Forte mobilisation populaire et de gouvernements du monde entier pour la prise de fonctions du président Nicolas Maduro

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Par Fania Rodrigues, envoyée spéciale de Brasil de Fato

« Je vous déclare président de par la Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela, par la volonté du peuple, pour la période 2019-2025″ : c’est ainsi que s’est adressé le juge Maikel Moreno, président de la Cour Suprême de justice du Venezuela (TSJ) à Nicolas Maduro. Celui-ci a officiellement prêté serment ce jeudi 10 janvier 2019. Selon l’article 231 de la Constitution, en cas de désobéissance légale de l’Assemblée législative – qui a refusé de reconnaître le verdict de la Justice sur des fraudes électorales -, c’est devant la Cour Suprême que le président élu doit prêter serment.

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« Je jure au nom du peuple du Venezuela, je jure par l’héritage de nos ancêtres comme le chef indigène Guaicaipuro, je jure par notre héros Negro Primero et nos peuples de descendance africaine, je jure par le libérateur Simón Bolívar et les armées libératrices de notre Amérique, je jure par l’héritage de notre commandant Hugo Chavez, je jure devant les fils du Venezuela, que je ne reposerai ni mon bras ni mon âme pour réaliser tous les mandats de la Constitution du Venezuela » a poursuivi Nicolas Maduro, élu en mai 2018 avec près de 68 % des suffrages, après 26 jours de campagne officielle qui ont permis aux quatre candidats d’exposer leurs projets antagoniques dans les médias privés comme publics. Le Centre National Electoral avait installé 14.638 bureaux de vote sur l’ensemble du territoire. Étaient présents près de 2000 observateurs internationaux, venus notamment des nations caraïbes du CARICOM, de l’Union Africaine ou du CEELA, le respecté et pluraliste Conseil des Experts Électoraux Latino-américains qui a pleinement validé les élections, tout comme l’ex-président espagnol Rodriguez Zapatero pour qui “si le gouvernement bolivarien avait voulu frauder, il n’aurait pas invité le monde entier à observer les élections”. 17 audits du système électoral avaient été organisés et l’opposition avait signé le rapport concluant à la transparence de ce système de scrutin que Jimmy Carter a qualifié de “meilleur du monde”… (1)

À l’extérieur du Palais de Justice, une foule nombreuse attendait le président. Au moment du serment, beaucoup ont levé la main, en signe de loyauté. « On dirait qu’ils se sentent un peu présidents » commente un journaliste étranger. En effet. La population est venue en masse. L’avenue Baralt, l’une des plus importantes du centre de Caracas, était comble. L’atmosphère était solennelle et calme. Vêtus de rouge, comme le veut la tradition chaviste, les vénézuéliens étaient arrivés tôt depuis diverses régions du pays.

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Photo: Fania Rodrigues

Beatriz Pinto, une alphabétisatrice d’adultes, a quitté son état, Anzoátegui, la veille à 23 heures et a voyagé toute la nuit pour arriver à 4 heures du matin à Caracas. « Nous sommes venus apporter notre soutien moral à notre président. Nous ne permettrons à aucun satellite de l’Empire de le renverser, il a été élu par nous et nous le voulons à la présidence« .

Le prof de math Elieser Mendonza a débarqué de l’état de Monagas, à 4 heures de Caracas, pour défendre ce qu’il croit être la meilleure option pour son pays. « Nous sommes venus ici pour accompagner le président lors de sa prise de fonction parce que nous sommes engagés dans ce processus politique. Nous avions promis au commandant Chavez de défendre la révolution avec nos vies si nécessaire, hé bien nous sommes ici pour accompagner Nicolas Maduro. »

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Photo: Fania Rodrigues

Difficile de ne pas remarquer l’ouvrier Wilmer José Valero, habillé en Che Guevara, et portant sur son dos un tableau du visage du libérateur Simón Bolívar: « Ces symboles sont importants pour le Venezuela et pour le monde, moins pour l’Empire qui veut humilier le peuple vénézuélien mais nous ne le permettrons pas » explique cet habitant de Caracas.

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Photos: AVN

Invités internationaux

Le gouvernement vénézuélien a reçu des les délégations de plus d’une centaine de gouvernements de l’Inde à la Palestine et au Mexique, d’organismes internationaux (OPEP, ONU, OUA, CELAC, ALBA, CARICOM, OCS – groupe euro-asiatique de Shangaï, etc..) mais également de mouvements sociaux, d’intellectuels et d’organisations de jeunesse. La Russie a envoyé le haut représentant du Conseil de la Fédération alors que sa chancellerie vient de réitérer sa mise en garde aux Etats-Unis contre les conséquences d’une intervention militaire et  leur demande fermement de cesser de fomenter la déstabilisation interne. Moscou a également dénoncé l’intention de Washington de créer un gouvernement parallèle au Venezuela et a réaffirmé sa volonté de coopérer avec le gouvernement et le peuple vénézuélien. La Chine a dépêché son ministre de la Défense, Wei Fenghe et son ministre de l’Agriculture, Han Changfu.

Parmi les présidents on apercevait notamment Evo Morales de Bolivie, Miguel Díaz-Canel de Cuba, Daniel Ortega du Nicaragua, ou Salvador Sánchez Cerén d’El Salvador. Mais aussi la sénatrice colombienne Piedad Cordoba, ex-candidate présidentielle et militante des droits humains, l’ex-président du Honduras, renversé par un coup d’Etat, Mel Zelaya, ou l’ex-chancelier et ex-Ministre de la Défense de Rafael Correa, Ricardo Patiño. Pour le Brésil était présente la députée et Présidente du Parti des Travailleurs (PT), Gleisi Hoffmann, ainsi que le coordinateur du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST), João Pedro Stedile.  

Le “groupe de Lima” composés de régimes de droite (Brésil, Colombie, Chili, Honduras, etc..) sous influence de Washington et de l’Union Européenne, a déclaré cette élection “illégitime” mais ces pays que les grands médias tentent de faire passer pour la “communauté internationale” sont en réalité minoritaires et isolés.

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Gleisi Hoffmann la Présidente du Parti des Travailleurs du Brésil a souligné la nécessité d’apporter le soutien et la solidarité au peuple et au président du Venezuela : »l’attitude agressive du gouvernement Bolsonaro contre le Venezuela suscite une forte opposition au Brésil et contredit notre tradition diplomatique« . Pour le Mouvement des Travailleurs Sans Terre, Joao Pedro Stedile a “salué le président vénézuélien Nicolás Maduro, qui commence un nouveau mandat constitutionnel. Le peuple vénézuélien sait que l’opposition soumise aux États-Unis n’a pas l’intention de sortir le pays de la crise. Le Venezuela suit sa propre voie et n’acceptera jamais une intervention de l’impérialisme”.

Actes officiels

Lundi, le président prononcera un discours devant l’Assemblée Nationale Constituante, où il rendra compte de ce qui a été entrepris au cours de son mandat antérieur, remettra aux députés le Plan de la Patrie 2019-2025 pour proposer d’en faire une loi de rang constitutionnel, et annoncera les mesures économiques les plus urgentes face à une guerre économique qui a vu le secteur privé augmenter les prix à des niveaux inouïs tandis qu’un leader peu connu de l’extrême droite, Juan Guaido, élu président par l’assemblée législative en désobéissance légale, a tenté de s’autoproclamer “président de la république”, avec la reconnaissance immédiate des Etats-Unis et de la droite latino-américaine, exigeant que “les forces armées chassent l’usurpateur Maduro” (sic).

Dans son discours inaugural, le président Maduro a appelé à l’unité nationale, soulignant l’importance de la souveraineté du Venezuela. « Le monde est plus grand que l’Empire américain et ses gouvernements satellites, le monde n’est plus homogène ni unipolaire. Les choses ont changé, il y a un monde debout, qui ne veut plus obéir, qui ne fera plus marche arrière, et le Venezuela ouvre ses bras à ce nouveau monde de respect, de coopération et de fraternité« .

Fania Rodrigues

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Photos : AVN/ Alba Ciudad

Note:

(1) Lire (PHOTOS :) NICOLAS MADURO EST RÉÉLU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AVEC 68 % DES VOIX

 

Source de cet article : publié initialement sur Brasil de Fato, https://www.brasildefato.com.br/2019/01/10/maduro-e-declarado-oficialmente-presidente-da-venezuela-para-o-periodo-2019-2025/

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article: https://wp.me/p2ahp2-4r3

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Pour tout comprendre à la nouvelle offensive contre le Venezuela

Benjamín Netanyahu (Israël), Sebastián Piñera (Chili) et Mike Pompeo (Etats-Unis) réunis pour la prise de fonctions du président brésilien Jair Bolsonaro, le 1er janvier 2019

L’investiture de Nicolas Maduro, ce 10 janvier, provoque déjà des remous politiques et médiatiques. Élu le 20 mai 2018, le président vénézuélien doit faire face à une opération concertée et planifiée des Etats-Unis et de leurs alliés. Prenant pour prétexte initiale les conditions électorales qui ont permis la victoire de Maduro, une poignée de gouvernements, très minoritaires par rapport aux gouvernements qui reconnaissent le verdict des urnes au Venezuela, a été repeinte par les médias occidentaux en «communauté internationale». Le journaliste Romain Migus décortique ce qui est, pour lui, une énième tentative de destabilisation de Caracas par Washington.

Comme c’est devenu l’habitude dans le cas du Venezuela, la plupart des médias dominants se vautrent dans les fausses informations et oublient jusqu’au sens même de la déontologie journalistique. Il convient, pour le lecteur scrupuleux et avide de démêler le vrai du faux, d’exposer les faits, de revenir sur les conditions de l’élection de Maduro, et d’analyser la stratégie de Washington pour punir un peuple jugé, depuis maintenant 20 ans, trop rebelle et encombrant.

Des prétextes fallacieux pour une nouvelle offensive politique

Dans ce nouveau scénario de déstabilisation du Venezuela, les justifications principales invoquées par les gouvernements opposés à Caracas tournent toutes autour des conditions de l’élection de Nicolas Maduro en mai dernier.

Afin de comprendre ces prétextes fallacieux, il nous faut revenir un peu en arrière.

En mai 2016, quelques mois après la victoire de l’opposition aux élections législatives, un processus de dialogue entre le chavisme et ses opposants a débuté en République Dominicaine. Une série de 150 réunions, sous l’égide de l’ancien président du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, de l’ancien président de la République Dominicaine, Leonel Fernandez et l’ancien président du Panama, Martin Torrijos, a abouti en janvier 2018, à la rédaction d’un accord portant sur la convocation à une élection présidentielle anticipée ainsi que sur ses garanties électorales.

Un storytelling médiatique qui obéit à des desseins bien peu démocratiques

Or comme l’a souligné Jorge Rodriguez, chef de la commission de dialogue pour le gouvernement : «Tout était prêt [pour la signature de l’accord] jusqu’au pupitre où nous devions faire nos déclarations officielles. Et puis, dans l’après-midi, Julio Borges, l’ancien président de droite de l’Assemblée nationale, a reçu un appel téléphonique de la Colombie de l’ancien secrétaire d’État américain, Rex Tillerson […] L’opposition nous a alors annoncé qu’elle ne signerait pas l’accord. De retour à Caracas, José Luis Rodriguez Zapatero a envoyé une lettre à l’opposition pour lui demander quelle était son alternative dès lors qu’elle refusait de participer à une élection présentant les garanties sur lesquelles elle avait elle-même travaillé.» (1)

L’opposition vénézuélienne se scinde sur la stratégie à adopter. Alors que sa frange la plus radicale décide de ne pas participer, la partie de l’opposition qui n’a pas renoncé à reconquérir le pouvoir par la voie démocratique présentera un candidat, Henri Falcón. Deux autres prétendants participeront à cette élection (2). Il est donc tout simplement faux de prétendre que l’opposition a boycotté ce scrutin ou que Nicolas Maduro s’est présenté tout seul (3). Il s’agit là d’un story-telling obéissant à des desseins politiques bien peu démocratiques.

Un système électoral transparent et démocratique

Une des rengaines de Washington et de ses satellites latino-américains ou européens est d’affirmer que les élections au Venezuela ne s’alignent pas sur les standards internationaux en la matière. Ce qui est évidemment faux, mais nécessaire dans ce processus politico-médiatique visant à ne pas reconnaître la légalité de l’élection du 20 mai 2018, et la légitimité du résultat. Pour saisir l’hypocrisie de ces gouvernements sur le pied-de-guerre, attardons nous un instant sur les conditions électorales offertes au peuple vénézuélien depuis l’approbation par référendum de la Constitution bolivarienne, le 15 décembre 1999. Notre lecteur pourra aisément se faire une idée de la transparence des élections au Venezuela en comparant  ces mécanismes  électoraux avec ceux à l’oeuvre dans son propre pays.

Ivan Duque, le nouveau président de Colombie sous haute influence d’Alvaro Uribe, réuni récemment avec le Secrétaire d’Etat états-unien Mike Pompeo. Lire aussi Etats-Unis et Colombie entendent rétablir «la démocratie» au Venezuela

Au Venezuela, pour éviter les fraudes, les élections ne sont pas organisées par l’exécutif via le ministère de l’intérieur. La Constitution de 1999, qui reconnaît l’existence de cinq pouvoirs indépendants – l’exécutif, le législatif, le judiciaire, le moral et le pouvoir électoral- laisse à ce dernier la tâche d’organiser les processus électoraux, en fonction de la Loi organique des processus électoraux.

Ce cadre légal, adopté en 2009, n’a pas été modifié depuis (4). Il a notamment permis l’élection de multiples représentants de l’opposition à des pouvoirs publics. Aucun d’entre eux n’a d’ailleurs jamais émis de doute sur le bon déroulement du suffrage qui l’a donné vainqueur, et l’opposition n’a elle-même jamais remis en cause le cadre légal des processus électoraux. Ce qu’elle aurait pourtant pu faire au moyen d’un référendum d’initiative citoyenne, prévu pour abroger des lois par l’article 74 de la Constitution. Elle s’est toujours contentée de dénoncer les résultats des élections lorsqu’elle perdait, ou préventivement lorsqu’elle savait qu’elle allait perdre.

En ce qui concerne le vote des citoyens (5), le Venezuela utilise un double système électronique et manuel. Lorsqu’on entre dans le bureau de vote, on s’identifie aux assesseurs avec sa carte d’identité et l’on active la machine à voter au moyen d’une reconnaissance biométrique. Il est donc impossible de voter deux fois. Après avoir choisi le candidat de son choix, la machine à voter émet un ticket avec le nom du candidat, que l’électeur place dans une enveloppe et dépose dans une urne. Pour finir, après avoir signé le registre électoral, il trempe son petit doigt dans de l’encre indélébile pour s’assurer une deuxième fois qu’il ne répètera pas son vote.

Ces garanties pour blinder le résultat ont conduit l’ancien président étasunien Jimmy Carter à définir le système électoral vénézuélien comme étant «le meilleur du monde»

Dans les jours précédant l’élection, Le Centre National Electoral (CNE), organe recteur du pouvoir électoral, convoque tous les partis politiques participants à l’élection à une série de 14 audits préalables. Ainsi, sont mis à l’épreuve les listes d’électeurs, le logiciel utilisé pour la collecte des données électorales, les machines à voter ainsi que leur mode d’assemblage, le système biométrique de reconnaissance des électeurs, l’encre indélébile, le réseau de transmission des données électorales ainsi que le système de totalisation des données (6). Des observateurs de chaque parti politique participent à ces différents audits précédant le vote des citoyens. Chaque étape doit être approuvée préalablement par tous les participants pour assurer la plus grande transparence de l’élection. Et de fait, elles ont toujours été acceptées jusqu’à maintenant. Ajoutons à cela que tous les partis politiques en présence ont le droit de postuler leurs partisans comme assesseurs, ainsi que de faire participer les observateurs nationaux et internationaux de leurs choix à la surveillance des bureaux de vote.

Le soir des résultats, le CNE procèdera à un nouvel audit où seront tirés au sort, devant les responsables des différents partis, 54,4% (au minimum selon la loi) des bureaux de vote ou l’on vérifiera le résultat électronique. Il s’agira alors de comparer les résultats obtenus dans l’urne après dépouillement avec le résultat électronique. Jamais une erreur n’a été détectée au cours des multiples processus électoraux.

Ces garanties pour blinder le résultat a conduit l’ancien président étasunien Jimmy Carter à définir le système électoral vénézuélien comme étant «le meilleur du monde» (7). Ce sont les mêmes procédures qui ont assuré la transparence de toutes les élections au Venezuela, que se soit par exemple, pour les élections législatives du 5 décembre 2015 (gagnées par l’opposition) ou pour l’élection présidentielle du 20 mai 2018 (gagné par le chavisme).

Comme on peut le voir, le Venezuela apporte plus de garanties électorales que dans de nombreux pays occidentaux, pour ne pas parler des pays du groupe de Lima. La transparence de l’élection de Nicolas Maduro a d’ailleurs été validée par plus de 2000 observateurs internationaux provenant notamment de la Communauté Caribéenne (Caricom), de l’Union Africaine et du Conseil des Experts Electoraux Latino-Américains (Ceela).

Au vu de ce système, on comprend aussi pourquoi une partie de l’opposition a refusé de se présenter à une élection qu’elle aurait perdue. Accepter de participer aux élections revient à s’associer aux audits et à valider la transparence du système électoral vénézuélien. Ce refus de prendre part au processus démocratique a ouvert la voie à la tentative de déstabilisation que nous voyons aujourd’hui.

Au delà des garanties électorales, les pays qui contestent la légitimité du président vénézuélien s’emploient à critiquer les résultats de l’élection présidentielle. Une fois encore, il ne s’agit que d’un prétexte pour légitimer la déstabilisation du Venezuela. Attardons nous un instant sur ces résultats.

L’élection présidentielle au Venezuela est une élection au suffrage universel direct à un tour. Le président est élu non pas en fonction d’accords parlementaires ou par le choix de «grands électeurs» mais directement par le peuple.

Le 20 mai 2018, 9 389 056 électeurs se sont exprimés dans les urnes, soit 46,07% des citoyens inscrits sur les listes électorales. Le taux d’abstention élevé est encore aujourd’hui utilisé par les adversaires de la Révolution Bolivarienne pour disqualifier la victoire de Nicolas Maduro. Bien évidemment aucun de ces critiques ne mentionnera les dizaines de sanctions financières et de rétorsions à l’économie du pays depuis 2014 (8). Une persécution qui a fortement découragé nombre de Vénézuéliens, et a augmenté leur défiance face à une solution électorale de sortie de crise. De plus, l’appel au boycott des urnes par plusieurs partis de l’opposition a eu aussi une conséquence sur le taux de participation.

Malgré cela, 30,45% des électeurs inscrits ont voté pour Nicolas Maduro au premier tour. Soit un résultat supérieur à ceux du président chilien Sebastián Piñera (26,5%), du président argentin Mauricio Macri (26,8%) ou du président Donald Trump (27,20%). Sans parler des scores réalisés au premier tour par le président colombien (21%) ou par le président Emmanuel Macron (18,19%). Personne évidemment ne conteste la légitimité de leurs élections malgré la faible proportion d’électeurs qui les a choisi.

Une stratégie coordonnée et planifiée depuis Washington

Dès l’élection de Nicolas Maduro, les Etats-Unis vont renforcer la coalition contre le Venezuela dans la région. Le 27 juin 2018, le vice-président américain, Mike Pence, annonçait déjà la couleur depuis le Brésil : «La liberté et la démocratie seront restaurés au Venezuela. Les Etats-Unis demande au Brésil d’adopter une attitude ferme contre le régime de Nicolas Maduro.» (9) Lui faisant écho, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, affirmera, le 21 septembre 2018, que les Etats-Unis «continueront d’accroître le niveau de pression» contre le pays bolivarien. Ce même Pompeo réalisera plusieurs rencontres avec les responsables des gouvernements brésiliens, péruviens et colombiens afin de préparer l’opération du 10 janvier.

Le document approuvé à Lima est une véritable déclaration de guerre

Mais c’est la réunion du Groupe de Lima, tenue le 4 janvier 2019, qui va véritablement définir le scénario. Au cours de ce cénacle, les gouvernements membres de cette internationale anti-bolivarienne (10), se sont accordés sur une série d’actions à mener contre Caracas. Notons que le gouvernement mexicain, désormais dirigé par le président progressiste Andrés Manuel López Obrador, n’a pas souscrit à ce document et a réaffirmé la volonté de son pays de ne pas s’immiscer dans les affaires internes d’une autre nation, tranchant avec les positions bellicistes du gouvernement précédent et du groupe de Lima.

Le document approuvé à Lima est une véritable déclaration de guerre (11). En présence du secrétaire d’Etat des Etats-Unis (par visio-conférence), les gouvernements opposés à la révolution bolivarienne se sont entendus pour augmenter la pression diplomatique contre le Venezuela, et persévérer dans leur intention de faire ouvrir une enquête à la Cour Pénale Internationale contre l’Etat vénézuélien. Une demande soutenue, d’ailleurs, par la France (12).

Les membres du groupe de Lima condamnent la crise économique au Venezuela mais adoptent une résolution pour renforcer le blocus financier contre ce pays. Le texte adopté prévoit d’établir des listes de personnalités juridiques avec lesquels ces pays «ne devront pas travailler, devront empêcher l’accès à leur système financier, et si nécessaire congeler leurs actifs et ressources économiques». De même, la résolution oblige les pays membres du groupe de Lima à faire pression sur les organismes financiers internationaux auxquels ils appartiennent pour empêcher l’octroi de nouveaux crédits à la république bolivarienne du Venezuela.

Plus surprenant encore, cette déclaration commune exige que le gouvernement «de Nicolas Maduro et les Forces Armées du Venezuela renoncent à tous types d’actions qui violeraient la souveraineté de ses voisins». Cette accusation se base sur une réaction récente du Venezuela à une exploration pétrolière autorisée par le Guyana dans une zone territoriale réclamée par les deux nations voisines (13). Il s’agit là encore d’un prétexte qui fait écho à des fait dénoncés par le président du Venezuela, le 12 décembre 2018.

Maduro révèlera aussi que le conseiller national à la sécurité des Etats-Unis, John Bolton a incité le nouveau vice-président brésilien, Hamilton Mourao, à organiser des provocations militaires à la frontière avec le Venezuela

Lors d’une allocution télévisée, Nicolas Maduro avait dévoilé la présence de 734 mercenaires sur les bases militaires d’Eglin en Floride et de Tolemaida en Colombie. Leur but étant d’agresser le Venezuela ou de préparer une attaque sous faux drapeau dans le but de justifier une intervention militaire contre la nation bolivarienne. Maduro révèlera aussi que le conseiller national à la sécurité des Etats-Unis, John Bolton a incité le nouveau vice-président brésilien, Hamilton Mourao, à organiser des provocations militaires à la frontière avec le Venezuela (14). La déclaration du Groupe de Lima semble donc renforcer les suspicions d’agression émises par l’État vénézuélien.

Après avoir rappeler que l’élection de Nicolas Maduro était illégitime, le groupe de Lima exhorte le président vénézuélien à ne pas assumer la présidence et à «transférer le pouvoir exécutif, de manière provisionnel, à l’Assemblée nationale». Peu importe que Nicolas Maduro ait été élu grâce au même système électoral qui a permis l’élection du pouvoir législatif. Le but recherché par Washington et ses alliés n’est pas d’ordre démocratique, il est politique : remettre l’opposition à la tête du pays pétrolier.

Cette tentative de coup d’Etat institutionnel, déjà mise en œuvre dans d’autres pays de la région (15), s’inscrit dans une stratégie de substitution des pouvoirs politiques légitimes. Dés juillet 2017, en toute illégalité, l’opposition a crée un Tribunal Suprême de Justice «en exil» basé au Panama, ainsi qu’un poste de Procureur Général de la Nation «en exil» depuis Bogota. Ces instances fantoches essaient depuis de se substituer aux pouvoirs légitimes vénézuéliens.

En lien avec une Assemblée nationale, elle même déclarée en outrage judiciaire (17) par son refus de reconnaître les fraudes dans l’élection de députés de l’Etat d’Amazonas, avérées par des enregistrements audio, en mars 2017, ces parodies de pouvoirs publics réaliseront un simulacre de procès depuis le siège du Parlement colombien (sic), et condamneront le président vénézuélien Nicolas Maduro à une peine de 18 ans et 3 mois de prison.

Le but recherché par Washington et ses alliés n’est pas d’ordre démocratique, il est politique : remettre l’opposition néo-libérale à la tête du pays pétrolier

Pour illustrer cette situation saugrenue, imaginons un instant qu’un groupe de Gilets jaunes français désigne un Garde des Sceaux et une Cour de Cassation «en exil» et que, celles-ci organisent un simulacre de procès pour condamner Emmanuel Macron à 18 ans de prison depuis la Douma russe. Cela prêterait à sourire, mais que ce passerait-il si plusieurs états de par le monde reconnaissaient comme légitimes ces pouvoirs judiciaires «en exil» ? Il y a fort à parier que l’on entendrait un grand nombre de voix crier, à juste titre, à l’ingérence étrangère voire à la tentative de coup d’Etat. L’exemple que nous venons de mentionner peut paraître ridicule mais c’est bien ce qui est en train de se dérouler au Venezuela.

Il ne faut pas prendre ces manœuvres à la légère. L’attentat manquée au moyen d’un drone chargé de C4, qui a eu lieu le 4 août 2018, ne visait pas seulement à éliminer Nicolas Maduro mais tous les pouvoirs publics de la nation, dans le but de leur substituer leurs homologues fantoches et illégaux (18). La constitution de pouvoirs parallèles n’est pas un cirque politico-médiatique mais fait partie intégrante d’un coup d’Etat institutionnel en préparation.

De même, déclarer Nicolas Maduro illégitime est un message virulent pour les principaux partenaires économiques de Caracas (la Chine, la Russie ou la Turquie) leur notifiant que les accords signés avec le gouvernement bolivarien ne seront pas reconnus dès lors que Nicolas Maduro aura été renversé. Un conflit avec le pays caribéens  pourrait avoir des répercutions bien au delà de ses frontières. Sergueï Riabkov, le vice-ministre des Affaires étrangères russes a, en ce sens, appelé «les exaltés de Washington à ne pas tomber dans la tentation d’une intervention militaire» au Venezuela. (19)

D’autre part, c’est aussi un message destiné aux forces armées nationales car, si  le président Maduro est illégitime, cela revient à décapiter le pouvoir militaire de son commandant en chef.

C’est dans cet optique qu’il convient de décrypter le scénario élaboré par les Etats-Unis et ses alliés. En conformité avec la résolution du Groupe de Lima, l’Assemblée Nationale du Venezuela, en outrage judiciaire et dont les décisions sont nulles et non avenues (20), a déclaré que la prise de fonction de Nicolas Maduro était une «usurpation de pouvoir». En conséquence, elle s’apprête illégalement à assumer le pouvoir exécutif durant «une période de transition». Le 8 janvier, une loi sur la transition a été discuté au sein de l’hémicycle vénézuélien dans le but de s’emparer du pouvoir exécutif à partir du 10 janvier.

Durant les discussions, le député Americo de Grazia a appelé tous les secteurs à s’aligner sur les autorités parallèles crées par l’opposition et appelé à prendre la rue pour «harmoniser les actions internationales, nationales et institutionnelles» (21).

Quant au nouveau président de l’instance législative, Juan Guaidó, il a appelé les militaires vénézuéliensà renverser le gouvernement à partir du 10 janvier (22).

Le décor est planté. L’épreuve de force imminente. Reste à savoir quelles personnalités politiques et médiatiques justifieront la violation de la souveraineté du Venezuela et le non respect de ses institutions.

Notes: 

(1) Cathy Dos Santos, “Venezuela. «Il faut diversifier notre économie sans toucher au social »”, L´Humanité, 03/04/2018,https://www.humanite.fr/venezuela-il-faut-diversifier-notre-economie-sans-toucher-au-social-652993

(2) Bertucci, pasteur évangélique mouillé dans le scandale des Panama Papers se présentera en candidat indépendant, ainsi que Reynaldo Quijada, soutenu par une fraction du trotskysme vénézuélien. Ils réaliseront respectivement 10,82% et 0,39% des voix.

Notons ici que le score de Bertucci s’explique plus  par la nouveauté  de cette offre électorale dans un climat de méfiance face aux partis politique que par une percée de l’évangélisme politique au Venezuela. En effet, le vote des évangélistes est lui-même divisé. Le parti évangéliste Organisación Renovadora Auténtica (ORA) soutenait Nicolas Maduro.

(3) À propos de la fake news sur l’interdiction des partis politiques au Venezuela, lire Thierry Deronne, “L’interdiction d’un parti qui n’existe pas”, Venezuela Infos, 29/01/2018, https://venezuelainfos.wordpress.com/2018/01/29/venezuela-linterdiction-dun-parti-qui-nexiste-pas/

(4) Cette loi complète la loi Organique du Pouvoir électoral approuvée en 2002.

(5) L’auteur de ces lignes a déjà participé aux élections municipales et régionales de 2013.

(6) Lire la liste des audits  sur le site du Centre National Electoral, http://www.cne.gov.ve/web/sistema_electoral/tecnologia_electoral_auditorias.php

Nous invitons les lecteurs courageux à se plonger plus en profondeur dans ces systèmes d’audit en lisant les longs rapports techniques du CNE (en espagnol) http://www.cne.gov.ve/web/media/biblioteca/AUDITORIAS/libro-auditorias-del-sistema-automatizado-de-votacion.pdf

(7) “Jimmy Carter: « El sistema electoral venezolano es el mejor del mundo », RT, 20/09/2012, https://actualidad.rt.com/actualidad/view/54145-jimmy-carter-sistema-electoral-venezolano-mejor-mundo

(8) Romain Migus, « Chronologie des sanctions économiques contre le Venezuela »,Venezuela en Vivo, actualisé le 07/01/2019,   https://www.romainmigus.info/2019/01/chronologie-des-sanctions-economiques.html

(9) « Mike Pence : La libertad será restaurada en Venezuela », El Nacional, 27/06/2018, http://www.el-nacional.com/noticias/latinoamerica/mike-pence-libertad-sera-restaurada-venezuela_241757

(10) Les gouvernements membres du groupe de Lima sont ceux d’Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Guyana, Honduras, Panama, Paraguay, Pérou et Sainte Lucie. Ainsi que celui du Mexique qui a refusé de signer la dernière déclaration.

(11) Document disponible sur https://www.gob.pe/institucion/rree/noticias/24270-declaracion-del-grupo-de-lima

(12) Palais de l’Elysée, « Communiqué relatif à la situation au Venezuela », 30/09/2018, disponible sur https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/09/30/communique-relatif-a-la-situation-au-venezuela

(13) Manuel Palma, “Los buques de la discordia: Venezuela y Guyana reavivan la disputa por su diferendo territorial”, RT, 28/12/2018, https://actualidad.rt.com/actualidad/300448-buques-discordia-venezuela-guyana-reavivar

(14) Luigino Bracci, “Maduro denuncia: Más de 700 paramilitares entrenan en Colombia para ejecutar golpe de Estado en su contra”, AlbaCiudad,12/12/2018, http://albaciudad.org/2018/12/maduro-golpe-de-estado-john-bolton/

(15) Notamment au Honduras (2009), au Paraguay (2012), au Brésil (2016) ou en Equateur (2017).

(16) Après l’élection des députés en décembre 2015, une plainte a été déposé par les candidats du Psuv dans l’Etat d’Amazonie pour achat de voix de la part de leurs opposants élus. Le tribunal judiciaire ayant sanctionné par la suite cette malversation, le tribunal du pouvoir électoral a exigé que l’élection de ces trois postes de députés soit à refaire. La présidence de l’Assemblée Nationale ayant refusé de se plier aux pouvoirs judiciaire et électoral, l’Assemblée Nationale a été déclaré en outrage judiciaire. Les décisions et votes qui émanent du pouvoir législatif sont donc nuls et non avenus tant que la présidence de l’Assemblée Nationale n’autorise pas le retour aux urnes. Précisons que l’opposition détient une majorité absolue de 122 députés sur 167 postes.

(17) “TSJ en el exilio condenó a Maduro a 18 años y 3 meses de prisión”, El Nacional, 15/08/2018, http://www.el-nacional.com/noticias/crisis-humanitaria/tsj-exilio-condeno-maduro-anos-meses-prision_248160

(18) Romain Migus, ”Le drone médiatique explose en plein vol”, Venezuela en Vivo, 08/08/2018, https://www.romainmigus.info/2018/08/le-drone-mediatique-explose-en-plein-vol.html

(19) “El Gobierno ruso advirtió a Estados Unidos contra una posible intervención militar en Venezuela”, SputnikNews, 09/01/2019, https://mundo.sputniknews.com/politica/201901091084610873-politica-de-eeuu-respecto-venezuela/

(20) Voir explication en point 16.

(21) Maritza Villaroel, “Asamblea Nacional arranca proceso para Ley de Transición”, Site de l’Assemblée Nationale du Venezuela, 08/01/2019, http://www.asambleanacional.gob.ve/noticias/_asamblea-nacional-arranca-proceso-para-ley-de-transicion

(22) “El golpismo venezolano no descansa”, Pagina12, 05/01/2019, https://www.pagina12.com.ar/166485-el-golpismo-venezolano-no-descansa?fbclid=IwAR3-4Oe_vnJzRq_FCnpTW0sbBoFUmWispXhMDOk0PxwTt82jbXm2sT2eHdM(traduction française disponible sur http://venesol.org/2019/01/07/juan-guadio-president-du-parlement-venezuelien-appelle-a-un-coup-detat-contre-nicolas-maduro/)

Source: article initialement publié par RT,  https://francais.rt.com/opinions/57702-tout-comprendre-nouvelle-offensive-contre-venezuela?fbclid=IwAR0eo2qRXzJa6rRijRMqfMXJJ4f5BLt_IR6EYq8uOQ01AskzYAa_pGX5vQk

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“Il faut parler des gens ordinaires… de celles et ceux qui construisent le processus de transformation du Venezuela”. Interview de Marco Teruggi, journaliste argentin vivant au Venezuela

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46429155_10155898174620936_8326680056264916992_oPoursuivant ses rencontres avec les étrangers qui résident au Venezuela et partagent avec son peuple la construction du processus bolivarien, le Réseau de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne (a interviewé Marco Teruggi (photo), journaliste argentin et internationaliste latino-américain, qui vient de publier et présenter dans plusieurs pays son livre “Mañana será historia, diario urgente de Venezuela” (« Demain ce sera de l’Histoire, journal urgent du Venezuela »). Sa tournée sud-américaine lui a permis de converser et débattre d’une réalite vécue, bien éloignée de celle que nous martèlent les médias.

Tu as présenté ton livre « Mañana será historia, diario urgente de Venezuela » dans plusieurs pays, parle-nous de sa réception et des débats qu’il a suscités ?

Mañana será historia, diario urgente de Venezuela” a été publié récemment en Argentine, au Chili et en Colombie. Depuis le mois d’octobre je l’ai présenté en Argentine, en Bolivie et au Chili. Je poursuivrai cette tournée en janvier 2019 en Colombie. De la quarantaine et quelques conférences, événements auxquels j’ai participé autour du livre mais aussi et surtout autour de la réalité du Venezuela, je tire un même un diagnostic. Il existe un processus d’encerclement du Venezuela, un encerclement diplomatique, médiatique, politique, économique. Il existe aussi un besoin de défendre le processus révolutionnaire de la part de nombreux secteurs, compagnes et compagnons, dans les divers pays que j’ai traversés, mais on constate aussi un manque d’information pour briser ce blocus, ce processus quotidien par lequel les grands groupes médiatiques, les gouvernements de droite et les instances internationales comme l’OEA attaquent, accusent et cherchent à délégitimer de manière programmée ce qui se passe au Venezuela.

En termes généraux, disons que le Venezuela s’est transformé en zone de silence de laquelle il est très difficile de parler au-dehors. Il y a parfois des peurs, un manque d’information, en général on trouve des secteurs disposés à défendre mais qui ont besoin de matériel pour pouvoir livrer ce débat. Ce livre a permis d’ouvrir une porte pour débattre de quelques points essentiels de l’actualité vénézuélienne liés à la période de son écriture – plus de deux ans -, mais aussi à des époques antérieures et à celle qui peut suivre. En général, je dirai qu’il y a une bonne réception et une nécessité, surtout, de produire des matériels, dans n’importe quel format, pour pouvoir renverser la vapeur et ouvrir le débat du processus vénézuélien. Un débat qui va de la compréhension de comment sont construits l’encerclement et le siège du Venezuela à comment se joue le processus interne, quel est le débat sur les communes, les milices citoyennes, la production, l’industrie pétrolière, les cryptomonnaies, bref, sur toutes sortes de thèmes qui ont surgi des questions du public au fil des présentations.

Comment l’argentin que tu es et qui vis au Venezuela, qui écrit et analyse constamment sur les agressions de l’impérialisme, a-t-il été amené à connaître le processus bolivarien ?

J’ai découvert l’expérience vénézuélienne à travers Chávez en 2005 quand il s’est rendu à Mar del Plata, puis en 2011 en rencontrant quelques mouvements populaires sur place, et enfin en 2013 lorsque j’ai décidé de venir m’installer définitivement ici. Il y a six ans que je vis et milite au sein du processus de la Révolution Bolivarienne. Dans mon cas comme dans celui de nombreux autres compagnons, je crois que le processus vénézuélien a agi comme un espace d’invitation. Une invitation à contribuer et à défendre un espace qui a proposé quelques unes des hypothèses les plus avancées du vingt-et-unième siècle pour penser des transformations radicales dans une société latino-américaine. Comme moi, de nombreuses compagnes et compagnons ont débarqué ici. Aujourd’hui ce mouvement d’attraction de la révolution s’est affaibli vu les difficultés économiques mais aussi à cause des incompréhensions qui existent, souvent, sur ce qui se passe. D’où l’importance de générer et revitaliser toutes sortes de cercles de solidarité autour du processus. On peut partir de la reconnaissance démocratique, du fait de reconnaître Nicolás Maduro comme président légitimement élu du Venezuela  – fait qui ne sera pas reconnu par plusieurs gouvernements du continent et certainement pas non plus par les États-Unis – jusqu’à la compréhension et au débat sur ce processus de transformation et le modèle de société, d’économie et de culture qu’il propose aujourd’hui et qui affronte les immenses difficultés d’une attaque nationale et internationale, ainsi que sur ses propres limitations et contradictions dans le camp du chavisme, un espace plus large que celui du gouvernement, et qui se bat, justement, pour trouver des solutions. C’est pour cela que je suis et je reste un internationaliste latino-américain vivant au Venezuela, qui défend une perspective historique, qui défend un processus et qui se propose aussi de pouvoir observer ses contradictions, ses débats pour les raconter tant à l’intérieur qu’au-dehors.

Récemment, dans une conférence de presse internationale, le président Maduro disait qu’aux Etats-Unis en 2018 sont sorties plus de quatre mille news négatives sur le Venezuela, sans compter ce qu’a produit le reste des grands groupes médiatiques internationaux. Comment faire face et répondre à ces campagnes médiatiques, depuis le champ du journalisme ?

Ces campagnes contre le Venezuela en termes médiatiques ne sont pas le fruit de l’improvisation mais de l’articulation entre les principaux médias des pays d’Amérique Latine et d’Europe, alimentés par les grandes agences de presse qui génèrent de manière permanente la matière première pour alimenter ces matrices d’opinion. Ajoutons la volonté claire de démoniser le processus mené par Nicolás Maduro et en général par le chavisme, pour exporter un sens commun selon lequel la situation est si critique qu’elle exige une intervention internationale.

Contre cela existent plusieurs niveaux d’action. Le premier tient dans ce que je proposais, simplement: la légalité et la légitimité du processus électoral récent, qui va de la défense du Venezuela en tant qu’espace politico-démocratique où ont eu lieu récemment plusieurs élections, plus de quatre, remportées par le camp chaviste en présence d’observateurs internationaux. Il faut souligner l’incohérence de la droite qui reconnaît les résultats quand elle gagne mais ne les reconnaît pas quand elle perd.

Le deuxième niveau d’action consiste à montrer qu’au Venezuela est proposé un approfondissement de la démocratie, basé sur la démocratie participative et citoyenne; il existe ici en fait un processus et un débat sur la démocratie plus riches que ce qui existe dans les pays d’Europe ou d’Amérique Latine.

Enfin on peut évoquer les expériences d’organisation et montrer comment il existe une partie de la société, du chavisme, qui s’organise pour faire face aux problèmes de distribution, pour produire, pour défendre leurs territoires face aux attaques; le chavisme comme expérience est beaucoup plus large et dépasse les limites du gouvernement ou du parti lui-même.

Bref, selon les espaces où nous nous trouvons, il est nécessaire de proposer l’un ou l’autre de ces niveaux et ainsi, effectivement, de démasquer la construction autour de ce qui se passe au Venezuela, comment cela est construit ou est en train de se construire, c’est-à-dire réussir à sortir de la langue, des mots que les grands médias imposent pour parler du Venezuela. Il faut parler de ce qui nous intéresse en usant d’un vocabulaire qui nous intéresse, sortir de ce confinement dans lequel on tient tout le monde au sujet du Venezuela, pour au contraire parler de ce thème dans la langue politique qui nous intéresse.

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Il y a quelques jours nous avons interviewé Thierry Deronne qui remarquait qu’au sortir d’une récente tournée en Europe tu concluais que “nous sommes pratiquement seuls” dans cette bataille. Qu’as-tu perçu dans ce voyage et comment faire parvenir aux citoyens européens un message différent sur ce qui se passe au Venezuela?

Je crois qu’une des manières de rompre avec la solitude consiste à expliquer le Venezuela non pas à travers ses porte-parole, discours ou narrations officielles ou du gouvernement. Je crois qu’une des manières, justement, d’ouvrir le débat et de sortir de ce confinement part d’évoquer ce qui se passe au Venezuela à partir d’autres voix, par exemple celles du mouvement féministe, des communard(e)s, de gens organisés dans les barrios pour la distribution des aliments, des voix de travailleur(se)s de la culture et de l’art, de journalistes.

Il s’agit d’élargir la quantité et la manière de raconter ce qui se passe ici, justement pour élaborer une stratégie, une architecture différente de celle que martèlent les grands médias parce qu’en fin de compte il s’agit d’une campagne pour isoler le Venezuela. Je crois que cette ouverture est nécessaire, il convient de ne pas en rester à la figure de Nicolás Maduro comme la seule manière de défendre le processus bolivarien hors des frontières, surtout dans des sociétés comme les européennes où le thème du leadership est un thème qui n’est pas aussi simple d’aborder qu’en Argentine ou au Venezuela.

La meilleure manière de motiver de nouveaux secteurs est de les convaincre de la nécessité d’appuyer le Venezuela à partir de débats sur ce qui rend amoureux du processus: son expérience de construction autour du pouvoir territorial, du pouvoir communal organisé. S’ouvrir au Vénézuéla depuis ces espaces, avec une narration qui n’escamote pas les difficultés, qui reconnaît les problèmes qui sont d’ailleurs présents dans les débats quotidiens du chavisme. Je crois que cette manière de faire peut contribuer à rapprocher les gens qui se sont éloignés: expliquer comment sont les problèmes, comment on en débat sur place et sortir d’un espace de débat limité à la figure de Nicolás Maduro ou de quelque dirigeant de poids.

Concevoir ce débat depuis ce qui se passe dans les soubassements de la Révolution Bolivarienne, un sous-sol fait de tout ce qui a émergé dans tout ce temps. Parler des gens ordinaires, des gens pauvres qui construisent le processus de transformation et du Venezuela comme puissance qui se bat pour ne pas être écrasé ni par l’escalade nationale et internationale, ni à l’intérieur de la révolution par des secteurs dont le projet nie cette vision transformatrice.

Source: https://twitter.com/redeuropave/status/1078603016763310080

Traduction: Thierry Deronne

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“Les médias sont obligés d’occulter 90 % de la population vénézuélienne, celle qui tente de s’organiser” (interview de Thierry Deronne, l’un des créateurs de TERRA TV)

Interview réalisée par le Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne @REDEuropaVE

Nous rencontrons aujourd’hui Thierry Deronne. Né en Belgique, il vit depuis 25 ans au Venezuela. Cinéaste, documentariste, professeur universitaire et journaliste, il travaille à rendre visible ce peuple vénézuélien qui, malgré les agressions externes auxquelles il est soumis, continue à nous surprendre dans la construction d’un « autre monde possible ». 

Ton collectif produit divers documentaires sur la Révolution Bolivarienne tels « Marche » et prochainement « Commune ». Parle-nous de ces productions récentes.

Ces documentaires sont deux productions de TERRA TV, une télévision paysanne que nous avons créée récemment. Nous voulons construire un média cohérent avec notre démocratie participative, citoyenne, non seulement dans le discours mais aussi et surtout dans la manière de s’organiser et dans son mode de production. On peut voir les premières vidéos sur la page Facebook @terratv2018. Le documentaire ¨Marche¨ vient d’être projeté à Londres, Liège et Bruxelles. Nous l’avons réalisé directement avec les compagnes et compagnons de la plateforme paysanne qui ont remonté à pied les quelque 400 kilomètres qui séparent le bourg rural de Guanare de la capitale Caracas. Ils racontent comment, en pleine guerre économique contre la Révolution Bolivarienne, les mafias agraires appuyées par des paramilitaires colombiens et certains fonctionnaires publics ont lancé une contre-offensive pour récupérer les terres remises au peuple par le Président Chávez. Et comment ils ont décidé de marcher sur Caracas pour réaffirmer leur appui au Président Maduro, mais aussi pour lui demander de renouer avec la réforme agraire et de faire cesser les assassinats de leaders et militants de la lutte pour la terre.

Le documentaire ¨Commune¨ naît de l’idée de chercher le lien entre luttes paysannes et production d’aliments dans les communes urbaines pour faire face aux pénuries organisées par le secteur privé majoritaire dans l’économie. La relation nouée avec les habitants des Altos de Lídice a ouvert la boîte de Pandore. Le tournage s’est transformé en course quotidienne entre les réunions des comités de santé, la mise en route des boulangeries ou entreprises textiles communales, l’eau, le transport, avec son cortège de doutes, conflits, chutes et rechutes, absences, humour, redémarrages, progrès, reprise à zéro, élections des conseils communaux, bals populaires de salsa, petits déjeuners d’arepas (galettes de maïs, aliment quotidien) pour nourrir les enfants et les ausculter médicalement, jusqu’aux cerfs-volants qui flottent haut par-dessus les terres froides qu’on vient de semer pour les comités locaux d’approvisionnement. Ce documentaire sortira en mars 2019 et comptera huit épisodes d’une heure chacun.

Tu vis depuis longtemps au Venezuela. Que retires-tu de cette expérience, qu’est-ce que ce peuple est en train de construire ? Peut-on l’expliquer en Europe ?

Oui, c’est après une première expérience de formation audiovisuelle dans le Nicaragua sandiniste des années 80 que je me suis établi ici, il y a 25 ans. Ce que je lis dans cet acharnement à vouloir nous détruire de la part du suprématisme des Trump, Macron, Bolsonaro, de l’Union Européenne, dans la résurgence historique d’une Sainte-Alliance médiatico-économique, c’est que nous sommes – entre autres – une avancée dangereuse, contagieuse, rebelle, souverainiste, de l’Afrique en Amérique Latine. Nous sommes les héritiers et héritières des idées égalitaires du président d’Haïti, Alexandre Pétion, qui sauva Bolívar et lui donna des armes et d’importants moyens financiers pour qu’il puisse commencer son Passage des Andes avec son armée populaire d’ex-esclaves et de paysan(ne)s et libérer d’autres peuples de notre Amérique. Les vénézuélien(ne)s surprennent jusqu’à leurs propres structures partisanes quand ils descendent à pied des hauts plateaux, traversent des rivières, forcent des barrages d’extrême droite, pour élire une Assemblée Constituante ou, plus récemment, avec cette marche paysanne historique qui a parcouru 400 kilomètres pour soutenir Nicolás Maduro contre les secteurs conservateurs de l’Etat.

Les européens sont prisonniers de leur incapacité à penser un pays hors du cadre et du champ médiatiques. Il est très révélateur que beaucoup à gauche croient que cette guerre économique que l’Empire a conçue et perfectionnée pour détruire le socialisme de Salvador Allende, ou le Nicaragua, ou Cuba, est… une « crise humanitaire » ou la « faillite d’un socialisme dictatorial » au Venezuela. Cette gauche qui s’informe par les « médias » et qui a fini par se faire penser par eux, ne perçoit pas l’objectif impérial de marteler et magnifier, à travers la guerre économique, cette image de migration massive pour justifier une intervention extérieure. La causalité a disparu, substituée par les effets… et les effets sont devenus l’« information ». Les grands médias ont amené les Européens à se couper du monde. Dans le passage de sa politique étrangère sous commande médiatique, l’Europe a perdu pour longtemps sa crédibilité.

Dans notre cas, il y a  quelque chose de plus : les médias sont obligés d’occulter 90% de la population vénézuélienne parce qu’elle tente de s’organiser, que ce soit dans les quartiers populaires ou dans les zones rurales. C’est ainsi qu’en 2017 une minorité violente d’extrême-droite, multipliée par les caméras, s’est transformée aux yeux du monde en « peuple vénézuélien », et grâce à l’inversion du montage des « news », en « peuple réprimé par Maduro ». C’est ainsi que ceux qui ont été emprisonnés pour avoir participé ou organisé des attentats à la bombe, des incendies de maternité, des lynchages d’afrodescendants, etc, sont devenus des « prisonniers politiques ». Si la majorité des Européens croient dans une propagande qui nous ramène aux années trente ou à la Guerre Froide, on comprend pourquoi ils peuvent soutenir des coups d’État ou des invasions armées contre ce qui est en réalité une démocratie électorale et participative, qui bruit quotidiennement des critiques émanant des partis de tout bord et de l’ensemble de la population, dans la rue et depuis les médias en majorité privés et d’opposition.

Avec ce type de films, peut-on desserrer l’étau communicationnel et médiatique contre le Venezuela ? Quel peut être le rôle des médias communautaires, alternatifs pour faire front à la manipulation médiatique et à la désinformation contre le processus bolivarien ?

La révolution bolivarienne a une identité très participative mais notre communication sociale semble incapable de l’exprimer dans toutes ses contradictions et ses potentialités. Par exemple, presqu’aucun média bolivarien ne parle de la tâche difficile et passionnante de construire une commune, alors que c’est la stratégie centrale du chavisme. Passer toute notre vie, jour après jour, à répondre aux mensonges de l’hégémonie médiatique ne nous laisse pas le temps de développer notre propre agenda, de parler du monde nouveau que nous voulons construire.

Un autre problème est celui qu’énonce Clausewitz : utiliser les mêmes armes que l’adversaire peut nous amener à lui ressembler. On le voit par exemple dans la croyance que les médias actuels peuvent servir à exprimer notre processus bolivarien. Jouer sur le terrain de Twitter ou de Facebook – conçus par les grands groupes états-uniens pour multiplier la consommation individualiste, voire narcissique, du réel – nous fait perdre du temps et retarde une tâche stratégique : celle d’inventer des technologies numériques originales, révolutionnaires, qui renforcent l’organisation et la conscience populaires. Les exemples de l’Equateur, du Brésil, etc., nous le rappellent : alors que la gouvernance mondiale s’exerce via les médias et les réseaux sociaux, la gauche reste incapable – ce qui est incompréhensible à ce stade – de créer de nouveaux moyens numériques pour connecter le collectif, de démocratiser radicalement la propriété des grands médias ou encore de refonder des écoles de communication sociale indépendante de la logique du marché.

Hugo Chávez critiquait cette manie de vendre le socialisme comme un savon, comme une vitrine, cette habitude mécanique de nos médias publics d’édulcorer la réalité et d’effacer les critiques qui émanent des quartiers populaires et de la campagne, critiques qu’il voyait comme moteur vital – car populaire – de la révolution. Pourquoi ne pas compter sur l’intelligence du public, sur son désir de participer au sens d’un message, sur sa maturité et sa capacité de comprendre qu’une critique populaire n’est pas une destruction ?

Depuis les années 60 nous savons qu’une communication révolutionnaire doit dépasser qualitativement celle de son adversaire, et qu’il s’agit par exemple de « faire politiquement des films plutôt que des films politiques » (Jean-Luc Godard). Paulo Freire parlait d’“une télévision de la question plus que de la réponse¨. Et Mao Zedong expliquait qu’“une action ne doit pas être une réaction mais une création“. En ce sens, notre école populaire de cinéma a étudié l’expérience des presque 4000 films d’actualité produits par l’équipe de Santiago Álvarez, devenus aujourd’hui patrimoine de l’UNESCO, qui ont pendant trente ans renforcé la révolution cubaine en en déployant sa chronique populaire et souvent critique.

Julio García Espinosa, autre cinéaste et penseur cubain, parle de cette image ¨qui exige, surtout, de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Le contraire d’un cinéma autosuffisant et contemplatif. Le contraire d’un cinéma qui illustre et embellit les idées ou concepts que nous possédons déjà. Analyser un problème, montrer le processus d’un problème, c’est le soumettre au jugement sans rendre le verdict. Il y a un type de journalisme qui consiste à donner le commentaire plus que l’information. Il y a un autre type de journalisme qui consiste à donner les nouvelles mais en les mettant en valeur par le montage et la mise en page. Montrer le processus d’un problème, c’est comme montrer le développement lui-même de la nouvelle, montrer le développement pluraliste de l’information.¨

Une partie de l’équipe de Terra TV réunie à Caracas entre tournages ou ateliers parmi les mouvements sociaux, un projet qu’on peut découvrir et soutenir ici : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

Terra Tv fait aussi partie du Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne. Comment vois-tu le travail et comment impliquer davantage de collectifs dans la défense de la souveraineté et de l’autodétermination du peuple vénézuélien ?

Notre ami Marco Teruggi a fait un excellent rapport après sa tournée en Europe effectuée il y a quelques mois. Après avoir observé qu’« aujourd’hui nous sommes pratiquement seuls », une de ses propositions pour sortir des cercles d’habitués est de nouer des relations avec les mouvements sociaux, des organisations de femmes, les syndicalistes, les étudiant.e.s, etc… Nos documentaires cherchent à exprimer l’épopée populaire, le grain de folie de celles et ceux qui construisent, sans tomber dans la vitrine pour convaincus. Ces films rendent visible un peuple vénézuélien qui n’est pas la victime humanitaire, dépouillée de son Histoire, mais le sujet historique, collectif, créateur, qui après vingt ans de révolution ne se lasse pas d’inventer un autre monde possible – raison pour laquelle les médias occidentaux doivent l’occulter.

Source: https://twitter.com/redeuropave/status/1073866045503492096  

Traduction: Philippe Hennebert pour VENESOL www.venesol.org

URL de cet article : https://bit.ly/2Bz5iew

Comprendre le blocus contre le Venezuela: 2e partie, les faits.

arton34148-94d88Romain Migus

 

Deuxième partie : les faits. 

La chronologie qui suit nous permet de répondre à trois questions essentielles pour comprendre le blocus contre le Venezuela : « Qui impose le blocus ? A qui l’imposent-il ? Et pourquoi ? » (1).

A la lecture des mesures prises, la réponse à la première question saute aux yeux : ce sont les Etats-Unis, suivit par leurs vassaux latino-américains ou européens. Les faits parlent d’eux-mêmes. Cela se passe de commentaires ou d’interprétations douteuses.

La réponse à la deuxième question coule aussi de source. Alors que certains commentateurs s’évertuent à relayer les éléments de langage de l’administration étatsunienne faisant croire qu’il ne s’agit que de sanctions ciblées sur des personnes, la lecture de ce document nous amène à une conclusion logique.  C’est bien le Peuple vénézuélien tout entier qui est visé. Ce qui est d’ailleurs explicitement revendiqué par le pouvoir des Etats-Unis

C’est d’ailleurs pourquoi nous ne mentionnons pas les sanctions contre des membres de l’Etat vénézuélien (sauf dans le secteur de l’alimentation). Démarré en 2008, ces sanctions individuelles touchent aujourd’hui 51 citoyens vénézuéliens.

Quand à la réponse à la dernière question, elle est la conséquence de la deuxième. Il y a d’abord une réponse en terme géopolitique. Le Venezuela dispose des premières réserves de pétrole au monde, des quatrièmes réserves d’or, son sous-sol regorge de minerais (coltan, thorium, bauxite, fer) et c’est un pays riche en eau douce, en gaz et en diamants. Nous comprenons que cela ouvre l’appétit de certains prédateurs.

Mais pourquoi donc vouloir affamer et martyriser un Peuple dans son ensemble ? Tout simplement parce que ce Peuple de combattants refuse systématiquement depuis 1998 de voir sa souveraineté piétinée par un empire aux services des transnationales. Et ce Peuple à la tête dure a déjà résisté à plusieurs tentatives pour le faire revenir dans le droit chemin des intérêts des dominants.

Le peuple vénézuélien a non seulement démontré qu’une autre voie était possible face au néolibéralisme, mais il a donné des leçons de résistance à bien d’autres peuples de par le monde. C’est donc lui qui doit désormais payer cet affront.

Aux opinions politiciennes biaisées, il faut systématiquement opposer les faits. Toutes discussions ou débats sur le pays caribéen doit nécessairement passer par une analyse des mesures de rétorsion contre l’économie du Venezuela.

Après, seulement après, on peut parler de l’effectivité ou pas des politiques du gouvernement, des options économiques, ou des conséquences sociales de la situation actuelle.

Voici donc une chronologie sommaire des attaques financières, bancaires et économiques contre la Révolution Bolivarienne. Elle ne prend pas en compte les autres dimensions de la guerre hybride menée contre le Venezuela tels que les fronts diplomatique, militaire, médiatique, juridique ou institutionnel.

Avant de parler de l’économie, parlons du blocus.

Barbeles

14 avril 2013 : Nicolas Maduro est élu président de la République Bolivarienne du Venezuela avec 50,61% des voix. Son principal opposant, Henrique Capriles Radonski ne reconnaît pas sa défaite, et appelle ses partisans à prendre la rue. Bilan : 11 chavistes assassinés, 65 blessés.

12 février 2014 – mai 2014 : L’opposition tente de renverser le président par la force. Bilan : 42 morts. 850 blessés. Face à l’échec de ce coup d’Etat et considérant les déroutes électorales, une stratégie économique et financière va être mis en place pour étrangler la population du Venezuela et la retourner contre le gouvernement de la Révolution Bolivarienne.

Décembre 2014: Le Congrès des Etats-Unis approuve la loi 113-278 intitulée « Loi publique de défense des droits de l’Homme et de la Société Civile au Venezuela ». Cet instrument juridique dicte la ligne d’action politique du gouvernement de Etats-Unis et de ses vassales contre le Venezuela. La loi 113-278 établit la possibilité de prendre des mesures unilatérales coercitives contre le Venezuela dans les domaines économiques, financiers et commerciales. De plus, elle stipule de « travailler » dans ce sens avec ses partenaires membres de l’Organisation des Etats Américains (OEA) et de l’Union Européenne.

08/03/2015 : Le président des Etats-Unis, Barack Obama, signe l’Ordre exécutif 13692 (le « décret Obama »). Ce dernier se base sur la Loi des Pouvoirs Economiques en situation d’Urgence Nationale, sur la loi d’Urgence Nationale et sur la Loi 113-278 pour déclarer le Venezuela « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis ». Ce décret va permettre l’élaboration légale des attaques économiques que subit le Venezuela depuis cette date.

Avril 2016 : Le blocus financier commence. A partir de cette date, les institutions vénézuéliennes titulaires de compte bancaires à l’étranger se voient stipuler des restrictions pour la réalisation de paiement en dollars.

Mai 2016 : La Banque Commerzbank (Allemagne) ferme les comptes de plusieurs institutions vénézuéliennes dont ceux des banques publiques vénézuéliennes et ceux de Pdvsa, l’entreprise pétrolière.

Juillet 2016 : La banque étatsunienne Citibank interdit á son réseau d’intermédiaires bancaires d’opérer des transactions avec les institutions vénézuéliennes, dont la Banque Centrale du Venezuela.

Août 2016 : La fermeture unilatérale des comptes d’intermédiaire bancaire oblige le Venezuela à opérer à partir d’autres monnaies alors que la plupart des devises obtenues par la vente de Pétrole sont en dollars. Le pays subit de grosses pertes dues aux nouveaux coûts de transaction, de change et de cout opératifs.

Août 2016 (bis) : La Banque Novo Banco (Portugal) informe l’Etat vénézuélien qu’elle ne réalisera plus d’opération en dollars avec des banques ou des institutions vénézuéliennes, á cause de la pression exercée par ses intermédiaires bancaires.

Juillet 2017 : L’entreprise Delaware (qui gère des portefeuilles de titres de Pdvsa) informe Pdvsa que sa banque intermédiaire (PNC Bank) n’acceptera plus de fonds de l’entreprise pétrolière.

Juillet 2017 (bis) : La banque étatsunienne Citybank refuse de recevoir un paiement de l’Etat vénézuélien destiné à l’achat de 300.000 doses d’insuline.

21/08/2017 : La Bank Of China basé au Panama informe le Venezuela, que suite à des pressions reçues de la part du Département du Trésor des USA ainsi que du gouvernement du Panama, elle ne réalisera plus aucune transaction en dollars de ou à destination du Venezuela.

22/08/2017 : Plusieurs banques russes informe le Venezuela de l’impossibilité de réaliser des transactions avec des banques vénézuéliennes en raison de la restriction imposée par les banques intermédiaires des Etats-Unis et de plusieurs pays européens.

23/08/2017 : La banque intermédiaire de l’institution bancaire BDC Shandong stoppe une transaction de la Chine vers le Venezuela d’un montant de 200 millions de dollars. Il faudra plus d’un mois pour que le Venezuela puisse récupérer cette somme d’argent.

24/08/2017 : Donald Trump signe l’ordre exécutif 13808 intitulé « Imposition de sanctions additionnelles à propos de la situation au Venezuela ». Ce décret interdit toute une série de transaction avec l’Etat vénézuélien, et notamment avec Pdvsa, et tout autres entités détenues par l’Etat vénézuélien. Est établie une liste de restriction aux opérations financières :

  •   L’Etat vénézuélien et Pdvsa sont interdits d’émettre de nouveaux titres de leur dette
  •    Interdiction de réaliser des transactions sur les titres émis par le gouvernement avant l’entrée en vigueur de ce décret.
  •  Le versement de dividendes ou de bénéfices au gouvernement du Venezuela de la part d’entités résidant aux USA est interdit. Cela affecte avant tout Citgo, entreprise appartenant à Pdvsa, et qui compte 3 raffineries et 6000 stations d’essence sur le territoire des Etats-Unis.
  •   L’achat de certains bons du trésor vénézuélien et de la dette vénézuélienne est interdit.

La maison blanche déclare que cet ensemble d’interdiction a « été soigneusement pensé pour refuser à la dictature de Maduro une source non négligeable de financement »

Le décret 13808 vise à systématiser les attaques contre les entreprises publiques et les opérations commerciales et financières de l’Etat vénézuélien afin de déstructurer l’économie du pays. A ce sujet, l’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela et en Colombie, Wiliam Brownfield a déclaré : « La meilleure résolution est de précipiter l’effondrement du gouvernement vénézuélien même si cela implique des mois et des années de souffrance pour les vénézuéliens».

Août 2017 : Suite à des pressions du Département du Trésor des Etats-Unis, l’entreprise Euroclear, une filiale de la banque américaine JP Morgan, congèle les opérations de transaction sur la dette souveraine du Venezuela. Euroclear retient ainsi,  depuis lors, 1 milliard 200 millions de dollars appartenant á la République Bolivarienne du Venezuela.

Août 2017 (bis):La Bank of China de Francfort refuse d’émettre une transaction de 15 millions de dollars, du par le Venezuela à l’entreprise minière Gold Reserve.

05/09/2017 : Le Canada et les Etats-Unis s’associent pour « adopter des mesures économiques contre le Venezuela et contre les personnes qui contribue activement à la situation actuelle dans le pays ».

Octobre 2017 : La Deutsche Bank informe la banque chinoise Citic Bank de la fermeture de ses comptes chez ses intermédiaires bancaires pour avoir accepter des paiements de Pdvsa.

Octobre 2017 (bis): Le Venezuela achète des vaccins et des médicaments á l’Organisation Panaméricaine de la Santé, filiale de l’Organisation Mondiale de la Santé, et donc sous l’égide de l’ONU.

En vertu de l’extraterritorialité des lois états-uniennes, la banque suisse UBS rejettera le paiement, provoquant un retard de 4 mois dans la livraison des vaccins et déstructurant complètement le système public de vaccination gratuite du ministère de la santé vénézuélien.

03/11/2017 : Le président Maduro annonce que le Venezuela a remboursé plus de 74 milliards de dollars à ses créanciers sur les quatre dernières années. Malgré cela, les agences de notations font augmenter le risque-pays du Venezuela, rendant plus difficile l’obtention de crédits sur les marchés financiers.

09/11/2017 : EEUU sanctionne un groupe de fonctionnaires vénézuéliens au motif de « piétiner la démocratie et administrer les programmes gouvernementaux corrompus de distribution d’aliments ». Les fonctionnaires responsables de l’importation d’aliments dans le pays ne peuvent plus signer d’accord commerciaux favorisant la politique alimentaire du gouvernement.

13/11/2017 : L’Union européenne interdit la vente de matériel de défense ou de sécurité intérieur au Venezuela.

14/11/2017 : L’agence de notation Standard and Poor’s déclare un « défaut partielle » du Venezuela malgré les paiements réguliers de la dette par le Venezuela.

15/11/2017 : La Deutsche Bank, principal intermédiaire de la Banque Centrale du Venezuela ferme définitivement les comptes de cette institution, mettant en danger toutes ses opérations bancaires.

Novembre 2017 : Le Venezuela achète des médicaments anti-malaria (primaquine et cloroquine) au laboratoire colombien BSN Medical. Le gouvernement de Colombie empêche la livraison sans aucune justification.

Novembre 2017 (bis):Les transnationales pharmaceutiques Baster, Abbot, et Pfizer refusent d’émettre des certificats d’exportation à destination du Venezuela, rendant impossible l’achat de médicaments produits par ces entreprises, notamment dans le domaine oncologique.

Novembre 2017 (ter): Les banques intermédiaires refusent plusieurs transactions du Venezuela à hauteur de 39 millions de dollars. Cette somme était destinée à 23 opérations d’achats alimentaires pour les fêtes de fin d’année.

29/01/2018 : Le département du Trésor des Etats-Unis affirme « la campagne de pression contre le Venezuela porte ses fruits. Les sanctions financières que nous avons imposé ont obligé le gouvernement de ce pays à commencer à entrer en défaut de paiement, tant pour sa dette souveraine comme pour celle de Pdvsa. Et nous pouvons assister (…) à un effondrement économique total du Venezuela. Donc notre politique fonctionne, notre stratégie fonctionne et nous la maintiendrons. »

12/02/2018 : Le département du Trésor des Etats-Unis élargit les sanctions financières contre le Venezuela et les entreprises vénézuéliennes. La renégociation et la restructuration de la dette vénézuélienne et de celle de Pdvsa émise avant le 25 aout 2017 sont interdites.

Mars 2018 : 15 boxeurs vénézuéliens n’ont pas pu participer aux qualifications pour les Jeux d’Amérique Centrale et des Caraïbes 2018 parce qu’ils n’ont pas pu arriver à un accord avec les agences qui ont mis diverses limites parmi lesquelles le prix du billet qui est passé de 300 à 2 100 dollars par personne quand l’entreprise a appris qu’il s’agissait du transport de la Fédération Vénézuélienne de Boxe.

Lorsque, ensuite, une compagnie privée a proposé un vol charter pour transporter l’équipe, la Colombie et le Panamá n’ont pas autorisé le survol de leurs espaces aériens et le Mexique a fait la même chose.

02/03/2018 : Les Etats-Unis renouvellent, pour un an, les décrets 13692 (Obama) et 13808 (Trump). Le décret 13808 impose six nouvelles mesures coercitives pour attaquer la stabilité financière du Venezuela. Le Bureau des Crimes Financiers des Etats-Unis (FinCEN) alerte les institutions financières mondiales que les transactions avec des entités publiques vénézuéliennes sont suspectées de corruption. Cette accusation sans fondement ni preuve a pour conséquence de freiner le paiement à des entreprises d’alimentation et à des laboratoires pharmaceutiques, rendant difficile l’importation de ces biens. De même, cela aura pour conséquence le gel d’1 milliard 650 millions de dollars appartenant à l’Etat vénézuélien.

19/03/2018 : Le président Trump signe l’ordre exécutif 13827 qui interdit à tout citoyens et institutions d’effectuer des transactions financières avec la cryptomonnaie vénézuélienne « Petro » avant même que celle-ci puisse se négocier sur les marchés de cryptomonnaie. Cette décision est la première du genre dans la courte histoire des cryptomonnaies.

27/03/2018 : Le gouvernement du Panama publie une liste de seize entreprises vénézuélienne suspectées sans preuve de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme.

19/04/2018 : Steven Mnuchin, le secrétaire au Trésor des USA se réunit avec des représentants d’Allemagne, d’Argentine, du Brésil, du Canada, de Colombie, d’Espagne, de France, du Guatemala, d’Italie, du Japon, du Mexique, du Panama, du Paraguay, du Pérou, et du Royaume Uni pour leur demander des « actions concrètes afin de restreindre la capacité des fonctionnaires vénézuéliens corrompus et de leurs réseaux de soutien ». Il affirmera que le Président Nicolas Maduro ne possède aucune légitimité pour demander des crédits au nom de son pays. L’objectif est d’assécher financièrement le Venezuela.

Mai 2018 : 9 millions de dollars de l’Etat vénézuélien sont congelés. Ils étaient destinés au traitement de la dialyse. 20.000 patients en seront privés.

Mai 2018 (bis) : La banque italienne Intensa Sanpaolo bloque l’argent destiné à la mise en place du pavillon du Venezuela à la XVI° Biennale d’Architecture de Venise.

21/05/2018 : En raison de la réélection de Nicolas Maduro à la présidence, Donald Trump renforce les sanctions. Il sera désormais interdit à tous citoyens et entreprises des Etats-Unis d’acquérir des propriétés appartenant au gouvernement du Venezuela sur le territoire des Etats-Unis.

25/06/2018 : Le Conseil européen adopte la décision 2018/901 sanctionnant des membres de l’administration vénézuélienne dont ceux opérant dans le secteur de l’alimentation. Cette mesure fait écho à celle prise un an plus tôt par les Etats-Unis (le 9 novembre 2017) afin de rendre impossible l’achat d’aliments par le gouvernement vénézuélien.

01/11/2018 : Le président Trump signe un nouveau décret autorisant le Département du Trésor à confisquer des propriétés à des opérateurs du secteur aurifère au Venezuela, sans que des accusations pénales ou civiles soient nécessaires. Le but recherché est d’empêcher la récupération par l’Etat vénézuélien du bassin minier de l’Orénoque, 4eréserve d’or au monde.

Le Secrétaire adjoint du Trésor des Etats Unis, Marshall Billingslea dans un cynisme absolu, déclarera à ce sujet : « Nous devrions manifester plus d’indignation face aux dommages infligés à l’environnement et aux populations indigènes ».

09/11/2018 : La Banque Centrale du Royaume Uni refuse de restituer au Venezuela 14 tonnes d’or appartenant à ce pays. Il s’agit ni plus ni moins d’une spoliation d’une valeur de 550 millions de dollars.

Voilà, maintenant on peut parler du Venezuela et confronter les points de vue.

Romain Migus

Note :

(1) J’emprunte ces questions pour leur grande pertinence à Carlos Mendez Tovar, écrivain vénézuélien, interviewé par Viktor Dedaj au sujet du blocus contre….Cuba.

Voir Viktor Dedaj, « Sin Embargo – Paroles cubaines contre le blocus », LeGrandSoir, disponible sur https://www.legrandsoir.info/IMG/pdf/sin_embargo_paroles_cubaines_viktor_dedaj.pdf

Source : https://www.romainmigus.info/2018/11/comprendre-le-blocus-contre-le_27.html

Comprendre le blocus contre le Venezuela : le vécu et les faits (1/2)

arton34148-94d88Romain MIGUS

 

Première partie : le vécu.

Au mieux la guerre économique et le blocus financier contre le Venezuela sont généralement invoqués comme un détail sans importance ou une invention du gouvernement, au pire, et dans l’extrême majorité des cas, elle est complètement passé sous silence. Il ne s’agit pas ici de faire une révision exhaustive des politiques économiques de la Révolution Bolivarienne. Si la majorité d’entre elles ont eu un apport bénéfique pour le pays, certaines ont pu être ponctuées d’erreurs, et ont pu avoir des conséquences dans la crise économique que traverse actuellement le pays.

Cependant, il est indéniable que les manœuvres et les sanctions contre l’économie vénézuélienne ont un impact prédominant dans la situation économique actuelle. Et aujourd’hui, il est impossible d’analyser objectivement la situation au Venezuela sans passer par une étude minutieuse du blocus financier et de la guerre économique.

Ces sanctions ne sont pas propres au Venezuela. Elles proviennent d’un arsenal de mesures économiques déjà mis à l’épreuve dans le Chili d’Allende mais aussi actuellement à Cuba, en Russie ou en Iran pour ne citer que quelques exemples. Même s’il existe quelques rares articles en français sur ce sujet, ils sont assez complexes et ne parviennent que trop rarement à expliquer une situation difficile à s’imaginer pour tout un chacun.

C’est ce que nous tenterons de faire ici. C’est pourquoi, cher lecteur, j’ai décidé exceptionnellement de te tutoyer. Parce que je vais parler de toi. Ou plutôt, je vais prendre un exemple de ta vie quotidienne pour essayer de t’expliquer ce que représente la guerre économique contre le Venezuela. La première partie de cet article (« Le vécu ») tente de te faire imaginer ce que serait ta vie si les mesures prises contre le Venezuela s’appliquaient à ton quotidien. Ensuite, dans une deuxième partie (« les faits ») nous établirons une chronologie du blocus contre le Venezuela pour imposer des faits aux opinions particulières.

Alors ferme les yeux et imagine toi dans la peau d’un pays en guerre économique (c’est une invitation à te transposer, rouvre les yeux sinon tu ne pourras pas lire le texte).

Cher lecteur,

Comme chaque français, ta journée commence par l’achat d’une baguette de pain. A peine réveillé, tu fonces à la boulangerie pour acheter le sésame qui marquera véritablement le lancement d’une nouvelle aventure quotidienne. Tu le fais même avant de dire bonjour à tes enfants, car tu sais très bien que le bisou matinal de tes gosses n’est pas le même si il est, ou non, accompagné de la bonne odeur du pain chaud.

Un matin, tu te lèves comme tous les autres jours, et tu vas à la boulangerie en bas de chez toi. Un rituel habituel. Cela va de soi. 
« Bonjour Sylvie. Comment vas-tu ? » Après tant d’années, tu la connais bien ta boulangère. Elle fait presque partie de la famille. Mais aujourd’hui, en regardant son visage lorsque tu es rentré dans son commerce, tu sens qu’il y a quelque chose qui cloche.
« Écoute, je suis très embêtée, mais je ne vais plus pouvoir te vendre du pain. 
Surpris et interloqué, tu réponds du tac au tac : « Comment ça ? C’est une blague ?
– Non, désolé. Les fournisseurs de farine nous ont prévenus. Si nous te vendons du pain, ils ne nous livreront plus de farine. Tu comprends que ce n’est pas négociable.
– Et bien tu perds un client et un bon ». 
Très énervé, tu sors de ta boulangerie. Qu’à cela ne tienne, tu iras dans une autre. Ce ne sont pas les boulangeries qui manquent dans le quartier. 
Sauf que tu vas déchanter très vite. Tous les vendeurs de pain du quartier te tiennent le même discours, et toutes celles de ton arrondissement. Le premier jour tu rentres chez toi, sans pain. 
« Papa, tu n’as pas acheté de pain aujourd’hui » te demande le plus jeune de tes enfants.
– Non, pas aujourd’hui, grommèles-tu avant de disparaître dans ta chambre.

Le lendemain et les jours suivants, tu te rends compte que la chose est sérieuse. Non seulement aucune boulangerie de la ville ne veut te vendre du pain, mais ce refus est tout aussi catégorique dans les boulangeries du département et de la région. Assez rapidement, tu comprends que les 35.000 établissements de vente de pain présents sur le territoire national ont répondu aux exigences des fournisseurs de farine et de leurs actionnaires. Aucun d’eux ne te vendra de pain. Pour trouver une baguette, il va falloir désormais te lever tôt car même au niveau de l’Union européenne, impossible de trouver une boulangerie qui accepte de te vendre directement ses produits. C’est quand même le comble, tu as de l’argent pour acheter mais personne ne veut te vendre.

Evidemment, c’est toute ton organisation quotidienne qui va s’en trouver chamboulée. Après de grandes recherches, tu as réussi à trouver une boulangerie qui fait des bonnes baguettes. Elle veut bien te vendre du pain. Petit problème, elle est au Vietnam. Avec le coût du transport, ça te revient plus cher. En plus, la baguette, n’est pas la même que chez nous. Comment y remédier ?

Pour essayer de contourner ce système, tu avais dégoté un importateur qui achète du pain dans une boulangerie en Pologne et le transporte jusqu’à chez toi. Mais cette solution n’est pas idéale. D’abord, le type se sucrait une bonne commission au passage, mais en plus les fournisseurs de farine et leurs actionnaires ont fini par repérer son manège, et l’ont sanctionné. Désormais, il pourra toujours continuer à faire son métier mais ne pourra plus importer du pain. Quant à toi, c’est retour à la case départ. Tu dois encore chercher un autre importateur, qui vus les risques encourus, va prendre une commission encore plus grosse. Cela ne peut pas être une solution quotidienne et tu ne l’utilises que vraiment exceptionnellement. En plus, pour les payer il fallait inventer tout un tas de stratagèmes, car les virements d’argent pour payer l’importateur étaient, soit refusés par les banques, soit l’argent transféré était congelé pendant des mois, et nombreux étaient les importateurs qui se fatiguaient de travailler dans ses conditions.

Chez toi, comme tu peux l’imaginer, l’ambiance est délétère. Tout le monde souffre de la situation et aimerait un retour à la normale, pouvoir faire un petit déjeuner avec du pain et des croissants…comme avant.

L’autre jour tu t’es engueulé avec ton fils cadet. Il t’a accusé de ne pas te remuer assez pour ramener du pain. Toi, évidemment ça t’a énervé, vu que tu passes le plus clair de ton temps à essayer d’en trouver. Ça déteint sur ton travail d’ailleurs. Car, ne pouvant te dédoubler, tu peines à concilier ton activité professionnelle d’artisan avec des recherches qui empiètent sur ta routine quotidienne. Du coup, tu es moins efficace. C’est un cercle vicieux.

Ta fille aînée en a eu ras le bol. Elle est partie vivre à Montréal dès qu’elle a eu obtenu son diplôme d’ingénieure agronome. Chez nos cousins québécois, il y a beaucoup de boulangers et de fils de boulangers français. Elle trouve du pain. De temps à autre, elle t’en envoie par la Poste. Quand il arrive, il est souvent rassis et dur comme de la pierre. Tu en fais du pain grillé et lui envoie une photo de ton petit déjeuner par wasapp. Tu souris sur la photo, mais c’est un peu forcé. L’autre jour, par téléphone, tu lui as fait remarquer que tu ne cherches pas l’aumône mais juste pouvoir acheter ton pain normalement.

« Tu comprends rien, papa. Je fais tous les efforts pour vous envoyer du pain. Je ne travaille pas comme ingénieure ici, je fais des petits boulots. Même moi, je ne mange pas de baguette tous les jours car j’ai plein d’autres choses à payer.
– Si tu ne manges pas de pain tous les jours, pourquoi tu ne reviens pas ? lui as-tu répondu. 
Elle t’a raccroché au nez. Décidément, vous n’êtes plus sur la même longueur d’ondes. Chacun voit la difficulté de sa réalité quotidienne depuis ses propres perspectives. Le dialogue est difficile, conséquence tragique de la pression exercée par les producteurs de farine et leurs actionnaires.

Face à la complexité de la situation, tu décides de changer ton fusil d’épaule. Si c’est si difficile d’acheter du pain, alors tu vas le faire. Tu te décides à acheter un terrain où tu feras pousser du blé en quantité suffisante, tu le récolteras, le transformeras en farine, et tu feras ton pain.

Sauf que, si tu avais suffisamment d’argent pour acheter une baguette par jour, c’est toute une autre affaire pour te lancer dans cette aventure. Il va falloir que tu demandes un prêt. Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas la première fois. Ta voiture, ta maison, la construction de ta cuisine, tu as fais tout cela à crédit. Mais alors que tu les as toujours remboursés rubis sur l’ongle et dans les temps, tu apparais dans le Fichier National des Incidents de Remboursement des Crédits aux Particuliers. Il n’y a aucune explication rationnelle, à moins de suspecter que les producteurs de farine et leurs actionnaires soient de mèche avec ceux qui établissent ce fichier. Tu as beau démontrer que tu n’as jamais eu de retard de paiement, aucune banque ne veut te prêter de l’argent. C’est rageant.

Quand finalement tu réussis à trouver un établissement bancaire qui veut bien t’octroyer un crédit, les taux d’intérêts qu’il te propose sont ahurissants. Tu te dis, encore une fois, que ce n’est pas juste. Ton voisin, qui vit à crédit, et a remboursé les banques exactement dans le même temps que toi, bénéficie lui de l’autorisation de prêts à des taux d’intérêts abordables.

Une fois acheté le terrain, il faut encore investir dans des semences, de l’engrais, du matériel agricole, des moissonneuses-batteuses, des aspirateurs, des sasseurs, des trieurs, des broyeurs, des mélangeuses. Il te faudra des pièces de rechange aussi, si ça pète. Et puis, une fois que tu auras ta farine, pour faire ton pain, il te faudra un four, une couche, un pétrin (et pas celui dans lequel tu te trouves).

C’est un gros investissement. En plus, les producteurs de farine et leurs actionnaires veillent scrupuleusement à ce que tu ne rentres pas dans cette activité et font pression sur tous les vendeurs de matériels agricoles et de boulangerie.

Mais le plus difficile, c’est que tu n’as jamais fait ça de ta vie. Pour avoir ton pain, il faut te lancer dans une aventure qui t’est complètement étrangère. Ta fille aurait pu t’aider, elle est ingénieure agronome. Mais elle est partie à Montréal. Il faudra donc que tu commences de zéro, tout seul, et tu feras certainement toutes les erreurs que commettent les novices en la matière. Bref, tu décides malgré tout de te lancer mais le résultat ne sera certainement pas palpable demain.

Comme si la situation n’était pas assez complexe, un matin tu vas au travail et tu découvres que plusieurs de tes clients habituels ont annulé leurs commandes. Tu leur téléphones. Ils te disent tous la même chose. Les producteurs de farine et leurs actionnaires les ont menacés de sanctions et de représailles, s’ils continuent de travailler avec toi. Non content de t’empêcher d’acheter ton pain, ils veulent désormais te ruiner pour être sûr que tu n’arriveras pas à contourner leur manœuvre.

C’est dans ces moments-là que se retrouver entre amis permet de décompresser. Ah les amis, parlons-en ! La plupart d’entre eux venaient prendre le petit-déjeuner chez toi depuis des années. Au début de ton calvaire, certains ont continué à venir. Mais la première fois, tu leur as servi de la cervelle avec le café. Ils ont quand même goûté en esquissant plein de grimaces. La deuxième fois, ils sont venus mais n’ont pas mangé. Et puis, avec le temps, ils ne viennent plus. Les rares copains qui ne t’ont pas lâché t’ont informé que plus personne ne parle de toi dans le groupe. Tu es devenu un tabou. Quand certains ex-amis parlent de toi en mal, qu’ils soutiennent que tu es un abruti, incapable de fournir une baguette de pain à tes gosses, un murmure traverse systématiquement les copains présents. S’ensuit un silence gêné et tout le monde passe à autre chose. Tu es devenu gênant pour l’harmonie du groupe. A la trappe, on n’en parle plus.

Tu te dis qu’ils pourraient agir, que cette situation pourrait leur tomber sur le coin du nez un jour ou l’autre. Ils pourraient organiser un boycott des producteurs de farine, faire connaître ta situation, peser de tout leur poids pour que l’on te ré-autorise à acheter du pain. Et puis, à quoi bon ? Tu as juste désormais beaucoup plus d’estime pour ceux qui continuent à te rendre visite pendant le petit-déjeuner.

L’autre jour, quelqu’un a sonné chez toi. C’était tard le soir. Tu es sorti pour voir de qui il s’agissait. Un type était planté devant toi. La lune éclairait sa silhouette, laissant deviner un homme assez grand. Tu n’as pas distingué son visage, caché sous une capuche. A ses pieds, était posé un gros sac. 
« Bonsoir. On m’a dit que vous cherchiez à acheter du pain, te dit-il en te révélant le contenu de son sac qui regorgeait de baguettes, de pains de campagne et autres viennoiseries.
Ton visage s’est illuminé. « Combien la baguette ? » lui demandes-tu en essayant de ne laisser transparaître aucune émotion. 
« 90 euros. Pour le pain, c’est 130 euros. 25 le croissant, et…. »
Tu le coupes d’un ton sec et d’un geste de la main : « C’est bon, ça ne m’intéresse pas, c’est trop cher »
Le type a remballé sa marchandise et s’en est allé dans la nuit en te glissant : « Je repasserai ».

Ta première réaction a été de vouloir lui mettre ton poing dans la gueule. Et puis, tu es revenu à la raison. Non seulement le type semblait être plus fort que toi, mais en plus peut-être qu’un jour tu seras quand même contraint de lui acheter une baguette. Donc tu t’es ravisé. A chaque fois que tu y repenses, ton sang bouillonne. C’est révoltant, c’est injuste. Mais pourquoi donc la police n’arrête-t-elle pas ce délinquant ?

En y pensant bien, peut-être que si tu étais policier, tu négocierais une baguette de pain pour fermer les yeux sur son trafic. Peut-être même que si tu étais directeur d’un hôpital ou d’un établissement scolaire, tu détournerais le pain des patients et des enfants pour le bouffer ou pour le vendre à ton tour. Peut-être, peut-être…ou peut-être pas, parce que tu crois encore dans certaines valeurs morales et solidaires, mais tout le monde n’est pas comme toi.

Quoi qu’il en soit, cette situation t’a changé, tu ne penses plus pareil. La volonté de sortir de cette galère quotidienne t’amène à imaginer des scénarios que tu n’aurais jamais conçus avant. C’est même devenu obsessionnel. Tu commences à concevoir tes relations avec les autres et avec le monde alentour au prisme de la situation délicate que tu dois affronter. Les répercussions que cela engendre sont terribles et contribuent à déstructurer la qualité de ta relation aux autres et à la société. Elles influent aussi sur ta manière de voir le monde extérieur à laquelle tu t’étais habitué.

Ta situation n’étant pas « normale », il t’es difficile de penser un ensemble de solutions qui s’avéreraient de bon sens ou rationnel dans une situation courante. Il te faut sans cesse inventer, contourner les règles et normes établies. Comme tu avances en territoire inconnu, tu commets quelques erreurs. Les réparer fait surgir d’autres obstacles.

Tu es beaucoup plus à fleur de peau, et tu réagis au quart de tour. Tu es un peu parano aussi, tu as l’impression que la terre entière t’en veut. Ce qui n’est que partiellement vrai car seulement une partie de la terre t’en veut, mais alors elle t’en veut à mort. Elle t’en veut pour être ce que tu es. Elle t’en veut plus pour l’identité que tu dégages fièrement que pour tes actes en soi. Donc tu es devant un dilemme, soit tu jettes l’éponge mais ça, ce n’est pas toi. Soit tu persistes à reconstruire une normalité depuis une situation anormale, et cela n’a rien d’aisé.

Pour te détendre un peu, tu décides de regarder la télé. Ô surprise, toutes les chaines parlent de toi. Tu as beau zapper, elles racontent toutes la même chose, tout comme la presse, les magazines et les radios. Des dizaines d’experts se succèdent à l’écran pour dire que « tu es un incapable », se lamentent sur le sort de tes « pauvres gosses qui ne peuvent pas manger de pain ». « Salaud » te crie un professeur d’Université que tu n’as pourtant jamais vu ni connu, « si tu n’as pas de pain, achète de la brioche ».

Bien évidemment, aucun de ces commissaires médiatiques ne mentionne la guerre que te livrent les fournisseurs de farine et leurs actionnaires. La seule fois où tu as entendu un éditorialiste la mentionner du bout des lèvres, c’était pour ajouter dans la foulée que « cette soi-disant guerre te sert de prétexte pour justifier ton incapacité à donner une tartine à ses gosses ». Tu as manqué de t’étrangler de rage. Si tout ce que font les producteurs de farine et leurs actionnaires pour te nuire ne fait que t’avantager, pourquoi donc n’arrêtent-ils pas leur manège ?

Ceux qui osent encore venir prendre le petit-déjeuner avec toi et ta famille sont systématiquement dénigrés, vilipendés et insultés dans les médias. Ceux qui ne viennent plus aussi, ce qui, il faut l’avouer te fait bien rire.

Dans le quartier, tout le monde regarde la télé, mais tu n’es pas devenu totalement un paria. La majorité des gens s’en foutent de ta situation car ils sont déjà préoccupés par la leur, certes différente mais néanmoins difficile. S’ils connaissaient ton cas, tu es sûr que cela les révolterait. Surtout que ceux qui s’acharnent sur toi font partie de la même caste à qui on a rendu la vie compliquée.

Beaucoup dans ta situation, se seraient arrêtés pour pleurer sur le bord de la route. Mais ce n’est pas ton genre. Avec le temps, toutes ses attaques te renforcent dans tes convictions, ta dignité n’est pas négociable, tu ne lâcheras rien.

Voilà, maintenant que tu t’es mis dans la peau de ce personnage, que tu te l’es approprié, que tu as commencé à te demander comment tu ferais concrètement pour avoir du pain, alors maintenant seulement, on peut commencer à parler du Venezuela.

Romain MIGUS

Prochaine partie : les faits.

 

Source: https://www.romainmigus.info/2018/11/comprendre-le-blocus-contre-le.html

Teaser de “Commune”, nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne de TERRA TV

“Commune”, qui sort en janvier 2019, est un nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne produit par TERRA TV et et par l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE).

Sans doute y a-t-il un grain de folie à vouloir encore montrer au monde ce qui se passe au Venezuela hors du champ médiatique, à l’heure où le gouvernement mondial s’exerce par les médias, et où s’est creusé un abîme insondable entre la réalité d’un pays et son image à l’extérieur. ¨Commune¨ nous fait entrer au coeur des contradictions qui font avancer une démocratie participative, celle que les médias ont occultée depuis vingt ans pour la transformer aujourd’hui en ¨dictature de Maduro¨.

Ce film est parti d’une idée de Terra TV : comprendre le lien entre luttes paysannes et agriculture urbaine comme base des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs) qui résistent aux pénuries provoquées par la guerre économique. La relation nouée avec les habitant(e)s de la Commune Altos de Lidice, née au sein des quartiers populaires de l’Ouest de Caracas, a ouvert la boîte de Pandore. De réunion en réunion, le tournage s’est fait tourbillon quotidien : santé, approvisionnement, eau, électricité, transport… doutes, conflits, flottements, absences, chutes, rechutes, humour et nouveaux départs…. élections, reélections de conseils communaux, fêtes de quartier, “arepazos” pour nourrir et ausculter les enfants, cerfs-volants flottant sur les hautes terres froides qu’on s’est promis de semer pour soutenir les CLAPs, avec toujours, partout, les femmes en première ligne…

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Assemblée populaire, maquette du quartier… Jesus Reyes à la caméra et Victor Hugo Rivera au son

Cette chronique d’une organisation populaire depuis sa naissance repose sur les épaules de Jesús Reyes, de Victor Hugo Rivera, issus de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma et de Télévision.

Jesus Reyes explique : « Les images parlent d’elles-mêmes, il y a de l’affection dans leur conception, elles cherchent à être vues et tentent de faire comprendre un futur pas si lointain. La poésie ne se détermine pas, elle naît de ce que nous observons jour après jour, à l’aube, l’après-midi, le soir.  On n’a pas peur de montrer la vie, quand on connaît la mort de près, on montre les blessures. Nous travaillons tous les jours.  »

Victor Hugo Rivera se dit ¨fatigué de voir comment notre époque a rétréci l’oeil documentaire, de voir le latino-américain rester une victime individualisée, vidée de son Histoire, objet humanitaire monnayable dans les télévisions et les festivals. L’art du réalisateur, de l’équipe qui réalise, ce n’est pas de chercher un thème mais de laisser le thème le trouver, non pas de choisir les gens mais de les laisser vous choisir. La forme de l’image naît de ce moment d’égalité, d’amour, de respect, de compréhension, de construction.¨

Et de citer Julio García Espinoza: ¨Un cinéma au service de la révolution exige, surtout, de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Le contraire d’un cinéma autosuffisant et contemplatif. Le contraire d’un cinéma qui ¨illustre et embellit¨ les idées ou concepts que nous possédons déjà. Analyser un problème, montrer le processus d’un problème, c’est le soumettre au jugement sans rendre le verdict. Il y a un type de journalisme qui consiste à donner le commentaire plus que l’information. Il y a un autre type de journalisme qui consiste à donner les nouvelles mais en les mettant en valeur par le montage. Montrer le processus d’un problème, c’est comme montrer le développement lui-même de la nouvelle, montrer le développement pluraliste de l’information.¨

Thierry Deronne, Caracas, 25 novembre 2018

« Commune » de Jesus Reyes et Victor Hugo Rivera, production Terra TV, sortie le 20 janvier 2019. Pour acquérir le DVD en sous-titres français, on peut écrire à partir de cette date à Gloria Verges, gloriaverges@free.fr

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Au Venezuela, la révolution paysanne

Par Geraldina Colotti, correspondante en Europe de Resumen Latinoamericano

14 novembre 2018

Le 13 septembre à Bruxelles (Belgique) est né le Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne en présence d’organisations internationalistes de 17 pays. Pour le Venezuela étaient présents Pablo Sepúlveda Allende, Gustavo Borges, Jimmy Laguna et Jonathan Vargas, militant du mouvement social de base paysanne, le ¨Courant Révolutionnaire Bolívar et Zamora¨ (CRBZ). Nous avons évoqué avec lui la situation de son pays, des paysans, des comunes et des nouveaux défis qu’affronte le socialisme bolivarien.

Quel est le travail du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora, et à quel titre participez-vous à ces journées ?

Je fais partie du Comité des Relations Internationales du CRBZ, un organisation chaviste active sur tout le territoire vénézuélien et porteuse d’une longue histoire de lutte enracinée dans les années 80. Elle articule le Front National paysan Ezequiel Zamora, le Front National Communal Simón Bolívar, le Système National de Formation Simón Rodríguez et deux autres axes liés à la formation: le CEFES, un centre d’études sociales et l’Ecole Nationale de Cadres Mariscal Sucre. Nous sommes une organisation collégiale, structurée en différentes commissions : économique, politique, internationale… Nous agissons sur la base d’un plan stratégique à l’intérieur du processus bolivarien, nous menons un travail politique avec les femmes, les jeunes… Nous sommes membres de Vía Campesina, de l’Observatoire des Droits Humains dont le siège est au Mexique, nous avons des responsabilités au sein de la coordination des mouvements sociaux de l’ALBA, etc… Pour nous il est prioritaire de combattre la guerre médiatique, de briser l’étau international contre le Venezuela, d’établir des relations fraternelles entre les peuples et d’organiser ce que Chavez appelait la ¨diplomatie des peuples¨.

Et au Venezuela, quelles sont vos priorités politiques ?

Nous nous lions à la population directement, sans formalismes ni bureaucraties, mais maintenons une relation de travail avec notre chancellerie. Nous sommes un courant révolutionnaire à l’intérieur du Parti Socialiste Unifié (PSUV). Pour le moment nous accompagnons un groupe de comunes sur le plan national, notamment la Cité Communale Paysanne Simón Bolívar, situé dans l’état d’Apure, municipalité Paez. Nous avons deux méthodologies de travail politique selon que nous avons des adhérents sur place ou non : accompagner ou conseiller. D’une cité communale comme La Sierra, naît une nouvelle architecture de pouvoir populaire qui se décline dans différentes sphères sociales: de l’économique à la politique, de la communication à la culture et la militaire, traduite dans l’unité civico-militaire.

La société communale rurale Simón Bolívar est une expérience sans précédent de la relation créatrice entre l’auto-gouvernement et ce que nous pourrions appeler le leadership formel – le gouvernement, l’État et le parti. En tant que mouvement révolutionnaire nourri d’une longue expérience historique des luttes populaires, nous faisons partie de cette avant-garde collective qui défend clairement le processus révolutionnaire et appuie le gouvernement bolivarien comme garantie de continuité du processus. Cependant nous croyons que doivent être appliquées une série de mesures pour accélérer le processus de transition d’un modèle encore marqué par la forme ancienne de la démocratie représentative, vers un modèle participatif dont le peuple est l’acteur principal: un modèle où les gens ne sombrent pas dans l’apathie ou la délégation mais prennent en main directement leurs affaires, décident, gèrent, participent à l’élaboration de tactiques et de stratégies. Nous refusons les manoeuvres de groupes qui se disent de gauche mais finalement s’alignent sur des positions de droite et nient le caractère révolutionnaire du gouvernement bolivarien.

Et quelle est ton analyse ?

Le Venezuela traverse une situation économique difficile à cause des attaques impériales tant internes qu’externes. Pour saisir ce qui se passe au Venezuela il faut repartir des contradictions capital-travail mais aussi nation-empire. Nous avons un gouvernement de transition au socialisme mais les valeurs restent fondamentalement celles d’une société capitaliste, l‘Etat bourgeois reste debout. Avec comme on l’imagine toutes sortes de contradictions dans le champ social, consumérisme, mercantilisme etc… Il faut penser tout cela avec une bonne dose de “réalisme révolutionnaire” : nous ne sommes pas à l‘époque de Lénine, ni du Che Guevara, ni dans les années 80. Nous devons construire de nouveaux paradigmes qui nous permettent de réactiver des secteurs influencés par le modèle capitaliste, les rendre amoureux du projet révolutionnaire, ce qui suppose de nouveaux mécanismes d’organisation, de nouvelles manières de combiner l’humanisme avec le ¨socialisme scientifique¨, de rompre avec la logique verticale et bureaucratique, etc.. Il s’agit de se ressourcer aux intuitions chavistes pour défendre les acquis révolutionnaires et mobiliser de manière permanente le pouvoir populaire.

Qu’a fait le CRBZ pendant les violences d’extrême droite de 2017 (présentées par les grands médias comme révolte populaire, NdT) et pour lutter contre la guerre économique?

¨Guarimba est un terme qui n’existe dans aucun pays ni dans le champ juridique, appelons un chat un chat : terrorisme fasciste utilisé par une droite qui a vu s’étioler son espace social mais n’a jamais renoncé à ses velléités putschistes et déstabilisatrices. Une violence à laquelle la droite a recouru dès que la révolution est devenue une majorité électorale (ce qui ne signifie pas qu’elle ait la majorité en général). Tant en 2014 qu’en 2017, cette droite a causé de nombreux morts, usant des tactiques du chaos pour accuser ensuite le gouvernement de réprimer les protestations. En 2014, la violence s’est cantonnée aux quartiers riches, en 2017 on a tenté de l’exporter dans les quartiers populaires, d’y semer le chaos et le nombre de morts a augmenté. Le peuple a cependant défendu ses acquis et a repris le contrôle du territoire.

Plus que la réponse du gouvernement, la victoire est venue de l’union civico-militaire et du pouvoir populaire organisé de diverses manières. Pendant la ¨guarimba¨ de 2014, je suis allé avec un groupe de compagnons retirer les barricades qui empêchaient la libre circulation en violation de la constitution. Pendant cette action pacifique, nous avons été attaqués par un groupe de motards masqués qui ont commencé à nous tirer dessus avant de s’enfuir. Une valle a ricoché sur un mur et m’a frappé la jambe droite, heureusement sans trop de dommage. D’autres compagnons n’ont pas eu cette chance et ne sont plus là pour en parler.

Face à la guerre économique, les communes rurales en particulier et urbaines où nous travaillons, s’organisent à travers l’autoproduction et l’échange direct, ainsi qu’avec des monnaies alternatives comme dans la Commune du ¨Panalito¨du quartier 23 de enero, on part des besoins profonds des personnes et non d’intérêts créés par le marché capitaliste. On ne produit que ce que l’on consomme et on construit de nouvelles relations sociales, plus solidaires. Dans l’État paysan d’Apure, par exemple, nous avons élu comme maire un militant historique, José María Romero. On y construit un espace partagé entre le peuple organisé et le gouvernement révolutionnaire, l’espace du bien vivre, où on discute ensemble du budget, les frais sont calculés sur la base des besoins de la communauté, bref les décisions de la population dépassent le niveau institutionnel de l’État.

Le mouvement paysan a récemment assumé un rôle direct sur la scène politique, dévoilant une image complexe de la situation. Après presque vingt ans de révolution bolivarienne, quel est votre bilan en tant que marxistes ?

Le mouvement paysan a pour caractéristique d’être un des sujets les plus loyaux de la révolution. Mais il est aussi le secteur le plus attaqué par les forces latifundistes et de l’agro-industrie qui n’ont jamais renoncé à détruire la Loi des Terres ni le nouveau cadre constitutionnel garant de l’occupation des terres improductives. De 1998 jusqu’à aujourd’hui les grands propriétaires et l’extrême droite (les premiers finançant souvent les violences de la seconde) ont assassiné plus de 200 paysans. Le dernier en date est un adolescent de 15 ans, fils d’une militante révolutionnaire, assassiné dans une embuscade dans l’État de Barinas.

Ce qui se passe avec le mouvement paysan illustre mon propos: la persistance d’un État libéral, y compris en présence d’un gouvernement qui tente de le détruire. Dans ce cadre il y a des intérêts en conflit qui poussent des fonctionnaires et des magistrats sans scrupules à saboter le procesus révolutionnaire, à persécuter les paysans en foulant au pied les garanties légales, pour protéger les intérêts des grands latifundistes. C’est pourquoi nous saluons la détermination du nouveau Procureur Général de la République, Tarek William Saab, dans sa lutte contre la corruption. Cependant notre tâche est d’assumer complètement cette contradiction de classe, d’appuyer la lutte du mouvement paysan dans les quartiers et dans les communes pour construire un monde nouveau. C’est-à-dire de construire une majorité nouvelle capable de radicaliser la révolution.

Source : http://www.resumenlatinoamericano.org/2018/11/14/venezuela-la-revolucion-campesina-entrevista-a-jonathan-vargas-militante-de-la-crbz/

Texte revu par Gabriela Pereira

Traduction : Thierry Deronne

Photos : Eduardo Viloria Daboin / CRBZ

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Terra TV, un média pour faire la révolution

L’équipe de Terra TV (Caracas, octobre 2018)

Depuis quatre mois, avec peu de moyens, les militant(e)s de Terra TV ont relevé le défi de créer une télévision paysanne, et n’ont pas ménagé leurs efforts. Des collectifs de paysan(ne)s en lutte comme ceux de Guayabo Payara (état de Portuguesa), ou les dirigeants de la Plate-Forme paysanne nationale, confirment que la production et la diffusion de 16 reportages ont permis de renforcer le pouvoir de négocier avec le gouvernement, et dans certains cas d’accélérer la remise de titres de propriété. Les paysan(ne)s considèrent déjà Terra Tv comme leur média, organisent des assemblées sur le terrain pour visionner ces vidéos et mobiliser la base, et nous demandent de former partout dans le pays des noyaux paysans de production audiovisuelle.

115 d’entre vous ont déjà répondu à l’appel à la solidarité pour créer Terra TV, ce qui a permis de réunir les 3/4 de la somme nécessaire. Il reste un mois pour atteindre cet objectif. Pour participer, c’est ici : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv. Même 5 euros ça compte ! C’est la somme de toutes vos participations qui rendra ce projet possible.

Appuyer la création de Terra TV, c’est apporter une pierre de plus à la révolution au moment où les mafias agraires veulent reprendre les terres distribuées par Hugo Chavez aux petits producteurs, continuent à assassiner leurs leaders, à l’heure où l’agroécologie doit être développée pour briser le carcan des transnationales. C’est aussi appuyer un nouveau paradigme de télévision, fruit de vingt ans d’expérience, avec la création d’un feuilleton pensé et réalisé par les paysan(ne)s, ou des programmes de formation à distance (organisation, agroécologie, réalisation audiovisuelle…). Terra TV servira aussi de relais aux luttes paysannes continentales comme celles des paysans colombiens ou des Sans Terre du Brésil, à l’heure ou la concentration des médias privés se traduit par une criminalisation croissante des mouvements sociaux.

Ci-dessus, une vidéo récente de Terra TV : les femmes de Caño Seco et de Los Colorados montent en première ligne de la lutte pour cultiver les terres abandonnées par l’entreprise privée ¨Agricola Yaracuy¨. Ci-dessous, un aperçu du travail réalisé en quatre mois : ateliers de formation audiovisuelle pour les paysan(ne)s, tournages et diffusion des productions en assemblées paysannes dans tout le pays.

Une autre forme de soutenir la création de Terra TV consiste à acheter le DVD de ¨Marche¨, le nouveau documentaire de Terra TV, ou d’en organiser des projections. Pour cela vous pouvez écrire à gloriaverges@free.fr

D’avance, au nom du mouvement paysan, merci!

Synopsis : Alors que la guerre économique s’intensifie contre la révolution vénézuélienne, les mafias agraires lancent une contre-offensive pour récupérer les terres remises par le Président Chavez aux paysans. Les assassinats de leaders ruraux se multiplient. Les paysans décident de marcher jusqu’à Caracas pour réitérer leur soutien au Président Nicolas Maduro, lui demander de reprendre la réforme agraire et de faire cesser les assassinats…

“Marche” n’est pas un film-vitrine. Nous refusons de tomber dans le piège ou nous mène l’uniformisation des médias internationaux : passer notre vie à répondre aux mensonges quotidiens sans jamais pouvoir parler de ce qui se passe ici, profondément, en dehors du champ médiatique. Nous voulons dépasser ce niveau, en expliquant aux militants du monde entier comment marche la révolution au Venezuela. Toute révolution se meut sur la base de contradictions. En vingt ans de processus bolivarien, on a souvent observé l’alliance entre une base chaviste qui se mobilise et une présidence qui en a besoin pour que ses décisions ne s’enlisent pas dans les méandres d’un Etat encore ancien. Cette mobilisation paysanne en est une démonstration de plus. La contradiction actuelle entre mafias agraires – grands propriétaires, juges corrompus, paramilitaires et parfois fonctionnaires publics -, et les paysan(ne)s à qui on refuse le droit de cultiver ou qu’on expulse de leurs terres, réveille une lutte de classes, en pleine guerre économique où la production d’aliments pour la population est un enjeu stratégique. Les paysans comptent sur le Président Maduro, qui a donné des instructions claires pour les appuyer, mais savent qu’il a besoin de leur mobilisation pour concrétiser ses décisions.

Durée : 46 minutes. Vidéo HD. Production : Terra TV et Plate-forme Paysanne, avec l’appui de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma et de Télévision, Venezuela, octobre 2018.

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Pablo Sepúlveda Allende : « Historiquement l’opposition vénézuélienne a été tout sauf démocratique »

Pablo Sepúlveda Allende est le petit-fils du président chilien assassiné en 1973 lors du coup d’Etat contre le socialisme démocratique de la Unidad Popular. Médecin comme lui, il exerce aujourd’hui sa profession parmi celles et ceux que la révolution vénézuélienne a sortis de l’exclusion. Avec un Réseau d’Intellectuels et Artistes en Défense de l’Humanité, il pousse une note dissidente dans l’océan uniformisé des médias qui modèle de plus en plus la vision de la gauche, surtout en Occident. Nous avons profité de son passage en Belgique pour nous entretenir avec lui, quelques minutes avant la cérémonie organisée en hommage au citoyen Salvador Allende à l’Université Libre de Bruxelles.

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Pablo Sepúlveda Allende au travail dans une communauté indigène du Venezuela, dans ses premières années de médecin engagé dans la révolution bolivarienne.

Alex Anfruns Depuis quelques années les médias internationaux focalisent leur attention sur les problèmes économiques du Venezuela; comment résumeriez-vous la situation actuelle ?

Pablo Sepúlveda Allende – Je vis au Venezuela depuis 2009. Jusqu’alors il y avait une situation générale de bien-être social et économique. La première forte secousse pour l’économie vénézuélienne provint de la dramatique chute des prix du pétrole en 2014, après la mort du comandante Chavez. Un an après l’accession de Nicolas Maduro à la présidence de la République, en très peu de temps les prix du pétrole ont chuté de 120$ le baril en moyenne à 25$. Rappelons qu’historiquement le Venezuela est un pays dépendant du pétrole ; c’est une forme de capitalisme rentier; ses devises en dollars, son produit interne brut, proviennent de la vente du pétrole et servent à financer la totalité des importations. Le pays produit peu. La Révolution bolivarienne a tenté d’inverser cette tendance mais sans résultats très probants à ce jour.

De quelle manière les grandes firmes importatrices, qui sont au cœur de l’économie vénézuélienne, ont influé sur son cours?

Leur rôle a été déterminant et central dans la seconde secousse qui a ébranlé l’économie vénézuélienne : la guerre économique. Ces firmes nationales tirent profit des importations de tout type de produits : des vêtements, des produits alimentaires, des médicaments, des appareils ménagers, etc… Le sabotage de l’économie a été clairement le fait de ces secteurs parasitaires : le stockage et l’accaparement des produits de première nécessité, tels que l’alimentation et les médicaments, ont joué concrètement sur les prix et l’hyperinflation en raison de la pénurie que cela générait.

Y a-t-il d’autres facteurs qui sont entrés en ligne de compte ?

Oui. Un premier élément qui a eu de fortes répercussions sur l’économie a été le contrôle des changes : le dollar du marché parallèle s’est envolé face au bolivar.

Ensuite il y a eu les sanctions économiques décidées par l’administration Trump qui ont eu concrètement pour effet d’assécher les échanges des entreprises vénézuéliennes avec les Etats- Unis ; ces sanctions sont allées jusqu’à la confiscation de leurs avoirs ou comptes bancaires domiciliés aux Etats-Unis.

C’est ainsi que le Venezuela s’est vu confisquer des millions de dollars des banques internationales. Cet argent était destiné à l’achat de produits alimentaires, de médicaments, de pièces détachées, toutes choses vitales pour l’économie vénézuélienne.

La situation économique est réellement très difficile pour toutes ces raisons ; évidemment le gouvernement bolivarien a aussi sa part de responsabilité dans la conduite souvent erronée des affaires économiques du pays. Mais le discours international sur une prétendue «crise humanitaire » est très loin de la réalité. La situation des secteurs populaires vénézuéliens n’est guère plus difficile que celle de leurs homologues colombiens, mexicains , brésiliens ou d’Amérique centrale.

On entend cependant parler de l’impact que cette crise a sur l’émigration; quelle part de vérité y a-t-il là-dessous ?

Historiquement, le Venezuela n’a jamais été un pays d’émigration. Actuellement, oui nous nous trouvons face à un phénomène de migration suscité par la crise interne au pays, mais soyons clairs, il ne s’agit pas de réfugiés. Une chose c’est de parler de migrants, l’autre de refugiés ; ces derniers, par définition, ne veulent ou ne peuvent pas revenir dans leur pays car il y a danger pour leur vie, à cause de leur idéologie politique, de leur origine raciale, de leur religion ou à cause d’un conflit intérieur ou d’une guerre.

Rien de tout cela ne caractérise la situation interne du Venezuela. Tout simplement les gens émigrent pour des motifs économiques ; et dans de nombreux cas ils ont été induits par des campagnes médiatiques orientées. Par ailleurs les chiffres sont parlants : le nombre global d’émigrés vénézuéliens est, de loin, très inférieur aux six millions de colombiens réfugiés et accueillis au Venezuela, ou aux millions de centraméricains et mexicains qui tentent de trouver refuge aux Etats-Unis.

Que dire du concept « d’état en faillite » avancé par des spécialistes ? Ça peut s’appliquer au cas du Venezuela ?

Là encore on est loin de la réalité. La notion d’état failli suppose que ses institutions ne fonctionnent plus, qu’elles ne sont plus capables d’affronter une quelconque situation donnée. Or pour ce qui est du Venezuela, il n’y a rien de plus faux ; malgré les difficultés la réponse du gouvernement bolivarien a été à la hauteur : distribution régulière de vivres aux secteurs populaires les plus nécessiteux au travers de la remise mensuelle, à un prix dérisoire, de paquets contenant des produits alimentaires de base, difficilement trouvables sur le marché à cause des pénuries entretenues par les spéculateurs. Les autres institutions fonctionnent normalement, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation, etc…

Ajoutons à cela que le gouvernement bolivarien facilite le retour des migrants vénézuéliens qui le souhaitent. Pour nombre d’entre eux la situation d’immigrés dans les pays d’accueil comme la Colombie, le Pérou, l’Equateur ou le Brésil a été compliquée ; beaucoup de migrants de la classe moyenne croyaient trouver dans ces pays de meilleures conditions salariales et sociales, et se sont souvent heurtés à des manifestations de xénophobie à leur encontre. Par exemple, un avion a été envoyé au Pérou pour rapatrier quelques centaines de migrants vénézuéliens qui s’étaient volontairement rapprochés de leur ambassade ; les mêmes opérations se sont déroulées en Colombie, au Brésil.

Un état failli n’aurait pas été en mesure de procéder à ces opérations, ni d’assurer la subsistance de millions de familles dans le pays grâce au réseau de distribution des CLAP (comités locaux d’approvisionnement et de production) , sans compter les autres programmes sociaux comme la Misión Vivienda (Mission Logement) qui a permis la remise de plus de 2 millions de logements à autant de familles (et ce programme perdure puisque ce sont des centaines de logements qui continuent à être livrés mensuellement).

Rencontres et conférences en Belgique (2018)

Nous avons souvent entendu les déclarations de soutien du Parlement européen à l’opposition vénézuélienne. Les valeurs dont ce Parlement pare cette opposition, présentée comme « démocratique », avec des « prisonniers politiques », etc… reflètent-elles bien les valeurs qui sous-tendent les actions et les projets de cette même opposition à l’intérieur du Venezuela ?

Les dirigeants de l’opposition au projet bolivarien ont été tout sauf démocratiques. Ils ont soutenu la tentative de coup d’état contre Chavez en 2002 ; tous les partis d’opposition et leurs dirigeants sans exception ont été présents physiquement, des vidéos en font foi. Il y a quantité de preuves que leurs actions n’avaient rien de démocratiques. Quant à ceux qui sont appelés « prisonniers politiques », nous avons le cas emblématique de Leopoldo Lopez. Il n’est aucunement prisonnier politique, c’est un responsable politique qui a appelé à la sédition, et dans tout état de droit qui se respecte, appeler au renversement d’un gouvernement par des actions violentes est un acte qui tombe sous le coup de la loi. Plus précisément : en 2014 Lopez a appelé ses partisans à protester violemment dans la rue, dans le cadre d’une opération appelée « la salida » (la sortie). Les médias internationaux présentèrent ces manifestations comme des manifestations pacifiques, mais les images et les videos témoignent de leur caractère extrêmement violent. Ces manifestations ont coûté la vie à 43 personnes ! Lopez est donc ni plus ni moins accusé d’incitation à la violence et à la haine ayant entraîné la mort, et de tentative de renversement d’un gouvernement légitimement élu.

Un autre cas emblématique est celui de Julio Borges contre lequel un mandat d’arrêt a été lancé ; poursuivi par la Justice Il est actuellement hors du Venezuela. Voilà un dirigeant politique qui a parcouru le monde et les centres du pouvoir en Europe et aux Etats-Unis pour demander une intervention militaire, inciter au blocus et aux sanctions contre le Venezuela. La mise en œuvre des sanctions représente un véritable châtiment contre le peuple vénézuélien qui en est la première victime, vu que le gouvernement voit ses marges de manœuvre restreintes pour importer des produits de première nécessité tels que des produits alimentaires, des médicaments ou des pièces détachées. En appelant de ses vœux plusieurs types d’intervention contre son pays, dont l’option militaire, Borges s’est rendu coupable de trahison envers la patrie, légitimement punie par n’importe quelle législation dans le monde.

Un autre cas concerne le jeune député Requesens, antérieurement dirigeant universitaire. Ça fait un moment qu’il aurait dû être en détention en raison de sa responsabilité dûment prouvée dans les protestations extrêmement violentes de 2017 qui ont coûté la vie à environ 120, 130 personnes, où des gens ont été brûlés vifs ou lynchés simplement parce qu’ils étaient soupçonnés d’être chavistes. C’était une politique de haine terrible et je suis sûr qu’en Belgique ou dans n’importe quel pays européen elle serait condamnée pour « incitation à la haine et à la violence ». A cette époque ce député fit un appel depuis une université de Miami à «créer les conditions d’ingouvernabilité au Venezuela, pour favoriser une intervention étrangère dans le pays ». Ça aussi, partout dans le monde on peut le qualifier de « trahison à la patrie ». Mais s’il est actuellement arrêté ce n’est pas pour tout ce qui précède, et qui aurait amplement justifié son arrestation ; Il est sous les verrous en raison du témoignage du journaliste péruvien de droite Jaime Baily qui affirme que Requesens est impliqué dans la préparation et le déroulement du magnicide frustré contre le président Nicolas Maduro d’août dernier. Il a été arrêté suite à cette confession, les preuves des enquêtes menées ont confirmé sa participation et lui-même est passé aux aveux. Ce n’est donc pas non plus un cas de prisonnier politique, rien ne prouve non plus qu’il ait été torturé ; une personne torturée porte des traces, et les divers documents ou photos de Requesens publiés après son arrestation ne montrent aucune évidence de mauvais traitements.

Toutes ces personnes qui s’auto-proclament « prisonniers politiques » sont détenues en raison de leurs actions violentes et leurs infractions à la loi en vigueur, pas pour leurs idées politiques. Actuellement au Venezuela il y a beaucoup de dirigeants de l’opposition qui parcourent le pays tous les jours, s’expriment au travers des medias privés en disant tout ce qu’ils veulent contre le gouvernement et il ne sont pas pas poursuivis ni arrêtés pour autant.

Quelle est ta perception de l’histoire récente de la transition démocratique au Chili ?

La transition de la dictature vers la démocratie a été un processus extrêmement négocié et consensuel. S’il est vrai qu’il y a eu un plébiscite, il n’en est pas moins réel qu’il y a eu un accord tacite entre ceux qui ont assumé le pouvoir, la coalition de partis de centre-gauche « Concentración », le haut commandement militaire et l’oligarchie chilienne, accord selon lequel on ne toucherait pas au modèle économique et politique imposé par la dictature, et donc on ne toucherait pas à la Constitution de Pinochet. A aucun moment durant les premières années de transition on n’a remis en cause le modèle économique. Toutes les structures libérales ou anti- démocratiques héritées de la dictature, cadenassées dans la Constitution et le modèle économico- politique, sont restées en l’état. Les réformettes apportées à la Constitution sont vraiment dérisoires.

Que reste-t-il encore à faire pour récupérer la mémoire historique et que justice soit enfin faite pour les victimes de la dictature?

En ce qui concerne la justice on ne peut pas comparer les cas chilien et argentin ; en Argentine il y a eu de nombreux procès contre des militaires de haut rang, ce n’est pas le cas au Chili où ces mêmes procès ont été rares. Et quand il y en a eu, ils se sont déroulés dans des conditions très favorables aux accusés, qui par exemple, ont pu bénéficier de conditions de détention très privilégiées. Une des revendications des organisations de droits de l’Homme est le transfert des détenus dans des prisons moins luxueuses, voire des prisons de droit commun. Ces mêmes militaires continuent à recevoir des pensions millionnaires comparées à celles que touche le commun des citoyens, ou aux indemnisations qu’ont reçues les victimes de la torture ou les familles de disparus.

Donc du côté de de la Justice les choses ne sont pas fiables, et cela perdure malgré la succession de gouvernements de tendances diverses, notamment deux gouvernements dirigés par le parti socialiste, celui-là même qui fut le parti de Salvador Allende mais qui s’est éloigné de ses principes fondateurs. Au parti socialiste ils ne luttent plus pour changer de modèle économique, ils ne croient plus au véritable socialisme ; ils ne remettent même pas en question le modèle néo-libéral dont ils s’accommodent pour gouverner. Les deux gouvernements de Michelle Bachelet et Ricardo Lagos ont ainsi approfondi ce modèle tout en l’agrémentant d’un vernis droit-de-l’hommiste mais en omettant d’emprisonner les militaires de la dictature. Un musée de la Mémoire a bien vu le jour, et il est certes utile pour garder la mémoire des horreurs de la dictature, mais aucune avancée ne s’est produite en terme de justice réelle : tout est encore à faire en la matière.

Et du côté du peuple chilien, y a-t-il des indices d’un changement à venir ?

Ce qui est intéressant c’est que ces dernières années, et notamment à partir du mouvement étudiant, il y a eu un réveil des citoyens chiliens pour remettre en cause le néo-libéralisme dominant et sa logique de marchandisation de tous les aspects de la vie en société. Ce sont donc les étudiants qui ont été à l’avant-garde en luttant contre la privatisation de l’enseignement; il y eut une prise de conscience générale que l’éducation ne peut pas être payante.

Dans d’autres domaines, tel celui de la santé, le peuple chilien commence à contester les bases idéologiques du néolibéralisme. Le réveil est une réalité et il se manifeste par l’élection de 20 députés de gauche lors des dernières élections qui viennent de façon inédite bousculer le bipartisme bien rôdé au Parlement entre la droite et la Concertación.

Enfin il faut souligner la résistance continue du peuple mapuche, victime de violations flagrantes des droits de l’homme. Mais sur ce sujet il est curieux de constater que rien ne transpire à Genève ni au Parlement européen. D’autres luttes ont également été réprimées. La tendance fasciste du gouvernement de Piñera est évidente et il reste à espérer que le peuple chilien réagisse à la hauteur du danger et apprenne à mieux se défendre.

Source : Journal de Notre Amérique, Investig’action, octobre 2018.

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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