Pablo Sepúlveda Allende : « Historiquement l’opposition vénézuélienne a été tout sauf démocratique »

Pablo Sepúlveda Allende est le petit-fils du président chilien assassiné en 1973 lors du coup d’Etat contre le socialisme démocratique de la Unidad Popular. Médecin comme lui, il exerce aujourd’hui sa profession parmi celles et ceux que la révolution vénézuélienne a sortis de l’exclusion. Avec un Réseau d’Intellectuels et Artistes en Défense de l’Humanité, il pousse une note dissidente dans l’océan uniformisé des médias qui modèle de plus en plus la vision de la gauche, surtout en Occident. Nous avons profité de son passage en Belgique pour nous entretenir avec lui, quelques minutes avant la cérémonie organisée en hommage au citoyen Salvador Allende à l’Université Libre de Bruxelles.

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Pablo Sepúlveda Allende au travail dans une communauté indigène du Venezuela, dans ses premières années de médecin engagé dans la révolution bolivarienne.

Alex Anfruns Depuis quelques années les médias internationaux focalisent leur attention sur les problèmes économiques du Venezuela; comment résumeriez-vous la situation actuelle ?

Pablo Sepúlveda Allende – Je vis au Venezuela depuis 2009. Jusqu’alors il y avait une situation générale de bien-être social et économique. La première forte secousse pour l’économie vénézuélienne provint de la dramatique chute des prix du pétrole en 2014, après la mort du comandante Chavez. Un an après l’accession de Nicolas Maduro à la présidence de la République, en très peu de temps les prix du pétrole ont chuté de 120$ le baril en moyenne à 25$. Rappelons qu’historiquement le Venezuela est un pays dépendant du pétrole ; c’est une forme de capitalisme rentier; ses devises en dollars, son produit interne brut, proviennent de la vente du pétrole et servent à financer la totalité des importations. Le pays produit peu. La Révolution bolivarienne a tenté d’inverser cette tendance mais sans résultats très probants à ce jour.

De quelle manière les grandes firmes importatrices, qui sont au cœur de l’économie vénézuélienne, ont influé sur son cours?

Leur rôle a été déterminant et central dans la seconde secousse qui a ébranlé l’économie vénézuélienne : la guerre économique. Ces firmes nationales tirent profit des importations de tout type de produits : des vêtements, des produits alimentaires, des médicaments, des appareils ménagers, etc… Le sabotage de l’économie a été clairement le fait de ces secteurs parasitaires : le stockage et l’accaparement des produits de première nécessité, tels que l’alimentation et les médicaments, ont joué concrètement sur les prix et l’hyperinflation en raison de la pénurie que cela générait.

Y a-t-il d’autres facteurs qui sont entrés en ligne de compte ?

Oui. Un premier élément qui a eu de fortes répercussions sur l’économie a été le contrôle des changes : le dollar du marché parallèle s’est envolé face au bolivar.

Ensuite il y a eu les sanctions économiques décidées par l’administration Trump qui ont eu concrètement pour effet d’assécher les échanges des entreprises vénézuéliennes avec les Etats- Unis ; ces sanctions sont allées jusqu’à la confiscation de leurs avoirs ou comptes bancaires domiciliés aux Etats-Unis.

C’est ainsi que le Venezuela s’est vu confisquer des millions de dollars des banques internationales. Cet argent était destiné à l’achat de produits alimentaires, de médicaments, de pièces détachées, toutes choses vitales pour l’économie vénézuélienne.

La situation économique est réellement très difficile pour toutes ces raisons ; évidemment le gouvernement bolivarien a aussi sa part de responsabilité dans la conduite souvent erronée des affaires économiques du pays. Mais le discours international sur une prétendue «crise humanitaire » est très loin de la réalité. La situation des secteurs populaires vénézuéliens n’est guère plus difficile que celle de leurs homologues colombiens, mexicains , brésiliens ou d’Amérique centrale.

On entend cependant parler de l’impact que cette crise a sur l’émigration; quelle part de vérité y a-t-il là-dessous ?

Historiquement, le Venezuela n’a jamais été un pays d’émigration. Actuellement, oui nous nous trouvons face à un phénomène de migration suscité par la crise interne au pays, mais soyons clairs, il ne s’agit pas de réfugiés. Une chose c’est de parler de migrants, l’autre de refugiés ; ces derniers, par définition, ne veulent ou ne peuvent pas revenir dans leur pays car il y a danger pour leur vie, à cause de leur idéologie politique, de leur origine raciale, de leur religion ou à cause d’un conflit intérieur ou d’une guerre.

Rien de tout cela ne caractérise la situation interne du Venezuela. Tout simplement les gens émigrent pour des motifs économiques ; et dans de nombreux cas ils ont été induits par des campagnes médiatiques orientées. Par ailleurs les chiffres sont parlants : le nombre global d’émigrés vénézuéliens est, de loin, très inférieur aux six millions de colombiens réfugiés et accueillis au Venezuela, ou aux millions de centraméricains et mexicains qui tentent de trouver refuge aux Etats-Unis.

Que dire du concept « d’état en faillite » avancé par des spécialistes ? Ça peut s’appliquer au cas du Venezuela ?

Là encore on est loin de la réalité. La notion d’état failli suppose que ses institutions ne fonctionnent plus, qu’elles ne sont plus capables d’affronter une quelconque situation donnée. Or pour ce qui est du Venezuela, il n’y a rien de plus faux ; malgré les difficultés la réponse du gouvernement bolivarien a été à la hauteur : distribution régulière de vivres aux secteurs populaires les plus nécessiteux au travers de la remise mensuelle, à un prix dérisoire, de paquets contenant des produits alimentaires de base, difficilement trouvables sur le marché à cause des pénuries entretenues par les spéculateurs. Les autres institutions fonctionnent normalement, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation, etc…

Ajoutons à cela que le gouvernement bolivarien facilite le retour des migrants vénézuéliens qui le souhaitent. Pour nombre d’entre eux la situation d’immigrés dans les pays d’accueil comme la Colombie, le Pérou, l’Equateur ou le Brésil a été compliquée ; beaucoup de migrants de la classe moyenne croyaient trouver dans ces pays de meilleures conditions salariales et sociales, et se sont souvent heurtés à des manifestations de xénophobie à leur encontre. Par exemple, un avion a été envoyé au Pérou pour rapatrier quelques centaines de migrants vénézuéliens qui s’étaient volontairement rapprochés de leur ambassade ; les mêmes opérations se sont déroulées en Colombie, au Brésil.

Un état failli n’aurait pas été en mesure de procéder à ces opérations, ni d’assurer la subsistance de millions de familles dans le pays grâce au réseau de distribution des CLAP (comités locaux d’approvisionnement et de production) , sans compter les autres programmes sociaux comme la Misión Vivienda (Mission Logement) qui a permis la remise de plus de 2 millions de logements à autant de familles (et ce programme perdure puisque ce sont des centaines de logements qui continuent à être livrés mensuellement).

Rencontres et conférences en Belgique (2018)

Nous avons souvent entendu les déclarations de soutien du Parlement européen à l’opposition vénézuélienne. Les valeurs dont ce Parlement pare cette opposition, présentée comme « démocratique », avec des « prisonniers politiques », etc… reflètent-elles bien les valeurs qui sous-tendent les actions et les projets de cette même opposition à l’intérieur du Venezuela ?

Les dirigeants de l’opposition au projet bolivarien ont été tout sauf démocratiques. Ils ont soutenu la tentative de coup d’état contre Chavez en 2002 ; tous les partis d’opposition et leurs dirigeants sans exception ont été présents physiquement, des vidéos en font foi. Il y a quantité de preuves que leurs actions n’avaient rien de démocratiques. Quant à ceux qui sont appelés « prisonniers politiques », nous avons le cas emblématique de Leopoldo Lopez. Il n’est aucunement prisonnier politique, c’est un responsable politique qui a appelé à la sédition, et dans tout état de droit qui se respecte, appeler au renversement d’un gouvernement par des actions violentes est un acte qui tombe sous le coup de la loi. Plus précisément : en 2014 Lopez a appelé ses partisans à protester violemment dans la rue, dans le cadre d’une opération appelée « la salida » (la sortie). Les médias internationaux présentèrent ces manifestations comme des manifestations pacifiques, mais les images et les videos témoignent de leur caractère extrêmement violent. Ces manifestations ont coûté la vie à 43 personnes ! Lopez est donc ni plus ni moins accusé d’incitation à la violence et à la haine ayant entraîné la mort, et de tentative de renversement d’un gouvernement légitimement élu.

Un autre cas emblématique est celui de Julio Borges contre lequel un mandat d’arrêt a été lancé ; poursuivi par la Justice Il est actuellement hors du Venezuela. Voilà un dirigeant politique qui a parcouru le monde et les centres du pouvoir en Europe et aux Etats-Unis pour demander une intervention militaire, inciter au blocus et aux sanctions contre le Venezuela. La mise en œuvre des sanctions représente un véritable châtiment contre le peuple vénézuélien qui en est la première victime, vu que le gouvernement voit ses marges de manœuvre restreintes pour importer des produits de première nécessité tels que des produits alimentaires, des médicaments ou des pièces détachées. En appelant de ses vœux plusieurs types d’intervention contre son pays, dont l’option militaire, Borges s’est rendu coupable de trahison envers la patrie, légitimement punie par n’importe quelle législation dans le monde.

Un autre cas concerne le jeune député Requesens, antérieurement dirigeant universitaire. Ça fait un moment qu’il aurait dû être en détention en raison de sa responsabilité dûment prouvée dans les protestations extrêmement violentes de 2017 qui ont coûté la vie à environ 120, 130 personnes, où des gens ont été brûlés vifs ou lynchés simplement parce qu’ils étaient soupçonnés d’être chavistes. C’était une politique de haine terrible et je suis sûr qu’en Belgique ou dans n’importe quel pays européen elle serait condamnée pour « incitation à la haine et à la violence ». A cette époque ce député fit un appel depuis une université de Miami à «créer les conditions d’ingouvernabilité au Venezuela, pour favoriser une intervention étrangère dans le pays ». Ça aussi, partout dans le monde on peut le qualifier de « trahison à la patrie ». Mais s’il est actuellement arrêté ce n’est pas pour tout ce qui précède, et qui aurait amplement justifié son arrestation ; Il est sous les verrous en raison du témoignage du journaliste péruvien de droite Jaime Baily qui affirme que Requesens est impliqué dans la préparation et le déroulement du magnicide frustré contre le président Nicolas Maduro d’août dernier. Il a été arrêté suite à cette confession, les preuves des enquêtes menées ont confirmé sa participation et lui-même est passé aux aveux. Ce n’est donc pas non plus un cas de prisonnier politique, rien ne prouve non plus qu’il ait été torturé ; une personne torturée porte des traces, et les divers documents ou photos de Requesens publiés après son arrestation ne montrent aucune évidence de mauvais traitements.

Toutes ces personnes qui s’auto-proclament « prisonniers politiques » sont détenues en raison de leurs actions violentes et leurs infractions à la loi en vigueur, pas pour leurs idées politiques. Actuellement au Venezuela il y a beaucoup de dirigeants de l’opposition qui parcourent le pays tous les jours, s’expriment au travers des medias privés en disant tout ce qu’ils veulent contre le gouvernement et il ne sont pas pas poursuivis ni arrêtés pour autant.

Quelle est ta perception de l’histoire récente de la transition démocratique au Chili ?

La transition de la dictature vers la démocratie a été un processus extrêmement négocié et consensuel. S’il est vrai qu’il y a eu un plébiscite, il n’en est pas moins réel qu’il y a eu un accord tacite entre ceux qui ont assumé le pouvoir, la coalition de partis de centre-gauche « Concentración », le haut commandement militaire et l’oligarchie chilienne, accord selon lequel on ne toucherait pas au modèle économique et politique imposé par la dictature, et donc on ne toucherait pas à la Constitution de Pinochet. A aucun moment durant les premières années de transition on n’a remis en cause le modèle économique. Toutes les structures libérales ou anti- démocratiques héritées de la dictature, cadenassées dans la Constitution et le modèle économico- politique, sont restées en l’état. Les réformettes apportées à la Constitution sont vraiment dérisoires.

Que reste-t-il encore à faire pour récupérer la mémoire historique et que justice soit enfin faite pour les victimes de la dictature?

En ce qui concerne la justice on ne peut pas comparer les cas chilien et argentin ; en Argentine il y a eu de nombreux procès contre des militaires de haut rang, ce n’est pas le cas au Chili où ces mêmes procès ont été rares. Et quand il y en a eu, ils se sont déroulés dans des conditions très favorables aux accusés, qui par exemple, ont pu bénéficier de conditions de détention très privilégiées. Une des revendications des organisations de droits de l’Homme est le transfert des détenus dans des prisons moins luxueuses, voire des prisons de droit commun. Ces mêmes militaires continuent à recevoir des pensions millionnaires comparées à celles que touche le commun des citoyens, ou aux indemnisations qu’ont reçues les victimes de la torture ou les familles de disparus.

Donc du côté de de la Justice les choses ne sont pas fiables, et cela perdure malgré la succession de gouvernements de tendances diverses, notamment deux gouvernements dirigés par le parti socialiste, celui-là même qui fut le parti de Salvador Allende mais qui s’est éloigné de ses principes fondateurs. Au parti socialiste ils ne luttent plus pour changer de modèle économique, ils ne croient plus au véritable socialisme ; ils ne remettent même pas en question le modèle néo-libéral dont ils s’accommodent pour gouverner. Les deux gouvernements de Michelle Bachelet et Ricardo Lagos ont ainsi approfondi ce modèle tout en l’agrémentant d’un vernis droit-de-l’hommiste mais en omettant d’emprisonner les militaires de la dictature. Un musée de la Mémoire a bien vu le jour, et il est certes utile pour garder la mémoire des horreurs de la dictature, mais aucune avancée ne s’est produite en terme de justice réelle : tout est encore à faire en la matière.

Et du côté du peuple chilien, y a-t-il des indices d’un changement à venir ?

Ce qui est intéressant c’est que ces dernières années, et notamment à partir du mouvement étudiant, il y a eu un réveil des citoyens chiliens pour remettre en cause le néo-libéralisme dominant et sa logique de marchandisation de tous les aspects de la vie en société. Ce sont donc les étudiants qui ont été à l’avant-garde en luttant contre la privatisation de l’enseignement; il y eut une prise de conscience générale que l’éducation ne peut pas être payante.

Dans d’autres domaines, tel celui de la santé, le peuple chilien commence à contester les bases idéologiques du néolibéralisme. Le réveil est une réalité et il se manifeste par l’élection de 20 députés de gauche lors des dernières élections qui viennent de façon inédite bousculer le bipartisme bien rôdé au Parlement entre la droite et la Concertación.

Enfin il faut souligner la résistance continue du peuple mapuche, victime de violations flagrantes des droits de l’homme. Mais sur ce sujet il est curieux de constater que rien ne transpire à Genève ni au Parlement européen. D’autres luttes ont également été réprimées. La tendance fasciste du gouvernement de Piñera est évidente et il reste à espérer que le peuple chilien réagisse à la hauteur du danger et apprenne à mieux se défendre.

Source : Journal de Notre Amérique, Investig’action, octobre 2018.

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Au Venezuela, les femmes grandissent politiquement

Par : Geraldina Colotti, 30/10/2018

Entretien avec la dirigeante bolivarienne Maria Rosa Jiménez lors du IIème Congrès des Femmes Vénézuéliennes.

Maria Rosa Jiménez (au centre, avec la fillette) et ses compagnes de lutte

En tant que Secrétaire Exécutive des Missions et Grandes Missions, ces programmes sociaux créés par Hugo Chavez et appliqués dans les différents domaines de compétence des ministères correspondants, Maria Rosa Jiménez joue un rôle prépondérant qui lui permet de prendre le pouls de la Révolution Bolivarienne et, en particulier de celui des femmes.

Maria Rosa est aussi secrétaire exécutive du Mouvement “Somos Venezuela” qui organise 287.000 jeunes, en majorité des femmes, en comités de porte-à-porte déployés sur tout le territoire. Ces jeunes se rendent dans chaque famille pour expliquer et mettre en pratique le système de protection sociale conçu par le Président Maduro et approuvé par l’Exécutif, par le biais du Carnet de la Patrie. Elle est aussi présidente de la Grande Mission Logement de la Patrie, destinée à 6 millions de familles  principalement sous forme de versements d’allocations. Ce projet, nous explique Jiménez, est basé sur l’article 10 de la Constitution Bolivarienne approuvée en 1999 qui porte sur la reconnaissance du travail domestique et éducatif des femmes, en le considérant comme un travail social qui génère de la valeur et dont l’Etat doit tenir compte. 

Quelle expérience de la la problématique hommes-femmes t’a apporté ton parcours politique?

La Révolution a dès le début adopté la question de l’égalité entre les sexes comme axe central de sa politique, considérant qu’il était indispensable de lutter pour le respect des droits de la femme, contre la violence patriarcale et pour l’égalité des sexes. Aux yeux de Chavez, le socialisme devait être féministe et pour le rappeler, il a proclamé le 25 octobre journée nationale du socialisme féministe. Dans un modèle de société socialiste, la production sociale doit nécessairement être égalitaire et le travail des femmes au foyer doit être considéré comme une tâche assumée par la collectivité entière et non seulement par la femme. De mon point de vue, les femmes ont grandi politiquement au cours de ce parcours révolutionnaire depuis que Chavez nous a invitées à sortir de la sphère individuelle pour nous transformer en sujet politique s’engageant à élaborer des projets, à défendre la Révolution et la patrie (ou plutôt de la Matrie) et à changer le pays, faisant de notre diversité une richesse. Cette diversité, on peut la constater dans le Congrès actuel auquel ont participé divers organisations et mouvements : de la Plateforme Nationale des Femmes au Mouvement Logement de la Patrie et aux organisations du Grand Pôle Patriotique. Y étaient présentes des femmes des différents partis, des collectifs, des organisations de jeunesses, de la diversité des genres :  toutes constituant un mouvement ample et pluriel faisant preuve d’une grande responsabilité du fait que malgré ses différences, il soutient  en permanence la révolution dans les communautés. Ceci est très important.

Nous nous retrouvons en tant que sujet en plein milieu d’une bataille d’idées quotidienne que nous menons aux côtés de la révolution bolivarienne. Tout en découvrant que même en étant des leaders politiques, nous pouvons faire l’objet de violences patriarcales, d’abus et de fémicides, ce qui nous amène à réfléchir sur la nature systémique de la violence contre les femmes. Le fait que la lutte politique que nous menons est non seulement destinée à garantir des biens et des services à la population, mais aussi à nous libérer des formes de domination exercées par la société capitaliste, nous amène à réfléchir et à trouver des solutions pour combattre et désactiver cette violence en agissant d’une autre manière, à partir d’un nouveau point de vue et d’une position différente dans la société par rapport au genre.

Quelle est le débat qui a conduit à ce 2ème Congrès et dans quel contexte a-t-il eu lieu?

Je voudrais tout d’abord évoquer quelques épisodes tragiques qui nous ont directement touchées. Dans le Mouvement Logements de la Patrie Eulalia Buroz, nous avons fait l’expérience du fémicide de Celia Silva le 22 octobre de l’année dernière, et plus récemment, de celui de Mayell Hernandez. Ce sont deux indices de l’équilibre qui est en train de s’établir entre la force des femmes et la révolution bolivarienne. Le fémicide de Celia nous a beaucoup marqués, car elle travaillait avec nous dans le Mouvement Logements de la Patrie et luttait pour les droits des femmes. Nous la pleurons et soutenons sa famille. Nous sommes en mesure d’affirmer que justice ne lui a pas été pleinement rendue car même si l’assassin est en prison, le procès portant sur la pénalisation du fémicide n’a toujours pas eu lieu. Cependant, dans le cas de Mayell, le mouvement des femmes s’est mobilisé immédiatement après le fémicide et l’assassin, d’abord relâché, a fini par été arrêté. Mais c’est le Mouvement d’artistes et d’intellectuels dont elle faisait partie qui a contribué à donner de la visibilité au fémicide, en se mobilisant aux côtés des femmes et  en mettant en évidence que le coupable avait agi par haine contre les femmes, pour infliger des sévices à un corps féminin, le rendre vulnérable et le dominer jusqu‘à sa destruction.

Cette présomption de responsabilité de la part des hommes a permis de montrer qu‘il s’agit d‘un fait culturel, d’enclencher un mécanisme juridique et de susciter le débat. Pour notre part, nous avons un président féministe, Nicolas Maduro, qui réclame des projets et des programmes au Mouvement, au Parti, au Gouvernement. La révolution nous donne la possibilité d’organiser des mobilisations de masse, d’agir contre la violence sexiste, grâce à nos actions et contre toutes les formes de maltraitance infligées aux plus faibles que génère le capitalisme. Le crime de fémicide existe juridiquement depuis six ans, mais les directives relative à la lutte contre la violence patriarcale figuraient déjà dans le processus constituant de 1999 et dans la Constitution actuelle. En coordonnant l‘action de l’Etat et celle des mouvements populaires, nous devons convaincre la société de mener une lutte constante pour obtenir un pouvoir politique.  Nous menons nos batailles dans un contexte politique complexe, en plein milieu d’un blocus économique et financier et d’une guerre non conventionnelle imposés par l‘impérialisme. Au cours de l’année 2017, nous avons travaillé sans répit à la mise en place de l‘Assemblée Nationale Constituante et à la préparation des élections.

La guerre économique  a tenté de porter un coup dur aux femmes en les obligeant à s’occuper de problèmes de survie au lieu de s’engager dans des activités politiques. Comment ont réagi les communautés?

Depuis la disparition physique de Chavez, nous sommes toujours en deuil de ce qu’il a signifié pour nous. Nous avons pleinement conscience de la responsabilité qui nous incombe de ne pas trahir son legs. En 2012, lors de sa dernière campagne électorale, j’ai assisté à un évènement qui a eu lieu au stade Aragua. Et je l’ai entendu dire : “Je ne suis pas Chavez, je suis tout un peuple”. C’était un sujet collectif, méthodique et conscient, et il est clair aujourd’hui qu’il était prédisposé à le devenir depuis longtemps déjà.  Je me souviens par exemple du jour où il est venu nous demander, à nous autres étudiants, de consacrer un an à la Révolution en différant nos projets individuels. C’était en septembre 2003, après le coup d’Etat de l’année précédente. Les Missions étaient en train de naître, ainsi que le Front Francisco de Miranda auquel j’appartenais. Nous avons formé un premier groupe qui est parti à Cuba, suivi d’un deuxième. Dès le départ, nous étions surtout des femmes à faire partie de cette force sociale de la Révolution. Chavez commençait déjà à évoquer le Projet d’Intégration de l’Amérique Latine, l’ALBA.

Il ne s’est pas seulement consacré à administrer un Etat, mais aussi à persuader les gens à s’organiser en pouvoir populaire. Qui sommes-nous? Nous sommes les filles et les fils de celle qui se lève à 4 heures du matin pour préparer des empanadas, les filles et les fils de travailleurs, de paysans, nous ne faisons pas partie de la bourgeoisie mais d’un peuple que Chavez a formé. C’est pour cela qu’à la fin de sa vie, après avoir  demandé à ses médecins de le laisser rentrer de Cuba pour transmettre un dernier message à son peuple, il avait dit : “Que personne ne s’y trompe, aujourd’hui nous avons une Patrie”. J’étais alors enceinte de sept mois. J’ai appelé ma fille Alba Lucia. Puis les forces de la droite ont lancé une offensive violente de rue pour anéantir notre identité de peuple et de patrie. Mais nous, après la victoire de la droite au Parlement en 2015, nous avons compris qu’il fallait continuer à agir plus consciemment encore en tant que peuple. Nous avons compris et soutenu les propositions de Nicolas Maduro qui configurent une nouvelle réalité. Comment vivons-nous la guerre économique ? En résistant. Nous avons compris qu’il nous fallait rester unis face dans le projet de Nicolas, un camarade conséquent, qui agit de concert avec son peuple et ses leaders, convaincus de notre capacité à développer notre propre modèle alternatif au capitalisme.

Quels sont les objectifs et les enjeux du Congrès actuel ?

En premier lieu, préciser le modèle de société que nous voulons construire en réponse aux attaques impériales et aux limites du système rentier du pétrole. Un modèle dans lequel la question du genre sera déclinée sous tous ses aspects, la lutte contre le machisme et le système patriarcal y représentant la force centrale de la révolution. En fin de compte nos luttes seront gagnées grâce au travail et aux efforts poursuivis par les communautés populaires.

Source : https://www.alainet.org/es/articulo/196259

Traduction : Frédérique Buhl

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Entretien avec Marco Teruggi, auteur de Mañana será historia, un journal intime frénétique sur la réalité vénézuélienne

Leandro Albani  /  Traduit par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Depuis plusieurs années, le Venezuela est dans l’œil du cyclone mondial. Le journaliste Marco Teruggi raconte cette réalité dans son nouveau livre.

Lire Mañana será historia. Diario urgente de Venezuela  (Demain, ce sera de l’histoire, Journal urgent du Venezuela), c’est se lancer dans un fleuve impétueux qui, parfois, nous permet un bref répit pour souffler, puis nous entraîne à nouveau dans des courants frénétiques dont nous ne savons pas vers quelle destination finale ils vont nous emmener. Ce tourbillon que l’on respire en tournant chaque page du livre est le même qui fait vibrer l’histoire du Venezuela.

Publié par Editorial Sudestada, Mañana será historia… peut être un guide pour ceux qui cherchent à comprendre la réalité vénézuélienne. Mais il devient aussi un blog quotidien où s’entremêlent révolution et nécessité, toujours à partir d’une histoire qui restitue les voix des principaux protagonistes du processus politique et social initié par Hugo Chávez en 1998 : les hommes et les femmes du peuple, qui refusent de perdre la dignité conquise, qui combattent les ennemis internes et externes, et qui doivent combattre les erreurs de ceux qui, à plusieurs reprises, ont décidé des destinées d’une révolution qui a sorti l’Amérique latine de sa torpeur. Teruggi tisse des pages qui deviennent un road movie à travers les plaines vénézuéliennes puis, quelques paragraphes plus bas, analyse et démêle une situation économique qui n’est pas toujours comprise dans son intégralité dans des pays comme l’Argentine.

Sociologue, journaliste, mais surtout protagoniste des victoires, des tragédies et des contradictions du processus bolivarien, Teruggi, qui vit au Venezuela depuis 2013, est récemment arrivé en Argentine, où il a commencé un marathon de présentations à travers le pays. Auteur de Lo que Chávez sembró. Testimonios desde el socialismo comunal (Ce que Chávez a semé. Témoignages du socialisme communal) (Sudestada, 2015) et des recueils de poèmes Siempre regreso al pie del árbol (Je reviens toujours au pied de l’arbre) (2012) et Días Fundados (Jours fondés) (2014), Teruggi a dialogué avec La tinta sur Mañana será historia…, l’actualité du Venezuela et la figure toujours présente de Hugo Chávez.

 Marco Teruggi

Pourquoi as-tu choisi de structurer le livre comme un journal intime ?

La première question que je me suis posée était de savoir comment raconter toute cette réalité. Quand je dis toute cette réalité, cela va de la vie quotidienne aux conflits internationaux, en passant par l’expérience de l’organisation populaire, la description d’un paysage, une réflexion ou un dialogue. Ce sont les formes qui peuvent contenir cette réalité extraordinaire, qui se trouve à un moment unique de son histoire et qui ne se répétera pas. La forme du journal intime est apparue comme une possibilité d’ordonner tout ça chronologiquement et de permettre à tous les genres que j’ai réussi à construire d’y entrer. Il y a des moments de chronique, de réflexion, d’essai, de littérature de voyage, d’analyse économique et politique plus dure, de dénonciations, de lettres. Toutes ces formes sont des possibilités d’attraper ce que l’on vit et dans quoi on est immergé. L’idée d’un journal signifie que celui qui écrit n’est pas à l’extérieur et observe à partir d’une neutralité supposée, dont certains secteurs du journalisme aiment faire croire qu’elle  existe toujours, mais qu’il est à l’intérieur de ce qui se passe. Et il doit être crédible et savoir de quoi il parle. Le « moi » apparaît peu, mais il apparaît, afin que le lecteur puisse atterrir un peu plus et se demander comment vit et survit cette personne qui lui parle.

Dans le livre, tu te concentres beaucoup sur le processus communal et paysan, pourquoi as-tu inisisté sur ce secteur pour raconter l’histoire ?

D’abord, parce que c’était ma porte d’entrée dans le pays. Quand je suis entré dans le processus révolutionnaire, c’était par cet univers. Et parce que j’ai toujours vu que, dans ce secteur, il y avait un pouvoir de transformation qu’il n’y avait pas dans d’autres, lié au projet proposé par Chávez, de ce qu’il signifiait en termes organisationnels et dans l’horizon de la transformation. Et aussi parce que mes héros et héroïnes étaient toujours là. Mes points de repère, les gens que j’admire le plus, étaient toujours dans ces espaces. Il y a beaucoup de choses qui se passent dans cette dimension : de la merveilleuse expérience communautaire à la tragédie de l’assassinat de dirigeants paysans. Tout cela fait partie de l’espace dont je parle et dont j’analyse souvent la réalité.

Le livre est situé dans un endroit qui n’est ni meilleur ni pire. Il s’agit aussi d’un rythme du pays, alors, à mon tour, je me détache et je tourne l’écriture vers le conflit politique qui se développe. Par exemple, en avril et juin 2017, il y avait des paysans à qui les propriétaires fonciers qui finançaient les secteurs paramilitaires avaient pris des terres, mais l’accent était mis sur l’analyse de la manière dont l’assaut contre le pouvoir prenait forme de la part des forces d’opposition. Précisément, le plus difficile est toujours de faire une synthèse, que tous ces éléments coexistent. La plupart de mes sources d’information, ou là où je pouvais trouver des explications pour la plupart des événements, avait à voir avec l’univers des territoires concrets. Là où il y a une richesse d’information qui n’est souvent pas dans les médias. La particularité du journalisme au Venezuela est que, bien souvent, il est difficile d’accéder aux sources et que celles-ci peuvent être obtenues à partir des sommets politiques et des dirigeants, ou à partir de niveaux très bas dans les territoires.

Comment était-ce d’aborder la question de la bureaucratie et de la corruption dans le cadre du processus bolivarien ?

La corruption n’était pas un problème jusqu’au jour où Maduro, une fois, a dit que c’était le principal ennemi de la révolution. Ce que même les médias d’Etat ont négligé, mais Maduro a insisté. En septembre 2017, lorsque le nouveau procureur général, Tarek William Saab, est arrivé, il a ouvert la situation de la corruption dans ses dimensions les plus fortes, attaquant des problèmes très complexes, comme celui de PDVSA (Petróleos de Venezuela S.A.). Là, la question a fait l’objet d’un débat public approfondi, même contre la résistance de certains secteurs au sein du chavisme, qui disent que ce n’est pas quelque chose dont il faut parler. Il a été possible de relier  ce débat sur la corruption avec les chiffres donnés par le bureau du Procureur général, ce qui a rendu bien des choses plus complexes. Je pense qu’il y a une dimension de ce qui se passe au Venezuela qui ne peut être comprise sans intégrer ce facteur, sachant qu’il s’agit d’un programme de la droite pour le continent. Mais sachant aussi que le processus bolivarien s’est attaqué à ce problème. Contrairement à d’autres processus, il l’a mis au centre de la table, en disant qu’il fallait prendre ses responsabilités et mener une bataille contre cela.

La question de la bureaucratie a connu une évolution. D’abord, il y avait plus une logique d’analyse, démontrant comment la bureaucratie opère et porte atteinte dans la vie quotidienne, d’une manière invisible, aux processus d’organisation populaire. Cela a ensuite évolué vers un débat autour du projet politique et économique, qui est plus qu’une simple question de bureaucratie. C’est dans cette direction que la ligne stratégique est orientée dans le domaine économique. Le nœud principal du débat le plus complexe est là.

Pourquoi avons-nous vu, ces derniers temps, que le pari sur le communal, le social, l’étatique – en enlevant quelques points clés, comme le PDVSA – a quitté le centre de la scène, pour être remplacé par la question des accords avec le secteur privé ? Qu’y a-t-il derrière cela ? Est-ce seulement tactique ou est-ce stratégique ? Comment les  expulsions de paysans, les assassinats de dirigeants, les difficultés pour les communes à se développer s’inscrivent-ils dans ce débat ? Cela a plus à voir avec l’exercice théorique sur la question de la nature du modèle économique proposé dans la situation actuelle, qui n’est pas idéale. C’est une situation pleine d’erreurs qui se sont accumulées, avec un blocus économique international de plus en plus lourd, en même temps que les secteurs économiques boycottent l’économie. Dans ce contexte, de quoi s’agit-il ? Là, l’exercice est plus théorique sur le type de projet économique, sachant que l’économie, c’ est de la politique concentrée.

Comment peux-tu décrire l’opposition vénézuélienne ?

Coincée par sa propre incapacité à créer des scénarios insurrectionnels ou incendiaires, dans lesquels elle finit par être brûlée par son propre feu. Une grande partie de l’opposition est convaincue que ça ne pourra être résoluque par une solution violente. Ce n’est pas à partir d’une conception idéologique, mais parce qu’ele a commis tant d’erreurs, qu’elle a dilpaidé le peu qu’elle avait, qu’elle est arrivée à un point où elle n’a pas d’autre choix. Mais sa situation est si critique que, pour que cela se réalise, ça ne dépend pas de sa propre force, mais d’un facteur international. Voilà le paradoxe de la question. Ils proposent une issue pour laquelle ils n’ont pas la force, c’est pourquoi ils demandent, avec leurs opérateurs internationaux, une action depuis le front extérieur dans le cadre de la crise humanitaire.

Ensuite, il y a un autre secteur qui oscille entre accompagner la ligne la plus violente et ne pas la soutenir, et dont le gouvernement essaie de se rapprocher pour un dialogue. L’approche continue d’être de construire une démocratie participative au sein d’une démocratie représentative. Nous avons besoin d’une opposition qui participe selon les règles du jeu qui sont établies et, contre la mythologie qu’elle agite, la droite elle-même se charge de la démentir. Quand ils gagnent les élections, ils les reconnaissent, mais quand ils perdent, ils ne les reconnaissent pas. Le problème, c’est que lorsqu’ils se présentent ensemble, certains gagnent et d’autres perdent, alors ceux qui ont perdu demandent à ceux qui ont gagné de ne pas reconnaître leur victoire. Dans leur propre capacité à se tirer dans le pied, ils ont créé une sorte de crise politique profonde qui conduit à la situation dans laquelle, aujourd’hui, leurs principaux porte-parole, leur ligne d’action et leur stratégie se trouvent aux USA, via la Colombie.

Comment apparaît la figure de Chávez dans le livre ?

Elle apparaît d’une manière complexe, comme un point sur lequel revenir pour réfléchir en termes de projet politique stratégique. Cela apparaît dans sa relation sentimentale et émotionnelle très forte avec le peuple, avec ce que Chavez représentait pour des millions de personnes. C’est une absence qui pèse. Il arrive même d’un endroit où on ne sait pas quoi dire. Il y a un texte, c’est l’un des rares articles que j’incorpore dans le livre, sur un anniversaire de la mort de Chávez, et je raconte comment s’est passée l’écriture de cet article et sa difficulté. Parce qu’au sein d’une révolution, il y a des choses complexes à traiter qui font partie de l’apprentissage de la vie dans cette révolution. Comme, par exemple, les secteurs qui usurpent le mot et le nom, se vantent et glorifient, mais qui, dans leur pratique quotidienne, font exactement le contraire. Parfois, le silence est préférable à la msie en avant de questions que vous n’avez aucune raison d’aborder à ce moment-là dans le débat public. Chávez est omniprésent et apparaît parfois comme une absence. Il y a même quelque chose qui ressemble à un cauchemar dont on se réveille et il apparaît.

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Gracias a: Tlaxcala
Fuente: https://latinta.com.ar/2018/10/manana-sera-historia-un-diario-frenetico-sobre-la-realidad-venezolana/
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Le Président Maduro annonce la création de l’Institut National pour la Décolonisation

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A l’occasion d’une rencontre avec des intellectuels de différents pays qui participaient à la IIIème Ecole de Pensée Critique Décoloniale ouverte au public vénézuélien, le Président vénézuélien Maduro a approuvé la proposition présentée par Enrique Dussel et Ramon Grosfoguel de créer un Institut pour la Décolonisation, qui combattra la formation européo-centrée qui prévaut toujours à l’intérieur de nombreux programmes éducatifs. Le Ministre du Pouvoir Populaire pour la Culture, Ernesto Villegas, a été désigné pour parachever sa création avec le collectif des intellectuels.

La rencontre entre le Chef de l’État et les intellectuels a eu lieu au palais présidentiel de Miraflores à Caracas, et a été retransmise par la chaîne publique de télévision. Les penseurs visitaient le Vénézuela à l’occasion de  la Troisième Ecole de Pensée Critique Décoloniale : Etat et Processus Constituants, qui se déroulait à la Bibliothèque Nationale du Vénézuela entre le 22 et le 26 octobre.

« Ce furent des journées de débat et de réflexion extrêmement intéressantes, pertinentes, profondes et absolument libres » a expliqué le Ministre de la Culture Ernesto Villegas.  « Le gouvernement bolivarien, à travers ses distinctes institutions, leur a donné tout son soutien, mais cela ne s’est nullement traduit en restriction ou limitation, de manière à ce que l’évènement soit un plan pour le débat critique et autocritique des grandes affaires de l’humanité, particulièrement depuis la perspective de la décolonisation ».

Parmi les participants à l’évènement, on dénombre Enrique Dussel (Mexique), Ramón Grosfoguel (Porto Rico), Juan José Bautista (Bolivie, gagnant du Premier pris du Libérateur de la Pensée Critique en 2014), Sabelo J. Ndlovu-Gatsheni (Afrique du Sud), Houria Bouteldja (France), Karina Ochoa (Mexique) et José Romero-Losacco (Venezuela). S’est également joint au rendez-vous à Miraflores, le Directeur général de la Bibliothèque Nationale Ignacio Barreto ; le président du Centre National des Etudes Historiques, Pedro Calzadilla; Adán Chávez, Saúl Ortega, Jacobo Borges, Cilia Flores, Tania Díaz, Nicolás Maduro Guerra et Aurora Paredes, entre autres.

« Ce n’est pas dû au hasard que cet évènement ait lieu ici au Vénézuéla, au milieu du bourgeonnement fasciste qui s’est implanté sur notre continent et dans le monde » a exprimé Villegas. « Le Vénézuela  confirme être le bastion de la lutte pour la décolonisation, l’émancipation, la construction d’une nouvelle société distincte et supérieure au capitalisme sauvage et à celle de la modernité et du colonialisme ».

Les propositions.

Le professeur Ramón Grosfoguel a souligné l’importance de défendre l’anti-impérialisme : «  tout anti-impérialisme n’est pas décolonial, mais on ne peut pas être décolonial sans être d’abord anti-impérialiste ».

A l’intérieur des débats en Amérique Latine, beaucoup de gens se présentent comme anticolonialistes, mais à l’heure d’opiner sur le processus bolivarien au Vénézuela « lamentablement, ceux-ci prennent partit pour la droite pro-impérialiste et néolibérale de ce pays ». C’est pour nous, une contradiction énorme ». Cela indique que le décolonial doit tenir un engagement politique et éthique avec les peuples en lutte pour leur libération.

Il a également suggéré qu’« il faut avoir l’idée de penser conjointement un institut de production de en connaissance décoloniale, qui soit transversal » et qui puisse contribuer « pas seulement une fois l’an, mais chaque jours au Vénézuela ». Il a indiqué qu’il y a une génération de de vénézuéliens « formés pour nous, qui peuvent assumer le projet eux-mêmes et l’emmener ».

Enrique Dussel, académicien reconnu, philosophe, historien, théologien d’origine argentine, naturalisé au Mexique, a signalé que, « par malheur, même dans les processus révolutionnaires avancés comme ceux de Cuba ou de la Bolivie, l’éducation primaire, secondaire et universitaire continuent d’être dispensées depuis une vision européo-centrée de la culture et de la science. «C’est difficile, mais nous devons une fois pour toutes changer le contenu du cursus d’enseignement, afin de changer aussi la mentalité de la jeunesse et de tous les citoyens, et ne pas attendre un siècle mais 4 ou 5 ans ». Il a également soutenu l’idée de former un institut qui pourra fournir un équipement « au niveau économique, politique et agricole » touchant ainsi toutes les activités d’un Etat.

« Nous continuons d’éduquer à la manière d’un français ou d’un nord-américain notre jeunesse et le citoyen, nous pouvons changer cela en peu de temps, avec des équipes qui écrivent des textes d’étude pour tous les collèges du pays, gratuits et qui permettront le changement. A cette fin, l’idée de suggérer la constitution d’un institut d’étude décoloniale, mais qui ne sera pas partie de différents ministères ou secrétariats, mais qui dépendra directement de la Présidence, pour que depuis cet endroit, il puisse irradier toutes les activités de l’État. Et cela signifie que « même la stratégie militaire doit être pensée de manière décoloniale ».

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Approbation de la création de l’Institut National de Décolonisation du Vénézuela.

A ce propos, le Président Maduro a signifié son accord pour la création de l’Institut National de Décolonisation du Vénézuela, à cette fin , il a désigné pour responsable le ministre Ernesto Villegas. Il a indiqué que cela était absolument nécessaire afin de donner cohérence, articulation et pouvoir avancer dans l’ensemble de ce processus pour consolider une indépendance absolue du pays. «  Pour la consolidation de l’indépendance véritable, il faut approfondir la décolonisation de notre pays, de notre continent et de nos peuples » a insisté Maduro.

« Je donne mon accord pour que l’Institut de Décolonisation soit connecté à la Présidence de la République, mais je désigne de manière publique le compagnon Ernesto Villegas (ministre de la Culture), comme cadre révolutionnaire du Vénézuela, comme grand essayiste politique, institutionnel et culturel pour un plan intégral de décolonisation. Mais avec un sens éminemment pratique ! » Il a manifesté sa pleine confiance en Villegas, et a appelé à installer ces initiatives « qu’elles aient une grande portée et tout le soutien dans tous les sens du terme ».

Regarder la vidéo sur Youtube.

A ce propos, il a insisté sur le fait que le nouveau devait être enraciné dans les bases de la pensée révolutionnaire, défavorable à la période coloniale, ce qu’a toujours proclamé le Commandant Chavez. “Hugo Chávez était un homme qui changeait les structures et questionnait les paradigmes établit et il construisait de nouveau paradigme depuis la racine populaire vénézuélienne (…) Nous devons aller à un processus de décolonisation intégral du pays, (…) et l’intégrer au Plan de la Patrie 2025 pour consolider les valeurs de la nouvelle culture et l’indépendance du Vénézuela (…) Nous devons identifier comment créer des processus autonomes, pour aller conquérir les espaces qui consolident le 21ème siècle de la résurrection de l’Amérique Latine et des Caraïbes », a-t-il exprimé.

« Je suis convaincu que cet Institut, depuis l’Alba (Alternative Bolivarienne des Peuples de Notre Amérique) fera l’Histoire, pour doter de lumières, d’idées, de projets, les processus inévitables que nous allons vivre en Amérique Latine et dans les Caraïbes » a indiqué le Chef de l’État vénézuélien.

Il a également indiqué que la décolonisation devra s’inclure comme une ligne additionnelle du Plan de la Patrie qui est en quelque sorte le programme fondamental du gouvernement.

En Réponse à Mike Pence.

Maduro a également répondu aux accusations du vice-président des Etats Unis, Mike Pence, qui avait déclaré récemment, que selon les informations reçues par le président du Honduras,  Juan Orlando Hernández, c’était… le Gouvernement vénézuélien qui aurait organisé et financé la déferlante de migrants fuyant la misère de ce pays jusqu’au territoire états-unien.

« J’alerte le monde sur la paranoïa de Mike Pence et des secteurs extrémistes du Gouvernement des Etats Unis contre le Vénézuela. Ils ont une obsession car ils n’ont pas pu nous mettre en déroute, et ne pourront jamais le faire car la Révolution Bolivarienne est décidée à avancer » a souligné le mandataire.

Regarder la vidéo sur Youtube.

A ce propos, il a commenté le danger que représentent de telles déclarations pour sa sécurité et celle du Vénézuela, il a affirmé que les Etats Unis cherchent à démolir la Révolution, formant part d’une campagne de discrédit sans précédent contre la nation.

Maduro a rappelé les différents obstacles qu’a eu à affronter le chavisme depuis son arrivée en 1999, et particulièrement le coup d’État contre le président Chavez en avril 2002.

« Nous avons du affronter l’assaut durant le premier Gouvernement de George Bush, quand ils vinrent donner un coup d’État, et ils l’ont donné. Ce Palais fût pris entre le 11 et le 12 avril 2002 (…) mais la mobilisation du peuple dans la rue, et l’union civique et militaire, ont fait échouer le coup d’Etat de l’Empire » a-t-il insisté.

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Traduction : Julie Jaroszewski

Source :  http://albaciudad.org/2018/10/presidente-maduro-anuncio-la-creacion-del-instituto-nacional-para-la-descolonizacion-videos/

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Bellicisme tous azimuts : Trump veut reprendre le contrôle de l’Amérique Latine, par Ken Livingstone (RT)

L’auteur : Ken Livingstone, ex-député du Parti Travailliste, ex-Maire de Londres (2000-2008)

Trump intensifie ses efforts pour provoquer des changements de régime dans les pays d’Amérique latine qui refusent de se plier à ses desideratas, tout en gardant un silence hypocrite sur les violations des droits humains commises par des alliés américains comme l’Arabie saoudite.

Ces dernières années, la droite a refait surface en Amérique latine. La première étape de l’élection du prochain président du Brésil a vu le candidat de droite Jair Bolsonaro remporter 46 % des voix. À deux semaines du scrutin final, il mène de 16 %.

Même si les gouvernements progressistes qui placent l’égalité, l’éducation, les soins de santé et la lutte contre la pauvreté au premier plan de leur politique, sont toujours puissants dans la région, la dernière période a été difficile, y compris au Venezuela.

Mais il est également vital, en temps de crise, de se rappeler pour quoi se battent ceux qui, comme nous, participent à des campagnes de solidarité. Le décès d’Hugo Chavez en 2013 nous a tous bouleversés, mais les idéaux et les progrès sociaux pour lesquels il s’est battu ne sont pas morts avec lui. Ceux qui écoutent les médias de droite, ne voient en Chavez qu’un dictateur brutal, et refusent d’admettre qu’il a changé Venezuela en mieux. Chavez ne s’intéressait d’ailleurs pas uniquement à son propre pays : il voulait remodeler le continent tout entier. Il a été une inspiration pour ceux qui, comme lui, voulaient s’attaquer aux énormes inégalités et sortir du système néo-libéral qui nuit à la population.

J’ai eu l’honneur de le rencontrer lorsqu’il est venu à Londres en 2006 et de travailler avec lui par la suite. Ce qui m’a le plus frappé chez lui, c’est que contrairement à tant d’autres présidents et premiers ministres, c’était un homme simple, complètement dépourvu de la vanité ou de l’obsession de célébrité qui défigure tant de nos dirigeants. Il n’était pas issu d’un milieu politique et il avait passé sa carrière militaire à mener la lutte contre les guérillas qui tentaient de renverser le gouvernement réactionnaire du Venezuela. J’ai été très ému quand il m’a dit ce qui l’avait fait changer. C’est au cours d’une escarmouche où l’un de ses hommes, un de ses bons amis, a été abattu. Chavez l’a tenu dans ses bras pendant son agonie, et c’est à ce moment que Chavez a décidé que lui-même et son pays devaient changer.

J’ai pris la parole le week-end dernier lors de la campagne de solidarité avec le Venezuela, organisée pour commémorer le vingtième anniversaire de la première victoire électorale de Chavez. J’ai dit que nous devions faire connaître son vrai bilan.

Malgré les campagnes de diffamation des États-Unis et des médias, la tentative de coup d’État et les efforts incessants de l’opposition pour le chasser par des moyens antidémocratiques, Chavez est resté fidèle à son objectif de sauver le Venezuela. Comme on peut le voir par ses actes politiques :

– Il a mis en place le Programme Mission Miracle qui a sauvé plus de 3,5 millions de personnes de la de cécité en Amérique latine.

– Il a fourni 1,2 million de logements bons marchés aux plus démunis du Venezuela, et ce nombre ne cesse de croître depuis 2010.

– Ses programmes d’éducation ont éradiqué l’analphabétisme au Venezuela, 1,5 million d’adultes ont appris à lire et à écrire.

– Le nombre de Vénézuéliens bénéficiant d’une pension d’État a sextuplé.

– Il a également mis en place un service national de santé qui a permis de sauver la vie de millions de personnes.

Malheureusement, l’économie vénézuélienne est aujourd’hui confrontée à de réels défis, la chute massive des prix du pétrole a sapé l’économie, les exportations de pétrole étant la principale source de revenu du pays. Mais ce qui a causé le plus de dégâts, ce sont les sanctions américaines contre le Venezuela, qui ont commencé sous l’administration Obama, et qui ont été considérablement aggravées par Trump. Il s’agit notamment de l’interdiction pour les États-Unis d’acheter toute dette ou créance du gouvernement vénézuélien et du géant pétrolier public PDVSA.

Il n’est pas surprenant que les sanctions économiques aient accru les pénuries de nourriture, de médicaments et d’autres biens essentiels tout en limitant la capacité du gouvernement à résoudre les problèmes économiques du pays. Ce sont les Vénézuéliens à faible revenu qui souffrent le plus. Les sanctions ont également accru la polarisation politique, rendant le dialogue indispensable plus difficile au moment où des voix internationales viennent soutenir les efforts du pays pour sortir de la crise.

Pendant sa campagne présidentielle, Trump a clairement indiqué qu’il voulait provoquer un changement de régime au Venezuela et on ne peut pas l’accuser de ne pas tenir sa promesse. Les sanctions contre le Venezuela, en sont la preuve d’autant qu’elles s’accompagnent de menaces d’une intervention armée.

On a appris le mois dernier, grâce au New York Times, que des officiers vénézuéliens dissidents avaient tenu une réunion secrète avec des responsables de l’administration Trump pour discuter du renversement de l’actuel président Nicolas Maduro. L’article expliquait que l’administration Trump avait refusé de les soutenir, mais les sanctions continuent. La Maison-Blanche a refusé de répondre aux questions sur ces entretiens mais a admis ’dialoguer avec tous les Vénézuéliens qui manifestent un désir de démocratie afin d’apporter un changement positif à un pays qui a tant souffert’.

Il y a déjà eu deux tentatives ratées pour renverser le gouvernement de Maduro, dont une en août pendant un rassemblement à Caracas, où deux drones ont explosé sans toucher leur cible.

Ce n’est pas la première fois que Trump menace publiquement d’intervenir militairement. En août 2017, il a dit ’nous avons le choix entre plusieurs options pour le Venezuela, y compris une option militaire si nécessaire.’

Cela fait des décennies que les Etats-Unis s’efforcent renverser des gouvernements progressistes ou parfois même des gouvernements qui affirment simplement leur souveraineté nationale, en utilisant toutes sortes de méthodes qui vont des coups d’État par des moyens détournés et discrets aux coups militaires, des sanctions aux blocus et de l’isolement international aux interventions militaires.

Les manifestations de belligérance tous azimuts de Trump, y compris sa volonté de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique, sont accompagnées du versement de millions de dollars à des organisations qui œuvrent contre des gouvernements qui refusent d’obéir aux Etats-Unis, pour réaffirmer le contrôle américain dans la région.

Il n’y a pas que le Venezuela qui subit des sanctions, la République du Nicaragua et Cuba en subissent depuis près de soixante ans. Ce qui n’est jamais dit dans les médias, c’est que ces sanctions sont illégales en vertu du droit international. Mais l’Amérique a un droit de veto aux Nations-Unies et domine les principales institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

Des investissements dans son économie et une diversification qui lui éviterait de dépendre totalement du pétrole permettraient au Venezuela de résister à la politique de Trump. Espérons que le processus de dialogue qui se déroule au Venezuela et le succès des récentes élections régionales permettront de revenir à la normale et de relever les défis auxquels le pays est confronté.

Mais Trump n’a pas que le Venezuela en ligne de mire. Après la réélection des Sandinistes (FSLN) en 2016, la dernière attaque des États-Unis contre le Nicaragua est le Nicaraguan Investment Conditionality Act qui vise à bloquer les prêts de la Banque mondiale, de la Banque internationale de développement et d’autres institutions au Nicaragua. Le Nicaragua reçoit chaque année des millions de dollars de prêts pour investir dans les infrastructures et les programmes éducatifs et sociaux. Cette loi a été largement condamnée, notamment par les représentants des entreprises, le parlement et les syndicats.

Trump reprend l’attitude hostile de George W Bush vis à vis Cuba. En juin de l’année dernière, Trump a promis de revenir sur les modestes progrès réalisés sous Obama et de renforcer le blocus étasunien de l’île, malgré l’opposition de la plupart des Cubano-américains. Trump a aussi expulsé 60% des diplomates cubains pour satisfaire les partisans de la ligne dure.

Il faut savoir qu’il y a une alternative à l’agenda de Trump. L’opposition à Trump se renforce aux Etats-Unis, en Amérique latine et dans le monde entier, y compris ici en Grande-Bretagne, où le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn a fait preuve d’une réelle intégrité en étant la première personnalité politique nationale à demander à Theresa May de renoncer à recevoir Trump. Corbyn a dit : ’Soyez sûrs que je m’opposerai et que le parti travailliste s’opposera à tous ceux qui attisent les peurs chez nous et à l’étranger, et le parti travailliste se tiendra sans équivoque aux côtés de ceux qui manifestent contre Trump et il le fera jusqu’à notre victoire’.

Ken Livingstone

Traduction : Dominique Muselet

https://www.rt.com/op-ed/441282-latin-america-regime-change/
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« Marche », nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne, sort en Europe.

Ce documentaire produit par Terra TV sera disponible en Europe le 1er novembre 2018. Pour organiser une projection et/ou acquérir le DVD on peut contacter Gloria Verges, gloriaverges@free.fr

Synopsis : Alors que la guerre économique s’intensifie contre la révolution vénézuélienne, les mafias agraires, appuyées par des paramilitaires colombiens et certains fonctionnaires publics, lancent une contre-offensive pour récupérer les terres remises par le Président Chavez aux paysans. Les assassinats de lutteurs pour la terre se multiplient. Les paysans décident de marcher jusqu’à Caracas pour réitérer leur soutien au Président Nicolas Maduro, lui demander de reprendre la réforme agraire et de faire cesser les assassinats…

Durée : 60 minutes. Vidéo HD. Sous-titres FR. Production : Terra TV, République Bolivarienne du Venezuela 2018.

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Venezuela, les répétitions font la vérité

C’est par de nombreuses offensives, planifiées, précises et répétées que l’on gagne une guerre. C’est par la répétition continue d’un même type de messages que l’on gagne une guerre médiatique. En ce qui concerne le Venezuela, parler de « guerre de l’information » n’est pas un superlatif. Et comme dans les guerres militaires, ce sera le nombre d’offensives médiatiques qui permettra à un des belligérants de s’imposer.

L’agence Reuters a organisé une séance photo à 23 membres de la dénommée Résistance. Photo : Carlos García Rawlins.

Réussir à faire croire au spectateur ce qu’il est obligé de penser, tel est l’objectif du conditionnement sous-jacent. Comme l’écrivait Aldous Huxley en 1931 dans Le meilleur des mondes – roman dystopique dans lequel les fœtus sont programmés durant leur sommeil à coup de répétitions auditives, « trois nuits par semaine, pendant quatre ans » pour qu’ils intègrent la condition sociale qui leur a été choisie – « Soixante-deux mille-quatre-cent répétitions font une vérité ». En effet, il n’y aurait de vérité que celle qui fait taire toutes les autres. Autrement dit, n’importe quelle soumission répétée à une opinion, à l’usure, – et on nous a toujours à l’usure… – se fait oublier comme opinion ; la récurrence d’un même discours devient le seul discours possible, et toute information qui sortirait du cadre habituel se heurterait au scepticisme le plus farouche, voire à l’indifférence la plus totale… Concernant le Venezuela donc, c’est dans un même bain d’acétaminophène que, régulièrement, les « grands médias » nous plongent depuis (en gros) l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez en 1998.

Il faut dire que la question de la partialité des médias au Venezuela n’est pas une question subsidiaire. Et pour cause… Avril 2002, Chávez au pouvoir, l’opposition vénézuélienne appelle à la grève générale tandis que les chavistes se mobilisent massivement en soutien à leur président. Dans les deux camps la mobilisation est forte. Le 11 avril, une manifestation organisée par le syndicat patronal Fedecàmaras (de droite) est méthodiquement détournée de son parcours établi vers le palais présidentiel, en vue d’un bras de fer avec le gouvernement. L’armée bolivarienne, entre les deux camps, tente, tant bien que mal, de calmer le jeu. Sans que personne n’y comprenne rien, soudainement, des gens tombent (de chaque côté) sous les balles anonymes de francs-tireurs juchés dans les tours voisines. Sans attendre, quelques chavistes armés répliqueront en direction des tours meurtrières…

Ces images, qui feront le tour du monde, assorties d’un commentaire mensonger, seront détournées, manipulées, montrant les chavistes tirant sur les manifestants de l’opposition ; derrière l’écran, la population s’insurge : « Chávez, assassin ! ». 17 morts, plus de 200 blessés, l’armée s’empresse d’annoncer qu’elle n’obéira plus au président… Aussi, dans la foulée, les moyens de communications publics (VTV, la chaîne publique) ont été coupés ; le président se retrouve isolé, privé de parole. Impossible de démentir les images manipulées. C’est fait, Hugo Chávez est renversé. Le 12 avril, le commandant général de l’armée, se félicitant du bon déroulement du coup d’État, avouera l’avoir préparé pendant 6 mois… En ce mois d’avril 2002, le Venezuela inventera le premier coup d’État de l’histoire basé sur le recours aux médias (privés)… Premier coup d’État dans le genre, la « guerre de l’information » se découvre un nouveau chapitre d’étude.

Photo : Maurice Lemoine

Le coup d’État n’aura duré que 48 heures, le peuple chaviste s’étant très massivement mobilisé (pacifiquement) pour un retour au pouvoir du président – ce qui rappelle que les médias privés « tout-puissants », à l’initiative du coup d’État raté, ne sont pas toujours si « puissants ». Chávez, jusqu’à sa mort (en mars 2013), entreprendra un travail de fond sur la question du monopole médiatique. Comme pour le reste, ce sera à la population de créer ses propres médias, une information citoyenne. Une partie de la rente pétrolière servira au développement de médias publics solides (comme ViVe, fondée en 2003, chaîne de télévision publique à vocation culturelle, ou teleSUR, lancée en juillet 2005, qui couvre les cinq continents) et nombre de médias communautaires, de journaux, de radios, de webTVs – qui continuent à diffuser aujourd’hui –, seront ainsi aidés financièrement. Le développement des médias citoyens continuera avec Nicolas Maduro.

Cependant, en 2017, les médias vénézuéliens restent encore très majoritairement privés. Sur 111 chaînes de télévision, 61 sont privées, 37 communautaires et seulement 13 sont publiques. Même domination du privé dans les journaux et à la radio. Et cela va sans dire, une majorité écrasante des médias privés vénézuéliens (Venevisión, Televen, Globovisión…) sont acquis à l’opposition. Ce que les agences de presse francophones (AFP, Belga…) omettent de mentionner lorsqu’elles puisent leurs sources dans ces mêmes médias… Quand ce ne sont pas des informations récoltées dans les médias conservateurs étasuniens (CNN, CBS, NBC, FOX news…).

Ainsi, il ne faudra pas s’étonner de voir une surreprésentativité de la droite vénézuélienne dans nos médias dominants – pour ne pas dire une absence quasi-totale de point de vue contrastant (impossible ici l’idée de Bourdieu selon laquelle il faut parfois être « inégal » pour être égal ; c’est-à-dire rétablir le temps de parole) – et ne pas être surpris de voir le remplacement de l’analyse de la situation par l’analyse des faits (sordides, s’il le faut) – pratique de fond (du panier) dans laquelle les grands médias nord-américains se montrent avant-gardistes. Ainsi, les analyses superficielles de la situation politique vénézuélienne, diffusées du côté nord-américain de l’Atlantique, voyageront sous l’océan à (quasi) la vitesse de la lumière, et pourront sans attendre être réchauffés ici. De la sorte, en Europe, courant les mois d’avril et mai 2017, on titrera en Une de certains journaux « sérieux » : « Plus de PQ au Venezuela ». Information, somme toute utile, qui incitera peut-être – puisqu’en temps de pénurie, on est jamais sûr de rien – au remplacement du papier toilette par le papier journal ? Nombre d’informations internationales étant calquées sur la vision étasunienne du monde, on préférera les lectures binaires et les explications rapides. En outre, l’unanimisme des médias occidentaux justifiera la pauvreté du contenu des informations, ce que l’obligation du format court (dans le style du journal Le Monde « La crise au Venezuela expliquée en 4 minutes ») viendra entériner, ne permettant en aucun cas de creuser le sujet ; ou comme le disait Noam Chomsky : « La concision limite le propos à des lieux communs ».

Chili & Venezuela

Les décennies passent, les pratiques médiatiques restent. En 1973, au Chili, les mêmes titres accrocheurs « Plus de papier toilette » ; « Plus de pain au Chili » feront la Une des journaux étrangers. D’ailleurs, les techniques de déstabilisation mises en place contre l’Unité Populaire d’Allende sont fort comparables aux techniques utilisées aujourd’hui contre le Venezuela de Maduro : même sabotage de l’économie par le secteur privé, même discrédit international du gouvernement en place dans les grands médias, même revente des produits manquants dans les supermarchés sur le marché noir… Seule différence, pas (encore) de coup d’État militaire au Venezuela.

Aujourd’hui, la voie de l’intervention « humanitaire » est privilégiée… Si les documents déclassifiés de la CIA attestant d’une aide financière directe au coup d’État de Pinochet sont bien connus, depuis, on favorise les intermédiaires… Quoi qu’il en soit, ce qui ne change pas, lorsqu’on souhaite déstabiliser un pays, c’est la volonté de Nixon : « Make the economy scream ! ». Il faudra tourmenter quotidiennement la population, casser la base populaire, en vue d’un changement de régime, bien sûr « voulu par le peuple ». Ici aussi, la répétition fait recette, c’est toujours à l’usure qu’on nous a… Et puisqu’au Venezuela, 80 % des biens de consommation (alimentation, médicaments, produits hygiéniques…) sont importés de l’étranger – Colombie, Mexique, États-Unis… –, il y a de quoi faire. Question : supporteriez-vous devoir faire la file pendant trois ou quatre heures pour un paquet de farine, du lait, du riz, de l’huile, alors que des tonnes de ces mêmes aliments pourrissent dans les hangars (cachés) des grandes entreprises de l’alimentation ? Sans parler de la revente de ces produits par ces mêmes entreprises sur les réseaux informels, à dix, vingt, trente, cent fois le prix.

Pourtant, nos grands médias ne voient pas le problème des pénuries du même œil. Pour certains, d’ailleurs, le secteur privé n’y est pour rien. On voit la société libérale avec les yeux compétitifs qu’elle nous a fait. Pas de guerre économique organisée donc… N’existe que la loi de l’offre et de la demande… et la gestion catastrophique de l’économie par les gouvernements (de gauche de préférence). Ces médias préféreront donc personnifier la « tragédie vénézuélienne » en la personne de Nicolas Maduro, responsable devant l’éternel de la colère du peuple affamé. Loin de vouloir défendre corps et âme les décisions politiques prises par l’ancien syndicaliste devenu président (et son gouvernement), c’est une nouvelle fois l’absence de contexte – voir la décontextualisation – qui s’impose.

Alfred-Maurice de Zayas, expert indépendant de l’ONU, écrit dans un rapport du 30 août 2018 sur la situation vénézuélienne : « La situation est due à la guerre économique et au blocus financier des [États-Unis et de l’Europe] contre le gouvernement ». En effet, pas de guerre économique sans blocus financier. Les avoirs du gouvernement vénézuélien sont gelés dans les banques nord-américaines et les entreprises européennes ne commercent plus avec le Venezuela… Peut-être avez-vous entendu parlé de l’extraterritorialité des lois étasuniennes ? Pourtant, dans les « grands médias », essayer de comprendre les causes de la crise (le sabotage de l’économie par le secteur privé) sort du cadre interprétatif autorisé… Seuls les communicants officiels, appelés « experts », peuvent s’y risquer. Et ces soi-disant « experts » étant souvent les moins critiques des fondements du système, en matière de crise économique, c’est à nouveau la répétition qui gagne, ce qui se dit le plus revient à être ce qui est vrai, ou : La Libre Belgique(via l’AFP), le 21 août 2018, « les analystes et économistes jugent « surréaliste » le programme du gouvernement vénézuélien » ; ou comme l’écrira le vice-président américain Mike Pence (en faveur d’un « isolement économique » du Venezuela) « les nouvelles mesures économiques ne vont faire que rendre plus difficile la vie de tous les Vénézuéliens », demandant de surcroît à Maduro de laisser entrer l’aide multinationale…

fotografosreportajevascocarolachavez.wordpress.com

Après la mort de Chávez, la droite vénézuélienne tentera par vagues périodiques d’en finir de manière violente avec le chavisme. Réélu le 20 mai 2018, le président Maduro fait face, depuis ses premiers jours à la tête du pays, à une opposition et à une « communauté internationale » unies, et qui lui sont foncièrement hostiles. Bien que la Fondation Carter (fondée en 1982, par l’ancien président nord-américain Jimmy Carter), dont la mission déclarée est « l’observation des élections partout dans le monde », juge le système électoral vénézuélien comme « l’un des plus sûr au monde », ou que la CEELA (Conseil d’Experts Électoraux Latino-Américains), composé de cinquante observateurs (20 ex-présidents, vice-présidents et magistrats de divers pays) ait déclaré le processus électoral du 20 mai dernier « harmonieux » et « reflétant la volonté du peuple », les médias européens dénonceront une victoire « illégitime et entachée de fraudes »… La Libre Belgique, encore, dans un article du 22 mai : « International : Le Venezuela reprend six ans de chavisme. Après avoir muselé la plupart de ses opposants, le président socialiste Nicolás Maduro est réélu avec 67% des suffrages. Ses deux principaux concurrents crient à la fraude. […] Le successeur de Hugo Chávez a été réélu jusqu’en 2025, lors d’un scrutin critiqué par la communauté internationale (États-Unis, Union européenne, Organisation des États américains) pour son absence de garanties démocratiques ».

Ou comme en atteste le bouillonnant éditorial du « Monde », du 22 mai : « Depuis la chute des grands totalitarismes du XXe siècle, les dictatures du XXIe siècle aiment se parer des atours du passage par les urnes. Qu’ils soient fascisants, populistes, islamistes, postcommunistes, néo-révolutionnaires ou simplement autocratiques, rares sont désormais les régimes politiques – monarchies absolues mises à part – qui ne tentent de s’offrir une façade démocratique. Réélu dimanche 20 mai à la présidence du Venezuela à la faveur d’une « élection » qui n’en a que l’apparence, Nicolas Maduro a ainsi beau jeu de se féliciter que son mouvement politique, le chavisme, ait remporté 22 des 24 scrutins organisés depuis la prise de pouvoir du fondateur de la « révolution bolivarienne », Hugo Chavez, en 1999 »

Au Venezuela, il y aura eu, durant ces vingt dernières années, 25 scrutins… C’est un record mondial. Certes, mal réélu (30 % de la population totale), mais réélu tout de même, le résultat de l’élection de Maduro appelle à comparaison. En France, un an plus tôt, lors des dernières élections présidentielles, 83% des français inscrits n’auraient pas voté pour Emmanuel Macron au premier tour. Ce qui relativise le score de 65,1 % du deuxième tour, si l’on prend en compte l’abstention record et le pourcentage des votes blancs, et chiffrerait la victoire de Macron aux alentours d’une trentaine de pourcent de la population totale… Reconnaissons ici que nombre de contre-études nébuleuses existent sur le sujet, certaines bien sûr plus sérieuses que d’autres, et que des chiffres officiels – et sûrs – manquent… Néanmoins, libre à chacun d’en conclure sur la légitimité du système électoral français… Pourtant, Macron le désinvolte, au lendemain des élections présidentielles vénézuéliennes, contestera la réélection, comme par automatisme, estimant qu’il n’y a pas de « scrutin juste et libre ». Plus tôt, en 2017, le président français avait dit du gouvernement vénézuélien : « Une dictature tente de se survivre au prix d’une détresse humanitaire sans précédent, de radicalisations idéologiques inquiétantes, alors même que les ressources de ce pays restent considérables ». Ici, la question de l’opposition entre démocratie représentative et démocratie participative est posée : démocratie formelle ou démocratie réelle ? La question pourrait-elle devenir gênante aux oreilles de nos dirigeants si elle en venait à trouver un large écho ?

Photo de Maurice Lemoine

D’autant que la figure de Nicolas Maduro est un formidable élément de politique intérieure (ou épouvantail) en Europe, et plus particulièrement en France, pour empêcher l’accès au pouvoir d’une éventuelle gauche « castro-communiste ». « Le régime de Maduro est une dictature » Emmanuel Macron, lors d’un discours sur la politique étrangère de la France, le 29 août 2017.
C’est dit, répété, avéré et incontestable. La diabolisation des leaders de gauche latino-américains (Chávez et Castro en tête) est utilisée depuis longtemps pour affaiblir et décrédibiliser les partis politiques aux volontés socialistes, voir – excusez-moi du terme – communistes. Et en matière de conservation du statu-quo, nos grands médias savent y faire. Pas de place pour les contestations étudiante et ouvrière, les actionnaires n’aiment pas ça. D’ailleurs, pas de place pour les révoltes populaires en général, la « lutte des classes », c’est du passé, le monde a changé et le concept est périmé. On parlera plutôt de la pluie et du beau temps, de l’innovation innovante, des amours du président. D’une certaine manière, cela fait penser à la diffusion de « telenovelas » sur les principales chaînes de télévision (privées) au Venezuela, le matin du 11 avril 2002, durant le coup d’État. Une chance pour les fans de ces feuilletons qui ne manqueraient un épisode pour rien au monde…

En Belgique : quel(s) intérêt(s) la famille Le Hodey (La Libre Belgique), la famille Hurbain (Le Soir), la famille De Nolf (Le Vif/L’Express), la famille Baert (Metro)… auraient, en tant que grands propriétaires et grands gagnants du système néolibéral capitaliste dans lequel nous vivons à médiatiser ce qui conteste, s’oppose à leur existence ? En France : pourquoi médiatiser l’idée (pourtant équivoque) d’un « socialisme du 21ème siècle » (comme l’appelait Chávez) alors que les fortunes respectives de Xavier Niel (Le Monde), de Patrick Drahi (Libération), de la famille Dassault (Le Figaro), de la famille Bouygues (TF1), pour ne citer que les plus gros, reposent sur un modèle aux antipodes du partage ? D’apparence neutre, l’information « pragmatique » des grands médias cache des intérêts bien réels. Se targuant d’objectivité, présentée comme la plus grande des vertus journalistique, le point de vue soi-disant dépolitisé est en réalité le point de vue des chefs d’entreprises (et des actionnaires) qui possèdent ces médias. Le bilan médiatique de Serge Halimi (l’actuel directeur du Monde Diplomatique) dans son livre datant de 2005 Les nouveaux chiens de garde, est on ne peut plus clair : « Des médias de plus en plus concentrés, des journalistes de plus en plus dociles, une information de plus en plus médiocre. Longtemps, le désir de transformation sociale continuera de buter sur cet obstacle ».

Ronaldo Schemidt | World Press Photo

Quoi que l’on pense du gouvernement vénézuélien, ou de Nicolas Maduro, les informations (ou désinformations) déversées ici sur la situation politique au Venezuela – accentuant la souffrance de la population – sont bien trop souvent partisanes et superficielles. Pour ceux, ne doutant pas déjà, qui commencerait à hésiter, le travail de « re-contextualisation » sera long et parfois hasardeux, la doxa étant robuste. En 2017, l’Union européenne a remis le Prix Sakharov (ou 50.000 euros) à l’« opposition démocratique vénézuélienne », c’est-à-dire à « l’Assemblée nationale destituée et aux prisonniers politiques » – autrement dit, la droite vénézuélienne –, pour son combat pour la « démocratie contre la dictature ». Les violences commises par l’opposition (dans ce cas précis) auront été jugées démocratiques… Aussi, le photographe de l’AFP, Ronaldo Schemidt, remporte le prestigieux prix de la photo de l’année 2018 lors des « World press photo » à Amsterdam. Il a pris son cliché lors des guarimbas(violences de rue) d’avril-mai 2017 à Caracas. La photo du manifestant anti-Maduro de 28 ans, Victor Salazar, en feu à cause d’un retour de flamme, après avoir fait exploser le réservoir d’essence d’une des motos de la Garde Nationale Bolivarienne, a provoqué selon les membres du jury « une émotion instantanée ». Pas de commentaire, par contre, sur l’acte insurrectionnel en lui-même…

Le 28 septembre 2018

Par Thomas Michel

Coréalisateur du film « Venezuela, en temps de guerre«  et membre de ZIN TV, www.zintv.org

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La voix dissonante du Forum de São Paulo, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

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La 24e édition du Forum de São Paulo (FSP), rencontre qui rassemble les partis et mouvements progressistes de l’Amérique latine et de la Caraïbe, s’est tenue à La Havane du 15 au 17 juillet. Fondé en 1990 par le président cubain Fidel Castro et celui qui n’était encore que le dirigeant au Brésil du Parti des travailleurs (PT), Luiz Inácio Lula da Silva, ce rassemblement accueillit d’emblée tant des partis de gauche modérés que des formations forgées dans la lutte armée, des partis communistes (dont le PCC cubain) et leurs différentes scissions. « Affronter le néolibéralisme en Amérique latine, nous expliquera bien plus tard Valter Pomar, membre de la direction nationale du PT, exigeait une attitude ouverte et plurielle, prenant en compte tant la crise traversée par le communisme que celle frappant la social-démocratie. »

Présent à La Havane et évoquant, lors de la journée de clôture de cette édition 2018, son prédécesseur à la présidence du Venezuela, Nicolás Maduro a rappelé avec émotion : « [Hugo] Chávez disait que quand toutes les lumières se sont éteintes dans le monde ; quand l’Union soviétique s’est effondrée et que son pouvoir s’est désintégré en mille morceaux ; quand l’ancien bloc des pays socialistes s’est écroulé et est tombé entre les mains du capitalisme ; quand il semblait que le monde unipolaire, le consensus de Washington et la fin de l’Histoire s’imposaient, il y a eu une lumière et un drapeau s’est levé en Amérique latine. Depuis Cuba, depuis le Brésil, depuis le Forum de São Paulo, cet espace de lumière et de lutte s’est dressé. »

A la naissance du FSP, un seul parti membre exerçait le pouvoir : le PCC de Fidel Castro. La droite, partout ailleurs, imposait son hégémonie. Depuis la fin des années 1990 et leur tournant historique, la majorité des autres partis, modérés ou radicaux, ont accédé à un moment ou à un autre, par les urnes, à la magistrature suprême – au Venezuela, en Uruguay, en Bolivie, au Chili, au Brésil, en Equateur, au Nicaragua, au Panamá, au Paraguay, au Salvador, pays auxquels s’ajoute, depuis le 1er juillet dernier, le Mexique, grâce à la victoire du Mouvement de régénération nationale (Morena) d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO).

Cette victoire, elle aussi historique, ne peut néanmoins occulter le recul et les difficultés de gauches de gouvernement, en particulier les plus radicales, que les secteurs conservateurs – en bonne logique – n’ont jamais accepté. La gauche n’est tolérée que lorsque elle se soumet aux codes du monde dans lequel elle navigue. Pas lorsqu’elle s’attaque au néolibéralisme et bouscule (ne serait-ce qu’en partie) ses diktats.

Les gouvernements progressistes (ou « populistes », pour satisfaire les grincheux), comme tous les autres, commettent des erreurs, des impairs. Des fautes politiques parfois. Qu’ils les paient dans les urnes – comme en Argentine (2015) – est évidemment dommageable, mais n’a rien de scandaleux. En revanche, quand la nouvelle restauration conservatrice utilise le coup d’Etat « militaro-parlementaire » (Manuel Zelaya, Honduras, 2009), « parlementaire » (Fernando Lugo, Paraguay, 2012), « juridico-parlementaire » (Dilma Rousseff, Brésil, 2016), condamne sans preuves un ex-chef de l’Etat pour l’exclure de la vie politique (Lula, Brésil, 2018), tente d’en faire incarcérer d’autres, dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons (l’équatorien Rafael Correa ou même l’argentine Cristina Fernández de Kirchner), déstabilise une nation souveraine (le Venezuela depuis l’arrivée au pouvoir de Maduro), elle remet à l’ordre du jour le déni de démocratie et l’oppression. Avec la bénédiction d’un ordre médiatique globalement peu porté à reconnaître une infamie flagrante quand il l’a sous les yeux. En témoigne le traitement des deux crises les plus graves de la période, celle récurrente du Venezuela, et celle, actuellement en plein paroxysme, du Nicaragua.

Pour peu que l’on fasse preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle ou simplement journalistique, en aucun cas l’explosion de violence nicaraguayenne ne peut être qualifiée de lutte du bien contre le mal, des « gentils étudiants » contre le méchant « caudillo » [1]. Lire : Daniel Ortega. Qu’un policier (ou un civil) tuant un manifestant soit un assassin est parfois ou souvent vrai. Tout dépend du contexte et des circonstances. Mais qu’un contestataire mâtiné de délinquant blesse un policier (ou un militant sandiniste), le tue, l’arrose d’essence, puis le brûle, n’en fait pas, même béni par les évêques, un membre pacifique de la « société civile ».

Il faut une certaine dose de naïveté, l’arrogance de ceux qui savent disposer à l’étranger de puissants appuis ou une totale méconnaissance du Nicaragua pour s’imaginer que, dans un pays où ils ont renversé au prix de milliers de morts la dictature de Somoza, puis ont résisté, les armes à la main, au prix d’autres milliers de morts, pendant dix ans, à l’agression américaine, puis ont accepté de rendre démocratiquement le pouvoir après avoir perdu les élections, puis les ont regagnées tout aussi démocratiquement et ont bénéficié de programmes sociaux, les sandinistes acceptent sans réagir de voir l’opposition se livrer à une tentative brutale de renversement du président qu’ils ont élu. D’où, aux côtés des forces de l’ordre, l’apparition de groupes de militants souvent « historiques » – rebaptisés « paramilitaires » par les médias – répondant parfois par les armes, pour le meilleur – la libération de populations prises en otage – et aussi le pire – une violence meurtrière incontrôlés –, à une situation insurrectionnelle également armée (ce qui ne signifie nullement qu’il n’existe pas d’opposants pacifiques, on l’aura compris).

Seulement, il est parfois très mal vu de se référer à un « réel » aussi complexe. Et la solidarité avec les « étudiants » dressés contre l’ « infernal couple sandiniste Ortega-Murillo [2] » (comme ceux du Venezuela s’opposant en 2014 à Maduro !) prend parfois de bien curieux chemins. Le 20 juillet, en France, en appelant à l’arrêt immédiat des violences (option que nous partageons), le Groupe d’amitié interparlementaire France – Mexique et pays d’Amérique centrale a « condamné l’aggravation des attaques visant ces derniers jours des groupes de religieux et d’étudiants qui manifestent contre le gouvernement » et déploré « l’intervention de groupes paramilitaires [« sandinistes »] lourdement armés. »

Pour arriver à cette conclusion sans nuance, qui ne met en cause que le pouvoir, ce groupe d’élus s’est contenté de recueillir le témoignage de trois étudiantes d’opposition en tournée de propagande européenne, qui lui ont été amenées sur un plateau, et de s’entretenir avec des représentants de la section française d’Amnesty International. Certes très respectée, cette organisation non gouvernementale (ONG) a une fâcheuse tendance à ne condamner « que » la violence des Etats et paraît considérer relevant de « la violence légitime », nous y revenons, la déstabilisation, l’organisation insurrectionnelle du chaos, la tentative assumée de renversement d’un président démocratiquement élu, l’utilisation des séquestrations et de la torture, ou l’usage d’armes létales contre les forces de sécurité. Toutes choses dûment constatées au Nicaragua (et en 2014 et 2017 au Venezuela).

Pourquoi ne pas prendre également en compte l’appel de l’Association des travailleurs ruraux (ATC), référent nicaraguayen de l’également très respectée (mais dans les milieux populaires et anticapitalistes) Vía Campesina, pour que « cesse la violence et la manipulation médiatique des classes dominantes avec l’appui des forces de l’Empire [lire : les Etats-Unis] [3 » ?

Cette suggestion passablement naïve ne tient évidemment pas compte de la composition politique de ce groupe parlementaire de supposés amis français du Nicaragua : huit de ses membres appartiennent au parti Les Républicains (LR) ; neuf à l’Union centriste (UC) ; quatre au Groupe socialiste et républicain (SOCR, socialiste et apparentés) ; un à La République en Marche (LREM) ; un au Rassemblement démocratique et social européen (RDSE, très majoritairement « macroniste »). Disons : du centre mou (pour être aimable) à la droite dure (pour être précis).

On retrouve là une configuration similaire à celle du Groupe parlementaire d’amitié France-Venezuela, dont la présidente Michèle Crouzet (LREM) a organisé le 5 juillet, au siège de l’Assemblée nationale, à l’occasion de la commémoration du jour de l’Indépendance vénézuélienne, un « débat » pour lequel elle n’a invité que des intervenants viscéralement « antichavistes » – dont (à titre d’anecdote significative) Paula Doumerg-Osorio, franco-vénézuélienne militante à Paris du très droitier parti Voluntad Popular et, en même temps, collaboratrice à l’Assemblée de Guillaume Gouffier-Cha, député LREM du Val-de-Marne.

A ces adversaires somme toute évidents, se joignent curieusement d’autres chevaliers de l’« axe du bien ». Le 18 juillet, un groupe latino-américain « d’intellectuels, de militants sociaux et d’universitaires », comme eux-mêmes se définissent, a émis une « déclaration urgente sur le Nicaragua » : « Nous voulons exprimer notre profond rejet face à la très grave situation de violence politique d’Etat et de violation des droits humains que traverse le Nicaragua, avec pour responsable l’actuel régime Ortega-Murillo ». Suit une dénonciation féroce du « dictateur, aveugle de pouvoir et aux mains tachées de jeune sang » et du « gouvernement illégitime et criminel qui, aujourd’hui, usurpe la mémoire sandiniste [4] ». Parmi les signataires, le ban et l’arrière-ban de l’ « anti-corréisme » équatorien dit « de gauche » emmené par Alberto Acosta, les détracteurs d’Evo Morales sous la conduite de Pablo Solón [/a] et, emmenés par l’inévitable Edgardo Lander, les contempteurs dits « progressistes » de Maduro.

Un texte du même type et émanant de la même mouvance avait circulé le 30 mai 2017 pendant la phase insurrectionnelle sanglante (125 morts) de la déstabilisation du Venezuela, sous le titre « Appel international urgent pour stopper la montée de la violence au Venezuela [5] ». Une formulation louable. Mais une escroquerie, par sa seule dénonciation d’un « gouvernement de plus en plus délégitimé, prenant un fort caractère autoritaire (…) principal responsable de la situation ». Par son parti pris évident, cet appel avait donné lieu à une réponse diffusée par le Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l’humanité : « Qui accusera les accusateurs ? [6] »

Un malaise existe et il n’est pas forcément inutile d’en faire état. Avec ses faiblesses, mais aussi ses incontestables réussites, la gauche latino-américaine doit désormais se battre sur deux fronts. Contre la droite conservatrice, ce qui ne surprendra personne. Mais aussi contre certains secteurs de ce qu’on appelait autrefois l’extrême gauche, lesquels, « post-trotskistes », « anarcho-irresponsables », « académiques haut de gamme », « khmers verts » de l’écologie (sans parler du sous-courant des « marxistes narcissistes » qui, depuis Paris, Caracas, Buenos Aires ou Quito, inondent les réseaux sociaux), à l’instar de la gauche institutionnelle, ont perdu leurs repères et leurs fondamentaux. Localement ultra minoritaires, dépourvus de poids politique, mais exerçant une réelle influence grâce aux réseaux de leurs alliés, amis et groupuscules internationaux (en particulier européens), ils confortent l’offensive de la droite et de l’extrême droite en les rejoignant, non dans une critique nécessaire et légitime, mais dans des dénonciation outrancières et des analyses extravagantes. Celles d’un supposé « autoritarisme de Correa » pendant ses dix années de pouvoir, de la « régression nationale-stalinienne » de Maduro, du « retour de la dictature » au Nicaragua (sans par ailleurs avoir seulement l’idée de s’indigner dans une de leurs brillantes tribunes contre l’extermination silencieuse des dirigeants populaires et sociaux en Colombie – plus de 300 depuis 2016).

A l’abri du regard théorique, indifférents aux difficultés et aux contradictions de la pratique du pouvoir, que démultiplient par ailleurs les diverses techniques de déstabilisation employées par la réaction, ces faiseurs d’opinion estampillés « think tank », ONGs (et bailleurs de fonds), carrières universitaires, chapelles, clans et coteries, se comportent en alliés objectifs des présidents faucons Donald Trump (Etats-Unis), Juan Manuel Santos ou son successeur Ivan Duque (Colombie), Mauricio Macri (Argentine), de l’Organisation des Etats américains (OEA), des médias dominants (qui se pourlèchent les babines à chacun de leurs communiqués), quand bien même les plus « purement révolutionnaires » d’entre eux terminent religieusement chacun de leur article ou intervention par un vibrant et surtout très confortable « nous dénonçons autant la dérive autoritaire de Nicolás Maduro que la droite putschiste vénézuélienne et les menaces d’intervention militaire des Etats-Unis, parce que nous défendons l’intérêt des classes populaires face à tous leurs ennemis. » Magnifique ! Mais, en présentant (dans le moins pire des cas) une pièce désenchantée qui renvoie tout le monde dos à dos, ils génèrent la confusion. Alors qu’une agression féroce s’abat sur les forces post-néolibérales, ils cassent les solidarités au sein des secteurs progressistes européen, et en particulier chez les plus jeunes qui, peu connaisseurs de cette région du monde et de son histoire, tiraillés entre des versions contradictoires, ne savent plus que penser.

Sur la gauche du champ politique, deux thèses s’affrontent donc à fleurets de moins en moins mouchetés. Dans son appel « Nicaragua » et sa dénonciation de la répression, la noble Inquisition haut de gamme s’indigne : « Et cette indignation devient encore plus intense quand ce panorama de violence politique d’Etat s’accompagne du silence complice de leaders politiques et de référents intellectuels (auto)proclamés de gauche. » Dans la tranchée d’en face, beaucoup plus modeste, car émanant de paysans nicaraguayens, l’Association des travailleurs ruraux (ATC) avertit : « Nous informons [la Coordination latino-américaine des organisations rurales (CLOC) et la Vía Campesina] que certains réseaux sociaux, ONG internationales et analystes qui s’auto-définissent comme de gauche se font l’écho de l’appel des forces réactionnaires au Nicaragua et, à travers une communication permanente, tergiversent la réalité du pays en prétendant représenter la majorité du peuple et la vérité absolue ; en tant que partie prenante de la manipulation médiatique, ils vont jusqu’à favoriser des déclarations qui ne tiennent aucun compte des faits et de la souffrance du peuple de Sandino (…).  »

Qui croire ? On ne prétendra pas ici détenir « la vérité ». En revanche, pour éclairer la lanterne de ceux qui s’interrogent de bonne foi, on se penchera, en s’attachant aux faits, sur le récent Forum de São Paulo (que l’appareil médiatique, est-ce un hasard, a totalement occulté).

Dans une lettre envoyée à ce « Foro » depuis la prison de Curitiba où le pouvoir judiciaire brésilien le séquestre [7], Lula a évoqué les lointaines années 1990 : « Ce que nous ne prévoyions pas, c’était que le Forum de São Paulo prendrait l’importance qu’il a prise et qu’il continuera à avoir car il a été le plus important, le plus large et le plus durable des forums de débat de la gauche latino-américaine et caribéenne tout au long de ces vingt-huit années. »

Qu’on en juge… Du 15 au 17 juillet dernier, ont honoré le FSP de leur présence l’amphitryon et chef d’Etat Miguel Díaz Canel (Cuba), les présidents Nicolás Maduro (Venezuela), Evo Morales (Bolivie), Salvador Sánchez Cerén (El Salvador) ; le premier ministre de Saint-Vincent-et les-Grenadines, Ralphs Goncalves ; les ex-chefs d’Etats Dilma Rousseff (Brésil), Manuel Zelaya (Honduras), Martín Torrijos (Panamá), Kenny Anthony (Sainte-Lucie) ; l’ex-premier ministre Denzil Douglas (Saint-Christophe-et-Nieves) ; des figures de premier plan comme l’ex-sénatrice colombienne Piedad Córdoba ; Adán Chávez, frère de feu Hugo ; Oscar López Rivera, dirigeant indépendantiste portoricain emprisonné pendant plus de trente-cinq ans dans les geôles étatsuniennes, récemment libéré le 17 mai 2017, à 74 ans. Et, surtout, cœur battant du grand « remue-méninges », 625 délégués appartenant à 168 organisations, partis politiques, mouvements sociaux et intellectuels, des observateurs d’une vingtaine de pays non latinos ainsi que 60 parlementaires venus du monde entier.

Parlons cuisine ! Tout auteur ou journaliste (digne de ce nom), confronté à des listes interminables, soit les ignore, soit les résume – « les personnalités », « les mouvements sociaux » –, soit les colle dans une note de bas de page (que bien peu liront) pour ne pas infliger au lecteur un décryptage rébarbatif et fastidieux. Nous ne le ferons pas ici. « S’informer fatigue », écrivit en octobre 1993, dans Le Monde diplomatique, Ignacio Ramonet. Nous confirmons et demandons encore un effort à ceux qui ont eu la patience de nous suivre jusqu’ici. Puisqu’il s’agit d’une certaine manière de mesurer la « représentativité » de tel ou tel courant, il n’est pas inconvenant d’en connaître les acteurs.

Etaient donc présents à ce FSP les partis de gauche de l’Argentine, d’Aruba, des Barbades, de la Bolivie, du Brésil, du Chili, de la Colombie, du Costa Rica, de Cuba, de Curaçao, d’Equateur, du Salvador, du Guatemala, de Haití, du Honduras, de la Martinique, du Mexique, du Nicaragua, de Panamá, du Paraguay, du Pérou, de Porto Rico, de la République dominicaine, de Trinidad et Tobago, d’Uruguay et du Venezuela.

Au nom du mouvement populaire, se sont également exprimés : l’ALBA Mouvements, l’Assemblée internationale des peuples, le Groupe de travail pour la démocratie et contre le néolibéralisme, le Réseau en défense de l’humanité, l’Assemblée des peuples de la Caraïbe, la Coordination latino-américaine des organisations rurales (CLOC), Vía Campesina, la Marche mondiale des femmes, la Rencontre syndicale de notre Amérique, le Front continental des organisations communales, les Amis de la terre, Latindad, le Mouvement des affectés par les barrages, etc. Toutes organisations difficilement assimilables à des « intellectuels de cour », pour reprendre une expression qui fait flores dans certains milieux.

S’il fallait résumer : un « collectif politique » aussi représentatif que le permet la nature humaine des gouvernants et des gouvernés.

Le lieu de ce rassemblement avait valeur de fort symbole. La Cuba « post Castro », toujours debout et en train de préparer, sous l’autorité du président Díaz Canel, une nouvelle Constitution adaptée aux temps nouveaux [8]. Sans renier en rien les anciens. Toujours premier secrétaire du PCC, Raúl fut particulièrement ovationné lors de l’ouverture et encore davantage lors de l’hommage général, rendu en clôture, à son frère Fidel. Non que l’ensemble des participants ait comme référence ou projet une décalque du système politique cubain, mais en témoignage d’admiration pour la résistance de la « génération historique » et d’un peuple qui n’ont jamais plié malgré les vicissitudes, plus de soixante années d’attaques permanentes et d’embargo étatsunien. Un exemple pour ceux qui aujourd’hui se battent contre les mêmes ennemis et le même type d’agression.

Comme il se doit dans ce type d’événement, qui fonctionnent aussi à l’« affectif », les « leaders » ont été attentivement écoutés. Pour ne pas dire avec ferveur. Victime d’un coup d’Etat en 2009, six mois après avoir rejoint l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) [9], le Hondurien Manuel Zelaya, sous les acclamations, a persisté et signé : « Si je devais aujourd’hui à nouveau demander mon entrée dans l’ALBA, une organisation à vocation anti-impérialiste et anticapitaliste, démocratique et solidaire, je le ferais avec encore plus d’orgueil, plus de dignité, de conviction et de responsabilité. »

Lors de leurs diverses interventions, en dénonçant l’obscène condamnation et incarcération de Lula, l’ex-présidente Dilma Rousseff, elle aussi défenestrée illégalement, et la présidente du Parti des travailleurs Gleisi Hoffmann ont et commenté la peur de la droite brésilienne de le voir remporter l’élection présidentielle d’octobre prochain si elle le laisse se représenter.

Lula lui-même, dans sa lettre, a synthétisé ce qui se révèlera pendant quatre jours être la philosophie générale du FSP : « Je l’ai toujours dit : s’ils veulent nous affronter, qu’ils le fassent politiquement, qu’ils soient candidats et qu’ils nous battent démocratiquement. Nous n’en avons pas peur et nous saurons les affronter et discuter avec le peuple de l’avenir qu’il veut (…) Ils veulent m’empêcher de participer aux élections de cette année mais jamais ils ne me feront taire ni ne m’empêcheront de lutter pour les droits du peuple brésilien, latino-américain et caribéen. » Avant de terminer « à la latina » par « une grande accolade de Lula ».

Du géant brésilien au confetti de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, au-delà des apparences, il n’y a eu qu’un pas. Lorsque vint son tour de s’exprimer, le premier ministre Ralph Gonsalves appela à appuyer le peuple brésilien, mais aussi à défendre Caracas et Managua : « Un jour c’est le Venezuela, un autre le Brésil, maintenant le Nicaragua, ce qui nous rappelle en permanence le coup d’Etat contre Zelaya (…).  »

On grincera sans doute, ici où là, que le discours du « despote » Maduro, dénonçant lors de la session de clôture « tous les types de guerre non conventionnelle » qu’affronte son pays, était cousu de fil blanc : « Tant qu’existera l’impérialisme, il y aura lutte. Tant qu’il y aura l’impérialisme des Etats-Unis, bien qu’il soit en pleine décadence, il y aura des intrigues contre les gouvernements progressistes ». Ou que celui de son ami Evo Morales était convenu  : « L’ennemi de ce temps est le président des Etats-Unis Donald Trump. C’est l’ennemi de l’Humanité et de la planète terre. » Mais constatons au passage que, dans la fameuse lettre de Lula, celui-ci écrit : « Nous condamnons les sanctions appliquées au Venezuela et les menaces d’intervention armée du président des Etats-Unis que, malheureusement, la droite, sur notre continent, ne condamne pas. Au contraire, dans la pratique, elle cherche à exclure le Venezuela des forums auxquels il a le droit de participer comme l’OEA ou le Mercosur [marché commun du sud].  » Quant à « Dilma », réputée encore plus modérée que son mentor, elle n’a pu s’empêcher de manifester son admiration : « Le Venezuela a démontré une immense capacité de résistance face à une force absolument disproportionnée mise en place par les Etats-Unis, et maintenant, avec le gouvernement de Trump, les menaces d’une intervention militaire. » Moyennant quoi la colombienne Piedad Córdoba, une autre femme qui, loin du monde des « idéologues », sait ce que lutter veut dire, a appelé à la résistance : « Tout est le produit d’un blocus inhumain [10] qui, non seulement affecte les présidents, mais le peuple vénézuélien ».

De cette revue de détail de la situation continentale, un authentique naufrage, lui, a émergé : la Colombie « post-conflit » se noie dans le sang. Parlant de sa propre nation, Córdoba a fait un constat hélas connu de tous : « Rien [de ce qui avait été signé avec la guérilla des FARC] n’a encore été respecté par l’Etat et, évidemment, cela menace gravement l’Accord de paix. La situation est extrêmement difficile du fait de l’assassinat de dirigeants et dirigeantes du mouvement social, 324 en tout, un fait extrêmement douloureux. » Tournant les Accords, les enfreignant, y contrevenant, la justice colombiennea été jusqu’à interdire de quitter le pays aux ex-commandants de l’opposition armée, Rodrigo Londoño et Rodrigo Granda, invités au FSP pour y parler de leurs perspectives de réintégration politique dans le cadre du nouveau parti Forces alternatives révolutionnaires du commun (également FARC), créé après le désarmement.

Dans le même registre « mesquineries, provocations et trahison », il a évidemment beaucoup été question à La Havane du président équatorien Lenin Moreno. Elu sous la bannière d’Alianza País (AP), parti de son prédécesseur Rafael Correa, dont il a été pendant six années vice-président, il a entrepris de détruire l’héritage de ce dernier et, dans le cadre d’une « chasse aux sorcières » digne de Torquemada, qui affecte tous les proches et partisans de l’ancien chef de l’Etat, va jusqu’à tenter de le faire condamner et emprisonner [11]. Tandis que Correa, dans un vidéo-message enregistré en Belgique détaillait la croisade menée contre lui, son ancien ministre de l’Economie, puis des Affaires étrangères, puis de la Défense, Ricardo Patiño, présent à La Havane, a appelé le FSP à se solidariser avec les dirigeants persécutés par la justice – Lula, Cristina Fernández de Kirchner, Correa et un autre de ses vice-présidents, Jorge Glas, déjà condamné et incarcéré au terme d’un procès sujet à caution.

Cassé en deux par Moreno et les opportunistes qui l’ont suivi, Alianza País était également représenté par son ex-secrétaire générale, présidente de l’Assemblée nationale de 2013 à 2017, la députée Gabriela Rivadeneira. Au-delà du cas Correa, celle-ci a mis en évidence le dramatique retour en arrière promu par Moreno : « Nous avons maintenant comme ministre de l’Economie le représentant des Chambres de commerce, nous avons reçu le vice-président des Etats-Unis et signé des accords de coopération militaire, nous revenons à nouveau aux traités bilatéraux d’investissement (…) En outre, depuis la rupture, nous avons perdu l’organisation politique qu’a fondé Rafael Correa, Alianza País. Depuis décembre [2017], nous avons commencé à travailler à la création d’une nouvelle organisation, mais nous nous heurtons à un blocage absolu : on ne nous permet pas de la légaliser, bien qu’elle soit la principale force du pays. »

Aux antipodes des thèses de la « gauche régressive », les manifestations de soutien à Correa se sont multipliées. Toujours sans existence légale dans son propre pays, le nouveau parti, Révolution citoyenne, a été accepté comme membre du FSP. Lequel, inquiet des rumeurs qui circulent avec de plus en plus d’insistance, a publié le 17 juillet un communiqué exhortant Quito à garantir les droits de Julian Assange, réfugié depuis six années dans l’ambassade équatorienne à Londres. Dans sa dérive, le président Moreno a clairement laissé entendre que ce locataire encombrant lui pose problème et qu’il aimerait s’en débarrasser. Au risque que l’homme qui a révélé leurs vilains petits secrets à travers Wikileaks soit ensuite extradé aux Etats-Unis.

Sans contact aucun avec les classes populaires, ce rassemblement de dirigeants et de partis prêterait légitimement le flanc à la critique. Raison pour laquelle a été portée une attention toute particulière à l’articulation des différents niveaux d’action politique. « Pour des raisons logiques et leurs formes différentes, tant les partis que les mouvements sociaux ont des façons distinctes de s’organiser et de fonctionner, constata d’emblée, sans fioritures, Mónica Valente, la secrétaire exécutive du FSP. Toutefois, nous qui sommes représentés ici partageons les mêmes objectifs et horizons, raison pour laquelle nous souhaitons stimuler un lien profond, dans nos pays, entre les partis et les mouvements sociaux, syndicaux et populaires. Nous connaissons la complexité de ces relations, mais également le potentiel dont nous disposons. »

On connaît les réussites de la vague post-néolibérale : selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc), près de 94 millions de personnes sont sorties de la pauvreté au cours de la dernière décennie. On en connaît aussi les difficultés, les insuffisances, les échecs, les contradictions. « Les partis ne parviennent pas toujours à lire toutes les sensibilités des groupes et communautés locales, a estimé le syndicaliste costaricain Jorge Coronado. Il faut promouvoir le dialogue, non que les mouvements sociaux aient la lecture intégrale correcte, mais afin d’analyser comment nous devons faire pour agir de façon complémentaire. Et nous devons avoir une discussion fondamentale, celle de la démocratie, vu que l’institutionnalité bourgeoise a avalé un courant important de la gauche, qui a adopté sa logique [12]. »

A rebrousse-poil des sentiers battus, ce FSP n’a, on le voit, en rien ressemblé à une assemblée de « béni-oui-oui ». Bureaucratisation des processus, verticalité excessive, erreurs économiques, fiscalité insuffisamment réformée, perte de l’éthique, corruption, extractivisme, modèle économique… Aucun thème n’a été éludé par cette gauche qui connaît elle aussi l’impérieuse nécessité de la critique. Mais ne se retourne pas contre les siens pour autant. Et qui a annoncé, entre bien d’autres proclamations, l’entame de conversations entre dix plateformes régionales de syndicats, mouvements de femmes, jeunes, militants LGTB, avec les partis, pour une meilleure coordination. Nul ne parie qu’il y aura forcément des miracles, mais, comme disait on ne sait trop qui [13], « là où il y a une volonté, il y a un chemin ».

De quatre jours d’embrassades, de poignées de mains et de claques dans le dos – l’Amérique latine n’est jamais triste, même lorsqu’elle affronte des difficultés – , mais surtout de discours, de conférences, de rencontres, d’échanges et de débats, est sorti un mot d’ordre : « Unité ! » Au-delà de leurs sensibilités différentes, inspirés par « l’offensive multiforme, réactionnaire et conservatrice de la restauration néolibérale », tous ces délégués de la gauche latino-américaine se sont retrouvés sur l’essentiel, exprimé à travers les Conclusions finales (et une quarantaine de « résolutions »). En voici, résumés, quelques éléments :

« Nous dénonçons l’ingérence de l’OEA, qui continue à être considérée par le gouvernement des Etats-Unis comme son ministère des Colonies. Les agissements de son secrétaire général [Luis Amlagro], marqués par une méprisable soumission aux intérêts de la Maison-Blanche, le prouvent tous les jours. L’OEA et le Groupe de Lima [14] constituent les chevaux de Troie contre l’unité latino-américaine et caraïbe. »

« Nous condamnons la guerre non conventionnelle et de large spectre imposée par l’impérialisme “yanki” et ses alliés européens, latino-américains et caraïbes contre la Révolution bolivarienne. (…) Comme il y a un an à Managua, le FSP reste en état d’alerte et en session permanente de solidarité internationaliste contre l’intervention au Venezuela. »

« Nous réaffirmons notre absolue volonté de parier pour la paix, en concordance avec la Celac [Communauté des Etats latino-américains et Caraïbes] qui, en janvier 2014 a déclaré l’Amérique latine zone de paix. Pour cette raison, nous appuyons la demande des forces politiques et sociales de Colombie pour que le gouvernement de ce pays mette en œuvre les Accords de La Havane, maintienne ouvert le dialogue avec l’ELN [Armée de libération nationale] et fasse des pas authentiques pour en finir avec l’assassinat d’ex-combattants, de dirigeants sociaux, politiques, écologistes et défenseurs des droits humains. »

« Nous rejetons de manière énergique la politique interventionniste des Etats-Unis dans les affaires internes du Nicaragua sandiniste, pays dans lequel est mise en œuvre la méthode appliquée par l’impérialisme nord-américain aux pays qui ne répondent pas à ses intérêts hégémoniques, causant la violence, la destruction et la mort à travers la manipulation et l’action déstabilisatrice des groupes terroristes de la droite “golpista”.  »

« Nous exigeons que soit rendu au peuple de Cuba le territoire occupé illégalement par la base navale étatsunienne à Guantánamo. »

« Nous exigeons l’élimination de toutes les bases militaires étatsuniennes existant dans la région (77 au total qui, avec la IVe Flotte, couvrent tout l’espace régional), et de toutes les bases militaires de n’importe quel pays, où qu’il se trouve [15]. »

« Nous exprimons notre solidarité au “compañero” Rafael Correa Delgado, dirigeant populaire et progressiste de notre région. En raison de la rupture de l’Etat de droit et de la procédure régulière, le “compañero” Rafael est lui aussi victime d’une persécution politique et de l’utilisation de la justice comme instrument de vengeance et d’intimidation. »

« Nous exigeons la libération immédiate de Lula après une condamnation et une incarcération sans preuves, et soutenons son droit à être candidat présidentiel lors des élections d’octobre au Brésil, respectant ainsi la volonté de la majorité du peuple brésilien. Lula est vivant ! Lula Innocent ! Lula président ! »

Cuba, Brésil, Equateur, Venezuela, Nicaragua… Tous les « sujets qui fâchent ». Il ne s’agit pas là des déclarations d’un groupuscule, d’une secte, d’un clan, d’une chapelle, d’une tendance, d’une sous-tendance, d’une faction. Rappelons-le : elles émanent de 625 délégués appartenant à 168 organisations, partis politiques et mouvements sociaux… La gauche latina.

 

Notes

[1] Lire : http://www.medelu.org/Washington-FMI-patronat et http://www.medelu.org/Le-Nicaragua-sous-dictature-du

[2] Daniel Ortega, dirigeant du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), réélu à la présidence le 6 novembre 2016, avec 72,5% des suffrages (abstention : 31,8 %) ; Rosario Murillo (son épouse), vice-présidente.

[3] http://www.cloc-viacampesina.net/noticias/nicaragua-comunicado-de-la-asociacion-de-trabajadores-del-campo-0

[4] http://www.rebelion.org/noticia.php?id=244304&titular=%22como-intelectuales-queremos-manifestar-nuestro-profundo-rechazo-frente-a-la-violencia-pol%EDtica-estatal

[/a] Ambassadeur de la Bolivie aux Nations unies depuis 2009, Pablo Solón a démissionné en 2011 pour marquer son désaccord avec la répression de manifestations radicales de groupes indigènes du parc Tipnis, mobilisés contre la construction d’une route traversant leur territoire.

[5] http://llamadointernacionalvenezuela.blogspot.com/2017/05/appelinternational-urgent-pour-stopper.html

[6] https://www.aporrea.org/ideologia/a247063.html

[7] Pour comprendre la crise brésilienne : http://www.medelu.org/Crise-democratique-et-condamnation

[8] Cuba avait déjà accueilli le FSP en 1993 et 2001.

[9] Née à l’initiative de Hugo Chávez et Fidel Castro, cette initiative d’intégration régionale innovante regroupe aujourd’hui neuf pays : la Bolivie, l’Equateur, le Venezuela, le Nicaragua, Cuba, Antigua-et-Barbuda, La Dominique, Sainte-Lucie, -Saint-Vincent-et-les-Grenadines. Les « golpistas » honduriens s’en sont retirés une fois leur coup d’Etat réussi.

[10] Référence aux sanctions américaines et à la « guerre économique » dont est victime le Venezuela.

[11] Vivant actuellement en Belgique, d’où est originaire son épouse, Correa est sous le coup d’un ordre de « prison préventive » qui a été notifié à Interpol – pour l’heure sans résultat. Mais il ne peut plus rentrer en Equateur pour y exercer une quelconque activité politique.

[12] https://www.alainet.org/es/articulo/194151

[13] La phrase est attribuée à Lénine, Winston Churchill, Jaurès et même Lao Tseu.

[14] Alliance de quatorze pays néolibéraux latino-américains, dont le Brésil, l’Argentine, la Colombie, le Pérou et le Canada, agissant en supplétifs des Etats-Unis contre le Venezuela. La récente victoire d’Andrés Manuel López Obrador au Mexique devrait priver la coalition d’un poids lourd de la région.

[15] Référence à l’occupation des îles Malouines argentines par les Britanniques.

 

URL de cet article : http://www.medelu.org/La-voix-dissonante-du-Forum-de-Sao

« La grande victoire du Venezuela, c’est d’avoir un pouvoir populaire organisé »

Vanessa Angustia est sénatrice d’Izquierda Unida / Podemos dans l’Etat espagnol. Elle faisait partie de la délégation d’accompagnement international présente au Venezuela lors des élections du 20 mai dernier qui ont abouti à la réélection de Nicolas Maduro à la présidence de la république.

Deux jours après la tenue de ces élections, la sénatrice a interpelé le Sénat espagnol au sujet des raisons pour lesquelles le gouvernement de l’Espagne ne reconnaissait pas la légitimité des résultats électoraux au Venezuela, en signalant que cette position était “antidémocratique, qu’elle constituait une ingérence qui faisait fi de la volonté émanant du peuple vénézuélien”.

Elle a aussi demandé à cette chambre parlementaire pour quelle raison le gouvernement espagnol avait, en revanche, reconnu les élections au Honduras et au Paraguay, malgré les plaintes importantes pour fraude dans ces deux cas, et ce qui « justifiait ces deux poids deux mesures de la part du gouvernement au sujet des élections au Venezuela ».

Lors de cette question au gouvernement, Vanessa Angustia a conclu en demandant si le gouvernement espagnol “allait rompre les relations diplomatiques avec le Venezuela , alors qu’il ne le fait pas avec des pays qui violent les droits de l’homme en permanence et de manière flagrante, comme le Maroc et Israël”

L’équipe de Prensa CRBZ s’est entretenue avec la sénatrice dans le cadre de son intervention et de sa récente visite au Venezuela en tant qu’accompagnatrice internationale des élections.

Quelle est ton appréciation du processus électoral du point de vue technique?

Le travail du Conseil National Electoral a été impeccable. Rares sont les pays dans le monde qui ont un système de garanties électorales offrant la fiabilité que nous avons pu constater ici. Le processus a été dans l’ensemble impeccable, depuis l’annonce le 23 janvier des élections présidentielles par l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), pendant la négociation dans le cadre de l’accord de garanties électorales dans la République Dominicaine et jusqu’au 20 mai.

Je viens d’un pays où le gouvernement gère les processus électoraux avec une entreprise privée qui lui fournit l’appui et qui se charge de la logistique, de la transmission et de la diffusion des votes décomptés, une entreprise appelée Indra qui est assez contestée au plan international, par conséquent je souligne toujours le fait qu’au Venezuela tout le système électoral est public. Ce processus a fait l’objet de dix-neuf audits, sous tous ses aspects : registres électoraux, PV de scrutin, données des électeurs dans les machines à voter, etc. Pratiquement tout est vérifié. Et il faut signaler la vérification des résultats après le module du dépouillement, lorsqu’on procède à la comparaison de 54% des bulletins de vote électronique et des bulletins de sauvegarde.

Par rapport à d’autres processus il y a eu des améliorations cette fois-ci, telles que l’ajout de cinq nouveaux audits. Le système électoral n’est pas statique, il est au contraire en cours de révision et d’amélioration constante. Il faut rappeler cette volonté de rechercher un système qui offre toujours plus de garanties.

Et du point de vue politique, quelle est ton impression?

Dans l’opposition, il y a eu deux lignes, une ligne intérieure et une ligne extérieure. La ligne extérieure a été de continuer de tabler sur l’ingérence. D’un côté, une partie importante et non négligeable de l’opposition a décidé de participer au processus, ne s’est pas retirée de la table de négociation des accords de garanties électorales, a légitimé le processus dans chacune de ses étapes, et mené une campagne tranquille et en paix. Toutefois, une fois les élections perdues, elle s’est plaint de fraude électorale, sans fournir en plus aucune espèce de preuve.

D’un autre côté, il y a l’opposition regroupée dans la MUD qui a décidé de ne pas participer aux élections et de les délégitimer en appelant à s’abstenir. Il semble que cet appel a été entendu et que le taux d’abstention correspond à sa part de l’électorat. Cet argument contredit le discours qui dit qu’il y a eu une faible participation. Cette opposition est justement celle qui a été à l’origine des violences précédant l’ANC. C’est là qu’entrent en jeu la participation internationale, l’intervention et l’ingérence des Etats Unis et de l’Union Européenne, qui ont décidé dès le départ de ne pas reconnaitre les élections et de mener leur propre campagne dans les médias et les gouvernements, en annonçant la non-reconnaissance des résultats électoraux et en menaçant de sanctions.

Les intentions sont très claires: peu importe ce qui se passe au Venezuela et les garanties démocratiques qu’on donne. On décide des gros titres pendant la campagne et sur cette base on construit un discours. Ils ne vont jamais reconnaître l’espace électoral, parce que l’objectif politique est autre: renverser le gouvernement et s’approprier le pays aux côtés des secteurs qui cherchent à exploiter les ressources du Venezuela pour faire leurs profits et reconstruire leur oligarchie défaite avec les oligarchies aux Etats-Unis et en Europe. Il ne faut pas tomber dans l’erreur qui consiste à chercher quelque élément de vérité que ce soit dans cette stratégie politique. En plus, c’est une communauté internationale qui vient de légitimer la violence provoquée en 2017.

C’est un programme qui a une composante très dure pour l’espace des alliances que nous cherchons à construire dans la gauche européenne sur la base de relations d’égalité, et il a fait un pas en arrière, vers le XXème siècle, vers un type de politique coloniale a l’égard de l’Amérique latine qui croit que l’on peut décider des ressources et de l’organisation de ses peuples. Et ce serait une erreur de notre part de ne pas comprendre qu’il s’agit d’une stratégie globale de l’empire contre les pays et les secteurs politiques qui, comme nous, ne s’alignent pas sur cette politique coloniale.

D’après toi, maintenant que les résultats sont connus, que peut-on dire de la légitimité du nouveau mandat de Maduro?

Dans ce cas, il est important de fournir des données, parce que celles-ci ne sont pas neutres, elles sont des données politiques. Il y a des données qui sont manipulées pour ternir la légitimité d’un processus qui a été impeccablement propre, valable et démocratique.

Lors des dernières élections européennes en 2014, le taux global de participation dans tous les pays a été de 41,6%; en Espagne, 43,8% et au Royaume-Uni de 35,6%. C’est-à-dire que l’Europe ne peut pas parler du niveau de légitimité des élections en se fondant sur le taux de participation, parce que personne n’a contesté la représentativité du Parlement européen sur cette base, personne ne l’a mise en doute.

Lors des dernières élections aux Etats-Unis il y a eu 48% de participation, et le président Trump a été reconnu comme légitime, alors qu’il a été élu avec un pourcentage inférieur à celui de Maduro. Même chose dans les cas de Macri, Piñera et Santos. En France, le taux de participation lors des législatives de l’année dernière était de 42 à 48%, au Portugal pareil.

La question n’est donc pas la participation mais l’usage que l’on veut faire des données, c’est ce qui s’appelle une manipulation.

En tant que militante et en tant que députée, dans le contexte des énormes difficultés que vit le peuple vénézuélien et dans lequel se sont déroulées ces dernières élections, quel bilan dresses-tu de ce que tu as pu apprécier au contact des gens dans notre pays pendant le élections?

La grande victoire au Venezuela, c’est d’avoir un pouvoir populaire organisé, d’avoir des classes laborieuses qui se défendent elles-mêmes, qui savent parfaitement quel est l’ennemi et qui est l’agresseur, et qui agissent en conséquence, qu’elles aient ou non des divergences ou des critiques, et elles savent parfaitement à qui elles doivent faire face et qui cherche à leur enlever des droits et de la souveraineté. C’est le résultat d’une politique dans laquelle on ne fragmente pas la vision de la vie, on ne parle pas d’économie d’un côté et de politique, de garanties sociales et de politique internationale de l’autre. Cette fragmentation est appliquée par le pouvoir sur les peuples, en Europe et aux Etats-Unis, afin qu’ils n’aient pas de vision d’ensemble ni de compréhension de leur réalité, ce qui provoque de la démotivation politique et une fragmentation des luttes.

Quand on ne fait pas cela, et que l’on gouverne avec des politiques favorables au peuple, il y a une formation politique du peuple qui apprend à faire la différence. Et ce qui a l’air facile à expliquer n’est pas un modèle dans nombreux de nos états. Ce n’est pas la dynamique sociale de participation politique que l’on voit en Espagne, par exemple.

Les difficultés au Venezuela sont énormes. Il en résulte un découragement et la certitude très partagée que la situation est difficilement tenable car les sanctions et les agressions étaient déjà annoncées. Cependant, ce découragement a été surmonté et a trouvé son aboutissement avec cette conscience qu’ont prise les classes populaires. Même si la situation est extrême pour des millions de personnes, il y a aussi cette idée qu’il ne faut pas se rendre, parce que si l’impérialisme l’emporte, la situation sera bien pire.

Je crois qu’être au Venezuela, c’est se plonger dans un bain de réalité. Nombreux sont ceux et celles qui devraient aller au Venezuela prendre une leçon d’humilité et connaître un peuple qui se défend et se protège lui-même, surtout ceux qui délégitiment le processus et le peuple parce qu’il continue de soutenir le gouvernement sans connaître en réalité les circonstances, sans s’être informés des raisons des agressions et de ce qui provoque cette guerre avec le Venezuela.

Et il est toujours agréablement étonnant de voir la joie de vivre avec laquelle le peuple vénézuélien vit ce processus, même dans les moments les plus difficiles, tels que les élections à l’Assemblée Constituante étant donné le degré de violence organisée par la droite et la situation économique extrêmement dure. Il y a beaucoup à en apprendre, comme l’exemple que nous donnent des codes culturels et sociaux qui sont précieux pour la participation démocratique. Il y a là un enseignement à méditer afin d’améliorer nos propres garanties démocratiques.

Source : Prensa Corriente Revolucionaria Bolívar y Zamora, le 24 mai 2018

Traduction : Paula Faraone

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(Photos :) Nicolas Maduro est réélu Président de la République avec 68 % des voix

Le vice-président bolivien Alvaro Garcia Linera l’avait annoncé il y a quelques jours : ¨Le peuple du Venezuela détient aujourd’hui, de nouveau, la clef de l’avenir de l’Amérique Latine. Exactement comme il y a deux siècles, comme à l’époque de Simon Bolivar, son rôle historique est de protéger notre continent face à un empire et d’empêcher celui-ci de balayer les autres foyers de résistance¨. Après quatre ans de guerre économique, la tâche était difficile, à l’image du peuple indigène d’Autana, dans l’État d’Amazonas, faisant la file sous la bruine pour traverser le fleuve Orénoque et rejoindre les bureaux de vote (photo).

La campagne de la droite consistait, à travers le secteur privé majoritaire dans l’économie, à augmenter les prix au-delà de tout ce qu’on avait connu jusqu’ici et à promouvoir le boycott du scrutin, allant jusqu’à paralyser le transport dans la région de la capitale, le jour de l’élection. Une droite sous forte influence externe, en osmose avec les annonces anticipées de l’Union Européenne et de la Maison Blanche de refuser le verdict des urnes. Dans sa conférence de presse tenue peu avant l’annonce des résultats, le candidat le mieux placé de l’opposition Henri Falcon a soudain refusé de reconnaître la légitimité du scrutin et a exigé d’en organiser un autre, tout en critiquant les secteurs radicaux de la droite: ¨aujourd’hui il est clair que cet appel à l’abstention a fait perdre une occasion extraordinaire de mettre un terme à la tragédie que vit le Venezuela¨.

Avec 98,78 % des votes comptés, le Centre National Électoral a donné les résultats officiels. La participation totale s’élève à 46 %, soit 8 millions 360 mille votes. De ceux-ci, 6 millions 190 mille se sont portés sur le candidat Nicolas Maduro qui remporte la présidentielle avec près de 68 % des suffrages. De son côté, l’opposant Henry Falcón a obtenu 1.917.761 votes soit 21 %, l’évangéliste Javier Bertucci 988.761 votes (11 %) et Reinaldo Quijada, 36.246 votes. La Constitution vénézuélienne, dans son article 228 stipule : « sera proclamé vainqueur le candidat ou la candidate ayant obtenu la majorité des votes valides » : quel que soit le niveau de la participation, c’est la majorité simple qui détermine la victoire. Force est de constater que le ¨noyau dur¨ du chavisme, qui a toujours oscillé entre 5 et 6 millions de votes, est resté intact et a augmenté par rapport aux élections de 2015 remportées par la droite. L’abstention concerne essentiellement une opposition fragmentée qui a obéi au boycott, ou simplement déprimée depuis l’échec de ses violences pour ¨sortir Maduro¨ en 2017, déçue par l’abandon de ses chefs. La pression de la guerre économique et des sanctions euro-américaines s’est heurtée à une fibre historique de résistance populaire et a même réveillé toute une organisation de base – notamment autour de la distribution et de la production d’aliments, en alliance concrète avec les mesures et les programme sociaux de Nicolas Maduro.

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Liesse à Caracas le 20 mai 2018. Nicolas Maduro salue ses partisans rassemblés autour du palais présidentiel de Miraflores peu après l’annonce de sa victoire par le Centre National Électoral.

Après 26 jours de campagne officielle qui ont vu quatre candidats exposer des propositions antagoniques dans les médias, le Centre National Electoral avait installé 14.638 bureaux de vote sur l’ensemble du territoire. Étaient présents près de 2000 observateurs internationaux, venus notamment des nations caraïbes réunies au sein du CARICOM, de l’Union Africaine, et du CEELA, le Conseil des Experts Électoraux Latino-américains17 audits du système électoral avaient été organisés.

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Le Conseil des Experts Électoraux Latino-Américains (CEELA) avec Tibisay Lucena, Présidente du Centre National Électoral (CNE)

Composé en majorité de présidents des tribunaux nationaux électoraux de pays gouvernés par la droite, le Conseil des Experts Électoraux Latino-américains a expliqué par la voix de son président Nicanor Moscoso : ¨Nous avons eu des réunions avec chacun des candidats qui ont accepté les résultats des inspections et des contrôles. Nous sommes en présence d’un processus transparent, harmonieux.¨ Luis Emilio Rondón, Recteur du Centre National Électoral et membre de l’opposition, avait estimé publiquement que le scrutin offrait les mêmes garanties de transparence que celles des élections de 2015, remportées par la droite avec deux millions de voix d’avance.

L’ex-président de l’Équateur Rafael Correa, présent lui aussi en tant qu’observateur,  a rappelé que ¨les élections vénézuéliennes se sont déroulées avec une absolue normalité. J’ai assisté au vote dans quatre centres : flux permanent de citoyen, peu de temps d’attente pour effectuer le vote. Système très moderne avec double contrôle. De ce que j’ai vu, organisation impeccable. Personne ne peut mettre en doute les élections du Venezuela et sur la  planète entière, il n’existe pas d’élections plus contrôlées qu’au Venezuela.¨

Autre observateur, l’ex-premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero avait déclaré vendredi que la position des Etats-Unis et de l’Union Européenne de « désapprouver » les élections présidentielles au Venezuela avant qu’elles n’aient lieu était une « absurdité ». Il a reconnu éprouver « une certaine colère à cause de ce qui est en jeu. C’est très grave de dire à un pays : ces élections ne sont pas utiles, elles ne valent rien, avant qu’elles n’aient lieu. C’est une marque d’irresponsabilité envers un peuple et son avenir. Que des positions si importantes aient été prises avec si peu d’éléments de jugement me fait peur ».

Zapatero s’est interrogé sur les préjugés de l’Union Européenne envers le Venezuela : « Pourquoi a-t-elle agi ainsi avec le Venezuela ? Ce n’est pas raisonnable, ce n’est pas facile à expliquer. (..) Je crois que l’Union Européenne doit redevenir une puissance régionale qui donne la priorité au dialogue et à la paix. Je crois que l’Amérique Latine attend de l’Union Européenne qu’elle parie sur le dialogue ». Zapatero a pris comme exemple Cuba : « Après tout ce que nous avons entendu sur Cuba, maintenant, il y a un changement total de situation, il est très facile de discuter avec Cuba. L’attitude envers le Venezuela reste un grand mystère. Celui qui dit avant de l’avoir vécu que les conditions ne sont pas réunies pour des élections au Venezuela soit est un devin soit a des préjugés. Si le gouvernement bolivarien voulait frauder, il n’aurait pas invité le monde entier à observer les élections. Or, mise à part l’Organisation des Etats Américains (OEA), on a invité le monde entier à vivre le processus électoral. L’Union Européenne, l’ONU, n’ont pas d’experts pour vérifier un processus électoral ? Bien sûr qu’elles en ont, mais nous sommes enfermés dans un grand préjugé, dans des dogmes et cela conduit au fanatisme et au désastre. » Il a souligné, pour conclure, qu’il faut « venir sur le terrain. La vie et l’expérience politique consistent à bannir les préjugés et à connaître la vérité par soi-même. »

Thierry Deronne, Caracas, le 21 mai 2018.

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