Deux importants experts du Droit International dénoncent les vraies causes des migrations et des morts au Venezuela

Genève, 26 février 2020. « Les flux migratoires au Venezuela ont leur origine dans l’asphyxie financière, dans le blocus. C’est la cause et on veut l’ignorer, en rejetant la faute sur la victime » explique le professeur Alfred de Zayas, spécialiste du droit humanitaire, ex-expert de l’ONU qui a visité le Venezuela: « on peut dire qu’aujourd’hui plus de 100.000 vénézuélien(ne)s sont mort(e)s victimes des mesures unilatérales coercitives des Etats-Unis, des dizaines de milliers par manque de médicaments« .
Pour l’avocat Antonio Remiro Brotóns de l’Institut de Droit International et du Permanent Court of Arbitration: « la plainte du Venezuela à la Cour Pénale Internationale est justifiée: créer une famine, augmenter le nombre de morts pour renverser un régime, est un crime international« .

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Sources: https://twitter.com/CancilleriaVE/status/1232749437501526025 
https://twitter.com/CancilleriaVE/status/1232760591607107591
https://twitter.com/CancilleriaVE/status/1232755688109158401 

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Après la tournée de Guaido à Washington, l’administration Trump alloue plus d’argent au « changement de régime » au Venezuela (Cavan Kharrazian, CEPR)

Cavan Kharrazian, chercheur au Center for Economic and Policy Research à Washington, est titulaire d'une maîtrise en études du développement de l'Institut international d'études sociales de La Haye, où il a exploré les modèles de développement alternatifs et s'est intéressé plus particulièrement aux questions agraires, alimentaires et environnementales. Il a notamment participé à des recherches avec des mouvements sociaux au Mexique qui luttent contre l'accaparement de l'eau, et poursuit son activisme universitaire en solidarité avec les mouvements des Amériques.

L’auteur : Cavan Kharrazian (à droite), chercheur au Center for Economic and Policy Research (Washington DC), est titulaire d’une Maîtrise en études du développement de l’Institut international d’études sociales de La Haye, où il a exploré les modèles de développement alternatifs et les questions agraires, alimentaires et environnementales. Il a participé à des recherches avec des mouvements sociaux au Mexique qui luttent contre l’accaparement de l’eau, et poursuit son activisme universitaire en solidarité avec les mouvements des Amériques.

Le voyage de haut niveau de Juan Guaidó à Washington au début du mois semble porter ses fruits. Alors qu’il a reçu une ovation bipartisane lors du discours sur l’état de l’Union de M. Trump, assisté à une conférence de presse conjointe avec la démocrate Nancy Pelosi et rencontré en privé le vice-président Pence dans le bureau ovale, l’administration de M. Trump vient pour sa part d’allouer des millions de dollars supplémentaires pour soutenir les efforts de changement de régime au Venezuela.

Selon la justification du budget du Congrès pour l’année fiscale 2021, récemment publiée par le Département d’État, les dépenses consacrées au changement de régime au Venezuela ont reçu une impulsion significative.

L’administration Trump a demandé 200 millions de dollars du Fonds de Soutien et de Développement économique (ESDF, sigles en anglais) pour l’exercice 2021, « pour faire face à la crise au Venezuela« , qui comprend une programmation flexible « pour soutenir une transition démocratique et les besoins connexes au Venezuela ». Ce qui représente 22 fois plus que la demande de l’administration pour l’exercice 2020, et environ 26 % de la demande de financement total du ESDF pour l’ensemble de l’hémisphère occidental.

Souvent, la destination finale de ces fonds peut changer et, compte tenu de la situation politique, ils finissent par être dépensés en dehors du territoire vénézuélien. L’année dernière, Trump a détourné plus de 40 millions de dollars de l' »aide » centraméricaine au profit direct de l’opposition vénézuélienne dirigée par Juan Guaidó, pour financer, entre autres, les salaires, les billets d’avion et la formation technique du personnel de Guaidó – dont la majorité réside à Washington, DC.

Parmi les autres postes budgétaires, on peut citer l’Agence Américaine pour les Médias Mondiaux (USAGM), qui a demandé un budget de 637 millions de dollars pour « informer, engager et connecter les gens du monde entier en faveur de la liberté et de la démocratie » tout en donnant la priorité aux « régions d’importance stratégique pour la sécurité nationale des États-Unis » et en « assurant une couverture complète du conflit actuel de gouvernance au Venezuela« . Ce chiffre est conservateur, car les deux budgets précédents ont largement dépassé des demandes similaires, dépensant plus de 810 millions de dollars rien que pour l’année dernière. On ne sait toutefois pas exactement quelle part de ce budget financera les différentes campagnes médiatiques de l’USAGM au Venezuela.

Un autre nouveau développement dans le budget de cette année est le transfert de 25 millions de dollars du Fonds pour le Progrès Diplomatique vers le « Contrôle international des stupéfiants et l’application de la loi« , citant la « transition politique au Venezuela » comme l’une des priorités politiques de ce financement. Bien que restant vague sur la façon dont l’argent sera utilisé, il semble en phase avec la rhétorique politique du « narcoterrorisme« , que l’administration Trump et ses alliés dans la région ont imposé à certains des gouvernements qu’ils ont cherché à renverser.

Bien qu’une partie des fonds du budget de cette année soit destinée à l’aide humanitaire au Venezuela, dont 5 millions de dollars pour le programme vénézuélien de santé mondiale de l’USAID, ce n’est qu’une goutte dans l’océan par rapport à l’impact dévastateur que les sanctions américaines ont eu sur le pays depuis qu’elles ont été fortement accrues en 2017.

Les sanctions sur les transactions financières avec les entreprises vénézuéliennes et les sanctions économiques contre la compagnie pétrolière nationale du Venezuela ont coûté au pays les milliards de dollars dont il a besoin pour maintenir les infrastructures vitales en matière de santé, d’eau et de sécurité alimentaire, tout en empêchant les transactions bancaires, les paiements et donc l’importation de médicaments et de nourriture qui pourraient sauver des vies. Le résultat a été la mort de dizaines de milliers de Vénézuéliens et de millions de réfugiés pour des raisons économiques. Ces sanctions sont illégales tant en vertu des traités que les États-Unis ont signés, qu’en vertu du droit international.

Avec la tournée internationale de Juan Guaidó et les promesses vides de soutien de Trump au « peuple vénézuélien« , la résolution pacifique et diplomatique de la crise politique semble rester lointaine. Le nouveau budget de Trump, au lieu de se concentrer sur les solutions diplomatiques, qui serait de faciliter une aide humanitaire dépolitisée et d’aider à la reprise de l’économie vénézuélienne, ne fait que miser de plus belle sur une stratégie de changement de régime qui a échoué et qui n’a fait que nuire à des millions de Vénézuéliens, tout en coûtant aux contribuables états-uniens des centaines de millions de dollars en impôts.

Cavan Kharrazian

Source de l’article: Center for Economic and Policy Research, Washington DC, https://cepr.net/after-guaidos-dc-circuit-trump-admin-earmarks-more-money-for-regime-change-in-venezuela/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

Notes de Venezuelainfos:

L'hologramme Guaido et ses putschistes d'extrême droite re-adoubés par Trump. Comment lancer l'intervention militaire ? Les grands médias préparent le terrain en faisant passer Guaido pour un démocrate et le Venezuela pour une dictature. Déchirer un discours est une image vide, un alibi médiatique. Nancy Pelosi s'est levée pour applaudir le faux président du Venezuela autoproclamé par Trump. Deux leaderships pourris jusqu'à la moelle. Le 4 février, le président vénézuélien Nicolas Maduro a pris la tête d'une marche dans le centre-ville de Caracas en l'honneur de la rébellion civilo-militaire du 4 février 1992, menée par le commandant Hugo Chávez. Ce 4 février vient de loin, de la résistance indigène, des lutteurs Noirs d'avant l'indépendance, des actes héroïques de nos Libérateurs Bolívar, Sucre, avec l'appui décisif de Pétion.. une lutte reprise dans les temps modernes, par Hugo Chavez.

Photos du haut: à gauche l’hologramme Guaido et ses putschistes d’extrême droite re-adoubés par Trump. Comment lancer l’intervention militaire ? Les grands médias préparent le terrain en faisant passer Guaido pour un démocrate et le Venezuela pour une dictature. A droite, déchirer un discours est une image vide, un alibi médiatique. Nancy Pelosi s’est levée pour applaudir le faux président du Venezuela autoproclamé par Trump. En bas: Le 4 février, le président vénézuélien Nicolas Maduro a pris la tête d’une marche dans le centre-ville de Caracas en l’honneur de la rébellion civilo-militaire du 4 février 1992, menée par le commandant Hugo Chávez. Ce 4 février vient de loin, de la résistance indigène, des lutteurs Noirs d’avant l’indépendance, des actes héroïques de nos Libérateurs Bolívar, Sucre, avec l’appui décisif de Pétion.. une lutte reprise dans les temps modernes, par Hugo Chavez.

En haut : en escortant le délinquant Juan Guaido (putschiste d'extrême droite élu par Trump, lié à une bande d'assassins paramilitaires et narcotrafiquants de Colombie, ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens, le Washington Post, son ex-"ambassadeur" à Bogota ou plusieurs ex-amis députés de droite), l'ambassadeur français à Caracas Romain Nadal perpétue une ingérence coloniale sans avenir. En bas: Face aux menaces de Trump contre le Venezuela, répétées à Washington lors de la visite de Juan Guaido, la population s'entraîne le 15 février aux côtés des forces armées bolivariennes pour protéger le pays.

En haut : en escortant le délinquant Juan Guaido (putschiste d’extrême droite élu par Trump, lié à une bande d’assassins paramilitaires et narcotrafiquants de Colombie, ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens, le Washington Post, son ex-« ambassadeur » à Bogota ou plusieurs ex-amis députés de droite), l’ambassadeur français à Caracas Romain Nadal perpétue une ingérence coloniale sans avenir. En bas: Face aux menaces de Trump contre le Venezuela, répétées à Washington lors de la visite de Juan Guaido, la population s’entraîne le 15 février aux côtés des forces armées bolivariennes pour protéger le pays.

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Venezuela: deux ou trois détails de l’histoire…

L’auteur: Maurice Lemoine, Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami”, “Les enfants cachés du général Pinochet”, et « Venezuela, chronique d’une déstabilisation« , Le Temps des Cerises, Paris 2019.

Étonnante performance que celle de la République bolivarienne du Venezuela… Elle réussit à provoquer un réquisitoire quasiment unanime – des représentants de la droite la plus conservatrice à la confrérie des marxistes postmodernes en passant par les chiens de garde écrits, radiodiffusés ou télévisés: « Au Venezuela, Nicolás Maduro se maintient au pouvoir au prix d’une répression croissante malgré sa mise en minorité électorale et fait face à un effondrement économique sans précédent, avec des conséquences dramatiques pour les habitants, qui s’exilent massivement dans les pays voisins, une crise liée à la gabegie gouvernementale, à l’incurie de la gestion pétrolière, et aggravée par les sanctions de l’administration Trump.» (1)

Réjouissons-nous : de tels commentaires nous rajeunissent. Pour Georges Dupoy, journaliste au Figaro au début des années 1970, l’Unité populaire de Salvador Allende n’était à peu près exclusivement que « faux-semblants, bavardages, irresponsabilité et incompétence». Selon Raymond Aron, dans le même quotidien, «[…]l’échec du président Allende était consommé. [L’armée] n’intervenait pas pour arrêter les progrès du socialisme – le président, face aux passions déchaînées et à une économie dégradée, ne songeait plus qu’à durer […]» (2)

Quant à Robert Lozada, du social-darwiniste Club de l’Horloge, il avançait: «C’est l’impéritie de la politique économique menée […] par Salvador Allende qui l’a conduit à sa chute. Aucun régime ne résiste à une inflation de 1000 % en rythme annuel, comme celle qui sévissait à Santiago dans les semaines précédant le coup d’État. » Des manipulations de la vérité à large échelle. À la différence que, à cette époque, la gauche était capable d’en discerner les grosses ficelles et d’appeler «déstabilisation» une déstabilisation.

Disserter à n’en plus finir sur les issues possibles à la crise vénézuélienne n’a aucun sens si l’on ne rétablit pas quelques vérités délibérément écartées par une opération mondiale de lynchage organisé.

Par où commencer?

Les mesures coercitives unilatérales (rebaptisées «sanctions») des États-Unis ne feraient qu’«aggraver» une situation économique caractérisée par les pénuries (bien réelles) dont souffre la population. Une conjoncture due plus que tout, bien avant la mise en œuvre de la «punition» impériale, à la gestion de Nicolás Maduro. Cette approche met délibérément de côté le torpillage de la révolution bolivarienne par une «guerre économique» entamée avant même l’arrivée à la présidence du successeur d’Hugo Chávez.

Exemple concret (parmi dix mille autres): en obligeant les producteurs et les commerçants à travailler «à perte», les «prix régulés» – cette horreur socialiste qui interdit une marge bénéficiaire supérieure à 30 % sur certains produits de première nécessité – font que plus personne ne produit. Cherchez l’erreur : sur les 42 marchandises mises sur le marché par le géant agroalimentaire national Polar, seules quatre ont un prix «régulé» (la farine de maïs, le riz, l’huile et les pâtes alimentaires); cela n’a pas empêché que, avant l’élection présidentielle d’avril 2013 (gagnée par Maduro), l’ensemble de sa production, et non ces seuls produits, ait reculé de 37 %; puis de 34 % au moment de « La Salida » (période insurrectionnelle de l’extrême droite en 2014); de 40 % avant les législatives de décembre 2015. Effet recherché : la gestion chaviste vous fait « crever de faim», votez pour l’opposition.

Le Venezuela étant soumis à un contrôle des changes depuis 2003 (pour éviter la fuite des capitaux), toutes les importations dépendent en grande partie de l’octroi de devises étrangères par l’administration publique. Pour l’achat des matières premières et des biens essentiels, le gouvernement fournit aux entreprises des dollars–ceux qu’il reçoit à travers les exportations pétrolières – à un taux préférentiel. En 2004, ces firmes reçoivent 2,1 milliards de dollars pour importer des aliments: chacun peut se nourrir normalement. En 2014, 7,7 milliards (une augmentation de 91 %): on ne trouve plus rien dans les magasins.

En 15000 signes (longueur approximative de cet article), on ne détaillera évidemment pas six ans de cet évident sabotage, qui s’est aggravé au fil du temps. Il s’agit là de quelques données de base destinées à provoquer la réflexion de tout individu curieux et de bonne foi.

Pénuries organisées et sélectives des produits… Mais les biens sortis du marché pour rendre la vie infernale à la population lui parviennent: au marché noir, après mille difficultés et à un prix exorbitant. Sachant que, par ailleurs, 12210 tonnes (!) d’aliments, dont manquent cruellement les Vénézuéliens, sont interceptées de janvier à novembre 2014 en direction de la frontière colombienne par les forces de la Commission de lutte contre la contrebande. Pour une tonne récupérée, combien parviennent à destination (avec la fréquente complicité, bien entendu, de gardes nationaux ou de militaires vénézuéliens et colombiens) ?

Une fioriture pour embellir l’histoire: l’inflation, qui atteint on ne sait même plus combien de «millions de pour cent». Aucune économiste ne saurait rationnellement l’expliquer. Sauf ceux qui prennent en compte la manipulation des taux de change effectuée par un organisme nommé DolarToday, géré depuis Cúcuta et Bogotá (Colombie), supervisé depuis Miami.

Et maintenant, les effets spéciaux… D’un seul coup (2016, 2018), l’argent liquide disparaît. Le moindre achat devient un casse-tête. Incurie du pouvoir? En mars 2016, la police fluviale colombienne intercepte un chargement de 16,5 millions de bolivars en coupures de 100 ; en décembre, l’armée vénézuélienne en saisit pour 88 millions! Le 13 février 2017, au… Paraguay, un poids lourd sort de la route, une partie de son chargement vole sur le bas-côté: vingt-cinq tonnes de billets de banque vénézuéliens ! Entrés dans le pays par le Brésil après un passage par la Colombie.

Nul ne prétend que tout va pour le mieux dans le meilleur des Venezuelas! Comme toute entreprise humaine, le pouvoir commet des erreurs. Bien réelle, endémique, la corruption participe de l’anarchie dans la distribution des biens essentiels et le pillage de l’État. Évoquant les « empresas de maletín » (entreprises fictives, supposément toutes « chavistes », ayant détourné l’argent destiné aux importations), l’économiste Luis Salas estime qu’elles représentent 10% de l’octroi de devises. «La grande fraude est le fait des firmes classiques et des transnationales. La droite met en évidence les “empresas de maletín” pour occulter cette responsabilité.» En novembre 2019, le ministre des Affaires étrangères Jorge Arreaza avancera le chiffre global des malversations à «au grand maximum 20 %».

C’est beaucoup. Beaucoup trop. Mais ne suffit pas à expliquer un tel effondrement du pays. Pas plus que ne le justifie la baisse brutale des cours du brut entre 2014 et 2016 (même si elle a affecté les capacités financières du gouvernement). Avec un baril remonté en 2017 aux alentours de 40 dollars (puis 50 en 2018), et même avec une diminution de la production, la théorie de la population «au bord de la famine» à cause du «pays en faillite» résiste mal à la réflexion (pour peu, bien sûr, qu’il y ait une réflexion).

17 février 2020: un rapport du cabinet de conseil en énergie S&P Global Platts indique que PDVSA, la compagnie pétrolière d’Etat du Venezuela, n’a pas trouvé d’acheteurs pour les 677 000 barils de pétrole disponibles à la vente chaque jour en février. Cela est dû aux sanctions imposées par les États-Unis à l’encontre de PDVSA, selon ce cabinet de conseil. Le 15 février, en outre, Donald Trump, a annoncé de nouvelles mesures coercitives qui s’ajoutent aux centaines déjà prises, cette fois « pour empêcher l’achat de pétrole et les relations entre Russie et Venezuela » (note de Venezuelainfos)

Derrière les analyses simplistes se cache l’essentiel. «Les piliers économiques sont des cibles bien plus faciles que les bases militaires ou les palais présidentiels; secouez-les, et le tyran finira par tomber», a développé le politologue étatsunien Gene Sharp, le Machiavel de « la lutte non-violente » (camouflage contemporain des «révolutions de couleur»).

Le 6 décembre 2015, lors des élections législatives, ce sont ces tracas, ces privations et le mécontentement érodant le moral des citoyens qui ont fait perdre 1 900 000 voix au chavisme et l’ont rendu minoritaire à l’Assemblée. Entre parenthèses, c’est avec le système électoral qu’elle dénonce chaque fois qu’elle perd que l’opposition a obtenu cette majorité. Pour qui ne l’aurait pas remarqué, lors des élections régionales de décembre 2013, cette droite «systématiquement flouée par les fraudes» avait, bien que battue par la majorité présidentielle, remporté la mairie du Grand Caracas et plusieurs importantes capitales d’État: Maracaibo (la deuxième ville du pays), Mérida, Valencia, Barquisimeto, San Cristóbal, Maturín, Barinas… Lors des régionales suivantes, en 2017, elle conserva les très stratégiques États de Mérida, Zulia et Táchira, situés sur la frontière colombienne (la principale menace pour la sécurité du pays).

Oui, mais, justement, cette Assemblée d’opposition élue fin 2015… Rayée de la carte, bafouée, piétinée…Objection! Tout comme Maduro avait accepté la défaite, les forces conservatrices auraient dû assumer qu’il demeurait le président constitutionnellement élu. Il n’en a rien été. Le 5 janvier 2016, dans son premier discours de président de l’Assemblée Nationale, Henry Ramos Allup annonçait que, dans un délai de six mois, celle-ci trouverait «une méthode pour changer de gouvernement». En privé, il parlait de seulement trois mois pour « sortir Maduro ». Une «cohabitation» à la vénézuélienne! Par pure provocation, Ramos Allup fit prêter serment à trois députés de l’État d’Amazonas dont le Tribunal Suprême de justice (TSJ) avait invalidé l’élection pour fraude (preuves à l’appui). Sauf à se transformer en république bananière, aucun État de Droit n’accepterait untel défi. Le TSJ déclara que tout acte émis par cette Assemblée serait considéré comme «nul» tant que celle-ci, «en violation flagrante de l’ordre public constitutionnel», se trouverait en situation de « desacato » (outrage à l’autorité). Vous avez dit scandaleux ?

Lorsque, au terme d’une vague de violence insurrectionnelle d’extrême droite, et en l’absence d’une Assemblée exerçant ses responsabilités institutionnelles, Maduro convoque pour le 30 juillet 2017 l’élection d’une Assemblée Nationale Constituante (ANC), il s’appuie sur les articles 347, 348 et 349 de la Constitution. La victoire lui octroyant un nouveau mandat le 20 mai 2018 aura lieu après un dialogue destiné à établir les garanties démocratiques entourant l’élection, dialogue rompu le 6 février, quand, sur ordre de Washington, l’opposition radicale refusa de signer le texte définitif, rédigé d’un commun accord – ce dont le médiateur, José Luiz Rodríguez Zapatero, s’offusqua publiquement. Forte abstention, bien sûr, lors de ces deux consultations boycottées par toute l’opposition (Constituante) ou une partie (présidentielle): 52 % dans ce dernier cas. Disqualifiant ? C’est selon. Certains racontent que l’abstention fut de 58 % lors du scrutin portant Michelle Bachelet au pouvoir au Chili (2013) et de 54 s’agissant de Sebastián Piñera (2017); de 56 % lors de la dernière élection de Juan Manuel Santos en Colombie (2014); de 49 % au Honduras en 2017 (agrémentée de fraudes de surcroît); et même de 57,36 % (un record!) lors du deuxième tour des législatives du 18 juin 2017 en… France! Sans appel au boycott de qui que ce soit… Amusant, non?

Dans cette guerre qu’elle n’a pas méritée, la révolution bolivarienne a encore assez de punch pour opposer une belle résistance. Par la violence ? La droite et l’extrême droite vénézuéliennes n’ont rien d’un club de bridge.

Lors des deux vagues insurrectionnelles de 2014 et 2017 – les «guarimbas» –, le décompte macabre des victimes (45 et 142) a donné lieu à une manipulation majuscule. Transformées en martyrs par l’internationale médiatique, la moitié d’entre elles, souvent chavistes ou sans camp défini, ne participaient pas aux protestations. Quant aux «manifestants pacifiques», ils ont réussi la performance de tuer par balles neuf membres des forces de l’ordre en 2014 et sept en 2017 (en plus, cette année-là, de blesser vingt et un policiers par arme à feu). Le 4 août 2018, c’est à l’aide de deux drones chargés d’explosifs que l’«opposition démocratique» a tenté d’assassiner le chef de l’État. Un détail anodin, à n’en pas douter…

Le député d’extrême droite Miguel Pizarro a reconnu en février 2020 le financement de groupes armés lors des épisodes insurrectionnels de violence politique en 2017. Au moins 131 personnes sont mortes lors de ces actions violentes. Beaucoup d’entre eux n’étaient pas liés aux manifestations. Photo: un jeune afrodescendant lynché et brûlé vif par les extrémistes racistes de la droite vénézuélienne habituellement repeints en « combattants de la démocratie » par les grands médias. (Note de Venezuelainfos)

Coup dur, le 17 février 2020, pour la redoutable bande d’assassins des « Rastrojos », paramilitaires et narcotrafiquants liée à Juan Guaido, base d’appui des insurrections de l’extrême droite contre le président Maduro. Au terme d’un affrontement armé près de la frontière avec la Colombie, les forces de sécurité vénézuéliennes ont arrêté 19 de ses membres, saisi 20 véhicules, des explosifs, des armes et des munitions. Un vaste système de contrebande d’essence vénézuélienne vers la Colombie, installé par le groupe paramilitaire colombien, a été détruit. Chaque bateau avait 4 réservoirs avec un total de 8.000 litres de carburant, soit 68 réservoirs clandestins et plus de 136.000 litres de carburant détruits sur place. Les autorités ont également démantelé un centre hôtelier et une infirmerie à usage exclusif des paramilitaires. (Note de Venezuelainfos)

Il est toujours dangereux de tirer le tigre par la queue. Le chavisme se défend (sinon, il serait déjà tombé). Pour des raisons «politiques», mais aussi «criminellement politiques», des opposants sont incarcérés (rarement innocents). Des officiers félons sont arrêtés. Les mouvements populaires se mobilisent (avec leur lot d’inévitables excès), comme les «colectivos» – militants radicaux (un crime pour les adeptes de la reddition permanente!) rebaptisés «paramilitaires» par les chercheurs bureaucrates et les niais. Que manipulent, c’est vrai, des médias rassemblés en bandes et hurlant comme des loups. Lorsque Le Monde (5 octobre 2019), aveuglément repris par les rois du «copier-coller», «révèle» que la force publique vénézuélienne « a tué environ 18 000 personnes depuis 2016, des exécutions extrajudiciaires pour la plupart», inventant même sur son site Internet «selon l’ONU», il ment de façon extravagante (3). Une honte pour la profession. La fake new de l’année. Mais aux effets dévastateurs sur l’opinion.

Dans quelle partie du monde un Juan Guaido, président fantoche et autoproclamé, appelant une puissance étrangère à affamer ses concitoyens par des«sanctions» et à intervenir militairement dans son pays, serait-il encore en liberté? En France, pour « intelligence avec une puissance étrangère […] en vue de susciter des hostilités ou des actes d’agression», il aurait déjà pris trente ans de détention criminelle (art.411-4 du Code pénal). Le véritable scandale réside dans l’appui que lui prodigue la supposée «communauté internationale» – les États-Unis et leurs supplétifs de l’Organisation des États américains (OEA), auxquels s’ajoute l’Union européenne: 50 pays sur les 193 présents à l’ONU.

Qu’on cesse d’observer le Venezuela tel qu’on voudrait qu’il soit et non tel qu’il est. Cruelles, criminelles, dévastatrices et bafouant le droit international, les «mesures coercitives» états-uniennes n’aggravent pas la situation, elles parachèvent l’agression (4). Se contenter de dénoncer, au nom d’un anti-impérialisme de routine, une seule et éventuelle intervention militaire états-unienne relève de l’hypocrisie. Il y a belle lurette que l’intervention – c’est-à-dire la guerre – des États-Unis contre le Venezuela a débuté. Est-ce un hasard? En Amérique Latine,où l’on connaît ses classiques, la quasi-totalité des partis progressistes et des mouvements sociaux et populaires soutiennent le Venezuela «de Maduro».

Maurice Lemoine

Notes:

1) Thomas Posado, Michel Rogalski, Pierre Salama,«L’Amérique Latine en bascule», Recherches internationales, n° 115, Paris, juillet-septembre 2019.

2)  «La Tragédie chilienne», Le Figaro, 14 septembre 1973.

3) Lire sur le site de Mémoire des Luttes, «Venezuela: aux sources de la désinformation», 7 octobre 2019.

4) Voir sur le site Venezuela en vivo, «Chronologie des sanctions économiques contre le Venezuela».

Source: Recherches internationales, n° 116, octobre-décembre 2019, pp.194-200

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Venezuela : la nouvelle société émergera de la commune

Conversation avec Angel Prado, militant de base qui parle de la commune comme d’un moyen de transformer la société et l’économie à partir de la base.

El Maizal est une commune rurale phare située entre les États vénézuéliens de Lara et Portuguesa, au centre du pays, qui produit du bétail, du maïs et d’autres denrées alimentaires. La production communale à El Maizal est basée sur le contrôle social des moyens de production. Les processus démocratiques au cœur de ses initiatives comprennent la prise de décision collective dans le processus de travail et dans la distribution des surplus, qui sont souvent destinés à résoudre les problèmes médicaux et de logement de la communauté, à soutenir d’autres communes et à encourager les initiatives éducatives.

La commune a été proposée par Chávez comme l’unité embryonnaire du pouvoir populaire sur le territoire pour la construction du socialisme. Regroupant les conseils communaux et autres organisations, l’idée est que la communauté exerce directement le pouvoir par le biais d’assemblées, et qu’elle assume progressivement des facteurs de production et des compétences politiques.

Q. – Puisque le Venezuela est assiégé par l’impérialisme, il devrait y avoir un front unifié dans la lutte pour la souveraineté. Cependant, la commune d’El Maizal, comme la plupart des organisations de base du chavisme, a une attitude critique envers certaines politiques et positions gouvernementales. Quelle est votre opinion sur la dialectique entre soutien et critique ?

Angel Prado – Quand El Maizal a commencé à occuper des terres en friche et à les rendre collectives, c’était au moment où le Commandant Chavez menait une guerre acharnée contre les grands domaines de l’oligarchie du pays… El Maizal est donc né au milieu d’une lutte économique et politique. Dans ce contexte, nous sommes nécessairement entrés en contradiction avec l’ordre des choses existant : la logique qui prévaut dans notre société. Ainsi, notre histoire même a fait de nous une organisation critique, luttant contre les « antivaleurs » de la société capitaliste qui doivent être détruites. C’est pourquoi nous ne pouvons pas fermer les yeux sur la façon dont une logique contraire au chavisme entre dans certaines sphères politiques.

Depuis la mort de Chavez, qui nous a rendus particulièrement vulnérables face à l’impérialisme américain, le gouvernement s’est surtout efforcé d’établir des alliances tactiques avec de nombreux secteurs, en privilégiant parfois même le capital privé. Il l’a fait pour tenter d’éviter, premièrement, une guerre civile ou une intervention militaire et, deuxièmement, pour éviter la chute du gouvernement.

Nos principes, nos objectifs et notre engagement envers Chavez signifient que nous ne pouvons pas être d’accord avec certaines des politiques du gouvernement. De nombreux pactes privilégiant le secteur privé ont mis de côté le potentiel de la commune – c’est pourquoi nous ne soutenons pas le gouvernement lorsqu’il s’agit de ces politiques. Cependant, tant que le gouvernement restera ferme contre l’impérialisme (comme il le fait), nous resterons fermes dans un front uni avec lui.

Nous continuerons à critiquer [le gouvernement] de manière constructive, mais quoi qu’il en soit, nous ne contribuerons jamais à créer les conditions d’une intervention militaire.

Comme vous le savez, nous ne pouvons exclure une intervention directe, et nous avons déjà été témoins d’une action indirecte des États-Unis au Venezuela. De plus, ce ne serait pas la première fois que les États-Unis interviennent au Venezuela [par exemple, le blocus naval de 1902-1903], et le continent a une longue histoire d’interventions, la plus récente étant l’invasion du Panama [1989]. De plus, ce n’est pas pour rien que les États-Unis ont des bases militaires en Colombie et à Aruba.

L’Amérique latine a connu une longue histoire d’interventions américaines, de renversement de gouvernements et de massacres de populations. Cependant, le Venezuela, qui est maintenant dans la ligne de mire de l’impérialisme américain, a pu se relever. Cela est dû en partie à la solidarité internationale développée au fil du temps, au processus d’intégration continentale de Chavez (sur les traces de Bolivar), et à l’organisation interne de la classe ouvrière.

Pour ceux d’entre nous qui font partie du mouvement populaire – avec notre degré d’autonomie et notre disposition à dire ce qui doit être dit – nous sommes de ceux qui ont créé les conditions pour empêcher une intervention américaine, qui serait catastrophique non seulement pour le peuple vénézuélien, mais pour le continent tout entier.

Revenons un peu en arrière : il y a beaucoup de politiques en cours avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. Face à ces politiques, nous serons critiques et non soumis. Cependant, nous comprenons que notre engagement inébranlable pour la défense de la Patrie est l’une des clés pour empêcher les États-Unis de nous bombarder et de nous massacrer. En fait, contrairement aux gouvernements d’autres pays producteurs de pétrole qui étaient également aux prises avec l’impérialisme américain, le resserrement des rangs du mouvement populaire vénézuélien avec le gouvernement en ce qui concerne les questions de souveraineté est l’une des raisons pour lesquelles Maduro est encore debout aujourd’hui.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je pense que nous pouvons dire que la République bolivarienne du Venezuela a jusqu’à présent vaincu le projet impérialiste dans notre pays. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre l’impérialisme. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre le système néolibéral auquel ils sont soumis depuis tant d’années.

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Dans la commune d’El Maizal, sous un énorme saman [arbre – NDLT], les visiteurs trouveront une sculpture d’Hugo Chavez. Derrière elle, le drapeau vénézuélien et le drapeau de Zamora, sur lequel on peut lire « Terre libre et hommes libres ».

Lorsque vous serrez les rangs du gouvernement pour défendre le Venezuela, défendez-vous seulement la souveraineté ou défendez-vous aussi la révolution ?

Je dirais que nous faisons les deux. Il y a un processus révolutionnaire en cours au Venezuela, mais il y a aussi un secteur réformiste qui est en conflit avec nous. Ces derniers s’enrichissent des opportunités qui se présentent avec la crise. Cependant, le peuple est conscient de ce problème et le mouvement populaire travaille dur pour maintenir le processus révolutionnaire à flot.

Je suis sûr qu’un jour nous serons assez forts pour combattre non seulement l’impérialisme américain, mais aussi les secteurs qui ont nui au projet révolutionnaire de l’intérieur – ceux qui en profitent personnellement dans le contexte de la crise et de la guerre économique.

La défense de la révolution se fait au jour le jour. La défense de la révolution a lieu dans le bâtiment quotidien de la commune. Elle a lieu lorsqu’un paysan produit pour satisfaire les besoins de sa famille, mais aussi lorsqu’il s’engage dans la société dans son ensemble.

C’est une victoire pour le peuple vénézuélien que nous soyons toujours une nation souveraine, ce qui n’est pas rien. Le peuple vénézuélien défend également la révolution au quotidien. C’est aussi une victoire très importante, et elle devrait être connue du monde entier ! Une partie de la gauche internationale ne le comprend peut-être pas. Nous nous faisons l’écho de Chavez en leur disant : « Il y a des gens qui ont passé toute leur vie à poursuivre un rêve, mais en pratique, ils n’ont jamais rien construit ». Nous avons notre méthode, notre travail et notre projet. Nous défendrons notre projet, et notre victoire finale sera le jour où le  » peuple prendra le pouvoir entre ses mains « .

Depuis El Maizal, comment comprenez-vous la proposition de la commune de Chavez ? S’agit-il d’autonomie locale ou cela va-t-il au-delà ?

La commune est le pari politique du Commandant Chavez. Il l’a placée au centre de la scène… Son slogan « Commune ou rien ! » Le concept de « Comuna o nada ! » est très important.

La commune est le système politique que Chavez a planté, taillé et fertilisé. Il a fait cela pour qu’une nouvelle société s’épanouisse. La commune est la réorganisation de la société dans son ensemble, du petit au grand, afin que le peuple puisse prendre le pouvoir.

Dans la pensée de Chavez, la commune est destinée à en finir avec le pouvoir qui, pendant tant d’années, s’est concentré autour de la bourgeoisie, des classes dominantes et de leur état obsolète – un état qui a tenu les gens humbles à l’écart de la participation non seulement dans la sphère politique, mais aussi dans toutes les autres sphères de la vie.

La commune est une proposition intéressante : elle offre une forme d’autonomie populaire, elle nous donne le pouvoir de définir notre propre destin, de décider de nos propres ressources, de définir notre modèle de production et d’imaginer notre modèle de vie. Je pense que la commune est le moyen le plus viable de surmonter le modèle imposé par le capitalisme, qui a construit une machine d’État pour maintenir le contrôle de nos ressources tout en contrôlant le peuple avec certaines formes de domination culturelle, idéologique et religieuse.

J’oserais dire que la commune n’est pas une proposition uniquement destinée au peuple vénézuélien. C’est une proposition d’émancipation pour les peuples du monde. Les classes populaires, les dépossédés, la majorité – nous devons tous nous organiser à partir du niveau local, en construisant des communes socialistes. À partir de là [le peuple organisé en communes] doit devenir le gouvernement du peuple avec un réel contrôle sur nos ressources naturelles et sur nos ressources économiques en général.

C’est un projet populaire qui vise à changer le modèle politique et économique à partir de la base. À partir de là, les gens doivent faire partie du projet, l’assumer comme leur propre projet et commencer à gouverner d’abord au niveau local. De plus, dans la mesure où nous, le peuple, nous nous organisons, nous pourrons défendre nos pays, et même définir l’avenir de chaque pays. En fin de compte, c’est la seule façon de nous libérer du joug de l’impérialisme, qui domine et nous prend nos ressources, même si ce sont les bourgeois locaux qui nous gouvernent.

La commune est un projet de grande envergure. C’est un projet qui intègre les territoires à l’intérieur d’un pays, avec le peuple comme pierre angulaire. Je pense que les communes peuvent être la base à partir de laquelle on peut construire une véritable intégration continentale. Comme le dirait Chavez, la commune est la nouvelle Patrie. C’est la seule alternative politique face au capitalisme.

Ces derniers mois, El Maizal a donné le coup d’envoi d’une importante initiative éducative. Dans tout projet autonome, l’éducation politique devrait être l’un des piliers. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette proposition ?

Pour notre deuxième décennie à la Commune d’El Maizal, nous avons défini plusieurs objectifs stratégiques. L’un d’entre eux est de construire un système d’éducation populaire qui nous éduquera politiquement, nous préparera techniquement et nous donnera des outils pour travailler à la transformation collective. Nous avons construit une commune et ce n’est pas rien, mais le moment est venu de travailler à une transformation culturelle profonde. Nous devons créer une nouvelle conscience. Nous avons besoin que notre peuple voie les choses avec ses propres critères et définisse son avenir par des processus conscients de débats et de réflexions, ainsi que par l’acquisition de mécanismes de construction collective. Pour ce faire, nous développons notre propre système éducatif.

Nous ne voulons pas d’un peuple qui se contente de répéter des slogans, qui suit aveuglément un acronyme ou un drapeau. Cette année, nous voulons faire de l’éducation politique et de la formation technique un objectif transversal. Cet objectif ne doit pas être limité. Nous pensons à un système qui commence avec nos plus jeunes enfants qui vont étudier ici dans la commune, et nous espérons construire notre propre programme scolaire pour eux. Les adolescents, les étudiants universitaires, les travailleurs – tous doivent être intégrés dans un système qui a en son centre la formation politique critique.

Nous devons cultiver la conscience patriotique et construire la conscience politique. Nous devons également créer une conscience communautaire, et cela se fait par l’exemple – par un travail réel sur le territoire, mais aussi par l’éducation et la formation.

Nous faisons cela dans le but de transformer culturellement notre société, qui est pleine de vices. Elle nous façonne comme des êtres soumis, adaptés à un système de domination conçu par le capitalisme et imposé par la violence.

La préparation des cadres militants est essentielle pour notre commune, mais la formation technique est également très importante pour tous nos processus de production. Nous voulons que notre système éducatif soit holistique.

Nous travaillons à l’organisation d’une nouvelle société, ce qui nécessite une énorme transformation culturelle.

L’année 2019 a marqué le 10e anniversaire de la commune d’El Maizal. Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de ce qui a été réalisé jusqu’à présent ?

En dix ans de construction communale ici à la Commune d’El Maizal, nous avons accumulé des expériences et nous avons mené des batailles sur les fronts économiques, politiques, idéologiques, électoraux et organisationnels. Au fil des années, nous avons eu l’occasion de nouer des relations avec de nombreuses personnes à l’intérieur et à l’extérieur de la commune qui ont contribué au projet. En d’autres termes, la commune est une construction collective pour l’émancipation collective.

Sur le front productif, nous avons pu concevoir un système économique grâce auquel nous finançons divers projets et initiatives au sein de notre organisation et de notre communauté. Nous avons pu faire face à la situation économique difficile en produisant, et nous avons élargi notre distribution de produits alimentaires et la redistribution des excédents. Nous avons également réussi à mettre en relation les petits et moyens producteurs – individuels et collectifs – avec le système de production d’El Maizal. Cela a renforcé la commune dans son ensemble.

La réussite économique est la clé de la réussite politique. Nous avons travaillé à la souveraineté et à l’autonomie, en consolidant des projets qui étaient initialement précaires. Nous l’avons fait avec l’aide et l’orientation de beaucoup. Maintenant, nous pensons pouvoir lancer de nouveaux projets dans les domaines de l’éducation et de l’agriculture.

Dans le domaine électoral, nous avons remporté quelques victoires dans de dures batailles contre la droite politique, mais aussi contre notre propre gouvernement et notre propre système politique et électoral. Nous sommes maintenant représentés à l’Assemblée nationale constitutive, au Parlement de l’État et dans les communes de notre territoire. Ces batailles et ces espaces de représentation sont symboliquement importants. Cela inclut les postes de représentation qui nous ont été retirés dans le conflit entre l’État, le parti et le gouvernement, d’une part, et le peuple et le mouvement populaire, d’autre part.

Heureusement, dans le domaine électoral, nous avons pu surmonter un problème commun aux hommes politiques de tous types qui se séparent souvent du peuple. C’est-à-dire que nous continuons à être des gens humbles, certains d’entre nous ayant des responsabilités en tant que représentants élus du peuple… mais surtout, nous sommes des communards.

Sur le plan éthique, je pense que nous avons beaucoup progressé. Aujourd’hui, El Maizal dispose d’un vaste réseau de jeunes intégrés dans les processus productifs, politiques, administratifs et économiques, et nous sommes tous dans un débat permanent, qui remet en question nos valeurs et se concentre sur nos principes collectifs. Aujourd’hui, El Maizal se distingue non seulement par sa capacité productive, mais aussi parce qu’elle est un exemple éthique.

L’honnêteté et la solidarité ouvrière au service de l’organisation et sur le chemin de la construction du socialisme – voilà ce que nous sommes. De nombreuses organisations populaires du pays et du monde entier apprécient cela, et elles reconnaissent qu’El Maizal est une petite expérience intéressante dont il vaut la peine de tirer des enseignements. Nous devons être à la hauteur de cela !

Je pense qu’en dix ans de cheminement communal, nous avons beaucoup progressé. La Commune d’El Maizal est composée de plus de 22 conseils communaux. Notre travail s’étend au-delà de notre territoire, et nous avons entamé un processus de connexion avec d’autres communautés, avec d’autres projets d’organisation. En fait, parmi nos objectifs historiques, l’expansion du projet communal est considérée comme stratégique. Jusqu’à présent, nous avons exprimé notre disposition à nous unir et nous avons fait les premiers pas vers la construction d’une société communale.

Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés pour l’avenir ?

Dans les dix prochaines années, nous travaillerons très dur pour consolider un nouveau système de production, en organisant notre travail de façon démocratique, en nous orientant vers l’industrialisation et en éliminant les intermédiaires, dans le but de déplacer la logique du capital et de ses monopoles, qui vise à contrôler les besoins de base de notre population tout en saccageant les plus humbles.

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Pour dépasser la logique du capital, la seule option est d’unifier fortement les nombreuses organisations populaires et communales du pays (et du monde). Depuis les rangs du vrai chavisme, nous sommes appelés à donner des solutions aux besoins fondamentaux de notre société. Cela devra se faire en parallèle avec la construction de nouvelles organisations de masse, avec un militantisme politique qui devra être à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés. Il ne s’agit pas seulement de la sphère politique et économique. Nous sommes obligés de construire une grande organisation pour faire comprendre qu’il existe une alternative. C’est aussi un combat idéologique.

La commune d’El Maizal a de grands défis à relever. Au fur et à mesure que nous les affronterons, nous nous développerons. Le processus de construction des communes est aussi un processus d’apprentissage et d’enseignement, et nous savons que des gens du monde entier continueront à nous rendre visite et à nous donner des conseils, tout comme nous espérons visiter d’autres projets et en tirer des enseignements. Partout où la vie nous mènera, nous chercherons à renforcer les projets populaires communaux et collectifs.

Ricardo Vaz

Investig’action / traduit par : Venesol

Un nouveau réseau de corruption mis à jour entre Juan Guaido, l’avocat de Donald Trump et un magnat vénézuélien

Le leader d’extrême droite vénézuélien Juan Guaido, qui vient de se réunir avec le mouvement-frère espagnol “Vox”, et qui a réclamé depuis Madrid une intervention militaire contre son pays, revient à la une des médias états-uniens. Pas comme « héros de la lutte démocratique contre la dictature de Maduro » mais comme pièce du vaste dossier de corruption qui pèse sur l’avocat personnel de Donald Trump, l’ex-maire de New York Rudolph Giuliani. Celui-ci a été mis en cause pour ses activités extra-légales de lobbyiste dans la politique et les institutions américaines, ainsi que dans les relations des États-Unis avec le monde.

Rudy Giuliani, l’avocat personnel de Donald Trump, avec l’homme d’affaires ukrainien-américain Lev Parnas au Trump International Hotel à Washington, le 20 septembre 2019. Parnas a confirmé les liens de Giuliani avec les Guaido (Photo : Aram Roston / Reuters)

Le Washington Post et l’agence Reuters expliquent que Giuliani a validé un lien entre Juan Guaidó et un ancien magnat vénézuélien qui fait l’objet d’une enquête au Venezuela et qui est dans le collimateur des États-Unis pour corruption et blanchiment d’argent : Alejandro Betancourt.

Interrogé par Reuters sur sa relation avec Alejandro Betancourt, Juan Guaido a répondu : « Je ne connais pas M. Betancourt, je n’ai pas de relation avec lui ». Quant au père du « président » autoproclamé du Venezuela, l’homme d’affaires Wilmer Guaidó, il a répondu : « Je soutiens seulement mon fils comme toute la famille contre cette dictature criminelle, mais je n’ai rencontré personne ».

Or, une information exclusive de Reuters confirme une réunion organisée en août dernier dans un luxueux domaine privé en Espagne. Y participaient Alejandro Betancourt, Rudolph Giuliani et Wilmer Guaidó. Pourquoi ce dernier a-t-il organisé cette réunion ? Selon Reuters, Betancourt voulait démontrer à Giuliani ses liens étroits avec les figures de l’opposition vénézuélienne, et n’a pas hésité à révéler qu’il avait secrètement fourni à Guaidó une aide financière afin que ce dernier puisse réaliser ses plans de déstabilisation du Venezuela, et permettre aux entreprises états-uniennes de reprendre le contrôle économique de ce pays. La présence du père de Guaidó à cette réunion avait pour but d’étayer cette affirmation. Toujours selon Reuters l’objectif de Betancourt était que Giuliani persuade le ministère de la Justice d’abandonner une enquête sur lui liée à une affaire de blanchiment d’argent et de corruption dans l’État de Floride.

La Cour fédérale de Floride du Sud accuse en effet Alejandro Betancourt, fondateur de la compagnie d’énergie Derwick, d’avoir subtilisé des millions de dollars grâce au système de corruption qui a permis d’extraire 1,2 milliards de dollars de la compagnie publique Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA) à l’époque où Rafael Ramírez en était le président, fonds ensuite blanchis par l’intermédiaire de prêtes-noms à Miami, à l’aide de fausses transactions immobilières et de faux titres. Betancourt est aussi accusé d’avoir réalisé des achats défavorables au Venezuela en 2009 pour pallier la crise de l’électricité générée par la sécheresse qui sévissait cette année-là dans le pays.

C’est à la suite de cette réunion dans la villa espagnole en août dernier, que l’avocat de Trump Giuliani aurait tenté de convaincre les procureurs américains que Betancourt avait bien aidé l’opposition vénézuélienne et faisait donc « du bon travail ». Giuliani s’est abstenu de répondre à ces allégations.

Autre source confirmant cette réunion : Lev Parnas, ex-partenaire de Giuliani. Selon Parnas, après la réunion d’août, Giuliani a effectivement exhorté les procureurs du ministère de la Justice à agir « calmement » avec Betancourt. Parnas confirme que Betancourt avait affirmé à Giuliani qu’il « soutenait financièrement Guaidó » et qu’il « aidait les Etats-Unis dans leur cause », selon Reuters.

La rencontre de Giuliani avec Betancourt et le père de Guaidó dans le grand domaine espagnol, ainsi que les efforts de l’avocat pour faire pression sur le ministère de la Justice au nom de l’homme d’affaires, ont également été révélés par le Washington Post. Tout cela est confirmé par le fait qu’en novembre 2019, Alejandro Betancourt a engagé pour sa défense aux États-Unis les cabinets d’avocats les plus onéreux, dont celui de Rudolph Giuliani.

Notons que les sources sont les mêmes médias mainstream qui ont promu la figure de Juan Guaido comme « futur président » du Venezuela. Et que Giuliani est impliqué dans l’actuel procès politique de Donald Trump, notamment des pressions politiques sur l’Ukraine en échange de « preuves » qui pourraient nuire à la candidature du démocrate Biden.

L’administrateur de l’USAID, Mark Green, signe un accord bilatéral avec Carlos Vecchio, « ambassadeur » de Guaidó aux États-Unis (Photo : @USAIDMarkGreen)

Des médias privés colombiens ont publié en 2019 plusieurs photos montrant Juan Guaido en compagnie de chefs des « Rastrojos », une bande paramilitaire qui se consacre au narcotrafic,  et kidnappe et assassine ses victimes à la frontière colombo-vénézuélienne.

Récemment des journaux anti-Maduro comme El Tiempo ou El Espectador (Bogotá) ou le PanamPost ont apporté les preuves (et les photos) des liens de Guaidó avec des barons de la drogue et assassins paramilitaires en Colombie, et sur le détournement par son entourage de centaines de milliers de dollars de fonds d’aide “humanitaire” de l’USAID (une des ONGs de la CIA), entre autres actes illicites révélés par Humberto Calderón Berti, l’“ambassadeur” nommé par Guaido à Bogota, puis limogé par ce dernier à la suite de ces révélations. Guaido avait toujours nié avoir reçu ces aides. Il a été démenti par Elliott Abrams, un des responsables du massacre des familles paysannes d’El Mozote durant la guerre états-unienne contre la guérilla salvadorienne (1981), nommé en 2019 par Trump “envoyé spécial pour le Venezuela”. Abrams vient de révéler que les Etats-Unis ont versé des millions de dollars à la presse et aux partis de droite vénézuéliens en 2019 et qu’ils continueront à le faire en 2020.

Cette cascade de révélations a poussé récemment des députés de la droite vénézuélienne à dénoncer la corruption de Guaido et à élire un autre président de l’Assemblée Nationale à sa place. Le député Luis Brito, qui fut président de la Commission de Contrôle du parlement vénézuélien, a accusé Guaido d’avoir tissé un vaste de réseau de corruption dans et surtout à l’extérieur du pays. Pour sa part, le nouveau président de l’Assemblée Nationale, le député Luis Parra (lui aussi de droite), a annoncé le dépôt d’une plainte contre Guaido pour les différentes affaires de détournements de fonds. Ces députés ont aussitôt été sanctionnés par Washington.

Note: Alors que Donald Trump élimine les bons d’alimentation, la @USAID soutient le « changement de régime » au Venezuela avec 1 DEMI-MILLIARD de dollars des contribuables. @BenjaminNorton démonte l’énorme escroquerie des impôts états-uniens reversés à la mafia en col blanc de Juan Guaido: https://thegrayzone.com/2020/01/23/usaid-venezuela-regime-change-trump/

Source : Misión Verdad, http://misionverdad.com/La-Guerra-En-Venezuela/trama-de-corrupcion-involucra-a-guaido-abogado-de-trump-y-empresario

Traduction: Thierry Deronne

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Pour les médias occidentaux les seuls coups d’Etat sont contre… Guaido (FAIR)

« J’ai pour norme de vie de ne pas rire du malheur d’autrui mais aujourd’hui le terme « ridicule » a un synonyme en Amérique Latine: Juan Guaido » Rafael Correa, 6 janvier 2019. Photo: à Caracas, se sachant abandonné par la majorité de ses ex-partisans de droite fatigués de sa corruption, Juan Guaido pose pour les caméras du monde entier sur une grille puis sur le trottoir du parlement sur le mode « on ne me laisse pas entrer« . Les médias européens ne faisant plus que remixer en langues diverses la Weltanschauung des médias états-uniens, on gagne un temps précieux à analyser l’original plutôt que la copie. C’est ce que fait FAIR.ORG, un des meilleurs sites d’analyse critique du champ médiatique.

Par LUCAS KOERNER

Les médias internationaux sont entrés en crise à la suite du remplacement du leader de l’opposition vénézuélienne Juan Guaidó à la tête de l’Assemblée Nationale du Venezuela.

Le Washington Post (1/5/20) décrit l’élection parlementaire qui a choisi un autre candidat que celui de Washington au perchoir de l’assemblée nationale comme une “sédition interne de l’opposition.”

De manchette en manchette, c’est le président vénézuélien Nicolás Maduro qui “prend le contrôle” (NBC, 1/6/20), “revendique le contrôle” (New York Times, 1/5/20 ; CNBC, 1/6/20) ou “se saisit” du parlement (Reuters, 1/5/20 ; NPR, 1/6/20), quand il ne “s’empare” pas de Guaidó (Wall Street Journal, 1/5/20)…

Le Washington Post (1/5/20) porte l’hystérie à un niveau supérieur, proclamant de façon hyperbolique que “la dernière institution démocratique du Venezuela tombe car Maduro tente de prendre de facto le contrôle de l’Assemblée nationale”.

De tels titres masquent le fait élémentaire, certes gênant, que Guaidó n’a pas réussi à obtenir les votes nécessaires des députés de sa propre coalition de droite pour continuer à exercer la présidence de la législature, ce qui l’a conduit à convoquer une session parallèle, ad hoc, dans les bureaux… du journal de droite vénézuélien El Nacional.

Servir la propagande de l’État

Les journalistes des médias privés répètent la litanie du Département d’Etat pour qui l’élection parlementaire du 5 janvier, qui a vu les députés élire Luis Parra comme nouveau président du corps législatif, était “bidon” car Guaidó et ses fidèles n’ont pu assister à la session, rendant le vote nul.

Le gouvernement socialiste du Venezuela a installé un nouveau chef du Congrès dimanche après que des troupes armées ont empêché les législateurs de l’opposition d’entrer au Parlement” déplore ainsi Reuters (1/5/20).

Comme l’a rapporté Venezuelanalysis (1/5/20), ce récit est réfuté par le législateur pro-Guaidó William Davila, qui, après s’être rendu à l’assemblée législative, a déclaré à la presse qu’à quelques exceptions près, pratiquement tous les députés ont été autorisés à prendre leur siège. D’autres législateurs de l’opposition de haut niveau, dont les premier et deuxième vice-présidents sortants de l’assemblée, étaient visiblement présents à l’intérieur du parlement.

De plus, les nombreuses preuves vidéo révèlent que Guaidó n’a pas été le moins du monde “empêché”, comme l’affirme le New York Times (1/5/20), d’entrer dans le parlement, mais a refusé de le faire si ne pouvaient entrer avec lui quelques députés de droite dont l’immunité parlementaire a été révoquée il y a longtemps pour diverses infractions pénales. Sachant probablement qu’il n’aurait pas les voix nécessaires pour être réélu, M. Guaidó a usé de ce stratagème. Puis a refusé d’entrer par la porte principale pour rejoindre les députés de son camp et assister à la session, arrivant en retard, et allant jusqu’à escalader une grille latérale: un show publicitaire à usage exclusif des caméras des médias occidentaux qui ont par ailleurs ignoré les faits cruciaux à l’origine de ces événements.

New York Times: au Venezuela Maduro revendique le contrôle de l’Assemblée nationale, resserrant la main sur le pouvoir. New York Times

Les médias privés ont renforcé leur mensonge sur “l’interdiction” de l’opposition pro-Guaidó au Parlement en prétendant bizarrement que le vote qui a suivi dans les bureaux d’El Nacional était lui… “officiel”. Le Washington Post (1/5/20) a d’ailleurs déclaré : « Avec un score de 100 contre 0 – assez pour le mettre au sommet lors d’une session complète de la chambre de 167 sièges – les personnes présentes ont réélu Guaidó à la tête de la législature« . Les journalistes ont manifestement négligé de vérifier le décompte des votes, qui contenait des irrégularités flagrantes, comme les votes.. par Skype de législateurs étrangers qui ont fui des poursuites pénales, ainsi que ceux des suppléants de députés… qui avaient déjà voté pour le rival victorieux de Guaido, élu nouveau président de l’assemblée, le député de droite Luis Parra. Comme l’a souligné depuis Miami la journaliste de droite radicale Patricia Poleo, José Regnault Hernandez (suppléant du nouveau second vice-président de l’Assemblée nationale José Gregorio Noriega) a été autorisé à voter pour Guaidó alors que Noriega s’était lui-même présenté aux élections au sein de l’équipe rivale plus tôt dans l’après-midi…

Il y a une certaine ironie dans le fait que des organes de presse occidentaux s’empressent de déclarer la légitimité d’un vote irrégulier tenu dans les bureaux d’un journal local, compte tenu des efforts qu’ils ont déployés pour nier l’existence de la liberté de la presse au Venezuela (FAIR.org, 5/20/19). Et ce alors qu’un des responsables du massacre des familles paysannes d’El Mozote au Salvador (1981), Elliott Abrams, nommé en 2019 par Trump “envoyé spécial pour le Venezuelavient de révéler que les Etats-Unis ont versé des millions de dollars à la presse et aux partis de droite en 2019 et qu’ils continueront à le faire en 2020.

Pourquoi Guaidó n’est-il pas en prison ?

Au-delà des formalités de procédure, la vraie question, que les journalistes des grands médias ne se posent jamais, est de savoir pourquoi une figure de l’opposition qui s’est autoproclamée “président intérimaire” avec l’appui de puissances étrangères hostiles, et qui a exhorté les militaires à se soulever pour l’aider à s’emparer du fauteuil présidentiel, reste imperméable à un emprisonnement au Venezuela (alors qu’il serait arrêté dans n’importe quel autre Etat de Droit) et, après sa défaite à l’assemblée nationale, puisse se faire réélire à la tête d’un “parlement” parallèle et virtuel.

Le problème est qu’y répondre supposerait d’admettre que cette violation évidente de la souveraineté d’un Etat de droit n’est tolérée qu’en raison de la menace constante, violente et illégale, des Etats-Unis, que les médias privés de ce pays acclament avec le même enthousiasme lorsqu’elle s’exerce contre d’autres États indépendants du Sud comme l’Iran.

Au lieu de quoi, les journalistes occidentaux préfèrent continuer à blanchir le coup d’Etat parrainé par les Etats-Unis – la sixième tentative majeure depuis 2002 – en accusant le gouvernement démocratiquement élu de Maduro d’être “autoritaire” ou d’être une “dictature” (FAIR.org, 4/11/19; 8/5/19), terme qui remplace aujourd’hui “cible légitime pour des bombardements et/ou des sanctions meurtrières”.

Jetant aux orties toute apparence de neutralité, le New York Times (1/5/20) nous explique :

Le leader autoritaire du Venezuela, Nicolás Maduro, a entrepris dimanche de consolider sa mainmise sur le pouvoir en prenant le contrôle de la dernière institution indépendante du pays et en mettant sur la touche le législateur qui avait déclaré sa rivalité à la présidence.

Le chaos politique survient à un moment où le Venezuela est confronté à un effondrement économique” ajoute le journal comme pour mieux justifier un renversement de Maduro. “La faim est répandue, et des millions de personnes ont fui le pays.” Comme la plupart des médias privés (FAIR.org, 6/26/19), le New York Times se contente de parler des effets, mais pas de la cause principale : les sanctions économiques états-uniennes qui ont aggravé la crise et provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes depuis 2017, se contentant de qualifier les mesures illégales et inhumaines de “sanctions contre le gouvernement de M. Maduro”.

Pour les grands médias, il semblerait que le “coup d’État” soit perpétré… par Nicolas Maduro parce que celui-ci s’entête à exercer son mandat d’élu (Washington Post, 1/6/20; Wall Street Journal, 1/6/20; Forbes, 1/7/20).

Dissimuler la corruption de Guaido

CBC: « le nouveau chef du Congrès du Venezuela évite les accusations« … CBC (1/6/20) n’a jamais qualifié Juan Guaido de «candidat président».

Dans leurs élégies pour la “dernière institution démocratique de l’État autoritaire sud-américain” (Washington Post, 1/5/20), les journalistes occidentaux n’analysent que rarement les causes de la débâcle électorale de Guaido.

Bien qu’admettant la chute de popularité de Guaidó, suite à son échec total à renverser Maduro, les médias mainstream ferment les yeux sur le feuilleton de scandales humiliants pour l’ex-chef de l’opposition. Même des journaux anti-Maduro comme El Tiempo ou El Espectador (Bogotá) ou le PanamPost ont apporté les preuves (et les photos) des liens de Guaidó avec des barons de la drogue et assassins paramilitaires en Colombie, et sur le détournement par son entourage de centaines de milliers de dollars de fonds d’aide “humanitaire” de l’ONG de la CIA (la USAID), entre autres actes illicites révélés par Humberto Calderón Berti, l’“ambassadeur” nommé par Guaido à Bogota, puis limogé par ce dernier à la suite de ces révélations.

Autre fait révélateur, les seules allégations de corruption mentionnées dans la dernière couverture de ce média privé sont celles contre le nouveau président de l’assemblée Luis Parra et ses collègues de la droite dissidente. Sans faire guère d’efforts pour dissimuler ses préjugés, la CBC (1/6/20) décrit le nouveau président de l’Assemblée nationale comme “un député d’arrière-ban jusque-là inconnu et empêtré dans des accusations de pots-de-vin” et dont les “commentaires décousus” ont été contestés par des journalistes.

Le double standard est d’autant plus frappant que ces mêmes médias occidentaux ont consacré d’intenses efforts au cours de la dernière année pour oindre un “député d’arrière-ban jusque-là inconnu” en tant que président du Venezuela: un certain… Juan Guaido. Les attaques contre Parra surviennent au milieu des menaces de sanctions américaines contre lui et d’autres politiciens de l’opposition qui ont dénoncé la corruption et les dérives de Guaidó. Le même chantage des menaces impériales avait déjà été déclenché contre le candidat à l’opposition à la présidence Henri Falcón, lorsque celui-ci avait défié le boycott électoral de l’opposition de 2018 – un boycott qui a servi de prélude aux tentatives de coup d’État de 2019.

Le découragement des “journalistes” des grands médias face aux échecs de Guaidó (FAIR.org, 7/23/19) est de plus en plus perceptible (voir Reuters, 03/12/19; Washington Post, 17/12/19; New York Times, 1/6/20). Mais sans doute ont-ils trop investi dans cette figure technocratique et lisse pour l’abandonner brutalement, ou pour remettre en cause le mécanisme impérial du “changement de régime qui a présidé à sa création.

L.K.

Source: https://fair.org/home/for-western-press-the-only-coup-in-venezuela-is-against-guaido/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

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« Temps de lutte », le nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne

On sait pourquoi le gouvernement mondial des médias a creusé un abîme entre la réalité du Venezuela et son image. Encore faut-il pouvoir ressourcer notre conscience au réel. “Temps de lutte” nous fait entrer au coeur d’une démocratie participative que la plupart des journalistes ont substituée par “la-dictature-de-Maduro”.

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les réalisateurs de ce documentaire dense et imposant de 90 minutes, Jesús Reyes (image) et Víctor Hugo Rivera (son), se sont immergés pendant un an dans un “barrio”. Un de ces quartiers populaires où vit la majorité des vénézuélien(ne)s, invisibilisés par les grands médias depuis vingt ans en tant que base sociale de la révolution. Ils y ont suivi sept conseils communaux qui, face à la guerre économique impériale, prennent en main la santé, le transport, l’approvisionnement, et surmontent mille et une difficultés pour s’organiser en commune. Au départ, les auteurs voulaient étudier le lien possible entre luttes paysannes et approvisionnement de Caracas. Ils ont fini par se marier pour une année avec cette organisation populaire dans ses doutes, ses rires, ses conflits, ses chutes et ses nouveaux départs. Le personnage principal du film, ce sont comme souvent au Venezuela, les femmes.

Temps de lutte” est le contraire d’une vitrine. Il refuse la colonisation des images par la voix off. Le montage associe le local et le global, le passé et le futur, l’individu et le groupe, laissant le spectateur libre de sa lecture. Croire dans le documentaire, c’est aussi croire dans le droit des sujets d’une Histoire de transmettre une expérience qui peut nous aider dans nos propres processus de transformation.

Durée: 90 minutes. HD. Sous-titres français. Coproduction: Commune Socialiste « Altos de Lidice »/EPLACITE. Venezuela janvier 2020. Pour acquérir le DVD de ce film (vendu au prix de 15 euros pour couvrir les frais de copie DVD et d’envoi), vous pouvez contacter Amanda Ioset : amanda@pst.ch 

Ci-dessous: première du film au Théâtre Principal de Caracas, le 12 décembre 2019, en présence des communard(e)s. Photos: Yrleana Gomez.

Ci-dessous: photogrammes tirés du documentaire « Temps de lutte« .

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Le Venezuela au fond des yeux (3) : le Caracas qu’on ne vous a jamais montré, par Marco Teruggi

Photo: Darwin Canas (Diko)

Reportage: Marco TERUGGI 14.12.2019

Caracas est décrite par les médias traditionnels comme une ville invivable, dangereuse et plongée dans la pauvreté. Un groupe de photojournalistes a décidé de se mobiliser pour présenter la ville telle qu’elle est en réalité. Sputnik a interviewé deux membres de la Callejera Criolla (CACRI), un collectif qui montre la capitale vénézuélienne dans toute sa vitalité, au fil de sa vie quotidienne.

Caracas semble prisonnière du mythe qui s’est construit autour d’elle : une ville invivable, en proie à des types armés de revolvers et toujours prêts à vous braquer, offrant le spectacle de rues pleines de pauvreté et des zones d’oasis où le dollar est roi. Cette image est le produit d’une construction sociale alimentée par les grands médias qui la reproduisent chaque jour en se basant essentiellement sur le travail de leurs photojournalistes.

Photo de Caracas prise par Marcelo Volpe, membre du collectif Callejera Criolla (CACRI)

C’est ce cliché dominant qui imprègne l’imaginaire de ceux qui ne connaissent pas la capitale du Venezuela ou qui vivent dans ses oasis. La ville en elle-même, cependant, ne correspond pas et ne se réduit pas aux stéréotypes créés à son sujet. Caracas abrite plusieurs villes mais peu de travaux photographiques les exposent.

“Le Collectif de photojournalistes “Callejera Criolla” a été créé dans l’objectif de déconstruire les mythes qui l’entourent. L’ambition initiale du CACRI était de révéler un pays très différent de l’image qu’en a élaboré la stratégie de la droite, qui dépeint à grands traits un pays chaotique, faisant face à une guerre civile et dont la société s’effondre”, explique Giuliano Salvatore, qui fait partie du Collectif Callejera Criolla (CACRI) créé cette année par un groupe de sept reporters.

Ils ont commencé à se mettre en relation à partir de mi 2019. Salvatore, Maxwell, Briceno, Marcelo Volpe, Darwin Canas -alias Diko-, Nica Guerrero, Carlos Foucault et Cacica Honta ont intégré le Collectif chacun avec son projet personnel. Cependant l’idée n’était pas de promouvoir leur travail individuel mais de faire émerger un projet collectif ; l’objectif premier étant de d’inverser l’image hégémonique donnée sur le Venezuela, les Vénézuéliens et Vénézuéliennes”, précise Salvatore.

“L’esprit du projet initial était de faire appel à des photojournalistes qui couvriraient le champ de l’une des rives du fleuve politique et s’identifieraient avec le courant de la gauche ; à aucun moment il n’a été question que le travail de ce Collectif soit apolitique”.

UNE VILLE SANS IMAGE

Caracas a des frontières internes. L’une d’elle, la plus importante, divise l’est de l’ouest ; c’est celle qui sépare les zones économiques aisées et les classes populaires. Il ne s’agit pas d’un découpage linéaire – Petare, le plus grand faubourg populaire de la ville, se trouve par exemple à l’est-, mais cette coupure relève à la fois de l’imaginaire et de la réalité : les classes moyenne et supérieure qui vivent à l’est ne mettent généralement pas les pieds à l’ouest.

La partie ouest représente le cœur même de la ville, avec la Place Bolivar, les institutions publiques, le palais présidentiel, le Panthéon, le centre-ville. Un centre-ville qui est lui-même entouré de quartiers populaires comme 23 de Enero, Catia, La PastoraSarria ou San Agustín.

Tous les membres du CACRI vivent à l’ouest, ont grandi dans ses rues, fréquentent ses bars, partagent ses discussions et son quotidien. “Nous prenons des photos lors de nos activités quotidiennes, en relation avec nos vies sociale et professionnelle”, dit Salvatore. Et comme l’exprime bien le nom du Collectif, la rue est l’axe central de son activité.

Garçon jouant au ballon à La Pastora, Caracas. Photo de Cacica Honta.

L’appartenance au milieu et la manière d’aborder les personnes interviewées surprennent ceux qui regardent nos photos : “Comment faites-vous pour sortir dans la rue sans vous faire voler ?” car tout le monde considère Caracas comme un endroit dangereux. Tout le monde pense : “Si je sors dans la rue, on va m’agresser”, donc les gens retrouvent leur motivation en voyant notre travail, en constatant que “nous sortons capter la réalité quotidienne sans rencontrer aucun problème”, remarque Briceno.

Comme nous l’explique Salvatore, “les photos ne sont pas prises depuis une voiture ou une moto en marche, en cachette. Mais en pleine avenue, au milieu de la rue, sur une place, dans une démarche de rencontre entre le photographe et la personne photographiée”.

C’est l’une des dimensions politiques du travail réalisé par le CACRI, une partie de notre approche qui consiste à montrer une ville différente, dynamique, vivante prenant en photo des endroits dont les gens pensent “qu’on ne devrait pas sortir une caméra ici” ; ce n’est donc pas seulement le thème de la photo mais son existence même qui importe dans le cadre d’une ville qui aux yeux du plus grand nombre est la ville la plus dangereuse de la planète”.

LA VILLE MUTANTE

Coiffeur de rue à Caracas. Photo de Giuliano Salvatore.

Caracas a changé au cours des trois dernières années. L’une de ces transformations a eu lieu dans les rues mêmes et résulte d’une économie qui est sous le joug d’un blocus international, donc affaiblie et en crise. “La crise a poussé la population à sortir davantage en public, les dynamiques sociales, professionnelles, affectives, familiales et culturelles ont été incitées à réinvestir la rue sous l’effet de la crise”, selon l’analyse de Salvatore.

L’économie de rue a pris une place fondamentale dans une économie déjà coutumière de l’informalité, “caractérisée par la débrouille”, explique le photographe. C’est ainsi qu’apparaissent des services comme celui de coiffeurs de rue qui se sont multipliés dans toute la ville.

La ville est beaucoup plus riche visuellement et ce que nous photographions, c’est cette vie quotidienne forcée par la crise à être ce qu’elle est devenue, la population s’efforçant de définir sa propre dynamique ; l’Etat apporte des solutions ponctuelles au niveau économique, comme les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, les allocations, mais une autre partie de l’économie est gérée par le peuple lui-même via le travail informel et les transferts des vénézuéliens de l’extérieur.

Le CACRI montre cette réalité quotidienne, la vie qui se renouvelle au milieu de l’adversité, “dans une période difficile mais pas aussi désastreuse qu’on le prétend à l’étranger car tu sors dans la rue et tu vois le Venezuela en train de travailler et de régler ses problèmes quotidiens”, dit Briceno. La ville ne s’arrête jamais et la ville, ce sont aussi ses habitants.

Beaucoup de gens ne sont plus là, cela aussi fait partie de la mutation de Caracas et du pays. Briceno raconte qu’il a reçu de nombreux messages de ceux qui ont quitté le pays, qui disent en voyant les photos:”Waouh, pour un instant je me suis retrouvé au pays!” ; ils se nourrissent de ces images.

Vie quotidienne à Caracas. Photo: Carlos Foucault

Salvatore définit un nouveau sujet vénézuélien qui n’existait pas encore il y a quelques années en arrière “de manière massive” : il s’agit du migrant : “nous sommes à peine en train de le décrypter, lui-même aussi bien que la relation entre nous qui sommes restés et lui qui est parti ; et simultanément le nouveau sujet que nous sommes en tant que “ceux qui sont restés”. La photo représente une passerelle qui “contribue à ce que le lien symbolique et affectif entre nous ne se brise pas”, explique-t-il. Le CACRI a une image positive au sens moral du terme, notre apport à nous qui sommes restés, ceux qui sont partis se reliant ainsi à Caracas dans une logique de retrouvailles, de nostalgie.

UNE VILLE QUI RÉSISTE

Garçons jouant au ballon le soir à Caracas. Photo: Nica Guerrero

Le travail réalisé par le CACRI nous montre une autre facette de la ville, sans retouches numériques : “nous ne modifions quasiment jamais la couleur du ciel, il ne s’agit pas d’une photographie basée sur une reconfiguration technique et technologique de l’image, c’est une image réelle, documentaire ; une relation historique s’établit entre la population et la photo et tu te retrouves devant une réalité authentique”, nous dit Salvatore. C’est ce qui rend la photo crédible, c’est ainsi que nous décrivons une ville invisible occultée par l’image hégémonique qui en est donnée.

Le CACRI s’efforce “d’évacuer les préjugés visuels concernant ce qui est bon ou mauvais, photographiable ou non, les sujets pouvant entrer dans le champ de la caméra et ceux qui ne le devraient pas”. Les photos montrent par conséquent une ville qui résiste de multiples façons, une ville qui appartient à ceux qui sont debout jour après jour pour vendre de la nourriture, couper les cheveux, ceux qui montent dans un autobus, se réunissent dans leur quartier, surmontant les difficultés causées par l’augmentation et des prix et l’éloignement de ceux qui sont partis. Ce sont de multiples façons de résister qui, prises dans leur ensemble, créent une vie quotidienne que cherche à détruire la tentative d’étranglement dirigée contre le Venezuela depuis l’étranger.

“Cette stratégie d’asphyxie consiste à détruire notre quotidien, à s’attaquer à ce qui est le plus fondamental, la nourriture, le temps de repos, les relations affectives entre les personnes : maintenir malgré tout cette vie quotidienne représente donc une réponse forte à cette stratégie ; démontrer que nous sommes toujours présents et que nos liens sociaux subsistent est la meilleure  riposte que nous puissions opposer à ce qui représente le nœud gordien de l’attaque extérieure”, selon Giuliano Salvatore.

Le travail réalisé par le CACRI est un miroir qui reflète Caracas et ses habitants sous un jour que les médias traditionnels occultent ou que ceux qui habitent dans leurs oasis dollarisées ne connaissent pas. C’est une ville vivante, traversée de contradictions, de personnes bien réelles qui rient, font face, souffrent, se lèvent chaque matin pour façonner un pays, former une patrie.

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201912141089646358-la-caracas-que-nunca-te-mostraron–fotos/

Traduction: Frédérique Buhl

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Qui l’eût cru ? Le Venezuela clôture l’année dans un climat de normalité. Pas vraiment les pays voisins…

L’auteure: Fania Rodrigues, journaliste brésilienne en poste à Caracas

L’année s’achève dans un climat de normalité au Venezuela. Malgré la succession de tentatives de déstabilisation, ce pays d’Amérique du Sud boucle 2019 sans changements majeurs dans la structure politique.

Ni les coups d’État manqués, ni la tentative de passage en force d’une « aide humanitaire » made in CIA à travers les frontières de la Colombie et du Brésil, ni le blocus économique international n’ont produit le résultat escompté par la droite vénézuélienne. Le gouvernement de Nicolás Maduro n’est pas tombé.

Les rues de Caracas montrent une ville frappée par la crise, mais qui fonctionne avec une relative tranquillité. Dans le boulevard piétonnier de Sábana Grande, une zone commerciale populaire, le mouvement est fébrile. On peut observer certains commerces fermés, effet de la crise économique et du blocus états-unien qui dévastent le pays, mais la grande majorité sont ouverts et fonctionnent dans des conditions normales.

On remarque aussi des boutiques et des snack-bars qui ont ouvert leurs portes récemment, ou rénovés, comme la boulangerie-snack-bar Moka. “Une manière d’attirer le client” explique Rodolfo Gonçalves, propriétaire associé.

Dans l’une des rues transversales au boulevard se trouve le Momoy Café, récemment inauguré et qui connaît déjà le succès. Mais la question que beaucoup se posent est la suivante : vaut-il la peine d’investir dans un Venezuela en crise ? Le propriétaire de l’entreprise dit oui.

Ceux qui investissent, comme moi, c’est parce qu’ils croient dans ce pays. Ce qu’il y a, c’est que les hommes d’affaires vénézuéliens avaient l’habitude d’avoir un retour sur investissement en deux ou trois mois d’activité. Maintenant, nous prenons beaucoup plus de temps” explique l’homme d’affaires qui préfère garder l’anonymat.

Dans la même rue, raconte-t-il, deux autres commerces viennent d’ouvrir : “un salon de coiffure pour enfants et un snack-bar à hamburgers.

L’artère commerciale piétonnière de Sábana Grande

Déjà, le libraire Nahuel Montenegro occupe l’une des sept librairies autorisées par la ville de Caracas dans cette artère, à cette époque de l’année. Après tout, ce pays a formé une légion de lecteurs avides, en particulier de littérature politique. Le gouvernement distribue gratuitement des livres de littérature universelle et vénézuélienne, ainsi que des classiques politiques.

La professeure Maria José cherchait le livre « Cheval de Troie » mais Nahuel n’avait qu’une ancienne version, en deux volumes, d’une collection visiblement passée par les mains de plusieurs lecteurs. La professeure regarde, regarde et finit par acheter. Les deux volumes lui ont coûté un salaire minimum: 300.000 bolívares (environ 6,3 dollars).

Le libraire explique qu’il y a deux réalités très marquées au Venezuela. La première regroupe des personnes en situation précaire, qui gagnent généralement un salaire minimum et un panier alimentaire subventionné par le gouvernement.

L’autre partie de la population gagne en dollars, soit parce qu’ils travaillent pour une entreprise étrangère, soit parce qu’ils ont l’un ou l’autre négoce qu’ils font payer en dollars. Il y a aussi les personnes qui reçoivent des ressources d’un membre de leur famille vivant à l’extérieur du pays.

Nous vivons ces deux extrêmes. Mais il y a encore quelques alternatives qui rendent la vie ici moins chère que dans d’autres pays, comme les foires alimentaires qui vendent des fruits, des légumes et des protéines à des prix très bon marché, comme celles des quartiers de Catia et de Coche. Quand on connaît les bons endroits pour acheter, avec 50 dollars par mois, on fait des miracles au Venezuela”, dit Nahuel Montenegro.

A part quoi, beaucoup viennent dans ce quartier commerçant de Sabana Grande pour une simple lèche-vitrine, pour savourer un dessert et pour emmener leurs enfants en promenade.

Parfois, le plaisir se résume à venir ici, les enfants courent, jouent, savourent leur crème glacée et sont heureux ainsi. Les enfants n’ont aucune raison de savoir quels sont les problèmes des adultes” dit Yuleidy Ospino, 58 ans, qui a emmené ses deux petites filles manger une glace. “C’est très bon” confirme Maria Elisa, avec son meilleur sourire.

Les Vénézuéliens ne peuvent pas résister à la tentation d’une glace. Les glaciers sont toujours bondés et connaissent même de longues files d’attente. En plus d’être savoureuse, la crème glacée de Sabana Grande reste accessible pour de nombreux Vénézuéliens, selon le jeune étudiant Jesus Marrero. “Ici, la crème glacée est délicieuse et les prix permettent aux gens d’en profiter. Un cornet à deux saveurs coûte entre 27 000 et 30 000 bolívares (environ 0,7 dollars)” dit Jésus.

Le boulevard de Sábana Grande est la ligne symbolique qui sépare les zones populaires – formées par la zone centre et ouest – de la zone la plus riche de la ville – la zone est.

A un kilomètre d’ici se trouve le quartier de Chacao, secteur de classe moyenne supérieure. Mais les quartiers les plus luxueux de la capitale sont situés aux limites de la partie est de Caracas, dans la partie haute de la ville, formée par une vallée.

Le centre commercial Sambil, à Caracas

Chacao abrite le plus grand centre commercial de la ville, El Sambil, qui n’est pas le plus luxueux, car il y en a au moins deux ou trois autres plus « select ». On y trouve déjà des marques telles que Mont Blanc, Giorgio Armani, La Martina et Carolina Herrera, d’origine vénézuélienne.

L’étudiant Jaime Rios, 24 ans, originaire de Maracay, ville proche de la capitale vénézuélienne, vit une typique journée de shopping. Dans ses mains, deux paires de chaussures récemment achetées. Il explique comment certains Vénézuéliens parviennent encore à maintenir leur patron de consommation. “Beaucoup de gens ont des membres de leur famille qui vivent à l’extérieur du Venezuela et envoient de l’argent. Ici, tous les prix sont maintenant indiqués en dollars et pourtant, les magasins continuent à vendre beaucoup”.

Même perception pour la modèle Mariana Martines, 23 ans, qui parle de cet autre Caracas où tout s’achète en dollars. “Il y a de très beaux centres commerciaux, excessivement chers et où tout le monde ne peut pas acheter. Mais malgré la crise, ils ne cessent pas de fonctionner. On dit que tout est très difficile, mais ici on voit comment les gens achètent, mangent”.

Si pour certains le plaisir passe par des centres commerciaux coûteux, pour d’autres il se trouve dans une bonne conversation sur l’une des places publiques les plus emblématiques de Caracas, comme la Plaza Bolívar.

Pendant que les enfants courent et crient, Juan Fuentes, Oswaldo Banixa et Jorge Navas ont une conversation animée sur la situation actuelle du pays. Ils sont de la vieille garde révolutionnaire, de la gauche traditionnelle vénézuélienne.

Presque tous les après-midi, nous venons ici avec les camarades, une habitude prise après le coup d’Etat de 2002 contre le commandant Hugo Chávez. À l’époque, il n’y avait pas d’Internet ni de portables alors nous inventions des lieux de rencontre pour nous réunir et nous informer. Nous nous retrouvons ici depuis cette époque” explique Juan Fuentes.

Après 16 heures, quelques travailleurs du centre et de ses environs se rassemblent sur la Plaza Bolívar et y nouent un véritable débat politique, presque quotidien. Après tout, le Venezuela respire la politique. Peu importe la façon dont une conversation commence, dans ce pays, elle finit toujours par la politique, indépendamment de l’idéologie.

Fania Rodrigues

Source: https://www.diariodocentrodomundo.com.br/a-venezuela-quem-diria-fecha-o-ano-em-clima-de-normalidade-ja-os-vizinhos-por-fania-rodrigues-de-caracas/

Traduit du portugais par Thierry Deronne

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« La révolution ne sera pas télévisée », épisode 5.418 ? Le Vénézuéla qu’on ne voit pas entre dans la lumière, par Marco Teruggi

Photo © Sputnik / Marco Teruggi

Un reportage de Caracas, 10 décembre 2019

Deux cinéastes se sont immergés pendant une année dans un quartier populaire de Caracas pour montrer comment s’organise une commune. Le résultat sort enfin sur les écrans avec la première à Caracas de “Temps de lutte, actions d’une commune”, un documentaire pour rompre les mythes et nous ouvrir à la réalité populaire de Caracas.

Il y a un lieu très digne dans le monde. Il s’appelle Altos de Lidice” raconte à Sputnik Víctor Hugo Rivera, preneur de son de ce documentaire sur la Commune Socialiste Altos de Lídice, qui sera projeté en avant-première au théâtre principal de Caracas, ce 12 décembre à 17 h. 30.

L’oeuvre est le produit d’un an de travail. “Nous nous étions rapprochés dans le but de faire un reportage sur les semailles, nous avons pris conscience de tout un mouvement qui nous a fait dire : “cela doit donner quelque chose de plus”, et nous sommes restés un an” explique Jesús Reyes, qui a créé l’image et l’a montée, à Sputnik. Les semailles sont une des nombreuses activités liées à l’approvisionnement impulsées par la Commune d’Altos de Lidice, sur les hauteurs de cette colline qui jouxte le parc national Waraira Repano, au nord de Caracas.

Rivera et Reyes se présentent comme “inspirés par la philosophie de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre”, fondée comme projet social en 1995, à Maracay. Ces deux réalisateurs proviennent eux-mêmes de quartiers populaires de Caracas, ce que souligne Reyes: “Nous ne sommes pas des agents externes à l’environnement et à l’espace; nous avons conçu la réalisation audio-visuelle sur la base de la fraternité et de l’empathie”.

Que les gens se voient

Víctor Hugo Rivera y Jesús Reyes, réalisateurs du documentaire “Temps de lutte, actions d’une commune” © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La force qui nous a poussés à réaliser le documentaire, c’est que les gens se voient et que cette vision s’opère par une réalisation audiovisuelle digne” dit Reyes assis dans une rue du quartier des Altos de Lídice. De là-haut on voit le quartier descendre jusqu’à l’avenue principale: là où commence le secteur du “23 de Enero”, un des lieux les plus emblématiques de la Caracas chaviste.

Cette recherche a empreint l’ensemble du tournage du documentaire. Il a supposé de rompre avec un regard présent dans de nombreux documentaires réalisés sur les quartiers populaires, dont le regard se centre sur ce que le cinéaste résume comme “des rues détruites, des briques rouges, des murs en ruine, des espaces pleins d’ordures” qui restent pour beaucoup la représentation visuelle de la pauvreté.

Notre relation avec l’espace part d’une autre sensibilité et cette sensibilité naît en nous parce que nous sommes du barrio. Dans le cinéma commercial la représentation du quartier populaire est le lieu des voyous, des putes, de la drogue, il ne s’agit pas de ça: le quartier a un potentiel infini, le documentaire éclaire cette dimension” explique Reyes.

L’objectif était différent dès le début: montrer les habitants dans leur mouvement quotidien de construction de leur organisation populaire, de leur commune. Pour réussir cela, il était nécessaire de s’immerger, de partager, de construire les images depuis le quotidien, de son rythme et de ses dynamiques.

Nous travaillons sur la base de l’esthétique de la dignité, du respect des gens, du refus d’exploiter la pauvreté ou les espaces. Le point de vue du cinéma direct nous donne l’avantage de ne pas intervenir dans l’espace des personnes, il n’y a pas de poses dans le documentaire; les portraits sont pris sans que les personnes ne s’en rendent comptent, d’où leur force d’authenticité” souligne-t-il.

Qu’est-ce qu’une commune ?

Espace récupéré par la Commune Socialiste Altos de Lídice, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Le documentaire dure une heure et demie. Tout au long de cette durée on peut voir, selon les réalisateurs, comme est menée la construction de la Commune Socialiste Altos de Lídice. Et pas par une explication narrée en off, mais par la visibilisation des mouvements propres aux habitant(e)s: actions, dialogues, débats entre eux.

Nous faisons le portrait du processus. Tu vois les gens au travail pour le bien-être social de chacun des conseils communaux et s’assurant du bien-être des aïeux, des enfants, depuis la pharmacie communale, l’éducation, les services, le transport” précise Reyes.

Temps de lutte, actions d’une commune montre la dynamique intérieure. La caméra pénètre au coeur de la construction d’une commune: ses assemblées quotidiennes, ses planifications d’activités, leur réalisation. “Toutes les fins de semaine il y a une activité, tous les jours quelque chose se passe, c’est comme un volcan sans fin, ce que nous avons fait c’est en tirer le meilleur portrait possible” ajoute le réalisateur.

D’où un double défi. D’une part, raconter l’expérience d’une commune ce qui signifie s’immerger dans une des formes d’organisation populaire nouvelles, créées par la Révolution Bolivarienne. D’autre part, le faire sans compter beaucoup d’antécédents à l’intérieur du pays: ce documentaire n’est que le quatrième depuis que les communes ont commencé à se former dans le pays depuis 10 ans.

Le point de vue est d’exposer le bon, le difficile, les contradictions qui selon Reyes “font que le processus avance et se maintienne. Nous ne brossons pas le “magique et le merveilleux”.

Le son du barrio

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les barrios (quartiers populaires) de Caracas, avec leur musique, leur vitesse et leurs zones de calmes, tissent un temps caraïbe et populaire à chaque coin de rue. La Commune Socialiste Altos de Lídice, immergée dans cet espace, respirent ce temps dans ses rues, ses conversations, ses activités.

Ce rythme de vie est un rythme de transformation politique, s’il y a des élections on a de la salsa à plein volume, un bouillonnement citoyen, les grandes soupes collectives, tout ça. Ces actions sont entrées dans le tournage, on a intégré la salsa populaire, les cris des gens, leur organisation, pas de mise en scène ou d’intervention du réalisateur en ce sens. Nous respectons l’espace et le son des habitants” soutient Rivera.

Ce rythme a donné lieu à ce qu’il appelle “une bande sonore propre aux Altos de Lídice” qui donne au documentaire son timbre particulier.

Le portrait du quartier devient alors celui d’un quartier populaire de Caracas en processus soutenu d’organisation. Il s’agit d’une des réalités invisibilisées par la majorité des grands médias internationaux qui construisent l’image d’une Caracas dévorée par la pauvreté, la violence et l’abandon de l’Etat.

Ce documentaire ouvre la porte de la réalité d’une colline filmée par ceux qui font partie de ces secteurs populaires, et permet de comprendre ce que signifie le chavisme pour les gens pauvres. Parce que la commune ne s’explique pas sans la révolution et que la révolution ne peut se comprendre sans prendre en compte les milliers de personnes qui jour après jour construisent des solutions collectives.

Nous allons offrir une autre information à la communauté internationale : le Venezuela lutte de manière digne, sans besoin de pleurer, sans besoin de mendier, depuis sa propre dynamique, sachant que seul le peuple sauve le peuple et que c’est le travail collectif qui compte” conclut Reyes.

M.T.

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201912101089583790-la-revolucion-no-sera-televisada-parte-5418-otra-venezuela-que-no-ves-sale-a-la-luz/

Traduction de l’espagnol: Thierry Deronne

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