Trump veut-il bombarder Caracas comme Panamá en 1989? (par Vijay Prashad, Paola Estrada, Ana Maldonado, Zoe PC / PeoplesDispatch.org)

Attorney-General-William-BarrLors d’une conférence de presse tenue le 26 mars, il était presque comique de constater le peu de preuves fournies par le ministère américain de la justice lorsqu’il a accusé le président du Venezuela Nicolás Maduro et plusieurs dirigeants de son gouvernement de « trafic de stupéfiants ». Les États-Unis ont offert 15 millions de dollars pour l’arrestation de Maduro et 10 millions de dollars pour les autres. « Maduro », a dit le procureur américain Geoffrey Berman sur un ton façon dramatique, « a très délibérément utilisé la cocaïne comme arme ». Des preuves ? Aucune.

Sanctions

Il est surréaliste que les États-Unis – en pleine pandémie mondiale COVID-19 – choisissent de placer leurs efforts dans cette mise en accusation ridicule et sans preuves contre Maduro et d’autres membres du gouvernement. L’argent de la récompense aurait mieux fait d’être versé à l’hôpital surchargé d’Elmhurst, à New York. Des pressions sont déjà exercées sur les États-Unis pour qu’ils réduisent les sanctions non seulement contre le Venezuela mais aussi contre l’Iran (même le New York Times a publié le 25 mars un appel à la fin des sanctions contre l’Iran). L’Organisation Mondiale de la Santé a clairement indiqué que ce n’était pas le moment d’entraver la capacité des pays à importer des biens de première nécessité pour lutter contre la pandémie. Le Secrétaire Général des Nations unies, António Guterres, a appelé à un cessez-le-feu dans les conflits ; ce n’est plus qu’une question de jours pour qu’il fasse une déclaration sur les sanctions. Aujourd’hui, en désespoir de cause, les États-Unis ont tenté de faire glisser le débat, non plus sur le COVID-19 et les sanctions, mais sur le narco-terrorisme.

Interrogé sur ces mises en accusation en pleine pandémie, le procureur général américain William Barr a tenté d’expliquer que la faute n’en incombe pas à Washington mais à Caracas. Il a déclaré, en l’absence de toute preuve, que le Venezuela bloquait l’entrée de l’aide dans le pays. Rien n’est plus faux, puisque le Venezuela a demandé et obtenu du matériel médical et l’envoi de personnel soignant en provenance de Chine, de Cuba et de Russie, ainsi que de l’Organisation mondiale de la Santé. En fait, l’Organisation Mondiale de la santé a fait pression sur les États-Unis pour qu’ils lui laissent plus de liberté pour faire parvenir cette coopération dans le pays – une demande que les États-Unis ont rejetée (les États-Unis ont également rendu difficile pour l’Organisation Mondiale de la Santé l’entrée de matériel médical en Iran). Lorsque le Venezuela s’est adressé au Fonds Monétaire International pour demander l’octroi d’un fond de 5 milliards de dollars – fonds humanitaire sans intérêt ni conditions – pour des achats liés au COVID-19, le gouvernement américain a fait pression sur le Fonds pour qu’il refuse la demande. Mais Barr peut facilement multiplier les contre-vérités : aucun des médias présents à la conférence de presse ne l’a contesté en se basant sur des faits qui sont pourtant clairement dans le domaine public.

Changement de régime

En 1989, les États-Unis ont utilisé l’accusation de trafic de stupéfiants, en particulier de cocaïne, pour entacher la réputation de leur ancien agent, le président du Panama Manuel Noriega. Le même juge Barr est lié à l’invasion du Panama par les Etats-Unis qui massacrèrent 6000 personnes. C’est sur la base de cette accusation et d’une inculpation en Floride que les États-Unis ont finalement envahi le pays, enlevé Noriega, installé la marionnette de Washington à Panama City et jeté Noriega dans une prison de Floride. L’ombre de la manière dont les États-Unis ont traité Noriega plane sur Caracas : les États-Unis vont-ils lancer un raid expéditionnaire sur la base de ce nouvel acte d’accusation ? Ce n’est pas une question théorique. Les États-Unis ont tenté depuis longtemps, et au moins depuis janvier 2019, de déstabiliser et de renverser le gouvernement de Nicolás Maduro. Le but de cette accusation est tout simplement d’essayer de serrer la vis.

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En 1989, dans l’indifférence mondiale, les Etats-Unis envahirent le Panama, massacrant six mille habitant(e)s des quartiers populaires.

La mise à prix des têtes de Maduro et d’autres dirigeants suggère que le gouvernement états-unien veut frapper d’un coup de massue de style mafieux les dirigeants du Venezuela. Il s’agit là d’une manœuvre très dangereuse de la part des États-Unis. Elle donne essentiellement aux gangsters le feu vert pour tenter de commettre un assassinat à l’intérieur du Venezuela. Le refus d’autoriser Maduro à voyager hors du Venezuela est une violation d’une série de conventions internationales qui priment la diplomatie sur la belligérance. Mais, étant donné la manière illégale dont les États-Unis ont formulé leur stratégie de changement de régime contre le Venezuela, il est peu probable que quelqu’un critique cette décision.

Quelques heures avant l’annonce à Washington, la rumeur a commencé à se répandre que les États-Unis allaient placer le gouvernement du Venezuela sur la liste des « États qui soutiennent le terrorisme » – la plus haute condamnation d’un gouvernement. Mais ils ont dû faire une pause. Cette pause est survenue pour des raisons absurdes. Si le gouvernement américain accusait le gouvernement de Maduro d’être un « État parrain du terrorisme », il reconnaîtrait tacitement que le gouvernement de Maduro était bien le gouvernement du Venezuela. Depuis l’année dernière, l’une des tentatives de déstabilisation a consisté à nier que le gouvernement de Maduro était le gouvernement légitime du Venezuela, voire à nier qu’il s’agissait d’un quelconque gouvernement. Il serait impossible de dire que le gouvernement Maduro était un « État qui soutient le terrorisme » sans reconnaître qu’il s’agit du gouvernement du Venezuela. Les États-Unis ont donc dû garder la main, pris au piège par leur propre logique.

Pendant ce temps, le gouvernement américain n’ose pas prendre des mesures contre ses alliés dans les principaux pays producteurs et trafiquants de drogue que sont la Colombie et le Honduras. L’ancien président colombien et actuel membre du Sénat Álvaro Uribe Vélez est en ce moment impliqué dans plus de 270 affaires judiciaires en Colombie, avec des accusations d’écoutes illégales, de crime organisé, d’assassinats sélectifs et de disparitions forcées. Uribe et les membres de sa famille ont des liens avérés avec le groupe paramilitaire Bloque de Antioquia, responsable de milliers d’assassinats de civils colombiens et profondément impliqué dans le trafic de stupéfiants. Uribe et son protégé Iván Duque ont une relation étroite avec le gouvernement états-uniens et ont été la pierre angulaire et l’allié de divers plans d’intervention contre le Venezuela.

L’actuel président du Honduras, Juan Orlando Hernández, a été impliqué dans l’affaire intentée par un tribunal fédéral de New York contre son frère Antonio Hernández. Les procureurs ont affirmé que le président avait reçu 25.000 dollars de pots-de-vin de la part de trafiquants de drogue qui ont été utilisés pour sa campagne présidentielle de 2013.

La déclaration publiée par le ministère américain de la justice se lit comme un thriller, tant le manque de preuves amène à la comparaison avec la fiction. Elle énumère des noms et des accusations, fait constamment référence au « narco-terrorisme » et affirme que le gouvernement vénézuélien veut « inonder » les États-Unis de cocaïne. Il faudrait un effort surhumain d’aveuglement pour croire à ces divagations et délires sans fondement. Mais le problème est que le peuple vénézuélien doit prendre cela au sérieux, car il s’agit d’un renforcement de la belligérance du gouvernement des États-Unis. Le peuple vénézuélien est conscient d’une situation de type panaméen. Il est difficile de les blâmer. C’est le bilan du gouvernement des États-Unis.

Le commentaire du secrétaire général de l’ONU selon lequel les cessez-le-feu sont à l’ordre du jour étant donné la pandémie mondiale devrait s’appliquer à la guerre hybride des États-Unis contre le Venezuela. Elle doit s’arrêter maintenant. C’est l’heure de la réconciliation et de la compassion, pas celle de la masculinité toxique et de la guerre.

Vijay Prashad est historien, rédacteur et journaliste indien. Il est collaborateur de rédaction et correspondant en chef de Globetrotter, un projet de l’Institut des médias indépendants. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont The Darker Nations : A People’s History of the Third World (The New Press, 2007), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013), The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016) et Red Star Over the Third World (LeftWord, 2017).
Paola Estrada fait partie du Secrétariat de l’Assemblée Internationale des Peuples et est membre du chapitre brésilien des Mouvements de l’ALBA (Coordination continentale des mouvements sociaux vers l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique).
Zoe PC est journaliste à Peoples Dispatch et fait des reportages sur les mouvements populaires en Amérique latine.
Ana Maldonado fait partie du Frente Francisco de Miranda (Venezuela).

Source: https://peoplesdispatch.org/2020/03/26/as-the-world-tackles-the-covid-19-pandemic-the-us-raises-the-pressure-on-venezuela/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

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Quand Donald Trump et Juan Guaido espèrent profiter du Covid-19 pour réaliser le rêve de l’extrême droite au Venezuela

Alors que de nouveaux camps d’entraînement de paramilitaires armés jusqu’aux dents pour attaquer le Venezuela, sont découverts en Colombie, Donald Trump offre 15 millions de dollars pour la tête du président Maduro accusé d’être un « trafiquant de drogue » et « sponsor du terrorisme »… Comme l’explique le politologue William Serafino, « Les États-Unis financent une opération militaire clandestine et extra-légale pour assassiner ou enlever Maduro et décapiter la direction de l’État vénézuélien. La fausse accusation du « Département de la justice n’est que la couverture « institutionnelle » qui la « justifie ». Maryu Alejandra, infirmière et journaliste indigène Warao, résume le sentiment populaire face a cette énième agression : « Ils offrent une récompense pour la capture de Nicolas Maduro comme si la dignité de ce peuple reposait sur lui seul. Ils ne nous connaissent pas, ils nous sous-estiment, c’est notre avantage. »

Ce nouveau plan a échoué pour le moment par la saisie, le 23 mars 2020 sur la route de Santa Marta, d’une cargaison d’armes d’une valeur de 500.000 dollars, destinée à entrer illégalement au Venezuela par l’État de Zulia afin d’y commettre des actions terroristes, et selon les aveux du leader de l’opération, d’éliminer le président élu Nicolas Maduro. Pour le gouvernement colombien l’heure est venue de s’expliquer sur les graves révélations de ceux qui s’entraînent sur son territoire. Par exemple : comment l’énorme financement octroyé à Juan Guaido par le gouvernement états-unien sert-il à acheter des armes en Colombie pour attaquer le Venezuela ?

Le média privé colombien WRadio vient de relayer ces révélations:

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Le 26 mars, le gouvernement du président Nicolás Maduro a déclaré qu’un arsenal d’armes, qui a été saisi en Colombie, était destiné à provoquer des attentats au Venezuela, dont l’assassinat du président Maduro. L’arsenal, trouvé dans un véhicule, comprenait 26 fusils d’assaut, des lunettes de vision nocturne et des silencieux.

Clíver Alcalá, qui fut général de division dans l’armée vénézuélienne (photo), a déclaré que les armes étaient destinées à « alias Pantera » un officier sous son commandement engagé dans la « libération du Venezuela ».

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Alcalá a indiqué que ces armes faisaient partie d’un accord entre lui et Juan Guaidó (leader d’extrême droite non élu mais autoproclamé président du Venezuela par Trump, NdT) avec des conseillers américains, et étaient destinées à être utilisé dans une opération contre Nicolás Maduro. Selon lui, le contrat porte également la signature de J.J. Rendón (spécialiste de la guerre médiatique et psychologique, NdT).

Alcala réside actuellement en Colombie, à Barranquilla et déclare que « ma vie, en ce moment, je sais qu’elle est en danger, je suppose sans problème. À Barranquilla, les autorités colombiennes m’ont parlé. Je ne cherche pas à m’échapper ».

« Pour moi, c’est un canular qu’ils m’accusent de quelque chose que je n’ai pas fait. Tout le monde sait qui est responsable. Je ne peux pas révéler les détails de l’opération, ici nous avons découvert comment le régime du Venezuela était lié au trafic de drogue », a-t-il ajouté.

Il a également déclaré : « Aucune autorité colombienne n’était au courant de l’opération que nous préparions contre le Venezuela. Ni le président Iván Duque ni les forces militaires. Ils ne l’ont découvert qu’il y a 48 heures ».

Il a également déclaré que Juan José Rendón (photo ci-dessous) est le stratège politique de Juan Guaidó. »

NdT: sur les liens de ce dernier avec le paramilitarisme colombien, lire de Maurice Lemoine « Droits-de-l’homme au Venezuela: aux sources de la désinformation »

Thierry Deronne, Caracas, le 26 mars 2020

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L’uruguayen Luis Almagro, actuel secrétaire de l’OEA, coiffant une casquette vénézuélienne lors d’un séminaire sur « marketing et gouvernance politiques en Amérique Latine » organisé à Miami. A ses côtés, J.J. Rendon, spécialiste en guerre psychologique et conseiller de l’ex-président colombien Alvaro Uribe. L’ex-président uruguayen José Mujica a dénoncé son ex-chancelier Almagro : « ce qu’il fait est dangereux non seulement pour le Venezuela mais pour tout le continent»

Pour rappel: y a quelques jours le New Herald (Miami) suggérait la possibilité d’un coup d’Etat au Venezuela (photo ci-dessous)

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Organisations communales et gouvernement bolivarien, front commun contre l’épidémie

Dans la Commune Altos de Lidice des femmes et hommes médecins visitent les habitant(e)s pour leur expliquer comment éviter la contagion. Moments d’unité, de solidarité, et de grande responsabilité. Le Venezuela vient de déposer auprès de la Cour Pénale Internationale une plainte pour Crimes contre l’Humanité contre les Etats-Unis dont les sanctions n’ont cessé de se multiplier depuis des années, empêchant notamment le pays d’acheter des médicaments, avec pour conséquence la mort de milliers de patient(e)s. Pour enrayer la propagation du Coronavirus, Cuba et la Chine pallient le blocus en envoyant médicaments et matériel. Dix mille traitements d’interféron,  ce médicament cubain industrialisé par Pékin et qui a sauvé de nombreux patients chinois en renforçant leurs défenses (1) sont déjà sur place.

Au 15 mars, sur l’ensemble du territoire, quatorze cas d’infection ont été détectés, venus notamment d’Europe, des Etats-Unis et de Colombie, d’où la suspension des vols en provenance de ces pays. Les ministres et les militaires ont été mis sous pression par le président Maduro: « pas question de dormir plus de trois ou quatre heures par jour pendant les semaines à venir« . Le chef de l’État a pris la tête des opérations, signant le décret d’alerte nationale, organisant les arrêts de travail et les mises en quarantaine région par région. Les établissements scolaires ont été fermés. 4.800 lits ont été disposés dans 572 CDI (Centres de Diagnostic Intégral du réseau de santé publique) pour renforcer leurs capacités d’accueil. Les travailleuses de 172 entreprises communales, gérées avec l’appui de l’Etat par une organisation populaire essentiellement féminine, se sont mises à fabriquer des masques protecteurs pour distribution gratuite alors que les cliniques et chaînes privées de pharmacie ont immédiatement augmenté leurs prix.

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Jesus Garcia un jeune porte-parole de la Commune socialiste Altos de Lidice raconte: « nous avons visité plus de 230 MAISONS, fait le test pour plus de 450 PERSONNES. Ruelles, courées, immeubles, pas de lieu que nous n’ayons visité. Nous avons instruit, informé, vérifié, ri, pris des notes, marché, et marché encore. Toute une journée de lutte. Une journée entière de volonté commune pour prendre soin de nos concitoyens. Et transmettre le calme, la patience et la conscience.« 

T.D., Caracas, 15 mars 2020

(1): Cette molécule développée par la biotechnologie cubaine est utilisée dans le cas d’infections virales provoquées notamment par le VIH, le papillomavirus ou encore dans certains cas de cancers et d’hépatites.

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La Sainte Alliance se ressoude contre le Venezuela

Donald Trump vient d’inviter le brésilien Jair Bolsonaro aux USA pour « voir comment s’occuper du Venezuela« . Résultat : les deux pays signent un accord de coopération militaire. A cette tenaille de l’extrême droite suprématiste, coloniale s’est ajouté le colombien Duque. Ce grand massacreur de militant(e)s sociaux qui s’est emparé du pouvoir, comme vient de le révéler l’ex-congressiste Aida Merlano, en achetant massivement des votes avec l’argent de la cocaïne, vient de réclamer à Trump l’accroissement des « sanctions » contre le gouvernement légitimement élu du Venezuela.

Le leader local d’extrême droite Juan Guaido « opposant démocrate » pour les médias occidentaux, autoproclamé « président du Venezuela » par Trump, vient d’annoncer la reprise de l’insurrection pour chasser Maduro. La méthode est invariable: à l’aide de violences de rue, provoquer les forces de l’ordre pour que les médias internationaux puissent faire les images de la « répression du peuple par le régime ». La presse colombienne a publié des photos prouvant les liens de Guaido avec Los Rastrojos, narco-paramilitaires qui massacrent des deux côtés de la frontière Venezuela/Colombie. Alors que le gouvernement de Nicolás Maduro a fortement avancé dans des négociations avec le secteur démocratique de l’opposition, notamment en prévision des prochaines élections législatives, deux incendies viennent de détruire coup sur coup un entrepôt de la Compagnie Publique de téléphone CANTV et une importante quantité de machines et  matériel d’un dépôt du Centre National électoral, attentats aussitôt revendiqués par une bande paramilitaire (voir photo ci-dessous). Lors de son voyage à Washington, Guaido avait obtenu non seulement de nouvelles « sanctions » contre Caracas mais aussi une nouvelle manne pour financer les opérations visant « le changement de régime au Venezuela ».

Le gouvernement bolivarien vient de déposer officiellement une plainte pour crimes contre l’humanité contre les Etats-Unis devant la Cour Pénale Internationale. Les innombrables mesures coercitives unilatérales (« sanctions ») ont provoqué la migration de très nombreux vénézuéliens et des dizaines de milliers de morts – le pays ne pouvant plus acheter de nombreux médicaments et aliments comme conséquence du blocus bancaire occidental et de la guerre économique décrétée par Barak Obama et sans cesse renforcée depuis par Donald Trump.

Thierry Deronne, Caracas, 9 mars 2020

Version anglaise: https://www.fort-russ.com/2020/03/unholy-alliance-ups-the-ante-against-venezuela/

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Le président brésilien Jair Bolsonaro et l’amiral Craig Faller, commandant du Commandement Sud des États-Unis Photo : Agences.

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Dans un communiqué vidéo publié le 8 mars, la bande paramilitaire d’un mystérieux « Front Patriotique Vénézuélien » s’attribue les deux incendies contre la CANTV (téléphone) et le CNE (Centre National Electoral).

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Deux importants experts du Droit International dénoncent les vraies causes des migrations et des morts au Venezuela

Genève, 26 février 2020. « Les flux migratoires au Venezuela ont leur origine dans l’asphyxie financière, dans le blocus. C’est la cause et on veut l’ignorer, en rejetant la faute sur la victime » explique le professeur Alfred de Zayas, spécialiste du droit humanitaire, ex-expert de l’ONU qui a visité le Venezuela: « on peut dire qu’aujourd’hui plus de 100.000 vénézuélien(ne)s sont mort(e)s victimes des mesures unilatérales coercitives des Etats-Unis, des dizaines de milliers par manque de médicaments« .
Pour l’avocat Antonio Remiro Brotóns de l’Institut de Droit International et du Permanent Court of Arbitration: « la plainte du Venezuela à la Cour Pénale Internationale est justifiée: créer une famine, augmenter le nombre de morts pour renverser un régime, est un crime international« .

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Sources:
https://twitter.com/CancilleriaVE/status/1232749437501526025 
https://twitter.com/CancilleriaVE/status/1232760591607107591
https://twitter.com/CancilleriaVE/status/1232755688109158401 

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Après la tournée de Guaido à Washington, l’administration Trump alloue plus d’argent au « changement de régime » au Venezuela (Cavan Kharrazian, CEPR)

Cavan Kharrazian, chercheur au Center for Economic and Policy Research à Washington, est titulaire d'une maîtrise en études du développement de l'Institut international d'études sociales de La Haye, où il a exploré les modèles de développement alternatifs et s'est intéressé plus particulièrement aux questions agraires, alimentaires et environnementales. Il a notamment participé à des recherches avec des mouvements sociaux au Mexique qui luttent contre l'accaparement de l'eau, et poursuit son activisme universitaire en solidarité avec les mouvements des Amériques.

L’auteur : Cavan Kharrazian (à droite), chercheur au Center for Economic and Policy Research (Washington DC), est titulaire d’une Maîtrise en études du développement de l’Institut international d’études sociales de La Haye, où il a exploré les modèles de développement alternatifs et les questions agraires, alimentaires et environnementales. Il a participé à des recherches avec des mouvements sociaux au Mexique qui luttent contre l’accaparement de l’eau, et poursuit son activisme universitaire en solidarité avec les mouvements des Amériques.

Le voyage de haut niveau de Juan Guaidó à Washington au début du mois semble porter ses fruits. Alors qu’il a reçu une ovation bipartisane lors du discours sur l’état de l’Union de M. Trump, assisté à une conférence de presse conjointe avec la démocrate Nancy Pelosi et rencontré en privé le vice-président Pence dans le bureau ovale, l’administration de M. Trump vient pour sa part d’allouer des millions de dollars supplémentaires pour soutenir les efforts de changement de régime au Venezuela.

Selon la justification du budget du Congrès pour l’année fiscale 2021, récemment publiée par le Département d’État, les dépenses consacrées au changement de régime au Venezuela ont reçu une impulsion significative.

L’administration Trump a demandé 200 millions de dollars du Fonds de Soutien et de Développement économique (ESDF, sigles en anglais) pour l’exercice 2021, « pour faire face à la crise au Venezuela« , qui comprend une programmation flexible « pour soutenir une transition démocratique et les besoins connexes au Venezuela ». Ce qui représente 22 fois plus que la demande de l’administration pour l’exercice 2020, et environ 26 % de la demande de financement total du ESDF pour l’ensemble de l’hémisphère occidental.

Souvent, la destination finale de ces fonds peut changer et, compte tenu de la situation politique, ils finissent par être dépensés en dehors du territoire vénézuélien. L’année dernière, Trump a détourné plus de 40 millions de dollars de l' »aide » centraméricaine au profit direct de l’opposition vénézuélienne dirigée par Juan Guaidó, pour financer, entre autres, les salaires, les billets d’avion et la formation technique du personnel de Guaidó – dont la majorité réside à Washington, DC.

Parmi les autres postes budgétaires, on peut citer l’Agence Américaine pour les Médias Mondiaux (USAGM), qui a demandé un budget de 637 millions de dollars pour « informer, engager et connecter les gens du monde entier en faveur de la liberté et de la démocratie » tout en donnant la priorité aux « régions d’importance stratégique pour la sécurité nationale des États-Unis » et en « assurant une couverture complète du conflit actuel de gouvernance au Venezuela« . Ce chiffre est conservateur, car les deux budgets précédents ont largement dépassé des demandes similaires, dépensant plus de 810 millions de dollars rien que pour l’année dernière. On ne sait toutefois pas exactement quelle part de ce budget financera les différentes campagnes médiatiques de l’USAGM au Venezuela.

Un autre nouveau développement dans le budget de cette année est le transfert de 25 millions de dollars du Fonds pour le Progrès Diplomatique vers le « Contrôle international des stupéfiants et l’application de la loi« , citant la « transition politique au Venezuela » comme l’une des priorités politiques de ce financement. Bien que restant vague sur la façon dont l’argent sera utilisé, il semble en phase avec la rhétorique politique du « narcoterrorisme« , que l’administration Trump et ses alliés dans la région ont imposé à certains des gouvernements qu’ils ont cherché à renverser.

Bien qu’une partie des fonds du budget de cette année soit destinée à l’aide humanitaire au Venezuela, dont 5 millions de dollars pour le programme vénézuélien de santé mondiale de l’USAID, ce n’est qu’une goutte dans l’océan par rapport à l’impact dévastateur que les sanctions américaines ont eu sur le pays depuis qu’elles ont été fortement accrues en 2017.

Les sanctions sur les transactions financières avec les entreprises vénézuéliennes et les sanctions économiques contre la compagnie pétrolière nationale du Venezuela ont coûté au pays les milliards de dollars dont il a besoin pour maintenir les infrastructures vitales en matière de santé, d’eau et de sécurité alimentaire, tout en empêchant les transactions bancaires, les paiements et donc l’importation de médicaments et de nourriture qui pourraient sauver des vies. Le résultat a été la mort de dizaines de milliers de Vénézuéliens et de millions de réfugiés pour des raisons économiques. Ces sanctions sont illégales tant en vertu des traités que les États-Unis ont signés, qu’en vertu du droit international.

Avec la tournée internationale de Juan Guaidó et les promesses vides de soutien de Trump au « peuple vénézuélien« , la résolution pacifique et diplomatique de la crise politique semble rester lointaine. Le nouveau budget de Trump, au lieu de se concentrer sur les solutions diplomatiques, qui serait de faciliter une aide humanitaire dépolitisée et d’aider à la reprise de l’économie vénézuélienne, ne fait que miser de plus belle sur une stratégie de changement de régime qui a échoué et qui n’a fait que nuire à des millions de Vénézuéliens, tout en coûtant aux contribuables états-uniens des centaines de millions de dollars en impôts.

Cavan Kharrazian

Source de l’article: Center for Economic and Policy Research, Washington DC, https://cepr.net/after-guaidos-dc-circuit-trump-admin-earmarks-more-money-for-regime-change-in-venezuela/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

Notes de Venezuelainfos:

L'hologramme Guaido et ses putschistes d'extrême droite re-adoubés par Trump. Comment lancer l'intervention militaire ? Les grands médias préparent le terrain en faisant passer Guaido pour un démocrate et le Venezuela pour une dictature. Déchirer un discours est une image vide, un alibi médiatique. Nancy Pelosi s'est levée pour applaudir le faux président du Venezuela autoproclamé par Trump. Deux leaderships pourris jusqu'à la moelle. Le 4 février, le président vénézuélien Nicolas Maduro a pris la tête d'une marche dans le centre-ville de Caracas en l'honneur de la rébellion civilo-militaire du 4 février 1992, menée par le commandant Hugo Chávez. Ce 4 février vient de loin, de la résistance indigène, des lutteurs Noirs d'avant l'indépendance, des actes héroïques de nos Libérateurs Bolívar, Sucre, avec l'appui décisif de Pétion.. une lutte reprise dans les temps modernes, par Hugo Chavez.

Photos du haut: à gauche l’hologramme Guaido et ses putschistes d’extrême droite re-adoubés par Trump. Comment lancer l’intervention militaire ? Les grands médias préparent le terrain en faisant passer Guaido pour un démocrate et le Venezuela pour une dictature. A droite, déchirer un discours est une image vide, un alibi médiatique. Nancy Pelosi s’est levée pour applaudir le faux président du Venezuela autoproclamé par Trump. En bas: Le 4 février, le président vénézuélien Nicolas Maduro a pris la tête d’une marche dans le centre-ville de Caracas en l’honneur de la rébellion civilo-militaire du 4 février 1992, menée par le commandant Hugo Chávez. Ce 4 février vient de loin, de la résistance indigène, des lutteurs Noirs d’avant l’indépendance, des actes héroïques de nos Libérateurs Bolívar, Sucre, avec l’appui décisif de Pétion.. une lutte reprise dans les temps modernes, par Hugo Chavez.

En haut : en escortant le délinquant Juan Guaido (putschiste d'extrême droite élu par Trump, lié à une bande d'assassins paramilitaires et narcotrafiquants de Colombie, ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens, le Washington Post, son ex-"ambassadeur" à Bogota ou plusieurs ex-amis députés de droite), l'ambassadeur français à Caracas Romain Nadal perpétue une ingérence coloniale sans avenir. En bas: Face aux menaces de Trump contre le Venezuela, répétées à Washington lors de la visite de Juan Guaido, la population s'entraîne le 15 février aux côtés des forces armées bolivariennes pour protéger le pays.

En haut : en escortant le délinquant Juan Guaido (putschiste d’extrême droite élu par Trump, lié à une bande d’assassins paramilitaires et narcotrafiquants de Colombie, ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens, le Washington Post, son ex-« ambassadeur » à Bogota ou plusieurs ex-amis députés de droite), l’ambassadeur français à Caracas Romain Nadal perpétue une ingérence coloniale sans avenir. En bas: Face aux menaces de Trump contre le Venezuela, répétées à Washington lors de la visite de Juan Guaido, la population s’entraîne le 15 février aux côtés des forces armées bolivariennes pour protéger le pays.

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Les petits télégraphistes du coup d’Etat qui n’existe pas, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Conférence de presse de Evo Morales accueilli au Mexique comme réfugié politique, Musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019

Dans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n’aurait osé nier qu’il y ait eu un « Coup d’Etat à Santiago ». Autres temps, autre type de « golpe » (dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l’information. Le 15 novembre 2019, après que le chef de l’Etat en exercice, arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle, ait été contraint à abandonner le pouvoir sous la pression de la police et de l’armée, le quotidien Le Monde transformait la victime en responsable et se fendait d’un éditorial singulier : « Bolivie : les erreurs d’Evo Morales ». Et il ne fut pas le seul. En syntonie parfaite avec ceux de ses confrères qui, sur place – Pagina Siete, El Deber, La Razón, Unitel, Red Uno, Bolivisión, etc. –, ont accompagné et soutenu la défenestration du candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) en l’accusant de « fraudes » lors des élections du 20 octobre, la « commentocrature » hexagonale a elle aussi exécuté l’ex-chef de l’Etat.

Infaillible, s’exprimant ex catedra du haut de son nombril, l’inévitable « public-privé » Anthony Bellanger (selon les jours sur France Info, France Inter, France Culture ou BFM TV)se gausse, dès le 23 octobre (sur France Inter) du décompte électoral qui, « miraculeusement », a permis au chef de l’Etat en exercice d’être réélu. Deux jours plus tard, relayant Washington, Bruxelles et les capitales latino-américaines les plus inféodées à Donald Trump, France Info titre : « Evo Morales réélu dès le premier tour, la communauté internationale hausse le ton ». Dans sa revue de presse, Camille Magnard, ce même 25, sur France Culture, s’intéresse comme nous au traitement médiatique de la crise et, après avoir cité sans aucune réserve le Washington Post (Etats-Unis), Los Tiempos et El Deber (Bolivie), La Jornada (Mexique), Deutsche Welle (Allemagne), neutres par définition, s’inquiète de « la couverture très abondante mais pas forcément très impartiale, que fait la chaîne d’Etat vénézuélienne TeleSur de cette présidentielle en Bolivie… Après tout, débusquer des complots impérialistes dirigés depuis Washington, à Caracas, ça fait longtemps que c’est devenu une spécialité. »

Fondu-enchaîné sur Libération… Le 11 novembre, sur son site, le quotidien reprend, brute de décoffrage, une dépêche de l’Agence France Presse (AFP) : « Explosion de joie en Bolivie après la démission d’Evo Morales ». Dans Le Point (20 novembre), Claire Meynial analyse avec une extrême finesse les réussites économiques du gouvernement sortant – « Il y a eu une bulle de consommation, car on a sorti un million de personnes de la pauvreté, mais beaucoup grâce au secteur informel et au narcotrafic » – avant d’affiner sa « pensée » : « L’idéologue du MAS, [le vice-président Álvaro] Garcia Linera, pense en termes d’ennemis et amis, il s’inspire de Carl Schmitt, le théoricien nazi. »
Charlie demeure fidèle à ses vieilles haines rances : directeur de la publication (2004-2009) avant de prendre la tête de France Inter (2009-2014)sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Philippe Val n’avait pas de mots assez méprisants pour vilipender « l’Indien à poncho », marionnette de Hugo Chávez et Fidel Castro, qui avait eu le toupet de nationaliser les ressources en gaz de son pays ; tout aussi inspiré, le 29 octobre, le « vert » Fabrice Nicolino bave un venin qui n’a rien de « bio » : « Au moment où ces lignes sont écrites, il est certain que l’Etat bolivien a choisi de truander les résultats du 20 octobre, en donnant brutalement à Morales dix points d’avance sur le ­deuxième candidat, ce qui prive les électeurs d’un second tour. »Tandis que sur le site de RFI c’est « l’unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie, le quotidien espagnol El País informe ses lecteurs que nombre d’entre eux protestent, lui reprochant de ne pas qualifier la « destitution » d’Evo Morales de « mutinerie » de l’armée, mais qu’il préfère attendre de voir comment tournent les événements [1]. A ce jour, on attend toujours qu’il ait fini d’attendre…

Les putschistes, eux, n’ont pas jugé utile de patienter indéfiniment. Ils ont immédiatement récompensé l’un de ceux qui les ont aidés à justifier la prise du pouvoir par Jeanine Añez, la présidente autoproclamée. Le 7 décembre, à Santa Cruz, le journaliste de CNN Fernando del Rincón a reçu des mains de la pseudo ministre de la communication, Roxana Lizárraga, une plaquette commémorative le remerciant pour sa couverture des vingt-et-un jours de conjuration. Une honte n’arrivant jamais seule, del Rincón a été fait « citoyen d’honneur » par le gouvernorat de cette même ville de Santa Cruz, cœur de la droite la plus réactionnaire et épicentre de la rébellion.
En France, seuls L’HumanitéLe Monde diplomatique, Ruptures, Golias (et peut-être une infime poignée d’autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir repérés), auxquels on ajoutera, dans un autre registre, un certain nombre de sites présents sur les réseaux sociaux, sauveront l’honneur en appelant un chat un chat et un coup d’Etat un coup d’Etat.

Puisque c’est hautement nécessaire, on résumera ici (le plus succinctement possible) les chapitres précédents.
Guerre de l’eau (2002 ; un mort et des dizaines de blessés), Guerre du gaz (2003 ; 86 morts)… Aux portes d’une guerre civile provoquée par l’ère glaciaire du néolibéralisme, la Bolivie voit se succéder, entre 2001 et 2005, cinq présidents : l’ex-dictateur Hugo Banzer (1971-1978) élu cette fois démocratiquement (1997-2001) ; son dauphin Jorge Quiroga (2001-2002) ; l’ultra-libéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2002-2003) auquel succède son vice-président Carlos Mesa (2003-2005) ; Eduardo Rodríguez, qui assumera l’intérim après la chute des deux précédents.
Élu député de sa circonscription en 1997, sous les couleurs du MAS, avec le pourcentage de votes le plus haut du pays (61,8 %), le paysan amérindien et syndicaliste « cocalero » Evo Morales a été expulsé du Congrès en 2002 sur ordre de l’ambassade des Etats-Unis, pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle. Malgré une campagne de discrédit infernale sur le thème « coca-cocaïne », il réussit à y participer. Aucun des candidats n’obtenant la majorité, c’est le Congrès qui tranche entre les deux candidats arrivés en tête (Sánchez de Lozada, 22,5 % des votes ; Evo Morales, 20,9 %). Très sensibles aux desiderata de Washington, les parlementaires choisissent Sánchez de Lozada par 84 voix contre 43.

Après le renversement de ce dernier par une révolte populaire, et sa fuite à Miami, « Evo », comme l’appellent familièrement ses partisans, remporte le scrutin présidentiel de 2005 avec 53,7 % des suffrages. En 2009, il portera ce score à 64,1 % et, en 2014, à 61,36 %. A chaque fois, le MAS jouit d’une très large majorité.
Conformément à une loi quasi universelle, de tels succès ne doivent rien au hasard. Sur le plan symbolique, le pays où les 36 groupes indigènes – dont les deux principaux, Aymara et Quechua – ont historiquement été marginalisés devient l’Etat plurinational de Bolivie. L’emblème multicolore des peuples autochtones – la « Wiphala » – flotte aux côtés du drapeau national. Le gouvernement compte désormais des ministres « cholos » [2], indigènes et « k’aras » (blancs en Aymara). La nationalisation des ressources gazières et de gisements miniers vont permettre, grâce aux revenus qu’elle procure, le développement de programmes sociaux (dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays passeront de 680 à 1,6 milliards de dollars). Dans les zones rurales où elle atteignait des niveaux supérieurs à 77,7 % en 2005, la pauvreté se réduit de moitié. L’endettement rendant le pays dépendant de l’aide externe et des institutions financières internationales n’est plus qu’un souvenir lointain.

Tout en considérant qu’il y a encore beaucoup à faire, on pourrait développer largement cette liste des droits nouveaux et des progrès accumulés en profitant de la stabilité politique retrouvée.
Cette réussite évidente, pour le plus grand bien du plus grand nombre, laisse parfaitement indifférents, pour ne pas dire violemment hostiles, les secteurs de l’oligarchie traditionnelle, les froids calculs de la société marchande, la tyrannie privée des firmes multinationales et ceux qui, invoquant les raisons les plus diverses, les ont ralliés pour « faire tomber Evo ».

Premier acte de la mécanique infernale : le « fameux » référendum du 21 février 2016. L’article 168 de la Constitution de 2009 ne permet pas à Morales de se présenter pour un troisième mandat que beaucoup, au sein des secteurs populaires, pour les raisons précédemment évoquées, souhaitent ardemment [3]. Pour permettre une modification de cet article et une possible candidature à la réélection, un référendum est organisé ce 21 février. Tous les sondages d’opinion donnent le « oui » vainqueur. A deux semaines de l’échéance, une manipulation sophistiquée permet, sur la base d’affirmations diffamatoires, qui se révéleront ultérieurement totalement mensongères, de présenter le chef de l’Etat comme un corrompu. Grâce à la caisse de résonnance des médias, ce brouillage de son image atteint l’objectif recherché, en particulier auprès des classes moyennes urbaines [4]. Le « non » l’emporte de peu, avec 51,3 % des voix. La légende noire du « caudillisme d’Evo » s’efforcera par la suite, avec succès, d’occulter ce sabotage d’une consultation électorale grâce à l’utilisation d’une « fake news » – dite également « infox » ou « post-vérité » [5].

Estimant à juste titre que le jeu a été truqué, Morales et le MAS vont tourner la difficulté en utilisant « le droit d’élire et d’être élu » (sans limites de mandats ni de durée) présent dans l’article 23 de la Convention américaine relative aux droits de l’homme (CADH), traité international qui, signé et ratifié par la Bolivie, prévaut sur la Constitution, comme le stipule cette dernière, lorsqu’il comporte des droits supérieurs en matière de droits humains.

Comme le fait traditionnellement la droite vénézuélienne, l’opposition à Morales – et en particulier son rival conservateur de Communauté citoyenne (CC), Carlos Mesa – entonne de longs mois à l’avance le grand air de la fraude. La stratégie atteint son apogée dès le lendemain du premier tour de scrutin du 20 octobre 2019. L’épisode est connu dans ses grandes lignes. Mais des lignes quelque peu tordues…

Le dimanche en question, peu avant 20 heures et d’après 84 % des bulletins dépouillés dans le cadre de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP), un comptage rapide et dépourvu de caractère officiel, Morales arrive en tête avec 45,28 % des voix, suivi de Mesa (38,16 %). Un second tour est alors nécessaire – la victoire ne pouvant être attribuée qu’à un candidat atteignant la majorité de 50 % des suffrages ou 40 % avec plus de 10 points d’écart sur le second. Le lendemain, après arrêt du processus de dépouillement pendant de longues heures, ce qu’avait prévu et annoncé le Tribunal suprême électoral (TSE) – mais dont il s’expliquera ultérieurement très confusément –, le chef de l’Etat dispose des 10 points de différence requis pour l’emporter immédiatement. Rien d’anormal : comme on l’a constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivent en dernier du fait des difficultés de communication, font basculer ce qui n’était qu’une estimation provisoire. D’après les autorités légitimes, Morales gagne la présidentielle au premier tour.

« Changement inexplicable de tendance » ! Mesa déclenche les hostilités et, comme il l’avait annoncé, refuse d’accepter le résultat. Résultat que, en réalité, on ignore encore, puisque le décompte « officiel » du TSE, le seul qui fasse foi, n’est en rien terminé (il ne le sera que le 24 octobre en fin d’après midi, octroyant 47,08 % des suffrages à Morales et 35,51 % à Mesa). Également trop impatiente pour attendre l’échéance légale, l’Organisation des Etats américains (OEA), que dirige un virtuel employé du Département d’Etat américain, l’uruguayen Luis Almagro, questionne immédiatement la transparence du processus. Les Etats-Unis font chorus et, fidèle à elle-même, l’Union européenne (UE) suit. De concert avec Mesa, tout ce beau monde réclame un second tour – que rien, à ce moment, ne permet de justifier ou réfuter.

Commencées dès le soir de l’élection, les manifestations de l’opposition s’intensifient sous l’impulsion d’un très hétéroclite Comité national de défense de la démocratie (CONADE) et des tristement célèbres Comités civiques (dont nous reparlerons plus avant). Puis tournent à la violence et au blocage des zones urbaines pendant plusieurs jours à La Paz, Potosí, Chuquisaca, Cochabamba, Oruro, Tarija, Trinidad et Santa Cruz. Réduisant en fumée urnes, bulletins de votes et procès verbaux, quatre des neuf tribunaux électoraux départementaux sont pris d’assaut et incendiés.

Soumis à une forte pression, mais sûr de son bon droit, Evo Morales accepte que, à partir du 31 octobre, un audit intégral des élections – qu’il souhaite « technique et juridique, pas politique » – soit effectué par l’OEA. Laquelle produira un rapport… « contraignant », qu’il promet de respecter. Un certain nombre de connaisseurs de l’Amérique latine s’alarment immédiatement. Rien en Histoire n’est totalement nouveau. Très fortement influencée par Washington – qui la finance à 60 % –, l’OEA a trafiqué en 2011 le résultat de l’élection présidentielle en Haïti ; a entériné la fraude au Honduras en 2013 et surtout 2018, au profit du néolibéral et post-putschiste Juan Orlando Hernández. Almagro mène une campagne frénétique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Violant ouvertement les statuts de l’Organisation, il y a accordé un siège au représentant du président imaginaire vénézuélien Juan Guaido. Le 30 octobre, à Quito, lors de l’inauguration de la 7e Réunion des ministres de sécurité publique des Amériques, il va féliciter le président équatorien Lenín Moreno pour la manière dont il a réprimé le mouvement social qui, du 3 au 13 octobre, a embrasé son pays.

Un tel individu laisserait Evo Morales l’emporter ? Difficile à envisager. En parfait porte-parole des seuls 12 pays (sur 33) qui l’appuient au sein de l’organisation continentale – Argentine (encore présidée par Mauricio Macri), Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Salvador, Etats-Unis, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou (plus le « Venezuela virtuel » de Guaido) –, Almagro ne s’émeut effectivement pas des déclarations menaçantes de Luis Fernando Camacho, dirigeant fascisant du Comité civique de Santa Cruz, qui a donné 48 heures à Evo Morales pour quitter la Casa Grande del Pueblo, la tour moderne et centrale où se trouve, à La Paz, le bureau du chef de l’Etat.

L’OEA a annoncé qu’elle remettra un rapport préliminaire de ses experts électoraux le mercredi 13 novembre. Alimentant en oxygène les embrasements de la rue, les actes racistes et les exactions, elle le remet par surprise le matin du 10, trois jours avant la date prévue. La veille, le général Williams Kaliman, commandant en chef des Forces armées, avait donné des gages aux manifestants de l’opposition en déclarant : « Nous n’affronterons jamais le peuple. » Une assurance tout risque pour les émeutiers, dans la mesure où les polices de Sucre (sud-est), Santa Cruz (est) et Cochabamba (centre) venaient de se mutiner.
Dans la grande tradition putschiste, la prise illégitime du pouvoir implique un étroit contrôle de l’information. A La Paz, des groupes de choc occupent les sièges de deux médias publics, Bolivia TV et Radio Patria Nueva, contraignant leurs journalistes et employés à quitter les lieux sous les insultes et les horions. Avant le 9 novembre, Canal 7 et Canal AbyaYala, seront également réduits au silence, Radio Kaw-sachum et Radio Soberanía, médias communautaires des six Fédérations de « cocaleros » de Cochabamba, verront leurs locaux saccagés.

Pain béni pour alimenter les tensions : commentant le rapport qu’il vient de rendre public, Almagro demande à hauts cris l’annulation des élections du 20 octobre en raison de « sérieuses irrégularités ». Tout un chacun peut en déduire qu’elles ont été truquées. Sauf, bien entendu, à lire le rapport en question (ce que vont faire, à n’en pas douter, tous les bons journalistes, universitaires et politologues spécialisés « latinos » !). Treize pages, pas une de plus. Très majoritairement consacrées… au TREP (c’est-à-dire aux résultats dépourvus de valeur légale) ; ne dédiant qu’un misérable demi-feuillet à ces derniers. Et dont la conclusion fait ouvrir de grands yeux à ceux qui l’ont lue (au bout du compte, remarquablement peu nombreux). « En tenant compte des projections statistiques, il est possible [c’est nous qui soulignons] que le candidat Morales soit arrivé premier et le candidat Mesa second. (…) Néanmoins, il est statistiquement improbable que Morales ait obtenu les 10 % de différence pour éviter un second tour. » Une fois vérifié et admis que nulle part le document ne mentionne une quelconque « fraude massive », et quand bien même on tournerait la formulation de la conclusion dans tous les sens, un constat s’impose : le président en exercice a remporté le premier tour ; dans le pire des cas, un second tour est nécessaire ; rien ne justifie une annulation.

Ligoté par la promesse imprudente qu’il a fait – respecter les conclusions de l’audit de l’OEA –, Evo Morales tient parole. Ce dimanche 10 novembre, dans un souci d’apaisement, il appelle à de nouvelles élections organisées par un TSE renouvelé. Il propose un dialogue, tend la main à ses adversaires. « Je n’ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », répond sèchement Mesa. En phase avec l’extrême droite, ce pseudo « centriste » (comme le qualifient les médias) réclame la démission immédiate du président légitime et son exclusion (ainsi que celle du vice-président García Linera) d’un futur scrutin. Dans le même temps, il appelle la « société civile » à poursuivre les manifestations, « dans le cadre de la paix et de la non-violence » – paix et non-violence qui plongent le pays, livré à lui-même, sans forces de l’ordre susceptibles de s’interposer, dans un dangereux chaos. Ce qui amène le pouvoir à dénoncer la « préparation d’un coup d’Etat ». Provoquant en retour la furie d’Almagro : « En Bolivie, il y a eu un coup d’Etat le 20 octobre, quand Evo Morales a commis une fraude électorale [6] » Sans avoir, jusque-là, produit aucune preuve décisive de la fraude en question.

Très suggestives, mais totalement dépourvues de rigueur, les approximations d’Almagro vont rapidement être démontées. Le 11 novembre, après analyse du fameux rapport préliminaire, le Centre de recherche économique et politique (CEPR), basé à Washington, dément les dires de l’OEA, dénonce une observation ni « impartiale » ni « professionnelle », et mentionne qu’aucun point du rapport ne présente explicitement les « irrégularités » auxquelles il fait allusion [7].

Tout aussi critique, le professeur de l’Université du Michigan Walter Mebane, expert international en systèmes électoraux et en détection de fraudes, estime que même en éliminant les irrégularités dénoncées par l’OEA, « le MAS a une marge de plus de 10 % sur Communauté citoyenne [8] ». Pour sa part, le Centre stratégique latino-américain de géopolitique (CELAG) demande à l’organisme multilatéral d’éclairer certains points particulièrement obscurs de sa méthodologie.
Lorsque, le 4 décembre, après… quarante-quatre jours d’un retard inexpliqué et la consommation du coup d’Etat, l’OEA publiera son rapport final, le CELAG reviendra à la charge. Ce document, affirme le « think tank », ne cherche qu’à confirmer et affermir la version préliminaire, sans rajouter d’arguments incontestables et en s’appuyant toujours quasi exclusivement sur le TREP, pas plus légal à ce moment qu’il ne l’était au lendemain du scrutin [9]. Il est vrai qu’un audit complet des résultats officiels s’avère problématique, les « fous-furieux » de l’opposition ayant pris soin, on s’en souvient, d’incendier les sièges départementaux des TSE de Sucre, Tarija, Cobija et Potosí, brûlant par la même occasion les procès-verbaux qui s’y trouvaient stockés après dépouillement et transmission.

En tout état de cause, la conclusion du document du « Ministère des colonies de Washington » (l’OEA !) a de quoi laisser pantois : s’il évoque une « manipulation dolosive [10] » et des « irrégularités graves », le mot « fraude » n’y figure pas. En revanche, on peut lire : « Les manipulations et irrégularités signalées ne permettent aucune certitude quant à la marge de la victoire du candidat Morales sur le candidat Mesa. » C’est écrit noir sur blanc ! « Evo » avait remporté le premier tour. Et même l’élection tout court, affirment un certain nombre de contre experts, pas moins crédibles que le mercenaire de Trump, Luis Almagro.

Le rapport des experts électoraux de l’Union européenne – « Bolivia 2019. Informe final » – n’en réussit pas moins la même performance que celui de l’OEA : 64 pages emplies de « blabla » parfois inepte (comme l’évocation des « “cabildos” [assemblées citoyennes] de Santa Cruz » réunissant « entre 350 000 et 1 500 000 personnes, selon les estimations » (la ville compte 2 440 000 habitants !) – évoquent de nombreuses « erreurs » ou « irrégularités », mais nulle part ne remettent explicitement en cause le résultat.

On ne peut en aucun cas conclure de tout ce qui précède « c’est du passé, n’en parlons plus ». Car entre le début et la fin du démontage de l’imposture, un crime a été commis.

C’est dès le 22 octobre que, fer de lance de l’agitation, le Comité civique pro-Santa Cruz a annoncé la paralysie du pays. Depuis toujours, cette ligue qui regroupe les intérêts des élites réactionnaires de la ville la plus peuplée et la plus prospère de Bolivie manifeste un radicalisme qui ne laisse place ni à la nuance ni à la contradiction. Elle a pour bras armé l’Union des jeunes cruceñiste (UJC), fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant de la Phalange socialiste bolivienne (née en 1937), dont les militants, admirateurs du « caudillo » espagnol Francisco Franco, ne dédaignaient pas faire le salut fasciste, bras tendu. Valverde Barbery deviendra ministre de la santé du dictateur Hugo Banzer. Lequel s’est emparé du pouvoir, le 21 août 1971, grâce à l’appui déterminant des dictatures argentine et brésilienne, des Etats-Unis et du… Comité civique pro-Santa Cruz. C’est également ce comité familier des propos racistes anti « Indios de mierda », qui, avec comme leader le richissime boliviano-croate Branko Marinkovic, a mené en septembre 2008 la première tentative de renversement d’Evo Morales. Une sédition mise en échec par le mouvement populaire et grâce à l‘intervention énergique de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR). Récemment créée et présidée alors par la présidente chilienne Michelle Bachelet, celle-ci neutralisa et les putschistes et l’interventionnisme clairement affiché des Etats-Unis.

A 23 ans, en 2002, Luis Fernando Camacho a été le plus jeune vice-président de l’UJC. Deuxième (2015) puis premier (2017) vice-président du Comité civique, ce riche catholique ultra de 40 ans, proche des milieux évangéliques pentecôtistes, en devient président en février 2019. Totalement inconnu alors, en dehors du cercle théoriquement fermé de l’extrême droite cruceñiste et des « Panama Papers » par lesquels il s’est fait épingler [11], ce patron millionnaire n’en est pas moins reçu en mai au Brésil par Ernesto Araujo, ministre des affaires étrangères de Jair Bolsonaro, en Colombie par Iván Duque (président) et Andrés Pastrana (ex-président), ainsi que, en août, par Gustavo Tarre, ambassadeur fantoche à l’OEA de l’auto-proclamé vénézuélien Guaido. Vitaminé à bloc par l’aval de ce gratin réactionnaire, l’anonyme Camacho va émerger à la lumière lors de la « crise post-électorale » en tant que leader de la sédition.
Sous la fausse bannière d’une « révolte populaire », ses groupes de choc, qu’on rejoint les Comités civiques des autres grandes villes – Potosí, Tarija, Cochabamba, La Paz, Chuquisaca –, sèment la terreur, pourchassent les militants du MAS, brûlent leurs locaux. Plus « propre sur lui », le CONADE, que dirige Waldo Albarracín, recteur de l’Université majeure de San Andrés (UMSA), la principale université publique de Bolivie, puise dans la classe moyenne ses bataillons de manifestants. Ancien président de l’Assemblée permanente des droits humains en Bolivie (APDHB) de 1992 à 2003 et Ombudsman de 2004 à 2010, Albarracín inspire le plus grand respect : en août 2018, n’a-t-il pas comparé Evo Morales à « un âne qui parle avec ses oreilles [12] »  ? Sous sa direction, en 2017, l’UMSA a rompu avec le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), organisation respectée, affiliée à l’UNESCO et regroupant 616 centres universitaires, estimant qu’elle regardait avec trop de sympathie le modèle politique « arbitraire » imposé à la Bolivie.

Dès le 1er novembre, via Twitter, le « macho Camacho » donne quarante-huit heures à Evo Morales pour démissionner. Sans aucune retenue, il a déjà affirmé que, comme le faisait (le narcotrafiquant colombien) Pablo Escobar, il conviendrait d’établir des listes noires (de personnes à éliminer). A Santa Cruz, des nervis de l’UJC assiègent et bloquent les domiciles de dirigeants du MAS – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Carlos Romero (ministre), Mario Cronenbold (maire de Warnes), Hugo Siles (ex-ministre). A Sucre (la capitale officielle), les émeutiers occupent le Tribunal départemental de justice, le Tribunal constitutionnel plurinational, la direction départementale de l’Education, le Tribunal agro-écologique, le ministère public, le Tribunal suprême de justice, le Service des impôts…

Trois semaines de troubles, trois morts, plus de 400 blessés… C’est à partir du 8 novembre que la police fait basculer la situation en se mutinant, d’abord à Cochabamba, puis à Trinidad (Beni), Cobija (Pando) et La Paz (ou même l’Unité des opérations de police tactique [UTOP], chargée de faire respecter l’ordre place Murillo, à proximité du palais présidentiel, disparaît). Refusant de protéger les institutions, les policiers abandonnent partout la rue aux émeutiers. Ils avaient procédé de même en 2008. Deux jours plus tard, avec son rapport, l’OEA poignarde la démocratie dans le dos. Les Forces armées, le 10, portent le coup de grâce.
Quelques jours auparavant, le chef de l’Etat avait manifesté l’ « absolue confiance » qu’il avait en elles et en leur chef, le général Williams Kaliman Romero, nommé un an auparavant.

Cent quatre-vingts coups d’Etat (environ) depuis l’indépendance en 1825 : l’armée bolivienne possède une solide tradition d’ingérence dans les affaires politiques de la nation. Le sachant, Evo Morales a tenté dès son arrivée au pouvoir de l’associer à son projet. Avec des fortunes diverses. En 2008, alors que les mêmes forces obscures qu’aujourd’hui étaient à la manœuvre pour le renverser, pas plus les militaires que la police, malgré ses demandes, n’étaient intervenus pour défendre l’Etat de droit. Ils avaient déjà abandonné les bâtiments publics qu’ils étaient censés protéger aux hordes qui les mettaient à sac et les détruisaient [13].

Il convient de rappeler que cinq membres du haut commandement ayant mené la féroce répression de 2003, sous Gonzalo Sánchez de Lozada, ont été condamnés en août 2011 à de lourdes peines allant de dix à quinze ans et six mois de prison (tandis que l’ex-président, lui, se dore, les doigts de pieds en éventail, à Miami). Un châtiment guère apprécié, c’est peu de le dire, au sein de l’institution. Et qui a laissé des traces. Toutefois, pour en revenir à 2008, l’armée n’avait pas non plus basculé en faveur des putschistes. La droite était allée trop loin en révélant ouvertement les tendances séparatistes de Santa Cruz et de Tarija. Les généraux se sentent plutôt et traditionnellement en phase avec les forces conservatrices, mais pas à ce prix-là. Par ailleurs, avec en piliers les poids lourds Hugo Chávez, Rafael Correa, Luiz Inácio « Lula » da Silva, Cristina Kirchner, l’UNASUR laissait peu d’espace à un gouvernement putschiste pour prospérer.

Pour s’assurer le soutien des casernes, Evo Morales n’a pas ménagé ses efforts. En équipant l’armée et en augmentant considérablement son budget – à tel point que sa gauche lui reprochait ces dépenses trop importantes en regard de celles consacrées à l’éducation et à la santé. Avec la nomination du général Kaliman à la tête de l’institution, il semblait néanmoins avoir réussi son pari. En se déclarant « soldat du processus de changement », en affirmant le 7 août 2019 que les Forces armées mourraient au nom de l’ « anticolonialisme », ce dernier apparaissait comme l’un des officiers supérieurs les plus loyaux, allant jusqu’à appeler Evo Morales « hermano présidente » (« frère président »).

On l’apprendra après la réussite du « golpe », de la bouche même de l’intéressé, Camacho avait secrètement établi des contacts avec des policiers et certains militaires de haut rang, par l’intermédiaire de son très riche père et de Fernando López (futur ministre de l’intérieur du gouvernement de facto), pour qu’ils n‘interviennent pas contre la violence insurrectionnelle, puis pour qu’ils l’appuient dans le renversement du président. Dès lors, de même qu’elle l’a été sur le chef de la police, la pression est terrible sur celui de l’armée.

Allié à Camacho (« le dur »), le recteur de l’UMSA et dirigeant de la CONADE Waldo Albarracin (« le gentil défenseur des droits de l’homme ») fait le job : « Je crois que Monsieur Kaliman et le commandant de la police doivent décider s’ils sont avec la démocratie ou s’ils sont toujours loyaux à Morales ; il est très symptomatique qu’ils assument une attitude si passive devant ces faits, pratiquement de terrorisme, que commettent les partisans du gouvernement. » A l’en croire, les militaires entraînent les fonctionnaires, leur fournissent des armes et des explosifs destinés à réprimer la très respectable « société civile » (adorée des médias nationaux et internationaux).

Au sein de la police, les colonels de la « promotion 88 » se sont retournés contre le général Vladimir Calderón, encore légaliste, contrairement à ce qui a été affirmé, en lui demandant sa démission. « Général Calderón, pour une institution digne, prenez les bonnes décisions ; si vous ne voulez pas appuyer la société, laissez la troupe appuyer son peuple », lui ont écrit les factieux le 6 novembre, deux jours avant de se mutiner et d’obliger les commandants départementaux de Cochabamba (Raúl Grandy) et de Santa Cruz (Igor Echegaray) à démissionner [14]. Encore aussi inconnue que ne l’était Camacho quelques temps auparavant, la sénatrice Jeanine Añez, angoissée par le temps que met Calderón à encourager et amplifier la mutinerie, le menace ouvertement de prison.

Une même situation traverse les Forces armées. Comme Kaliman lui-même – « Cours de Commandement et d’Etat-major » en 2003 –, de nombreux officiers supérieurs sont passés par l’Ecole des Amériques. Au Panamá jadis, depuis 1984 à Fort Benning (Géorgie) sous le nom de Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC), l’institution, sous l’égide d’instructeurs de l’US Army, forme des militaires latino-américains afin de promouvoir les valeurs démocratiques « made in USA  ». Ce compagnonnage idéologique marque les élèves de son empreinte – sans remonter aux années 1970, on l’a vu en 2002 lorsqu’une faction des officiers supérieurs s’est retournée contre Chávez ou, au Honduras en 2009, lors du renversement de Manuel Zelaya.

Que n’avoir œuvré à inverser la tendance ? Plus facile à dire, côté théoriciens, qu’à faire, côté acteur du terrain. En août 2006, Evo Morales n’a-t-il pas inauguré à Warnes (département de Santa Cruz) l’Ecole anti-impérialiste des Forces armées au sein de laquelle les militaires devaient suivre un enseignement en rupture avec l’ancienne doxa ? En novembre 2018, elle avait déjà formé 167 sergents, 987 lieutenants et 200 officiers supérieurs (appartenant aux plus jeunes générations). Chez les anciens, une telle innovation ne faisait pas l’unanimité, pas plus que les hommages répétés du chef de l’Etat à l’ancien ennemi « subversif », Ernesto Che Guevara…

Alors que la situation dégénère, les forces populaires se mobilisent, disputent la rue aux opposants. Kaliman est sans doute fidèle, mais n’a rien d’un héros. Ses officiers d’état-major le pressent de plus en plus vigoureusement. Le 10 novembre, entouré de (ou surveillé par) ses généraux, il se prononce publiquement : « Nous suggérons au chef de l’Etat de renoncer à son mandat présidentiel. »

Contrairement à une « fake news » qui a largement circulé à gauche, Kaliman n’est pas parti ensuite aux Etats-Unis avec un million de dollars, prix de sa « trahison ». Il sera au contraire poursuivi en justice par la dictature qui s’installe pour ne pas avoir fait sortir la troupe contre les partisans d’Evo Morales, qui contre-manifestaient. Mais, en tout état de cause, ce 10 novembre, les officiers factieux, complices de Camacho, ont gagné. Quelque 37 ans après le retour des généraux dans leurs casernes (10 octobre 1982), l’armée vient de faire tomber le chef de l’Etat.

A ce moment, il est bien inutile à Morales de savoir s’il aurait dû ou non voir plus clair dans le jeu des militaires. Car le fascisme en action montre son visage hideux. La propre fille du président subit des menaces physiques, son frère a été déshabillé et flagellé en public dans la rue. Autour de lui, les démissions forcées se multiplient. Celle du président de l’Assemblée législative Victor Borda, dont le frère a été pris en otage et dont la maison a été incendiée ; celles des gouverneurs de Potosí et de Chuquisaca ou du ministre des mines, César Navarro, dont le frère est également séquestré par des émeutiers à Potosí ; celle de la ministre de la culture Wilma Alanoca, tourmentée, intimidée, harcelée ; celles de leur homologue des sports Tito Montaño et de la vice-ministre des Affaires étrangères María del Carmen Almendras, dont les familles sont prises pour cibles ; celle de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, assiégée à Santa Cruz tandis que des inconnus pillent le domicile et emportent tous les documents du ministre de la présidence Juan Ramón Quintana.

Dans les rues de La Paz, Camacho se pavane, escorté par des éléments de la police mutinée. Face à ces bombes de haine qui explosent autour d’eux, Morales et son vice-président García Linera ne sont plus en sécurité (et, pour qui en douterait, l’avenir le confirmera). Le pays se trouve au bord de l’affrontement généralisé. Comme Chávez se laissant emprisonner le 11 avril 2002 au soir par les généraux félons, le but principal du chef de l’Etat est désormais d’éviter un bain de sang. « Je démissionne pour que Mesa et Camacho ne continuent pas à persécuter, kidnapper et maltraiter mes ministres, les dirigeants syndicaux et leurs familles, et pour qu’ils cessent de porter préjudices aux marchands, syndicats, professionnels indépendants et transporteurs qui ont le droit de travailler », annonce-t-il, le 10 novembre, à ses compatriotes. Rappelant ses responsabilités en tant que « président indigène et président de tous les Boliviens », il ajoute : « J’ai l’obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions entre Boliviens. »

Le 28 juin 2009, au Honduras, le président renversé Manuel Zelaya avait été mis de force dans un avion par un commando militaire et, après une escale par la base US de Palmerola (qui ne l’avait pas vu passer !), expédié de force au Costa Rica. Onze ans plus tard, en Bolivie, c’est pour échapper au pire – ils seront bientôt accusés de « sédition et terrorisme » – que, après un passage par le Chapare, zone « bastion » du chef de l’Etat, celui-ci et son vice-président montent dans l’appareil qui va les emmener à Mexico. De ce voyage mouvementé, on retiendra l’escale technique au Paraguay, autorisée par le président de droite Mario Abdo afin de préserver de bonnes relations avec son homologue argentin de centre gauche Alberto Fernández, pas encore au pouvoir mais récemment élu. On retiendra également le comportement très peu coopératif des autorités péruviennes et surtout l’attitude obscène de Lenín Moreno, le « Luis Almagro équatorien », qui interdit le survol du territoire de son pays à l’avion du chef d’Etat renversé.

Violence à caractère fascisant, mutinerie de la police, intervention de l’armée, exil politique forcé… Qu’eut-il fallu de plus pour que la sphère médiatique utilise l’expression « coup d’Etat » ? Qu’Evo Morales finisse comme son prédécesseur Gualberto Villaroel, assassiné puis pendu à un lampadaire de la place Murillo, à La Paz, le 21 juillet 1946, au terme d’un soulèvement discrètement manipulé par les Etats-Unis ? Qu’il se suicide, comme Salvador Allende ? Qu’il aille moisir en prison, comme son ami « Lula » ?

Il se trouve encore des tartuffes pour affirmer que les militaires, en se contentant de « suggérer » au président de démissionner, ne l’ont ni « obligé » ni « renversé ». Si la situation n’était aussi préoccupante, on répondrait avec humour par cette réplique de Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. » Dans ce genre de situation, le rapport de forces n’est guère favorable aux civils désarmés, fussent-il à la tête de l’Etat. On a également prétendu l’armée attentive à éviter toute répression. Cette vue sommaire a volé en éclats. Le 11 novembre, alors que Morales venait de démissionner, le général Kaliman apparaissait à la télévision entouré des généraux de son état-major. D’après le quotidien El Deber, bien informé car proche des putschistes, ceux-ci venaient de le menacer de l’incarcérer s’il n’ordonnait pas à la troupe de sortir des casernes pour réprimer les partisans ruraux et péri-urbains du chef de l’Etat, qui tentaient d’entrer dans les villes pour manifester. En représailles à la mutinerie, plusieurs postes de police avaient été incendiés et les forces « de l’ordre » réclamaient à grands cris l’aide de l’armée. Au sein de laquelle, toujours d’après El Deber, des colonels menaçaient de se soulever, d’arrêter les généraux et de s’emparer du commandement si ces derniers ne sortaient pas de leur « passivité ».

Le 11 à 21 heures, Kaliman se soumet donc aux factieux et annonce en conférence de presse : « Les Forces armées vont mener des opérations conjointes avec la police pour éviter du sang et des deuils à la famille bolivienne, en employant la force, de manière proportionnelle, contre les actes des groupes de vandales qui causent la terreur dans la population et en rappelant que jamais les Forces armées n’ouvriront le feu contre cette dernière. »

Cette « non-intervention » de l’armée dans le « non coup d’Etat » va faire en quelques jours 34 morts et 715 blessés ; elle se poursuivre ultérieurement par la militarisation du pays et la chasse aux partisans du chef de l’Etat (dont le mandat ne se termine que le 22 janvier 2019).

En cas d’empêchement du président, stipule la Constitution bolivienne, l’intérim doit être assuré, dans l’ordre de succession, par le vice-président (Alvaro García Linera), puis le président du Sénat (Adriana Salvatierra) et enfin par celui de la Chambre des députés (Victor Borda). Tous, militants du MAS, ont démissionné, soumis à différentes formes de coercition. Certes non démissionnaire, la première vice-présidente du Sénat, Susana Rivero, a trouvé refuge dans l’ambassade du Mexique, en compagnie de Salvatierra.

Apparaît « la Dame Blanche », Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat. Avocate de formation, ex-présentatrice de télévision, Áñez représente la droite du département des plaines orientales du Beni. Son parti, l’Unité démocratique (UD), a obtenu 4,5 % des voix lors des législatives (elles aussi annulées) d’octobre dernier. Un score aussi impressionnant suffit à l’évidence pour se déclarer présidente par intérim ! Áñez le fait en présence des seuls députés de sa famille politique, et donc sans quorum, lors d’une séance à laquelle les élus du MAS, majoritaires aux deux tiers, ne sont pas présents. Et alors que la « démission » d’Evo Morales, qui doit être acceptée ou refusée par l’Assemblée législative plurinationale (article 170 de la Constitution), n’a pas été examinée. Pas plus d’ailleurs que n’a été validée celle, exprimée oralement, de la présidente légitime du Sénat, Adriana Salvatierra.

Le 12 novembre au soir, Áñez n’en prend pas moins « ses fonctions » dans le Palais Quemado, l’ancien siège de la présidence, en brandissant une Bible et en clamant « Dieu a permis que la Bible entre à nouveau au Palacio. (…) Notre force est Dieu, notre pouvoir est Dieu ». Un général lui remet l’écharpe présidentielle.

Après la marionnette Juan Guaido au Venezuela, l’Amérique latine compte un(e) second(e) président(e) autoproclamé(e).

Ce grand pas en avant pour l’Etat de droit est immédiatement salué par Donald Trump : «  Ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours  » (un seul des candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, Bernie Sanders, condamnera « ce qui apparaît comme un coup d’Etat en Bolivie »)Une heure après Trump, le brésilien Bolsonaro reconnaît les nouvelles autorités. Depuis Washington, l’exécutant des basses œuvres, Luis Almagro, persiste et signe au nom de l’OEA (malgré les protestations du Mexique et de l’Uruguay) : « L’armée devait agir conformément à sa mission. A l’heure actuelle, personne n’a outrepassé ce pouvoir. » La droite et l’extrême droite continentales jubilent – plus qu’ailleurs au Venezuela et au Nicaragua, où, malgré tous leurs efforts, elles n’ont pas réussi à faire subir le même sort à Nicolás Maduro et Daniel Ortega.

Au Parlement européen, les groupes des conservateurs, des libéraux et des écologistes s’opposent à une motion visant à qualifier les événements qui secouent la Bolivie de coup d’Etat (234 voix contre, 41 pour, 8 abstentions). La Haute-représentante de l’Union pour la politique étrangère, Federica Mogherini, jargonne en session plénière : « L’UE soutient une solution institutionnelle qui permette qu’il existe un gouvernement intérimaire qui prépare de nouvelles élections et évite un vide de pouvoir qui aurait des conséquences pour tout le pays. » A Paris, dès le 12 novembre, à l’Assemblée nationale, la secrétaire d’Etat aux affaires européennes Amélie de Montchalin se défausse hypocritement : « L’Union européenne avait [également] appelé le gouvernement [de Morales] à accepter un second tour. Cette recommandation n’a pas été suivie et nous le regrettons » (sans se croire obligée de préciser qui a empêché cette solution). Le 3 décembre, alors que la répression s’est déchaînée contre les manifestants pro-Morales, la même osera : « Nous avons une démarche qui est de respecter la Constitution bolivienne et de prendre acte des décisions qui sont prises dans ce cadre, et ainsi de considérer que Jeannine Añez a été désignée présidente par intérim en Bolivie. »

Entretemps, le corps diplomatique et les représentants d’organismes internationaux sont venus présenter (22 novembre) leur salut protocolaire à la fausse blonde qui a remplacé Evo et ses tenues brodées de tissus autochtones. En tant que doyen, le nonce apostolique Ángelo Accatino a lu un message ratifiant « la bonne relation qui existe entre la Bolivie et la communauté internationale ». Autour de lui, outre les amis latinos de Washington (représenté par un simple chargé d’affaires, l’ambassadeur ayant été expulsé en 2008), se pressaient, entre autres, les diplomates du Japon, de Turquie, de Russie (bien que Moscou ait dénoncé un coup d’Etat !), de Suède, de l’Union européenne, de Grande-Bretagne, d’Italie et bien entendu de la France « macronisée ». En pleine tourmente mortifère, le 23 octobre, la Conférence épiscopale, l’ONU et l’UE se réuniront avec les autorités de facto et des représentants du MAS en tant que médiateurs cherchant des solutions pour obtenir « la pacification du pays ».

« Pacification »… Bien qu’employé par tous, y compris les « masistes », le terme mérite un temps d’arrêt : il appartient au vocabulaire militaire et colonial, quand, après la conquête d’un territoire, ou la déclaration de cette conquête, il s’agit de neutraliser les rébellions susceptibles de remettre en cause l’ordre du conquérant.
A ce stade de la forfaiture, une question se pose. Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luis Inácio da Silva, le chef de l’Etat argentin Alberto Fernández et celle qui l’a précédé Cristina Fernández de Kirchner, ainsi que les gouvernements d’Andrés Manuel López Obrador au Mexique et de Tabaré Vásquez en Uruguay ont dénoncé le coup d’Etat (outre, bien sûr, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua)… Comment se fait-il que celui-ci passe comme une lettre à la poste, en particulier au sein de larges secteurs de la gauche et de l’extrême gauche européennes, manifestement peu enclines à se mobiliser vigoureusement pour afficher leur solidarité avec les autorités légitimes de Bolivie ?

Répondre à cette question est aussi délicat que jongler avec des œufs. Mais touche à un phénomène déjà largement constaté s’agissant (entre autres) des crises vénézuélienne, nicaraguayenne (et à un degré moindre équatorienne). On nous permettra donc de ne pas l’éluder.

Très schématiquement, il a été admis depuis Karl Marx que les classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – s’opposent fortement en raison de l’exploitation de la seconde par la première. Cette situation binaire tend à se complexifier parce qu’un fait essentiel s’est produit. Sous le coup des évolutions tant idéologiques que technologiques, une troisième classe, bien que déjà existante et fluctuant au gré des circonstances, s’est désormais « cristallisée » à côté des élites hors-sol mondialisées : la moyenne bourgeoisie, parfois plus ou moins « de gauche », dotée d´un capital culturel élevé, elle aussi « transnationalisée ».
Au Sud, le « sentiment d’appartenance » la rend plus proche de ses homologues des pays dits développés – et, pour les intellectuels, des universités et organisations non gouvernementales (ONG) susceptibles de les coopter – que des défavorisés de son propre pays. Au Nord, et en particulier chez les progressistes qui rêvent d’enfermer la réalité dans des formules aussi propres que socialement et professionnellement confortables, la sensibilité porte vers cet « autre » si ressemblant.

Evo Morales et le MAS peuvent bien tomber ! Entre ceux qui risquent de manger moins (les populations les plus humbles) et ceux qui veulent tout dévorer (les possédants), cette faction de la classe moyenne, quoi qu’il arrive, là-bas et ici, continuera à s’alimenter normalement. Ce qui permet à certaines de ses factions de détester, critiquer, vilipender et même combattre (plutôt verbalement) le capitalisme, tout en poignardant dans le dos les gauches de pouvoir par définition imparfaites. En se préoccupant non de ce qui est, et des difficultés objectives auxquelles se heurte un processus de changement, mais de ce qui devrait être dans un monde idéalisé. Le tout au nom, parfois, de causes légitimes – la défense des droits humains, la protection de l’environnement, le féminisme –, simplifiées à l’extrême et instrumentalisées. D’où un discours qui, recyclant certains des arguments des néolibéraux pur jus, et de ce fait les validant (tout en prétendant les affronter), dit à peu près ceci : « La droite et l’extrême-droite se sont engouffrées sur le boulevard ouvert par la gestion caudilliste du pouvoir par Morales » – lequel, par ailleurs, n’a pas mis fin au « modèle de développement extractiviste », trahissant la « Pachamama » (la Terre Mère révérée par les Indiens)et détruisant « notre » environnement.

Bienvenue dans la Maison du Seigneur ! On commencera l’analyse du cocktail infernal qui grave dans l’esprit du public une image peu défendable du président renversé – qui devient péjorativement le « président déchu » – par un acteur qu’on ne qualifiera pas de « progressiste » : l’Eglise bolivienne. Même Satan a en effet un rôle à jouer dans le plan divin. Quelques heures avant le départ du chef de l’Etat, Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence épiscopale, publiait sur les réseaux sociaux une lettre ouverte à Evo Morales dans laquelle, dénonçant un « véritable terrorisme d’Etat  », il l’invitait à démissionner : « Assez de violence et de doubles discours invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! »

De sermons en homélies, l’Eglise prêche depuis avec vigueur qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat [15]. Et pour cause. Pendant les événements, Camacho s’est fait photographier au Palais présidentiel, à genoux devant la Bible, en train de proclamer : « La Pachamama ne reviendra jamais au Palais. La Bolivie appartient désormais au Christ. » De son côté, le 15 novembre, la présidente de facto en a fait à nouveau des kilos en précisant l’importance qu’est censée avoir pour elle la religion : « Je suis une femme de foi, une femme de Dieu. Pour moi, la parole du Seigneur est très importante, et j’y reviens souvent. Tant que je serai au Palais du gouvernement, la Bible y sera aussi. » On comprend dès lors la Sainte frénésie de l’évêque auxiliaire de Santa Cruz, Mgr Estanislao Dowlaszewicz, lors d’un office religieux tenu le lendemain même du coup d’Etat : « Aujourd’hui marque la résurrection d’une nouvelle Bolivie, un jour historique pour notre patrie. (…) Merci aux policiers et aux forces armées ! »

Lointain phénomène, aussi exotique pour nous que les sortilèges de la Vierge de Copacabana [16] ? Que non pas. Les prélats savent aussi se servir d’Internet pour communiquer avec l’étranger. Dans sa Lettre du Pôle Amérique latine (n° 111, décembre 2019), la Conférence des évêques de France diffuse dans tous ses réseaux – dont on aurait tort de sous-estimer l’importance – une analyse de Cyrille de Nanteuil, supérieur de la Mission internationale lazariste en Bolivie,qui débute ainsi : « Au terme d’une lente et inexorable dérive totalitaire qui n’est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d’Evo Morales Ayma n’en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s’organiser pour défendre la Démocratie. » Un autre article, aussi virulent, complète ce réquisitoire. Il n’y a pas si longtemps, par le même canal d’eau bénite, une prose tout autant inquisitoriale faisait un sort à Nicolás Maduro et au Venezuela.

Aux antipodes (en théorie), le féminisme « historique » y va également de son chapelet (d’imprécations). Dès le lendemain du « golpe », Maria Galindo, créatrice et dirigeante radicale du collectif Mujeres Creando (« Femmes qui créent »), tout en stigmatisant les putschistes – « Nous sommes passés d’une logique de rapine à une autre logique de rapine » – reprend entièrement à son compte les accusations infondées de l’OEA, qualifie Morales de « macho » et de « caudillo » et l’accuse d’avoir « fascisé le processus » de changement. Lors d’un « Parlement des femmes » organisé le 12 novembre à La Paz, Silvia Rivera Cusiquanqui, autre militante, d’origine aymara, sans prétendre voir en ce qui se passe un quelconque « retour à la démocratie », livre son analyse des événements  : « La deuxième hypothèse erronée, dangereuse, est celle du coup d’Etat, qui veut simplement légitimer de tout cœur, avec un paquet enveloppé dans de la cellophane, l’ensemble du gouvernement d’Evo Morales dans ses moments de dégradation majeure. Légitimer cette dégradation avec l’idée du coup d’Etat est condamnable, il faut réfléchir à la manière dont cette dégradation a commencé. » Depuis l’Argentine, l’anthropologue Rita Segato apporte son eau au moulin en comparant Evo Morales à… Jair Bolsonaro.

S’agit-il là de jugements s’appuyant sur une analyse critique des quatorze années de gestion du chef de l’Etat ? On en doutera. Le féminisme « historique » a toujours été hostile à « Evo ». Lors d’une rencontre en 2005 avec ses dirigeantes, à La Paz, au café féministe « La Carcajada », il nous fût répondu : « A quoi vont servir les élections ? Il y a une absence de direction. Le MAS n’a pas de ligne politique et refuse d’élaborer un programme radical pour ne pas effrayer la classe moyenne. Evo est pusillanime. » Derrière le radicalisme de façade, la cause était déjà entendue.

Un bilan des succès, échecs et limites du pouvoir qui vient de tomber comporte évidemment ses points noirs. Selon les décomptes gouvernementaux, 110 femmes ont été assassinées en 2013, 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 (pour une population de 11 millions d’habitants) ; depuis, le rythme s’est maintenu et très peu de ces crimes ont été suivis de condamnations. Plus que préoccupant, le phénomène n’a hélas rien de spécifiquement bolivien. Selon une étude de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), cette partie du monde comptabilisait 14 des 25 pays déplorant le plus grand nombre de « féminicides » en 2018 (2 321 victimes), avec, en tête de liste, le Mexique, l’Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Nul ne parlera donc de réussite s’agissant de la Bolivie. Ce qui ne signifie pas qu’aucun effort n’a été entrepris.

Sur le papier, la loi 348 destinée à « garantir aux femmes une vie libre de violences » est un modèle. Mais insuffisamment suivi d’effets. Ce constat a amené le gouvernement de Morales à annoncer, le 11 septembre 2019, la création d’une commission spéciale chargée d’enquêter sur les retards pris en la matière par la justice. On peut considérer que cette commission aurait pu arriver plus tôt. Mais elle a (ou avait !) le mérite d’exister. D’autant que le débat ne se cantonne pas à cet aspect de la question.

Sous la présidence de Carlos Mesa (2003-2005), seules 28 femmes siégeaient à l’Assemblée législative, sur 157 représentants. La Constitution promulguée en 2009 et la norme électorale obligent désormais les partis à respecter la parité et l‘alternance des sexes dans la composition des listes de candidats à l’Assemblée et au Sénat. Saluée par l’Entité des Nations unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes (plus communément appelée « ONU Femmes »), la Bolivie affiche à l’heure actuelle une composition à 52 % féminine de la représentation nationale (on constate le même phénomène au Nicaragua). Jusqu’à ces dernières semaines, la présidente du Sénat s’appelait Adriana Salvatierra.

Pendant la dernière campagne électorale, le candidat d’opposition Félix Patzi (Mouvement troisième système) en a tiré les conclusions qui s’imposent en dénonçant que l’incursion des femmes dans la politique a provoqué la dislocation de la famille, ce qui, à son tour, a occasionné une augmentation des « féminicides ». Dans une formulation tout aussi pertinente, il a estimé que les femmes devraient se rendre à leur travail accompagnées de leur mari : « Ils ne doivent pas se montrer aussi libéraux, ils doivent préserver la famille ; avoir le mari à son côté procurera de nombreux avantages parce que cela éliminera la jalousie. » Tout aussi émancipateur, le candidat du Parti démocrate chrétien, Chi Hyun Chung, a eu pour sa part cette sortie : « Il faut éduquer les femmes pour qu’elles se comportent comme des femmes. »

Le « macho » Morales enfin renversé par la « société civile éduquée » et ses amis fascistoïdes, Arturo Murillo, le ministre de l’intérieur de la très féminine Jeanine Añez a néanmoins clairement indiqué les limites des progrès à envisager : aux femmes qui exigent l’avortement libre, légal et gratuit, il a conseillé de « se suicider [17] ».
« Elles », elles savent (les femmes des quartiers populaires, des campagnes et de l’altiplano). Elles savent que (sans forcément connaître les chiffres, mais en ayant vécu les améliorations dans leur chair), après la mise en place en 2008 du « bon Juana Azurduy », destiné améliorer la santé de la mère enceinte et de son enfant, le taux de malnutrition infantile avait régressé de 27 % à 15 % dès 2014 ; que l’année suivante, 552 000 mères et 800 000 gamins (11,8 % de la population) en avaient déjà bénéficié [18]. Elles savent que le « bon Juancito Pinto  » les a aidées à scolariser leurs gosses [19]. Elles savent que la pension solidaire de vieillesse – la « Renta Dignidad » – couvre 97 % des Boliviens âgés de 60 ans et plus, alors que moins de 20 % de la population active cotise à un système de retraite contributif (un cas exemplaire en Amérique latine). Elles savent que, entre 2006 et 2009, avec la venue massive de professeurs cubains et vénézuéliens, 824 000 personnes, dont 70 % de femmes, ont été alphabétisées grâce au programme « Yo si puedo » (« Oui, je peux »). Et les campagnes des « féministes bourgeoises » contre « Evo » les ont indignées.
« Rita [Segato], ont interpelé les militantes du Féminisme communautaire Abya Yala, quelques-uns des problèmes des universitaires et des politiquement corrects [masculins et féminins] c’est qu’ils ne nous regardent pas, nous, les peuples, les organisations sociales, les communautés, car ils ne sont ni dans les rues ni dans le tissu social. (…) Nous défendons les symboles de nos luttes, un symbole ancestral, notre Wiphala, un symbole transitoire, notre frère Evo. » Au nom de Féminisme communautaire anti-patriarcal de Bolivie, Adriana Guzmán a estimé que la présidence d’Evo Morales a permis des améliorations « inimaginables » du temps de ses prédécesseurs » : « J’ai pu envoyer mes enfants à l’université ; je n’aurais pas pu le faire avant. (…) Dire que tout est équivalent ne nous paraît pas suffisant et n’apporte aucune solution à la résolution des conflits. »

Même son de cloche chez les femmes indigènes du groupe Jallalla-Marichiwew. Même révolte de l’anthropologue Ana González : « Ont-ils été parfaits les processus populaires progressistes anti-néolibéraux ? Bien sûr que non, mais ils ont signifié de grandes avancées pour les peuples et leur part féminine, sur le plan économique, social, politique, en matière de libertés et d’égalité. Sont-ils machistes les leaders de ces processus ? Sans doute que oui. (…) Mais, avec ces leaders imparfaits, on a tenté de faire de l’Amérique du Sud une zone de paix. Et maintenant, on veut nous plonger à nouveau dans la répression et la violence. Qui sont les dictateurs ? Qui sont les autoritaires ? » Etrangères aux opinions floues et interchangeables, les femmes du Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l’humanité (REDH) ont tranché : « Le féminisme sera populaire, anticapitaliste et anti-impérialiste ou ne sera pas. Le féminisme populaire et latino-américaniste combat aujourd’hui le coup d’Etat et se tient aux côtés des femmes qui, courageusement, l’affrontent dans la rue. »

Sous les bannières #FeministasConEvo, #FeministasPopularesConEvo, #FuerzaEvo, #ElMundoConEvo, des centaines de femmes et d’organisations de ce féminisme populaire se mobilisent en défense du bilan des quatorze années passées [20]. Comment se fait-il qu’on ne les entende pas ? Parce que ce sont les néo-féministes modernes, « anti-Camacho » mais aussi « anti-Evo », qui, au nom d’un ethnocentrisme de caste, ont le contact avec les réseaux universitaires et les ONG européens. Moins sophistiquées, plus « populistes » peut-être, selon l’expression désormais consacrée, les autres n’ont pas l’heur d’intéresser. Et pourtant… Même si, pour l’instant, les premières ne s’en vantent pas, en participant activement à la longue campagne anti Morales, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir de Jeanine Añez, elles peuvent se vanter d’avoir réussi une grande première : la féminisation des coups d’Etat.

Double discours. Contradictions. D’un côté le « premier président indien d’Amérique du Sud » met en avant l’identité autochtone et la Pachamama ; de l’autre, les secteurs miniers (étain, tungstène, fer, antimoine, cuivre, argent, or, zinc) et les ressources en hydrocarbures (essentiellement le gaz) fournissent, en moyenne, 11 % du PIB et près de 40 % des revenus du gouvernement. « Extractivisme » ! Morales vend le pays aux multinationales [21] ! Des écologistes montent au créneau et pèsent de façon non négligeable sur la perception négative de la gestion d’ « Evo ». Pointé du doigt comme « traître » à la cause indigène et à celle de l’environnement.

La prise de conscience de la réelle dégradation de l’état de la planète et du climat ainsi que la nécessité de freiner le caractère prédateur du développement ont explosé ces dernières années. Pour autant, cette prise en compte légitime d’une réalité inquiétante ne doit pas faire perdre de vue qu’on ne peut demander à un gouvernement, quel qu’il soit, de, par exemple… fermer toutes les mines du jour au lendemain, laissant des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau (les 1 800 coopératives du secteur, qui représentent 30 % de l’exploitation, constituent par exemple l’une des principales sources d’emploi formel du pays) [22] ! Ni de renoncer à l’exploitation de ses ressources minières, dans une logique binaire du « tout ou rien ». A un interlocuteur qui lui demandait si, en la matière, une autocritique n’était pas nécessaire, Adriana Salvatierra répondait récemment : « Je retournerais la question… Comment croyez-vous qu’on aurait pu transformer les indicateurs sociaux sans utiliser nos ressources naturelles ? Evidemment, il est nécessaire de migrer vers une économie des biens de la connaissance, mais nous avons besoin du gaz, du lithium, de nos ressources, utilisées de façon équilibrée, avec un contrôle et une administration de l’Etat. » Une thèse qui, régulièrement développée par le vice-président Garcia Línera (ou, en Equateur, Rafael Correa), leur a valu bien des inimitiés.

La toute récente « légende noire » d’« Evo » ne mentionne guère que, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et le saccage de la planète, les pays importateurs sont friands de ces ressources minières dont on vilipende l’extraction. Quid du lithium, par exemple ? Pour réduire le niveau des émissions de CO2, les batteries lithium-ion de dernière génération constituent paraît-il la technologie la plus performante pour les véhicules électriques du futur, automobiles, cars et bus, bien sûr, mais aussi… patinettes et bicyclettes des « écolos-bobos » (sans parler de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables). Des 338 000 vélos vendus en France en 2018, la part de ceux possédant une assistance électrique s’élevait à 40 %… On n’a pas encore vu, émanant d’intégristes qui, sur ce thème, fustigent l’ex-gouvernement bolivien, de grande campagne prônant leur interdiction.

L’évocation du lithium nous ramène un instant au cœur du coup d’Etat et de l’empressement mis par un certain nombre de grandes puissances à l’entériner. Pour ne citer que l’Union européenne, la Commission a annoncé en décembre 2019 le déblocage d’une aide de 3,2 milliards d’euros à des constructeurs, équipementiers, chimistes et PME , pour un « Airbus des batteries » indispensable au développement d’une voiture électrique européenne. Il s’agit de se mettre à l’abri d’une dépendance chinoise, est-il précisé.

Environ 85% des réserves mondiales de ce métal alcalin se trouvent dans ce qu’on appelle le « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie et Chili). Avec des réserves estimées à 21 millions de tonnes, la Bolivie arrive en tête des ressources susceptibles d’être exploitées. Situé dans le «  salar » d’Uyuni, le plus grand désert de sel du monde (12 000 km2), perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes, cet « or blanc » est convoité par les multinationales du monde entier. Avec, pour celles-ci, un obstacle de poids : Evo Morales a toujours précisé que son développement devait être fait avec la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL) – la compagnie minière nationale – et Gisements de Lithium Bolivien (YLB) – la compagnie nationale de lithium – en partenaires majoritaires dans les éventuelles associations. La Bolivie n’entendant pas, par ailleurs, se contenter d’exporter le métal sans valeur ajoutée, mais prétendant en assurer elle-même l’industrialisation et fabriquer ses propres batteries [23].

De telles conditions drastiques ont freiné les velléités de / ou fait capoter des négociations avec plusieurs conglomérats dits « occidentaux » – les japonais Mitsubishi et Sumitomo, les sud-coréens LG et Posco, le brésilien Vale, les français Eramet et Bolloré, les américains Tesla et FMC, le canadien Pure Energy Minerals. Tous souhaitaient avant tout un libre accès à la matière première. Sans succès. Partenariat, oui, spoliation, non : exit « les veines ouvertes de l’Amérique latine » et le pillage inconsidéré des richesses du pays.

Pour autant, la Bolivie ne possède ni le capital ni l’expertise permettant de répondre aux hauts niveaux technologique et scientifique requis par l’extraction et la transformation. Il lui faut donc trouver un ou des partenaires stratégiques. Des multinationales, forcément, dans les conditions précitées. Au terme d’un appel d’offre international, les entreprises allemande ACY Systems en décembre 2018 et chinoises TBEA Group en février 2019 ont été sélectionnées pour l’exploitation de ce pétrole du XXIe siècle ainsi que l’installation d’une usine de production de matériels cathodiques et de batteries ion-lithium. De quoi ravir l’Allemagne (dont le gouvernement a activement soutenu le projet) et la Chine, pas forcément les Etats-Unis, en guerre pour le contrôle des ressources stratégiques avec l’Empire du Milieu…

Le « salar » d’Uyuni se situe dans la région de Potosí, l’une des plus pauvres du pays. Si une partie de ses habitants voit d’un bon œil le développement de cette industrie et des emplois induits, la résistance est venue du Comité civique de Potosí (COMCIPO) dirigé par Marco Pumari, un ancien militant du MAS expulsé pour avoir détourné de l’argent de la jeunesse du parti. Quelques semaines avant les élections, moins pour des raisons environnementales que pour des divergences sur le partage des royalties avec l’Etat, Pumari lançait une série de manifestations, de barrages routiers et une grève civique ponctuées d’épisodes violents et racistes contre le MAS. Au cours de négociations menées avec le COMCIPO par Morales en personne, le gouvernement contracta divers engagements et annonça la création d’une commission technique interinstitutionnelle destinée à l’analyse et l’évaluation du projet. Cette réaction ne tenait pas compte de la vraie nature de Pumari. Accusant le gouvernement d’avoir « capitulé » devant la firme allemande, celui-ci avait déjà rompu les ponts et instrumentalisé les protestations au profit du candidat d’opposition Carlos Mesa.
Quand, le 4 novembre, en pleine crise post-électorale et pour réduire les tensions, Morales annula la transaction avec ACY Systems, Pumari avait rejoint Luis Fernando Camacho, devenu son principal allié pour réclamer la démission du chef de l’Etat.

On attribuera à la théorie du « comme par hasard » le fait que les actions de la multinationale états-unienne Tesla aient augmenté de façon astronomique immédiatement après la réussite du coup d’Etat. On affectera au « grand n’importe quoi » l’accord donné par le gouvernement de facto à un projet porté par Pumari, et qu’avait toujours refusé le gouvernement de Morales : la construction d’un Aéroport international à Potosí. A moins, bien sûr, que ce « Notre-Dame des Landes » bolivien ne soit destiné à accueillir les patrons de multinationales, une fois le lithium « libéré ».

Des prises de position radicales sur « l’environnement que protègent les autochtones », rien de plus à la mode. Le thème est ressassé, chacun connaît par cœur les réponses politiquement correctes. Foin des contradictions que tout pouvoir doit gérer. Pourtant, lorsque plusieurs points de la Loi minière adoptée par le Parlement en mai 2014 sont jugés « inconstitutionnels » par les organisations indigènes, ce n’est pas au nom de la Pachamama. Celles-ci reprochent au texte le fait que les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme « sujets de droits miniers », les privant ainsi du droit de création d’ « entreprises communautaires » (extractivistes !) gérées directement par les communautés. En d’autres termes : si, en Bolivie comme ailleurs dans le monde, les conflits socio-environnementaux se multiplient, il conviendrait de les juger au cas par cas. Certains sont plus que légitimes. D’autres moins. D’autres encore, dans une zone grise impliquant un minimum de réflexion.

Dans ce registre, l’affaire du TIPNIS – Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure – demeure emblématique à tous points de vue. Le projet d’ouverture d’une route traversant ce parc national des terres basses a provoqué en 2011 la forte réaction de rejet des 7 000 à 12 000 indigènes natifs qui y vivent sédentarisés. En périphérie, cohabitent depuis 1983 quelque 15 000 colons cultivateurs, parfois de coca, favorables à la nouvelle voie de communication. Pour le gouvernement, cette dernière (306 kilomètres) doit permettre le désenclavement de ce territoire isolé et, en reliant directement le département central de Cochabamba, porte d’entrée de l’altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et en pâturage pour l’élevage, le développement du pays.

Le conflit dégénère quand une marche sur La Paz de 2 500 protestataires est réprimée sans ménagements – une centaine de blessés, quelque 200 détenus (qui retrouveront la liberté 17 heures plus tard). Deux importantes organisations, le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui représente une partie des paysans autochtones de l’altiplano, et la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), regroupement des organisations des Basses Terres, prennent parti pour les protestataires. La Centrale ouvrière bolivienne (COB) défile derrière des banderoles « Nous sommes le TIPNIS ». Une part notable de l’opinion publique, dont la droite ralliée à la « TIPNIS fashion », fustige le gouvernement. A Sucre et La Paz, l’ambassade des Etats-Unis organise des rencontres avec des universitaires yankees arrivés en hâte pour donner à connaître les bontés de la législation américaine en matière de respect des droits des peuples indigènes. Au sein de la « communauté internationale », les « défenseurs de l’Amazonie » s’émeuvent et mènent campagne en faveur des malheureux « Indiens ».

Sans prendre ici parti pour tel ou tel acteur de la controverse, on peut lever un sourcil devant la façon dont elle a été rapportée. D’abord parce que le TIPNIS n’est pas situé en Amazonie ! Passons… La mobilisation de l’opinion publique mondiale requiert des éléments de langage appropriés. Ensuite parce que les méchants « colonisateurs » sont également indigènes (Quechuas) ! Enfin parce qu’une marche de soutien au gouvernement est arrivée également à La Paz, le 12 octobre 2011, composée de membres de la puissante Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), de mineurs, de la Confédération des femmes indigènes Bartolina Sisa, etc… Bref, les antagonismes étaient infiniment plus alambiqués qu’il n’a été dit [24].

Le pouvoir a finalement reculé en renonçant à son projet. Il n’en demeure pas moins que, pour expliquer (sinon justifier) la récente « chute d’Evo Morales », certain(e)s analystes de haute volée prétendent que le conflit du TIPNIS « a marqué la rupture entre le chef de l’Etat et une grande partie de son électorat ». Que cet affrontement ait constitué une étape non dépourvue d’importance est certain. Mais enfin… Il a eu lieu en 2011. Lors de l’élection présidentielle du 12 octobre 2014, « Evo » a été réélu au premier tour avec 61,36 % des voix.

« Il y a un an, nous racontait fin 2019 la journaliste Annah Paris [25]lors d’un séminaire international sur les agro-toxiques organisé par l’université de Goias (Brésil), j’ai croisé la représentante d’une association de Santa Cruz, dite écologiste, qui accablait Evo pour avoir autorisé les OGM. Elle était l’unique invitée pour représenter la Bolivie ! » Pas de quoi s’étonner. Tout texte de « gauche critique parfaitement dans la ligne » comporte obligatoirement cette référence au soja transgénique qui, encouragé par l’ex-président, « gagne chaque année du terrain  » [26].

Plus sérieusement : les premières cultures de soja transgénique ont été autorisées par décret en 2005, avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. En 2007, dans son article 408, la nouvelle Constitution a « interdit la production, l’importation et la commercialisation d’OGM ». En avril 2010, entendant encourager l’agriculture écologique et garantir la souveraineté alimentaire, le chef de l’Etat annonçait (sans doute de façon un peu trop optimiste !) que, dans les cinq ans, son pays serait débarrassé des OGM. Depuis, nul ne peut contester que, malgré l’interdiction officielle, du soja génétiquement modifié continue à être largement cultivé. On notera néanmoins qu’un décret a rendu obligatoire l’étiquetage de tous les produits contenant des OGM – à partir du 1er juin 2016 pour les produits transformés et du 2 janvier 2017 pour les OGM eux-mêmes. Ce décret devait permettre notamment de respecter l’interdiction de servir des OGM dans les cantines scolaires (article 7.V de la loi N°622 de l’alimentation scolaire du 29 décembre 2014).

Peut-être eût-il fallu une attitude plus « autoritaire » ? Peut-être eut-il fallu réprimer d’avantage ? Peut-être eût-il fallu déclarer une vraie guerre aux « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Le débat, et il n’est pas négligeable, réside dans l’importance à accorder aux conditions objectives et aux rapports de force sur le terrain. La région où est cultivé le soja transgénique, au sud-est de la Bolivie, est administrée par l’opposition, laquelle fait tout pour imposer une autonomie de fait. Et plébiscite les OGM ! C’est d’ailleurs elle, depuis Santa Cruz, qui vient brillamment de renverser « Evo » !

Qu’on se souvienne… Au Paraguay, au fil des années, le soja transgénique s’est répandu clandestinement, venu du Brésil voisin. L’arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre gauche Fernando Lugo plait autant aux classes dominantes, aux propriétaires terriens et aux multinationales de l’ « or vert » (le soja) que celle d’Evo Morales en Bolivie. Le conflit s’aggrave lorsque le puissant lobby agro-industriel demande l’introduction de nouvelles variétés génétiquement modifiées de maïs, de coton et de soja. Le pouvoir refuse l’autorisation. Les menaces de « jugement politique » du chef de l’Etat se multiplient. Le 22 juin 2012, elles se concrétisent par un coup d’Etat. Lugo renversé, il ne faudra attendre qu’une semaine pour que, par décret, sans aucune procédure technique, l’introduction du coton génétiquement modifié soit autorisée. Au cours des mois suivants, sept autres variétés de maïs et de soja transgéniques s’y ajouteront [27].

Pour achever ce pelé, ce galeux, d’où est venu tout le mal, ne manque que l’industrie des droits de l’homme… Tout au long de la crise, l’Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDHB), hostile à une possible réélection, hurlant à la rupture de l’ordre démocratique, a marché main dans la main avec toutes les composantes l’opposition. Son ancien président, Waldo Albarracín (1992-2003), désormais recteur à La Paz de l’Université majeure de San Andrés et président du CONADE, faisait de son côté feu de tout bois (ce qui lui vaudra, dans la nuit du 10 novembre 2019, le pillage et l’incendie de sa maison par des partisans du chef de l’Etat). Toutefois, c’est en des termes défiant l’intelligence que l’actuelle présidente de l’APDHB, l’espagnole Amparo Carvajal, avait depuis longtemps précisé le sens de sa mission : « L’insurrection contre une dictature est un droit sacré. » Le 8 novembre 2019, elle confirmera sa dérive en déclarant à l’intention de Morales : « C’est le peuple qui demande votre démission, pas uniquement Camacho, le peuple bolivien va vous remettre la lettre de démission. (…) Nous voulons la paix et la démocratie, mais pas la démocratie de la dictature. » Une fois « Evo » tombé, et alors que ses partisans pleuraient leurs morts, tombés sous les balles de l’armée, l’APDBH observera un silence complet.

Ce type d’officine locale (comme au Venezuela ou au Nicaragua) peut compter sur le relai des géants du secteur. Porte-parole à peine dissimulé du Département d’Etat américain, le responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a demandé le 25 octobre à l’OEA de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour appliquer la Charte démocratique à Evo Morales, en argumentant : « Tout indique que les élections ont été volées. » Le 17 novembre suivant, le directeur exécutif de la même multinationale, Kenneth Roth, confirmera, via Twitter, ce parti-pris : « Le Bolivien Evo Morales a été la victime d’une contre-révolution destinée à défendre la démocratie… contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L’armée lui a retiré son soutien parce qu’elle n’était pas prête à tirer sur les gens afin de le maintenir au pouvoir. »

Que penser de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) ? S’appuyant le 11 novembre sur le rapport préliminaire de l’OEA, elle appelle immédiatement à de nouvelles élections, « comme le veut la Constitution » (depuis, elle n’a plus donné signe de vie). Bien qu’ayant manifesté à plusieurs reprises une hostilité évidente à Evo Morales, Amnesty International aura au moins le mérite d’interpeller vivement Jeanine Añez quand fut émis le décret 4078 (14 novembre) exonérant de leur responsabilité pénale les membres de l’armée qui, en soutien aux forces de police, participaient aux opérations visant à rétablir l’ordre. Un frisson d’émotion agitant la planète, ce décret scélérat fut immédiatement retiré. Depuis, silence complet. A condition de ne pas utiliser des méthodes trop voyantes, le coup d’Etat et la répression ne méritent qu’un unanime « na-na-na, c’est bien fait ».

Difficile, pour les sphères académiques, de résister à une telle pression. A plus forte raison dans les milieux où règne les très déclamatoires et hautement valorisants « plus féministe que moi, tu meurs », « plus écolo que moi, tu trépasses », « plus droitsdelhommiste que moi, ça n’existe pas » [28]Une attitude plus narcissiquement orthodoxe que réfléchie. Mais qui pèse, à gauche, où elle sème la confusion et sape la solidarité des militants.

On se contentera ici de quelques exemples emblématiques pour expliciter la circulation circulaire de l’information… Qui ne met pas en cause les seuls journalistes, contrairement à une idée répandue.

En Bolivie même, se distingue Pablo Solón. Homme politique, écologiste, ambassadeur du gouvernement de Morales aux Nations unies de février 2009 à la fin juin 2011, il a rompu avec le pouvoir au moment de la crise du TIPNIS. Depuis, au nom de l’ « anti-extractivisme », il n’en finit pas de régler ses comptes avec ses anciens « camarades » (qui le lui rendent bien). Depuis le 10 novembre, il jette toutes ses forces dans la bataille destinée à convaincre la famille altermondialiste qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat en Bolivie. Côté pile : de 2012 à 2015, il a été directeur exécutif de l’organisation Focus on the Global South ; devenu le dirigeant de sa propre organisation, la Fondation Solón, il exerce une influence certaine grâce aux liens qu’il a noués, depuis de longues années, avec un certain nombre d’organisations progressistes (parmi lesquelles Attac). Côté face : pendant le « golpe », il a sans complexes demandé la démission d’Evo Morales et a fait plusieurs apparitions publiques en compagnie de Marco Pumari – le promoteur (« écolo » ?) de l’Aéroport international de Potosí.

On placera « hors concours » le sociologue uruguayen Raúl Zibechi, très présent dans la galaxie libertaire. Dans le registre « avec de pareils ennemis, la droite n’a pas besoin d’amis », Zibechi se situe au « top niveau » : « C’est le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations qui a, en dernière instance, provoqué la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé sa démission avant que la police et l’armée ne le fassent. L’OEA a soutenu le gouvernement jusqu’à la fin. La conjoncture critique que traverse la Bolivie n’a pas commencé avec la fraude électorale, mais avec les attaques systématiques du gouvernement d’Evo Morales et d’Alvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont portés au pouvoir, si bien que lorsqu’ils en ont eu besoin pour les défendre, ces mouvements n’étaient plus actifs et étaient démoralisés [29] » Pourquoi une telle extravagance ? Peut-être pour dire « merci ». En décembre 2017, Zibechi a reçu le titre de docteur honoris causa de l’UMSA, l’université dirigée par Waldo Albarracín, le leader du CONADE. Un tel hochet vaut bien un petit coup de main, non ?

Mention spéciale du jury : l’argentin Pablo Stefanoni. Gros avantage sur beaucoup d’autres, celui-ci connaît très bien la Bolivie et la matière sociale essentiellement mouvante qui la régit. A ce titre, son travail ne manque pas d’intérêt. Toutefois, en adepte du contre-pied systématique, il dénonçait déjà en 2009, quelques mois à peine après la première tentative de « golpe », « des changements en deçà du discours officiel sur la révolution démocratique et culturelle [30]  ». En août 2017, au prétexte que la gauche latino-américaine et européenne devrait préférer le débat plutôt que de se barricader dans une défense aveugle du chavisme, il s’est distingué par un très… mesuré « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ».

Dans un texte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux – « Bolivie : Comment Evo est tombé » (entre autres Mediapart, 14 novembre) –, Stefanoni, au prétexte de fustiger les « clichés idéologiques en roue libre », évacue le rôle capital de l’OEA et de ses « pays amis » (Etats-Unis de Trump, Brésil de Bolsonaro), ne remet nullement en cause les allégations de « fraude », minimise le rôle de l’armée (« qui a suscité à gauche bien des fantasmes »), ignore celui de l’Église et des médias, le poids géostratégique du lithium et, somme toute, renvoie « Evo » et « antis-Evo » dos à dos. On parlera d’une forme de « centrisme savant ». Pourquoi pas. On peut lire pire… Mais aussi bien plus pertinent.

Où réside l’arnaque censée faire de Stefanoni un analyste « de référence » pour la gauche ? Dans la mention quasi systématique qui suit son nom : ex-directeur de l’édition bolivienne du Monde diplomatique. Ce qui n’est pas faux. A un détail près. Il n’a occupé cette responsabilité que de façon éphémère, de 2008 à la mi-2011, moment choisi pour abandonner le mensuel à son sous-directeur (Ricardo Bajo) et rentrer dans son Argentine natale [31]. Plus pertinente est la mention de la fonction occupée depuis : rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, une émanation de l’allemande et sociale-démocrate Fondation Friedrich Ebert (FES). Ce qui n’a rien de honteux, mais marque un très clair positionnement idéologique (surtout lorsqu’on sait ce qu’est devenue la social-démocratie). Tout aussi significatif est le choix du co-auteur de l’article précité : Fernando Molina, collaborateur régulier d’El País – quotidien quasi porte-parole des multinationales espagnoles et, de ce fait, violemment hostile aux gauches latino-américaines. Parmi les récentes contributions de Molina, on a pu relever le comminatoire : « La déroute du MAS est profonde et sera durable (et se doit en grande partie aux erreurs de Morales, qui ferait bien de l’accepter). » En « multicartes de gauche » avisé, Stefanoni, pour en revenir à lui, confie régulièrement ce type d’analyse au quotidien conservateur argentin La Nación.

Ne reste plus aux suivistes qu’à… suivre. Volupté de l’anathème et ivresse d’une supposée pureté idéologique débouchent in fine sur la fabrication d’un récit particulièrement conformiste. Bien malin qui peut s’y retrouver.

Comme l’ont fait Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Fabien Roussel (Parti communiste) en dénonçant vigoureusement le « coup d’Etat » [32], Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste) a fustigé sur Twitter le « coup de force » en Bolivie. Sur le site du NPA, la Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième internationale (trotskyste) n’est pas plus ambigüe : « Bolivie : non au coup d’Etat ! » A ses côtés figure le communiqué du Parti Socialisme et liberté (PSOL) brésilien : « Contre le coup d’Etat en Bolivie ». On pourrait en déduire que, au sein de cette sensibilité politique, l’affaire est entendue. C’est compter sans un certain nombre d’ « intellectuels organiques », universitaires, politologues, politistes (et autres formulations), omniprésents dans les publications et sites gravitant autour du parti. A la va-comme-je-te-pousse, ils y publient les analyses les plus simplistes sur le Nicaragua. Prêchent un « Ni Maduro ni Guaido » d’un courage fou sur le Venezuela. Et, même sur la Bolivie, prennent prudemment leurs distances pour ne pas se trouver trop en décalage avec les médias dominants (une carrière universitaire doit se gérer prudemment). D’où un double discours permanent.

Un exemple (qu’on pourrait multiplier) suffira pour illustrer le propos. Inprecor (Revue d’information et d’analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale : « Solidarité avec le peuple bolivien contre la furie de l’extrême droite », titre le 12 novembre (article remis à jour le 20) le docteur en anthropologie Patrick Guillaudat. D’après l’auteur, ce qui se passe dans le pays andin « ressemble à s’y méprendre à un coup d’Etat ». Mais… (équivalent du « en même temps » macronien) : « La violence de l’explosion n’est pas le fruit du hasard. Elle trouve sa source dans deux phénomènes. Tout d’abord un acharnement de Morales et du MAS à rester au pouvoir. (…) La fraude est inexcusable car, outre l’usurpation démocratique qu’elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s’abattre sur le peuple bolivien. »

Nul ne prétend ici que, dans une perspective « de gauche », seuls seraient acceptables les arguments en faveur d’Evo Morales quand il serait inconvenant d’exposer ou défendre leur réfutation. Après tout, s’il a gagné les présidentielles de 2005, 2009 et 2014 avec respectivement 53,7 %, 64,1 % et 61,36 % des suffrages, et celle de 2019 avec 47,08 %, c’est bien qu’il y a eu un recul de son électorat et donc des erreurs ou des failles à analyser. A condition de ne pas tordre le bâton dans le sens le plus défavorable en évacuant les faits. Dans l’article qui précède, comme (presque) partout, « l’acharnement » de Morales «  à rester au pouvoir » évacue purement et simplement la manipulation qui lui a fait perdre le référendum de 2016.

En Colombie, lors du référendum du 2 octobre de cette même année 2016, les « accords de paix » signés entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) furent rejetés de 50 000 voix (50,2 % des suffrages), avec des conséquences infiniment graves. Dans les semaines précédentes, sous la pression du « camp de la guerre », une propagande infernale avait présenté ces accords sous une image apocalyptique, là aussi à coups de « fake news ». Lors d’un entretien accordé quelques jours plus tard, le responsable de cette campagne du « non », Juan Carlos Vélez (membre du Centre démocratique, de l’ex-président Álvaro Uribe) révéla lui-même avec jubilation les dessous de la manipulation. Selon lui, la stratégie avait utilisé de façon importante les réseaux sociaux (et les médias) pour diffuser « des informations partielles ou fallacieuses » destinées « à susciter l’indignation ». Le Conseil d’Etat colombien estima ultérieurement qu’il y avait eu « une mystification généralisée annulant la liberté de l’électorat de choisir de façon autonome lors du plébiscite pour la paix ». A travers de multiples exemples, cette haute institution judiciaire pointa les mensonges utilisés « de forme massive et systématique » et estima que l’effet de cette campagne avait créé « un climat de désinformation, de manipulation et de distorsion de la vérité » influant sur le résultat de la consultation. Exactement ce qui s’est passé en Bolivie lors du scandale dit du « Zapatagate », qui présenta Evo Morales comme un « corrompu » !

Ce type de pratiques délictueuses, mises en œuvre par des acteurs de droite scélérats, devraient-elles désormais être ignorées, voire acceptées sans barguigner ? En non adeptes de la « reddition permanente », Evo Morales et le MAS ont résisté et contre-attaqué. Ayant fait même constat que le Conseil d’Etat colombien, la Cour suprême bolivienne leur a donné raison – ce qui a permis par la suite une nouvelle candidature d’ « Evo ». La moindre des choses, lorsqu’on se prétend analyste, est d’expliquer les relations qui lient les phénomènes entre eux.

« La fraude est inexcusable », assène par ailleurs Guillaudat. Ce qui est inexcusable, c’est surtout de relayer l’OEA sans mentionner dans un article sensément réactualisé le 20 novembre que le CEPR (10 novembre), Walter Mebane (Université du Michigan, 13 novembre) ou le CELAG (14 novembre) ont remis en cause les conclusions de cette dernière. Il est vrai que, n’étant pas catalogués « think tanks » néolibéraux, le CEPR et le CELAG sont sans doute, pour le « centrisme d’extrême gauche », moins crédibles que l’organisation dirigée par Luis Almagro…

En tout cas, entre Besancenot et Guillaudat, bon courage aux militants du NPA pour s’y retrouver. Sur le Venezuela, le Nicaragua et maintenant la Bolivie, à part la référence au peuple et à une imaginaire révolution irréprochable, on lit à peu près la même chose dans Inprecor (et quelques publications appartenant à la même mouvance) que dans Le Monde, Le Figaro, Libération ou Le Point… Un constat qui, d’ailleurs et hélas, au sein de la gauche radicale, ne concerne pas que le NPA.

Confusion, mélimélo, capharnaüm, incohérences… Toutes tendances politiques confondues (à de rares exceptions près), l’opinion publique se trouve anesthésiée. Pendant ce temps, dans cette Bolivie où le coup d’Etat est moins vilipendé que « les erreurs et les fautes d’Evo Morales » (désormais réfugié en Argentine), les putschistes fascitoïdes tiennent le haut du pavé, la démocratie est bafouée dans les grandes largeurs, la chasse à l’homme s’est déchaînée contre les responsables du MAS et ses militants, la « présidente intérimaire » s’accroche à son pouvoir de facto et prépare, pour le 3 mai, des élections d’autant plus « démocratiques » qu’elles seront supervisées par l’OEA. Improbable défi pour Luis Arce (ex-ministre de l’économie) et David Choquehuenca (ex-ministre des Affaires étrangères) respectivement désignés par le MAS et Evo Morales candidats à la présidence et à la vice-présidence – et en tête de tous les sondages, ce qui aggrave incontestablement leur cas.

Maurice Lemoine

Illustration : Conférence de presse de Evo Morales dans le musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019 – Wikipédia

»» http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[1https://elpais.com/elpais/2019/11/22/opinion/1574460648_305206.html

[2Désigne péjorativement un métis proche de l’Indien, appartenant en général à la couche sociale inférieure des métis, souvent urbanisés.

[3Effectué de 2005 à 2009 sous l’égide de l’ancienne Constitution (réformée après une Assemblée constituante et le référendum du 25 janvier 2009), le premier mandat n’est pas pris en compte.

[4Sur le détail de cette opération d’intoxication, lire : http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[5Post-vérité : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence que les appels à l’émotion pour modeler l’opinion publique » (Dictionnaire d’Oxford).

[6El País, Madrid, 12 novembre 2019.

[7http://cepr.net/en-espanol/spanish-press-releases/no-hay-evidencia-de-que-los-resultados-de-las-elecciones-bolivianas-se-hayan-visto-afectados-por-irregularidades-o-fraude-segun-el-analisis-estadistico

[8http://www-personal.umich.edu/ wmebane/Bolivia2019.pdf

[9https://www.celag.org/analisis-del-informe-final-de-la-oea-sobre-las-elecciones-en-bolivia/

[10L’adjectif « dolosif » s’utilise pour décrire une faute commise dans l’intention de nuire ou avec la certitude qu’un dommage s’ensuivra.

[11Fuite de plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés.

[12Correo del Sur, Sucre, 22 août 2018.

[13Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[14https://fmbolivia.com.bo/al-igual-que-williams-kaliman-el-exjefe-policial-fue-puesto-contra-la-pared-por-sus-coroneles/

[15De son côté, pendant la campagne électorale, le pasteur évangélique Chi Hyung Chang, candidat arrivé en troisième position lors de la présidentielle avec presque 10 % des voix, parlait de la présence de Satan au sein du gouvernement Morales et qualifiait d’ « idolâtrie » la conception indigène de la Pachamama.

[16Les cultes qui ont lieu à Copacabana, où la Vierge a des traits indigènes, sont un mélange de rite catholique et de sacrifices aymaras.

[17Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 20 décembre 2019.

[18Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Le « Processus de changement » en Bolivie, Editions de l’IHEAL, Paris, 2019 (ainsi qu’un certain nombre des chiffres qui suivent).

[19Le bon Juancito Pinto oblige les parents qui souhaitent en bénéficier à scolariser leurs enfants.

[20http://www.agenciapacourondo.com.ar/generos/feministas-populares-con-evo-morales-alzamos-nuestra-voz-para-repudiar-y-rechazar-este

[21Dans des circonstances diverses, le gouvernement a nationalisé les activités de plusieurs puissantes transnationales – Glencore (Suisse), Jindal Steel & Power (Inde), Anglo-Argentina Pan American Energy (anglo-argentine), South American Silver (Canada), etc.

[22Lorsque, en 1985, le ministre de la Planification Gonzalo Sánchez de Lozada a sauvagement privatisé les mines d’étain et licencié 30 000 travailleurs indigènes, ceux-ci, démunis de tout, ont gagné la région du Chapare où ils ont entrepris de cultiver la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca.

[23Lire Maëlle Mariette, « En Bolivie, la filière lithium à l’encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[24Pour une analyse détaillée et équilibrée du conflit du TIPNIS, lire LaetitiaPerrier-Bruslé : https://journals.openedition.org/echogeo/12972

[25Auteure de « Quand le pyromane emprisonne les pompiers » – http://www.medelu.org/Quand-le-pyromane-emprisonne-les-pompiers

[26Frédéric Thomas, « Bolivie : la fiction d’un développement alternatif », Centre tricontinental (CETRI), Louvain-la-Neuve (Belgique), 2 septembre 2019.

[27Lire Maurice Lemoine, « Le Paraguay dévoré par le soja », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[28Contrairement à une opinion répandue, le néologisme « droitdelhommisme » n’est pas née à l’extrême droite, mais a été utilisée pour la première fois par Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, soucieux de mettre en garde contre la confusion des genres : « le droit d’une part, l’idéologie des droits de l’homme de l’autre ».

[29https://desinformemonos.org/bolivia-un-levantamiento-popular-aprovechado-por-la-ultraderecha/

[30Alternatives Sud, « La Bolivie d’Evo », Editions Syllepse, Vol. 16, 2009.

[31Les éditions internationales du Monde diplomatique (29, en 18 langues, en 2018) traduisent et publient 80 % des articles de l’édition française – laquelle constitue la seule référence légitime estampillée « Diplo ». A ces traductions, s’ajoutent quelques contributions locales, qui ne relèvent que de la seule responsabilité des diverses éditions et n’engagent nullement la « maison mère » située à Paris.

[32On y ajoutera quelques formations moins influentes comme le Pôle de résistance communiste en France (PRCF), le Parti de la démondialisation (Pardem), etc.

Source: http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

Un nouveau réseau de corruption mis à jour entre Juan Guaido, l’avocat de Donald Trump et un magnat vénézuélien

Le leader d’extrême droite vénézuélien Juan Guaido, qui vient de se réunir avec le mouvement-frère espagnol “Vox”, et qui a réclamé depuis Madrid une intervention militaire contre son pays, revient à la une des médias états-uniens. Pas comme « héros de la lutte démocratique contre la dictature de Maduro » mais comme pièce du vaste dossier de corruption qui pèse sur l’avocat personnel de Donald Trump, l’ex-maire de New York Rudolph Giuliani. Celui-ci a été mis en cause pour ses activités extra-légales de lobbyiste dans la politique et les institutions américaines, ainsi que dans les relations des États-Unis avec le monde.

Rudy Giuliani, l’avocat personnel de Donald Trump, avec l’homme d’affaires ukrainien-américain Lev Parnas au Trump International Hotel à Washington, le 20 septembre 2019. Parnas a confirmé les liens de Giuliani avec les Guaido (Photo : Aram Roston / Reuters)

Le Washington Post et l’agence Reuters expliquent que Giuliani a validé un lien entre Juan Guaidó et un ancien magnat vénézuélien qui fait l’objet d’une enquête au Venezuela et qui est dans le collimateur des États-Unis pour corruption et blanchiment d’argent : Alejandro Betancourt.

Interrogé par Reuters sur sa relation avec Alejandro Betancourt, Juan Guaido a répondu : « Je ne connais pas M. Betancourt, je n’ai pas de relation avec lui ». Quant au père du « président » autoproclamé du Venezuela, l’homme d’affaires Wilmer Guaidó, il a répondu : « Je soutiens seulement mon fils comme toute la famille contre cette dictature criminelle, mais je n’ai rencontré personne ».

Or, une information exclusive de Reuters confirme une réunion organisée en août dernier dans un luxueux domaine privé en Espagne. Y participaient Alejandro Betancourt, Rudolph Giuliani et Wilmer Guaidó. Pourquoi ce dernier a-t-il organisé cette réunion ? Selon Reuters, Betancourt voulait démontrer à Giuliani ses liens étroits avec les figures de l’opposition vénézuélienne, et n’a pas hésité à révéler qu’il avait secrètement fourni à Guaidó une aide financière afin que ce dernier puisse réaliser ses plans de déstabilisation du Venezuela, et permettre aux entreprises états-uniennes de reprendre le contrôle économique de ce pays. La présence du père de Guaidó à cette réunion avait pour but d’étayer cette affirmation. Toujours selon Reuters l’objectif de Betancourt était que Giuliani persuade le ministère de la Justice d’abandonner une enquête sur lui liée à une affaire de blanchiment d’argent et de corruption dans l’État de Floride.

La Cour fédérale de Floride du Sud accuse en effet Alejandro Betancourt, fondateur de la compagnie d’énergie Derwick, d’avoir subtilisé des millions de dollars grâce au système de corruption qui a permis d’extraire 1,2 milliards de dollars de la compagnie publique Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA) à l’époque où Rafael Ramírez en était le président, fonds ensuite blanchis par l’intermédiaire de prêtes-noms à Miami, à l’aide de fausses transactions immobilières et de faux titres. Betancourt est aussi accusé d’avoir réalisé des achats défavorables au Venezuela en 2009 pour pallier la crise de l’électricité générée par la sécheresse qui sévissait cette année-là dans le pays.

C’est à la suite de cette réunion dans la villa espagnole en août dernier, que l’avocat de Trump Giuliani aurait tenté de convaincre les procureurs américains que Betancourt avait bien aidé l’opposition vénézuélienne et faisait donc « du bon travail ». Giuliani s’est abstenu de répondre à ces allégations.

Autre source confirmant cette réunion : Lev Parnas, ex-partenaire de Giuliani. Selon Parnas, après la réunion d’août, Giuliani a effectivement exhorté les procureurs du ministère de la Justice à agir « calmement » avec Betancourt. Parnas confirme que Betancourt avait affirmé à Giuliani qu’il « soutenait financièrement Guaidó » et qu’il « aidait les Etats-Unis dans leur cause », selon Reuters.

La rencontre de Giuliani avec Betancourt et le père de Guaidó dans le grand domaine espagnol, ainsi que les efforts de l’avocat pour faire pression sur le ministère de la Justice au nom de l’homme d’affaires, ont également été révélés par le Washington Post. Tout cela est confirmé par le fait qu’en novembre 2019, Alejandro Betancourt a engagé pour sa défense aux États-Unis les cabinets d’avocats les plus onéreux, dont celui de Rudolph Giuliani.

Notons que les sources sont les mêmes médias mainstream qui ont promu la figure de Juan Guaido comme « futur président » du Venezuela. Et que Giuliani est impliqué dans l’actuel procès politique de Donald Trump, notamment des pressions politiques sur l’Ukraine en échange de « preuves » qui pourraient nuire à la candidature du démocrate Biden.

L’administrateur de l’USAID, Mark Green, signe un accord bilatéral avec Carlos Vecchio, « ambassadeur » de Guaidó aux États-Unis (Photo : @USAIDMarkGreen)

Des médias privés colombiens ont publié en 2019 plusieurs photos montrant Juan Guaido en compagnie de chefs des « Rastrojos », une bande paramilitaire qui se consacre au narcotrafic,  et kidnappe et assassine ses victimes à la frontière colombo-vénézuélienne.

Récemment des journaux anti-Maduro comme El Tiempo ou El Espectador (Bogotá) ou le PanamPost ont apporté les preuves (et les photos) des liens de Guaidó avec des barons de la drogue et assassins paramilitaires en Colombie, et sur le détournement par son entourage de centaines de milliers de dollars de fonds d’aide “humanitaire” de l’USAID (une des ONGs de la CIA), entre autres actes illicites révélés par Humberto Calderón Berti, l’“ambassadeur” nommé par Guaido à Bogota, puis limogé par ce dernier à la suite de ces révélations. Guaido avait toujours nié avoir reçu ces aides. Il a été démenti par Elliott Abrams, un des responsables du massacre des familles paysannes d’El Mozote durant la guerre états-unienne contre la guérilla salvadorienne (1981), nommé en 2019 par Trump “envoyé spécial pour le Venezuela”. Abrams vient de révéler que les Etats-Unis ont versé des millions de dollars à la presse et aux partis de droite vénézuéliens en 2019 et qu’ils continueront à le faire en 2020.

Cette cascade de révélations a poussé récemment des députés de la droite vénézuélienne à dénoncer la corruption de Guaido et à élire un autre président de l’Assemblée Nationale à sa place. Le député Luis Brito, qui fut président de la Commission de Contrôle du parlement vénézuélien, a accusé Guaido d’avoir tissé un vaste de réseau de corruption dans et surtout à l’extérieur du pays. Pour sa part, le nouveau président de l’Assemblée Nationale, le député Luis Parra (lui aussi de droite), a annoncé le dépôt d’une plainte contre Guaido pour les différentes affaires de détournements de fonds. Ces députés ont aussitôt été sanctionnés par Washington.

Note: Alors que Donald Trump élimine les bons d’alimentation, la @USAID soutient le « changement de régime » au Venezuela avec 1 DEMI-MILLIARD de dollars des contribuables. @BenjaminNorton démonte l’énorme escroquerie des impôts états-uniens reversés à la mafia en col blanc de Juan Guaido: https://thegrayzone.com/2020/01/23/usaid-venezuela-regime-change-trump/

Source : Misión Verdad, http://misionverdad.com/La-Guerra-En-Venezuela/trama-de-corrupcion-involucra-a-guaido-abogado-de-trump-y-empresario

Traduction: Thierry Deronne

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Pour les médias occidentaux les seuls coups d’Etat sont contre… Guaido (FAIR)

« J’ai pour norme de vie de ne pas rire du malheur d’autrui mais aujourd’hui le terme « ridicule » a un synonyme en Amérique Latine: Juan Guaido » Rafael Correa, 6 janvier 2019. Photo: à Caracas, se sachant abandonné par la majorité de ses ex-partisans de droite fatigués de sa corruption, Juan Guaido pose pour les caméras du monde entier sur une grille puis sur le trottoir du parlement sur le mode « on ne me laisse pas entrer« . Les médias européens ne faisant plus que remixer en langues diverses la Weltanschauung des médias états-uniens, on gagne un temps précieux à analyser l’original plutôt que la copie. C’est ce que fait FAIR.ORG, un des meilleurs sites d’analyse critique du champ médiatique.

Par LUCAS KOERNER

Les médias internationaux sont entrés en crise à la suite du remplacement du leader de l’opposition vénézuélienne Juan Guaidó à la tête de l’Assemblée Nationale du Venezuela.

Le Washington Post (1/5/20) décrit l’élection parlementaire qui a choisi un autre candidat que celui de Washington au perchoir de l’assemblée nationale comme une “sédition interne de l’opposition.”

De manchette en manchette, c’est le président vénézuélien Nicolás Maduro qui “prend le contrôle” (NBC, 1/6/20), “revendique le contrôle” (New York Times, 1/5/20 ; CNBC, 1/6/20) ou “se saisit” du parlement (Reuters, 1/5/20 ; NPR, 1/6/20), quand il ne “s’empare” pas de Guaidó (Wall Street Journal, 1/5/20)…

Le Washington Post (1/5/20) porte l’hystérie à un niveau supérieur, proclamant de façon hyperbolique que “la dernière institution démocratique du Venezuela tombe car Maduro tente de prendre de facto le contrôle de l’Assemblée nationale”.

De tels titres masquent le fait élémentaire, certes gênant, que Guaidó n’a pas réussi à obtenir les votes nécessaires des députés de sa propre coalition de droite pour continuer à exercer la présidence de la législature, ce qui l’a conduit à convoquer une session parallèle, ad hoc, dans les bureaux… du journal de droite vénézuélien El Nacional.

Servir la propagande de l’État

Les journalistes des médias privés répètent la litanie du Département d’Etat pour qui l’élection parlementaire du 5 janvier, qui a vu les députés élire Luis Parra comme nouveau président du corps législatif, était “bidon” car Guaidó et ses fidèles n’ont pu assister à la session, rendant le vote nul.

Le gouvernement socialiste du Venezuela a installé un nouveau chef du Congrès dimanche après que des troupes armées ont empêché les législateurs de l’opposition d’entrer au Parlement” déplore ainsi Reuters (1/5/20).

Comme l’a rapporté Venezuelanalysis (1/5/20), ce récit est réfuté par le législateur pro-Guaidó William Davila, qui, après s’être rendu à l’assemblée législative, a déclaré à la presse qu’à quelques exceptions près, pratiquement tous les députés ont été autorisés à prendre leur siège. D’autres législateurs de l’opposition de haut niveau, dont les premier et deuxième vice-présidents sortants de l’assemblée, étaient visiblement présents à l’intérieur du parlement.

De plus, les nombreuses preuves vidéo révèlent que Guaidó n’a pas été le moins du monde “empêché”, comme l’affirme le New York Times (1/5/20), d’entrer dans le parlement, mais a refusé de le faire si ne pouvaient entrer avec lui quelques députés de droite dont l’immunité parlementaire a été révoquée il y a longtemps pour diverses infractions pénales. Sachant probablement qu’il n’aurait pas les voix nécessaires pour être réélu, M. Guaidó a usé de ce stratagème. Puis a refusé d’entrer par la porte principale pour rejoindre les députés de son camp et assister à la session, arrivant en retard, et allant jusqu’à escalader une grille latérale: un show publicitaire à usage exclusif des caméras des médias occidentaux qui ont par ailleurs ignoré les faits cruciaux à l’origine de ces événements.

New York Times: au Venezuela Maduro revendique le contrôle de l’Assemblée nationale, resserrant la main sur le pouvoir. New York Times

Les médias privés ont renforcé leur mensonge sur “l’interdiction” de l’opposition pro-Guaidó au Parlement en prétendant bizarrement que le vote qui a suivi dans les bureaux d’El Nacional était lui… “officiel”. Le Washington Post (1/5/20) a d’ailleurs déclaré : « Avec un score de 100 contre 0 – assez pour le mettre au sommet lors d’une session complète de la chambre de 167 sièges – les personnes présentes ont réélu Guaidó à la tête de la législature« . Les journalistes ont manifestement négligé de vérifier le décompte des votes, qui contenait des irrégularités flagrantes, comme les votes.. par Skype de législateurs étrangers qui ont fui des poursuites pénales, ainsi que ceux des suppléants de députés… qui avaient déjà voté pour le rival victorieux de Guaido, élu nouveau président de l’assemblée, le député de droite Luis Parra. Comme l’a souligné depuis Miami la journaliste de droite radicale Patricia Poleo, José Regnault Hernandez (suppléant du nouveau second vice-président de l’Assemblée nationale José Gregorio Noriega) a été autorisé à voter pour Guaidó alors que Noriega s’était lui-même présenté aux élections au sein de l’équipe rivale plus tôt dans l’après-midi…

Il y a une certaine ironie dans le fait que des organes de presse occidentaux s’empressent de déclarer la légitimité d’un vote irrégulier tenu dans les bureaux d’un journal local, compte tenu des efforts qu’ils ont déployés pour nier l’existence de la liberté de la presse au Venezuela (FAIR.org, 5/20/19). Et ce alors qu’un des responsables du massacre des familles paysannes d’El Mozote au Salvador (1981), Elliott Abrams, nommé en 2019 par Trump “envoyé spécial pour le Venezuelavient de révéler que les Etats-Unis ont versé des millions de dollars à la presse et aux partis de droite en 2019 et qu’ils continueront à le faire en 2020.

Pourquoi Guaidó n’est-il pas en prison ?

Au-delà des formalités de procédure, la vraie question, que les journalistes des grands médias ne se posent jamais, est de savoir pourquoi une figure de l’opposition qui s’est autoproclamée “président intérimaire” avec l’appui de puissances étrangères hostiles, et qui a exhorté les militaires à se soulever pour l’aider à s’emparer du fauteuil présidentiel, reste imperméable à un emprisonnement au Venezuela (alors qu’il serait arrêté dans n’importe quel autre Etat de Droit) et, après sa défaite à l’assemblée nationale, puisse se faire réélire à la tête d’un “parlement” parallèle et virtuel.

Le problème est qu’y répondre supposerait d’admettre que cette violation évidente de la souveraineté d’un Etat de droit n’est tolérée qu’en raison de la menace constante, violente et illégale, des Etats-Unis, que les médias privés de ce pays acclament avec le même enthousiasme lorsqu’elle s’exerce contre d’autres États indépendants du Sud comme l’Iran.

Au lieu de quoi, les journalistes occidentaux préfèrent continuer à blanchir le coup d’Etat parrainé par les Etats-Unis – la sixième tentative majeure depuis 2002 – en accusant le gouvernement démocratiquement élu de Maduro d’être “autoritaire” ou d’être une “dictature” (FAIR.org, 4/11/19; 8/5/19), terme qui remplace aujourd’hui “cible légitime pour des bombardements et/ou des sanctions meurtrières”.

Jetant aux orties toute apparence de neutralité, le New York Times (1/5/20) nous explique :

Le leader autoritaire du Venezuela, Nicolás Maduro, a entrepris dimanche de consolider sa mainmise sur le pouvoir en prenant le contrôle de la dernière institution indépendante du pays et en mettant sur la touche le législateur qui avait déclaré sa rivalité à la présidence.

Le chaos politique survient à un moment où le Venezuela est confronté à un effondrement économique” ajoute le journal comme pour mieux justifier un renversement de Maduro. “La faim est répandue, et des millions de personnes ont fui le pays.” Comme la plupart des médias privés (FAIR.org, 6/26/19), le New York Times se contente de parler des effets, mais pas de la cause principale : les sanctions économiques états-uniennes qui ont aggravé la crise et provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes depuis 2017, se contentant de qualifier les mesures illégales et inhumaines de “sanctions contre le gouvernement de M. Maduro”.

Pour les grands médias, il semblerait que le “coup d’État” soit perpétré… par Nicolas Maduro parce que celui-ci s’entête à exercer son mandat d’élu (Washington Post, 1/6/20; Wall Street Journal, 1/6/20; Forbes, 1/7/20).

Dissimuler la corruption de Guaido

CBC: « le nouveau chef du Congrès du Venezuela évite les accusations« … CBC (1/6/20) n’a jamais qualifié Juan Guaido de «candidat président».

Dans leurs élégies pour la “dernière institution démocratique de l’État autoritaire sud-américain” (Washington Post, 1/5/20), les journalistes occidentaux n’analysent que rarement les causes de la débâcle électorale de Guaido.

Bien qu’admettant la chute de popularité de Guaidó, suite à son échec total à renverser Maduro, les médias mainstream ferment les yeux sur le feuilleton de scandales humiliants pour l’ex-chef de l’opposition. Même des journaux anti-Maduro comme El Tiempo ou El Espectador (Bogotá) ou le PanamPost ont apporté les preuves (et les photos) des liens de Guaidó avec des barons de la drogue et assassins paramilitaires en Colombie, et sur le détournement par son entourage de centaines de milliers de dollars de fonds d’aide “humanitaire” de l’ONG de la CIA (la USAID), entre autres actes illicites révélés par Humberto Calderón Berti, l’“ambassadeur” nommé par Guaido à Bogota, puis limogé par ce dernier à la suite de ces révélations.

Autre fait révélateur, les seules allégations de corruption mentionnées dans la dernière couverture de ce média privé sont celles contre le nouveau président de l’assemblée Luis Parra et ses collègues de la droite dissidente. Sans faire guère d’efforts pour dissimuler ses préjugés, la CBC (1/6/20) décrit le nouveau président de l’Assemblée nationale comme “un député d’arrière-ban jusque-là inconnu et empêtré dans des accusations de pots-de-vin” et dont les “commentaires décousus” ont été contestés par des journalistes.

Le double standard est d’autant plus frappant que ces mêmes médias occidentaux ont consacré d’intenses efforts au cours de la dernière année pour oindre un “député d’arrière-ban jusque-là inconnu” en tant que président du Venezuela: un certain… Juan Guaido. Les attaques contre Parra surviennent au milieu des menaces de sanctions américaines contre lui et d’autres politiciens de l’opposition qui ont dénoncé la corruption et les dérives de Guaidó. Le même chantage des menaces impériales avait déjà été déclenché contre le candidat à l’opposition à la présidence Henri Falcón, lorsque celui-ci avait défié le boycott électoral de l’opposition de 2018 – un boycott qui a servi de prélude aux tentatives de coup d’État de 2019.

Le découragement des “journalistes” des grands médias face aux échecs de Guaidó (FAIR.org, 7/23/19) est de plus en plus perceptible (voir Reuters, 03/12/19; Washington Post, 17/12/19; New York Times, 1/6/20). Mais sans doute ont-ils trop investi dans cette figure technocratique et lisse pour l’abandonner brutalement, ou pour remettre en cause le mécanisme impérial du “changement de régime qui a présidé à sa création.

L.K.

Source: https://fair.org/home/for-western-press-the-only-coup-in-venezuela-is-against-guaido/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

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Les médias se demandent: pourquoi le Venezuela ne veut-il pas ressembler un peu plus à la Bolivie ?

Photo de manchette du Daily Beast (Etats-Unis) (11/13/19) : Raul Castro, Evo Morales, Nicolas Maduro et Daniel Ortega.

Basé à New York, le journaliste Joshua Cho (Boston College) est un des analystes de FAIR.

par Joshua Cho, pour FAIR

Les médias occidentaux ont souvent crié au scandale lorsque les élections à l’étranger ne se déroulent pas comme le souhaite l’empire américain. Ils ont fréquemment usé de moyens détournés pour qualifier les tentatives violentes des minorités de droite pour renverser les gouvernements de gauche, de “manifestations” au lieu de “tentatives de coups d’État” (FAIR.org, 5/16/18, 5/1/1/19). Mais il était encore assez rare de les voir appeler ouvertement à un coup d’Etat de droite, et de jeter aux orties leurs faux-semblants habituellement plus subtils.

Sous le titre “Les militaires de Maduro font obstacle à la répétition d’un scénario à la bolivienne” (11/11/19), une dépêche de Reuters nous explique que « les leaders de l’opposition vénézuélienne qui cherchent à renverser le gouvernement socialiste de leur pays » peuvent « tirer quelque espoir » de la « démission de son allié de gauche en Bolivie, Evo Morales« . Mais il y a un problème :

Un des facteurs clés qui rend le plan de jeu bolivien difficile à mener à bien face au président vénézuélien Nicolas Maduro sont les forces armées vénézuéliennes, qui ont toujours refusé de prendre le parti des manifestants comme l’ont fait les militaires boliviens dimanche.

Pour Reuters (11/11/19), l’échec des militaires de « Maduro » à lancer un coup d’Etat « fait obstacle » au changement de régime au Venezuela.

Brian Ellsworth et Vivian Sequera, de l’agence Reuters, se plaignent de ce que “les casernes vénézuéliennes se soient rangées aux côtés du Parti socialiste au pouvoir”, malgré “un épouvantable effondrement économique”, “des vagues de protestations majeures” et “la condamnation générale de la réélection de Maduro en 2018, largement décrite comme une fraude”. (En dépit de ces descriptions, qui sont effectivement très répandues, il n’y a aucune raison de mettre en doute l’élection du président Nicolás Maduro qui a remporté le scrutin de mai 2018, largement boycotté par l’opposition).

Reuters déplore que les efforts anticonstitutionnels de l’impopulaire Juan Guaidó – soutenu par les Etats-Unis – pour “courtiser les forces armées n’ont pas été suffisants pour faire fléchir leur allégeance à Maduro”, alors qu’il a été “reconnu par plus de 50 pays comme président légitime du Venezuela”. (Notons que cela signifie qu’environ 75% des pays du monde ne reconnaissent pas Guaido, d’ailleurs pas davantage reconnu par l’ONU.) Ce qui implique que l’armée vénézuélienne devrait organiser un coup d’État, tout comme l’armée bolivienne lorsque son commandant William Kaliman

a demandé à M. Morales de se retirer, donnant ainsi un élan aux manifestants de rue qui alléguaient une fraude dans l’élection présidentielle d’octobre dont on considère que  Morales les a gagnées de justesse.

La candidature de Morales à la présidence avait été approuvée par la Cour Suprême de Bolivie (dont les juges sont élus, alors qu’ils sont nommés aux États-Unis). Comme l’avaient prédit les sondages préélectoraux, Morales a “gagné de justesse” les élections d’octobre 2019… avec plus de 10 points d’avance, ce qui explique pourquoi il n’y avait pas besoin de second tour. Le Center for Economic and Policy Research a confirmé qu’il n’y a aucune preuve d’une quelconque illégitimité de la réélection de Morales. Au cours des 50 dernières années, un seul président américain – Ronald Reagan en 1984 – a remporté le vote populaire par plus de 10 points d’avance.

Il y a longtemps que Reuters déplore que les militaires vénézuéliens soient plus loyaux envers leur gouvernement démocratiquement élu qu’envers l’empire américain. Dans un autre rapport se demandant pourquoi l’armée vénézuélienne reste fidèle à Maduro et au Parti socialiste, Reuters (7/28/19) se plaint que les socialistes ont pris des mesures pour empêcher un autre coup d’Etat comme celui qui a momentanément chassé de la présidence Hugo Chávez avant son retour au pouvoir grâce à un soutien populaire en avril 2002. L’article de Brian Ellsworth et Mayela Armas a également critiqué l’armée vénézuélienne pour son aide dans des programmes de travaux publics tels que la rénovation d’écoles, la réparation de routes, la plantation de légumes et le nettoyage des ordures; apparemment une vraie armée passe son temps à se préparer à envahir d’autres pays.

Reuters (28/07/19) s’interroge sur le « mystère » de savoir pourquoi l’armée vénézuélienne n’a pas renversé le gouvernement élu.

Reuters (8/22/19) a également présenté les efforts vénézuéliens pour empêcher un coup d’État militaire, tels que la destitution d’officiers félons, comme une sinistre “répression” d’inspiration cubaine qui a “fait peur” aux militaires. “Les appels de l’opposition en faveur d’une rébellion militaire sont restés lettre morte” déplore le journaliste Angus Berwick.

Le reportage du Daily BeastEvo Morales est dehors. Nicolás Maduro sera-t-il le suivant ?” (11/13/19) déplore également l’absence d’un “effet domino” qui entraînerait un coup d’État à la bolivienne au Venezuela. Eduard Freisler l’admet :

En Bolivie, c’est en grande partie l’armée bolivienne qui a forcé Evo Morales à partir. C’est la stratégie que le leader de l’opposition vénézuélienne Juan Guaidó a essayé de mettre en œuvre pour forcer Maduro à partir. Mais le jeune leader, qui s’est autoproclamé président par intérim fin janvier, n’a jamais réussi à convaincre les généraux aisés et puissants de s’éloigner de Maduro pour le rejoindre.

Le Daily Beast décrit Morales comme “l’un des nombreux présidents d’Amérique latine qui ont prétendu représenter les masses dans leur pays… parfois en les aidant à sortir de la pauvreté, parfois en les replongeant dans la pauvreté”. Le rôle des sanctions américaines dans la punition des économies des pays qui s’écartent de l’agenda de Washington n’est, bien sûr, jamais mentionné dans aucun de ces articles (FAIR.org, 5/6/19). Le Daily Beast se plaint même : “les pressions économiques et politiques concertées des Etats-Unis n’ont pas permis de se libérer” des gouvernements de gauche élus au Venezuela, en Bolivie et au Nicaragua. Ces rapports ne mentionnent pas non plus les importantes conclusions du CEPR selon lesquelles la reconnaissance de Guaidó comme “président légitime” du Venezuela fonctionne en pratique comme un embargo pétrolier dévastateur pour le pays.

Comme Reuters, le Daily Beast traîne son chagrin face à l’improbabilité que le peuple vénézuélien et ses forces armées soutiennent un coup d’Etat monté par les Etats-Unis. Un article antérieur de Christopher Dickey (Daily Beast, 5/2/19) pleurait l’échec de Guaidó à convaincre les militaires de renverser le gouvernement du Venezuela, affirmant qu’ “un putsch militaire classique, un coup d’Etat rapide et décisif, aurait été bien accueilli par beaucoup, et probablement par la plupart, après des années de souffrance sous Maduro”. Dickey soutient par ailleurs que “certains Vénézuéliens seraient sans aucun doute favorables à une intervention militaire des Etats-Unis” tout en la jugeant peu probable. “Combien de déceptions le peuple vénézuélien peut-il encore supporter ?

Face à l’impossibilité d’un « coup d’Etat militaire classique » au Venezuela, le Daily Beast (5/2/19) s’interroge : « Combien d’autres déceptions le peuple vénézuélien va-t-il encore supporter ? »

Nul hasard si les deux médias minimisent le fait qu’un putsch soutenu par les États-Unis se soit produit en Bolivie, et nous expliquent que seuls des gouvernements de gauche provocateurs d’Amérique latine veulent voir un coup d’État dans ce qui s’est passé en Bolivie. Reuters (11/11/19) parle de “gouvernements de gauche disant que [Morales] a été victime d’un coup d’Etat” tandis que le Daily Beast (11/13/19) rapporte que “les membres du parti Chaviste… ont qualifié la démission de Morales de coup d’Etat”, même si les deux rapports reconnaissent ouvertement, et célèbrent même, le rôle des militaires boliviens dans le départ forcé d’Evo Morales (FAIR.org, 11/19). L’article 508 de la Loi sur l’Aide à l’Etranger exige que les États-Unis coupent l’aide à tout pays “dont le chef de gouvernement dûment élu est destitué par un coup ou par un décret militaire”.

FAIR a étudié comment les médias privés critiquent constamment le succès des programmes politiques de gauche menés dans des pays comme le Venezuela et la Bolivie – qui défient l’impérialisme américain – parce qu’ils redoutent la contagion du bon exemple (FAIR.org, 2/8/19). C’est peut-être la raison pour laquelle les médias privés se demandent aujourd’hui pourquoi le Venezuela ne veut pas ressembler davantage à la Bolivie et appellent à la répétition d’un coup d’État. Qu’ils ne qualifieront pas de “coup d’État”, bien sûr.

J.C.

Source: https://fair.org/home/media-wonder-why-cant-venezuela-be-more-like-bolivia/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

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