Maurice Lemoine: « Pourquoi le Venezuela a expédié un « bras d’honneur » à l’OEA » (Mémoire des Luttes)

Note de Venezuelainfos : les médias français nous ont présenté Juan Guaido ou Leopoldo López comme des opposants démocratiques reconnus par la communauté internationale. Or non seulement ces militants d’une extrême droite raciste, coloniale, ont refusé d’attendre les élections et tenté un nouveau coup d’Etat sanglant le 30 avril, mais ils ont échoué à construire une base populaire, leurs sympathisants restant confinés aux quartiers chics de la capitale. Malgré l’appui apporté à ces putschistes par l’ambassadeur français à Caracas, la réalité est que sur les 197 Etats actuellement reconnus par l’Organisation des Nations unies, seuls 34 ont reconnu Juan Guaido. Contrairement à Mr. Macron qui les a adoubés à l’Elysée, la majeure partie de la communauté internationale (Inde, Chine, Russie, Mexique, et..) refuse l’avènement d’un nouveau Pinochet à Caracas. Même la Suisse qui avait dans un premier temps reconnu Mr. Guaido, a rectifié son jugement : son nouvel ambassadeur Didier Chassot a présenté ses lettres de créance au président Nicolas Maduro le 13 mai.

D6cjwlaXoAEoUpz.jpgPour la minorité nostalgique de l’apartheid, il ne restait donc qu’une carte à jouer pour renverser le président démocratiquement élu: demander directement l’intervention militaire des Etats-Unis. C’est chose faite. Un “ambassadeur” autoproclamé par Guaido et reconnu.. par les Etats-Unis, vient d’écrire une lettre au nom du… Venezuela pour demander une réunion en ce sens au chef du Southern Command du Pentagone. Le spécialiste Maurice Lemoine analyse pourquoi et comment l’OEA prête main forte à Washington dans cette volonté de détruire la démocratie vénézuélienne.

T.D., Caracas, 14 mai 2019

Pourquoi le Venezuela a expédié un « bras d’honneur » à l’OEA

par Maurice Lemoine

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Luis Almagro, secrétaire général de l’OEA, en compagnie de Gustavo Tarre Briceño, ambassadeur fantoche du président fantoche Juan Guaido.

Depuis le samedi 27 avril, le Venezuela est le second pays de la région, avec Cuba, à ne plus faire partie de l’Organisation des Etats américains (OEA). Ce retrait – car il s’agit d’un retrait et non d’une expulsion – marque le dénouement d’une crise qui, le 26 avril 2017, avait amené le président Nicolás Maduro à annoncer que la République bolivarienne abandonnait l’organisation continentale – décision ne pouvant entrer en vigueur qu’au terme du délai de deux ans imposé par l’article 143 de ses statuts. Cette année-là, et alors que les relations s’étaient déjà considérablement tendues, l’OEA, et en particulier son Secrétaire général, l’uruguayen Luis Almagro, avaient ouvertement soutenu les secteurs extrémistes de l’opposition vénézuélienne, responsables d’une vague de violence insurrectionnelle qui provoqua la mort de cent vingt-cinq personnes et fit des centaines de blessés – opposants, mais aussi « indifférents », chavistes et policiers.

Depuis, et en vertu d’un scénario écrit dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, l’ingérence de l’OEA, déjà plus que contestable, s’est transformée en agression caractérisée. Sans jamais atteindre le quorum nécessaire pour respecter ses propres règles (les voix de 24 pays sur 34), l’organisation dite « multilatérale » a approuvé le 10 janvier 2019 une résolution niant la légitimité du second mandat de Nicolás Maduro – démocratiquement réélu le 20 juin 2018. Poussant le viol de la légalité internationale à l’extrême, une « session extraordinaire » convoquée le 24 janvier a depuis vu une minorité de seize pays, parmi lesquels bien entendu les Etats-Unis en « premier de cordée », « reconnaître » le fantoche Juan Guaido – qui s’était autoproclamé la veille – « chef de l’Etat par intérim » du Venezuela.

Dans le courrier envoyé le 27 avril 2017 à un Secrétaire général qui, inféodé à l’impérialisme, déclarerait bientôt, et à plusieurs reprises, ne pas exclure la nécessité d’ « une intervention militaire  » extérieure pour«  renverser  » le pouvoir vénézuélien, le président Maduro signifiait déjà : « Vous avez fait, Monsieur Luis Almagro, la pire action jamais connue dans l’histoire de cette Organisation. L’avenir se souviendra de vous comme du plus infâme et triste sire qui ait déambulé dans les couloirs de l’OEA (…).  »

Pour l’Histoire, cette organisation continentale a vu le jour le 30 avril 1948, à Bogotá, lors de la IXe Conférence panaméricaine, présidée par le général étatsunien George Marshall, afin de « renforcer la paix et la sécurité sur le continent ». Joli message, mais sombre présage : une vingtaine de jours auparavant, le 9 avril, dans cette même capitale colombienne, alors que la Conférence avait débuté, le très populaire – on dirait aujourd’hui « populiste » – dirigeant libéral colombien Jorge Eliécer Gaitán avait été assassiné. A son sujet, l’ambassadeur des Etats-Unis en Colombie, John Wiley, avait rédigé le 22 avril 1947 un dossier confidentiel intitulé en latin « Cave Gaitanu » : « Attention avec Gaitán ». Entre autres gracieusetés, il l’accusait de « tendances dictatoriales » (affirmation d’autant plus saugrenue que les « amis » conservateurs colombiens alors au pouvoir faisaient montre d’un enthousiasme non dissimulé pour le régime espagnol de Franco), de « manipuler les masses et d’être sans doute lui-même manipulé par les communistes pour atteindre leurs fins ».

Sans trop de souci de cohérence, l’assassinat de Gaitán est immédiatement imputé… au communisme international. Pas dupe, le petit peuple colombien, enragé, prend la rue. Révolte aveugle, sans plans, sans chefs, la manifestation dégénère en émeute – « el bogotazo »(la guerre civile qui va ravager le pays pendant soixante ans vient objectivement de commencer). Tandis que la Conférence panaméricaine reprend ses travaux dans l’ambassade du Honduras, le général Marshall s’enflamme le 10 avril : « Les faits dépassent le cadre de la seule Colombie. C’est le même modèle d’événements qui a provoqué des grèves en France et en Italie, et qui tente de troubler la situation en Italie où des élections doivent avoir lieu le 18 avril. »
Le lendemain, dans un discours à la radio, le président colombien Mariano Ospina Pérez enfourche le même cheval de bataille : « Nous sommes devant un mouvement d’inspiration et de pratiques communistes. »
Du point de vue de ses promoteurs étatsuniens, la IXe Conférence atteint ses objectifs : la perpétuation de la Doctrine de Monroe et du Destin manifeste par d’autres (ou les mêmes) moyens [1]. C’est par une résolution anticommuniste que l’OEA signe son acte de naissance sur les fonds baptismaux. Et décide que Washington abritera son siège, comme il se doit.

Le « renforcement de la paix et de la sécurité sur le continent » dont il est question n’interdit pas que, dans certaines circonstances, avec les Etats-Unis aux commandes, ne demeurent en vigueur les vieilles recettes et les vieilles lois. Dès novembre 1948, la toute jeune OEA fait silence sur le coup d’Etat militaire qui expulse du pouvoir le premier président vénézuélien élu au suffrage universel, Rómulo Gallegos. Même mutisme du Secrétaire général Carlos Dávilaet de l’institution lors du renversement en 1954 de Jacobo Arbenz au Guatemala – cet « incendiaire » (très modéré) ne prétendait-il pas nationaliser une partie des terres de la compagnie bananière américaine United Fruit ?
La présence au pouvoir des régimes antidémocratiques et répressifs de Fulgencio Batista (Cuba), Rafael Leonidas Trujillo (République dominicaine), Anastasio Somoza (Nicaragua), François « Papa Doc » Duvalier (Haïtí) ou Alfredo Stroessner (Paraguay) ne dérange pas plus.

En revanche, le 31 janvier 1962, à Punta del Este (Uruguay), un conclave servile « aux ordres » du président étatsunien John F. Kennedy expulse Cuba de l’organisation au prétexte que « l’adhésion » d’un de ses membres « au marxisme léninisme est incompatible avec le Système interaméricain des droits humains ». Quatorze pays votent en faveur de cette soudaine criminalisation de l’île, laquelle débouchera sur un embargo – que le président Donald Trump, après « Bill » Clinton en 1996, vient à nouveau de durcir considérablement.
En 1962, lors de la session de ce Tribunal d’Inquisition, seuls Cuba – que représente alors Che Guevara – et le Mexique s’opposent à l’exclusion. L’Argentine, le Brésil, la Bolivie, le Chili et l’Equateur sauvent relativement leur honneur en s’abstenant. Ministre des Affaires étrangères de Fidel Castro, Raúl Roa – demeuré dans l’Histoire comme le « chancelier de la dignité » – rebaptisera l’OEA de la formule qui demeure pertinente aujourd’hui encore en la qualifiant de « Ministère des colonies yankee ».

Le 24 septembre 1963, en République dominicaine, une junte militaire chasse du pouvoir le président Juan Bosch. En envisageant quelques réformes on ne peut plus raisonnables, ce modéré a effrayé l’armée, l’Eglise et les Etats-Unis. Après trois décennies de la dictature « tout à fait acceptable » de Trujillo, la démocratie n’aura donc tenu que sept mois.
Toutefois, le 24 avril 1965, deux casernes se soulèvent, font tomber le pouvoir illégitime et réclament le retour du véritable chef de l’Etat. Un quart d’heure plus tard, des chasseurs P-51 et des jets Gloster Meteor surgissent et piquent vers le Palais national qu’ils mitraillent – précurseurs des chasseurs chiliens, dix ans plus tard, à Santiago, sur le Palais de la Moneda.
En appui au mouvement « constitutionnaliste » « el pueblo » prend la rue. Porte-parole des insurgés, un leader émerge du soulèvement et l’organise – une sorte de précurseur de Hugo Chávez : le colonel Francisco Caamaño. Sous son impulsion, la résistance populaire, à qui il a fait distribuer des armes, met en échec les militaires factieux.
Le 28 avril, dans une lettre rédigée en anglais, ceux-ci demandent au président Lyndon Johnson « le soutien temporaire des Etats-Unis pour rétablir l’ordre ». Avant que la nuit ne soit terminée, les paras de la 82e Division aéroportée se posent en République dominicaine à une cadence accélérée. Grâce à eux, et au prix de cinq mille cinq cents victimes, les milices populaires qui se battent avec l’énergie du désespoir dans les ruines fumantes de quartiers dévastés sont désarticulées.

Dans un élan de dignité, le Chili, l’Uruguay, le Pérou, le Mexique et l’Equateur dénoncent cette intervention des Etats-Unis. Des fâcheux osent brandir l’article 15 de la Charte de l’OEA, rédigée en espagnol, mais aussi en anglais (et que nous demandons à nos lecteurs d’avoir en mémoire lorsque, au terme de ce modeste survol historique, nous reviendrons au Venezuela) : « Aucun Etat ou groupe d’Etat n’a le droit d’intervenir directement ou indirectement pour quelque raison que ce soit dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre Etat. » Au cas ou cela serait nécessaire, ils exhibent également l’article 17 : « Le territoire d’un Etat est inviolable. Il ne doit pas être l’objet, même temporairement, d’une occupation militaire ou d’autres mesures de force prises par un autre Etat, directement ou indirectement, pour quelque raison que ce soit. »

Réuni en urgence, soumis à de fortes pressions de Washington et du Secrétaire général de l’OEA José Antonio Mora, le Conseil permanent de cette dernière n’en décide pas moins, le 6 mai, la création d’une « force armée collective chargée de favoriser le retour à la normale en République dominicaine ». Deux semaines plus tard, les parachutistes « yankees » portent… un brassard « OEA » !
Pour parfaire l’illusion de cette opération qu’on appellerait aujourd’hui « humanitaire », le Département d’Etat invite les pays membres à participer à la fête. Six d’entre eux – le Brésil, le Costa Rica, le Salvador, le Nicaragua, le Honduras et le Paraguay – envoient un contingent symbolique de quelques centaines de d’hommes, le Brésil détachant pour sa part mille soldats. La constitution de cette rassurante « force de paix interaméricaine » – les Etats-Unis y comptant jusqu’à trente-cinq mille hommes – permet de contester la compétence du Conseil de sécurité des Nations unies, qui avait engagé un débat sur l’« intervention américaine en République dominicaine » (toute suggestion de ressemblance avec la potentielle évolution d’une crise actuelle relèverait bien entendu de notre imagination).

Un an auparavant (1964), au Brésil, le président Joao Goulart avait lui aussi été victime d’un coup d’Etat mené par les généraux dont se réclame l’actuel président Jair Bolsanaro. L’OEA n’y trouva rien de vraiment dérangeant (pas plus qu’elle n’a réagi aux commémorations organisées dans les casernes, le 31 mars dernier, pour le 55e anniversaire de ce « golpe », à l’instigation du nostalgique chef de l’Etat). Moyennant quoi, les coups d’Etat se succédèrent dans tout le cône sud. En 1973, l’un d’entre eux torpille la plus ancienne démocratie du continent lorsque le général Augusto Pinochet, au terme d’une violente déstabilisation économique (un grand classique qu’on retrouvera ultérieurement), renverse le président socialiste Salvador Allende.
A l’arrivée du « compañero presidente », en 1970, les Etats-Unis avaient bien envisagé d’expulser le Chili de l’OEA, mais sans résultat dans un premier temps. Dans ses câbles envoyés au Département d’Etat, l’ambassadeur américain à Santiago, Edward Korry, se plaignait amèrement du Secrétaire général de l’Organisation, l’ex-président équatorien Galo Plaza Lasso : « infatué incompétent », celui-ci avait le toupet de prétendre que « le Chili [n’était] pas Cuba et Allende pas Fidel [Castro] [2]  » !
Il y a de fait toujours quelqu’un pour s’offusquer de quelque chose : après le 11 septembre 1973, certains mauvais esprits évoquent une « violation des droits humains » au Chili ! Une inquiétude quelque peu exagérée. Les Etats-Unis, le Brésil et l’Argentine œuvrent avec succès pour bloquer toute initiative de débat sur ce sujet. Les infâmes ragots « de la subversion » ayant ainsi été déblayés à grands coups de pelles, vingt-trois ministres des Affaires étrangères des pays membres, dont le futur prix Nobel de la paix Henry Kissinger, se retrouvent pour la VIe assemblée générale de l’OEA, le 4 juin 1976, à… Santiago du Chili. Seul le Mexique refuse d’envoyer un représentant. Depuis mars 1974 (et jusqu’en 1983), organisée par les six régimes militaires présents – Chili, Argentine, Brésil, Bolivie, Paraguay, Uruguay [3] –, l’Opération Condor enlève, torture, assassine et fait disparaître des milliers d’opposants.

A l’interminable chapitre de la soumission et du conformisme, on rajoutera que, dans les années 1980, l’OEA ne s’implique nullement dans la résolution des conflits centraméricains ; se tait quand les Etats-Unis dévastent le Nicaragua sandiniste en déstabilisant son économie et en finançant son opposition armée (la « contra »)  ; lorsque les mêmes « yankees », au Salvador, entraînent les unités les plus criminellement répressives ; envahissent la minuscule Grenade (1985) ; font 4000 morts au Panamá (1989) pour y renverser le chef de l’Etat – un général Manuel Noriega certes quelque peu despote, narcotrafiquant sur les bords, mais aussi ancien collaborateur de la CIA.

La guerre froide se termine. Toutefois, nouvel ordre mondial ou pas, un Etat détenteur de ressources en hydrocarbures présente neuf fois plus de risques d’être le théâtre de conflits qu’un Etat qui n’en a pas [4]. A plus forte raison si son président – en l’occurrence Hugo Chávez au Venezuela –, prétend inventer un « socialisme du XXIe siècle », bouscule l’ordre néolibéral, prône l’intégration latino-américaine, donne la priorité à la mise en place de programmes sociaux. Avec l’appui de George W. Bush et d’un « quarteron de généraux félons », menée par les mêmes dirigeants civils d’opposition que ceux qui à l’heure actuelle prétendent renverser Maduro, la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 tente de briser les reins à l’expérience. Chávez est séquestré le 11 au soir et toute la journée du 12. Alors que Bush (et José María Aznar) ont reconnu l’inévitable « président autoproclamé » (le patron des patrons Pedro Carmona), l’OEA discute, l’OEA débat, mais l’OEA omet de « condamner » le « pronunciamiento  ».

Lorsque dans la nuit du 13, le chef de l’Etat vénézuélien est ramené à Miraflores – le palais présidentiel – par une alliance des secteurs populaires et des militaires loyaux, l’organisation multilatérale n’a « malheureusement » pas encore eu le temps de se prononcer. En revanche, pour favoriser le dialogue entre le pouvoir chaviste et l’opposition putschiste, elle expédie à Caracas son Secrétaire général, l’ex-président colombien (et néolibéral) César Gaviria. Pendant toute la fin 2002 et l’année 2003, ce curieux « médiateur » favorisera ouvertement les thèses et désidératas de la droite et de l’extrême droite. A tel point que Chávez se félicitera publiquement de la fin de son mandat quand, en mai 2005, l’avocat et ancien ministre « socialiste » de l’Intérieur chilien José Miguel Insulza le remplacera.

Le coup d’Etat qui chasse le président hondurien Manuel Zelaya en 2009 est trop grossièrement exécuté pour pouvoir être ignoré. D’autant que de nombreux pays de gauche radicale ou modérée siègent désormais au sein de l’OEA. Cette dernière, une fois n’est pas coutume, condamne le grotesque Roberto Micheletti,président de l’Assemblée nationale (le Congrès) qui s’est emparé du pouvoir en se ralliant les chefs de l’armée (pour qui aurait perdu la mémoire : Trump et Guaido n’ont rien inventé). Non reconnu par l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, l’Equateur, le Nicaragua, le Paraguay et le Venezuela, le Honduras est exclu de l’OEA.
Consciente de ce rapport de forces défavorable, Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat de Barack Obama, contourne l’obstacle et parvient à faire nommer un médiateur « ami », extérieur à l’OEA, l’ex-président costaricien Óscar Arias. Grâce à leurs manœuvres et à l’inertie d’Insulza, Zelaya sera maintenu en exil et le gouvernement « de facto » pourra se maintenir au pouvoir le temps nécessaire à l’organisation d’une première élection « sous contrôle » (et boycottée par les tenants de la démocratie) qui portera à la présidence le néolibéral Porfirio Lobo (Parti national) le 29 novembre 2009.

Seule mesure de ce type affectant un pays depuis l’éviction de Cuba, cette expulsion (très provisoire) a été prise en invoquant pour la première fois la Charte démocratique interaméricaine (CDI). Adopté à Lima le 11 septembre 2001 – jour de la destruction des « Twin Towers » par une attaque terroriste –, cet instrument juridique a pour objet de défendre la « démocratie représentative ». La majorité des actions qu’il prévoit en cas d’altération nécessite « le consentement du gouvernement légitime du pays affecté ». Une seule exception se trouve prévue à l’article 20 si, dans un Etat membre, du fait de son gouvernement, se produit « une altération de l’ordre constitutionnel affectant gravement l’ordre démocratique ».
Dans ce cas, et dans ce cas seulement, « n’importe quel Etat membre, ou le Secrétaire général », peut convoquer une réunion immédiate de l’OEA « pour réaliser une appréciation collective de la situation et adopter les décisions qui paraissent nécessaires ». Le degré de « gravité » devant être décidé à la majorité simple de dix-huit votes sur des critères qui, aussi subjectifs que flous, permettent toutes les interprétations, Caracas a, dès 2001, exprimé de fortes réserves face à cette possibilité d’ingérence étrangère « à le tête du client ».

Exemple flagrant justifiant une telle inquiétude : après l’auto-coup d’Etat d’Alberto Fujimori, à Lima, le 5 avril 1992, le Venezuela rompit ses relations diplomatiques avec le Pérou, l’Argentine et le Chili réclamèrent sa suspension de l’OEA, mais cette dernière, suivant le gouvernement de George H.W. Bush, continua à reconnaître officiellement Fujimori comme « chef d’Etat légitime » du pays andin.

De fait, l’OEA ne lève pas le petit doigt lorsque le Mexique connait deux scrutins particulièrement contestés. En 2006, alors que plus de la moitié des procès-verbaux établis par les 130 000 bureaux de vote présentent des irrégularités, le candidat de gauche Andrés Manuel López Obrador (AMLO), « battu » par Felipe Calderón avec l’écart infime de 0,57 % des suffrages, accuse la droite de « fraude généralisée » et réclame un recomptage « bulletin par bulletin », ce qui ne lui est pas accordé. L’OEA ne lève pas le petit doigt.
En juillet 2012, le même AMLO, opposé cette fois à Enrique Peña Nieto, dénoncera « l’achat de cinq millions d’électeurs » à travers une entité financière (la banque Monex) et des cartes prépayées permettant de faire des achats dans des supermarchés. Dirigée par César Gaviria – celui-là même qui, en 2002 et 2003, au Venezuela, dirigea la « Table de négociation » entre Chávez et l’opposition, avec une partialité sauvage en faveur de cette dernière –, la mission des observateurs de l’OEA réagira immédiatement en déclarant que le vote s’est déroulé avec « tranquillité, respect et ordre » et que le système électoral mexicain est « robuste et fiable ».

Entretemps, en Haïti, en novembre 2009, dans la perspective des élections législatives et présidentielles de 2010, le Conseil électoral provisoire (CEP) a annoncé l’exclusion de quatorze partis politiques – dont Fanmi Lavalas, formation de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide (deux fois bouté hors du pouvoir par des coups d’Etat). Dans ce contexte déjà bien peu démocratique, le premier tour place deux candidats en tête – Mirlande Manigat (31,4 %) et Jude Célestin, (22,5 %) –, éliminant, pour le deuxième tour, le candidat de Washington Michel Martelly (21,8 %). Après trois jours d’émeutes organisées par ce dernier, les principaux bailleurs de fonds, Washington en tête, sur la base d’un rapport fort bien venu de l’OEA, obligent le CEP à modifier les résultats. Celui-ci installe Martelly en deuxième place, lui permettant ainsi de participer au second tour et de devenir président de la République le 20 mars 2011.
Quatre ans plus tard, alors que les élections législatives du 25 octobre 2015 se déroulent dans des conditions dantesques et que huit candidats, dénoncent une fraude massive et réclament une commission d’enquête, l’OEA affirme que le scrutin s’est « globalement bien déroulé ».

C’est à Insulza, réélu à son poste en 2010, qu’il est également revenu de gérer l’authentique coup d’Etat qui a sorti du pouvoir par le biais d’un « procès politique » expéditif et truqué le président paraguayen Fernando Lugo, le 22 juin 2012. A cette occasion, la Charte démocratique montre une nouvelle fois ses limites. Dès le 11 juillet, et malgré la demande de vingt Etats, le Secrétaire général s’oppose à une suspension du Paraguay – qu’ont pourtant exclu l’Union des nations sud-américaines (Unasur ; créée en 2008 à l’initiative de Chávez et du brésilien Lula da Silva) et le Marché commun du sud (Mercosur) [5].

Insulza se contentera d’envoyer une première « mission spéciale » à Asunción, suivie d’une seconde en novembre pour préparer de futures élections, de fait illégitimes, uniquement appuyé par les Etats-Unis, le Canada, le Honduras (que gouvernent les responsables du « golpe » de 2009), le Panamá et le Costa Rica.
En revanche, l’année précédente (janvier 2011), Insulza avait vertement critiqué la « loi habilitante » octroyée en toute légalité au président Chávez par l’Assemblée nationale vénézuélienne pour résoudre les graves problèmes provoqués par des désordres climatiques, estimant qu’elle violait la lettre et l’esprit de la CDI. Après la disparition de Chávez, il se montrera également ulcéré, applaudi par nombre d’ « observateurs », par le fait que l’OEA n’est pas « invitée » – démarche nécessaire pour qu’elle intervienne – à « observer » l’élection présidentielle du 14 avril 2013 qui verra, en présence d’une mission de l’Unasur, la première victoire de Maduro. Il échappe sans doute alors aux uns et aux autres que, sans que cela ne fasse scandale, d’autres pays n’ont jamais convié l’Organisation à superviser leurs scrutins, à l’image du Chili, de l’Argentine, de l’Uruguay et, bien entendu… des Etats-Unis.

On mentionnera dans ce registre une autre incongruité. Depuis Washington, où se trouve son siège, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), organe consultatif autonome de l’OEA, produit des rapports ainsi que des recommandations. En certaines circonstances, elle s’est montrée à la hauteur de sa mission en faisant avancer les causes des victimes des dictatures militaires, des défenseurs des libertés fondamentales, des droits des femmes, des Indigènes et de l’environnement. Ces antécédents n’empêchent pas qu’elle a particulièrement dans le collimateur les gouvernements se réclamant du « socialisme du XXIe siècle » et a multiplié ces dernières années des comptes rendus particulièrement assassins sur le Venezuela, l’Equateur, le Nicaragua, voire la Bolivie (et bien sûr Cuba). A l’occasion, elle saisit la Cour interaméricaine des droits humains (également CIDH, basée au Costa Rica) qui, depuis la prise de pouvoir de Chávez, a condamné Caracas à trente-six reprises (un record qui sera difficile à égaler).

Le président bolivien Evo Morales a accusé la CIDH de « juger uniquement le comportement démocratique des gouvernements progressistes » et, ironique, a demandé ce qu’elle a fait, par exemple, face aux cas de tortures et de détentions arbitraires à Guantánamo. Réponse évidente. La CIDH n’a rien fait dans la mesure où certes les tout puissants Etats-Unis ont signé en 1977 la Convention américaine relative aux droits de l’homme (CADH, également appelée Pacte de San José), mais ne l’ont jamais ratifiée. Les imagine-t-on se soumettre à la compétence de la Cour de San José, la juridiction régionale ? Estimant qu’elle viole leur souveraineté nationale, ils ont toujours refusé, comme le Canada, de se soumettre à la juridiction de la CIDH et ne reconnaissent pas son autorité. Ce qui n’empêche pas Washington de la financer à hauteur de 80 %, de l’inonder de ses experts et d’influencer très fortement ses décisions [6].

C’est en 1994 qu’a eu lieu à Miami, à l’initiative de « Bill » Clinton, le premier Sommet des Amériques, dont l’ambition était à l’origine d’imposer le libre-échange de l’Alaska à la Terre de Feu. Tous les pays du continent à l’exception de Cuba vont se retrouver à intervalle régulier pour de tels sommets, sous les auspices de l’OEA. Or on l’a vu, depuis le début du XXIe siècle, un bras de fer permanent oppose l’Institution et ses mentors de la Maison-Blanche et du Département d’Etat à la vague des pays progressistes démocratiquement arrivés au pouvoir.
Mise sous pression par cette gauche, qui en fait une question « de principe », l’OEA lève à l’unanimité en 2009, lors du Sommet tenu à Trinidad-et-Tobago, l’exclusion qui pèse sur Cuba. Tout en remerciant ses amis, mais considérant toujours l’institution comme « à la solde de Washington », La Havane ne la réintègre pas, préférant participer activement à la Création de la Communauté des Etats latino-américains et caribéens (Celac). Toutefois, une crise éclate dans la perspective du VIe Sommet des Amériques prévu les 14 et 15 avril 2012 à Carthagène (Colombie). Considérant que Cuba participe désormais à tous les autres forums régionaux, les pays les plus radicaux, membres de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) [7], menacent collectivement de boycotter le Sommet si La Havane n’y est pas conviée.

Les Etats-Unis et le Canada réitérant leur veto à cette participation, contre l’avis du reste du continent finalement rallié à l’idée, le Sommet tourne au fiasco. L’équatorien Rafael Correa, le vénézuélien Hugo Chávez et le nicaraguayen Daniel Ortega n’y assistent pas, l’argentine Cristina Kirchner et le bolivien Evo Morales quittent prématurément les débats et, en présence d’un Barack Obama dépité, aucune déclaration finale n’est signée. « A quoi servent ces réunions, s’insurge le ministre des Affaires étrangères vénézuélien Nicolás Maduro ? Quand on débat, 32 pays sur 34 se mettent d’accord pour une position de respect à l’égard de Cuba (…) Comment décide-t-on les choses en démocratie ? » 
De l’épisode ressort une conclusion manifestée par plusieurs chefs d’Etat (dont la brésilienne Dilma Rousseff et le colombien Juan Manuel Santos) : un VIIe Sommet des Amériques, trois ou quatre ans plus tard, est d’ores et déjà mort-né si Cuba n’y est pas invité.

Message apparemment reçu. A Panamá, en avril 2015, Cuba participe pour la première fois au grand raout continental, ce qui permet la « rencontre historique » du 11 entre Obama et Raúl Castro. Les deux chefs d’Etat conviennent de renouer leurs relations diplomatiques, mais Obama ne promet pas la suspension de l’embargo économique, seul le Congrès étatsunien pouvant le lever. Cette réserve ainsi que l’annonce, au mois de mars précédent, de sanctions contre le Venezuela, qualifié par un décret du même Obama de « menace extraordinaire pour la sécurité nationale des Etats-Unis » provoquent de fortes crispations. Une fois encore, ce Sommet se termine sans document final : selon les normes de l’OEA, un tel document doit faire l’objet d’un consensus – qui, dans ce cas, n’existe pas, deux pays (les Etats-Unis et le Canada) s’opposant aux trente-trois autres nations.

On mentionnera à nouveau, car sa vie politique n’est qu’une sinistre répétition, le cas du Honduras. L’ élection présidentielle du 24 novembre 2013 a eu, en protagonistes principaux, la candidate du parti Liberté et refondation (Libre) Xiomara Castro (épouse de Manuel Zelaya, renversé en 2009) et Juan Orlando Hernández (« JOH »), du Parti national (PN), illégitimement au pouvoir depuis 2011. Les fraudes, ce jour-là, ont été aussi manifestes que grossières. L’OEA (mais aussi la Mission d’observation électorale de l’Union européenne) ont pourtant validé le processus, qualifié de « transparent ». « Le mot “transparent” ne peut pas s’appliquer à ce scrutin, ni au comptage, ni aux élections en général »,affirmera, dénonçant la collusion Washington-Bruxelles, l’un des membres de la mission d’observation européenne, l’autrichien Léo Gabriel [8].

Lors de la présidentielle suivante, en novembre 2017, « JOH » n’a pas le droit de se représenter. Il le fait néanmoins en violant ouvertement la Constitution. Mandatée depuis le 19 avril 2016 dans ce pays failli par la très vertueuse OEA, la Mission d’appui contre la corruption et l’impunité au Honduras (MACCIH) s’en lave les mains : « Nous ne nous mêlons pas de politique », déclare, le 19 août 2016, son porte-parole Juan Jiménez Mayor.
Au terme du scrutin lui aussi entaché de fraudes manifestes, et alors que l’opposition proteste et manifeste vigoureusement, le chef de la mission d’observation de l’OEA, l’ex-président (néolibéral) bolivien Jorge Quiroga, lui reproche bruyamment de retarder les opérations. Mieux informé peut-être, Luis Almagro, nouveau Secrétaire général de l’Organisation, dénonce les irrégularités qui ont affecté le scrutin et qui rendent impossible la désignation d’un vainqueur, ce qui constitue à ses yeux un « dangereux précédent pour la région  ». Cela n’empêche pas qu’au même moment, les Etats-Unis, suivis comme des toutous par le Canada, l’Argentine, le Mexique, la Colombie et le Guatemala, reconnaissent dans son dos « le triomphe » du président Hernández. Almagro prend acte des consignes envoyées par le Département d’Etat, se couche et en fait autant [9]

En revanche, il pique une colère homérique en évoquant la fraction de la droite vénézuélienne qui, au terme d’une vague de violence ayant provoqué 135 morts, va se rasseoir pour dialoguer, en République dominicaine, avec les représentants du président Maduro, « Je crois que, définitivement, l’opposition va devoir séparer le bon grain de l’ivraie », lâche-t-il sèchement pour exprimer sa réprobation devant l’absence de nouvelles victimes [10].

Les milieux politiques conservateurs trouvent toujours, quand cela leur paraît nécessaire, les carriéristes prêts aux plus viles besognes. C’est lors de l’Assemblée générale extraordinaire tenue le 18 mars 2015 au siège de l’Organisation, à Washington, que Luis Almagro, ancien ministre des Affaires étrangères du président uruguayen de centre gauche José « Pepe » Mujica, a été élu Secrétaire général de l’OEA, au terme d’un vote à bulletins secrets (33 voix « pour » et une abstention). Du fait de l’existence de l’Unasur et de la Celac, forums de concertation politique et économique créées respectivement en 2008 et 2011, sans les Etats-Unis (ni le Canada), sous l’impulsion des gouvernements progressistes, Almagro était le seul candidat en lice pour ce poste de moins en moins « prestigieux ».

Avant l’élection, l’image « de gauche » d’Almagro en trompa plus d’un. Craignant sans doute qu’il n’ait été contaminé par les ayatollahs, les secteurs les plus droitiers s’inquiétèrent du fait qu’il ait été ambassadeur de l’Uruguay en Iran pendant cinq années (1991-1996). D’autres dénoncèrent ses liens étroits avec les capitales « latinas » « populistes », et en particulier Caracas. Ce qui ne trompa ni Washington – qui avait fait pression sur l’ex-vice-président guatémaltèque Eduardo Stein et le juriste péruvien Diego García-Sayán pour qu’ils ne se présentent pas – ni l’ex-ministre des Affaires étrangères (et désormais président) du Venezuela, Nicolás Maduro.
Lorsque tous deux occupaient la même fonction pour leurs pays respectifs, Almagro avait beaucoup fait grincer des dents en se prononçant contre l’intégration du Venezuela dans le Mercosur, malgré la décision de tous les présidents des pays membres – dont le sien, « Pepe » Mujica [11]. Il irrita encore à Caracas lorsque, en 2014, il prôna avec insistance un « dialogue » prenant en compte les exigences de l’opposition, alors que cette dernière, depuis ses « guarimbas » (barricades), mettait le Venezuela à feu et à sang.
Elu finalement Secrétaire général de l’OEA, Almagro prend ses fonctions le 26 mai 2015. Deux semaines ne se sont pas écoulées qu’il attaque et agresse déjà le Venezuela. Les relations se détériorent ouvertement quand, en octobre, il reçoit chaleureusement les épouses des dirigeants d’opposition incarcérés, Leopoldo López, Antonio Ledezma et Daniel Ceballos.

C’est avec une agitation de convulsionnaire qu’Almagro va se joindre à la campagne des Etats-Unis et entretenir une belligérance permanente contre Caracas. En novembre 2015, à la veille des élections législatives, il pond un rapport de dix-huit pages dans lequel il avertit que « les conditions nécessaires de transparence et de justice électorale » ne sont pas remplies. La droite l’emportant largement, il oublie (très) momentanément ce mensonge éhonté. Mais accuse le Tribunal suprême de justice (TSJ) de se livrer à un « attentat contre la démocratie » lorsque celui-ci déclare la nouvelle Assemblée nationale en « desacato » (outrage à l’autorité) pour voir fait prêter serment à trois députés sur lesquels pèsent des suspicions de fraude.
Les 12 et 13 mai 2016, Almagro participe à un forum au cours duquel l’ex-président colombien Álvaro Uribe appelle à l’occupation du territoire vénézuélien par une armée étrangère. Le 31 du même mois, après avoir exercé sans résultat sur la région une forte pression pour discuter du cas vénézuélien, il décide de son propre chef d’invoquer la Charte démocratique et de convoquer en urgence une première réunion.

Plus aucune équivoque n’existe. « Tu sais que je t’ai toujours soutenu et encouragé, lui a déjà écrit le 18 novembre 2015 son mentor, l’ex-président José Mujica. Tu sais que j’ai soutenu tacitement ta candidature à l’OEA. Je regrette que les faits m’aient démontré à plusieurs reprises que je m’étais trompé (…) Je déplore la direction dans laquelle tu t’engages et je la sais irréversible. A cause de cela, je te dis adieu maintenant officiellement et prends congé [12]. » Ce désaveu n’empêchera pas nombre de faussaires médiatiques de continuer à présenter Almagro comme l’ex-ministre du président « de gauche » Mujica. Ils observeront d’ailleurs le même silence complice lorsque sa formation d’origine, le Front large (centre gauche), en décembre 2018, expulsera Almagro de ses rangs pour sa conduite interventionniste et fonctionnelle aux intérêts des Etats-Unis à la tête de l’OEA.

Cent trente-deux pages, pas une de moins : le « rapport » que présente Almagro à l’OEA tente le 31 mai 2016 de justifier la suspension dont il rêve en raison de « la crise humanitaire, du blocage des pouvoirs d’Etat et de la situation des droits humains contre (sic) les prisonniers politiques ». Seul le Paraguay l’appuie (on y déteste Maduro en raison du rôle qu’il a joué en 2012 dans la dénonciation du coup d’Etat contre Lugo). Dans une démarche qui deviendra une habitude, Almagro va se réfugier dans le giron des sénateurs républicains et démocrates étatsuniens Dick Durbin, Marco Rubio, Bill Nelson et Tom Udall, avant de tweeter triomphalement : « (ils) appuient mon initiative sur le Venezuela. »
Le Conseil permanent de l’OEA n’apprécie guère : le 14 juin, par 19 voix (12 « contre », une abstention, deux absences), il approuve une demande d’évaluation de la conduite du Secrétaire général déposée par la délégation du Venezuela. Une claque, un rappel à l’ordre, l’équivalent d’une condamnation.
Mais le vent tourne dans la région.

Première réaction d’Almagro lorsque débute au Brésil, toujours en 2016, le renversement de Dilma Roussef, à l’instigation d’Eduardo Cunha, président de… la Chambre des députés (cela devient une manie) : « Pour nous, il s’agit d’une procédure de destitution contre une présidente qui n’est pas accusée d’avoir commis des actes illégaux. C’est d’autant plus préoccupant que ceux qui ont actionné le mécanisme de destitution sont des parlementaires qui sont eux-mêmes sous le coup d’accusations, ou qui ont été condamnés. C’est le monde à l’envers. »
La planète retombe miraculeusement sur ses pattes dès lors que, le 7 septembre suivant, le vice-président américain Joe Biden qualifie le coup d’Etat institutionnel – rebaptisé « impeachment » – « d’un des meilleurs changements politiques qu’a connu la région ces derniers temps », que le président « de facto » Michel Temer se joint à la croisade contre Caracas (et que, sans aucune preuve attestant de sa culpabilité, « Lula » da Silva ne tardera pas à être embastillé). Dans une interview, Almagro peut oublier tant « Dilma » que la protection de l’Etat de droit et revenir aux fondamentaux : « La profonde crise sociale, économique et institutionnelle du Venezuela est la problème numéro un de l’OEA. »

A partir de mars 2017, sur la base d’un « Rapport Almagro » élaboré avec les secteurs les plus extrémistes de l’opposition et leurs ONG satellites, le Secrétaire général multiplie les invectives et les ultimatums, les accusations de « rupture totale de l’ordre démocratique », les demandes d’« élections générales sans délai et à tous les niveaux », les tentatives d’application de la CDI. Malgré le renfort de l’Argentine, passée à droite avec l’élection de Mauricio Macri, ses efforts demeurent vains. Vingt pays continuent à exprimer leur soutien au Venezuela. En phase avec les membres de la Communauté des Caraïbes (Caricom), Harvel Jean-Baptiste, ambassadeur d’Haïti au sein de l’OEA, s’insurge (le 27 mars) : « Le moment est grave. Il dépasse de loin la question du Venezuela. Les agissements du Secrétaire général fragilisent notre Organisation. Ses actes ne nous rassurent pas du tout pour ce qui concerne la paix et la stabilité dans la région. Si nous laissons le Secrétaire général, comme il le fait, s’immiscer sans réserve dans les affaires internes d’un pays, au détriment du principe du respect de la souveraineté des Etats, bientôt Haïti et d’autres pays de la région, seront eux aussi victimes de cette même dérive de l’Organisation. »

Il n’y a dans cette formule aucune exagération. Un nouveau coup de force a lieu début avril au sein de l’institution théoriquement « multilatérale » lors d’une « réunion extraordinaire » tenue en l’absence du représentant bolivien Diego Pary, pourtant président pro tempore du Conseil permanent et, à ce titre, seul habilité à convoquer ou suspendre une session. Dénonçant ce viol éhonté du règlement (article 37), le Venezuela et le Nicaragua se retirent et c’est présidé par l’ambassadeur du Honduras Leónidas Rosa Bautista (le vice-président haïtien du Conseil permanent ayant également été écarté) que 21 pays sur 34 débattent de la situation de la République bolivarienne. Sans vote, « par consensus » – la République dominicaine, les Bahamas, le Belize et le Salvador s’étant abstenus ! –, 17 voix dénoncent « une altération inconstitutionnelle de l’ordre démocratique » au Venezuela. Ce qui, en l’occurrence, et au-delà des effets d’annonce qu’amplifie la caste médiatique, ne change strictement rien à la situation : 24 voix sont irrévocablement nécessaires pour suspendre le pays que préside Maduro.

Pour aller de nulle part à nulle part, les tentatives vont se multiplier, toujours sans résultat. « Ils ont cherché un consensus et le seul consensus qu’ils ont réussi à obtenir dans cette réunion est qu’il n’y a pas de consensus »,s’amusera le 31 mai 2017 la chancelière vénézuélienne Delcy Rodríguez. Un tel échec permanent amène les sbires de Trump, Almagro et ceux qui les suivent à susciter l’apparition du Groupe de Lima, coalition informelle dépourvue de toute assise juridique, qui naît dans la capitale péruvienne le 8 août 2017, au moment où de violentes manifestations secouent le Venezuela [13]. Comme ses mentors, cette Sainte alliance s’étrangle lorsque, mettant fin aux violences, Maduro convoque et fait élire, respectant à la lettre les articles 347, 348 et 349 de la Constitution, une Assemblée nationale constituante, le 30 juillet 2017.

La coalition d’opposition volant en éclat lorsque ses secteurs modérés participent à l’élection présidentielle du 28 mai 2018, en la personne d’Henri Falcón, c’est désormais et uniquement depuis l’administration Trump, le Groupe de Lima et l’OEA que la bataille du Venezuela va être menée.
Un art très sûr de la mise en scène… Dès septembre 2017, l’Organisation a entamé des audiences pour évaluer s’il est possible de porter la situation au Venezuela devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité. Ces auditions sont menées par le prestigieux « conseiller spécial » dont s’est doté Almagro : Luis Moreno Ocampo, ancien procureur de la CPI. Celui-ci commence à recevoir des membres de la « société civile » et des déserteurs des forces armées. Manque de chance, dans le cadre des révélations dites des « Panama Papers », on découvre que l’admirable justicier a réalisé de fortes transactions financières dans des paradis fiscaux – Panamá, Belize et Iles Vierges britanniques. Pris la main dans le pot de confiture (ou le sac de dollars), Ocampo préfère renoncer à s’occuper du Venezuela.

On devra attendre mai 2018 pour qu’Almagro, sur la base d’un « rapport » de 400 pages (plus 400 pages d’annexes) demande à la CPI d’ouvrir une enquête contre le régime de Maduro. Ce qui fait le « buzz » et impressionne l’opinion (là est son but), mais omet l’essentiel : juridiquement, l’OEA n’est pas habilitée à envoyer une plainte à la CPI ; seul peut le faire l’un des vingt-huit Etats américains qui ont ratifié le Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour de La Haye.

En 2018, l’offensive tourne à l’hystérie. Membre du premier cercle, très réactionnaire, de Trump, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton pointe du doigt une supposée « troïka de la tyrannie » – Cuba, le Venezuela et le Nicaragua (tous trois membres de l’ALBA). Dans le troisième de ces pays, une alliance hétéroclite de la faction la plus droitière de la bourgeoisie, du patronat, de l’Eglise et d’une classe moyenne « mondialisée » insensible au sort des classes populaires tente par la violence de déstabiliser Daniel Ortega. Dont les forces de l’ordre et les partisans, au nom de la légitime défense, réagissent tout aussi rudement.

L’OEA emboîte immédiatement les pas de la Maison-Blanche et hurle avec les loups. Un projet de résolution écrit sous la dictée de l’ambassadeur américain Carlos Trujillo et appuyé par sept pays enjoint le chef de l’Etat « nica » de mettre en place un calendrier électoral – en d’autres termes, d’organiser des élections anticipées (le même type d’injonction que celle adressée à Maduro). Sur la base d’un chiffre de victimes relevant de la manipulation, Almagro invoque son article préféré de la Charte démocratique, l’article 21, qui permettrait de suspendre le Nicaragua de l’OEA. La même bataille que celle qui cible le Venezuela débute au sein de l’Organisation.
Le même type d’imposture opère également, avec la complicité d’ONG nationales et internationales tendancieuses et simplistes et de l’ensemble des médias dominants.

Le conflit qui déchire le Nicaragua opposerait les tenants d’une « dictature » et les défenseurs, présentés comme « progressistes », de la démocratie. Le 26 avril 2019, lors d’une session de l’OEA consacrée à ce pays, l’ « expert » chargé de mettre en cause le gouvernement sandiniste s’appellera Jaime Aparicio. Bolivien, celui-ci a été vice-ministre, puis ministre des Affaires étrangères durant la première présidence du néolibéral Gonzalo Sánchez de Lozada (1993-1997), plus tard ambassadeur de son pays aux Etats-Unis lors du second mandat, débuté en 2002, du même Lozada – lequel devra démissionner précipitamment et s’enfuir à Miami en octobre 2003 pour échapper aux procès concernant sa responsabilité dans la répression d’un mouvement populaire (une soixantaine de morts et des centaines de blessés) [14].

En 2007, c’est Aparicio qui a coordonné une visite aux Etats-Unis des préfets des riches régions boliviennes en rébellion contre Evo Morales – Rubén Costas (Santa Cruz) ; Ernesto Suárez (Beni) ; Manfred Reyes Villa (Cochabamba) ; Mario Cossío (Tarija). En juin de l’année suivante, ceux-ci tentèrent de renverser l’ « Indien » en déclenchant un très violent mouvement séparatiste, qui n’échoua que grâce à l’action déterminée de l’Unasur (et pas de l’OEA). Depuis, et en tant qu’avocat, Aparicio a défendu, contre le gouvernement du président Morales, la cause d’un mouvement indigène qui refuse l’ouverture d’une route dans la région amazonienne du TIPNIS (Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure), quand d’autres communautés autochtones réclament une telle voie de communication.
En quoi de telles activités lui donnent-elles une quelconque légitimité pour dénoncer devant l’OEA l’ « Etat délinquant » de Daniel Ortega ? Opération de propagande qui n’a eu jusqu’à présent aucun effet pratique (faute du nombre de voix requis), sauf celui de « préparer » l’opinion. Et de justifier la mise en application des sanctions illégitimes mises en œuvre par Washington, en vertu d’un « Nica Act » approuvé le 20 décembre 2018 [15].

Pour en revenir au Venezuela, Trump accentue là aussi les sanctions et, au mépris du droit international, provoque un mortifère et dramatique étranglement économique du pays. Le vice-président Mike Pence en personne participe à une session spéciale du Conseil permanent le 7 mai 2018. Dans les installations de cette même OEA où, le 14 octobre, il a présidé la cérémonie d’investiture d’un Tribunal suprême de justice vénézuélien fantoche, la dérive d’Almagro prend une telle ampleur qu’Evo Morales estime qu’il faudrait lui envoyer un psychiatre.
Une pression terrible est exercée par les Etats-Unis sur les petites nations de la Caraïbe (et même habituellement sur les autres pays, Washington finançant 60 % du budget de l’OEA et menaçant régulièrement de réduire sa contribution se sa ligne politique n’est pas respectée). Menacés de sanctions et des pires turpitudes, certains vont flancher et retourner leur veste, comme la Jamaïque ou Haïti (après l’accession au pouvoir de l’actuellement très contesté Jovenel Moïse).

De son côté, Almagro « fait le job ». On l’a vu, en octobre 2017, aux côtés de l’amiral Kurt Tidd, chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis. On le voit une première fois en septembre 2018 à Cucutá, côté colombien de la frontière, où il invoque à nouveau une intervention militaire, préoccupé qu’il est par la vague migratoire des Vénézuéliens qui, victimes de la crise, abandonnent leur pays. Il s’agît là d’une grande première. A t’on jamais un Secrétaire général de l’OEA se déplacer en Colombie pour se préoccuper du sort des réfugiés internes ? :

  • 99 000 entre 1990 et 1994 (mandat de César Gaviria) ;
  • 457 735 de 1994 à 1998 (Ernesto Samper) ;
  • 1 550 409 de 1998 à 2002 (Andrés Pastrana) ;
  • 2 869 986 de 2002 à 2010 (deux mandats d’Álvaro Uribe) ;
  • 704 148 de 2010 à 2014 (Juan Manuel Santos) [16]

Qu’on n’espère pas plus entendre Almagro interpeler le président Iván Duque sur le fait que (d’après le très officiel Défenseur du peuple Carlos Negret), du 1er janvier 2016 à février 2019, 462 dirigeants communautaires ou politiques, défenseurs des droits humains ou syndicalistes ont été vilement assassinés [17].

On a soutenu le pour et le contre sur ce point, mais, en dernière analyse, malgré les efforts d’Almagro et de la droite continentale, nulle réunion, de routine ou « extraordinaire », n’a débouché sur les résultats escomptés : aucune des résolutions destinées à suspendre Caracas pour ses supposés égarements n’a obtenu le nombre de voix requis. L’auto-proclamation le 23 janvier 2019 du fantoche Guaido – non reconnu par les deux tiers des pays siégeant à l’Assemblée générale de l’ONU – ne change que très peu à l’affaire (si l’on s’en tient strictement au droit). Quand l’OEA, le 10 janvier, a déclaré « illégitime » le second mandat de Maduro (19 « pour », 6 « contre », 8 abstentions, une absence), il s’agissait d’une résolution illégale, ce type de décision ne figurant en aucun cas dans les statuts de l’Organisation. La reconnaissance de Guaido, le 24 janvier, s’est inscrite dans le même registre.
Lors de l’étape suivante, le 9 avril, dix-huit jours avant le départ officiel du Venezuela – au terme du délai de deux années imposé, après l’annonce de son départ, par les statuts de l’OEA –, il a fallu pousser encore plus loin le bouchon pour l’ « expulser » précipitamment et symboliquement avant… qu’il ne parte volontairement, comme prévu !

Pendant des semaines, les Etats-Unis et la plupart des pays du Groupe de Lima ont multiplié les efforts pour obtenir l’adoption d’une résolution qui, à l’OEA, destituerait les représentants du gouvernement de Maduro et les remplacerait par un « ambassadeur » désigné par Guaidó. En désespoir de cause, sur instruction de la Maison-Blanche, un cynique coup de force a permis cette opération. Là où il eut fallu l’accord des deux tiers des pays membres, c’est avec une majorité simple de 18 voix que, ce 9 avril, le Conseil permanent a expulsé de facto le gouvernement vénézuélien et a reconnu Gustavo Tarre Briceño, représentant du président illégitime.

Cette décision illégale, sans précédent dans l’histoire diplomatique et politique du continent a créé de fortes tensions au sein des pays non alignés sur Trump, Bolsonaro, Duque et leur « porte flingue » Almagro (par charité chrétienne, on n’évoquera ni l’Union européenne ni le président français Emmanuel Macron). « Nulle part dans la charte de l’OEA, ni dans ses règlements, le Conseil permanent n’a le pouvoir de décider de la reconnaissance d’un gouvernement, s’est indigné Sir Ronald Sanders, ambassadeur d’Antigua-et-Barbuda. De plus, comme cela a été mentionné à maintes reprises lors de la réunion, la reconnaissance d’un gouvernement est le droit souverain des Etats et ne peut être déterminée ou imposée par une organisation multilatérale. A tout le moins, étant donné son importance politique, la question aurait dû être examinée par une session extraordinaire de l’Assemblée générale, l’organe suprême de l’OEA. »

Peu relayé médiatiquement, un vent de révolte souffle sur l’institution multilatérale – et non supranationale ! – ainsi que sur la mafia qui prétend y imposer sa loi. Un nombre important d’Etats membres ont considéré comme nulle et non avenue, sans effet juridique, la résolution du 9 avril. Chacune à sa manière, les délégations d’Antigua-et-Barbuda, de Trinidad-et-Tobago, de Saint-Vincent-et-les Grenadines, de la Dominique, de la Bolivie, du Mexique, du Nicaragua, du Guyana, du Surinam, de Saint-Kitts-et-Nevis, de la Barbade et de l’Uruguay ont exprimé leur refus de reconnaître l’ambassadeur fantoche du fantoche Guaido.

Le Venezuela, lui, a fait la fête. Le samedi 27 avril, jour effectif de son retrait « des latrines de l’impérialisme », comme les a qualifiées le président de l’Assemblée nationale constituante Diosdado Cabello, une grande manifestation populaire a eu lieu à Caracas pour fêter l’événement.

Au nom de la souveraineté et de la dignité.

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Maurice Lemoine

Notes:


[1Exprimée en 1823 par le président étatsunien James Monroe, la déclaration de principe « l’Amérique aux Américains » (dite « Doctrine de Monroe »), sous couvert de rejeter le colonialisme européen, avait surtout pour objectif de placer tout le continent sous l’aire d’influence de Washington. Enoncé pour la première fois en 1845, un concept du même ordre la compléta : « Notre Destinée manifeste [consiste] à nous étendre sur tout le continent que nous a alloué la Providence pour le libre développement de nos millions d’habitants qui se multiplient chaque année. »

[2D’après des documents étatsuniens « déclassifiés » en septembre 1998.

[3Ainsi que, à un degré moindre, les gouvernements du Pérou et du Venezuela.

[4Philippe Hugon, « Le rôle des ressources naturelles dans les conflits armés africains », Hérodote, Paris, 2009/3.

[5Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay.

[6Le système interaméricain des droits de l’Homme (SIDH) n’est en vigueur que dans 22 des 34 Etats membres de l’OEA : les Etats-Unis et le Canada ne l’ont pas ratifiée (Trinidad-et-Tobago s’en est retiré en mai 1999 et le Venezuela en septembre 2013).

[7En 2012 : Venezuela, Cuba, Bolivie, Nicaragua, Equateur, la Dominique, Antigua-et-Barbuda et Saint-Vincent-et-les-Grenadines (le Honduras s’est retiré après le coup d’Etat de juin 2009).

[10El Universal, Caracas, 28 novembre 2017.

[11Le Venezuela rejoindra finalement le Mercosur le 31 juillet 2012 (avant d’en être suspendu en août 2017 pour une supposée « rupture de l’ordre démocratique »).

[12Cette lettre ne sera rendue publique par Mujica que le 18 juin 2016.

[13Le Groupe de Lima rassemble alors l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Panamá, le Paraguay, le Pérou, le Guyana et Sainte-Lucie. Le Mexique le quittera après la prise de fonction du président de centre gauche Andrés Manuel López Obrador en décembre 2018.

[14Reconnu coupable (avec son ministre de la Défense) par une cour de justice de Floride, Sánchez de Lozada a été condamné en avril 2018 à payer 10 millions de dollars d’indemnisation aux familles des victimes qui s’étaient portées partie civile.

[15Si aucun accord n’est trouvé entre les délégations du pouvoir et de l’opposition (Alliance civique) actuellement en négociation, une réunion de l’Assemblée générale de l’OEA est prévue, le 26 juin prochain, à Medellín (Colombie), pour tenter d’appliquer la Charte démocratique et suspendre le Nicaragua.

[16Chiffres du Haut commissariat pour les réfugiés des Nations unies (HCR) et de la très officielle Unité des victimes, du gouvernement colombien.

Venezuela, une femme parmi tant d’autres (2) : Adriana Ramirez

Venezuela, une femme parmi tant d’autres. Micro-portrait numéro 2: Adriana Ramirez (3 min., ESP Sous-titres FR).

Face au blocus économique états-unien et à la hausse des prix par le secteur privé, le gouvernement bolivarien remet chaque mois à six millions de familles des caisses d’aliments à très bas prix. Pour les distribuer, les citoyen(ne)s, en majorité des femmes, s’organisent en Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP). Selon Adriana Ramirez, “le secret est d’écouter, écouter, les jeunes notamment, pour transformer l’ancien en nouveau”.

Production: Venezuelainfos. Réalisation: Jorge Henriquez et Victor Daniel Rivera. République Bolivarienne du Venezuela 2019.

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Le « gariteo », organisation populaire et identité de classe. Interview de Gustavo Borges par Franco Vielma

12661892_1026088580784558_3789757812232673666_nNous nous sommes entretenus avec Gustavo Borges (photo), un militant de la communication révolutionnaire du quartier populaire de Catia, à Caracas. Il nous a reçus avec son habituel « sérieux » qui ne s’oppose pas à son acide sens de l’humour… Sans manières, il nous invite à passer du salon à la table de la salle à manger. Il voulait que nous l’accompagnions pour laver la vaisselle dans la cuisine. Ces dernières années, Gustavo a démarré, depuis son compte Facebook, une activité d’information en temps réel alimentée par les usagers de ce réseau. Cette activité, il l’a appelée « Gariteo » et lui-même est connu comme « l’influenceur chaviste » ou le grand Garitero.

Franco Vielma – Explique-nous un peu, Gustavo, ce qu’est ce « gariteo ».

Gustavo Borges – Si ta question vise le sens du mot, le définir en tant que tel, je pourrais te dire que c’est un mot, un terme populaire du quartier qui signifie : être vigilant. Donner l’alarme face à un événement hors du commun qui surviendrait sur le territoire de la communauté afin d’y faire face. Je me souviens, qu’en d’autres temps, nous disions « avertir le quartier ». Cela nous protégeait des incursions des forces de répression de l’état à l’intérieur du quartier. Je me souviens qu’une garita, c’est un lieu, de préférence en hauteur, d’où l’on surveille pour donner l’alerte.

La modalité semble très simple. Gustavo, grâce à ses réseaux, demande aux usagers comment ça va dans leur quartier, quels événements ont lieu, s’il y a un problème de sécurité, d’ordre public ou un quelconque mouvement bizarre de la part d’éléments fascistes qui, ces derniers temps, ont accumulé les actions violentes contre la population et contre les militants du chavisme.

FV. – Le « gariteo », c’est un réseau d’intelligence sociale ? Quel objectif pratique poursuit-il ?

GB. – Cette expression de « réseau d’intelligence sociale » ferait penser à quelque chose de très élaboré, tu vois, quelque chose de militaire ou policier, ah, ah, ah !… Mais non, en fait, le « gariteo » est quelque chose de plus simple, de spontané, de plus populaire. Un genre de contrôle social par le biais de la communication à chaud que nous permettent les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Le « gariteo » est né au beau milieu des « guarimbas » violentes, terroristes de l’année 2017. Né du be besoin immédiat de faire savoir ce qu’il se passait dans la zone où nous vivions face aux agressions violentes de l’opposition dans la rue. Cela a été spontané. Je me souviens qu’une nuit de 2014 quelqu’un m’a écrit sur Facebook, il était à peu près minuit. :« Chamo (mon gars), ils sont en train de faire un coup d’état ». J’ai eu l’idée de le mettre sur ma page : « Attention, nous avons besoin d’information : que se passe-t-il dans ton quartier ? Soyons actifs, donnons l’alerte, nous allons « garitear » au sujet de ce qui se passe dans le quartier ou de n’importe quel endroit où tu te trouves » et la réponse a été impressionnante. Le « gariteo » venait de naître.

Ce qui nous a poussé, c’est la nécessité de protéger nos territoires populaires, mais plus encore, je me souviens qu’une des stratégies de communication de notre ennemi, à ce moment-là, consistait à essayer de faire voir que le Venezuela tout entier était à feu et à sang. En guerre civile, donc.

Nous, hommes et femmes, avec notre « gariteo » permanent qui rapportait tout ce qui se passait dans nos quartiers, nos communautés et zones urbaines, nous sommes parvenus à montrer au niveau national et international que les actions violentes de l’opposition avaient lieu à des endroits ciblés et bien précis, généralement dans les zones dominées par l’opposition.

Les acteurs et actrices du « gariteo » sont des petites gens, des gens ordinaires, le commun des mortels : des maîtresses de maison, des personnes âgées, des étudiants, des ouvriers, des professionnels qui ont accès à internet et qui, étant attentifs aux événements qui pourraient advenir dans leur secteur, au beau milieu de cette guerre, transmettent les nouvelles dans leur « gariteo » actif. Dans mon pays, les femmes constituent le premier front de résistance, d’offensive et d’organisation dans tous les secteurs.

Nous connaissons bien notre adversaire, il est prévisible et facile à évaluer pour le chavisme. Son style, du genre scénario, se présente comme un livre ouvert pour nous tous et toutes. C’est pour ça qu’il ne cesse d’étudier nos caractéristiques caribéennes. La plus constante, persistante c’est d’essayer de démonter notre conscience, mais là, ils sont déjà pris au piège.

FV.- Dans quelle proportion ce réseau de « gariteo s’est-il développé dans les réseaux sociaux ?

GB.- Beaucoup ; les gens rejoignent spontanément ceux qui rapportent les événements et de fait, sur d’autres pages ou profils, au-delà de Facebook, des groupes de « gariteo » se sont formés pour faire face au besoin de communiquer à chaud, immédiatement sur le lieu même des événements. Nous nous trouvons dans un processus d’organisation moins dépendant des réseaux. Il existe déjà des pourparlers pour le faire sur les radios de quartier, pour nous réunir et discuter par territoires.

FV.- « Le gariteo » a également fonctionné en terme de solidarité. C’est-à-dire, est-ce que vous avez créé un réseau de collaboration en ce qui concerne les médicaments ?

GB.- « Le gariteo » en tant que collectif de personnes en situation de communication qui mobilise, embrasse de nombreux sujets sensibles. Notre vie sociale est mise à mal de façon permanente du fait de cette guerre à notre encontre. Le blocus et l’état de siège nous ont fait beaucoup de mal dans la vie au quotidien des vénézuéliens, l’alimentation, le transport, la santé, les loisirs, l’accès aux services les plus élémentaires. Mais, nous avons toujours trouvé des façons d’y faire face. Notre quotidien est « bombardé » en permanence, sans répit.

Tu parles des médicaments. Oui, ça a donné des résultats, par exemple, dans le cas où quelqu’un a besoin d’un médicament difficile à trouver sur le marché du fait du blocus économique et de cet état de siège. Or, nous partons du principe que quelqu’un a ce médicament en sa possession et qu’il ne l’utilise pas ou bien qu’un « garitero » peut nous indiquer le commerce où il l’a vu la dernière fois ; c’est comme ça que nous parvenons à trouver une solution au problème ponctuel auquel fait face celui ou celle qui en a besoin. Mais cela va plus loin. En seulement une journée, nous pouvons savoir où en est la distribution du CLAP (Comité Local d’Approvisionnement) dans un secteur, approvisionnement en gaz, en eau, en électricité, ou encore, si les retraités ont pu toucher leur pension, si l’on s’occupe bien d’eux ou s’ils sont maltraités.

Je crois que cet espace d’action auquel nous pouvons accéder par ce réseau social du « gariteo » est infini. En ces temps de migration, nombre de ceux d’entre nous qui se trouvent hors du pays sont au courant, grâce à nos informations, de comment vont les habitants de leur quartier, de la véritable situation du pays, ou d’un secteur. Ils nous écrivent depuis de nombreux pays pour des choses très simples mais à la fois importantes telles que celles-ci.

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Mirada-foto-Kaloian5-580x376Le cœur du chavisme

Au Venezuela, c’est une révolution qui s’est forgée bien au-delà du chavisme au gouvernement. Le chavisme, en tant qu’identité politique et sociale, a développé un tissu organisationnel et a compris qu’une vraie révolution politique et une véritable résistance, cela est impossible en ne comptant que sur les réseaux sociaux. Il est indispensable de s’organiser à la base.

L’affirmation de Gustavo qui consiste à donner une dimension officielle et organique au « gariteo », vient des insuffisances des technologies 2.0 face aux événements. Le Venezuela a connu, il y a peu, une attaque massive de son système électrique ce qui a provoqué une chute dramatique des télécommunications et ce fut toute une leçon pour le chavisme qui a donné un caractère « officiel » et organique au « gariteo » à travers les modalités d’organisation populaire qui existent déjà.

Ayant presque fini de laver la vaisselle qui restait, Gustavo met de l’eau à chauffer. Landro, un des chats de la maison, déboule dans la cuisine et Gustavo le gronde pour avoir disparu pendant des heures. En toute simplicité et sans vraiment prendre ne compte le fait qu’il répond aux questions d’un entretien que liront principalement des sujets espagnols, Gustavo tente d’être didactique. Nous l’interrogeons sur « le chavisme pour Dummies », il a, alors, un geste qui exprime une certaine indignation. « Merde alors ! Vingt ans dans ce processus et ils ne nous connaissent pas encore » répondit-il en fronçant le sourcil.

FV.- Y a-t-il un sens identitaire à l’organisation populaire au Venezuela ? Qui est l’adversaire ?

GB.- Un sens identitaire ? Oui, très profond, cela s’appelle le chavisme. La façon qu’a le pauvre de faire de la politique, si tu veux. L’adversaire le plus proche, c’est l’empire, dans ce cas, les Etats-Unis. Cela ne fait aucun doute. Leurs prétentions impérialistes, et guerrières, leurs menaces, leur siège et le blocus économique constituent une déclaration de guerre ouverte contre le peuple vénézuélien et en fait notre ennemi. Ils ont deux options, comme l’a exprimé un dirigeant chaviste aux frontières : ou bien ils renoncent, ou bien nous les faisons échouer.

Mais il y a d’autres types d’ennemis que nous devons combattre avec fermeté et faire échouer : la culture consumériste, le capitalisme, la dispersion de la lutte, la corruption, et le bureaucratisme. Et, perdre de vue notre principal objectif : avancer vers la Commune comme forme d’organisation suprême.

Ces éléments sont même plus dangereux que l’envahisseur. Le chavisme se renforce face aux agressions et aux menaces de la contrerévolution mais ces vices internes, si nous les autorisons, si nous les laissons s’installer dans le périmètre de nos luttes, saperont peu à peu quelque chose de très important qui s’appelle la foi, la confiance, la justice, le leadership. Même de cette façon, ils ne nous vaincront pas, nous sommes à fond dans notre plan.

FV.- Pourquoi le chavisme s’est-il organisé en collectifs sociaux et a-t-il dû créer des mécanismes de communication en dehors du gouvernement ?

GB.- Le chavisme a toujours été un collectif social mais avec une caractéristique très importante : son identité. Une identité bien définie et qui ne date pas d’aujourd’hui. Elle émane de siècles de résistance face à l’envahisseur, aux classes dominantes et à une puissante oligarchie patronale. Cette identité s’est alimentée et renforcée avec Chavez. « J’ai confiance dans le chavisme » m’a dit un jour une « garitera » face à une situation nationale à laquelle je ne voyais pas d’issue. Et la « garitera » ne s’est pas trompé.

Le peuple vénézuélien a toujours été communicatif. C’est quelque chose de génétique, qui nous est propre. Nous ne pouvons pas rester silencieux, sans nous mettre à bavarder, raconter quelque chose, un commérage ou une plaisanterie. Ici, au Venezuela, tu montes dans le métro ou dans le bus et les gens parlent, racontent des choses, analysent la situation du pays à voix haute. Nous avons réponse à tout, des réponses que nous ne gardons pas pour nous mais que nous exprimons sur le champ. Et on aime bien écouter aussi. Nous ne nous taisons jamais. Nos mécanismes de communication en dehors du gouvernement, comme tu le dis toi, ont toujours eu cours. C’est le côté populaire, avec ses codes. Je pense que le succès du « gariteo » est, en partie, dû à cela, en tant que façon de passer l’information de bouche à oreille.

Gustavo Borges est un habitant de Caracas comme tout autre. Il n’a pas fait d’études universitaires et de fait il a travaillé durant des décennies comme docker ou bien cariste pour le transport de marchandises, et grâce à cela il voyagé partout dans le pays, en contact avec ses semblables, avec les ouvriers, les femmes du quartier et des personnes âgées, avec les gens du « pays profond », comme il dit.

Comme lui, de nombreux vénézuéliens ont développé un sens d’identité politique qui a atteint son maximum avec le chavisme en donnant un cap à la politique vénézuélienne. Mais nous savons, qu’en politique, bien que cela représente beaucoup, ça ne suffit pas, encore moins lorsqu’il s’agit d’affronter les réactions les plus détestables du capitalisme au niveau local et international. Malgré tout, la base sociale du chavisme est toujours saine et maintient sa cohésion.

Le chavisme, si indéchiffrable et tellement sous-estimé par ses adversaires locaux et étrangers, même s’il est également discuté et mésestimé par des forces de gauche d’autres pays, a été l’une des questions à laquelle il est difficile de répondre.

FV.- Sur quoi repose le pouvoir social du chavisme ?

GB.- Le pouvoir social du chavisme repose sur sa constante mobilisation, son action permanente au sein des communautés, des quartiers populaires et zones urbanisées. Nous sommes le pouvoir populaire et, en tant que tel, il faut agir. Il y a un lien de reconnaissance mutuelle qui se maintient et s’alimente lors de nos rencontres, lors des rassemblements et manifestations. Et surtout, dans son identité, identité de classe. Notre processus est inédit, non seulement, dans le présent avec Chavez, mais aussi depuis le début de notre histoire. La résistance, le caractère rebelle, cette énergie caribéenne pour trouver immédiatement une solution, c’est une grande force. Notre solidarité locale, par exemple, qui se manifeste dans les situations difficiles ne peut pas être copiée, c’est quelque chose que nous avons en nous.

Gustavo propose un café sucré avec du sucre brun. La fin de l’après-midi approche et dans quelques minutes se tiendra une réunion du Conseil communal pour étudier plusieurs points. Il nous dit qu’il s’installera tard dans la soirée à l’ordinateur pour voir ce qu’il y a sur les réseaux.

Telle est l’énorme particularité des vénézuéliens. Les vénézuéliens, les chavistes ne font pas de politique. Ils sont la politique. Elle transpire en eux, ils la vivent tous les jours à toute heure. Peut-être, comme le dit Gustavo, qu’il s’agit de « quelque chose qu’ils ont en eux ».

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Entretien réalisé par le compagnon Franco Vielma.

Photos des visages : Kaloian Santos Cabrera

Petit glossaire de « vénézolanismes »

Commune : Forme d’organisation territoriale citoyenne et de la démocratie participative « protagonique » comme on dit au Venezuela.

Caraïbe : référence à la région des Caraïbes qui comprend l’attitude irrévérencieuse, rusée et fougueuse des vénézuéliens, héritée de l’ethnie Caraïbe, peuple originaire de la Côte Nord du Venezuela.

« Guarimbas » : violences de l’extrême-droite pour provoquer les forces de l’ordre dans la rue et obtenir les images de la « répression-au-Venezuela » (2013, 2014, 2017..).

Source : http://www.revistalacomuna.com/internacional/entrevista-a-gustavo-borges-venezuela-es-gariteo-organizacion-popular-e-identidad-de-clase/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Pourquoi le président Maduro est-il toujours au pouvoir?

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Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs

En descendant la rue principale de San Fernando, capitale de l’état frontalier d’Apure, il n’a pas fallu longtemps pour que quelqu’un se lève et commence à parler politique. En quelques minutes, une discussion de groupe s’était formée. Je leur ai posé des questions sur Chavez. L’un d’eux a répondu : « Chavez n’est pas arrivé au pouvoir juste parce qu’il cherchait du boulot. Il est arrivé au pouvoir parce que nous mourions de faim, les Vénézuéliens mouraient de faim dans les années 80 et 90. C’est pourquoi, en 1989, les « barrios » [quartiers pauvres] sont descendus des collines et ont pillé des magasins pour se procurer de la nourriture », a-t-il dit, faisant référence au soulèvement du Caracazo du 27 février 1989, qui a finalement été réprimé brutalement par le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez et qui a fait des milliers de morts.

Un autre a dit : « L’ère Chavez a été la plus belle période de l’histoire vénézuélienne. Tout le monde a pu améliorer ses conditions de vie, pas seulement les pauvres, mais même les riches. »

 « Grâce à Hugo Chavez, nous avons la possibilité d’étudier, de faire des études de troisième cycle, explique un autre.

 « Dans les universités privatisées, à moins d’être riche, vous n’aviez aucune chance d’aller à l’université. Chavez a ouvert l’éducation et a commencé à donner aux élèves des uniformes, des chaussures, de la nourriture, des ordinateurs. On donne aux enfants des ordinateurs portables, des médocs… »

 Un jeune homme interrompt : « Les étudiants universitaires reçoivent aussi une tablette. J’en ai une. Je n’en avais jamais vu avant, mais maintenant j’en ai une. »

L’identité

La profondeur du soutien de Chavez parmi les travailleurs, cependant, ne peut pas s’expliquer simplement par son association avec des temps meilleurs. Andreina Pino, militante locale du courant révolutionnaire Bolivar et Zamora dans l’Etat rural de Barinas, où Chavez est né, explique que cette identification est due à la capacité de Chavez à « déchiffrer le code du peuple ».

« Chavez a pu le faire, explique Pino, parce qu’il venait du peuple. En général, les politiciens de ce pays venaient de familles riches et n’avaient pas ce contact avec les travailleurs. Chavez a pu se connecter avec le sentiment, la culture et la spiritualité du peuple vénézuélien… Il est venu pour synthétiser toute cette culture, cette spiritualité, cette histoire. Chavez ne s’est pas seulement identifié à cette histoire, il nous a enseigné l’histoire. Chavez a parlé de[Simon] Bolívar et de notre lutte pour l’indépendance. Il a aussi commencé à construire en nous l’espoir que nous, le peuple, pourrions construire notre propre histoire. Chavez a réveillé quelque chose dans le peuple. »

_98563570_chavez1Sujet politique

Le sociologue argentin Marco Teruggi, basé à Caracas, estime que l’incapacité de l’opposition à accepter ou à comprendre ce phénomène explique pourquoi ils « commettent la même erreur d’analyse depuis vingt ans. Ils n’intègrent pas l’existence du chavisme comme sujet politique dans leur analyse. »

Teruggi a expliqué que pour comprendre le chavisme, il est important de regarder au-delà du gouvernement et de voir ce mouvement politique dans toute sa complexité. Issu des classes populaires, le chavisme incorpore une gamme de partis politiques, de mouvements sociaux et d’organisations, et pénètre profondément dans les « barrios » et les casernes militaires.

« Nous ne pouvons pas commencer à comprendre comment, par exemple, la crise économique n’a pas conduit à une explosion populaire, si nous ne comprenons pas les racines profondes que le chavisme a planté dans les « barrios », où il a généré tout un réseau d’organisations qui sont très fortes et qui lui permet de contenir la situation, » a déclaré Teruggi.

« Le chavisme a sa propre identité politique. On pourrait dire que le chavisme est l’identité d’une partie des classes populaires. Sous le chavisme, les classes populaires ont pu non seulement améliorer leur situation économique, mais aussi participer à la politique, avoir une voix publique, être des protagonistes. Seul le chavisme leur a offert celà. Ils défendent un processus qui, aujourd’hui, a subi des coups durs, mais qui continue d’être le seul projet qui a offert aux classes populaires du Venezuela un destin différent de celui auquel elles ont toujours été condamnées : pauvreté, chômage, exclusion et marginalisation. Le peuple ne défend pas Maduro, il défend la possibilité de pouvoir continuer à améliorer non seulement sa situation économique, mais sa vie en général.

Pino est d’accord : « Les gens qui continuent à soutenir Maduro comprennent que c’est Maduro[dans ces] circonstances… qui est le leader actuel du processus civico-militaire. La droite ne comprend pas cela, elle ne comprend pas que ce qui est en litige ici n’est pas Maduro mais d’abord un projet. »

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Pas de chèque en blanc

Teruggi souligne cependant que « Le chavisme n’est pas un chèque en blanc. Ce n’est pas quelque chose qui peut être utilisé et abusé pour une durée indéterminée. »

Plus tôt cette année, des signes évidents en témoignaient.

Atenea Jiménez, du Réseau National des Comuneros, qui réunit des personnes impliquées dans de nombreuses communes du pays, a expliqué qu’en janvier, entre l’investiture de Maduro et l’auto-proclamation de Guaido,  » il y a eu beaucoup de manifestations… mais elles étaient différentes dans les secteurs populaires, dont certaines ont été très chavistes dans le passé. Il ne s’agissait pas de secteurs de la classe moyenne, du moins ici à Caracas, il s’agissait de protestations de gens des « barrios » qui ne sont pas d’accord avec Maduro, des gens qui ne sont pas de l’opposition mais qui en ont assez d’avoir dû faire face à cette situation économique depuis tant d’années ».

Jimenez a noté que la politique de la manifestation était, comme tout au Venezuela, très complexe et contradictoire. Certains d’entre eux « étaient liés aux actions de bandes armées », tandis que dans d’autres cas, des membres de la police et de la Garde nationale bolivarienne étaient impliqués.

« Ces manifestations n’avaient pas une direction claire, elles n’étaient ni planifiées ni organisées par un secteur politique, bien qu’il y ait eu des secteurs d’opposition de droite qui ont essayé de promouvoir les manifestations parce qu’ils les considéraient comme fonctionnelles par rapport à leurs objectifs d’éliminer Maduro par tous les moyens.

Au-delà de ces complexités, « il s’agissait de protestations sur les situations bien réelles auxquelles les gens sont confrontés… et dans certains endroits, où les chavistes sont très en colère contre les difficultés de la vie quotidienne, les protestations étaient énormes. Beaucoup de ceux qui ont protesté estiment que le gouvernement n’a pas été capable de résoudre leurs problèmes. Ils ont dit :  » Nous avons donné[au gouvernement] tous nos votes, pour l’Assemblée nationale constituante, pour les gouverneurs, pour les maires, pour tous. « Quelle excuse ont-ils pour ne pas résoudre nos problèmes de tous les jours, comme la nourriture et les médicaments? »

Teruggi note que la situation actuelle « ne peut pas durer éternellement. Le gouvernement doit répondre à ces demandes, sinon il perdra l’appui dont il a besoin pour rester au pouvoir. »

Cependant, Teruggi pense que les Vénézuéliens sont encore loin d’atteindre le point de rupture. « Je pense que c’est la raison pour laquelle les Etats-Unis tentent d’accélérer leurs actions contre Maduro. Plutôt que de continuer à… affaiblir le soutien au gouvernement par des attaques économiques, les Etats-Unis encouragent plutôt un gouvernement parallèle… Même si les attaques contre l’économie causent beaucoup de dégâts et que le chavisme n’a pas été en mesure de répondre… et a même contribué aux problèmes par ses propres erreurs, l’équilibre global des forces s’est maintenu. »

maduro_darcy_ribeiro_brasiliaAnti-impérialisme

Jimenez note que « dans d’autres circonstances, sous des gouvernements néolibéraux, nous aurions chamboulé le pays. Mais ces protestations de masse se sont dissipées une fois que Guaido est entré sur la scène politique, parce que cette force populaire, qui est le mécontentement, qui a critiqué le gouvernement… s’est retirée quand une nouvelle variable est entrée en jeu. Cette nouvelle variable est l’impérialisme.

L’auto-proclamation de Guaido, soutenue par les Etats-Unis, ses appels à l’intervention étrangère et à l’augmentation des sanctions ont fait que ces protestations spontanées ont cessé quand les gens ont commencé à dire que ce n’était pas la bonne façon de résoudre nos problèmes. Parmi les gens, il y a un sentiment anti-impérialiste très fort, indépendamment de la position que les gens peuvent avoir envers le gouvernement.  Toute menace d’intervention étrangère génère immédiatement au sein de notre peuple un esprit de lutte… les gens reconnaissent que nous pouvons avoir nos critiques, mais que cela n’a rien à voir avec le fait que [le président américain Donald] Trump puisse décider qui doit être notre président.

La manière brutale dont l’opposition a agi et ses appels ouverts à l’intervention des Etats-Unis, ainsi que les déclarations presque quotidiennes des porte-parole de Trump, ont généré un sentiment patriotique, une conviction que nous allons résoudre ce problème de la manière dont nous voulons. »

Ces sentiments ont été exprimés par de nombreuses personnes, dont l’une des femmes qui ont participé à la discussion à San Fernando : « Nous ne voulons pas que les Yankees ou qui que ce soit d’autre s’en mêle ici. Nous sommes déterminés à être libres. Nous ne voulons plus d’ingérence dans notre pays. Ce que nous voulons, c’est être indépendants, être souverains et pouvoir décider de ce qu’il adviendra de notre richesse. Personne d’autre ne peut nous dire quoi faire de nos ressources. »

Une autre intervient : « Nous voulons résoudre nos problèmes nous-mêmes. Nous sommes heureux d’accepter des suggestions, mais de bonnes suggestions. N’importe quel pays peut venir et faire des suggestions, mais personne ne peut s’imposer à nous comme les Etats-Unis essaient de le faire. Ce n’est pas comme ça que ça marche ici. Ce n’est pas comme ça qu’on aide. Si les Etats-Unis veulent nous aider, qu’ils lèvent leurs sanctions contre nous », dit un autre.

Federico Fuentes, journaliste à Green Left Weekly et animateur national du réseau de solidarité Australie-Venezuela.

Source : Greenleft / Traduction: Bernard Tornare

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La manière d’être des vénézuélien(ne)s rend possible l’existence de cette révolution

Interview de Jesus García, porte-parole de la Commune Socialiste Altos de Lídice (Venezuela) par le blogueur argentin Federico Simonetti

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Federico Simonetti : Commençons par le commencement. L’expérience que vous avez développée s’appelle « Commune socialiste des Hauts de Lidice« . Pourquoi socialiste ? Qu’entendez-vous par socialisme ?

Jesus García : Une nouvelle façon de faire les choses. Une façon différente de celle dans laquelle nous avons été élevés. Une façon différente de l’habitude de faire les choses. D’un point de vue scientifique, nous avons peut-être encore un long chemin à parcourir pour faire avancer l’idée de notre socialisme. Chavez a donné beaucoup d’idées. Mais je crois que dans la commune, le meilleur exemple de construction du socialisme nous est donné par la pratique, par l’action, la marche. L’une des grandes erreurs de la révolution bolivarienne est peut-être de ne pas avoir une bonne systématisation de tous ces processus. Reinaldo[Iturriza] y a travaillé, il a beaucoup progressé dans ce domaine.

Lorsque nous travaillons à la collectivisation de l’action, à tous points de vue, dans le domaine de la santé, du social, de l’économique, du productif, c’est là que nous construisons le socialisme. Bien sûr, nous avons encore beaucoup de relations financières, beaucoup de relations purement capitalistes. Mais quand le profit généré par notre travail est redistribué en parts égales ou va directement à l’investissement social, quand nous ne pensons pas à tirer un profit maximal mais plutôt à résoudre les problèmes dans la commune, nous croyons que nous créons quelque chose de nouveau. Parce que ça ne s’est jamais produit avant.

Quand auparavant dans le quartier quelqu’un investissait dans une aide sociale ou célébrait la journée de l’enfant, on pensait : « Quelle bonne personne, quel gentil gars, qu’il est cool, sympa” Non ! Ici, cette histoire de “brave type” ne fonctionne plus, ça doit devenir un système de gouvernement. Et quand on en fait un système de gouvernement territorial, on construit le socialisme. Nous n’avons pas trouvé dans le cadre du capitalisme une figure de ce type. Nous croyons donc que c’est là, dans la Commune, dans le système du travail territorial, que nous donnons naissance au socialisme.Secuencia 11 Arepa.Imagen fija007

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Photos: Jesus Reyes

FS : Chávez expliquait qu’il était nécessaire d’aller vers le socialisme. Tout en reconnaissant comme tu le dis que les relations capitalistes continuent de prévaloir aujourd’hui. Quel est le rôle de la Commune dans cette transition du capitalisme au socialisme ?

JG : La commune est la cellule. C’est l’espace de l’accouchement, de l’expérimentation, l’espace idéal de création, il n’y en a pas d’autre. Il est sur le territoire ou il ne l’est pas. C’est dans la commune ou pas. La commune n’est rien d’autre que cette usine où nous sommes tous comme des ouvriers, serrant des boulons, maniant des clés, huilant la machine, le moteur. Comme l’a dit Chávez, la commune, c’est la cellule territoriale du socialisme. S’il y a des groupes de réflexion, des intellectuels et des gens qui aiment penser depuis l’extérieur du territoire, eh bien, c’est leur façon de voir les choses. Mais nous, nous pensons, nous corrigeons, nous pensons, nous corrigeons et voilà. Si on n’expérimente pas, comment créer le socialisme ? La commune, c’est cela, c’est l’espace d’expérimentation en soi du socialisme.

FS : L’autre jour, lors de la réunion avec l’équipe de santé du quartier, tu as dit quelque chose qui m’a marqué, quelque chose comme “il faut abolir l’Etat ancien”. Quelle est cet État ancien ? Quel type d’État existe aujourd’hui au Venezuela ?

JG: Un truc horrible, mon pote ! (rires) C’est une structure très bureaucratique, très lente. Qui ne s’adapte pas aux processus des communautés. À l’heure actuelle, nous avons des processus qui vont très vite, parce qu’ils doivent aller très vite, parce que les temps actuels l’exigent, nous sommes en pleine guerre, nous ne pouvons pas aller lentement. Quand on présente un projet à une institution, on dit : “Non ! cela doit d’abord passer par cette démarche, puis par ici, puis par ici, puis il faut cette signature, puis cette autre signature, et alors moi je signerai”. Une année s’écoule et le projet n’est pas encore approuvé.

L’État est comme une structure déjà grise. Quand Chavez a lancé les missions sociales, il l’a fait précisément pour créer un Etat parallèle, qui serait plus rapide, qui irait plus profond, qui n’aurait pas autant de bureaucratie. Chavez l’a dit en 2012 : nous vivons une phase de transition vers le socialisme, et nous devons le faire au niveau territorial, au niveau des communes, dans son fameux discours du “coup de timon”. Malheureusement, cela s’est étiolé avec le temps.

Cet État ancien est un obstacle contre lequel nous devons lutter. Et toujours chercher à ce que chaque Commune ait l’autonomie et l’organisation suffisantes pour dépendre le moins possible de cet Etat. Parce que la Commune qui dépend de l’Etat est comme un être humain en état végétatif, avec une pompe à oxygène, fonctionnant à l’électricité. Un humain qui, s’il n’a ni électricité ni centrale électrique, va mourir. La Commune ne peut pas mourir parce que l’Etat ne marche pas. La Commune doit être un Etat par elle-même, elle doit gouverner le territoire et ne peut dépendre d’un Etat bureaucratique, sinon elle meurt.

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Jesus Garcia dans sa commune d’El Lidice, Ouest de Caracas. Photo: Jesus Reyes

FS : Tout au long de l’Histoire, il y a eu de nombreuses expériences de pouvoir populaire dans le monde. Elles ont toujours été traversées par un débat crucial, celui de savoir si le pouvoir populaire devait se développer au sein de l’État ou parallèlement à l’État : comment voyez-vous cela, ici, au Venezuela ?

JG : Eh bien, il y a des visions contradictoires. Personnellement j’ai vécu les deux. Il y a la vision, dans laquelle je crois, qu’il faut parfois être dans l’État ancien pour le détruire de l’intérieur, comme l’a fait Chávez. Entrer dans l’État pour le démêler de l’intérieur, et en même temps construire ce qui est parallèle. Je pense qu’ils faut les deux. Par exemple, beaucoup de gens ont critiqué Ángel [Prado] de la Commune d’El Maizal, parce que la population l’a élu maire. « Si c’est un membre de la commune, pourquoi doit-il être maire ?” a-t-on entendu. Eh bien, précisément parce que nous avons besoin d’un infiltré qui transfèrera tout le pouvoir qu’il peut au peuple, et ce pouvoir du peuple construira le nouvel État parallèle. Quand l’autre maire reviendra dans quatre ans pour gouverner, il dira : « Et maintenant, qu’est-ce que je fais ici si ce gars a pratiquement tout transféré à la Commune ? » Eh bien, je n’en sais rien, je m’en fous ! Qu’il utilise sa mairie comme salle de ping-pong, je ne sais pas (rires).

Je pense que nous avons besoin des deux choses. Maintenant, toute femme ou homme communal(e), communard(e), révolutionnaire, qui entre dans l’Etat sans avoir une idée claire de ce qu’il ou elle va faire, mais simplement avec la simple supposition abstraite qu’il va construire le socialisme, il ou elle est mort(e), mort(e). Si je dois entrer, même si c’est dans le « Ministère des affaires sans importance », je dois savoir clairement que dans ce Ministère j’ai la fonction de transférer tout pouvoir au peuple. Sans clarté dans l’objectif, je me perds dans cette mer. Parce que cette mer a ses plaisirs, son luxe. Avec ces quatre murs qui vous entourent. Et tu crois que tu es en train de construire le socialisme. Mais en fait, on réalise la feuille de route d’un Etat bureaucratique, de l’Etat bourgeois. Donc, je crois qu’il faut être dans les deux espaces, pour détruire l’un et pour construire l’autre en parallèle.

FS : L’autre jour, j’ai lu une très bonne publication sur Facebook sur les difficultés dans votre “parroquia” (1). Tu y fais beaucoup de critiques sur le pouvoir public, l’État. Dans quelle mesure penses-tu qu’il y a de la naïveté (ou de manque de compréhension du rôle stratégique du pouvoir populaire) et de querelle d’intérêts (de luttes de classe), dans la non-priorisation du développement communal par les fonctionnaires de l’Etat ?

JG: Ça dépend. Dans le domaine économique, il y a une lutte d’intérêts parce qu’il y a de l’argent en jeu. Ceux qui sont ministres de l’Économie dans ce pays ne sont pas naïfs. Ils savent qu’il y a les communes, ils savent que Chávez a donné au peuple une grande quantité de terres pour les faire produire, qu’il les a données aux communes et aux conseils paysans, ils savent que tout cela existe. Lorsqu’ils décident de ne pas s’articuler avec la Commune et de donner la priorité aux grandes entreprises, ce n’est pas par naïveté.

Chez d’autres, oui, c’est dû à un manque de compréhension de l’importance stratégique des communes. Par exemple, lorsqu’une institution interrompt un transfert de compétences, que ce soit dans les transports, dans l’eau, dans n’importe quel service, parfois c’est parce qu’elle ne comprend pas qu’en rendant cela possible, elle ferait un pas très important dans le rôle historique qu’elle joue dans la révolution, que ce serait un saut qualitatif dans la construction du socialisme. Beaucoup de compagnons ne le savent pas. Le parti au pouvoir a fait des efforts, mais très minces, au sujet de la formation, du débat sur le socialisme, du débat fort, sincère et direct sur la construction du socialisme.

Un fonctionnaire qui occupe des postes de direction ne peut pas être nommé parce qu’il sait bien parler, ou parce qu’il est le copain de l’un ou de l’autre. Il doit l’être parce qu’il comprend le projet. Et beaucoup ne le comprennent pas. Non, frère ! Tu n’as pas un poste d’État pour gérer, tu as l’État pour faire la révolution ! Et pour faire la révolution, il faut donner du pouvoir au peuple. Et il y a de très nombreuses lois, toute une panoplie légale pensée et promulguée pour donner du pouvoir au peuple.

Sur le plan économique, c’est différent. Dans le domaine économique, il y a une lutte d’intérêts marquée, une lutte de classe, en ce moment, dans tout le dossier économique vénézuélien. Entre ce qu’on appelle la nouvelle bourgeoisie, qui pour moi est la même bourgeoisie qu’avant, qu’on appelle la bourgeoisie rouge, les “Bolibourgeois”, etc… il y a une lutte entre eux et la paysannerie, les communards, etc. Il y a une lutte de classe constante, évidente, dure. Mais dans d’autres domaines, c’est simplement parce qu’ils ne comprennent pas l’importance de donner une place centrale à la Commune. Voilà.

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Réunion de l’équipe de santé. Photos: Jesus Reyes

FS : La Commune a la tâche stratégique d’aider, à un moment donné, à démonter l’Etat bourgeois, mais aujourd’hui l’Etat est dirigé par le chavisme. Il y a donc une tension, parce que, d’un côté, nous devons nous battre avec cet État, mais de l’autre, nous devons le défendre, parce que si on perd ce leadership, quelque chose de bien pire arrivera. Comment vivez-vous cette tension ? Y a-t-il une place pour la défense du gouvernement dans la stratégie communale ?

JG : Un copain disait : « Cet État, quel qu’il soit, est un mur”. Un grand mur de contention qui nous permet de ce côté-ci du mur, du côté gauche du mur, de construire ce que nous construisons. Quand les briques commencent à tomber du mur parce qu’elles s’amollissent, il faut les boucher les trous avec du ciment. Combien de temps nous faudra-t-il porter les briques de cet État ? Eh bien, jusqu’à ce qu’il soit complètement ramolli. Quand ce mur ne servira plus à rien, quand on pourra pratiquement voir à travers. Mais tant qu’il est encore là, tant qu’on ne nous tue pas parce que nous sommes des membres de la commune, tant que la police ne nous passe pas à tabac parce que nous sommes des communard(e)s, tant que nous construisons, tant que nous sommes autonomes, nous devons défendre ce mur. Parce que nous savons que bon nombre des choses qui nous semblent aujourd’hui quotidiennes et normales, ne seraient plus quotidiennes ou normales sous un gouvernement de droite. On en a des exemples partout en Amérique latine à l’heure actuelle. Nous devons protéger ce mur aussi longtemps que possible. Quand l’ennemi stratégique et historique nous attaque de manière effrénée, comme le fait l’impérialisme américain en ce moment, ce n’est pas une coïncidence. Ils ont une bonne raison pour le faire. Bien sûr, nous savons qu’il y a des gens qui négocient, quelques briques qui tombent, dans ce cas on rebouche avec une nouvelle brique et voilà.

FS : Le projet de Chávez était que le pouvoir passe complètement à la Commune, même au niveau national. Le pouvoir a de nombreuses facettes, prenons trois des plus importantes : la souveraineté alimentaire, les FANB (Forces armées Nationales Bolivariennes) et les secteurs stratégiques de l’économie : comment la Commune s’articule-t-elle autour de ces trois axes ?

JG : 2019 est l’année où nous avons décidé de cesser d’être une Commune simplement urbaine en tant que bonne organisatrice des enjeux sociaux, de l’enjeu sanitaire, pour devenir une commune productive. Si nous voulons être indépendants, nous devons être une commune productive. Nous prévoyons de créer beaucoup de terres cultivées et, surtout, de créer une bonne banque de semences pour les années à venir. Pouvoir semer non seulement dans les territoires de la Commune, mais aussi dans les territoires voisins. Et que toute cette population puisse compter sur cet apport en nourriture. Une Commune est productive ou n’est pas.

En ce qui concerne l’aspect stratégique de l’économie, nous voulons également aborder la question des services publics. Nous voulons qu’au moins un service public soit placé sous le contrôle de la Commune. La collecte des déchets solides pour le recyclage, la question de l’eau, la question de l’électricité. Nous pensons avant tout au recyclage, nous pensons qu’il est possible d’en tirer une bonne quantité de ressources. Dans le contexte de la guerre économique et du blocus, apprendre à réutiliser bon nombre des choses que nous jetons est devient quelque chose de providentiel. La question du recyclage revêt une importance stratégique. Il ne s’agit pas seulement de recycler pour sauver le monde, ce qui est aussi un objectif du Plan de la Patrie (plan d’action du gouvernement bolivarien, NdT), mais aussi de recycler pour survivre. Sinon, nous devrons continuer à importer de plus en plus.

La question de la sécurité n’a pas encore été abordée en profondeur. Dans la Commune, il y a des miliciens civils (citoyens qui se forment volontairement aux tâches défensives, NdT), oui. Cependant, nous n’avons pas créé le « corps de combat de la Commune ». Ce processus doit être mené avec le plus grand soin, car nous ne voulons pas non plus faire fuir les gens. Mais c’est un processus nécessaire. Dans la commune, il n’y a eu qu’une seule vague de violences importante il y a environ trois ans, nous n’étions pas encore une commune en tant que telle. Après cela, nous avons dit : « Cela ne se reproduira plus ici, il n’y aura plus de guarimba » (violences d’extrême droite, NdT). En vérité, cela s’est produit un peu plus bas que le territoire de la Commune, à sa périphérie, mais nous nous sommes dit que cela ne pouvait pas se reproduire. Et avec la conformation de la Commune, nous avons commencé à nous préparer pour que cela n’arrive plus.

FS : Et les Forces Armées Bolivariennes, elles laissent la Commune se charger de créer ce groupe de défense ? Elle vous aide ? Comment ça se passe ?

JG : Oui, c’est ce que je te disais à propos du mur. Le mur nous permet de faire ces choses. Imagine, sous un gouvernement de droite, si nous formions un corps de combattants de la commune ! En quelques minutes les forces de sécurité nous tomberait dessus. Je ne veux même pas imaginer ce qui arriverait.

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Photos: Jesus Reyes

FS : L’article 3 de la loi organique du pouvoir populaire dit quelque chose de très intéressant. Il affirme que le développement du Pouvoir du Peuple est lié au niveau de conscience et d’organisation du peuple, comment s’opère la relation entre le développement de la conscience et l’exercice direct du pouvoir ?

JG : Je pense que cela part de l’individu. Dans la commune il y a des porte-parole très actifs, des compagnes et compagnons qui aiment aider les autres, qui consacrent leur vie à aider les autres. Certain(e)s (les moins nombreux) ne se revendiquent pas comme révolutionnaires. D’autres, la majorité, se disent révolutionnaires, chavistes, et le font parce qu’ils comprennent le processus. Je pense que dans les deux cas, il y a un processus de croissance de la conscience. Je crois qu’on devient conscient dans la mesure où on comprend que si on n’aide pas l’autre, ça ne sert à rien d’être au monde. Pour faire du mal ? Si tout ce que tu vas faire ne sert qu’à toi et ne tourne qu’autour de toi, de quelle conscience parle-t-on ?

C’est parce qu’il y a des gens comme ça dans la Commune, parce que c’est dans l’idiosyncrasie des vénézuélien(ne)s, qu’il est possible que cette révolution existe. Sans cette solidarité, cette camaraderie, sans ce voisinage, sans ce soutien qui court de l’un à l’autre, je pense qu’il serait difficile que se soit produite et survive une révolution comme celle que Chavez a proposée ici.

Il y a des gens dont l’idiosyncrasie est d’aider l’autre, et il y a des gens qui, au-delà de l’idiosyncrasie, ont la conviction que c’est la solution. Et lorsque ces deux volontés sont unifiées, les instances du Pouvoir populaire, les conseils communaux, les communes, les collectifs avancent. C’est toute une culture populaire, ici : donner un coup de main à autrui. Prenons l’exemple que nous vivons maintenant avec l’eau. Dans le quartier d’El Lídice, quand l’eau arrive à la partie basse de la commune, et que toutes les maisons sont remplies, tout le monde sort un tuyau pour que le voisin d’un peu plus haut qui n’a pas reçu l’eau, puisse remplir son réservoir. Jusqu’à minuit, on prépare le café, on te donne de l’eau, « tu es fatigué ? Il te manque un baril ? » Aider l’autre. Et cela est dû au fait que Chavez l’a proposé comme quelque chose de tous les jours, avant c’était exceptionnel, aujourd’hui c’est quelque chose de quotidien dans la révolution bolivarienne. Il s’agit d’un trait important de la conscience, et lorsqu’elle se traduit par la recherche du pouvoir communal, alors nous créons le socialisme. Parce que l’idiosyncrasie passe du statut de culture à celui de projet territorial. Nous donnons naissance à une autre réalité, à quelque chose de différent.

FS : Une puissante révolution féministe a lieu dans le monde. Le rôle historique dans lequel le machisme a voulu confiner les femmes est remis en cause. En visitant cette commune, nous avons vu que la majorité des porte-paroles sont des compagnes qui exercent toutes sortes de pouvoirs. Quel est le rôle des femmes dans la Commune ?

JG: Sans les femmes, il n’y a pas de commune. C’est aussi simple que ça. Ce n’est pas un slogan, c’est réel. Une bonne partie des communes du Venezuela, si ce n’est toutes, sont dirigées par des femmes, dans toutes leurs instances. Ce sont les femmes qui font avancer les processus politiques dans ce pays. Dans la commune, les femmes pratiquent un féminisme combatif et militant, mais peut-être n’en ont-elles pas conscience. Elles font leur travail, elles sont majoritaires dans toutes les assemblées, dans toutes les réunions, dans toutes les instances. Mais beaucoup d’entre elles ne sont peut-être pas conscientes de l’importance de leur rôle en tant que femmes dans la société et dans la Commune.

Je pense que c’est un travail qui doit être fait de manière adéquate. Parfois on a des courants féministes qui viennent de l’extérieur du territoire pour “organiser les femmes”. Non ! Venez, écoutez, comprenez le processus, travaillez avec eux, souffrez avec eux, créez avec elles. Et sur cette base, une fois que vous comprenez le processus qu’elles vivent, proposez quelque chose, construisez. Mais ne venez pas imposer vos idées ou celles de votre groupe parce que vous êtes allées en Argentine ou au Chili, et que vous avez vu les femmes y faire telle ou telle chose. Non, il faut observer comment ça se passe ici et à partir de là créer les conditions, les transformer, en produire la philosophie, etc… Je ne suis peut-être pas le meilleur exemple pour promouvoir les processus féministes. Mais je pense que parfois les femmes ne sont pas conscientes du pouvoir qu’elles ont. Nous devons trouver un moyen de leur faire comprendre que sans elles, il n’y a rien.

FS : Chávez disait que la Commune ne peut pas être une île socialiste dans une mer capitaliste, sinon la mer finira par l’avaler, comment cela se passe-t-il dans la cette commune ? Comment se passe l’articulation avec les autres communes ?

JG : Nous sommes en train de la créer. Je pense que nous avançons bien, surtout si on tient compte du fait que notre commune vient de naître. Nous avons à peine deux ans d’existence et nous faisons déjà beaucoup de choses. Aujourd’hui, nous cherchons avant tout à établir des relations économiques avec d’autres communes du pays sur le plan de l’alimentation. Nous essayons de stimuler l’organisation communale suivant le schéma du point et du cercle de la Commune. Nous tentons de faire en sorte que les lieux proches de notre commune soient impactés par sa politique. C’est comme lorqu’un Etat, un gouvernement, aide ses pays voisins, pour prendre un exemple géopolitique. Avec les tonnes de pommes de terre que nous avons rapportées il y a deux semaines, nous avons pu donner des pommes de terre à un prix économique aux conseils communaux voisins. Nous voulons faire la même chose avec d’autres aliments, et tout ce que nous pouvons partager avec d’autres conseils communaux, nous allons le partager. Nous voulons aussi aider à construire plus de communes dans notre parroquia (1), parce que la nôtre est la seule de toute La Pastora. Nous sommes seuls à ramer dans cette mer. Dans un contexte où le pouvoir communal a diminué, nous devons rassembler toutes celles et ceux qui croient en cette idée. Et nous mettre en mouvement.

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Photos: Jesus Reyes

FS : Chávez avait cette caractéristique d’avancer pas à pas, en gardant les pieds sur terre et les yeux sur l’horizon, le lointain. Comment sera-t-on dans dix ans, si tout va bien ?

JG : C’est ici que je dois pleurer ? (rires) Ecoute, d’abord, je ne voudrais pas pouvoir penser égoïstement : je voudrais qu’au moins chaque secteur de El Lidice organise sa commune, ce serait essentiel que la commune puisse en promouvoir d’autres. Deuxièmement, que toutes les instances d’autonomie gouvernementale fonctionnent et qu’elles fonctionnent bien, qu’elles ne soient pas une copie de l’État ancien, qu’elles soient le nouvel État. Troisièmement, que nous ayons l’indépendance, je pense que c’est la clé, l’indépendance de la commune. Chávez l’a dit. Il faut que chaque commune lutte pour l’indépendance sur le plan territorial . Comment administrer ses services, comment administrer son économie productive, comment gérer sa dynamique sociale, comment protéger chacun de ses habitants avec des politiques diverses, et que la participation à chacun des processus électoraux communaux atteigne plus de 60%. Nous devons faire participer les gens, pas seulement en votant. Nous avons besoin de nouveaux espaces de participation.

Je crois que pour que les communes soient le gouvernement de l’avenir, elles doivent se connecter avec l’avenir. Si nous nous pensons comme les Communes de l’Union Soviétique, nous sommes foutus, à l’heure des téléphones portables, quand presque tous les jeunes communiquent plus à travers ces appareils que face à face. C’est l’avenir, allons-y. Faut-il créer un réseau social ? Devons-nous créer de nouvelles formes d’interaction ? Nous devons les créer. Mais nous ne pouvons pas en rester au papier, au journal mural. La commune doit aborder l’avenir, elle doit être l’avenir, elle doit être le gouvernement de l’avenir. C’est comme ça que je vois les choses.

Il y a beaucoup de companeros qui ont peur de ça. Pour eux, créer un café pour les jeunes d’aujourd’hui et non comme un café d’antan, n’a pas d’intérêt. Mais quelle population la Commune aura-t-elle dans les dix prochaines années si on ne prend pas en compte cette tranche d’âge ?

Quand Maduro a lancé le “Carnet de la Patrie” pour faire arriver les aides sociales, ça m’a donné un peu de nostalgie. Par ce que pour moi, la Commune aurait dû s’approprier ces espaces de technologie et de participation d’une manière plus territorialisée. Bien sûr, Maduro l’a peut-être fait, lui aussi, à partir de la nécessité d’échapper à l’Etat bourgeois, et de chercher la technologique qui permette d’atteindre les gens d’une manière plus directe. La Commune doit se penser dans ce miroir.

Bref, pour l’avenir, je vois une commune indépendante, une commune qui ne peut être isolée, et qui pour être indépendante, doit être productive, et en même temps, doit tisser un lien quotidien plus fort avec chacun(e) de ses habitants. De nouveaux espaces de participation. C’est là que se situe l’horizon de l’avenir.IMGP5611

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Photos: Jesus Reyes

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14 avril 2019, le festival international de théâtre s’invite dans la commune Altos de Lidice.

FS : Tout ce que tu me dis me rappelle cette phrase d’un héros du Venezuela et de toute notre Amérique – Simón Rodríguez: « Inventons ou nous errerons », cette volonté de créer sans copier de vieilles formules. Y a-t-il quelque chose que je ne t’ai pas demandé et que tu aimerais dire ?

JG : La situation actuelle des communes est très complexe. Nous avons un triple espace de combat. Celle de la commune en tant que telle, ses vicissitudes, ses problèmes. Celle de la guerre à laquelle tous les Vénézuéliens sont confrontés. Et en outre, l’espace de lutte avec l’Etat bourgeois qui devient plus fort et plus difficile.

Qu’allons-nous faire pour ne pas disparaître ? Le mouvement communal doit se repenser, être un mouvement. En ce moment, nous ne sommes pas un mouvement, nous sommes isolés. Nous devons bouger pour que l’État sache que nous sommes là. Est-il possible de réaliser l’avenir que nous proposons, au-delà de la guerre, avec cet État ? Je ne parle pas de l’Etat bourgeois d’un point de vue philosophique, mais plus précisément de la manière dont les dirigeants du moment se comportent aujourd’hui. C’est toute la complexité du moment. Comment faire ?

Les rencontres qui ont eu lieu jusqu’à présent avec le président ont été des espaces qui suivent dans la même logique. Les communard(e)s se réunissent pendant deux ou trois jours, produisent un document d’environ 20 pages, le donnent au président, qui a déjà son ordre du jour, et à partir de cet ordre du jour, on approuve trois points du document, tou(te)s les communard(e)s applaudissent, repartent et attendent la prochaine réunion avec le président. Non, mon frère, ce n’est pas comme ça que ça doit marcher. Chavez proposait un débat. Quand Chavez a rencontré les communes, c’était un débat, n’importe qui pouvait se lever et dire quatre choses à Chavez, et soit il disait oui c’est ça, soit il disait non. Mais c’était un débat, pas une réunion protocolaire. Avec les communes, il ne s’agit pas de faire des rencontres institutionnalisées, non. Avec les communes, il faut discuter politique. Parce que c’est avec ces gens que vous allez construire le socialisme. Ce n’est pas avec d’autres gens. Avec quel sujet social allez-vous construire le socialisme ? Avec celle ou ceui qui habite le territoire. Qu’il soit jeune, femme, noir(e), blanc ou blanche, brun(e), athée, catholique, chrétien(ne), protestant(e), qui que ce soit. Tout est là.

Ce qui se passe, c’est que les choses deviennent de plus en plus floues et que l’on retombe dans l’État qui impulse beaucoup de politiques nationales, mais sans territoire. C’est une complexité qui, à mon avis, ne fait pas l’objet d’un débat. Nous le subissons tou(te)s, nous le critiquons tou(te)s, nous l’écrivons tou(te)s, mais il ne se passe rien au-delà. Nous devons nous rencontrer, créer un espace de débat et de concrétisation, avec des propositions sérieuses. Si ce n’est pas avec les mille communes dont on nous parle, alors que ce soit avec les trente qui le veulent. Nous oserons. Nous oserons proposer autre chose. Tel est notre défi.

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Photo: Jesus Reyes

Note : (1) La paroisse est l’instance juridictionnelle immédiatement inférieure à la municipalité.

Source: https://fedechimo.home.blog/2019/04/11/la-comuna-es-la-celula-territorial-del-socialismo/ 

Traduction : Thierry Deronne

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Photos: journée intégrale de santé à Curiepe

S’il est une particularité du gouvernement bolivarien, c’est de maintenir tant bien que mal, malgré la chute des cours du pétrole et la guerre économique déclarée en 2013 par les Etats-Unis, les programmes sociaux. Ce n’est pas une tâche facile: départ de personnel parti à la recherche de meilleurs salaires, pénurie de médicaments… Euroclear a gelé plusieurs milliards d’euros avec lesquels le gouvernement vénézuélien veut acheter des vivres et des médicaments, ce qui place cette entreprise dans la figure de complicité de crime contre l’humanité. S’y ajoute le sabotage contre le réseau électrique, entraînant des coupures d’eau, qui se multiplie depuis la nomination par Donald Trump d’un « envoyé spécial sur le Venezuela » ‘Elliot Abrams, condamné pour ses crimes de guerre, concepteur des politiques de terreur contre-insurrectionnelles dans l’Amérique Centrale des années 80, lié à des invasions comme celles de l’Irak.

Mais le Venezuela n’est pas seul. La grande majorité de la communauté internationale reconnaît le président Maduro. Plus : des pays comme le Mexique, la Chine, l’Inde et la Russie ont passé récemment des accords avec Caracas pour livrer mensuellement les tonnes de vivres et de médicaments qui permettent de résister à ces sanctions états-uniennes multiformes.

Exemple de ces politiques sociales systématiquement occultées par les grands médias depuis vingt ans, la Fundación Misión Negra Hipólita organisait il y a quelques jours une journée intégrale de santé et de remise de matériel médical à la population de Curiepe, dans l’Etat de Miranda, avec l’aide de la mission médicale cubaine.

Photos de Jonas Boussifet

T. D.

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Chavisme Sud : vénézuéliennes, féministes et révolutionnaires en Argentine

Par El Grito del Sur, 31 mars 2019

Feministas argentina.pngElles sont chavistes, vivent et militent en Argentine. Face à la matrice d’opinion imposée par le pouvoir médiatique, elles expliquent ce qui se passe réellement dans le pays, comment on y vit en état de résistance et ce que signifie faire face à une guerre non conventionnelle. 

Dayana Lopez et Farelis Silva sont toutes deux Vénézuéliennes, chavistes et militantes féministes. Elles vivent en ce moment en Argentine où elles organisent des activités pour expliquer la situation de leur pays qui fait actuellement la une de tous les journaux. Loin de leur patrie caribéenne, ces femmes tentent de démonter les matrices d’opinion médiatiques et luttent contre les falsifications et les clichés dont se sert la presse dominante pour bombarder le Venezuela, le grand sujet à la mode actuellement. 

Chavisme Sud, l’association à laquelle elles appartiennent, a été créée en 2017 en tant que collectif rassemblant les Vénézuéliens révolutionnaires de Buenos Aires. Cette initiative a été lancée suite aux conventions portant sur l’enseignement supérieur mises en place entre la Fondation Gran Mariscal de Ayacucho et un groupe d’universités d’Argentine, et se poursuivit au fil des années et des vagues successives d’étudiants qui vinrent étudier dans le pays. Récemment, un collectif de femmes chavistes qui promeut des actions publiques et l’échange de données d’expériences entre le Venezuela et l’Argentine, Las Farias, a émergé du sein de cet espace, dans le feu de la lutte féministe. 

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Comment expliquez-vous la situation vécue par le Venezuela ? 

Dayana : “ Notre pays possède de nombreuses ressources naturelles, du pétrole, de l’or, du coltan, du gaz et même des réserves d’uranium qui attisent la convoitise de l’empire nord-américain dont les ressources sont bien inférieures aux nôtres. C’est pourquoi il boycotte les programmes sociaux, les politiques économiques que nous avons mises en place.

Depuis que Chavez a instauré la nouvelle Loi sur les Hydrocarbures en 2001, qui a retiré aux Etats-Unis le contrôle sur nos ressources pétrolières, un plan d’attaque a été déclenché contre notre Révolution. Avant cette loi, nous ne disposions que d’1% des revenus pétroliers, contre 90% aujourd’hui. Ce surplus de ressources a été investi dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’alphabétisation et a servi à démocratiser cette source de revenus.

Farelis : “Nous faisons face à un blocage informatif et à un véritable show médiatique. Des évènements ont lieu en Colombie dont on accuse ensuite le Venezuela. La presse ne parle pas de l’aide que le Mexique a envoyée au pays. Nous assistons à une sélection et à une manipulation de l’information qui répandent une matrice d’opinion sans lien avec les réalités internes du pays. Ce blocus économique affecte la santé, l’économie, l’approvisionnement du pays et nous empêche de faire connaître ce qui est en train de se passer.

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Qu’est-ce qu’une guerre de quatrième génération ? 

D. Au Venezuela, l’impérialisme cherche à expérimenter de nouvelles formes de guerre non conventionnelle, sans armée ni armement. Une guerre qui se déroule à un niveau régional avec des éléments paramilitaires, des guarimbas, des attaques à des centres de santé, et allant jusqu’à brûler vifs des êtres humains. Une guerre de quatrième génération, informative, psychologique, économique, financière et désormais diplomatique a été lancée contre nous.

F. C’est une guerre qui avance de front d’abord au moyen des médias, puis de l’économie, et qui s’emploie à déstabiliser psychologiquement la population en tentant de susciter au quotidien la peur et un sentiment d’insécurité menant à la démobilisation.

Qu’en est-il du mouvement migratoire ? Les Vénézuéliens présents en Argentine sont-ils tous anti-chavistes ? 

D. Nous avons toujours constitué une minorité ici. Lors des élections présidentielles de 2012 par exemple, à laquelle avait participé Chavez, nous avons perdu, passant de 83% à 17%. L’opposition en est sortie majoritaire en Argentine et elle n’a donc rien à voir avec la vague migratoire en cours. Le chaviste reste en général dans son pays, y travaille et apporte sa contribution à la Révolution. Nous-mêmes souscrivons à ce projet révolutionnaire depuis l’extérieur bien que nous soyons temporairement loin du pays.

F. Les deux tiers de la migration vénézuélienne se fait vers l’Europe ou les Etats-Unis, elle n’a rien à voir avec les intérêts politiques de ces migrants, car ceux qui émigrent finalement le plus sont ceux qui ne se sentent pas concernés par le projet de la Révolution et par son appel à nous organiser pour créer du pouvoir populaire. Des personnes dont le but est de travailler puis de rentrer chez eux regarder la télévision ne se sentent évidemment pas concernées par un projet socialiste. Par contre, l’émigration à Buenos Aires s’est essentiellement faite vers les secteurs les plus aisés. A la différence des migrations paraguayenne, péruvienne ou bolivienne, elle s’est concentrée à Buenos Aires et plus particulièrement à Palermo ou Recoleta.

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Quelle différence y a-t-il entre le mouvement féministe d’Argentine et celui du Venezuela ?

F. Il s’agit de deux féminismes différents : en termes de massivité, le féminisme argentin est fédératif, une forme d’action politique. Nous avons fait l’inverse : nous participons depuis vingt ans au projet politique de la Révolution, mais ce n’est qu’à partir de 2007, quand Chavez s’est déclaré féministe, que des actions politiques concrètes ont été menées, se traduisant par des missions orientées vers les femmes les plus vulnérables.

D. La Constitution de 1999 reconnait le travail domestique, accorde des pensions à des femmes qui n’ont jamais cotisé et a introduit un langage inclusif. A partir du moment où l’on s’est mis à nous nommer (président/présidente, maire/mairesse), nous avons commencé à occuper ces espaces de pouvoir.

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En bref …

Qui est Guaido? 

Guaido est un jeune homme totalement inconnu qui a gagné les élections législatives grâce au système électoral qu’il dénigre maintenant. Il est arrivé second avec à peine 97 000 votes dans l’une des plus petites provinces du pays.

Quel constat faites-vous sur la militance en Argentine ? 

Elle travaille de manière très désarticulée : il existe de nombreuses organisations dans le pays et il en apparait chaque jour des nouvelles. C’est très différent de ce qui se passe au Venezuela.

Y a-t-il place pour une “troisième voie” au Venezuela ? 

Il n’y a pas de troisième voie, car il n’y a jamais eu d’autre mouvement d’opposition que celle de l’oligarchie vénézuélienne. L’opposition actuelle n’a pas de volonté démocratique : soit elle boycotte les élections, soit elle n’en reconnaît pas les résultats quand elle perd.

Photos: Ariel Olivares

Source : http://elgritodelsur.com.ar/2019/03/chavismo-sur-venezolanas-feministas-y-revolucionarias-en-argentina.html

Traduction : Frédérique Buhl

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« Venezuela, chronique d’une déstabilisation ». Interview de Maurice Lemoine par Thierry Deronne

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Publié par Le Temps des Cerises, Venezuela – Chronique d’une déstabilisation, de Maurice Lemoine, sort dans les bonnes librairies le jeudi 4 avril 2019. Ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, l’auteur sillonne l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Parmi ses ouvrages récents, citons “Chávez Presidente !”« Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” ou “Les enfants cachés du général Pinochet”. L’occasion de dialoguer avec l’auteur à propos d’une certaine idée du journalisme.

Thierry Deronne – Pourquoi avoir donné à ton nouveau livre la forme d’une « chronique » ?

Maurice LemoineSi j’en crois le dictionnaire, une chronique est un récit dans lequel les faits sont enregistrés dans l’ordre chronologique. Cela peut paraître basique, simpliste, limité, loin des brillants exercices théoriques et rhétoriques des analystes « top niveau ». En tant que journaliste de base, je revendique cette approche. Pour prétendre analyser une situation, encore faut-il connaître les faits. Leur enchaînement. Leurs causes et leurs effets. Leurs conséquences, voulues ou non. Ce qui permet, preuves à l’appui, de mettre en évidence, l’incohérence et la malhonnêteté très significatives, à une poignée de mois d’écart, de certaines prises de position.

Quelques exemples… En 2017, en convoquant une Assemblée nationale constituante, le président Nicolás Maduro provoque les hurlements de l’opposition : en 2014, l’un des dirigeants de cette dernière, Leopoldo López, réclamait une telle Assemblée à grands cris. En 2017, pendant toute la période de violence insurrectionnelle, les principaux dirigeants de la Table d’unité démocratique (MUD) s’égosillent : « Election présidentielle anticipée ! » Le pouvoir l’organise : plus aucun d’entre eux n’en veut ! Mais qui se souvient de leurs déclarations et de leurs revendications antérieures ? Personne (sauf peut-être l’ex-président du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, qui a servi de médiateur dans une tentative de dialogue et qui, lors de la rupture de ce dernier sur ordre de l’ « Empire », a exprimé sa réprobation). La mémoire de l’appareil médiatique, elle, ne dépasse pas les trois derniers mois. D’où l’importance de reprendre modestement l’histoire telle qu’elle se déroule, pas à pas.

TD – Que raconte donc cette chronique et en quoi se veut-elle originale, différente ?

ML – Dans la grande tradition du Monde diplomatique, que j’ai « fréquenté », du statut de pigiste à celui de rédacteur en chef, pendant trois décennies, il s’agit d’un travail de « contre-information ». Quiconque subit quotidiennement le rouleau compresseur « Dassault-Lagardère-Bergé-Pigasse-Niel-Drahi-Rothschild-Pinault-Arnaud » (et je ne parle pas des médias étrangers), ainsi que les ex-radios et télévisions de « service public » devenues « chaînes d’Etat », en comprend parfaitement la nécessité. Donc je travaille comme devrait travailler n’importe quel professionnel de la profession : suivi permanent de l’info, rencontres, interviews et reportages de terrain précèdent l’analyse. Le concret avant le « blabla ». Pas de quoi en faire un plat, c’est ce qu’on devrait apprendre aux jeunes dans les écoles de journalisme. Cela me permet d’échapper à l’ « Histoire officielle », que je résumerais ainsi : plongé dans une crise économique, politique et institutionnelle sans précédent, le Venezuela, pourtant détenteur des plus grosses réserves pétrolières de la planète, s’effondre, gangrené par la corruption, au point de ne plus pouvoir apporter ni nourriture, ni médicaments, ni produits de première nécessité à sa population. Alors que l’opposition a été complètement muselée, la « société civile », « affamée », lorsqu’elle se révolte et manifeste « spontanément », est réprimée à feu et à sang. Ce qui a permis à Maduro, contrôlant désormais toutes les institutions de l’Etat, de se faire réélire, dans des conditions fortement contestées, le 20 mai dernier. Pour la « communauté internationale » – c’est-à-dire les Etats-Unis, l’Union européenne et certains pays d’Amérique latine –, le Venezuela s’enfonce petit à petit dans la dictature. 

Cette « Histoire », induite par une propagande tentaculaire, il y a une autre façon de la raconter.

TD – Quelle est donc la thèse que tu développes dans ton livre ?

ML – A la mort de Chávez, et afin de neutraliser définitivement la « révolution bolivarienne », les secteurs radicaux de l’opposition, en lien avec la Maison-Blanche, le Pentagone et le Département d’Etat, ont entrepris d’empêcher à n’importe quel prix son successeur Maduro, bien qu’élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. Se référant de façon subliminale aux « révolutions de couleur », jouissant d’un fort appui international, ils ont lancé de violentes offensives de guérilla urbaine en 2014 et 2017 (45 et 125 morts), dont une partie importante des victimes, contrairement à ce qui a été dit et écrit, n’appartenaient pas aux manifestants.

Certes, l’importante diminution des prix du pétrole, la principale ressource du pays, a raréfié la rentrée des devises, rendant plus difficiles les importations de biens de consommation. Certes, la gestion du gouvernement ne brille pas toujours par son efficacité. Mais, les ratés réels de son administration n’expliquent pas tout. Des pénuries organisées et de l’accaparement des aliments, médicaments et biens de première nécessité, aux conséquences désastreuses du marché noir, en passant par une inflation irrationnelle sciemment provoquée, auxquels s’ajoutent depuis 2015 les sanctions américaines, c’est bien, depuis l’arrivée de Maduro au pouvoir, une déstabilisation économique qui sème le chaos. En réalité, le pays subit une guerre totale et multiforme qui a atteint son climax le 4 août 2018 avec la tentative d’assassinat de Maduro par un attentat aux drones explosifs et l’auto-proclamation le 23 janvier 2019 d’un président fantoche, Juan Guaido.

Photos : un travail d’enquête loin de la vague des « copier-coller » académiques et des maîtres-à-penser du « ni-ni ». Par 35 mètres de fond, avec les travailleurs de l’Arc minier de l’Orénoque (Etat de Bolivar, Venezuela, 2018). Avec Giorgio Trucchi au Honduras en 2013 pour couvrir la résistance populaire au coup d’État de l’oligarchie contre le président Zelaya. Au Paraguay, en 2012, enquêtant sur un massacre de paysans dans le contexte du coup d’Etat contre Fernando Lugo… ou traversant les lignes des « guarimbas » violentes de l’extrême droite à Caracas en 2017.

TD – Cette interprétation des événements est loin de faire l’unanimité. En quoi t’estimes-tu plus crédible, plus neutre ou plus objectif que ceux auxquels tu opposes cette version des faits ?

MLTerminons-en avec un mythe. L’objectivité, ça n’existe pas. Déjà, au IVe siècle avant Jésus-Christ, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’Athénien Thucydide constatait : « Ceux qui ont assisté aux événements ne les rapportent pas de la même manière et parlent selon les intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables. » Beaucoup considèrent le journaliste comme un acteur isolé, omnipotent, capable de faire surgir par l’analyse et l’enquête des vérités non connues au départ. En fait, il n’est qu’un acteur parmi d’autres, dans un système d’ensemble. Il fait partie de la comédie. Il sélectionne ses sources sur la base de ses critères conscients ou inconscients, de leur accessibilité, de leur légitimité, mais aussi en fonction de ce qu’attendent son rédacteur en chef et le directeur de la publication. Qui ne tiennent pas forcément à être montrés du doigt pour un traitement non « pensée conforme » de la situation du Venezuela. Et je ne parle pas de la corporation des éditorialistes qui, se prenant pour les instituteurs du genre humain, se contentent de donner leur avis sans jamais assister à rien (ils ont trop peur des insectes, des bestioles et des microbes exotiques, ces malheureux !).

S’y ajoutent les contraintes d’un secteur économiquement en difficulté : les bons articles sont d’abord ceux qui ne coûtent pas trop cher, en période de budget publicitaire un peu serré. Sans compter les obligations du rythme de « l’info en continu » ; pour une minute trente, il faut axer sur un personnage : Chávez, avant-hier ; Maduro, hier ; Guaido aujourd’hui. Le contexte ? Alignons-nous sur les confrères, quitte à créer une « vérité alternative », avec, si nécessaire, oublis, truquages et manipulations à l’appui.

Plutôt que d’objectivité, parlons d’honnêteté – ce qui, indépendamment des différences d’analyse, serait déjà un grand progrès. Mieux vaut un journaliste de droite honnête – il y en a – qu’un pseudo progressiste qui, en catimini, afflige les faibles et soutient les puissants – il y en a hélas aussi, et beaucoup.

TD – Justement, l’honnêteté n’implique-t-elle pas de rester neutre ?

MLEn certaines circonstances, la neutralité porte un autre nom : « lâcheté ». On n’est pas neutre entre les Juifs et les nazis ; entre la République espagnole et le général Franco ; entre Salvador Allende et Augusto Pinochet ; entre la révolution sandiniste et la « contra » ! Qu’on me pardonne d’insister. La grave crise que traverse le Venezuela comporte une dimension systématiquement passée sous silence : comme en son temps le Chili de Salvador Allende, il fait face à une sournoise (de moins en moins, d’ailleurs) mais féroce (et de plus en plus) déstabilisation. Il possède trop de pétrole et trop de richesses minérales pour laisser Washington indifférent… Dans de telles conditions, notre rôle n’est pas de diffuser du gnan-gnan pour Bisounours bien-pensants.

TDEt pourtant, certains secteurs de la gauche dite « radicale » ou de l’extrême gauche françaises campent sur une critique virulente du « régime » de Maduro.

MLC’est terrible. Affligeant. Pour reprendre l’argumentation d’un certain Thierry Deronne – tu connais  ? –, que j’ai vue passer récemment, « le sens commun sédimenté par l’hégémonie des médias a détaché le mot “Venezuela” du réel d’origine pour en faire un marqueur de respectabilité. Pour beaucoup de personnalités politiques, revues, journaux, centres de recherche, etc., la question n’est plus “comment enquêter là-bas, comprendre, apprendre”, mais “comment soigner, ici, mon image antitotalitaire dans l’opinion” ». La réflexion me paraît tellement juste que je ne vois pas l’intérêt de me « prendre la tête » pour la paraphraser.

Aux ravages opérés dans l’opinion publique par l’entre soi médiatico-mondain s’ajoute désormais le rôle néfaste dans la mouvance progressiste d’un certain nombre d’ « intellectuels » et d’universitaires dits « de gauche », post-trotskistes,  anars  et écolos de la « bobosphère » (que je n’assimile pas aux indispensables défenseurs de l’environnement), lesquels ne se définissent que par la négation. « Contre tout ce qui est pour », « pour tout ce qui est contre ». Soucieux d’assurer le bon développement de leur carrière en ne s’écartant pas trop de la pensée « acceptable » dans leurs universités, think-tanks et autres ONG (je parle là des universitaires, chercheurs, enseignants-chercheurs, maîtres de conférence, politistes et politologues, docteurs et doctorants), ils font preuve d’une extrême suffisance, d’un conformisme stupéfiant.

Comment ne pas sentir ses cheveux se hérisser lorsqu’on voit telle revue, censément de « critique communiste » (mais sans rapport avec le parti du même nom) reprendre sans une once de recul la version manipulatrice des « anti-néolibéraux (vénézuéliens) haut de gamme » Edgardo Lander, Nicmer Evans ou Marea socialista sur le saccage par Maduro de l’ « Arc minier de l’Orénoque » – au mépris de l’Histoire longue de la région et de faits que n’importe quel observateur de bonne foi peut observer (à condition bien entendu de ne pas craindre la transpiration) ?

Comment ne pas lâcher un soupire accablé lorsque les mêmes, reprenant le discours qui, il y a cent cinquante ans, qualifiait les communards de « racaille », diffusent le discours de la droite vénézuélienne sur la « dérive autoritaire » du « régime » et traitent de « paramilitaires » les « colectivos » ? L’une des expressions de l’organisation populaire, certes parfois radicale (est-ce un péché dans un tel contexte ?), mais qui ne comporte pas plus d’éléments violents, dangereux, incontrôlables que, disons… les « gilets jaunes » dans leurs rangs. Pourquoi faire abstraction de cette réalité ? Des conseils communaux ? Des communes ? Des organisations sociales de base ? Du peuple qui se mobilise et résiste aux côtés du pouvoir – sans lui ménager ses critiques, mais sans jouer ni les « commissaires politiques » ni les donneurs de leçons.

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En 2003, dans un barrio populaire des hauteurs de Caracas. Photo: Thierry Deronne

Bien entendu, fréquenter les « barrios » et le « campo » oblige à relativiser plutôt que de se référer en permanence à un absolu fantasmé. D’où le refus de se frotter au clair obscur de la vraie vie. Il est tellement plus confortable de critiquer depuis une perspective théorique tout en – pour les « révolutionnaires professionnels » – organisant des colloques, écrivant des textes, voire des livres pleins d’empathie sur Salvador Allende ou (le pacifique ?) Che Guevara !

Au-delà des simagrées et des contorsions, entonner le refrain de plus en plus à la mode « ni Maduro ni Guaido » – l’équivalent gauchouillard du « en même temps » macronien – c’est rejoindre le camp des charognards conservateurs et réactionnaires qui espèrent une défaite succulente des « bolivariens ». Quand bien même, pour sauver les apparences, au moment où de sombres nuages s’amoncellent, est lancé un traditionnel « Non à une intervention de l’impérialisme américain » ! La belle affaire… Tout le discours qui a précédé a préparé le terrain en cassant, au sein de la gauche, les solidarités. Et alors, pourtant, que les masques sont tombés : sans même se fendre d’un communiqué condamnant avec la plus extrême vigueur son « auto-proclamation », son appel aux sanctions étatsuniennes qui asphyxient le pays et martyrisent les secteurs populaires, et même à une intervention « militaro-humanitaire », les Nicmer Evans, Edgardo Lander, Gonzalo Gómez (Aporrea et Marea socialista) et autres Hector Navarro – les ténors du pseudo « chavisme critique » ! – se sont déjà précipités pour dialoguer avec Guaido.

TD – On te rétorquera néanmoins que la critique est nécessaire face aux multiples problèmes non réglés…

ML – Qui a prétendu le contraire ? Nul hasard si, dans ce livre, tout un chapitre est consacré – et sans prendre de pincettes ! – à la corruption. Si le rôle nuisible de la « bolibourgeoisie » et de la bureaucratie est régulièrement évoqué. Si certaines erreurs de Chávez (et non uniquement de Maduro !) sont pointées du doigt. Si… De là à jeter le bébé avec l’eau du bain, il y a un pas que, effectivement, je ne franchis pas. Lorsqu’un gamin avec une verrue noire sur le nez est férocement agressé par une sombre brute, la priorité est de défendre le gamin, pas de répéter en boucle, en restant tranquillement à l’écart, « beurk, il a une verrue sur le nez ! ».

TD – Tout de même, alors que de la droite à une certaine extrême gauche, une quasi unanimité dénonce le gouvernement vénézuélien, n’es-tu jamais saisi par le doute ? N’as-tu pas peur de te tromper ?

ML – Je doute en permanence. Je ne cesse de m’interroger. Le journaliste ne sait pas tout. Il rend compte des éléments dont il dispose, à un moment donné, pour expliquer une situation donnée. Ce n’est pas toujours facile. Au milieu des interactions, des circonstances, des émotions, des événements, tout se révèle sujet à interprétations. Sachant que, comme l’a dit Jean-Luc Mélenchon, « recopier et répéter est moins dangereux que de dire quelque chose en étant seul à le faire ».

Toutefois, un épisode de ma vie professionnelle m’a marqué profondément. En 1982, après m’être fait remarquer par un livre-reportage – Sucre amersur les effroyables conditions, un véritable esclavage, dans lesquelles travaillaient les Haïtiens des plantations de canne à sucre dominicaines, je suis parti au Salvador avec dans la poche un contrat des Editions du Seuil pour couvrir le conflit armé qui déchirait ce pays. J’y suis resté trois mois, dont trois grandes semaines physiquement éprouvantes au sein de la guérilla du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN). A mon retour à Paris, et lorsque j’ai rendu mon manuscrit, le Seuil a refusé de le publier, estimant qu’il était trop favorable aux thèses de l’opposition armée – considérée alors par beaucoup comme « polpotienne » et composée de « Khmers rouges » extrêmement dangereux. Le livre – Los Compañeros a finalement été publié par une maison d’édition beaucoup plus modeste (Encre), ce qui n’a bien sûr pas favorisé sa diffusion.

Le conflit s’est terminé en 1992. Lorsque la Commission de la vérité de l’ONU a rendu son rapport, celui-ci a confirmé tout ce que j’avais écrit sur l’écrasante responsabilité de l’oligarchie, de l’armée (formée et encadrée par les Etats-Unis) et des escadrons de la mort dans les violations des droits humains. Bien que très minoritaire et contesté dans mon analyse, je ne m’étais pas trompé. Depuis ce jour, et fort de cette expérience, je ne cède ni à la pression générale, ni aux critiques, ni aux insultes, ni même à la perte de certains amis si, après avoir travaillé le plus sérieusement possible, j’estime, en conscience, que j’ai raison. Je peux certes me tromper. Mais, fussent-ils en groupes, en ligues et en processions, les autres aussi !

TD – Le média d’investigation Mediapart, salutaire quand il combat la corruption et la répression en « macronie », a par contre repris la ligne d’Edwy Plenel sur le Venezuela quand il dirigeait la rédaction du Monde, et fait beaucoup d’efforts pour convaincre le lectorat progressiste que ce pays est une dictature, avec pour preuve les dénonciations d’Amnesty International et de Human Rights Watch. Qu’en penses-tu ?

ML – Il y a quelques années, s’en prendre à Reporters sans Frontières et à son « caudillo » d’extrême droite Robert Ménard était très mal vu. A quelques-uns – je pense au Diplo, à Acrimed, à Maxime Vivas (du Grand Soir)i – (1), nous l’avons fait et avons dû subir des critiques acérées. Depuis, la vérité a éclaté sur Ménard – mais personne ne nous a présenté des excuses ! Comparaison n’étant pas raison, je ne comparerai évidemment pas l’idéologie des dirigeants d’Amnesty International à celle de Ménard. Toutefois, il existe une dérive de ces organisations de défense des droits humains. Au risque de choquer – une fois de plus ! –, je consacre un chapitre à ce sujet. Derrière ces bureaucraties respectées (et, sur de nombreux points, à juste titre), se cache un fonctionnement très problématique. Qui les informe ? Des ONG locales. Au Venezuela, Provea et le Foro Penal qui, avant d’être des organisations de défense des droits de l’homme, sont très clairement des organisations d’opposition. Financées par… (je laisse aux lecteurs le soin de découvrir les dessous de ces majuscules humanitaires à forts relents idéologiques qui méritent questionnements).

TD – Dans les années 70 nul n’aurait pensé dire ni Allende, ni Nixon comme on dit aujourd’hui ni Maduro, ni Trump. Les médias occultent vingt ans de démocratie participative et transforment en causes de la guerre économique… ses effets. N’est-il pas urgent que les progressistes démocratisent la propriété des médias, fondent de nouvelles écoles de journalisme, créent un puissant réseau de médias associatifs et de nouveaux réseaux sociaux plus organisateurs que ceux inventés par les Etats-Unis ?

ML – Tout à fait Thierry (comme disait Jean-Michel Larqué) ! La réponse est déjà dans ta question.

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En 2018, avec Franco Rivera et Thierry Deronne dans un quartier populaire de Caracas (Magallanes de Catia). Photo de Jesus Reyes.

Notes

(1) i Action, Critique, Médias : https://www.acrimed.org/ ; Maxime Vivas, La face cachée de Reporters sans frontières, Aden, Bruxelles, 2007.

Le site Mémoire des Luttes publie en exclusivité les « bonnes feuilles » de « Venezuela. Chronique d’une déstabilisation » : « Nicolás » constitue le huitième chapitre de l’ouvrage.

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Les vénézuéliennes, “fer de lance” de la bataille politique (Brasil de Fato)

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L’auteure: la journaliste Fania Rodrigues, envoyée spéciale de Brasil de Fato

Venezuela est un nom féminin : les femmes y sont à la base de l’organisation sociale. On les retrouve dans les communes, dans les mouvements sociaux et dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs), structures d’organisation des secteurs populaires, formées dans le cadre de la révolution bolivarienne, pour gérer des politiques publiques destinées au “pouvoir populaire”, un des piliers de l’Etat. En ce mois des femmes, la journaliste de Brasil de Fato Fania Rodrigues (photo) a conversé avec des vénézuéliennes qui participent à diverses initiatives organisées dans le pays, pour mieux connaître le travail de base et les luttes qu’elles mènent.

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Dans le quartier populaire d’Antímano, à Caracas, des femmes construisent un immeuble de leurs propres mains – Photo: Fania Rodrigues

Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production

Les CLAPs sont organisés quartier par quartier par la communauté elle-même, et leurs dirigeant(e)s sont élu(e)s par la population. Ces comités distribuent des aliments subventionnés par le gouvernement pour 6 millions de familles, ce qui équivaut à peu près à 20 millions de personnes, les deux tiers de la population, selon les chiffres officiels. Les CLAPs sont importants parce qu’aujourd’hui, les produits que les comités distribuent à bas prix sont la base de l’alimentation de la majorité des classes populaires.

Les femmes constituent la majorité de toutes ces structures, avec plus de 60% de participation, selon les données officielles du Ministère des Communes. Dans certains endroits, ce chiffre est encore plus élevé. C’est le cas du quartier populaire de Manicomio, dans le secteur de La Pastora, à l’ouest de Caracas, où Angélica Calzadilla, de 33 ans, s’active comme une des dirigeantes de la communauté. “Nous nous sommes organisés à travers deux conseils communaux: Ali Primera avec ses 340 familles, et Canaima avec 710 familles. Dans les deux cas, la participation féminine atteint les 80% de participant(e)s” explique-t-elle.

Blocus économique

Les femmes représentent une des bases de soutien à la révolution bolivarienne et ont subi de plein fouet l’impact de la guerre économique contre le Venezuela et du blocus international imposé par les Etats-Unis. Elles sont les victimes directes de la pénurie de produits.

L’agricultrice urbaine et dirigeante de mouvement social Orailene Maccarri, 45 ans, explique que les vénézuéliennes ont été privées de l’accès aux produits qui ont le plus d’impact sur les femmes. “Dans cette guerre économique, le gouvernement des Etats-Unis sait que nous sommes le fer de lance de la révolution, c’est pourquoi nous sommes les plus attaquées et les plus affectées. Aujourd’hui encore nous manquent les pilules contraceptives, les tampons, les serviettes, les produits d’hygiène et de beauté, parce qu’on ne les produisait pas dans le pays” dénonce-t-elle.

Orailene est consciente des défis qu’affronte son pays. Pour elle, les femmes sont à la hauteur de la responsabilité historique qui se joue actuellement, et de la lutte pour la construction d’un autre modèle politique dans lequel elle croit et qu’elle se dit prête à défendre.

Les gestes d’une mère préoccupée, amoureuse, contrastent avec les mains calleuses, la force physique acquse dans le travail de la terre et la conviction de celle qui se dit prêt à porter un fusil pour défendre le projet de pays auquel elle croit. “Si on nous attaquent militairement, nous préférons le dire clairement : nous n’allons pas allumer d’encens ni prier les dieux, nous ne resterons pas à l’arrière-garde. Nous, les femmes vénézuéliennes, nous serons au front, avec des fusils et des munitions prêtes. S’il y a un problème, soyez sûrs que nous serons à notre place, aux côtés de nos hommes” souligne l’agricultrice urbaine.

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La dirigeante sociale Orailene Macarri parle du rôle de la femme dans la révolution bolivarienne | Photo: Fania Rodrigues

Orailene est aussi avocate. “J’ai étudié le Droit pour survivre, parce que nous étions attaqué(e)s par les grands propriétaires terriens et nous devions nous défendre.” Elle se définit comme avocate des pauvres, mais avec pour activité principale le travail de la terre. Elle et d’autres compagnes font partie d’un collectif de femmes qui produisent des aliments sur 4 mille mètres carrés, en pleine zone urbaine de Caracas. Le terrain se trouve dans le quartier d’Antímano, dans la zone ouest, une région populaire où l’organisation collective des femmes est devenue un exemple.

Actuellement le groupe cultive 15 types de légumes, de grains et de tubercules, ainsi que sept types de fruits, en plus de plantes médicinales et ornementales. Ensemble, elles produisent une tonne de poisson par an, sans oublier l’élevage de 22 lapins et d’un porc qui leur sert de “recycleur organique” car beaucoup de restes alimentaires sont consommés par l’animal et ses excréments se transforment en engrais avec d’autres matières dégradables.

L’activité économique d’Orailene ne se sépare pas de son activité politique. Elle est une des porte-paroles élue par les membres des organisations paysannes pour les représenter au sein du Conseil Présidentiel Paysan, qui réunit 582 organisations de base et 18 nationales. “Dans ce mouvement nous semons, nous planifions, nous construisons. Nous, les femmes de ce pays, nous éduquons, nous transmettons la culture à nos enfants, mais nous protégeons aussi la dignité de notre peuple” rappelle la paysanne.

Nouvelle génération

Gabriela Maccarri, 15 ans, la plus jeune fille d’Orailene, suit les pas de sa mère et participe elle aussi aux luttes sociales qui se nouent dans la capitale vénézuélienne. Elle s’est réunie avec des jeunes du quartier pour recueillir des signatures pour une pétition en défense de la paix au Venezuela, exigeant que “cessent les tambours de la guerre”, comme élément d’une campagne nationale promue par les organisations politiques chavistes.

Après cette initiative, elle est devenue membre du Conseil de Jeunesse des Législateurs. “Nous recueillons une série de propositions et de revendications dans les quartiers populaires éloignés pour les soumettre aux législateurs municipaux” explique cette étudiante du secondaire.

Avec des amis elle a conversé avec des jeunes qui avaient pris part aux manifestations violentes de l’extrême droite (appelées “guarimbas”) de 2016 et 2017. “Beaucoup d’entre eux ont eu une attitude violente, comme un de mes amis qui a attaqué la Garde Nationale avec un cocktail Molotov, bien sûr que la Garde a réagi en état de légitime défense. Il s’est fait frapper et s’est mis encore plus en colère. Le garde n’aurait pas dû faire cela parce que c’est un gosse, mais c’est aussi compréhensible humainement. Nous essayons donc de parler avec un jeune puis avec l’autre, parce que beaucoup de familles ne savent pas non plus quoi faire.” dit Gabriela.

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L’étudiante Gabriela Maccarri raconte comment elle et ses amis aident à mobiliser le quartier populaire | Photo: Fania Rodrigues

Gabriela affirme que les adolescents du quartier populaire où elle vit et qui ont pris part aux “guarimbas” n’avaient pas plus de 17 ans. “C’étaient tous des gosses, entre 12 et 15 ans” raconte-t-elle. « L’idée est de réintégrer ces jeunes, ne pas les laisser se perdre dans la violence« .

Femmes constructrices

Dans le même quartier d’Antímano, à quelques mètres de la plantation urbaine du collectif dont fait partie Orailene, 90 autres femmes construisent un immeuble où elles vont vivre avec leurs familles. Le mouvement “Infanterie Révolutionnaire pour le Logement” a reçu des ressources à travers le programme social d’Etat “Mission Logement Venezuela” qui a construit plus de 2 millions de maisons populaires dans les dernières vingt années. L’argent est autogéré par les futures propriétaires et elles-mêmes apportent la main d’oeuvre. Pour cela, elles se relaient de manière hebdomadaire et maintiennent 16 personnes en travail constant sur le chantier tous les jours.

Nous construirons au total 95 appartements, mais initialement nous allons en faire 45. Près de 85% des personnes qui travaillent ici sont des femmes. Ici nous sommes multi-fonctionnelles : nous sommes électriciennes, nous posons des briques, il y a celles qui assurent la logistique pour les ouvriers de la construction. C’est un travail de guerrières » pour la porte-parole du mouvement Ayary Rojas, 48 ans, femme au foyer.

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La porte-parole Ayary Rojas explique que les femmes représentent 85% des personnes qui participent à l’effort conjoint de construire des logements abordables pour les secteurs populaires | Photo : Fania Rodrigues

Parmi les femmes bâtisseuses on rencontre également Yrcedia Boada, 44 ans, qui élève et éduque seule ses deux enfants (l’un âgé de 10 ans et l’autre de 19 ans). Pour cette mère, la construction de sa propre maison a changé la relation entre les membres de la famille. « Mon fils adolescent rendait la vie difficile à la maison, il vivait une phase très rebelle, révoltée. Au début, il m’a accompagnée pour m’aider dans le travail. Après quelques mois, il a changé d’attitude. Maintenant qu’il est entré à l’armée, il passe ses jours de congé à m’aider ici. Savoir que c’est notre maison, celle de la famille, lui apporte ce sentiment d’appartenir à un lieu et à une vie en commun avec les voisins » raconte-t-elle avec fierté.

Comme Yrcedia, 40% des vénézuéliennes sont “chefs de famille”. Elles éduquent leurs enfants, travaillent pour faire vivre la famille et dans le cas de ce travail collectif de logements populaires, construisent leur propre maison : “Pas seulement des maisons, mais aussi un mode de vie collectif, en communauté. Une communauté socialiste” précise la femme au foyer.

Fania Rodrigues, Caracas, 25 mars 2019.

Source : Brasil de Fato, https://www.brasildefato.com.br/2019/03/25/marco-das-mulheres-or-venezuelanas-sao-ponta-de-lanca-na-batalha-politica-no-pais/

Traduction : Thierry Deronne

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Terra TV présente : « El Maizal, la bataille pour produire » (en ligne, sous-titres français)

maizalaf.png« Avant de vivre la bataille productive dans la commune d’El Maizal, j’avais peu entendu parler des Equipes de Production Ouvrière. Au boulot, j’avais bien entendu quelqu’un mentionner ces initiatives d’échange de savoirs entre travailleurs compétents en matière de réparation et d’entretien pour améliorer la production communale, mais je n’avais pas approfondi. C’est du 4 au 9 février 2019, aux côtés des compagnes(ons) d’El Maizal, que j’ai compris ce que sont ces équipes, et leur idée centrale: faire face à une guerre non-conventionnelle d’une manière non-conventionnelle.» C’est ainsi que Silvana Solano, qui accompagnait notre équipe de tournage, résume le nouveau film de Terra TV : « El Maizal, la bataille pour produire », visible ici :

Cette treizième « bataille productive » a permis de récupérer les machines inutilisables faute de réparation, les réfrigérateurs, les machines à semer, les réseaux électriques, les ampoules. Toute une série de connaissances ont été partagées entre électriciens et travailleurs ruraux, afin que les communard(e)s sachent réparer et entretenir les machines, et disposent d’outils pour fortifier le développement productif et notamment, l’élevage et la mise en culture. Beaucoup reste à faire au sein de la commune d’El Maizal, dans l’ouest agricole du Venezuela, où le pouvoir populaire n’est pas un simple slogan, mais une construction constante.

Pour le sociologue vénézuélien Reinaldo Iturriza, « ce qui induit à la superficialité ou à l’erreur un nombre considérable d’analyses de la situation vénézuélienne est l’invisibilisation du sujet politique, du tissu populaire, de ces bases chavistes capables de considérer que leur gouvernement fait mal quelque chose, ou que ses efforts sont insuffisants, tout en comprenant qu’il n’en demeure pas moins le gouvernement du peuple ». 

En créant la télévision paysanne Terra TV non comme un « média de plus » mais comme média d’un type nouveau, nous voulons humblement préparer l’époque où les peuples réinventeront les outils de leur souveraineté dans la production de leur image, de leur information, pour la partager directement de peuple à peuple, sans intermédiaires privés, libérés de cette globalisation qui les oblige à passer par de grands groupes privés de communication pour s’informer mutuellement.

Vous pouvez visualiser l’ensemble des nombreux reportages ou documentaires déjà produits en quelques mois par l’équipe de Terra TV ici: https://www.facebook.com/terratv2018/

136 donateurs (trices) appuient déjà la création de Terra TV. Nous sommes de plus en plus proches de l’objectif avec 92% de la somme recueillie. Si vous souhaitez exprimer votre solidarité, vous pouvez le faire ici: https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

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