Les débats de l’Assemblée Constituante : de la corruption comme usage privé de la chose publique.

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Avec l’Assemblée Nationale Constituante le modèle de société est en débat. Dans ce modèle, l’économie occupe une place centrale. Le pain de chaque jour est vital à tout le reste, sauf dans les moments d’exceptions politiques, qui, nous le savons, ne sont pas éternels. Produire ce pain peut être garanti par un privé, par l’Etat, par une communauté organisée, ou par une alliance entre parties. Cela semble être un consensus dans le chavisme actuellement et pour les années à venir.

A l’intérieur de ce possible consensus des débats ont lieu. L’un d’entre eux concerne l’Etat. Le point d’accord est que l’intervention de ce dernier est nécessaire, et que certaines branches de l’économie doivent être sous son contrôle. Il serait nécessaire de déterminer lesquelles, selon les objectifs pour l’étape que nous traversons, et dans une perspective de  transition au socialisme. Cependant, la discussion se complique à l’heure de tirer le bilan de dix-huit ans de tentatives, d’essais, de plans déjà exécutés. Qu’est-ce qui a pu se faire et qu’est-ce qui n’a pas pu ? Et pourquoi ?

La droite en profite comme d’habitude pour réaffirmer son sens commun néolibéral : l’Etat est inefficace, le secteur privé sait, lui, gérer. Pour démonter cette matrice il est facile de voir qu’il n’y a jamais eu de véritable entreprise privée au Venezuela, pas plus celle qui a vécu des devises de l’Etat que celle qui a toujours préféré importer pour spéculer, que produire sur place. Mais l’Etat en tant que tel ? Que se passe-t-il avec la production sous son contrôle, avec les entreprises expropriées, achetées, créées, avec les plans de développement agricoles, les objectifs tracés? C’est là que semble être la zone complexe, qui reste peu abordée, et rend difficile le débat sur le modèle, sur de possibles mesures centrales à prendre dans ce pays en guerre, où l’Etat doit avoir un rôle déterminant.

Particulariser la discussion peut en réduire la portée, la mener dans l’abstrait peut affaiblir la force de l’argumentation. En guise d’équilibre impossible je vais parler d’une expérience récente: le débat mené dans le cadre des déplacements des députés constituants dans les territoires avec des ouvriers de la Centrale Sucrière Ezéquiel Zamora, et avec des producteurs agricoles dans le Centre Technique Productif Socialiste Florentino, les deux situées à Barinas, toutes deux propriétés de l’Etat. La conclusion à laquelle on arrive est que les projets ont été bien posés selon les capacités du territoire, selon les marchés d’achat et vente, et malgré cela n’ont pas réussi à se développer. Ils fonctionnent à un pourcentage de production inférieur à leur potentiel, sans compter qu’ils devaient, selon le plan, croître.

Que s’est-il donc passé ? Quelles raisons ont empêché le développement de ces entreprises ? Il ne s’agit pas dans ces cas, comme c’est arrivé dans d’autres, d’achats d’entreprises qui sur le point d’être mises en faillite par leurs propriétaires, avec des machines obsolètes et des marchés fermés. Les réponses sont diverses mais elles se concentrent en un point: la corruption, c’est-à-dire la mauvaise utilisation des fonds, l’utilisation de ce qui est public pour le bénéfice personnel/familial, comme par exemple, de l’argent qui est arrivé et n’a pas été investi, du bétail  et des machines vendus illégalement – l’univers de la corruption est bien plus grand: évasion fiscale, comptes dans des paradis fiscaux, surfacturations et un etcetera dans lequel les grands entrepreneurs sont experts.

Il s’agit d’un thème difficile à aborder, parce qu’en partie, c’est une arme avec laquelle la droite – immergée jusqu’au cou dans la corruption – attaque tous les processus progressistes et révolutionnaires. Le problème c’est que nous ne pouvons laisser à ces secteurs le monopole de « l’explication ».  Un de ceux qui, depuis nos propres rangs, étudient le sujet, c’est, par exemple,  le vice-président bolivien Álvaro García Linera, qui dans une entrevue récente,  exprime des concepts comme celui de la « démocratisation de la micro-corruption » et pose la question centrale: que faire devant ce problème?

« C’est un fait qui te ronge la morale, alors que la seule force qu’on a quand on vient d’en bas c’est la force morale (…) Si tu deviens permissif tu perds ta force morale (…) Si tu perds moralement tu perds générationnellement, la pire défaite d’un révolutionnaire est la défaite morale. Tu peux perdre des élections, perdre militairement, perdre la vie, mais ton principe, ta crédibilité sont toujours debout, par contre quand tu perds la morale tu ne te relèves plus ». Il explique, en mettant l’accent sur la dimension morale, la nécessité d’identifier les responsables, de les juger, de se frapper durement.

Cet impact moral est évident. En particulier à cause de l’impunité qui a généralement régné face à ces situations. On pourrait formuler plusieurs hypothèses pour expliquer que la logique de sanctionner la personne en l’écartant de son poste – parfois pour le nommer à un poste équivalent – a substitué celle de juger: la culture politique, la corrélation de forces, le manque de suivi qui permettent de mener les cas à la justice. Il existe sûrement plus d’explications. L’absence de sanction des responsables affecte les ouvriers, les producteurs agricoles, les habitants de la zone, du pays, mine la bataille d’idées de la révolution, sa construction d’un sens commun.

Il existe une autre dimension en plus de la morale: l’économique. Prenons un cas qui apparaît systématiquement dans chaque commune, ou territoire agricole: Agropatria, l’entreprise publique qui doit fournir des matières premières pour la production. Toutes les descriptions signalent que l’entreprise dispose des matières premières nécessaires mais que celles-ci sont revendues par des réseaux de « bachaqueros« . Les recherches conduisent à la complicité entre le personnel de l’entreprise et des revendeurs. Le gain pour les corrompus et les mafias est important, le poids pour les producteurs aussi; leurs coûts de production augmentent, leurs gains diminuent, les prix –  avec des bénéfices extraordinaires pour les intermédiaires –  augmentent, le pouvoir d’achat est frappé, la guerre économique en devient plus aiguë pour les secteurs populaires.

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Débattre des causes de la situation de l’économie publique est la clé pour aborder le modèle et les mesures nécessaires, immédiates et stratégiques. L’hypothèse est que le problème  ce n’est pas le modèle socialiste – comme le martèle la droite –  mais qu’il n’a pas été possible de développer comme prévu la stratégie. Cela est dû, en partie, à la corruption qui a freiné, parfois brisé, des initiatives clés. Nicolas Maduro l’a dit dans son discours devant l’Assemblée Nationale Constituante:  » Le neuf n’arrive pas à naître, et parfois il se met à mourir à cause de la bureaucratie et de la corruption. Et le vieux n’arrive pas à mourir, et parfois il poignarde le neuf ». La corruption dans la sphère de l’Etat n’est pas l’œuvre du chavisme mais une partie endémique de la formation économique, politique et étatique, pétrolière, un lubrifiant constitutif du capitalisme. Ce n’est pas un problème nouveau, il ne se résout pas d’un coup de baguette magique.

Les récentes lois proposées par le président Maduro face aux grands réseaux de corruption du CENCOEX et des systèmes publics d’octroi de devises aux entreprises privées censées importer des médicaments ou aliments mais qui les ont revendus sur le marché parallèle, vont dans le bon sens : il s’agit non seulement de reprendre les enquêtes freinées par le Ministère Public, mais de confisquer les biens de ces grands groupes privés pour les remettre non à l’Etat mais directement à la population. Il y a eu plusieurs arrestations ces dernières semaines: au sein du Ministère Public, de la compagnie publique du pétrole PDVSA, à l’Hôpital de Valencia, et Maduro a demandé de reprendre l’enquête de CADIVI, l’organe chargé d’octroyer des devises étrangères. Si on y ajoute aussi le cas, par exemple, de Pequiven, filiale de PDVSA, au début de l’année, on voit que le problème touche des zones clés de l’Etat pour le développement économique, et qu’il existe des responsabilités dans les hautes sphères. La capacité d’affronter les agressions multiformes seraient d’une autre ampleur avec un Etat à la capacité productive consolidée, avec une justice dans les zones où la corruption s’est installée en lien avec les plans de ceux qui conduisent la stratégie contre le Venezuela. Une coïncidence qui peut s’expliquer par l’action des facteurs de guerre pour générer de la corruption dans des zones et des territoires géographiques stratégiques.

Ce dernier point place la corruption dans le problème majeur actuel: le plan de récupération du pouvoir économique par le bloc putschiste, dirigé depuis les Etats-Unis. Les détournements de fonds/complicités de frontière/manque de suivi/sabotage, ont pour objectif – pour ceux qui dirigent la guerre – la paralysie progressive de l’économie pour asphyxier la population. Mais ils remplissent aussi un autre objectif, celui de décomposer le tissu social, de rompre les solidarités populaires. On a vu ces derniers temps comment la corruption a augmenté dans l’espace public quotidien, sur de petites échelles, une « démocratisation de la micro-corruption » analysée par García Linares – plus seulement dans l’Etat mais aussi dans la société.

Il est central d’exercer la justice, d’appliquer le poids de l’Etat sur l’Etat lui-même, sur les grands groupes privés, de commencer d’en haut, de l’intérieur, jusqu’en en aval – le populaire n’est pas un synonyme automatique  d’innocence -. Il faut le faire pour appliquer les mesures prises, stimuler la force économique propre que peut développer l’Etat – celui-ci a montré sa capacité de réussir dans plusieurs expériences – accompagner le développement social/communal, établir des accords avec le secteur privé qui se concrétisent vraiment et ne deviennent pas une source d’enrichissement illégal.

Nous avons besoin de débattre de l’Etat, de sa puissance et de ses failles, de faire le bilan de ce qui a été fait, de le corriger dans notre stratégie, de mettre des noms sur les responsables des vols et de les juger, et de ne pas recommencer à créer les mêmes structures qui ne peuvent se maintenir vu leurs logiques de fonctionnement, le manque de suivi et de sanctions. Dans le cas contraire on peut courir le risque de répéter les erreurs, de ne pas réussir à construire des solutions nécessaires dans ce contexte de guerre, et de maintenir une culture de l’impunité qui, on le sait, génère davantage d’impunité.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/12/la-corrupcion-el-uso-privado-de-la-cosa-publica/

Traduction : Cathie Duval

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Au Venezuela, apprendre à désapprendre

1er jour : « NOUS SOMMES DES MILITANTS DE LA VIE »

Luisa Araujo et sa fille Lydda

« Pourquoi nous chantons ? Nous chantons parce qu’il pleut sur les sillons, et nous sommes des militants de la vie, nous chantons parce que les champs sentent le printemps, parce que dans la tige de ce fruit, chaque question a sa réponse ». Luisa, directrice vénézuélienne de l’école de Caquetios créée par le Mouvement des Sans Terre (du Brésil) au Venezuela, lit un poème de Benedetti. Étudiants et professeurs forment un cercle autour du mot Révolution qu’ils ont écrit avec des pierres. Autour des pierres, le drapeau du Mouvement des Sans Terre (MST). Luisa Araujo a donné naissance à une petite fille, le 17 décembre 2016. Elle s’appelle Lydda, comme cette militante et poète Lydda Franco, féministe née dans les années 1960. La « mistica » comme disent les brésiliens termine avec l’hymne national vénézuélien.

Le premier jour, les militants du MST, nous expliquent l’histoire et le fonctionnement de l’école. Celia Rodrigues, chargée de la formation politique de l’école, revient du Brésil, où elle a suivi un cours de formation de formateurs. « Nous ne croyons pas au hasard mais à la causalité, explique-t-elle. La défense de la révolution bolivarienne, part d’un des principes du MST : la solidarité, ici nous sommes sur une terre libérée par la Révolution. Notre objectif, c’est d’être autonome pour la production de nourriture et la formation » Les terres de Caquetios appartenaient aux propriétaires terriens qui l’utilisaient pour faire des courses de chevaux. Aujourd’hui, ce sont des « unités de production sociale ». En 2010, l’espace a été récupéré par le gouvernement bolivarien, à travers la CVAL (Corporation Vénézuélienne d’Alimentation). En 2014, Nicolas Maduro signe un nouvel accord avec le Mouvement des Sans Terres, et légalise les titres de propriété des terres. « Caquetios n’est pas une île, les pompes à eaux ont crevé, nous avons beaucoup de problèmes pour la production, nous n’avons pas de quoi arroser. Nous avons du mal à récolter, car on nous vole notre production ». La plus grande avancée selon Celia, c’est l’incorporation de vénézuéliens à la brigade du Mouvement des Sans Terre.

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Celia Rodrigues, coordinatrice de formation du Mouvement des Sans Terre (Brésil) au Vénézuéla

Simon Uzcategui, responsable de la production, explique qu’aujourd’hui, les producteurs commencent à fabriquer des biofertilisants. « Nous développons le maïs autochtone qui allait disparaître : le maïs guanape, et la courge, et nous utilisons le champignon tricoderme pour tuer le parasite « cogollero », nous produisons 600 d’insecticides naturel ». Les paysans produisent aujourd’hui une tonne mensuelle de fertilisant organique, ils réparent les tracteurs argentins et biélorusses, et les paysans cultivent deux jardins pour leur propre consommation. Les organisations paysannes sont en train de s’articuler pour former un front de Conseils Paysans. Celia essaye d’organiser des rencontres avec les femmes pour parler de leurs droits sexuels et reproductifs. Le Mouvement des Sans Terres a aussi créé un réseau d’amis de l’école, pour réaliser des cours de production et récupération de semences autochtones.

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Cultures agro-écologiques sur les terres de Caquetios

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Début de l’atelier de cinéma

L’atelier de cinéma qui va durer 5 jours permettra aux étudiants d’apprendre les techniques du cinéma populaire d’EPLACITE, l’école populaire et latino-américaine de cinéma et théâtre fondée par Thierry Deronne dans les années 1990. Thierry est arrivé au Venezuela, après une rencontre avec des Vénézuéliens dans le Nicaragua sandiniste des années 80. L’histoire de l’école est liée au processus de transformation nationale de la Révolution bolivarienne avec la création de ViVE TV, mais c’est aussi l’école des mouvements sociaux, avec la participation du Mouvement des Sans Terre. « La production audiovisuelle c’est comme le travail du paysan, c’est exactement la même chose, dans les deux cas, il s’agit d’alimenter une population. Dans le premier cas c’est une alimentation physique et dans l’autre une alimentation intellectuelle, spirituelle, mais ces deux production passent par le temps. On ne fait pas un bon documentaire sans le temps de la participation, de l’enquête, de la réalisation, du montage, du retour vers la communauté avec ses images. Ce processus du temps est aussi au coeur du travail du paysan, il définit une vraie agriculture à l’écoute de la terre, au service d’un peuple, mais aussi d’une vraie information. »

L’atelier de cinéma commencera avec l’analyse de séquences de cinéma, et avec la critique de la monoforme télévisuelle où la figure sacro-sainte du journaliste fait de la radio déguisée en donnant la bonne parole au téléspectateur passif. Le « noticiero » de Santiago Alvarez propose une autre mode de produire l’information : une spirale croissante, participative qui part d’un problème vécu par la population pour remonter humblement vers les clefs et les possibles solutions. Une manière d’éveiller la conscience critique du téléspectateur-citoyen, responsable de la solution, lui aussi.

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Jesus Reyes (à gauche), enseignant de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma

Parallèlement, des militants-enseignants français du mouvement France Amérique Latine (FAL 33) de Bordeaux, enseignent la technique de la permaculture à des vénézuéliens venus jusqu’à Caquetios depuis les régions du Zulia, de Falcon, de Lara et de Caracas. Le premier jour, les participants reçoivent des cours théoriques, qu’ils mettront en pratique pendant la semaine. Il y aura trois ateliers : la construction de toilettes sèches, l’installation d’un réservoir d’eau pour filtrer les eaux usées, et un système de récupération des eaux de pluie.

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Le groupe franco-vénézuélien

Pendant ces cinq jours d’ateliers parallèles, nous formons différents groupes, chaque groupe porte un nom, et sera chargé des différentes tâches collectives dans l’école de Caquetios: solidarité, patrie, lutte, révolution, socialisme. Chaque matin, un groupe présente une poésie, un chant, une idée pendant 15 minutes : « C’est un moment de rencontre très important, de réaffirmation de pourquoi nous sommes là. Nous voulons voir le peuple, la lutte et ses espoirs, la joie et la célébration. L’exemple du partage, de la solidarité internationale, par exemple, c’est cette grande mare que vous avez traversé depuis la France pour venir ici travailler avec nous latino-américains », conclut Celia.

Le premier jour de l’atelier de permaculture, une étudiante de Rossana Melendez répond à la question du professeur de permaculture Franck David. Que signifie la permaculture ? La culture permanente, c’est apprendre à désapprendre. Réapprendre la culture ancestrale paysanne. « La révolution d’aujourd’hui, ce n’est pas la révolution verte, c’est la révolution de la résilience. La résilience c’est être en capacité de résister, ce que vous connaissez bien », répond Franck.

2ème jour : « J’ALLUME CETTE BOUGIE POUR RAVIVER LE FEU DU PATRIOTISME »

Ce matin, une jeune fille lit le poème, « une mer de petits feux », d’Eduardo  Galeano, tiré du « livre des étreintes », « Il y a des gens de grand feu, de petit feu, et des feux de toutes les couleurs. Il y a des feux de gens sereins, qui ne sentent pas le vent, des feux de gens fous, qui remplissent l’air d’étincelles ». Une bougie passe de main en main, et chacun dit une phrase que lui inspire la lumière. « J’allume cette bougie pour raviver le feu du patriotisme, dit une vénézuélienne. C’est mon tour. La première phrase qui me vient à l’esprit. « Que le sol « wicho » des yukpa, illumine le chemin des peuple en lutte ».

Sarah Gourdel participa en el taller de cine

Sarah Gourdel

Sarah Gourdel (photo) vit en France, elle arrive du Brésil pour assister à l’atelier de cinéma. Dans la région bordelaise, elle travaille dans un jardin pédagogique pour accompagner des collectifs d’habitants sur des résidences déjà construites, certaines en construction. L’organisme de formation met en place des pratiques agro-écologiques en jardinage naturel. Gloria Vergès, la présidente de FAL, est venue donner un cours de biofertilisants et lui a parlé de l’atelier de Caquetios au Venezuela. « J’ai décidé de prendre une semaine de vacances pour participer à cet atelier de cinéma, en même temps pour être en lien avec la communauté locale au Venezuela, faire de nouvelles rencontres, prendre ce temps pour moi, pour me former. » se souvient Sarah.

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Thierry Deronne, formateur de l’école populaire et latino-américaine de cinéma

L’atelier de cinéma documentaire se poursuit. Comment fabriquer un film à 10 personnes ? « On commence par l’enquête de terrain, sans caméra, on écoute avec patience, on se laisse surprendre par la réalité et on ne pas se laisse envahir par elle », explique Thierry à la pause-café. « Cet apprentissage devient un plan de bataille pour le documentaire à réaliser. Les trois groupes de 4 personnes vont être mélangé dans un montage parallèle final ».  Aujourd’hui, Sarah a appris la technique du montage parallèle : « deux situations se déroulent en même temps, et on va intercaler des plans, on fait des ellipses, on n’a pas toute la situation au même moment. » L’an dernier, les frères Rodriguez ont enseigné une autre méthodologie du documentaire. Ils ont demandé aux gens de se balader dans l’espace de Caquetios, et de ressentir cet espace directement, intuitivement, sans passer forcément par l’interview. A partir de là, les étudiants ont élaboré leur image personnelle, avec un montage final d’ordre poétique. « On sait qu’il y a différentes façons d’aborder le réel, que la poésie est aussi importante que la sociologie, l’histoire et la philosophie » précise Thierry.

28815317043_ff9c5c2429_bOdilio Mendez a 20 ans, il vient d’un Conseil Communal près de la Commune El Maizal dans l’Etat de Lara. Angel Prada, représentant de la Commune a été élu à l’Assemblée Constituante comme représentant territorial. « Nous sommes très fiers de son élection, cela fait 9 ans que nous luttons pour la consolidation de la Commune qui va être désormais inscrit dans la Constitution. Nous souhaitons arriver à l’autogouvernement. La commune a demandé une aide pour semer 800 hectares de maïs cette année. En 2016, 1100 hectares ont été semés, et 4 000 tonnes ont été récoltées. « Mais où se trouve la farine ? Le problème du manque de conscience du paysan est un grave problème. Il y a beaucoup de corruption entre nous. Sans faire cet examen, nous ne pouvons pas avancer. Nous devons mettre fin à la rivalité qui existe entre nous ». La Commune El Maizal dans l’Etat Portuguesa, est composée de 22 conseils communaux se trouve en face de la Commune El Piñal dans l’Etat de Lara, et ses 4 Conseils Paysans. « Les paysans refusent de s’entraider. Comment pouvons-nous dialoguer entre les Communes ? Notre commune est mieux consolidée, nous pourrions aider El Piñal avec le problème de l’électrification, de la consommation, de l’eau. »

Odilio Mendez de la Comuna el Maizal, Rosana Melendez y un militante del Frente Francisco de Miranda instalan un sistema para recolectar la lluvia

Odilio Mendez de la commune El Maizal (à droite)

Le problème de la production alimentaire est aussi liée au manque d’inspection, 4 millions d’hectares ont été remis à des producteurs qui ne produisent pas, mais n’ont qu’un objectif : soustraire des ressources à l’État. Le Fond de développement agricole (FONDAS) est tombé en ruine plusieurs fois, parce que beaucoup de crédits ont été déviés. L’État ne peut donc pas leur donner de nouveau crédit, ou financer d’autres producteurs. «Nous sommes habitués à cette culture capitaliste de recevoir des ordres, nous avons toujours besoin de la figure d’un chef », critique Douglas Quintero, du mouvement Fabricio Ojeda, qui appartient au Conseil Communal Indio Chejendé. « Il faut mettre la pression sur le paysan pour qu’il produise sans lui porter préjudice, car en fonction des saisons, la productivité n’est pas la même ». Changer le système bureaucratique inefficace est tout aussi essentiel. Auparavant, l’Institut National des Terres (INTI) mettait 5 ans à remettre le titre de propriété de la terre au paysan. Aujourd’hui, le système est automatisé, et ne dure que 15 jours. Douglas vient d’une famille pauvre, il se définit comme une « âme libre » qui n’aime pas recevoir des ordres. Il a travaillé dans plusieurs institutions agricoles et fondations privées, il est aujourd’hui technicien agricole à Boconó, dans l’État de Trujillo. « J’aime ce métier car j’ai le sentiment d’aider les gens. »

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Douglas Quintero dans l’atelier de phyto-épuration.

3ème jour: « COLIBRI, TU N’ES PAS FOU ? CE N’EST PAS AVEC CES GOUTTES D’EAU QUE TU VAS ÉTEINDRE LE FEU ! – « : JE LE SAIS, MAIS JE FAIS MA PART ».

Sur le sol, entre les pieds des participants, un chapeau Indien Yukpa. Deux compagnons lisent quelques lignes du livre « Notre Amérique, Passé Communautaire, vers un socialisme indigène ».  « Avec Guaicapuro, Paramaconi, les nus et héroïques indigènes Caracas, nous devons être, et non avec les flammes qui les ont brûlé, ni les cordes qui les ont attaché, ni les fers qui les ont décapité, ni les chiens qui les ont mordus ». Pendant la lecture, une des participantes distribue des fleurs et des plantes aux étudiants et professeurs. Je lis un passage du livre de Pierre Rahbi « Vers la sobriété heureuse », l’histoire du colibri, ce petit oiseau qui tente d’éteindre un immense incendie en recueillant des gouttes d’eau sur les fleurs, alors que les animaux fuient la forêt. Le tatou lui demande « Colibri, tu n’es pas fou, ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? « Et le colibri lui répondit : Je le sais, mais je fais ma part. «  Ces fleurs qui ont été données, puis redéposées sur le sol pour la terre, des offrandes, des prières pour la terre, la terre est vraiment en souffrance et on a besoin de s’en occuper, c’est ce qui m’a le plus touché, c’est notre mère terre, la Pachamama, j’adore la nature, et le fait d’avoir aborder plein de lecture dont celle du colibri avec chacun fait sa part. comme ça vient plutôt d’Europe, c’est bien de faire cet échange »

Mistica del tercer dia con un sombrero yukpa en el centro, con flores y plantas recojidas en el jardin de Caquetios 2.jpgColibris, mouvement pour la terre et l’humanisme, lancé par Pierre Rabhi encourage l’émergence et l’incarnation de nouveau modèle de société fondée sur l’autonomie, l’écologie et l’humanisme. Son ambition est de participer à la construction d’une société fondée sur le bonheur d’être plutôt que la volonté d’avoir. En Europe, les mouvements écologistes parlent depuis une dizaine d’année de la « décroissance ». Une expression qui peut paraître aberrante pour les gens du Sud de notre terre. En Europe, on utilise de l’eau potable pour les toilettes, alors que dans l’État de Falcon, terre aride du nord-ouest du Venezuela où vit Rossana Melendez, l’eau potable n’arrive qu’une fois par semaine par camion-citerne. Le système de récupération des eaux de pluie est très utile. Même s’il ne pleut presque jamais dans cette région, lorsque la pluie tombe, cela peut durer plusieurs jours. Son rêve, créer une réserve naturelle pour la faune sylvestre. Elle avait 15 ans lorsqu’elle a commencé à militer au sein d’un mouvement révolutionnaire, en désaccord avec sa famille de droite. Elle a aujourd’hui 26 ans, elle a fait des études de gestion environnementale à l’Université Bolivarienne. Le visage de Chavez tatouée sur sa cuisse n’est pas une veste qu’on retourne toujours du bon côté, comme dit Jacques Dutronc, dans sa chanson sur la critique de la mentalité capitaliste.

Rosaura Mendez es licenciada en gestion ambiental de la Universidad Bolivariana de Falcon 2

Rossana Menendez, licenciée en Gestion Environnementale de la (nouvelle) Université Bolivarienne, état de Falcon

 « Je crois que nous devrions avoir tous les même possibilités de nous développer. La croissance, c’est un appauvrissement moral. Nous devons nous diriger vers l’éco-socialisme. Je crois que le problème de l’arc minier nous montre qu’il faut un équilibre entre les différentes ressources du Venezuela. Mais nous ne devons pas commettre les mêmes erreurs qu’avec le pétrole, nous devons utiliser ces ressources comme l’agriculture ou le tourisme. Souvenons-nous des paysans qui ont quitté leurs terres pour travailler dans les villes au moment du boom pétrolier en 1973. Ils vont à nouveau partir pour travailler dans les mines en pensant à leur supposé « bien-être ». Mais peut-être que lorsqu’ils voudront revenir sur leurs terres, elles n’existeront plus. Pour le moment, nous avons ces ressources minières, mais elles ne sont pas infinies. »

Menehould, jeune française de 22 ans a décidé de participer à l’atelier des toilettes sèches qui permettent d’économiser 50 % de la quantité d’eau nécessaire pour l’être humain. En France, elle travaille dans l’aéronautique et vit dans un petit studio parisien. Elle rêve de construire une maison en bois écologique sur roulette, dans lequel elle installerait des toilettes sèche. Elle partage la vision de Rosaura sur le concept de décroissance. « C’est un terme péjoratif. Dans l’esprit de beaucoup de gens, la décroissance s’accompagne de l’idée de régression mais ce n’est pas du tout le cas. Dans les pays qui sont moins développés – si je puis dire-, c’est plutôt une opportunité de développer dans le bon sens. En Europe, on a un confort de vie bien trop futile, et c’est difficile de dire aux gens de faire autrement. Qu’est-ce que la croissance, elle n’est jouable que si on consomme toujours plus. On est arrivé aux limites de notre planète. Le 2 août, on a dépensé toutes les ressources naturelles existantes sur la planète qu’elle pouvait faire en un an. »

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Menehould (chemise blanche) entourée de Goya (gauche) et de Flor (droite)

Nous avons perdu 2 milliards d’hectares en 6000 ans, mais en 60 ans, nous en avons perdu un milliard. « L’homme peut dégrader le sol, l’eau et l’atmosphère, mais il ne peut pas supprimer le sol. Pour détruire l’eau il faudrait la faire bouillir à 100°, ce qui n’arrivera jamais heureusement, par contre le sol on le dégrade très facilement. La notion de sol est donc très importante en terme de permaculture », précise Franck David (photo), paysagiste de formation, depuis sa longue expérience au sein de la Scoop Saluterre.

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Le paysagiste et enseignant de permaculture Franck David

Les étudiants apprennent la technique de la phyto-épuration, des filtres naturels pour nettoyer cette eau.

Patricia Leal (photos ci-dessous) et David, le fils de Yanilys, du Réseau National des Communardes et Communards sont à l’œuvre, ils espèrent mettre en pratique cette méthode dans leur région semi-aride. Ils construisent avec leurs compagnons un premier filtre vertical. L’eau tombe dans ce filtre vertical, comme une piscine. Ils la remplissent de grosses pierres au fond. Un drain va permettre l’évacuation des gaz, car une grande activité bactériologique va se faire, sans oxygène. Le drain évite de tuer le système, qui attrape toute la pollution, la transforme en nitrate, azote, potassium. Les particules restent accrochées aux gros cailloux. Un autre tuyau transporte l’eau vers une autre piscine moins profonde, de seulement 30 centimètres, horizontale. Le passage de l’eau va se faire de manière horizontale. « Je vais mettre des graviers surtout, les particules vont rester dans les graviers, explique Gloria Verges, professeure de permaculture. Cette piscine est forcément recouverte d’eau, je vais installer des plantes, qui vont remuer les graviers, et vont permettre d’oxygéner cette eau, au bout, je mets encore un tuyau, et là l’eau va aller dans un petit étang avec des plantes à eaux qui terminent de nettoyer l’eau. Lorsque l’eau est là, elle est parfaite. »

Rossana souhaite organiser un voyage à Falcon avec l’équipe de FAL 33 pour étudier les possibilités de permaculture : « Je viens d’une zone très aride, où il y a très peu d’eau, quasiment nulle. Quelle serait la meilleure méthode pour utiliser ces eaux ? Il te faut regarder le sol, lui répond Franck. Il va falloir planter des arbres pour qu’il n’y ait pas de forte évaporation la journée avec des grosses chaleurs, car l’eau va très vite s’évaporer. Il faut planter des arbres parce que ce sont les racines des arbres qui vont permettre de faire percoler l’eau dans les nappes souterraines. Il faudrait se prosterner devant les arbres. C’est dans l’arbre qu’on devrait puiser notre énergie. L’arbre fabrique le sol, il va interférer sur les pollutions atmosphériques, il va filtrer en permanence l’eau. Il va épurer l’air, il va surtout être un réservoir de biodiversité extraordinaire. »

 4ème JOUR: L’ORÉNOQUE ET L’AMAZONE S’EMBRASSERONT.  

La poésie matinale, cette fois, ne se déroule pas dans la salle de classe, mais à l’air libre. Une carte du Venezuela est dessinée sur le sable. Nous sommes invités à en faire le tour, puis on prend un des objets posés au sol : graines, fleurs, fruits, instruments de musiques, caméra, outils de travail. Chacun se positionne sur un endroit de la carte du pays, dit une phrase. Je pose sur le sol un sac de graines : « Vive la loi des semences autochtones vénézuéliennes, interdiction de la directive 9.70 en Colombie ! » (La loi interdit aux paysans de garder leur graines qu’ils sont obligés de les acheter à la multinationale Monsanto).

Au Venezuela, l’utilisation des produits chimiques a dévoré les sols pendant des décennies, le développement de l’agro-écologie est comme la goutte d’eau du colibri, elle commence à éteindre le feu doucement. Mais d’abord, et encore, il faut lutter contre les mafias de la distribution. En 2015, dans la région de Trujillo, le fertilisant chimique était accaparé par les grandes boutiques d’agros. Le prix a tellement augmenté que l’idée de créer un conseil paysan est née. « Nous avons réussi à créer un lien direct avec l’institution Agropatría, et acheter directement les engrais à Pequiven, pour arriver à faire baisser les prix de manière conséquente, explique Douglas. Ces produits ne peuvent pas être gardés plus de 3 ou 4 mois, ils sont très corrosifs et se détériorent rapidement ». Douglas reconnaît que la lutte contre l’agriculture conventionnelle n’est pas facile, car elle est très rentable économiquement.

Face au capitalisme qui dévore notre mère terre, la permaculture nous offre la possibilité de prendre le temps d’observer la nature, échanger, mutualiser en permanence. Le temps n’est pas une ligne droite pour les peuples originaires, c’est une spirale, une forme très utilisée dans la nature : « Le vent est une spirale, le son est une spirale, la voix est une spirale, l’univers est une spirale, les escargots, les coroles, c’est une forme très belle la spirale, car on part de pas grand-chose, et on grandit, cela donne l’effet papillon, », raconte Franck.

Jeudi soir, on distribue des petits papiers. La lumière s’éteint, une voix parle de l’obscurité, de la tristesse, de la douleur, du deuil. Chacun brûle les papiers au centre du cercle, et la lumière s’allume. Les tambours sonnent au rythme de la batucada brésilienne. Sarah danse au centre, nous la rejoignons. La fête commence. Une chanson d’Ali Primera. « Viens, ami Colombien, nous allons chanter ensemble pour la deuxième Indépendance, nous allons lutter ensemble, l’Orénoque et le Magdalena s’embrasseront, entre les chansons de la jungle, tes enfants et les miens chanteront et souriront à la paix. »

Gloria Vergès ayuda los estudiantes a fabricar el la primera piscina de phyto-epuracion

Gloria Verges (à droite) avec les participants à l’atelier de construction du bassin de filtrage de phyto-épuration

Gloria Verges, présidente de FAL 33, a commencé à militer avec les exilés politiques latino-américains dans les années 1970. Au sein d’une association, La Peña, elle recevait les musiciens en exil, comme Inti Illimani et Quilapayun, Mercedes Sosa, Viglietti. Pour faire connaître les mouvements de libération d’Amérique latine, elle a participé à la création d’un comité France Amérique Latine en Gironde en 1981. Parallèlement, elle créé en 1983, un festival de ciné latino-américain. Elle part vivre 3 ans à Cuba, puis rentre en France en 1987. Elle milite avec les zapatistes à la fin des années 1980, développe un projet avec les mères célibataires boliviennes. La période spéciale commence à Cuba. Gloria continue de s’y rendre régulièrement, elle voyage aussi en Colombie pour travailler sur le problème des exactions des paramilitaires, des déplacés de guerre, des exécutions extrajudiciaires, et commence à s’intéresser à l’agriculture urbaine à Cuba. «J’ai rencontré la fondation Antonio Nuñez Jiménez (http://www.fanj.cult.cu), compagnon de lutte de Fidel Castro, un géographe cubain et spéléologue, qui a cartographié Cuba, et qui a découvert la moitié des grottes cubaines, qui a beaucoup travaillé au Venezuela sur l’Orénoque, et dans l’Amazonie, et qui a fondé une association pour la protection de l’environnement auprès des jeunes, la gestion des milieux humides et particulier à Cuba. »

La fondation commence à développer des formations à la permaculture, à partir de 1994, avec des australiens, qui étaient à Cuba au moment de la période spéciale, pour pouvoir faire en ville des jardins spontanés. « En pratiquant la permaculture, on ne va pas se mettre à vivre comme vivaient les hommes dans les cavernes, non. On sait que l’on peut vivre confortablement, en répondant à toutes les nécessités fondamentales de l’homme, c’est-à-dire bien se nourrir, s’alimenter pour être en bonne santé, avoir un toit, être en bonne relation avec les autres, avoir du temps pour soit, penser, ne rien faire, rêver, écrire de la poésie, chanter, regarder la lune, et non pas travailler 40 heures comme des abrutis, et rentrer chez soit complètement claqué, et se mettre devant la télé ou devant des écrans pour s’abrutir. La permaculture, c’est une façon de concevoir le monde, le rapport de l’homme à la planète, c’est une philosophie de vie sur la planète. »

Gloria découvre le Venezuela après avoir vu un film de Thierry Deronne, « le Passage des Andes » en 2005. Le réalisateur vient présenter son film à Bordeaux, invité par le festival « Rencontres » de FAL 33. Elle effectue un premier voyage au Venezuela en 2011, pour mettre en relation l’école populaire et latino-américaine de cinéma (EPLACITE) et le Festival de Cinéma de Bordeaux. « Cela nous permettait de faire se rejoindre nos deux secteurs principaux qui sont le cinéma et la solidarité. J’avais un projet d’agro-écologie, je savais que le Mouvement des Sans Terre était au Venezuela. On a monté à Camunare Rojo un projet avec des femmes paysannes dans l’Etat agricole de Yaracuy. L’an dernier, on a fait une formation permaculture et cinéma, et après on est venu ici, on a développé le projet de Camunare Rojo, celui de Caquetios, et on continue avec EPLACITE. »

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Le formateur Juan José Moreno (chemise rouge, à droite) pendant l’atelier de cinéma de l’EPLACITE

Juan José Moreno, Jota, a 25 ans, il a étudié à l’EPLACITE, où il est désormais professeur de ciné. Il accompagne les étudiants de Caquetios pour la réalisation de leur court-métrage. L’atelier réalisé l’an dernier à Camunare avec les femmes qui ont créé la télévision communautaire est une expérience inoubliable. Elles souhaitaient faire un film de fiction à partir d’une thèse réalisée par des étudiants de l’université centrale dans les années 1970. « Nous avons extrait de ce livre une lutte qui a beaucoup marqué l’histoire de ce village. Une femme violée, séparée de ses parents, mise en esclavage par le grand propriétaire, est témoin tardivement de la naissance de la révolution bolivarienne. Nous racontons dans le film l’assassinat de sa mère au moment de la naissance, puis son enlèvement par un péon du propriétaire terrien. Cette femme n’est plus en vie, mais celles qui ont travaillé le scénario l’ont connue. Dans ce court-métrage de 12 minutes, on voit un camarade qui lutte pour la titularisation des terres, plusieurs personnages se croisent. Le film ne termine pas avec l’étape de la révolution, mais avec un regard d’espoir. Pour nous, c’était très important de montrer que la révolution bolivarienne est un processus qui ne s’est jamais arrêté. L’histoire de Camunare Rojo, nous a ramené à l’histoire des racines des premières résistances indo-américaines sur ces terres, la lutte d’Ezéquiel Zamora, et de Chávez ».  

 5ÈME JOUR. VIE, TERRE

Nous sommes en cercle, dehors. Chacun écrit sur un petit papier les trois mots qui résume notre séjour à Caquetios, que l’on dépose au centre du cercle. « J’écris: sourire, vie, terre ». Ménéhould entonne “Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?” 

Le dernier jour, nous rencontrons Ubiel Viñales, un agriculteur aveugle qui pratique l’agro-écologie. Ubiel a récupéré la terre de Yaracuy, avec son camarade député Braulio Alvarez. Il a dú se cacher pendant un an, il y a 20 ans, car les propriétaires terriens le cherchaient pour l’assassiner. Il s’est battu contre les policiers sicaires d’Eduardo Lapi, gouverneur de droite de l’état de Yaracuy, qui poursuivaient les paysans en lutte. « La centrale sucrière Matilde usurpait une terre de tradition indigène. Nous avons pu le démontrer avec la Gazette Officielle de 1904, lorsque Cipriano Castro a ordonné le droit de répartir ces terres. Si les droits indigènes sont intransmissibles, inaliénables, et inattaquables, comment est-ce possible que Jesus Asquetas, colonisateur cubain, arrive au Venezuela en 1946, pour acheter les réserves indiennes de Fermin Calderon, un homme riche qui battait sa propre monnaie ? Si tu étais propriétaire d’une réserve indigène, et que tu avais besoin d’argent, il te prêtait de l’argent, mais il mettait en garantie la terre. Comme au bout de deux ans, tu ne pouvais pas payer ta dette, il récupérait la terre. »

Ubiel a suivi un cours à l’Université Expérimentale de Portuguesa et des Llanos, l’UNELLEZ, puis s’est formé en agro-écologie, grâce à la mission sociale Savoir et Travail, qui devrait « éliminer la division de classe, sans patron ni ouvrier, si nous luttons pour une véritable indépendance. » Il a créé un engrais organique, le « curachire viñalero ». L’origine du nom est un oiseau d’Amazonie. Lorsque cet oiseau vole au-dessus des champs, c’est le signe que vient une grande production agricole. “Nos ancêtres n’utilisaient pas d’engrais chimiques, ils coupaient l’arbre “Rosa”, le brûlait, et utilisait la cendre des arbres comme engrais. Et comme cela, il pouvaient produire toute l’année. »

Marta Lopez, la femme d’Ubiel, est professeure des écoles, retraitée. Elle a mis en place dans son école des projets communautaire pour former les enfants au développement écologique. « C’est une graine qui est restée ici. J’avais 30 petits, il y avait beaucoup de producteurs autour qui utilisaient des produits chimiques. Un jour, je suis tombée malade, j’ai eu une forte bronchite, les enfants aussi. Nous avons commencé à organiser des débats avec les gardes forestiers. L’institutrice actuelle continue mon travail, c’est pour cela que l’éducation est tellement importante. Le monde est à l’envers, comme disait Galeano. Où se trouve l’eau ? Dans les pays du Sud » Et Ubiel, d’ajouter : « Le fleuve Tocuyo débouche sur la mer des Caraïbes dans l’Etat de Falcon. A travers l’érosion du fleuve, à chaque crue, il entraîne du sable. L’accumulation du sable dans le Yaracuy, dans les dunes de Coro se fait à travers la brise. Lorsque Colon, est arrivé et a trouvé au bord du fleuve les Indiens Caraïbes, eux connaissaient bien ce fleuve, parce qu’il était navigable.» Le couple se réjouit de la création de l’université de l’environnement à la Fleur du Venezuela à Barquisimeto, construit par l’architecte alternatif Fruto Vivas, pavillon du Venezuela à l’exposition mondiale de Hanovre en 2000. Le toit est composé de 16 pétales qui s’ouvrent et se ferment. Les vénézuéliens aiment y contempler le coucher de soleil. « Mais la pratique de l’agro-écologie doit se faire sur le terrain, non dans une salle de classe », souligne Ubiel.

L’éducation à l’environnement ouvre la voie patiente vers l’éco-socialisme. « Les jeunes sont comme des éponges, raconte Odilio. Nous devons retenir toutes ces informations, et les faires connaître dans nos communautés, et les mettre en pratique. Aujourd’hui, dans la Commune el Maizal, il n’y a que grands parents. Nous luttons pour la Commune, nous mourrons, et ensuite, que font les jeunes ? 70 % des votes pour l’Assemblée Constituante, ce sont des jeunes.  Nous devons luttons pour ne pas perdre les valeurs. Je suis jeune, rebelle, que vive la Commune ! ». David Torres, ne veut pas quitter la terre de ses ancêtres, comme dit son père Glaudy Alvarez, « s’il devait renaître, ce serait au même endroit, comme disait Chavez »

Dernier jour de formation. Luisa porte sa petite Lydda dans les bras. Sa voix résonne dans la salle de classe. Des bougies sont posées au sol. “Changez le superficiel, changez aussi ce qui est profond, changez la manière de penser, changez tout dans ce monde, changez le climat avec les années, comme le pasteur change avec son troupeau. Et comme tout change, les cheveux du vieil homme changent. Et comme tout change, que je change, ce n’est pas étrange.
Mais cela ne change pas mon amour aussi loin que je sois, ni la mémoire ni la douleur, de mon peuple. Ce qui a changé hier, vous devrez le changer demain. Tout comme je change, dans ce pays lointain. Que je change n’est pas étrange.

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Prévisionnage de leur image par les paysans qui travaillent la terre de Caquetíos

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Dernières heures de montage

L’atelier se termine sur la projection du court-métrage réalisé par la quinzaine de participants :

6ÈME JOUR : « JUSQU’À NOUS ENTERRER DANS LA MER »  

Retour vers la capitale. Avec Yannilys Torres, la mère de David, nous allons voir la projection du court-métrage « Mémoires du ciel » de Jésus Reyes, étudiant et aujoud’hui formateur de l’EPLACITE, réalisé dans le vaste quartier populaire de Catia, à l’Ouest de Caracas. Le son raconte l’histoire et la réalité du quartier. « J’aime beaucoup ce film, raconte une personne âgée. J’ai vu un quartier que je n’ai pas connu enfant. Thierry nous a aidés à construire un discours au-delà des mots. » 

Le film « jusqu’à nous enterrer dans la mer », qui sera présenté le 21 septembre au Festival du cinéma d’Attac en Belgique commence… « J’ai vécu un an dans un quartier populaire, me raconte Thierry Deronne, les 11 premiers mois, je n’ai fait qu’y vivre pour dialoguer avec les gens, partager des éléments d’organisation, y compris sur le plan de l’alimentation, sur la lutte contre cette guerre économique, et les pénuries qui en dérivent, puis j’ai senti le moment, le point de rencontre qui pouvait définir l’ensemble de cette réalité. Ce quartier populaire m’est apparu petit à petit comme un grand bateau avec beaucoup de passagers sur une mer violente, qui est la guerre économique, cet océan chaotique de la globalisation culturelle, de la déstructuration de la conscience, d’un jeune un peu perdu qui erre dans un no-man’s land culturel, cet mer violente qui explique en partie ce titre. »

La première image du film, un jardin en friche. « Si nous avions appris à semer, nous n’en serions pas là aujourd’hui ». Ce n’est plus le temps lyrique de la révolution bolivarienne, où l’imaginaire se nourrissait de passions créatives, en vivant le temps présent. Aujourd’hui, c’est le temps de la résistance patiente du rêve. Une institutrice donne les cours à l’école, son bébé sous le bras. Il n’y a pas de médicament, mais une jeune femme asthmatique, est reçue gratuitement au dispensaire de Barrio Adentro installé au siège du conseil communal. « J’ai aussi voulu écrire cette chronique le plus fidèlement possible à ce que je vivais, par rapport à un cinéma militant qui projette parfois ses désirs sur la réalité, qui parfois se casse la figure, parce qu’il a confondu son rêve avec le réel, a projeté une iconographie du peuple en marche, de la combattante souriante avec un bébé dans les bras. Il ne s’agit pas d’un hymne lyrique à la révolution, mais de regarder la rose avec ses épines, pour mieux réfléchir collectivement et apporter à d’autres de nouvelles idées, mais aussi des leçons à tirer de l’expérience pour continuer à avancer, sans idéaliser la réalité. »

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Denir Sosa, membre de l’équipe du Mouvement brésilien des Sans Terre au Vénézuela

C’est la fin du film, les lumières s’allument. Denir Sosa, militant brésilien du Mouvement des Sans Terres prend la parole. « On nous montre qu’une autre communication est possible, celle des quartiers, invisibles dans les télévisions commerciales. Je dis cela, car les télénovelas brésiliennes sont supposément les meilleures, mais ce n’est pas vrai, si vous faites attention, vous verrez que les noirs sont toujours des employés, chauffeurs, mères au foyer, et lorsque la vie des quartiers apparaît, c’est manière caricaturale. »

Lorsque nous sortons du cinéma, nous discutons du film avec Ynnilys. Je lui demande ce qu’elle pense de la question de la colonialité : « Je vois dans la colonialité, le modernisme et le moi-je-isme. Nous devons arrêter d’être toujours dépendants d’une mode commerciale qui chasse l’autre, et nous identifier à nos racines. Chavez nous a dit qu’il fallait apprendre à produire. Nous devons enseigner aux jeunes à produire de manière écologique, comme par exemple la fabrication d’espadrilles artisanales. » Yanilys, paysanne de l’Etat semi-aride de Lara me parle de l’importance de l’agriculture urbaine. «Ce n’est pas parce que nous sommes en ville que nous ne pouvons pas semer de légumes sur notre balcon. Le film « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » conclut avec le mouvement culturel théâtral César Rengifo. C’est l’image finale qui m’a le plus marqué : la culture. Un des professeurs explique que dans ce programme d’enseignement populaire du théâtre, si on parle de l’Homme Nouveau, il faut bannir le mot de « compétition ». Nous devons partager ces savoirs, mais apprendre à travailler en collectivité. Et petit à petit, retrouver l’amour de semer. »

Texte et photos : Angèle Savino / Victor Rivera / Eplacite

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Révolution bolivarienne de B à M (#4) : Maduro, ou la difficile succession à Chavez

I. Election présidentielle post-Chavez de 2013: le départ d’une crise économique, les prémices d’une grande crise politique

Avant sa mort, Chavez annonce, dans une intervention télévisée devenue célèbre1, vouloir comme successeur à la présidence de la République un certains Nicolas Maduro Moros. C’est un ancien syndicaliste et ancien conducteur de bus alors âgé de cinquante ans, qui a notamment été ministre des Affaires étrangères de Chavez pendant plus de six ans.

Au moment de la disparition du président, Nicolas Maduro est alors vice-président. En accord avec la constitution, de nouvelles élections doivent être convoquées dans les trente jours qui suivent et c’est au vice-président que revient temporairement la charge de président de la République2. A croire que certains ne savent pas lire une constitution, l’opposition déclare la présidence par intérim de Maduro comme une « fraude constitutionnelle »3, je vous laisse vérifier par vous même si c’est vrai (voir les notes pour explication). C’est peut-être un détail, mais vous allez voir que ce n’est que le début d’une longue série de mensonges de ce type dont use l’opposition.
Les prochaines élections présidentielles ont donc lieu le 14 avril. Deux « gros » candidats s’y opposent: à droite, Henrique Capriles Radonski, candidat de la MUD (Table de l’unité démocratique), une coalition de partis de droite et d’extrême-droite qui ont comme point commun un rejet viscéral du chavisme, et à gauche, évidemment Nicolas Maduro, candidat du GPP (Grand Pôle Patriotique), coalition soutenant la révolution bolivarienne.

– Portrait de Henrique Capriles

De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d'un manifeste soutenant le coup d'Etat contre Chavez en 2002De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d’un manifeste soutenant le coup d’Etat contre Chavez en 2002

 

Penchant nous un peu sur ce Henrique Capriles. Comme de nombreux leaders de l’opposition, il ne sort pas de nul part. Sa famille est l’une des plus riche du Venezuela, possédant plus de vingt grandes entreprises dans le pays parmi lesquelles des entreprises immobilières, industrielles, de services, d’entretien, mais aussi des médias de communication. On peut citer par exemple la société américaine Kraft Foods (géant de l’agroalimentaire tiens donc) dont le père de Capriles est le représentant au Venezuela, ou encore des journaux très populaires comme Ultimas Noticias dont le groupe qui en ait propriétaire s’appelait autrefois la Chaîne Capriles (curieusement ils ont changé de nom en 2014).
Bon, passons sur le fait que Capriles ait la chance d’avoir ses propres grands médias de communication et que sa situation est plus que confortable. Après tout, ce qui nous importe c’est son comportement de démocrate non? A en croire Le Figaro, on a affaire à un « gendre idéal » qui peut « revendiquer une carrière politique brillante »4. Pour France Info, « mince et photogénique », il est « l’image de la réussite »5, ou pour El Pais, il est tout simplement « l’espoir du Venezuela »6. Merveilleux.

Sérieusement, voyons à qui nous avons vraiment à faire. Comme vous avez pu le constater un peu plus haut, il fait partie de ceux qui ont soutenu le coup d’Etat de 2002 et qui y ont aussi directement participé. Ainsi, il est l’un de ceux qui ont assiégé l’ambassade de Cuba pendant le putsch, où s’étaient réfugiés certains dirigeants chavistes. Après l’échec du coup, il fera un séjour en prison jusqu’à être amnistié en 2006 par Chavez. Petit couac donc dans la « carrière politique brillante ».
On peut également noter une de ses promesses de campagne qui était de « libérer les prisonniers politiques » vénézuéliens dont un certains…Pedro Carmona, président auto-proclamé lors du coup de 2002, et qui a fuit la justice vénézuélienne en Colombie. Drôle de prisonnier politique. Mais c’est pas fini, vous allez adorer la suite.

– Plan de la Patrie, élection de Maduro, contestation de Capriles

Avant sa mort, Chavez laisse au chavisme et à Maduro un testament politique censé être une feuille de route pour le prochain mandat présidentiel: le Plan de la Patrie7. Tel Salvador Allende au début des années 1970, Chavez n’était pas dupe, il savait que son pays restait en majeure partie capitaliste et que la révolution n’avait fait qu’entamer une transition vers l’écosocialisme (on y reviendra dans le bilan du dernier épisode). Le Plan de la Patrie fixe cinq grands objectifs historiques afin d’accentuer cette transition: la défense de l’Indépendance Nationale, la continuation de la construction du socialisme bolivarien du XXIème siècle, la création d’une zone de paix en Amérique, la contribution à un monde multipolaire, et le sauvetage de la vie humaine sur Terre.

Nicolas Maduro lisant le Plan de la Patrie en 2013Nicolas Maduro lisant le Plan de la Patrie en 2013

 

C’est sur cette base que le 14 avril 2013, Nicolas Maduro est élu président de la République bolivarienne du Venezuela avec 50,61% des suffrages face à Henrique Capriles, avec 49,12%. Les résultats surprennent un peu quand on sait que moins d’un an auparavant, Chavez avait été réélu en récoltant 55,07% des suffrages, soit une différence de 685 794 voix (et un gain pour l’opposition à peu près similaire). Maurice Lemoine analysait bien ce résultat par d’un côté, la démobilisation d’un certain électorat chaviste qui votait surtout pour l’orateur qu’était Chavez, et de l’autre, la re-mobilisation d’un électorat de droite, jusque là démoralisé par la force électoral que représentait le chavisme8.
L’écart de voix entre Maduro et Capriles s’élève à un peu plus de 220 000. Il n’en faut pas plus à Capriles pour dénoncer une fraude. Pourtant, 173 observateurs internationaux du scrutin parmi lesquels l’UNASUR ou le Mercosur notamment, ont reconnu la transparence du scrutin9. Le caractère démocratique et légitime de la présidence de Maduro est indéniable. A titre de comparaison, c’est comme si Mitterand face à Giscard en 1976, ou Romney face à Obama en 2012, n’acceptaient pas les résultats sous prétexte que les vainqueurs aient obtenu respectivement 50,81% et 51,07%. Lui-même, Capriles, a été réélu gouverneur de l’Etat de Miranda le 16 décembre 2012 avec 51,83% des voix.

Mais l’opposition ne reconnait pas le résultat. Malgré le re-comptage partiel des voix qui n’a présenté aucune anomalies, les hostilités sont lancées dans la rue. Les partisans de Capriles déchaînent leur haine: quatre sièges régionaux du PSUV sont incendiés, des centres médicaux pris d’assaut, des radios communautaires attaquées, pour un total de 7 morts et 61 blessés.

Groupes violents d'opposition brandissant le portrait de Capriles après l'élection de MaduroGroupes violents d’opposition brandissant le portrait de Capriles après l’élection de Maduro

 

La photo que vous pouvez voir ci-dessus rappelle celles que l’on peut voir dans la presse actuellement. Les violences na datent pas d’hier, ici ce n’est qu’un début, mais prenez bien soin de discerner qui est et qui sera l’agresseur à chaque nouvelles vagues de violences.

– La Salida et les guarimbas

Le 8 décembre 2013, nouveau camouflet pour l’opposition. Lors des élections municipales, la MUD n’obtient que 81 mairies contre 256 pour le GPP. Il n’aura pas fallu plus de deux mois pour que, le 23 janvier 2014, la Salida (la Sortie) soit lancée.
A la date symbolique de la chute du dictateur Perez Jimenez en 1958, trois leaders de l’opposition parmi lesquels Antonio Ledezma, Maria Corina Machado et un certain Leopoldo Lopez, appellent au chaos dans les rues pour organiser « la Sortie » de Maduro, autrement dit l’obliger à démissionner.

A gauche: Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado annonce leur plan La Salida le 23 janvier 2014 | A droite: Lopez, Machado et Ledezma prononce leurs discours qui vont lancer les guarimbas le 12 févrierA gauche: Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado annonce leur plan La Salida le 23 janvier 2014 | A droite: Lopez, Machado et Ledezma prononce leurs discours qui vont lancer les guarimbas le 12 février

 

Le 12 février, Lopez lance ses sbires à l’assaut du ministère Public dans un discours enflammé. Sans mauvais jeu de mot, des cocktails Molotov sont lancés sur le ministère et des voitures de police incendiées. C’est le début d’une vague d’émeutes extrêmement violentes qui vont durer plusieurs semaines et qui sont connues sous le nom deguarimbas. Les pires méthodes y sont utilisées: des routes sont bloquées, des câbles métalliques sont tendus en travers de certaines avenues et des motocyclistes sont décapités, des partisans du gouvernement sont attaqués, des autobus, des ministères, des universités, des écoles, des centres de santé ou encore de distribution d’aliments sont incendiés10.

Quelques images des guarimbas de 2014 (je pourrais mettre "2017" on y verrait que du feu)Quelques images des guarimbas de 2014 (je pourrais mettre « 2017 » on n’y verrait que du feu)

 

Bilan des guarimbas: 43 morts (dont 9 fonctionnaires de police, 9 personnes ayant tenté de franchir des barricades ou de dégager des rues, et le reste des victimes sont des partisans chavistes ou des passants) et 878 blessés (dont 300 membres des forces de l’ordre). 6 morts (de trop évidemment) sont attribués aux actions des effectifs militaires. 30 policiers inculpés, 3 reconnus coupables, 14 placés en détention et 12 mis en liberté conditionnelle11. Tout ça sans compter les coûts matériels considérables.

– La fabrique du « martyr » Lopez

Il est important de s’arrêter un moment sur le cas de Leopoldo Lopez, car il est emblématique de la guerre médiatique sans précédent qui est livrée depuis le début du gouvernement Maduro, à la révolution. Vous avez pu le voir, Lopez est déjà à l’origine de la Salida. Mais c’est également un ancien cadre enrichit de PDVSA qui a participé au coup d’Etat de 2002 contre Chavez (comme Henrique Capriles).
Le jour même du lancement des guarimbas le 12 février, il se rend aux forces armées. Certains expliquent son choix par la peur d’être assassiné par son propre camp pour en faire un martyr, ou l’écarter d’un certain leadership de l’opposition12. Il est jugé et condamné à 13 ans et 6 mois de prison pour les violences meurtrières qu’il a initié durant les guarimbas. Ça y est, l’opposition et la presse nationale et internationale ont leur martyr, représentant des « prisonniers politiques » au Venezuela.

Leopoldo Lopez le 12 février lorsqu'il se rend, l'image fera le tour des médiasLeopoldo Lopez le 12 février lorsqu’il se rend, l’image fera le tour des médias

 

Vous voyez donc bien que ceux qui nous sont présentés comme des héros ne sont rien d’autres que des voyous criminels, qui ne cherchent qu’à faire tomber un gouvernement démocratiquement élu, en rien des prisonniers politiques. Imaginons que demain je lance des cocktails Molotov sur le ministère de l’Intérieur en criant « à bas la dictature de Macron » et que l’on m’emprisonne après cela. Est-ce que vous me considéreriez comme un prisonnier politique? J’en doute.
Pourtant c’est ce qui est fait pour le Venezuela. Il est considéré par le Monde comme le « prisonnier politique numéro un » de « centre-gauche »13 (s’il vous plait). Manuel Valls, alors premier ministre, a appelé à sa libération, considérant qu’enfermer un « démocrate », c’était « trahir la démocratie »14 (on connaît d’ailleurs la conception de la démocratie selon Valls). Sa femme, Lilian Tintori, est aussi très présente dans les médias. On la présente comme « l’égérie infatigable des droits de l’Homme »15, et la « messagère » du prisonnier Lopez16, sûrement entre Caracas et Washington… (on reparlera de l’ingérence nord-américaine plus loin)

Début 2017, Lilian Tintori, la femme de Leopoldo Lopez, à Washington avec Donald Trump, Mike Pence, et Marco Rubio (pour discutailler évidemment)Début 2017, Lilian Tintori, la femme de Leopoldo Lopez, à Washington avec Donald Trump, Mike Pence, et Marco Rubio (pour discutailler évidemment)

 

– La crise économique

Le début de la présidence de Maduro est également marqué par une crise économique qui va crescendo. Elle pointait déjà le bout de son nez en 2012, lorsque Chavez était encore président, mais elle va vraiment prendre racine dans les années 2013-2014.

Si vous avez suivi les autres épisodes de la série, vous savez que le Venezuela est un pays pétrolier. Les devises viennent du pétrole, et le pays importe la grande majorité de ses biens. Par conséquent, si le prix du baril commence à chuter, cela n’augure rien de bon pour le pays, et c’est précisément ce qui s’est passé à partir de 2012. Pourtant, contrairement à ce qui est souvent dit, ce n’est pas la seule raison du mauvais état de l’économie vénézuélienne. Le résumé qui va suivre est partiellement repris du livreComprendre le Venezuela d’André Bansart17, je le trouve très pertinent:

  • Le prix du baril commence à baisser à partir de 2012, et chute durant l’année 2014, notamment du fait de la politique de maintient de la production de l’Arabie Saoudite. L’offre devient énorme par rapport à la demande mondiale. Le baril qui a pu atteindre 110$, passe progressivement à 28$.
  • Le Venezuela, dont je le rappelle, 96% des exportations et 50% des recettes fiscales proviennent de la production pétrolière (en 2012), connait ainsi une inflation galopante. Les importations étant entrain de diminuer du fait de manque de revenus, les prix augmentent naturellement.
  • Les années Chavez ont vu augmenter le pouvoir d’achat des plus pauvres, à cela s’ajoute la naturelle croissance démographique. Deux facteurs supplémentaires qui augmente la carence de l’offre de produits de première nécessité.
  • Oui, les énormes revenues pétroliers dont a bénéficié Chavez ont favorisé le financement de l’intervention sociale mais n’ont pas contribuer à la stimulation de l’appareil productif (déjà saboté en 2003 par l’opposition en plus) et à la diversification de l’économie (malgré des tentatives mais qui n’ont pas eu de franc succès).

Mais là vous allez voir, c’est un peu plus complexe que la simple explication de la baisse des prix du baril et les erreurs de gestion de Chavez. Des facteurs de déstabilisations économiques tant intérieurs qu’extérieurs existent bel et bien. Il ne faut pas avoir peur de la formule « guerre économique », voyons pourquoi.

  • Face au manque de produits de première nécessité, les entreprises de productions de biens produisent moins, ou cachent leurs produits pour spéculer, les entreprises d’importation importent elles aussi volontairement moins, et les magasins vendent le plus cher possible leurs produits. A cela s’ajoute le marché noir. Les bachaqueros, ceux qui achètent des produits et les revendent dix fois plus chers, se sont multipliés et constitués en véritables mafias.
    A gauche: En août 2015, 56 tonnes d'aliments sont saisies par l'armée à la frontière colombienne | A droite: En décembre 2016, 138 millions de bolivars sont interceptés à cette même frontièreA gauche: En août 2015, 56 tonnes d’aliments sont saisies par l’armée à la frontière colombienne | A droite: En décembre 2016, 138 millions de bolivars sont interceptés à cette même frontière

La réalité de la situation c’est que les biens comme la nourriture sont là, dans le pays, mais ne sont sciemment pas distribués. On a ainsi pu voir des images d’énormes stocks de nourritures ou même de bolivars (monnaie vénézuélienne) stagner à la frontière colombienne, hors des circuits de distribution du pays.

Pour parer au manque d’approvisionnement et aux prix élevés, le gouvernement augmentera régulièrement les salaires et mettra en place début 2016 les CLAP (Comité Locaux d’Approvisionnement et de Production), qui distribuent massivement des aliments à bas prix aux secteurs populaires.

Tel le Chili d’Allende dans les années 1972-1973, avec les files d’attente devant les supermarchés et la population qui s’agace de la situation qui dure, la stratégie semble claire: on exaspère un maximum la population en empêchant l’accès aux produits du quotidien comme la farine de maïs une semaine, ou les serviettes hygiéniques une autre semaine, puis, on pointe du doigt la responsabilité du gouvernement dans son incapacité à distribuer même les biens de premières nécessités, et enfin, on essai de le faire tomber. Seulement, maintenant on sait que c’était la CIA qui était derrière la déstabilisation du Chili et la chute d’Allende en 1973, mais pour le Venezuela d’aujourd’hui, on ne le saura que dans trente ans. Quoique, elle n’a même plus l’air de s’en cacher…18

II. Elections législatives de fin 2015: crise économique installée, crise politique lancée

Le 6 décembre 2015 doivent se tenir des élections législatives. Les deux mêmes camps, à savoir le GPP et la MUD, s’opposent à nouveau, mais le rapport de force semble cette fois tourner en faveur de l’opposition.
L’exaspération due aux pénuries fait son effet, la MUD remporte le scrutin et gagne ainsi sa première élection majeure depuis le début de la révolution. Le GPP passe de 98 à 55 sièges en ne récoltant que 5 622 844 voix, la MUD passe elle de 65 à 112 sièges, avec 7 726 066 voix19. L’année 2016 va sans doute être la plus difficile pour le chavisme, qui va passer sur la défensive. Avec cette nouvelle assemblée qui sera investie le 5 janvier, la contre-révolution se sent pousser des ailes, et pense enfin toucher à son but.

– Analyse des résultats

L’unanimité de la presse vis-à-vis de cette élection est une fois de plus de mise: l’opposition en sortirait victorieuse20 et mettrait un camouflet au chavisme. Pourtant, à y regarder de plus près, ce n’est pas ce qui s’est passé.
Ce vote a en effet davantage l’allure d’un vote de contestation que d’un vote d’adhésion. Si l’on compare les résultats des deux partis avec ceux de l’élection présidentielle de 2013, on constate que l’opposition ne gagne qu’un peu plus de 360 000 voix, tandis que dans le même temps, le chavisme en perd quasiment deux millions. A cela s’ajoute également 700 000 votes nuls (moins de 70 000 en 2013), sachant qu’au Venezuela sont comptés comme nuls les votes blancs.

Nicolas Maduro lors de l'allocution télévisée dans laquelle il reconnait la victoire de l'opposition aux législatives et la victoire de la démocratie, le 7 décembre 2015 © EFENicolas Maduro lors de l’allocution télévisée dans laquelle il reconnait la victoire de l’opposition aux législatives et la victoire de la démocratie, le 7 décembre 2015 © EFE

 

On voit donc très clairement une démobilisation de l’électorat chaviste, mais il n’y a pas eu de transfert de voix en faveur de l’opposition. La parole exprimée est avant tout un signal fort envoyé au gouvernement, non seulement celui émanant de l’exaspération due aux pénuries, mais aussi contre une certaine bureaucratie chaviste qui s’est installée depuis le début de la révolution, et dont ne peut nier l’existence.
Cependant, les vénézuéliens ayant exprimé démocratiquement leur contestation, ne s’attendaient surement pas à donner une telle majorité à l’opposition, dont elle connait la dangerosité pour le pays, et on va le voir par la suite.

– Une Assemblée Nationale illégale

L’assemblée est donc investie le 5 janvier 2016. On pourrait croire que c’est un événement somme toute anodin, bien que les circonstances soient assez spéciales. Et pourtant, il faut bien comprendre que c’est à partir de là que commence l’affrontement et le blocage qui va avoir lieu entre l’exécutif et le législatif.
En effet, avant l’investiture de la nouvelle assemblée, le TSJ (Tribunal Suprême de Justice) avait annoncé la suspension temporaire de quatre députés de l’Etat d’Amazonas, sur suspicions de fraudes les concernant, comme l’achat de voix par exemple. Parmi ces quatre élections frauduleuses, on trouve trois députés de la MUD et un député chaviste.
Mais l’opposition refuse la décision du TSJ, et décide envers et contre tout d’investir ses trois députés le 5 janvier. Il faut donc bien comprendre, car c’est important pour la suite, que l’Assemblée Nationale vénézuélienne est en situation d’illégalité depuis le jour même de son investiture.

Alors pourquoi la MUD fait forcer les portes de l’assemblée par trois de ses députés?
L’AN comporte 167 sièges, dont 55 sont aux couleurs du GPP, et 112 aux couleurs de la MUD. Si l’on retire les quatre députés suspendus, la MUD ne se retrouve qu’avec 109 sièges, ce qui lui retire la majorité des deux tiers. Or cette majorité lui aurait conféré davantage de pouvoirs, notamment celui de la convocation d’un référendum révocatoire, dont elle rêve pour faire partir Maduro.

– D’étranges objectifs pour une Assemblée Nationale

Lors de son premier discours, le nouveau président de l’AN, Henry Ramos Allup, annonce comme objectif principal, se donner six mois pour faire partir Maduro par la « voix constitutionnelle », tiens donc comme c’est original. Il faut se poser des questions quand on entend ce genre de chose. La fonction d’une Assemblée Nationale nouvellement élue est-elle de faire tomber le président de la République? Est-ce que Lionel Jospin, une fois premier ministre, a annoncé se donner six mois pour faire tomber Jacques Chirac? C’est absurde, mais c’est dans la continuité du fait que l’opposition n’a en réalité jamais accepté le chavisme, et encore moins l’élection de Maduro. Par conséquent, quoi de plus logique que de vouloir faire tomber un président dont on ne reconnait pas le caractère démocratique de son élection?

Le président Nicolas Maduro (à gauche) et le nouveau président de l'Assemblée Nationale Henry Ramos Allup (à droite), le 15 janvier 2016 © ReutersLe président Nicolas Maduro (à gauche) et le nouveau président de l’Assemblée Nationale Henry Ramos Allup (à droite), le 15 janvier 2016 © Reuters

 

Si l’objectif premier de la majorité est de faire tomber Maduro, ce n’est pas pour autant qu’elle va se priver de présenter de nouvelles lois au pays.
Le premier projet de loi que l’assemblée va présenter est tout simplement hallucinant, et je pèse mes mots. La Loi d’amnistie (c’est comme ça qu’ils la nomment) est à la fois une loi criminelle et révélatrice. L’opposition veut non seulement permettre à des criminels de retrouver la liberté, mais fait également des aveux concernant ses propres crimes.

Pour vous rendre compte à quel point la MUD est culottée et cherche à se blanchir avec cette loi, je me sens obligé de vous citer quelques passages de la « Loi d’amnistie« 21:

  • Déjà, dans l’article 2, il est précisé que les amnisties qui seront prononcées concernent l’exclusive période de la révolution, c’est-à-dire du 1er janvier 1999 à aujourd’hui. Evidemment.
  • Article 10: « Est accordée une amnistie aux crimes et délits, y compris ceux visés par l’article 4 de la présente loi (article 4 dans lequel on trouve l’amnistie de faits comme la violence à l’encontre de l’autorité, l’incitation à la désobéissance des lois, ou encore l’incitation à la haine), relatifs aux faits contraires à la paix et à l’ordre général établi, qui ont eu lieu entre le 11 et le 14 avril 2002 […]. »
    Souvenez-vous, du 11 au 14 avril 2002, c’est la période durant laquelle a eu lieu le coup d’Etat contre Chavez. Autrement dit, avec cette loi, on aurait par exemple pu voir le retour tranquille au Venezuela de Pedro Carmona (pour ne parler que de lui). Dans l’article 11 on a à peu près la même chose mais cette fois en rapport avec la grève pétrolière de fin 2002-début 2003.
  • Pour citer d’autres exemples, le projet de loi amnistie également explicitement, des fraudes et escroqueries immobilières (article 31), des ports illégaux d’armes à feux ou d’engins incendiaires ou explosifs, des outrages à agents, des destructions de biens publics ou privés en tout genre (article 4), certains trafics de drogues durant des manifestations (article 30), ou encore des « délits de financement du terrorisme » (article 20).
  • Mais c’est pas tout. L’opposition reconnait également la guerre économique dans son projet de loi. Ainsi on amnistie aussi l’accaparement et la spéculation sur l’alimentation et les médicaments depuis 2011 (article 19), et les sabotages d’installations électriques dont on reparlera plus tard (article 4).

Nicolas Maduro refuse évidemment de signer la loi, qui sera d’ailleurs déclarée anticonstitutionnelle par le TSJ.
Ainsi commence le blocage entre les deux pouvoirs, législatifs et exécutifs. Par des lois inconstitutionnelles et une Assemblée Nationale en situation d’illégalité, le TSJ bloque systématiquement ce que fait l’assemblée, l’opposition ne souhaitant pas revoir ses positions. La stratégie est clairement affichée: plutôt que de commencer à, en partie gouverner le pays (quitte à se séparer de trois députés), l’opposition préfère cette situation de blocage qui lui permet une fois de plus de se présenter en victime de l’autoritarisme présumé du « régime chaviste », légitimant ainsi ses actions antidémocratiques.

– Le référendum révocatoire

Une chose dont on a également beaucoup entendu parler, c’est cette histoire de référendum révocatoire. Même si on l’a déjà évoqué, voyons plus en profondeur de quoi il s’agit, étant donné que cet outil n’existe pas chez nous.

La constitution de 1999 pose les bases de ce qu’on appelle le référendum révocatoire. « Constituent des moyens de participation et d’élection du peuple pour l’exercice de sa souveraineté politique : l’élection aux charges publiques, le référendum, la consultation populaire, la révocation du mandat, […] » (article 70) et « Toutes les charges et magistratures de l’élection populaire sont révocables » (article 72)22. Autrement dit, après avoir rempli certaines conditions, un référendum peut être convoqué pour révoquer le mandat de n’importe quel élu, allant du maire au président de la République. Cet outil citoyen n’est pas une spécificité vénézuélienne, on peut également le retrouver dans d’autres pays comme l’Equateur, la Bolivie, et même dans certains Etats des Etats-Unis.

En 2004, l’opposition avait convoqué pour la première fois, un référendum révocatoire pour faire partir Chavez. Celui-ci eu lieu le 15 août, et Chavez le remporta haut la main avec 59% de « non ». Evidemment, l’opposition avait crié à la fraude alors que, dès le 16 août, les observateurs internationaux avaient confirmé les résultats.

L'Avenue Bolivar à Caracas, lors d'un discours de Chavez de trois heures pour le "non" au référendum révocatoire, le 9 août 2004L’Avenue Bolivar à Caracas, lors d’un discours de Chavez de trois heures pour le « non » au référendum révocatoire, le 9 août 2004

 

Bref, revenons en 2016. Alors que l’opposition est majoritaire à l’AN depuis un peu plus de trois mois, elle se décide à engager, le 14 avril, la procédure auprès du CNE qui vise à convoquer un référendum révocatoire contre le président Maduro. Le référendum n’aura jamais lieu, pourquoi?

La version médiatique, la voici: alors qu’il empêcherait déjà l’AN de fonctionner, Nicolas Maduro a une fois de plus fait preuve d’autoritarisme en sabotant une mesure constitutionnelle que l’opposition a sollicité pour le faire partir. Le « sabotage » consistait a repousser le jour du référendum après le 10 janvier 2017, date limite après laquelle, si le peuple aurait voté en faveur de la révocation du président, ce ne sont plus de nouvelles élections qui sont convoquées, mais c’est le vice-président qui terminerait le mandat.
Encore une fois, on omet certaines vérités pour diaboliser l’adversaire et légitimer des actions antidémocratiques.

Il y a deux faits que la plupart des médias oublient de mentionner. Le premier, c’est que la procédure pour convoquer un référendum révocatoire est très longue (peut-être trop), 260 jours pour être plus précis23. Or, bizarrement, l’opposition a attendue avril 2016 pour se présenter au CNE et commencer la collecte des signatures citoyennes nécessaires dans la procédure.
A la longueur de la procédure s’ajoute également de nombreuses fraudes dans la collecte de signatures. 8 600 plaintes sont déposées devant les tribunaux par des citoyens. Ainsi, dans la liste des signataires pour le référendum, on peut recenser 10 000 personnes décédées, 9 333 personnes qui n’existent pas, 3000 mineurs sans droit de vote, ou encore 1300 personnes inhabilités (car en prison notamment)24.

Inutile de vous dire que le gouvernement ne va pas lâcher un centimètre de terrain à la MUD, et les fraudes s’ajoutant à la longueur de la procédure suffisent amplement à ce que le référendum ne soit pas convoqué avant le 10 janvier 2017.
Mais alors pourquoi la MUD ne s’y est pas prise avant? Au départ, lorsqu’elle est arrivée majoritaire à l’AN, elle a concentré ses efforts à tenter de raccourcir le mandat de Maduro plutôt que de se pencher sur le révocatoire. Pour autant, si on analyse le retard de la MUD comme un acte volontaire, on pourrait penser que, l’extrême-droite et la droite extrême étant aux commandes de cette coalition, la décision ait été motivée dans une optique de délégitimation supplémentaire du pouvoir chaviste, afin de tenter de le mettre à terre par la force, ce qui l’affaiblirait sur le long terme, davantage que s’il perdait à travers des élections.

– Sécheresse

Si sur les plans politiques et économiques, l’année 2016 fut éprouvante pour le Venezuela, il faut y ajouter également les catastrophes naturelles malheureusement. En effet, le pays a été frappé d’une très grave sécheresse durant les premiers six mois de l’année. La sécheresse a mise à mal les réserves d’eau du pays et l’approvisionnent en électricité, étant donné qu’il dépend principalement de centrales hydroélectriques. Inutile de vous dire que l’opposition a également surfé sur la catastrophe pour pointer du doigt le gouvernement. On constatera aussi que pendant cet épisode de sécheresse, des sabotages d’installations électriques ont pu être constaté.

Sabotage d'installations électriques à Caracas, février 2016Sabotage d’installations électriques à Caracas, février 2016

 

Pour faire face à la sécheresse, le gouvernement a réussi à mettre plusieurs mesures d’urgences qui se sont avérées efficaces. Est mis en œuvre un plan national spécial de consommation d’électricité et d’eau. On décide de remplacer des millions d’ampoules à incandescence par des ampoules faible consommation, de remplacer des vieux climatiseurs par d’autres moins gourmands en énergie, et il est même décrété la demi journée de travail dans l’administration publique, afin d’économiser électricité25.

L’année 2016 aura donc bel et bien été une année mouvementée pour le chavisme. Entre la nouvelle Assemblée qui se met hors-la-loi, le calvaire du référendum révocatoire, et une sécheresse terrible, le chavisme passe un nouvel an difficile. Sortie de crise en 2017? Voyons ça dans la troisième et dernière partie de cet épisode.

III. Election de l’Assemblée Nationale Constituante de 2017: vers une inversion du rapport de force?

Si l’année 2016 a vu s’exercer une pression terrible sur le chavisme, celle-ci va s’accélérer pour la nouvelle année, en 2017. Au grand dam de l’opposition, le prix du baril avait recommencé à augmenter début 2016 (de façon modérée, en se stabilisant aux alentours de 50 dollars le baril), à la suite d’accord de gels de productions entre pays producteurs, dont l’Arabie Saoudite, qui commençait elle aussi à pâtir de sa politique. Bien que la situation soit encore difficile, elle tend petit à petit à s’améliorer, ce qui pousse l’opposition à accentuer la pression pour rapidement prendre la place du chavisme au pouvoir. Et c’est malheureusement le chavisme lui-même qui va permettre à l’opposition de « lancer les hostilités ».

– 30 mars 2017: le TSJ s’octroie temporairement les pouvoirs de l’assemblée

Les événements de 2016 ont permis à la presse nationale mais surtout internationale, de présenter Maduro comme un dictateur. Mais en 2017, l’événement du 30 mars ne va pas arranger les choses. Il va permettre de lancer la « résistance à la dictature », ou autrement dit, le retour des guarimberos. Explications.

Le 30 mars 2017, c’est le jour où ce qui devait arriver arriva. Exécutifs et législatifs sont bloqués depuis maintenant plus d’un an, et le Tribunal Suprême de Justice décide d’agir. Etant donné que l’AN est encore et toujours illégale du fait de l’investiture de trois députés frauduleux, le TSJ décide de prendre TEMPORAIREMENT les pouvoirs de l’AN, jusqu’à ce que celle-ci obéisse au TSJ et retire ses trois députés. On peut dire ce que l’on veut, mais il n’y a là rien de surprenant. Déjà deux jours avant, l’immunité parlementaire des députés avait été levée.
Pourtant la décision déclenche un tollé médiatique internationale. On omet évidemment qu’il s’agit là d’une mesure temporaire et qu’il fait suite à un contexte institutionnel bien précis, et le dévolu contre la révolution est une fois de plus lancé, mais avec une puissance redoutable.

Bien qu’il y ait exagération, et que même sans cette décision du 30 mars, on peut penser que la suite des événements allait quand même avoir lieu d’une façon ou d’une autre, force est de constater qu’au niveau juridique, la décision du TSJ est en effet discutable, et que c’est un cadeau pour l’opposition. (pour mieux comprendre ce qui s’est passé juridiquement, je vous renvoie dans les notes à la seconde partie de cet article26)

Luisa Ortega Diaz, la Fiscal General de la República (équivalent de Procureure générale de la République) en fonction de décembre 2007 à août 2017Luisa Ortega Diaz, la Fiscal General de la República (équivalent de Procureure générale de la République) en fonction de décembre 2007 à août 2017

 

Le chavisme se scinde en deux, d’un côté on soutient la décision du TSJ, de l’autre on la rejette. On voit notamment apparaître sur le devant de la scène la procureure générale Luisa Ortega Diaz, qui devient le symbole de l’opposition interne au chavisme. Une grande partie des médias vont la présenter comme une dissidente que le régime va se mettre à persécuter sans relâche pour « l’empêcher de parler » (avec parfois des mises en scène médiatiques pittoresques). Étrangement, on parlera moins d’elle quelques mois après, quand la justice sera saisie pour dénoncer les scandales de corruption dans lesquels elle baigne, et quand elle fuira la justice en s’exilant en Colombie.

Pour finir avec le cas Ortega Diaz, il est intéressant de noter qu’elle a changé de discours brutalement envers le chavisme. Lors des guarimbas de 2014 elle dénonçait la violence des groupes d’opposition et la déstabilisation qui était en cours du pouvoir chaviste. Après le 30 mars 2017, elle change du tout au tout en prenant fait et cause pour l’opposition en adoptant le même vocabulaire qu’elle (« dictature », « répression » etc.). Je vous laisse vous faire votre propre opinion sur ce changement soudain de comportement, mais c’est tout de même très étrange.

Attention cependant, ce n’est pas parce que Ortega est une corrompue avérée (maintenant on le sait), qu’il faut en faire une généralité. Le « chavisme critique » existe bel et bien, et ce n’est pas un fait nouveau. Il y a toujours eu confrontation entre les partisans d’une ligne dure et d’une ligne plus souple, mais toujours dans un cadre démocratique. À travers les événements qui vont suivre, le gouvernement de Maduro va justement devoir arbitrer entre ces deux lignes politiques pour prendre ses décisions.

– Le retour des guarimberos | Vers l’élection d’une Assemblée Nationale Constituante

Après le 30 mars, le président Maduro a lui-même demandé à ce que le TSJ revienne sur sa décision27, mais c’est trop tard. Bien que le TSJ annule finalement ses décisions du 28 et du 30 mars deux jours plus tard, l’opposition se jette sur l’occasion pour lancer une offensive de grande ampleur. Des manifestations sont organisées et on voit réapparaître les mêmes groupes de chocs qu’on avait vu en 2014.

Dans un premier temps on assiste à des manifestations pacifiques et démocratiques qui se déroulent dans le calme, puis celles-ci laissent place à des groupes violents qui utilisent des méthodes très similaires à celles des guarimbas. Ce sont des bandes très bien organisées qui s’attaquent à la police, à l’armée, aux passants, aux bâtiments publiques comme privés, voir militaires. En plus d’une très bonne organisation, ces groupes de chocs sont également très bien équipés. Ça va des boucliers, cocktails Molotov, casques, masques à gaz, engins pyrotechniques, aux bombes artisanales et voir même aux armes à feux.
Caracas (mais aussi d’autres villes du pays) va faire les frais de ces violences quasi quotidiennes pendant des mois. On constate que c’est toujours dans les quartiers est de la capitale (quartiers aisés et bourgeois comme à Chacao, une des cinq municipalités de Caracas) qu’ont lieu les manifestations et les violences. On parle souvent de « révolte des riches » car rares sont les mobilisations dans les quartiers populaires, bien que le mécontentement y soit aussi présent.

Quelques images des guarimbas "version 2017" | En bas à gauche, on voit le député Freddy Guevara avec un manifestant "pacifique"Quelques images des guarimbas « version 2017 » | En bas à gauche, on voit le député Freddy Guevara avec un manifestant « pacifique »
En haut à droite, des manifestants attaquent la base militaire de La Carlota en juin 2017 | En bas à gauche, une personne est brûlée vive par des opposants car présumée chaviste. Il s'appelait Orlando Figueroa, et il succombera à ses blessures | En bas à droite, un opposant se brûle lui-même avec son cocktail Molotov. Il survivra à ses blessures.En haut à droite, des manifestants attaquent la base militaire de La Carlota en juin 2017 | En bas à gauche, une personne est brûlée vive par des opposants car présumée chaviste. Il s’appelait Orlando Figueroa, et il succombera à ses blessures | En bas à droite, un opposant se brûle lui-même avec son cocktail Molotov. Il survivra à ses blessures.

 

Les violences insurrectionnelles durent, et les morts et blessés s’accumulent. Les habitants commencent également à être exaspérés par les barricades qui sont dressées sur les routes et les autoroutes, et qui s’ajoutent aux problèmes d’approvisionnement encore présents. Face à la situation de crise qui semble interminable, Maduro annonce le 1er mai vouloir convoquer une Assemblée Nationale Constituante pour faire revenir la paix et faire face aux problèmes que le pays affronte. Scénario classique vous vous en doutez, la décision est qualifiée d’inconstitutionnelle par l’opposition et on dénonce la « dérive autoritaire et dictatoriale » du « régime Maduro ». Si vous avez suivie la série dans son ensemble, vous savez que l’opposition fait le coup à chaque fois.

L’opposition dénonce le fait qu’un référendum doit être convoqué pour mettre en place une constituante (elle se base sur l’article 347 de la constitution). Si effectivement, pour une fois, il y avait quelque chose à redire sur les décisions du TSJ du 30 mars, il n’y a là rien d’anticonstitutionnel dans la décision de Maduro de convoquer une ANC. Si avant la constitution de 1999, en effet, une constituante ne pouvait être convoquée qu’après consultation populaire, aujourd’hui « l’initiative de convocation de l’Assemblée Nationale Constituante peut être prise par le Président ou Présidente de la République », comme le stipule clairement l’article 34828. Donc aucun problème de légalité, surtout que Maduro a d’ores et déjà annoncé qu’une fois les travaux de la constituante terminés, ceux-ci seront soumis à référendum. Autrement dit, c’est le peuple qui aura le dernier mot, rien de plus normal dans une démocratie non?

– 30 juillet 2017: une ANC élue contre vents et marrées | Fin et bilan des manifestations

L’élection de l’ANC doit se tenir le 30 juillet, ce qui laisse trois mois à la branche radicale et extrémiste de l’opposition (qui domine la MUD malheureusement) pour faire sortir Maduro avant la fin de son mandat en 2018. En choisissant de ne pas participer à la constituante, la MUD sait très bien qu’elle sortira affaiblit par cette épreuve, surtout si la participation populaire est élevée. La constituante est le meilleur moyen pour le chavisme de réaffirmer sa légitimité démocratique.

Mais si vous voulez mon analyse personnel, je n’hésite pas une seconde à dire que c’est un véritable coup de maître de la part du président Maduro. La constituante était la seule sortie démocratique de crise qui puisse mettre l’opposition face à ses contradictions. Je m’explique.
Au moment où Maduro annonce la convocation d’élections pour une ANC, la MUD, avec l’appui de la presse nationale et internationale, n’avait de cesse de qualifier le gouvernement de dictature. Or, il aurait été plus avantageux pour elle de présenter des candidats à l’ANC. Elle y aurait pris toute sa place, elle serait resté sur le devant de la scène politique, et aurait pu continuer la pression sur le gouvernement. Mais comment traiter un gouvernement de dictature et ensuite participer à une élection? La MUD est prise dans le piège des règles démocratiques qu’elle n’a jamais sue accepter. Ainsi, il ne lui reste que ses méthodes antidémocratiques pour prendre le pouvoir. Le seul risque pour Maduro dans cette histoire, c’est qu’il y ait une faible participation populaire au 30 juillet. Nous verrons plus loin si tel sera le cas.

Comme on vient de le voir, l’opposition a donc très peu de temps pour agir, et pour ça, quoi de mieux qu’un bon vieux putsch?
Alors attention, je prend des précautions: étant donné qu’il n’y a pas de preuves (au moment où j’écris ces lignes) qui établissent un lien entre la MUD et les événements qui vont suivre, je tiens à préciser que je n’accuse personne.

Le 27 juin, un hélicoptère de la police survole Caracas. A son bord, Oscar Pérez, ancien membre de la police scientifique, est au commande. Quatre grenades sont lancées sur le siège du TSJ, et des rafales sont tirées sur le ministère de l’Intérieur. Par chance, pas de blessés. Plus tard, une vidéo de Pérez sort, dans laquelle il appelle publiquement à la démission de Maduro et à la rébellion. N’importe qui s’accorderait à dire que c’est une attaque terroriste, mais pas les journalistes visiblement. Au contraire, Oscar Pérez est considéré comme le « Rambo du Venezuela »29, un père de famille, etc.

A gauche, l'hélicoptère durant l'attaque du 27 juin | A droite, Oscar Pérez et ses sbires qui déclarent publiquement leurs intentionsA gauche, l’hélicoptère durant l’attaque du 27 juin | A droite, Oscar Pérez et ses sbires qui déclarent publiquement leurs intentions

 

Même si ce qui va suivre a eu lieu peu après l’élection de l’ANC, je préfère le mentionner ici. Le 6 août, le fort militaire de Paramacay, à 180 kilomètres au Nord de Caracas, est attaqué. Des mercenaires déguisés en militaires prennent d’assaut le fort mais l’attaque est repoussée. Cette fois-ci, deux morts sont à déplorer, et huit assaillants sont arrêtés. Une vidéo circule de ces mercenaires se faisant passer pour des militaires, dans laquelle ils appellent à la rébellion.

A gauche, une vue aérienne du fort Paramacay lors de l'attaque du 6 août | A droite, les mercenaires déguisés en militaires, appellent publiquement eux aussi à la rébellionA gauche, une vue aérienne du fort Paramacay lors de l’attaque du 6 août | A droite, les mercenaires déguisés en militaires, appellent publiquement eux aussi à la rébellion

Le but est clairement affiché. L’intention est de créer une scission au sein de l’armée afin d’organiser un coup d’Etat, mais l’appel ne prend pas. La loyauté de l’armée est grandement due à l’union civico-militaire en place au Venezuela, sans laquelle sans doute depuis longtemps, des rébellions auraient été organisées.

Le 30 juillet approche, rien ne se passe. Les violences continuent, mais le gouvernement légitime tient le coup jusqu’au jour J. Donc le dimanche 30 juillet 2017, c’est jour de vote dans tout le pays, et inutile de vous dire que jusqu’au dernier moment, les groupes de chocs vont tout faire pour empêcher le bon déroulement du scrutin.
Durant la nuit du 29 au 30, José Felix Pineda, candidat chaviste à la constituante a été assassiné chez lui. Dans la journée du 30, des bureaux de vote sont bloqués, des machines à voter sont détruites, des barricades sont dressées sur les grands axes pour empêcher les gens d’aller voter, des affrontements ont lieu, une bombe incendiaire explose même au passage d’un convoi de la police, blessant quatre policiers30. Au moins quinze morts sont à déplorer sur les journées du 29 et du 30.

Le jours du vote, une bombe incendiaire artisanale explose au passage d'un convoi policier motorisé, blessant quatre agents © EPA/MaxPPPLe jours du vote, une bombe incendiaire artisanale explose au passage d’un convoi policier motorisé, blessant quatre agents © EPA/MaxPPP

 

Pourtant, une masse considérable de gens vont aller voter, malgré les menaces proférées par l’opposition. 41,53% des inscrits se sont déplacé, soit un peu plus de huit millions de personnes. En quoi est-ce une victoire pour le chavisme?
Le Venezuela a toujours été divisé en trois blocs électoraux: les chavistes, les anti-chavistes, et les « ni-ni ». Souvenez-vous, l’opposition ne participe pas au scrutin, et ses électeurs ont suivi en s’abstenant. Mais de l’autre côté, c’est une véritable démonstration de force du chavisme. Maduro a été élu en 2013 avec 7,5 millions de voix, autrement dit le chavisme regagne 500 000 voix lors de ce scrutin, c’est énorme, alors que l’on disait le chavisme mort. Le 30 juillet a prouvé que la base populaire n’a pas disparue, malgré la situation difficile que le pays connait.

En haut, un centre de votation à Caracas | En bas à gauche, des personnes traversent une rivière pour éviter des barricades routières et aller voter | En bas à droite, des machines à voter sont acheminées d'urgence après que certaines aient été endommagéesEn haut, un centre de votation à Caracas | En bas à gauche, des personnes traversent une rivière pour éviter des barricades routières et aller voter | En bas à droite, des machines à voter sont acheminées d’urgence après que certaines aient été endommagées

 

A partir du 30 juillet, les violences s’arrêtent, l’opposition commence à se diviser et ne mobilise plus. Quel aura été le bilan de ces quatre mois de violence au Venezuela? Les enquêtes étant toujours en cours, les chiffres divergent selon les sources. Je vais tenter de synthétiser, mais je vous laisse aller dans les notes pour plus de détails31;32;33.

D’avril à juillet, ce sont 123 personnes qui auraient perdu la vie. Parmi elles, 48 sont mortes par balles, 13 assassinées durant les émeutes, 30 sont des passants tués par les émeutiers, 10 sont des personnes mortes sur des barricades, 13 sont des militants chavistes, 5 sont des policiers, et 5 ont été tuée par la police. Sur près de 2000 blessés, on compte 507 policiers blessés et 77 policiers blessés par des armes à feu.
Je vous met cependant en garde, il s’agit là d’une version parmi d’autres d’un bilan, sachant que beaucoup d’investigations sont encore en cours. D’autres versions présentent des bilans différents mais voilà ce qu’il faut retenir en règle général: on constate que la majorité des victimes sont des passants, qu’il y a des victimes chez les chavistes, dans la police, mais aussi chez les opposants (or accidents provoqués par eux-mêmes). Devant la violence des groupes de chocs, il y a clairement eu dans certains cas un usage excessif de la force venant des forces de l’ordre. Mais pas d’impunité pour ces agissements, 46 policiers ont été inculpés, détenus ou sont encore recherchés.

– Une opposition affaiblie mais qui n’en a pas fini

Comme dit précédemment, au sortir du 30 juillet, l’opposition ne mobilise plus. La division se fait sur la question de la participation aux élections régionales d’octobre. La même question que la constituante se pose, sauf que cette fois-ci la MUD accepte de participer aux élections (étrange pour une opposition à une dictature non?). Beaucoup d’opposants sont déçus par cette décision. Le parti d’extrême-droite Vente, de Maria Corina Machado, a annoncé quitter la MUD pour des raisons de « cohérence ».

Ce qui est intéressant, c’est que de cette situation, le chavisme peut sortir vainqueur en octobre et asséner un coup encore plus gros à l’opposition. C’est ainsi que certains cherchent des « plans B » pour garder l’exaspération de la population et en attribuer la faute au gouvernement, en allant demander des sanctions économiques contre leur propre pays. C’est le cas par exemple de Julio Borges et Freddy Guevara qui ont fait une tournée européenne début septembre dans ce but précis. Ils ont notamment rencontré le président Macron et le président Rajoy en Espagne.

Julio Borges, Freddy Guevara et Emmanuel Macron à l'Elysée le 4 septembre 2017 © APJulio Borges, Freddy Guevara et Emmanuel Macron à l’Elysée le 4 septembre 2017 © AP

 

– Ingérence nord-américaine

Je ne pouvais pas terminer l’article sans parler du rôle des Etats-Unis d’Amérique dans cette affaire. Bien qu’on l’ait un peu évoqué, j’aimerais y revenir un peu plus en détail. L’hostilité des Etats-Unis envers la révolution bolivarienne a toujours été vive, je ne vous réexplique pas pourquoi.

Le 9 mars 2015, un décret surréaliste d’Obama qualifiait le Venezuela comme une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale ». Aujourd’hui ce décret est toujours en vigueur et les Etats-Unis s’activent à changer le plus rapidement possible de gouvernement au Venezuela. Je ne vais pas vous faire un récit entier sur les détails des ingérences américaines dans le pays, mais seulement vous donner quelques pistes afin de vous montrer les nouvelles méthodes employées pour qu’ils arrivent à leur fin.

On connait la CIA pour ses ingérences en Amérique latine, mais malheureusement pour le gouvernement américain, un peu trop, du coup il a fallu maquiller l’affaire. La CIA ne finance plus directement les actions de déstabilisation, il y a un organe relativement nouveau qui s’en occupe et qui a vu le jour dans les années 80: la NED (la National Endowment for Democracy ou Fondation Nationale pour la Démocratie).
Cet organisme finance partout dans le monde des sois-disant organisations de défense des droits de l’Homme ou de la démocratie, afin de faire transiter les « fonds de déstabilisation » par une vitrine en apparence propre. C’est ainsi qu’elle reverse plusieurs millions de dollars à des « organisation pour les droits de l’Homme » au Venezuela et qui sont utilisés pour la déstabilisation34. Je n’irais pas plus loin dans les détails, je voulais juste attirer votre attention sur les subtilités que peut prendre l’ingérence américaine.

Enfin, on arrive à nos jours avec l’administration Trump. L’élection de l’ANC a également été un coup dur au nord, par conséquent on accélère la cadence pour reprendre le contrôle du pays. La subtilité n’est pas la qualité majeure du président américain Donald Trump comme vous le savez. Il n’a pas hésité à déclarer publiquement ne pas écarter « l’option militaire » pour le Venezuela35, tout en exerçant des manœuvres militaires dans les pays frontaliers comme la Colombie ou le Brésil. Une attitude dangereuse et irresponsable. Tous les pays de la région ont rejeté cette « option militaire »36.
Les Etats-Unis ont également pris une série de sanctions économiques, ciblant notamment la filiale américaine de PDVSA, CITGO. La guerre qu’ils mènent contre le Venezuela, hélas continue, et n’est pas prête de s’arrêter.

Voilà, c’est ainsi que nous terminons notre long voyage à travers la révolution bolivarienne. Quel bilan et quelles leçons pouvons-nous tirer de celle-ci? Comment devons-nous nous positionner par rapport à la situation au Venezuela, depuis la France? Quelques questions auxquelles nous devons impérativement répondre pour clore cette série, mais pour ça, il faut se rendre sur le prochain et dernier épisode.

Si vous voulez aller plus loin…

 

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ARTICLE SUIVANTEpisode 5 (FIN): Bilan, critique, et suite de la Révolution

Notes:

1: Le dernier discours de Hugo Chavez
2: Article 233 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
3: L’opposition considère comme une « fraude constitutionnelle » le fait que Maduro soit vice-président et candidat à l’élection qui suit (Venezuela: la présidence par intérim de Maduro est « une fraude », rtbf.be, 9 mars 2013). L’article 229 de la constitution prohibe effectivement le fait d’être candidat à la présidence et vice-président en même temps, mais la critique est fausse. Maduro n’exerce plus la fonction de vice-président mais de président à la suite du décès de Chavez. Par conséquent, il est tout à fait possible qu’il soit candidat, en qualité de président de la République.
4: Capriles, le maître atout de l’opposition vénézuélienne, Le Figaro, 4 octobre 2012
5: Venezuela : Henrique Capriles, l’opposant qui fait trembler Chavez, France Info, 5 octobre 2012
6: La esperanza de Venezuela, El Pais, 4 octobre 2012
7: Téléchargement du plan disponible en français sur le site de l’ambassade vénézuélien en France: Plan de la Patrie
8;9: Maurice Lemoine, Au Venezuela, victoire du « chavisme sans Chávez », 17 avril 2013
10;11;12: Informations sur le déroulement des guarimbas tirées de: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
13;16: Paulo A. Paranagua, Leopoldo Lopez, prisonnier politique numéro un au Venezuela, Le Monde, 11 septembre 2015
14: Venezuela: Valls soutient Leopoldo Lopez, Le Figaro, 15 octobre 2015
15: Paulo A. Paranagua, La lutte de Lilian Tintori pour la libération des prisonniers politiques au Venezuela, Le Monde, 16 septembre 2015
17: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
18: La CIA confirme publiquement qu’elle travaille au « changement de gouvernement au Venezuela », Venezuela Infos, 26 juillet 2017
19: La page du Conseil National Électoral sur les élections de 2015 étant indisponible, les chiffres des résultats sont tirés de Wikipédia. Néanmoins ils sont fiables, dans la mesure où ils concordent avec ce que l’on peut retrouver dans certains articles de presse (très rares) sur le nombre de voix qu’a perdu le chavisme et gagné l’opposition notamment.
20: Au Venezuela, les défis de l’opposition victorieuse, L’Obs, 7 décembre 2015
21: Projet de Loi d’Amnistie et de Réconciliation Nationale (en espagnol)
22: Articles 70 et 72 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
23: Voir les détails de la procédure de convocation du référendum révocatoire dans cette présentation du CNE
24: Guillermo Alvarado, Une fraude gigantesque dans la collecte de signatures pour le révocatoire est dénoncée au Venezuela, Le Grand Soir, 4 août 2016
25: Ignacio Ramonet, Les 10 victoires du Président Nicolás Maduro en 2016, Telesur, 31 décembre 2016
26: Carolina Cerda-Guzman, La décision du 30 mars 2017 du TSJ: un « auto-coup d’Etat » juridictionnel, 17 mai 2017
27: Venezuela: Maduro appelle le Tribunal suprême de Justice à revoir ses décisions, RFI, 1er avril 2017
28: Article 348 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
29: Le « Rambo » du Venezuela : Oscar Pérez, pilote d’hélico et acteur, Euronews, 28 juin 2017
30: Pascual Serrano, La photo d’un attentat terroriste à Caracas qui transforme la victime en oppresseur, les-crises.fr, 27 août 2017
31: Venezuela : qui sont les victimes des 3 derniers mois de tentatives de coup d’État de la droite?, initiative-communiste.fr
32: Le bilan des victimes des manifestations au Venezuela, les-crises.fr, 6 septembre 2017
33: Les 130 morts du « dictateur » vénézuélien, Le Grand Soir, 9 septembre 2017

34: El desestabilizador furtivo: la NED en Venezuela, Mision Verdad, 4 mars 2014
35: Trump n’écarte pas une « option militaire » pour le Venezuela, Venezuela Infos, 13 août 2017
36: L’Amérique latine rejette en bloc une intervention militaire au Venezuela, Le Monde, 14 août 2017

URL de cet article : https://blogs.mediapart.fr/filip-fi/blog/080717/venezuela-revolution-bolivarienne-de-b-m-4

Boaventura de Souza Santos: « Pourquoi je continue à défendre la Révolution Bolivarienne au Venezuela”

Décrit comme le « sociologue de l’antiglobalisation » et le « penseur étoile des mouvements sociaux », le portugais Boaventura de Souza est un des principaux initiateurs du Forum Social Mondial et l’un des intellectuels de gauche les plus respectés d’Europe. Cependant son travail dépasse les frontières nationales et universitaires. Docteur en Sociologie du Droit de l’Université de Yale, il occupe les fonctions de directeur du centre d’Etudes Sociales de l’Université de Coimbra et travaille également comme chercheur à la faculté de Droit de l’Université de Wisconsin-Madison aux États-Unis.

Entretien réalisé par Arturo Wallace, de BBC World Service, août 2017.

Lorsque vous écrivez «En défense du Venezuela » que défendez-vous, ou qui défendez-vous exactement ?

Je défends les majorités du Venezuela, parce que jusqu’à maintenant il est évident que ces majorités ont manifesté pour continuer les politiques d’inclusion sociale et de progrès menée pour les classes défavorisées. Comme vous le savez en 1998, au moment de l’élection de Hugo Chavez, 60% de la population du Venezuela vivait sous le seuil de pauvreté et aujourd’hui c’est beaucoup moins. Bien sûr en ce moment, il y a une crise au niveau de l’approvisionnement, une crise économique très grave. Mais jusqu’à présent la majorité pauvre du Venezuela n’a pas manifesté contre (l’actuel gouvernement), sauf lors des élections (parlementaires) de 2015, lorsque l’opposition a gagné mais avec une faible avance..

La société vénézuélienne est polarisée, avec de fortes différences. Et défendre le Venezuela, c’est défendre la démocratie vénézuélienne et le droit des majorités à manifester démocratiquement. Si vous regardez bien, l’opposition organise un référendum – bien qu’il n’ait aucune valeur juridique – et on parle de 7 millions, le gouvernement organise des élections pour une Assemblée Constituante et on parle de 8 millions. Et ensuite une entreprise privée dit qu’en réalité il n’y avait que sept millions, mais ce que tout cela montre c’est que la société est divisée. Et dans nos sociétés les divisions doivent se résoudre démocratiquement.

Mais la démocratie vénézuélienne fonctionne-t-elle ?

Ce qui est clair, c’est que le Venezuela n’est pas une dictature, car si c’en était une, l’opposition ne pourrait pas faire ce qu’elle fait : brûler des centres de santé, brûler des écoles, bombarder le Tribunal Suprême avec un hélicoptère, recourir à tous types de provocations dans la rue. Dans les médias internationaux ces provocations sont présentées comme émanant du gouvernement, alors qu’il est clair que ce n’est pas le cas. Et nous le savons car nous avons déjà vu cela avant. Vous avez peut être regardé par hasard le reportage de Sky News avant les élections (pour l’Assemblée Constituante) sur ce qui ressemblait à une guerre civile à Caracas ; alors souvenez vous de ce que Sky News a fait en Libye, à Tripoli et aussi à Mossoul en Syrie ; ensuite il s’est avéré que tout n’était que mensonges. On essaie de ne pas montrer la réalité du Venezuela aux médias internationaux et c’est pour cela que défendre le Venezuela c’est défendre un peu la démocratie et une sortie non violente à cette crise, car si cela se termine dans la violence, les vénézuéliens en premier lieu, mais aussi le monde entier va en souffrir.

Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par une droite insurgée que les médias internationaux ont déguisée pendant des mois en « révolte populaire ».

Et vous êtes certain que la majorité des vénézuéliens appuient le gouvernement actuel ? Comme vous l’avez-vous-même rappelé, la dernière fois que l’opposition a participé à des élections, elle a gagné….

C’est vrai, la majorité a voté en décembre 2015 en faveur de l’opposition, cela ne fait aucun doute, mais si on y regarde bien, c’était dans un contexte de crise. Et il est évident que Maduro n’est pas Chavez. Nous savons aussi qu’il y a des problèmes – personne ne peut nier qu’il y a des problèmes au Venezuela – et nous savons aussi que Maduro n’est pas Allende. Mais il faut dire que lors de l’organisation des élections de 2015 la plupart des gens étaient très mécontents de certaines orientations de la Révolution Bolivarienne, mais ils voulaient continuer avec la Révolution : la corriger, pas l’éliminer.

C’est pour cela que lorsque l’Assemblée Constituante est arrivée – dans les conditions difficiles que nous connaissons, avec des salles de vote brûlées, saccagées- huit millions de personnes sont sorties manifester pour la défendre. Il me semble que la majorité des vénézuéliens n’est pas totalement d’accord avec les choix actuels de politiques bolivariennes de Maduro , mais elle veut poursuivre le projet d’intégration sociale, d’élargissement du pouvoir vers les communes, vers les plus pauvres, etc. Il ne s’agit pas d’éliminer complètement les conquêtes acquises depuis 1998. C’est dans ce sens que je parle de majorités.

Mais vous croyez que les conditions dans lesquelles a été élue l’Assemblée Constituante peut être considérée comme un exercice de démocratie et ses résultats comme l’expression de la volonté des majorités ?

Oui, c’est un exercice propre d’une démocratie, pas d’une dictature. Les procédures peuvent varier, proposer différentes formes de choix. Et l’article 348 de la Constitution stipule que le président a cette prérogative (de la convoquer). En fait j’ai toujours critiqué, d’une façon solidaire, certains aspects de la politique bolivarienne; cela ne date pas d’aujourd’hui. Et bien sûr, je pense personnellement – bien que je ne sois pas vénézuélien – qu’il aurait mieux valu garder la Constitution de 1998, et beaucoup de personnes pensent que ce serait possible. Mais dire que l’Assemblée Constituante n’est peut être pas pleinement démocratique est une hypocrisie, dans la mesure où l’Assemblée Nationale exerçait un blocage total à Maduro depuis le début.

Mais c’était un processus plus symbolique qu’effectif, alors que l’Assemblée Constituante, elle, a du pouvoir : de fait, une de ses première décisions a été la destitution de la procureure générale Ortega (NDLR : depuis cette interview, Luisa Ortega et son époux ont fui la justice vénézuélienne à la suite de la découverte d’un vaste réseau de corruption qu’ils dirigeaient depuis le Ministère Public dans la frange pétrolifère de l’Orénoque, et de l’omission juridique de nombreux cas de fraude massive sur le change de devises pour le commerce extérieur. Luisa Ortega collabore à présent, selon le Miami Herald, avec le gouvernement états-unien). Pensez vous que ce genre de décision contribue à la confiance et au dialogue que le gouvernement prétend défendre ?

Non. Et je pense réellement qu’il y a une polarisation croissante et très inquiétante, les deux parties polarisent vraiment la situation. Vous pouvez constater, par exemple qu’il y a eu une tentative pour diviser les militaires, tentatives derrière lesquelles l’interférence nord américaine était très forte, interférence avérée, parce qu’ils essaient de boycotter tout le processus bolivarien du Venezuela. Et les réactions ne me semblent pas bonnes non plus, bien évidemment. Ce qui me semble intéressant cependant c’est que l’opposition a décidé de participer aux élections régionales et locales qui vont avoir lieu. C’est l’expression de leur volonté d’affronter le vote et de continuer sur la voie démocratique, ce qui, selon moi est une très bonne nouvelle.

D’un autre côté, au Venezuela actuellement nous sommes face à une situation de dualité de pouvoir, avec d’un côté l’Assemblée Nationale et aussi un vide institutionnel très fort, parce que Maduro a révoqué la procureure générale, et d’un autre côté l’Assemblée Constituante, qui ne va pas l’accepter. Le résultat est une situation – qui n’est pas nouvelle dans l’histoire, la Russie a connu cela pendant un temps en 1917 – où le pouvoir est divisé dans la société ce qui rend de plus en plus difficile une solution dialoguée. Et nous n’avions jamais connu cette situation auparavant en Amérique Latine.

Ce que nous avons connu ce sont les dictatures sanglantes qui sont venues après, la destruction de tout, et cela doit inquiéter tous les démocrates. Et c’est pour cela que tous les efforts devraient tendre vers le dialogue. Certaines personnes ne sont malheureusement absolument pas intéressés par le dialogue. Et je me demande s’il n’y a pas des forces à l’extérieur qui ont intérêt à ce que le Venezuela, qui a toutes les richesses minérales du monde, ne soit pas un pays vraiment souverain, et non dépendant des États Unis ; on sait bien que tous les pays qui ont des réserves jugées stratégiques pour les intérêts américains ont été éliminés, détruits. Et il existe plusieurs façons d’intervenir. Nous ne pouvons pas rester naïfs. Après l’Opération Condor dans le Cône Sud de l’Amérique Latine au cours des années 70, nous ne pouvons plus être naïfs : il existe de nombreuses formes d’intervention dans les affaires d’un autre pays. Et je pense que sans cette polarisation le problème pourrait être résolu par la voie démocratique. Mais là, je ne sais pas, et cela m’inquiète beaucoup.

Pourtant cela fait 18 ans que le chavisme est au pouvoir. N’est-ce pas là la preuve qu’on exagère le poids de cette soi-disant conspiration organisée par Washington ?

Le problème ce n’est pas le nombre d’années qu’il est au pouvoir, mais s’il gouverne correctement. Et au Venezuela il y a eu un problème structurel très clair : le pays n’a pas su tirer profit des bénéfices du pétrole pour reconstruire un État qui vivait historiquement de ses rentes et dans la dépendance des États Unis. Parce qu’en fait Chavez ne l’a pas changé : il n’a pas profité des bénéfices du pétrole pour changer le modèle de production de l’économie au Venezuela. Au contraire, d’une certaine façon, il est encore plus dépendant de la production du pétrole. C’est bien évidemment un problème structurel. Auquel il faut ajouter le problème de la corruption, qui ne date pas d’aujourd’hui. La corruption était complètement endémique au Venezuela, dans les années 70 et 80. C’était un cas d’étude.

Il n’y a plus de corruption au Venezuela ?

Bien sûr que si. Comme dans d’autres pays. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas. Le problème c’est qu’il y a deux poids, deux mesures : par exemple au Brésil, la présidente la plus honnête d’Amérique Latine, Dilma Roussef, a été destituée par les politiciens les plus corrompus d’Amérique Latine. C’est ça qui me gêne. Et sur quoi repose cette double politique? en fait c’est très simple : cela dépend si tu es aligné sur les logiques internationales du néolibéralisme, des privatisations et d’abandon des richesses naturelles au marché international. Si tu es d’accord tout est toléré, comme on tolère que l’Arabie Saoudite exécute des jeunes qui ont participé au printemps arabe, ou que les femmes soient fouettées pour avoir conduit une voiture, cela ne provoque aucune vague. En ce qui nous concerne, ce n’est pas du tout ce qui se passe, et c’est cette double politique qui me gêne. Mais je ne cherche absolument pas à cacher les problèmes structurels du pays.

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous à nouveau! », des effigies de Lula et Dilma pendues à un pont : comme au Venezuela, des classes moyennes transformées en « révolte populaire » par les médias internationaux ne seraient pas fâchées de voir intervenir militairement les États-Unis, voire de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Mais vous pensez que les inquiétudes sur la qualité de la démocratie au Venezuela ne sont qu’une façade ?

Non, je pense qu’il faut lutter pour la qualité de la démocratie. Mais encore faut il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par démocratie . Il existe des groupes qui essaient de construire un pouvoir communal depuis la base. Par exemple, il existe aujourd’hui au Venezuela une structure très importante qui s’appelle le Pouvoir Communal, à laquelle participent des gens très critiques vis-à-vis des politiques de Maduro et qui essaient de construire depuis la base un pouvoir communal qui est un pouvoir participatif, pas nécessairement représentatif en termes de démocratie représentative. Mais vous savez bien qu’il existe d’autres formes de démocratie.

Et le Venezuela avait un système électoral très sophistiqué. Et je suis surpris que l’entreprise privée Smartmatic dise – sur quelle base, je l’ignore, ce que je sais c’est qu’elle vient de signer un contrat pour plusieurs millions avec la Colombie – qu’ils n’étaient que sept millions, et non pas huit. Il y a des choses que nous ne comprenons pas, qui me surprennent et m’incitent à garder mes distances en raison que ce que j’ai vu en d’autres occasions en Amérique Latine. Les conséquences sont toujours les mêmes : guerre civile, morts, de plus en plus d’assassinats, et ce serait regrettable pour le peuple vénézuélien et les démocrates du monde entier.

École de féminisme populaire, commune « La Azulita », État de Mérida.

Et l’unanimité des décisions de l’Assemblée Constituante ne vous semble pas suspecte? Dans quelle mesure un organe qui prend de telles décisions peut il être considéré comme représentatif de la société vénézuélienne ?

Je ne suis pas certain que les choses soient comme cela.

Mais c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent…

Bien sûr, mais cela n’a pas encore commencé, pour ainsi dire. Nous allons voir ce qui va se passer. D’un autre côté, au Venezuela les mécanismes démocratiques sont encore très forts. Quand cette Assemblée Constituante aura terminé son travail, la nouvelle Constitution devra être approuvée, elle ne pourra pas entrer en vigueur comme cela, il faudra un référendum. Alors les vénézuéliens auront l’occasion, lors du référendum, de dire s’ils sont pour ou contre. En d’autres termes il me semble qu’il existe encore des mécanismes qui permettent une issue démocratique, une issue avec un minimum de violence – qui hélas est déjà très importante – et avec un minimum d’intervention internationale. Nous allons voir si cela est possible, mais il ne faut pas renoncer à espérer. Même si, pour l’instant, les deux parties n’ont pas un comportement propice au dialogue.

Et vous pensez que la volonté de dialogue du gouvernement est réelle ?

Il ne faut pas oublier que tout a commencé lorsque l’opposition a gagné les élections en 2015. Elle a gagné les élections législatives, pas les présidentielles, mais la première chose qu’elle a dite a été : « il faut détruire la Révolution Bolivarienne et faire partir Maduro ». C’est-à-dire que les premières déclarations du nouveau président de l’Assemblée ont été pour détruire tout ce qui a été fait auparavant. Ce n’est pas normal. Et il ne faut pas s’étonner si les partisans du gouvernement ou de Maduro commencent à envisager les façons de se défendre. Et je me réjouis que jusqu’à présent, ils aient choisi le chemin d’une Assemblée Constituante, car ils auraient pu recourir à une lutte armée et tout le monde sait qu’au Venezuela il y a beaucoup d’armes.

C’est pour cette raison que je préfère, d’une certaine façon, reconnaître l’Assemblée Constituante, préparer un vote lors d’un référendum, et reconnaître le verdict, quel qu’il soit. Mais il faut faire en sorte que le processus puisse continuer, même si c’est au bord du chaos. On est au bord au chaos, mais beaucoup de pays ont connu cela : mon pays, le Portugal, est passé par quelque chose de très proche en 1975, et nous nous en sommes sortis. Après la Révolution d’Avril au Portugal on disait qu’une intervention nord-américaine était nécessaire. Et nous sommes parvenus à maintenir le système démocratique..

Bien sûr, le Venezuela n’est pas le Portugal, les pays sont différents, les contextes sont différents. Mais je continue de défendre la possibilité d’une issue de dialogue démocratique, ce qui probablement n’est possible que si l’on n’attise pas la dualité de pouvoir avec l’Assemblée Nationale, si on laisse l’Assemblée Constituante rédiger une Constitution et la soumettre par référendum, et surtout si on mise avec force sur les élections régionales et locales. Les élections régionales et locales vont nous dire ce que pense réellement le peuple. Et toutes les informations que je reçois de l’intérieur du pays, de gens qui sont avec les peuples, c’est que les gens ne sont pas contre la Révolution Bolivarienne, mais ils veulent manger, ils veulent résoudre les problèmes.

Et ils pensent aussi que pendant longtemps il y a eu un boycott de la part des forces de l’oligarchie qui ont bloqué l’approvisionnement de la société. Mais bien sûr, il n’y a pas de récoltes, il n’y a pas de médicaments, il n’y a pas de couverture santé et tout cela est insupportable. Et les gens ne sont pas du tout satisfaits.

Mais cette situation peut elle s’expliquer uniquement par le boycott de l’oligarchie? N’est-ce pas aussi un résultat des politiques du chavisme ? Comment un boycott peut il expliquer que le Venezuela soit devenu, selon les termes de Ricardo Hausmann, « le pays le plus endetté du monde ? »

Le Venezuela n’est pas le pays le plus endetté; le pays le plus endetté ce sont les États-Unis: 23 milliards de dollars de dette publique. Il ne l’est ni en termes absolus, ni en termes relatifs. Mais ce qui se passe c’est que les États Unis peuvent imprimer les billets qu’ils veulent et la valeur du dollar se maintient…

Mais la dette vénézuélienne est significative…

Oui elle est très importante. Et je ne vais pas vous dire que le boycott en est la seule raison (de la crise économique au Venezuela). Il n’y a pas qu’une seule raison. Et il y a eu des erreurs. Je ne suis pas du tout en train de présenter le pauvre Maduro comme une victime innocente de toute l’opposition. Pas du tout. En fait lorsqu’il y a des erreurs dans une démocratie, que fait-on? On les corrige. Et c’est pour cela que certaines erreurs de la Révolution Bolivarienne ont provoqué la défaite aux législatives de 2015 .

Mais que s’est-il passé ensuite ? La droite qui a gagné les élections (législatives) a décidé que la seule façon de conquérir le pouvoir et de faire reconnaître sa victoire était de détruire la Révolution Bolivarienne au lieu de la corriger.

C’est le problème aujourd’hui. C’est la cause de la polarisation. Parce que lorsqu’on pense qu’il ne faut pas corriger les erreurs mais tout détruire, alors il faut agir de façon plus radicale. C’est ce qui s’est passé au Brésil : il a fallu un coup d’état. Car s’il s’était seulement agi de corriger les erreurs de Lula – qui étaient grandes et que j’ai critiquées à l’époque – on aurait pu trouver une solution démocratique, attendre les élections suivantes et renverser Dilma Roussef à ce moment là. Mais l’oligarchie était impatiente et a choisi la voie du coup d‘état. Je pense que c’est ce qui va arriver au Venezuela. Ou qui peut arriver. Parce que les mécanismes démocratiques qui existent encore sont très fragiles et exigeraient de grands leaders ou la protection d’institutions comme la CELAC et l’UNASUR, qui, si elles étaient fortes pourraient intervenir et dire « Mes amis, nous allons essayer de sauver le plus important ». Mais c’est ce qui manque en ce moment, et les fautes sont partagées. L’important selon moi, c’est de maintenir une structure démocratique, parce que le résultat va être terrible. Et c’est ce que l’on ne peut pas accepter.

Vous êtes optimiste ou pessimiste?

A l’heure actuelle, je suis de plus en plus pessimiste, parce que tous les jours je constate que les possibilités de dialogue s’amenuisent et que la pression internationale, la pression des États-Unis crée une situation propice à un coup d’état. Mais, en plus, l’opposition est très divisée. Elle n’est unie que pour détruire la Révolution Bolivarienne, mais pour rien d’autre et qu’est-ce que cela pourrait produire ? Une grande incertitude, peut être beaucoup de violence et un recul total des avancées sociales.

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-40898069

Traduction : Pascale Mantel

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Le rêve d’une communication populaire

Article de Tibisay Maza Giménez paru dans Ciudad Caracas (29 août 2017)

L’École populaire de Cinéma, Télévision et de Théâtre est un espace de création d’énoncés émanant des communautés. Elle vient de présenter quatre nouveaux courts-métrages, un livre et les conclusions d’un an d’enquête parmi les 35 collectifs de télévision populaire du Venezuela.

Les 19 et 26 août 2017, le cinéma Antonieta Colon de Caracas accueillait l’École Populaire et Latino-américaine de Ciné, Télévision et Théâtre (EPLACITE) qui a projeté quatre nouveaux courts métrages : « Caquetios, une école en construction« , « Un pont pour Pluton », « Le tissu rouge, processus d’une fiction populaire« , et « Mémoires du ciel » de Jesus Reyes, et lancé le livre « Théorie et pratique d’une télévision et d’un cinéma par et pour le peuple« , qui a été remis à cette occasion à plusieurs étudiant(e)s et communicateurs populaires. Le 26, l’enquête nationale menée pendant un an par l’EPLACITE sur les 35 télévisions communautaires du Venezuela a également été présentée au public. Ces productions et publications audiovisuelles (en ligne sur le blog en espagnol de l’école : www.escuelapopularcineytv.wordpress.com) visent à construire un nouvel imaginaire populaire. « Le cinéma et la télévision dominantes sont plus du côté des résultats que des processus« , remarque Jesus Reyes, jeune réalisateur issu des quartiers populaires de Caracas et aujourd’hui enseignant de l’EPLACITE. « Nous résolvons nous-mêmes les problèmes techniques qui se présentent lors de chaque réalisation. On croit généralement que faire du cinéma nécessite beaucoup d’argent et l’assistance d’équipes nombreuses. Nous avons démontré qu’il n’en est rien. Nous avons aussi surmonté un problème technico-idéologique : le peuple n’est pas un objet mais un sujet qui est à la fois la source d’informations et de visions qui nous stimulent, et celui que nous voulons révéler par notre discours et notre structure » ajoute-t-il.

 

Le livre est une compilation des matériels de cours et des investigations mené par l’école ces 20 dernières années ; il remet fortement en question le paradigme dominant sur la communication sociale et recueille l’héritage d’expériences d’esthétiques révolutionnaires : Dziga Vertov, par exemple ou encore Santiago Alvarez, Jorge Sanjines et Glauber Rocha. « Nous apportons des clés nécessaires à la consolidation d’une dramaturgie décolonisatrice tout en récupérant un siècle de découvertes et de savoir-faire des travailleurs du cinéma, monopolisé par l’élite hollywoodienne : du langage de la caméra au sens qui se dégage de l’assemblage des différents plans » précise Thierry Deronne, le fondateur belgo-vénézuélien de cette école, enseignant de dramaturgie, documentaire et théorie du montage dans deux universités publiques créées par la révolution bolivarienne (l’UBV et l’UNEARTE).

Lorsque ce dernier a quitté sa ville natale de Tournai pour créer au Venezuela l’École Populaire et Latino-américaine de Ciné, Télévision et Théâtre (EPLACITE) dans les années 1990, l’objectif premier était de mettre une série d’outils d’expression à la disposition des mouvements sociaux. Un des professeurs qui l’a conseillé dans cette tâche est Thierry Odeyn, professeur à l’école nationale de cinéma INSAS (Bruxelles), avec ses recherches permanentes sur « plutôt que faire du cinéma politique, faire politiquement du cinéma ». « Il existe une revendication sociale qui devient chaque jour plus aiguë. Une révolution ne peut se développer dans un champ où les médias privés dominent et envahissent en permanence les esprits, les rêves. Un de nos apports consiste donc à faire prendre conscience qu’il devient urgent de démocratiser radicalement la propriété des médias » souligne Deronne.

Il rappelle qu’à l’époque de la création de l’École, les médias associatifs n’avaient pas encore été légalisés. Mais après la première victoire électorale de Hugo Chavez, le collectif a fait un bond qualitatif en réponse à leur forte demande de formation. « Aujourd’hui, à une époque où la concentration des médias interfère avec les institutions démocratiques et leur permet même de contribuer à faire tomber des gouvernements, nous ne pouvons plus nous contenter d’affirmer « on ment, on nous attaque », il faut désormais prendre l’initiative, au travers de l’Assemblée Constituante par exemple, de construire une loi nationale, puis internationale, qui démocratise la propriété des médias, mais aussi de renouveler la formation en nous appuyant sur de nouveaux paradigmes qui s’inspirent de l’expérience latino-américaine« . Aujourd’hui, le collectif est formé de divers enseignants qui se consacrent à l’étude et à la mise en valeur d’un jeune cinéma latino-américain comme Jesus Reyes, Juan José Moreno, Luis Rodriguez, Violeta Moreno, Betzany Guedez. « Nous avons aussi un réseau d’enseignants latino-américains, avec qui nous partageons de nouveaux regards contribuant à forger cette image du Venezuela et de notre Amérique« , ajoute Deronne.

Le projet est ouvert aux étudiants de UNEARTE, de l’Université Bolivarienne du Venezuela (UBV) mais surtout aux collectifs populaires et télévisions communautaires qui cherchent à améliorer leurs connaissances dans la réalisation de productions audio-visuelles. « Il faut souligner que des collectifs féministes particulièrement préoccupés de créer une image de la femme contre la violence que diffusent les télénovelas, ont toujours joué un rôle important dans l’École depuis sa fondation. » L’École est itinérante et le planning se fait en fonction des mouvements sociaux qui sollicitent ses services. « Nous sommes allés récemment dans l’État de Lara et en septembre nous nous rendrons dans l’État de Portuguesa où existe tout un projet de transcription historique de l’épopée d’Argimiro Gabaldon. Les mouvements sociaux se chargent de trouver un endroit pour nous recevoir et installer notre matériel ; nos ateliers ont la caractéristique d’être théoriques et pratiques et durent généralement 5 jours », précise-t-il.

PIONNIERE DANS LE DOMAINE COMMUNAUTAIRE

Deronne a eu l’occasion de voyager dans divers pays du continent et de découvrir leur niveau de développement audiovisuel. Pour lui la télévision associative, c’est d’abord une création bolivarienne, nourrie par l’une des pensées les plus emblématiques de Simon Rodriguez : « apprendre par l’exemple et enseigner par la pratique », et par les racines afrodescendantes, rebelles, et même si dans le Venezuela la majorité des ondes reste aux mains du secteur commercial, ce pays a apporté quelque chose d’inédit : une trentaine de collectifs s’essaient concrètement à un nouveau modèle de télévision populaire, au sein d’un processus révolutionnaire. « Avec des gouvernements progressistes comme l’Équateur, la Bolivie et l’Argentine sous la présidence de Cristina Fernandez, des lois qui protègent l’activité et la diffusion de médias alternatifs ont vu le jour, mais il n’y existe pas beaucoup de télévisions communautaires concrètes. Le Venezuela, en revanche, a acquis une solide expérience en ce domaine. C’est l’heure du bilan, des leçons à tirer de plusieurs échecs, d’une nouvelle génération. Dans d’autres pays, on rêve encore de pouvoir compter sur un État qui donne des caméras et des bancs de montage, sans contrôle politique. »

Source de cet article : http://ciudadccs.info/sonando-con-la-comunicacion-popular/

Photos : Yrleana Gomez / EPLACITE

Traduction : Frédérique Buhl

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Venezuela: un vote citoyen contre la violence

Par Martin Schwander *

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Walter Suter, ancien ambassadeur suisse au Venezuela

Membre du Parti Socialiste Suisse, Walter Suter a représenté les intérêts de la Confédération dans de nombreux pays. Il a également siégé jusqu’en 2015 à la direction du PS européen, représentant le PS Suisse, et a présidé la section internationale du PS. En février 2003, le Conseil Fédéral Helvétique l’envoie comme ambassadeur à Caracas, où le peuple vient de faire échouer un coup d’État contre le gouvernement Chavez.

«Je suis arrivé à un moment particulièrement captivant au Venezuela, se souvient le diplomate. En 1999, le pays s’était doté d’une nouvelle Constitution visant la démocratie directe, participative.  En tant que Suisse, c’était très intéressant. L’approfondissement de la démocratie allait de pair avec  l’établissement  de  la  justice sociale. Je connaissais l’Amérique latine depuis 30 ans et j’ai pensé: enfin il se passe quelque chose ici! D’objets, les  masses  devenaient  sujets  de l’État.» En tant qu’ambassadeur, Walter Suter informe sur les mécanismes des  élections  et  des  votations  en Suisse. Par son entremise, le Conseil National Electoral (CNE) visite plusieurs fois la Suisse.

Une haine viscérale

En  2003, «les couches supérieures n’avaient que du mépris pour les personnes simples et leurs besoins. Toute revendication en vue de restituer ne serait-ce qu’un petit peu de leur pouvoir et de leurs possessions était pour elles absolument inacceptable. Cette haine viscérale s’est intensifiée avec les années et tourne aujourd’hui à la pure violence», affirme Walter Suter. Et de rappeler que dès le début, les représentants des couches supérieures ont combattu par tous les moyens les programmes sociaux du gouvernement Chávez. «La droite n’a jamais accepté qu’un gouvernement de gauche s’établisse. Malgré son sabotage constant, 1,5 million d’analphabètes ont appris à lire et à écrire, l’accès gratuit à l’éducation et à la santé a été mis en place et des centaines de milliers de nouveaux logements ont été créés, ce qui est impressionnant». Il souligne aussi l’attitude hostile  de Washington. «Cela ne convenait pas aux USA que toute une série de gouvernements de gauche soient élus sur un territoire qu’ils considèrent comme leur zone d’intérêt.»  En particulier dans un pays comme le Venezuela, qui détient les plus grosses réserves mondiales de pétrole. Il s’agissait de reprendre le contrôle, via des forces locales qui ont été soutenues massivement financièrement et médiatiquement, ou par la subversion et l’intervention directe.

Les problèmes doivent se résoudre pacifiquement

Walter Suter admet que de nombreux problèmes existent  aujourd’hui, en raison de sabotages internes et externes, mais aussi de la corruption et de la mauvaise gestion du pays par le gouvernement. Cela a conduit à la victoire de la coalition d’opposition MUD lors des élections de 2015, qui détient actuellement la majorité au parlement. Ces problèmes ne peuvent selon lui se résoudre que par la voie pacifique. À plusieurs reprises, le gouvernement a tenté de mettre sur pied un dialogue constructif avec l’opposition, avec le soutien notamment du Vatican ou de l’ancien président espagnol José Luis Rodríguez Zapatero. Mais les partis de droite ont toujours fini par se retirer.

Dans une telle situation, le choix de recourir récemment à une Assemblée constituante est pour lui justifié: «Elle donne au peuple la possibilité de faire un état des lieux, de redéfinir fondamentalement le vivre ensemble et dans quelle direction l’État doit se développer.» Cet  instrument est prévu par la Constitution de 1999, qui a été adoptée par 70% des votants. L’assemblée peut être convoquée par le président du pays avec le Conseil des ministres, par deux tiers des députés du Parlement ou par un cinquième des personnes ayant le droit de vote. Une fois élue, elle se situe au-dessus des autres pouvoirs.

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Août 2017. Rencontre de femmes et de familles de pêcheurs sur les rives du grand fleuve Apure, pour participer au débat national sur les propositions à l’Assemblée Constituante.

Incroyable malhonnêteté des médias contre un vote démocratique

L’ancien ambassadeur comprend mal que plusieurs gouvernements, dont la Suisse, aient sommé le Venezuela de renoncer à organiser l’élection au suffrage universel d’une Assemblée constituante: «Cet instrument existe dans la Constitution et les partis de droite ont même envisagé d’y recourir en 2014. Le CEELA (conseil d’experts électoraux d’Amérique latine), un organisme indépendant de juristes et spécialistes qui, en général, ont dirigé une autorité électorale dans leur pays d’origine, a déclaré que cette élection était absolument légale. Ce collège a accompagné environ 120 scrutins. Sa crédibilité est énorme et elle est acceptée par différents États latino-américains. De plus, les cinq experts du Honduras, de Colombie, du Salvador et d’Equateur qui ont accompagné les différentes phases de l’élection du 30 juillet sont tous actifs dans leur pays dans des partis conservateurs ou libéraux, en aucun cas de gauche», souligne Walter Suter, qui s’insurge contre  l’absence de mention de ce rapport officiel dans la plupart des médias occidentaux. «La malhonnêteté intellectuelle des médias au sujet des processus au Venezuela est incroyable. Il y a une campagne mondiale de diffamation, de déstabilisation et de destruction», estime-t-il.

Le  30  juillet, 537 membres ont finalement été élus, auxquels s’ajoutent 8 représentants des peuples indigènes. Les 537 députés sont composés d’un élu par commune – respectivement de deux pour les capitales des provinces et de 7 pour Caracas et de 173 représentants sectoriels. «Le but est que l’assemblée ne soit pas composée uniquement  de politiciens, mais qu’elle inclut largement la population. C’est pourquoi, en plus des représentants des communes, ont été élus aussi des représentants des travailleurs, des paysans, des handicapés, des entrepreneurs, des retraités, des étudiants et des LGBT», explique Walter Suter.

En plus de voter pour le représentant de sa commune, chacun pouvait choisir un représentant du secteur auquel il se sentait appartenir. Les partis de droite n’ont déposé aucune candidature et ont boycotté le scrutin.  «L’élection a été fortement perturbée le 30 juillet», souligne Walter Suter, qui était sur place en tant qu’accompagnateur. «De nombreux locaux électoraux ont été bloqués et des personnes qui souhaitaient voter ont été agressées. Pourtant, 41.5% des personnes, soit 8 millions de votants ayant le droit de vote, ont participé, un chiffre que ni les chavistes ni l’opposition n’avaient pu atteindre dans le passé. C’était un vote pour la paix et contre la violence

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Éternels occultés des médias, les secteurs populaires (90% de la population) ont de nouveau créé la surprise en participant massivement au vote pour l’Assemblée Constituante, le 30 juillet 2017. En avril 2002 déjà, la population était descendue des « barrios » de Caracas pour remettre au pouvoir le président Chavez, alors qu’il venait d’être renversé par les futurs organisateurs des violences de 2013 et 2017 : partis de droite alliés à l’extrême droite et au réseau paramilitaire colombien, médias privés locaux et internationaux, sans oublier le MEDEF local, des militaires d’extrême droite et les financeurs états-uniens.

En finir avec l’impunité

Si la situation dans la rue s’est améliorée depuis le 30 juillet, elle reste compliquée. «Beaucoup dépend maintenant du travail de l’assemblée constituante», souligne  Walter Suter.  La question des excès de violence des derniers mois est urgente selon lui: «Il faut en finir avec l’impunité et toute personne qui a appelé à la violence devra rendre des comptes.» La responsabilité de la violence dans les rues repose clairement, selon l’ancien ambassadeur, sur les manifestations dites pacifiques, dans lesquelles des éléments violents se sont embrigadés. «Bien entendu, ce ne sont pas les auteurs intellectuels qui ont exercé cette violence, mais ils ont recruté des gens pauvres, du lumpenprolétariat, parfois même des enfants, et les ont armés avec des masques à gaz, des armes, de la drogue et de l’argent. Ce n’étaient pas des manifestants mais des « employés » dont la tâche était d’exercer de la violence et d’en provoquer.» Walter Suter rappelle que plus de 20 personnes ont été brûlées vives et que certaines ont succombé de leurs graves  blessures. «Bien entendu, Amnesty International n’a rien écrit à ce sujet

En plus du traitement de ces faits, dont s’occupera une Commission pour la vérité, la justice et la réparation, de nombreux points sont à l’ordre du jour de la nouvelle assemblée: «les élus devront s’attaquer à la problématique économique, à la situation toujours aussi compliquée de l’approvisionnement, au système d’importation et de distribution. Et bien entendu, aux questions de la diversification de l’économie et de la production nationale. D’autres défis seront de donner une base constitutionnelle aux réalisations sociales et de continuer à développer l’État de droit, en particulier en ce qui concerne la lutte contre la corruption et l’incitation à la haine. Enfin, l’assemblée constituante  planchera sur la construction de la démocratie participative et tentera d’inscrire dans la Constitution les nouvelles formes de participation  apparues au cours des dernières années, comme les conseils ouvriers

Selon Walter Suter, l’Assemblée Constituante a deux ans pour faire ses preuves et soumettre une nouvelle Constitution à référendum. Même si cet organe se situe au-dessus des autres pouvoirs et a repris certaines compétences parlementaires, les institutions démocratiques continuent à fonctionner. En octobre 2017 par exemple auront lieu les élections des gouverneurs et une partie de l’opposition comme Acción Democrática de Henri Ramos Allup et 17 autres partis ont déjà décidé d’y participer. Le président Maduro s’est réjoui de cette décision.

Source: Gauchehebdo n° 35 du 1er septembre 2017 *. Merci à Bernard Tornare.

* Martin Schwander est journaliste à Gauchebdo, un hebdomadaire politique suisse romand édité à Genève, successeur de la Voix Ouvrière, fondée en 1944 par Léon Nicole.

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Au Venezuela, le labyrinthe avait une sortie par le haut

Photos : le 17 août, invisibilisée par les médias comme toujours depuis 18 ans, une mobilisation de sympathisants de la révolution bolivarienne a parcouru les rues de Caracas pour réaffirmer le soutien à l’Assemblée Constituante et dénoncer les menaces d’intervention externe.

par Julio Fernandez Baraibar (Argentine), 14 août 2017

En mai dernier, nous avons analysé l’impact qu’avait eu la proposition d’Assemblée Constituante du président vénézuélien Nicolas Maduro dans le panorama politique tendu de son pays.

Dans cette note nous avons tenté d’évoquer la nature et le modus vivendi des dites « guarimbas ». Nous affirmions :

« En réalité, ce qui se passe, c’est qu’un secteur de l’opposition qui représente les couches les plus élevées et la classe moyenne supérieure de la société vénézuélienne prétend générer une situation d’anarchie qui « justifie » une intervention étrangère, c’est-à-dire, nord-américaine. Ce qui est curieux dans cette supposée rébellion, c’est qu’elle a lieu exclusivement dans les quartiers où vivent les secteurs les plus aisés de la ville. C’est là, dans ces quartiers, les leurs, que des jeunes bien nourris, équipés de masques à gaz, de chemises et jeans de marque, le visage couvert d’un foulard, sortent tous les jours pour brûler des pneus, tendre des fils de fer en travers des rues à hauteur des conducteurs de moto, mettre le feu aux palmiers alors que, dans le reste de la ville, les gens mènent leur vie habituelle. C’est comme si à Buenos Aires – par exemple-se produisaient des mouvements de révolte (appelés « guarimbas » au Venezuela,- dans des zones telles que Recoleta ou Barrio Norte, alors que règne le calme le plus absolu dans le reste de la ville, à Barracas, Chacarita, Constitucion, Mataderos, Flores ».

Dans un message de vive voix, Cecilia Todd, artiste connue et populaire a confirmé ce fait, il y a quelques jours, en soulignant que la vie continuait comme à l’habitude dans les zones Ouest de Caracas alors que la population de l’Est – les quartiers riches- étaient livrés à la violence terroriste de ces guarimbas.

Dans les derniers mois, les guarimbas sont devenues plus violentes, avec des tirs de mortiers, d’explosifs et d’armes à feu de différents types. La présence en leur sein d’éléments mercenaires est devenue de plus en plus claire, particulièrement dans la région frontalière avec la Colombie. Et comme nous le prévoyions dans cette note de mai, l’appel pour la formation d’une Constituante a complètement pris de court cette opposition maladroite et orgueilleuse qui annonçait, depuis deux ans, la chute imminente du président Maduro, tout comme, du temps où vivait le Commandant Hugo Chavez, elle annonçait la mort imminente du chavisme.

Nous autres les argentins, nous avons connu ces annonces funèbres en diverses occasions, par le passé et dans les temps présents. Mais, en général, il s’agissait de gouvernements qui n’étaient plus au pouvoir. L’opposition vénézuélienne, formée de partis qui, il y a 25 ans, ignorait l’existence de cette énorme masse de vénézuéliens « bouseux », qui ne figuraient pas dans les recensements, qui n’avaient pas de papiers d’identité, qui ne votaient pas, qui étaient transparents ; jamais ses partisans n’ont compris le phénomène chaviste. Je me suis lassé de répéter, toutes les fois que j’en ai eu l’occasion, que le chavisme n’a pas été une révolution sociale. Il a été, dans cette optique, une révolution « physique » : il a rendu opaque ce qui jusqu’alors était transparent. Il est parvenu à ce que la lumière se reflète dans ces millions d’hommes et de femmes invisibles, et qu’elle les transforme en présence active, bruyante, mais surtout, ayant accès à la consommation et qui usait de leur droit de vote. Cette incorporation sociale de millions de compatriotes et la démocratisation –c’est-à-dire, la répartition vers les couches les plus modestes de la société- de la rente pétrolière, à travers ce que l’on a appelé Les Missions, en plus des travaux d’infrastructure, de logement et de transport, a donné au chavisme une imbattable base sociale, qui garde en mémoire l’histoire de sa margination, la pauvreté et l’ignorance auxquels les avaient condamné les partis de la vieille quatrième république.

L’opposition, prise de court par l’appel d’une Constituante, a répondu par une farce électorale à laquelle n’a participé qu’un petit secteur de citoyens, en nombre imprécis puisqu’elle n’a pas eu d’autre idée que de brûler tous les procès-verbaux après avoir réalisé ce pseudo-scrutin.

De toute évidence, l’ensemble de la presse nord-américaine, européenne et latino-américaine- dont l’unanimité et l’indécence relèvent d’un scénario à la Orwell- s’est chargé de présenter à l’opinion publique une situation dans laquelle les terroristes encagoulés, munis de bombes, de mortiers et d’armes à feu, lesquels ont brûlé vifs des vénézuéliens désarmés et sans défense, soupçonnés d’être chavistes, sont des jeunes idéalistes et affamés qui luttent pour du pain et la liberté. Parallèlement, et cela nous avons pu le voir jusqu’à l’indigestion sur nos écrans de télévision dégradée, le gouvernement Maduro, qui n’a pas fait autre chose que de tenter de défendre la légalité, respectant des critères de prudence et de modération, était présenté de façon ridicule comme une féroce dictature. Il n’en reste pas moins que cette « dictature » appelle aux élections, convoque des manifestations massives et soit reconnue par une majorité de la communauté internationale.

Le gouvernement de Nicolas Maduro a pu, c’est possible, commettre de nombreuses erreurs et quelques folies. Il est certain que ni Nicolas Maduro ni Hugo Chavez n’ont pu transformer en réalité la vieille proposition de don Arturo Uslar Pietri de « semer du pétrole », c’est-à-dire de transformer les excédents générés par l’exportation pétrolière en investissement productif qui diversifie l’économie vénézuélienne et favorise sa lente industrialisation. Le pétrole, comme le dit la publicité contre la toxicomanie, est « un chemin aller ». Le rêve que provoque le fait de compter sur une marchandise dont la réalisation permet d’acheter toutes les autres marchandises possibles – connu comme « le syndrome hollandais »- a un tel pouvoir corrosif qu’il a été capable de mettre en échec la production industrielle d’un pays qui a été le berceau du développement capitaliste de l’Occident.

Le vieux conseil de Marechal comme quoi « de tout labyrinthe, on sort par le haut » a encore porté ses fruits…

Comme l’on sait, le syndrome hollandais, c’est ainsi que l’on a appelé le phénomène par lequel, peu de temps après la découverte de gisements dans la mer du Nord, la production industrielle a commencé à décroître dans ce pays et l’importation de cette même production à augmenter. Si ceci s’est produit sur les terres de Philips, que le lecteur imagine l’effet déliquescent qu’a pu avoir l’apparition d’une économie pétrolière dans un pays agraire, peu peuplé, de population majoritairement paysanne, avec un faible développement urbain et industriel, comme était le Venezuela des années 20 du siècle dernier.

Le grand intellectuel Mariano Picon Salas a raconté dans quelques-uns de ses livres l’impact et les transformations qu’a subis la population de Caracas dans les années 30 avec l’apparition des grandes entreprises pétrolières nord-américaines et anglaises lors des années de gouvernement de Juan Vicente Gomez. Le Venezuela cessa d’avoir sa propre agriculture et son propre élevage. Il y eut un gigantesque déplacement de population depuis les zones rurales vers le Nord urbanisé. Le résultat, c’est que plus de 85% de la population réside dans la frange côtière qui va de Zulia à Barcelona.

Tant que la politique de Chavez est parvenue à maintenir le prix du pétrole à un niveau élevé, les excédents ont permis d’améliorer la vie des vénézuéliens les plus marginalisés, mais il fut difficile, sinon impossible, de transformer la bourgeoisie consommatrice- liée au commerce pétrolier et à l’importation- en une bourgeoisie industrielle qui, avec l’appui de l’État, soit capable de mettre en marche un processus d’industrialisation, de diversification productive et de souveraineté alimentaire. La chute des prix du pétrole, immédiatement après le décès du leader vénézuélien, en plus du caractère monopolistique du système de distribution et les manœuvres d’ agio ont conduit à une crise d’approvisionnement en aliments à laquelle le gouvernement de Maduro a pu faire face en instaurant un système de distribution étatique en direction des secteurs les plus vulnérables.

Au niveau politique, la situation a conduit à une plus grande participation des Forces Armées nationales Bolivariennes (FANB) dans la gestion du gouvernement, ce qui a donné à l’administration une plus grande efficacité et a permis de consolider l’appui populaire sur lequel a toujours pu compter le chavisme.

Le triomphe de l’opposition aux élections législatives lui a donné le contrôle de l’Assemblée Populaire et, avec cela, l’illusion de générer une situation de double pouvoir qui soit capable de diviser- avec l’appui de l’impérialisme- les FANB. Devant la fermeté des militaires dans leur loyauté chaviste, les dirigeants de l’opposition sont devenus ce que don Arturo Jaurete a appelé la Division « Ayons du courage et en avant » ; en effet, des milliers de jeunes bien nourris, élevés dans une profonde haine de Chavez et des chavistes mais aussi de tous les vénézuéliens « pauvres hères », sont descendus dans les rues de leurs quartiers. Il est curieux, et la presse s’est bien chargée de le taire, que la majorité des victimes qu’ont causées ces affrontements soient des citoyens étrangers aux faits, des chavistes et des membres des forces de l’ordre, alors que parmi les victimes mortelles dans les rangs des « guarimberos » terroristes, on compte plusieurs cas d’accidents produits par leurs propres armes.

Les plus de 8 millions de votes du dimanche 30 juillet, dans les difficiles circonstances d’hostilité à ce que les élections se tiennent, ont montré à qui veut le voir, aux hommes et femmes de bonne volonté, que le peuple et le gouvernement vénézuélien veulent la paix et le respect des Institutions.

Même le gouvernement des États-Unis a atténué sa critique et son rejet de ce suffrage, en même temps qu’il a relégué sa menace de suspendre ses achats de pétrole. L’association états-unienne de producteurs, de raffineurs et de distributeurs de pétrole et de ses dérivés, a averti leur président qu’un blocus nord-américain paralyserait l’approvisionnement en combustible de leur pays puisque les raffineries sont adaptées au brut vénézuélien et qu’un quelconque changement obligerait à de coûteuses et , surtout, longues modifications de l’infrastructure existante.

A leur tour, la Russie et la Chine ont fait part de leur rejet de toute forme d’ingérence étrangère dans la politique vénézuélienne.

Le secrétaire général de l’OEA, l’ex chancelier uruguayen Luis Almagro prétendit ressusciter le vieux rôle de « ministère des colonies des États-Unis » de l’organisation- appellation que lui donnait Che Guevara- tout comme l’illégitime gouvernement de Temer au Brésil ainsi que l’impopulaire gouvernement de Mauricio Macri en Argentine prétendent devenir les porte-drapeaux de la lutte pour la démocratie au Venezuela. Le sommet du Mercosur à Mendoza a coupé court à l’intention d’expulser le Venezuela de cette instance grâce au refus du président uruguayen de s’associer, pas plus difficile que cela, à la levée de boucliers des néo-libéraux.

D’autre part, des secteurs clés dans l’opposition à Maduro tel que le secteur bancaire et boursier, se sont vu obligés à modérer les ardeurs des révoltés, devant les pertes que toutes ces journées ont provoquées dans leurs affaires et les réprimandes qu’ils ont reçues de leur maison-mère. Ils ne verraient pas non plus d’un bon œil la suspension des achats pétroliers au Venezuela de la part des États-Unis, compte tenu du fait qu’ils sont bénéficiaires de ces transactions. Le Dieu Mammon, comme l’on sait, n’est pas tellement mu par les principes mais plutôt par les résultats.

A quelques jours des élections il n’y a pas eu de nouvelles « guarimbas » au Venezuela et les partis d’opposition les plus traditionnels ont déjà annoncé leur participation aux élections législatives et présidentielles de l’an prochain.

A ce qu’il y paraît, le vieux conseil de Marechal comme quoi « de tout labyrinthe, on sort par le haut » s’est, une fois encore, vérifié.

Source : http://misionverdad.com/COLUMNISTAS/y-el-laberinto-tenia-una-salida-por-arriba

Traduction : Sylvie Carrasco

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Venezuela : l’indulgence de la presse française (et d’une partie de la gauche) pour la violence d’extrême droite

17 août 2017. Les violences de la droite semblent, pour l’heure, avoir pris fin grâce à la mobilisation démocratique venue essentiellement des secteurs populaires – 90 % de la population, indifférents ou exaspérés par trois mois d’une insurrection armée qui a causé la majorité des morts. Depuis l’élection d’une Assemblée Constituante, la droite se déchire sur les causes de son échec, tout en inscrivant ses candidats aux prochaines élections régionales d’octobre…

Je vis depuis 23 ans au Venezuela et jamais je n’ai observé un tel délire, un tel déni de réalité sur le Venezuela. 99 % de propagande martelée tous les jours par 99% des médias ont eu raison de l’esprit critique de 99% des citoyens occidentaux. Comment expliquer le paradoxe qui voit la gauche condamner la résurgence du néo-nazisme aux Etats-Unis mais appuyer en majorité l’extrême-droite raciste du Venezuela, et croire dur comme fer qu’il s’agit d' »une révolte populaire contre un régime répressif » ? La réponse est facile : alors que les médias ont dénoncé les exactions des néo-nazis aux Etats-Unis, ils ont transformé les terroristes vénézuéliens en « combattants de la liberté ». C’est aussi bête que ça. En 2017, plus que jamais, la gauche occidentale est coupée du monde et ne prend plus position en fonction d’un réel donné mais en fonction d’un champ médiatique devenu univoque. Claude Bailblé, professeur de cinéma : « Vu l’absence de source alternative on est supposé admettre les infos comme objectives, alors qu’elles sont scénarisées, répétées jour après jour. Comment démêler des images violentes (incompréhensibles) montées et commentées (de manière compréhensible) et qui font office de vérité, sans une connaissance exacte de la situation ? »

L’arnaque s’opère essentiellement en termes d’inversion. En ce qui concerne le Venezuela, la technique a été utilisée plusieurs fois. En avril 2002 par exemple, alors qu’un putsch du patronat et de militaires de droite avait renversé le président Chavez, les médias internationaux justifièrent le coup d’État en inversant l’ordre des images. Des secteurs populaires tentant de défendre le palais présidentiel avec des armes de fortune devinrent grâce à l’inversion chronologique du montage, des « assassins chavistes embusqués tirant sur une foule d’opposants désarmés ». C’était doublement faux : non seulement la manifestation ne se trouvait pas à cet endroit mais ces « assassins » résistaient aux tirs des snippers putschistes. Une manipulation restée dans les annales grâce au documentaire de Kim Bartley, récompensé par plusieurs prix internationaux,  : « La révolution ne sera pas télévisée » (voir l’explication de l’inversion du montage par la télévision à partir de la minute 25) :

La même gauche tombe aujourd’hui en majorité dans le piège d’une autre inversion médiatique : la mobilisation démocratique du 30 juillet – leçon de courage citoyen et de sagesse politique – qui a permis l’élection d’une assemblée constituante est transformée en « mise en place d’une dictature »… Bref, bienvenue et longue vie dans la Caverne de Platon tant que les médias resteront la propriété de grands groupes privés, donc opposés aux ruptures de l’ordre global. Nous publions ci-dessous une analyse détaillée de la propagande quotidienne en France, réalisée par le Site « Le vent se lève« , sous le titre : Venezuela : l’indulgence de la presse française pour la violence d’extrême-droite.

Thierry Deronne, Caracas, août 2017

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Lynchage du jeune afrodescendant Orlando Figuera, brûlé vif par les manifestants de droite au Venezuela.

Au Mexique, la prétendue guerre totale contre les cartels de drogue lancée en 2006 par le président Felipe Calderón et poursuivie par son successeur Enrique Peña Nieto aurait déjà fait entre 70 000 et 100 000 morts et disparus et le bilan macabre continue de s’alourdir. Cependant, la situation au Mexique ne fait pas les gros titres de la presse française ; c’est un autre pays latino-américain traversant une profonde crise économique, sociale et politique, qui retient l’attention des  médias de masse : le Venezuela.

Quel est le ressort de cet effet médiatique de miroir grossissant sur les convulsions vénézuéliennes et d’invisibilisation des autres pays latino-américains ? C’est qu’au-delà du parti pris atlantiste de la classe dominante française, le Venezuela est également instrumentalisé à des fins de politique intérieure. Autrement dit, avec le Venezuela, le camp néolibéral fait d’une pierre, deux coups : relayer l’agenda géopolitique de Washington qui n’exclue pas une intervention militaire et donner des uppercuts à la gauche de transformation sociale (FI et PCF), quitte à banaliser l’aile la plus radicale de la droite vénézuélienne qui est aujourd’hui en position de force au sein de la MUD, la large et composite coalition d’opposition au chavisme. Il ne s’agit pas de prétendre ici que les forces de l’ordre vénézuéliennes ne seraient responsables de rien, qu’Hugo Chávez  Frías et son successeur seraient irréprochables et n’auraient commis aucune erreur, notamment en matière de diversification économique ou de lutte contre l’inflation ou bien encore que le « chavisme » ne compterait pas, dans ses rangs, des éléments corrompus ou radicaux. Il s’agit de mettre en lumière que le parti pris médiatique majoritaire en faveur de l’opposition vénézuélienne, y compris de l’extrême-droite, répond à la volonté de marteler, ici comme là-bas, qu’il n’y a pas d’alternative au modèle néolibéral et à ses avatars, pour reprendre la formule consacrée et popularisée en son temps par Margaret Thatcher, fidèle soutien de l’ancien dictateur chilien, Augusto Pinochet.

Le Venezuela bolivarien, une pierre dans la chaussure des Etats-Unis d’Amérique

Hugo Chávez brandit un livre de Noam Chomsky à la tribune du siège des Nations-Unies en 2006

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez , devenu rapidement une figure mondiale de la lutte antiimpérialiste, les relations entre le Venezuela, qui dispose des premières réserves de pétrole brut au monde et les Etats-Unis d’Amérique, première puissance et plus grand consommateur de pétrole mondial, se sont notoirement détériorées. Il y a, d’ailleurs, une certaine continuité dans la politique agressive des Etats-Unis envers le Venezuela bolivarien entre les administrations Bush, Obama et Trump.  En avril 2002, le gouvernement Bush reconnait de facto le gouvernement Caldera, issu d’un putsch militaire contre Hugo Chávez  puis finit par se rétracter lorsque le coup d’état est mis en échec par un soulèvement populaire et une partie de l’armée restée fidèle au président démocratiquement élu. Du reste, le rôle des Etats-Unis d’Amérique dans ce coup d’état ne s’est pas limité à une simple reconnaissance du gouvernement putschiste. Dès lors, les relations ne cesseront plus de se détériorer entre les deux pays. En 2015, Barack Obama prend un décret qualifiant ni plus, ni moins, le Venezuela de « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis ». Qui peut sérieusement croire que les troupes bolivariennes s’apprêtent à envahir le pays disposant du premier budget militaire au monde ? Ce décret ahurissant sera prolongé et est toujours en vigueur aujourd’hui. En décembre 2016, Donald Trump, nomme Rex Tillerson au poste de secrétaire d’état, un homme qui a eu de lourds contentieux avec le gouvernement vénézuélien lorsqu’il était PDG de la compagnie pétrolière Exxon Mobil. La nouvelle administration annonce rapidement la couleur en multipliant les déclarations hostiles à l’égard de Caracas et en prenant, en février 2017, des sanctions financières contre le vice-président vénézuélien Tarik El Aissami, accusé de trafic de drogue. Bien entendu, aucune preuve ne sera apportée quant au présumé trafic de drogue et les sanctions consistent en un gel de ses avoirs éventuels aux Etats-Unis sans que l’on sache s’il a effectivement des avoirs aux Etats-Unis, l’idée étant avant tout de décrédibiliser le dirigeant vénézuélien aux yeux de l’opinion publique vénézuélienne et internationale. Tout change pour que rien ne change. Les médias français se sont contentés de relayer la propagande américaine sans la questionner.

La droite réactionnaire vénézuélienne jugée respectable dans la presse française

Fait inquiétant : la frange la plus extrême et « golpiste » de la droite vénézuélienne semble avoir les faveurs de l’administration Trump. La veille de l’élection de l’assemblée nationale constituante, le vice-président Mike Pence a téléphoné à Leopoldo López, figure de cette frange radicale, pour le féliciter pour « son courage et sa défense de la démocratie vénézuélienne ». Lilian Tintori, l’épouse de López, accompagnée de Marco Rubio, un sénateur républicain partisan de la ligne dure et de l’ingérence contre Cuba et le Venezuela, avait été reçue à la Maison Blanche par Donald Trump, quelques mois plus tôt. Qui se ressemble, s’assemble. Pourtant, après avoir largement pris parti pour la campagne d’Hillary Clinton au profil bien plus rassurant que Donald Trump, la presse française dominante, y compris celle qui se réclame de la « gauche » sociale-démocrate (Libération, L’Obs), ne semble guère s’émouvoir, aujourd’hui, de cette internationale de la droite réactionnaire entre les Etats-Unis d’Amérique et le Venezuela. Nous avons pourtant connu notre presse dominante plus engagée contre l’extrême-droite comme, par exemple, lorsqu’il s’agissait de faire campagne pour Emmanuel Macron au nom du vote utile contre Marine Le Pen.

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Le « héros » du « Monde » et du « Nouvel Obs » Leopoldo Lopez, avec son mentor – l’ex-président colombien Alvaro Uribe, organisateur du paramilitarisme, du trafic de drogue et responsable impuni de multiples crimes contre l’humanité.

Il faut dire que la presse dominante a mis beaucoup d’eau dans son vin en ce qui concerne ses critiques à l’encontre de Trump depuis qu’il est à la tête de l’Etat nord-américain, comme on a pu notamment le constater lors de sa visite officielle le 14 juillet dernier. De plus, notre presse entretient de longue date un flou bien plus artistique que journalistique sur la véritable nature politique d’une partie de l’opposition vénézuélienne voire sur l’opposition tout court. Ainsi dans un article du Monde, on peut lire que la « Table de l’Unité Démocratique » (MUD) est une « coalition d’opposants qui va de l’extrême-gauche à la droite ». S’il existe bien une extrême-gauche et un « chavisme critique » au Venezuela comme Marea Socialista ou le journal Aporrea, ce courant politique n’a jamais fait partie de la MUD qui est une coalition qui va d’Acción Democratica, le parti social-démocrate historique converti au néolibéralisme dans les décennies 80-90 à la droite extrême de Vente Venezuela de Maria Corina Machado et de Voluntad Popular de Leopoldo López.

En février 2014, L’Obs publie un portrait dithyrambique de Leopoldo López. Sous la plume de la journaliste Sarah Diffalah, on peut lire que « sur la forme, comme sur le fond, Leopoldo López est plutôt brillant », que c’est un « homme de terrain », « combattif », qu’il a une « hauteur intellectuelle certaine », qu’il « peut se targuer d’une solide connaissance dans le domaine économique », que « la résistance à l’oppression et la lutte pour l’égalité, il y est tombé dedans tout petit », qu’il est un « époux modèle », qu’il a une « belle allure » et qu’il est devenu « le héros de toute une frange de la population ». On y apprend également que Leopoldo López est « de centre-gauche » ! Henrique Capriles, un autre leader de l’opposition, serait ainsi « plus à droite que lui ». Pourtant, dans le dernier portrait que L’Obs consacre à Leopoldo López, on lit bien qu’il « présente l’aile la plus radicale de la coalition d’opposition » ! Leopoldo López n’a pourtant pas évolué idéologiquement depuis 2014… et L’Obs non plus. Cherchez l’erreur.

Le magazine américain Foreign Policy, peu suspect de sympathie pour le chavisme, a publié, en 2015, un article sur la fabrication médiatique du personnage de Leopoldo López intitulé « The making of Leopoldo López » qui dresse un portrait de l’homme bien moins élogieux que celui de L’Obs. L’article répertorie notamment tous les éléments qui prouvent que Leopoldo López, à l’époque maire de la localité huppée de Chacao (Caracas), a joué un rôle dans le coup d’état d’avril 2002 quand bien même, par la suite, la campagne médiatique lancée par ses troupes a prétendu le contraire. L’article rappelle également qu’il est issu de l’une des familles les plus élitaires du Venezuela. Adolescent, il a confié au journal étudiant de la Hun School de Princeton qu’il appartient « au 1% de gens privilégiés ». Sa mère est une des dirigeantes du Groupe Cisnero, un conglomérat médiatique international et son père, homme d’affaires et restaurateur, siège au comité de rédaction de El Nacional, quotidien vénézuélien de référence d’opposition.  Ce n’est pas franchement ce qu’on appelle un homme du peuple. Après ses études aux Etats-Unis – au Kenyon College puis à la Kennedy School of Government de l’université d’Harvard -, il rentre au Venezuela où il travaille pour la compagnie pétrolière nationale PDVSA. Une enquête conclura plus tard que López et sa mère, qui travaillait également au sein de PDVSA, ont détourné des fonds de l’entreprise pour financer le parti Primero Justicia au sein duquel il militait. L’Humanité rappelle ses liens anciens et privilégiés avec les cercles du pouvoir à Washington ; en 2002, il rencontre la famille Bush puis rend visite à l’International Republican Institute, qui fait partie de la NED (National Endowment for Democracy) qui a injecté des millions de dollars dans les groupes d’opposition tels que Primero Justicia.

A gauche, Leopoldo Lopez, flanqué de Maria Corina Machado (à sa droite) fait la promotion de la « salida » lors d’une conférence de presse. A droite, des « manifestants » prenant la fuite après avoir lancé des cocktails molotov.

En 2015, Leopoldo López est condamné par la justice vénézuélienne à 13 ans et neuf mois de prison pour commission de délits d’incendie volontaire, incitation au trouble à l’ordre public, atteintes à la propriété publique et association de malfaiteurs. Il est condamné par la justice de son pays pour son rôle d’instigateur de violences de rue en 2014, connues sous le nom de « guarimbas » (barricades), pendant la campagne de la « salida » (la sortie) qui visait à « sortir » Nicolás Maduro du pouvoir, élu démocratiquement un an auparavant. Ces violence se solderont par 43 morts au total dont la moitié a été causée par les actions des groupes de choc de l’opposition et dont 5 décès impliquent les forces de l’ordre, selon le site indépendant Venezuelanalysis. L’opposition, les Etats-Unis et ses plus proches alliés vont s’employer à dénoncer un procès politique et vont lancer une vaste campagne médiatique internationale pour demander la libération de celui qui est désormais, à leurs yeux, un prisonnier politique (#FreeLeopoldo). La presse française dominante embraye le pas et prend fait et cause pour Leopoldo López. Pour le Monde, il est tout bonnement le prisonnier politique numéro 1 au Venezuela.

L’université publique San Cristobal ravagée par les flammes en 2014 lors de la « salida »

Pourtant, à l’époque, la procureure générale Luisa Ortega Diaz, qui, depuis qu’elle critique le gouvernement Maduro, est devenue la nouvelle coqueluche des médias occidentaux et suscite désormais l’admiration de Paulo Paranagua du Monde qui loue son « indépendance »,  estimait que ces « manifestations » « [étaient] violentes, agressives et [mettaient] en danger la liberté de ceux qui n’y participent pas ». Paulo Paranagua parlait, quant à lui, de « manifestations d’étudiants et d’opposants [sous-entendues pacifiques, ndlr], durement réprimées » dans un portrait à la gloire de Maria Corina Machado, très proche alliée politique de Leopoldo López, présentée comme la « pasionaria de la contestation au Venezuela » comme l’indique le titre de l’article. Notons que si Luisa Ortega est aujourd’hui très critique du gouvernement Maduro, elle n’a, en revanche, pas changé d’avis sur la culpabilité de Leopoldo López et la nature des faits qui lui ont valu sa condamnation. Dans l’article de Sarah Diffalah de l’Obs, la stratégie insurrectionnelle de la « salida » est qualifiée de « franche confrontation au pouvoir » qui constitue néanmoins « une petite ombre au tableau » de López, non pas pour son caractère antidémocratique et violent mais parce qu’ elle a créé des remous au sein de la coalition d’opposition car, selon la journaliste, « certains goûtent moyennement à sa nouvelle médiatisation ». Et la journaliste de se demander s’il ne ferait pas « des jaloux  ». Cette explication psychologisante s’explique peut-être par le fait que Leopoldo López avait déclaré à L’Obs, de passage à Paris, qu’il entendait trouver des « luttes non-violentes, à la façon de Martin Luther King » et que Sarah Diffalah a bu ses paroles au lieu de faire son travail de journaliste.

Des opposants armés et violents dans les quartiers riches de Caracas repeints volontiers en combattants de la liberté et de la démocratie

Orlando Figuera, 21 ans, poignardé puis brûlé vif par des opposants qui le suspectaient d’être chaviste en raison de la couleur de sa peau

Le chiffre incontestable de plus de 120 morts depuis le mois d’avril, date à laquelle l’opposition radicale a renoué avec la stratégie insurrectionnelle, est largement relayé dans la presse hexagonale sauf que l’on oublie souvent de préciser  que « des candidats à la constituante et des militants chavistes ont été assassinés tandis que les forces de l’ordre ont enregistré nombre de morts et de blessés » comme le rappelle José Fort, ancien chef du service Monde de l’Humanité, sur son blog. Par exemple, la mort d’Orlando José Figuera, 21 ans, poignardé puis brûlé vif par des partisans de l’opposition qui le suspectaient d’être chaviste en raison de la couleur noire de sa peau, en marge d’une « manifestation » dans le quartier cossu d’Altamira (Caracas), n’a pas fait les gros titres en France. On dénombre plusieurs cas similaires dans le décompte des morts.

José Felix Pineda, un candidat chaviste à l’assemblée nationale constituante, tué par balle à son domicile, la veille du scrutin

Exemple typique de ce qui s’apparente à un mensonge par omission : dans un article de Libération, on peut lire que « ces nouvelles violences portent à plus de 120 morts le bilan de quatre mois de mobilisation pour réclamer le départ de Nicolás Maduro » sans qu’aucune précision ne soit apportée quant à la cause de ces morts. On lit tout de même plus loin qu’« entre samedi et dimanche, quatre personnes, dont deux adolescents et un militaire, sont mortes dans l’Etat de Tachira, trois hommes dans celui de Merida, un dans celui de Lara, un autre dans celui de Zulia et un dirigeant étudiant dans l’état de Sucre, selon un bilan officiel. » Le journaliste omet cependant de mentionner que parmi ces morts, il y a celle de José Félix Pineda, candidat chaviste à l’assemblée constituante, tué par balle à son domicile. La manipulation médiatique consiste en un raccourci qui insinue que toutes les morts seraient causées par un usage disproportionné et illégitime de la force par les gardes nationaux et les policiers, et qu’il y aurait donc, au Venezuela, une répression systématique, meurtrière et indistincte des manifestants anti-Maduro forcément pacifiques. L’information partielle devient partiale. L’article de Libération est en outre illustré par une photo de gardes nationaux, accompagnée de la légende « des policiers vénézuéliens affrontent des manifestants le 30 juillet 2017 ». Les images jouent en effet un rôle central dans la construction d’une matrice médiatique.

Les titres d’articles jouent également un rôle fondamental dans la propagation de la matrice médiatique « Maduro = dictateur vs manifestants = démocrates réprimés dans le sang ». Et Marianne de titrer sur « l’assemblée constituante, élue dans un bain de sang », faisant écho au titre d’une vidéo de 20 minutes « Venezuela : après l’élection dans le sang de l’Assemblée constituante, l’avenir du pays est incertain », au titre de l’article du Dauphiné « après le bain de sang, le dictateur Maduro jette ses opposants en prison », à celui de L’express « Maduro saigne le Venezuela » ou encore au titre d’un article du Monde « Au Venezuela, une assemblée constituante élue dans le sang », signé par Paulo Paranagua, le journaliste chargé du suivi de l’Amérique Latine du quotidien, particulièrement décrié pour sa couverture de l’actualité vénézuélienne. A cet égard, Thierry Deronne, un belge installé de longue date au Venezuela, a écrit et publié, cette année, sur son blog, un article décryptant le traitement pour le moins discutable du Venezuela par Le Monde et Maurice Lemoine, ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique, s’était fendu, en 2014, d’un courrier au médiateur du Monde à ce sujet.

Une guarimba et ses guarimberos. Pacifique ?

Au micro de la radio suisse RTS (07/07/2017), le même Maurice Lemoine s’insurge contre ces raccourcis médiatiques : « J’y suis allé pendant trois semaines [au Venezuela, ndlr]. Les manifestations de l’opposition sont extrêmement violentes, c’est-à-dire que vous avez une opposition qui défile de 10h du matin jusqu’à 1h de l’après-midi et, ensuite, elle est remplacée par des groupes de choc de l’extrême-droite avec des délinquants. […] Ils sont très équipés et c’est une violence qui n’a strictement rien à avoir avec les manifestations que nous avons ici en Europe. On vous dit « répression des manifestations au Venezuela, 90 morts ». C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! […] En tant que journaliste, je m’insurge et je suis très en colère. Dans les 90 morts, vous avez 8 policiers et gardes nationaux qui ont été tués par balle. Vous avez, la semaine dernière, deux jeunes manifestants qui se sont fait péter avec des explosifs artisanaux. Vous avez des gens, des chavistes, qui essayent de passer une barricade et qui sont tués par balle, c’est-à-dire que la majorité des victimes ne sont pas des opposants tués par les forces de l’ordre et, y compris dans les cas – parce qu’il y en a eu – de grosses bavures et de manifestants qui sont victimes des forces de l’ordre, les gardes nationaux ou les policiers sont actuellement entre les mains de la justice. Il y a une présentation du phénomène qui, de mon point de vue de journaliste, est très manipulatrice. »

1er septembre 2016, la « toma de Caracas » de la MUD (en bas) contre la « marea roja por la paz » des chavistes (en haut)

En outre, la presse mainstream insiste lourdement sur la « polarisation politique », certes incontestable, au Venezuela pour mieux cacher une polarisation sociale à la base du conflit politique. Comme le souligne Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS et spécialiste de l’Amérique Latine, dans une interview à L’Obs, « l’opposition peut se targuer d’avoir le soutien d’une partie de la population mais il ne s’agit sûrement pas du peuple « populaire ». Principalement, ce sont des classes moyennes, aisées, jusqu’à l’oligarchie locale tandis que le chavisme s’appuie sur des classes plus populaires, voire pauvres. En fait, le conflit politique qui se joue aujourd’hui cache une sorte de lutte des classes. L’opposition a donc un appui populaire en termes de population mais pas dans les classes populaires. » Les manifestations de l’opposition se concentrent, en effet, dans les localités cossues de l’est de la capitale (Chacao, Altamira) gouvernées par l’opposition tandis que les barrios populaires de l’ouest de la capitale restent calmes. La base sociale de l’opposition est un détail qui semble déranger la presse mainstream dans la construction du récit médiatique d’un peuple tout entier, d’un côté, dressé contre le « régime » de Nicolás Maduro et sa « bolibourgeoisie » qui le martyrise en retour, de l’autre côté. Ainsi, les manifestations pro-chavistes qui se déroulent d’ordinaire dans le centre de Caracas sont souvent invisibilisés dans les médias français. Le 1er septembre 2016, l’opposition avait appelé à une manifestation baptisée « la prise de Caracas » et les chavistes avaient organisé, le même jour, une contre-manifestation baptisée « marée rouge pour la paix ». Une journée de double-mobilisation donc. Le Monde titrera sur « la démonstration de force des opposants au président Maduro » en ne mentionnant qu’en toute fin d’article que les chavistes avaient organisé une manifestation le même jour qui « a réuni quelques milliers de personnes ». Ces quelques milliers de chavistes, n’auront pas le droit, eux, à une photo et une vidéo de leur manifestation… D’autant plus qu’ils étaient sans doute plus nombreux que ce que veut bien en dire le quotidien. Dans un article relatant une manifestation d’opposition de vénézuéliens installés à Madrid qui a eu lieu quelques jours plus tard,  Le Monde mentionne la « prise de Caracas » du 1er septembre mais réussit le tour de force de ne pas mentionner une seule fois la « marée rouge » chaviste. En réalité, les deux camps politiques avaient réuni beaucoup de monde, chacun de leur côté, illustrant ainsi la polarisation politique et sociale du Venezuela.

A gauche, des guarimberos trop souvent présentés dans notre presse comme des manifestants non violents. A droite, des militaires blessés par une explosion, le jour de l’élection pour la constituante. Une vidéo de l’attaque relayée par le Times : https://www.youtube.com/watch?v=_aZeqpD4ggM

Les photos des manifestations de l’opposition et des heurts avec les forces de l’ordre sont largement diffusées et les événements sont traités comme un tout indistinct alors que ces mobilisations d’opposition se déroulent en deux temps, comme l’explique Maurice Lemoine et que les manifestants pacifiques de la matinée ne sont pas les mêmes « manifestants » qui, encagoulés, casqués et armés, s’en prennent aux forces de l’ordre dans l’après-midi. Cet amalgame rappelle le traitement médiatique des mobilisations sociales contre la Loi Travail sauf que, dans le cas français, les médias de masse avaient pris fait et cause pour le gouvernement et les forces de l’ordre et avaient stigmatisé le mouvement social, en amalgamant manifestants et casseurs qui passeraient, soit dit en passant, pour des enfants de chœur à côté des groupes de choc de l’opposition vénézuélienne. Ce parti pris médiatique majoritaire s’explique sans doute parce qu’au Venezuela, le gouvernement est antilibéral et l’opposition est néolibérale, conservatrice voire réactionnaire tandis qu’en France, c’est précisément l’inverse. Sous couvert de dénoncer la violence, la presse de la classe dominante défend, en réalité, à Paris comme à Caracas, les intérêts de la classe dominante.

 Le Venezuela devient un sujet de politique intérieure en France

Un dessin du caricaturiste Plantu pour L’Express

Après avoir publié  une interview de Christophe Ventura en contradiction avec sa ligne éditoriale, certes relayée sur sa page Facebook à une heure creuse et tardive (lundi 31/07/2017 à 21h41) et sans véritable accroche, L’Obs renoue avec la stratégie d’instrumentalisation du dossier vénézuélien pour faire le procès de la gauche antilibérale française en relayant sur Facebook le surlendemain, cette fois-ci à une heure de pointe (18h30 pétantes), un article intitulé « Venezuela : La France Insoumise peine à expliquer sa position sur Maduro », agrémenté de la photo choc d’une accolade entre Hugo Chávez et Jean-Luc Mélenchon. Le texte introductif précise qu’un tweet a refait surface. Un tweet qui date de… 2013. Plutôt que d’informer les lecteurs sur la situation au Venezuela, la priorité semble donc être de mettre l’accent sur des enjeux purement intérieurs. Une avalanche d’articles dénonçant les « ambiguïtés » de la France Insoumise s’abat sur la presse hexagonale. Le Lab d’Europe 1 se demande « comment la France Insoumise justifie les positions pro-Maduro de Mélenchon ». A France Info, on semble avoir la réponse : « désinformation », situation « compliquée » : comment des députés de La France Insoumise analysent la crise vénézuélienne ».

L’hebdomadaire Marianne, quant à lui, parle des « positions équilibristes de la France Insoumise et du PCF ». LCI titre sur le « malaise de la France Insoumise au sujet de Maduro » puis publie une sorte de dossier sur « Jean-Luc Mélenchon et le régime chaviste : économie, Poutine, constituante, les points communs, les différences ». Une partie de la presse alternative et indépendante de gauche n’est pas en reste non plus, à l’instar de Mediapart qui se fait depuis plusieurs mois le relai médiatique en France du « chavisme critique », un courant politique qui participe depuis longtemps au débat d’idées au Venezuela et qui n’est pas dénué d’intérêt pour comprendre la réalité complexe du pays et de sa « révolution bolivarienne ». Ainsi, le journal d’Edwy Plenel, très modérément alternatif sur l’international et sur Mélenchon, en profite pour régler ses comptes avec la FI et le PCF en dénonçant leurs « pudeurs de gazelle pour le Venezuela ». Les députés insoumis sont sommés de s’expliquer à l’instar d’Eric Coquerel face aux journalistes d’Europe 1 qui ne lui ont posé presque que des questions sur le Venezuela alors qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une émission spéciale sur le pays latino-américain. Ce déploiement médiatique ressemble furieusement à une injonction morale faite à la France Insoumise et à son chef de file dont on reproche avec insistance le silence sur le sujet, de condamner, bien entendu, ce « régime » honni et de souscrire au discours dominant. Les insoumis et les communistes français ne sont pas seuls au monde dans cette galère médiatique. Unidos Podemos, en Espagne, fait face au même procès médiatique depuis des années. Outre-Manche, c’est Jeremy Corbyn et ses camarades qui sont, en ce moment, sur la sellette.

Florilège de tweets d’hier et d’aujourd’hui

Cette instrumentalisation franco-française du Venezuela ne date pas d’hier. On se souvient par exemple de la polémique lancée par Patrick Cohen, à 10 jours du 1er tour des élections présidentielles, sur l’ALBA, de la manchette du Figaro du 12 avril « Mélenchon : le délirant projet du Chavez français » et des nombreux parallèles à charge entre le Venezuela bolivarien et le projet politique du candidat qui ont émaillé la campagne. La rengaine a continué pendant les élections législatives avec un article du Point sobrement intitulé  « Venezuela, l’enfer mélenchoniste », publié la veille du second tour. Aujourd’hui, le coup de projecteur médiatique sur l’élection de l’assemblée constituante vénézuélienne est, une fois encore, l’occasion d’instruire le procès des mouvements antilibéraux français : ainsi, pour Eric Le Boucher (Slate), le Venezuela est « la vitrine de l’échec du mélenchonisme. En réalité, la FI et le PCF, ont tort, aux yeux du parti médiatique, de ne pas adhérer au manichéisme ambiant sur une situation aussi grave et complexe et à sa décontextualisation géopolitique. Ils refusent également d’alimenter la diabolisation et le vieux procès en dictature que se traîne le chavisme depuis presque toujours alors qu’en 18 ans de « révolution bolivarienne », 25 scrutins reconnus comme transparents par les observateurs internationaux ont été organisés, que l’opposition contrôle d’importantes villes, des États et l’Assemblée Nationale et que les médias privés d’opposition sont majoritaires (El Universal, Tal Cual, Ultimas Noticias, El Nacional  Venevision, Televen, Globovision, etc.). Que la gauche antilibérale puisse considérer le chavisme comme une source d’inspiration pour ses politiques de redistribution des richesses et non pas un modèle « exportable » en France, contrairement à ce que bon nombre de journalistes tentent d’insinuer (Nicolas Prissette à Eric Coquerel, sur un ton emporté, « franchement, est-ce que c’est ça, le modèle vénézuélien que vous défendez ? » sur Europe 1) semble être un délit d’opinion dans notre pays.

Puisque le Venezuela est en passe de devenir un véritable sujet de politique intérieure, rappelons aux éditorialistes de tout poil et autres tenants de l’ordre établi que, par leur atlantisme aveugle et leur libéralisme économique forcené, ils se persuadent qu’ils défendent la liberté et la démocratie au Venezuela alors qu’ils sont tout simplement en train d’apporter un soutien médiatique et politique international décisif à la stratégie violente de l’extrême-droite vénézuélienne et ce, quelles que soient les critiques légitimes que l’on puisse faire à l’exécutif vénézuélien et aux chavistes. Leur crédibilité risque d’être sérieusement entamée la prochaine fois qu’ils ressortiront l’épouvantail électoral du Front National pour faire voter « utile ».

Crédits photo :

http://www.el-nacional.com/noticias/bbc-mundo/orlando-jose-figuera-joven-que-incendiaron-una-protesta-venezuela_183799

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2006/09/22/un-livre-de-noam-chomsky-s-offre-une-seconde-jeunesse-grace-a-hugo-chavez_816027_3222.html

https://twitter.com/PartidoPSUV/status/771411605171101700/photo/1?ref_src=twsrc%5Etfw&ref_url=http%3A%2F%2Fwww.telesurtv.net%2Fnews%2FNicolás-Maduro-la-oposicion-fracaso-una-vez-mas-la-victoria-es-de-la-paz-y-del-pueblo-20160901-0036.html

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/09/02/au-venezuela-la-demonstration-de-forces-des-opposants-au-president-maduro_4991289_3222.html

https://www.humanite.fr/leopoldo-Lopez-un-delinquant-de-premiere-soutenu-par-washington-639611

https://www.irishtimes.com/news/world/venezuela-grows-increasingly-isolated-after-election-1.3172181

http://www.medelu.org/Venezuela-la-fabrique-de-la

http://www.eldiario.es/internacional/Asesinado-candidato-Asamblea-Constituyente-Venezuela_0_670533235.html

https://www.yahoo.com/news/venezuela-marchas-favor-y-contra-el-gobierno-212243924.html

 

Source de cet article : Venezuela : l’indulgence de la presse française pour la violence d’extrême-droite, http://lvsl.fr/venezuela-indulgence-presse-francaise-pour-violence-d-extreme-droite

L’Assemblée Constituante renforcera les droits des peuples indigènes

L’élection de l’Assemblée Constituante organisée au Venezuela le 30 juillet dernier, a permis aux peuples originaires d’élire directement, en assemblées, huit députés indigènes. Une de leurs tâches au sein de cette assemblée sera de renforcer les politiques menées par la révolution bolivarienne visant à « payer la dette historique » qui est due aux communautés indigènes (environ 7% de la population vénézuélienne totale).

Yamilet Mirabal

La Ministre pour les Peuples Indigènes Yamileth Mirabal

A cette heure, 3 millions 280 mille 298 hectares de terres ont été restitués aux peuples autochtones vénézuéliens afin d’améliorer leur niveau de vie, en procédant à la reconnaissance de leurs territoires, a rappelé ce jeudi la ministre des Peuples Indigènes, Yamileth Mirabal.

La Ministre a indiqué qu’il s’agit de 102 titres de propriété collective de la terre, qui concèdent aux peuples indigènes des droits à perpétuité sur les territoires qu’ils ont occupé selon un droit ancestral et traditionnel. « La reconnaissance des territoires est un engagement pris par l’État Vénézuélien vis-à-vis des peuples indigènes et assuré par voie constitutionnelle en 1999, afin de légitimer les territoires indigènes et de restituer les titres de propriété collectifs de ces terres à leurs protecteurs ancestraux, préservant ainsi leur modes de vie et leurs pratiques économiques ».

La fonctionnaire explique qu’à la différence d’autres pays où les peuples autochtones sont encore plongés dans le désespoir et le dénuement après avoir été spoliés de leurs terres, le gouvernement du Venezuela soutient les peuples indigènes dans leur lutte pour la reconnaissance de leurs territoires, leur identité et leurs savoir-faire. Cet engagement figure dans la Constitution de 1999, dans le Programme des Droits de l’Homme 2016-2019 et dans les dispositions de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) « qui servira à être davantage à l’écoute du peuple indigène s’agissant de son droit à renforcer les garanties constitutionnelles sur ses acquis ».

La Constituante renforcera ces droits

« L’une des propositions faites par les constituants indigènes élus selon les modalités de la consultation préalable porte sur le thème de l’identité. La carte d’identité dit que je suis Yamileth Mirabal, mais ne précise pas que je viens de la communauté de Rio Negro, dans l’état d’Amazonas. Obtenir une carte d’identité indigène est le principe de base pour une meilleure reconnaissance de notre identité ».

Une autre idée consiste à modifier l’article 119 de la Constitution de 1999 qui stipule que « l’État reconnaîtra l’existence des peuples et des communautés indigènes, le texte constitutionnel devant selon elle préciser que « L’État reconnaît… ». « Car nous, les peuples indigènes sommes bien présents, bien vivants et bien là et doivent être reconnus maintenant, dès à présent ».

La ministre pour les peuples indigènes a annoncé que les autres thèmes qui seront soumis à débat à la Constituante sont les suivants :

  • le renforcement de l’éducation interculturelle bilingue,
  • la juridiction indigène dans l’exercice de la justice,
  • le développement de la médecine naturelle à base de plantes et les thérapies complémentaires en tant que champ d’application inclus dans le système de santé,
  • la prise en compte des lieux chamaniques sur le plan culturel,
  • l’accès intégral à l’Arc Minier et la décolonisation comme processus transversal de reconnaissance de la culture indigène dans le cadre des politiques publiques.

Parmi les propositions visant à renforcer les droits des autochtones, elle a également souligné la nécessité d’élargir l’enseignement des langues indigènes aux institutions éducatives du pays, au-delà des seules écoles associées à l’éducation interculturelle bilingue.

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Le programme national des droits humains ouvre de nouvelles perspectives

Lors d’un entretien radiophonique, Larry Devoe, secrétaire exécutif du Conseil National des Droits de l’Homme, spécifiait que la Constitution de 1999 impulsée par Hugo Chavez a pour la première fois au Venezuela ouvert le chapitre spécifique des droits des peuples indigènes afin « d’honorer la dette historique de leur exclusion et de la violation de leurs droit ».

Devoe a aussi mis l’accent sur le Programme National des DD.HH 2016-2019, à l’élaboration duquel ont participé les 43 peuples autochtones du Venezuela : « Ce programme comprend une série d’actions importantes destinées à améliorer la politique de l’État Vénézuélien en faveur des peuples et des communautés originaires, comme, par exemple, de poursuivre le processus de délimitation de l’habitat et des terres collectives indigènes afin d’appliquer la disposition constitutionnelle tout en tenant compte des spécificités culturelles de chacun des peuples autochtones ».

« Le Programme National des DD.HH 2016-2019 prévoit la nécessité de créer un mécanisme permettant d’assurer la présence d’interprètes de langues indigènes dans les institutions de l’État, afin d’assister tout compatriote appartenant à un peuple autochtone dans sa propre langue au sein des instances publiques chargées de faire respecter et garantir les droits humains ».

Source : http://rnv.gob.ve/venezuela-respalda-a-los-pueblos-indigenas-en-su-lucha-por-el-reconocimiento-de-sus-territorios/

Traduction : Frédérique Buhl

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3aB

Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 2

photo : Maurice Lemoine

Contrairement à une idée largement répandue, le secteur agricole a connu une profonde transformation. « Ceux qui l’ont connu avant la loi des terres de 2001, confie l’ex-ministre de l’Agriculture Iván Gil, savent qu’il s’agissait d’un secteur constitué d’ouvriers agricoles travaillant pour de grandes compagnies. Depuis, l’ascension sociale des paysans a été spectaculaire. » A partir de 2001, plus de 7 millions d’hectares ont été régularisés – les paysans ayant obtenu des titres de propriété – et 3,5 millions d’hectares repris au « latifundio ». Un million d’hectares nouveaux ont été mis en production [1]. Ce qui, bien entendu, ne résout pas tous les problèmes. « Après une progression soutenue jusqu’à 2008, le pays a souffert d’une sécheresse désastreuse de 2008 à 2010, a connu un début de récupération à partir de 2011, une production importante en 2013 et 2014, puis des difficultés en 2015 et 2016 car l’agriculture est un secteur très sensible aux variations économiques nationales. Ceux qui dépendent des engrais et intrants importés sont ceux qui souffrent le plus. » Les grands propriétaires traditionnels, qui se plaignent et que l’on entend.

Néanmoins, grâce aux investissements qu’a lancé Chávez, le monde agricole est celui qui supporte le mieux la guerre économique. Et de fait, ce sont les petits producteurs nationaux qui fournissent le pays en produits vivriers.

Si, parmi les vivres qui disparaissent, se trouvent les vingt aliments les plus consommés par les Vénézuéliens, ce sont ceux que produit le secteur agro-industriel. Là où le capital contrôle la technologie et la transformation des matières premières en denrées élaborées . « Outre qu’ils sont très consommés, note Curcio, leur production et leur distribution sont concentrées entre peu de mains : celles des monopoles et des oligopoles nationaux et internationaux. » C’est-à-dire seulement 10 % des entreprises privées. Sachant que le pouvoir de ces dernières est encore plus grand quand il s’agit de produits très difficiles à remplacer, comme les aliments et les médicaments. Ou, dans un autre domaine, les pièces de rechange pour les véhicules, les machines et les équipements.

Les études chiffrées le constatent : tant la production que la consommation des produits absents sur le marché s’est maintenue relativement constante depuis 2012. D’ailleurs, les importations totales, en 2014, en pleine crise des « guarimbas », ont été en moyenne de 91 % supérieures à celles de 2004. Comme dirait l’autre, « il y a un truc ! » – qu’on nous pardonne la familiarité.

Dans ce Venezuela désormais dépourvu de tout, des tonnes d’aliments et d’autres produits dorment dans des hangars, d’où ils sont dirigés vers des filières illégales. On se contentera ici d’une poignée d’exemples glanés quotidiennement dans la presse vénézuélienne – y compris d’opposition. Le 18 octobre 2013 (quelques semaines avant les élections municipales du 8 décembre), à Maracaibo, la police bolivarienne saisit 10 tonnes de sucre, 3,5 tonnes de riz, 1,5 tonnes de farine de blé, 4500 litres d’huile, etc., dissimulés dans un dépôt de la grande surface Súper tienda Caribe. Le 5 février 2014, dans le Táchira, une opération des services de renseignement permet de récupérer dans plusieurs hangars… 939,2 tonnes (!) d’aliments de première nécessité subventionnés par l’Etat qui se trouvaient soustraits au marché (648 tonnes de riz, 246 de sucre, 37 de grains, 2 de beurre, 54 000 litres d’huile, 300 kilos de café, etc.).

D’autres arrivées de marchandises sont proprement sabotées. Le 14 juillet 2016, dans le port de La Guaira, grâce au déploiement de la « Grande mission approvisionnement sûr », une inspection permet de découvrir quatre-vingt-un conteneurs abandonnés. Destinés tant à des entreprises privées qu’à l’administration publique, ils regorgeaient de produits d’hygiène personnelle, d’ordinateurs, d’imprimantes, d’engrais pour l’agriculture et de produits chimiques nécessaires à la fabrication de médicaments.

Le 31 août 2016, 57 tonnes de viande, de poulet et de poisson en décomposition sont découverts dans les installations de Biangi Mar et d’Avicomar C.A, situés à Los Teques (Etat de Miranda). Même phénomène au mois de juin, quand Distribuidora y Procesadora de Huevos Ovomar C.A. abandonne sur une décharge de Santa Cruz (Etat d’Aragua) trois millions d’œufs stockés depuis le mois d’octobre précédent.

Cas extrêmes que les trois derniers. Car la sphère patronale a tiré les leçons de la « grève générale » de décembre 2002-janvier 2003. A cette occasion, alors que l’on enregistrait les niveaux de production historiquement les plus bas depuis 1999, le secteur public a vu ses revenus diminuer de 12 % et le secteur privé de… 15 %. C’est lui qui, à l’époque, a le plus souffert de son brillant sabotage de l’économie !

Pas question de répéter la même erreur. Les biens sortis du marché pour lui rendre la vie impossible doivent néanmoins parvenir à la population. Mais après mille détours, mille tourments et à un prix hallucinant.

Un retour à la loi de la jungle. Soustraits à grande échelle au marché formel, les produits au prix régulé finissent entre les mains de ceux qu’on appelle les « bachaqueros »  : des revendeurs informels qui, dans les rues, sur les marchés municipaux, dans les lieux les plus improbables, vendent les marchandises en gonflant les prix – ce qui, effet co-latéral, alimente l’inflation. Les grands entrepreneurs ayant donné l’exemple, les sous-fifres suivent le mouvement. Autant par esprit de lucre que pour des raisons purement politiques, des commerces de moindre importance, pharmacies, petits supermarchés, se jettent dans le trafic. Pour augmenter leurs bénéfices, ils détournent leurs marchandises vers le « bachaqueo », puis lèvent les bras au ciel face aux consommateurs en invoquant des retards de livraisons ou les pénuries dues au gouvernement.

Par définition, sur un désordre de ce type se greffent et prolifèrent les mafias. Alors que des files d’attente impossibles serpentent depuis l’aube devant les rideaux de fer des magasins, des groupes de nervis organisés apparaissent à l’heure de l’ouverture et occupent de force les premières positions ou font passer en priorité leurs « protégés ». Qui se livreront un peu plus tard eux-mêmes au « bachaqueo ». Le tout sous l’œil parfois impassible des forces de l’ordre – police municipale, nationale ou gardes nationaux.

Qu’une partie de la population pauvre se dédie à acheter massivement les produits de première nécessité pour les revendre à d’aussi pauvres qu’eux en multipliant le prix par cent a de quoi laisser pantois. Les quinze années de pédagogie révolutionnaire de feu Chávez n’auraient-elles porté aucun fruit ? « Ça nous a surpris aussi, nous confie l’un de nos interlocuteurs. Il faudrait une étude sociologique afin de comprendre pourquoi cette lèpre s’est autant développée alors qu’ont été résolus un certain nombre de besoins objectifs de la population. Ce phénomène, qui a commencé de façon localisée, aurait dû être traité immédiatement comme un problème d’ordre public. On l’a sous-estimé, on l’a laissé croître et, à mesure que la crise économique s’est aggravée, il a fait de plus en plus d’adeptes, les gens voyant dans cette activité un moyen d’augmenter leurs revenus. Mais, à l’origine, il n’a aucunement été spontané. Il y a eu intention délibérée de saboter les réseaux de distribution. »

Et seulement eux. « Les chiffres communiqués par les entreprises privées elles-mêmes permettent de constater que la production d’aliments n’a pas diminué », remarque Curcio. Ainsi de la farine de maïs précuit, la denrée la plus consommée quotidiennement par les Vénézuéliens. Depuis 2013, ceux-ci affrontent les plus extrêmes difficultés pour s’en procurer. Pourtant, statistiquement, sa consommation se maintient aux niveaux habituels. Et tant Alimentos Polar – premier fabricant de produits alimentaires du pays, mais qui ne produit pas un hectare de la céréale en question – que les entreprises qui se partagent les 50 % restants du marché ont maintenu leurs niveaux d’importation/production. Comportement qui se répète pour tous les aliments désormais hors de portée du fait du désapprovisionnement.

C’est ainsi que, le 8 janvier 2017, la police a pu saisir 3 tonnes de farine de maïs précuit dans une résidence de Barcelona (capitale de l’Etat d’Anzoátegui) ; dénoncés par des voisins excédés, les deux spéculateurs arrêtés, récidivistes, revendaient cette denrée devenue introuvable à dix fois sa valeur au prix régulé.

Le 17 mars 2017, sur l’avenue Baralt, dans le centre de Caracas, la boulangerie Maison Bakery est occupée par un groupe d’habitants du quartier, puis saisie par l’Etat. Depuis un certain temps, les clients réclamaient avec véhémence que soient respectés les prix régulés. L’établissement recevait de la farine subventionnée, mais n’offrait aux consommateurs – quand elle les leur offrait – que des pains chaque jour plus petits, passés de 180 grammes à 140 grammes pour le même prix.

Avec les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine, le Venezuela est le pays du continent qui consomme le plus de pain et donc de blé. Une céréale que, du fait de son climat et de son histoire, il ne produit pratiquement pas. Qui importe ce blé acheté sur les marchés internationaux ? L’Etat vénézuélien. Une fois arrivé au port, et à travers Casa, une entreprise publique, le grain est fourni à douze minoteries privées – dont les quatre plus importantes contrôlent 78 % du marché : la multinationale Cargill (27 %), la mexicaine Monaca (26 %), Mocasa (15 %) et Molvenca (10 %).

Président de Cargill Venezuela, Jon Ander Badiola préside également la Chambre vénézolano-américaine de commerce et d’industrie (Venamcham), qui, comme son nom l’indique, représente les intérêts des firmes états-uniennes dans le pays ; s’agissant de Monaca, on se souviendra que le syndicat de ses employés a porté plainte en avril 2016 et réclamé qu’une enquête soit ouverte sur le sort de 550 tonnes de blé mentionnées dans les inventaires de l’entreprise mais introuvables dans les entrepôts ; président de Mocasa, Giovanni Basile Passalacqua a lui le douteux privilège d’apparaître dans les « Panama Papers » pour deux de ses affaires, Gold Lake LLC et Diamond Lake LLC , enregistrées dans le paradis fiscal du Nevada (Etats-Unis) ; Molvenca appartient au multimillionnaire italien Giussepe Sindoni [2]. Tous d’ardents « défenseurs du peuple », on l’aura compris.

« La vérité, c’est que nous manquons de matière première, clame en mars dernier, comme il le fait régulièrement, José Sanchez, porte-parole de la Fevipan, la fédération du secteur. Le Venezuela a besoin de 120 000 tonnes de farine par mois. Or le gouvernement ne nous en fournit que 30 000 tonnes. » Puis suit le refrain désormais universellement connu : « Malheureusement, il n’a pas les devises nécessaires pour acheter la farine dont le pays a besoin. »

Il y a bien sûr vérité et vérité. Il arrive, à certains moments, et ponctuellement, que le Venezuela manque de cette matière première, c’est un fait. « Le gouvernement a annoncé hier qu’il allait acheter du blé à la Russie, nous confie-t-on ainsi, le 19 mai dernier. C’est intéressant. Toutefois, le problème n’est pas la quantité importée, mais comment est distribuée la farine après transformation. » En effet, c’est lors de ce transport que s’organise la pénurie. Brouillant les pistes et gardant en apparence les mains blanches, les minoteries précédemment citées ainsi que quelques autres délèguent la distribution de la marchandise à des sous-traitants. Une majorité des dix mille boulangeries du pays ne sont pas livrées régulièrement. D’autres, au fort pouvoir économique, liés à certaines mafias, reçoivent plus de marchandise que nécessaire. Elles revendent au prix fort, mais dans des délais aléatoires, une partie de leur superflu à celles qui sont dépourvues. Dans un autre registre, on peut voir – comme nous l’avons vu – sur la devanture de nombre d’établissements une affichette « Il n’y a pas de pain ». Curieusement, leurs étals regorgent de gâteaux, brioches, « cachitos » (pain fourré au jambon et au fromage), sandwiches et pizzas. Vendue plus chère, cette production secondaire compense les pertes dues à la non fabrication du pain tant attendu par la population. Laquelle voit sa vie se transformer en calvaire, se privant ou passant son temps à faire la queue.

D’où l’annonce par le président Maduro, en mars dernier, de l’ouverture d’une centaine de boulangeries populaires, sous la responsabilité des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP).

URL de cet article : http://www.medelu.org/La-guerre-economique-pour-les-Nuls,2641