¨Comprendre le Venezuela¨, Andrés Bansart parle de son nouveau livre.

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Thierry DeronneTu t’es marié, il y a longtemps, à notre pays le Venezuela. Peux-tu nous parler de cette vie commune? A-t-elle changé ta vision de l’être humain?

Andrés Bansart – Après le coup d’Etat au Chili et la mort d’Allende, je me suis installé au Venezuela. Le pays avait la réputation d’être un bastion de la démocratie en Amérique Latine. Bien sûr, en comparaison avec la plupart des pays qui étaient tombés sous les dictatures les plus féroces, il semblait que le Venezuela était un exemple de démocratie. A un ami, qui avait été accueilli par la Suède et qui m’avait écrit qu’il était bien mais se trouvait là comme dans une cage d’or, je répondis que, quant à moi, j’avais cru arriver dans un pays démocratique, mais que ce n’était pas le cas. En effet, le Pacte de Punto Fijo de 1958 avait fixé des règles de jeu qui  n’étaient pas démocratiques du tout et permettaient à une certaine classe sociale avec deux partis de contrôler le pays qu’ils vendaient aux Etats-Unis et aux entreprises transnationales. Ce système politique dura pendant quarante ans. Quant à ma vision de l’être humain, elle n’a pas beaucoup changé. Je me suis attaché à ce pays jusqu’à obtenir la nationnalité venezuelienne et vivre comme miens les événements positifs et négatifs du pays où, finalement, j’ai passé le plus d’années de ma vie. Si ma vision de l’être humain n’a pas changé, celle de la société a par contre évolué. Je suis très reconnaissant pour tout ce que j’ai pu vivre au Venezuela. J’ai donc connu une certaine époque, puis pu vivre les événements et les changements qui eurent lieu en 1989, 1992, 1998 et se poursuivent quasi vingt ans après.

T.D. – La globalisation comme fait culturel, l’urbanisation qui déplace peu à peu l’agriculture se ressentent au Venezuela comme dans tous les pays. On le voit en particulier dans une jeunesse bien différente de celle d’y a dix ans. Crois-tu que l’héritage bien palpable du chavisme -comme la souveraineté ou l’écosocialisme- a des chances de durer?

A. B. – Il faut peut-être rappeler que le Venezuela est un pays extrêmement riche sur lequel sévit la pauvreté parfois la plus extrême. C’est le résultat du colonialisme puis de l’impérialisme, celui des actions de certaines classes sociales, au cours de son Histoire depuis le XVIème siècle. Après le vol des perles de Cubagua, il y eut les plantations de café, de cacao et de sucre pour les acheteurs riches des pays riches, les haciendas et les esclaves. Puis, il y eut le pétrole et les camps miniers avec des ingénieurs souvent étrangers et des cabanes d’ouvriers, les déplacements de populations, les ceintures de misère autour des villes, les quartiers riches des villes, les ports d’où saignaient les richesses du pays et où entraient les produits que les riches achetaient avec les gains du pétrole, les aéroports pour recevoir les ingénieurs étrangers et enmener les riches qui voulaient faire du tourisme ou placer ailleurs leur trop-plein d’argent. Des dizaines d’années de gains pour les uns, de misère pour les autres. Et puis, il y eut 1989: les pauvres en avaient assez. Combien de personnes furent-elles tuées? Et puis, il y eut 1992: la tentative de renverser le Pouvoir échoua, mais un certain Hugo Chávez dit: “Por ahora! Pour l’instant!” Et puis, il y eut encore des points de suspension dans les espoirs… Et puis, il y eut 1998, 1999, Chávez Président, une nouvelle Constitution, une nouvelle République, les missions, une certaine solidarité, pas d’aumônes, mais des droits. Les prix du pétrole ont chuté et les anciens maîtres du pays ont voulu en profiter pour récupérer les avantages d’antan. La situation a changé. Ce n’est plus si facile. Les gens connaissent leurs droits. Le Peuple est souverain. L’héritage est là. Des moments durs sont devant nous, mais le désespoir n’est pas permis. Quant à l’ecosocialismo, certaines communautés de base le pensent et commencent à le pratiquer. Il faudra longtemps pour qu’il s’étende vraiment. Les jeunes ont la responsabilité du futur.

T. D.Le Venezuela peut-il être compris, et par qui devrait-il être compris?

A. B. – Il peut être compris par ceux qui le veulent. Mais pour vraiment comprendre un phénomène, il faut connaître les antécédents de celui-ci. Les grands médias nationaux et étrangers appartiennent à ceux qui ont avantage à manipuler l’information et à distorsioner les faits. Là, on voit l’effort qui doit être le nôtre, le tien, le mien, celui des camarades du Venezuela lui-même et ceux qui vivent dans d’autres pays. Dans “Comprendre le Venezuela” (Paris, Le Temps des Cerises, 2016), je tente d’expliquer nos problèmes, nos difficultés, pourquoi est né un personnage comme Chávez, quel a été son rôle, comment a réagi le Peuple, comment le Peuple continue à chercher un chemin, à construire une société nouvelle.

T. D.Existe-t-il en France une information sur nous qui ne soit pas projection de positions internes?

AB. – En France comme ailleurs, certains médias offrent des informations qui permettent de comprendre l’évolution du Venezuela. Il faut les en remercier. Mais l’ensemble des gens se font une idée en se référant à ce qu’ils connaissent et, comme je viens de le dire, à ce qu’ils recoivent comme matériel pour la comprendre (souvent ce matériel fait qu’il comprennent mal). Puis, il y a en effet un système de projections. Mais cela se fait dans les deux sens. Ainsi, lorsque, au moment des élections présidentielles francaise de 2012, au cours d’une interview sur TeleSur, j’ai expliqué que le parti socialiste francais n’avait rien à voir avec le PSUV; le mot “socialiste” prête à confusion. On tente toujours de comprendre à partir de son expérience et souvent on fausse ainsi les explications qu’on se donne.

T. D.L’Européen pourra-t-il un jour adopter cette humilité vis-à-vis des Africains ou des Latino-américains sans laquelle une vraie gauche ne saurait exister?

A. B. – Un jour! Quand? Il est difficile pour les gens de connaître la vérité de l’Histoire. Qui écrit celle-ci? Et dans quel but? Comment enseigne-t-on l’Histoire à l’école? Quels sont ces héros (anti-héros) qu’on fait admirer aux enfants? Quelles sont les valeurs (souvent les anti-valeurs) de ces héros? Il y a plusieurs manières d’aborder l’Histoire, celle de la colonisation, de l’esclavage et du néo-colonialisme. Bien sûr, dans les pays riches, il est difficile d’expliquer la provenance des richesses. Et puis, le bien-être est, pour les habitants de ces pays plus important que le Bien-Vivre (le Buen Vivir), concept que la plupart ne comprend même pas. Il leur est difficile de constater que leur bien-être (“buen-estar”) provient de la rapine, de la domination de l’être humain par d’autres êtres humains, de la domination implitoyable de la nature, de l’exploitation. La plupart des gens ne savent pas ou ne veulent pas savoir que cette exploitation a déséquilibré la nature et les sociétés. Ils ne savent pas ou ne veulent pas savoir que leur industrialisation est en partie responsable du changement climatique et voudraient maintenant que tous les pays fassent un effort pour empêcher les drames qu’auraient sans doute a souffrir la Terre et, partant, l’Humanité. Une minorité le sait. Elle comprend. Elle lutte. Elle cherche le moyen, comme nous, d’imaginer un écosocialismo et de commencer à le faire fonctionner. Mais il faudra du temps. Les vraies révolutions se font lentement. Pour y participer, il faut de l’humilité, de la patience et une grande capacité de travailler en équipe.

Andrés BansartComprendre le Venezuela, Paris, Le Temps des Cerises Editeurs, 200 pages, 15 euros, publié le 21 octobre 2016.

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« Les 10 victoires du Président Nicolás Maduro en 2016 », par Ignacio Ramonet

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Début 2016, tout semblait bien complexe pour les autorités de Caracas.  Et cela principalement pour trois raisons : 1) L’opposition néolibérale avait remporté les élections législatives de décembre 2015 et contrôlait désormais l’Assemblée Nationale ; 2) La chute des prix du pétrole, la principale ressource du Venezuela,  avait atteint son plus bas niveau dans les dernières décennies ; 3) Le président des Etat Unis, Barack Obama, avait signé un Ordre exécutif déclarant le Venezuela une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et pour la politique extérieure des Etats-Unis »
C’est-à-dire, dans trois domaines décisifs  – politique, économique et géopolitique – la Révolution bolivarienne semblait à la défensive. Tandis que la contrerévolution, autant intérieure qu’extérieure, pensait avoir enfin le pouvoir à portée de la main.

Le tout dans un contexte de guerre médiatique de longue durée contre Caracas,  commencée avec l’arrivée à la Présidence d’Hugo Chávez en 1999, qui s’est intensifiée en avril 2013 et a atteint des niveaux inouïs de violence depuis l’élection du Président Nicolás Maduro.

Ce climat d’harcèlement médiatique agressif et permanent a produit une désinformation insidieuse sur le Venezuela, semant la confusion même chez de nombreux amis de la Révolution  bolivarienne. En particulier car dans cette ère de la « post-vérité », la pratique du mensonge, de la fraude intellectuelle et de la tromperie manifeste n’est  sanctionnée par aucune conséquence négative, ni sur la crédibilité, ni sur l’image.

Tout vaut, tout sert dans cette « ère du relativisme post-factuel », et même les faits ou les données les plus objectifs ne sont pas pris en considération. Même l’argument – si évident pour le Venezuela – du complot, de la conjuration, de la conspiration, n’est pas accepté.  Le nouveau discours médiatique dominant dénonce et ridiculise d’avance « le prétendu complotisme » comme un argument inacceptable de « récits à l’ancienne »,  non recevable…

Tout, donc, au début de l’année 2016, semblait difficile pour le Président vénézuélien.  A un point tel que le bancal opposant néolibéral  Henry Ramos Allup, enivré pas sa majorité parlementaire, a osé assurer en janvier 2016, dans son premier discours comme Président de l’Assemblée Nationale, que « dans un délai de mois de six mois » il chasserait Nicolás Maduro du pouvoir. En s’inspirant sans doute du coup d’Etat institutionnel contre la Présidente Dilma Rousef, au Brésil, et misant sur la victoire dans un éventuel référendum révocatoire.

Ainsi allaient les choses quand le Président Maduro, dans une séquence magistrale que personne n’a vu venir dans le jeu d’échecs qui se déroulait – et conformément à la Constitution – a surpris tout le monde.  Il a renouvelé, comme il en avait le droit, les membres du Tribunal Suprême de Justice (TSJ), instance supérieure du pouvoir judiciaire, dont la Salle Constitutionnelle a le dernier mot en matière d’interprétation de la Constitution.

L’opposition, imbue de sa superbe, a commis alors deux erreurs majeures :

  1. Elle a décidé d’ignorer les avertissements du TSJ et a admis en séance trois députés de l’état d’Amazonas dont l’élection en décembre 2015 était l’objet de suspension pour irrégularités.  Devant cet affront, le TSJ a évidemment proclamé la non validité des décisions de l’Assemblée Nationale en raison de la présence en séance de trois députés « non élus régulièrement » .  En fait, le TSJ a déclaré l’Assemblée en désobéissance (desacato) et en conséquence, a décidé  que  « toutes ses décisions seraient considérées nulles».  Ainsi, par ses propres erreurs, l’Assemblée non seulement n’a pas réussi à légiférer ni à contrôler le Gouvernement, mais bien au contraire, comme l’ont reconnu des spécialistes renommés en droit constitutionnel, elle s’est annulée elle-même, a dilapidé son pouvoir est s’est auto-dissoute. Cela a été la première grande victoire de Nicolás Maduro en 2016.
  1. Dans son obsession de renverser le Président, l’opposition anti-chaviste a également décidé d’ignorer ce que stipule la loi (article 72 de la Constitution)  sur les étapes indispensables et les exigences juridiques pour la tenue d’un référendum révocatoire en 2016.  L’opposition a également connu un important échec sur ce point.  Et ce fut une autre grande victoire de Nicolás Maduro.

Malgré cela, vers mars-avril 2016, tout est devenu de plus en plus complexe. Car aux offensives habituelles des forces hostiles à la révolution bolivarienne est  venue s’ajouter une sécheresse impressionnante, la deuxième en importance depuis 1950, et une canicule, résultat du  phénomène El Niño. Or au Venezuela 70% de l’énergie provient des centrales hydroélectriques, dont la principale dépend du barrage El Guri.  Et avec l’absence de pluies, les niveaux de ce barrage ont diminué jusqu’à atteindre presque le niveau minimum.

La contre-révolution a tenté de profiter de ces circonstances pour multiplier les sabotages électriques, cherchant à créer un chaos énergétique, la colère sociale et des manifestations.  Le danger a été grand, car au problème électrique s’ajoutait le manque d’eau potable, conséquence de la sécheresse persistante, ….

Mais une fois de plus le Président Maduro a réagi rapidement en prenant des mesures radicales : il a décidé le remplacement de millions d’ampoules à incandescence par des ampoules à faible consommation d’énergie ; il a ordonné le remplacement des vieux climatiseurs par d’autres moins gourmands en énergie ;  il a décrété la demi journée de travail dans l’administration publique et mis en œuvre un plan national spécial de consommation d’électricité et d’eau.

Grâce à ces mesures audacieuses, le Président a réussi à éviter l’effondrement énergétique.  Et obtenu une de ses victoires les plus populaires de l’année 2016.
Un autre des problèmes importants que le Gouvernement a du affronter (peut-être le plus grave) – conséquence en partie de la guerre économique contre la révolution bolivarienne – est l’approvisionnement alimentaire. Il faut rappeler qu’avant 1999, 65% des vénézuéliens vivaient en situation de pauvreté et seulement 35% pouvaient bénéficier d’une bonne qualité de vie. C’est-à-dire, sur 10 vénézuéliens, seulement 3 mangeaient régulièrement de la viande, du poulet, du café, du maïs, du lait, du sucre… Tandis que pendant les 17 dernières années la consommation alimentaire (grâce à l’investissement social massif de la Révolution) a augmenté de 80%.

Ce changement structurel explique par lui-même pourquoi subitement la production nationale d’aliments, bien plus importante qu’on ne le croit, est devenue insuffisante.

Avec l’augmentation massive de la demande, la spéculation a explosé.  Devant une offre structurellement limitée, les prix se sont envolés vertigineusement.  Et le phénomène du marché noir ou « bachaqueo » s’est propagé : acheter les produits subventionnés par le Gouvernement à des prix inférieurs à ceux du marché pour les revendre à des prix supérieurs à ceux du marché. Ou les « exporter » massivement aux pays voisins (Colombie, Brésil) pour les revendre au double ou au triple du prix subventionné.  Ainsi le Venezuela se « vidait » de ses dollars – de moins en moins nombreux en raison de l’effondrement des prix du pétrole – pour nourrir les « vampires » qui dépouillent les plus humbles des produits de base pour s’enrichir de façon spectaculaire.

Une telle immoralité ne pouvait continuer. Une fois de plus, le Président Maduro agit avec fermeté.  D’abord – très important – il a changé la philosophie de l’aide sociale. Et il a rectifié une erreur majeure commise par le Venezuela depuis des décennies.  Il a décidé que l’Etat, au lieu de subventionner les produits, devait subventionner les personnes. Pour que seulement les pauvres, ceux qui en ont réellement besoin, puissent avoir accès aux produits subventionnés par le Gouvernement. Pour tous les autres, les prix des produits sont les prix justes fixés par le marché.  Ce qui évite la spéculation et le bachaqueo.

Et la deuxième mesure décisive: le Président a annoncé que désormais le Gouvernement orienterait  tous ses efforts vers le changement du modèle économique du pays, passant d’un « modèle rentier » à un « modèle productif ».  Et le Président a défini ce qu’il appela les « quinze moteurs » pour dynamiser l’activité économique tant du secteur privé que du secteur publique et de l’économie communale.

Ces deux décisions essentielles ont convergé dans une création originale, imaginée par le Président Maduro: les CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) qui constituent une nouvelle forme d’organisation populaire.  Foyer après foyer, les représentants des communautés organisées remettent des sacs pleins d’aliments à un prix régulé.  Beaucoup de ces aliments viennent d’ailleurs de la nouvelle production nationale.  Les CLAP devraient approvisionner pendant les prochains mois de 2017 environ quatre millions de familles à revenus modestes.  Garantissant ainsi l’alimentation du peuple. Et signant donc une nouvelle grande victoire du Président Maduro.

Une autre victoire non moins importante en cette difficile année 2016 est le taux record des investissements sociaux, qui représentent 71,4% du budget national.  C’est un record mondial.  Aucun autre Etat au monde ne consacre presque les trois quarts de son budget à l’investissement social.

En matière de santé, par exemple, le nombre d’hôpitaux a été multiplié par 3,5 depuis 1999.  Et le montant des investissements dans un nouveau modèle humain de santé publique a été multiplié par dix.

Dans le cadre de la Misión Barrio Adentro, dont l’objectif est l’accès aux soins des malades des zones urbaines les plus modestes du pays, ont eu lieu presque 800 millions de consultations et on a sauvé la vie de presque 1.400.000 personnes.  Les facultés de médecine ont formé 27.000 médecins et 30.000 autres doivent obtenir leur diplôme en 2017.  Huit états du Venezuela sont couverts à 100% par la Mission Barrio Adentro, alors que l’objectif fixé était de six états.

Une autre victoire sociale fondamentale, non mentionnée par les grands média dominants, concerne les retraites.  Avant la révolution, seulement 19% des personnes en âge d’être retraitées recevaient une pension, le reste subsistait souvent dans la misère ou à la charge de leur famille.  En 2016, 90% des personnes en âge d’être retraités reçoivent une pension, et cela même s’ils n’ont pas pu cotiser à la Sécurité Sociale pendant leur vie active.  Un record en Amérique du Sud.

Une autre victoire spectaculaire –   une fois de plus non mentionnée par les média dominants-  est celle de la  Misión Vivienda,  dont le but est de construire des logements sociaux à prix régulé pour les familles les plus modestes.

En 2016, cette Mission a remis 359.000 logements (à titre de comparaison, un pays développé comme la France a construit à peine 109.000 logements sociaux en 2015).  Il faut y ajouter les 335.000 logements rénovés dans le cadre de la belle Misión Barrio Nuevo, Barrio Tricolor.  Mission qui a reçu les éloges du génie de l’architecture Frank Gehry, créateur du  Musée Guggenheim de Bilbao et du Musée Louis Vuitton à Paris, qui a affirmé vouloir y participer.  Nous parlons donc de presque 700.000 logements sociaux en 2016.  Un chiffre sans équivalent dans le monde.

Depuis le début de son mandat, en 2013, le Président Maduro a déjà remis à des familles modestes presque un million et demi de logements.  Un record mondial passé sous silence par des média hostiles à la Révolution bolivarienne.  Et que même ses amis négligent parfois de mentionner.
Pour finir, rappelons quelques unes des victoires éclatantes obtenues dans le domaine géopolitique.  Par exemple, avoir empêché l’Organisation des Etats Américains (OEA), contrôlée par Washington, de condamner le Venezuela, comme le voulait le Secrétaire général de l’Organisation, Luis Almagro, en invoquant la Charte Démocratique contre le Venezuela.

Ou le succès du 27ème Sommet du Mouvement des Pays Non Alignés (MNOAL), qui s’est tenu en septembre 2016 au Centre de Conventiond Hugo Chávez, dans l’île de Margarita, en présence de nombreux Chefs d’Etat et de Gouvernement et de représentants de cent vingt pays qui ont manifesté leur solidarité avec le Venezuela.

Mais la principale victoire du Président Maduro en ce domaine a été la réussite inouïe de l’accord entre les Pays OPEP et NON OPEP pour une réduction concertée des exportations de pétrole, fruits de nombreux voyages du Président en quête de cet objectif.
Cet accord historique, signé en novembre 2016, a immédiatement freiné la chute du prix des hydrocarbures, qui s’effondrait depuis le milieu de l’année 2014, quand le prix dépassait 100 dollars le baril.
Grâce à cette victoire capitale, le prix du pétrole, qui était de 24 dollars en janvier, dépassait  45 dollars fin décembre 2016.

Ainsi, pendant l’année la plus dure et la plus longue, pendant laquelle nombreux ont été ceux qui ont misé sur son échec, le Président Nicolás Maduro, déjouant tous les pièges et toutes les difficultés, a montré sa taille exceptionnelle d’homme d’Etat.  Et de leader indestructible de la Révolution bolivarienne

Ignacio Ramonet

Source: Telesur http://www.telesurtv.net/opinion/Las-10-victorias-del-presidente-Maduro-en-2016-20161231-0028.html

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Se battre dans les cordes : les leçons de l’année 2016 au Venezuela

tecl-3C’est décembre, et contre tous les pronostics majoritairement défavorables, nous sommes toujours debout. Beaucoup, chez nos amis comme chez nos ennemis, prédisaient que nous ne passerions pas le premier semestre de l’année. En janvier 2016, les couloirs et les réunions bruissaient de la rumeur suivante : on nous donnait 6 mois, au-delà ce serait  le néant. Juin 2016 se profilait comme l’horizon indépassable de l’aventure révolutionnaire; on ne se projetait même pas en 2017. Or nous sommes toujours là, avec des projets pour l’année à venir qui sera, comme chaque année la plus difficile du processus révolutionnaire. Nous sommes là, certes,  mais dans quel état ? Poussés dans les cordes… Dans le contexte qui est le nôtre ce n’est déjà pas si mal. Nous serions KO si les choses en étaient allées autrement. Autant de coups assénés auraient dû nous faire plier ; certains diront que c’est le cas, mais je crois que non ; pas encore.

Je ne suis pas un optimiste invétéré. J’ai une vie  modeste, je loue une chambre dans une maison que nous partageons à plusieurs ; j’ai peu d’affaires personnelles : quelques livres, un service à maté, une valise de mon arrière-grand-mère ; et mes ressources suffisent à subvenir à mes besoins. Je ne me plains pas, je vis de ce que j’aime : écrire et militer. C’est un luxe. Le monde qui m’environne et à partir duquel je pense et j’agis, n’offre pas beaucoup de raisons d’être optimiste : nous sommes frappés, et même si nous restons debout nous sommes sérieusement amochés…

J’aime l’univers de la boxe ; j’y fais référence car la dynamique politique vénézuélienne me fait penser à une série d’assauts : certains servent à user et affaiblir, d’autres visent le KO. Mais beaucoup ont été donnés dans le vide, d’autres étaient aussi usant pour un combattant que pour l’autre et ne servaient in fine qu’à ennuyer le public, à l’éloigner du duel, comme s’il n’avait face à lui que deux boxeurs usant de trucs de catcheurs plutôt que cherchant à se battre à la loyale. C’est ce qui s’est passé cette année ; et s’il y a bien quelque chose de pire que d’être acculé dans les cordes, c’est de se battre face à des tribunes qui se vident. Comment faire revenir nos supporters ? C’est la question à mille €uros.

Le premier objectif de la révolution, annoncé au peuple et mobilisant des milliers de personnes, était de changer les règles du jeu. Les plus désarmés se sont fédérés autour d’un projet et d’un leadership et ont contribué à refonder la politique. Le problème, qui est devenu tendance, c’est que peu à peu certains  -d’aucuns diraient en quantité infinitésimale-  se sont transformés en ce que nous avions pour but de combattre ; un peu comme si la vague se retournait contre nous pour nous noyer. Je dis « nous » pour parler d’un mouvement de masse appelé chavisme, fait de passions contraires, de nuances de joie et de tristesse, de quartiers en ébullition et de bureaucrates addicts au dollar. Ce serait trop facile de ne voir le mal que chez l’autre. Il y a bien sûr des contradictions, et c’est avec elles que se construit le projet révolutionnaire. L’ennemi a voulu en tirer profit  pour mener le pays au bord de l’explosion et de la guerre civile. Il n’y est pas arrivé malgré l’importance des ressources mobilisées pour ce faire.

Ecrire « C’est décembre, et contre tous les pronostics majoritairement défavorables, nous sommes toujours là » est déjà en soi une victoire, un autre round où ils ont été inefficaces; le plus décisif de tous.

***

Faire le bilan à ce jour c’est le faire à un an de la défaite électorale la plus significative du chavisme, celle des élections législatives. C’est arrivé le 6 décembre 2015 avec un  résultat qui, même s’il était pressenti, a déjoué les pronoctics avec des chiffres inespérés. Les jours précédents on parlait de légères différences mais surtout pas de majorité qualifiée en faveur de la droite. L’annonce des résultats  fut une véritable douche froide : ils montraient que le chavisme, jusqu’ici gagnant de toutes les joutes électorales, pouvait perdre. Et perdre sérieusement. Cela a eu des conséquences sur les diagnostics postérieurs, sur le pessimisme des générations grandies dans cet univers de victoires permanentes, différentes en cela de celles des autres pays souvent confrontées à la déroute et à la résistance.

Une question surgit obligatoirement à un an des élections : avons-nous changé ? En réalité, je pense que non : ni chez les dirigeants, ni à la base du chavisme  -constitué des communes, du mouvement social, des intellectuels, bref tout ce qui n’est pas organiquement ou idéologiquement dépendant du PSUV , même s’il y a des liens-. Toute défaite implique un changement : Hugo Chavez parlait des 3 R. , révision, rectification et redémarrage. Cependant les 2 univers, constitutifs de l’indispensable unité, ont poursuivi  en terrain connu, ce qui s’est révélé finalement insuffisant. La sphère dirigeante a pu conserver le pouvoir malgré les assauts putschistes, et le mouvement communal/populaire a suivi son processus sectoriel et local. L’ordre révolutionnaire tendait à sa reproduction et non à son dépassement. La révolution dans la révolution n’a pas pu émerger.

Un approfondissement pouvait uniquement venir de la base du chavisme. Le problème à ce jour est qu’elle ne s’est pas assigné cet objectif et n’a donc pas construit les outils pour ce faire. Sans pression il n’y a pas de changement, sans commandement il n’y a pas d’obéissance, sans envie de débattre  -et d’organisation pour le faire- il n’y a pas de conquête. Le mouvement populaire vénézuélien, qui n’est pas la même chose que l’organisation populaire, a une dette historique au sein de ce processus. Car les lignes de front, la prise de pouvoir populaire sur l’ennemi ne seront pas impulsées par la sphère dirigeante ; et ce pour une simple raison : ce n’est pas son projet ; en tout cas pas celui d’une majorité. Chavez l’a vu, l’a dit et a laissé un plan minutieux et précis pour aider à avancer. Qui conduira le processus vers cet objectif ? Très peu, comme on peut le voir ; et sans rapport de force interne.

Ce schéma a permis malgré tout de rester dans les cordes, de supporter les crochets et de rendre quelques uppercuts. La tentative de coup d’Etat fin octobre en a été la preuve la plus flagrante : la droite en est restée désarticulée et sans force suite à sa course vers l’abîme. Après s’être rengorgée, elle est tombée dans le ridicule  (cf la  scène finale où Lilian Tintori s’enchaîne au Vatican!). Il faut le redire encore et encore, un des grands avantages du chavisme a été historiquement d’avoir face à lui la médiocrité de la droite,  son incapacité à construire une hégémonie, des leaderships solides, une unité pragmatique, etc…

Le problème fondamental a été et est toujours l’économie, cible de toutes les attaques, maillon faible du chavisme, autant dans les faits que dans les perspectives. Dans les faits parce qu’effectivement le processus révolutionnaire a retardé la transformation de l’appareil productif. C’est cette étape que devait mener à bien Hugo Chavez lui-même. Je ne juge pas à la légère : transformer des dispositifs construits durant un siècle au service exclusif de la rente pétrolière n’est pas chose aisée ; il s’agit de quelque chose de plus profond qui relève même du culturel. Des choses ont été faites, insuffisantes certes mais bien réelles : des expropriations, des nationalisations-clés  -l’industrie pétrolière par exemple-, des créations de nouvelles entreprises d’Etat ou communales, etc… Ce processus doit être étudié  minutieusement tant il est vrai que par manque d’expérience, de suivi, à cause de la corruption, ou d’une organisation verticale aux mains des militaires les résultats attendus n’étaient pas au rendez-vous. Côté perspectives, il n’y a pas lieu d’être optimiste : beaucoup de concessions ont été faites au patronat, à la banque et aux multinationales. Et c’est un des secteurs dirigeant du chavisme particulièrement en pointe qui a donné plus de pouvoir à ceux qui sont désignés comme les ennemis du peuple.

C’est donc sur le terrain de l’économie que se joue aujourd’hui la partie la plus complexe. Voilà pourquoi le débat politique ressemble plus à un match de catch et ses trucages : il faut évacuer toutes les menaces, les joutes verbales, les coups à la table et entrer dans le vif du combat, l’économie. Les inimitiés/amitiés sont floues, et quand la bourgeoisie essaie d’asséner un KO, les négociateurs chavistes sont plus préoccupés de chercher à terminer le match qu’à donner des coups…

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Il y a une autre hypothèse à examiner : le problème ne réside pas dans l’appareil productif mais dans les mécanismes de distribution, c’est-à-dire dans cet entrelacs qui va de l’importation jusqu’à l’affectation des produits sur leur lieux de vente finale. C’est là le cœur de la guerre économique, et c’est là qu’intervient la corruption comme protagoniste de cette même guerre. S’il est possible d’augmenter les prix illégalement  de créer des pénuries, de monter des réseaux parallèles de distribution, d’accaparer des produits dans les ports et les grands centres de stockage, de surfacturer, de détourner des camions et de leur faire passer illégalement la frontière avec la Colombie, c’est parce que dans ce plan de déstabilisation il y a des éléments actifs de la Révolution. Cela conditionne un autre débat : qui peut mettre en œuvre et en toute transparence les mesures nécessaires et décisives, comme par exemple la nationalisation de secteurs clés de l’économie ?

Il n’y a pas d’autres remèdes que la prison pour punir la corruption. Même si cela implique de mettre derrière les barreaux des hommes-clés de la révolution. Alvaro Garcia Linera l’explique très bien : la corruption pervertit un des aspects majeurs d’un processus révolutionnaire : la force morale.

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C’est décembre et des élections approchent : trois dans les deux ans qui viennent, dont l’élection présidentielle. La dynamique politique va reprendre le dessus avec ses candidats, ses campagnes ; pendant ce temps le contexte économique ne semble pas donner des signes d’amélioration, hormis sur les accords entre pays pétroliers qui laissent présager une augmentation du prix du barril. Ca fait trois ans d’augmentation des prix, de pénuries de produits de première nécessité, d’attaques sur la monnaie nationale… Cette crise n’est pas similaire à celles des pays du cône sud avec leurs cortèges de chômeurs, de mendiants, de faillites de commerces et d’entreprises, mais elle mine insidieusement la vie quotidienne, elle sape les avancées du chavisme.

Je disais que je n’étais pas un optimiste invétéré. Les tendances ne sont pas bonnes. Il nous faut récupérer la majorité perdue, retisser les fils de l’hégémonie politique et culturelle, ce qui  veut dire ne pas se contenter de démonstrations de rue massives dont est toujours capable le chavisme. Ca passe aussi, par exemple,  par la révision des stratégies de communication ; par  des changements au sein du chavisme, par  le rôle des mouvements populaires et d’une nouvelle architecture révolutionnaire qui permette un débat interne fructueux et créateur.

Cependant, nous sommes toujours là, contre vents et marées. Ce que nous a légué Chavez est immense ; il s’agit ni plus ni moins que du plus important processus d’émancipation de cette ère politique sur le continent ; sans cela nous ne serions pas là où nous en  sommes. Aucun peuple n’est en capacité de supporter autant de coups s’il n’a pas opéré de transformation radicale. Jusqu’où peut-il résister ? C’est une « terra incognita » parsemée d’ hypothèses, de spéculations, de regards croisés de désirs, de colères et où se mêlent des héros, des traîtres, des camarades et des bureaucrates. Les analyses ne sont ni neutres ni objectives : ce que j’écris s’inscrit dans une perspective politique au sein de la révolution. Je fais le pari du développement du réseau communal, de la construction d’une organisation populaire nationale qui depuis le chavisme soit en capacité de créer les rapports de force qui permettront de redresser le cours des choses ; qui défende les acquis de la révolution et crée les tensions créatives ; qui tisse l’unité tout en créant les conditions du débat interne constructif. C’est à ça que nous nous attelons, chaque jour.

Après tout écrire et rester les bras croisés ne serait guère chaviste.

Marco Teruggi

Photo: Vicent Chanza

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/12/13/pelear-contra-las-cuerdas-lecciones-del-2016-venezolano/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

URL de cet article : http://bit.ly/2ikLxwl

Le peuple sait toujours pourquoi il chante

golpe-11C’est la fin de la saison des pluies au Venezuela. Il pleut presque tous les jours, en général vers quatre heures de l’après-midi. Il tombe ce qu’on appelle un tonneau, un dense courant d’eau, les trombes rendent sourd, et dans cette chute d’eau il y a un peu d’air, comme la pluie décrite par Vladimir Maïakovski lors de son séjour à Cuba. Chaque fois que cela arrive et que je suis à la maison la chienne devient folle, les chambres, la cuisine et la salle à manger suintent, nous nous répartissons les seaux stratégiquement, et il semble même faire froid. Je profite de ces après-midis pour écrire un peu et m’interroger : que dire que je n’ai pas dit encore ? Comment aborder sous un angle nouveau une réalité aussi complexe que le processus vénézuélien ? Il est indomptable, personne ne sait la vérité de la révolution. C’est pour cela qu’on écrit autant.

Aujourd’hui est une de ces après-midis. Je suis encore á Caracas, avec la sensation qui reste du coup d’État démonté. Il n’y a plus de soubresauts politiques – le peu qui reste ressemble plus à un aboiement lointain, pathétique – c’est depuis l’économie que la bataille a repris. Du lieu exact où nous sommes faibles, structurellement faibles, d’où on voit les coutures du chavisme – on voit même les os. Là où il y a moins d’épique, mais des négociations à huis-clos, des clauses en petits caractères. Il faut tailler si fin le crayon que l’économie s’éloigne des maisons communes pour devenir le monopole des experts, une régression dans ce processus. Il faut s’asseoir pour lire, chercher les pages de moindre rhétorique politique et de plus de donnés économiques, comprendre ce qui se passe dans le domaine de la production, de l’importation, des finances, des surprix, des maisons de change, etc. Le Che demanda à être Ministre de l’Economie et de l’Industrie à Cuba, me rappela un jour Vicente Zito Lema, en parlant du Venezuela et de l’importance de l’économie dans tout processus de transformation. La relation entre infrastructure et superstructure n’est pas linéaire mais les retards peuvent coûter cher.

C’est une évidence, à ce stade du déploiement de la contre-révolution, que le volet le plus efficace et le plus criminel de son plan a été l’attaque économique. De même que depuis la direction on n’a pas pu apporter de réponse, au-delà de parades tactiques – importantes comme toute parade, mais insuffisantes. Cette sphère a pénétré les autres : la psychologique, la morale, la politique, l’idéologique, répandant un poison qui sape l’accumulation de forces chavistes à la base. L’attaque a visé à désarticuler le lien entre la direction et le chavisme de la rue, à susciter une destruction prolongée qui ouvre un abîme entre la réalité matérielle et la conscience populaire. Ils ont réussi en partie. Cette partie qu’ils ont démontée, cependant, ne suffit pas : il existe 35% de chavisme dur dans le pays, qui ne cède pas sous la marée des coups. Le politique est fort : il a résisté aux effondrements matériels.

Il n’y a pas de majorité comme à d’autres époques. La retrouver est un des défis principaux qui passe par la politique de la communication et centralement par l’économie – il n’y aura pas de mot qui prenne l’envol s’il ne reste proche de la réalité matérielle. Le quotidien doit cesser d’être incertitude, une impuissance face aux chiffres de prix et de dollars qui font de tout calcul futur un exercice de violence. La droite a développé une grande adresse dans cet exercice, elle nous place sur son terrain, et nous y sommes perdants. Elle l’a prouvé une fois le Coup d’État dégonflé : un dialogue se noue pour éteindre l’imminente confrontation, mais le bal de la spéculation reprend aussitôt. Le jour même où débutait la négociation nationale entre les deux parties, le dollar parallèle grimpa de 1417 à 1501 bolivars, et c’était un dimanche, journée sans activité boursière. En un mois et demi le dollar a monté de 1.000 à 2.000 bolivars. Après trois ans de guerre on continue à jouer au ballon économique.

***

– Pourquoi ne nationalisez-vous pas certaines importations ? demandent des compagnons qui passent par le Venezuela. Ce ne serait pas une mesure socialiste mais une décision qui découle de l’analyse du circuit décrit dans de nombreux articles : les grands entrepreneurs obtiennent les dollars préférentiels délivrés par l’État – 10 bolivars pour 1 dollar dans 80% des cas – surfacturent ce qu’ils importent, accaparent et montent des réseaux de distribution parallèle pour fournir le marché parallèle avec des prix de vente liés au dollar en noir. En d’autres mots ils captent les dollars que génère l’État à travers le pétrole, importent, ne produisent pas et tirent les fils des pénuries. Ils font pression sur la population, les moyens entrepreneurs, la vie quotidienne. Pourquoi, face au parasitisme structurel de cette bourgeoisie l’État ne prend-il pas le contrôle de certaines importations stratégiques ? Ce serait une manière de contrôler la principale source d’attaques dans la plus complexe période de la révolution, á quelques mois du début d’une nouvelle course électorale.

Les analyses politiques sont souvent un mélange d’informations de plusieurs sources, de points de vue théoriques, de comparaisons historiques, de désir, de conversations, d’analyse, d’intuition et de quelques choses de plus, bien sûr. Bref, pour ma part, j’ai une hypothèse. Dans ce cas l’irrésolution face au nœud gordien tient à la complexité même de la direction du chavisme. Ce n’est pas dans les bases qu’il faut chercher la réponse sur ce point précis mais parmi ceux qui ont tenu les fils de la politique économique, ce qui n’est pas non plus la totalité de la direction. Il y a deux luttes en haut : certains veulent sortir du labyrinthe avec des mesures néo-libérales soutenant des politiques sociales – certains dirigeants l’ont déjà écrit. D’autres sont partie du commerce des importations, de manière directe avec des entreprises d’importation ou à travers des pourcentages. On trouve aussi des compagnons qui voient une issue par la gauche – c’est-à-dire chaviste – sans corrélation suffisante pour impulser cette voie.

On pourrait dire qu’une telle mesure de nationalisation n’est pas nécessaire en réalité. Ce dont il s’agit est de réguler ce qui existe déjà : le problème ne serait pas l’architecture d’importations mais le manque de contrôle sur celle-ci. Ce problème présente une autre complexité : l’exercice de l’autorité traverse un moment d’incertitude. Qui inspecte/surveille qui ? Qui en possède la capacité ? Un problème qui touche inexorablement à celui de la corruption, cette eau qui oxyde l’indispensable force morale. Les pieds d’argile. La corruption s’unit à la politique : les révolutions ont des traîtres, des opportunistes, des infiltrés, qui face à une possible défaite – comme celle qu’on a vécue cette année – sortent les canots de sauvetage pour prendre la fuite. Comment combattre cela ?

Je pourrais donner d’autres exemples, comme celui de la dette extérieure ou du comportement face au dollar parallèle. Des décisions macro-économiques aux mains de la direction. Les articles ne servent pas à grand-chose : il faut construire raison et force. Par le haut et par le bas. Et se regarder dans la glace pour se demander, que fais-je pour que le futur ressemble à ce que je souhaite ?

***
vicent-chanza-11Dans le fossé entre économie et conscience populaire jouent des facteurs subjectifs, culturels, des possibilités réelles. Par exemple, qu’’y a –t-il hors du chavisme ? Un abîme. Peut-on pousser une majorité à voter pour l’abîme ? C’est ce que tente la droite qui cherche à conquérir par le désespoir le vote des pauvres. Pour comprendre jusqu’où on résiste il faut se submerger, là où est le thermomètre populaire. C’est lui qui explique pourquoi les appels au pillage n’ont pas eu de réponse, pourquoi les rues restent pleines de chavisme quand l’appel au coup d’État s’élève comme une inondation prête à crever. Certains diront que ceux qui vont y vont par obligation, un argument disséminé au Venezuela et en Argentine pour masquer le mépris historique envers le peuple. Cet argument comme celui de dire que la révolution n’a été possible que grâce au pétrole, est un regard qui n’appartient pas qu’à la droite.

Les profondeurs sont complexes. Il existe un tissu de mouvements sociaux, de partis hors du Parti Socialiste Uni du Venezuela, et un univers étendu d’organisations populaires présent sur tout le territoire avec une force majeure dans certaines régions – les llanos, par exemple : une force organisée que peu de processus politiques sur le continent possède. La limite est que la majeure partie de ces expressions sont locales et sectorielles, elles sont nées ainsi et ne se projettent pas – à quelques exceptions près – au-delà. Et la rénovation á l’intérieur de la révolution devrait venir de ces eaux-là. C’est ici que se construisent des leaderships authentiques, des processus de production autogestionnaire, etc. Le chavisme a besoin que cet acteur se transforme en sujet protagonique, dispute le pouvoir, se déploie au-delà de ses limites.

Ce sont quelques éléments pour comprendre la complexité du processus, son labyrinthe, lire ce qu’il y a entre la pluie, ce que laisse chaque nouvelle tempête, comme une sorte de bilan sur bilan. C’est pourquoi j’aime passer ces après-midi sous les trombes d’eau, quand j’ai le temps. Je peux lire, écrire, regarder des photos, me rappeler que depuis que je vis dans ce pays le peuple a toujours chanté. Et il n’est pas fou. Il sait pourquoi il chante.

Texte : Marco Teruggi
Photos : Vicent Chanza
Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/11/21/el-pueblo-sabe-siempre-por-que-canta/

Traduction : Thierry Deronne

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« Le noir manqué » : diplômée à  85 ans et future archéologue

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Le noir manqué” nous attend à l’ombre d’un arbre de l’arrière-cour, dans sa maison du village de Caujarao, État de Falcón. La première chose qu’elle me dit c’est qu’en m’asseyant en position de papillon j’accoucherai sans douleur. Puis l’envie de se répandre en histoires illumine son visage. C’est là, au milieu des vibrations des couleuvres, des iguanes et des grands perroquets qui nous entourent, qu’elle commence. « J’étais très coureuse de garçons. Tout le temps dans la rivière à jouer avec eux. C’est pour ça qu’on m’appelle « le noir manqué ». Un de ces gars est tombé amoureux de moi, c’est le vieux avec qui je vis. J’avais quinze ans. A dix-sept ans je suis tombée enceinte pour la première fois, et à partir de là j’ai fait un enfant tous les deux ans. Quand nous sommes arrivés au onzième, j’ai décidé de me marier parce que je m’étais dit « tant que je ne le connais pas suffisamment je ne me marie pas avec lui », et c’est après notre petit onzième que je l’ai connu », lance-t-elle avec un rire épais et savoureux.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Amelia Agüero a quatre-vingt-cinq ans. L’écouter c’est monter sur un trapèze pour sauter d’histoire en histoire, elle vous parle d’Histoire, de psychologie, de théologie et même des murmures du vent de Coro. Ce n’est qu’à onze ans qu’elle s’est mise à étudier “formellement”.

Fillette, elle réussit à achever la sixième primaire. Mais il lui fallut travailler aussitôt. Chez sa mère elle achetait du fil pour coudre les pièces des sandales de cuir, avec quoi elle achetait du tissu pour faire des vêtements. Elle a fait des confiseries, des conserves, des gâteaux de maïs de toutes sortes – du pan de horno aux pipiritos, des meringues. Et quand elle a eu ses enfants les travaux sont devenus plus épineux : casser des pierres dans la rivière, couper du bois, laver à la main, porter l’eau sur la tête, moudre à force de poignet, tout ce qui lui fut possible pour que les enfants aient les mêmes chances. Il en fut ainsi pendant plusieurs années : « élever les enfants, couvrir les labeurs domestiques, travailler. Jusqu’au jour où, il y a dix ans, je me suis dit “maintenant mon heure est venue, et j’ai dit à mon vieux, je vais à l’école, je vais apprendre. »

Ma motivation

« Tu sais d’où vient le nom Caujarao? C’était le nom du père du cacique  indigène Manaure, grand-père de Jadacaquiva. Comment je le sais ? Mes parents me l’ont raconté, ils le savaient par mes aïeux. C’est pour toutes ces histoires que j’ai eu envie d’étudier mais à ce moment-là c’était impossible. Qu’est-ce qui m’a motivée à le faire après tant d’années ? Chávez. C’est lui qui m’a donné l’inspiration quand j’ai vu que naissait un Venezuela nouveau. Il nous dévoilait la vraie histoire du pays dans ses discours. De mes quelques et lointaine années d’école primaire, je me souviens qu’on nous disait que Christophe Colomb était venu nous découvrir. Quoi ? Nous nous étions déjà découverts, par nous-mêmes, mais cela on ne nous le disait pas. C’est adulte, en écoutant Chávez, que je me suis rendu compte de tout ça. C’est à présent que j’ai découvert l’Histoire, la vraie. »

Elle avait plus de soixante-dix ans quand elle a commencé à étudier dans la Mission  Robinson, le programme social d’alphabétisation mis en place sous le gouvernement du président Chávez. Bien qu’elle eût déjà réussi sa sixième primaire elle décida de commencer à zéro. D’abord par le niveau 1, appelé “Moi oui je peux”, ensuite la “Bataille pour la sixième”, et finalement, les “Cercles de lecture”. « Je ne pouvais pas m’arrêter. Je me suis inscrite immédiatement dans la Mission Ribas, j’ai passé mon bac. Puis j’ai continué avec la Mission Sucre, pour obtenir mon diplôme de Technicien Supérieur Universitaire en audiovisuel. Et ce titre, le premier de ma vie, je l’ai obtenu seule, j’ai fait ma thèse toute seule parce que mes compagnons d’étude pensaient que comme j’étais vieille je serais un poids pour eux, mais non, pas du tout. Une de mes petites filles m’aidait à faire les diapositives et m’interrogeait : « Vous savez faire tout ça ?’ Moi je lui répondais “bien sûr que je sais le faire parce que tout cela je l’ai étudié. »

Pour sa licence elle a entrepris une thèse collective. « Je suis entrée dans un groupe de jeunes. Ma fille m‘a conseillée. Au début nous étions trente, à la fin nous étions trois. »

Elle est tellement appliquée que cela fait quarante-huit ans qu’elle donne des cours de catéchisme dans l’école de son village. Au point d’être la seule personne autorisée à dire la messe : le peu de temps qui lui restait, elle le consacrait à l’église et dans les années quatre-vingt, en voyant sa détermination, le curé l’a poussée vers des études religieuses. « Je n’avais même pas mon bac mais comme ce qui m’intéressait était de bien faire les choses, je fus constante et on m’a même donné une bourse. »

Elle respire. Elle regarde la cour comme si elle reconnaissait une autre époque: « Nous avons toujours eu la conscience claire. Je vais te raconter. Je nourrissais les guérilleros. Un chemin passait par cette maison, qu’ils empruntaient pour aller dans la montagne. A cette époque il y avait un garçon dot nous avons fait un neveu adoptif, on l’appelait Gallinazo, il passait par ici et me demandait de l’eau, et on lui gardait les galettes de maïs. Je lui préparais des caisses de nourriture, des boîtes de conserve, tout ce que je pouvais, pour les aider. Même le chien qu’on avait chez nous, ils l’ont pris. Je les ai récriminés et ils m’ont dit que ce chien les a sauvés : « il se battait avec nous ». C’est pour cela que je me sens une guérilléra de plus, parce que je les ai aidés et que j’ai gardé le secret. Je ne sais pas, je dois avoir ça dans le sang parce que mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère, Sandalio Navas, était lui aussi guérillero, il s’est battu à l’époque de Maisanta ». Ce qui semblait une digression se mue en conférence sur l’Histoire du Venezuela.

Pourquoi une licence à quatre-vingt-cinq ans ?

« Je n’ai pas acquis ces diplômes pour travailler ou pour entrer dans la concurrence du marché du travail. Je les ai voulus parce que j‘ai voulu sortir de l’ignorance. Je suis sûre qu’avec ces connaissances je peux aider à celui qui en a besoin. » Et il en est ainsi. Elle a filmé sa montagne pendant plus de cent heures jusqu’au tournant qui borne le village, des plans d’ensemble qui racontent l’histoire de sa communauté et qui dénoncent, il faut le dire, la destruction des collines aux mains de ceux qui improvisent des maisons sans le moindre contrôle. « Alors, pourquoi étudier ? Pour ne pas oublier l’origine, parce qu’un peuple sans Histoire n’est rien. Et pour avoir plus d’outils au moment de nous organiser, pour dénoncer ce genre de choses car l’étude confinée à une salle de cours ne garantit rien, nous devons aussi assumer note rôle comme membres de la commune, et qu’est-ce qu’être communard ? Tout simplement s’unir, se rassembler pour défendre et lutter et protéger sa communauté. Si nous croyons et avons confiance dans cette forme d’unité, tout s’arrange. »

Elle n’avait pas de lieu pour faire les travaux pour l’université. Un jour le président Chávez est allé à Coro, Amelia s’est préparée et a quitté sa maison un papier à la main qu’au milieu d’un fleuve de gens elle lui a tendu. “Il m’a vue et il a dit “dites-lui de venir”. Il a emporté le feuillet. En un mois le vœu a été exaucé. Amelia et son époux sont entrés dans la Mission En Amor Mayor, le programme social destiné aux personnes du troisième âge qui n’ont pas de pension. « Avec cet argent je me suis acheté un ordinateur pour faire mes travaux. Personne ne m‘a appris à l’utiliser, j’ai appris toute seule. »

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Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Ce ne fut pas son seul contact avec Chavez. Quand il a été emprisonné à Yare, après sa rébellion civico-militaire de 1992, un fils d’Amelia et d’autres compagnons de classe lui ont envoyé une lettre demandant qu’il soit le parrain de leur promotion. « Nous n‘espérions rien, ce n‘était que notre manière de lui dire notre admiration et l’envie qu’il nous accompagne, mais Chávez a répondu, il a dit que oui. Imaginez l’émotion ! Nous avons pris la lettre, nous l’avons reproduite et distribuée dans toute l’université » racontent les filles d’Amelia. Personne n’osait croire qu’il irait les voir mais après sa libération et peu avant de lancer la campagne présidentielle, Chávez est apparu à Coro. « Nous avons dîné avec lui à la fin du meeting, nous avons parlé, ri. Il est parti à trois heures du matin. En sortant il a vu quelques jeunes voyous debout pas loin d’où nous étions, il les a appelés, il s’est assis par terre avec eux, pour converser un moment. »

Deuxième diplôme, “nom de …” !

« Vous saviez que le premier cri de liberté sur ces terres c’est le noir José Leonardo Chirino qui l’a poussé ? Et pourquoi je vous dis cela ? Ceci était une maison de terre. Un jour est tombée une averse et mon mari s’est mis à creuser le sol pour que l’eau n’envahisse pas la chambre des enfants et soudain sous la terre il a trouvé un mort et une dague. C’étaient les restes de quelqu’un qui avait lutté pendant la Guerre Fédérale ». Elle fait chercher la dague, la range comme un trésor qui n’a pas de prix, comme si ce fragment de métal contenait toutes les chroniques de combats enterrés des années durant dans le silence d’argile.

« C’est pour tout cela, que je veux continuer à étudier les étapes de l’histoire du Venezuela, je veux commencer à étudier l’archéologie pour découvrir l’histoire cachée sous le sol. Et tout ce que je trouve je voudrais que cela fasse partie d’un futur musée archéologique. Pourquoi continuer à écrire ? Pour découvrir plus de vérité. Et en second lieu parce que nous devons être le témoignage de ceux qui viendront après nous, je me considère ainsi, témoignage vivant de cette communauté qui va entamer un chemin pour les nouvelles générations. Ce musée ne doit pas être un espace pour ranger des objets, il doit se déplacer, enquêter, générer des changements sociaux, communiquer une vision cultuelle. Si nous avons initié ce processus au Venezuela, pourquoi le laisser se perdre, merde ! Pardon pour le mot. »

Au début de ses études elle a dû essuyer les critiques faites aux missions éducatives : « Beaucoup disaient que nous n‘étudions pas, que nous n’étions pas vraiment formés, que nous étions des « étiquettes jaunes » – terme méprisant associé aux produits de mauvaise qualité. Je vous dis une chose, « étiquette jaune » c’est toute personne qui indépendamment de son lieu d’études, n’enquête pas, n’a pas d’éthique. Je vous recommande d’avoir une éthique, d’être authentique, de ne pas laisser dévier votre route par des intérêts égoïstes et surtout, enquêter, faire des recherches, si vous n’enquêtez pas à fond, vous êtes fichu. »

Elle a reçu l’Ordre Santa Ana de Coro en première classe pour son destin  exemplaire. Quand on lui a passé la bandoulière elle a crié « Vive Chávez, nom de.. ! »

« Mon mot d’ordre c’est insister, résister et ne jamais désister. Dans la persévérance réside le triomphe. Vous voyez, on se moquait de moi parce que j’étais vieille, “un vieux perroquet n‘apprend pas à parler » me disait-on. Ma réponse est : si, on peut apprendre, regardez-moi. »

Elle a trente petit-fils et trois arrière-petits-fils et affirme que tant qu’elle vivra elle sera plongée dans les livres, parce qu’elle adore lire, qu’elle se sent heureuse avec un livre dans les mains, renouvelant, apprenant des choses nouvelles : « je me sens comme une adolescente ».

Pour étudier il n‘y a pas d’âge. C’est une de ses filles qui le dit, et qui a eu l’occasion de lui donner des cours à l’université. « Un jour elle m’a cherché querelle parce que je ne lui avais pas mis vingt sur vingt. Je l’ai traitée comme une autre étudiante, je lui ai expliqué en quoi elle avait commis une erreur, elle a compris et m’a remerciée. » Amelia répond « Ma fille a eu une éthique. Je suis fière: je l’ai bien éduquée. »

A son âge,  Amelia, celle qui a élevé le technicien en chimie, le topographe et le dessinateur, le technicien en électricité, l’enseignante de français et d’anglais, le technicien agricole, le technicien mécanicien, le mécanicien industriel et celui de machines lourdes, la licenciée en prévention de désastres naturels et deux bacheliers de plus, a reçu son diplôme de communication sociale.

« Qu’il n‘y ait pas de doute, toute cette expérience de vie n‘aurait pas été possible sans le pari du président Chávez de nous alphabétiser, lui-même a toujours étudié, y compris quand il était prisonnier à Yare, cet homme avait une bibliothèque dans la tête. Et à celui qui par peur ou par préjugés n’a pas voulu continuer à se former, je dis qu’étudier est une source très puissante pour nous défendre, pour défendre nos pensées, notre souveraineté, pour découvrir des vérités cachées, pour discerner les supposées vérités qui en fait ont toujours été des mensonges. »

Amelia avec une petite partie de sa famille.

Amelia avec une petite partie de sa famille.

 

Texte : Katherine Castrillo / Contact : @ktikok

Photographies : Sahili Franco / Contact : @slashysah

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/loro-viejo-no-aprende-a-hablar-el-negro-chato-licenciada-a-los-85-anos/

Traduction : Thierry Deronne

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repenser notre démocratie

par Franco VielmaCWSFA5OWsAEtRhcAvec les élites économiques contre eux, les médias contre eux, les institutions contre eux et même l’Église (encore très puissante) contre eux, les gouvernements de la gauche latino-américaine vont aux élections et participent à l’exercice institutionnel de la démocratie, ceci au moment où celle-ci est prise d’assaut et utilisée comme recours par ceux qui ne sont pas parvenus pendant des années à s’imposer ni par des coups de force ni par le vote. Paradoxes de notre temps.

Pour parler du Venezuela, il suffit de dire qu’avant Chavez la gauche était une minorité électorale repliée sur elle-même, réduite et décimée. Atomisée, pendant des années elle a participé à des élections en ayant contre elle les pouvoirs économiques, les institutions et les médias, livrant une bataille tellement inégale qu’elle en était aberrante contre l’establishment social-démocrate. Il a suffi du leadership de Chavez et de l’épuisement du modèle néolibéral miné par sa propre opulence pour que cela rende possible une victoire de forces sociales de type alternatif.

Après, l’affaire s’est compliquée. D’inspiration profondément démocratique, le chavisme n’est pas parvenu à remettre en question dans son ensemble le concept de démocratie. Nous ne l’avons pas remise en cause. Nous l’avons aménagée avec des formules nécessaires sur la participation et le protagonisme politique mais c’est tout. Nous n’avons pas consolidé des formes qui la « blinderaient » pour générer une démocratie qui ait sa propre vitalité, avec des assises institutionnelles d’un autre genre qui ne soient pas aussi malléables par ceux qui ont toujours voulu détruire notre processus.

Nous n’avons pas remis en cause l’idée « politiquement correcte » que l’élite économique ait les mains libres pour sponsoriser, financer et promouvoir son pouvoir politique électoral, sans considérer la possibilité qu’elle puisse gagner des élections. Nous n’avons pas assez mûri, nous ne nous sommes pas organisés suffisamment, nous n’avons pas créé assez d’instances nouvelles ni d’institutions nouvelles, populaires, cohérentes avec le modèle du pouvoir citoyen.

Nous n’avons pas eu le temps ? Nous n’avons pas voulu ? Nous n’avons pas pu ? Chacun choisira sa réponse. Le fait est que nous avons lutté pendant des années en nous sentant à l’aise dans un parlement classique qui est maintenant entre leurs mains.

Il faut repenser la démocratie pour repenser notre société

Nous avons participé aux élections du 6 décembre 2015 en nous inscrivant dans la logique électoraliste, comme si l’Alpha et l’Omega du chavisme était de participer aux élections et non pas de faire la révolution. Et nous avons perdu.  Et le fait est que si aujourd’hui le Tribunal Suprême de Justice n’avait pas la consistance constitutionnelle qu’il a, il serait difficile de parler du destin de Maduro et de la révolution dans son ensemble.

Nous dépendons tellement de vieilles formes démocratiques que nous continuons de dépendre d’une vieille instance juridique pour assumer le fait que nous sommes toujours en révolution. Les subterfuges, les formalismes institutionnels, l’imposition pratiquement sacrosainte des « règles du jeu démocratique », n’ont pas été remis en cause.

Nous devons comprendre que « la démocratie » est une pacotille vendue au plus offrant si ses mécanismes servent à imposer une élite qui n’est pas autre chose que le gouvernement des riches. Si les institutions et les votes finissent par être au service de l’élite, la démocratie perd son sens. Aucune force de droite en Amérique latine n’a d’autre but que de tout soumettre à l’emprise d’un pouvoir économique et telle sera la destinée de tout gouvernement progressiste qui se ferait démanteler dans le cadre actuel.

Utiliser la démocratie pour imposer le gouvernement de l’élite est l’une des choses les plus absurdes qui se produisent en démocratie et en son nom. L’oligarchie financière est la forme de gouvernement qui correspond le moins aux personnes et ce n’est pas l’expression du  « gouvernement du peuple ». Or, c’est ce qui est en train de se produire.

Leçons depuis le Brésil

Voyons l’exemple du Brésil. Le coup d’état institutionnel a lieu dans ce pays dans le contexte d’une furieuse contre-offensive de la droite transnationale sur tout le continent avec comme objectif de démonter les aspirations populaires et les prémisses d’une nouvelle carte régionale qui avait permis que quelques pays assument une position différente quant à l’ordre hégémonique mondial. Après les coups d’état parlementaires au Honduras et au Paraguay, l’avancée électorale de la droite s’est produite en Argentine, en Bolivie et au Venezuela.

Nous sommes dans une situation dans laquelle les acteurs de ces raccourcis que sont les coups d’état emploient à présent les « règles du jeu démocratique » : ils participent aux élections et utilisent les institutions. Au nom de la démocratie (et même en utilisant quelques-uns de ses mécanismes) ils imposent l’expression qui lui est la plus opposée. Le coup d’état au Brésil illustre ce principe de façon emblématique.

Au Brésil, l’élite s’est à nouveau imposée de façon ouverte bien que les gouvernements de Dilma et de Lula aient développé des relations de « coexistence » avec eux. L’élite ne se contente pas d’avoir la moitié du pouvoir, elle le veut tout entier et c’est pourquoi elle s’en empare par toutes sortes de manœuvres. Elle a opéré par des mécanismes viciés, mais légaux. C’est-à-dire qu’ils ont trouvé les mécanismes institutionnels, les ont violentés et 55 sénateurs ont destitué Dilma, ceci contre le suffrage de 54 millions de brésiliens aux élections présidentielles.

Plus de la moitié des sénateurs qui ont « jugé » Dilma se trouvent sous le coup de procès pour corruption et sont couverts par leur immunité, fait étrange dans une démocratie. Que des règles « légales » permettent d’assassiner l’aspiration populaire, au nom du peuple, représente une monumentale incongruité.

« Si la tyrannie devient loi, la rébellion est un droit » a dit Pancho Villa

Bien que présentant des vices de nullité, le procès contre Dilma est « légal » et rien ni personne ne remet en cause la sacrosainte institution démocratique, ni ses méthodes, ni ses formes, ni ses formalités. Dilma livre le pouvoir, Michel Temer assume, tel est le processus, le contraire de cela « serait le chaos total » et tout ceci se produit dans le calme.

Les pouvoirs de facto se félicitent et s’imposent, l’élite fait un coup d’État et reprend le pouvoir de ses propres mains, pour faire ce que bon lui semble. En démocratie « c’est bien », car « c’est légal » même si, à présent, le peuple doit réclamer justice, démocratie et s’il doit lutter pour reprendre ce qu’on lui a arraché.

Tout comme le christianisme, cette vieille institution idéologique, la démocratie peut devenir un dogme rarement critiqué. Peut-être que repenser la démocratie est l’un des défis essentiels dans le besoin que nous avons de repenser notre société, car s’il est quelque chose que doit faire une révolution, c’est aller au fond des choses et transformer le fait social en remettant tout en cause, en refaisant tout. Et la forme de la démocratie ne peut échapper à ce nécessaire débat.

Si l’idée est de construire des formes sociales, des consensus et des modalités de gestion sociopolitiques plus proches des personnes, tout doit être soumis à la révision la plus profonde, tout doit être repensé, tout doit être remis en question. Si l’idée est de renforcer la démocratie (ou les formes de gouvernement du peuple) il faut repenser les règles, sans sourciller et sans soigner les formes et les apparences.

Pour commencer, ce qui est important c’est de dépasser l’idée fausse de la démocratie telle que nous la connaissons aujourd’hui, et plus encore si elle sert à donner le vernis légal à l’anti-démocratie de minorités privilégiées. Pancho Villa l’a dit un jour « Si la tyrannie devient loi, la rébellion est un droit ». Commençons par la rébellion des idées.

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/superar-el-dogma-de-la-democracia

Traduction: Sylvie Carrasco

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Au Venezuela, la République participative gagne du terrain

A partir du 5 janvier 2016 le parlement vénézuélien accueillera une majorité de députés de droite. Face à leur intention annoncée de revenir sur les mécanismes de la démocratie participative et sur les acquis sociaux, le président Nicolas Maduro a promulgué ce 29 décembre l’interdiction de licenciement jusqu’à la fin de 2018 : « c’est le fondement même de la doctrine constitutionnelle de la révolution bolivarienne: protéger celui qui est juridiquement le plus faible, la travailleuse ou le travailleur, face au capitalisme. ». Cette décision a aussitôt été dénoncée comme « démagogique » par le secrétaire général de la MUD (plate-forme de la droite), Chuo Torrealba, pour qui « la seule manière de garantir l’emploi est le libre marché ».

Autre loi signée par le président, la Loi des Semences (1) que viennent d’approuver les députés chavistes : « Nous entrons dans un profond processus de transformation pour remplacer notre modèle agricole actuel par un modèle agroécologique, écosocialiste, pour produire nos propres semences et cesser d’importer des OGMs à des prix astronomiques » a précisé Maduro.CXj44c-U0AEPOECLe mandataire a également signé la loi des « Conseils citoyens de rang présidentiel » qui ont pour tâche de nourrir l’agenda gouvernemental. Ces conseils existent déjà, formés par les mouvements sociaux les plus divers : peuples indigènes, travailleur(se)s de la culture, mouvements féministes, travailleur(se)s, pêcheurs, paysans, personnes souffrant d’un handicap, étudiants et jeunesse, communes (2). Ils voient à présent leur existence et leurs fonctions protégées et garanties par la loi. « Ils pourront ainsi fonctionner au rythme des besoins du pays et faire des propositions concrètes » a expliqué le président vénézuélien pour qui « cette instance de pouvoir doit être de plus en plus dynamique, et avoir plus de pouvoir encore que le conseil des ministres ».

« Le peuple doit être président à cent pour cent.  Nous ne pouvons nous laisser gouverner par aucune élite, aucune oligarchie. Et pour que cela ne reste pas théorique, je vais instituer un organe supplémentaire » a poursuivi Maduro en créant le « Conseil populaire d’État », instance inédite dans l’histoire politique du pays: « nous attendons de ce conseil un haut niveau critique vis-à-vis de la gestion gouvernementale. »

Un « parlement communal »

Aux lois promulguées par le président bolivarien s’ajoute la création par l’Assemblée Nationale, le 15 décembre, d’une autre instance tout aussi neuve au Venezuela : le Parlement Communal National.

Dénoncée par les députés de droite comme « inconstitutionnelle » ou comme « coup d’État du régime chaviste pour refuser le verdict des urnes », la nouvelle assemblée ne prétend pourtant pas concurrencer celle des député(e)s. Elle est plutôt la conséquence logique de quinze ans de construction de démocratie participative.

Ce parlement communal puise son origine dans la Constitution Bolivarienne (3) approuvée au suffrage universel en 1999 et qui instaure la démocratie participative et « protagonique » : « Tous les citoyens et les citoyennes ont le droit de participer librement dans les affaires publiques, directement ou par l’intermédiaire de leurs représentant(e)s élu(e)s. La participation du peuple dans la formation, l’exécution et le contrôle de la gestion des affaires publiques est un moyen nécessaire pour atteindre le processus qui garantisse un complet développement, tant individuel que collectif. C’est une obligation de l’Etat et un devoir de la société de faciliter l’émergence des conditions les plus favorables pour sa pratique.» (Art. 62). L’article 70 évoque le droit de participation directe des citoyens dans la sphère législative, avec la possibilité de formuler des lois d’initiative populaire – comme la Loi des semences, récemment approuvée grâce à une forte mobilisation sociale (1).

Le Parlement Communal est également prévu dans la plus récente Loi Organique des Communes (Articles 21 au 31) qui le définit comme “l’instance majeure d’auto-gouvernement de la commune” qui peut s’agréger pour former une instance plus vaste.

Session inaugurale du parlement communal national, Caracas, 15 décembre 2015

Session inaugurale du parlement communal national, Caracas, 15 décembre 2015

Il ne s’agit pas donc pas de supplanter les compétences de l’Assemblée Nationale mais de faire en sorte que les parlements de chaque commune (4) élisent des délégué(e)s pour former un auto-gouvernement national. Celui-ci se réunira chaque mois et disposera d’un pouvoir législatif – se faire l’écho d’initiatives recueillies dans les assemblées populaires, proposer des lois d’initiative citoyenne, voter des normes de décentralisation, de déconcentration, de planification budgétaire en matière d’éducation, de santé, de logement à l’échelon communal. Il aura également une fonction de suivi – appuyer les nouvelles communes en approuvant leurs projets territoriaux, en leur transférant des compétences, des financements, pour qu’elles puissent superviser et orienter les politiques publiques sur leurs territoires.

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Pari tenu : un million de logements

Ce 30 décembre 2015, dans la chaleur moite du quartier populaire Caña de Azucar de la municipalité de Maracay, Nicolas Maduro a remis à une famille les clefs du millionième logement public construit par la révolution.  « Plus besoin de rasoir » a-t-il plaisanté, rappelant qu’il s’était engagé à se tondre la moustache si l’objectif n’était pas atteint à la fin de l’année. Avant de rappeler que le secteur privé n’avait pratiquement rien investi cette année dans la construction de logements, que la population a participé à 60% dans la main d’œuvre qui a édifié tous ces immeubles, et que le gouvernement bolivarien respectera sa promesse de construire 3 millions de logements publics en 2019.

Alors que les gouvernements de Russie ou d’Arabie Saoudite annoncent des mesures d’austérité pour pallier la chute de 60% des cours du pétrole, Maduro a confirmé que le Venezuela fait le choix inverse depuis deux ans : maintenir et développer les politiques sociales.

En vue d’augmenter les ressources publiques, le président a annoncé de nouvelles lois sur le développement des activités pétrochimiques ou sur l’exploitation directe par l’État des gisements d’or et d’autres métaux précieux,  pour « éliminer les exploitations illégales des garimpeiros, tout en protégeant les populations indigènes et l’environnement ».

A partir d’aujourd’hui, a-t-il expliqué par ailleurs, “les grands capitaux devront payer un impôt de 0,75% pour chacune de leurs transactions financières – ce qui permettra de capter de nouvelles ressources pour nos politiques sociales. Près de 3000 sociétés privées concentrent une masse gigantesque de capital, elles ont même, au cours de la guerre économique, augmenté leur capital de 300 à 400%. Ils font payer la population en gonflant leurs prix alors qu’ils payent le moins d’impôts possible en usant de toutes sortes d’artifices. Nous, comme Robin des Bois, nous allons imposer ces grosses fortunes. Nous décidons aujourd’hui d’élever l’assiette imposable jusqu’à 40%, au juste niveau, pour le restituer aux citoyens en travail, en alimentation, en logements. »

Thierry Deronne, Caracas, le 31 décembre 2015

Notes :
(1)  « Rude coup pour l’agrobusiness au Venezuela : les députés chavistes votent la loi des semences», http://wp.me/p2ahp2-29x
(2)  Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/ / “Nicolas Maduro refonde l’État pour “donner plus de pouvoir au peuple”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/06/nicolas-maduro-refonde-letat-pour-donner-plus-de-pouvoir-au-peuple/
(3)  Texte intégral de la Constitution Bolivarienne (approuvée au suffrage universel en 1999): http://mjp.univ-perp.fr/constit/ve1999.pdf
(4)  « La commune, co-présidente du Venezuela», http://wp.me/p2ahp2-1EV

 

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Notes pour une lecture dédramatisée des élections du 6 décembre

L'auteur: l'économiste Luis Salas Rodríguez

L’auteur: l’économiste Luis Salas Rodríguez

En politique toutes les erreurs sont toujours des erreurs d’estimation, que ce soit par le haut ou par le bas. Parfois, nous sous-estimons nos forces ou celles de nos opposants. Parfois, c’est le contraire qui se produit : nous les surestimons. Il en va de même pour les conjonctures. C’est comme ça ;  au sujet de ce qui s’est passé dimanche dernier, ce que nous pouvons faire de mieux et de plus militant c’est d’en avoir une juste estimation. Nous ne pouvons pas prétendre qu’il ne s’est rien passé pas plus qu’il ne se passera rien. Mais nous ne pouvons pas non plus être catastrophistes et penser que tout est fini.

Commençons par ce qu’il y a de plus froid : les chiffres. Selon les derniers calculs que j’ai vus- et s’il y en a de plus récents, ils ne varieront pas énormément- en ce qui concerne les votes nationaux de dimanche dernier, le chavisme a eu 5 600 000 votes favorables ce qui correspond approximativement à 1 990 000 de moins que pour les élections d’avril 2013, celles qui menèrent le président Maduro à la tête de l’Etat. En ce qui concerne les élections d’octobre 2012, celles qui furent remportées par le président Chavez, cela correspond à 2 600 000 voix de moins. En pourcentage, ceci représente une perte d’environ 26% et 46%  de votes chavistes.

En revanche, l’opposition lors des élections de dimanche dernier a obtenu 7 708 000 voix. En 2013, elle en avait obtenues 7 364 000, alors qu’en 2012 elle en avait recueillies 6 592 000. Ceci suppose donc une augmentation d’un peu plus de 300 000 voix par rapport à 2013 et 1 116 000 par rapport à 2012. En pourcentage cela donne une augmentation de 5% et 20% respectivement.

La baisse du vote chaviste en 2007, lors de l’échec au référendum constitutionnel, par rapport à 2006, lorsque Chavez a infligé un échec cuisant à Rosales, a été de 39%. Alors qu’au référendum constitutionnel le plus fort vote chaviste (dans le bloc B) a été de 4 335 200 et lors de l’échec de Rosales de 7 309 000 approximativement ; c’est-à-dire qu’en moins d’un an on a perdu 3 000 000 de votes. Mais 5 ans plus tard on est passé de ces mêmes 4 000 000 et quelques à 8 192 000, c’est-à-dire que l’on a doublé le nombre de votes.

D’autre part, il y a un élément intéressant. Dimanche dernier, le chavisme a eu 44% des votes et la MUD 56%. Néanmoins, cette différence de 12 points seulement se traduit par plus du double de députés. Il faut considérer comme il se doit la question des circuits et de la représentativité.

C’est comme ça ; à titre préliminaire, on peut tirer quatre remarques de ce qui précède. Tout d’abord, nous ne sommes pas face à une situation inédite ni finale. Nous avons déjà traversé des situations semblables et nous les avons surmontées. Deuxièmement, le vote chaviste oscille plus que celui de l’opposition, fondamentalement parce qu’il est plus critique, réfléchi et « électeur » dans le sens rationnel et littéral du terme ( ce qui est une force plus qu’une faiblesse). Quant à l’opposant, il est plus canalisé et moins électeur (les opposants votent pour n’importe quoi et pour n’importe qui pourvu qu’ils votent contre le chavisme). Troisièmement, ce n’est pas l’augmentation du vote de l’opposition qui doit nous préoccuper mais la diminution du vote chaviste. Et quatrièmement, au vu de ce qui précède, nous ne pouvons pas agir ni nous assumer comme minorité.

En ce qui concerne le futur, il convient également de considérer les choses froidement. Il est clair que la marge de manœuvre de l’opposition est à présent beaucoup plus large qu’avant, mais cela ne signifie pas que maintenant l’Assemblée nationale va devenir un pouvoir qui va écraser tous les autres. La logique pranique de la droite les conduit à réfléchir et il est certain qu’ils agiront d’une autre manière (ils l’ont déjà annoncé) ; mais pour cela il existe des contrepoids et des procédés institutionnels qui, qu’ils le veuillent ou non, doivent continuer d’exister et il en va de notre responsabilité de les obliger à faire qu’il en soit ainsi (comme nous l’avons toujours fait pour le reste). En effet, nous sommes dans une démocratie républicaine, face à un Etat social de droit et de justice et non pas dans une jungle ou une épicerie administrée par FEDECAMARAS. Sans doute assisterons-nous à l’affrontement des pouvoirs avec tout ce que cela implique, mais pas à la soumission de pouvoirs qui ont la même légitimité (particulièrement l’exécutif qui, de même que les députés de l’Assemblée Nationale, est issu du vote populaire direct). L’heure est venue pour l’opposition de démontrer qu’elle croit vraiment en la pluralité et en l’indépendance des pouvoirs (toujours relative, car elle est soumise à ce que dictera la Constitution, comme l’a dit très clairement le Défenseur du peuple).

A ce sujet, il faut également prendre en compte le fait que, le plus souvent, il en est ainsi dans toutes les démocraties. L’argentin Macri, par exemple, qui est une petite brute de droite comme les nôtres, aura contre lui le Congrès. Le FPV – parti que est aujourd’hui dans l’opposition à l’exécutif mais majoritaire au congrès et dans les gouvernorats – a fait preuve d’un geste démocratique de gouvernabilité lorsqu’il a fait en sorte que le président du congrès soit du parti du gouvernement. Mais cela ne signifie pas que Macri a carte blanche. A un moment donné ils s’affronteront, c’est normal dans une démocratie.

Enfin, et pour conclure, il est un grand avantage que nous ne prenons pas en compte, c’est que maintenant nous pouvons livrer bataille sur le vif et en direct au sujet des modèles. En effet, on a toujours reproché au chavisme de parler au passé, de la Quatrième république d’avant la révolution, etc… Et pour le reste, parmi les propositions de l’opposition, se trouve principalement celle de l’amélioration et de progresser etc… ce qui signifie non seulement ne pas faire de queue mais aussi que les gens aient des emplois stables, des salaires dignes, qu’il y ait des prix accessibles et que les gens puissent exercer leurs droits sociaux et économiques, etc…

Toutefois, ce qui est sûr c’est que tout cela est incompatible avec des points tels que l’élimination des garanties pour le travailleur et la travailleuse, garanties qui figurent dans la loi du travail qu’ils veulent supprimer. Ceci est incompatible avec l’élimination des prix justes et j’en passe. De sorte que, comme cela vient de se passer avec le conflit droite/bolivariens autour de l’interdiction de licenciement, nous ferons en temps réel le débat sur les modèles économiques et de société ; les gens devront choisir entre ceux qui garantissent leurs emplois, leurs salaires dignes et leurs droits et ceux qui prétendent qu’il faut les supprimer ; nous n’avons plus un affrontement qui porte sur le passé mais sur le présent et le futur. A présent, la droite doit nous expliquer comment elle va nous servir son « changement ».

Source : https://surversion.wordpress.com/2015/12/09/apuntes-para-una-lectura-desdramatizada-del-6-d/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Renaître avec toutes les forces du mouvement populaire

L'auteur: Katherine Castrillo @ktikok

L’auteur: Katherine Castrillo @ktikok

Ma génération, celle qui a grandi sur les cendres vaincues de nos parents, a été témoin de l’agonie d’un projet politique misérable. Comme de nombreuses mères démobilisées par la pauvreté, le paramilitarisme, les grandes propriétés agraires ou la famine, la mienne fut contrainte de vivre sur une des hautes collines urbaines d’où elle sortait de l’eau pratiquement en creusant avec les mains. Mon frère conservait une longue cicatrice au bras de sa chute sur du verre brisé durant le Caracazo (1). Il avait neuf ans. J’ai grandi à la vue de cette blessure, en écoutant toutes les sornettes sur « comment surgir du bas », « comment sortir du barrio », qu’il fallait laisser le barrio « loin derrière soi », que nous ne devions pas nous habituer à lui, ne voir en lui que les murs hébergeant des familles à la recherche du « progrès » et qu’un jour on l’abandonnerait, pour devenir, enfin, « quelqu’un ».

Je recours à la mémoire parce que dans les heures de “chute” c’est le seul lieu originel où je peux me convaincre du chemin que nous avons parcouru. Cette mémoire me dit que l’heure est venue pour nous de retrouver une racine partagée par des millions de vénézuélien(ne)s qui sommes né(e)s, paradoxalement, de la victoire sur plusieurs défaites. En 1989, quand le sang du peuple se réveilla sur du verre brisé, les forces d’alors pouvaient dire que nous avions échoué parce qu’on nous avait assassinés par milliers. Nous sommes rentrés chez nous pour ressentir en 1992 une secousse abyssale (2): non plus une défaite mais une victoire qui ne resta pas confinée à un « pour l’heure » : le point à partir duquel une autre culture et un autre horizon se firent nécessaires et irréversibles. En 1999, après des siècles de bataille et de résistances à notre corps défendant, nous avons enfin gagné (2). Ce ne fut pas la naissance d’une identité chaviste unique : nous venions d’histoires communes mais de consciences différentes. Ce point est important pour comprendre le chavisme d’aujourd’hui, son engagement envers ce qui a été construit, son pari pour un projet de pays.

“Rien ne peut se créer sans un lieu de départ » : l’affirmation de Chavez vaut la peine d’être relue aujourd’hui au moment où quelque chose s’ouvre sous nos pieds. Cette chose qui nous habite – la morale intacte de celui qui sait perdre – nous oblige à respirer profondément et à nous interroger sincèrement : jetons-nous toute l’énergie, tout notre être, dans la construction de ce “lieu” à partir duquel le Venezuela commencera à engendrer une nouvelle société, un projet socialiste ? Ce lieu a pour nom la commune.

5En 2009, dix ans après notre première victoire électorale, Chavez déclara à San Juan de Los Morros (état de Guarico), qu’il fallait créer d’urgence des projets productifs, aux mains des travailleurs, du peuple. Un plan d’entreprises mixtes entre État national et régions pour créer un nouveau tissu d’entreprises publiques de propriété sociale. Or le coup de massue quotidien que nous recevons depuis deux ans s’opère justement à travers l’accaparement, la contrebande, la revente de la nourriture et des produits de première nécessité, les files d’attente pour ne pas devoir payer au centuple le même produit dans la rue, quand on le trouve. Ce qui pousse des conseils communaux à inventer des systèmes de distribution d’aliments, des cultivateurs de terres récupérées à revenir aux semences éliminées par les transnationales, des conseils paysans à récolter des centaines d’hectares qui avaient été spoliés par des grands propriétaires, tout en espérant ne pas grossir la liste des deux cents paysans morts dans cet effort, des ouvriers à occuper des usines pour les faire produire après leur mise en faillite par des entrepreneurs qui ont ensuite abandonné le pays. Dans ces expériences qui ne sont pas peu nombreuses, se trouve la réponse sur le tournant à prendre. Il faut croire sans réserve aux pouvoirs créateurs du peuple. S’il doit y avoir un changement dans ce pays ce ne sera pas le retour à la misère mais l’émergence croissante d’une culture socialiste, et cela commence par la commune.

Chaque expression communale, disait Chavez, doit avoir son propre profil économique. Chaque expression de l’organisation citoyenne (il incluait les centres culturels) doit devenir une cellule de socialisme.

Y-a-t-il des accords communs pour cette construction parmi les hauts dirigeants du chavisme ? Si tel est le cas nous devons faire nôtres les paroles du président Maduro: rien ne s’est arrêté, rien ne s’arrêtera. Mais ces accords semblent assez récents et ils deviennent particulièrement urgents à l’heure de redéfinir les priorités de la révolution qui passent par la reconnaissance et le transfert de compétences au gouvernement populaire. Nous devons nous demander si comme mouvement populaire nous avons dépassé le stade de la légitimation interne, pour passer à la construction effective de la commune.12

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Les résultats de ces élections sont liés à ces dettes historiques, au bureaucratisme, à l’indifférence et à l’arrogance de nombreux cadres moyens ou d’en haut qui sont restés en place, conjoncture après conjoncture, impunément, parce que ce n’était jamais le moment de la discussion transformatrice. A quoi il faut ajouter les erreurs de communication sur ce projet, dont la stratégie institutionnelle s’est limitée au slogan et à la phraséologie, avec pour résultat, comme l’explique José Roberto Duque: “Une légion de jeunes qui croient que la révolution c’est obtenir un poste, un salaire, un uniforme, des resto-tickets et des avantages bureaucratiques.”

La reconnaissance des propositions de la diversité sexuelle, qui s’incarne aujourd’hui à l’assemblée dans la présence de la députée de droite transgenre Tamara Adriàn, la discussion diaphane et engagée sur la Loi des Semences, la tardive mise en place du nouveau moteur productif non dépendant du rentisme pétrolier, la non-reconnaissance de leaderships populaires et les yeux fermés sur la situation de contrebande qui s’est étendue fortement en zone frontalière grâce à la Garde nationale bolivarienne, sont quelque uns des aspects devenus monstrueux au quotidien.

Ces jours derniers, en voyant les marxiens et chavistologues traiter Nicolas Maduro de “clientéliste”, l’accuser de ne pas appuyer les petits partis qui auraient évité “l’effondrement de la révolution », à entendre ceux qui disent avoir dû voter finalement pour l’opposition par frustration, on se dit que vraiment il revient au peuple d’orienter et de conduire ses processus, et non aux analystes de bistrot ou aux leaders de partis nains.

Qu’est-ce qui est en jeu dans cette nouvelle étape ? En peu de jours les factions de la droite haussent la voix pour dresser la liste de leurs mesures: éliminer la Loi des Locataires, ce qui permettrait de mettre à la porte, rien qu’à Caracas, plus de 25 mille familles; la Confédération des Associations de Producteurs Agricoles demande d’arrêter la discussion de la Loi des Semences impulsée par des paysans et par des mouvements sociaux, pour la remplacer par des articles permettant l’usage d’OGMs. Réaliser des “modifications” à la Loi des terres et du Développement agraire pour que les grands propriétaires récupèrent ces terres volées, qu’ils maintenaient improductives. La Fédération de Chambres de Commerce et de Production du Venezuela (Fedecamaras, d’où est parti le coup d’État de 2002, avec l’auto-proclamation comme président de la république du patron des patrons Pedro Carmona Estanga) demande de “revoir” la Loi du Travail pour éliminer l’interdiction de licencier et les autres conquêtes du monde du travail; plusieurs fédérations patronales qui se battent pour l’élimination de la Loi des Prix Justes et de la Loi Antimonopole.

Cette “nouvelle” Assemblée Nationale est composée des mêmes représentants de vieux projets qui dans ces 16 années ont refusé de reconnaître 18 des 20 élections, qui des dernières élections présidentielles de 2013 à l’opération « sortie » ont provoqué la mort de plus de 50 personnes, jusqu’à ce que la supposée « dictature » s’évapore le dimanche 6 décembre par le simple fait qu’ils ont remporté les élections.

Dans sa volonté de restaurer le néo-libéralisme des années 90, la droite veut aller plus loin. Les attributions de la majorité qualifiée de l’assemblée sont la formulation de lois organiques, le limogeage de magistrats du Tribunal Suprême de Justice, la désignation du Juge, Contrôleur et Défenseur du Peuple, la réforme constitutionnelle et la censure du vice-président ou des ministres. Cependant, la Constitution prévoit que tout acte qui remettrait en cause les garanties et les droits fondamentaux de la population peut entraîner la dissolution du parlement.

Notre force majeure a été et continue d’être un peuple actif et mobilisé. Dès le lendemain des élections, dans plusieurs zones du pays, dans les terrains de sport, les places et les espaces culturels, la population a cherché spontanément à se réunir pour débattre des résultats et à réfléchir sur l’attitude à adopter face à ce qui pourrait se passer.CV36UPVWoAAwhD7

Le président Maduro a su faire une rapide et correcte lecture des événements, s’est adressé au pays pour inviter à créer des espaces d’analyse, de débats et d’agendas de travail, a réuni en congrès les 980 délégué(e)s des partis qui composent le grand pôle patriotique et les conseils du gouvernement citoyen (délégations des mouvements sociaux, à rang présidentiel). “Il faut apprendre des difficultés. Les nouvelles étapes nous mèneront aux chemins de la victoire” a-t-il dit. Il n’y a pas d’autre voie que revoir, rectifier, et réimpulser. Nous l’avons déjà vécu lors de notre défaite au référendum sur la réforme de la Constitution : le message de Chavez fut alors que chaque bataille électorale permet au pays de continuer à mûrir.

Les mouvements de femmes, écologistes, de communication populaire, et beaucoup d’autres ont commencé à organiser leurs propres espaces de rencontres pour la réflexion et l’action. La tâche est de définir les plans d’action de la nouvelle étape : lutte contre la corruption, relance de l’économie productive et renforcement des mouvements sociaux.

C’est pourquoi je suis revenue à la mémoire. Comme nous l’avons appris ces dernières  années, la mémoire ne concerne pas seulement la période d’avant 1999 (première élection de Hugo Chavez, NdT) mais aussi d’après 1999. C’est de là que sortent les grandes lignes de ce que demande le peuple aujourd’hui : la fin des processus inefficaces, de corruption et technocratiques.

Immédiatement après le premier bulletin de résultats donné par le Conseil National Électoral, le leader de l’opposition Ramos Allup a dit qu’il en finirait avec la “porcherie” qu’a été jusqu’ici l’Assemblée Nationale et changerait radicalement la chaîne de télévision parlementaire. C’est cela que pense l’opposition de tout ce que nous avons gagné à force de résistance et d’offensives : la révolution est une porcherie. C’est ce type de pensée qui a fait que des femmes comme ma mère ont baissé le visage vers la terre durant des dizaines d’années pour en sortir de l’eau. Nous ne retournerons pas à cela.

Ceux qui ont voté pour le “changement” promis par la droite ont en réalité choisi de revenir aux modèles d’exclusion et conservateurs, par certitudes ou par vote-sanction. De toute manière, ceux d’entre nous qui croyons qu’il faut approfondir ce qui a commencé avec les révoltes contre le FMI en 1989 (1), allons vers le temps de la renaissance avec toutes les forces du mouvement populaire.

Texte : Katherine Castrillo @ktikok

Source : http://laculturanuestra.com/despues-del-6d-renacer-con-las-fuerzas-del-movi

Traduction : Thierry Deronne

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Notes:

  1. “Caracazo” est le nom donné à la répression des révoltes de la faim contre les “mesures d’ajustement” du FMI appliquées par le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez en 1989. Celui-ci ordonna à l’armée d’étouffer les manifestations populaires. Bilan : plusieurs milliers de morts et de disparus.
  2. C’est contre le précité Carlos Andres Perez qu’Hugo Chavez organisa une insurrection civico-militaire en 1992. L’opération ayant échoué, il apparut à la télévision pour demander à ses compagnons de se rendre. C’est là qu’il prononça son célèbre « pour l’heure les objectifs fixés n’ont pu être atteints ». De manière inattendue ce bref passage à l’antenne en fit un héros populaire. Après plusieurs années de prison, et la décision de fonder un mouvement politique, il fut finalement élu président en décembre 1998.

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« Nous ne serons plus jamais une terre sèche ». Luttes agroécologiques et travail des Sans Terre du Brésil dans la Révolution bolivarienne

caquetios-38-1200x803Ils n’avaient laissé qu’une terre sèche. Une plaine raclée jusqu’au cœur. Un sol si fatigué de ne produire que de la canne à sucre empoisonnée. Là où on avait cessé de semer, on a continué à labourer, et après le passage et le repassage de la charrue, le vent est venu arracher la couche supérieure. Tout s’est érodé. Les pluies ont emporté ce qui restait. La terre s’est fendue partout et dans ses failles s’est engouffré l’oxygène qui a tué les micro-organismes. Quand elle se craquèle, elle est presque déjà stérile. Imaginez un corps ainsi maltraité, un corps de 2400 hectares. Une chose pareille doit faire mal.

Ces terres se trouvent dans les vallées du Turbio. Elles s’étendent depuis Titicare jusqu’à l’Hacienda Papelón, dans l’état de Lara. Les “propriétaires” antérieurs, un titre que ne méritent pas les grands propriétaires, c’était la famille Sigala. Le terrain était divisé en quatre. Durant de nombreuses années il n’y eut que la monoculture de la canne, à 70%. Après qu’on l’a importée, on n’a plus planté qu’une petite fraction. Ceux qui vécurent au bord de cette broussaille qui puait la féodalité, racontent que lors des dernières années de propriété, elle n’était plus qu’un haras pour que le seigneur des lieux y promène ses amies, pendant que la terre agonisait, devenant boue aride.

En 2004, Hugo Chavez donna l’ordre d’inspecter et de récupérer les terres en friche pour augmenter la production agricole et en finir avec le régime des latifundistes : “Là où il y a une terre abandonnée les mains de l’État doivent s’étendre à travers le ministère de l’Agriculture, pour donner la terre à qui la travaille et pas à qui l’abandonne”. Ainsi fut scellé, trois ans plus tard, le destin des Sigala.

“L’Institut National des Terres (INTI) est venu en 2007. Au moment de récupérer les terres, j’étais  métayer de la ferme à bétail” me raconte Duvalier Palma qui travaillait alors depuis seize ans pour les Sigala.

On ne trouva que quelques vaches, mais aussi des terres incultes et contaminées. Pendant la récolte de la canne à sucre, avant la coupe, on brûlait pour éliminer les résidus et les animaux nuisibles et faciliter la coupe manuelle. On carbonisait ainsi toute la flore et toute la faune. Crises d’asthmes, pneumonies, bronchites pour les enfants et les adultes. Les cendres s’envolaient jusqu’aux câbles de haute tension, ce qui provoquait des coupures, les villages voisins se retrouvant sans électricité. Contre la broussaille on employait des herbicides tels l’Ametrol (toxique, “à user avec modération” dit l’étiquette…) et le 2,4-D, composant chimique de l’ « agent orange » utilisé au Vietnam. Tout cela, drainé par l’eau hautement salubre de la zone, ajouté à l’usage indiscriminé de fertilisants de formule intégrale et à une surdose d’engrais à la longue cancérigène, a produit cette glaise malade.

En 2008 l’INTI est revenu avec son rapport final qui conclut que les terres étaient improductives et qu’il s’agissait de spéculation foncière en vue de construire des résidences secondaires au lieu de produire des aliments. Selon Palma, “peu leur importait que d’ici sorte 45 % de l’eau de Barquisimeto, capitale de l’état; et 100% de l’eau qui va de Palavecino, et ses municipalités”.caquetios-6caquetios-25

Celia Rodrigues, formatrice du Mouvement des Travailleurs Ruraux sans Terre au Venezuela

Celia Rodrigues, formatrice du Mouvement des Travailleurs Ruraux sans Terre au Venezuela

La récupération des sols et le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil

Sont d’abord arrivés l’Institut National des Terres (INTI), la Corporation Vénézuélienne d’Aliments (CVAL), épaulés par les militaires. Jour mémorable pour Palma: “Quand ils ont débarqué ils nous ont demandé où étaient les propriétaires mais comme ils n’étaient jamais ici, ce furent nous, les travailleurs, qui avons répondu présents. On nous a expliqué qu’il s’agissait d’une récupération de terres. Nous savions qu’il s’agissait d’un décret présidentiel et que cela n’affecterait pas les travailleurs. On prit en compte nos suggestions et nos décisions. Avant nous n’avions pas de sécurité sociale et les bénéfices économiques étaient minimes, nous étions assujettis au contrat collectif de la société des cultivateurs de canne à sucre qui ne sont autres que les grands propriétaires. La seule chose que nous mangions, c’était des pâtes et des haricots”.

Suivit l’entreprise socialiste Pedro Camejo. On commença à labourer pour mettre en place un nouveau système productif, d’études de sols, de semis de maïs, de sorgho et de soja. On amena du bétail hollandais-argentin qui permit de produire de 18 à 25 litres de lait par jour. Plusieurs inspections vinrent vérifier si le travail était rentable. Accompagnés de techniciens argentins avec de nouvelles machines, techniques pour semer et un vibrocultivateur pour combler les failles.

Les terres ont été rebaptisées Caquetíos, du nom du peuple indigène qui les habita autrefois. La quantité de fertilisants a diminué et on a organisé quatre unités de production. En 2013 prit fin l’accord de coopération avec l’Argentine.

Le Mouvement des Sans Terre du Brésil (MST) était arrivé au Venezuela en 2005. Une première historique : ce fut la première fois qu’un mouvement social signait un accord direct avec un gouvernement. “Nous sommes arrivés ici avec un objectif clair : contribuer à un processus organique de la révolution, depuis la base, et impulser la production des aliments dans le cadre de la souveraineté alimentaire. Ce qui implique un travail intégral avec les paysans et un débat autour de l’agro-écologie pour changer la manière de produire des aliments” explique Celia Rodrigues, porte-parole du MST.

Revenons à 2013. Le Mouvement des Sans Terre a présenté au Ministère de l’Agriculture un projet de production de légumes sur les terres récupérées. Trois compagnons du M.S.T. étaient chargés d’impulser le projet sous la coordination de la CVAL. Jusqu’à ce moment ils n’avaient pas vu les conditions du sol : “S’ils avaient continué à la traiter ainsi durant cinq ans, sur cette terre n’aurait plus germé une semence” assure Celia.

Cette réalité, ajoutée à une certaine méfiance institutionnelle au sujet de la présence du M.S.T., rendit nécessaire la discussion, la reformulation, et la refonte de l’accord “où nous réaffirmions que nous sommes un mouvement social paysan, que notre relation avec le Venezuela était de l’ordre de la coopération, non de l’intervention. Et que pour que notre apport fût concret et que nous puissions parvenir à des résultats nous avions besoin d’une certaine autonomie, que note expérience était suffisante pour marcher sur nos propres jambes. A partir de là nous fut assignée cette zone pour développer ce projet de production de semences et de formation socio-politique, ce dernier aspect permettant de contribuer au débat avec les paysans sur les actions pour combattre la guerre économique, pour en finir avec la dépendance des transnationales dans l’acquisition des semences et approfondir les actions visant la souveraineté alimentaire.”

Passer du chimique à l’organique, c’est tout recommencer. Il ne s’agit pas seulement d’éliminer une méthode mais d’éliminer une culture paysanne habituée par la force des monopoles à l’usage des agro-toxiques. Sans les utiliser et avec un sol aussi malmené, le projet du M.S.T. réussit à produire une récolte de plus de dix tonnes de pastèques, cinq d’oignons, et d’autres légumes. Cette année on a semé du maïs de la vallée de Guanape, état d’Anzoategui, le maïs de nos indigènes, on a récolté et trié les graines pour les resemer et les redistribuer aux autres producteurs. Le problème principal ? Le blocus d’intrants agricoles et de semences.

“Il y a une campagne de manipulation de la part des transnationales : “la semence autochtone ne germe pas et n’offre pas les mêmes indices de productivité”, ce qui rend difficile ce processus de transition et de conscientisation du paysan sur le fait que les semences n’ont pas besoin de ce package (semences importées + produits agro-toxiques pour éliminer les maladies), et de convaincre que si, c’est possible de récupérer les semences et tout l’apprentissage que nous ont légué nos ancêtres, et qu’a détruit en si peu d’années l’industrie des OGM.” En écoutant Celia nous faisons des calculs terrifiants : si on compare le temps d’intervention des transnationales en zone rurale (près de soixante ans, peut-être moins au Venezuela) aux milliers d’années de culture et de récolte menées avec des techniques inoffensives, on mesure le pouvoir de destruction des transnationales. Ils ont domestiqué notre vie paysanne sans mesurer le coût écologique de cette “haute” productivité.

Un horizon

Quand nous parlons d’agroécologie et de transition, nous parlons de temps et de patience. En  2005, quand les Sans Terre du Brésil sont arrivés au Venezuela, la consommation effrénée des « packages » par les paysans était impressionnante. En 2015, à la suite des pénuries générées par la guerre économique, ces produits sont de plus en plus rares et les paysan(ne)s se retournent vers les techniques traditionnelles. “On se rend compte que ces autres produits sont bons, la situation est difficile mais il faut en profiter. Beaucoup des personnes sont satisfaites des résultats obtenus. Quand on use d’engrais biologiques la qualité des récoltes est égale ou meilleure. Avant on utilisait des fongicides agro-chimiques, maintenant on utilise de l’huile de neem (arbre d’Inde), et aucune maladie n‘a attaqué les cultures”. Pour Celia ce changement est possible et le Mouvement des Travailleur(se)s Sans Terre continue à parier sur le projet.

Pour récupérer complètement un sol comme celui-ci, il faut au moins sept ans de travail continu. Peut-être est-ce la métaphore la plus fidèle de notre réalité. Au Venezuela, ce territoire spolié surtout depuis son activité pétrolière à partir du XIXème siècle, ce pays dont l’identité fut peu à peu détruite pour finir par s’identifier à ce qui est étranger et artificiel, nous n‘avons encore parcouru que quinze ans d’un changement social sui generis. Comme le sol des Caquetíos, nous sommes en pleines « semailles ».

C’est ce que nous ne pouvons perdre de vue lors du scrutin du 6 décembre. C’est l’heure de mesurer nos forces mais aussi de définir dans quelles mains ira tant de terres, c’est l’heure de savoir si nous retournons à la terre sèche ou si nous continuons à avancer dans la récupération de notre racine féconde.

Texte: Katherine Castrillo @ktikok

Photos : Irene Echenique @Irevendre

Source : http://laculturanuestra.com/venezuela-nunca-mas-seremos-barro-seco/

Traduction : Thierry Deronne

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