colombie au Mexique, en particulier pour ce qui touche à l’expansion du para-militarisme [5], s’est rendu aux Etats-Unis. Comme « résultat positif » de sa visite (d’après les porte-parole officiels des deux gouvernements) figurent « les premiers pas de la création d’une force d’intervention navale dans le Pacifique entre les Etats-Unis, le Mexique et la Colombie pour la guerre contre la drogue ».[6] Dans le même compte rendu il est dit que le vice-président des Etats-Unis, Michael Pence, a félicité le gouvernement colombien pour avoir joué un rôle de premier plan face à la situation vénézuélienne.[7]

Mais la présence militaire et la surveillance permanente exercée par les Etats-Unis dans des territoires voisins du Venezuela ne suffit pas. Voilà pourquoi, le 13 Novembre dernier, les ministres des Affaires Etrangères de l’Union Européenne ont approuvé un embargo sur les armes contre le Venezuela , comme élément de ce qu’ils ont qualifié de « mesures restrictives » destinées à faire pression sur le gouvernement du président Nicolas Maduro afin qu’il renforce « l’Etat de droit et la démocratie ».[8] Ils ont à leur tour souligné que « La principale responsabilité de mettre fin à la crise au Venezuela réside dans le pays lui-même », [9] créant ainsi de la confusion : s’il en est ainsi, pourquoi et dans quel but faire pression de l’extérieur avec un embargo sur les armes ? Ce qui est certain c’est que, cet embargo, en termes matériels et symboliques, s’ajoute à une série de mesures de la communauté internationale qui essaient de montrer que le Venezuela est « isolé » et « assiégé », que le processus de changement « a été un échec ». Des exemples concrets sont la longue croisade de l’OEA contre le gouvernement vénézuélien [10], ou la pression depuis l’ONU pour contribuer à installer l’idée d’une « crise humanitaire » dans le pays [11]. Ces « mesures » font partie de la guerre économique comme composante indispensable du siège.

Pétrole et paiement de la dette, quel default ?

Ces derniers mois, le prix mondial du pétrole a monté, suite à l’accord obtenu par les membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP): en octobre le prix du baril a dépassé les 45 dollars –il convient d’ajouter que le 30 Novembre prochain les membres de l’OPEP se réuniront de nouveau à Vienne pour décider s’ils prolongent l’accord sur les réductions de production au-delà du premier trimestre 2018 –.[12] Dans un tel contexte, depuis septembre, le gouvernement vénézuélien a décidé de présenter le prix de son pétrole en yuans et non en dollars. Comme conséquence de cette mesure, le prix du baril est monté à 46.7 dollars. Ces deux initiatives ont contribué au rétablissement du prix du baril, ce qui permettra au Venezuela d’avoir une rentrée de devises supérieure à celle enregistrée ces dernières années. Au cours de la première semaine de novembre, le prix du baril a dépassé les 60 dollars, prix équivalent à celui de Juin 2015, lorsque les prix du marché international commencèrent à baisser.

Le pétrole au Venezuela représente 95% des devises qui entrent dans l’économie nationale et toute variation dans les prix du pétrole a un impact substantiel sur l’économie vénézuélienne. En  même temps que l’augmentation du prix du pétrole, le Venezuela a annoncé que les réserves de pétrole attestées et certifiées avaient atteint le chiffre de 300,878, 033 millions de barils car avaient été intégrés 1.9 millions de barils provenant de la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque.[13]

Dans quelques media hégémoniques on a spéculé sur la chute en  default – défaut de paiement- du Venezuela, affirmation appuyée par les déclarations des agences de classement mondiales comme Standard & Poor’s .[14] Cependant le gouvernement vénézuélien a payé toutes ses obligations financières à ses créanciers et a couvert les obligations à échéance de 2027 et 2020 ;, ce qui implique que sont payées toutes ses obligations pour ce qui reste de 2017. [15] Il faut ajouter à cela que le gouvernement vénézuélien cherchera à restructurer sa dette, car pour 2018 il aura à payer d’autres obligations pour environ 9 milliards de dollars.[16] Les dernières sanctions économiques imposées par les Etats-Unis depuis le début de l’année indiquent qu’il est probable que depuis les organismes internationaux, sous la pression des Etats-Unis, l’on tente d’empêcher ou au moins d’entraver une telle restructuration, considérant que c’est l’année des élections présidentielles au Venezuela.

Un aspect important est le risque latent que les fonds agressifs dénommés « vautours » achètent une partie des obligations vénézuéliennes de PDVSA et en exigent le paiement au gouvernement. Un tel scénario est probable. Cette alerte n’est pas minime, si l’on considère que le comité directeur de CITGO, la filiale étasunienne de PDVSA, fait l’objet d’un mandat d’arrêt car ils ont signé un accord international avec deux entreprises financières pour refinancer des programmes de dettes sur  2014/2015. Ces dits contrats ont été réalisés sous des conditions qui étaient désavantageuses pour PDVSA. L’accord pourrait mettre en danger la stabilité financière de  CITGO car il apparaissait comme garantie du financement.[17]

Etendre le siège : les Etats-Unis dans la Caraïbe en guerre contre le pétrole du Venezuela.

La guerre économique inclut également la pression dans le domaine énergétique. Comme on le sait, le Venezuela  a impulsé la création en 2005 de Petrocaribe, une initiative qui englobe plus d’une quinzaine de pays de la Caraïbe qui bénéficient d’une coopération énergétique de la République Bolivarienne du Venezuela grâce à la vente de pétrole à des prix subventionnés et avec des facilités de paiement. Il s’agit, dans la perspective vénézuélienne, de garantir la sécurité énergétique de ses alliés, en facilitant leur développement et en posant les bases d’une coopération géopolitique alternative.

Conscients du caractère stratégique que représente pour ces petites et fragiles économies, traditionnellement soumises à l’influence étasunienne, de pouvoir diversifier leurs relations et accéder à des accords commerciaux leur donnant une plus grande liberté d’action, depuis la Présidence de Barack Obama, les Etats-Unis  font pression sur les pays de la Caraïbe pour qu’ils mettent de côté leur approvisionnement en pétrole à travers Petrocaribe, le remplaçant par de nouvelles alliances avec les Etats-Unis. Il s’agit de saper l’un des pivots de la projection extérieure vénézuélienne. C’est ainsi qu’en janvier 2015, les Etats-Unis ont invité les pays de la Caraïbe à une réunion, coïncidant avec le 3ème sommet de la CELAC, réunion qui fut l’antichambre du lancement en Avril, de l’Initiative de Sécurité Energétique de la Caraïbe [18] (CESI selon son sigle en anglais). Se retranchant derrière la crise économique que traversait le Venezuela suite à la chute des prix du baril de pétrole et des impacts que cela pourrait avoir dans sa coopération, les Etats-Unis essayèrent d’attirer les Etats insulaires caribéens. L’idée de l’instabilité de Petrocaribe fut au préalable travaillée par les think tanks – laboratoires d’idées- de l’establishment étasunien comme Atlantic Council qui, en 2014, publia un rapport intitulé “Uncertain Energy: The Caribbean’s Gamble with Venezuela[19] (« Energie Incertaine: le pari de la Caraïbe sur le Venezuela » )

Une autre des stratégies étasuniennes est d’en appeler au remplacement des énergies. Sous un discours d’apparente défense de l’environnement se cache le conflit géopolitique visant à  miner l’influence du Venezuela dans une zone aussi géo-stratégiquement importante pour les Etats-Unis que ne l’est la Caraïbe. Dans cette même ligne l’on comprend que, le 15 Novembre dernier, le Département d’Etat des Etats-Unis ait annoncé que 4.3 millions de dollars seront destinés à « appuyer la diversification énergétique de la Caraïbe ».[20] Il est important de souligner que cette annonce s’est faite dans le cadre de la Table Ronde sur la Prospérité des Etats-Unis et de la Caraïbe, et que les fonds serviront à promouvoir la CESI et la Stratégie 2020 pour la Caraïbe.[21] Participent à ce projet le Bureau des Ressources Energétiques du Département d’Etat, l’USAID (Agence américaine pour le développement international) – déjà porteuse de projets semblables ces dernières années- et l’OPIC Overseas Private Investment Corporation. Leur mission, selon les propres mots du Département d’Etat, est d’offrir « assistance technique en matière énergétique, subventions pour la préparation de projets et de nouvelles opportunités pour des entreprises et des exportations énergétiques étasuniennes mondialement compétitives ».[22]

Les alliances du Venezuela: franchir le siège

Amener l’idée de l’isolement international du Venezuela  fait fondamentalement partie de la propagande des moyens de communication liés aux grands pouvoirs économiques. Il semblerait que pour ces media, le système international se réduise à l’existence des puissances centrales occidentales, laissant de côté tout le monde émergent représenté par la République Populaire de Chine, la Fédération de Russie, l’Inde, le Brésil, etc. Mais il ne s’agit pas que des seuls BRICS. Grâce à l’impulsion qu’Hugo Chávez a donnée à la politique extérieure vénézuélienne, tant sur le plan bilatéral que multilatéral, et grâce aussi à la diversification de ses zones d’influence, étendant sa projection extérieure à des territoires jusqu’alors non explorés par la diplomatie vénézuélienne, l’Etat vénézuélien s’est positionné, ces dernières années comme un actif et dynamique acteur international de premier ordre. Son rôle prépondérant dans les négociations de l’OPEP, en sa qualité de pays détenteur des principales réserves de pétrole avérées dans le monde, autant que son profil de référent pour l’anti-impérialisme international, sont le signe de la tromperie du concept de son isolement international.

De fait, depuis Septembre 2017, le Venezuela occupe la Présidence du Mouvement des Pays Non Alignés (MNOAL), qu’elle gardera jusqu’en 2019.[23] C’est la première fois que le Venezuela assume cette responsabilité internationale, à fort impact symbolique, à un moment où le pays est fortement mis en question à l’extérieur.

Cependant, ces critiques, de même que l’instabilité politique intérieure induite, n’ont pas empêché que le Venezuela, ces derniers mois, ait continué de signer des accords commerciaux décisifs, avec des puissances comme la Chine ou la Russie,  en plus de pouvoir compter sur leur appui politique dans les moments difficiles.[25] Les entreprises russes ont aussi apporté leur aide en avançant des paiements à PDVSA au milieu des sanctions des Etats-Unis. [26]

Le siège militaire, politique, économique et médiatique qui se construit chaque jour contre le processus de changement au Venezuela, a comme objectif immédiat d’installer l’idée que le Venezuela est isolé, qu’il manque d’alliances fortes et « qu’il n’a pas d’issue ». Cependant, le peuple vénézuélien montre une grande force et une dignité, qui s’est manifestement révélée dans sa participation au vote pour l’Assemblée Nationale Constituante en Juillet dernier et lors des élections régionales d’octobre 2017. De son côté, le gouvernement vénézuélien continue de consolider ses alliances internationales. Le siège est réel, mais il a échoué. Malgré les pronostics de la presse néo-libérale, la réalité qui s’impose contre toute attente est celle du peuple vénézuélien qui cherche à consolider le processus de changement. Le Venezuela continuera de déjouer les assiégeants.

Silvina M. Romano, @silvinamceleste

Arantxa Tirado, @aran_tirado

Aníbal García Fernández, @Anibal_garcia89

Notes: 

[1] http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/operacion-venezuela-freedom-2-el-documento

[2]http://www.lavanguardia.com/internacional/20170914/431275707337/rusia-inicia-maniobras-militares-frontera-ue.html

[3] http://www.celag.org/operacion-america-unida-presencia-militar-permanente-eeuu-america-latina/

[4]http://www.southcom.mil/Media/Speeches-Transcripts/Article/1347999/adm-tidd-prepared-remarks-olmsted-foundation/

[5] https://www.elespectador.com/noticias/elmundo/acusan-al-general-r-oscar-naranjo-de-promover-grupos-pa-articulo-469652

[6] https://www.americaeconomia.com/politica-sociedad/politica/colombia-estados-unidos-y-mexico-crearian-fuerza-de-tarea-naval-en-el

[7] https://www.americaeconomia.com/politica-sociedad/politica/colombia-estados-unidos-y-mexico-crearian-fuerza-de-tarea-naval-en-el

[8] https://www.nytimes.com/es/2017/11/14/venezuela-embargo-armas-union-europea/

[9] https://www.nytimes.com/es/2017/11/14/venezuela-embargo-armas-union-europea/

[10] http://www.celag.org/almagro-invoca-carta-democratica-a-favor-o-en-contra-de-la-democracia-por-silvina-m-romano/

[11] http://www.noticiasrcn.com/internacional-crisis-venezuela/pedido-eeuu-consejo-seguridad-onu-discute-crisis-venezuela

[12] http://www.contrapunto.com/noticia/podria-extenderse-recorte-de-petroleo-de-paises-opep-y-no-opep-149589/

[13] https://actualidad.rt.com/actualidad/254973-sube-precio-petroleo-causas-consecuencias-venezuela

[14] https://www.forbes.com.mx/sp-declara-a-venezuela-en-default-selectivo/

[15] https://www.telesurtv.net/news/Venezuela-paga-intereses-de-bono-PDVSA-2027-20171115-0037.html

[16] https://www.cronista.com/internacionales/En-medio-de-rumores-de-default-Venezuela-enfrenta-dia-clave-con-acreedores-20171113-0064.html

[17]http://www.resumenlatinoamericano.org/2017/11/21/venezuela-duro-golpe-a-corruptos-y-traidores-a-la-patria-detenidos-seis-altos-directivos-de-citgo-por-irregularidades-en-contrataciones-opinan-delcy-rodriguez-diosdado-cabello-y-jorge-rodriguez/

[18] https://www.state.gov/e/enr/c66945.htm

[19]http://www.atlanticcouncil.org/publications/reports/uncertain-energy-the-caribbean-s-gamble-with-venezuela

[20]https://translations.state.gov/2017/11/16/el-departamento-de-estado-de-ee-uu-apoya-la-diversificacion-energetica-en-el-caribe-2/

[21] https://www.state.gov/p/wha/rt/caribbeanstrategy/index.htm

[22]https://translations.state.gov/2017/11/16/el-departamento-de-estado-de-ee-uu-apoya-la-diversificacion-energetica-en-el-caribe-2/

[23]https://www.telesurtv.net/news/Venezuela-asume-presidencia-del-Movimiento-de-Paises-no-Alineados-20160917-0021.html

[24]https://www.telesurtv.net/news/Venezuela-y-China-fortalecen-acuerdos-petroleros-y-comerciales-20170831-0040.html

[25] http://www.hispantv.com/noticias/china/350436/venezuela-eeuu-trump-opcion-militar-injerencia

[26]https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-08-04/rosneft-aids-venezuela-s-state-oil-producer-with-prepayment

Source : http://www.celag.org/cerco-fallido-venezuela-presion-militar-guerra-economica/

Traduction: Michele ELICHIRIGOITY

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La Russie et la Chine mettent un frein à l’option militaire de Trump au Venezuela

Face à l’intention des Etats-Unis d’intervenir au Venezuela et de contrôler le pays, se place le facteur des alliances avec la Chine et la Russie, puissances qui remettent en cause l’hégémonie étasunienne au niveau mondial.

Une investigation de Mision Verdad,  23 Octobre  2017.

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La Chine: une ceinture, une route

La Chine s’est  proposé de réactiver la Route de la Soie, cette ancienne route commerciale  qui s’étendit autrefois de la Chine à l’Occident sous l’Empire romain et par laquelle la soie orientale arriva pour la première fois en Europe. C’est par ce double couloir de commerce et de distribution de ressources énergétiques et de matières premières,  que le président Xi Jinping cherche à rouvrir les canaux entre la Chine et l’Asie Centrale, le Moyen Orient et l’Europe.

L’Initiative «  la Ceinture et la Route » (ICR) a été lancée en 2013. Elle englobera des routes terrestres (la Ceinture) et des routes maritimes (la Route) afin que le pays devienne moins dépendant du marché étasunien pour ses exportations et améliore ses relations commerciales dans la région, principalement à travers des investissements en infrastructure qui visent à renforcer le leadership économique chinois. La Chine prêtera à hauteur de 8000 milliards de dollars pour de l’infrastructure dans 68 pays, pour une population totale de 4400 millions d’habitants (65% de la population mondiale  et un tiers du PIB mondial) et une part de 30% de l’économie mondiale. Cela représente 7 fois plus que le Plan Marshall des Etats-Unis pour reconstruire  l’Europe après la Deuxième Guerre Mondiale.

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La Ceinture couvre  six couloirs  économiques: le Nouveau Pont Continental Euro-asiatique, le couloir Chine-Mongolie-Russie, le couloir Chine-Asie Centrale-Asie Occidentale, le couloir Chine-Péninsule Indochinoise, le couloir Chine-Pakistan  et le couloir Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar. Elle s’étendra également vers l’Amérique Latine par voie maritime.

Au-delà d’évacuer le surplus de produits, avec l’ICR, le gouvernement chinois envisage de déplacer les excédents manufacturiers moyennant la délocalisation industrielle vers les pays périphériques, le long des divers couloirs de l’Initiative. Par la fabrication de produits industriels de haut de gamme il parviendrait à commercialiser des trains à grande vitesse, des générateurs d’énergie et des équipements de télécommunications.

La Russie en réajustement géostratégique

De son côté, la Russie maintient une politique extérieure qui a été considérée comme « intelligente » par différents  analystes  et lui a permis de contourner une crise provoquée par le ralentissement économique, les sanctions de l’Occident et la chute des prix du pétrole.  Sa stratégie  est dirigée par la création de l’Union Economique Euro-asiatique qui réunit le Belarus, le Kazakhstan, le Kirghizistan  et l’Arménie, dans l’intention de constituer un marché commun unique avec la libre circulation des marchandises, des services, du capital et des personnes, et, en outre, un espace doté d’une politique migratoire, éducative,  englobant même l’information.

Après l’adhésion de la Crimée, la guerre à l’est de l’Ukraine et son engagement en Syrie,  le Kremlin poursuit de multiples objectifs de stabilité interne et de présence internationale qui sont passés par la stabilisation de sa relation avec la Turquie, ce qui lui a aussi permis de consolider son influence dans la victoire contre les groupes terroristes en Syrie.

La Russie a réorienté ses alliances géopolitiques après que les Etats-Unis ont conçu et soutenu le renversement du gouvernement ukrainien de Viktor Ianoukovitch et installé un régime d’extrême droite dans le but de resserrer l’encerclement.  Washington et ses agences ont pour cela dépensé 5 milliards de dollars dans le financement de « programmes de diffusion de valeurs et de formation politique » en Ukraine, ont fomenté une révolution orange avec la prise de la place de Maïdan et tout le processus de tensions bien connu qui déboucha sur les sanctions imposées à Moscou, aux côtés de l’Europe.

Un des objectifs de sa conception de la politique extérieure énoncée en Novembre  2016, est de renforcer la position de la Russie comme un pays prédominant dans le monde moderne et de retrouver son influence dans la stabilité et la sécurité du système démocratique mondial. Voici, parmi d’autres,  quelques directions spécifiques:

  • Lutter  contre la pression politique et économique des Etats-Unis et de leurs alliés, qui conduisent à la déstabilisation mondiale.
  • Poursuivre le travail conjoint avec l’Union Européenne (UE) qui reste pour la Russie un important partenaire politique et économique.
  • Maintenir l’objectif de stabilisation de la situation au Moyen  Orient et en Afrique du
  • Nord.
  • S’opposer aux tentatives d’ingérence dans les affaires intérieures de la Russie afin d’obtenir des changements de pouvoir  non constitutionnels.
  • Utiliser les nouvelles technologies pour renforcer la position des moyens de communication de la Russie à l’extérieur et accroître la sécurité informatique du pays.
  • Considérer le projet de construction d’un système de défense antiaérien des Etats-Unis comme une menace pour la sécurité nationale, ce qui donne à la Russie le droit de prendre les mesures de réponse nécessaires.
  • Considérer comme intolérable toute tentative de pression des Etats-Unis et réagir avec force à toute action hostile.
  • Construire des relations mutuellement bénéfiques avec les Etats-Unis.
  • Renforcer les liens de la Russie avec l’Amérique Latine et la Caraïbe.

A cause des sanctions occidentales, qui ont réduit l’accès des compagnies russes à la technologie, aux investissements et au crédit de l’Occident, ainsi qu’en raison de  la chute du prix du pétrole, s’est  développé un processus d’intégration économique et d’alignement politique qui servirait de contrepoids à l’UE , avec un espace économique qui ira de Saint-Pétersbourg à Shanghai.

Le bloc Chine-Russie gagne des  espaces par une vision multipolaire

Les deux nations partagent de plus en plus les éléments d’une vision du monde pluri-polaire,  elles privilégient l’importance de maintenir des Etats-nations forts qui jouissent d’une pleine liberté d’action au niveau international.

Elles partagent des critiques envers les gouvernements occidentaux et dénoncent ce qu’elles considèrent comme une couverture médiatique occidentale biaisée. Elles dénoncent aussi le financement étranger d’organisations non gouvernementales (ONG) et l’utilisation de techniques de mobilisation sur les réseaux sociaux pour fomenter l’instabilité. En 2011-2012, Poutine a rejeté sur les ONG parrainées par les Etats-Unis la responsabilité des manifestations de rue tenues à Moscou ; en 2014 Pékin a vu une main étrangère derrière le mouvement de protestation à Hong Kong.

Récemment le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, a menacé la Chine de l’exclure du système international du dollar américain si elle n’appuie pas les nouvelles sanctions contre la Corée du Nord, ce qui a suscité chez l’analyste Paul Craig Roberts la réflexion suivante : « le Gouvernement des Etats-Unis, Etat en faillite, dont la dette dépasse les 20000 milliards  de dollars, qui se voit obligé de créer de la monnaie pour acheter ses propres titres de créance, menace la deuxième plus forte économie mondiale, dont le pouvoir d’achat est supérieur à celui de l’économie des Etats-Unis « , et cela à partir du scénario prévu selon lequel une énorme quantité de transactions économiques sortiraient du système du dollar provoquant la réduction de son volume et de son importance.

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La Russie et la Chine achètent de plus en plus d’or pour soutenir leurs économies et faire face à la valeur artificielle du dollar pendant que les pays de l’axe asiatique commencent à réaliser des échanges commerciaux dans leurs propres monnaies, y compris pour le pétrole, coup sévère porté au pétrodollar.

L’Amérique latine à l’horizon

Des analystes affirment que l’existence même du groupement des Brics (Brésil, Russie, Chine, Inde et Afrique du Sud) favorise l’autonomie des Etats latino-américains au niveau international et élargit leur marge de manœuvre en politique extérieure. Il s’agit d’un groupe qui occupe 29% de la terre ferme de la planète (sans compter l’Antarctique), concentre 43% de la population mondiale et près de 27% du PIB mondial en termes de parité du pouvoir d’achat.

Au cours du sommet qui s’est tenu en septembre dernier, le bloc est convenu de créer la Nouvelle  Banque de Développement, qui prévoit d’accorder des prêts à hauteur de 4 000 millions de dollars en 2018 tout en finançant des projets à moyen terme du secteur privé. Il a aussi été convenu de créer un fond d’obligations en devises nationales  pour « contribuer à assurer la stabilité des investissements dans les pays du Brics, stimuler le développement de marchés obligataires nationaux et régionaux des pays du Brics,  y compris l’augmentation de la participation du capital privé étranger et l’amélioration de la stabilité financière des pays du Brics « .

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De nombreux analystes affirment que si la Chine parvient à redessiner la carte du commerce mondial, elle créera des opportunités pour que les exportations latino-américaines trouvent de nouveaux débouchés en Asie. On parle également d’un câble de fibre optique Trans-Pacifique pour unir les deux régions, tandis que la Chine s’intéresse au financement de tunnels, routes et chemins de fer qui aideront à acheminer les produits des pays de la côte atlantique de l’Amérique Latine vers la Chine et vice-versa.

Le commerce et les investissements de la Chine en Amérique latine ont connu une croissance exponentielle depuis l’an 2000, les exportations de l’Amérique latine vers la Chine, après l’escalade des sanctions de 2014, ont augmenté de 5000 millions de dollars en 2000 à 120000 millions de dollars en 2012, de même qu’ont augmenté les importations depuis la Chine, générant une balance commerciale totale d’environ 230 000 millions de dollars par an. Pour plusieurs des principales économies de l’Amérique latine, comme le Brésil, l’Argentine, le Chili et le Pérou, la Chine a remplacé les Etats-Unis en tant que principal partenaire économique, mais non en tant qu’investisseur. Voilà un défi crucial pour l’hégémonie économique dont ont joui les Etats-Unis dans la région,  depuis le déclin de l’empire britannique, fruit de la Seconde Guerre Mondiale.

La collaboration stratégique de la Russie avec le Brésil, en particulier dans le cadre des Brics, ainsi que la coopération avec l’Argentine, le Venezuela, Cuba, le Nicaragua et d’autres Etats de l’Amérique latine et de la Caraïbe, recherche des réponses aux nouveaux défis et menaces. L’incorporation d’entreprises russes dans les secteurs dynamiques de l’industrie, l’énergie, les communications et le transport dans les pays de la zone s’est vue accompagnée de la consolidation des liens à travers la Communauté des Etats Latino-américains et Caribéens (Celac).

La relation de la Russie avec  les partenaires latino-américains (en particulier l’Argentine, le Brésil, le Chili, l’Uruguay et l’Equateur)  a franchi un nouveau pas après l’escalade des sanctions de 2014, qui limitaient l’importation de produits alimentaires en provenance de l’UE, des Etats-Unis, du Canada, de l’Australie et de la Norvège. La Russie les a remplacés par des livraisons venues de l’Amérique latine  et a mis en route  la mission de rendre leur économie plus compétitive et plus diversifiée en accordant un plus fort appui  au développement de leur  économie agricole.

Le commerce estimé de la Russie avec l’Amérique latine et la Caraïbe s’est élevé à 24000 millions de dollars en 2013  tandis que la Chine continue à détrôner d’autres concurrents étrangers,  par le biais de fusions et rachats qui ont atteint 102200 millions de dollars investis par la Banque de développement de Chine  (CDB) et la Banque Chinoise d’import-export (Chexim) entre 2005 et 2013.

Il faut souligner qu’aucun des pays de la dite Alliance du Pacifique, bloc commercial latino-américain qui inclut actuellement le Chili, la Colombie, le Mexique et le Pérou, n’a pris la décision, en son temps, de rompre les relations avec la Chine, alors même que ce bloc apparaissait comme un partenaire proche des Etats-Unis et du Canada. Ses membres (moins la Colombie) figuraient parmi les pays désireux d’établir le Partenariat Trans-Pacifique (TPP) annulé par Trump en janvier dernier.

Comme elle compte peu de positions dans le Pacifique en raison de la barrière de contention géographique que représentent le Japon, Taiwan, l’Indonésie et d’autres lieux contrôlés par les USA, la logique d’expansion chinoise est orientée vers le Pacifique sud.

La dissuasion au Venezuela

Le Venezuela est la première destination latino-américaine des investissements chinois. Depuis 2001, se sont développés quelques 800 projets de coopération qui ont permis le développement de secteurs aussi stratégiques que l’énergie, le pétrole, l’éducation, la santé, la technologie, le commerce, l’agro-industrie, l’agriculture, l’infrastructure, l’industrie, la culture et le sport. En 2013, le commerce bilatéral avait été multiplié  par 13714, passant de 1,4 million de dollars en 1974 à 19 200 millions de dollars.

La Russie dispose d’importants investissements dans la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque au travers de l’entreprise Rosneft qui ont été consolidés et seront augmentés après la rencontre à Moscou des présidents Poutine et Maduro début octobre.  La coopération agricole également devrait augmenter, au moyen de la mise en route d’usines de transformation de denrées alimentaires de haute technologie.

La coopération militaire engage plus de 11000 millions de dollars dans divers systèmes de missiles, de défense, sol-sol, sol-air, des systèmes d’artillerie,  défense antiaérienne,  fusils, hélicoptères, avions de combat et équipement logistique. L’échange commercial entre les deux pays a connu son apogée en 2013, lorsqu’il atteignit 2 450 millions de dollars.

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En mai 2013 un accord de confidentialité  permit à Rosneft d’obtenir des données géologiques sur les blocs pétrolifères en mer du Venezuela pour leur possible future exploitation, dans la claire intention de protéger les intérêts commerciaux chinois et d’assurer l’accès russe aux futurs gisements de pétrole et de gaz au Venezuela.

La Chine et la Russie déjouent l’intérêt qu’ont les Etats-Unis à intervenir d’une manière plus décisive dans la politique vénézuélienne car les alliances passées par le pays caribéen sont vitales pour leurs objectifs géostratégiques. Les déclarations depuis Moscou et Pékin à chaque agression réalisée par les Etats-Unis ces dernières années, ont été claires. Les deux gouvernements ont appelé à la résolution souveraine des conflits et à la non-ingérence, car les sanctions imposées par l’Administration Trump représentent une attaque directe aux alliances passées avec le pays sud-américain. D’où précisément leur appui à une résolution des conflits au Venezuela par la voie des élections, sous l’autorité de l’Etat vénézuélien et de son institution électorale, objet des attaques, le CNE.

Une partie du conflit global se déroule sur un territoire local, ce qui permet au Venezuela, dans les reconfigurations des dynamiques géopolitiques, de jouer un rôle décisif en faveur du multipolaire comme recherche d’un équilibre politique global qui lui permette d’exercer son droit à exister de manière souveraine.

Source : http://misionverdad.com/trama-global/china-y-rusia-apoyan-a-venezuela-contra-la-intervencion

Traduction : Michele ELICHIRIGOITY

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Comment le nouveau Procureur Général Tarek William Saab a repris et accéléré la lutte contre la corruption au Venezuela

Tarek William Saab, nouveau Procureur Général du Venezuela

Le 15 octobre 2017, une opération conjointe de la police anti-corruption, de la sûreté de l’État et d’un groupe de juges a permis l’arrestation de 11 personnes liées à un des plus gros dossiers de corruption des dernières années au Venezuela : l’octroi de dollars préférentiels par l’Etat à des entreprises privées en vue d’importer des biens de première nécessité. Parmi les patrons appréhendés, Esbeir Ghali Doumat – de Biodanica S.A – a effectué des surfacturations pour plus de… 19000 % ! de 2011 à 2013 après avoir reçu 11,2 millions de dollars pour importer du dioxyde de titanium. Luz María García, José Luis Figuera, Leonardo Solorzano et Luis Alberto Romero, actionnaires privés de l’entreprise Aguas del Orinoco ont surfacturé de 16000 % l’importation d’acide phosphorique après avoir reçu de l’État 15 millions de dollars de 2004 à 2011. Etc… Avec ces arrestations le nombre de personnes inculpées atteint déjà 21 personnes, et autant de mandats d’arrêt ont été lancés contre d’autres entrepreneurs accusés de fraude à l’importation.

Ce dossier avait été mis sous le boisseau par la procureure générale Luisa Ortega Diaz : on avait même fini par croire que ce « cangrejo » comme disent les vénézuéliens à propos d’affaires inextricables, resterait à jamais impuni. Cette volonté de rattraper le temps perdu, on la doit au nouveau Procureur Général de la République : l’ex-Défenseur des Droits du Citoyen Tarek William Saab nommé à la tête du Ministère Public (MP) au milieu de troubles inédits au sein de cette institution et dans un contexte politique national extrêmement tendu. Cet ensemble de circonstances exceptionnelles explique la difficulté d’une tâche qui concerne, au-delà de Saab, tous les membres du gouvernement : le bras de fer pour redresser l’Etat depuis l’intérieur. Saab vient de recevoir publiquement l’appui le plus total de Nicolas Maduro, qui l’a pressé « d’accélérer les enquêtes, quelles qu’en soient les conséquences ».

 

Conférence de presse intégrale du Procureur Général de la République, le 18 octobre 2017.

 Après que l’opposition vénézuélienne a conquis électoralement l’Assemblée Nationale (AN) en décembre 2015, la gestion de la Procureure Générale Luisa Ortega Diaz (1) à la tête du Ministère Public, a contribué à démembrer l’Etat depuis l’intérieur, créant un terrain favorable à l’impunité des affaires les plus importantes en matière de financement du secteur privé ou de fraudes internes dans plusieurs macro-entreprises publiques. « En outre, le Ministère Public a favorisé l’impunité de ceux qui avaient planifié une confrontation violente avec appui paramilitaire pour plonger la société et l’Etat dans une situation de guerre » précise Saab. Une situation délétère qui a pris fin le 30 juillet 2017 grâce à la mobilisation citoyenne pour élire une Assemblée Constituante.

Le 5 août 2017, l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) lors de son premier jour de travail (à l’unanimité de ses membres et sur proposition de Diosdado Cabello), a approuvé la destitution de la procureure générale par le Tribunal Suprême de Justice. Ortega Diaz, soutenue par la majorité de droite de l’Assemblée Nationale et des membres de la Table de l’Unité Démocratique (MUD, coordination de l’opposition) s’est opposée à cette décision, avant de prendre la fuite vers la Colombie.

C’est dans ce contexte que Tarek William Saab a été désigné par la Constituante pour prendre la tête du Ministère Public (MP), avec un lourd handicap : Ortega Diaz laissait derrière elle un réseau de corruption particulièrement complexe d’extorsions, de passivité délibérée, d’impunité organisée.

Les cas étudiés par l’actuel cabinet du Procureur Général de la République (FGR) sont variés et ont des ramifications diverses; mais, mise à part la permissivité déjà mentionnée vis-à-vis des violences de l’extrême droite, tous les cas ont un dénominateur commun: les détournements de fonds.

Au cours du bilan de son premier mois de gestion devant la Constituante au siège du Palais Fédéral Législatif, Tarek William Saab a évoqué le cas de Cadivi-Cencoex (organismes publics chargés de l’octroi des dollars préférentiels) en faisant remarquer que 80% des entreprises jugées pour irrégularités dans l’utilisation des devises ont bénéficié d’un non-lieu et seulement 20% ont été sanctionnées.

Saab a expliqué qu’ une de ces compagnies, principalement dans le secteur de l’alimentation, spéculaient à 82.000% sur les importations de Cencoex : « D’après moi une partie de l’origine du drame que traverse notre pays se trouve dans l’affaire Cadivi-Cencoex ». Il a insisté sur le fait qu’il faut geler des comptes, rapatrier l’argent et arrêter toutes les personnes impliquées dans cette affaire. « L’ex-procureure générale de la République avait tout caché et archivé, c’est elle la principale responsable ».

L’ex-Procureure Générale Luisa Ortega Diaz

Mercredi 27 septembre, au cours d’une conférence de presse, le Procureur Saab a également annoncé que 900 entreprises ont fait des bénéfices en surévaluant des produits chimiques obtenus grâce à l’attribution de devises par Cadivi-Cencoex ; 19 d’entre elles sont mises en examen par le MP.

Il a donné des détails sur 3 d’entre elles. « Nous avons perquisitionné à quatre reprises la Corporation Bates Hill CA, chargé des services funéraires. Elle a enregistré une filiale au Panama qui lui permettait de détourner les devises. A partir de cette entreprise 25 autres entreprises ont été créées qui ont dévié 17,2 millions de dollars » a déclaré Saab. Les frères Juan Miguel et Andrés Lozano Espinoza ont été arrêtés « en raison de leur implication dans les délits d’obtention illicite de devises, de blanchiment de capitaux et d’association de malfaiteurs ».

Tarek William Saab a précisé qu’ils ont reçu plus de 15 millions de dollars puisqu’« ils ont tiré profit de la simplification des démarches. Je pense que tout cela n’a pas pu se faire sans complicité ». On calcule que les surcoûts ont atteint 130.000%. Magma Mineral Glob, dont le propriétaire est Walter Jaramillo a reçu presque 9 millions de dollars. Jaramillo a pris la fuite et est actuellement recherché par Interpol. Sans adresse fiscale, la Coopérative Fortezza Da Brazzo RL, a reçu 28 millions de dollars entre 2005  et 2013. Ses actionnaires, Elisaúl Tejada, Isaberio Porta, José Rosario et Laura Muñoz sont également recherchés par Interpol.

La finalité de l’enquête selon Saab : rapatrier les capitaux cédés à des entreprises privées par l’Etat.

C’est ainsi que tout un réseau de corruption a été révélé ; il implique depuis des fonctionnaires publics jusqu’à des entreprises, qui, tous, ont été mis en examen. Le sujet est si sensible qu’il a fallu que l’organisme de Défense des Droits du Citoyen intervienne dans ces processus d’enquêtes qui avaient été relégués au fond des tiroirs par l’ancienne gestion du MP.

La réouverture des dossiers est un sujet qui, même s’il semble administratif et associé à l’économie, est un point d’honneur politique. C’est dans le détournement de devises que réside la plus haute, pernicieuse et traditionnelle corruption dans l’économie pétro-rentière vénézuélienne. On perçoit enfin une volonté politique de rechercher les responsables des désastres de la guerre économique au plus haut niveau.

Saab a été formel en ce qui concerne le but des enquêtes sur ces dossiers : rapatrier les capitaux accordés à des organismes privés par le réseau d’extorsion et le « cabinet privé » de Luisa Ortega, où des procureurs demandaient de l’argent pour ne pas formuler d’accusation contre les personnes concernées par les enquêtes ouvertes par le ministère public.

Cette affaire a conduit à l’imputation de German Ferrer, l’époux de l’ex-procureure et à la perquisition de leur domicile, en raison de la découverte de plus de 6 millions de dollars sur des comptes ouverts dans des paradis fiscaux par un groupe de procureurs du Ministère Public, désignés par Ferrer lui-même et Gioconda Gonzalez, adjointe de l’ex-procureure Luisa Ortega et directrice du bureau de cette institution pendant de nombreuses années.

L’enquête contre ce réseau d’extorsion organisé au plus haut niveau a visé l’avocat José Rafael Parra Saluzzo (2), propriétaire du cabinet Parra Saluzzo, qui a été arrêté à la mi-septembre,  accusé d’’extorsion, d’association de malfaiteurs et de trafic d’influences.

D’après Saab, l’organisation destinée à l’extorsion « a commencé comme un cartel, une mafia du plus haut calibre », depuis des petits fonctionnaires jusqu’à des personnes faisant partie de la plus haute hiérarchie ». Parmi les délits « les plus visibles » on trouve « le trafic d’influences, la perception de commissions » a-t-il affirmé. « Pour tout cela (l’ex-procureure Luisa Ortega) disposait d’un cabinet à son service, et nous avons des preuves… Un citoyen nommé Parra Saluzzo… C’est ce même cabinet qui a été engagé pour les affaires les plus scandaleuses de ces derniers temps » a précisé Saab.

L’ex-député chaviste Germán Ferrer, époux de Luisa Ortega Díaz.

L’ouverture de cette enquête et les révélations exposées sur la place publique ont provoqué la fuite de Luisa Ortega et de son époux German Ferrer qui ont précipitamment quitté le pays. Ortega a depuis multiplié les effets d’annonce sur les preuves qu’elle détiendrait à propos de la corruption du président Maduro.

Par ailleurs Tarek William Saab a contribué à « faire sauter le bouchon » de la plus grande affaire de  corruption au sein de l’industrie du pétrole du Venezuela de l’histoire récente. Il s’agit d’un détournement lié au projet phare de l’Etat, la Bande Pétrolifère de l’Orénoque (Faja Petrolifera del Orinoco – FPO). Ici Luisa Ortega Diaz semble mêlée de près au détournement estimé à au moins 200 millions de dollars au détriment de la nation, lors de négociations de l’entreprise nationale de pétrole Pdvsa « réalisées par la direction de la Bande Pétrolifère de l’Orénoque ( Faja Petrolifera del Orinoco) ».

« Je tiens pour responsable et j’accuse directement l’ex-titulaire du Ministère Public de cette permissivité, et je le dis sans détour, dans le détournement d’argent via des contrats de Pdvsa au détriment de la nation signés par la direction de la Bande Pétrolifère de l’Orénoque dans la période comprise entre 2010 et 2016 »

L’enquête de Saab a freiné le « coup d’État pétrolier ».

Le nouveau Procureur Général Saab a indiqué que Pdvsa (entreprise publique du pétrole) a collaboré dans l’enquête et que  « des contrats de services et d’approvisionnements avec d’importantes surtaxes ont été découverts » ce qui a conduit à une « investigation partielle ».  « Nous avons retenu un échantillon de 12 contrats avec 10 entreprises » parmi lesquelles se trouvent  Cuferca, Cooperativa Servicio de Oriente, Servicios Construcciones Romara y Metroemergencias. Le surcoût des contrats est estimé à 230%.

Il a également signalé qu’il a demandé à la Cour des Comptes et à Pdvsa de désigner des inspecteurs pour évaluer les modalités des contrats, et a indiqué que les propriétaires des entreprises seraient cités à comparaître pour expliquer les chiffres. Les délits qui pourraient leur être imputés dans ce cas sont ceux d’occultation de malversations concernant des licitations, détournement de fonds publics, association de malfaiteurs.

Cette affaire a fini par révéler un réseau très solide de détournement d’actifs nationaux, et a permis la désactivation de fait d’un « complot pétrolier » contre les finances du pays et contre les associations internationales de Pdvsa  qui s’opèrent avec des entreprises alliées et amies grâce à des entreprises mixtes. Le président Maduro a exigé de « nettoyer en profondeur » l’entreprise pétrolière.

La Frange Pétrolière de l’Orénoque et les entreprises associées.

Un mandat d’arrêt a été lancé contre Carlos Esteban Urbano Fermin, membre du groupe Cufeca, propriétaire de l’entreprise Constructora Cuferca, l’illustre. Comme l’a signalé le site internet d’investigations « La Tabla », la compagnie Cuferca est propriétaire d’un groupe dirigé par le chef d’entreprise  Carlos Urbano Fermin. Il s’agit d’un regroupement constitué à l’origine par une société de construction, une compagnie de transport et une manufacture de bois. A l’extérieur Urbano Fermin apparaît comme le directeur de trois compagnies déclarées à Miami en 2012, dans lesquelles se trouvent une entreprise de construction et la firme Grand Coke, qui le relie aux affaires en lien avec ce sous-produit du pétrole brut. Il fait également partie de six entreprises créées au Panama en 2014, et d’une autre en République Dominicaine en 2016. Le groupe Cuferca est partenaire de l’entreprise mixte Servicios Logisticos Petroleros Orinoco (constituée en octobre 2014)  avec Pdvsa comme associé principal. Cuferca a été mise en examen pour irrégularités lors de l’achat de FPU (Unités flottantes de production)  – qui n’ont jamais été mises en place – pour l’industrie du pétrole, où des contrats signés avec les entreprises publiques Petropiar, Petrocedeño et Petromonagas, entreprises mixtes de la FPO ont été trouvés.

L’avocat José Rafael Parra Saluzzo a été engagé par Cuferca pour conseiller l’entreprise en matière de défense pénale dans le procès ouvert suite à l’enquête sur les FPU. La Sudeban a découvert des transactions considérées comme irrégulières entre Cuferca et Parra Saluzzo, ce qui a donné lieu à un rapport d’activité suspecte en juillet dernier et la mobilisation des autorités de police qui ont agi contre cet avocat.

Saab a indiqué que le cabinet de Parra Saluzzo représentait également la macro-entreprise brésilienne Odebrecht au Venezuela, face aux accusations de corruption portées par différents parquets de la région. En ce qui concerne l’affaire qui implique l’entreprise de construction brésilienne, Saab a déclaré qu’Odebrecht livrerait des témoignages de personnes impliquées dans la machination frauduleuse, tout cela dans le cadre de réunions de travail entre la nouvelle institution pénale publique, et la compagnie brésilienne au Venezuela. Il faut rappeler que Parra Saluzzo est le même opérateur privé dans le réseau d’extorsion découverte au sein du Ministère Public, et maintenait des relations étroites et fréquentes avec des fonctionnaires de confiance du bureau du Procureur Général de l’ex-procureur Luisa Ortega Diaz. De plus il a représenté à plusieurs reprises juridiquement le leader de l’aile la plus violente de l’extrême droite, Leopoldo Lopez.

Une première conclusion sur le nouveau rôle du Ministère Public

Tarek William Saab fait contre la corruption ce que de nombreuses personnes ont réclamé depuis longtemps dans la rue : accélérer les enquêtes appropriées et agir de façon concrète.

Le développement d’un réseau de corruption avec des ramifications essentielles comme l’industrie du pétrole et l’importation de biens grâce aux devises donnés par l’Etat menaient à une fracture du gouvernement depuis l’intérieur. Faut-il rappeler que 96% des devises du Venezuela proviennent de Pdvsa ? Le fait que des délits graves aient été commis dans les grands projets pétroliers locaux, comme dans le cas de l’entreprise mixte Petro Zamora est un exemple de sabotage qui confine à un acte de guerre en raison des conséquences qu’il entraîne. Pdvsa est une des entreprises les plus importantes du monde, la première dans la région et la cinquième au niveau mondial, qui gère pour l’Etat et la population du Venezuela les  réserves pétrolières souterraines les plus importantes. Ce problème a des répercussions géopolitiques puisque plusieurs entreprises de différents pays liées au développement de l’industrie énergétique locale travaillent dans la Frange Pétrolière de l’Orénoque.

A une époque où le pétrole vénézuélien est évalué en yuans comme alternative au joug du dollar nord-américain, on comprend l’importance de mettre de l’ordre dans les ressources dont dispose le Venezuela, ainsi que dans celles qui vont se développer grâce à des accords avec des partenaires de poids sur l’échiquier géopolitique comme la Chine, la Russie ou l’Iran.

Quant au réseau de  corruption observé depuis longtemps autour de Cadivi-Cencoex, il est peu à peu dévoilé avec des noms et des prénoms, des mises en examen et des enquêtes en cours dans le but de rapatrier les capitaux qui ont été attribués aussi bien à des sociétés d’importation d’aliments, de médicaments et d’autres qui travaillent depuis longtemps avec l’Etat qu’à des entreprises « fantômes », appelées aussi « entreprises-valises » dont les fonds se trouvent à l’étranger (dans des paradis fiscaux) comme l’a décrit Saab lui-même.

L’affaire du géant brésilien Odebrecht, d’un autre côté, a constitué un thème clef dans la mesure où il s’agit d’une initiative venant du Département de justice nord-américain, avec une juridiction aux Etats-Unis à laquelle s’est plié le reste des pays alignés à la politique extérieure des Etats unis dans la région latino-caribéenne; son but est de destituer et de judiciariser la classe politique au détriment d’une politique judiciaire qui respecte les projets nationaux des pays impliqués dans ce réseau. L’initiative de lutte contre la corruption de la part du nouveau MP, avec Tarek William à sa tête, a un mobile différent de celui du juge  brésilien Sergio Moro : protéger le pays de l’internationalisation de la justice dans un but de déstabilisation de l’État. Les actions du nouveau Procureur laissent entendre à la société vénézuélienne tout entière, que  non seulement toutes les affaires qui mettent en cause la sécurité nationale du Venezuela seront résolues quelles qu’en soient les conséquences, mais aussi que sera rétabli l’ordre juridique à l’intérieur de l’Etat-nation vénézuélien. Etat dont la destruction est l’objectif prioritaire de la part du Pentagone et de l’élite néolibérale qui gouverne les Etats-Unis.

Notes :

(1) Lire Mensonges médiatiques contre France Insoumise (partie II) : le digne chavisme de Mr. Bourdin

(2) Ibid.

Source : http://misionverdad.com/gobierno-bolivariano/las-cruzadas-del-ministerio-publico-trabajo-especial

Traduction : Pascale Mantel

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Mensonges médiatiques contre France Insoumise (partie II) : le digne chavisme de Mr. Bourdin

« Et que dites-vous de Luisa Ortega, la procureure générale, c’est une chaviste digne ! » : L’émission touche à sa fin et pour Jean-Jacques Bourdin comme pour tant de « journalistes », c’est le moment de glisser une énième peau de banane sous les pieds de Jean-Luc Mélenchon. Luisa Ortega ! La caution de gauche parfaite, puisque, venue du camp bolivarien, elle dénonce à présent la « dictature » de Nicolas Maduro !

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Reposons aujourd’hui la question à Mr. Bourdin et à ceux qui tenaient enfin leur pasionaria du chavisme critique : « Et que dites-vous de Luisa Ortega ? » Si le droit de suite existait encore, on découvrirait le surprenant itinéraire d’un fantôme qui travaille aujourd’hui avec les États-Unis (1) selon le Miami Herald – après avoir fui le Venezuela dès qu’un coin de voile s’est levé sur l’important réseau mafieux qu’elle organisait depuis ses bureaux à Caracas. La justice vénézuélienne s’intéresse en particulier aux contrats de la frange pétrolière de l’Orénoque, à la destruction de preuves de corruptions moyennant commission des entrepreneurs concernés, et dans les derniers mois de 2017, aux nombreux cas d’impunité de casseurs ou d’assassins d’extrême droite, arrêtés par la police mais relâchés sur ordre de Mme Ortega « faute de preuves ». Une situation critique de laxisme judiciaire qui favorisa l’explosion des violences meurtrières et obligea pour un temps l’Etat vénézuélien à déférer les prévenus vers une autre instance – la Justice militaire. La fuite d’Ortega et la nomination à son poste de l’ex-défenseur des droits du citoyen Tarek William Saab a permis depuis de transférer ces cas devant les tribunaux civils.

Le nouveau Procureur Saab a informé le 22 septembre qu’il commençait les démarches pour obtenir le rapatriement de plus de 200 millions de dollars détournés au préjudice de l’Etat vénézuélien grâce à des contrats illégaux en faveur de 10 entreprises de la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque- 41.000 de ces contrats environ représenteraient plus de 35.000 millions de dollars de pertes pour le pays : « Rien que sur 1000 contrats, nous avons détecté une surfacturation de plus de 230%, ce qui a causé un dommage au patrimoine de la République de 200 millions de dollars. Nous devons aller jusqu’au bout pour qu’en plus de la saisie des biens et de l’arrestation des responsables présumés, on puisse rapatrier l’argent pillé à la nation. »

L’enquête a permis la mise en examen d’une dizaine de hauts dirigeants de la compagnie pétrolière nationale PDVSA et de ses filiales, mais ce réseau semble n’être que la pointe de l’iceberg.  D’autres affaires, que la droite accusait jusqu’ici le gouvernement Maduro d’étouffer, ont été rouvertes. Comme l’impunité sur les fraudes massives dans l’octroi de dizaines de millions de dollars via CADIVI, CENCOEX, organismes publics, à des entreprises privées qui n’ont pas respecté leur engagement d’en user pour importer des biens vitaux– médicaments, nourriture, etc… Ou les dossiers de près de 200 paysans assassinés par les grands propriétaires dans le cadre de la réforme agraire, eux aussi mis sous le boisseau par Luisa Ortega et les juges qu’elle avait nommés.

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Son amour immodéré de l’argent, visible dans le luxe de son domicile à Caracas, amenait la procureure générale Ortega à effectuer de fréquents voyages à Paris, comme sur cette photo, où on la voit (de dos, à gauche) en compagnie de José Rafael Parra Saluzzo (à droite), un des « blanchisseurs » du réseau d’extorsion et avocat de l’organisateur des violences d’extrême droite Leopoldo Lopez (2).

C’est probablement en découvrant les nombreux comptes bancaires ouverts par Luisa Ortega à travers Parra Saluzzo ou son époux German Ferrer aux Bahamas et aux Etats-Unis que la CIA a pu exercer un chantage sur le couple, et monnayer son opposition très médiatisée à la « dictature » de Nicolas Maduro.  

Conclusion

Le manque d’information du terrain allié au besoin de prendre ses distances à travers une critique de gauche, a conduit des militants à monter sur le lierre de Mr. Bourdin (3). Un « chavisme critique » populaire existe pourtant, sur place, qui offre des enseignements utiles pour d’autres processus de transformation. C’est pourquoi il est invisibilisé par les médias. Comme le rappelait il y a peu le sociologue altermondialiste Boaventura de Souza Santos « Je pense qu’il faut lutter pour la qualité de la démocratie. Mais encore faut-il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par démocratie. Par exemple, il existe aujourd’hui au Venezuela une structure très importante qui s’appelle le Pouvoir Communal, à laquelle participent des gens très critiques vis-à-vis des politiques de Maduro et qui essaient de construire depuis la base un pouvoir communal qui est un pouvoir participatif, pas nécessairement représentatif en termes de démocratie représentative. » (4)

Thierry Deronne, Caracas, le 26 septembre 2017

Lire la première partie de ce dossier : Mensonges médiatiques contre France insoumise, partie I : « Maduro a fermé 49 médias ».

Notes

  1. http://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/venezuela/article168752747.html
  2. « Leopoldo Lopez, la presse française lâchée par sa source ? », http://wp.me/p2ahp2-20J
  3. « Comment redescendre du lierre de Mr. Bourdin et cultiver notre propre jardin », http://wp.me/p2ahp2-2y8
  4. « Boaventura de Souza Santos: pourquoi je continue à défendre la révolution bolivarienne au Venezuela », http://wp.me/p2ahp2-3kl

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Le Venezuela se rebelle contre le pétrodollar (Il Manifesto)

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par Manlio DINUCCI

“A partir de cette semaine le prix moyen du pétrole est indiqué en yuan chinois”, a annoncé le 15 septembre le Ministre vénézuélien du pétrole. Pour la première fois le prix de vente du pétrole vénézuélien n’est plus indiqué en dollars.

C’est la réponse de Caracas aux sanctions lancées par l’administration Trump le 25 août, plus dures que celles de l’administration Obama en 2014 : elles empêchent le Venezuela d’encaisser les dollars venant de la vente du pétrole aux Etats-Unis, plus d’un million de barils par jour, dollars jusqu’ici utilisés pour importer des biens de consommation comme les produits alimentaires et les médicaments. Les sanctions empêchent aussi le commerce de titres émis par la Pdvsa, la compagnie pétrolière d’Etat vénézuélienne.

Washington vise un double objectif : augmenter au Venezuela la pénurie des biens de première nécessité et donc le mécontentement populaire, sur quoi s’appuie l’opposition interne (subventionnée et soutenue par les USA) pour abattre le gouvernement Maduro ; mettre l’Etat vénézuélien en default, c’est-à-dire en faillite, en l’empêchant de payer les échéances de la dette extérieure : c’est-à-dire mettre en faillite l’Etat qui a les plus grandes réserves pétrolières du monde, presque dix fois celles des Etats-Unis.

Caracas essaie de se soustraire à l’étreinte étouffante des sanctions, en cotant le prix de vente du pétrole non plus en dollars USA mais en yuan chinois. Le yuan est entré il y a un an dans le panier des monnaies de réserve du Fonds monétaire international (avec le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling) et Pékin est sur le point de lancer des contrats futures (contrats à terme) d’achat-vente du pétrole en yuan, convertibles en or. “Si le futur prenait consistance, en érodant ne serait-ce qu’une partie de l’écrasant pouvoir des pétrodollars, ce serait un coup retentissant pour l’économie américaine”, commente Ie quotidien Il Sole 24 ore.

Ce qui est mis en question par la Russie, la Chine et d’autres pays n’est pas seulement l’énorme pouvoir du pétrodollar (monnaie de réserve tirée de la vente du pétrole), mais l’hégémonie même du dollar. Sa valeur est déterminée non pas par la réelle capacité économique étatsunienne, mais par le fait qu’il constitue quasiment les deux tiers des réserves monétaires mondiales et la monnaie avec laquelle on établit le prix du pétrole, de l’or et des marchandises en général. Ceci permet à la Federal Reserve, la Banque centrale (qui est une banque privée), d’imprimer des milliers de milliards de dollars avec lesquels est financée la colossale dette publique étasunienne -environ 23 mille milliards de dollars- à travers l’achat d’obligations et autres titres émis par le Trésor.

Dans ce contexte, la décision vénézuélienne de détacher du dollar le prix du pétrole provoque une secousse sismique qui, depuis l’épicentre sud-américain, fait trembler tout l’édifice impérial fondé sur le dollar. Si l’exemple du Venezuela se répandait, si le dollar cessait d’être la principale monnaie du commerce et des réserves monétaires internationales, une immense quantité de dollars se trouverait mise en circulation sur le marché faisant s’écrouler la valeur de la monnaie étasunienne.

Voilà le réel motif pour lequel, dans l’Ordre exécutif du 9 mars 2015, le président Obama proclamait “l’urgence nationale face à l’inhabituelle et extraordinaire menace posée à la sécurité nationale et à la politique étrangère des Etats-Unis par la situation au Venezuela”. Ce même motif pour lequel le président Trump annonce une possible “option militaire” contre le Venezuela. Elle est en préparation au U.S. Southern Command, dont l’emblème est l’Aigle impérial qui domine Centre et Sud Amérique, prêt à plonger avec ses serres sur celui qui se rebelle contre l’empire du dollar.

Note de Venezuelainfos : un brin de mémoire historique ne nuisant pas à la compréhension du présent, citons Morgan Sportès dans « Le mai 1968 dont les médias n’ont pas voulu parler » : 

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« La seule chose que les Américains n’ont jamais pardonné à De Gaulle, m’a dit Pierre Messmer peu avant sa mort, ça n’est pas sa sortie de la défense intégrée de l’OTAN, ni son fameux discours de Phnom-Penh dénonçant la guerre au Vietnam, mais c’est sa remise en cause du « privilège exorbitant du dollar ». (..) De Gaulle, Che Guevara de la finance (et autrement dangereux qu’un Che Guevara puisqu’il dirigeait une nation puissante munie de l’arme atomique) avait envoyé la marine nationale aux États-Unis, acte hautement symbolique, pour remporter « son or » en échange de billets verts, monnaie de singe dont il ne voulait plus. (..)

Là, il visait juste, il visait où ça fait mal. Et il a essayé d’entrainer avec lui, dans cette aventure (se débarrasser des dollars-papier), l’Afrique du sud, les pays arabes, la Russie, la Chine… Les stocks d’or US fondaient. (..)

Dans le même esprit il avait élaboré une défense « tous azimuts », ses missiles nucléaires devant être tournés vers l’est mais aussi vers l’ouest (le général Ailleret, metteur en œuvre de cette politique, mourrait opportunément dans un accident d’avion en mars 68, à la veille du fameux mois de mai). Qui sait, disait de Gaulle pour justifier cette politique, qui gouvernera les États-Unis et la Russie dans quelques décennies. (..)

Tandis que les pavés volaient, les stocks d’or français s’envolaient. La guerre contre le dollar, ourdie par de Gaulle se retournait en offensive spéculative contre le franc… Le paradoxe du gauchisme, – et sa vérité farcesque – c’est que prétendant abattre la société bourgeoise, il avait derrière lui tous les notables, tous les nantis qui rêvaient d’abattre la statue du Commandeur gaullienne (car la France est le seul pays où le mouvement mondial de mai a pris un tour directement politique : renverser un gouvernement).

Aux USA une campagne de presse antigaulliste d’une violence et d’une bêtise inouïes battait son plein… Les sentiments de la CIA à l’égard de de Gaulle, nous les connaissons grâce à un rapport de Richard Helms au président Johnson du 30 mai 1968 dénonçant dans le général un dictateur qui ne pourra se maintenir au pouvoir qu’en versant des fleuves de sang.»

Source:  Edition de mardi 19 septembre 2017 de Il Manifesto :  https://ilmanifesto.it/il-venezuela-si-ribella-al-petrodollaro/,

Traduit par Le Grand Soir : https://www.legrandsoir.info/le-venezuela-se-rebelle-contre-le-petrodollar-il-manifesto.html

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Les débats de l’Assemblée Constituante : de la corruption comme usage privé de la chose publique.

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Avec l’Assemblée Nationale Constituante le modèle de société est en débat. Dans ce modèle, l’économie occupe une place centrale. Le pain de chaque jour est vital à tout le reste, sauf dans les moments d’exceptions politiques, qui, nous le savons, ne sont pas éternels. Produire ce pain peut être garanti par un privé, par l’Etat, par une communauté organisée, ou par une alliance entre parties. Cela semble être un consensus dans le chavisme actuellement et pour les années à venir.

A l’intérieur de ce possible consensus des débats ont lieu. L’un d’entre eux concerne l’Etat. Le point d’accord est que l’intervention de ce dernier est nécessaire, et que certaines branches de l’économie doivent être sous son contrôle. Il serait nécessaire de déterminer lesquelles, selon les objectifs pour l’étape que nous traversons, et dans une perspective de  transition au socialisme. Cependant, la discussion se complique à l’heure de tirer le bilan de dix-huit ans de tentatives, d’essais, de plans déjà exécutés. Qu’est-ce qui a pu se faire et qu’est-ce qui n’a pas pu ? Et pourquoi ?

La droite en profite comme d’habitude pour réaffirmer son sens commun néolibéral : l’Etat est inefficace, le secteur privé sait, lui, gérer. Pour démonter cette matrice il est facile de voir qu’il n’y a jamais eu de véritable entreprise privée au Venezuela, pas plus celle qui a vécu des devises de l’Etat que celle qui a toujours préféré importer pour spéculer, que produire sur place. Mais l’Etat en tant que tel ? Que se passe-t-il avec la production sous son contrôle, avec les entreprises expropriées, achetées, créées, avec les plans de développement agricoles, les objectifs tracés? C’est là que semble être la zone complexe, qui reste peu abordée, et rend difficile le débat sur le modèle, sur de possibles mesures centrales à prendre dans ce pays en guerre, où l’Etat doit avoir un rôle déterminant.

Particulariser la discussion peut en réduire la portée, la mener dans l’abstrait peut affaiblir la force de l’argumentation. En guise d’équilibre impossible je vais parler d’une expérience récente: le débat mené dans le cadre des déplacements des députés constituants dans les territoires avec des ouvriers de la Centrale Sucrière Ezéquiel Zamora, et avec des producteurs agricoles dans le Centre Technique Productif Socialiste Florentino, les deux situées à Barinas, toutes deux propriétés de l’Etat. La conclusion à laquelle on arrive est que les projets ont été bien posés selon les capacités du territoire, selon les marchés d’achat et vente, et malgré cela n’ont pas réussi à se développer. Ils fonctionnent à un pourcentage de production inférieur à leur potentiel, sans compter qu’ils devaient, selon le plan, croître.

Que s’est-il donc passé ? Quelles raisons ont empêché le développement de ces entreprises ? Il ne s’agit pas dans ces cas, comme c’est arrivé dans d’autres, d’achats d’entreprises qui sur le point d’être mises en faillite par leurs propriétaires, avec des machines obsolètes et des marchés fermés. Les réponses sont diverses mais elles se concentrent en un point: la corruption, c’est-à-dire la mauvaise utilisation des fonds, l’utilisation de ce qui est public pour le bénéfice personnel/familial, comme par exemple, de l’argent qui est arrivé et n’a pas été investi, du bétail  et des machines vendus illégalement – l’univers de la corruption est bien plus grand: évasion fiscale, comptes dans des paradis fiscaux, surfacturations et un etcetera dans lequel les grands entrepreneurs sont experts.

Il s’agit d’un thème difficile à aborder, parce qu’en partie, c’est une arme avec laquelle la droite – immergée jusqu’au cou dans la corruption – attaque tous les processus progressistes et révolutionnaires. Le problème c’est que nous ne pouvons laisser à ces secteurs le monopole de « l’explication ».  Un de ceux qui, depuis nos propres rangs, étudient le sujet, c’est, par exemple,  le vice-président bolivien Álvaro García Linera, qui dans une entrevue récente,  exprime des concepts comme celui de la « démocratisation de la micro-corruption » et pose la question centrale: que faire devant ce problème?

« C’est un fait qui te ronge la morale, alors que la seule force qu’on a quand on vient d’en bas c’est la force morale (…) Si tu deviens permissif tu perds ta force morale (…) Si tu perds moralement tu perds générationnellement, la pire défaite d’un révolutionnaire est la défaite morale. Tu peux perdre des élections, perdre militairement, perdre la vie, mais ton principe, ta crédibilité sont toujours debout, par contre quand tu perds la morale tu ne te relèves plus ». Il explique, en mettant l’accent sur la dimension morale, la nécessité d’identifier les responsables, de les juger, de se frapper durement.

Cet impact moral est évident. En particulier à cause de l’impunité qui a généralement régné face à ces situations. On pourrait formuler plusieurs hypothèses pour expliquer que la logique de sanctionner la personne en l’écartant de son poste – parfois pour le nommer à un poste équivalent – a substitué celle de juger: la culture politique, la corrélation de forces, le manque de suivi qui permettent de mener les cas à la justice. Il existe sûrement plus d’explications. L’absence de sanction des responsables affecte les ouvriers, les producteurs agricoles, les habitants de la zone, du pays, mine la bataille d’idées de la révolution, sa construction d’un sens commun.

Il existe une autre dimension en plus de la morale: l’économique. Prenons un cas qui apparaît systématiquement dans chaque commune, ou territoire agricole: Agropatria, l’entreprise publique qui doit fournir des matières premières pour la production. Toutes les descriptions signalent que l’entreprise dispose des matières premières nécessaires mais que celles-ci sont revendues par des réseaux de « bachaqueros« . Les recherches conduisent à la complicité entre le personnel de l’entreprise et des revendeurs. Le gain pour les corrompus et les mafias est important, le poids pour les producteurs aussi; leurs coûts de production augmentent, leurs gains diminuent, les prix –  avec des bénéfices extraordinaires pour les intermédiaires –  augmentent, le pouvoir d’achat est frappé, la guerre économique en devient plus aiguë pour les secteurs populaires.

Santa Barbara de Barinas II 1

Débattre des causes de la situation de l’économie publique est la clé pour aborder le modèle et les mesures nécessaires, immédiates et stratégiques. L’hypothèse est que le problème  ce n’est pas le modèle socialiste – comme le martèle la droite –  mais qu’il n’a pas été possible de développer comme prévu la stratégie. Cela est dû, en partie, à la corruption qui a freiné, parfois brisé, des initiatives clés. Nicolas Maduro l’a dit dans son discours devant l’Assemblée Nationale Constituante:  » Le neuf n’arrive pas à naître, et parfois il se met à mourir à cause de la bureaucratie et de la corruption. Et le vieux n’arrive pas à mourir, et parfois il poignarde le neuf ». La corruption dans la sphère de l’Etat n’est pas l’œuvre du chavisme mais une partie endémique de la formation économique, politique et étatique, pétrolière, un lubrifiant constitutif du capitalisme. Ce n’est pas un problème nouveau, il ne se résout pas d’un coup de baguette magique.

Les récentes lois proposées par le président Maduro face aux grands réseaux de corruption du CENCOEX et des systèmes publics d’octroi de devises aux entreprises privées censées importer des médicaments ou aliments mais qui les ont revendus sur le marché parallèle, vont dans le bon sens : il s’agit non seulement de reprendre les enquêtes freinées par le Ministère Public, mais de confisquer les biens de ces grands groupes privés pour les remettre non à l’Etat mais directement à la population. Il y a eu plusieurs arrestations ces dernières semaines: au sein du Ministère Public, de la compagnie publique du pétrole PDVSA, à l’Hôpital de Valencia, et Maduro a demandé de reprendre l’enquête de CADIVI, l’organe chargé d’octroyer des devises étrangères. Si on y ajoute aussi le cas, par exemple, de Pequiven, filiale de PDVSA, au début de l’année, on voit que le problème touche des zones clés de l’Etat pour le développement économique, et qu’il existe des responsabilités dans les hautes sphères. La capacité d’affronter les agressions multiformes seraient d’une autre ampleur avec un Etat à la capacité productive consolidée, avec une justice dans les zones où la corruption s’est installée en lien avec les plans de ceux qui conduisent la stratégie contre le Venezuela. Une coïncidence qui peut s’expliquer par l’action des facteurs de guerre pour générer de la corruption dans des zones et des territoires géographiques stratégiques.

Ce dernier point place la corruption dans le problème majeur actuel: le plan de récupération du pouvoir économique par le bloc putschiste, dirigé depuis les Etats-Unis. Les détournements de fonds/complicités de frontière/manque de suivi/sabotage, ont pour objectif – pour ceux qui dirigent la guerre – la paralysie progressive de l’économie pour asphyxier la population. Mais ils remplissent aussi un autre objectif, celui de décomposer le tissu social, de rompre les solidarités populaires. On a vu ces derniers temps comment la corruption a augmenté dans l’espace public quotidien, sur de petites échelles, une « démocratisation de la micro-corruption » analysée par García Linares – plus seulement dans l’Etat mais aussi dans la société.

Il est central d’exercer la justice, d’appliquer le poids de l’Etat sur l’Etat lui-même, sur les grands groupes privés, de commencer d’en haut, de l’intérieur, jusqu’en en aval – le populaire n’est pas un synonyme automatique  d’innocence -. Il faut le faire pour appliquer les mesures prises, stimuler la force économique propre que peut développer l’Etat – celui-ci a montré sa capacité de réussir dans plusieurs expériences – accompagner le développement social/communal, établir des accords avec le secteur privé qui se concrétisent vraiment et ne deviennent pas une source d’enrichissement illégal.

Nous avons besoin de débattre de l’Etat, de sa puissance et de ses failles, de faire le bilan de ce qui a été fait, de le corriger dans notre stratégie, de mettre des noms sur les responsables des vols et de les juger, et de ne pas recommencer à créer les mêmes structures qui ne peuvent se maintenir vu leurs logiques de fonctionnement, le manque de suivi et de sanctions. Dans le cas contraire on peut courir le risque de répéter les erreurs, de ne pas réussir à construire des solutions nécessaires dans ce contexte de guerre, et de maintenir une culture de l’impunité qui, on le sait, génère davantage d’impunité.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/12/la-corrupcion-el-uso-privado-de-la-cosa-publica/

Traduction : Cathie Duval

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Guerre contre le Venezuela, étape II : Trump impose plus de sanctions (Moon of Alabama)

Il y a un mois, nous avons mis en garde contre une prochaine guerre contre le Venezuela. Une telle guerre pourrait faire énormément de dégâts dans de nombreux pays de la région.

L’opposition, formée et financée par les États-Unis, a tenté de créer un violent chaos dans les rues mais n’a pas réussi à convaincre la majorité de la population. Le seul soutien qu’elle a à l’intérieur du pays provient de la riche bourgeoisie des grandes villes qui méprise le programme de justice sociale du gouvernement. Les travailleurs et les agriculteurs sont mieux lotis avec les politiques social-démocrates d’Hugo Chavez auparavant, et de Nicolas Maduro maintenant. La tentative de coup d’état qui était la première étape d’une prise de contrôle du Venezuela par les Etats-Unis a échoué.

Le mois dernier, une Assemblée Constituante a été élue et elle est prête à défendre l’Etat. L’opposition a boycotté les élections à l’assemblée, et maintenant elle se plaint de ne pas avoir de siège. L’une des premières décisions de l’Assemblée a été d’entériner la décision du Tribunal Suprême de Justice de mettre fin aux fonctions de la procureure générale Luisa Ortega Diaz, aux fins d’enquête. Elle avait condamné le gouvernement pour sa résistance aux tentatives de coup d’Etat. Elle a maintenant fui le pays avec son mari. Le Miami Herald admet qu’elle est payée par les Etats-Unis :

Ortega, longtemps proche du gouvernement, est devenue procureure en chef en 2007 ; elle détient vraisemblablement des informations juridiques compromettantes. Et on pense qu’elle collabore avec les forces de l’ordre des États-Unis au moment où Washington inflige des sanctions à Caracas.

Il se dit que le mari d’Ortega est l’objet d’un chantage de la part des États-Unis pour avoir été impliqué dans d’importantes transactions illégales.

Le président américain Trump a menacé d’utiliser la force militaire si le président Maduro n’abandonnait pas son poste. Le chef de la CIA, Pompeo, a récemment fait la tournée des pays voisins du Venezuela pour « essayer de leur faire comprendre ce qu’ils pourraient faire ». Leur a-t-il suggéré d’approvisionner en armes certaines forces par procuration dans le pays, ou carrément d’envahir le pays ?

Aujourd’hui, l’administration Trump a imposé des sanctions sévères au Venezuela :

Les sanctions que Trump a signées par ordonnance interdisent aux institutions financières de fournir de l’argent frais au gouvernement ou à la compagnie pétrolière d’État PDVSA. elles limiteront également la possibilité de Citgo, la filiale américaine de PDVSA, de renvoyer de l’argent au Venezuela, et elles interdiront l’achat et la vente des obligations récemment émises par le gouvernement pour contourner son isolement croissant sur les marchés financiers occidentaux.

Le Venezuela s’était préparé à au moins une partie de ces sanctions. Il y a quelques mois, le géant pétrolier russe Rosneft a acquis des parts de PDVSA et une partie des ventes de pétrole se fait à travers cette société :

La firme pétrolière russe Rosneft a conclu des accords avec plusieurs acheteurs pour presque tout son quota de pétrole brut vénézuélien pour le restant de l’année, a appris Reuters mercredi, c’est la première fois que Rosnef effectue une vente de pétrole de ce membre de l’OPEP aussi importante.

Les livraisons de pétrole vénézuéliennes aux États-Unis ont diminué au cours des dernières années, à cause de la diminution de la production, des problèmes commerciaux et des sanctions contre des officiels vénézuéliens.

Dans la déclaration de la Maison Blanche, Maduro est qualifié de « dictateur » et sa présidence d’ « illégitime ». C’est grotesque. Maduro a été élu dans des élections libres et équitables. L’ancien président américain Jimmy Carter a dit que le système électoral du Venezuela était le meilleur du monde. Les nouvelles sanctions augmenteront probablement le soutien dont bénéficie le gouvernement actuel.

La Maison-Blanche a fait allusion à d’autres mesures économiques :

Un personnage important de l’entourage [de Trump] a dit aux journalistes que les États-Unis avaient une grande influence sur l’économie du Venezuela, mais ne voulait pas l’exercer d’une manière irresponsable qui pourrait nuire davantage au peuple vénézuélien déjà en difficulté.

Le Venezuela entre dans une période difficile. Mais, à moins que les États-Unis ne lancent une attaque militaire directe sur le pays – tout seuls ou par l’intermédiaire des voisins du Venezuela ou de mercenaires -, le pays survivra facilement à l’inique agression.

Les réserves de pétrole du Venezuela, qui s’élèvent à 300 milliards de barils, sont les plus importantes du monde. C’est la raison pour laquelle les États-Unis veulent soumettre le pays. Mais ni la Russie, ni la Chine, ni personne, ne veut voir les États-Unis prendre le contrôle de ces réserves.

Moon of Alabama

»» http://www.moonofalabama.org/2017/08/countdown-to-war-on-venezuela-ste…
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https://www.legrandsoir.info/compte-a-rebours-de-la-guerre-contre-le-venezuela-etape-ii-trump-impose-plus-de-sanctions.html

La « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 4 (fin)

Suite et fin de la partie 3

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La valeur de la monnaie américaine annoncée chaque matin par ce site Web depuis sa création en 2010 est devenu « la » référence pour qui veut acheter des dollars au marché noir (et pour qui les vend). Comment les créateurs de DT établissent-ils le prix de la devise ? En s’appuyant sur les variations du taux pratiquées par les bureaux de change de… Cúcuta (ville située sur la frontière, côté colombien) !

Cette curiosité a pour origine la « résolution numéro 8 » émise par la Banque de la République (la banque centrale colombienne) le 25 mai 2000, durant le gouvernement d’Andrés Pastrana. Il en résulte que si celle-ci établit la parité du peso, sa monnaie nationale, avec le bolivar, elle autorise les cambistes de la frontière, hors de tout contrôle, à établir leurs propres taux. Ce qu’ils font, en les manipulant arbitrairement et de façon disproportionnée.

Il existe, à Cúcuta, plusieurs centaines de ces bureaux de change légaux et illégaux. En vertu d’une autre loi colombienne tout aussi ahurissante, ces officines peuvent effectuer toute transaction sans les reporter aux autorités de tutelle, pour peu qu’elles soient inférieures à 10 000 dollars – mécanisme on ne peut plus utile pour blanchir l’argent du narcotrafic.

C’est donc cette mafia qui, théoriquement, alimente de ses données Dollar Today. Dont les responsables vivent, comme il se doit, à Miami, d’où ils mènent leur activité. Le plus connu d’entre eux s’appelle Gustavo Díaz. Ancien militaire, il a participé le 11 avril 2002 au coup d’Etat contre Chávez et a été nommé sous-chef du cabinet militaire (Casa Militar) durant l’éphémère « gouvernement » du président de facto Pedro Carmona. Expulsé de l’armée, il a demandé en 2005 l’asile politique aux Etats-Unis et l’a bien sûr obtenu.

Qu’on examine cette configuration mafieuse par n’importe quel bout, une conclusion s’impose : c’est avec le soutien de Washington et des autorités de Bogotá qu’est mise en œuvre cette distorsion économique permettant de dévaluer artificiellement la monnaie vénézuélienne et de faire exploser l’inflation (720 % en 2016 d’après le FMI). Le 10 juillet 2015, l’économiste et analyste politique Tony Boza expliquait que DT n’est pas une page Web, « mais le mécanisme que la Colombie a inventé pour agresser l’économie vénézuélienne ; c’est un acte de guerre ; c’est l’équivalent d’un Plan Colombie, économique, contre le Venezuela [1].  » Rencontré en juin dernier, Luis Salas ne dit pas autre chose : « Pour réussir à se positionner comme référence du taux de change, il faut une organisation et une capacité de communication qu’une page Web, à elle seule, ne possède pas. »

Ce que Gustavo Díaz confirme à sa manière. Alors que la Banque centrale vénézuélienne accuse les responsables de DT de tomber sous le coup de la loi fédérale américaine Racketeer Influenced and Corrupt Organizations (RICO) ciblant les organisations criminelles, il confie : « Notre crainte est qu’il y ait un procès, qu’on connaisse ainsi toutes les personnes qui travaillent avec nous et que le gouvernement [vénézuélien] puisse les attaquer directement. Il y a beaucoup de gens derrière nous [2].  »

Historiquement, sur les 2 300 kilomètres de leur frontière commune, une grande partie de la vie « sociale » vénézolano-colombienne a reposé sur la contrebande. Une contrebande « traditionnelle », similaire à celle qu’on observe dans toute zone frontalière, quel que soit le continent. On entre évidemment dans un trafic d’une tout autre nature lorsque, en révélant l’ampleur, 12 210 tonnes – 12 210 tonnes ! – d’aliments, dont manquent cruellement les Vénézuéliens, sont interceptées de janvier à novembre 2014 en direction de la frontière par les forces de la Commission nationale de lutte contre la contrebande. Pour une tonne récupérée de cette « contrebande d’extraction » combien parviennent à destination (avec la complicité, dans un certain nombre de cas, de gardes nationaux ou de militaires vénézuéliens) ? Compte tenu de leur prix subventionné au Venezuela, la valeur du lait, du sucre ou du… papier toilette, peuvent être multipliés par dix en arrivant dans le pays voisin.

En 2016, entre 8 000 et 22 000 litres d’essence s’y dirigeant clandestinement ont été saisis quotidiennement avant de parvenir à destination. On peut incriminer la différence abyssale de son prix de vente entre les deux pays. Mais, là encore, le gouvernement colombien a une responsabilité directe dans le pillage organisé des richesses du Venezuela. Depuis le 10 août 2001, la loi (colombienne) 681 autorise les « petits importateurs d´essence » – comme c’est bien dit ! – à distribuer le combustible en marge de l´entreprise nationale Ecopetrol. Mieux : rendant la contrebande du combustible légale, Ecopetrol se réserve le droit de leur racheter l´essence à prix réduit.

Le 3 mai 2016, après qu’aient été réalisés par ses services 5 087 inspections dans plus de 1 500 établissements privés, mais aussi publics, de distribution d’aliments et de biens prioritaires dans tout le pays, le Défenseur du peuple Tarek William Saab déclara publiquement : « On a détecté de nombreux actes illicites où l’on suspecte la complicité de fonctionnaires et de personnes liées à l’entreprise privée. La justice doit agir avec force et leur appliquer tout le poids de la loi. »

Le 14 août suivant, dans le quotidien Últimas Noticias, l’éditorialiste Eleazar Díaz Rangel s’insurgeait : « Il y a deux semaines, on nous a annoncé, dans un rapport de la Grande mission approvisionnement souverain, qu’on a arrêté soixante-dix bachaqueros dans cette zone [de Petare ; quartier populaire de la capitale] (…) Que l’on sache, aucun n’a été jugé bien qu’il ait commis des délits mentionnés dans la Constitution et dans la Loi des prix justes. On n’a pas connaissance non plus d’une quelconque condamnation. (…) On ne comprend pas cette contradiction. Si l’on ne peut exiger que les rayons soient garnis et qu’il soit possible de tout obtenir tant que la production n’augmente pas, je crois que, oui, on devrait pouvoir montrer les résultats de sanctions infligés aux coupables de ces délits prévus dans notre Constitution. »

La corruption ? Elle existe. Trop. Et à tous les niveaux. Chez les « chavistes ». Mais pas que chez eux (ce serait trop beau).

Les témoignages abondent de négociateurs étrangers qui doivent composer avec des « Señores 10 % » pour obtenir un marché ou faire des affaires dans le pays. Dans les ports, il n’est pas rare que quelque douanier, militaire ou fonctionnaire ne réclame sa dîme pour laisser procéder au débarquement des cargaisons. « Si les importateurs tentent d’échapper aux pots de vin, a dénoncé Luis Peña, directeur des opérations de Premier Foods, dont le siège se trouve à Caracas, les aliments restent sur place et pourrissent. »

Ici, on assiste à la mise en examen d’un ex-gérant du Fonds sino-vénézuélien pour le détournement présumé de 84 millions de dollars destinés à la production d’aliments en 2011 et 2012. Là, c’est l’ex-président et gérant de l’entreprise mixte socialiste Leguminosas del Alba, Oscar Pérez Fuentes, qui est inculpé pour sa responsabilité dans la contrebande de 120 tonnes de haricots secs (mai 2016). Là-bas, à Miami, le 18 juillet 2014, le « bolibourgeois » Benny Palmeri-Bacchi est arrêté à l’aéroport par des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA). Accusé de trafic de cocaïne et de blanchiment d’argent, il appartenait au comité directeur de la Chambre des entrepreneurs vénézuéliens du Marché commun du sud (Mercosur) et possédait, entre le sud de la Floride et le Venezuela, une demi-douzaine d’entreprises ayant pour activité l’importation d’aliments.

A Miami, précisément, ainsi que dans les agglomérations aisées qui l’entourent, est également concentrée la plus grande communauté des Vénézuéliens de la diaspora, majoritairement « anti-chaviste », exilés avec des comptes en banque dans certains cas alimentés à grands coups de trafics, de dessous de table, de pots de vin et de piston. La délinquance n’a ni couleur ni idéologie. « Bolibourgeois » et bourgeois traditionnels travaillent sans difficulté la main dans la main.

Le 26 mai 2014, le député Ricardo Sanguino, président de la Commission des finances et du développement économique de l’Assemblée nationale, alors dominée par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), informait ses collègues que la défunte Commission d’administration des devises (Cadivi) avait approuvé le déblocage de 20 milliards de dollars pour des importations jamais arrivées au pays. En juin 2014, après avoir été écarté du gouvernement, Jorge Giordani qui, ministre de la Planification ou des Finances de Chávez, a régné sur la vie économique vénézuélienne de 1999 à 2014, dénoncera que pour la seule année 2012, 25 milliards de dollars ont été volés et dilapidés à travers les mécanismes d’obtention de devises.

En février 2016, en compagnie d’Héctor Navarro, ex-ministre expulsé du PSUV en 2014, il fera monter la barre très haut en évoquant la somme de 300 milliards de dollars déviée en dix ans à travers des importations fictives et la pratique de la surfacturation. Dommage qu’il n’ait pas profité de cet esclandre pour procéder à une autocritique sur sa part de responsabilité ni surtout apporter une quelconque preuve utile pour démasquer et traquer les délinquants.

Plus extravagante sera la récente déclaration en conférence de presse de la Procureure de la République Luisa Ortega lorsque, ayant rompu avec le pouvoir, elle affirmera sur un ton menaçant, après avoir accusé le président Maduro de « crime contre l’Humanité » pour la répression des manifestations et la convocation d’une Assemblée constituante, avoir entre ses mains « 36 124 enquêtes sur des cas de corruption [3 ». Sans tomber dans une polémique facile, on s’interrogera : comment se fait-il que si peu d’affaires aient été jugées depuis le temps qu’elle occupe sa fonction – elle a été nommée en 2007 – et pourquoi cette affirmation fracassante après avoir rejoint les rangs de l’opposition et pas avant ?

Bien réelle, cette corruption endémique participe de l’anarchie dans la distribution des biens essentiels et le pillage de l’Etat. Encore convient-il de ne pas en faire l’alpha et l’oméga de la crise, imputée par définition à feu Chávez ou au président Maduro. Interrogé sur les fameuses « entreprises fictives » (« empresas de maletín »), l’économiste Luis Salas répond : « J’ai fait un travail où j’ai démontré que, avec le contrôle des changes, les entreprises fictives créées par des chavistes ou autres ont existé. Mais, lorsqu’on examine la comptabilité des devises octroyées par le gouvernement entre 2003 et 2012, on se rend compte qu’elles ont été accaparées par les grandes entreprises, les monopoles, Polar, Cargill, les labos pharmaceutiques, les firmes automobiles… En gros, les entreprises fictives qui n’ont rien importé et détourné l’argent représentent 10 % de l’octroi de devises. La grande fraude, c’est les transnationales. La droite met en évidence les empresas de maletín pour occulter cette responsabilité [4]. »

A travers divers mécanismes, la surfacturation existe, pour ne citer qu’elle. Par exemple lorsque les transnationales s’achètent leurs produits à elles-mêmes, et que la maison mère, à l’étranger, gonfle ses prix.

En 2012, dernière année de gestion de Chávez, celle où il y a eu le plus d’importations, celles-ci n’ont été que d’un cinquième supérieures à celles de 2003 en terme matériel, par tonne ou par kilo. En revanche, elles ont coûté cinq fois plus cher. « Cela signifie que, bien qu’on importe quasiment la même chose, la croissance n’a pas été dans les quantités mais dans les prix. Dans un contexte mondial de déflation ! Le niveau de la demande de devises a été totalement injustifiée. »

Passé inaperçue ou tolérée lorsque le prix du baril était élevé, l’anomalie saute aux yeux dès lors que les revenus de l’Etat diminuent et qu’il faut compter sou à sou.

« Je le dis en forme d’autocritique, il y a eu une absence de contrôle, admet Iván Gil, évoquant ce qu’il appelle l’« intoxication de devises ». Toutefois, il y a des raisons. Quand Chávez est arrivé au pouvoir, le pays connaissait une pauvreté de plus de 50 %. Les Vénézuéliens ne mangeaient pas. On vivait ce paradoxe des boutiques pleines et des estomacs vides, les gens n’avaient pas d’argent. La première réaction de Chavez a donc été d’alimenter la population. Et ça s’est fait par toutes les voies, semer, augmenter les importations. On était capable d’acheter à l’extérieur n’importe quelle quantité, on avait de l’argent. Il fallait le faire et on l’a fait, mais le coût a été très élevé car, à une telle vitesse de paiement de la dette sociale, il a été très difficile de tout contrôler. Sachant par ailleurs que, en matière d’alimentation par exemple, l’Etat manquait de structures pour la transformation et la distribution, abandonnées au secteur privé. Le défi aujourd’hui est d’en reprendre le contrôle, mais ça ne se fait pas du jour au lendemain. »

De son côté, dès 2014, Freddy Bernal, actuel secrétaire général des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) et ministre de l’agriculture urbaine, n’hésitait pas à « mettre les pieds dans le plat » : « Ça ne serait pas une mauvaise chose pour le gouvernement d’avoir des conseillers économiques qui soient non seulement chavistes, mais aussi économistes [5 !  » C’est dire qu’il ne s’agit pas ici d’absoudre de toute faute ou erreur les gestions des présidents Chávez et Maduro. Lucidement, un ancien membre du gouvernement sait faire la part des choses : « Je suis conscient que le pouvoir a parfois exagéré en mettant sur le dos de la guerre économique des erreurs dont il est lui-même responsable. » Mais il ajoute immédiatement : « Toutefois, il y a une réalité : la guerre économique existe, ce n’est ni une excuse ni de la paranoïa. »

Alors que les médias dominants l’occultent systématiquement, on estimera cette opération de déstabilisation responsable à 70 % de la crise mortifère qui affecte le pays. Ce n’est tout de même pas par hasard si les phases majeures de désapprovisionnement interviennent dans des moments précis, à la veille de rendez-vous électoraux – référendum constitutionnel (2007), élections présidentielles de 2012 et 2013, municipales de 2013, législatives de 2015 – et dans la phase actuelle baptisée « Heure zéro » par l’opposition.

Sacrés médias, serait-on tenté de sourire si l’on négligeait leur énorme responsabilité dans la manipulation de l’opinion… « Au Venezuela, la pénurie alimentaire pousse les habitants à manger les animaux des zoos », titre VSD le 16 août 2016. « Des chiens sont abattus et dépecés en pleine rue pour leur viande », annonce le même jour Atlantico. Alors que, en moyenne, d’après La Dépêche (19 août 2016), « chaque habitant a perdu en moyenne trois à cinq kilos », pour ses confrères de L’Express, « le Vénézuélien moyen a perdu 8,5 kg en 2016 en raison de la crise alimentaire » (22 février 2017) [6]. Ils devaient à l’évidence être frappés d’obésité au départ si l’on en juge par la silhouette des participants aux manifestations de l’opposition – des gens qui meurent de faim avec des masques à gaz super-sophistiqués sur le nez [7].

Plus sérieusement, « les pénuries ont eu un impact considérable sur la vie quotidienne, les habitudes et les modes de consommation », témoigne un « chaviste » de base qui vit dans le centre de Caracas, à La Candelaría. Estimant avoir perdu deux bons kilos, il ajoute : « Il y a évidemment une fatigue, une chute du moral, surtout parce qu’on venait d’une énorme facilité en matière de consommation, ces dix dernières années… »

Contrairement à ce qu’affirment les officines de propagande, le Venezuela n’a néanmoins rien d’une nouvelle Somalie. D’après l’Institut national de la nutrition, le pays importe annuellement par personne 138 dollars d’aliments (82,5 en 2004) [8]. En y ajoutant la production nationale, chaque citoyen dispose statistiquement pour se nourrir de 476 kilos par an (396,3 en 1999). Toutefois, à l’exception des classes moyenne et supérieure où, sauf périodes cycliques pendant lesquelles disparaît un produit particulier, le pouvoir d’achat permet de continuer à s’approvisionner quel que soit le prix, tous les Vénézuéliens sont incontestablement affectés par la crise. Alors qu’en « disponibilité énergétique » le pays était arrivé en 2012 à 3200 calories/jour (l’indicateur d’un pays développé), cette moyenne a chuté pour s’établir à 2883 calories/jour – une réduction notable, mais toujours au-dessus des recommandations de la FAO (2720).

Sans tomber dans un humour déplacé compte tenu des souffrances de leurs compatriotes, certains y trouvent même quelques avantages : « Nous étions habitués à des indices exagérés de consommation. Alors que l’Organisation mondiale de la santé [OMS] recommande une disponibilité de 15 kilos de sucre par an et par personne, nous étions à 40 ! Une consommation excessive pour la santé, mais c’était un produit très bon marché, car subventionné… »

Pour répondre à l’agression multiforme de cette guerre économique, le pouvoir a repris l’offensive. « Nous allons vers une consommation chaque jour plus planifiée pour rationaliser l’utilisation des devises, explique Iván Gil. Mais nous sommes face à un défi. Alors que l’Etat a réduit drastiquement les devises au privé pour l’importation d’aliments, et les importe désormais lui-même, comment faisons-nous pour qu’ils arrivent à tout le monde, et de façon égale ? »

Administrés par les collectifs d’habitants, les CLAP apportent une première réponse, fût-elle provisoire et limitée. En distribuant tous les quinze jours aux habitants des quartiers populaires, pour 10 870 bolivars, un panier alimentaire qui en coûterait 140 000 dans la rue, ils ont ramené le sourire sur de nombreux visages et desserré l’étau des pénuries.

Il n’est pas anodin que, dans le cadre des violences exercées par les commandos de choc de l’opposition depuis début avril, la séquestration de camions d’aliments ainsi que l’attaque de dépôts du Mercal (magasins d’alimentation à bas prix de l’Etat et entrepôts des CLAP) et de « Centres d’approvisionnement bicentenaire » paraissent devenir une priorité. A la mi-juillet, à Lecheria (Etat d’Anzoategui), entre 50 et 60 tonnes de beurre, pâtes, viande, sucre, lait, riz, sont ainsi partis en fumée [9]. Il leur faut affamer le peuple pour atteindre leurs fins.

Tant le FMI que la Banque mondiale (BM) ou la Banque interaméricaine de développement (BID) tirent la sonnette d’alarme. D’après leurs dernières déclarations, à la mi-juillet, « les cent jours de manifestations ont laissé un solde très négatif pour l’économie vénézuélienne. » Du fait des « heures non travaillées, des pertes à l’exportation, de la baisse de production du secteur électrique, de la diminution des ventes, des difficultés pour approvisionner des sites problématiques et des coûts en matière de santé et de sécurité », ils évaluent déjà à 5 % la chute du PIB – l’équivalent du « paro petrolero » (grève pétrolière) de décembre 2002 – janvier 2003, induisant une perte de 21 milliards de dollars [10].

Dans le même temps, et depuis 2013, alors que Caracas a payé rubis sur l’ongle – ce que lui reproche la gauche du chavisme – 63,56 milliards de dollars pour le service de sa dette, le « risque pays » a augmenté de 202 %, passant de 768 en 2012 à 2323 en 2016 et rendant prohibitif tout emprunt sur le marché bancaire international. Si l’on rajoute que la City Bank américaine a fermé les comptes du Venezuela (pas ceux des particuliers, juste ceux du gouvernement), une conclusion s’impose : c’est bien d’un étranglement économique qu’il s’agit. Sans préjuger des sanctions annoncées par « le maître de la Maison-Blanche », Donald Trump…

C’est fort de son aval que l’opposition « golpista » a appelé à une grève générale et à la paralysie du pays les 26 et 27 juillet, pour s’opposer à l’élection de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Prêtant à sourire, plusieurs de ses dirigeants ont incité la population à constituer des réserves de nourriture et de produits de base pour toute la semaine. Curieux, non ? Où s’approvisionner quand, d’après eux, on ne trouve plus rien nulle part, ni dans les boutiques ni dans les supermarchés ?

Faute de possibilité de dialogue avec une opposition uniquement attachée à le renverser, le président Maduro, en se basant sur l’article 348 de la Constitution, a en effet convoqué et fait élire le 30 juillet cette ANC pour donner la parole au peuple, « ramener l’ordre, faire justice et défendre la paix ». L’avenir dira si ce grand « remue-méninge », outre la re-mobilisation réussie du « chavisme historique », parviendra à répondre aux défis posés par la conjoncture et entraînera une large réflexion collective.

En tout cas, les questions ne manquent pas. Comment diversifier les exportations ? Avec quoi et où ? Comment rendre efficaces les contrôles ? Comment s’assurer que les biens ayant fait l’objet d’un octroi de devises sont bien importés ? Comment, après avoir démocratisé la consommation, démocratiser la production ? Comment normaliser la distribution des biens essentiels ? Pourquoi ne pas utiliser des mesures plus radicales et « prendre les choses en main » quand il le faut : lorsque manque artificiellement le pain, est-il plus difficile d’empaqueter de la farine que de produire du pétrole, ce que fait parfaitement l’Etat ? Et pourquoi ne pas nationaliser l’industrie pharmaceutique ? Ouvrir le passage à de nouveaux acteurs économiques ? Augmenter et rendre efficace la propriété sociale des moyens de production ? Créer des entreprises alternatives plutôt que d’étatiser les secteurs qui sabotent l’économie ?

Les réponses à ces questions n’impliquent pas forcément d’être introduites dans la Constitution réactualisée. Mais cette reprise d’initiative du chavisme et ce vaste chantier permettront sans doute de les poser. Et de trouver des parades à la guerre implacable et sournoise menée autant contre le peuple que contre l’économie.

Texte et photographie : Maurice Lemoine

Notes

[1] « Cultura al día », Alba Ciudad, Caracas, 10 juillet 2015.

[2]  BBC Mundo, 7 mars 2016.

[3]  El Universal, Caracas, 31 juillet 2017.

[4] On peut entre autres suivre les travaux de Luis Salas sur le site 15yultimo.com

[5] Entretien sur la chaîne Globovisión rapporté dans El Nacional du 30 juin 2014.

[6] D’après une « étude » réalisée par des « scientifiques » de l’Université centrale du Venezuela, l’Université catholique Andrés Bello, l’Université Simón Bolivar, le groupe alimentaire Fundación Bengoa et d’« autres » ONG.

[7] « Au Venezuela, la fable des manifestations pacifiques », Mémoire des luttes, 15 juin 2017.

[8] « Venezuela : estadísticas alimentarias », Caracas, 8 mai 2017.

[9] Lire Marco Teruggi, « Brûler la nourriture : nouvelle tactique de la bataille des trente jours », Venezuela Infos, 13 juillet 2017.

[10] El Mundo, Caracas, 17 juillet 2017.

Lire les parties précédentes de cette enquête : Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 3Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 2Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – partie 1.

 

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Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – partie 1

Sous la forme d’un feuilleton en quatre parties que vous pourrez retrouver chaque jour à partir du 11 août 2017, Mémoire des luttes publie une enquête exclusive de Maurice Lemoine consacrée à la question de la « guerre économique » au Venezuela.

Photo : Maurice Lemoine

Alors que la vague de violence déclenchée par une opposition décidée à le renverser a provoqué la mort de plus de cent dix personnes depuis début avril, le président « chaviste » Nicolás Maduro a réussi son pari : faire élire une Assemblée nationale constituante le 30 juillet. Malgré une situation extrêmement tendue et les menaces proférées contre les électeurs par les groupes de choc d’extrême droite, plus de 8 millions de citoyens (41,5 % de l’électorat) se sont déplacés et ont choisi leurs représentants.

Largement traitée par des médias totalement acquis à l’opposition, la grave crise que traverse le Venezuela comporte une dimension systématiquement passée sous silence : comme dans le Chili de Salvador Allende, une sournoise mais féroce « guerre économique » déstabilise le pays.

PARTIE 1

Le 18 janvier 2013, alors que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (en anglais FAO) vient de publier son rapport annuel [1], son ambassadeur Marcelo Resende de Souza visite au Venezuela un marché de Valencia (Etat de Carabobo), accompagné du vice-président de l’époque Nicolás Maduro. « Nous possédons toutes les données sur la faim dans le monde, déclare-t-il. Huit cents millions de personnes ont faim ; 49 millions en Amérique latine et dans la Caraïbe, mais aucune au Venezuela parce qu’ici la sécurité alimentaire est assurée. »

Etrangement, quatre mois à peine se sont écoulés que, la maladie ayant emporté Hugo Chávez et son ex-vice-président venant d’être élu chef de l’Etat, le quotidien (et porte-parole officieux des multinationales espagnoles) El País entonne une toute autre chanson : « Le désapprovisionnement accule Maduro » [2]. Certes, la pénurie concerne principalement, à ce moment, le papier hygiénique (qui, pendant de longues semaines, va fournir un passionnant sujet de dissertation aux pisse-copies du monde entier), mais, mentionne El País, elle s’ajoute à « une absence cyclique (…) de la farine, du poulet, des déodorants, de l’huile de maïs, du sucre et du fromage (…) dans les supermarchés ».

Ainsi débute médiatiquement ce qui va devenir « la pire crise économique » connue par ce pays, « potentiellement l’un des plus riches au monde », du fait de sa « dépendance à l’or noir », de « la baisse du prix du baril de pétrole » et de « la gabegie du gouvernement ». Alors que les porte-paroles de l’opposition incriminent en vrac l’excessive intervention de l’Etat, la régulation « autoritaire » des prix, l’impossibilité qui en découle pour l’entreprise privée de couvrir ses coûts de production, le manque de devises octroyées par le pouvoir pour importer matières premières et produits finis, les pénuries deviennent chroniques, les rayons des supermarchés désespérément vides, les files d’attente interminables, le « marché noir » omniprésent. « Au Venezuela, la baisse du pétrole fait flamber les prix des préservatifs » pourra bientôt titrer Le Figaro (17 février 2015). Même les médicaments deviennent introuvables, attisant l’angoisse et les souffrances de la population.

Une telle situation a de quoi émouvoir les humanistes du monde entier. « S’il y a une crise humanitaire importante, c’est-à-dire un effondrement de l’économie, au point qu’ils [les Vénézuéliens] aient désespérément besoin d’aliments, d’eau et de choses comme ça, alors nous pourrions réagir », annonce sur CNN, le 28 octobre 2015, le chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (Southern Command), le général John Kelly, en réponse aux appels « désespérés » de la « société civile » vénézuélienne. Dès 2014, alors que la Table d’unité démocratique (MUD) appelait au renversement du chef de l’Etat en lançant l’opération « La Salida » (« la sortie »), l’une de ses dirigeantes, María Corina Machado, avait tracé la voie : « Certains disent que nous devons attendre les élections dans quelques années. Est-ce que ceux qui n’arrivent pas à alimenter leurs enfants peuvent attendre ? (…) Le Venezuela ne peut plus attendre ! » La violente séquence subversive échoua, mais se solda par 43 morts et plus de 800 blessés. Et les Vénézuéliens continuèrent à éprouver des difficultés chaque jour plus insupportables pour s’approvisionner.

Le 6 décembre 2015, lors des élections législatives, les tracas, les privations et le mécontentement ayant érodé le moral des citoyens de tous bords, le chavisme perd 1 900 000 voix et devient minoritaire à l’Assemblée. Inversant les termes de l’équation, la grande internationale néolibérale célèbre ce triomphe de la « démocratie » sur le « chaos ». Soumis à une information triée et rassemblée pour conforter cet a priori, bien peu, en particulier à l’étranger, ont conscience de ce que cette victoire a reposé fondamentalement sur un torpillage de la « révolution bolivarienne » par une déstabilisation économique similaire à celle employée dans les années 1970 au Chili contre Salvador Allende. Dénoncée en son temps par les progressistes (plus organisés, lucides et courageux à l’époque qu’aujourd’hui), cette dernière fut officiellement confirmée, trente-cinq années plus tard, par la déclassification de vingt mille documents des archives secrètes du gouvernement des Etats-Unis. S’agissant de la « crise vénézuélienne », on peut donc espérer voir cesser la déconnexion entre discours médiatique et réalité dans environ… trois décennies. Ce qui, malheureusement, arrivera un peu tard pour la compréhension des événements et la défense urgente, sur la terre de Bolivar, d’une démocratie particulièrement menacée. Mais permettra sans doute à ceux qui, actuellement, ferment volontairement ou détournent lâchement les yeux, de vendre du papier en publiant et commentant avec une indignation de bon aloi ces « stupéfiantes révélations ».

Rien de nouveau sous le soleil, pourtant. En matière de « déstabilisation économique » débouchant sur un coup d’Etat, le Chili de l’Unité populaire (4 septembre 1970 – 11 septembre 1973) demeure évidemment une référence incontestée. Rien de plus clair que l’ordre donné par Richard Nixon à la Central Intelligence Agency (CIA) : « Make the economy scream ! » (« faites crier l’économie »). Ainsi que la multiplication des mesures de rétorsion mises en œuvre contre Santiago : blocage des biens et avoirs chiliens aux Etats-Unis, disparition des machines et pièces de rechange pour les mines, manœuvres à l’international pour empêcher la consolidation de la dette chilienne, pressions sur le cours du cuivre, saisie-arrêt des exportations de ce métal vers l’Europe… En 1972, du fait des mesures sociales et de l’augmentation du pouvoir d’achat, la consommation populaire augmente considérablement. Suspendant la mise en vente de leurs stocks, retenant leurs marchandises, les entreprises privées provoquent délibérément des problèmes de ravitaillement. Des files d’attente interminables se forment à l’entrée des magasins. La majorité des biens de première nécessité – dont l’inévitable papier hygiénique ! – ne se trouvent plus qu’au marché noir. Quotidien chilien « de référence », El Mercurio se délecte : « Le socialisme c’est la pénurie ». Casseroles vides à la main, des milliers d’opposants se rassemblent dans les rues. Le 25 juillet 1973, grassement « arrosée » de 2 millions de dollars par la CIA, la puissante fédération des camionneurs déclare une grève illimitée et immobilise sa flotte de poids lourds pour empêcher les aliments de parvenir à la population. Dans très peu de temps, il ne restera au général Augusto Pinochet qu’à intervenir pour mettre un terme à la débâcle de l’« économie socialiste ».

Les difficultés du peuple constituant un ferment constant de révoltes, des techniques relevant de la même philosophie avaient déjà été utilisées contre Cuba. Prenant acte du fait qu’on ne pouvait compter sur un soulèvement populaire pour renverser Fidel Castro, le sous-secrétaire d’Etat américain aux affaires internationales Lester D. Malory conseilla dans son rapport du 6 avril 1960 : «  Le seul moyen prévisible de réduire le soutien interne passe par le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (…) Tout moyen pour affaiblir la vie économique de Cuba doit être utilisé rapidement (…) dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement. » Le 3 février 1962, dans le but d’étrangler l’île, John Fitzgerald Kennedy annoncera la mise en place de l’embargo – toujours en vigueur actuellement. Sans résultat dans ce cas, à l’exception des souffrances inutiles infligées au peuple cubain.

Vingt ans après Cuba avec Fulgencio Batista, le Nicaragua sandiniste s’est débarrassé en 1979 de son dictateur Anastasio Somoza. Alors que les premières élections libres doivent avoir lieu le 4 novembre 1984 et que les troupes contre-révolutionnaires – la « contra » –, financées, entraînées et approvisionnées par les Etats-Unis, harcèlent le pays depuis le Honduras et le Costa Rica voisins, des agents des forces spéciales américaines minent les eaux de plusieurs ports nicaraguayens en début d’année. De nombreux navires ayant été endommagés, les primes d’assurance augmentent, les bateaux marchands étrangers évitent la destination, affectant très fortement l’économie par la réduction drastique des importations et des exportations. Objectif atteint ! « La pénurie au cœur des élections », titre et développe Libération, le 2 novembre 1984 : « Au marché noir, on peut pratiquement tout acheter, à condition d’y mettre le prix : 65 cordobas les deux piles de radio (produit rare), 160 le tube de dentifrice. L’occupation principale de quelques centaines de “hiboux” consiste à se procurer des dollars au marché noir (environ dix fois le taux officiel) puis à partir s’approvisionner au Costa Rica ou au Guatemala. Les produits sont ensuite revendus jusqu’à vingt fois le prix officiel, dans les baraques [du marché] de “l’Oriental” de Managua. (…) L’étatisation économique se renforce de jour en jour. (…) Les partis d’opposition affirment que les problèmes de ravitaillement ont constitué le thème le plus mobilisateur [c’est nous qui soulignons]. »

Les Nicaraguayens n’étant pas tombés dans le piège et le sandiniste Daniel Ortega ayant malgré tout été élu président de la République avec 67 % des voix, Washington doublera la mise en imposant au Nicaragua un embargo commercial total en 1985. Cette agression militaire et économique entraînant une très forte dégradation de la situation, le pays s’endettera, s’enlisera dans une gestion de survie et devra mettre genoux à terre, « vaincu par la faim et la guerre », lors de l’élection présidentielle du 25 février 1990.

Au Venezuela, si Hugo Chávez a évoqué le concept de « guerre économique » dès 2010, le premier à la théoriser, en 2013, a été Luis Salas. La source d’inspiration initiale de ce chercheur du Centre stratégique latino-américain de géopolitique (Celag), très éphémère ministre de l’économie en 2016, a de quoi surprendre : loin des exemples latino-américains précédemment cités, il explique avoir fondé les prémices de sa réflexion sur l’ouvrage Les problèmes politiques du plein emploi [3] que l’auteur polonais Michal Kalecki (1899 – 1970) écrivit en se basant sur son expérience vécue… en France, sous le Front populaire. « Il y dit que, d’un point de vue marxiste conventionnel, on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé. Car, paradoxalement, pendant ses trois années, à travers les hausses salariales et l’augmentation de la consommation ainsi que la croissance enregistrée, le gouvernement de Léon Blum avait permis un enrichissement des entrepreneurs et des commerçants. »

Or, et même en supposant que ceux-ci ont tout intérêt à ce qu’un gouvernement, à travers le plein emploi, augmente le pouvoir d’achat de la population, ce type de politique pose au capital un problème fondamental. « Pour les patrons, le plein emploi rend la main d’œuvre plus chère et les travailleurs moins dociles, moins susceptibles d’accepter n’importe quoi. Entre autres inconvénients, le capital ne peut plus jouer sur la menace de licenciement. Par ailleurs, le gouvernement Blum avait commencé à assumer de nombreuses tâches qui, normalement, appartenaient aux patrons, comme la distribution des aliments. Leur pouvoir reposait là-dessus… » Politique à court terme, le problème devient économique à long terme. « Leur pouvoir, en tant que classe, pouvait être déplacé. » La presse de droite se déchaîna alors contre les « salopards en casquette » qui allaient profiter des congés payés ; financiers et industriels spéculèrent et transférèrent leurs capitaux vers l’étranger. La suite appartient à l’Histoire de France. Mais présente de fait quelques similitudes avec ce qui se passe au Venezuela où, s’estimant menacé, le « monde de l’entreprise » participe activement au sabotage de l’économie.

« En 2013, quand Maduro est arrivé au pouvoir, rappelle Salas, la loi du travail, la dernière qu’a signée Chávez [le 30 avril 2012], venait d’être approuvée. Et cette loi, bien qu’elle n’altère pas la relation capital/travail, crée un nouveau rapport qui complique la domination sur les travailleurs. Elle octroie la stabilité salariale, réduit la durée du travail à quarante heures hebdomadaires, sanctionne les licenciements injustifiés, rend les vacances obligatoires, crée des avantages nouveaux, etc. Dès lors, patronat et négociants ont affiné leurs techniques pour se débarrasser de Maduro. »

« Affiner » est bien le mot, car ils n’en étaient pas à leur coup d’essai. En 2001, après la signature de 49 décrets-lois emblématiques – loi sur les hydrocarbures, loi sur la terre et le développement agraire, loi de la pêche, etc. –, puis, surtout, fin 2002, après l’échec du fugace coup d’Etat américano-militaro-médiatico-patronal d’avril, Chávez lui-même a dû affronter ce type de déstabilisation. Du 2 décembre 2002 au 9 février 2003, alors que ses hauts cadres dirigeants paralysaient la compagnie pétrolière PDVSA et que le pays sombrait, victime non d’une « grève générale » mais d’un « lock out » patronal, les aliments et autres biens de première nécessité disparurent dans les « barrios ». C’est l’époque où, dans l’Etat de Zulia, on put voir des producteurs de lait jeter dans les rivières des millions de litres de leur production pour générer la pénurie.

Particulièrement affectée et ouvertement poussée à se révolter comme elle le fit (spontanément) lors du « caracazo » en 1989 [4], la population modeste, base sociale du chavisme, conserva son sang-froid et ne tomba pas dans la provocation. Au terme d’une bataille de soixante-trois jours, le « comandante » reprit le contrôle, mais, la paralysie de l’activité économique avait coûté 20 milliards de dollars au pays et une remontée spectaculaire de la pauvreté – passée de 60 % en 1997 à 39 % fin 2001, elle atteignit 48 % en 2002 puis 55,1 % en 2003. Près de 590 000 travailleurs, essentiellement des femmes, se retrouvèrent sans travail de 2001 à 2003 ; les morts par dénutrition augmentèrent de 31 %.

La reprise du contrôle de PDVSA et l’affectation des revenus pétroliers au financement des politiques sociales permettront de renverser la situation (21,2 % de pauvreté en 2012) jusqu’à l’actuelle phase de déstabilisation.

Ainsi, donc, à en croire la vulgate en vogue, depuis que la crise financière internationale a orienté le cours du pétrole à la baisse en 2008, la rente ne suffit plus à couvrir la facture des importations. Etonnant, non ? Ayant pulvérisé les sommets à la mi-2008 (150 dollars le baril), l’or noir est certes redescendu à 38 dollars en 2015 avant d’osciller entre 21 et 24 dollars en 2016, mais il se vendait à… 7 dollars le baril en 1998, lors de l’arrivée au pouvoir de Chávez. Et personne ne se souvient avoir vu à l’époque de longues files d’attente devant les commerces – depuis les échoppes jusqu’aux supermarchés.

D’aucuns pourraient objecter que, plongés alors en masse dans la pauvreté, les Vénézuéliens consommaient beaucoup moins à l’époque qu’à l’heure actuelle (ce qui est vrai !) ; bien peu le font car ce serait évidemment un hommage rendu implicitement par le vice à la vertu. Mais en tout état de cause, avec un pétrole remonté en 2017 aux alentours de 40 dollars, la théorie de la population « au bord de la famine » à cause du « pays en faillite » résiste mal à la réflexion (pour peu, bien sûr, qu’il y ait une réflexion).

Commençons par le commencement – d’après les porte-parole officiels et officieux du patronat, le gouvernement n’octroie pas aux entreprises les dollars nécessaires à l’importation et à la production – et tentons d’analyser la situation…

Quatre-vingt-quinze pour cent des devises du pays proviennent de l’exportation du pétrole. Cette situation structurelle date de 1920, année où a été approuvée la première loi sur les hydrocarbures et où s’est établi le mécanisme à travers lequel l’Etat capte une partie, plus ou moins importante selon les périodes, de la rente pétrolière. Depuis le début de ce XXe siècle, la bourgeoisie s’est ingéniée à se réapproprier cette rente en échangeant ses bolivars contre des dollars et à l’utiliser essentiellement pour importer – ce qui ne présente aucun risque et ne requiert aucun investissement. Il en résulte que, pour en revenir à la période actuelle, les 10 % des exportations non pétrolières du Venezuela sont constitués de produits minéraux (26 %), chimiques (45 %), de plastiques et de caoutchouc (3 %), de métaux (10 %), tous produits par… des entreprises publiques. La contribution du secteur privé, en moyenne, ne dépasse pas 1 % du total des exportations [5].

Ce n’est donc pas le pétrole en soi qui constitue un problème, mais le fait que si les devises se trouvent initialement et en quasi-totalité entre les mains de l’Etat c’est parce que le secteur privé, moteur autoproclamé d’une économie « dynamique » et « efficace », se limite (dans le meilleur des cas) à fournir par l’importation le marché intérieur, en prenant une confortable marge au passage, et ne participe quasiment pas à l’accroissement de la richesse nationale. Plutôt que d’investir, il n’a pour préoccupation que de récupérer le magot et de l’utiliser à son profit.

Une fois ce cadre global établi, on cherchera l’erreur : depuis qu’en 2003 a été instauré un contrôle des changes pour éviter la fuite des capitaux, les entreprises privées ont reçu de l’Etat 338,341 milliards de dollars pour l’importation de biens et de services. En 2004, alors qu’elles ont disposé à cette fin de 15,75 milliards de dollars, on n’a constaté aucune pénurie. En 2013, alors que la somme attribuée a quasiment doublé pour atteindre 30,859 milliards de dollars, les principaux biens essentiels ont disparu [6]. Doit-on parler de magie ? Peut-être. Mais, dans ce cas, de magie noire.

Si la crise économique mondiale et la baisse des prix du pétrole ont évidemment un rôle dans la dégradation de la situation, elles n’en sont aucunement la cause principale. La conviction des néolibéraux nationaux et internationaux qu’il fallait profiter de la mort de Chávez pour « achever » la « révolution bolivarienne » a incontestablement marqué le point d’inflexion vers l’organisation du désastre. Dès lors, d’après Pascualina Curcio, professeure de sciences économiques à l’Université Simón Bolivar, s’articulent quatre phénomènes : une pénurie programmée et sélective des biens de première nécessité ; une inflation artificiellement provoquée ; un embargo commercial camouflé ; un blocus financier international. Auxquels on ajoutera, depuis avril 2017, la violence insurrectionnelle soutenue par les Etats-Unis, leurs alliés régionaux (Argentine, Brésil, Mexique) ainsi que l’Union européenne, sanctifiée par les commissaires politiques des médias. Ce que d’aucuns appellent « une guerre de quatrième génération ».

En 2004, tandis qu’étaient importés pour 2,1 milliards de dollars d’aliments, chacun pouvait se nourrir dans des conditions normales. En 2014, avec 7,7 milliards, une augmentation de 91 % – sachant que, depuis 2004, le gouvernement octroie les dollars à un taux préférentiel pour l’achat des biens essentiels –, on ne trouve plus ni beurre, ni huile, ni farine de maïs précuite, ni riz, ni lait en poudre, ni pâtes alimentaires, ni lait pasteurisé, ni viande de bœuf, ni fromages, ni mayonnaise, ni sucre, ni café sur les rayons des commerces et des grandes surfaces. En revanche, les gondoles croulent sous les boissons gazeuses, les galettes, les biscuits, les friandises, les gourmandises et autres sucreries, les conserves exotiques, les surgelés sophistiqués. De quoi s’interroger sur la curieuse « crise humanitaire » dont le monde entier a entendu parler.

Le 20 mai 2016, Agustín Otxotorena, un entrepreneur basque pas spécialement « chaviste » résidant à Caracas, fatigué de répondre à ses amis et proches qui, depuis l’Espagne, s’alarmaient pour sa santé dans un pays affecté par une famine similaire à celles qui frappent la Somalie ou l’Ethiopie, en fut réduit à publier sur sa page Facebook une série de photographies particulièrement édifiantes prises dans les établissements commerciaux des secteurs des classes moyenne et supérieure de l’est et du sud-est de Caracas (les fiefs de l’opposition). « Si tu as de l’argent, persiflait-il, il y a du whisky 18 ans d’âge, du rhum vénézuélien exquis, du champagne français, de la vodka russe ou suédoise, des bonbons belges, des viandes savoureuses, des langoustes, des vêtements de marque, des restaurants exclusifs, des discothèques spectaculaires, des plages avec des yachts, des clubs de golf et hippiques, des terrains de tennis et de football, et tout un pays à l’intérieur d’un autre pays, où il n’y a pas de pauvres, où les femmes et les enfants sont blonds, vont dans des collèges exclusifs, des universités exclusives, et se divertissent dans l’Ile de la Tortue ou dans l’archipel de Los Roques, là où les uniques Noirs ou pauvres sont les serveurs, le personnel des services ou de la sécurité », avant de conclure l’une de ses dernières livraisons d’un rageur (et en majuscules) : « JE SUIS FATIGUÉ DES MENSONGES ! [7] »

D’où la question que tout un chacun (à condition de ne pas être journaliste) se pose forcément : pourquoi y a-t-il pénurie de certains produits et pas d’autres, pourquoi des aliments sont-ils si difficiles à obtenir et d’autres non ? Pourquoi les fruits et les légumes, par exemple, n’ont-ils pas disparu ?… réponse dans la Partie 2 de cette enquête.

Maurice Lemoine

Notes

[1] « Panorama de la Seguridad Alimentaria y Nutricional en América Latina y el Caribe 2012 », FAO, Rome, 2012.

[2] Alfredo Meza, « El desabastecimiento acorrala a Maduro », El País, Madrid, 16 mai 2013.

[3] Essai initialement publié en 1943 dans le Political Quarterly, fondé à Londres en 1930 par Leonard Woolf (époux de Virginia Woolf).

[4] Révolte populaire brutalement réprimée par le gouvernement du social-démocrate Carlos Andrés Pérez – 3 000 morts – en février 1989, à la suite d’un ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international (FMI).

[5] Pascualina Curcio, « Mitos sobre la economia venezolana », 15 y ultimo, Caracas, 17 juin 2017.

[6] Pascualina Curcio, La Mano visible del Mercado. Guerra económica en Venezuela, Editorial Nosotros Mismos, Caracas 2016. De nombreux chiffres mentionnés dans cet article proviennent de cette étude. Voir également sur le Web : « Venezuela : tout comprendre sur l’inflation et les pénuries », Venezuela Infos, 29 mai 2017.

[7] Voir : https://www.youtube.com/watch?v=p447jwE7lac

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