A propos de l’Arc Minier au Venezuela

L’Arc Minier au Venezuela, comme d’autres projets de sortie de la pauvreté (par exemple le canal interocéanique mis en construction par le gouvernement sandiniste du Nicaragua) sont critiqués par certaines ONG qui allèguent un « désastre écologique ». Même si on n’est jamais assez prudent, il ne faut pas sous-estimer le fait que cette vigilance existe aussi sur place et que les gouvernements progressistes sont plus soucieux que les gouvernements néo-libéraux de l’impact écologique. Par ailleurs on élude, de manière assez inhumaine, l’objectif de ces projets. Dans le cas vénézuélien, il s’agit de sortir les mineurs artisanaux du joug de mafias sans scrupules et, sur le plan national, de financer des droits fondamentaux comme la santé, l’éducation et toutes les politiques d’État dont des millions de citoyens pauvres ont un besoin vital. La prudence est donc requise, notamment vis-à-vis d’un anti-extractivisme qui s’est développé fortement sur la Toile… à partir du moment où les gouvernements progressistes en Amérique Latine ont mis fin au pillage de leurs ressources par les transnationales et les consacrent au développement social et économique de leurs peuples. (1)

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Ce jeudi 28 septembre 2017, un avion transportant 45 barres d’or a atterri à l’aéroport La Carlota en provenance de l’Etat de Bolivar. Cette cargaison permet de dépasser le chiffre de 4 tonnes d’or que contiennent déjà les coffres-forts de la Banque Centrale du Venezuela (BCV). Elle est le fruit du projet « Moteur Minier » initié par le Gouvernement national pour diversifier l’économie, la dégager du « rentisme » pétrolier ainsi que pour renforcer les réserves internationales face à la guerre économique.

« Depuis 2009, aucun dépôt permettant de dépasser ce montant  n’avait pu être effectué. Ce résultat a été obtenu grâce aux efforts conjoints du Ministère du Développement Ecologique et de plus de 25 000 petits mineurs syndiqués » explique le Ministre du Développement Minier Ecologique Victor Cano. Avec le déploiement du projet « Moteur Minier » dans la région de l’Arc Minier de l’Orénoque, l’extraction minière artisanale à petite échelle a fourni des cargaisons d’or apportant au pays de nouvelles sources de richesses par le biais d’une exploitation responsable, mettant fin au pillage par les mafias des guarimperos de la vaste réserve de ressources minérales  située dans le Sud de l’Etat de Bolivar. « Il est indéniable qu’une population locale a mis sur pied une activité minière depuis plus de 80 ans dans l’Arc Minier de l’Orénoque.  Nous voulons que cette activité se poursuive, mais il est temps qu’elle se fasse de manière responsable et sans nuire à l’environnement. Nous devons nous emparer des technologies et des savoir-faire qui permettront de changer la situation existant dans la région de l’Arc Minier de l’Orénoque » explique le ministre qui a appelé la population des mineurs à s’approprier les nouvelles technologies et à prendre connaissance des projets scientifiques afin de continuer à progresser vers une exploitation minière moins dommageable pour l’environnement.

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Victor Cano, le nouveau Ministre du Développement Minier Ecologique

Ces propos ont été tenus lors de la clôture des Journées Technologiques de l’Or qui se tenaient à la fin du mois de septembre à Ciudad Guyana, dans l’Etat de Bolivar. Lors de cette rencontre, plus de 3 000 techniciens, scientifiques, chercheurs et producteurs miniers ainsi que des représentants des Ministères de l’Education Universitaire, de la Science et de la Technologie et du Développement Minier Ecologique ont échangé expériences et savoir-faire. Le Ministre considère ces journées comme un pas supplémentaire dans l’élaboration d’une pratique minière en accord avec la nature et les droits des populations indigènes, ainsi qu’avec  les revendications économiques et sociales des mineurs et la reconnaissance de leur métier.

« L’idée est que notre activité minière nuise le moins possible à l’écosystème. Nous devons faire appel à la conscience de nos amis mineurs et nous adapter aux nouvelles technologies afin de parvenir à ce que cette activité ait le moins d’impact négatif possible sur l’environnement. Nous avons aussi pris des mesures pour rendre sa dignité au métier de mineur. Au Venezuela, l’être humain et la nature ont priorité sur l’exploitation de l’or et le mineur, sa famille et l’environnement passent en premier » explique le Ministre, qui insiste sur le fait que le gouvernement national et le pouvoir populaire des mineurs discutent, dans les assemblées permanentes,  des options possibles de substitution du mercure pour le traitement de l’or dans l’Arc Minier de l’Orénoque (AMO). Cano rappelle que si depuis des années les petits exploitants miniers ont utilisé le mercure dans le traitement de l’or, c’est parce que cette méthode faisait partie d’un héritage d’exploitation et d’abus laissé par les transnationales qui opéraient dans la zone avec le soutien des gouvernements néolibéraux du « Puntofijismo » (coalition social-démocrate et social-chrétienne qui a gouverné le Venezuela durant 40 ans, de 1958 à 1998).

Jusqu’à ce jour, quelques villes minières du sud de l’Etat de Bolivar ont perçu des financements de la banque publique pour construire des usines de cyanuration, procédé consistant à faire évaporer rapidement le composant toxique utilisé dans l’extraction de l’or. Il attire également l’attention sur le financement que l’Etat affecte au développement de projets scientifiques et technologiques destinés à une exploitation optimale et responsable des richesses minérales du pays. Ces journées tendaient justement à  évaluer les solutions de remplacement proposées par des chercheurs vénézuéliens dans les domaines scientifique et technologique, afin de concevoir de nouvelles méthodes de traitement de l’or.

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L’initiative de l’Arc Minier a été lancée par le Président Hugo Chavez en 2011 dans le but de diversifier l’économie vénézuélienne et de briser sa dépendance historique au pétrole. Ainsi fut créée la Zone de Développement Stratégique National Arc Minier de l’Orénoque, qui s’étend sur une surface de 111  846,86 km2 occupant en grande partie le nord de l’Etat de Bolivar, et en moindre proportion le nord-est de l’Etat d’Amazonas et une partie de l’Etat de Delta Amacuro. Cette zone contient 7 000 tonnes de réserves d’or, de cuivre, de diamant, de Coltan, de fer, de bauxite et d’autres minéraux cruciaux pour l’industrie électronique et d’armement.

Cette stratégie de développement national est mal vue par les États-Unis : ce n’est un secret pour personne qu’une partie du financement du Département d’Etat des États-Unis est investi dans l’industrie médiatique afin de créer « des médias indépendants, libres et professionnels en plus grand nombre ». Ce financement est important (plus d’1 million 300.000 dollars). Les médias tels que « Efecto Cocuyo » et « OCCRP » (sigle en anglais pour « Projet d’Enquête sur les Délits Organisés et la Corruption) évoquent les « promesses non tenues » du gouvernement de Nicolas Maduro par rapport à l’Arc Minier. Cette opération est financée par le magnat Georges SOROS, Google, le « National Endowment for Democracy » (NED), l’USAID par le biais du Centre International de Journalistes (ICFJ), le Département d’Etat des États-Unis et la Confédération Suisse, ces deux derniers pays ayant été les principaux acquéreurs d’or du Venezuela entre 2010 et 2015.

Recyclage de la bannière de la corruption

Les Etats-Unis et ses corporations qui engendrent le chaos écrivent en gros titres, comme s’ils n’y participaient pas : »L’or et le chaos dans l’Orénoque » (en anglais) et « Arc Minier de l’Orénoque : criminalité, corruption et cyanure », ces articles servant d’alibi pour  poursuivre la narrative d’ingouvernabilité susceptible de justifier une intervention militaire tout en étayant leur propagande sur le journalisme d’investigation et en recyclant le thème de la corruption dans le cortège des matrices médiatiques destinées à alimenter le dossier « Etat en faillite ».

L’or échappe à tout contrôle

Selon les déclarations du vice-président du Conseil Législatif de l’Etat de Bolivar, Aldrin Torres, l’usage de la violence armée et l’appui de bandes armées ont commencé en 2011, juste après la révocation par le Président Chavez des concessions de quelques entreprises transnationales. Des affrontements entre les Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB) et des mafias minières, qui ont emprunté le visage de « syndicat » pour exercer leur contrôle sur l’extraction d’or et d’autres métaux précieux, ont été enregistrés cette année-là. Mais le scénario vénézuélien est loin de ressembler à la situation lamentable de certaines nations africaines, car l’Etat y combat les bandes paramilitaires. Cependant, une partie de l’économie aurifère reste partiellement hors du contrôle souverain de l’Etat vénézuélien, ce qui génère un trafic illégal d’or et représente donc une perte de ressources pour la nation.

Le Venezuela détient la principale réserve d’or du continent. En ce qui concerne la législation réformée en 2011, les médias ont tendancieusement utilisé la matrice de la nationalisation lorsqu’ont été établies des entreprises mixtes dans lesquelles l’Etat vénézuélien devait avoir une participation actionnaire majoritaire. La violence devint le mécanisme auquel les entreprises concessionnaires évincées ont eu recours pour tenter de maintenir leur contrôle sur la commercialisation des minéraux, car bien que ne les extrayant plus, elles se chargeaient toujours de leur vente liée au marché mondial.

Quelques dates

Selon l’Observatoire de la Complexité économique de l’Institut de Technologie du Massachussetts (MIT), le Venezuela a exporté 1 milliard 770 millions de dollars-or entre 2010 et 2015, dont 900 en Suisse en 2015, les Etats-Unis apparaissant comme acquéreur les années précédentes.

Curaçao, dont les côtes sont situées face au Venezuela, a exporté 2 milliards 300 millions de dollars-or  dans le même laps de temps. 539 millions (plus de la moitié de ce qui a été exporté par le Venezuela) ont été exportés en Suisse en 2015 (67%) et aux Etats-Unis (33%), ce qui représente 33% des recettes d’exportation de ce pays pour cette année-là.

Curaçao déclare avoir importé 2,28 millions de dollars-or (la millième partie de ses exportations). Ce qui nous pousse à nous demander d’où sort le restant d’or exporté par Curaçao et d’où provient l’intérêt commercial de la Suisse et des Etats-Unis à payer des journalistes pour qu’ils présentent une version  de sang et de chaos à l’intérieur de la zone minière.

Ordre ou chaos ?

Ce n’est pas la première fois que le Venezuela tente de mettre de l’ordre dans son modèle  extractif, comme ce fut le cas pour la Frange Pétrolifère de l’Orénoque (FPO), zone riche en pétrole lourd et extra-lourd située au nord du fleuve Orénoque et de l’Arc Minier. Avec l’aménagement de zones d’extraction sur le territoire des Etats de Guárico, Anzoátegui et Monagas, la participation de plus de 20 entreprises mixtes de différents pays et la mise en œuvre du plan de certification « Proyecto Magna Reserva », a été calculé le meilleur mode d’organisation possible pour une région dont le sous-sol contient les réserves de pétrole les plus importantes du monde : 296 milliards 500 millions de barils (avec un facteur de reconstitution de 20%).

Les évènements violents liés à l’activité pétrolière sont peu nombreux et l’intention de Chavez était d’appliquer le même mode d’extraction méthodique au sud de l’Orénoque. Si malgré toute la vision politique et souveraine adoptée par la FPO, des structures mafieuses constituées de hauts fonctionnaires du Ministère Public, d’importants gérants d’entreprises pétrolières et des entreprises de tous bords ont pu apparaître comme dispositifs de sabotage de l’industrie pétrolière, ce qui peut se produire dans la zone du Bouclier Guyanais est bien pire : une activité minière illégale s’y maintient et des bandes criminelles y sont présentes, ainsi que des agent de la MUD (Mesa de la Unidad Democratica) comme Americo de Grazia, à qui la journaliste de droite Patricia Poleo en personne dit être intéressée à ce que la « situation actuelle » d’exploitation minière illégale y perdure.

Par ailleurs, une donnée géopolitique est devenue incontournable : les achats massifs d’or par la Russie et la Chine au cours des dernières années vont de pair avec l’édification d’une architecture financière mondiale basée sur des monnaies autres que le dollar et rivées à l’étalon-or qui les soutient comme réserve de valeur et d’échange. Ce qui représente une atteinte au règne du pétrodollar qui a soutenu les Etats-Unis en tant que principale économie mondiale basée sur l’émission de billets verts devant influer sur le commerce pétrolier et d’autres matières premières au niveau mondial.

Le fait que le Venezuela détient la plus importante réserve d’or de la région représente non seulement pour le pays une source de devises non liées au pétrole sur le moyen terme et est nécessaire pour la stabilisation de l’économie nationale face aux sanctions a américaines, mais devient aussi un actif sensible pour retarder ou accélérer, selon l’angle géopolitique où l’on se place, le processus de dédollarisation mondial qui menace l’hégémonie de Washington. C’est ce qu’il faut lire entre les lignes de la propagande contre l’Arc Minier de l’Orénoque.

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Note:

(1) Sur ce thème on peut lire l’enquête de terrain de Marco Teruggi, « L’or en temps de guerre », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/27/lor-en-temps-de-guerre/

Source : Eder Peña, article publié dans http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/al-fondo-del-arco-minero-del-orinoco-los-que-financian-el-caos-y-la et données disponibles sur le site du Ministère du Développement Écologique Minier : http://desarrollominero.gob.ve/

Traduction : Frédérique Buhl

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3zi

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Mensonges médiatiques contre France Insoumise (partie III) : « dictature et crise humanitaire au Venezuela »

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Ces derniers mois en France, on observe au hasard des plateaux de télévision et de radio une situation plutôt comique : tout militant insoumis est sommé de rendre des comptes sur le Venezuela. Or s’il y a quelqu’un qui doit rendre des comptes, c’est bien le journaliste. D’abord, pour avoir occulté les 90 % de la population qui n’ont pas participé aux violences et les ont rejetées, faisant passer la minorité insurgée pour « la population »; Ensuite, pour avoir inversé l’ordre du montage. L’agression des commandos de la droite et la réponse des forces de l’ordre, montées à l’envers, ont créé l’image d’un « régime » réprimant des manifestants. Il y a plus grave : les médias ont imputé automatiquement, jour après jour, au « régime » les morts causés par l’extrême droite, ce qui a alimenté l’énergie des tueurs. Ceux-ci savaient parfaitement que chaque mort imputé à Maduro renforcerait le discours en faveur d’une intervention. Mais qui, de Médiapart au Soir, de France Inter au Monde, qui, dans la vaste zone grise (Primo Levi) des grands groupes privés médiatiques, à l’abri de son écran d’ordinateur ou d’un studio ouaté à dix mille kilomètres de Caracas, acceptera de reconnaitre qu’il a encouragé des assassins ?

Les insoumis de France n’ont aucun compte à rendre mais nous sommes tous en droit d’en demander aux « médias ».

Avec huit millions d’électeurs qui ont élu une assemblée constituante le 30 juillet 2017, malgré les violences d’extrême droite et la campagne médiatique, la démocratie vénézuélienne déjà riche en pouvoir communal, médias associatifs, mouvements sociaux, est une démocratie vivante. Elle n’a jamais connu une telle densité d’élections : depuis juillet on a compté deux consultations internes organisées par les partis de droite, l’élection nationale de la Constituante, et ce 15 octobre aura lieu celle des gouverneurs. L’ensemble de l’échiquier politique y participera.

Autre point non négligeable : alors que des gouvernements néo-libéraux – comme ceux de la France ou du Mexique – continuent à détruire la protection sociale de la population, la guerre économique subie par le Venezuela ne lui a pas fait renoncer au maintien et au développement de ses investissements sociaux en faveur des secteurs populaires. L’ONU vient de le confirmer par la voix de la Secrétaire Exécutive de la Commission Economique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL) Alicia Bárcena. « Le dernière décennie a été très prometteuse pour le Venezuela en matière sociale. Nous, nous enregistrons une réduction très importante de la pauvreté au Venezuela, sans précédent et aussi de l’amélioration de l’égalité, » a-t-elle déclaré le 22 septembre au siège des Nations Unies, à New York. Elle a souligné que malgré la situation économique mondiale, au Venezuela, les programmes sociaux n’ont pas été réduits, en particulier les missions qui ont des objectifs très concrets : « Dans le domaine social, nous pensons que les choses s’améliorent, dans le domaine économique, il faut mettre plus insister pour pouvoir d’une certaine façon restabiliser les politiques macro-économiques. » Pour Bárcena, les missions sociales du Venezuela sont importantes pour obtenir la réduction de la pauvreté réelle et l’insertion dans le marché du travail ou dans l’éducation : « Ces expériences sont très importantes et ne doivent pas être perdues ». La politique d’assistance sociale stimulée par le Gouvernement Bolivarien a permis de réduire l’indice de pauvreté extrême qui était de 10,8% en 1999 à 4,4% actuellement. Enfin Bárcena a condamné les sanctions unilatérales imposées par les Etats-Unis au Venezuela : « Nous espérons que ces problèmes pourront être résolus. Chaque pays doit résoudre ses problèmes intérieurs par ses propres moyens et l’interférence étrangère est contre-productive ».

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Dans son discours à l’ONU, le président Trump soutient, comme les journalistes, qu’il y a une dictature au Venezuela. Or ces 4 dernières années, et depuis que Nicolas Maduro a accédé au pouvoir, il y a eu pas moins de 4 processus électoraux: 1) élections présidentielles en avril 2013, avec un taux de participation de 79,7%; 2) élections municipales en décembre 2013, avec un taux de participation de 58,36%; 3) des élections législatives auxquelles ont participé 74,17% des électeurs inscrits; et enfin 4) le tout récent processus constituant qui a vu une participation de 41,3% malgré les violences et un appel à l’abstention de la part de secteurs radicaux de l’opposition.

Peut-on qualifier de dictature un système politique dans lequel non seulement on a pu réaliser 4 élections en 4 ans, soit en moyenne 1 par an, mais dans lequel également on reconnaît les victoires mais aussi les défaites? En décembre 2015 le président Maduro n’a-t-il pas reconnu la victoire de l’opposition aux législatives, ou en décembre 2013 la conquête de 81 municipalités -soit 39,34% de l’ensemble des communes- par cette même opposition?

S’il y avait réellement un régime dictatorial au Venezuela, comment comprendre alors que les médias privés n’ont cessé d’augmenter en nombre, font 85 % d’audience et sont pour la plupart opposés au gouvernement ? Et que les 17 partis d’opposition aient inscrits 77 candidats aux élections du 15 octobre prochain pour les postes de gouverneurs dans les 23 états du pays? Ce qui représente 77% des candidats inscrits alors que le Pôle patriotique (partis qui appuient le gouvernement, dont le PSUV) n’en a inscrit que 23%!

Doit-on vraiment parler de dictature dans un pays qui a non seulement réalisé 21 élections depuis 1999, mais qui les a réalisées avec une transparence validée par des organismes internationaux tels que le prestigieux Centre Carter ? Même les plus féroces opposants au soi-disant “régime dictatorial” de Maduro ont légitimé ces processus et leur transparence en participant et emportant des victoires en 2013 et 2015, et en s’inscrivant aux élections à venir; n’est-ce pas au final un signal clair qu’ils donnent sur la fiabilité de la démocratie vénézuélienne, de son système et de son pouvoir électoral?

Mais encore : peut-on appeler dictature un pays où la différence entre le nombre de personnes en âge de voter et le nombre de personnes effectivement inscrites sur les listes électorales est seulement de 3% ? A ce compte-là on peut dire que le Venezuela vivait sous le joug d’une féroce dictature avant 1999, lorsque cette même différence était de plus de 30%! Précisons que sous la prétendue dictature de Maduro le taux moyen de participation aux élections est d’un peu plus de 70%…

On voit bien d’évidence que le terme “dictature” des journalistes n’est pas adéquat pour un pays qui garantit le droit de vote et n’a cessé d’améliorer les conditions de participation des citoyens. En comparaison on est en droit de se demander ce qu’il en est du système électoral étatsunien: quel taux de participation aux élections? Quelle différence entre personnes en âge de voter et personnes effectivement inscrites sur les listes électorales? Les conditions de la transparence du processus électoral et du secret du vote sont-elles bien réunies?

Et quelle profonde contradiction, inexplicable pour tout théoricien ou philosophe politique, que de dire qu’une Assemblée Constituante, expression du peuple souverain originel, n’est pas démocratique! Dans toute définition classique -et toujours actuelle- de la démocratie, l’Assemblée Constituante est au contraire l’espace, le lieu et l’instrument de l’expression du peuple souverain. Aurait-on une autre définition de la démocratie aux Etats-Unis?

Pourquoi donc Donald Trump s’aventure-t-il à qualifier l’Assemblée Nationale Constituante d’illégitime? Elle procède pourtant du dispositif prévu par l’article 348 de la Constitution actuellement en vigueur, par ailleurs dûment débattue et approuvée par referendum populaire en 1999: “La convocation d’une Assemblée Nationale Constituante pourra être prise par le Président ou la Présidente de la République en Conseil des Ministres; par l’Assemblée Nationale à la majorité des 2/3; par les Conseils Municipaux réunis en assemblée générale à la majorité des deux tiers; ou par 15% des électrices et électeurs dûment inscrits sur les listes électorales”

Pourquoi dire que “le Président Maduro a créé l’Assemblée Nationale Constituante”! C’est le peuple vénézuélien qui l’a créée le 15 décembre 1999 en débattant largement puis en l’approuvant par referendum. Ce sont 8.089.320 vénézuéliens qui, le 30 juillet 2017, ont élus leurs députés constituants. Ces citoyens représentent 41,3% des inscrits sur les listes électorales, et ce malgré l’appel à l’abstention de secteurs dits “démocratiques” de l’opposition, et les obstacles physiques (bureaux de vote attaqués, brûlés, barricades) imposés par ces mêmes secteurs pour empêcher le libre exercice du droit de vote universel et secret. Si l’on ajoute à ces 41,3% la traditionnelle abstention de 30% en moyenne constatée lors des processus électoraux antérieurs, il ne reste que 28,7% qui se seraient abstenus pour répondre à l’appel de l’opposition!

Donald Trump affirme que l’Assemblée Nationale Constituante usurpe les pouvoirs de l’Assemblée Nationale législative aux mains de l’opposition. Cette affirmation se heurte à 2 objections majeures. D’abord la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela en vigueur précise ceci dans son article 349: “… Les pouvoirs constitués ne pourront en aucun cas entraver les décisions de l’Assemblée Nationale Constituante”; celle-ci compte en effet avec des pouvoirs qui sont hiérarchiquement au-dessus de ceux des pouvoirs constitués, y compris le pouvoir législatif. Ensuite cette affirmation ignore le récent décret pris par l’Assemblée Nationale Constituante qui régule les relations et les domaines d’intervention avec les 5 autres pouvoirs -que l’ANC reconnaît et entérine donc-. Qui sont les 5 pouvoirs prévus par la Constitution de 1999: exécutif, législatif, judiciaire, électoral et moral]

Donald Trump affirme encore que le prétendu dictateur Maduro “emprisonne les dirigeants de l’opposition élus démocratiquement”. Faut-il considérer comme « prisonniers politiques » les assassins du parti d’extrême droite grec Aube Dorée, parce qu’ils sont emprisonnés ? Dans un État de Droit, qu’il s’appelle France ou Venezuela, être de droite ne signifie pas être au-dessus des lois ni pouvoir commettre impunément des délits tels qu’assassinats, attentats à la bombe ou corruption. Ce n’est pas pour leurs opinions politiques mais pour ce type de délits que des personnes ont été jugées et emprisonnées.

Rappelons que les leaders actuels de la droite n’ont jamais respecté les institutions démocratiques : ce sont les mêmes qui en avril 2002 avaient mené un coup d’État sanglant contre le président Chavez, avec l’aide du MEDEF local et de militaires formés à la School of Americas. Ce sont les mêmes qui ont organisé les violences de 2013 à 2016. Notons l’identité d’un de leurs mentors : Alvaro Uribe, un des plus grands criminels contre l’humanité de l’Amérique Latine, ex-président d’un pays gouverné par le paramilitarisme et les cartels de la drogue, qui possède les plus grandes fosses communes du monde, qui compte 9500 prisonniers politiques, 60.630 personnes disparues au cours des 45 dernières années et qui depuis la signature des accords de paix a repris une politique sélective d’assassinat de leaders sociaux et de défenseurs des droits de l’homme. (Pour une information complète et en photos sur ces liens des héros du « Monde » avec le paramilitarisme colombien, lire « Venezuela : la presse française lâchée par sa source ? » http://bit.ly/1NQgl43)

Comment fait-on aux Etats-Unis pour garantir le droit à la vie, à la libre circulation, à la santé, à l’éducation et au travail quand des groupuscules, se disant “pacifiques”, bloquent durant des heures, voire des jours, les autoroutes, les rues et avenues et empêchent de façon violente les gens de sortir de leurs résidences et d’aller au travail, d’accéder aux centres de soins, aux écoles ou aux marchés? Comment garantit-on, aux Etats-Unis, l’ordre public quand des groupes violents et armés, convoqués par des secteurs de l’opposition aux avant-postes des manifestations “pacifiques”, agressent à coups de cocktail Molotov, de mortiers et d’excréments les forces de sécurité? Quelle est la marche à suivre, aux Etats-Unis, quand ces mêmes groupes violents dont les membres se cachent courageusement le visage sous des cagoules incendient des écoles, assiègent des maternités, et à l’instar des méthodes fascistes ou suprématistes brûlent vif des personnes à cause de la seule couleur de leur peau? Permet-on, aux Etats-Unis, que ces mêmes groupes se prévalent du droit à manifester pour lancer des bombes et tentent d’envahir des casernes militaires?

Enfin, pour justifier sa volonté d’intervenir au Venezuela, Donald Trump évoque une crise humanitaire, alors que le PNUD, organisme émanant de cette même ONU, a signalé en mars dernier que le pays de Bolivar a maintenu un haut indice de développement humain (IDH) -0,767 contre 0,762 en 2012- malgré l’agression économique subie et la brutale chute des prix du pétrole ces 4 dernières années. Cela situe le Venezuela à la 71e place sur 188 pays en termes d’Indice de Développement Humain. L’argument de la crise humanitaire est donc bien léger et il faudra en trouver d’autres plus crédibles et solides. S’il y a crise humanitaire, c’est bien dans des pays comme le Pérou ou le Brésil dont l’IDH est 0,740, ou même la Colombie avec un IDH de 0,727! N’y a-t-il pas contradiction à imposer des sanctions économiques à un pays sous prétexte de crise humanitaire, et contribuer par ces mêmes sanctions à l’aggravation de ladite crise? Car c’est bien ce qui est visé : empêcher le peuple vénézuélien d’accéder à des crédits internationaux lui permettant de se procurer des médicaments et de la nourriture.

Avec un taux de 4,4% de pauvreté extrême, et de 18,5% de pauvreté générale le Venezuela est bien mieux loti qu’un nombre conséquent d’autres pays aux taux bien supérieurs de pauvreté. Comment soutenir, à moins que cela ne soit qu’un prétexte, qu’un pays est englué dans une crise humanitaire quand la production per capita de ces 4 dernières années se maintient à des niveaux relativement élevés -9% de plus que ceux qui ont été enregistrés lors des 3 dernières décades-? Et, répétons-le, tout cela dans un contexte de guerre économique orchestrée et de chute drastique des prix mondiaux du pétrole… Toute l’industrie alimentaire ou sanitaire qui opère dans le pays avec des capitaux américains n’a pas été détruite. Ce n’est pas l’ouverture d’un couloir humanitaire, cheval de Troie d’une intervention au Venezuela, qui résorbera la pénurie dans ces secteurs, mais bien la levée de l’embargo commercial clandestinement mis en place depuis 4 ans contre le peuple vénézuélien par ces grands capitaux.

Source : 15 y Ultimo (Pasqualina Curcio) : http://www.15yultimo.com/2017/09/07/dictadura-y-crisis-humanitaria-inventos-de-donald-trump-para-intervenir-en-venezuela/ et Venezuelainfos

Traduction : Jean-Claude Soubiès

Lire les deux volets antérieurs de ce dossier :

 

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L’or en temps de guerre

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-Ne nous y trompons pas, la page que lisent les mineurs s’appelle Dolar Today.

A El Callao, localité minière au sud de l’état Bolivar, tout le monde connaît le cours du dollar illégal. C’est un des acheteurs (il existe presque 500 centres d’achat dans la ville) qui le dit. Ils sont alignés les uns à côté des autres  et restent ouverts  tard le soir.  Les mineurs, tenant leurs batées en bois à la main ou sur la tête comme des chapeaux chinois, de la boue collée sur leurs vêtements, s’entassent devant les portes.  Ils vendent ce qu’ils ont pu trouver pendant la journée, à savoir entre un demi gramme et deux grammes en moyenne. Ils reçoivent 215 000 bolivars par gramme d’or sale, presque un salaire minimum.

Le prix de l’or est international : il est côté en bourse, tourne autour de 43 dollars le gramme. Sur le marché local le prix varie en fonction du cours du bolivar sur le marché noir, qui détermine  chaque jour le taux de spéculation. Le mineur est payé pour de l’or non traité, qui est ensuite nettoyé et change de prix. C’est le mouvement quotidien de milliers de personnes dans cette société qui gravite autour de l’or, avec ses règles et ses hiérarchies. La première chose à faire c’est de comprendre.

Il existe deux sortes d’exploitations minières artisanales : la sédentaire, composée  d’exploitations qui durent des années, et la nomade, appelée « bulla » qui est temporaire et attire des milliers de personnes de tout le pays à l’annonce d’un nouveau filon. Les techniques pour obtenir  de l’or varient : celle des sédiments, dans une rivière ; elle se pratique avec la batée et l’extracteur, et celle du ravin, qui sont des puits d’un mètre et demi de large jusqu’à à peu près 150 mètres de profondeur, qui s’ouvrent ensuite sur des galeries de dizaines de mètres.

Le nombre total de mineurs dans l’état de Bolivar est approximatif. On estime a 250 mille les personnes dont l’activité tourne autour de l’or.  Le nombre a fortement augmenté au cours des quatre dernières années, d’une part en raison du prix de l’or qui est monté avec la guerre économique, et d’autre part en raison des difficultés matérielles qui affectent le pays : dans les zones minières on peut gagner beaucoup. Les coûts peuvent également être élevés.

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Depuis 2008 l’or est propriété exclusive de l’Etat. Auparavant l’exploitation était surtout entre les mains d’entreprises étrangères et des mines artisanales. A partir de cette année là, l’Etat en a pris formellement le contrôle : mais dans la pratique l’exercice s’est révélé plus complexe.

S’il appartient à l’Etat, cela signifie que plus personne ne peut extraire ni vendre.

Que faire alors de l’économie illégale de plusieurs municipalités où des milliers de personnes dépendent essentiellement de ces revenus ? Une économie avec ses propres règles, ses réseaux de distribution et  où les bandes rivalisent pour contrôler les zones minières. Ce fut le cas par exemple en mars 2016, quand 17 mineurs ont été assassinés à Tumeremo lors d’un affrontement pour le contrôle d’une mine – et que la droite a d’ailleurs essayé d’utiliser politiquement. La réponse face à ce scénario a été de commencer à régulariser quelques zones minières, en particulier à partir de la mise en œuvre de l’Arc Minier en février dernier.

Le plan s’efforce de mettre de l’ordre dans l’exploitation des mines artisanales en aidant avec des matières premières – explosifs pour l’exploitation, machines pour traiter les sables contenant de l’or ; il aspire également à ce que l’Etat devienne l’acheteur de la production des mineurs, pour la faire fondre et la déposer à la Banque Centrale du Venezuela. Le but était d’éviter que l’or artisanal parte dans des circuits privés. La réponse des mineurs est favorable : l’Etat, la possibilité de la légalité permettent d’éviter les circuits illégaux qui existent aujourd’hui. Comme tout le monde le sait, ce qui est illégal dérive en économie sous-terraine, règne de la pègre et  utilisation de la force.

Il a plu toute une nuit et la « bulla » de las Cuatro Esquinas a été inondée. Le ravin a été submergé et deux personnes sont mortes pour avoir inhalé des gaz. A l’intérieur de la mine il y a des centaines de puits, de  fermes, de commerces, on dirait des ruines de terres avec des parois en zinc ou en toile noire.  Après la pluie les gens s’assoient dans le fleuve de boue qu’est devenue la rue pour chercher l’or avec la batée. Des milliers de personnes habitent à Cuatro Esquinas.

Il y a une épidémie de malaria à El Callao et dans les zones avoisinantes. Le Conseil Communal de Nacupay a soigné plus de mille cas sur une population d’environ huit mille personnes. Les médicaments pour les traitements manquent.

Plus de 200 personnes viennent chaque jour à l’hôpital pour être soignées, elles se tiennent devant l’entrée, quelques uns secoués par les tremblements de froid qui précèdent la montée de la fièvre. Tout le corps leur fait mal, ils gémissent, le parasite les envahit de l’intérieur. Il y a des enfants parmi eux. On a l’impression d’avoir fait un saut dans le passé ; épidémie, recherche de l’or, pauvreté.

***

Dans une cabane près du fleuve un jeune est allongé dans un hamac. Il boit de l’eau, vomit, lutte contre la fièvre. Il n’a aucun traitement.

  • Si tu n’arrives pas à te soigner, tu vas mourir, lui dit une représentante du Conseil Communal.
  • -Je sais répond-il.

On cherche des solutions pour combattre la crise au niveau de la santé. Le manque de médicaments dans le pays   –dû au sabotage des grandes entreprises pharmaceutiques et bureaucratiques de l’Etat – ne permet pas d’apporter une réponse suffisante. Le manque de fumigation aggrave encore le panorama. Et à El Callao il existe des rivières et des étangs près de chaque moulin où l’on traite l’eau qui contient de l’or. Il existe des centaines de moulins.

Pourquoi le mineur est-il toujours aussi pauvre s’il gagne autant ? Pour trois raisons principales : parce que sauf s’il travaille avec une batée dans les alluvions, il ne gagne pas 100% de l’or qu’il extrait, il doit payer des pourcentages à différents échelons de la chaîne, par exemple pour utiliser l’extracteur de sable, ou le camion qui transporte les sacs de terre, ou encore le moulin où ils sont traités. A la fin il ne lui en reste même pas la moitié.

Cette somme qui est souvent moins que la moitié, représente peu pour faire face au coût de la vie à El Callao. Dans le village tous les produits coûtent beaucoup plus cher qu’à Caracas, par exemple. La spéculation est élevée, et il est pratiquement impossible d’y échapper.  Il existe une troisième raison, qui est la première citée pour répondre à cette question : la mauvaise gestion de l’argent par les mineurs, c’est-à-dire la dépense presque automatique des gains. Trouver de l’or pour le vendre, le dépenser et recommencer le lendemain, tel est le quotidien de la majorité.

En revanche, ceux qui font des profits sont en particulier les propriétaires des moulins. Quelques-uns, en accord avec l’Etat, ont élargi leur champ d’action et acquis davantage de machines.

-Le mineur naît mineur et le reste jusqu’à sa mort, – dit  un mineur.

Il faut également permettre aux mines artisanales de passer de l’utilisation du mercure à celle du cyanure. Le premier est utilisé pour retenir l’or dans le sable. Une fois que les deux sont mélangés, le mercure est brûlé – ce qui provoque une pollution de l’air – pour que seul l’or subsiste. En revanche le cyanure liquéfie l’or, et celui-ci est absorbé par des petits morceaux de charbon dans des réservoirs d’eau ; ensuite charbon et or seront séparés.  D’après les mineurs d’El Callao le cyanure ne pollue pas, il se décompose. Cependant l’utilisation de ce matériel est interdite dans plusieurs pays car des entreprises privées sont à l’origine de plusieurs fuites de cyanure qui ont pollué des fleuves – comme la Barick Gold en Argentine en 2015 et 2016.

Et justement, les informations sont rares sur la politique menée par l’Etat envers les entreprises privées au sein de l’Arc Minier. Selon des  récents communiqués officiels du Ministère de la Mine des accords sont en cours avec quelques unes d’entre elles comme la Gold Resort, du Canada, pour l’or, une entreprise d’Afrique du Sud, et une autre d’Angola pour l’exploitation du diamant, et trois pour le Coltan. A chaque fois l’Etat doit avoir au moins 55% des actions. Comment se passera l’exploitation ? Quelles seront les garanties environnementales avec les entreprises ayant déjà pollué ? Existent elles ? C’est sur ce point que portent les principales questions et inquiétudes autour de l’Arc Minier. Le nombre exact de réserves d’or que compte le pays n’est pas connu. On estime qu’il fait partie des premiers pays du monde, tant en ce qui concerne les quantités que la qualité de l’or. Pays béni, mais que beaucoup éprouvent le besoin de piller.

Le défi dans la zone minière est grand et complexe. Il n’a jamais encore été résolu : cela fait plus d’un siècle que cette activité existe à El Callao. Nous sommes face à la nécessité de régulariser une des productions les plus précieuses du Venezuela, de renforcer les réserves et les devises d’un pays qui en a besoin à un moment où son économie est soumise à des attaques de guerre avec la complicité de bureaucraties internes. L’enjeu est d’atteindre l’objectif sans polluer, sans brader l’avenir du pays pour lequel les grandes entreprises transnationales n’ont aucun égard. Et mettre fin à la pauvreté matérielle qui s’étend : ils prennent tout d’ici et on n’a jamais rien en retour, comme disent les mineurs. La richesse de l’or doit être pour l’Etat, pour la production nationale, pour défendre la monnaie face à la guerre économique, pour maintenir en vie et développer les missions sociales dont la grande majorité de la population a un besoin vital, et pour ceux qui, jour après jour, descendent à 150 mètres de profondeur armés d’une lanterne, d’une pelle et d’une barre de fer et remuent la boue avec une batée à la recherche d’un éclat d’or collé au mercure.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/13/el-oro-en-tiempos-de-guerra/

Traduction : Pascale Mantel

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Le Venezuela se rebelle contre le pétrodollar (Il Manifesto)

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par Manlio DINUCCI

“A partir de cette semaine le prix moyen du pétrole est indiqué en yuan chinois”, a annoncé le 15 septembre le Ministre vénézuélien du pétrole. Pour la première fois le prix de vente du pétrole vénézuélien n’est plus indiqué en dollars.

C’est la réponse de Caracas aux sanctions lancées par l’administration Trump le 25 août, plus dures que celles de l’administration Obama en 2014 : elles empêchent le Venezuela d’encaisser les dollars venant de la vente du pétrole aux Etats-Unis, plus d’un million de barils par jour, dollars jusqu’ici utilisés pour importer des biens de consommation comme les produits alimentaires et les médicaments. Les sanctions empêchent aussi le commerce de titres émis par la Pdvsa, la compagnie pétrolière d’Etat vénézuélienne.

Washington vise un double objectif : augmenter au Venezuela la pénurie des biens de première nécessité et donc le mécontentement populaire, sur quoi s’appuie l’opposition interne (subventionnée et soutenue par les USA) pour abattre le gouvernement Maduro ; mettre l’Etat vénézuélien en default, c’est-à-dire en faillite, en l’empêchant de payer les échéances de la dette extérieure : c’est-à-dire mettre en faillite l’Etat qui a les plus grandes réserves pétrolières du monde, presque dix fois celles des Etats-Unis.

Caracas essaie de se soustraire à l’étreinte étouffante des sanctions, en cotant le prix de vente du pétrole non plus en dollars USA mais en yuan chinois. Le yuan est entré il y a un an dans le panier des monnaies de réserve du Fonds monétaire international (avec le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling) et Pékin est sur le point de lancer des contrats futures (contrats à terme) d’achat-vente du pétrole en yuan, convertibles en or. “Si le futur prenait consistance, en érodant ne serait-ce qu’une partie de l’écrasant pouvoir des pétrodollars, ce serait un coup retentissant pour l’économie américaine”, commente Ie quotidien Il Sole 24 ore.

Ce qui est mis en question par la Russie, la Chine et d’autres pays n’est pas seulement l’énorme pouvoir du pétrodollar (monnaie de réserve tirée de la vente du pétrole), mais l’hégémonie même du dollar. Sa valeur est déterminée non pas par la réelle capacité économique étatsunienne, mais par le fait qu’il constitue quasiment les deux tiers des réserves monétaires mondiales et la monnaie avec laquelle on établit le prix du pétrole, de l’or et des marchandises en général. Ceci permet à la Federal Reserve, la Banque centrale (qui est une banque privée), d’imprimer des milliers de milliards de dollars avec lesquels est financée la colossale dette publique étasunienne -environ 23 mille milliards de dollars- à travers l’achat d’obligations et autres titres émis par le Trésor.

Dans ce contexte, la décision vénézuélienne de détacher du dollar le prix du pétrole provoque une secousse sismique qui, depuis l’épicentre sud-américain, fait trembler tout l’édifice impérial fondé sur le dollar. Si l’exemple du Venezuela se répandait, si le dollar cessait d’être la principale monnaie du commerce et des réserves monétaires internationales, une immense quantité de dollars se trouverait mise en circulation sur le marché faisant s’écrouler la valeur de la monnaie étasunienne.

Voilà le réel motif pour lequel, dans l’Ordre exécutif du 9 mars 2015, le président Obama proclamait “l’urgence nationale face à l’inhabituelle et extraordinaire menace posée à la sécurité nationale et à la politique étrangère des Etats-Unis par la situation au Venezuela”. Ce même motif pour lequel le président Trump annonce une possible “option militaire” contre le Venezuela. Elle est en préparation au U.S. Southern Command, dont l’emblème est l’Aigle impérial qui domine Centre et Sud Amérique, prêt à plonger avec ses serres sur celui qui se rebelle contre l’empire du dollar.

Note de Venezuelainfos : un brin de mémoire historique ne nuisant pas à la compréhension du présent, citons Morgan Sportès dans « Le mai 1968 dont les médias n’ont pas voulu parler » : 

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« La seule chose que les Américains n’ont jamais pardonné à De Gaulle, m’a dit Pierre Messmer peu avant sa mort, ça n’est pas sa sortie de la défense intégrée de l’OTAN, ni son fameux discours de Phnom-Penh dénonçant la guerre au Vietnam, mais c’est sa remise en cause du « privilège exorbitant du dollar ». (..) De Gaulle, Che Guevara de la finance (et autrement dangereux qu’un Che Guevara puisqu’il dirigeait une nation puissante munie de l’arme atomique) avait envoyé la marine nationale aux États-Unis, acte hautement symbolique, pour remporter « son or » en échange de billets verts, monnaie de singe dont il ne voulait plus. (..)

Là, il visait juste, il visait où ça fait mal. Et il a essayé d’entrainer avec lui, dans cette aventure (se débarrasser des dollars-papier), l’Afrique du sud, les pays arabes, la Russie, la Chine… Les stocks d’or US fondaient. (..)

Dans le même esprit il avait élaboré une défense « tous azimuts », ses missiles nucléaires devant être tournés vers l’est mais aussi vers l’ouest (le général Ailleret, metteur en œuvre de cette politique, mourrait opportunément dans un accident d’avion en mars 68, à la veille du fameux mois de mai). Qui sait, disait de Gaulle pour justifier cette politique, qui gouvernera les États-Unis et la Russie dans quelques décennies. (..)

Tandis que les pavés volaient, les stocks d’or français s’envolaient. La guerre contre le dollar, ourdie par de Gaulle se retournait en offensive spéculative contre le franc… Le paradoxe du gauchisme, – et sa vérité farcesque – c’est que prétendant abattre la société bourgeoise, il avait derrière lui tous les notables, tous les nantis qui rêvaient d’abattre la statue du Commandeur gaullienne (car la France est le seul pays où le mouvement mondial de mai a pris un tour directement politique : renverser un gouvernement).

Aux USA une campagne de presse antigaulliste d’une violence et d’une bêtise inouïes battait son plein… Les sentiments de la CIA à l’égard de de Gaulle, nous les connaissons grâce à un rapport de Richard Helms au président Johnson du 30 mai 1968 dénonçant dans le général un dictateur qui ne pourra se maintenir au pouvoir qu’en versant des fleuves de sang.»

Source:  Edition de mardi 19 septembre 2017 de Il Manifesto :  https://ilmanifesto.it/il-venezuela-si-ribella-al-petrodollaro/,

Traduit par Le Grand Soir : https://www.legrandsoir.info/le-venezuela-se-rebelle-contre-le-petrodollar-il-manifesto.html

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Contrôle des prix des aliments, hausse du salaire, impôt sur les grandes fortunes et affranchissement du dollar : Maduro poursuit l’offensive contre la guerre économique

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Mesures annoncées par le Président de la République, Nicolás Maduro, dans son discours à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) ce 7 septembre

La Loi de sécurité d’approvisionnement et de prix fixes : « Loi du Plan 50. » La discussion débutera vendredi avec celle-ci, à partir de la Grande Mission de l’Approvisionnement Souverain et les secteurs de la production, de la distribution, les consommateurs et le pouvoir populaire pour créer un nouveau système de fixation des prix de vente maximum pour le public de 50 produits et services essentiels. L’Etat jouera un rôle fondamental avec un procureur et un contrôleur de ces prix. Parmi les produits concernés : le lait pasteurisé, le lait en poudre, la mayonnaise, la margarine, la mortadelle, la farine de blé pour la boulangerie, les pâtes alimentaires, le poulet, la turbina, le cococoro2, le thon, la sardine, le beurre, le fromage blanc dur, le jambon de porc, le savon en pain, le savon de bain, d’huile, entre autres.

Pour Maduro, la solution ne peut être un gel des prix « déphasé et irréaliste, » c’est pourquoi on cherche des consensus « pour les bonnes solutions » par le dialogue mais on a besoin du peuple mobilisé dans la rue et de la justice agissant à temps. On ne peut pas non plus envisager comme solution la libération des prix. J’ai affirmé que le Gouvernement ne laissera pas le peuple seul.

La seconde loi vise à créer un réseau d’inspecteurs citoyens dans les Conseils Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) et dans les Conseils Communaux. Maduro a indiqué qu’ils « doivent être les yeux, les oreilles et les mains des quartiers, des communautés, des rues et des villes du Venezuela » pour surveiller les prix en leur donnant une présence juridique et un pouvoir d’action. Ces procureurs du peuple doivent être accompagnés par un procureur d’office et par un défenseur du peuple qui puissent arrêter ceux qui violent la loi pour qu’ils soient jugés par es tribunaux.

La troisième loi autorise le fonctionnement de bureaux de change dans tout le pays (et pas seulement dans les zones frontalières) pour vaincre les mécanismes de fixation des prix du dollar depuis Miami (à travers le site Web d’opposition “DolarToday”). Ils seront dirigés par la Banque Centrale du Venezuela et la Commission de l’Economie Nationale.

La quatrième Loi touche la Promotion et la Protection de l’Investissement Etranger au Venezuela qui permettra d’améliorer les conditions d’investissement des entreprises étrangères.

La cinquième loi établit un nouveau régime pour les investisseurs et un nouveau régime fiscal pour le développement souverain de l’Arc Minier de l’Orénoque. Il a souligné que le mois dernier,  unnouveau lot de 540 kg d’or produit de l’exploitation minière sont entrés dans les réserves internationale. On voudrait qu’un tiers des devises qui entraient par la rente du pétrole soit couvert par le développement minier.

La sixième loi cherche à payer l’impôt de façon juste et à créer des impôts pour ceux qui se sont enrichis pendant la guerre économique. « Que les plus riches paient le développement économique du pays. » Il a demandé une enquête spéciale dans les 30 jours pour déterminer qui sont les bénéficiaires des grandes fortunes surgies de la guerre économique. Il a demandé à l’ANC de déterminer l’origine et la localisation de ces grandes fortunes grâce à sa commission de contrôle.

La septième loi crée l’Unité Fiscale Punitive « pour que tous les délits commis dans le domaine économique contre le peuple soient poursuivis, des plus petits aux plus grands et qu’ils soient rapportés jusqu’à al façon de marcher. » On appliquera la loi à toute personne qui spécule ou fait de la contrebande d’aliments. Il a souligné que les lois actuelles appliquent des amendes dérisoires à ceux qui commettent ces infractions. Maduro a indiqué que le système de facturation électronique pour les 5 000 grands contribuables du pays devrait être installé dans les 30 jours pour qu’ils « paient au pays, respectent l’économie et qu’ils prennent le minimum. » Le ministre des Finances et vice-président Ramón Lobo reste en place.

La huitième loi crée AgroSur: un grand consortium ou une grande corporation agro-alimentaire qui coordonne tous les efforts du pays pour la production des 20 secteurs principaux, s’occupe des matières premières, du conseil, de la machinerie et de tout le processus de production au Venezuela. La semaine prochaine, il y aura un acte de stimulation de l’économie de production locale et socialiste avec une série de recommandations pour les crédits et les matières premières.

12 millions de CLAP

Le Président Maduro a annoncé qu’une effort sera fait pour produire et remettre 12 millions de CLAP par mois à 6 millions de foyers à raison de 2 CLAP par mois pour chacun. On encouragera la production locale des produits de la caisse.

Baisse de l’IVA pour ceux qui paient avec des cartes de crédit

D’autre part, le Président a annoncé la mise en place de mesures pour stimuler la paiement électronique grâce à des cartes de crédit ou à des virements. Il a indiqué que, à partir de lundi, les transactions payés électroniquement auront un taux d’IVA réduit de 5 points. Il sera également obligatoire de recevoir les paiements de tous les services publics du pays par la voie électronique et il y aura une réduction des Impôts sur le Revenus pour toutes les transactions et les paiements électroniques en 2018.

Il a dénoncé que « les banques ont permis la détérioration des points de retrait automatiques, des points de vente et du système de paiement électronique, » ce qu’il considère comme un sabotage ; « C’est une guarimba bancaire ! Resterons-nous les bras croisés ? Ils doivent rétablir tous les mécanismes de paiement et ils doivent fonctionner à 100%, sans retards, sans sabotages et sans guarimbas ! »

Maduro a dit que les ministères et les institutions publiques doivent se transformer car ils se comportent plus comme des membres de l’Etat bourgeois que du peuple et de l’Etat révolutionnaire. « Il faut aller voir dans les rues, inspecter, voir qui profite et amasse de grandes richesses en volant le peuple. »

Maduro a signalé la nécessité de reprendre le chemin du socialisme du XXI° siècle pour vaincre la guerre économique. « Le Commandant Chávez en a jeté les bases mais nous avons abandonné beaucoup d’entre elles ! » a-t-il reconnu et il a appelé instamment à reprendre le chemin du socialisme en s’éloignant des formules trop étatiques. 

Le Venezuela mettra en place un nouveau système de paiements basé sur des monnaies différentes du dollar

A propos des sanctions envers le Venezuela, Maduro a déclaré que le pays mettra en place un nouveau système de paiement international et un panier de monnaies (comme l’euro, le yuan chinois, le rouble russe) pour offrir, payer et être payé « et nous libérer du dollar. » Maduro a indiqué que « c’est immédiat, c’est un ordre qui commence déjà à être mis en place à tous les niveaux. » On espère qu’avec le Venezuela à l’avant-garde, cela ouvre la porte à un nouveau système international qui se libère des conditions que les Etats-Unis fixent avec le dollar.

Il a indiqué que le DICOM (système de change public vénézuélien) commencera à fonctionner en yuans la semaine prochaine. Il a aussi dit que si l’Union européenne fait ces des demandes de Julio Borges et applique des sanctions au Venezuela, l’euro sera sorti de ce panier de paiements.

Conversations avec des détenteurs de bons de la dette publique

Il y aura aussi des conversations avec des détenteurs de bons de la dette publique vénézuélienne qui sont principalement des investisseurs états-uniens et canadiens. Il y aura des rondes de négociations et après celles-ci, le Venezuela prendra une position pour défendre la sécurité juridique de la République, a indiqué le Chef de l’Etat.

Les exportateurs n’ont pas payé le Gouvernement

Le Président Maduro a aussi dénoncé le fait qu’une série d’entreprises a qui on a procuré des devises pour les aider à exporter dans le cadre du Plan Economique Bolivarien ne les ont pas payés et n’a pas rendu l’argent, une somme de quelques 1 000 millions de dollars.

Il a indiqué qu’on a remis plus de 250 millions de dollars à un groupe d’entreprises pour l’exportation mais qu’elles n’ont rendu que 40 millions à l’Etat. Les organismes qui devaient toucher l’argent ne l’ont pas fait et il a exhorté l’Assemblée Nationale Constituante et les organes compétents à enquêter sur ce qui s’est passé.

Conséquences des sanctions

Le Président a signalé plusieurs choses graves produites par les sanctions imposées au Venezuela par les Etats-Unis, sanctions dont il a rendu responsable Donald Trump et le dirigeant de l’opposition Julio Borges. Une banque internationale a déclaré ne pouvoir recevoir des ressources d’une autre entité de l’ordre de 1,5 million de dollars « que si nous les avons, » à cause des sanctions. Ces ressources étaient destinées au déplacement de délégations sportives qui devaient participer à des compétitions dans différents pays. « J’ai ordonné qu’ils mettent les avions présidentiels à la disposition des délégations sportives pour qu’elles se rendent aux rencontres internationales, » a signalé Maduro.

Il a aussi dénoncé le fait que Citibank a refusé de recevoir de l’argent du Venezuela pour acheter 300 000 doses d’insuline à cause des sanctions. C’est pourquoi son Gouvernement a décidé de faire cette acquisition dans un pays tiers qu’il ne mentionnera pas pour ne pas lui attirer d’ennuis. Les doses sont en route.

Il a indiqué qu’il y a 9 millions de caisses CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement en Aliments et de Production, des caisses d’aliments pour les familles vénézuéliennes dans le cadre de al crise économique) bloquées dans un port étranger parce qu’une banque états-unienne a gelé leur paiement, suite aux sanctions imposées par ce pays.

Eléments structurels de l’attaque contre le pays

Le Chef de l’Etat a signalé que le pays affronte des problèmes structurels :

La guerre économique implique de rompre des cycles de production et de créer le chaos dans les mécanismes de fixation des prix de tous les biens de l’économie. Il a dénoncé le fait qu’au Venezuela, il y a « la libéralisation des prix grâce la spéculation. Ils nous ont imposé le capitalisme sous notre propre nez. Le « sauve qui peut » : celui qui peut acheter, qu’il achète. Celui qui ne peut pas, qu’il « aille se faire voir » ». Il a appelé instamment à démanteler toutes les formes de guerre économique dans les systèmes de production et de distribution du pays. Pour cela, il a demandé au vice-président Tareck El Aissami, au ministre des Finances Ramón Lobo, aux présidents de la banque publique, au président de PDVSA et aux présidents des entreprises publiques d’Etat de travailler à l’adoption d’un nouveau modèle économique. « Le nouveau n’a pas fini de naitre et souvent, il meurt à cause de la bureaucratie et de la corruption. Et le vieux n’en finit pas de mourir et souvent vient avec un poignard tuer le nouveau, » a-t-il signalé.

La rupture avec le modèle de la rente pétrolière

Il a été clair sur le fait que les prix du pétrole ne reviendront pas aux niveaux du passé et que c’est la fin du modèle de la rente et de la dépendance envers le pétrole. C’est pourquoi la construction d’un nouveau modèle économique est indispensable. Il a dénoncé le fait que le fracking continue à être utilisé par les Etats-Unis pour augmenter leur production et même devenir un exportateur de pétrole. Le Président a signalé que prochainement, il se rendra à un sommet au Kazakstan avec des pays membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) et des producteurs de pétrole qui n’appartiennent pas à l’OPEP pour proposer une formule pour stabiliser et faire augmenter les prix du brut.

La persécution économique et financière contre le pays qu’il appelle aussi « le plan Trump-Borges » et comprend des actions de blocage de comptes du Venezuela et le refus de l’accès aux sources de financement. « Ils nous ont persécutés en nous empêchant de refinancer notre dette comme peut le faire n’importe quel pays du monde qui n’est pas persécuté par l’impérialisme et la droite. » Il a signalé que depuis 3 ans, « ils nous persécutent pour chaque bon, chaque dette, chaque opération de refinancement. Quand elles sont prêtes arrive la main de l’Emmpire et elle est annulée »

L’emploi

Maduro a aussi annoncé une augmentation de 40% du salaire dans le cadre de ses mesures pour protéger l’emploi et les revenus des familles.  « Ce 8 septembre, elle sera donnée à tous les travailleurs publics du pays et au plus tard lundi prochain, ils devront la donner à tous les travailleurs, » a-t-il indiqué. Le ticket d’alimentation augmentera de 4 unités pour arriver à 21.

Au total, le salaire minimum est à 136 544,18 bolivars et le ticket d’alimentation augmente à 189 000 bolivars pour un revenu mensuel total de 325 544 bolivars. L’augmentation comprend en plus toutes les tables de salaires des employés publics y compris la Police Nationale, les Forces Armées, les médecins, les pompiers, les retraites et les pensions du pays.

Le revenu mensuel des retraités est de 177 507 bolivars en ajoutant la pension de 136 544 bolivars plus le bon de guerre de 40 964 bolivars.

Le montant mensuel des cartes Foyers de la Patrie augmentera aussi de 100 000 à 140 000 bolivars.

Il a également annoncé que 3 millions de foyers recevront un bon spécial de 250 000 bolivars pour la rentrée des classes, un bon nécessaire pour acheter les fournitures et le matériel pour l’année scolaire.

D’autre part, Maduro a signalé que 594 000 jeunes ont été incorporés au Plan Travail Jeune pour blinder l’instruction et l’emploi. En 60 jours de fonctionnement, 180 000 jeunes sont déjà passés par l’étape de la sensibilisation « et ils travaillent déjà et sont payés. » 69 460 jeunes de plus se sont incorporés la semaine dernière à ce travail et 50 000 commenceront l’étape de sensibilisation. On espère que 750 000 jeunes intègrent cette structure d’ici la fin de l’année.

Merci à Françoise Lopez de Bolivar infos

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Révolution bolivarienne de B à M (#4) : Maduro, ou la difficile succession à Chavez

I. Election présidentielle post-Chavez de 2013: le départ d’une crise économique, les prémices d’une grande crise politique

Avant sa mort, Chavez annonce, dans une intervention télévisée devenue célèbre1, vouloir comme successeur à la présidence de la République un certains Nicolas Maduro Moros. C’est un ancien syndicaliste et ancien conducteur de bus alors âgé de cinquante ans, qui a notamment été ministre des Affaires étrangères de Chavez pendant plus de six ans.

Au moment de la disparition du président, Nicolas Maduro est alors vice-président. En accord avec la constitution, de nouvelles élections doivent être convoquées dans les trente jours qui suivent et c’est au vice-président que revient temporairement la charge de président de la République2. A croire que certains ne savent pas lire une constitution, l’opposition déclare la présidence par intérim de Maduro comme une « fraude constitutionnelle »3, je vous laisse vérifier par vous même si c’est vrai (voir les notes pour explication). C’est peut-être un détail, mais vous allez voir que ce n’est que le début d’une longue série de mensonges de ce type dont use l’opposition.
Les prochaines élections présidentielles ont donc lieu le 14 avril. Deux « gros » candidats s’y opposent: à droite, Henrique Capriles Radonski, candidat de la MUD (Table de l’unité démocratique), une coalition de partis de droite et d’extrême-droite qui ont comme point commun un rejet viscéral du chavisme, et à gauche, évidemment Nicolas Maduro, candidat du GPP (Grand Pôle Patriotique), coalition soutenant la révolution bolivarienne.

– Portrait de Henrique Capriles

De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d'un manifeste soutenant le coup d'Etat contre Chavez en 2002De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d’un manifeste soutenant le coup d’Etat contre Chavez en 2002

 

Penchant nous un peu sur ce Henrique Capriles. Comme de nombreux leaders de l’opposition, il ne sort pas de nul part. Sa famille est l’une des plus riche du Venezuela, possédant plus de vingt grandes entreprises dans le pays parmi lesquelles des entreprises immobilières, industrielles, de services, d’entretien, mais aussi des médias de communication. On peut citer par exemple la société américaine Kraft Foods (géant de l’agroalimentaire tiens donc) dont le père de Capriles est le représentant au Venezuela, ou encore des journaux très populaires comme Ultimas Noticias dont le groupe qui en ait propriétaire s’appelait autrefois la Chaîne Capriles (curieusement ils ont changé de nom en 2014).
Bon, passons sur le fait que Capriles ait la chance d’avoir ses propres grands médias de communication et que sa situation est plus que confortable. Après tout, ce qui nous importe c’est son comportement de démocrate non? A en croire Le Figaro, on a affaire à un « gendre idéal » qui peut « revendiquer une carrière politique brillante »4. Pour France Info, « mince et photogénique », il est « l’image de la réussite »5, ou pour El Pais, il est tout simplement « l’espoir du Venezuela »6. Merveilleux.

Sérieusement, voyons à qui nous avons vraiment à faire. Comme vous avez pu le constater un peu plus haut, il fait partie de ceux qui ont soutenu le coup d’Etat de 2002 et qui y ont aussi directement participé. Ainsi, il est l’un de ceux qui ont assiégé l’ambassade de Cuba pendant le putsch, où s’étaient réfugiés certains dirigeants chavistes. Après l’échec du coup, il fera un séjour en prison jusqu’à être amnistié en 2006 par Chavez. Petit couac donc dans la « carrière politique brillante ».
On peut également noter une de ses promesses de campagne qui était de « libérer les prisonniers politiques » vénézuéliens dont un certains…Pedro Carmona, président auto-proclamé lors du coup de 2002, et qui a fuit la justice vénézuélienne en Colombie. Drôle de prisonnier politique. Mais c’est pas fini, vous allez adorer la suite.

– Plan de la Patrie, élection de Maduro, contestation de Capriles

Avant sa mort, Chavez laisse au chavisme et à Maduro un testament politique censé être une feuille de route pour le prochain mandat présidentiel: le Plan de la Patrie7. Tel Salvador Allende au début des années 1970, Chavez n’était pas dupe, il savait que son pays restait en majeure partie capitaliste et que la révolution n’avait fait qu’entamer une transition vers l’écosocialisme (on y reviendra dans le bilan du dernier épisode). Le Plan de la Patrie fixe cinq grands objectifs historiques afin d’accentuer cette transition: la défense de l’Indépendance Nationale, la continuation de la construction du socialisme bolivarien du XXIème siècle, la création d’une zone de paix en Amérique, la contribution à un monde multipolaire, et le sauvetage de la vie humaine sur Terre.

Nicolas Maduro lisant le Plan de la Patrie en 2013Nicolas Maduro lisant le Plan de la Patrie en 2013

 

C’est sur cette base que le 14 avril 2013, Nicolas Maduro est élu président de la République bolivarienne du Venezuela avec 50,61% des suffrages face à Henrique Capriles, avec 49,12%. Les résultats surprennent un peu quand on sait que moins d’un an auparavant, Chavez avait été réélu en récoltant 55,07% des suffrages, soit une différence de 685 794 voix (et un gain pour l’opposition à peu près similaire). Maurice Lemoine analysait bien ce résultat par d’un côté, la démobilisation d’un certain électorat chaviste qui votait surtout pour l’orateur qu’était Chavez, et de l’autre, la re-mobilisation d’un électorat de droite, jusque là démoralisé par la force électoral que représentait le chavisme8.
L’écart de voix entre Maduro et Capriles s’élève à un peu plus de 220 000. Il n’en faut pas plus à Capriles pour dénoncer une fraude. Pourtant, 173 observateurs internationaux du scrutin parmi lesquels l’UNASUR ou le Mercosur notamment, ont reconnu la transparence du scrutin9. Le caractère démocratique et légitime de la présidence de Maduro est indéniable. A titre de comparaison, c’est comme si Mitterand face à Giscard en 1976, ou Romney face à Obama en 2012, n’acceptaient pas les résultats sous prétexte que les vainqueurs aient obtenu respectivement 50,81% et 51,07%. Lui-même, Capriles, a été réélu gouverneur de l’Etat de Miranda le 16 décembre 2012 avec 51,83% des voix.

Mais l’opposition ne reconnait pas le résultat. Malgré le re-comptage partiel des voix qui n’a présenté aucune anomalies, les hostilités sont lancées dans la rue. Les partisans de Capriles déchaînent leur haine: quatre sièges régionaux du PSUV sont incendiés, des centres médicaux pris d’assaut, des radios communautaires attaquées, pour un total de 7 morts et 61 blessés.

Groupes violents d'opposition brandissant le portrait de Capriles après l'élection de MaduroGroupes violents d’opposition brandissant le portrait de Capriles après l’élection de Maduro

 

La photo que vous pouvez voir ci-dessus rappelle celles que l’on peut voir dans la presse actuellement. Les violences na datent pas d’hier, ici ce n’est qu’un début, mais prenez bien soin de discerner qui est et qui sera l’agresseur à chaque nouvelles vagues de violences.

– La Salida et les guarimbas

Le 8 décembre 2013, nouveau camouflet pour l’opposition. Lors des élections municipales, la MUD n’obtient que 81 mairies contre 256 pour le GPP. Il n’aura pas fallu plus de deux mois pour que, le 23 janvier 2014, la Salida (la Sortie) soit lancée.
A la date symbolique de la chute du dictateur Perez Jimenez en 1958, trois leaders de l’opposition parmi lesquels Antonio Ledezma, Maria Corina Machado et un certain Leopoldo Lopez, appellent au chaos dans les rues pour organiser « la Sortie » de Maduro, autrement dit l’obliger à démissionner.

A gauche: Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado annonce leur plan La Salida le 23 janvier 2014 | A droite: Lopez, Machado et Ledezma prononce leurs discours qui vont lancer les guarimbas le 12 févrierA gauche: Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado annonce leur plan La Salida le 23 janvier 2014 | A droite: Lopez, Machado et Ledezma prononce leurs discours qui vont lancer les guarimbas le 12 février

 

Le 12 février, Lopez lance ses sbires à l’assaut du ministère Public dans un discours enflammé. Sans mauvais jeu de mot, des cocktails Molotov sont lancés sur le ministère et des voitures de police incendiées. C’est le début d’une vague d’émeutes extrêmement violentes qui vont durer plusieurs semaines et qui sont connues sous le nom deguarimbas. Les pires méthodes y sont utilisées: des routes sont bloquées, des câbles métalliques sont tendus en travers de certaines avenues et des motocyclistes sont décapités, des partisans du gouvernement sont attaqués, des autobus, des ministères, des universités, des écoles, des centres de santé ou encore de distribution d’aliments sont incendiés10.

Quelques images des guarimbas de 2014 (je pourrais mettre "2017" on y verrait que du feu)Quelques images des guarimbas de 2014 (je pourrais mettre « 2017 » on n’y verrait que du feu)

 

Bilan des guarimbas: 43 morts (dont 9 fonctionnaires de police, 9 personnes ayant tenté de franchir des barricades ou de dégager des rues, et le reste des victimes sont des partisans chavistes ou des passants) et 878 blessés (dont 300 membres des forces de l’ordre). 6 morts (de trop évidemment) sont attribués aux actions des effectifs militaires. 30 policiers inculpés, 3 reconnus coupables, 14 placés en détention et 12 mis en liberté conditionnelle11. Tout ça sans compter les coûts matériels considérables.

– La fabrique du « martyr » Lopez

Il est important de s’arrêter un moment sur le cas de Leopoldo Lopez, car il est emblématique de la guerre médiatique sans précédent qui est livrée depuis le début du gouvernement Maduro, à la révolution. Vous avez pu le voir, Lopez est déjà à l’origine de la Salida. Mais c’est également un ancien cadre enrichit de PDVSA qui a participé au coup d’Etat de 2002 contre Chavez (comme Henrique Capriles).
Le jour même du lancement des guarimbas le 12 février, il se rend aux forces armées. Certains expliquent son choix par la peur d’être assassiné par son propre camp pour en faire un martyr, ou l’écarter d’un certain leadership de l’opposition12. Il est jugé et condamné à 13 ans et 6 mois de prison pour les violences meurtrières qu’il a initié durant les guarimbas. Ça y est, l’opposition et la presse nationale et internationale ont leur martyr, représentant des « prisonniers politiques » au Venezuela.

Leopoldo Lopez le 12 février lorsqu'il se rend, l'image fera le tour des médiasLeopoldo Lopez le 12 février lorsqu’il se rend, l’image fera le tour des médias

 

Vous voyez donc bien que ceux qui nous sont présentés comme des héros ne sont rien d’autres que des voyous criminels, qui ne cherchent qu’à faire tomber un gouvernement démocratiquement élu, en rien des prisonniers politiques. Imaginons que demain je lance des cocktails Molotov sur le ministère de l’Intérieur en criant « à bas la dictature de Macron » et que l’on m’emprisonne après cela. Est-ce que vous me considéreriez comme un prisonnier politique? J’en doute.
Pourtant c’est ce qui est fait pour le Venezuela. Il est considéré par le Monde comme le « prisonnier politique numéro un » de « centre-gauche »13 (s’il vous plait). Manuel Valls, alors premier ministre, a appelé à sa libération, considérant qu’enfermer un « démocrate », c’était « trahir la démocratie »14 (on connaît d’ailleurs la conception de la démocratie selon Valls). Sa femme, Lilian Tintori, est aussi très présente dans les médias. On la présente comme « l’égérie infatigable des droits de l’Homme »15, et la « messagère » du prisonnier Lopez16, sûrement entre Caracas et Washington… (on reparlera de l’ingérence nord-américaine plus loin)

Début 2017, Lilian Tintori, la femme de Leopoldo Lopez, à Washington avec Donald Trump, Mike Pence, et Marco Rubio (pour discutailler évidemment)Début 2017, Lilian Tintori, la femme de Leopoldo Lopez, à Washington avec Donald Trump, Mike Pence, et Marco Rubio (pour discutailler évidemment)

 

– La crise économique

Le début de la présidence de Maduro est également marqué par une crise économique qui va crescendo. Elle pointait déjà le bout de son nez en 2012, lorsque Chavez était encore président, mais elle va vraiment prendre racine dans les années 2013-2014.

Si vous avez suivi les autres épisodes de la série, vous savez que le Venezuela est un pays pétrolier. Les devises viennent du pétrole, et le pays importe la grande majorité de ses biens. Par conséquent, si le prix du baril commence à chuter, cela n’augure rien de bon pour le pays, et c’est précisément ce qui s’est passé à partir de 2012. Pourtant, contrairement à ce qui est souvent dit, ce n’est pas la seule raison du mauvais état de l’économie vénézuélienne. Le résumé qui va suivre est partiellement repris du livreComprendre le Venezuela d’André Bansart17, je le trouve très pertinent:

  • Le prix du baril commence à baisser à partir de 2012, et chute durant l’année 2014, notamment du fait de la politique de maintient de la production de l’Arabie Saoudite. L’offre devient énorme par rapport à la demande mondiale. Le baril qui a pu atteindre 110$, passe progressivement à 28$.
  • Le Venezuela, dont je le rappelle, 96% des exportations et 50% des recettes fiscales proviennent de la production pétrolière (en 2012), connait ainsi une inflation galopante. Les importations étant entrain de diminuer du fait de manque de revenus, les prix augmentent naturellement.
  • Les années Chavez ont vu augmenter le pouvoir d’achat des plus pauvres, à cela s’ajoute la naturelle croissance démographique. Deux facteurs supplémentaires qui augmente la carence de l’offre de produits de première nécessité.
  • Oui, les énormes revenues pétroliers dont a bénéficié Chavez ont favorisé le financement de l’intervention sociale mais n’ont pas contribuer à la stimulation de l’appareil productif (déjà saboté en 2003 par l’opposition en plus) et à la diversification de l’économie (malgré des tentatives mais qui n’ont pas eu de franc succès).

Mais là vous allez voir, c’est un peu plus complexe que la simple explication de la baisse des prix du baril et les erreurs de gestion de Chavez. Des facteurs de déstabilisations économiques tant intérieurs qu’extérieurs existent bel et bien. Il ne faut pas avoir peur de la formule « guerre économique », voyons pourquoi.

  • Face au manque de produits de première nécessité, les entreprises de productions de biens produisent moins, ou cachent leurs produits pour spéculer, les entreprises d’importation importent elles aussi volontairement moins, et les magasins vendent le plus cher possible leurs produits. A cela s’ajoute le marché noir. Les bachaqueros, ceux qui achètent des produits et les revendent dix fois plus chers, se sont multipliés et constitués en véritables mafias.
    A gauche: En août 2015, 56 tonnes d'aliments sont saisies par l'armée à la frontière colombienne | A droite: En décembre 2016, 138 millions de bolivars sont interceptés à cette même frontièreA gauche: En août 2015, 56 tonnes d’aliments sont saisies par l’armée à la frontière colombienne | A droite: En décembre 2016, 138 millions de bolivars sont interceptés à cette même frontière

La réalité de la situation c’est que les biens comme la nourriture sont là, dans le pays, mais ne sont sciemment pas distribués. On a ainsi pu voir des images d’énormes stocks de nourritures ou même de bolivars (monnaie vénézuélienne) stagner à la frontière colombienne, hors des circuits de distribution du pays.

Pour parer au manque d’approvisionnement et aux prix élevés, le gouvernement augmentera régulièrement les salaires et mettra en place début 2016 les CLAP (Comité Locaux d’Approvisionnement et de Production), qui distribuent massivement des aliments à bas prix aux secteurs populaires.

Tel le Chili d’Allende dans les années 1972-1973, avec les files d’attente devant les supermarchés et la population qui s’agace de la situation qui dure, la stratégie semble claire: on exaspère un maximum la population en empêchant l’accès aux produits du quotidien comme la farine de maïs une semaine, ou les serviettes hygiéniques une autre semaine, puis, on pointe du doigt la responsabilité du gouvernement dans son incapacité à distribuer même les biens de premières nécessités, et enfin, on essai de le faire tomber. Seulement, maintenant on sait que c’était la CIA qui était derrière la déstabilisation du Chili et la chute d’Allende en 1973, mais pour le Venezuela d’aujourd’hui, on ne le saura que dans trente ans. Quoique, elle n’a même plus l’air de s’en cacher…18

II. Elections législatives de fin 2015: crise économique installée, crise politique lancée

Le 6 décembre 2015 doivent se tenir des élections législatives. Les deux mêmes camps, à savoir le GPP et la MUD, s’opposent à nouveau, mais le rapport de force semble cette fois tourner en faveur de l’opposition.
L’exaspération due aux pénuries fait son effet, la MUD remporte le scrutin et gagne ainsi sa première élection majeure depuis le début de la révolution. Le GPP passe de 98 à 55 sièges en ne récoltant que 5 622 844 voix, la MUD passe elle de 65 à 112 sièges, avec 7 726 066 voix19. L’année 2016 va sans doute être la plus difficile pour le chavisme, qui va passer sur la défensive. Avec cette nouvelle assemblée qui sera investie le 5 janvier, la contre-révolution se sent pousser des ailes, et pense enfin toucher à son but.

– Analyse des résultats

L’unanimité de la presse vis-à-vis de cette élection est une fois de plus de mise: l’opposition en sortirait victorieuse20 et mettrait un camouflet au chavisme. Pourtant, à y regarder de plus près, ce n’est pas ce qui s’est passé.
Ce vote a en effet davantage l’allure d’un vote de contestation que d’un vote d’adhésion. Si l’on compare les résultats des deux partis avec ceux de l’élection présidentielle de 2013, on constate que l’opposition ne gagne qu’un peu plus de 360 000 voix, tandis que dans le même temps, le chavisme en perd quasiment deux millions. A cela s’ajoute également 700 000 votes nuls (moins de 70 000 en 2013), sachant qu’au Venezuela sont comptés comme nuls les votes blancs.

Nicolas Maduro lors de l'allocution télévisée dans laquelle il reconnait la victoire de l'opposition aux législatives et la victoire de la démocratie, le 7 décembre 2015 © EFENicolas Maduro lors de l’allocution télévisée dans laquelle il reconnait la victoire de l’opposition aux législatives et la victoire de la démocratie, le 7 décembre 2015 © EFE

 

On voit donc très clairement une démobilisation de l’électorat chaviste, mais il n’y a pas eu de transfert de voix en faveur de l’opposition. La parole exprimée est avant tout un signal fort envoyé au gouvernement, non seulement celui émanant de l’exaspération due aux pénuries, mais aussi contre une certaine bureaucratie chaviste qui s’est installée depuis le début de la révolution, et dont ne peut nier l’existence.
Cependant, les vénézuéliens ayant exprimé démocratiquement leur contestation, ne s’attendaient surement pas à donner une telle majorité à l’opposition, dont elle connait la dangerosité pour le pays, et on va le voir par la suite.

– Une Assemblée Nationale illégale

L’assemblée est donc investie le 5 janvier 2016. On pourrait croire que c’est un événement somme toute anodin, bien que les circonstances soient assez spéciales. Et pourtant, il faut bien comprendre que c’est à partir de là que commence l’affrontement et le blocage qui va avoir lieu entre l’exécutif et le législatif.
En effet, avant l’investiture de la nouvelle assemblée, le TSJ (Tribunal Suprême de Justice) avait annoncé la suspension temporaire de quatre députés de l’Etat d’Amazonas, sur suspicions de fraudes les concernant, comme l’achat de voix par exemple. Parmi ces quatre élections frauduleuses, on trouve trois députés de la MUD et un député chaviste.
Mais l’opposition refuse la décision du TSJ, et décide envers et contre tout d’investir ses trois députés le 5 janvier. Il faut donc bien comprendre, car c’est important pour la suite, que l’Assemblée Nationale vénézuélienne est en situation d’illégalité depuis le jour même de son investiture.

Alors pourquoi la MUD fait forcer les portes de l’assemblée par trois de ses députés?
L’AN comporte 167 sièges, dont 55 sont aux couleurs du GPP, et 112 aux couleurs de la MUD. Si l’on retire les quatre députés suspendus, la MUD ne se retrouve qu’avec 109 sièges, ce qui lui retire la majorité des deux tiers. Or cette majorité lui aurait conféré davantage de pouvoirs, notamment celui de la convocation d’un référendum révocatoire, dont elle rêve pour faire partir Maduro.

– D’étranges objectifs pour une Assemblée Nationale

Lors de son premier discours, le nouveau président de l’AN, Henry Ramos Allup, annonce comme objectif principal, se donner six mois pour faire partir Maduro par la « voix constitutionnelle », tiens donc comme c’est original. Il faut se poser des questions quand on entend ce genre de chose. La fonction d’une Assemblée Nationale nouvellement élue est-elle de faire tomber le président de la République? Est-ce que Lionel Jospin, une fois premier ministre, a annoncé se donner six mois pour faire tomber Jacques Chirac? C’est absurde, mais c’est dans la continuité du fait que l’opposition n’a en réalité jamais accepté le chavisme, et encore moins l’élection de Maduro. Par conséquent, quoi de plus logique que de vouloir faire tomber un président dont on ne reconnait pas le caractère démocratique de son élection?

Le président Nicolas Maduro (à gauche) et le nouveau président de l'Assemblée Nationale Henry Ramos Allup (à droite), le 15 janvier 2016 © ReutersLe président Nicolas Maduro (à gauche) et le nouveau président de l’Assemblée Nationale Henry Ramos Allup (à droite), le 15 janvier 2016 © Reuters

 

Si l’objectif premier de la majorité est de faire tomber Maduro, ce n’est pas pour autant qu’elle va se priver de présenter de nouvelles lois au pays.
Le premier projet de loi que l’assemblée va présenter est tout simplement hallucinant, et je pèse mes mots. La Loi d’amnistie (c’est comme ça qu’ils la nomment) est à la fois une loi criminelle et révélatrice. L’opposition veut non seulement permettre à des criminels de retrouver la liberté, mais fait également des aveux concernant ses propres crimes.

Pour vous rendre compte à quel point la MUD est culottée et cherche à se blanchir avec cette loi, je me sens obligé de vous citer quelques passages de la « Loi d’amnistie« 21:

  • Déjà, dans l’article 2, il est précisé que les amnisties qui seront prononcées concernent l’exclusive période de la révolution, c’est-à-dire du 1er janvier 1999 à aujourd’hui. Evidemment.
  • Article 10: « Est accordée une amnistie aux crimes et délits, y compris ceux visés par l’article 4 de la présente loi (article 4 dans lequel on trouve l’amnistie de faits comme la violence à l’encontre de l’autorité, l’incitation à la désobéissance des lois, ou encore l’incitation à la haine), relatifs aux faits contraires à la paix et à l’ordre général établi, qui ont eu lieu entre le 11 et le 14 avril 2002 […]. »
    Souvenez-vous, du 11 au 14 avril 2002, c’est la période durant laquelle a eu lieu le coup d’Etat contre Chavez. Autrement dit, avec cette loi, on aurait par exemple pu voir le retour tranquille au Venezuela de Pedro Carmona (pour ne parler que de lui). Dans l’article 11 on a à peu près la même chose mais cette fois en rapport avec la grève pétrolière de fin 2002-début 2003.
  • Pour citer d’autres exemples, le projet de loi amnistie également explicitement, des fraudes et escroqueries immobilières (article 31), des ports illégaux d’armes à feux ou d’engins incendiaires ou explosifs, des outrages à agents, des destructions de biens publics ou privés en tout genre (article 4), certains trafics de drogues durant des manifestations (article 30), ou encore des « délits de financement du terrorisme » (article 20).
  • Mais c’est pas tout. L’opposition reconnait également la guerre économique dans son projet de loi. Ainsi on amnistie aussi l’accaparement et la spéculation sur l’alimentation et les médicaments depuis 2011 (article 19), et les sabotages d’installations électriques dont on reparlera plus tard (article 4).

Nicolas Maduro refuse évidemment de signer la loi, qui sera d’ailleurs déclarée anticonstitutionnelle par le TSJ.
Ainsi commence le blocage entre les deux pouvoirs, législatifs et exécutifs. Par des lois inconstitutionnelles et une Assemblée Nationale en situation d’illégalité, le TSJ bloque systématiquement ce que fait l’assemblée, l’opposition ne souhaitant pas revoir ses positions. La stratégie est clairement affichée: plutôt que de commencer à, en partie gouverner le pays (quitte à se séparer de trois députés), l’opposition préfère cette situation de blocage qui lui permet une fois de plus de se présenter en victime de l’autoritarisme présumé du « régime chaviste », légitimant ainsi ses actions antidémocratiques.

– Le référendum révocatoire

Une chose dont on a également beaucoup entendu parler, c’est cette histoire de référendum révocatoire. Même si on l’a déjà évoqué, voyons plus en profondeur de quoi il s’agit, étant donné que cet outil n’existe pas chez nous.

La constitution de 1999 pose les bases de ce qu’on appelle le référendum révocatoire. « Constituent des moyens de participation et d’élection du peuple pour l’exercice de sa souveraineté politique : l’élection aux charges publiques, le référendum, la consultation populaire, la révocation du mandat, […] » (article 70) et « Toutes les charges et magistratures de l’élection populaire sont révocables » (article 72)22. Autrement dit, après avoir rempli certaines conditions, un référendum peut être convoqué pour révoquer le mandat de n’importe quel élu, allant du maire au président de la République. Cet outil citoyen n’est pas une spécificité vénézuélienne, on peut également le retrouver dans d’autres pays comme l’Equateur, la Bolivie, et même dans certains Etats des Etats-Unis.

En 2004, l’opposition avait convoqué pour la première fois, un référendum révocatoire pour faire partir Chavez. Celui-ci eu lieu le 15 août, et Chavez le remporta haut la main avec 59% de « non ». Evidemment, l’opposition avait crié à la fraude alors que, dès le 16 août, les observateurs internationaux avaient confirmé les résultats.

L'Avenue Bolivar à Caracas, lors d'un discours de Chavez de trois heures pour le "non" au référendum révocatoire, le 9 août 2004L’Avenue Bolivar à Caracas, lors d’un discours de Chavez de trois heures pour le « non » au référendum révocatoire, le 9 août 2004

 

Bref, revenons en 2016. Alors que l’opposition est majoritaire à l’AN depuis un peu plus de trois mois, elle se décide à engager, le 14 avril, la procédure auprès du CNE qui vise à convoquer un référendum révocatoire contre le président Maduro. Le référendum n’aura jamais lieu, pourquoi?

La version médiatique, la voici: alors qu’il empêcherait déjà l’AN de fonctionner, Nicolas Maduro a une fois de plus fait preuve d’autoritarisme en sabotant une mesure constitutionnelle que l’opposition a sollicité pour le faire partir. Le « sabotage » consistait a repousser le jour du référendum après le 10 janvier 2017, date limite après laquelle, si le peuple aurait voté en faveur de la révocation du président, ce ne sont plus de nouvelles élections qui sont convoquées, mais c’est le vice-président qui terminerait le mandat.
Encore une fois, on omet certaines vérités pour diaboliser l’adversaire et légitimer des actions antidémocratiques.

Il y a deux faits que la plupart des médias oublient de mentionner. Le premier, c’est que la procédure pour convoquer un référendum révocatoire est très longue (peut-être trop), 260 jours pour être plus précis23. Or, bizarrement, l’opposition a attendue avril 2016 pour se présenter au CNE et commencer la collecte des signatures citoyennes nécessaires dans la procédure.
A la longueur de la procédure s’ajoute également de nombreuses fraudes dans la collecte de signatures. 8 600 plaintes sont déposées devant les tribunaux par des citoyens. Ainsi, dans la liste des signataires pour le référendum, on peut recenser 10 000 personnes décédées, 9 333 personnes qui n’existent pas, 3000 mineurs sans droit de vote, ou encore 1300 personnes inhabilités (car en prison notamment)24.

Inutile de vous dire que le gouvernement ne va pas lâcher un centimètre de terrain à la MUD, et les fraudes s’ajoutant à la longueur de la procédure suffisent amplement à ce que le référendum ne soit pas convoqué avant le 10 janvier 2017.
Mais alors pourquoi la MUD ne s’y est pas prise avant? Au départ, lorsqu’elle est arrivée majoritaire à l’AN, elle a concentré ses efforts à tenter de raccourcir le mandat de Maduro plutôt que de se pencher sur le révocatoire. Pour autant, si on analyse le retard de la MUD comme un acte volontaire, on pourrait penser que, l’extrême-droite et la droite extrême étant aux commandes de cette coalition, la décision ait été motivée dans une optique de délégitimation supplémentaire du pouvoir chaviste, afin de tenter de le mettre à terre par la force, ce qui l’affaiblirait sur le long terme, davantage que s’il perdait à travers des élections.

– Sécheresse

Si sur les plans politiques et économiques, l’année 2016 fut éprouvante pour le Venezuela, il faut y ajouter également les catastrophes naturelles malheureusement. En effet, le pays a été frappé d’une très grave sécheresse durant les premiers six mois de l’année. La sécheresse a mise à mal les réserves d’eau du pays et l’approvisionnent en électricité, étant donné qu’il dépend principalement de centrales hydroélectriques. Inutile de vous dire que l’opposition a également surfé sur la catastrophe pour pointer du doigt le gouvernement. On constatera aussi que pendant cet épisode de sécheresse, des sabotages d’installations électriques ont pu être constaté.

Sabotage d'installations électriques à Caracas, février 2016Sabotage d’installations électriques à Caracas, février 2016

 

Pour faire face à la sécheresse, le gouvernement a réussi à mettre plusieurs mesures d’urgences qui se sont avérées efficaces. Est mis en œuvre un plan national spécial de consommation d’électricité et d’eau. On décide de remplacer des millions d’ampoules à incandescence par des ampoules faible consommation, de remplacer des vieux climatiseurs par d’autres moins gourmands en énergie, et il est même décrété la demi journée de travail dans l’administration publique, afin d’économiser électricité25.

L’année 2016 aura donc bel et bien été une année mouvementée pour le chavisme. Entre la nouvelle Assemblée qui se met hors-la-loi, le calvaire du référendum révocatoire, et une sécheresse terrible, le chavisme passe un nouvel an difficile. Sortie de crise en 2017? Voyons ça dans la troisième et dernière partie de cet épisode.

III. Election de l’Assemblée Nationale Constituante de 2017: vers une inversion du rapport de force?

Si l’année 2016 a vu s’exercer une pression terrible sur le chavisme, celle-ci va s’accélérer pour la nouvelle année, en 2017. Au grand dam de l’opposition, le prix du baril avait recommencé à augmenter début 2016 (de façon modérée, en se stabilisant aux alentours de 50 dollars le baril), à la suite d’accord de gels de productions entre pays producteurs, dont l’Arabie Saoudite, qui commençait elle aussi à pâtir de sa politique. Bien que la situation soit encore difficile, elle tend petit à petit à s’améliorer, ce qui pousse l’opposition à accentuer la pression pour rapidement prendre la place du chavisme au pouvoir. Et c’est malheureusement le chavisme lui-même qui va permettre à l’opposition de « lancer les hostilités ».

– 30 mars 2017: le TSJ s’octroie temporairement les pouvoirs de l’assemblée

Les événements de 2016 ont permis à la presse nationale mais surtout internationale, de présenter Maduro comme un dictateur. Mais en 2017, l’événement du 30 mars ne va pas arranger les choses. Il va permettre de lancer la « résistance à la dictature », ou autrement dit, le retour des guarimberos. Explications.

Le 30 mars 2017, c’est le jour où ce qui devait arriver arriva. Exécutifs et législatifs sont bloqués depuis maintenant plus d’un an, et le Tribunal Suprême de Justice décide d’agir. Etant donné que l’AN est encore et toujours illégale du fait de l’investiture de trois députés frauduleux, le TSJ décide de prendre TEMPORAIREMENT les pouvoirs de l’AN, jusqu’à ce que celle-ci obéisse au TSJ et retire ses trois députés. On peut dire ce que l’on veut, mais il n’y a là rien de surprenant. Déjà deux jours avant, l’immunité parlementaire des députés avait été levée.
Pourtant la décision déclenche un tollé médiatique internationale. On omet évidemment qu’il s’agit là d’une mesure temporaire et qu’il fait suite à un contexte institutionnel bien précis, et le dévolu contre la révolution est une fois de plus lancé, mais avec une puissance redoutable.

Bien qu’il y ait exagération, et que même sans cette décision du 30 mars, on peut penser que la suite des événements allait quand même avoir lieu d’une façon ou d’une autre, force est de constater qu’au niveau juridique, la décision du TSJ est en effet discutable, et que c’est un cadeau pour l’opposition. (pour mieux comprendre ce qui s’est passé juridiquement, je vous renvoie dans les notes à la seconde partie de cet article26)

Luisa Ortega Diaz, la Fiscal General de la República (équivalent de Procureure générale de la République) en fonction de décembre 2007 à août 2017Luisa Ortega Diaz, la Fiscal General de la República (équivalent de Procureure générale de la République) en fonction de décembre 2007 à août 2017

 

Le chavisme se scinde en deux, d’un côté on soutient la décision du TSJ, de l’autre on la rejette. On voit notamment apparaître sur le devant de la scène la procureure générale Luisa Ortega Diaz, qui devient le symbole de l’opposition interne au chavisme. Une grande partie des médias vont la présenter comme une dissidente que le régime va se mettre à persécuter sans relâche pour « l’empêcher de parler » (avec parfois des mises en scène médiatiques pittoresques). Étrangement, on parlera moins d’elle quelques mois après, quand la justice sera saisie pour dénoncer les scandales de corruption dans lesquels elle baigne, et quand elle fuira la justice en s’exilant en Colombie.

Pour finir avec le cas Ortega Diaz, il est intéressant de noter qu’elle a changé de discours brutalement envers le chavisme. Lors des guarimbas de 2014 elle dénonçait la violence des groupes d’opposition et la déstabilisation qui était en cours du pouvoir chaviste. Après le 30 mars 2017, elle change du tout au tout en prenant fait et cause pour l’opposition en adoptant le même vocabulaire qu’elle (« dictature », « répression » etc.). Je vous laisse vous faire votre propre opinion sur ce changement soudain de comportement, mais c’est tout de même très étrange.

Attention cependant, ce n’est pas parce que Ortega est une corrompue avérée (maintenant on le sait), qu’il faut en faire une généralité. Le « chavisme critique » existe bel et bien, et ce n’est pas un fait nouveau. Il y a toujours eu confrontation entre les partisans d’une ligne dure et d’une ligne plus souple, mais toujours dans un cadre démocratique. À travers les événements qui vont suivre, le gouvernement de Maduro va justement devoir arbitrer entre ces deux lignes politiques pour prendre ses décisions.

– Le retour des guarimberos | Vers l’élection d’une Assemblée Nationale Constituante

Après le 30 mars, le président Maduro a lui-même demandé à ce que le TSJ revienne sur sa décision27, mais c’est trop tard. Bien que le TSJ annule finalement ses décisions du 28 et du 30 mars deux jours plus tard, l’opposition se jette sur l’occasion pour lancer une offensive de grande ampleur. Des manifestations sont organisées et on voit réapparaître les mêmes groupes de chocs qu’on avait vu en 2014.

Dans un premier temps on assiste à des manifestations pacifiques et démocratiques qui se déroulent dans le calme, puis celles-ci laissent place à des groupes violents qui utilisent des méthodes très similaires à celles des guarimbas. Ce sont des bandes très bien organisées qui s’attaquent à la police, à l’armée, aux passants, aux bâtiments publiques comme privés, voir militaires. En plus d’une très bonne organisation, ces groupes de chocs sont également très bien équipés. Ça va des boucliers, cocktails Molotov, casques, masques à gaz, engins pyrotechniques, aux bombes artisanales et voir même aux armes à feux.
Caracas (mais aussi d’autres villes du pays) va faire les frais de ces violences quasi quotidiennes pendant des mois. On constate que c’est toujours dans les quartiers est de la capitale (quartiers aisés et bourgeois comme à Chacao, une des cinq municipalités de Caracas) qu’ont lieu les manifestations et les violences. On parle souvent de « révolte des riches » car rares sont les mobilisations dans les quartiers populaires, bien que le mécontentement y soit aussi présent.

Quelques images des guarimbas "version 2017" | En bas à gauche, on voit le député Freddy Guevara avec un manifestant "pacifique"Quelques images des guarimbas « version 2017 » | En bas à gauche, on voit le député Freddy Guevara avec un manifestant « pacifique »
En haut à droite, des manifestants attaquent la base militaire de La Carlota en juin 2017 | En bas à gauche, une personne est brûlée vive par des opposants car présumée chaviste. Il s'appelait Orlando Figueroa, et il succombera à ses blessures | En bas à droite, un opposant se brûle lui-même avec son cocktail Molotov. Il survivra à ses blessures.En haut à droite, des manifestants attaquent la base militaire de La Carlota en juin 2017 | En bas à gauche, une personne est brûlée vive par des opposants car présumée chaviste. Il s’appelait Orlando Figueroa, et il succombera à ses blessures | En bas à droite, un opposant se brûle lui-même avec son cocktail Molotov. Il survivra à ses blessures.

 

Les violences insurrectionnelles durent, et les morts et blessés s’accumulent. Les habitants commencent également à être exaspérés par les barricades qui sont dressées sur les routes et les autoroutes, et qui s’ajoutent aux problèmes d’approvisionnement encore présents. Face à la situation de crise qui semble interminable, Maduro annonce le 1er mai vouloir convoquer une Assemblée Nationale Constituante pour faire revenir la paix et faire face aux problèmes que le pays affronte. Scénario classique vous vous en doutez, la décision est qualifiée d’inconstitutionnelle par l’opposition et on dénonce la « dérive autoritaire et dictatoriale » du « régime Maduro ». Si vous avez suivie la série dans son ensemble, vous savez que l’opposition fait le coup à chaque fois.

L’opposition dénonce le fait qu’un référendum doit être convoqué pour mettre en place une constituante (elle se base sur l’article 347 de la constitution). Si effectivement, pour une fois, il y avait quelque chose à redire sur les décisions du TSJ du 30 mars, il n’y a là rien d’anticonstitutionnel dans la décision de Maduro de convoquer une ANC. Si avant la constitution de 1999, en effet, une constituante ne pouvait être convoquée qu’après consultation populaire, aujourd’hui « l’initiative de convocation de l’Assemblée Nationale Constituante peut être prise par le Président ou Présidente de la République », comme le stipule clairement l’article 34828. Donc aucun problème de légalité, surtout que Maduro a d’ores et déjà annoncé qu’une fois les travaux de la constituante terminés, ceux-ci seront soumis à référendum. Autrement dit, c’est le peuple qui aura le dernier mot, rien de plus normal dans une démocratie non?

– 30 juillet 2017: une ANC élue contre vents et marrées | Fin et bilan des manifestations

L’élection de l’ANC doit se tenir le 30 juillet, ce qui laisse trois mois à la branche radicale et extrémiste de l’opposition (qui domine la MUD malheureusement) pour faire sortir Maduro avant la fin de son mandat en 2018. En choisissant de ne pas participer à la constituante, la MUD sait très bien qu’elle sortira affaiblit par cette épreuve, surtout si la participation populaire est élevée. La constituante est le meilleur moyen pour le chavisme de réaffirmer sa légitimité démocratique.

Mais si vous voulez mon analyse personnel, je n’hésite pas une seconde à dire que c’est un véritable coup de maître de la part du président Maduro. La constituante était la seule sortie démocratique de crise qui puisse mettre l’opposition face à ses contradictions. Je m’explique.
Au moment où Maduro annonce la convocation d’élections pour une ANC, la MUD, avec l’appui de la presse nationale et internationale, n’avait de cesse de qualifier le gouvernement de dictature. Or, il aurait été plus avantageux pour elle de présenter des candidats à l’ANC. Elle y aurait pris toute sa place, elle serait resté sur le devant de la scène politique, et aurait pu continuer la pression sur le gouvernement. Mais comment traiter un gouvernement de dictature et ensuite participer à une élection? La MUD est prise dans le piège des règles démocratiques qu’elle n’a jamais sue accepter. Ainsi, il ne lui reste que ses méthodes antidémocratiques pour prendre le pouvoir. Le seul risque pour Maduro dans cette histoire, c’est qu’il y ait une faible participation populaire au 30 juillet. Nous verrons plus loin si tel sera le cas.

Comme on vient de le voir, l’opposition a donc très peu de temps pour agir, et pour ça, quoi de mieux qu’un bon vieux putsch?
Alors attention, je prend des précautions: étant donné qu’il n’y a pas de preuves (au moment où j’écris ces lignes) qui établissent un lien entre la MUD et les événements qui vont suivre, je tiens à préciser que je n’accuse personne.

Le 27 juin, un hélicoptère de la police survole Caracas. A son bord, Oscar Pérez, ancien membre de la police scientifique, est au commande. Quatre grenades sont lancées sur le siège du TSJ, et des rafales sont tirées sur le ministère de l’Intérieur. Par chance, pas de blessés. Plus tard, une vidéo de Pérez sort, dans laquelle il appelle publiquement à la démission de Maduro et à la rébellion. N’importe qui s’accorderait à dire que c’est une attaque terroriste, mais pas les journalistes visiblement. Au contraire, Oscar Pérez est considéré comme le « Rambo du Venezuela »29, un père de famille, etc.

A gauche, l'hélicoptère durant l'attaque du 27 juin | A droite, Oscar Pérez et ses sbires qui déclarent publiquement leurs intentionsA gauche, l’hélicoptère durant l’attaque du 27 juin | A droite, Oscar Pérez et ses sbires qui déclarent publiquement leurs intentions

 

Même si ce qui va suivre a eu lieu peu après l’élection de l’ANC, je préfère le mentionner ici. Le 6 août, le fort militaire de Paramacay, à 180 kilomètres au Nord de Caracas, est attaqué. Des mercenaires déguisés en militaires prennent d’assaut le fort mais l’attaque est repoussée. Cette fois-ci, deux morts sont à déplorer, et huit assaillants sont arrêtés. Une vidéo circule de ces mercenaires se faisant passer pour des militaires, dans laquelle ils appellent à la rébellion.

A gauche, une vue aérienne du fort Paramacay lors de l'attaque du 6 août | A droite, les mercenaires déguisés en militaires, appellent publiquement eux aussi à la rébellionA gauche, une vue aérienne du fort Paramacay lors de l’attaque du 6 août | A droite, les mercenaires déguisés en militaires, appellent publiquement eux aussi à la rébellion

Le but est clairement affiché. L’intention est de créer une scission au sein de l’armée afin d’organiser un coup d’Etat, mais l’appel ne prend pas. La loyauté de l’armée est grandement due à l’union civico-militaire en place au Venezuela, sans laquelle sans doute depuis longtemps, des rébellions auraient été organisées.

Le 30 juillet approche, rien ne se passe. Les violences continuent, mais le gouvernement légitime tient le coup jusqu’au jour J. Donc le dimanche 30 juillet 2017, c’est jour de vote dans tout le pays, et inutile de vous dire que jusqu’au dernier moment, les groupes de chocs vont tout faire pour empêcher le bon déroulement du scrutin.
Durant la nuit du 29 au 30, José Felix Pineda, candidat chaviste à la constituante a été assassiné chez lui. Dans la journée du 30, des bureaux de vote sont bloqués, des machines à voter sont détruites, des barricades sont dressées sur les grands axes pour empêcher les gens d’aller voter, des affrontements ont lieu, une bombe incendiaire explose même au passage d’un convoi de la police, blessant quatre policiers30. Au moins quinze morts sont à déplorer sur les journées du 29 et du 30.

Le jours du vote, une bombe incendiaire artisanale explose au passage d'un convoi policier motorisé, blessant quatre agents © EPA/MaxPPPLe jours du vote, une bombe incendiaire artisanale explose au passage d’un convoi policier motorisé, blessant quatre agents © EPA/MaxPPP

 

Pourtant, une masse considérable de gens vont aller voter, malgré les menaces proférées par l’opposition. 41,53% des inscrits se sont déplacé, soit un peu plus de huit millions de personnes. En quoi est-ce une victoire pour le chavisme?
Le Venezuela a toujours été divisé en trois blocs électoraux: les chavistes, les anti-chavistes, et les « ni-ni ». Souvenez-vous, l’opposition ne participe pas au scrutin, et ses électeurs ont suivi en s’abstenant. Mais de l’autre côté, c’est une véritable démonstration de force du chavisme. Maduro a été élu en 2013 avec 7,5 millions de voix, autrement dit le chavisme regagne 500 000 voix lors de ce scrutin, c’est énorme, alors que l’on disait le chavisme mort. Le 30 juillet a prouvé que la base populaire n’a pas disparue, malgré la situation difficile que le pays connait.

En haut, un centre de votation à Caracas | En bas à gauche, des personnes traversent une rivière pour éviter des barricades routières et aller voter | En bas à droite, des machines à voter sont acheminées d'urgence après que certaines aient été endommagéesEn haut, un centre de votation à Caracas | En bas à gauche, des personnes traversent une rivière pour éviter des barricades routières et aller voter | En bas à droite, des machines à voter sont acheminées d’urgence après que certaines aient été endommagées

 

A partir du 30 juillet, les violences s’arrêtent, l’opposition commence à se diviser et ne mobilise plus. Quel aura été le bilan de ces quatre mois de violence au Venezuela? Les enquêtes étant toujours en cours, les chiffres divergent selon les sources. Je vais tenter de synthétiser, mais je vous laisse aller dans les notes pour plus de détails31;32;33.

D’avril à juillet, ce sont 123 personnes qui auraient perdu la vie. Parmi elles, 48 sont mortes par balles, 13 assassinées durant les émeutes, 30 sont des passants tués par les émeutiers, 10 sont des personnes mortes sur des barricades, 13 sont des militants chavistes, 5 sont des policiers, et 5 ont été tuée par la police. Sur près de 2000 blessés, on compte 507 policiers blessés et 77 policiers blessés par des armes à feu.
Je vous met cependant en garde, il s’agit là d’une version parmi d’autres d’un bilan, sachant que beaucoup d’investigations sont encore en cours. D’autres versions présentent des bilans différents mais voilà ce qu’il faut retenir en règle général: on constate que la majorité des victimes sont des passants, qu’il y a des victimes chez les chavistes, dans la police, mais aussi chez les opposants (or accidents provoqués par eux-mêmes). Devant la violence des groupes de chocs, il y a clairement eu dans certains cas un usage excessif de la force venant des forces de l’ordre. Mais pas d’impunité pour ces agissements, 46 policiers ont été inculpés, détenus ou sont encore recherchés.

– Une opposition affaiblie mais qui n’en a pas fini

Comme dit précédemment, au sortir du 30 juillet, l’opposition ne mobilise plus. La division se fait sur la question de la participation aux élections régionales d’octobre. La même question que la constituante se pose, sauf que cette fois-ci la MUD accepte de participer aux élections (étrange pour une opposition à une dictature non?). Beaucoup d’opposants sont déçus par cette décision. Le parti d’extrême-droite Vente, de Maria Corina Machado, a annoncé quitter la MUD pour des raisons de « cohérence ».

Ce qui est intéressant, c’est que de cette situation, le chavisme peut sortir vainqueur en octobre et asséner un coup encore plus gros à l’opposition. C’est ainsi que certains cherchent des « plans B » pour garder l’exaspération de la population et en attribuer la faute au gouvernement, en allant demander des sanctions économiques contre leur propre pays. C’est le cas par exemple de Julio Borges et Freddy Guevara qui ont fait une tournée européenne début septembre dans ce but précis. Ils ont notamment rencontré le président Macron et le président Rajoy en Espagne.

Julio Borges, Freddy Guevara et Emmanuel Macron à l'Elysée le 4 septembre 2017 © APJulio Borges, Freddy Guevara et Emmanuel Macron à l’Elysée le 4 septembre 2017 © AP

 

– Ingérence nord-américaine

Je ne pouvais pas terminer l’article sans parler du rôle des Etats-Unis d’Amérique dans cette affaire. Bien qu’on l’ait un peu évoqué, j’aimerais y revenir un peu plus en détail. L’hostilité des Etats-Unis envers la révolution bolivarienne a toujours été vive, je ne vous réexplique pas pourquoi.

Le 9 mars 2015, un décret surréaliste d’Obama qualifiait le Venezuela comme une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale ». Aujourd’hui ce décret est toujours en vigueur et les Etats-Unis s’activent à changer le plus rapidement possible de gouvernement au Venezuela. Je ne vais pas vous faire un récit entier sur les détails des ingérences américaines dans le pays, mais seulement vous donner quelques pistes afin de vous montrer les nouvelles méthodes employées pour qu’ils arrivent à leur fin.

On connait la CIA pour ses ingérences en Amérique latine, mais malheureusement pour le gouvernement américain, un peu trop, du coup il a fallu maquiller l’affaire. La CIA ne finance plus directement les actions de déstabilisation, il y a un organe relativement nouveau qui s’en occupe et qui a vu le jour dans les années 80: la NED (la National Endowment for Democracy ou Fondation Nationale pour la Démocratie).
Cet organisme finance partout dans le monde des sois-disant organisations de défense des droits de l’Homme ou de la démocratie, afin de faire transiter les « fonds de déstabilisation » par une vitrine en apparence propre. C’est ainsi qu’elle reverse plusieurs millions de dollars à des « organisation pour les droits de l’Homme » au Venezuela et qui sont utilisés pour la déstabilisation34. Je n’irais pas plus loin dans les détails, je voulais juste attirer votre attention sur les subtilités que peut prendre l’ingérence américaine.

Enfin, on arrive à nos jours avec l’administration Trump. L’élection de l’ANC a également été un coup dur au nord, par conséquent on accélère la cadence pour reprendre le contrôle du pays. La subtilité n’est pas la qualité majeure du président américain Donald Trump comme vous le savez. Il n’a pas hésité à déclarer publiquement ne pas écarter « l’option militaire » pour le Venezuela35, tout en exerçant des manœuvres militaires dans les pays frontaliers comme la Colombie ou le Brésil. Une attitude dangereuse et irresponsable. Tous les pays de la région ont rejeté cette « option militaire »36.
Les Etats-Unis ont également pris une série de sanctions économiques, ciblant notamment la filiale américaine de PDVSA, CITGO. La guerre qu’ils mènent contre le Venezuela, hélas continue, et n’est pas prête de s’arrêter.

Voilà, c’est ainsi que nous terminons notre long voyage à travers la révolution bolivarienne. Quel bilan et quelles leçons pouvons-nous tirer de celle-ci? Comment devons-nous nous positionner par rapport à la situation au Venezuela, depuis la France? Quelques questions auxquelles nous devons impérativement répondre pour clore cette série, mais pour ça, il faut se rendre sur le prochain et dernier épisode.

Si vous voulez aller plus loin…

 

ARTICLE PRÉCÉDENTEpisode 3: La révolution bolivarienne sous Chavez

ARTICLE SUIVANTEpisode 5 (FIN): Bilan, critique, et suite de la Révolution

Notes:

1: Le dernier discours de Hugo Chavez
2: Article 233 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
3: L’opposition considère comme une « fraude constitutionnelle » le fait que Maduro soit vice-président et candidat à l’élection qui suit (Venezuela: la présidence par intérim de Maduro est « une fraude », rtbf.be, 9 mars 2013). L’article 229 de la constitution prohibe effectivement le fait d’être candidat à la présidence et vice-président en même temps, mais la critique est fausse. Maduro n’exerce plus la fonction de vice-président mais de président à la suite du décès de Chavez. Par conséquent, il est tout à fait possible qu’il soit candidat, en qualité de président de la République.
4: Capriles, le maître atout de l’opposition vénézuélienne, Le Figaro, 4 octobre 2012
5: Venezuela : Henrique Capriles, l’opposant qui fait trembler Chavez, France Info, 5 octobre 2012
6: La esperanza de Venezuela, El Pais, 4 octobre 2012
7: Téléchargement du plan disponible en français sur le site de l’ambassade vénézuélien en France: Plan de la Patrie
8;9: Maurice Lemoine, Au Venezuela, victoire du « chavisme sans Chávez », 17 avril 2013
10;11;12: Informations sur le déroulement des guarimbas tirées de: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
13;16: Paulo A. Paranagua, Leopoldo Lopez, prisonnier politique numéro un au Venezuela, Le Monde, 11 septembre 2015
14: Venezuela: Valls soutient Leopoldo Lopez, Le Figaro, 15 octobre 2015
15: Paulo A. Paranagua, La lutte de Lilian Tintori pour la libération des prisonniers politiques au Venezuela, Le Monde, 16 septembre 2015
17: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
18: La CIA confirme publiquement qu’elle travaille au « changement de gouvernement au Venezuela », Venezuela Infos, 26 juillet 2017
19: La page du Conseil National Électoral sur les élections de 2015 étant indisponible, les chiffres des résultats sont tirés de Wikipédia. Néanmoins ils sont fiables, dans la mesure où ils concordent avec ce que l’on peut retrouver dans certains articles de presse (très rares) sur le nombre de voix qu’a perdu le chavisme et gagné l’opposition notamment.
20: Au Venezuela, les défis de l’opposition victorieuse, L’Obs, 7 décembre 2015
21: Projet de Loi d’Amnistie et de Réconciliation Nationale (en espagnol)
22: Articles 70 et 72 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
23: Voir les détails de la procédure de convocation du référendum révocatoire dans cette présentation du CNE
24: Guillermo Alvarado, Une fraude gigantesque dans la collecte de signatures pour le révocatoire est dénoncée au Venezuela, Le Grand Soir, 4 août 2016
25: Ignacio Ramonet, Les 10 victoires du Président Nicolás Maduro en 2016, Telesur, 31 décembre 2016
26: Carolina Cerda-Guzman, La décision du 30 mars 2017 du TSJ: un « auto-coup d’Etat » juridictionnel, 17 mai 2017
27: Venezuela: Maduro appelle le Tribunal suprême de Justice à revoir ses décisions, RFI, 1er avril 2017
28: Article 348 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
29: Le « Rambo » du Venezuela : Oscar Pérez, pilote d’hélico et acteur, Euronews, 28 juin 2017
30: Pascual Serrano, La photo d’un attentat terroriste à Caracas qui transforme la victime en oppresseur, les-crises.fr, 27 août 2017
31: Venezuela : qui sont les victimes des 3 derniers mois de tentatives de coup d’État de la droite?, initiative-communiste.fr
32: Le bilan des victimes des manifestations au Venezuela, les-crises.fr, 6 septembre 2017
33: Les 130 morts du « dictateur » vénézuélien, Le Grand Soir, 9 septembre 2017

34: El desestabilizador furtivo: la NED en Venezuela, Mision Verdad, 4 mars 2014
35: Trump n’écarte pas une « option militaire » pour le Venezuela, Venezuela Infos, 13 août 2017
36: L’Amérique latine rejette en bloc une intervention militaire au Venezuela, Le Monde, 14 août 2017

URL de cet article : https://blogs.mediapart.fr/filip-fi/blog/080717/venezuela-revolution-bolivarienne-de-b-m-4

La « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 4 (fin)

Suite et fin de la partie 3

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La valeur de la monnaie américaine annoncée chaque matin par ce site Web depuis sa création en 2010 est devenu « la » référence pour qui veut acheter des dollars au marché noir (et pour qui les vend). Comment les créateurs de DT établissent-ils le prix de la devise ? En s’appuyant sur les variations du taux pratiquées par les bureaux de change de… Cúcuta (ville située sur la frontière, côté colombien) !

Cette curiosité a pour origine la « résolution numéro 8 » émise par la Banque de la République (la banque centrale colombienne) le 25 mai 2000, durant le gouvernement d’Andrés Pastrana. Il en résulte que si celle-ci établit la parité du peso, sa monnaie nationale, avec le bolivar, elle autorise les cambistes de la frontière, hors de tout contrôle, à établir leurs propres taux. Ce qu’ils font, en les manipulant arbitrairement et de façon disproportionnée.

Il existe, à Cúcuta, plusieurs centaines de ces bureaux de change légaux et illégaux. En vertu d’une autre loi colombienne tout aussi ahurissante, ces officines peuvent effectuer toute transaction sans les reporter aux autorités de tutelle, pour peu qu’elles soient inférieures à 10 000 dollars – mécanisme on ne peut plus utile pour blanchir l’argent du narcotrafic.

C’est donc cette mafia qui, théoriquement, alimente de ses données Dollar Today. Dont les responsables vivent, comme il se doit, à Miami, d’où ils mènent leur activité. Le plus connu d’entre eux s’appelle Gustavo Díaz. Ancien militaire, il a participé le 11 avril 2002 au coup d’Etat contre Chávez et a été nommé sous-chef du cabinet militaire (Casa Militar) durant l’éphémère « gouvernement » du président de facto Pedro Carmona. Expulsé de l’armée, il a demandé en 2005 l’asile politique aux Etats-Unis et l’a bien sûr obtenu.

Qu’on examine cette configuration mafieuse par n’importe quel bout, une conclusion s’impose : c’est avec le soutien de Washington et des autorités de Bogotá qu’est mise en œuvre cette distorsion économique permettant de dévaluer artificiellement la monnaie vénézuélienne et de faire exploser l’inflation (720 % en 2016 d’après le FMI). Le 10 juillet 2015, l’économiste et analyste politique Tony Boza expliquait que DT n’est pas une page Web, « mais le mécanisme que la Colombie a inventé pour agresser l’économie vénézuélienne ; c’est un acte de guerre ; c’est l’équivalent d’un Plan Colombie, économique, contre le Venezuela [1].  » Rencontré en juin dernier, Luis Salas ne dit pas autre chose : « Pour réussir à se positionner comme référence du taux de change, il faut une organisation et une capacité de communication qu’une page Web, à elle seule, ne possède pas. »

Ce que Gustavo Díaz confirme à sa manière. Alors que la Banque centrale vénézuélienne accuse les responsables de DT de tomber sous le coup de la loi fédérale américaine Racketeer Influenced and Corrupt Organizations (RICO) ciblant les organisations criminelles, il confie : « Notre crainte est qu’il y ait un procès, qu’on connaisse ainsi toutes les personnes qui travaillent avec nous et que le gouvernement [vénézuélien] puisse les attaquer directement. Il y a beaucoup de gens derrière nous [2].  »

Historiquement, sur les 2 300 kilomètres de leur frontière commune, une grande partie de la vie « sociale » vénézolano-colombienne a reposé sur la contrebande. Une contrebande « traditionnelle », similaire à celle qu’on observe dans toute zone frontalière, quel que soit le continent. On entre évidemment dans un trafic d’une tout autre nature lorsque, en révélant l’ampleur, 12 210 tonnes – 12 210 tonnes ! – d’aliments, dont manquent cruellement les Vénézuéliens, sont interceptées de janvier à novembre 2014 en direction de la frontière par les forces de la Commission nationale de lutte contre la contrebande. Pour une tonne récupérée de cette « contrebande d’extraction » combien parviennent à destination (avec la complicité, dans un certain nombre de cas, de gardes nationaux ou de militaires vénézuéliens) ? Compte tenu de leur prix subventionné au Venezuela, la valeur du lait, du sucre ou du… papier toilette, peuvent être multipliés par dix en arrivant dans le pays voisin.

En 2016, entre 8 000 et 22 000 litres d’essence s’y dirigeant clandestinement ont été saisis quotidiennement avant de parvenir à destination. On peut incriminer la différence abyssale de son prix de vente entre les deux pays. Mais, là encore, le gouvernement colombien a une responsabilité directe dans le pillage organisé des richesses du Venezuela. Depuis le 10 août 2001, la loi (colombienne) 681 autorise les « petits importateurs d´essence » – comme c’est bien dit ! – à distribuer le combustible en marge de l´entreprise nationale Ecopetrol. Mieux : rendant la contrebande du combustible légale, Ecopetrol se réserve le droit de leur racheter l´essence à prix réduit.

Le 3 mai 2016, après qu’aient été réalisés par ses services 5 087 inspections dans plus de 1 500 établissements privés, mais aussi publics, de distribution d’aliments et de biens prioritaires dans tout le pays, le Défenseur du peuple Tarek William Saab déclara publiquement : « On a détecté de nombreux actes illicites où l’on suspecte la complicité de fonctionnaires et de personnes liées à l’entreprise privée. La justice doit agir avec force et leur appliquer tout le poids de la loi. »

Le 14 août suivant, dans le quotidien Últimas Noticias, l’éditorialiste Eleazar Díaz Rangel s’insurgeait : « Il y a deux semaines, on nous a annoncé, dans un rapport de la Grande mission approvisionnement souverain, qu’on a arrêté soixante-dix bachaqueros dans cette zone [de Petare ; quartier populaire de la capitale] (…) Que l’on sache, aucun n’a été jugé bien qu’il ait commis des délits mentionnés dans la Constitution et dans la Loi des prix justes. On n’a pas connaissance non plus d’une quelconque condamnation. (…) On ne comprend pas cette contradiction. Si l’on ne peut exiger que les rayons soient garnis et qu’il soit possible de tout obtenir tant que la production n’augmente pas, je crois que, oui, on devrait pouvoir montrer les résultats de sanctions infligés aux coupables de ces délits prévus dans notre Constitution. »

La corruption ? Elle existe. Trop. Et à tous les niveaux. Chez les « chavistes ». Mais pas que chez eux (ce serait trop beau).

Les témoignages abondent de négociateurs étrangers qui doivent composer avec des « Señores 10 % » pour obtenir un marché ou faire des affaires dans le pays. Dans les ports, il n’est pas rare que quelque douanier, militaire ou fonctionnaire ne réclame sa dîme pour laisser procéder au débarquement des cargaisons. « Si les importateurs tentent d’échapper aux pots de vin, a dénoncé Luis Peña, directeur des opérations de Premier Foods, dont le siège se trouve à Caracas, les aliments restent sur place et pourrissent. »

Ici, on assiste à la mise en examen d’un ex-gérant du Fonds sino-vénézuélien pour le détournement présumé de 84 millions de dollars destinés à la production d’aliments en 2011 et 2012. Là, c’est l’ex-président et gérant de l’entreprise mixte socialiste Leguminosas del Alba, Oscar Pérez Fuentes, qui est inculpé pour sa responsabilité dans la contrebande de 120 tonnes de haricots secs (mai 2016). Là-bas, à Miami, le 18 juillet 2014, le « bolibourgeois » Benny Palmeri-Bacchi est arrêté à l’aéroport par des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA). Accusé de trafic de cocaïne et de blanchiment d’argent, il appartenait au comité directeur de la Chambre des entrepreneurs vénézuéliens du Marché commun du sud (Mercosur) et possédait, entre le sud de la Floride et le Venezuela, une demi-douzaine d’entreprises ayant pour activité l’importation d’aliments.

A Miami, précisément, ainsi que dans les agglomérations aisées qui l’entourent, est également concentrée la plus grande communauté des Vénézuéliens de la diaspora, majoritairement « anti-chaviste », exilés avec des comptes en banque dans certains cas alimentés à grands coups de trafics, de dessous de table, de pots de vin et de piston. La délinquance n’a ni couleur ni idéologie. « Bolibourgeois » et bourgeois traditionnels travaillent sans difficulté la main dans la main.

Le 26 mai 2014, le député Ricardo Sanguino, président de la Commission des finances et du développement économique de l’Assemblée nationale, alors dominée par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), informait ses collègues que la défunte Commission d’administration des devises (Cadivi) avait approuvé le déblocage de 20 milliards de dollars pour des importations jamais arrivées au pays. En juin 2014, après avoir été écarté du gouvernement, Jorge Giordani qui, ministre de la Planification ou des Finances de Chávez, a régné sur la vie économique vénézuélienne de 1999 à 2014, dénoncera que pour la seule année 2012, 25 milliards de dollars ont été volés et dilapidés à travers les mécanismes d’obtention de devises.

En février 2016, en compagnie d’Héctor Navarro, ex-ministre expulsé du PSUV en 2014, il fera monter la barre très haut en évoquant la somme de 300 milliards de dollars déviée en dix ans à travers des importations fictives et la pratique de la surfacturation. Dommage qu’il n’ait pas profité de cet esclandre pour procéder à une autocritique sur sa part de responsabilité ni surtout apporter une quelconque preuve utile pour démasquer et traquer les délinquants.

Plus extravagante sera la récente déclaration en conférence de presse de la Procureure de la République Luisa Ortega lorsque, ayant rompu avec le pouvoir, elle affirmera sur un ton menaçant, après avoir accusé le président Maduro de « crime contre l’Humanité » pour la répression des manifestations et la convocation d’une Assemblée constituante, avoir entre ses mains « 36 124 enquêtes sur des cas de corruption [3 ». Sans tomber dans une polémique facile, on s’interrogera : comment se fait-il que si peu d’affaires aient été jugées depuis le temps qu’elle occupe sa fonction – elle a été nommée en 2007 – et pourquoi cette affirmation fracassante après avoir rejoint les rangs de l’opposition et pas avant ?

Bien réelle, cette corruption endémique participe de l’anarchie dans la distribution des biens essentiels et le pillage de l’Etat. Encore convient-il de ne pas en faire l’alpha et l’oméga de la crise, imputée par définition à feu Chávez ou au président Maduro. Interrogé sur les fameuses « entreprises fictives » (« empresas de maletín »), l’économiste Luis Salas répond : « J’ai fait un travail où j’ai démontré que, avec le contrôle des changes, les entreprises fictives créées par des chavistes ou autres ont existé. Mais, lorsqu’on examine la comptabilité des devises octroyées par le gouvernement entre 2003 et 2012, on se rend compte qu’elles ont été accaparées par les grandes entreprises, les monopoles, Polar, Cargill, les labos pharmaceutiques, les firmes automobiles… En gros, les entreprises fictives qui n’ont rien importé et détourné l’argent représentent 10 % de l’octroi de devises. La grande fraude, c’est les transnationales. La droite met en évidence les empresas de maletín pour occulter cette responsabilité [4]. »

A travers divers mécanismes, la surfacturation existe, pour ne citer qu’elle. Par exemple lorsque les transnationales s’achètent leurs produits à elles-mêmes, et que la maison mère, à l’étranger, gonfle ses prix.

En 2012, dernière année de gestion de Chávez, celle où il y a eu le plus d’importations, celles-ci n’ont été que d’un cinquième supérieures à celles de 2003 en terme matériel, par tonne ou par kilo. En revanche, elles ont coûté cinq fois plus cher. « Cela signifie que, bien qu’on importe quasiment la même chose, la croissance n’a pas été dans les quantités mais dans les prix. Dans un contexte mondial de déflation ! Le niveau de la demande de devises a été totalement injustifiée. »

Passé inaperçue ou tolérée lorsque le prix du baril était élevé, l’anomalie saute aux yeux dès lors que les revenus de l’Etat diminuent et qu’il faut compter sou à sou.

« Je le dis en forme d’autocritique, il y a eu une absence de contrôle, admet Iván Gil, évoquant ce qu’il appelle l’« intoxication de devises ». Toutefois, il y a des raisons. Quand Chávez est arrivé au pouvoir, le pays connaissait une pauvreté de plus de 50 %. Les Vénézuéliens ne mangeaient pas. On vivait ce paradoxe des boutiques pleines et des estomacs vides, les gens n’avaient pas d’argent. La première réaction de Chavez a donc été d’alimenter la population. Et ça s’est fait par toutes les voies, semer, augmenter les importations. On était capable d’acheter à l’extérieur n’importe quelle quantité, on avait de l’argent. Il fallait le faire et on l’a fait, mais le coût a été très élevé car, à une telle vitesse de paiement de la dette sociale, il a été très difficile de tout contrôler. Sachant par ailleurs que, en matière d’alimentation par exemple, l’Etat manquait de structures pour la transformation et la distribution, abandonnées au secteur privé. Le défi aujourd’hui est d’en reprendre le contrôle, mais ça ne se fait pas du jour au lendemain. »

De son côté, dès 2014, Freddy Bernal, actuel secrétaire général des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) et ministre de l’agriculture urbaine, n’hésitait pas à « mettre les pieds dans le plat » : « Ça ne serait pas une mauvaise chose pour le gouvernement d’avoir des conseillers économiques qui soient non seulement chavistes, mais aussi économistes [5 !  » C’est dire qu’il ne s’agit pas ici d’absoudre de toute faute ou erreur les gestions des présidents Chávez et Maduro. Lucidement, un ancien membre du gouvernement sait faire la part des choses : « Je suis conscient que le pouvoir a parfois exagéré en mettant sur le dos de la guerre économique des erreurs dont il est lui-même responsable. » Mais il ajoute immédiatement : « Toutefois, il y a une réalité : la guerre économique existe, ce n’est ni une excuse ni de la paranoïa. »

Alors que les médias dominants l’occultent systématiquement, on estimera cette opération de déstabilisation responsable à 70 % de la crise mortifère qui affecte le pays. Ce n’est tout de même pas par hasard si les phases majeures de désapprovisionnement interviennent dans des moments précis, à la veille de rendez-vous électoraux – référendum constitutionnel (2007), élections présidentielles de 2012 et 2013, municipales de 2013, législatives de 2015 – et dans la phase actuelle baptisée « Heure zéro » par l’opposition.

Sacrés médias, serait-on tenté de sourire si l’on négligeait leur énorme responsabilité dans la manipulation de l’opinion… « Au Venezuela, la pénurie alimentaire pousse les habitants à manger les animaux des zoos », titre VSD le 16 août 2016. « Des chiens sont abattus et dépecés en pleine rue pour leur viande », annonce le même jour Atlantico. Alors que, en moyenne, d’après La Dépêche (19 août 2016), « chaque habitant a perdu en moyenne trois à cinq kilos », pour ses confrères de L’Express, « le Vénézuélien moyen a perdu 8,5 kg en 2016 en raison de la crise alimentaire » (22 février 2017) [6]. Ils devaient à l’évidence être frappés d’obésité au départ si l’on en juge par la silhouette des participants aux manifestations de l’opposition – des gens qui meurent de faim avec des masques à gaz super-sophistiqués sur le nez [7].

Plus sérieusement, « les pénuries ont eu un impact considérable sur la vie quotidienne, les habitudes et les modes de consommation », témoigne un « chaviste » de base qui vit dans le centre de Caracas, à La Candelaría. Estimant avoir perdu deux bons kilos, il ajoute : « Il y a évidemment une fatigue, une chute du moral, surtout parce qu’on venait d’une énorme facilité en matière de consommation, ces dix dernières années… »

Contrairement à ce qu’affirment les officines de propagande, le Venezuela n’a néanmoins rien d’une nouvelle Somalie. D’après l’Institut national de la nutrition, le pays importe annuellement par personne 138 dollars d’aliments (82,5 en 2004) [8]. En y ajoutant la production nationale, chaque citoyen dispose statistiquement pour se nourrir de 476 kilos par an (396,3 en 1999). Toutefois, à l’exception des classes moyenne et supérieure où, sauf périodes cycliques pendant lesquelles disparaît un produit particulier, le pouvoir d’achat permet de continuer à s’approvisionner quel que soit le prix, tous les Vénézuéliens sont incontestablement affectés par la crise. Alors qu’en « disponibilité énergétique » le pays était arrivé en 2012 à 3200 calories/jour (l’indicateur d’un pays développé), cette moyenne a chuté pour s’établir à 2883 calories/jour – une réduction notable, mais toujours au-dessus des recommandations de la FAO (2720).

Sans tomber dans un humour déplacé compte tenu des souffrances de leurs compatriotes, certains y trouvent même quelques avantages : « Nous étions habitués à des indices exagérés de consommation. Alors que l’Organisation mondiale de la santé [OMS] recommande une disponibilité de 15 kilos de sucre par an et par personne, nous étions à 40 ! Une consommation excessive pour la santé, mais c’était un produit très bon marché, car subventionné… »

Pour répondre à l’agression multiforme de cette guerre économique, le pouvoir a repris l’offensive. « Nous allons vers une consommation chaque jour plus planifiée pour rationaliser l’utilisation des devises, explique Iván Gil. Mais nous sommes face à un défi. Alors que l’Etat a réduit drastiquement les devises au privé pour l’importation d’aliments, et les importe désormais lui-même, comment faisons-nous pour qu’ils arrivent à tout le monde, et de façon égale ? »

Administrés par les collectifs d’habitants, les CLAP apportent une première réponse, fût-elle provisoire et limitée. En distribuant tous les quinze jours aux habitants des quartiers populaires, pour 10 870 bolivars, un panier alimentaire qui en coûterait 140 000 dans la rue, ils ont ramené le sourire sur de nombreux visages et desserré l’étau des pénuries.

Il n’est pas anodin que, dans le cadre des violences exercées par les commandos de choc de l’opposition depuis début avril, la séquestration de camions d’aliments ainsi que l’attaque de dépôts du Mercal (magasins d’alimentation à bas prix de l’Etat et entrepôts des CLAP) et de « Centres d’approvisionnement bicentenaire » paraissent devenir une priorité. A la mi-juillet, à Lecheria (Etat d’Anzoategui), entre 50 et 60 tonnes de beurre, pâtes, viande, sucre, lait, riz, sont ainsi partis en fumée [9]. Il leur faut affamer le peuple pour atteindre leurs fins.

Tant le FMI que la Banque mondiale (BM) ou la Banque interaméricaine de développement (BID) tirent la sonnette d’alarme. D’après leurs dernières déclarations, à la mi-juillet, « les cent jours de manifestations ont laissé un solde très négatif pour l’économie vénézuélienne. » Du fait des « heures non travaillées, des pertes à l’exportation, de la baisse de production du secteur électrique, de la diminution des ventes, des difficultés pour approvisionner des sites problématiques et des coûts en matière de santé et de sécurité », ils évaluent déjà à 5 % la chute du PIB – l’équivalent du « paro petrolero » (grève pétrolière) de décembre 2002 – janvier 2003, induisant une perte de 21 milliards de dollars [10].

Dans le même temps, et depuis 2013, alors que Caracas a payé rubis sur l’ongle – ce que lui reproche la gauche du chavisme – 63,56 milliards de dollars pour le service de sa dette, le « risque pays » a augmenté de 202 %, passant de 768 en 2012 à 2323 en 2016 et rendant prohibitif tout emprunt sur le marché bancaire international. Si l’on rajoute que la City Bank américaine a fermé les comptes du Venezuela (pas ceux des particuliers, juste ceux du gouvernement), une conclusion s’impose : c’est bien d’un étranglement économique qu’il s’agit. Sans préjuger des sanctions annoncées par « le maître de la Maison-Blanche », Donald Trump…

C’est fort de son aval que l’opposition « golpista » a appelé à une grève générale et à la paralysie du pays les 26 et 27 juillet, pour s’opposer à l’élection de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Prêtant à sourire, plusieurs de ses dirigeants ont incité la population à constituer des réserves de nourriture et de produits de base pour toute la semaine. Curieux, non ? Où s’approvisionner quand, d’après eux, on ne trouve plus rien nulle part, ni dans les boutiques ni dans les supermarchés ?

Faute de possibilité de dialogue avec une opposition uniquement attachée à le renverser, le président Maduro, en se basant sur l’article 348 de la Constitution, a en effet convoqué et fait élire le 30 juillet cette ANC pour donner la parole au peuple, « ramener l’ordre, faire justice et défendre la paix ». L’avenir dira si ce grand « remue-méninge », outre la re-mobilisation réussie du « chavisme historique », parviendra à répondre aux défis posés par la conjoncture et entraînera une large réflexion collective.

En tout cas, les questions ne manquent pas. Comment diversifier les exportations ? Avec quoi et où ? Comment rendre efficaces les contrôles ? Comment s’assurer que les biens ayant fait l’objet d’un octroi de devises sont bien importés ? Comment, après avoir démocratisé la consommation, démocratiser la production ? Comment normaliser la distribution des biens essentiels ? Pourquoi ne pas utiliser des mesures plus radicales et « prendre les choses en main » quand il le faut : lorsque manque artificiellement le pain, est-il plus difficile d’empaqueter de la farine que de produire du pétrole, ce que fait parfaitement l’Etat ? Et pourquoi ne pas nationaliser l’industrie pharmaceutique ? Ouvrir le passage à de nouveaux acteurs économiques ? Augmenter et rendre efficace la propriété sociale des moyens de production ? Créer des entreprises alternatives plutôt que d’étatiser les secteurs qui sabotent l’économie ?

Les réponses à ces questions n’impliquent pas forcément d’être introduites dans la Constitution réactualisée. Mais cette reprise d’initiative du chavisme et ce vaste chantier permettront sans doute de les poser. Et de trouver des parades à la guerre implacable et sournoise menée autant contre le peuple que contre l’économie.

Texte et photographie : Maurice Lemoine

Notes

[1] « Cultura al día », Alba Ciudad, Caracas, 10 juillet 2015.

[2]  BBC Mundo, 7 mars 2016.

[3]  El Universal, Caracas, 31 juillet 2017.

[4] On peut entre autres suivre les travaux de Luis Salas sur le site 15yultimo.com

[5] Entretien sur la chaîne Globovisión rapporté dans El Nacional du 30 juin 2014.

[6] D’après une « étude » réalisée par des « scientifiques » de l’Université centrale du Venezuela, l’Université catholique Andrés Bello, l’Université Simón Bolivar, le groupe alimentaire Fundación Bengoa et d’« autres » ONG.

[7] « Au Venezuela, la fable des manifestations pacifiques », Mémoire des luttes, 15 juin 2017.

[8] « Venezuela : estadísticas alimentarias », Caracas, 8 mai 2017.

[9] Lire Marco Teruggi, « Brûler la nourriture : nouvelle tactique de la bataille des trente jours », Venezuela Infos, 13 juillet 2017.

[10] El Mundo, Caracas, 17 juillet 2017.

Lire les parties précédentes de cette enquête : Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 3Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 2Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – partie 1.

 

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Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 3

Août 2017. Vente ponctuelle organisée par un des milliers de Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) mis en place par le gouvernement bolivarien pour fournir directement la population en produits subventionnés.

Des dirigeants de l’opposition aux prélats (bien nourris !) de la Conférence épiscopale vénézuélienne en passant par le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), le grand ami de Washington Luis Almagro, monte un même cri : il faut d’urgence ouvrir un « canal humanitaire » pour permettre l’approvisionnement du pays en matériel et en produits médicaux. D’après Freddy Ceballos, président de la Fédération pharmaceutique du Venezuela, la dette de l’Etat envers le secteur serait colossale : plus de 5 milliards de dollars. En conséquence, les stocks de médicaments disponibles ne correspondent qu’à 15 % des besoins.

En mai 2012, sous Chávez, les mêmes acteurs dénonçaient déjà une coupe de 42 % des devises dans le secteur de la santé ; en 2013, ils annonçaient un niveau de pénurie de 40 % ; en 2014 de 60 %, en 2015 de 70 %. Ce à quoi, après examen des chiffres et statistiques, Pasqualina Curcio répond : « Ils ne correspondent pas au niveau d’importations enregistrés (…) et encore moins aux rapports financiers annuels des grandes corporations transnationales responsables de l’importation de ces produits. »

Ces « grandes corporations » reçoivent des devises à taux préférentiel, achètent les produits à l’extérieur et les vendent en bolivars tant au Système public national de santé (SPNS) qu’aux établissements privés. Alors que, de 2003 à 2014, l’importation de produits pharmaceutiques a connu en dollars une augmentation de 463 %, Henry Ventura, ex-ministre de la santé et actuel directeur de l’Ecole de médecine Salvador Allende, chiffres lui aussi en main, signalait en janvier dernier : « En 2004, les laboratoires ont reçu 608 millions de dollars sans qu’on note de pénuries. » En revanche, plus rien ne va lorsqu’ils obtiennent « un total de 3,2 milliards de dollars en 2013 et 2,4 milliards de dollars en 2014 [1 ». Raison pour laquelle, un an auparavant, alors député, il avait déjà exhorté la Procureure de la République Luisa Ortega à enquêter, « vu qu’on ne trouve plus de médicaments nulle part ». Semblerait-il sans grand résultat.

« Aucune des grandes corporations pharmaceutiques responsables de l’importation de 50 % des produits pharmaceutiques au Venezuela n’a enregistré des pertes, une diminution des bénéfices ou une chute des ventes durant 2015, note Curcio ; pas plus qu’en 2012, 2013 et 2014. » Des propos difficilement contestables car confirmés dans son ouvrage par la reproduction des rapports financiers des firmes en question – Abbott Laboratories C.A., Productos Roche, Novartis de Venezuela S.A., Bayer S.A., Pfizer Venezuela S.A., Sanofi-Aventis de Venezuela S.A., Merck S.A., etc [2].

Le 2 septembre 1973, neuf jours avant le coup d’Etat de Pinochet, les Chiliens pouvaient lire dans le quotidien Clarín : « “Grâce au travail volontaire, les samedis et dimanches, puis au travail de nuit, nous augmenterons la production du sérum dont notre pays a besoin”, affirment unanimement les 45 travailleurs du Laboratoire Sanderson, unique producteur de ce médicament vital au Chili », tandis que leur syndicat, se référant à la pénurie artificiellement créée par ce monopole, ajoutait : « Nous affirmons devant l’opinion publique que notre mouvement légitime (…) a pour objet la défense du pouvoir exécutif lorsqu’il entend réquisitionner les entreprises qui boycottent la production et qui sont vitales et stratégiques pour le pays [3]. »

Comparaison n’est pas raison ? En juin 2017, au Venezuela, les représentants de la Fédération des travailleurs de l’industrie chimique pharmaceutique (Fetrameco) accusaient les laboratoires Calox, Leti, Vargas, Behrens et Cofasa de diminuer leur production de médicaments prioritaires pour la population. De son côté, Richard Briceño, du syndicat des laboratoires Calox, dénonçait : « Ils utilisent la matière première pour fabriquer des produits vétérinaires et abandonnent l’élaboration des médicaments essentiels [4].  »

Au mois de février précédent, après une enquête des services de renseignements, plus de six tonnes de médicaments et de matériel chirurgical avaient été saisies dans deux habitations de Maracaibo (Etat de Zulia). Importés grâce aux dollars préférentiels, ils étaient destinés à partir en contrebande, comme le font d’énormes quantités détournées vers la Colombie.

Rien de plus démoralisant pour quiconque que d’être privé de ce qui rend la vie agréable – savon, déodorant, shampoing, dentifrice ou crème à raser. Quatre grandes entreprises contrôlent le marché des produits d’hygiène au Venezuela : Procter & Gamble, Colgate, Kimberly Clark et Johnson & Johnson. D’après leurs rapports financiers annuels, y compris ceux de 2105, aucune n’a enregistré de pertes ni de diminution des ventes. Entre 2004 et 2011, le firme Johnson & Johnson a reçu du gouvernement environ 2,8 millions de dollars par mois ; en 2014, elle en empoche 11,6 millions pour une même période, quatre fois plus que ce qu’elle recevait habituellement : tous ses produits manquent sur les lieux habituels d’écoulement.

En 2014 encore, Procter & Gamble s’est vu octroyer au taux préférentiel 58,7 millions de dollars, 5,3 fois plus que ce qu’elle recevait entre 2004 et 2011 (11 millions de dollars). S’ils mentionnent les difficultés et incertitudes dues aux taux de change évolutifs (et parfois erratiques), ses rapports annuels n’enregistrent ni diminution des ventes ni pertes opérationnelles au Venezuela [5]. En juillet 2015, en plein marasme affectant les consommateurs, la firme publie ce communiqué : « Ces dernières années, la compagnie a fait dans le pays d’importants investissements destinés à augmenter la capacité locale de production et à offrir des innovations dans nos produits. Il en résulte que notre capacité locale de production a augmenté de plus de 50 % et que nous jouissons aujourd’hui d’une absolue préférence des consommateurs vénézuéliens, qui ont fait de nos marques les leaders dans les catégories où elles sont en compétition [6].  »

En ce qui concerne le papier hygiénique, on offrira ici un sujet d’enquête aux journalistes que ce sujet fascine et qui ont du mal à se renouveler : en 2014, l’entreprise responsable de son importation et de sa distribution, Kimberley Clark de Venezuela, a reçu 958 % de devises de plus que celles qui lui ont été assignées entre 2004 et 2011. On pourrait même suggérer un titre : « Qui a piqué les rouleaux ? » Voire une autre investigation : comment se fait-il que dans tous les restaurants, de la plus modeste « cantina » à l’établissement le plus luxueux en passant par les innombrables « fast food », on trouve sur toutes les tables, à profusion, des serviettes en papier ?

Août 2017. Vente ponctuelle organisée par un des milliers de Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) mis en place par le gouvernement bolivarien pour fournir directement la population en produits subventionnés.

Comme celui de Chávez, le gouvernement de Maduro se caractériserait par une violente hostilité envers le monde des affaires. Pour preuve : en faisant approuver en 2011 (Chávez) une loi organique sur « les prix justes », le pouvoir impose un plafond aux prix des produits de première nécessité et, en établissant en février 2014 (Maduro) une marge bénéficiaire maximum de 30 % sur les biens et services vendus, il ruine les commerçants. Plus personne ne produit ni ne travaille, les prix étant désormais inférieurs aux coûts de production.

Vue sous un autre angle, on ne jurerait pas que l’occupation de la chaîne Daka en novembre 2013 a été totalement injustifiée : après avoir obtenu plus de 400 millions de dollars d’argent public de 2004 à 2012 pour importer des biens électrodomestiques à bas prix, cette chaîne présente à Caracas, Punto Fijo, Barquisimeto et Valencia surfacturait jusqu’à 1000 % ses produits. Quant aux problèmes du magasin d’électronique et d’audio-visuel Pablo Electronica avec les autorités, ils ont commencé à la même époque lorsque a été découverte une augmentation injustifiée – de 400 % à 2 000 % des prix.

Création du chavisme en 2003, les contrôles ont été longtemps limités aux produits de première nécessité. Le pas supplémentaire effectué par Maduro a eu pour objectif, outre la lutte contre les usuriers et les spéculateurs, de limiter l’inflation (la plus haute d’Amérique latine).

Petites ou moyennes, certaines entreprises ont effectivement des problèmes parce qu’en compétition, dans un contexte hyper-spéculatif, avec de puissants concurrents. De véritables monopoles très souvent. Mais, plus globalement, l’analyse des données de n’importe quelle firme, où qu’elle opère dans le monde, permet de constater que le taux de marge moyen se situe non à 30 %, mais autour de 10 % ou 11 %. Pour tout capitaliste, il s’agit d’un bon résultat. Les économistes néolibéraux devant d’ailleurs reconnaître que les marges bénéficiaires sont élevées au Venezuela, ils objectent que « c’est à cause du risque » – l’argument théorique de la spéculation.

Sur les quarante-deux marchandises mises sur le marché par Polar, seules quatre ont un prix « régulé » : la farine de maïs, le riz, l’huile et les pâtes alimentaires. Cela n’a pas empêché que, avant l’élection présidentielle d’avril 2013, l’ensemble de sa production, et non ces seuls produits, ait reculé de 37 % ; au moment de « La Salida » (2014), de 34 % ; avant les législatives de décembre 2015 de 40 % [7].

Pour importer, on l’a vu, les négociants doivent acheter leurs dollars au gouvernement. Nul ne niera ici que le processus bureaucratique complexe ou les changements de règles permanents constituent un casse-tête pour un individu normalement constitué [8]. Ni que la masse globale des devises à octroyer a diminué. Ce qui a provoqué – ou plutôt accentué – un marché parallèle sur lequel la monnaie américaine se négocie bien au-dessus du cours officiel.

En décembre 2012, 1 dollar s’échangeait légalement contre 4,30 bolivars et, au taux parallèle, contre 10 bolivars. En 2013, on passait de 6,30 bolivars au cours légal à 20 dollars au marché noir. Durant les deux derniers mois de 2014, le dollar « libre » était 28 fois plus haut que le dollar « gouvernemental ». A la veille des élections législatives du 6 décembre 2015, il culmine à prés de 900 bolivars pour un dollar, soit une augmentation de 8 900 % en a peine deux ans ! A l’heure actuelle, il atteint 5 000 bolivars (contre 10 au cours officiel) !

Faute de devises obtenues à travers les mécanismes d’Etat, des particuliers, en quête de valeur refuge, achètent des dollars sur le marché noir. De leur côté, certains acteurs économiques – essentiellement les petites entreprises – se voient dans l’obligation de se tourner eux aussi vers ce monde parallèle. Une fois leur marchandise achetée à l’étranger, ils établissent leur prix de vente : salaires, frais généraux et montant de la facture en dollars reconvertie en bolivars, mais en fonction du taux de change prohibitif, ce qui fait exploser la valeur finale du produit. Dans ce cas précis, on peut légitimement attribuer une part de la responsabilité de l’explosion des prix « à la crise » et à un gouvernement dépassé par les événements.

Toutefois, le phénomène ne s’arrête pas là, ce qui en rendrait les effets relativement limités. Il s’aggrave lorsque les importateurs majeurs, bien qu’ayant reçu des devises au taux préférentiel, calculent leurs prix… en fonction du taux illégal. Pour l’explosion de leurs de profits illicites, pour le plus grand malheur du consommateur, qui voit s’écrouler son pouvoir d’achat. Sachant par ailleurs que nombre de corporations, lorsqu’elles reçoivent cinq dollars du pouvoir, n’en utilisent qu’un pour l’importation, et spéculent avec les quatre autres sur ce marché mafieux. Leur « business » n’est pas de pourvoir le pays en aliments, nous explique-t-on, mais « d’acheter et de vendre des dollars, sous prétexte d’acquérir des aliments ».

Les difficultés deviennent définitivement insolubles pour les autorités quand, par ailleurs, le taux de change parallèle explose parce que manipulé.

Sur ce fameux marché, le taux de change a enregistré une tendance constante à la hausse de 1999 à juillet 2012. Mais, de 26 % en moyenne jusqu’à 2011, cette variation annuelle dérape de 2012 à 2015, passant à 223 % (423 % entre 2014 et 2015), affectant la consommation finale et les processus de production. « Les variations les plus importantes, note Curcio dans son ouvrage, ont été enregistrées en octobre 2012 (présidentielle de Chávez), décembre de la même année (élection des gouverneurs des 24 Etats du pays), avril 2013 (nouvelle présidentielle) et décembre 2013 (élections municipales). » A partir de la fin 2013, l’augmentation sera soutenue et disproportionnée jusqu’à janvier 2016 (les élections législatives perdues par le chavisme ayant eu lieu en décembre 2015).

« La valeur de la monnaie sur le marché illégal, dénonce Curcio, ne répond à aucun critère économique ni aux variables associées, ne correspond en rien à la réalité, mais obéit à une intention politique qui cherche la déstabilisation à travers la distorsion des marchés et de l’économie en général. »

L’instrument de cette guerre (pas vraiment) invisible s’appelle Dollar Today (DT).

Maurice Lemoine

Notes

[1]  El Universal, Caracas, 29 janvier 2017.

[2]  La Mano visible del Mercado. Guerra económica en Venezuela, op. cit (pages 101 à 106).

[3] Miguel González Pino et Arturo Fontaine, Los mil días de Allende, Centro de Estudios Públicos, Santiago, 1997.

[4]  Últimas Noticias, Caracas, 6 juin 2017.

[5] P & G, 2015, Annual Report.

[6] « Comunicado de P & G », La Patilla, Caracas, 30 juillet 2015.

[7]  El Telégrafo, Quito, 19 novembre 2016.

[8] On est ainsi passé en 2013 de deux taux de change (l’un officiel, l’autre au marché noir) à quatre taux de change (trois officiels et un au marché noir).

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Lire les deux parties précédentes : Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – partie 1 Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 2

 

Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 2

photo : Maurice Lemoine

Contrairement à une idée largement répandue, le secteur agricole a connu une profonde transformation. « Ceux qui l’ont connu avant la loi des terres de 2001, confie l’ex-ministre de l’Agriculture Iván Gil, savent qu’il s’agissait d’un secteur constitué d’ouvriers agricoles travaillant pour de grandes compagnies. Depuis, l’ascension sociale des paysans a été spectaculaire. » A partir de 2001, plus de 7 millions d’hectares ont été régularisés – les paysans ayant obtenu des titres de propriété – et 3,5 millions d’hectares repris au « latifundio ». Un million d’hectares nouveaux ont été mis en production [1]. Ce qui, bien entendu, ne résout pas tous les problèmes. « Après une progression soutenue jusqu’à 2008, le pays a souffert d’une sécheresse désastreuse de 2008 à 2010, a connu un début de récupération à partir de 2011, une production importante en 2013 et 2014, puis des difficultés en 2015 et 2016 car l’agriculture est un secteur très sensible aux variations économiques nationales. Ceux qui dépendent des engrais et intrants importés sont ceux qui souffrent le plus. » Les grands propriétaires traditionnels, qui se plaignent et que l’on entend.

Néanmoins, grâce aux investissements qu’a lancé Chávez, le monde agricole est celui qui supporte le mieux la guerre économique. Et de fait, ce sont les petits producteurs nationaux qui fournissent le pays en produits vivriers.

Si, parmi les vivres qui disparaissent, se trouvent les vingt aliments les plus consommés par les Vénézuéliens, ce sont ceux que produit le secteur agro-industriel. Là où le capital contrôle la technologie et la transformation des matières premières en denrées élaborées . « Outre qu’ils sont très consommés, note Curcio, leur production et leur distribution sont concentrées entre peu de mains : celles des monopoles et des oligopoles nationaux et internationaux. » C’est-à-dire seulement 10 % des entreprises privées. Sachant que le pouvoir de ces dernières est encore plus grand quand il s’agit de produits très difficiles à remplacer, comme les aliments et les médicaments. Ou, dans un autre domaine, les pièces de rechange pour les véhicules, les machines et les équipements.

Les études chiffrées le constatent : tant la production que la consommation des produits absents sur le marché s’est maintenue relativement constante depuis 2012. D’ailleurs, les importations totales, en 2014, en pleine crise des « guarimbas », ont été en moyenne de 91 % supérieures à celles de 2004. Comme dirait l’autre, « il y a un truc ! » – qu’on nous pardonne la familiarité.

Dans ce Venezuela désormais dépourvu de tout, des tonnes d’aliments et d’autres produits dorment dans des hangars, d’où ils sont dirigés vers des filières illégales. On se contentera ici d’une poignée d’exemples glanés quotidiennement dans la presse vénézuélienne – y compris d’opposition. Le 18 octobre 2013 (quelques semaines avant les élections municipales du 8 décembre), à Maracaibo, la police bolivarienne saisit 10 tonnes de sucre, 3,5 tonnes de riz, 1,5 tonnes de farine de blé, 4500 litres d’huile, etc., dissimulés dans un dépôt de la grande surface Súper tienda Caribe. Le 5 février 2014, dans le Táchira, une opération des services de renseignement permet de récupérer dans plusieurs hangars… 939,2 tonnes (!) d’aliments de première nécessité subventionnés par l’Etat qui se trouvaient soustraits au marché (648 tonnes de riz, 246 de sucre, 37 de grains, 2 de beurre, 54 000 litres d’huile, 300 kilos de café, etc.).

D’autres arrivées de marchandises sont proprement sabotées. Le 14 juillet 2016, dans le port de La Guaira, grâce au déploiement de la « Grande mission approvisionnement sûr », une inspection permet de découvrir quatre-vingt-un conteneurs abandonnés. Destinés tant à des entreprises privées qu’à l’administration publique, ils regorgeaient de produits d’hygiène personnelle, d’ordinateurs, d’imprimantes, d’engrais pour l’agriculture et de produits chimiques nécessaires à la fabrication de médicaments.

Le 31 août 2016, 57 tonnes de viande, de poulet et de poisson en décomposition sont découverts dans les installations de Biangi Mar et d’Avicomar C.A, situés à Los Teques (Etat de Miranda). Même phénomène au mois de juin, quand Distribuidora y Procesadora de Huevos Ovomar C.A. abandonne sur une décharge de Santa Cruz (Etat d’Aragua) trois millions d’œufs stockés depuis le mois d’octobre précédent.

Cas extrêmes que les trois derniers. Car la sphère patronale a tiré les leçons de la « grève générale » de décembre 2002-janvier 2003. A cette occasion, alors que l’on enregistrait les niveaux de production historiquement les plus bas depuis 1999, le secteur public a vu ses revenus diminuer de 12 % et le secteur privé de… 15 %. C’est lui qui, à l’époque, a le plus souffert de son brillant sabotage de l’économie !

Pas question de répéter la même erreur. Les biens sortis du marché pour lui rendre la vie impossible doivent néanmoins parvenir à la population. Mais après mille détours, mille tourments et à un prix hallucinant.

Un retour à la loi de la jungle. Soustraits à grande échelle au marché formel, les produits au prix régulé finissent entre les mains de ceux qu’on appelle les « bachaqueros »  : des revendeurs informels qui, dans les rues, sur les marchés municipaux, dans les lieux les plus improbables, vendent les marchandises en gonflant les prix – ce qui, effet co-latéral, alimente l’inflation. Les grands entrepreneurs ayant donné l’exemple, les sous-fifres suivent le mouvement. Autant par esprit de lucre que pour des raisons purement politiques, des commerces de moindre importance, pharmacies, petits supermarchés, se jettent dans le trafic. Pour augmenter leurs bénéfices, ils détournent leurs marchandises vers le « bachaqueo », puis lèvent les bras au ciel face aux consommateurs en invoquant des retards de livraisons ou les pénuries dues au gouvernement.

Par définition, sur un désordre de ce type se greffent et prolifèrent les mafias. Alors que des files d’attente impossibles serpentent depuis l’aube devant les rideaux de fer des magasins, des groupes de nervis organisés apparaissent à l’heure de l’ouverture et occupent de force les premières positions ou font passer en priorité leurs « protégés ». Qui se livreront un peu plus tard eux-mêmes au « bachaqueo ». Le tout sous l’œil parfois impassible des forces de l’ordre – police municipale, nationale ou gardes nationaux.

Qu’une partie de la population pauvre se dédie à acheter massivement les produits de première nécessité pour les revendre à d’aussi pauvres qu’eux en multipliant le prix par cent a de quoi laisser pantois. Les quinze années de pédagogie révolutionnaire de feu Chávez n’auraient-elles porté aucun fruit ? « Ça nous a surpris aussi, nous confie l’un de nos interlocuteurs. Il faudrait une étude sociologique afin de comprendre pourquoi cette lèpre s’est autant développée alors qu’ont été résolus un certain nombre de besoins objectifs de la population. Ce phénomène, qui a commencé de façon localisée, aurait dû être traité immédiatement comme un problème d’ordre public. On l’a sous-estimé, on l’a laissé croître et, à mesure que la crise économique s’est aggravée, il a fait de plus en plus d’adeptes, les gens voyant dans cette activité un moyen d’augmenter leurs revenus. Mais, à l’origine, il n’a aucunement été spontané. Il y a eu intention délibérée de saboter les réseaux de distribution. »

Et seulement eux. « Les chiffres communiqués par les entreprises privées elles-mêmes permettent de constater que la production d’aliments n’a pas diminué », remarque Curcio. Ainsi de la farine de maïs précuit, la denrée la plus consommée quotidiennement par les Vénézuéliens. Depuis 2013, ceux-ci affrontent les plus extrêmes difficultés pour s’en procurer. Pourtant, statistiquement, sa consommation se maintient aux niveaux habituels. Et tant Alimentos Polar – premier fabricant de produits alimentaires du pays, mais qui ne produit pas un hectare de la céréale en question – que les entreprises qui se partagent les 50 % restants du marché ont maintenu leurs niveaux d’importation/production. Comportement qui se répète pour tous les aliments désormais hors de portée du fait du désapprovisionnement.

C’est ainsi que, le 8 janvier 2017, la police a pu saisir 3 tonnes de farine de maïs précuit dans une résidence de Barcelona (capitale de l’Etat d’Anzoátegui) ; dénoncés par des voisins excédés, les deux spéculateurs arrêtés, récidivistes, revendaient cette denrée devenue introuvable à dix fois sa valeur au prix régulé.

Le 17 mars 2017, sur l’avenue Baralt, dans le centre de Caracas, la boulangerie Maison Bakery est occupée par un groupe d’habitants du quartier, puis saisie par l’Etat. Depuis un certain temps, les clients réclamaient avec véhémence que soient respectés les prix régulés. L’établissement recevait de la farine subventionnée, mais n’offrait aux consommateurs – quand elle les leur offrait – que des pains chaque jour plus petits, passés de 180 grammes à 140 grammes pour le même prix.

Avec les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine, le Venezuela est le pays du continent qui consomme le plus de pain et donc de blé. Une céréale que, du fait de son climat et de son histoire, il ne produit pratiquement pas. Qui importe ce blé acheté sur les marchés internationaux ? L’Etat vénézuélien. Une fois arrivé au port, et à travers Casa, une entreprise publique, le grain est fourni à douze minoteries privées – dont les quatre plus importantes contrôlent 78 % du marché : la multinationale Cargill (27 %), la mexicaine Monaca (26 %), Mocasa (15 %) et Molvenca (10 %).

Président de Cargill Venezuela, Jon Ander Badiola préside également la Chambre vénézolano-américaine de commerce et d’industrie (Venamcham), qui, comme son nom l’indique, représente les intérêts des firmes états-uniennes dans le pays ; s’agissant de Monaca, on se souviendra que le syndicat de ses employés a porté plainte en avril 2016 et réclamé qu’une enquête soit ouverte sur le sort de 550 tonnes de blé mentionnées dans les inventaires de l’entreprise mais introuvables dans les entrepôts ; président de Mocasa, Giovanni Basile Passalacqua a lui le douteux privilège d’apparaître dans les « Panama Papers » pour deux de ses affaires, Gold Lake LLC et Diamond Lake LLC , enregistrées dans le paradis fiscal du Nevada (Etats-Unis) ; Molvenca appartient au multimillionnaire italien Giussepe Sindoni [2]. Tous d’ardents « défenseurs du peuple », on l’aura compris.

« La vérité, c’est que nous manquons de matière première, clame en mars dernier, comme il le fait régulièrement, José Sanchez, porte-parole de la Fevipan, la fédération du secteur. Le Venezuela a besoin de 120 000 tonnes de farine par mois. Or le gouvernement ne nous en fournit que 30 000 tonnes. » Puis suit le refrain désormais universellement connu : « Malheureusement, il n’a pas les devises nécessaires pour acheter la farine dont le pays a besoin. »

Il y a bien sûr vérité et vérité. Il arrive, à certains moments, et ponctuellement, que le Venezuela manque de cette matière première, c’est un fait. « Le gouvernement a annoncé hier qu’il allait acheter du blé à la Russie, nous confie-t-on ainsi, le 19 mai dernier. C’est intéressant. Toutefois, le problème n’est pas la quantité importée, mais comment est distribuée la farine après transformation. » En effet, c’est lors de ce transport que s’organise la pénurie. Brouillant les pistes et gardant en apparence les mains blanches, les minoteries précédemment citées ainsi que quelques autres délèguent la distribution de la marchandise à des sous-traitants. Une majorité des dix mille boulangeries du pays ne sont pas livrées régulièrement. D’autres, au fort pouvoir économique, liés à certaines mafias, reçoivent plus de marchandise que nécessaire. Elles revendent au prix fort, mais dans des délais aléatoires, une partie de leur superflu à celles qui sont dépourvues. Dans un autre registre, on peut voir – comme nous l’avons vu – sur la devanture de nombre d’établissements une affichette « Il n’y a pas de pain ». Curieusement, leurs étals regorgent de gâteaux, brioches, « cachitos » (pain fourré au jambon et au fromage), sandwiches et pizzas. Vendue plus chère, cette production secondaire compense les pertes dues à la non fabrication du pain tant attendu par la population. Laquelle voit sa vie se transformer en calvaire, se privant ou passant son temps à faire la queue.

D’où l’annonce par le président Maduro, en mars dernier, de l’ouverture d’une centaine de boulangeries populaires, sous la responsabilité des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP).

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Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – partie 1

Sous la forme d’un feuilleton en quatre parties que vous pourrez retrouver chaque jour à partir du 11 août 2017, Mémoire des luttes publie une enquête exclusive de Maurice Lemoine consacrée à la question de la « guerre économique » au Venezuela.

Photo : Maurice Lemoine

Alors que la vague de violence déclenchée par une opposition décidée à le renverser a provoqué la mort de plus de cent dix personnes depuis début avril, le président « chaviste » Nicolás Maduro a réussi son pari : faire élire une Assemblée nationale constituante le 30 juillet. Malgré une situation extrêmement tendue et les menaces proférées contre les électeurs par les groupes de choc d’extrême droite, plus de 8 millions de citoyens (41,5 % de l’électorat) se sont déplacés et ont choisi leurs représentants.

Largement traitée par des médias totalement acquis à l’opposition, la grave crise que traverse le Venezuela comporte une dimension systématiquement passée sous silence : comme dans le Chili de Salvador Allende, une sournoise mais féroce « guerre économique » déstabilise le pays.

PARTIE 1

Le 18 janvier 2013, alors que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (en anglais FAO) vient de publier son rapport annuel [1], son ambassadeur Marcelo Resende de Souza visite au Venezuela un marché de Valencia (Etat de Carabobo), accompagné du vice-président de l’époque Nicolás Maduro. « Nous possédons toutes les données sur la faim dans le monde, déclare-t-il. Huit cents millions de personnes ont faim ; 49 millions en Amérique latine et dans la Caraïbe, mais aucune au Venezuela parce qu’ici la sécurité alimentaire est assurée. »

Etrangement, quatre mois à peine se sont écoulés que, la maladie ayant emporté Hugo Chávez et son ex-vice-président venant d’être élu chef de l’Etat, le quotidien (et porte-parole officieux des multinationales espagnoles) El País entonne une toute autre chanson : « Le désapprovisionnement accule Maduro » [2]. Certes, la pénurie concerne principalement, à ce moment, le papier hygiénique (qui, pendant de longues semaines, va fournir un passionnant sujet de dissertation aux pisse-copies du monde entier), mais, mentionne El País, elle s’ajoute à « une absence cyclique (…) de la farine, du poulet, des déodorants, de l’huile de maïs, du sucre et du fromage (…) dans les supermarchés ».

Ainsi débute médiatiquement ce qui va devenir « la pire crise économique » connue par ce pays, « potentiellement l’un des plus riches au monde », du fait de sa « dépendance à l’or noir », de « la baisse du prix du baril de pétrole » et de « la gabegie du gouvernement ». Alors que les porte-paroles de l’opposition incriminent en vrac l’excessive intervention de l’Etat, la régulation « autoritaire » des prix, l’impossibilité qui en découle pour l’entreprise privée de couvrir ses coûts de production, le manque de devises octroyées par le pouvoir pour importer matières premières et produits finis, les pénuries deviennent chroniques, les rayons des supermarchés désespérément vides, les files d’attente interminables, le « marché noir » omniprésent. « Au Venezuela, la baisse du pétrole fait flamber les prix des préservatifs » pourra bientôt titrer Le Figaro (17 février 2015). Même les médicaments deviennent introuvables, attisant l’angoisse et les souffrances de la population.

Une telle situation a de quoi émouvoir les humanistes du monde entier. « S’il y a une crise humanitaire importante, c’est-à-dire un effondrement de l’économie, au point qu’ils [les Vénézuéliens] aient désespérément besoin d’aliments, d’eau et de choses comme ça, alors nous pourrions réagir », annonce sur CNN, le 28 octobre 2015, le chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (Southern Command), le général John Kelly, en réponse aux appels « désespérés » de la « société civile » vénézuélienne. Dès 2014, alors que la Table d’unité démocratique (MUD) appelait au renversement du chef de l’Etat en lançant l’opération « La Salida » (« la sortie »), l’une de ses dirigeantes, María Corina Machado, avait tracé la voie : « Certains disent que nous devons attendre les élections dans quelques années. Est-ce que ceux qui n’arrivent pas à alimenter leurs enfants peuvent attendre ? (…) Le Venezuela ne peut plus attendre ! » La violente séquence subversive échoua, mais se solda par 43 morts et plus de 800 blessés. Et les Vénézuéliens continuèrent à éprouver des difficultés chaque jour plus insupportables pour s’approvisionner.

Le 6 décembre 2015, lors des élections législatives, les tracas, les privations et le mécontentement ayant érodé le moral des citoyens de tous bords, le chavisme perd 1 900 000 voix et devient minoritaire à l’Assemblée. Inversant les termes de l’équation, la grande internationale néolibérale célèbre ce triomphe de la « démocratie » sur le « chaos ». Soumis à une information triée et rassemblée pour conforter cet a priori, bien peu, en particulier à l’étranger, ont conscience de ce que cette victoire a reposé fondamentalement sur un torpillage de la « révolution bolivarienne » par une déstabilisation économique similaire à celle employée dans les années 1970 au Chili contre Salvador Allende. Dénoncée en son temps par les progressistes (plus organisés, lucides et courageux à l’époque qu’aujourd’hui), cette dernière fut officiellement confirmée, trente-cinq années plus tard, par la déclassification de vingt mille documents des archives secrètes du gouvernement des Etats-Unis. S’agissant de la « crise vénézuélienne », on peut donc espérer voir cesser la déconnexion entre discours médiatique et réalité dans environ… trois décennies. Ce qui, malheureusement, arrivera un peu tard pour la compréhension des événements et la défense urgente, sur la terre de Bolivar, d’une démocratie particulièrement menacée. Mais permettra sans doute à ceux qui, actuellement, ferment volontairement ou détournent lâchement les yeux, de vendre du papier en publiant et commentant avec une indignation de bon aloi ces « stupéfiantes révélations ».

Rien de nouveau sous le soleil, pourtant. En matière de « déstabilisation économique » débouchant sur un coup d’Etat, le Chili de l’Unité populaire (4 septembre 1970 – 11 septembre 1973) demeure évidemment une référence incontestée. Rien de plus clair que l’ordre donné par Richard Nixon à la Central Intelligence Agency (CIA) : « Make the economy scream ! » (« faites crier l’économie »). Ainsi que la multiplication des mesures de rétorsion mises en œuvre contre Santiago : blocage des biens et avoirs chiliens aux Etats-Unis, disparition des machines et pièces de rechange pour les mines, manœuvres à l’international pour empêcher la consolidation de la dette chilienne, pressions sur le cours du cuivre, saisie-arrêt des exportations de ce métal vers l’Europe… En 1972, du fait des mesures sociales et de l’augmentation du pouvoir d’achat, la consommation populaire augmente considérablement. Suspendant la mise en vente de leurs stocks, retenant leurs marchandises, les entreprises privées provoquent délibérément des problèmes de ravitaillement. Des files d’attente interminables se forment à l’entrée des magasins. La majorité des biens de première nécessité – dont l’inévitable papier hygiénique ! – ne se trouvent plus qu’au marché noir. Quotidien chilien « de référence », El Mercurio se délecte : « Le socialisme c’est la pénurie ». Casseroles vides à la main, des milliers d’opposants se rassemblent dans les rues. Le 25 juillet 1973, grassement « arrosée » de 2 millions de dollars par la CIA, la puissante fédération des camionneurs déclare une grève illimitée et immobilise sa flotte de poids lourds pour empêcher les aliments de parvenir à la population. Dans très peu de temps, il ne restera au général Augusto Pinochet qu’à intervenir pour mettre un terme à la débâcle de l’« économie socialiste ».

Les difficultés du peuple constituant un ferment constant de révoltes, des techniques relevant de la même philosophie avaient déjà été utilisées contre Cuba. Prenant acte du fait qu’on ne pouvait compter sur un soulèvement populaire pour renverser Fidel Castro, le sous-secrétaire d’Etat américain aux affaires internationales Lester D. Malory conseilla dans son rapport du 6 avril 1960 : «  Le seul moyen prévisible de réduire le soutien interne passe par le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (…) Tout moyen pour affaiblir la vie économique de Cuba doit être utilisé rapidement (…) dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement. » Le 3 février 1962, dans le but d’étrangler l’île, John Fitzgerald Kennedy annoncera la mise en place de l’embargo – toujours en vigueur actuellement. Sans résultat dans ce cas, à l’exception des souffrances inutiles infligées au peuple cubain.

Vingt ans après Cuba avec Fulgencio Batista, le Nicaragua sandiniste s’est débarrassé en 1979 de son dictateur Anastasio Somoza. Alors que les premières élections libres doivent avoir lieu le 4 novembre 1984 et que les troupes contre-révolutionnaires – la « contra » –, financées, entraînées et approvisionnées par les Etats-Unis, harcèlent le pays depuis le Honduras et le Costa Rica voisins, des agents des forces spéciales américaines minent les eaux de plusieurs ports nicaraguayens en début d’année. De nombreux navires ayant été endommagés, les primes d’assurance augmentent, les bateaux marchands étrangers évitent la destination, affectant très fortement l’économie par la réduction drastique des importations et des exportations. Objectif atteint ! « La pénurie au cœur des élections », titre et développe Libération, le 2 novembre 1984 : « Au marché noir, on peut pratiquement tout acheter, à condition d’y mettre le prix : 65 cordobas les deux piles de radio (produit rare), 160 le tube de dentifrice. L’occupation principale de quelques centaines de “hiboux” consiste à se procurer des dollars au marché noir (environ dix fois le taux officiel) puis à partir s’approvisionner au Costa Rica ou au Guatemala. Les produits sont ensuite revendus jusqu’à vingt fois le prix officiel, dans les baraques [du marché] de “l’Oriental” de Managua. (…) L’étatisation économique se renforce de jour en jour. (…) Les partis d’opposition affirment que les problèmes de ravitaillement ont constitué le thème le plus mobilisateur [c’est nous qui soulignons]. »

Les Nicaraguayens n’étant pas tombés dans le piège et le sandiniste Daniel Ortega ayant malgré tout été élu président de la République avec 67 % des voix, Washington doublera la mise en imposant au Nicaragua un embargo commercial total en 1985. Cette agression militaire et économique entraînant une très forte dégradation de la situation, le pays s’endettera, s’enlisera dans une gestion de survie et devra mettre genoux à terre, « vaincu par la faim et la guerre », lors de l’élection présidentielle du 25 février 1990.

Au Venezuela, si Hugo Chávez a évoqué le concept de « guerre économique » dès 2010, le premier à la théoriser, en 2013, a été Luis Salas. La source d’inspiration initiale de ce chercheur du Centre stratégique latino-américain de géopolitique (Celag), très éphémère ministre de l’économie en 2016, a de quoi surprendre : loin des exemples latino-américains précédemment cités, il explique avoir fondé les prémices de sa réflexion sur l’ouvrage Les problèmes politiques du plein emploi [3] que l’auteur polonais Michal Kalecki (1899 – 1970) écrivit en se basant sur son expérience vécue… en France, sous le Front populaire. « Il y dit que, d’un point de vue marxiste conventionnel, on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé. Car, paradoxalement, pendant ses trois années, à travers les hausses salariales et l’augmentation de la consommation ainsi que la croissance enregistrée, le gouvernement de Léon Blum avait permis un enrichissement des entrepreneurs et des commerçants. »

Or, et même en supposant que ceux-ci ont tout intérêt à ce qu’un gouvernement, à travers le plein emploi, augmente le pouvoir d’achat de la population, ce type de politique pose au capital un problème fondamental. « Pour les patrons, le plein emploi rend la main d’œuvre plus chère et les travailleurs moins dociles, moins susceptibles d’accepter n’importe quoi. Entre autres inconvénients, le capital ne peut plus jouer sur la menace de licenciement. Par ailleurs, le gouvernement Blum avait commencé à assumer de nombreuses tâches qui, normalement, appartenaient aux patrons, comme la distribution des aliments. Leur pouvoir reposait là-dessus… » Politique à court terme, le problème devient économique à long terme. « Leur pouvoir, en tant que classe, pouvait être déplacé. » La presse de droite se déchaîna alors contre les « salopards en casquette » qui allaient profiter des congés payés ; financiers et industriels spéculèrent et transférèrent leurs capitaux vers l’étranger. La suite appartient à l’Histoire de France. Mais présente de fait quelques similitudes avec ce qui se passe au Venezuela où, s’estimant menacé, le « monde de l’entreprise » participe activement au sabotage de l’économie.

« En 2013, quand Maduro est arrivé au pouvoir, rappelle Salas, la loi du travail, la dernière qu’a signée Chávez [le 30 avril 2012], venait d’être approuvée. Et cette loi, bien qu’elle n’altère pas la relation capital/travail, crée un nouveau rapport qui complique la domination sur les travailleurs. Elle octroie la stabilité salariale, réduit la durée du travail à quarante heures hebdomadaires, sanctionne les licenciements injustifiés, rend les vacances obligatoires, crée des avantages nouveaux, etc. Dès lors, patronat et négociants ont affiné leurs techniques pour se débarrasser de Maduro. »

« Affiner » est bien le mot, car ils n’en étaient pas à leur coup d’essai. En 2001, après la signature de 49 décrets-lois emblématiques – loi sur les hydrocarbures, loi sur la terre et le développement agraire, loi de la pêche, etc. –, puis, surtout, fin 2002, après l’échec du fugace coup d’Etat américano-militaro-médiatico-patronal d’avril, Chávez lui-même a dû affronter ce type de déstabilisation. Du 2 décembre 2002 au 9 février 2003, alors que ses hauts cadres dirigeants paralysaient la compagnie pétrolière PDVSA et que le pays sombrait, victime non d’une « grève générale » mais d’un « lock out » patronal, les aliments et autres biens de première nécessité disparurent dans les « barrios ». C’est l’époque où, dans l’Etat de Zulia, on put voir des producteurs de lait jeter dans les rivières des millions de litres de leur production pour générer la pénurie.

Particulièrement affectée et ouvertement poussée à se révolter comme elle le fit (spontanément) lors du « caracazo » en 1989 [4], la population modeste, base sociale du chavisme, conserva son sang-froid et ne tomba pas dans la provocation. Au terme d’une bataille de soixante-trois jours, le « comandante » reprit le contrôle, mais, la paralysie de l’activité économique avait coûté 20 milliards de dollars au pays et une remontée spectaculaire de la pauvreté – passée de 60 % en 1997 à 39 % fin 2001, elle atteignit 48 % en 2002 puis 55,1 % en 2003. Près de 590 000 travailleurs, essentiellement des femmes, se retrouvèrent sans travail de 2001 à 2003 ; les morts par dénutrition augmentèrent de 31 %.

La reprise du contrôle de PDVSA et l’affectation des revenus pétroliers au financement des politiques sociales permettront de renverser la situation (21,2 % de pauvreté en 2012) jusqu’à l’actuelle phase de déstabilisation.

Ainsi, donc, à en croire la vulgate en vogue, depuis que la crise financière internationale a orienté le cours du pétrole à la baisse en 2008, la rente ne suffit plus à couvrir la facture des importations. Etonnant, non ? Ayant pulvérisé les sommets à la mi-2008 (150 dollars le baril), l’or noir est certes redescendu à 38 dollars en 2015 avant d’osciller entre 21 et 24 dollars en 2016, mais il se vendait à… 7 dollars le baril en 1998, lors de l’arrivée au pouvoir de Chávez. Et personne ne se souvient avoir vu à l’époque de longues files d’attente devant les commerces – depuis les échoppes jusqu’aux supermarchés.

D’aucuns pourraient objecter que, plongés alors en masse dans la pauvreté, les Vénézuéliens consommaient beaucoup moins à l’époque qu’à l’heure actuelle (ce qui est vrai !) ; bien peu le font car ce serait évidemment un hommage rendu implicitement par le vice à la vertu. Mais en tout état de cause, avec un pétrole remonté en 2017 aux alentours de 40 dollars, la théorie de la population « au bord de la famine » à cause du « pays en faillite » résiste mal à la réflexion (pour peu, bien sûr, qu’il y ait une réflexion).

Commençons par le commencement – d’après les porte-parole officiels et officieux du patronat, le gouvernement n’octroie pas aux entreprises les dollars nécessaires à l’importation et à la production – et tentons d’analyser la situation…

Quatre-vingt-quinze pour cent des devises du pays proviennent de l’exportation du pétrole. Cette situation structurelle date de 1920, année où a été approuvée la première loi sur les hydrocarbures et où s’est établi le mécanisme à travers lequel l’Etat capte une partie, plus ou moins importante selon les périodes, de la rente pétrolière. Depuis le début de ce XXe siècle, la bourgeoisie s’est ingéniée à se réapproprier cette rente en échangeant ses bolivars contre des dollars et à l’utiliser essentiellement pour importer – ce qui ne présente aucun risque et ne requiert aucun investissement. Il en résulte que, pour en revenir à la période actuelle, les 10 % des exportations non pétrolières du Venezuela sont constitués de produits minéraux (26 %), chimiques (45 %), de plastiques et de caoutchouc (3 %), de métaux (10 %), tous produits par… des entreprises publiques. La contribution du secteur privé, en moyenne, ne dépasse pas 1 % du total des exportations [5].

Ce n’est donc pas le pétrole en soi qui constitue un problème, mais le fait que si les devises se trouvent initialement et en quasi-totalité entre les mains de l’Etat c’est parce que le secteur privé, moteur autoproclamé d’une économie « dynamique » et « efficace », se limite (dans le meilleur des cas) à fournir par l’importation le marché intérieur, en prenant une confortable marge au passage, et ne participe quasiment pas à l’accroissement de la richesse nationale. Plutôt que d’investir, il n’a pour préoccupation que de récupérer le magot et de l’utiliser à son profit.

Une fois ce cadre global établi, on cherchera l’erreur : depuis qu’en 2003 a été instauré un contrôle des changes pour éviter la fuite des capitaux, les entreprises privées ont reçu de l’Etat 338,341 milliards de dollars pour l’importation de biens et de services. En 2004, alors qu’elles ont disposé à cette fin de 15,75 milliards de dollars, on n’a constaté aucune pénurie. En 2013, alors que la somme attribuée a quasiment doublé pour atteindre 30,859 milliards de dollars, les principaux biens essentiels ont disparu [6]. Doit-on parler de magie ? Peut-être. Mais, dans ce cas, de magie noire.

Si la crise économique mondiale et la baisse des prix du pétrole ont évidemment un rôle dans la dégradation de la situation, elles n’en sont aucunement la cause principale. La conviction des néolibéraux nationaux et internationaux qu’il fallait profiter de la mort de Chávez pour « achever » la « révolution bolivarienne » a incontestablement marqué le point d’inflexion vers l’organisation du désastre. Dès lors, d’après Pascualina Curcio, professeure de sciences économiques à l’Université Simón Bolivar, s’articulent quatre phénomènes : une pénurie programmée et sélective des biens de première nécessité ; une inflation artificiellement provoquée ; un embargo commercial camouflé ; un blocus financier international. Auxquels on ajoutera, depuis avril 2017, la violence insurrectionnelle soutenue par les Etats-Unis, leurs alliés régionaux (Argentine, Brésil, Mexique) ainsi que l’Union européenne, sanctifiée par les commissaires politiques des médias. Ce que d’aucuns appellent « une guerre de quatrième génération ».

En 2004, tandis qu’étaient importés pour 2,1 milliards de dollars d’aliments, chacun pouvait se nourrir dans des conditions normales. En 2014, avec 7,7 milliards, une augmentation de 91 % – sachant que, depuis 2004, le gouvernement octroie les dollars à un taux préférentiel pour l’achat des biens essentiels –, on ne trouve plus ni beurre, ni huile, ni farine de maïs précuite, ni riz, ni lait en poudre, ni pâtes alimentaires, ni lait pasteurisé, ni viande de bœuf, ni fromages, ni mayonnaise, ni sucre, ni café sur les rayons des commerces et des grandes surfaces. En revanche, les gondoles croulent sous les boissons gazeuses, les galettes, les biscuits, les friandises, les gourmandises et autres sucreries, les conserves exotiques, les surgelés sophistiqués. De quoi s’interroger sur la curieuse « crise humanitaire » dont le monde entier a entendu parler.

Le 20 mai 2016, Agustín Otxotorena, un entrepreneur basque pas spécialement « chaviste » résidant à Caracas, fatigué de répondre à ses amis et proches qui, depuis l’Espagne, s’alarmaient pour sa santé dans un pays affecté par une famine similaire à celles qui frappent la Somalie ou l’Ethiopie, en fut réduit à publier sur sa page Facebook une série de photographies particulièrement édifiantes prises dans les établissements commerciaux des secteurs des classes moyenne et supérieure de l’est et du sud-est de Caracas (les fiefs de l’opposition). « Si tu as de l’argent, persiflait-il, il y a du whisky 18 ans d’âge, du rhum vénézuélien exquis, du champagne français, de la vodka russe ou suédoise, des bonbons belges, des viandes savoureuses, des langoustes, des vêtements de marque, des restaurants exclusifs, des discothèques spectaculaires, des plages avec des yachts, des clubs de golf et hippiques, des terrains de tennis et de football, et tout un pays à l’intérieur d’un autre pays, où il n’y a pas de pauvres, où les femmes et les enfants sont blonds, vont dans des collèges exclusifs, des universités exclusives, et se divertissent dans l’Ile de la Tortue ou dans l’archipel de Los Roques, là où les uniques Noirs ou pauvres sont les serveurs, le personnel des services ou de la sécurité », avant de conclure l’une de ses dernières livraisons d’un rageur (et en majuscules) : « JE SUIS FATIGUÉ DES MENSONGES ! [7] »

D’où la question que tout un chacun (à condition de ne pas être journaliste) se pose forcément : pourquoi y a-t-il pénurie de certains produits et pas d’autres, pourquoi des aliments sont-ils si difficiles à obtenir et d’autres non ? Pourquoi les fruits et les légumes, par exemple, n’ont-ils pas disparu ?… réponse dans la Partie 2 de cette enquête.

Maurice Lemoine

Notes

[1] « Panorama de la Seguridad Alimentaria y Nutricional en América Latina y el Caribe 2012 », FAO, Rome, 2012.

[2] Alfredo Meza, « El desabastecimiento acorrala a Maduro », El País, Madrid, 16 mai 2013.

[3] Essai initialement publié en 1943 dans le Political Quarterly, fondé à Londres en 1930 par Leonard Woolf (époux de Virginia Woolf).

[4] Révolte populaire brutalement réprimée par le gouvernement du social-démocrate Carlos Andrés Pérez – 3 000 morts – en février 1989, à la suite d’un ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international (FMI).

[5] Pascualina Curcio, « Mitos sobre la economia venezolana », 15 y ultimo, Caracas, 17 juin 2017.

[6] Pascualina Curcio, La Mano visible del Mercado. Guerra económica en Venezuela, Editorial Nosotros Mismos, Caracas 2016. De nombreux chiffres mentionnés dans cet article proviennent de cette étude. Voir également sur le Web : « Venezuela : tout comprendre sur l’inflation et les pénuries », Venezuela Infos, 29 mai 2017.

[7] Voir : https://www.youtube.com/watch?v=p447jwE7lac

URL de cet article : http://www.medelu.org/La-guerre-economique-pour-les-Nuls