La stratégie chaviste pour combattre un foyer de Covid à Caracas

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MT&Une partie du quartier populaire de La Vega à Caracas est en pleine bataille épidémiologique. C’est la région de la capitale qui présente la plus forte concentration de cas COVID-19. La réponse locale, qui implique les efforts communs de l’État, des partis politiques et des organisations populaires, donne une bonne idée de l’architecture mise en place par le chavisme pour combattre la pandémie. (Au 10 juillet 2020 et depuis le début de la pandémie, le nombre de décès a pu être limité à 80, chiffre confirmé par l’OMS.)

« Ceux qui vivent dans ces quartiers populaires doivent rester chez eux, en respectant les mesures préventives pour éviter la propagation du coronavirus » répètent les haut-parleurs juchés sur les camions qui sillonnent dans les rues. Le quartier est fermé à chacun de ses accès, et c’est le point de plus forte concentration de COVID-19 à Caracas avec un total de 78 personnes infectées, alors que le nombre de cas augmente à 8 010 dans tout le pays.

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En temps de pandémie, les femmes de la mission sociale « Foyers de la Patrie » sont un pilier de l’économie populaire au Venezuela. Membres d’une Entreprise de Production Sociale (EPS) du quartier Cotiza avec les différents modèles de masques fabriqués, © SPOUTNIK / MARCO TERUGGI.

Le « barrio » de la Vega est divisé en cinq axes, le troisième étant le plus touché, avec en son sein, 10 des 32 communautés. La barrière épidémiologique a commencé le 2 juillet. Personne n’est autorisé à entrer ou à sortir sans autorisation, sauf s’il remplit l’une des trois fonctions exemptées : santé, alimentation ou transport.

En parvenant à l’un des points d’accès, une opération conjointe est menée par la police et les membres des organisations politiques et sociales du site. « Ils nous accompagnent aux entrées et sorties, ce sont eux qui connaissent les gens de leur territoire« , explique la commissaire de police de Caracas en charge de la paroisse, Belkys Rangel.

À l’intérieur de la zone démarquée, les magasins d’alimentation et les pharmacies ne peuvent être ouverts que jusqu’à midi. L’objectif est d’empêcher la mobilité non seulement à l’extérieur mais aussi à l’intérieur du secteur. C’est un lieu complexe, densément peuplé, avec une vie de quartier intense.

« Nous procédons à des dépistages à domicile et à des tests rapides afin de couper la chaîne de contagion de ce dangereux virus« , répète le camion qui circule lentement dans les rues.

Délimiter, tester, contenir

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Un des points de contrôle pour entrer dans le quartier. © SPOUTNIK / MARCO TERUGGI

« Marquer une ceinture épidémiologique implique de marquer l’espace où la mobilité de la population doit être limitée, et de faire une enquête générale sur 100% des foyers« , explique Mary Carmen Moreno, membre de l’équipe d’organisation populaire du maire.

Ce dépistage massif, c’est-à-dire les tests de détection des cas de COVID-19, a commencé dès le début, tant dans les modules de santé spécialement préparés pour faire face à l’épidémie, que dans les visites de porte à porte. Il y a 12.000 familles sur le territoire délimité, et jusqu’à présent 5 000 ont été testées.

Lorsqu’une personne est testée positive, « elle est prise en charge pendant que le personnel arrive avec les normes de biosécurité, et cette personne est transférée dans un centre conçu pour la distanciation« , explique Mayarí Armas, responsable du regroupement et de la coordination des différentes organisations qui fonctionnent dans le quartier, consacrées à la lutte contre la pandémie.

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A droite, Mayarí Armas, responsable des organisations de quartier. © SPOUTNIK / MARCO TERUGGI

Chaque étape est gratuite : le test, le transfert au centre d’isolement, le séjour sur place, l’admission si nécessaire, les médicaments et l’alimentation.

L’objectif est que, pendant la durée de ce confinement, estimée à 14 jours, le secteur soit isolé, qu’une cartographie famille par famille soit réalisée, que les personnes porteuses du virus soient retirées du site, et que l’épidémie puisse ainsi être réduite jusqu’à sa disparition. Il s’agit d’une situation exceptionnelle dans le cadre de la stratégie de confinement qui est déjà en place depuis près de quatre mois.

« On ne peut pas dire aux gens de rester chez eux, faire une démarcation épidémiologique sans concevoir un plan, ce plan implique la partie alimentaire, les services« , explique Nancy Villegas, coordinatrice politique des quartiers de La Vega.

Le plan, outre l’aspect sanitaire, comprend avant tout l’alimentation. Les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), qui fournissent des denrées alimentaires subventionnées par l’Etat, ont raccourci le cycle d’approvisionnement pour avoir une plus grande régularité de livraison. Ils ajoutaient à la nourriture habituelle – principalement des hydrates de carbone – trois kilos de protéines par semaine.

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Le laissez-passer de mobilité utilisé pour entrer et sortir de la zone de la clôture épidémiologique et du journal municipal face à la pandémie © SPOUTNIK / MARCO TERUGGI

En collaboration avec les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), se poursuit le travail des Maisons d’alimentation, du Plan alimentaire scolaire, auquel s’ajoute un plan conçu dès le début du confinement et baptisé « Yo Compro en Casa » (J’achète à la maison) pour que les gens puissent s’approvisionner sans sortir de chez eux, et ainsi réduire la mobilité.

La fourniture comprend également un plan d’urgence pour deux des services qui connaissent des difficultés d’approvisionnement : le gaz et l’eau : « Nous avons une situation difficile en ce qui concerne l’eau dans la ville pour deux raisons, l’une étant la sécheresse qui a été très dure, à Caracas l’eau est pratiquement distribuée via le pompage, elle atteint 1.000 mètres dans l’ensemble de la ville et 1800 mètres dans certains quartiers, or à cause de la guerre économique qui bloque les pièces de rechange, nous avons des détériorations dans le service de pompage de l’eau, » explique Moreno.

Le nouveau cadre institutionnel

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Un autre des points d’entrée contrôlés. © SPOUTNIK / MARCO TERUGGI

Le déploiement pour soutenir la barrière épidémiologique dans chacun de ses aspects implique l’action de nombreux acteurs simultanés et coordonnés. Les institutions concernées sont le ministère de la santé, la police, la mairie de Caracas, l’organisation politique, principalement le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), et les différentes organisations sociales du territoire.

« C’est une approche avec une perspective de sécurité de l’État, qui n’a pas seulement un avantage institutionnel, mais qui repose fondamentalement sur la principale force que nous avons, qui est le tissu populaire, un tissu social qui a une série de leaderships organisés dans des instances de travail« , explique Moreno.

Chaque acteur joue un rôle dans un plan commun : la distribution de nourriture, les entrées et sorties de la zone démarquée, la tournée de porte à porte pour effectuer les dépistages, ou la désinfection des zones communes effectuée, par exemple, par les brigades de travail et de production communales :

« Nous avons deux brigades déployées pour effectuer des aspersions à hypochlorite, nous désinfectons les zones communes telles que les rampes, les escaliers, le parc, les murs où les gens s’assoient, les entrepôts, les épiceries, pour tenir à distance le foyer d’infection que nous avons dans la zone », explique Renny Colmenares, qui porte un costume qui couvre tout son corps avec une phrase écrite en chinois – plusieurs charters ont apporté des tonnes d’aide de Beijing.

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Lieu d’entrée dans le centre de tests du COVID-19. © SPOUTNIK / MARCO TERUGGI

Une autre des actions menées par l’organisation populaire est la sensibilisation, c’est-à-dire l’explication quotidienne du danger du COVID-19, de l’importance des mesures de sécurité, de l’utilisation de masques, de ne pas faire la fête, de rester à la maison. Cette tâche est effectuée de manière centralisée par ceux qui font partie de la communauté :

« Qui mieux que nous, les leaders de nos territoires, pour connaître notre communauté, les familles qui font la vie du quartier, pour donner des informations, pour expliquer que le danger est réel, que nous avons des cas d’infection dans notre espace, même si nous ne les voyons pas, mais qu’ils existent et qu’il faut éviter qu’ils ne se multiplient » explique-t-on dans un exposé de formation pour ceux qui doivent ensuite sensibiliser leurs points respectifs.

« Sans organisation populaire ce déploiement populaire ne serait pas possible à imaginer« , déclare Moreno. « C’est un échafaudage qui forme un nouveau concept d’institutionnalité.« 

Menace et unité

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Atelier de sensibilisation à COVID-19 pour les leaders de quartiers. © SPOUTNIK / MARCO TERUGGI

« Nous combattons un ennemi commun et invisible. Cette situation a renforcé l’unité au sein des territoires, et a démontré l’avantage de l’accumulation de l’expérience, des situations comme celles-ci montrent ce que nous avons et ce qui nous manque » poursuit M. Moreno.

« Cette force n’est pas née avec le COVID-19. Des 20 dernières années, les cinq dernières ont été marquées par des situations de dégradation des conditions matérielles, ce qui a permis en même temps de développer des instruments qui se retrouvent au cœur de la lutte contre la pandémie, comme le Comité Local d’Approvisionnement et de Production (CLAP). »

D’où l’existence d’une pratique organisationnelle au sein des quartiers, une connaissance des réponses aux urgences, des exercices de cartographie des territoires, avec des axes, des communautés, des îlots, des familles, afin de donner des réponses générales et personnalisées.

C’est une situation qui unifie toutes les forces sur le territoire avec des objectifs communs. « C’est une menace pour la vie, pas pour un parti, et si le chavisme a appris quelque chose, c’est bien d’unir et de se mobiliser face aux menaces » selon Moreno.

Cette mobilisation et cette unité sont stratégiques non seulement pour faire face à ce moment d’urgence et à d’autres qui viendront sûrement, mais aussi pour le prochain rendez-vous électoral des législatives du 6 décembre, qui bénéficiera de la participation d’une centaine d’organisations politiques et sociales, de tout bord idéologique.

Marco Teruggi

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/202007091092030015-la-estrategia-chavista-para-combatir-un-foco-de-covid-19-en-caracas/

Traduction : Thierry Deronne

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Exclusif : L’aide humanitaire au Venezuela est devenue un négoce multimillionnaire, par Fania Rodrigues

L’auteure: Fania Rodrigues, journaliste brésilienne en poste à Caracas.

La journaliste brésilienne Fania Rodrigues explique: “Depuis des mois, j’entends la même question au Venezuela : « qu’est-il advenu de l’aide humanitaire des États-Unis ? » J’ai fait mon enquête. Et j’ai découvert un négoce de plusieurs millions de dollars .”

Autoproclamé “président” sur un trottoir de quartier riche à Caracas en 2019, l’hologramme Guaido s’est vite évaporé sous les révélations par la presse états-unienne de sa corruption ou de ses liens avec les assassins narco-paramilitaires “Los Rastrojos” (1500 victimes). On sait moins que ses réseaux ont fait main basse sur “l’aide humanitaire”. Déjà, les grands médias avaient occulté la cause principale de la migration vénézuélienne : la guerre économique des Etats-Unis et ses mesures coercitives unilatérales – sanctions contre des entreprises, blocus maritime, blocage des paiements bancaires pour l’achat de vivres, de médicaments et de pièces de rechange, vols d’actifs pétroliers et financiers de l’Etat vénézuélien par Guaido et les cercles trumpistes, sabotages et attentats paramilitaires contre les services publics, pénuries et hausses de prix organisées par le secteur privé majoritaire dans le pays.

Les mêmes médias passent aujourd’hui sous silence les dizaines de milliers de vénézuéliens qui rentrent au Venezuela, fuyant l’explosion du Covid-19 et la surexploitation des régimes néolibéraux voisins, sans avoir jamais rien vu de la fameuse “aide”

L’aide humanitaire au Venezuela est devenue un négoce multimillionnaire

Le gouvernement américain a envoyé 656 millions de dollars au Venezuela entre 2017 et 2019 comme « aide humanitaire« , selon des documents officiels de l’Agence américaine pour le Développement International (USAID). Mais on ne sait pas comment les ONGs qui ont reçu ces ressources les ont utilisées dans la pratique.

Après quelques rapports de corruption sortis par la presse, l’Assemblée nationale vénézuélienne (à majorité de droite) a créé une commission pour enquêter sur ce qui s’est passé. Les ONG dirigées par des militants politiques proches de Juan Guaidó sont soupçonnées de recevoir des fonds donnés pour l’aide humanitaire et d’investir dans des activités politiques, dans la formation de jeunes dirigeants, des événements, des campagnes publiques contre le gouvernement, le financement de médias d’opposition, des cours pour journalistes et d’autres activités étrangères à la fonction d’aide humanitaire.

En outre, des rapports publiés aux États-Unis indiquent que le gouvernement américain utilise l’USAID pour financer des politiques contre le gouvernement vénézuélien. L’USAID nie avoir donné de l’argent à Juan Guaidó, mais admet qu’elle paie les dépenses du leader de l’opposition et de l’Assemblée nationale. « Le gouvernement intérimaire [de Juan Guaidó] n’administre aucun programme ou fonds de l’USAID. Dans certains cas, l’USAID paie les remboursements, les frais de voyage et les dépenses des conseillers techniques de l’Assemblée nationale et de l’administration intérimaire de Guaidó, par le biais de fonds d’assistance« .

Autres négoces des ONGs vénézuéliennes

La commission du contrôle de l’Assemblée nationale vénézuélienne enquête sur plus de 200 ONG, selon le président de la commission d’enquête, le député José Brito, du parti d’opposition Primero Justicia. « Ici, nous pouvons mettre en évidence certaines des personnes qui font l’objet d’une enquête, comme Ciudadania Activa, Espacio Público, Foro Penal (NdT: source d’Amnesty International), Redes Ayudas, Súmate, Fundación Futuro Presente, Rescate Venezuela, Cedice-Atlas-Libertad, entre autres« , a déclaré le député.

Le député d’opposition (parti Primero Justicia) José Brito. Photo: archive personnelle

L’ONG Espacio Público, par exemple, est dirigée par le militant de l’opposition Carlos Correa et fait l’objet d’une enquête pour détournement présumé de l’aide humanitaire pour financer le site web d’opposition Crónica Uno. Sur son site web, Crónica Uno déclare que « ce média est une initiative d’Espacio Público« .

Selon M. Brito, les documents indiquent qu’Espacio Público a reçu de l’argent de l’USAID pour l’aide humanitaire mais ne présente pas de projets dans ce domaine. En outre, des documents déclassifiés du gouvernement des Etats-Unis à partir de 2015 montrent que cette ONG est financée par la Fondation Panaméricaine de Développement (PADF), qui reçoit des fonds de l’USAID, de Freedom House et de l’USAID elle-même.

Mais, Crónica Uno n’est pas le seul média soupçonné de recevoir des fonds de l’urgence humanitaire. « Il existe de nombreux médias financés par des ONG qui ont bénéficié de l’aide humanitaire. Nous enquêtons actuellement sur quatre médias, dont le site d’information La Patilla« , explique M. Brito. La Patilla est l’un des plus grands sites d’information du Venezuela. Il est dirigé par l’homme d’affaires Alberto Federico Ravell, qui est également directeur de la communication du bureau de Juan Guaidó et du « Centre national de communication » (site web du « gouvernement provisoire » de Guaidó).

Carlos Correa, directeur de l’ONG « Espacio Publico », fait l’objet d’une enquête de l’Assemblée Nationale

La Fundación Futuro Presente fait l’objet d’une enquête pour utilisation présumée de ressources humanitaires dans les activités des partis politiques. Cette ONG a été fondée en 2008 par le leader politique Yon Goicoechea du parti d’extrême droite Voluntad Popular. En 2014, cette fondation a ouvert une succursale dans l’État de La Floride, aux États-Unis, où elle a été enregistrée en tant que société à but lucratif. Comme Súmate, qui est également enregistrée en tant que société aux États-Unis.

Yon Goicoechea, dirigeant du parti d’extrême droite de Juan Guaido, est soupçonné de détournement de l’aide humanitaire

Le président de la commission du Contrôleur financier explique pourquoi cette fondation fait l’objet d’une enquête. « Un nom qui apparaît dans nos enquêtes est celui de Yon Goicochea, chef du parti de la Volonté populaire et un homme proche du chef de ce parti, Leopoldo López. Goicochea a reçu une grande quantité de dollars de l’USAID et devra expliquer les objectifs et les domaines dans lesquels il a investi tout cet argent« , explique José Brito. Leopoldo López est l’un des principaux leaders du secteur putschiste de l’opposition vénézuélienne et le parrain politique de Juan Guaidó.

Futuro Presente reçoit de l’argent de l’aide humanitaire mais ses activités sont des formations de leaders sur la base d’un cursus néo-libéral. Cette ONG est également impliquée dans l’incursion paramilitaire du 3 mai dernier.

Un document interne de l’USAID, posté sur les réseaux sociaux par le blogueur vénézuélien Alek Boyd, montre que la Fondation Futuro Presente a reçu de l’argent du fonds de l’USAID pour l’agriculture et la sécurité alimentaire en 2019. Selon Brito, ce montant se chiffrerait à environ 10 millions de dollars.

Toutefois, sur son site web, la fondation n’enregistre aucune activité dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation. La nature des projets qu’elle développe est différente : « La Fundación Futuro Presente développe le programme de formation le plus transcendant pour les jeunes leaders au Venezuela« , indique le site web. Ce programme n’a rien à voir avec l’aide humanitaire.

Cette même ONG a été mentionnée par l’ancien militaire vénézuélien, l’ancien capitaine Antonio Sequea, qui a été arrêté pour avoir participé à l’incursion paramilitaire en territoire vénézuélien le 3 mai, connue sous le nom d’opération Gedeon. Dans son témoignage, M. Sequea a déclaré que pendant la période d’entraînement, les mercenaires avaient reçu des fonds de la Fundación Futuro Presente pour payer le loyer de maisons et de voitures sur le territoire colombien.

Une autre ONG vénézuélienne mentionnée dans un document de l’USAID est le Centre de Diffusion des Connaissances Économiques pour la Liberté (Cedice-Atlas-Libertad) qui a également reçu de l’argent du fonds pour l’agriculture et la sécurité alimentaire. Comme la Fundación Futuro Presente, l’ONG Cedice propose des cours de leadership pour les jeunes, principalement issus de la classe moyenne. Dans le programme d’enseignement, elle décrit l’un des cours. « Cedice Joven » : un groupe de jeunes qui partagent l’idée d’une société libre. Parmi les activités, on peut citer le « Cercle de lecture Bastiant pour discuter, réfléchir sur le libéralisme et la culture libérale« . Elle organise également des cours pour les journalistes, dont l’accent est mis sur les « théories et doctrines économiques du système de l’économie libre ». Rien dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation, ni dans celui de l’aide humanitaire.

Les rapports des médias vénézuéliens montrent qu’entre 2009 et 2015, le Cedice avait déjà reçu des financements et des conseils du Centre pour l’entreprise privée internationale (CIPE), qui est une branche commerciale du Département d’État et de ses institutions financières. Il a également reçu des ressources du National Endowment for Democracy (NED) et de l’USAID. La NED est une ONG créée et financée par le Congrès américain, selon des informations officielles du gouvernement américain. Elle fonctionne comme une agence gouvernementale, bien qu’elle ait le statut d’ONG.

Parmi les directeurs de Cedice figure l’ancien banquier Oscar García Mendoza, qui a été nommé vice-président de l’ONG. Mendoza était président du Banco Venezolano de Crédito et est identifié comme un intermédiaire dans les négociations entre les ONG vénézuéliennes et des organisations telles que NED et USAID, selon un article de 2014 sur le site web Aporrea.

Aux États-Unis, le Cedice est partenaire du think thank Cato Institute, un établissement d’enseignement libéral dont la mission est de former « les futurs dirigeants, penseurs, avocats et partisans du mouvement libéral, promouvant ainsi les principes de liberté individuelle, d’État minimal, de libre marché et de paix« . Au Venezuela, les deux institutions ont fondé l’université de Cato-Cedice, située dans une zone rurale à l’extérieur de Caracas.

partenaires et financeurs de CEDICE / ATLAS / LIBERTAD

Selon son site web, le Cedice est actuellement parrainé par l’Institut Atlas aux États-Unis, financé par les frères David et Charles Koch, milliardaires de l’industrie pétrolière. En outre, Charles Koch a contribué à la fondation de plusieurs organisations, dont le Cato Institute lui-même, l’Institut d’études humaines et la Déclaration des droits. Et comme tout est lié, c’est le Cato Institute qui décerne chaque année le prix Milton Friedman et l’a remis à Yon Goicoechea en 2008. Le dirigeant de Voluntad Popular a reçu 500 000 dollars et c’est avec cette ressource qu’il a créé la Fundación Futuro Presente.

Le Cedice est également partenaire d’une autre organisation, l’ONG Un Mundo Sin Mordaza (UMSM), « un monde sans baillon« , dont la mission principale est de « mener des campagnes internationales de sensibilisation sur la situation au Venezuela« , selon le site web de l’UMSM.

L’UMSM est l’une des principales ONG financées par le gouvernement étatsunien et reçoit des fonds de l’USAID et du NED, selon le professeur américain Tim Gill de l’Université de Caroline du Nord Wilmington. « NED et USAID ont continuellement soutenu les partis d’opposition et les ONG orientées vers l’opposition comme A World Without a Gag et Cedice« .

Comme si tout cela ne suffisait pas, une nouvelle plainte concerne un autre proche de Guaidó, depuis la semaine dernière. Le directeur pour l’Amérique latine de l’ONG Project Cure, Marvin Autry, dit avoir donné un total de 25 000 dollars au militant du parti d’extrême droite Voluntad Popular Lester Toledo. L’argent devait servir à payer l’expédition d’un conteneur rempli de fournitures et d’équipements médicaux, d’une valeur de 500 000 dollars, qui serait donné à la clinique de la maison San Rafael dans la ville de Maracaibo (État vénézuélien de Zulia).

Autry a déposé une plainte officielle et a remis un bordereau de dépôt sur le compte de la société présenté par Toledo : V and Sons Supply. Cependant, la cargaison n’a jamais été retirée de l’entrepôt de Houston, où elle est stockée depuis un an et quatre mois. Tolède est le coordinateur international de l’organisation vénézuélienne Coalición Ayuda y Libertad, créée par Juan Guaidó lui-même pour collecter des fonds pour « l’aide humanitaire. »

Photos : les ONG dirigées par des militants politiques proches de Juan Guaidó sont soupçonnées de recevoir des fonds donnés pour l’aide humanitaire et d’investir dans des activités politiques, dans la formation de jeunes dirigeants, des événements, des campagnes publiques contre le gouvernement bolivarien, le financement de médias d’opposition, des cours pour journalistes et d’autres activités étrangères à la fonction d’aide humanitaire.

 

L’USAID finance-t-elle l’opposition vénézuélienne ?

Le professeur Tim Gill déclare que ses recherches ont révélé que le Bureau des Initiatives de Transition (OTI), un département de l’USAID, a aidé à organiser des groupes d’opposition au Venezuela avec l’aide d’entrepreneurs et de sous-traitants. En laissant la première ligne à des tiers contractuels, ces activités ne sont plus soumises à la loi des États-Unis sur la liberté de l’information, ce qui signifie qu’il n’y aura pas de déclassification des documents à l’avenir.

« Les États-Unis ont soutenu les partis politiques d’opposition vénézuéliens tout au long du gouvernement d’Hugo Chávez et continuent de le faire aujourd’hui. Ils aident à organiser des ateliers pour former les dirigeants des partis, sur des sujets tels que le développement de programmes politiques, des séminaires avec des journalistes et la sensibilisation des jeunes électeurs« , rapporte Gill. Le chercheur est une référence dans l’étude des relations étrangères des États-Unis avec le Venezuela et est chroniqueur pour le Washington Post.

Tim Gill a interviewé des hommes d’affaires, d’anciens entrepreneurs de l’USAID au Venezuela et d’anciens employés de l’USAID aux États-Unis. Un ancien entrepreneur a indiqué qui étaient les interlocuteurs dans le secteur politique de l’opposition au Venezuela. « Lorsque Gill a interrogé un haut responsable de l’USAID sur le travail de l’OTI au Venezuela, l’ancien fonctionnaire a expliqué que l’OTI est une sorte de « force spéciale dans la communauté de l’assistance [humanitaire] pour promouvoir la démocratie« . Un autre responsable de l’agence américaine a déclaré à M. Gill que l’USAID envoie de l’argent aux opposants vénézuéliens « parce que cette formule est plus rapide que l’obtention de ressources par les canaux traditionnels.« 

« L’USAID et le NED ont travaillé avec des groupes d’étudiants vénézuéliens et des organisations communautaires sur le terrain pour accroître le soutien à l’opposition. L’USAID a également sous-traité au groupe privé Development Alternatives, Inc (DAI) pour réaliser ses projets sur le terrain au Venezuela« , note Tim Gill.

La DAI est une vieille connaissance du Département d’État des États-Unis. Cette société multinationale spécialisée dans les « projets de reconstruction » a été engagée pour réaliser de grands projets en Irak après l’invasion militaire américaine en 2003.

Pour tenter de comprendre ce qui se cache derrière ces ressources d’aide humanitaire, nous nous sommes entretenu avec l’un des experts les plus renommés du Droit international humanitaire, le professeur suisse et américain Alfred de Zayas. Titulaire de deux doctorats en droit de l’Université du Havard, Zayas est professeur à l’École de relations diplomatiques internationales de Genève en Suisse, expert indépendant au Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, de 2012 à 2018.

Selon le professeur, les ONGs qui mènent des activités de formation au leadership, qui ont financé les médias ou les partis politiques, ne devraient pas recevoir d’argent des fonds de protection sociale. « L’utilisation du terme « aide humanitaire » dans ce cas est de mauvaise foi. Nous sommes dans le domaine de la propagande politique. Faire un usage politique de ces ressources, c’est aller à l’encontre du vrai sens du travail humanitaire« , note Alfred de Zayas.

L’expert a critiqué le rôle du gouvernement américain dans le financement de ces ONG. « Cela n’a rien à voir avec l’aide humanitaire. Parce que l’aide humanitaire ne vise pas à renverser les gouvernements, mais à aider directement les populations. Si les États-Unis veulent aider le Venezuela, la première chose qu’ils doivent faire est de lever les sanctions économiques contre ce pays » continue M. Zayas.

Ce système de corruption autour de l’aide humanitaire n’est cependant pas exclusif du Venezuela, explique-t-il. « La NED et l’USAD ont instrumentalisé l’aide humanitaire dans le monde entier, non seulement au profit de leurs alliés, mais aussi pour disposer d’un système de chantage. Une fois que ces acteurs politiques sont impliqués dans ce schéma, ils ne peuvent plus échapper à leur jeu politique« .

Le gouvernement des États-Unis, qui prétend qu’il y a une crise humanitaire au Venezuela, n’a pas encore été clair sur ce dans quoi est investie l’aide humanitaire qu’il envoie au Venezuela. La NED, par exemple, a financé 42 projets au Venezuela, mais aucun d’entre eux n’est lié à l’aide humanitaire, malgré l’affirmation du gouvernement états-unien d’une crise humanitaire.

A Cucuta (Colombie) un véhicule de luxe utilisé pour remettre des aliments aux migrants vénézuéliens

« Il est plus rentable d’ouvrir une ONG qu’une entreprise »

La ville colombienne de Cúcuta, à la frontière colombienne avec le Venezuela, est un havre pour les ONG qui ont transformé l’aide humanitaire en une entreprise de plusieurs millions de dollars, selon le membre du Congrès José Brito. « Lors des premières enquêtes, j’ai été surpris par les propos de certaines personnes à Cúcuta. De nombreux Vénézuéliens nous ont dit qu’il valait mieux ouvrir une ONG que d’avoir une entreprise, car il était facile de justifier l’aide aux immigrants vénézuéliens à la frontière« .

Les recherches indiquent que, dans la plupart des cas, l’argent destiné à ces ONG n’entre même pas au Venezuela. Ils opèrent avec des comptes bancaires en Colombie et aux États-Unis. En outre, le Venezuela est le seul pays d’Amérique latine pour lequel l’USAID ne signale pas quelles organisations ont reçu ses fonds, se contentant de préciser les fonds d’où provenait l’argent. Tout cela rend l’enquête difficile.

Le Venezuela est le seul pays d’Amérique Latine pour lequel l’USAID ne mentionne pas les ONGS qui reçoivent ses fonds

Un autre problème dans le suivi des ressources est que les fonds de l’USAID et du NED ne sont pas transférés directement aux ONGs, mais qu’ils utilisent plutôt d’autres organisations comme intermédiaires. Parmi les plus récurrents, on trouve le National Democratic Institute (NDI), l’International Republican Institute (IRI), la Pan American Development Foundation (PADF), la Freedom House, tousétats-uniens, et la Fondation espagnole pour l’analyse et les études sociales (FAES). La NED utilise le Centre international pour l’entreprise privée (CIPE) de la Chambre de commerce américaine, l’Institut Syndical Libre (FTUI), du secteur des employeurs industriels, l’Institut National Démocratique pour les Affaires Internationales (NDIIA), associé au Parti démocrate, et l’IRI, associé au Parti républicain.

Le directeur de la Fondation Progresar, basée à Cúcuta, Wilfredo Cañezalez, explique comment fonctionne le programme des ONGs. La fondation qu’il dirige n’a aucun lien avec l’USAID ou les ressources d’aide humanitaire. « L’immigration des Vénézuéliens et le transit de ces immigrants vers d’autres pays ont fait de la Colombie une grande entreprise, non seulement pour les petites ONGs, mais aussi pour les entreprises et les grandes ONGs qui ont des contrats de grande valeur avec des organisations internationales, pour apporter un soutien supposé à la population immigrée » explique M. Cañezalez.

Selon lui, la principale source de corruption se trouve dans les contrats de fourniture de nourriture et de kits d’hygiène aux immigrants qui traversent chaque jour le pont international Simon Bolívar. « Ces ONGs fournissent de la nourriture, du matériel d’hygiène personnelle et une aide au transport. Ce sont de gros contrats. Ils peuvent faire payer jusqu’à 30 000 pesos colombiens (8 dollars) pour livrer un simple sandwich mortadelle-fromage. Il existe un réseau de corruption qui tourne autour de la surfacturation« , explique-t-il.

Photo: Fania Rodrigues. Par la frontière colombo-vénézuélienne vont et viennent quotidiennement 35 mille personnes qui ne sont pas des "migrants"

Photo: Fania Rodrigues. Par la frontière colombo-vénézuélienne vont et viennent quotidiennement 35 mille personnes qui ne sont pas des « migrants »

Pour justifier la livraison de ces produits par les financiers, ils prennent des photos des personnes qui reçoivent les kits. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont tous des immigrants, car il s’agit de la frontière la plus « chaude » du continent, après Tijuana, au Mexique. Avant la pandémie, environ 35 000 personnes se déplaçaient entre Cúcuta et São António de Táchira, une ville frontalière du côté vénézuélien. La plupart ont traversé la frontière le matin pour faire des achats ou travailler et sont revenus le soir, selon les fonctionnaires locaux.

Le plan principal est d’obtenir un contrat avec des organisations internationales, telles que l’USAID, selon le directeur de la Fundación Progresar. « Ici, nous savons que pour obtenir un gros contrat avec une organisation internationale, pour fournir de la nourriture aux immigrants, il faut payer une commission. Le pourcentage varie entre 30 et 40 % de la valeur du contrat et doit être versé aux chefs de l’opposition vénézuélienne, qui font payer l’intermédiation. Ici, il y avait des opposants vénézuéliens qui demandaient jusqu’à 50 % de la valeur du contrat. »

Cette information est également mentionnée dans un document de l’Assemblée nationale vénézuélienne fourni au rapport par des sources indépendantes. Le document interne rapporte ce qui suit : « Un des points [à examiner] concerne le cas des ONG qui ont reçu de l’argent de l’USAID, ainsi que 30% des commissions [versées] aux exécutants, avec la présentation préalable des projets. Un autre point est l’intermédiation de M. Alejandro Plaz Castillo, qui est apparu comme le lien entre l’USAID et les ONG, pour la présentation des projets et l’obtention des ressources« . Alejandro Plaz Castillo est directeur de l’ONG Súmate.

Pour José Brito, de nombreuses ONG ont perdu de vue l’objectif humanitaire des ressources données pour améliorer la vie des Vénézuéliens. « Avoir une ONG qui reçoit des ressources des organisations internationales est devenu une affaire de plusieurs millions de dollars, surtout pour une structure politique qui défend publiquement l’idée qu’elle se bat pour les Vénézuéliens. »

« Vous ne voyez pas les ONGs qui opèrent à la frontière et qui servent les immigrants vénézuéliens en Colombie, dit Orlando Bantran, directeur de la Fondation Bronx Banquet, qui s’occupe des Vénézuéliens. « Aucune ONG qui contrôle les ressources de l’aide humanitaire n’a pris la responsabilité de servir ces migrants qui sont en transit en Colombie. Nous desservons entre 400 et 600 personnes, qui passent chaque jour sur la route entre Bogota et Cúcuta« , explique Beltrán. Cependant, cette ONG ne reçoit pas de financement de l’USAID. « Nous recevons des dons de particuliers, de propriétaires de petites entreprises et d’amis« .

Les immigrants vénézuéliens parcourent actuellement des milliers de kilomètres pour rentrer au Venezuela en raison des difficultés économiques causées par la pandémie de covid-19. En cours de route, ils ont besoin d’une assistance médicale, de transport, d’un abri et de nourriture. Bronx Banquet et l’ONG Norwegian Refugee Council (NRC) sont les seuls à fournir ce type d’aide à l’heure actuelle.

Les ressources pour 2020 se sont multipliées

L’Union européenne a également organisé une conférence des donateurs le 26 mai. 595 millions d’euros ont été collectés auprès de donateurs publics et privés, un chiffre que l’UE et l’Espagne ont porté à 2,54 milliards en tenant compte des prêts et autres types d’aide financière qui seront disponibles pour cette crise.

Pour cette année, le Congrès américain a approuvé 400 millions de dollars pour l’aide humanitaire au Venezuela et 17 millions de dollars supplémentaires pour « les acteurs politiques démocratiques et les organisations de la société civile au Venezuela« . Le chef du département d’État, Mike Pompeo, a déclaré en mai que l’administration Trump ferait un don de 200 millions de dollars supplémentaires. Et 100 millions de dollars supplémentaires, réservés par les donateurs internationaux, lors d’une conférence des donateurs en février de cette année. Cela signifie que cette année et rien que des Etats-Unis, au moins 717 millions de dollars seront envoyés.

Fania Rodrigues, pour la Revista Forum

Source : https://revistaforum.com.br/global/exclusivo-a-ajuda-humanitaria-a-venezuela-tornou-se-um-negocio-milionario/

Version espagnole : https://www.laiguana.tv/articulos/754137-ayuda-humanitaria-oposicion-eeuu-usaid-venezuela/

Compléments de lecture : « Comment les libertariens refont la politique latino-américaine des Etats-Unis« ,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/25/comment-les-libertariens-us-refont-la-politique-latino-americaine-par-lee-fang/ et « Prétexter une crise migratoire pour envahir le Venezuela ?« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2018/09/10/pretexter-une-crise-migratoire-pour-envahir-le-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

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Le Venezuela et le journal « Le Monde » : la nausée, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Dans son édition du 12 juin, se substituant aux présidents Donald Trump (Etats-Unis), Jair Bolsonaro (Brésil) et Iván Duque (Colombie), trop discrédités pour être audibles, le quotidien français Le Monde a offert une tribune à leur «  protégé », le « président autoproclamé » du Venezuela, Juan Guaido. Décryptage pour Mémoire des Luttes par l’ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique, auteur de nombreux ouvrages et spécialiste de l’Amérique Latine, Maurice Lemoine.

Qui oserait, aujourd’hui, se réclamer de Donald Trump (nous parlons là de tout humain doté de raison) ? Sans aller jusqu’à faire le bilan de trois années de mandat, sa gestion de la pandémie du coronavirus et de la crise raciale qui a suivi la mort de l’Afro-Américain George Floyd en disent long sur le président des Etats-Unis. S’agissant de la crise sanitaire, il y eut d’abord, entre fin janvier et la mi-mars, dénégation, puis minimisation de la gravité de l’épidémie. Avec ses épisodes ubuesques. Quand, le 10 février, en meeting dans le New Hampshire, Trump déclare : « En avril, dès que les températures auront un peu remonté, ce virus disparaîtra. Comme par miracle. » Quand, en pleine réunion à la Maison-Blanche, le 23 avril, il « réfléchit » à haute voix et suggère d’injecter de l’eau de javel dans les poumons malades ou, pourquoi pas, un traitement aux UV ? « Les briefings de Trump mettent activement en danger la santé du public. Boycottez la propagande. Ecoutez les experts. Et s’il vous plaît, ne buvez pas de désinfectant », devra déclarer, soutenu par la communauté scientifique, Robert Reich, un professeur de la prestigieuse université de Berkeley. Entretenant la confusion, le locataire de la Maison-Blanche n’en appelle pas moins ses partisans à manifester pour « libérer » du confinement les Etats – Michigan, Minnesota, Virginie – gérés par des gouverneurs démocrates. Conséquence : une politique aussi incohérente tue les malades plutôt que la maladie. Désormais premier foyer planétaire du coronavirus, les Etats-Unis comptabilisent plus de 117 000 morts à l’heure de la rédaction de ce billet.

Même positionnement aberrant après la mort de George Floyd asphyxié par le policier Derek Chauvin à Minneapolis. La situation provoque un mouvement de colère historique, toutes communautés confondues (sauf celles des chrétiens évangéliques blancs, socle électoral du président). Sans un mot de compassion pour la victime et sa famille, Trump parle de déployer l’armée pour ramener le calme dans les villes que secouent d’importantes manifestations contre les violences policières et la discrimination raciale.
Même des figures du Parti républicain s’opposent désormais à la façon dont le businessman gère le pays. Depuis les colonnes du magazine The Atlantic, son ex-ministre de la Défense, James Mattis, est monté au créneau : « De mon vivant, Donald Trump est le premier président qui n’essaie pas de rassembler les Américains, qui ne fait même pas semblant d’essayer. Au lieu de cela, il tente de nous diviser. (…) Nous payons les conséquences de trois années sans adultes aux commandes. » Plus significatif encore : l’actuel titulaire du Pentagone, Mark Esper annonce en conférence de presse son opposition à l’usage de la Loi d’insurrection qui, pour rétablir l’ordre, permettrait d’utiliser l’armée contre les manifestants.

Dans sa logique impérialiste, dans son obsession de détruire le multilatéralisme et le droit international, la grosse patte rugueuse de Trump va jusqu’à menacer de quitter, en lui coupant définitivement les vivres, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et à autoriser des sanctions économiques – son arme favorite contre les pays souverains qui lui déplaisent – envers tout magistrat ou responsable de la Cour pénale internationale (CPI) qui enquêterait sur des militaires américains ou les inculperait « sans le consentement des Etats-Unis » [1]. Est-il nécessaire de développer plus avant ?

Qui (nous parlons-là des personnes responsables) oserait encore soutenir le président brésilien Jair Bolsonaro ? Dès 2016, ce médiocre parlementaire d’extrême droite avait annoncé la couleur : « La carte de visite pour un marginal du MST [Mouvement des sans terre], c’est une cartouche de 7.62. » Nostalgique de la dictature militaire, arrivé au pouvoir grâce au coup d’Etat juridico-parlementaire contre Dilma Rousseff, puis l’emprisonnement arbitraire de Luiz Inácio Lula da Silva, Bolsonaro a nommé un ministre des Affaires étrangères à son image : Ernesto Araujo. Hanté par la « menace communiste », ce dernier voit en Trump « le sauveur de l’Occident ».
Négationniste comme son mentor du Nord face à la pandémie, Bolsonaro la « gère » de la même façon. Ministre de la Santé, le populaire Luiz Henrique Mandetta a été limogé en avril pour avoir prôné la distanciation sociale et exprimé son désaccord avec la politique du gouvernement fédéral. Il a été remplacé par un millionnaire, Carlos Wizard, dépourvu d’une quelconque expérience dans le domaine de la santé.

Pour tenter de cacher la réalité désastreuse du Covid-19 – plus de 44 000 morts désormais – alors que le président continue d’en nier la gravité, les autorités ont tenté de changer la façon de compter les cas de contaminations et de décès. Il a fallu que la Cour suprême intervienne pour les en empêcher. De la même manière, le juge Marcio Santoro Roch avait dû annuler un décret présidentiel publié le 27 mars pour exclure les églises, les temples religieux et les bureaux de loterie des mesures de quarantaine imposées dans certains Etats.
Durant une réunion ministérielle tenue le 22 avril, Bolsonaro, entre insultes et propos venimeux, a demandé à ce que la population soit armée pour éviter qu’une dictature ne s’installe à la tête du pays. Dans le collimateur : les maires et gouverneurs qui adoptent des mesures contraires à ses recommandations dans la lutte contre le fléau sanitaire.

Si la température grimpe en flèche au Brésil, ce n’est toutefois pas uniquement en raison de la pandémie. Car, le 19 avril, à Brasilia, en haranguant des manifestants qui, brisant la quarantaine, s’étaient rassemblés devant la Caserne générale de l’armée, Bolsonaro a légitimé de fait leur demande : une intervention militaire et la mise en œuvre de l’Acte institutionnel n° 5 (AI-5). En 1968, celui-ci avait permis de supprimer de nombreuses garanties constitutionnelles et de fermer le Congrès.
Ces prises de position témoignent de l’embarras de l’extrême droite brésilienne. Un juge de la Cour suprême, Celso de Mello, a en effet autorisé l’ouverture d’une investigation sur les accusations selon lesquelles Bolsonaro a tenté de s’ingérer dans le travail de la Police fédérale à des fins politiques. Il s’agissait pour lui d’en faire remplacer le chef pour éviter des enquêtes concernant ses fils. Par ailleurs, le Tribunal supérieur électoral a ouvert une enquête pour déterminer si, lors de la campagne présidentielle de 2018, le « candidat Bolsonaro » n’a pas utilisé des réseaux illégaux disséminant des « fake news » – ce qui, de fait, remettrait en cause son élection.

Depuis lors, le ton monte contre l’Etat de droit. Le 21 mai, le député fédéral Bia Kicis (PSL-GO), un allié du chef de l’Etat, a suggéré une « intervention militaire constitutionnelle » au cas où l’on continuerait à empêcher celui-ci de gouverner. Alors que les voix se multiplient pour demander sa démission ou une procédure d’ « empeachment », Bolsonaro a explicitement averti (13 juin) la Cour suprême et le Congrès – où il ne dispose pas d’une majorité – que « les Forces armées n’obéissent pas à des ordres absurdes » et qu’elle n’accepteront pas le résultat d’un éventuel jugement politique destiné à le destituer.
Pour les Brésiliens, le message est clair : en affichant son désir de s’arroger tous les pouvoirs, en s’attaquant délibérément aux corps constitués, Bolsonaro prône rien moins qu’un retour aux méthodes de la dictature militaire du passé.

Qui (nous parlons là des citoyens moyennement informés) se répandrait en félicitations sur la gestion du président colombien Iván Duque ? Signés en 2016 avec la guérilla des Forces armés révolutionnaires de Colombie (FARC) les Accords de paix ont été torpillés. Dans l’impunité la plus totale, toutes les vingt-quatre heures, un dirigeant social ou populaire est assassiné.
Les scandales succèdent aux scandales. On apprend que, en 2019, dans la plus totale illégalité, des membres des services de renseignement de l’armée ont placé sur écoute et espionné 130 personnes – magistrats, opposants, journalistes (dont des reporters du New York Times, du Wall Street Journal et de National Geographic) [2]. On découvre que l’actuelle vice-présidente, Marta Lucía Ramírez, a payé 150 000 dollars de caution en 1997 pour faire remettre en liberté, pendant son jugement, son frère Bernardo Ramírez Blanco, arrêté à Miami pour narcotrafic. Celui-ci fut condamné à une peine minime eu égard aux charges qui pesaient sur lui, mais pendant plus de vingt ans, en Colombie, Marta Lucía Ramírez poursuivit sa carrière politique sans jamais rendre publique cette information.
Devant le tollé provoqué par cette révélation et les demandes de démission provenant d’un certain nombre de sénateurs, le ban et l’arrière-ban de la droite se sont mobilisés pour défendre la « persécutée ». L’intervention la plus remarquée a été celle de Samuel Azout, un « homme d’affaires respectable », ex-Haut conseiller pour la prospérité sociale du président Juan Manuel Santos, quand il a déclaré : « Que celui qui n’a pas un parent ou un ami qui ait été narcotrafiquant lui jette la première pierre [3] ! » Ce qui a au moins le mérité de la clarté.

Il convient de noter à ce propos que, depuis mai dernier, l’époux de la vice-présidente, Álvaro Rincón Muñoz, doit s’expliquer devant la justice pour ses liens d’affaires, dans le secteur immobilier, avec Guillermo León Acevedo, alias « Memo Fantasma », connu pour ses liens avec les paramilitaires et les narcotrafiquants. Et que la Commission d’investigation et d’accusation de la Chambre des représentants a ouvert une enquête préalable contre le président Duque en personne, mis en cause dans le cadre de la « Ñeñepolítica ». Pour mémoire : avant sa mort par assassinat en mai 2019, l’éleveur José Guillermo Hernández Aponte, dit « Ñeñe », lui aussi notoirement proche des mafieux, a révélé des « achats de votes » et une fraude électorale organisés sur la côte caraïbe et dans la Guajira, pour favoriser l’élection de l’actuel chef de l’Etat [4].

Dans ces conditions, faut-il s’étonner de la nomination récente, mais surtout particulièrement cynique, au poste de Coordinateur des victimes du conflit armé, au sein du ministère de l’Intérieur, de Jorge Rodrigo Tovar, fils de l’ex-paramilitaire Rodrigo Tovar Pupo, alias « Jorge 40 » ? Démobilisé en 2006, extradé aux Etats-Unis en mai 2008 pour trafic de drogues, prochainement libéré après douze années d’incarcération, « Jorge 40 », ex-commandant du Bloc Nord des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), est directement responsable de 333 massacres dans les Départements de l’Atlantique, du César, du Magdalena et de la Guajira, avec un solde de 1 573 victimes [5]. Il a été exclu du programme Justice et paix, pourtant particulièrement clément, car clé de voûte de la stratégie du président Uribe vis-à-vis de ses alliés, pour n’avoir rien révélé des actes commis sous ses ordres et son désintérêt total pour leurs victimes.
Un fils ne peut être tenu pour responsable des crimes de son père. Mais, s’est interrogé le député Inti Asprilla (Alliance verte), en phase avec un sentiment largement partagé, « comment va être résolu le conflit d’intérêt : par exemple quand se présenteront à son bureau des victimes de son père [6] » ? Sachant que, publiquement, il défend son géniteur, le considérant comme un « prisonnier politique aux Etats-Unis » et un « héros ».

Dernière polémique en date. L’arrivée dans le pays des cinquante premiers militaires étatsuniens d’une Security Force Assitance Brigade (SFAB) en comportant dans le futur un nombre indéterminé – peut-être jusqu’à 800. Pour une telle incursion d’une force étrangère sur le territoire national, le Sénat colombien aurait dû donner son autorisation. Il n’a pas été consulté. Visée annoncée du déploiement : la lutte contre le narcotrafic (vingt ans après le début du Plan Colombie – 10 milliards de dollars pour le même supposé objectif – signé par les présidents Bill Clinton et Andrés Pastrana !). Avec une particularité relevée, entre autres, par le sénateur Iván Cepeda (Pôle démocratique alternatif ; PDA) : le manuel d’opérations de ces Forces spéciales « mentionne explicitement la fonction de conseiller des milices non gouvernementales et des associés irréguliers ». Faut-il traduire des groupes illégaux ? Si l’on excepte les guérillas encore en activité, par définition écartées d’une telle alliance, il n’en existe que de deux types (étroitement liés) : les paramilitaires (rebaptisés « bandes criminelles émergentes ») et les narcotrafiquants. Pour lutter contre les activités illicites dont ils sont les acteurs principaux ? Plus vraisemblable : avec les yeux tournés vers un certain pays voisin (au hasard : le Venezuela).

Trump, Bolsonaro, Duque [7]… Les défauts, tares et souillures qui ternissent leurs mandats sont unanimement réprouvés, et pas uniquement à gauche. Difficile pour quiconque défend une cause ou entend mettre en scène sa propre respectabilité de revendiquer publiquement l’appui de tels « parrains ». Quand bien même ils seraient votre « boss » (Trump) et vos deux partenaires privilégiés. Face aux humains dotés de raison, aux personnes responsables et autres citoyens moyennement informés évoqués précédemment, la mise en avant d’une telle confrérie se révélerait hautement significative. Et donc contreproductive.

Situation des plus inconfortables pour le président autoproclamé du Venezuela Juan Guaido, leur protégé. Il est en perte de vitesse, chez lui et à l’étranger. De larges factions de l’opposition vénézuélienne ne croient plus en lui. Voire entendent le mettre hors-jeu. Depuis septembre 2019, les secteurs « responsables » de la droite antichaviste négocient avec le gouvernement de l’authentique chef de l’Etat, Nicolás Maduro. Ils préparent ensemble le renouvellement du Conseil national électoral (CNE), en vue d’organiser des élections législatives en cette année 2020. S’ils disposent en s’alliant de la majorité au Parlement, l’opposition modérée et les chavistes, du fait de l’obstruction des radicaux, n’atteignent pas les deux tiers des voix nécessaires à la nomination des nouveaux recteurs du CNE. D’où une situation bloquée. Conformément à ce que stipule la Constitution, c’est donc le Tribunal suprême de justice (TSJ) qui, avec l’aval de la droite modérée, les nommera (le 13 juin). Provoquant qui plus est d’importantes scissions et luttes pour le contrôle des partis traditionnels – Action démocratique, Primero Justicia –, entre les partisans d’une sortie politique et les fous furieux pro-Guaido. Une catastrophe, une défaite politique majeure pour Washington (et ses supplétifs de l’Union européenne), l’extrême droite et le chef d’Etat imaginaire qui, en aucun cas, ne veulent d’un prochain scrutin. Il leur faut « faire tomber » Maduro dans le chaos, la violence et le sang. D’où la contre-offensive lancée depuis plusieurs semaines par Guaido. Mais qui pour se substituer à ses encombrants partenaires, dans le travail de propagande qu’il doit mener ?

Pour le quotidien français Le Monde, et s’agissant de la République bolivarienne, « toutes les compromissions sont sur la table ». Dans son édition datée du vendredi 12 juin, c’est donc lui qui offre une demi-page de « tribune » au protégé de Trump, Bolsonaro et Duque. Titre : « Sauvons le Venezuela ensemble ». Aucune surprise dans le texte, porteur de l’argumentation classique de l’extrême droite « bushiste » « trumpiste » et vénézuélienne depuis 2002. Objectif principal (et, d’une certaine manière, plutôt amusant) : « Nous appelons la communauté internationale à être particulièrement vigilante sur les efforts de Nicolas Maduro pour mettre définitivement fin à la démocratie au Venezuela. Il compte en effet organiser de nouvelles élections législatives cette année. » En lieu et place, l’homme lige de l’Impérialisme et de la réaction préconise un « gouvernement national d’urgence ». Cela ne coûtant rien, il lustre de quelques coups de brosse à reluire appuyés les « pompes » de l’ex-« socialiste » Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères rallié au président de droite Emmanuel Macron. Le Monde, bien entendu fait sa part du travail de sape. Destiné à demeurer imprimé dans l’esprit du lecteur, composé en plus gros, en lettres capitales et en couleur, l’intertitre reprend la plus spectaculaire des accusations de Guaido (et de Trump, son patron [8]) :

monde2-6a4f2« La réalité est la suivante : une narco-dictature s’est saisie des institutions et confisque tous les pouvoirs au Venezuela ». En fin de dernière colonne, comme il se doit, également rédigée par le quotidien, ce qu’on appelle la « note signature » : « Juan Guaido Marquez est reconnu comme “président par intérim” de son pays par les Etats-Unis, la France et plus de cinquante pays ».

 

« Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! », réagirait Cyrano de Bergerac devant une telle provocation. « On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme… En variant le ton – par exemple, tenez… »

Juan Guaido, devient député en 2015, avec 91 000 voix (sur les 20 millions d’inscrits sur les listes électorales). N’a émis aucune désapprobation, blâme ou critique, quand, le 4 août 2018, une tentative d’assassinat de Maduro à l’aide de deux drones chargés d’explosifs a échoué de peu. Est élu « président par intérim » le 23 février 2019 par l’administration Trump après que, la veille, le vice-président Mike Pence ait appelé l’opposition à descendre dans la rue. Se proclame chef de l’Etat sur un bout de trottoir. Un mois plus tard, se fait aider par des criminels notoires – les narco-paramilitaires colombiens Los Rastrojos (1 500 victimes) – pour passer clandestinement en Colombie [9]. Destitue fin novembre son pseudo ambassadeur dans ce pays, Humberto Calderón Berti, après que celui-ci ait dénoncé d’importantes malversation des fonds de la supposée « aide humanitaire » de la part de l’équipe désignée par Guaido pour l’administrer.

Sans se préoccuper aucunement des souffrances infligées à la population, l’individu réclame et appuie les mesures coercitives unilatérales imposées par les Etats-Unis à son pays, dans le but de le mettre à genou économiquement (dernier épisode en date : le Département des Transports US vient d’infliger une amende de 450 000 dollars à la compagnie aérienne panaméenne COPA pour avoir transporté « illégalement », en leur faisant faire une escale évitant un vol direct, « interdit », 15 000 Vénézuéliens entre les Etats-Unis et leur pays). Guaido pille et laisse piller par la puissance impériale les actifs de l’Etat vénézuélien, dont ceux de sa compagnie pétrolière PDVSA, à l’étranger. Le 30 avril 2019, en compagnie d’un groupe réduit de militaires, il tente un dangereux coup de poker en feignant avoir « pris », à Caracas, la base aérienne de La Carlota, afin de faire basculer et l’armée et la population. Personne ne le suit. Le coup d’Etat échoue. Réussi, il aurait déclenché une tragédie.

Le 16 octobre 2019, Guaido signe un contrat avec Jordan Goudreau, ancien béret vert US et patron d’une compagnie de sécurité privée basée en Floride, Silvercorp [10]. En échange de 212,9 millions de dollars pour une opération durant globalement 495 jours, le mercenaire s’engage à conseiller et assister l’équipe du président élu par Trump, Bolsonaro et Duque « dans la planification et l’exécution d’une opération pour capturer / arrêter / éliminer Nicolás Maduro » (pour les respectables journalistes du Monde ne disposant pas d’un dictionnaire des synonymes, on précisera qu’ « éliminer », dans un tel contexte, signifie « assassiner »).
C’est ce même Goudreau qui encadre, avec deux autres mercenaires américains, l’opération « Gedeón » du 3 mai dernier : une tentative d’incursion de plusieurs dizaines de commandos (essentiellement des déserteurs vénézuéliens) pour s’emparer de Maduro, « éliminer » un certain nombre de dirigeants chavistes et provoquer la confusion – sachant que, à proximité immédiate, dans la Caraïbe, les Etats-Unis ont déployé une flotte navale, dont un porte-avions, susceptible d’intervenir pour des raisons « humanitaires », afin de « sauver des vies », en cas de chaos [11].
Entraînés par les hommes de Goudreau en Colombie, les assaillants y ont bénéficié au moment de leur départ de la collaboration non des Rastrojos, mais, cette fois, d’Elkin Javier López Torres, alias « Doble Rueda », l’un des principaux « capos » du narcotrafic de la région de la Guajira.

Au terme de ce nouvel échec (qui confirme les liens mafieux de sa mouvance), Guaido ne cache pas sa satisfaction lorsqu’il entend Donald Trump déclarer qu’il a « encerclé » le Venezuela à un niveau « que tout le monde ignore » et que « quelque chose arrivera » parce que Washington « ne supporte plus la situation [12] ».
A chacun ses références. Pour l’anti-Bolsonaro, le très respecté ex-président brésilien « Lula » – élu homme politique de l’année 2004, quand il était à la mode (pour de bonnes raisons) par le quotidien… Le Monde –, il y a longtemps que Guaido « devrait être en prison pour les violences meurtrières qu’il a co-organisées et ses tentatives de coup d’Etat [13]  ».
Voilà, somme toute, ce qui aurait pu figurer dans la « note signature »d’un quotidien d’information. Il n’en a rien été. Pourquoi ? La question est moins innocente qu’il y paraît. On ne prétendra pas ici que Le Monde est « à la botte du pouvoir » – ce qui serait particulièrement insultant. Mais on notera tout de même que, par le plus grand des hasards, la tribune de Guaido est parue le jour même où l’ambassadeur d’Emmanuel Macron au Venezuela, Romain Nadal, régulièrement épinglé pour son appui ostentatoire au président fantoche, devait être auditionné par le Sénat.

L'auteur: Maurice Lemoine, spécialiste de l'Amérique Latine depuis quarante ans, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique. Ici dans un barrio populaire des hauteurs de Caracas, en 2003. Photo: Thierry Deronne

L’auteur: Maurice Lemoine, dans un barrio populaire des hauteurs de Caracas, en 2003. Photo: T. Deronne

Notes:


[1L’enquête souhaitée par la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, vise entre autres des exactions qui auraient été commises par des soldats américains ou des agents de la CIA en Afghanistan, pays où les Etats-Unis mènent depuis 2001 la plus longue guerre de leur histoire.

[2Curieusement, Jorge Mario Eastman, ex-vice-ministre de la Défense (sous Andrés Pastrana et Álvaro Uribe), puis secrétaire général de la Présidence de Duque, a également été espionné.

[6 El Tiempo, Bogotá, 19 mai 2020.

[7Plus, évidemment, leurs habituels comparses : le chilien Sebastian Pinera (sauvé de la fureur des mouvements sociaux par l’explosion de la pandémie) ; l’équatorien Lenín Moreno (lequel, trahissant la gauche qui l’a élu, a détruit l’Equateur en deux ans) ; la bolivienne Janine Añez (présidente de facto après le coup d’Etat contre Evo Morales et manœuvrant pour se maintenir au pouvoir en tentant d’empêcher la future élection présidentielle de septembre prochain) ; ainsi que leurs amis conservateurs du Groupe de Lima – Canada, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Panamá, Paraguay, Pérou. Sans parler, évidemment, de l’Union européenne.

[8Lire « Maduro mort ou vif » – http://www.medelu.org/Maduro-mort-ou-vif

[9« Venezuela : aux sources de la désinformation » – http://www.medelu.org/Venezuela-aux-sources-de-la-desinformation

[11A ce jour, 79 participants à cette opération ont été arrêtées par les forces de sécurité.

Elections, déconfinement, “monde d’après” : les initiatives du président Maduro

Appuyé depuis plusieurs années par des médiateurs comme l’espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, le gouvernement bolivarien a instauré le dialogue avec une partie importante des leaders de l’opposition vénézuélienne. Il existe en effet au Venezuela une opposition démocratique (qu’occultent ou dénigrent les grands médias). Elle est de plus en plus nombreuse à rejeter le putschisme, la déstabilisation violente et la corruption de Juan Guaido, hologramme médiatique jamais élu président mais autoproclamé comme tel par les Etats-Unis. L’incapacité de ce dernier à faire autre chose que d’exiger “plus de sanctions pour chasser Maduro”, s’emparer d’actifs de l’Etat vénézuélien ou préparer en solitaire la privatisation générale du pays en faveur des amis de Donald Trump lui a fait perdre la majorité de ses alliés au sein de l’Assemblée Nationale, dont la majorité des députés appartient à l’opposition.

A cause du chantage de l’aile putschiste sur le reste de la droite et des sabotages incessants de l’administration Trump/UE, ce dialogue a nécessité… près de 600 appels publics du président Maduro aux partis d’opposition. Il a finalement fonctionné. “C’est la première fois qu’une négociation entre le gouvernement et l’opposition génère des résultats positifs, le Venezuela dispose d’un Conseil National Electoral rénové, nous continuons à travailler avec dans l’agenda des garanties électorales plus nombreuses et meilleures” déclare Francisco Matheus, secrétaire d’organisation de Cambiemos, un des partis d’opposition dont le député Timoteo Zambrano salue “un pas en avant vers une solution pacifique contre le radicalisme des violents”. Le leader du parti d’opposition Soluciones, Claudio Fermin, voit dans les prochaines élections parlementaires “le chemin pour sortir de la guérilla, de la déstabilisation et de l’abandon de nos intérêts en faveur de l’étranger”. Même le journaliste Jesus Chuo Torrealba, ex-Secrétaire général de la “Mesa de la Unidad Democratica” qui regroupa un temps l’ensemble de l’opposition au “régime dictatorial”, semble s’être converti : “la perspective de la « rupture » et l’illusion de « l’invasion » étant derrière nous, la recherche du changement politique au Venezuela passe par le sauvetage de la politique comme rationalité et exercice, y compris dans sa dimension électorale.” Deux directeurs principaux du Conseil National Electoral nommés le 12 juin et quatre suppléants sont incontestablement liés à d’autres partis d’opposition anti-chaviste, à savoir Accion Democratica, Copei (démocratie-chrétienne) et le MAS.

Photos : (gauche) le nouveau Conseil National Electoral prête serment le 12 juin 2020. (droite) Le médiateur Jose Luis Rodriguez Zapatero à Caracas lors d’un de ses nombreuses réunions avec les partis d’opposition.

Depuis longtemps les ex-présidents Lula, Dilma Roussef, Evo Morales ou Rafael Correa, ont rappelé que Nicolas Maduro est un leader démocratique, légitimement élu. Pour Lula, il y a longtemps que Guaidó devrait être en prison pour les violences meurtrières qu’il a co-organisées et ses tentatives de coup d’Etat. Le dialogue politique permet d’envisager la tenue des élections législatives, ainsi que celle des gouverneurs et maires, cette année et la suivante, selon la décision finale que prendra le Conseil National Electoral. Le 14 juin Nicolas Maduro s’est exprimé à ce sujet : « Je crois en la voie électorale et démocratique ! Nous sommes prêts et disposés à nous lancer dans un nouveau processus électoral populaire, lorsque le Conseil National Électoral en décidera ainsi. C’est la Voie ! Respect des institutions et coexistence entre tous les Vénézuéliens. Nous gagnerons pour la paix !« . Le Venezuela continue à battre les records d’élections sur un continent où les régimes de droite veulent empêcher la population d’accéder aux urnes, en retardant le calendrier ou en emprisonnant les leaders progressistes.

La Covid sous contrôle

Des mesures précoces prises par Maduro comme le contact permanent avec la population à travers un questionnaire en ligne sur l’apparition des symptômes et le dépistage massif et gratuit, à domicile, du Covid-19, appuyées par la mobilisation conjointe du gouvernement, des forces armées bolivariennes et de l’organisation populaire, ont limité le nombre total de décès à 25, chiffre confirmé par l’OMS et qui contraste avec les hécatombes subies par les populations des régimes néo-libéraux latino-américains. Le Venezuela représente 0,2% des contagions et 0,4% des décès en Amérique du Sud , et a organisé le rapatriement de dizaines de milliers de vénézuélien(ne)s fuyant l’abandon sanitaire, la xénophobie, la surexploitation en Colombie, au Brésil, au Chili, en Equateur ou au Pérou. 80% des cas de personnes infectées au Venezuela proviennent de ces pays. Elles sont accueillies dans des centres de soins installés aux frontières, appuyés par des médecins cubains, équipés avec l’appui de la Chine, de l’Iran et de la Russie, pour y être traités gratuitement et accompagnés chez eux après un confinement de 20 jours. Parallèlement le gouvernement organise le déconfinement progressif des activités sociales, culturelles, et de 24 secteurs économiques ce lundi 15 juin (magasins, entreprises de livraison, blanchisseries, cafétérias, gymnases, centres commerciaux…). 

Penser le monde d’après

Pour le gouvernement bolivarien cette prudente sortie de la pandémie est aussi l’occasion d’approfondir la réflexion sur le monde d’après. Le 13 juin Nicolas Maduro a participé à une vidéo-rencontre internationale de 37 mouvements afrodescendants, intitulée: « Afro-réponses au racisme en temps de COVID-19« . Il y a réaffirmé “notre solidarité avec le réveil du peuple états-unien qui se bat pour l’égalité, contre le racisme et la brutalité policière. Il fait revivre les idéaux de Martin Luther King et de Malcom X. Le poids historique de la lutte des peuples d’origine de la mère Afrique se fait sentir”. L’ex-sénatrice colombienne et militante des droits humains Piedad Córdoba a rappelé que le Venezuela a pris depuis plusieurs années des mesures importantes contre le racisme. L’ex-sénatrice brésilienne Dulce Maria Pereira a rappelé : « cette pandémie a dénudé, par exemple, le fait que 56 pour cent de la population noire du Brésil reste exclue du système éducatif ou qu’environ 22 millions de Brésiliens n’ont pas accès à une eau de qualité« .

Le 11 juin le président Maduro a également organisé une vidéo-discussion de haut niveau avec les Présidents comme Miguel Díaz Canel, Daniel Ortega, Evo Morales et les Premiers ministres de l’ALBA-TCP comme Roosevelt Skerrit, Ralph Gonsalves, Gaston Browen ou Peter David, pour étudier et préparer ensemble les mesures d’une économie post-pandémique, et le relancement de l’ALBA : notamment à travers une institution financière qui puisse résoudre la déstabilisation de la région à cause de la pandémie de COVID-19, la réactivation de la monnaie indépendante, le SUCRE – Système Unitaire de Compensation Régional et la possibilité d’utiliser le Petro, la monnaie virtuelle vénézuélienne, pour les échanges dans la région. Autres points à traiter : le vaccin contre le COVID-19, la fabrication de ce vaccin dans le cadre de l’ALBA, la relance de la Banque de l’ALBA, la relance de PETROCARIBE.

licia-Bárcena-CepalAlicia Bárcena (photo), secrétaire générale de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) qui participait aussi à ce dialogue préparatoire de futures décisions, a condamné les “sanctions” – mesures coercitives unilatérales – des Etats-Unis contre Cuba et contre le Venezuela. Elle a averti que la pandémie COVID-19 engendrera la pire récession de l’histoire de la région, avec une baisse du produit intérieur brut (PIB) estimée à -5,3 % en 2020, en particulier en Amérique du Sud, avec un impact moindre sur les nations des Caraïbes. Pour elle, les gouvernements devraient établir un revenu de base d’urgence pendant six mois pour toute population vivant dans la pauvreté, équivalent à ce dont les gens ont besoin pour couvrir leur subsistance. Autre recommandation, éviter la destruction des capacités productives en édifiant une politique de subventions, en particulier aux petites et moyennes entreprises, et à moyen terme, changer de modèle de développement, en promouvant une structure productive plus équitable et durable, ce qui implique l’universalité des services tels que la santé, l’éducation et la nutrition. « Nous proposons la construction d’un État-providence et d’un système de protection sociale qui permettrait d’éviter une autre décennie perdue, qui nous a ramenés près de 25 ans en arrière dans les années 80 et 90 en matière sociale, et maintenant, si nous ne faisons rien, nous pourrions remonter près de 13 ans en arrière« .

Ignacio Ramonet a insisté sur le fait que “les pays du sud doivent s’unir pour dire non aux sanctions occidentales”, exiger l’annulation de la dette extérieure, relancer le projet de souveraineté alimentaire et renforcer des alliances dans le domaine des services de santé.

L’historien Vijay Prashad, directeur de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale a présenté à Nicolas Maduro (photo) et autres participant(e)s un programme en 10 points pour le monde d’après. 

Vijay Prashad (Institut Tricontinental de Recherche Sociale) lors du vidéo-débat avec Nicolas Maduro, entouré de quelques ministres, et les dirigeants de l’ALBA-TCP

1. S’attaquer à la pandémie mondiale : “Augmentation de la production du secteur public en faveur des masques, des équipements de protection, des respirateurs, des hôpitaux de campagne et des tests pour l’ensemble de la population doit être centrale – comme c’est déjà le cas au Vietnam et au Venezuela. Contrôle par les travailleurs des conditions de travail doit être établi afin que les travailleurs – qui sont les mieux placés pour prendre ces décisions – puissent assurer un environnement de travail hygiénique. En l’absence d’une action publique adéquate, les gouvernements doivent créer des plans de travail pour embaucher des personnes pour des projets qui briseront la chaîne de contagion et assureront que les gens soient nourris, habillés et maintenus en bonne santé ; de telles actions publiques pourraient s’inspirer de celles des coopératives du Kerala et des Comités pour la défense de la révolution à Cuba. La main-d’œuvre des secteurs fermés – comme le tourisme – devrait être immédiatement embauchée pour des emplois qui permettront de contrer la pandémie.”

2. La solidarité médicale : “Un front uni des pays en développement doit rejeter le FMI et les limites imposées par les créanciers sur les salaires de l’administration publique ; à cause de ces limites, les pays en développement ont perdu du personnel médical au profit des États de l’Atlantique Nord. Les États doivent utiliser leurs précieuses ressources pour développer l’enseignement médical public et former des travailleurs de la santé au sein des communautés pour fournir des services de santé publique. L’internationalisme médical de l’ALBA – avec les brigades cubaines au premier plan – doit devenir un modèle pour le monde à travers l’OMS ; l’internationalisme médical chinois jouerait un rôle clé à cet égard, alors que les États-Unis quittent l’OMS. L’ensemble du secteur de la santé publique devrait être nationalisé et des centres médicaux plus petits devraient être créés afin que la population puisse accéder facilement aux installations de santé publique. Les gouvernements devraient se retirer des régimes d’assurance publics pour les soins de santé privés ; en d’autres termes, ne plus subventionner les soins de santé privés. Le système de santé publique doit être renforcé, y compris la production d’équipements médicaux et de médicaments et la distribution de médicaments essentiels (dont les prix doivent être réglementés).”

3. Propriété intellectuelle: “Les pays en développement doivent faire pression pour un réexamen d’accord qui confèrent des droits de propriété illimités à des biens qui devraient faire partie du patrimoine mondial. Cela s’applique directement au vaccin COVID-19, qui devrait être proposé sans considération pour la production dans les différents pays, mais s’applique également à tout médicament, dont beaucoup sont produits avec des fonds publics, et devrait s’appliquer aux technologies énergétiques qui nous feraient rapidement passer des combustibles fossiles aux combustibles renouvelables, ainsi qu’aux technologies de communication (comme la 5G). À court terme, les pays en développement doivent développer les mécanismes de transfert de science et de technologie entre eux.

4. Annulation de la dette : “Selon des estimations raisonnables, les pays en développement ont une dette extérieure de 11 milliards de dollars, le service de la dette de cette année étant estimé à 3 900 milliards de dollars. Avec la récession liée au Covid-19, de tels paiements sont impensables. L’allégement de la dette doit aller au-delà des 47 pays les moins avancés et inclure tous les pays en développement ; cet allégement ne doit pas seulement être un report, mais doit être une annulation de la dette (de la part des créanciers publics et privés).”

5. Solidarité alimentaire: “La moitié de la population mondiale luute contre la faim. La souveraineté alimentaire et la solidarité alimentaire sont des antidotes essentiels, comme l’ont démontré des plateformes telles que la Via Campesina. Dans la mesure du possible, le contrôle des entreprises sur l’agriculture doit être remis en question et la production alimentaire doit devenir une priorité des droits humains. Les fonds doivent être consacrés à l’expansion de la production alimentaire ; ces fonds doivent être investis dans des infrastructures de production agricole (y compris des projets d’expansion tels qu’une banque de semences de l’ALBA). Les systèmes universels de distribution alimentaire doivent être renforcés afin d’assurer aux agriculteurs des revenus plus élevés et de garantir la distribution de denrées alimentaires à la population. À son tour, un espace rural renforcé décongestionnerait les villes et attirerait les gens à vivre une vie plus significative dans les zones rurales.

6. Élargir et renforcer les services public:s:“Le choc de la pandémie a montré que le secteur privé n’est tout simplement pas capable de répondre aux urgences, et encore moins aux besoins humains. Les pays en développement doivent montrer la voie en édifiant un secteur public solide, non seulement pour la production de biens et de services essentiels (médicaments et nourriture), mais aussi pour tout ce qui est essentiel à la vie moderne – davantage de logements sociaux, de transports publics, de WiFi public et d’éducation publique. Permettre au secteur du profit de transformer ces parties de la vie humaine en marchandises a érodé notre capacité à construire une société civilisée.”

7. Taxer les fortunes: “Actuellement, environ 32 milliards de dollars traînent dans les paradis fiscaux offshore et des sommes inconnues ne sont tout simplement pas comptabilisées lorsqu’il s’agit de collecter des impôts. Deux choses sont nécessaires : premièrement, récupérer les flux financiers illicites et, deuxièmement, que les impôts sur les fortunes soient correctement appliqués aux échelons supérieurs de la bourgeoisie et des riches propriétaires terriens, ainsi qu’aux financiers et aux personnes impliquées dans la spéculation financière. Ces fonds seraient suffisants pour réorienter les priorités vers l’élimination de la pauvreté, de la faim, de l’analphabétisme, de la misère et du manque de dignité.”

8. Contrôle des capitaux: “Sans contrôle des capitaux, un pays n’a pas de souveraineté économique effective. Les pays en développement doivent créer une plate-forme internationale qui engage tout le monde à imposer des contrôles sur les capitaux ; c’est une question politique qui ne peut être mise en œuvre par un seul pays. Le contrôle des capitaux est une mesure prise par un gouvernement pour réguler les flux financiers à l’entrée et à la sortie du pays. Ces contrôles comprennent des taxes sur les transactions, des exigences minimales de détention et des limites sur la quantité de devises pouvant être transférées à travers les frontières. Le contrôle des capitaux et le contrôle démocratique sur la Banque centrale empêcheraient la fuite des capitaux et devraient donner aux gouvernements la souveraineté sur leur monnaie et leur économie.”

9. Le commerce régional sans le dollar: “La dé-dollarisation est un élément essentiel d’un nouveau programme. 60% des réserves mondiales sont en dollars et le commerce mondial se fait principalement en dollars. Le complexe Dollar-Wall Street a presque étouffé la finance et le commerce internationaux ; il n’est pas surprenant que les sanctions unilatérales des États-Unis soient capables d’avoir un impact catastrophique sur les pays non pas parce qu’ils dépendent du dollar mais parce que leurs partenaires commerciaux y sont plongés. Le dollar est devenu une arme pour miner le développement. Les systèmes de paiement alternatifs tels que le Sucre doivent être dépoussiérés et de nouvelles institutions financières mondiales doivent être créées pour faciliter les transferts électroniques. À court terme, une facilité régionale pourrait être créée sans le dollar, bien qu’il soit nécessaire de créer des institutions mondiales qui mettraient de côté l’immense avantage que le dollar en tant que monnaie mondiale donne aux États-Unis. Dans le même ordre d’idées, il est nécessaire de renforcer les blocs commerciaux régionaux qui accepteraient le troc comme mécanisme de paiement.”

10. Planification centralisée, vie décentralisée : “La pandémie nous a montré le pouvoir de la planification centrale et l’importance d’une action publique décentralisée. Les économies qui ne sont pas autorisées à planifier l’utilisation de leurs ressources ont été ébranlées par le virus. Des mécanismes participatifs de planification centrale doivent être mis en place à une échelle de plus en plus grande pour réorienter la production mondiale vers le besoin plutôt que vers le profit ; ces plans doivent être issus d’un maximum de contributions démocratiques et doivent être transparents pour le public. La planification centrale permettrait de nationaliser des secteurs tels que l’exploitation minière (y compris la production d’énergie), la production de plantations, la transformation alimentaire et le tourisme ; ceux-ci seraient placés sous le contrôle des travailleurs par le biais de coopératives. Il s’agirait d’un instrument visant à réduire les gaspillages. L’augmentation de l’auto-gouvernement local et de la production coopérative, ainsi que des associations populaires et des syndicats, rendra la vie sociale de plus en plus démocratique.”

Sources: http://mppre.gob.ve/2020/06/11/10-puntos-post-covid-19-de-vijay-prashad/ et http://mppre.gob.ve/2020/06/10/cepal-reitera-rechazo-sanciones-economicas-durante-conferencia-alba-tcp/

Texte et traductions : Thierry Deronne, Caracas, 14 juin 2020

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-5v9

La perspective manquante dans les médias : les liens entre l’Iran et le Venezuela ne concernent pas les États-Unis, par Gregory Shupak (Fair.org)

L’État états-unien n’étouffe pas seulement des vies en pressant des genoux sur des cous à l’intérieur de son territoire. Il cherche également à asphyxier des pays entiers comme l’Iran et le Venezuela. Lorsque les ennemis de l’empire états-unien défient les injonctions de Washington, les médias privés participent volontiers à l’émergence d’une crise, même lorsque l’enjeu est quelque chose d’apparemment aussi banal qu’un échange de biens. Cela est évident dans la couverture médiatique des livraisons de pétrole iranien au Venezuela, qui a présenté ces livraisons comme un problème à résoudre, plutôt que comme une transaction commerciale qui ne concerne en rien une tierce partie.

Alors que les pétroliers iraniens étaient encore en route, un article du Washington Post (5/23/20) affirmait:

Le Washington Post (5/23/20) rapporte que le Venezuela "offre à Téhéran la perspective d'un nouveau centre d'influence juste de l'autre côté de la mer des Caraïbes par rapport à la Floride". (Par "juste de l'autre côté", le Post entend à 1770 kilomètres miles des Etats-Unis, avec Cuba entre les deux).

Le Washington Post (5/23/20) rapporte que le Venezuela « offre à Téhéran la perspective d’un nouveau centre d’influence juste de l’autre côté de la mer des Caraïbes par rapport à la Floride ». (Par « juste de l’autre côté », le Post entend à 1770 kilomètres miles des Etats-Unis, avec Cuba entre les deux).

L’opposition soutenue par les États-Unis au Venezuela fournit des munitions potentielles en dénonçant le fait que les Iraniens pourraient transporter plus que de la simple essence.

Les dirigeants de l’opposition ont averti que Téhéran pourrait fournir du matériel pour ce qu’ils décrivent comme une opération secrète visant à aider l’appareil de renseignement de Maduro à construire un poste d’écoute dans le nord du Venezuela pour intercepter les communications aériennes et maritimes.

« Pour l’Iran qui est un ennemi des Etats-Unis, cela signifie qu’ils marchent presque sur la queue de l’Amérique », a déclaré Iván Simonovis, commissaire à la sécurité de Juan Guaidó, le leader de l’opposition vénézuélienne reconnu par les Etats-Unis comme le leader légitime de la nation.

Le ministre des communications de Maduro a rejeté ces affirmations comme étant « absurdes ».

L’article présente la question de savoir si l’Iran envoie secrètement au Venezuela une technologie d’espionnage comme un « tel a dit ceci, l’autre a dit cela« , comme si les deux affirmations étaient également susceptibles d’être vraies. Pourtant, il n’y a pas la moindre preuve que l’envoi de l’Iran était destiné à « aider l’appareil de renseignement de Maduro« , mais le Post choisit de ne pas partager cette information avec ses lecteurs.

Le fait d’évoquer le danger que l’Iran et le Venezuela pourraient préparer quelque chose de malfaisant, contribue cependant à légitimer la possibilité que les Etats-Unis mènent une attaque militaire pour stopper la livraison. Le Post poursuit :

Les responsables états-uniens ont minimisé la suggestion de l’Iran selon laquelle ces forces affronteront le convoi. Le porte-parole du Pentagone, Jonathan Hoffman, a déclaré jeudi aux journalistes qu’il n’était pas au courant des plans de lancement d’une opération militaire contre les pétroliers iraniens.

Mais un haut responsable de l’administration Trump, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat pour décrire les discussions internes, a déclaré que l’administration « ne tolèrerait pas » le soutien de l’Iran à Maduro.

« Le président a clairement indiqué que les Etats-Unis ne tolèreront pas l’ingérence répétée de la part de partisans d’un régime illégitime », a déclaré le fonctionnaire.

A aucun moment l’article ne remet en cause l’idée qu’un pays qui envoie des ressources à un autre puisse justifier le lancement d’un acte de guerre. Il n’y a pas non plus de contrepoint à l’idée que l’Iran « se mêle » des affaires du Venezuela en lui vendant du pétrole, comme si les États-Unis « se mêlaient » des affaires du Venezuela en essayant à plusieurs reprises de renverser son gouvernement (Grayzone, 1/23/20) et d’écraser son économie (FAIR.org, 2/6/19).

Dans un tel contexte idéologique, il devient possible aux grands médias de présenter l’ajout de sanctions supplémentaires, du type de celles qui ont ravagé les systèmes de santé en Iran et au Venezuela (FAIR.org, 3/25/20), comme une réaction raisonnable aux relations entre les deux pays : « Les analystes disent que l’administration [Trump] est plus susceptible d’utiliser des sanctions économiques supplémentaires que la force pour dissuader le commerce iranien/vénézuélien« . Cette formulation masque la façon dont les sanctions sont une mesure de « force« , qui est pourtant le terme exact pour désigner les sanctions qui ont causé des pénuries alimentaires en Iran, et qui auraient tué plus de 40 000 Vénézuéliens de 2017 à 2018 (CEPR, 4/25/19).

Photo NYT : Le Venezuela en manque d'essence célèbre l'arrivée de pétroliers en provenance d'Iran Le New York Times (5/25/20) décrit l'Iran et le Venezuela comme "deux États parias dirigés par des dirigeants autoritaires".

Titre du New York Times : « Le Venezuela en manque d’essence célèbre l’arrivée de pétroliers en provenance d’Iran »
Le New York Times (5/25/20) décrit l’Iran et le Venezuela comme « deux États parias dirigés par des dirigeants autoritaires« .

Un article du New York Times (5/25/20) a clairement indiqué dès le départ que son public devait s’inquiéter du commerce iranien/vénézuélien, le décrivant dans la deuxième phrase comme « un approfondissement des relations économiques entre le Venezuela et l’Iran, deux États parias dirigés par des dirigeants autoritaires ». En d’autres termes, les méchants unissent leurs forces ; soyez alarmés.

Le Times cite « un analyste du Venezuela au sein du groupe Eurasie » qui a déclaré que « la livraison de pétrole a mis en évidence les objectifs économiques et politiques de plus en plus parallèles de l’Iran et du Venezuela, ainsi que les options de plus en plus limitées du gouvernement états-unien pour faire obstacle à leurs relations« , mais n’offre aucune raison de s’interroger sur les raisons pour lesquelles les États-Unis devraient essayer de « faire obstacle à leurs relations« .

L’article indique que « le gouvernement états-unien, distrait par la pandémie de coronavirus et ayant déjà pris des sanctions sévères, n’a que peu d’options de représailles en dehors d’une intervention militaire« . « Les représailles » impliquent que le fait que la collaboration économique Iran/Venezuela constitue un acte d’agression contre les États-Unis. Une proposition ridicule, surtout quand on sait que le gouvernement états-unien mène depuis longtemps une série d’attaques contre les deux nations. Mais ce genre de poudre aux yeux est nécessaire pour faire passer une « action militaire » pour une option valable. Que les États-Unis puissent réagir à la vente de pétrole par l’Iran au Venezuela en ne faisant rien n’est même pas pris en considération.

Dans la même veine, le Wall Street Journal (5/20/20) donne du crédit à l’idée selon laquelle d’autres sanctions s’imposent, en particulier contre l’Iran, sans pour autant affirmer qu’il serait indésirable de condamner l’Iran à une mort encore plus massive par coronavirus (FAIR.org, 4/8/20) afin de le punir pour ses relations avec le Venezuela. L’article dit :

Le soutien de l’Iran au Venezuela souligne les limites des sanctions en tant qu’instrument de politique étrangère. Après des décennies de sanctions, l’Iran a développé une vaste industrie de raffinage qui fabrique ses propres équipements et produit le carburant dont sa population a besoin. La plupart de son pétrole étant invendu en raison des sanctions et de l’effondrement de la demande mondiale, l’Iran trouve maintenant de nouveaux débouchés pour son brut auprès d’ennemis des Etats-Unis.« 

Ce qui mérite réflexion, évidemment, c’est l’efficacité des sanctions, et non pas la question de savoir si elles doivent être imposées.

Wall Street Journal : Les Etats-Unis cherchent des moyens de stopper les ventes de pétrole de l'Iran au Venezuela Le Wall Street Journal (5/20/20) décrit l'Iran qui vend du pétrole au Venezuela comme "un défi à la doctrine Monroe des États-Unis, vieille de près de deux siècles, qui s'oppose à... l'ingérence internationale dans l'hémisphère occidental" (sic) - comme si les tentatives états-uniennes de renverser le gouvernement du Venezuela et d'autres pays d'Amérique latine ne constituaient pas une "ingérence internationale"

Wall Street Journal : « Les Etats-Unis cherchent des moyens de stopper les ventes de pétrole de l’Iran au Venezuela« 
Le Wall Street Journal (5/20/20) décrit l’Iran qui vend du pétrole au Venezuela comme « un défi à la doctrine Monroe des États-Unis, vieille de près de deux siècles, qui s’oppose à… l’ingérence internationale dans l’hémisphère occidental » (sic) – comme si les tentatives états-uniennes de renverser le gouvernement du Venezuela et d’autres pays d’Amérique latine ne constituaient pas une « ingérence internationale »

L’article ne s’intéresse pas non plus au mal que les sanctions ont fait au Venezuela et à l’Iran. Il décrit les sanctions contre l’Iran comme « faisant partie d’une stratégie plus large visant à accroître la pression sur le régime », comme si ces mesures n’affectaient pas la population iranienne – par exemple elles provoquent le décès de cancéreux (Foreign Policy, 8/14/19).

L’article tentait d’absoudre les sanctions états-uniennes contre le Venezuela pour leur dégradation de l’industrie pétrolière du pays, en alléguant que:

Les raffineries du pays sud-américain, qui possède les plus grandes réserves de pétrole brut du monde, sont à l’abandon après des années de corruption et de mauvaise gestion qui ont précédé l’imposition de sanctions strictes sur ses ventes de pétrole l’année dernière.

Cette affirmation est trompeuse : les sanctions états-uniennes d’avant 2019 avaient gravement porté atteinte au secteur pétrolier du Venezuela. Comme le souligne l’économiste vénézuélien Francisco Rodríguez, un critique virulent du président Nicolás Maduro (WOLA, 20/9/2018), le décret de Trump de septembre 2017 a recommandé que les institutions financières signalent plusieurs transactions en provenance du Venezuela comme potentiellement criminelles :

« De nombreuses institutions financières ont procédé à la fermeture de comptes vénézuéliens, estimant que participer par inadvertance au blanchiment d’argent était un risque inutile. Les paiements vénézuéliens aux créanciers se sont retrouvés bloqués dans la chaîne de paiement, les institutions financières refusant de traiter les virements provenant d’institutions du secteur public vénézuélien. Même Citgo, une entreprise vénézuélienne constituée dans le Delaware, a eu du mal à obtenir des banques qu’elles lui délivrent des lettres de crédit.

Ces restrictions ont eu plusieurs conséquences sur l’industrie pétrolière vénézuélienne. Tout d’abord, et c’est le plus évident, la perte de l’accès au crédit vous empêche d’obtenir des ressources financières qui auraient pu être consacrées à l’investissement ou à l’entretien…

Il existe également des liens plus directs entre la finance et l’activité réelle qui peuvent conduire une entreprise à laquelle on ferme le réseau financier, à connaître une baisse de sa capacité de production. Par exemple, l’un des mécanismes les plus efficaces que PDVSA [la compagnie pétrolière publique du Venezuela] a trouvé pour augmenter la production ces dernières années a été la signature d’accords de financement dans lesquels des partenaires étrangers prêteraient pour financer l’investissement dans un accord de coentreprise (Joint Venture) tant qu’ils pourraient payer le prêt. Or le décret de Trump a effectivement mis un terme à ces prêts.

De même, avant l’imposition des sanctions, PDVSA avait commencé à refinancer une partie importante de ses arriérés envers les prestataires de services par l’émission de billets à ordre de droit new-yorkais. Le décret a également mis fin à ces arrangements. Ce qui était inhabituel pour PDVSA en 2017, ce n’était pas d’avoir un niveau d’arriérés important – de nombreux producteurs de pétrole avaient accumulé des arriérés après la chute des prix. Ce qui était inhabituel, c’est qu’il n’était pas en mesure de les refinancer. »

Ainsi, les sanctions états-uniens ont entravé le secteur pétrolier du Venezuela pendant au moins deux ans de plus que ce que le Wall Street Journal affirme.

Le journal cite l’amiral Craig Faller, qui dirige le Commandement Sud des États-Unis dans les Caraïbes : « l’ouverture de l’Iran au Venezuela est destinée à l’aider à « acquérir un avantage de position dans « notre » voisinage comme moyen de contrer les intérêts américains« . Ce qui manque dans cette pièce, c’est une réflexion sur la possibilité que le Venezuela soit le « voisinage » du Venezuela, et que ce qui se passe au Venezuela ne soit pas une question d' »intérêts états-uniens » mais d’intérêts vénézuéliens.

Selon l’article, « les efforts croissants de l’Iran pour construire un avant-poste commercial et politique en Amérique latine constituent un défi à la doctrine Monroe des États-Unis, vieille de près de deux siècles, qui s’oppose à l’ingérence internationale dans l’hémisphère occidental« . Le fait que l’Iran fournisse du pétrole au Venezuela est une « ingérence internationale« , mais le fait que les États-Unis tentent d’être l’arbitre de l’activité économique vénézuélienne n’est pas une « ingérence internationale« , bien qu’il semble y avoir des preuves que les États-Unis et le Venezuela ne sont pas, en fait, le même pays.

Le Journal exclut de son compte-rendu le point de vue selon lequel les pays de l’hémisphère ont le droit d’acheter et de vendre des ressources de et vers n’importe quel pays, indépendamment des souhaits des États-Unis. Au contraire il partage l’avis des responsables états-uniens selon lequel:

« les États-Unis pourraient également essayer de confisquer les navires, par le biais d’une procédure judiciaire états-unienne appelée « action de confiscation » pour violation de la loi états-unienne…. Mais comme il est peu probable que le Venezuela coopère à un tel ordre, l’outil juridique devrait être utilisé lorsque les navires s’arrêtent pour se ravitailler dans les ports en route vers l’Iran, ont déclaré les responsables.« 

Le Wall Street Journal a par ailleurs refusé de donner la parole à ceux qui s’opposent à la perspective de piraterie états-unienne.

Il ne manque pourtant pas de personnes originaires d’Iran ou du Venezuela, ni d’écrivains ou de militants pacifistes états-uniens, vers lesquels ces journaux auraient pu se tourner pour apporter les points de vue qu’ils ont laissés de côté. Au contraire, de nombreux points de vue douteux sur les relations irano-vénézuéliennes sont présentés comme s’ils constituaient la gamme complète des points de vue sur la question.

L’auteur: Docteur en Études Littéraires, Gregory Shupak enseigne l’Analyse des Médias à l’Université de Guelph, Toronto, Canada. Auteur de “The Wrong Story. Palestine, Israel, and the Media”, Or books éditeur, 2018.

L’auteur: Docteur en Études LittérairesGregory Shupak enseigne l’Analyse des Médias à l’Université de Guelph, Toronto, Canada. Auteur de “The Wrong Story. Palestine, Israel, and the Media”, Or books éditeur2018.

Le public des médias n’est pas exclusivement composé de crétins qui croient tout ce qu’ils lisent. Evidemment si les médias martèlent encore et toujours, que les États-Unis ont le droit d’intervenir où ils veulent et qu’il faut combattre ce qu’ils perçoivent comme des méchants, sans donner d’éléments pour remettre en cause cette perspective, beaucoup de gens dans ce public vont finir par croire que c’est vrai.

Source : https://fair.org/home/missing-perspective-in-media-iran-venezuela-ties-are-none-of-uss-business/ 

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-5uK

Goliath n’est pas invincible, par Vijay Prashad (Institut Tricontinental de Recherche Sociale)

Mariela Machado. Photo : Vijay Prashad

Cher(e)s amis et amies,

Recevez notre salut depuis les bureaux de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale.

L’an dernier je me promenai avec Mariela Machado à travers son complexe de logements baptisé Kaikachi, dans le quartier de La Vega (Caracas, Venezuela). Après la victoire d’Hugo Chavez aux présidentielles de 1999, un groupe de travailleur(se)s urbain(e)s vit un terrain vide et l’occupa. Mariela et d’autres se réunirent avec le gouvernement et lui dirent : “Nous construirons cette cité, nous pouvons construire nos propres maisons. Tout ce que nous voulons, ce sont les machines et le matériel”. Le gouvernement les appuya. Ce fut ainsi qu’ils construisirent ce complexe enchanteur de plusieurs étages habité quatre-vingt-douze familles.

De l’autre côté du chemin il y a des immeubles de classe moyenne. Parfois, me raconte Mariela, les gens de cet édifice lancent des ordures sur Kaikachi : “Ils veulent nous déloger”. Si le gouvernement bolivarien tombe, explique-t-elle, un gouvernement de l’oligarchie prendrait le parti de ces résidents, et expulserait nos familles – principalement afro-vénézuéliennes – qui ont édifié le projet de logements, pour le remettre à un loueur privé. Telle est la nature de la lutte, dit-elle, une lutte de classes pour défendre les précieuses conquêtes des pauvres contre l’oligarchie.

Photos: Marcelo Volpe

Où que l’on aille parmi la classe des travailleur(se)s et des pauvres des zones urbaines du Venezuela, on trouve une identité effusive : chaviste. Ce mot rassemble des femmes et des hommes loyaux à Chavez, en effet, mais aussi à la Révolution Bolivarienne qu’inaugura son élection. Les révolutions sont difficiles, elles doivent briser des centaines d’années d’inégalité, subvertir les autoroutes culturelles et construire les bases d’une société nouvelle. Lénine écrivit que les révolutions sont “une longue, difficile, têtue lutte de classes qui après le renversement de la domination capitaliste, après la destruction de l’état bourgeois … ne disparaît pas… Elle ne fait que changer dans ses formes et dans beaucoup d’aspects devient plus féroce”. Les dos courbés doivent se redresser pour atteindre des aspirations qui vont au-delà des nécessités de base. Tel était le programme que Chávez a mis sur la table. Au départ, les revenus du pétrole ont fourni les ressources d’un tel rêve – tant à l’intérieur du Venezuela que dans le Sud global-, mais par la suite les prix du pétrole se sont effondrés en 2015, ce qui a eu un impact sur la capacité de l’Etat vénézuélien à approfondir le changement révolutionnaire. Mais le processus bolivarien ne s’est pas affaibli.

Depuis 1999, les principales entreprises minières et pétrolières ont tenté de délégitimer à tout prix le processus révolutionnaire du Venezuela. Elles ne l’ont pas fait seulement pour s’emparer des ressources de ce territoire mais aussi pour s’assurer que l’exemple vénézuélien du socialisme des ressources n’inspire d’autre pays. En 2007, par exempleo, Peter Munk, le directeur de la compagnie canadienne Barrick Gold, écrivit une lettre au Financial Times intitulée : “Arrêtons la démagogie de Chávez avant qu’il ne soit trop tard”. Munk compara Chávez à Hitler et à Pol Pot, disant qu’on ne devrait pas permettre d’agir à ces “démagogues autocratiques”. Ce qui dérangeait Munk – et les hauts cadres d’entreprises minières comme la sienne – était que Chávez menait une “transformation du Venezuela pas à pas”. De quelle nature était cette transformation progressive ? Chávez et la Révolution Bolivarienne prenaient les ressources d’entreprises comme Barrick Gold et les redirigeaient au bénéfice non seulement du peuple vénézuélien mais aussi des peuples d’Amérique Latine et d’autres régions. Ce socialisme des ressources devait être détruit.

En 2002, les Etats-Unis – avec des fonds de la Fondation Nationale pour la Démocratie (NED) et de l’USAID – tentèrent de mener un coup d’Etat contre Chávez. Celui-ci échoua complètement mais les tentatives ne cessèrent pas. En 2004, l’ambassadeur états-unien, William Brownfield, conçut un plan en cinq points : “le centre de la stratégie est 1) fortifier les institutions démocratiques (c’est-à-dire de l’oligarchie; 2) pénétrer (c’est-à-dire désorienter et soudoyer) les bases politiques de Chávez; 3) diviser le chavisme; 4) protéger les intérêts états-uniens vitaux, et 5) isoler Chávez internationalement”.

Telles sont les composantes de la guerre hybride contre le Venezuela, une guerre dont les tactiques vont des “sanctions” à l’étranglement de l’économie, de la campagne de désinformation à l’isolement du processus révolutionnaire. Le gouvernement états-unien et ses alliés (dont le Canada et plusieurs gouvernements d’Amérique latine) ont fait tout leur possible pour renverser non seulement le président Chávez et le président Nicolás Maduro, mais aussi pour éliminer toute la révolution bolivarienne. Si les États-Unis et leurs alliés devaient gagner cette guerre, il ne fait aucun doute qu’ils élimineraient le complexe de logements de Kaikachi où Mariela Machado travaille en tant que dirigeante locale.

Lorsque j’ai rencontré Mariela en 2019, les États-Unis tentaient d’installer Juan Guaidó – un politicien jusqu’alors insignifiant dans la politique vénézuélienne – comme président. Ce sont des gens comme Mariela qui sont descendus dans la rue quotidiennement pour résister aux tentatives de coup d’Etat et à la guerre hybride conçue depuis Washington par les sociétés transnationales et l’ancienne oligarchie vénézuélienne. Les chavistes comme Mariela ont très bien compris les propos de Chávez en 2005 : « Goliath n’est pas invincible. Cela le rend plus dangereux, car lorsque l’impérialisme commence à sentir ses faiblesses, il commence à recourir à la force brutale. L’agression contre le Venezuela qui utilise la force brute est un signe de faiblesse, de faiblesse idéologique« . Ce que Chávez a dit à l’époque ressemble à ce que Frantz Fanon écrivait dans Un colonialisme mourant (1959) : « Ce dont nous sommes réellement témoins, c’est de la lente mais sûre agonie de la mentalité du colonisateur » et de la « mutation radicale » que le processus révolutionnaire produit dans la classe ouvrière. Le chavisme est le nom de l’énergie révolutionnaire, de la mutation radicale de la personnalité des vénézuélien(ne)s qui ne sont plus prêt(e)s à s’incliner devant l’oligarchie ou Washington, mais qui, tout en maintenant leur dignité dans la lutte, n’acceptent plus une vie de soumission.

Quartier de Petare (état de Miranda)

En pleine pandémie mondiale, un monde sensible se serait réuni pour condamner l’étranglement de nations comme le Venezuela et l’Iran, confrontées à une guerre hybride de Washington qui a restreint leur capacité à combattre le virus. Cependant, au lieu de mettre fin à sa guerre hybride ou même de la suspendre, le gouvernement états-unien – avec ses alliés du Canada, d’Europe et d’Amérique latine – a intensifié son attaque contre le Venezuela. Ces attaques vont de l’interdiction pour le Venezuela d’utiliser le fonds COVID-19 du Fonds monétaire international (FMI), à l’accusation portée contre les principaux dirigeants vénézuéliens de “trafic de drogue” – sans preuves – en vue d’envahir le pays.

L’Institut Tricontinental de Recherche Sociale a travaillé avec Ana Maldonado du Front Francisco de Miranda (Venezuela), Paola Estrada de l’Assemblée Populaire Internationale et Zoe PC de Peoples Dispatch, pour produire la deuxième étude sur le Coronashock : Coronashock and the hybrid war against Venezuela (juin 2020). Le texte traite de la guerre hybride contre le Venezuela en 2020 et montre comment – malgré les appels de l’ONU – les États-Unis ont persisté et même multiplié leurs “sanctions” – mesures coercitives unilatérales – et leurs attaques militaires. Nous vous invitons à lire cette étude, à en discuter avec vos amis et collègues et à la diffuser largement.

Des mots comme « démocratie » et « droits humains » ont été vidés de leur sens par la guerre hybride. Les États-Unis accusent le Venezuela de « violations des droits humains » tout en appliquant des politiques de “sanctions” qui équivalent à des crimes contre l’Humanité; les États-Unis sortent de nulle part un individu qu’ils nomment président du Venezuela au nom de la « démocratie », sans se soucier des processus démocratiques au sein du pays.

Quelques années avant que Chávez ne remporte les élections, la poètesse vénézuélienne Miyó Vestrini écrivit sur cette manipulation du langage :

Je me demande si les droits de l’homme

sont une idéologie.

Fernando, le seul barman alcoolique non retraité

parle en rimes :

la nuit est sombre

et je n’ai pas mon coeur.

A mon sens, il est l’un des derniers à penser

que les droits humains sont une morale.

Comando Creativo. L’Histoire nous regarde, Bellas Artes, Caracas, 2011.

Il est clair que Washington use des « droits humains » comme instrument de guerre.

Pendant ce temps, cinq pétroliers iraniens ont brisé le blocus états-unien du commerce vénézuélien pour faire entrer de l’essence dans le pays. Le premier navire, le Fortune, est entré le 24 mai et le cinquième, le Carnation, est arrivé à bon port le 1er juin. L’année dernière, un navire iranien, le Grace 1, avait été détourné à Gibraltar, mais cette fois les Etats-Unis n’ont pas pu provoquer d’incident. Le fait que la Chine et la Russie apportent eux aussi des ressources pour aider le Venezuela à faire face au COVID-19, et le fait que ces deux nations ont clairement indiqué qu’elles ne permettraient pas de “regime change” à Caracas, sont des éléments positifs. Cependant, cette protection n’est pas suffisante ; à notre époque, il semble que rien ne peut empêcher Washington de mener une guerre.

Les rues des États-Unis s’embrasent de nouveau à cause de l’assassinat de George Floyd, un Afro-Américain désarmé, par un policier blanc et ses complices à Minneapolis. Malcolm X a dit un jour : « Ce n’est pas moi qui ai de la rancune. C’est toi qui as ton pied sur mon cou. » Une semaine avant la mort de George Floyd, João Pedro Mattos Pinto, 14 ans, a été assassiné par la police à Rio de Janeiro, au Brésil, alors qu’il jouait dans son jardin. Quelques jours après son assassinat, les forces d’occupation israéliennes ont assassiné Iyad el-Hallak, 32 ans, qui travaillait et fréquentait une école pour enfants handicapés dans l’ancienne Jérusalem. Le pied sur la nuque de George Floyd, João Pedro Mattos Pinto et Iyad el-Hallak est le même pied qui veut étrangler le peuple vénézuélien.

Chaleureusement, Vijay

L’auteur : Vijay Prashad est un historien, rédacteur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef de Globetrotter, un projet de l’Institut des médias indépendants. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont The Darker Nations : A People’s History of the Third World (The New Press, 2007), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013), The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016) et Red Star Over the Third World (LeftWord, 2017). Il écrit régulièrement pour Frontline, the Hindu, Newsclick, AlterNet et BirGün.

Source : https://www.thetricontinental.org/es/newsletterissue/23-2020-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

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Venezuela: culture d’une Caraïbe en résistance, par Maria Claudia Rossel

Photo : Mídia NINJA

L’auteure : Maria Claudia Rossel. Ingénieure culturelle, artiste, productrice et coordinatrice de réseaux et féministe cofondatrice de la plateforme Cyberculture.

Depuis 2014, le Venezuela traverse une forte crise qui s’est encore aggravée depuis 2016, une crise économique pour l’essentiel. Cette crise englobe plusieurs éléments : d’une part, les effets dus aux sanctions et blocus émanant des pays centraux, que nous appelons la Guerre Economique proprement dite, et d’autre part, les facteurs liés à l’épuisement du modèle économique vénézuélien lui-même. 

Dans ce contexte, le secteur culturel a été touché de plein fouet, c’est pourquoi une analyse sur la situation du pays et les mesures palliatives à envisager en ce moment pour ce secteur doit être faite à la lumière d’une réalité antérieure de forte résistance, dans des conditions qui, avant le Covid déjà, pouvaient être qualifiées de conditions de guerre. 

Voici quelques idées et réflexions susceptibles de décrire notre réalité culturelle dans une Caraïbe en état de résistance.

  • Le Venezuela a été l’un des pays de la région qui a mis en place des mesures vraiment efficaces contre le Covid-19, comme le montrent les indicateurs – confirmés par l’OMS – qui présentent l’une des courbes de cas les plus plates de la région; ces mesures ayant eu pour effet, non seulement de réduire fortement la contagion, mais aussi de maintenir un taux très bas de mortalité, alors que le taux de dépistages (gratuits) est le plus élevé du continent.
  • Les mesures préventives prises par l’Etat ont accompagné l’évolution des politiques visant à enrayer en amont cette nouvelle crise. Dans un pays assiégé comme le nôtre, ces politiques se sont focalisées sur la base de la Pyramide de Waslow, basée sur deux axes essentiels : 
  •  L’accès à des aliments subventionnés au travers des Conseils Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), 
  •  et l’attribution d’allocations à divers secteurs sociaux par l’intermédiaire du système “Carnet de la Patria”. 

Ce système est un mécanisme que nous pourrions réexaminer dans le cadre de la reprise d’un débat historique sur la nécessité d’un revenu universel, après la pandémie. 

Ces politiques ont été conçues pour la protection de la population en général, et plus particulièrement pour les zones populaires et les secteurs les plus vulnérables.  Ce ne sont donc pas des mesures prises uniquement pour le secteur culturel. Pourtant, un certain nombre d’artistes et de créateurs de culture bénéficient de ces prestations ; je trouve donc important de présenter ces dispositifs, qui font partie du paysage actuel.

Photos: Cacica Honta/ Cacri Photos

Evidemment, face à une situation d’hyperinflation et de dollarisation de l’économie, face à un dollar qui augmente de jour en jour de manière exponentielle et indiscriminée, et fait bondir les prix des biens de consommation, ces bons représenteraient dans le meilleur des cas des allocations de subsistance.

Au niveau du Ministère de la Culture, organisme responsable de la politique culturelle au niveau de l’Etat, aucune politique officielle d’inclusion de ce secteur n’a été menée. Cependant, divers organismes publics ont développé des programmes afin de réinventer leurs activités suivant trois axes : la formation en ligne, la reconversion numérique de certains espaces (par exemple, les festivals) et la remise d’allocations comme encouragement à la création.

Diverses expériences ont été menées par des gouvernements locaux comme la Mairie de Caracas, non seulement dans le but d’ouvrir des champs de possibilités pour les artistes et les créateurs ou dans certains cas, de préserver des contrats antérieurs, mais aussi pour garantir une offre de consommation culturelle aux citoyens.

En voici quelques exemples :

  • L’un des évènements qu’il me paraît essentiel d’analyser en ce moment, sont les tentatives de reconfiguration analogique de l’activité culturelle entrepris par la mouvance indépendante, et parfois par la Mairie. Je me réfère à diverses activités expérimentées dans la rue et sur tout le territoire, à la réalisation d’évènements sans public à proximité immédiate et dans des zones de forte densité de population comme les zones urbaines ou celles dont la situation géographique le permet. Des équipements y sont installés pour l’organisation de concerts, d’activités ou de “sérénades”, tout en respectant les mesures de distanciation sociale, ce qui permet de créer des espaces de divertissement et de consommation culturelle.

Voici quelques exemples de ces expérimentations analogiques : 

  • Les activités de Radio Verdura (système sonore Tiuna+Tiuna El Fuerte 

On peut les regarder dans l’article suivant  

Photos: Giuliano Salvatore / CACRI photos

Photo: Dikó/ Cacri Photos

Pourquoi nous paraît-il si important d’évaluer ces expériences ? 

Parce que dans un pays où l’accès à internet est précaire, ou la fourniture d’électricité est instable, penser que la seule et unique manière de réinventer le secteur culturel est d’utiliser internet pose problème. 

S’y ajoutent d’autres raisons, découlant toutes des « sanctions » – mesures coercitives unilatérales – occidentales contre le Venezuela, par exemple : 

  •  Les possibilités de rémunération des créateurs et créatrices de ces contenus deviennent de plus en plus précaires;    
  • Il existe des plateformes comme Spotify dont l’accès est bloqué au Venezuela ; dans le cas de Facebook et Instagram, des plateformes existent et fonctionnent mais modifient chaque semaine leurs interdictions et règles d’utilisation en fonction de leur promotion et rentabilisation. 

Pour mieux illustrer la situation au Venezuela, nous donnerons un exemple récent qui a agité les réseaux sociaux : le cas de DirectTV, un opérateur de chaînes de télévisions qui, suite aux sanctions états-uniennes, a cessé d’émettre sur le territoire national; dans un pays dont nous venons de vous rappeler la situation de confinement généralisé, et où la consommation culturelle est fortement réduite à la télévision, un tel évènement nous permet d’évaluer le niveau des difficultés  que rencontre ce secteur, et donne un exemple de la dimension géopolitique du conflit qui nous impacte durement. 

A mon avis, le Venezuela a sans cesse démontré, au risque de tomber dans le lieu commun, que « les crises représentent des opportunités ». Comme l’affirme un dicton populaire vénézuélien : “nous sommes un cuir sec, si on l’écrase d’un côté, il se relève de l’autre”. C’est pourquoi, sans minimiser la gravité de cette nouvelle crise liée à la pandémie, je préfère croire, étant une incorrigible optimiste, que les solutions surgiront du terrain. 

Mai et juin sont les mois les plus effervescents pour ce qui est des fêtes populaires au Venezuela, et nos créateurs nous ont démontré que la culture cherchera toujours les formes, les interstices et les moyens qui lui permettront de renaître. Car, pour nous autres créateurs, créer ne se réduit pas à un simple choix, mais est l’expression de la vie même. Ne pas créer, c’est mourir. 

Depuis le 3 mai, date de la Fête de la Croix de Mai, fête de l‘abondance et de la prospérité, la culture populaire s’est mise à expérimenter des dispositifs qui tout en respectant les règles de distanciation sociale, permettent de perpétuer la tradition vivante. C’est pourquoi, voyant de nouvelles activités émerger quotidiennement, je m’approprie les mots d’un grand Vénézuélien Aquiles Nazoa et de son Credo en affirmant que je crois aux pouvoirs créateurs du peuple. Je suis certaine que malgré les moments difficiles que nous traversons, nous trouverons ensemble les meilleures technologies, collaborations et redistributions collectives et en réseau qui nous permettront de rebondir face aux défis de cette nouvelle ère où la culture doit jouer un rôle vital et devrons saisir cette deuxième opportunité qui nous est offerte, pour faire mieux encore.

María Claudia Rossell

Source : https://medium.com/especial-observa-culturas/venezuela-caracas-la-cultura-desde-un-caribe-en-resistencia-3d1e920b4e9a

Traduction : Frédérique Buhl

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« Rondon ne s’est pas encore battu »

Portrait de Juan José Rondón (1790-1822) par Constancio Franco

Quand je converse avec des politologues de gauche européens, je me rends compte que beaucoup ont du mal à comprendre que la contradiction coloniale est au coeur du présent. Ils pensent que c’est une erreur conceptuelle, quelque chose d’anachronique, que la postmodernité joyeuse – celle qui leur livre le Mac à domicile, a dépassé tout ça, et que Trump ou Bolsonaro sont des accidents racistes de l’Histoire. Sauf que les “anachronismes” et les “fautes de goût” semblent durer plus longtemps que prévu… et que sous le vernis publicitaire de la globalisation capitaliste, l’Histoire profonde n’en finit pas de revenir à la surface.

La révolte qui a lieu aux Etats-Unis est celle qui fonde la résistance du peuple vénézuélien. La révolution qui se voulait “égale jusqu’au bout”, et que nous explique si bien l’historienne Sophie Wahnich, a été massacrée en France. Mais elle a été assumée en premier lieu par Haïti, qui a sauvé Simón Bolívar du suicide, en l’accueillant, en le finançant, en lui donnant des armes, des soldats et des renforts de toute sorte. Dès que l’ex-aristocrate accepta, à la demande expresse d’Alexandre Pétion et des Jacobins Noirs, d’inscrire dans son “programme” la libération des esclavagisés, il vola de victoire en victoire, à la tête d’une armée populaire capable de traverser les Andes. Les “deux-tiers du monde” et l’equilibrio del mundo dont rêvait Bolivar – où entrent “Notre mère l’Afrique” comme disait Chavez, et Haïti, première république libre d’Amérique – sont la raison suffisante de notre volonté d’être libres, d’être respectés, d’être traités comme des Égaux, pour pouvoir donner au monde tout ce que nous avons à offrir. C’est pourquoi le président Trump a utilisé exactement, à trois semaines de distance, la même phrase au sujet du Venezuela qu’au sujet du peuple de Minneapolis : «Nos militaires sont prêts. Nous pouvons envoyer des troupes sur le terrain très rapidement.» L’historien Kevin Gannon rappelle que « l’Insurrection Act de 1807 invoqué par Donald Trump était destiné à prévenir une éventuelle révolte des esclavagisé(e)s, comme celle qui venait de conduire à l’indépendance d’Haïti (1804).« 

Pour le cinéaste Michael Moore, « l’expérience états-unienne est morte. Tuée par le genou collectif du pouvoir blanc, du privilège blanc et de la propriété blanche, de la richesse/travail/salaire d’esclave. USA are beautiful ? Nous ne nous sommes jamais repentis de nos péchés originels d’esclavage et de génocide« . Ce suprémacisme blanc, c’est ce que l’extrême droite vénézuélienne veut importer au Venezuela pour revenir à l’apartheid d’avant Chavez, qu’ils détestaient autant pour sa révolution sociale que parce qu’il était un “mono” (singe). William Serafino a raison: « Dans un sens métaphorique, la clef qui a étranglé à mort George Floyd est appliquée au Venezuela. La clef, dans notre cas, est l’escalade du blocus économique de Washington. »

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Au début de 2019, la droite vénézuélienne fête dans un quartier chic de Caracas l’autoproclamation par Donald Trump de Juan Guaido comme « président du Venezuela ».

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Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par une droite insurgée que les médias internationaux ont transformée en « révolte populaire contre la dictature de Maduro ». Voir http://wp.me/p2ahp2-2CO

Si quelqu’un doit rendre des comptes, c’est bien le journaliste occidental qui a fait passer les révoltes des riches blancs vénézuéliens et leur rage d’afrikaners, pour une révolte du peuple contre une dictature (1). Faire passer pour “la population” du Venezuela une minorité insurgée contre l’inclusion des métis et le partage des richesses ! La majorité sociale au Venezuela est une majorité métisse, que les reporters, logés dans les quartiers chics de Caracas, n’ont jamais voulu montrer. Au Venezuela la majorité sociale, populaire, est pacifique : elle a toujours rejeté la violence au profit des urnes, et malgré ses nombreuses critiques, soutenu en majorité l’option électorale du gouvernement bolivarien. On a tous en tête les images d’une “répression policière” au Venezuela. Bien peu savent que l’ordre du montage était inversé. Quand la droite préparait une agression, les caméras du monde entier étaient déjà sur place. Les violences de rue et la réponse des forces de l’ordre, montée à l’envers, ont créé l’image d’un « régime » réprimant des manifestants.

Il y a plus grave : la plupart des médias ont imputé automatiquement, jour après jour, au « régime » les morts causés par l’extrême droite, ce qui alimentait l’énergie des tueurs. Ceux-ci savaient parfaitement que chaque mort imputé à Maduro renforcerait le discours en faveur d’une intervention. Mais qui, de Médiapart au Soir, de France Inter au Monde, qui, dans la vaste zone grise (Primo Levi) des groupes privés médiatiques, acceptera aujourd’hui de reconnaître qu’il a encouragé une minorité sociale à brûler vifs des afrodescendants « noirs donc chavistes » (2) ? Une minorité dont l’épicentre s’est déplacé aujourd’hui vers Miami et vers le « bercail »: Madrid (où le quartier riche de Salamanca a été surnommé « Little Caracas » parce qu’elle y a acquis sept mille appartements de luxe, selon le New York Times) et d’où elle lance, dans la même veine coloniale qu’à Caracas, des manifestations rageuses contre le gouvernement “communiste” (sic) de Sanchez et de Podemos.

Aujourd’hui dans cette guerre difficile entre être et non-être (Bolivar), nous aimons au Venezuela citer l’expression “Rondón no ha peleado todavia”. Le 25 juillet 1819, après avoir traversé les Andes pour libérer le peuple neogranadino (colombien) du joug de l’empire espagnol, Simon Bolivar fut mis en grande difficulté militaire lors de la bataille de Pantano de Vargas. La défaite était presque annoncée quand il décida de faire appel au colonel Juan José Rondon, et lui demanda de “sauver la Patrie”. Le “negro” Rondon lui répondit “Rondon ne s’est pas encore battu”. A la tête de ses lanciers « llaneros » il renversa le cours de la bataille, donna la victoire aux troupes de la naissante république bolivarienne et sauva la possibilité de notre indépendance.

Thierry Deronne, Caracas, 31 mai 2020

Notes:

(1) Etude approfondie d’Alan Mac Leod: « voyous chavistes contre société civile, racisme et mépris de classe des médias occidentaux sur le Venezuela » https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/03/10/voyous-chavistes-contre-societe-civile-racisme-et-mepris-de-classe-des-medias-occidentaux-sur-le-venezuela-par-alan-macleod-fair/

(2) Andrew King, « Le Venezuela est attaqué parce que pour lui aussi la vie des noirs compte » https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/07/24/le-venezuela-est-attaque-parce-que-pour-lui-aussi-la-vie-des-noirs-compte-truth-out/ . Lire également « ils ont brûlé vif mon fils parce qu’il était noir et chaviste » https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/05/19/ils-ont-brule-vif-mon-fils-parce-quil-etait-noir-et-chaviste/

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Comprendre la guerre de l’essence au Venezuela sans attendre d’être « informé » par les grands médias

25 mai 2020. Menacés par les Etats-Unis, cinq tankers iraniens entrent dans les eaux vénézuéliennes sous la protection des Forces Armées Bolivariennes.

Peu à peu la coopération des « deux tiers du monde » rêvée par Simon Bolivar s’incarne. Le blocage états-unien de ses raffineries extérieures et de l’importations d’additifs pour la produire sur place avait privé le Venezuela d’essence. Cinq tankers envoyés par l’Iran viennent de briser le blocus états-unien/européen. Menacés par l’administration Trump, escortés par l’armée bolivarienne dès leur arrivée dans les eaux vénézuéliennes, ces navires apportent de l’essence pour deux semaines et des additifs pour poursuivre sur place la production. Cette victoire face à la longue guerre économique – lancée en 2013 et renforcée pendant la pandémie – est un espoir pour tant de nations subissant les « sanctions » – mesures coercitives unilatérales – de l’Occident.

Le plan du gouvernement vénézuélien est de réactiver les raffineries pour répondre à la demande intérieure. Le pari des États-Unis est que non seulement cela n’arrivera pas mais qu’il faut continuer à travailler pour que toute l’économie s’effondre, et qu’une rupture sociale permette enfin le “changement de régime”, soit à travers un coup d’Etat soit à travers une invasion militaire. Le 28 mai, Gustavo Petro, sénateur, ex-candidat aux présidentielles en Colombie, tweete à propos du débarquement d’un nouveau contingent de soldats états-uniens dans son pays: « On ne peut plus cacher l’évidence : on prépare une invasion du Venezuela, avec le pire : l’aide du narcotrafic ». (1)

Quelles sont les clefs de cette guerre ? Sous la pression d’un champ médiatique devenu homogène, la plupart des journalistes ou politologues occidentaux remplacent les causes par les effets, rendent responsable le Président Maduro d’une “crise” ou établissent un « fifty-fifty » plus idéologique qu’empirique entre la guerre économique et les problèmes internes de mauvaise gestion ou de manque d’investissements du gouvernement bolivarien.

Facts first”. Comme l’explique la journaliste Erika Ortega Sanoja, le Venezuela importe de l’essence de l’Iran pour diverses raisons :

– Sabotages et attentats continuels comme l’incendie de la raffinerie d’Amuay (Paraguaná) qui fit 55 morts en août 2012.

– Affaiblissement chronique de la compagnie publique Petroleos De Venezuela (PDVSA) après la chute brutale et soutenue des prix du pétrole entre 2014 et 2016, et la constitution d’un réseau de corruption des hauts cadres pétroliers.

– La fuite des cerveaux, sous la pression de la guerre économique, de son personnel le plus important : les travailleurs qui avaient réussi, avec Chavez, à récupérer l’industrie en 2002, après le sabotage pétrolier de l’opposition organisé depuis les USA.

– L’infiltration de l’opposition dans l’entreprise, démontrée avec le cas de CITGO (Etats-Unis).

– L’impossibilité de remplacer les pièces et d’acheter des additifs face au blocus imposé par l’administration de Donald Trump et resserré depuis 2017.

– Les menaces constantes et croissantes des États-Unis sur les investisseurs potentiels.

– Le paiement de plus de 70 milliards de dollars de dettes de la République qui n’ont pas pu être refinancées.

– La dépossession des ressources de la République bolivarienne qui se trouvaient dans les banques en Europe et aux USA.

– Le blocage des raffineries extérieures à Curaçao, et aux États-Unis via le transfert illégal des actifs de la société pétrolière d’État vénézuélienne CITGO, basée aux USA, à Juan Guaido au motif de son auto-proclamation comme “président” en 2019, aujourd’hui mise en vente, autre manoeuvre illégale dénoncée par le gouvernement bolivarien. Autre entreprise frauduleusement acquise par les amis du fake-président: Monómeros Colombo Venezolanos, une entreprise pétrochimique de l’Etat dont le siège se trouve en Colombie.

Citgo possède trois raffineries et un réseau de pipelines qui traversent 23 États des États-Unis.

Le journaliste et sociologue Marco Teruggi vit au Venezuela. Nous traduisons son analyse qui éclaire ces faits dans le contexte de la révolution bolivarienne:

« La station d’essence devant chez moi s’est vidée quelques jours après le début du confinement généralisé. Les responsables sont partis, après avoir tendu une corde pour barrer l’accès : « fermé ». Les gens ont commencé à parler de l’endroit où on pourrait trouver de l’essence et à dresser une carte des stations en activité, dans une situation qu’on croyait momentanée.

Puis, comme face à toute pénurie, la revente a commencé. Les prix ont augmenté à mesure que la situation se faisait plus critique : 1… 1,5… 2… jusqu’à 3 dollars par litre, dans un pays où le remplissage d’un réservoir est pratiquement gratuit pour les consommateurs depuis toujours. Les files d’attente se sont allongées, durant parfois plus d’un jour, parfois deux, et le manque d’essence s’est “normalisé”.

Ce qui était un fait nouveau pour Caracas – bien qu’on l’avait déjà vécu lors du lock-out pétrolier organisé par les hauts cadres de PDVSA pour renverser Hugo Chávez entre 2002 et 2003 – ne l’a cependant pas été pour de nombreux états intérieurs du pays, notamment ceux qui ont une frontière avec la Colombie. Là-bas, comme dans les Etats d’Apure, du Táchira, de Mérida ou du Zulia, les files pour faire le plein d’essence sont apparues depuis déjà près de trois ans, conséquence de la contrebande massive vers la Colombie où elle est revendue au prix du marché. En 2006 par exemple, le président Alvaro Uribe légalisa la contrebande d’essence vénézuélienne : la seule « Cooperativa Multiactiva del Norte », autorisée par lui, peut stocker jusqu’à près de 3 millions de litres.

Ces derniers mois, le manque d’essence s’était étendu aux villes proches de Caracas. Dès le mois de mars, alors qu’il y avait une pénurie dans la capitale, on a commencé à parler de la crise de l’essence. Au Venezuela, comme dans de nombreux pays d’Amérique latine, la capitale joue un rôle surdimensionné dans la dynamique politique. Ce qui se passe à Caracas revêt dès lors un « caractère national », ce qui peut affecter le pouvoir politique central.

Pour mieux comprendre les causes de cette situation, on peut tracer une ligne de temps des différents acteurs impliqués, dans un contexte politique de sièges, de tranchées, de négations, dans un des moments les plus complexes de ces dernières années.

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Le blocus

En août 2017, la Maison Blanche a émis la première d’une longue liste de sanctions contre l’industrie pétrolière vénézuélienne, PDVSA, par le biais du décret 13808. Ce mois-là a coïncidé avec une défaite électorale de la droite, matérialisée par l’élection de l’Assemblée nationale constituante qui a signifié une victoire pour le chavisme.

Le premier décret a commencé à façonner un blocus technique de PDVSA avec un objectif central : frapper la principale colonne vertébrale de l’économie vénézuélienne. Cette mesure visait à fermer les sources de capitaux étrangers, nécessaires au fonctionnement de l’industrie pétrolière. En 2018, trois autres décrets ont été pris à l’encontre du Venezuela, touchant différents secteurs de l’économie. Le 28 janvier 2019, cinq jours après l’autoproclamation de Juan Guaidó et sa reconnaissance immédiate par Donald Trump, la Maison Blanche a publié le décret 13850 centré sur PDVSA et la Banque centrale du Venezuela : « À la suite de l’action d’aujourd’hui, tous les biens et intérêts détenus par le PDVSA qui relèvent de la juridiction américaine sont bloqués et il est interdit aux personnes américaines de faire des transactions avec eux« , a déclaré le département du Trésor.

Cette mesure comprenait le blocage de 7 milliards de dollars d’actifs de PDVSA aux États-Unis, l’appropriation par le “clan états-unien de Guaido” de CITGO, une raffinerie affiliée de la compagnie pétrolière sur le territoire américain, dont un juge vient d’annoncer la vente, dénoncée comme illégale par le gouvernement vénézuélien. En outre, PDVSA a été bloqué sur le marché américain de l’énergie, ce qui a eu un impact sur les acheteurs internationaux.

Les sanctions ont continué à se multiplier : plus de 30 navires et pétroliers du PDVSA ont été inscrits sur la liste noire du département du Trésor, et le 5 août 2019, la Maison Blanche a publié le décret 13884 qui a saisi tous les actifs vénézuéliens aux États-Unis, y compris CITGO. L’arsenal de mesures visant à détruire le champ économique de PDVSA s’est ensuite abattu sur des compagnies pétrolières étrangères, en particulier, début 2020, les compagnies russes Rosneft Trading et TNK Trading International. Les médias occidentaux jubilaient déjà à l’idée que la Russie abandonne le Venezuela pour sauver Rosneft, quand Moscou freina les plans de Trump en décidant de faire passer sous contrôle direct du Kremlin les activités de cette entreprise.

L’asphyxie états-unienne a donc fonctionné des deux côtés. D’une part le blocage des activités de la compagnie pétrolière publique PDVSA en tant que principale source de revenus pour l’État, et d’autre part l’économie dans son ensemble avec une paralysie générale liée à l’impossibilité de s’approvisionner en essence. L’agence Reuters avait rapporté: « La pénurie d’essence au Venezuela s’aggrave après que des fonctionnaires américains ont fait pression sur les compagnies étrangères pour qu’elles s’abstiennent de fournir du carburant« . La mesure a débuté fin 2019 et a été ratifiée en 2020.

Les dernières mesures ont été annoncées lundi par Mauricio Claver-Carone, responsable de la sécurité nationale de la Maison Blanche pour l’Amérique Latine, qui a menacé les entreprises étrangères présentes au Venezuela : « Il n’y a pas d’exception pour la production de Chevron, il n’y a d’exception pour aucune entreprise dans le monde, nous avons parlé avec Repsol, Reliance, Eni, et nous leur avons montré ce qui s’est passé avec Rosneft Trading (…) nous leur avons dit que s’ils continuaient dans ces activités, ils le feraient sous le risque de sanctions qui pourraient être dévastatrices pour eux« .

Refinería-EC2017, l’année du premier décret contre PDVSA, coïncide avec la décision importante, qui a constitué un séisme politique, du président Maduro d’assainir l’ensemble de l’industrie pétrolière tombé en décadence sous la gestion de Rafael Ramirez nommé par Hugo Chavez. Les deux derniers présidents de l’industrie pétrolière et ministres du pétrole, Eulogio Del Pino et Nelson Martinez, qui étaient impliqués dans un plan de corruption à l’intérieur de CITGO et qui avaient été en charge de 2014 à 2017, ont été arrêtés. À la fin de 2017, le ministère public a également accusé Rafael Ramírez, ancien président de PDVSA et ministre du pétrole, d’être responsable de détournements de fonds et de faits tels que le maquillage comptable, le sabotage et la surfacturation des contrats. Les événements dont Ramírez est accusé ont commencé en 2009 et se sont poursuivis jusqu’en 2014, date à laquelle il a été remplacé par Del Pino. Ramirez a fui la justice de son pays et négocie son absolution avec la justice états-unienne pour d’autres faits de corruption.

L’enquête menée par le ministère public depuis la nomination de son nouveau Procureur Général en 2017 dévoile un système de corruption à la présidence du PDVSA, impliquant des dizaines de gestionnaires et le ministère du pétrole entre 2009 et 2017. Un système bien huilé garantissant l’impunité en échange de commissions payées à la procureure générale Luisa Ortega Diaz, qui a depuis fui la justice vénézuélienne et qui est elle aussi impliquée dans des faits de corruption aux Etats-Unis. Dans quelle mesure cette longue histoire de corruption a-t-elle eu un impact sur la gestion des investissements dans les puits, les raffineries, la production, les décisions adéquates sur une entreprise complexe comme PDVSA ?

2017 est donc une année cruciale: c’est à la fois le début du blocus direct de la part des États-Unis sur l’industrie pétrolière, mais aussi le changement de sa présidence après huit années de dirigeants impliqués dans la trame de corruption. Il s’agit donc à la fois d’un travail de révision interne, et de refonder une architecture pour surmonter la pluie de sanctions qui affectent de plus en plus de secteurs et d’itinéraires. Exemple : le blocus a affecté l’importation d’additifs et de produits chimiques pour le raffinage de l’essence, et le vol de CITGO a entraîné la coupure d’une voie centrale d’approvisionnement en essence, en pièces détachées et en intrants pour le raffinage.

Près de trois ans après l’arrestation de Del Pino et Martinez, la production de pétrole et le raffinage de l’essence ont continué à diminuer. Manuel Quevedo, mis en place pour restructurer PDVSA a été remplacé en avril 2020 par l’ingénieur chimiste Asdrubal Chavez, respecté pour sa longue expérience en matière de politique pétrolière et de relations avec l’OPEP.

La compagnie PDVSA a une particularité : elle a été structurée à partir du milieu des années 1970 en fonction des besoins des transnationales d’extraction états-uniennes, avec leurs machines, leurs intrants, leurs technologies et leur gestion. Tant que ce schéma de haute dépendance restait intact, PDVSA était un objectif sur lequel les États-Unis avaient un haut niveau de connaissances et de puissants moyens de réduire les fournitures d’intrants et de machines-clés. C’est pourquoi une partie des accords actuels du PDVSA avec les alliés internationaux consiste, outre l’exportation de brut et l’importation d’essence, à acheter des pièces pouvant remplacer celles des États-Unis pour remettre les raffineries en service comme celle d’El Palito qui recevra une partie des cargaisons envoyées par l’Iran.

L’arrivée au Venezuela de ces cinq pétroliers iraniens (Carnation, Fortune, Forest, Petunia et Faxon) avec une capacité de 1.487.500 barils de pétrole, avait suscité des menaces de l’administration Trump qui avait rendu public l’envoi de quatre navires de guerre dans les Caraïbes pour une “opération antidrogue” menée par le Southern Command et annoncée en mars dernier. Mais le gouvernement iranien a rappelé qu’il s’agit d’un accord entre deux Etats souverains : “Les Etats-Unis et les autres pays savent que nous sommes déterminés. Si les obstacles continuaient ou augmentaient, la réponse de l’Iran serait énergique« .

Photos: la raffinerie d’El Palito, destination d’une partie des cargaisons envoyées par l’Iran.

Note: (1) https://twitter.com/petrogustavo/status/1266200208809099270

Sources : Compte twitter de la journaliste Erika Ortega Sanoja https://twitter.com/ErikaOSanoja, et article de Marco Teruggi dans Sputnik News, https://mundo.sputniknews.com/america-latina/202005211091498584-iran-y-desabastecimiento-radiografia-de-la-crisis-de-la-gasolina-en-venezuela/ 

Traduction et adaptation : Thierry Deronne

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Baie des Cochons ou « Opération Mangouste » ? par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

2k0dk3DMj4pHOXww0MFG1VjzJY6s5S5TwmSMYOTN-poperacionEXMT7jSX0AAX0JI« Toutes les options sont sur la table » … Phrase mille fois répétée à Washington. Et sur tous les tons. Au micro, devant les caméras : Donald Trump (président), Mike Pence (vice-président), John Bolton (ex-conseiller à la Sécurité nationale), Mike Pompeo (secrétaire d’Etat), Elliott Abrams (envoyé spécial au [sur le] Venezuela). Plus, bien sûr, leur domestique de luxe, Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des Etat américains (OEA) [1]. Un mantra repris depuis septembre 2018, dès qu’est évoqué le nom du président vénézuélien Nicolás Maduro.
Levons d’emblée une équivoque : du temps de Richard Nixon (1969-1974), le secrétaire d’Etat Henry Kissinger ne s’exprimait pas autrement. Le 27 juin 1970, lors d’une réunion du Conseil national de sécurité, avec une arrogance qui tient presque du rite, c’est lui qui déjà déclarait : « Je ne vois pas pourquoi nous devrions rester tranquilles quand un pays devient communiste à cause de l’irresponsabilité de son propre peuple. » Au Chili, le socialiste Salvador Allende venait d’être élu.
On remplacera ici « communiste » par « populiste » et, en un quart de seconde, on aura traversé cinquante années.

A partir du 3 mai au petit matin, plusieurs incursions maritimes de groupes lourdement armés – l’opération « Gedeón » – ont été neutralisées au Venezuela. Provenance des infiltrés : le département côtier de la Guajira, sur la Caraïbe, en Colombie.
Première tentative de débarquement à Macuto (Etat de La Guaira), proche (une quarantaine de kilomètres) de Caracas : deux prisonniers et huit morts chez les assaillants, dont l’un de leurs chefs, l’ex-capitaine de la Garde nationale vénézuélienne Robert Colina Ibarra, alias « Pantera ». Autres neutralisations et arrestations effectuées sur la côte de Chuao (Aragua, dans le nord du pays) et dans l’Etat de Vargas. En tout, plus de quatre-vingt-dix individus appréhendés, sous réserve de futures captures : intercepté le 11 mai dans l’Aragua, Jairo Betamy a révélé que cinquante-quatre hommes se trouvaient à bord de la vedette rapide qui l’a transporté de la côte proche de Maicao (Colombie), avec pour objectif le palais présidentiel de Miraflores.

Parmi les détenus, des capitaines déserteurs de la Force armée nationale bolivarienne (FANB) ; César Pérez Sequea, Jesús Ramos, Adolfo Baduel et Antonio Sequea. Ce dernier se trouvait en compagnie du président autoproclamé Juan Guaido et d’une poignée de soldats simulant la prise d’une base militaire, lors de la tentative de coup d’Etat avortée du 30 avril 2019.
D’autres ex-officiers et sous-officiers, deux anciens policiers.
Deux têtes brûlées yankees, anciens des Forces spéciales, Luke Denman (de 2006 à 2011) et Airan Berry (de 1996 à 2013) ; des vétérans de l’Irak et de l’Afghanistan. Tous deux travaillent pour une société de sécurité privée, Silvercorp USA, basée à Melbourne, sur la côte est de la Floride, à 280 kilomètres de Miami.
Autre détenu : José Socorro, alias « Pepero ». Un narcotrafiquant vénézuélien, agent ou ex-agent de la Drug Enforcement Administration (DEA : les « stups » américains).

On se permettra de mentionner sans ajouter de commentaires (parfaitement inutiles) : depuis la Floride (ou la Colombie), le patron de Silvercorp USA, Jordan Goudreau, accompagné de l’ex-capitaine vénézuélien Javier Nieto Quintero, revendique immédiatement et par vidéo la direction de l’opération « Gedeón » [2]. Goudreau est un ancien des Forces spéciales US. Affecté au 10e Special Forces Group, unité spécialisée en guerre non conventionnelle et en contre-terrorisme, il a été décoré à trois reprises pour ses faits d’armes sur les champs de bataille d’Irak et d’Afghanistan. Le 23 février 2019, il a assuré la sécurité du concert « Venezuela Aid Live » – show organisé par le multimillionnaire britannique Richard Branson, patron de Virgin Group, pour le compte de Guaido, en Colombie, sur la frontière, à Cúcuta [3]. Il s’agissait de faire entrer en force une supposée « aide humanitaire » au Venezuela. Autre échec flamboyant. Sans appartenir au Secret Service – unité chargée officiellement de la protection du président américain –, Goudreau a contribué à la sécurisation de plusieurs rassemblements auxquels participait Donald Trump [4]. Genre de tâche qu’on assigne rarement un parfait inconnu.

Sur WhatsApp et les réseaux sociaux, quelques heures avant sa capture, Antonio Sequea appelait l’armée à se soulever et à rejoindre les rebelles pour « liquider la dictature ».
Abattu au cours de sa tentative de débarquement, Robert Colina Ibarra, dit « Pantera », était de son côté connu comme le loup blanc. Aussi bien au Venezuela qu’en Colombie. Son nom est apparu au grand jour après l’interception le 24 mars, lors d’une opération de routine de la police colombienne, d’un véhicule transportant un arsenal sur la route Barranquilla – Santa Marta. Depuis Barranquilla où il vivait en toute quiétude depuis deux ans, l’ex-général vénézuélien Cliver Alcala, virulent « anti-maduriste », révéla aux médias que ces armes appartenaient à 90 officiers déserteurs, que lui-même dirigeait. Qu’elles étaient destinées à passer clandestinement en Guajira vénézuélienne où, « pour libérer le pays et éliminer chirurgicalement les objectifs criminels » (lire le gouvernement), l’un de ses hommes de confiance devait les réceptionner. Un certain… « Pantera » ! Ce qu’on pourrait résumer en une formule : « Chronique d’une opération annoncée ». Et nommée « Gedeón ».
Accusé de « narcotrafic » par la justice américaine, Cliver Alcala s’est depuis tranquillement mis à disposition des autorités colombiennes, qui l’ont extradé dans des conditions très particulières, sans rudesse excessive, aux Etats-Unis [5].

Dans un premier temps, Guaido et son clan ont dénoncé un montage du pouvoir pour détourner l’attention de son incurie. L’essoreuse à information les a relayés. « Le Venezuela victime d’une tentative d’invasion, selon son président » (c’est nous qui soulignons) annonce la chaîne Arte (5 mai). « Au Venezuela, Maduro dénonce une tentative d’incursion armée », titrent les commissaires politiques du Monde, pour tirer dans un sens acceptable un article un peu trop décent de leur correspondante à Bogotá, Marie Delcas. Laquelle est rapidement éclipsée par le « papier » d’un confrère du même quotidien, Gilles Paris. Depuis Washington, celui-ci transforme le raid en une « rocambolesque équipée » conduite par un « pied nickelé ». Il relaie ainsi à distance l’ « opération suicide » – « Un Rambo et un narco-général » – de l’hebdomadaire colombien Semana. Deux reprises (parmi bien d’autres) de la thèse avancée, quelques jours auparavant, par l’agence Associated Press (AP).
Très documentée (d’éléments déjà connus et révélés par Caracas) sur le duo de cinéma « Alcala-Goudreau », cette enquête dissimulait difficilement son véritable objectif : « AP n’a pas rencontré d’indices de ce que des fonctionnaires étatsuniens aient appuyé les actions de Goudreau ni que Trump ait autorisé des opérations clandestines contre Maduro (…). » Pas même en promettant 15 millions de dollars à qui le capturera, ouvrant un champ « free play » – sans règles ni scénario ?
En marge des interprétations fumeuses, on découvrira rapidement la véritable ampleur et le rôle des protagonistes de l’incursion armée lancée le 3 mai [6]. Et planifiée depuis longtemps.

La tentation était grande. Sur le plan symbolique, cette agression caractérisée de la République bolivarienne a souvent amené, à gauche, à évoquer l’épisode de la Baie des Cochons. Comparaison n’est pas raison. Le 17 avril 1961, lorsque la Brigade 2506 débarqua à Cuba pour tenter de renverser Fidel Castro et la révolution, elle était composée de quelque mille cinq cents hommes. Tous avaient été recrutés par les Etats-Unis, armés et entraînés par la CIA en Floride, au Guatemala et au Nicaragua, transportés sur mer par des « Liberty ships » et protégés depuis le ciel par des bombardiers B26 et quelques chasseurs P51. Aucune similitude avec la centaine, ou peut-être les trois cents (l’avenir le dira) antichavistes alignés pour « Gedeón ». D’un côté une véritable armée, de l’autre un ou des commandos conséquents.
Pour autant, la référence à Cuba n’a rien d’absurde. Si, à l’époque, John Fitzgerald Kennedy (JFK) a « tenté le coup », c’est sur la base d’informations erronées : ses « services » lui avaient vendu que la population et une partie de l’armée cubaine se joindraient aux anticastristes, « Fidel » étant politiquement usé, impopulaire et majoritairement rejeté. Il n’en était rien (et beaucoup font la même erreur concernant l’appui dont jouit Maduro). Par ailleurs, l’agression américaine ne s’est pas arrêtée après l’échec humiliant de Playa Girón. Parmi les 2 900 documents « confidentiels » déclassifiés en octobre 2017 sur la mort de JFK (Dallas, 1963) figure un mémorandum qui, daté du 8 août 1962, lui était destiné. Son émetteur, le « Groupe spécial élargi » chargé de s’occuper du cas « Fidel Castro », estimait que, en cas d’intervention directe, « pour prendre le contrôle des zones stratégiques clés à Cuba avec un minimum de pertes des deux côtés, environ 261 000 militaires américains devraient participer à l‘opération [7] ». Le genre de petit détail qui retient l’attention. Et que, vraisemblablement, les stratèges du Pentagone les plus sensés (ainsi que leurs homologues colombiens et brésiliens) étudient attentivement, s’agissant de l’actuel Venezuela. Le même type d’alliance civico-militaire que celle régnant à l’époque dans l’Ile n’y a rien d’une fiction – en témoigne le rôle majeur des pêcheurs de Chuao dans la détection et la neutralisation des assaillants, le 3 mai dernier [8].
A l’époque, face à l’éventuel prix à payer, Washington recula. Sans renoncer à son projet. Priorité absolue du gouvernement, un programme de terrorisme international – l’Opération Mangouste (ou Projet cubain ») – est mis en place dès juin 1961, avec un budget excédant 50 millions de dollars par an. Pas moins de trente plans sont élaborés, qui vont du sabotage à l’espionnage, en passant par des projets d’assassinat de Fidel Castro. Le 13 mars 1962, le Pentagone propose même une Opération Northwood au Groupe spécial élargi. Il s’agit de simuler une intrusion cubaine sur la base de Guantánamo ou d’attaquer sous fausse bannière des navires américains, provoquant ainsi un casus belli (jugé trop contre-productif en cas d’échec, ce projet spécifique sera rejeté par Kennedy) [9]. Ce qui n’empêche nullement « Mangouste » de soumettre l’île et ses habitants à un nombre incalculable d’attaques maritimes et de raids aériens. Toutefois, fin 1962, l’opération doit être suspendue (officiellement) : lors des négociations qui accompagnent la Crise des fusées, l’administration étatsunienne s’est engagée devant l’Union soviétique à ne plus tenter d’envahir Cuba. A ce moment, une dizaine d’équipes de saboteurs sont déjà déployées sur son territoire…

Bien entendu, et une fois encore, Washington (et Miami) n’ont pas l’intention d’en rester là. L’Opération Mangouste disparaît formellement. Sauf pour les historiens et les Cubains, son nom sombrera bientôt dans l’oubli. Mais son objectif et ses méthodes demeurent inchangés. Simplement, les opérations seront désormais sous-traitées.
Il n’existe pas à l’époque de compagnies de sécurité (CSP) ou militaires (CMP) privées du type Blackwater (devenue Academy), DynCorp, Triple Canopy (grandes et sulfureuses bénéficiaires de la présidence de George W. Bush), ou… Silvercorp USA (plus récemment). Mais la CIA a de la ressource et de la main d’œuvre. Les Cubains « dissidents ». A la tête de leur structure clandestine, le Commando d’organisations révolutionnaires unies (CORU), Orlando Bosch et Luis Posada Carriles, deux terroristes cubains notoires, bénéficient des financements de l’ « Agence » ainsi que de ceux du trafic de drogue (bien qu’ayant fait exploser en vol un avion de ligne cubain [1976, 73 morts], tous deux finiront paisiblement leur vie à Miami).
Depuis cette même Miami, toujours appuyés par la CIA et bénéficiant de la mansuétude du FBI, les réseaux de l’extrême droite cubano-américaine vont poursuivre les infiltrations, attaques et sabotages pendant les trois décennies suivantes. Sans lien apparent avec l’administration américaine, une multitude d’organisations criminelles mènent ces actions, depuis le territoire des Etats-Unis : Comandos L ; Comandos Martianos MRD ; Comando uni pour la libération (CLU) ; Conseil militaire cubano-américain (Camco) ; Omega 7 ultérieurement rebaptisé Commission nationale cubaine (CNC) ; Alpha 66 ; Comandos F4 ; Parti unité nationale démocratique (PUND)…

Des actions multiformes, un but commun. En 1975, la Commission Church (du Sénat américain) recensait déjà au moins huit projets d’assassinats de Fidel Castro, avec parfois la participation de membres de la pègre. Cette obsession ne s’éteindra jamais. Les dernières tentatives d’élimination physique de « Fidel » auront lieu en novembre 1997 à l’occasion du Sommet ibéro-américain de l’île de Margarita (Venezuela) et en novembre 2000 lors d’une visite de Castro au Panamá !
Le groupe Omega 7 a reconnu avoir introduit dans l’île la dengue hémorragique. Entre 1975 et 1980, cette maladie a coûté la vie à 158 personnes, dont 101 enfants.Entraînant sans se cacher leurs troupes dans les marais des Everglades, à vingt-cinq milles au sud de Miami,Cuba indépendant et démocratique ainsi qu’Alpha 66 avaient pour spécialité la piraterie maritime. En 1981, Alpha 66 effectua plusieurs opérations pour empoisonner le bétail, mettre le feu à des champs de canne à sucre, détruire des plantations d’agrumes.Créée en mai 1994, Comandos F4 s’évertua à pénétrer les côtes cubaines. Le PUND (1989-1997) menait des opérations terroristes en étroite relation avec le narcotrafic, sans grande réaction, sauf en de rares exceptions, de la DEA.
Comme le cercle rapproché de Guaido aujourd’hui, tous ces gens vivaient comme des pachas en dilapidant des fortunes. L’argent dont la CIA – remplacée actuellement aux finances par la plus discrète mais tout aussi intrusive New Endowment for Democracy (NED) –, et les administrations successives les arrosaient généreusement.

Fusils d’assaut AK-47, fusils M-3 avec silencieux, pistolets semi-automatiques Makarov, explosifs Semtex et C-4 : deux cents actions contre Cuba pendant la décennie 1990 ! Venant de Floride, des éléments criminels posent des bombes dans des hôtels et des lieux touristiques connus. Une façade politique « respectable » de cette nébuleuse ultra-violente, la Fondation nationale cubano-américaine (FNCA), a été créée en septembre 1981 par Ronald Reagan. Tout en finançant le terrorisme, elle tient publiquement le rôle de l’actuel « gouvernement en exil » de Guaido : celui d’une organisation citoyenne se battant pacifiquement pour la « démocratie. Pour mémoire, l’ « administration » de Guaido n’est rien d’autre qu’une fiction regroupant un Tribunal suprême de justice (TSJ) installé à Bogotá, des semblants de ministres, des ambassadeurs fantoches, des réseaux de personnages officiels et officieux, de pseudo gestionnaires d’entreprises appartenant à l’Etat vénézuélien et indûment confisquées aux Etats-Unis et en Colombie…
Lors de ses congrès de 1992 et 1993, la FNCA s’est dotée d’une structure clandestine. Avec son Groupe de direction, situé aux Etats-Unis, et son Groupe opérationnel en Amérique centrale, cette formation paramilitaire dispose bientôt d’un hélicoptère, de sept embarcations, d’explosifs et, destinés à être utilisés contre des objectifs économiques ou dans un attentat contre Fidel Castro, de dix avions légers télécommandés. Les ancêtres de nos drones !
Même business, mêmes méthodes : c’est à l’aide de deux drones chargés d’explosifs qu’a eu lieu la tentative d’assassinat de Nicolás Maduro et de tout son état-major, le 4 août 2018.

D’aucuns objecteront que toutes ces actions n’ont pas eu raison de Cuba. C’est un fait. Mais, elles ont provoqué la mort de quelque trois mille quatre cents personnes et plus de deux mille handicapés. Sans compter, s’ajoutant aux mesures coercitives unilatérales imposées depuis plus d’un demi-siècle, les dommages incalculables infligés à l’économie de l’île. Des pratiques aussi obscènes et moralement condamnables que celle consistant aujourd’hui à agresser de mille manières et à étrangler économiquement le Venezuela, en pleine pandémie de Covid-19.
« Mangouste » donc, au sens large, plus que Baie des Cochons. Et pas en mode mineur ! Arrêtés, interrogés par les forces de sécurité, les comparses des 3 et 4 mai dernier parlent. Et racontent. Et révèlent. Ce que d’autres confirment. Parfois de manière inattendue. C’est une antichaviste forcenée qui, depuis Miami, fait exploser la bombe la plus puissante : la journaliste vénézuélienne en exil, Patricia Poleo. Elle a férocement combattu Chávez. Elle abhorre Maduro. Mais, considère Guaido comme un clown de la politique. Qu’on n’oublie pas cette donnée : chacune des chapelles de l’opposition a son histoire propre, sa vision et aussi ses ambitions. Elles couchent dans le même lit, mais ne font pas les mêmes rêves. Certaines ont été écartées de la répartition du butin volé à la République bolivarienne par Washington et le clan Guaido. Or, en politique comme en physique, toute action produit une réaction. Sur sa chaîne Youtube « Factores de poder » (Facteurs de pouvoir), Poleo interview le patron de Silvercorp USA, Jordan Goudreau. Lequel confirme son rôle, la nature de l’opération et lui révèle l’existence du « contrat ».

Le contrat signé le 16 octobre 2019 entre Juan Guaido et Silvercorp

Ce « Contrat », même « Mangouste » n’aurait pas osé. Il a été signé le 16 octobre 2019 entre Goudreau, Juan Guaido (« président du Venezuela »), Sergio Vergara (député d’opposition, bras droit du chef d’Etat fantoche), Juan José (dit « JJ ») Rendon (vénézuélien d’opposition vivant aux Etats-Unis, proche de nombreux chefs d’Etat, dont les colombiens Álvaro Uribe et Iván Duque, cul et chemise avec Luis Almagro [OEA] et pour l’heure responsable du « Comité de stratégie » de Guaido).
Comme on dit en Amérique latine, « es muy feo » (très sale, très laid). Mais assez lucratif (sur le papier) pour Goudreau. Pour la phase initiale (45 jours) le projet prévoit le décaissement de 50 millions de dollars. Avec un coût total de 212,9 millions de dollars pour les 495 jours de collaboration prévue.
En échange ? Trois fois rien. « Les prestataires de service conseilleront et assisteront le Groupe associé [l’équipe du président imaginaire] dans la planification et l’exécution d’une opération pour capturer / arrêter / éliminer Nicolás Maduro (…). » Attention : il ne s’agit pas ici d’une exégèse, d’une paraphrase, d’une interprétation. C’est écrit noir sur blanc. Il s’agit d’un « contrat », au sens mafieux du terme. Il envisage, parmi ses hypothèses, d’assassiner (« éliminer ») Maduro. Il est signé « Juan Guaido ». L’homme reconnu « chef d’Etat intérimaire » du Venezuela par une Union européenne alignée de façon répugnante sur le pire de ce qui peut exister aux Etats-Unis. L’individu qui, le 24 janvier 2020, à l’Elysée, a eu un « échange constructif » avec le président français Emmanuel Macron. Celui qui, ce même jour, a été accueilli au son de l’hymne national vénézuélien, par la très respectable Maison de l’Amérique latine, à Paris.

Le document n’a rien d’un texte signé sur un coin de table. Long de 41 pages (pour ce qu’on en connaît), il détaille les objectifs des conspirateurs de façon extrêmement précise : après la « neutralisation » « séquestration » ou « assassinat » de Maduro (et d’autres dirigeants civils et militaires de son cerce rapproché) il s’agit d’ « éliminer l’actuel régime et d’installer le président vénézuélien reconnu Juan Guaido ». Puis, pour mettre le pays en coupe réglée, d’y rétablir la stabilité. Même les méthodes de répression des inévitables protestations, manifestations et résistances sont soigneusement codifiées. « Létales » en cas de nécessité, est-il précisé.

Comme il se doit, chaque individu a sa propre version de la vérité. Avec l’entêtement d’une mule, Guaido nie tout en bloc. Va savoir ce que Maduro et les siens sont capables d’imaginer pour tenter de le discréditer… Mauvaise pioche. A Caracas, capturé, le chef des opérations de « Gedeón », Antonio Sequea, révèle qu’entre février et mars, alors qu’il se trouvait à Riohacha (dans la Guajira colombienne), Iván Simonovich, Commissaire à la Sécurité et au renseignement de Guaido, l’a appelé à plusieurs reprises pour lui demander de le tenir au courant de ce qui se passait sur le terrain. Pour ne rien arranger, Patricia Poleo, encore elle, diffuse l’enregistrement sonore de la conversation téléphonique qu’a eue Guaido avec Goudreau au moment de la signature du contrat. Puis les déclarations s’enchaînent. Impossible désormais d’évoquer des rumeurs, des ragots, des pseudo révélations. Il s’agit de faits réels, d’informations confirmées.
Lors de leurs interrogatoires, les mercenaires étatsuniens Denman et Berry révèlent la nature de leur mission principale : prendre le contrôle de l’Aéroport Simón Bolívar de Maiquetía (Caracas) et le sécuriser pour permettre l’atterrissage d’un (ou de plusieurs) avion(s) destiné(s) à embarquer Nicolás Maduro après son éventuelle séquestration (pour une destination non précisée mais pas très difficile à deviner)Autres objectifs spécifiques : l’attaque et la prise de la Direction générale du renseignement militaire (DGCIM), du Service bolivarien du renseignement (Sebin), du palais présidentiel de Miraflores…

A la différence de Guaido, JJ Rendon est parfaitement capable de reconnaître sa signature au bas d’un document que même certains titres de la presse conservatrice – en l’occurrence The Washington Post – publient en intégralité. Rendon renonce à nier l’évidence. Au Diario Las Américas (Miami, 8 mai) et à CNN, il confirme : oui, ce texte existe ; oui, il l’a paraphé ; oui il a lui-même fait une avance de 50 000 dollars au patron de Silvercorp USA. Puis, désormais en chute libre, il tente d’ouvrir le parachute de secours : en fait, le projet dont il était question a été abandonné. Donc, « ce contrat n’existe pas. Une chose qui a été signée et laissée sans effet n’a pas de validité au-delà du papier qui la contient et – les gens pouvant se montrer extrêmement pervers ! – de la référence qu’elle constitue pour déclencher un scandale. » Quant aux assaillants pris les armes à la main les 3 et 4 mai : « Ces jeunes qui étaient là font partie d’un tas de groupes autonomes qui n’appartiennent pas au gouvernement de Juan Guaido. »

« Gedeón » : un coup de chaud suivi de sueurs froides. Même au sein de l’opposition antichaviste la plus déterminée, le désastre (et surtout sa révélation !) laissent un goût de cendres. Un début de rébellion se manifeste au sein du parti Primero Justicia. Les mises en demeure fusent. Le 12 mai, deux des signataires du texte scélérat démissionnent du Comité de stratégie : Rendon et Sergio Vergara. Guaido les remercie « pour leur travail et leur engagement envers le Venezuela ». Néanmoins, le Département d’Etat américain répondra par une fin de non recevoir à la demande de Henrique Capriles (adversaire de Chávez et de Maduro lors des présidentielles de 2012 et 2013) et de son cercle rapproché de mettre définitivement un terme au désastreux épisode « Guaido ».

C’est depuis la Floride, mais aussi le Guatemala et le Nicaragua que sont parties les vagues d’assaut vers la Baie des Cochons en avril 1961. Sept années auparavant, en 1954, pour évincer le président guatémaltèque Jacobo Arbenz, l’opération PBSUCCESS organisée par la CIA avait bénéficié de l’aide du dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza et du gouvernement du Honduras, pays d’où s’élancèrent les troupes mercenaires qui mirent un terme à la démocratie. Au cours des années 1980, pour agresser le Nicaragua sandiniste, les « contras » armés et financés par les Etats-Unis purent également compter sur le Honduras, qui, sur la frontière, hébergeait leurs campements. Dans les années 1990, c’est depuis l’Amérique centrale – particulièrement le Salvador et le Guatemala – que le terroriste Luis Posada Carriles organisa les incursions et poses de bombes à Cuba.
En ce début de XXIe siècle, le principal pays « collabo » des desseins de l’Impérialisme s’appelle Colombie. Ce « cimetière à opposants » [10] a pour président un « fils spirituel » d’Álvaro Uribe, Iván Duque (et indépendamment de sa politique, des millions de citoyens qui, eux, méritent le respect).

Comme Guaido, comme Trump, comme beaucoup d’autres, Duque n’a rien vu, rien entendu, et n’a strictement/absolument/et définitivement rien à voir avec les récents événements qui ont secoué le Venezuela. Sur ce thème, Duque débite une multitude de poncifs aux chaînes télévisées qui informent le globe entier. Duque, c’est un robinet d’eau tiède (sauf lorsqu’il parle de Maduro). Et pourtant…

Lorsque, le 25 mars, après la découverte d’un arsenal, l’ex-général vénézuélien Cliver Alcalárévèle que celui-ci appartient à un groupe de déserteurs vénézuéliens que lui-même dirige, il vit à Barranquilla depuis deux ans. Son épouse, Marta González, est la sœur d’Hermágoras González Polanco, alias « El Gordito González », narcotrafiquant et ancien membre de l’organisation paramilitaire des Autodéfenses unies de Colombie (AUC). Alcala ne cache ni que trois de ses groupes de militaires vénézuéliens déserteurs s’entraînent « dans le pays » ni qu’il a des contacts fréquents avec les services de renseignements colombiens (et Juan Guaido). Puis Alcala disparaît des radars, extradé (ou exfiltré) aux Etats-Unis [11].
Malgré ces révélations pour le moins explosives, le gouvernement colombien ne semble guère intéressé. Aucune enquête, aucune réaction. Pourtant, en mars, depuis Caracas, le gouvernement bolivarien lui a communiqué – et l’a fait savoir – les coordonnées GPS des fameux camps d’entraînement, situés à Riohacha, dans la Guajira. Ils sont si peu secrets, ces camps encadrés par Goudreau et ses deux mercenaires, Denman et Berry, que le député d’opposition vénézuélien Hernán Claret Alemán les a visités pendant plusieurs jours début décembre 2019, comme il l’a révélé le 13 mai au site argentin Infobae. « Ultérieurement, affirme-t-il, j’ai discuté avec le général Alcalá et avec Jordan [Goudreau, qu’il appelle par son prénom, on est manifestement entre amis] [12] »

Présente en force sur le territoire colombien (enfin, on le suppose !), la DEA n’a manifestement jamais détecté, dans la Guajira, la « hacienda » d’Elkin Javier López Torres, alias « Doble Rueda », l’un des principaux « capos » du narcotrafic de la région. Officiellement, elle le recherche pour l’extrader ! C’est dans cette « finca » qu’ont été regroupés les hommes de l’opération « Gedeón » dans les jours précédant leur embarquement pour le Venezuela. C’est « Doble Rueda » en personne qui leur expliqua comment allait fonctionner leur transfert vers les embarcations.
On jugera que, comme la DEA, les services de renseignements colombiens sont bien peu efficaces. Ou un peu distraits. A leur décharge, on mentionnera qu’ils sont très occupés. Un énième épisode d’interceptions illégales les impliquant a été découvert il y a quelques semaines et provoque un énorme scandale. Plus d’une centaine de citoyens, dont des politiciens, des syndicalistes et des journalistes ont été écoutés. Des citoyens autrement plus préoccupants et dangereux que les sbires armés vénézuéliens ou les « narcos » des deux pays.

Nul n’en doute : comme lors de la coopération de Guaido avec les narco-paramilitaires des Rastrojos, pour faire le chemin inverse – c’est-à-dire passer clandestinement du Venezuela en Colombie en février 2019 – cette cohabitation malsaine avec « Doble Rueda » relève du plus grand des hasards. Dans la vie, les coïncidences ne manquent pas. Qu’on en juge : sur la dernière page du contrat paraphé par Guaido, Vergara, Rendon et Goudreau, figure une cinquième signature. Celle d’un avocat, agissant en tant que « témoin » : Manuel J. Retureta. Américain d’origine cubaine, pénaliste, partenaire de Retureta & Wassem, celui-ci, d’après les autorités vénézuéliennes, a défendu en Colombie le narco-paramilitaire Salvatore Mancuso ; aux Etats-Unis, il a eu comme clients Juan Antonio « Tony » Hernandez (frère de l’actuel président du Honduras) et Fabio Lobo (fils du chef d’Etat précédent, Porfirio Lobo), tous deux accusés de narcotrafic (et tous deux condamnés). Actuellement, il plaide en faveur de Damaso López Nuñez – « El Licenciado » –, l’un des proches du « Chapo » Guzmán, l’ex-grand du narcotrafic mexicain.

On dira qu’on a affaire là à un familier du monde interlope et de la pègre plutôt qu’à l’univers de la veuve et de l’orphelin. Et que, dans le fond, si l’on réaligne toutes les planètes précédemment citées, le financement de la « contra » nicaraguayenne par le Cartel de Medellin, via la CIA, dans les années 1980, n’est pas si lointain qu’il y paraît ! Sans parler des révélations faites à visage découvert en 2010 par Rafael García, ex-chef du service informatique de la police politique colombienne, le Département administratif de sécurité (DAS), affirmant que l’ancien chef du DAS, Jorge Noguera, avait rencontré en 2004 des leaders paramilitaires et des opposants vénézuéliens afin de concocter un « plan de déstabilisation » et l’assassinat de Hugo Chávez.

1er mai 2020 : nul n’a encore entendu parler de l’opération « Gedeón ». Le quartier Felix Ribas de Petare fait la « une » des médias d’opposition. Petare, dans l’est de Caracas : l’un des plus grands quartiers populaires d’Amérique latine. Pendant cinq jours consécutifs, il va être « à feu et à sang ». D’incessantes fusillades entre deux bandes rivales terrorisent la population. Explication alors la plus communément lue et entendue (en résumé) : « la méga-bande criminelle – 200 délinquants de 18 à 23 ans – de Wilexis Alexánder Acevedo, alias “Wilexis”, défend son territoire contre le groupe El Gusano ; “Wilexis” est très populaire au sein de la population car il la protège des exactions de la police, et en particulier de sa Force d’actions spéciales (FAES), contre laquelle il fait campagne et, en 2019, a organisé (en sous-main) trois manifestations ; en revanche, “des gens” du gouvernement soutiennent les voyous d’El Gusano pour reprendre le contrôle du quartier [13] ».
Raid sur les côtes vénézuéliennes. Interceptions, arrestations. Emargeant ou ayant émargé à la DEA, un peu « narco » sur les bords, José Socorro, alias « Pepero », parle. Un autre agent de la DEA, Orlando Laufer, lui a demandé d’organiser des actions violentes simulées dans Petare pour détourner l’attention des forces de sécurité, tandis que les factieux de « Gedeón » avanceront vers les côtes. Bruit et fureur : contact pris avec les délinquants, l’enfer s’est déchainé, à l’arme de guerre, sans faire aucune victime. Mais créant la distraction attendue (à défaut du résultat).

Tous les ingrédients classiques se sont donc ainsi retrouvés réunis. Secteur criminel de l’opposition, monde du narcotrafic, univers de la pègre et… ombre des Etats-Unis. Lors de leurs interrogatoires, les deux mercenaires de Silvercorp USA, Luke Denman et Airan Berry, ont expliqué assez candidement que, s’ils se sont lancés dans cette aventure, c’est qu’ils se sentaient en totale confiance : la Justice de leur pays n’offre-t-elle pas une récompense pour la capture du « narcotrafiquant » Maduro ? Dans le cadre d’une opération navale destinée à réduire la circulation des drogues illégalesdes navires de l’US Navy ne rodent-ils pas dans la Caraïbe, à quelques encablures des côtes du Venezuela ?
De son côté, le ministre de la Défense vénézuélien Vladimir Padrino López a résumé de façon plus précise l’opération « Gedeón ». Il ne s’agissait pas d’une « invasion ». Il la considère comme « une opération militaire très bien planifiée, préparée en territoire étranger, avec un financement étranger, de l’équipement fourni par des puissances comme les Etats-Unis et le gouvernement colombien. Elle avait des objectifs très détaillés, très bien marqués, avec des renseignements sur les objectifs physiques des infrastructures à attaquer très bien préparées et relevés au millimètre, couche par couche, et évidemment, sur le temps nécessaire, le trajet, le pouvoir de feu qu’ils allaient employer pour chaque objectif. »

Moins spectaculaire qu’une « Baie des Cochons », la tentative d’incursion renvoie dans l’esprit à l’« opération Mangouste » (et à ses suites) – ce poison lent, qui infuse, et qui use, et qui oblige à une vigilance de chaque instant, à la dépense de ressources financières et humains considérables quand tant d’autres tâches économiques et sociales devraient monopoliser les énergies.
On suivra avec attention le sort réservé à Goudreau par la justice des Etats-Unis – son activité mercenaire et le trafic d’armes qui en découle y tombant (théoriquement) sous le coup de la loi. On s’intéressera également à ses démêlés avec ses commanditaires – Guaido, Rendon, etc. –, qu’il accuse de ne pas lui avoir payé ce qu’ils lui devaient, raison pour laquelle il a beaucoup « balancé » [14]. Toutefois, on prendra très au sérieux les déclarations qu’il a faites immédiatement après l’échec de « Gedeón » : « La principale mission était de libérer le Venezuela, de capturer Maduro, mais la mission à Caracas a échoué. » Néanmoins, a-t-il ajouté, la mission secondaire était d’établir, en territoire vénézuélien, des campements d’insurgés. « Ils sont déjà dans les campements, ils recrutent et nous allons commencer à attaquer des objectifs tactiques. » Sur ce point, aucun doute. Sur les côtes vénézuéliennes, sur les 2 200 kilomètres de frontière avec la Colombie, de nouvelles actions paramilitaires auront lieu. Tandis que les dites « sanctions économiques » continueront à étrangler le pays – c’est-à-dire la population.

Comme il faut toujours une touche d’humour (même noir, même dans les situations les plus préoccupantes), on mentionnera que, le 15 mai, à la question « quelles sont vos priorités ? », la ministre des Affaires étrangères colombienne, Claudia Blum, a déclaré : « Positionner la Colombie comme un pays leader dans l’agenda mondial de la légalité, tant pour la défense de la démocratie et des droits humains qu’en matière d’initiatives globales contre la corruption, le terrorisme et le crime organisé [15] » Deux jours auparavant, l’administration de Donald Trump avait placé Cuba et le Venezuela (avec l’Iran, la Syrie et la Corée du Nord) sur la liste des pays qui ne coopèrent pas suffisamment en matière de lutte contre le terrorisme [16].

Maurice Lemoine, lundi 18 mai 2020


[1Lire Guillaume Long, « Le ministère des colonies américaines », Le Monde diplomatique, Paris, mai 2020.

[3A la tête de 400 entreprises et d’une fortune de 4,4 milliards de dollars, Branson pleurniche désormais pour recevoir une « aide publique » (humanitaire ?) afin de sauver ses deux compagnies aériennes Virgin Atlantic et Virgin Australie mises en faillite par les effets de la pandémie de Covid-19.

[5Sur cet épisode, lire : http://www.medelu.org/Maduro-mort-ou-vif

[6Pour une information documentée sur l’incursion armée du 3 mai, lire Thierry Deronne, « Le Venezuela inflige une nouvelle défaite à l’Empire et aux grands médias » et Romain Migus, « Attaque mercenaire contre le Venezuela  »

[9Top secret, le document « Justifications pour une intervention militaire à Cuba » a été déclassifié le 18 novembre 1997.

[10Depuis janvier 2016, plus de 700 personnes politiquement engagées y ont été assassinées, essentiellement des dirigeants communautaires et sociaux, mais aussi 200 ex-guérilleros des FARC ayant déposé les armes dans le cadre des Accords de paix.

[11Certains membres de l’opposition vénézuélienne avancent la thèse suivante : Cliver Alcala serait en réalité un agent double, qui les aurait infiltrés pour communiquer de précieuses informations sur les opérations en préparation aux services de renseignements bolivariens.

[14En représentation de Jordan Goudreau et de Silvercorp USA, Volk Law, cabinet d’avocats situé en Floride, a envoyé une mise en demeure à Juan Guaidó pour le paiement de 1 500 000 dollars : ce paiement initial devait être effectué dans les quinze jours suivant la signature du Contrat du 16 octobre 2019.

[16La Havane était sortie de cette liste en 2015 sous Barack Obama.

URL de cet article : http://www.medelu.org/Baie-des-Cochons-ou-Operation-Mangouste