Interview du Président Maduro par Ignacio Ramonet : de la résistance à la croissance en 2022; les trois défis d’une révolution mondiale.

Ignacio Ramonet – Bonsoir Monsieur le Président, merci beaucoup de nous recevoir et de nous accorder cette interview. C’est déjà un classique, non ? Comme au football (rires) ces rencontres que nous avons…

Nicolás Maduro Oui, c’est un peu comme les matches du Real Madrid-Barcelone (rires). 

Ignacio Ramonet C’est la sixième fois que nous réalisons un entretien à la fin de l’année, afin de faire le bilan de l’année qui s’achève mais aussi de dessiner des perspectives pour l’année qui commence.

Nicolas Maduro – exact.

Ignacio Ramonet – j’aimerais vous interroger autour de trois thèmes : la politique intérieure, l’économie et la politique internationale. Et j’aimerais terminer par une dernière question sur un sujet beaucoup plus vaste. Commençons par la politique intérieure. Au Venezuela comme dans d’autres pays, l’année 2021, puis 2022, ont été marquées par la pandémie. Ces dernières semaines on nous annonce, depuis l’OMS aussi, une sorte de tsunami de la variante Ómicron, que nous voyons en Europe en ce moment avec en France 200 mille cas quotidiens il y a quelques jours. La question est : comment le Venezuela va y faire face ? La méthode que vous avez mise en place pour lutter contre la Covid sera-t-elle efficace contre Omicron ? Et enfin, pouvez-vous nous donner une idée de la façon dont la vaccination se passe, au Venezuela ?

Nicolas Maduro – Eh bien, tout d’abord, je tiens à te remercier pour ce cycle d’entretiens qui servent à évaluer ce que nous faisons, depuis 2016, nous voici déjà à l’orée de 2022. J’envoie un salut à tous les adeptes de vos interviews, de vos articles et à tous ceux dans le monde qui peuvent nous voir et nous entendre. 

Cette variante Ómicron rappelle au monde que la pandémie n’est pas terminée, que les prévisions sur une fin de la pandémie ne sont pas exactes, qu’il est donc nécessaire de combiner des mesures préventives de biosécurité sanitaire, de vaccination de masse, avec la recherche scientifique à la recherche de solutions et de traitements pour ce coronavirus, qui a déjà eu tant de variantes.

Ómicron a des dizaines de mutations, ce qui la rend plus contagieuse. Jusqu’à présent les études qui ont été faites dans le monde disent que cette variante n’est pas plus mortelle, mais plus contagieuse, d’où les phénomènes que nous voyons en Espagne, en Italie, en Allemagne, en France, aux États-Unis, de milliers, de milliers de cas; aux États-Unis, il y a eu 250 000 cas en une seule journée; en Espagne, ils ont atteint 1400 cas pour 100 000 habitants, 1400 cas pour 100 000 habitants, 100 000 cas par jour.

Nous avons fait un grand effort avec beaucoup de conscience collective, de discipline, avec beaucoup de leadership de la révolution, du système de santé publique que nous avons, le rôle éminent des médecins femmes et hommes, des infirmières, de tout ce que nous appelons la Mission 100% santé « Barrio Adentro » (« au cœur du quartier »). Avec toute une batterie de mesures offertes à la population depuis le gouvernement bolivarien.

L’élément clé de la prévention est la sensibilisation, c’est l’éducation des personnes. Si les gens sont motivés, si les gens sont bien informés, ils prennent soin d’eux-mêmes. Si vous donnez en permanence aux gens de bonnes raisons de prendre soin d’eux-mêmes, ils veilleront à prendre eux-mêmes leurs mesures de biosécurité.

Nous avons suivi une méthode depuis 2020 qui a couvert pratiquement toute l’année, et que nous avons levée en novembre, qui est la méthode « sept + sept », une semaine flexible suivie d’une semaine plus préventive. Cette année, les variantes brésiliennes sont arrivées ici, les deux variantes brésiliennes, la variante Delta est arrivée, plus létale, toutes sont venues et sont entrées par la Colombie et le Brésil; et maintenant nous venons de détecter la variante Ómicron. Et nous avons maintenu par rapport au monde, en particulier ce qu’ils appellent le monde développé, les États-Unis, l’Europe et tous ces pays, en ce qui concerne le nombre de contagions et de décès et les pourcentages qu’ils ont, le Venezuela a eu un contrôle exemplaire sur la pandémie. Nous l’avons maintenue, avec la méthode « sept + sept ».

Quand nous avons commencé à progresser dans la vaccination, avec déjà 40% de la population vaccinée, nous avons repris les classes présentielles et flexibilisé les mesures de biosécurité, puis nous sommes passés à une flexibilisation totale. C’est ainsi que le pays a fonctionné, en novembre, avec une affluence spectaculaire des gens dans les rues, sur les places publiques, les boulevards, les parcs, les fêtes, ce fut un Noël vraiment formidable, heureux. Et malgré ce grand brassage, tu peux voir comment notre peuple prend soin de lui-même, vraiment. Il peut y avoir une personne qui, par fatigue ou négligence, cesse de porter le masque, mais c’est circonstanciel, dans l’ensemble, les gens prennent soin d’eux-mêmes.

Nous arrivons à des chiffres vraiment impressionnants. Le Venezuela vient d’atteindre 6 cas pour 100.000 habitants. Alors que l’Espagne, les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, se disent « pays développés », possèdent la richesse du monde, n’est-ce pas ?, eh bien, cet humble pays appelé Venezuela atteint six cas pour 100.000 habitants. Et malgré ce chiffre, vraiment impressionnant, nous maintenons les soins et l’ensemble des mesures sur la population afin qu’elle puisse continuer à être prise en charge. Et nous nous sommes également fixé comme objectif d’atteindre 90% de vaccination.

Il faut tenir compte du fait que les mesures coercitives illégales connues comme « sanctions », le blocus, la guerre économique des États-Unis contre le Venezuela cette année, avaient notamment pour but de nous priver de vaccins, Ramonet ! Ils ont menacé toutes les compagnies internationales de vaccins de sanctions si elles vendaient des vaccins au Venezuela. Le monde doit le savoir. Le gouvernement états-unien a menacé toutes les entreprises du monde. Puis ils ont dit que c’était un mensonge. Et nous avons fait notre travail, intensivement, pour réussir à acquérir tous les vaccins dont le pays avait besoin cette année (principalement de Cuba, de la Chine, de Russie, contrairement en Europe où règnent Pfizer and Co, NdT). Je te donne un scoop : nous avons atteint 89% de la vaccination. Et nous en avons en stock, pendant le mois de janvier de nouveaux lots de vaccins arriveront, nous avons déjà budgétisé tous les vaccins dont le peuple vénézuélien a besoin pour les rappels au cours de l’année 2022.

« Les mesures préventives contre la Covid doivent être prises volontairement, consciemment,  elles ne peuvent pas être imposées à la population ni avec des couvre-feux, ni avec la répression »

Le monde devrait savoir que nous vaccinons à partir de 2 ans, puis nous commençons à vacciner à partir de 18 ans, puis les femmes enceintes, puis nous commençons à vacciner de 12 à 18 ans. Ce qui va nous donner une immunité plus forte, cela va nous donner une protection plus puissante pour notre population.

Je crois donc que le virus continuera d’affecter l’Humanité, nous devons rester attentifs à la bonne méthode à appliquer. Nous ne pouvons pas renoncer à la méthode « sept + sept », ni renoncer aux mesures préventives. Mais que ce soit volontairement et consciemment; les mesures préventives ne peuvent pas être imposées à la population avec des couvre-feux, avec la répression, les mesures préventives doivent être basées sur la conquête de la conscience et de la volonté du peuple, pour démontrer l’équité des mesures de protection de la santé. En 2022, j’espère qu’en réalisant la vaccination de 95% de la population, nous aurons un pays calme, avec sa population libre de se déployer, de travailler, avec une vie sociale relativement normale, de la même manière heureuse qu’il a pu vivre durant ces deux derniers mois de l’année 2021.

Ignacio Ramonet – Après les élections régionales et municipales du 21 novembre, j’aimerais que vous nous donniez votre analyse des résultats, que révèlent ces résultats sur l’état des forces politiques actuelles au Venezuela?

Nicolas Maduro – Les méga-élections du dimanche 21 novembre de cette année, nous donnent beaucoup matière à réfléchir. Cette campagne électorale n’a pas été facile, je l’ai dit à plusieurs reprises à la direction de campagne des forces révolutionnaires dirigées par le camarade Diosdado Cabello, parce que le blocus, les sanctions ont créé des problèmes de services publics, des problèmes dans la vie quotidienne du peuple, qu’il y a une bonne partie de la population qui ne comprend pas que ces effets proviennent en grande partie des sanctions, il y a beaucoup de mécontentement, de désagréments. C’est ce que l’impérialisme américain recherche quand il met un pays sous pression,  pour l’écraser, comme il l’a fait avec le Venezuela, il cherche à créer cette confusion, cet agacement, la protestation du peuple, c’est le but de leurs mesures coercitives et unilatérales, leurs sanctions, de leur guerre économique contre nos finances publiques, contre notre liberté de commercer.

J’ai dit aux compagnons : regardez, il y a des problèmes dans des services publics importants tels que l’eau, il y a des problèmes qui sont venus du sabotage du système électrique, il y a des problèmes dans tout ce qui est le service des déchets solides, ce sont les problèmes que les maires et les gouverneurs doivent résoudre, ce sont de vrais problèmes de la population. Beaucoup d’entre eux causés par le blocus occidental, par l’accès impossible aux pièces de rechange, aux équipements que tout pays doit renouveler pour maintenir ses services publics, et constituer un stock de pièces de rechange pour maintenir en état leurs services publics.

Nous sommes arrivés à un point où pour acheter les pièces de rechange d’une pompe à eau – au Venezuela 90% de l’eau doit être montée des rivières aux villes en altitude-, pour acheter un moteur, une pompe à eau d’une certaine envergure ou des pièces de rechange, l’OFAC, le gouvernement états-unien, empêchent le Venezuela de l’acquérir.  Comment expliquer tout cela à la population? On lui explique, et il y a une partie de la population qui le comprend parfaitement, qui d’une manière stoïque et héroïque, continue à soutenir la révolution consciemment; mais il y a une autre partie de la population qui s’est dépolitisée et qui tout simplement proteste, s’énerve, blâme le gouvernement, la révolution et blâme souvent les dirigeants régionaux et locaux. Cette élection n’a pas été facile. Et nous en étions conscients.

Au parti socialiste uni du Venezuela nous avons décidé de mener un processus primaire pour consulter la base, pour choisir nos candidats à partir du vote populaire. Les primaires ont été bonnes, avec une bonne participation. Mais ces primaires ont aussi ouvert des conflits dans les régions, dans les municipalités, avec parfois des divisions en deux groupes, ou trois. Si Ramonet et Maduro se sont lancés pour être gouverneur de l’État et que Ramonet a gagné, Maduro a ensuite demandé à ses partisans de ne pas voter pour Ramonet. Ce qui a fait que dans certaines municipalités et dans certains États, eh bien, la bataille a été plus difficile encore. Et nous avons gagné malgré cela et dans certaines municipalités et certains États, en l’occurrence trois États de la République, sur les 23 postes de gouverneurs, l’opposition a remporté trois postes de gouverneur. Et sur les 335 maires, l’opposition en a remporté 108. Beaucoup de nos défaites s’expliquent par ces divisions, ces intrigues et ces affrontements entre groupes, il faut le dire. C’est la première fois que j’en parle, Ramonet.

Les primaires ont laissé des blessures insurmontables dans la plupart des États et des municipalités du pays, qui ont été exploitées de différentes manières par des secteurs de la droite, de l’opposition, et qui ont rendu la bataille plus dure mais malgré ces circonstances objectivement difficiles, produit des sanctions et de ces dimensions subjectives des divisions produites par les primaires, nous avons obtenu une grande victoire, nous avons remporté 65% des maires et des conseils municipaux du pays, nous avons remporté 80% des postes de gouverneurs du pays. Avec un leadership renouvelé lors des primaires, profondément enraciné dans le peuple. Vraiment, Ramonet, ces dirigeants que nous avons dans les rues, dans les communautés, dans les quartiers, dans les municipalités et dans les états, est composé de vrais dirigeant(e)s. Nous avons construit un système de direction et un système de forces vraiment impressionnant qui a rendu possible cette formidable victoire, je dirais (sûrement cette interview sera vue par de nombreux dirigeant(e)s de gauche, de ce qu’on appelle des mouvements progressistes révolutionnaires).

« Quelle force de gauche, quelle force révolutionnaire, quelle force politique de n’importe quelle idéologie dans le monde aujourd’hui peut obtenir une victoire comme celle obtenue par le mouvement chaviste au Venezuela ? »

D’où ma question : après toute la guerre qu’ils ont faite au Venezuela, comment se fait-il que les forces bolivariennes et chavistes obtiennent cette formidable victoire ? Au Venezuela, nous avons organisé 29 élections en 22 ans et c’est la 27e victoire. Il faut en être conscient :  la 27ème victoire. Nous sommes comme je le dis toujours fait de ce bois particulier, enracinés dans le réel, nous sommes réels. Nous avons un leadership, nous ne tournons pas le dos aux gens, nous sommes avec les gens à travers dans les réussites comme dans les épreuves, nous sommes capables de renouveler notre discours, notre programme politique, nous sommes capables de nous renouveler spirituellement, nous sommes capables de renouveler notre sourire et de regarder les gens dans les yeux.

Quelle force de gauche, quelle force révolutionnaire, quelle force politique de n’importe quelle doctrine ou idéologie dans le monde aujourd’hui peut obtenir une victoire comme celle obtenue par le mouvement bolivarien, le mouvement chaviste au Venezuela ? Laissons chacun tirer ses propres conclusions. En tout cas, je pense que cela a été une impulsion importante, cela montre que nous sommes la majorité et que nous avons une base solide pour promouvoir la reprise économique, la relance de l’État-providence et construire ce que nous allons construire, de nouvelles majorités, de nouvelles directions, de nouvelles forces.

Ignacio Ramonet – Il faut ajouter, Monsieur le Président dans cette perspective, qu’en plus de cette victoire dans un cadre très démocratique, ce sont des élections qui ont été menées sous l’observation de centaines d’observateurs internationaux.

Nicolas Maduro – en effet.

Ignacio Ramonet – C’est pratiquement la seule victoire d’un parti au pouvoir dans ce contexte de Covid dans le monde. Aux États-Unis, le parti au pouvoir perd, en ce moment le parti au pouvoir perd, en Allemagne…

Nicolas Maduro – Celui qui a gouverné auparavant a perdu, Donald Trump.

Ignacio Ramonet – Donald Trump, c’est pourquoi Donald Trump a perdu.

Nicolas Maduro – Et maintenant Biden est en train de perdre.

Ignacio Ramonet – Merkel a perdu, en Norvège, aussi, dans de nombreux pays d’Amérique latine, ceux qui gouvernent ont perdu.

Nicolas Maduro – en Argentine Macri a perdu, Piñera au Chili. La droite au Pérou…

Ignacio Ramonet – Toutes ces élections qui ont été faites en cette période de Covid, le résultat est que, celui qui gouverne a du mal à mener à bien ces élections. C’est pourquoi cette victoire au Venezuela est en effet exceptionnelle. J’aimerais aussi que nous parlions de la relation avec la droite et l’extrême droite. Vous avez eu un dialogue avec cette opposition au Mexique, un dialogue avec la médiation de la Norvège. Mais ce dialogue, cette table de dialogue a été interrompu notamment après l’arrestation et l’extradition d’Alex Saab, qui avait un statut diplomatique et son extradition vers les États-Unis. Je voulais vous demander, Monsieur le Président, à quelles conditions comptez-vous reprendre le dialogue avec l’opposition, l’opposition la plus radicale, au Mexique?

Nicolas Maduro – Il est important de garder à l’esprit, Ramonet, que j’ai appelé au dialogue pendant plus de huit ans, presque neuf ans, mille fois je l’ai proposé sous ma présidence, en toutes circonstances j’ai appelé au dialogue politique, avec toutes les oppositions, dialogue, débat, compréhension.  Parce que je suis un homme de dialogue et de paix. Je crois au dialogue, à la compréhension, au débat et je crois à la recherche du consensus et chaque fois qu’il y a eu un dialogue, nous avons trouvé la voie du consensus et de la paix. Je suis contre la violence politique totale que la droite a introduite au Venezuela depuis plusieurs années, à plusieurs reprises, les insurrections violentes d’extrême droite en 2014, ou en 2017. Je suis contre les appels qu’ils ont lancés pour envahir le Venezuela, leur appel aux marines, à l’armée impériale des États-Unis, pour envahir le Venezuela au cours des années 2019, 2020. 

Et cette fois, après plusieurs efforts avec le royaume de Norvège, avec la Russie, avec les Pays-Bas, entre autres, avec le Mexique, nous avons réussi à établir un terrain d’entente avec l’opposition extrémiste, avec l’opposition qui agit en dehors de la Constitution, l’opposition de Guaido/Trump, tout ce que Trump a laissé. Cette opposition en dehors de la Constitution, nous sommes allés la chercher : nous sommes arrivés au Mexique après de nombreuses réunions privées, avec parfois des accords préliminaires via les médiateurs, secrètes et semi-secrètes. Pendant que cette opposition « guaidociste » lançait ses discours grandiloquents, proférant des bêtises, ils nous rencontraient en secret. Et il a été possible de se mettre d’accord sur un accord signé, un mémorandum où l’opposition putschiste de Guaido reconnaît pour la première fois la légitimité constitutionnelle du gouvernement que je préside. On en a beaucoup parlé et expressément, et nous l’avons mis comme condition : « ou vous reconnaissez et signez la reconnaissance du gouvernement constitutionnel ou il n’y a pas de dialogue avec vous ». Et ils ont dit qu’ils signeraient et ils l’ont signé. Les dialogues se sont très bien déroulés, je peux le dire. Nous entrions déjà dans la profondeur des grandes questions de la ré-institutionnalisation du Venezuela, de l’économie, des sanctions pénales, de tout , de la vie du pays. Et alors que nous entamions déjà l’examen de ces grandes questions et qu’il y avait un pré-accord là-dessus, et que nous allions pouvoir donner de bonnes nouvelles et de bonnes nouvelles pour le pays, une fois de plus le gouvernement des États-Unis, le département d’État a commis un acte dont ils savaient à l’avance qu’il allait provoquer la rupture des dialogues.

Ignacio Ramonet – Pensez-vous qu’il s’agit d’un sabotage ?

Nicolas Maduro – Je pense que oui, je n’ai aucun doute, ce fut un sabotage du gouvernement des États-Unis contre le dialogue au Mexique, je peux l’affirmer car nous en avons parlé avec le gouvernement des États-Unis. L’opposition elle-même, son coordinateur Gerardo Blyde, s’est entretenue à Washington avec le département d’État qui lui a donné des garanties, comme à nous, qu’ils n’allaient pas emmener Alex Saab, notre diplomate, pour que les dialogues se poursuivent de manière fructueuse. Et Alex Saab, que nous avions intégré à ces pourparlers, a commencé à participer par vidéoconférence. Mais les États-Unis ont porté un coup, un coup de poignard, à nos négociations au Mexique.

Pourquoi l’ont-ils fait? Vraiment, chacun peut s’interroger : pourquoi les États-Unis sabotent-ils un dialogue fructueux pour le pays, qui donnera des résultats au Venezuela et qui consolidera la paix et l’institutionnalité de notre démocratie? Ils ont enlevé le diplomate Alex Saab, l’ont emmené sans avertissement et sans protestation. Et maintenant Alex Saab est enfermé dans une prison de Floride, ils l’ont kidnappé et ont inventé mille accusations qui ne reposent sur rien. Alex Saab reste notre représentant à la table de négociation au Mexique. Il faudrait qu’il y ait de grands changements dans cette affaire de l’enlèvement d’Alex Saab pour que nous retournions au Mexique.

On verra ce qui se passera en janvier, en février, nous attendons avec impatience les mois à venir.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, nous allons parler de l’économie maintenant : il y a quelque chose que tous les analystes – qui étaient si critiques de la situation économique au Venezuela il y a quelques années – disent, et qu’aujourd’hui tous les observateurs notent : malgré le blocus des États-Unis ou de l’Union européenne,  malgré les mesures coercitives et unilatérales, la situation économique s’améliore très visiblement. J’aimerais que vous nous disiez comment vous vous expliquez cette amélioration.

« Le Venezuela dispose de ses propres moteurs pour aller de l’avant et remplacer l’ancienne économie capitaliste dépendante du pétrole, la vieille économie rentière installée au Venezuela pendant 100 ans »

Nicolas Maduro – Eh bien tout d’abord le Venezuela a ses propres moteurs pour répondre à ses besoins économiques. Je le dis depuis longtemps. Le Venezuela a ses propres moteurs économiques, il a une puissance économique, il a une capacité industrielle, il a une capacité technologique, il a les connaissances nécessaires pour aller de l’avant et remplacer l’ancienne économie capitaliste dépendante du pétrole, la vieille économie rentière qui a été installée au Venezuela pendant 100 ans. Une économie devenue totalement dépendante du pétrodollar.

Les sanctions économiques ont sans aucun doute terriblement frappé la vie économique du pays, le revenu économique du pays et donc le revenu économique de l’État, de la classe ouvrière, de la famille vénézuélienne, du monde des affaires. Ces 440 mesures coercitives et sanctions de l’ère Trump contre le Venezuela, ont eu l’effet d’une bombe atomique.

La guerre économique contre la production de pétrole, contre la production d’or, l’attaque contre la monnaie, contre la crypto-monnaie créée comme une alternative pour les achats internationaux.

J’ai lancé le Programme économique bolivarien, ce programme économique composé de 17 moteurs, avec une stratégie de développement pour chacun de ces moteurs.

Et nous avons progressivement mis en œuvre des mesures pour libérer les forces productives dans un schéma d’économie de guerre, qui n’est pas une économie normale. Voyez par exemple l’économie du Mexique, de l’Argentine, du Chili, du Brésil : aucune de ces économies n’est soumise à aucune mesure de blocus, de limitation de leur liberté commerciale, de limitation de leur liberté monétaire, financière, aucune.

Le Venezuela subit une économie de guerre de facto, qui nous a été imposées, brutalement. Je vois parfois des gens qui parlent du Venezuela dans le monde, même des gens qui se disent progressistes et qui ne savent pas ce que c’est que de faire face à une situation comme celle-ci, je voudrais les y voir, j’aimerais les voir à l’œuvre, ces dirigeants qui se disent progressistes et qui répètent tant de clichés sur le Venezuela, alors qu’ils ne savent pas ce que nous avons souffert, et comment de la souffrance nous sommes passés à la résistance et maintenant à la croissance.

Nous avons pris une série de mesures. J’ai ici un document économique du bilan que je m’apprête à présenter à l’Assemblée nationale en janvier 2022, le Venezuela s’est adapté progressivement à la guerre économique, depuis le lancement du Programme de relance économique en août 2018. Nous lancions déjà des éléments pour adapter l’économie à l’économie de guerre.

Nous avons avancé toutes ces années, d’abord la loi sur les délits du change a été abrogée, pour faciliter la circulation de la monnaie, un élément fondamental. En gardant le bolivar comme monnaie, nous rendons le mouvement des devises internationales plus flexible.

Le système de contrôle des prix a été remplacé par un système de prix convenus avec le privé, qui, bien que très faible, aide. Des réformes fiscales ont été menées et un programme de dépenses publiques et d’investissements a été mis en œuvre pour réduire le déficit budgétaire. Et nous faisons de grands progrès dans la réduction du déficit budgétaire.

Un marché des changes a été créé qui n’existait pas au Venezuela, aujourd’hui le taux de change officiel est la moyenne pondérée des marchés de change existants au Venezuela, dans les banques.

Nous avons adapté et créé des mécanismes pour une économie de guerre. Les subventions ont été optimisées. Par exemple, la subvention aux taux d’intérêt sur les prêts et la subvention à l’essence.

Un nouveau cadre juridique a été développé pour faciliter et sécuriser les investissements, et la loi anti-blocus a été approuvée qui fonctionne d’une manière « divine » comme on dirait là-bas dans les Andes.

« Au second semestre de 2021, nous avons connu une croissance économique de 7,5 %. Cela signifie que l’économie avec son propre moteur, avec sa propre force, l’économie réelle, a repris le chemin de la croissance économique. »

Le mécanisme de dialogue avec tous les secteurs privés du pays a également été réactivé. Aujourd’hui, nous avons une relation étroite avec tous les secteurs moyens, petits, moyens, grands, nationaux, internationaux, nous avons un dialogue permanent au sein du Conseil national de l’économie productive.

La production de pétrole et la production des raffineries, du complexe pétrochimique et des complexes d’amélioration du pays se sont progressivement rétablies.

La politique tarifaire est en train d’être récupérée, très importante en tant que mécanisme de promotion et de défense de la production nationale, dans un cadre de respect des accords internationaux, avec le slogan « d’abord le Venezuela, d’abord le nôtre », pour protéger l’industrie nationale, pour protéger les producteurs nationaux.

Cette année, nous avons lancé ce que les experts appellent, la ré-expression monétaire : nous avons éliminé 6 zéros au Bolivar et nous avons renforcé le point de vue psychologique, la gestion du Bolivar dans un cadre général d’amélioration de l’économie. Il a été très bien accepté par la population, le lancement du Bolivar numérique, notre monnaie numérique.

Grâce à cet ensemble de mesures, Ramonet, de manière systématique, soutenue et cohérente, l’économie vénézuélienne est actuellement dans une période claire de reprise.

Je peux te dire que nous avons récupéré la croissance économique et qu’au second semestre de 2021, nous avons connu une croissance économique de 7,5 %. Cela signifie que l’économie avec son propre moteur, avec sa propre force, l’économie réelle, a repris le chemin de la croissance économique. C’est une excellente nouvelle.

C’est le fait surtout de l’économie non pétrolière, bien que l’économie pétrolière soit également en croissance, mais l’économie non pétrolière ne dépend plus des pétrodollars, elle croît sur la base de son propre effort, de sa capacité d’autofinancement et du marché national.

Nous avons réactivé le marché intérieur avec une reprise impressionnante du commerce intérieur, que notre peuple observe.

Par conséquent, sans aucun doute, la plus grande réussite a été la défense de notre modèle économique. Le Venezuela réactive son économie, promeut la croissance avec des opportunités pour tous, mais surtout pense aux plus vulnérables, aux plus nécessiteux, à partir de notre vision humaniste et socialiste.

Cela signifie que 2021 a été la meilleure année malgré toute cette guerre économique et je crois que nous devons continuer à être très attentifs au développement de l’économie, à fournir des installations pour que les forces productives internes continuent d’être libérées et à continuer à contrôler tous les processus inflationnistes.

Nous terminons maintenant le mois de décembre avec de bonnes nouvelles de l’année du point de vue inflationniste.

Ignacio Ramonet – C’est ce que je voulais vous demander Monsieur le Président parce que l’inflation est toujours une préoccupation de la population et la question est de savoir quelles mesures vous comptez adopter pour réduire l’inflation ou la faire disparaître. Bien que dans le monde entier en ce moment l’inflation est de retour, pour des raisons également liées au monde post-pandémie de Covid. Quelle est la situation de l’inflation ici au Venezuela ?

Nicolas Maduro – Le Venezuela a toujours eu une économie inflationniste, avant la guerre économique, avant les mesures coercitives, avant le plan de guerre économique, avant l’économie de guerre. Une économie avec 60 ans de revenus pétroliers et une consommation élevée du marché intérieur qui a toujours généré un déséquilibre entre la capacité de consommation intérieure comme produit des pétrodollars, avec la capacité de production et la satisfaction de ces besoins. 

Et d’ailleurs nous avons toujours connu cette tendance du secteur privé à spéculer pour gagner, pour obtenir le maximum de profit. Ce sont deux éléments qui ont traversé la vie économique au cours des 60, 70 dernières années. Lorsque cette période de guerre intense pour écraser le Venezuela est arrivée, eh bien les mesures économiques ont fait perdre à l’État vénézuélien, Ramonet, 99% de ses revenus. Je veux dire, nous sommes passés en un jour d’un revenu public de 100 dollars à un revenu public d’1 dollar.

Nous sommes passés en un jour de 54 milliards de dollars en un an à un revenu de 600 millions de dollars l’an dernier. Par l’embargo contre le pétrole, mais aussi contre les comptes : avec le gel de nos comptes bancaires, ils nous ont volé plus de 30 milliards de dollars à l’étranger et ils ne les ont toujours pas rendus. Par le vol et l’enlèvement de nos entreprises elles-mêmes comme la société Citgo aux États-Unis, ou de la société Monomeros en Colombie. Ce fut brutal ! Comme je disais, une bombe atomique contre le pays.

S’il n’y a pas de revenu, cela a eu un impact énorme sur la capacité de l’État à réguler le marché, le marché des changes, et dans ce cas le marché du dollar. Et cela a eu un impact énorme sur l’hyperinflation qui était positionnée au Venezuela.

La façon de lutter contre l’hyperinflation en premier lieu était la protection sociale, à travers le système d’allocations du « Carnet de la Patrie » pour notre peuple, à travers les aides alimentaires de nos Comités d’Approvisionnement et de Production, à travers toutes les missions et les grandes missions sociales. En premier lieu, la protection sociale du peuple et deuxièmement, un ensemble de mesures de nature économique, monétaire, financière.

Tu me dis : que faut-il faire? Eh bien, nous devons approfondir ce que nous avons fait. Attaquer l’une des bases de l’inflation et augmenter la capacité de production de nourriture, de biens et de services, de sorte que l’offre équilibre la demande ou la dépasse. C’est un élément, parfois fondamental dans les processus inflationnistes du Venezuela et partout dans le monde.

L’autre chose, c’est d’augmenter les revenus nationaux. Le revenu national nous permet de réguler marché des changes et de satisfaire ses besoins. Les besoins en devises de l’économie pour avancer et contrôler encore plus, contrôler pleinement les processus inflationnistes générés par le mouvement du dollar à l’intérieur du pays.

Nous avons fait des progrès sur chacun de ces fronts, je peux vous dire, par exemple, qu’avec ce système de taux de change nous avons réussi à stabiliser ce dollar qui montait en flèche dans le pays; nous avons réussi à le stabiliser, à ralentir et j’ai bon espoir que d’ici 2022, nous pourrons continuer à gouverner le nouveau système de taux de change du pays, dans le cadre du schéma de guerre économique.

Toujours au niveau de l’inflation, le Venezuela a déjà connu durant quatre mois consécutifs une inflation à un chiffre. Aujourd’hui, nous pouvons dire et déclarer politiquement, sûrement les autorités économiques le feront dans les mois à venir, mais je peux déclarer politiquement avec le résultat de la gestion de l’inflation entre les mois de septembre, octobre, novembre et décembre, qui a été d’un chiffre avec une tendance à la baisse, que le Venezuela abandonne la situation d’hyperinflation,  produit de la guerre économique et des sanctions.

Le Venezuela avance d’un bon pied dans l’année 2022. Je crois que 2022 combinera des éléments importants de croissance, de ralentissement de l’inflation, de création de richesse, ce qui permettra la chose la plus importante de toutes: que toute cette richesse devienne éducation, santé, logement, salaire, revenu, bonheur social, vie. Ce que notre commandant Chavez définissait comme une transition vers un modèle socialiste humainement gratifiant. C’est notre objectif.

Ignacio Ramonet – C’est d’autant plus remarquable, que la production de pétrole n’a pas connu une croissance spectaculaire, à la suite du blocus. Et le Venezuela n’avait pas l’habitude d’avoir une économie dans laquelle le pétrole n’était pas l’élément le plus important. J’aimerais donc que vous nous parliez un peu du pétrole au Venezuela en ce moment, comment va la production? Et en quoi cela sera-t-il lié aux perspectives économiques dont vous parlez pour l’année prochaine ? Et quels sont les nœuds qui existent encore dans l’économie vénézuélienne, qui devraient être débloqués pour permettre une plus grande croissance? 

« Les dirigeants progressistes de gauche ou de droite sociale-démocrate, doivent savoir que le blocus contre le Venezuela restera l’un des crimes les plus inhumains commis contre un peuple. Parce que tout a été fait. »

Nicolas Maduro – Le nœud principal, c’est la génération de richesse monétaire qui nous permette de faire des investissements suffisants dans l’appareil économique, dans l’appareil pétrolier, et des investissements suffisants dans le système de protection sociale, afin que le pays vive un processus d’expansion économique et sociale, de croissance économique et sociale.

Le nœud principal est le revenu national. Et c’est le principal point d’attaque de l’impérialisme états-unien. Ce qui est fait contre le Venezuela est quelque chose de criminel, de cruel, les dirigeants progressistes de gauche, ou de droite sociale-démocrate, doivent savoir, tout dirigeant qui peut m’écouter doit savoir, que le blocus contre le Venezuela restera l’un des crimes les plus inhumains commis contre un peuple. Parce que tout a été fait.

Le monde doit comprendre, et je l’explique parfois dans les réunions internationales, dans des vidéoconférences, la guerre déployée contre nos comptes. L’État vénézuélien ne peut pas avoir un compte bancaire dans le système financier international, par exemple, pour payer des vaccins, des médicaments, des fournitures, des matières premières. C’est-à-dire tout ce dont nous avons besoin.

Le Venezuela n’a pas le droit d’importer les pièces de rechange, ni les machines nécessaires à son industrie pétrolière, à ses raffineries, à sa pétrochimie, à son industrie en général.

Le Venezuela n’a aucun droit, on a voulu empêcher sa liberté de commerce pour ses produits naturels, ses produits fondamentaux, et les entreprises, les comptes bancaires, les gens, les navires, qui veulent charger les produits du Venezuela et les vendre au monde, sont sanctionnés ou menacés de sanctions. C’est pourquoi je suis plus que jamais convaincu de la construction d’une économie non pétrolière, productive, génératrice de richesses qui réponde aux besoins du peuple, fidèle à ce chemin laissé par le projet du commandant Hugo Chávez, face à ces conditions extrêmes que nous avons dû vivre et que nous devons vivre. Je vois ces conditions extrêmes comme une occasion d’avancer sur cette voie, et la justesse de cette voie et cette possibilité de générer de la richesse par nos propres efforts est démontrée.

Le Venezuela a atteint 1 million de barils par jour de production de pétrole. Nous avions prévu 1 million 200 mille barils quotidiens pour cette année, PDVSA (compagnie publique du pétrole, NdT) nous doit 200.000 barils, mais c’est vraiment une formidable réussite des travailleurs. Pratiquement sans argent. La production de pétrole est une activité économique d’investissement élevé, pour récupérer les puits, mettre la technologie dans les puits, et cet investissement se rétablit très rapidement. Tous ceux qui connaissent le secteur pétrolier savent qu’il en est ainsi, nous récupérons la production pétrolière avec des investissements vénézuéliens, centime après centime, pour récupérer un puits, récupérer un autre puits et c’est ainsi que nous avançons, Ramonet. Cette année, nous avons atteint 1 million de barils par jour. L’objectif pour 2022 est d’atteindre 2 millions de barils par jour. Avancer pas à pas de manière soutenue, durable pour récupérer la capacité de production.

Cette année, nous avons récupéré la capacité des quatre raffineries du pays, malgré les tentatives de bombardement, de sabotage de nos raffineries par des incursions terroristes. Une grande réussite des travailleurs du pétrole, cette année, est que nous avons récupéré plus de 90% de la capacité de production de la pétrochimie.

Cela signifie que l’industrie du raffinage et du pétrole pétrochimique du Venezuela avance avec son propre poumon, avec son propre investissement, avec son propre effort, avec sa propre technologie. Tous ceux qui nous écoutent doivent savoir que le système avec lequel l’industrie pétrolière de raffinage et pétrochimique du Venezuela a été construite est à 100% états-unien ou européen. Donc il y a encore une partie du processus de production qui est paralysée, abîmée, endommagée, car la dépendance à l’extérieur est de 100%. Et les états-uniens le savent, les impérialistes le savent. Et ils ont attaqué pendant des années, jusqu’à ce que nos ingénieur(e)s, nos scientifiques, nos travailleur(se)s commencent à fabriquer des pièces avec l’ingénierie nationale et à récupérer des puits, des raffineries, etc.

C’est un chemin vraiment héroïque. Le Venezuela travaille très dur pour construire une économie qui ne dépende pas du pétrole, générant des biens et des services qui répondent vraiment aux besoins nationaux. Générateur de richesse alternative, richesse monétaire. Et nous travaillons également à la reprise de la puissante industrie pétrolière qui complétera merveilleusement tout le processus de développement économique que le Venezuela va connaître dans toutes ces années à venir.

Ignacio Ramonet – Président, en matière de politique internationale et en particulier, je voudrais que nous parlions d’abord des États-Unis. Plus tôt cette année, il y a eu un changement politique majeur aux États-Unis, quand le président démocrate Joe Biden a succédé au président républicain Donald Trump. Cependant, la politique des États-Unis à l’égard du Venezuela n’a pas changé, elle reste extrêmement hostile, objectivement parlant, quelles initiatives comptez-vous adopter pour avoir des contacts, des relations, peut-être que vous les avez et vous pouvez nous le révéler ici ? Quelles sont les relations que le Venezuela entretient actuellement avec l’administration actuelle des États-Unis ?

Photo: Créé de toutes pièces par Donald Trump puis « naturalisé » par le rouleau-compresseur des médias internationaux, Juan Guaido n’a jamais participé à une élection présidentielle mais s’est autoproclamé « président du Venezuela » dans un centre commercial des quartiers chics de Caracas. Putschiste d’extrême droite, photographié en compagnie de la bande d’assassins/ravisseurs colombiens « Les Rastrojos » et ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens ou le Washington Post – qui publia même son contrat avec des paramilitaires pour envahir le Venezuela-, ce fake-président a été abandonné par la plupart de ses alliés, comme son « ministre des affaires étrangères » le putschiste Julio Borges, son « ambassadeur à Bogota » Calderon Berti, ou l’ex-candidat présidentiel Capriles, qui lui reprochent sa corruption débridée. (Note de Venezuelainfos).

Nicolas Maduro – Eh bien, je l’ai dit à plusieurs reprises, Donald Trump est parti, mais l’empire est resté, l’empire est intact. Joe Biden est arrivé comme une grande promesse de changement, de grand changement pour la société états-unienne et de grand changement pour l’Humanité. Mais en ce qui concerne le Venezuela, tout a continué : la guerre financière, monétaire, pétrolière, économique, commerciale. Il n’y a eu aucun signe, aucun signe de rectification, d’amélioration sur toutes ces mesures cruelles.

Quand nous sommes allés au Mexique, nous savions que lorsque nous allions nous asseoir pour parler à l’opposition extrémiste de Guaido, nous allions en fait parler aux États-Unis. Et le gouvernement états-unien l’a laissé entendre, l’a fait comprendre dans des déclarations publiques. Mais bon, on sait déjà quel a été le sort des négociations du Mexique, comment Washington s’est arrangé pour faire dérailler les négociations de paix.

Cela dit, je pense et je le dis toujours à mes compagnons, aux dirigeants, à tous les dirigeants politiques que nous avons, du Grand Pôle patriotique, du Parti socialiste Uni du Venezuela, aux gouverneurs, à toute la direction de la révolution et au peuple en général, que nous ne pouvons rien attendre que de nous-mêmes. C’est une pensée de José Gervasio Artigas qu’aimait beaucoup le président Chávez. N’attendons rien que de nous-mêmes. Considérons-nous dans notre vérité, dans notre raison, dans notre projet bolivarien et avançons. Loin de nous l’impérialisme, loin de nous leurs accusations, leurs persécutions, poursuivons ici notre travail, notre combat quotidien, avec notre vérité et nos réalisations, avec nos avancées. Espérons que, qui sait quand et avec qui, les possibilités d’un dialogue direct, courageux, sincère et compréhensif avec le gouvernement des États-Unis s’ouvriront. J’aimerais que ce soit avec l’administration Joe Biden, espérons-le. S’il se noue, parfait. Sinon, nous continuons notre lutte, notre combat. C’est notre façon, de marcher avec nos propres pieds, de penser avec notre propre tête, comme dirait Ho Chi Min.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, vous parliez tout à l’heure des actifs vénézuéliens à l’étranger, et vous avez cité Citgo, cette compagnie pétrolière qui est aux États-Unis, ou Monomeros, qui se trouve en Colombie. Il y a aussi la question des réserves d’or déposées au Royaume-Uni. Quelles initiatives votre gouvernement prend-il pour tenter de recouvrer, par exemple, la gestion souveraine de ces actifs ?

Nicolas Maduro – Nous menons une activité diplomatique, politique et juridique permanente. Nous menons un jugement à Londres pour récupérer des réserves d’or de la Banque centrale du Venezuela. Il y a eu suffisamment de preuves des autorités légitimes reconnues à l’échelle nationale et mondiale par le système des Nations Unies, les autorités légitimes de la Banque centrale du Venezuela, du gouvernement constitutionnel du Venezuela. S’il s’agissait de jugements ajustés à la vérité réelle, à la vérité juridique et à la justice, le Venezuela devrait récupérer l’or qui appartient à la Banque centrale du Venezuela et qui fait partie des réserves et des actifs du Venezuela. 

Dans le cas de la société Citgo aux USA, il faut savoir qu’elle possède six raffineries aux États-Unis, et plus de 7.000 stations-service. C’est une entreprise qui apportait des contributions importantes à la fin de chaque année et que nous gérions de manière transparente et soignée. Et toutes les contributions qu’elle a données sont devenues au Venezuela des investissements économiques, pour le logement, l’éducation, la santé, l’alimentation. Il y a des comptes clairs de tous les revenus qui ont été générés par Citgo.

Citgo, c’était aussi mais je ne sais pas si elle fonctionne encore, une fondation pour l’aide humanitaire aux enfants, qui a été totalement démantelée et dont les ressources ont été utilisées pour des activités illicites, pour des activités personnelles, familiales, de la mafia de l’extrême droite vénézuélienne qui s’est emparé de Citgo.

Eh bien, nous continuerons également à chercher par la voie judiciaire légale, bien qu’aux États-Unis, il n’y a aucune possibilité de garantir un processus équitable pour le gouvernement et l’État vénézuéliens afin de récupérer Citgo, il n’y en a pas. C’est la justice impériale, ils s’imposent, point final, et ils ont volé Citgo, ses biens, ses actifs, ses comptes bancaires.

Il en va de même pour Monómeros, une entreprise qui avait des chiffres positifs, une entreprise bien gérée par la révolution, qui a été mise en faillite, détruite par Juan Guaidó, Leopoldo López et toute cette bande de gangsters d’extrême droite. C’est la vérité.

En cela, il y a une lutte politique et diplomatique; en cela, il y a aussi une lutte juridique que nous devons mener parce que les droits du pays prévalent, mais c’est aussi une lutte morale. Ces gens ont démontré leur hypocrisie, la déchéance morale qui les caractérisent, en tombant comme des oiseaux de proie sur ces entreprises, sur ces actifs, et qu’ont-ils fait? Voler, se répartir le butin.

Sans oublier, Ramonet, les 1.600 millions de dollars que le gouvernement états-unien a reconnu, il y a un an, avoir donnés au groupe de Guaido. Puis ils se sont tus. Ils ont tenté de minimiser l’affaire.

Mais ces 1.600 millions de dollars appartiennent aux contribuables américains. Un jour, des juristes émergeront, de bonnes personnes qui chercheront la vérité sur la source de l’argent. 1.600 millions de dollars, c’est beaucoup d’argent pour un pays, à qui l’ont-ils donné? Et comment ont-ils détourné cet argent ? Voilà à quel type de personnages nous sommes confrontés, Ramonet. A une ultra-droite très corrompue, très bradeuse de patrie. Et tant mieux si tout cela entre dans la lumière publique : il est temps que notre peuple sache ce qu’ils représentent et les dommages qu’ils ont causés à notre pays.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, parlons de l’Amérique latine. Dernièrement, en Amérique latine, à mesure que les élections ont lieu, les victoires du camp progressiste se multiplient, nous l’avons vu de manière très spectaculaire au Honduras et au Chili en particulier, et les sondages en ce moment semblent annoncer également des victoires progressistes de la gauche latino-américaine en Colombie, où les élections auront lieu en mai 2022, et au Brésil, où les élections auront lieu en octobre 2022.  Comment analysez-vous cette situation, comment expliquez-vous tant de victoires progressistes en ce moment en Amérique latine ?

« Le Venezuela a toujours été à l’avant-garde de la lutte contre le néolibéralisme, je le dis humblement, mais c’est notre vérité historique. Nous ne sommes pas seulement une force de gauche. Nous nous définissons comme une force transformatrice, révolutionnaire à la racine, une force bolivarienne historique.»

Nicolas Maduro – Eh bien, je les attribue à l’épuisement du néolibéralisme, un épuisement profond et absolu. Ce modèle néolibéral a été maintenu au cours des 20 dernières années sur la base de la tromperie, des mensonges, de la manipulation, de la fraude électorale, dans de nombreux pays sur la base de la division dans le camp progressiste ou sur la base de la répression comme c’est le cas de la Colombie, du Chili, de l’Équateur, et comme ce fut le cas dans les gouvernements précédents au Pérou, à feu et à sang, ces gouvernements de droite et néolibéraux ont imposé leurs politiques de privatisation et supression de droits sociaux en usant du mensonge, de la tromperie et de la répression. Bolsonaro a également imposé son modèle néolibéral au Brésil, mais le néolibéralisme n’a pas de réponses pour le peuple, il est épuisé, totalement épuisé. Le Venezuela est à l’avant-garde. Le Venezuela a toujours été à l’avant-garde, Ramonet, je le dis humblement, mais c’est notre vérité historique, le 27 février, le 28 février 1989, le peuple vénézuélien a été le premier à se soulever contre la politique du Fonds monétaire international imposée par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez. C’était le premier soulèvement populaire, la première rébellion populaire en l’an 89, il y a 32 ans.

Nous allons célébrer, le 4 février 2022, les 30 ans de la rébellion militaire bolivarienne du commandant Chávez contre le Fonds monétaire international, contre l’impérialisme, contre l’oligarchie, contre le néolibéralisme, c’était une rébellion anti-néolibérale, anti-oligarchique, anti-monétariste.

Nous avons été les premiers à nous rebeller. Puis le projet bolivarien a été le premier projet anti-néolibéral qui est arrivé au pouvoir avec des votes. Six décembre 1998. Nous venons de célébrer les 23 ans de la première victoire anti-néolibérale d’une force révolutionnaire. Parce que nous sommes une force révolutionnaire, nous ne sommes pas seulement une force anti-néolibérale, nous ne sommes pas seulement une force de gauche, nous ne sommes pas seulement une force qui s’agrège au progressisme. Nous nous définissons comme une force transformatrice, révolutionnaire à la racine, une force bolivarienne historique.

Eh bien à partir de ce triomphe, tu le sais, est venue la première vague, l’arrivée de Lula en 2003, l’arrivée de Néstor Kirchner en 2003, l’arrivée du Frente Amplio en Uruguay avec Tabaré Vázquez, le retour du Front sandiniste de Daniel Ortega, l’émergence et le triomphe d’Evo Morales en Bolivie. L’émergence et le triomphe de Rafael Correa, les forces progressistes des Caraïbes, le Cuba historique de Fidel, de Raúl, et maintenant de Miguel Díaz Canel.

Ainsi s’est formée la première vague qui a permis de grands progrès dans la création de l’ALBA, Petrocaribe, Unasur, CELAC, la réunion dans la diversité des idéologies et des politiques, la réunion de l’Amérique latine et des Caraïbes.

Et il a été possible d’indiquer la voie vers les années et les décennies à venir. Maintenant, il y a une deuxième vague très différente de la première, mais qui reste fondamentalement anti-néolibérale, car les peuples se sont réveillés, les peuples cherchent un moyen d’en sortir et, espérons-le, les dirigeants et les forces politiques qui émergent en Amérique latine, seront fidèles à l’héritage historique de ceux qui les ont précédés, aux martyrs qui ont donné leur sang pour un changement profond, un changement historique en Amérique latine. Espérons-le. Et que le passage des années à venir cette floraison anti-néolibérale prenne un cours unitaire pour que l’Amérique latine dans sa diversité, dans sa diversité complexe, puisse se redécouvrir sur son propre chemin, le chemin de l’union, de la libération et du développement partagé.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président pour conclure, une question qui nous amène à une vision plus théorique, disons. J’ai observé que dans plusieurs de vos récents discours, vous parlez du monde qui change de cycle. Et vous dites, vous avez répété qu’il est nécessaire en ce moment aussi de changer l’analyse politique. J’aimerais que vous nous expliquiez, comment voyez-vous ce changement de cycle qui se produit dans le monde? Et quelle analyse politique faut-il adapter à ce changement de cycle ?

Nicolas Maduro – C’est une contribution que nous apportons depuis le Venezuela pour que les secteurs de la pensée et de la culture, et les secteurs politiques mènent un débat éclairant sur l’époque historique que nous vivons. La période historique de l’an 2000 à l’an 2010 est-elle la même que celle de l’année 2010 à l’année 2020, que nous commençons à « voir »? Nous remarquons des changements substantiels qui méritent compréhension et qui méritent une transformation dans la création de la politique, en particulier parmi les secteurs révolutionnaires progressistes de la gauche, les secteurs qui recherchent la transformation du monde. Il y a 30 ans, l’Union soviétique s’est désintégrée, et quelques-uns ont compris les opportunités qu’il y avait pour de nouveaux projets, beaucoup à gauche se sont retrouvés moralement brisés, intellectuellement, beaucoup sont passés à droite, dans les frustrations du pessimisme. Et la frustration et le pessimisme sont toujours le prélude au reniement des objectifs et des politiques transformatrices. Peu de gens ont résisté dans le monde, mais c’est après la chute de l’Union soviétique qu’au Venezuela a émergé le projet bolivarien, sous la direction de Chávez, le projet national Simón Bolívar, à partir de nos racines. Nous avons modestement apporté nos contributions aux nouveaux paradigmes des mouvements révolutionnaires du monde. L’impact du leadership de Chávez pour les nouveaux paradigmes n’est aujourd’hui nié par personne, sinon nous ne serions pas la cible de la campagne que l’impérialisme promeut et finance dans tous les pays du monde contre le Venezuela, contre la révolution bolivarienne, avant contre Chávez, maintenant contre moi, dans toute les télévisions, radios, presse écrite, réseaux sociaux de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal, de l’Argentine, du Mexique, du Brésil, du Chili, de Colombie, partout où vous allez, il y a une campagne contre le Venezuela, il doit bien y avoir une raison à cela ! 

Si nous ne pouvions nous défendre, nous n’aurions pas eu l’impact que le projet bolivarien, la direction du commandant Chávez, la révolution bolivarienne, ont eu.

A partir de cette expérience d’être liés à l’émergence d’une nouvelle époque, d’un nouveau paradigme, nous proposons au mouvement révolutionnaire du monde, aux intellectuels honnêtes du monde, aux secteurs progressistes du monde, que nous examinions les changements qui existent, que nous les identifiions très bien. Il y a au moins trois éléments qui ont un impact rapide sur le changement dans le monde. L’émergence d’une autre époque, d’autres générations, d’une autre mentalité, d’un autre discours et d’une autre façon de voir la vie et la politique. Trois éléments au moins, Ramonet.

Tout d’abord, la pandémie. Cela a tout changé et sa fin n’est pas à l’ordre du jour, elle imprimera sa marque dans la psyché collective, dans la façon d’assumer la vie sociale. La pandémie a tout changé, les coutumes sociales, la manière d’entrer en relation avec l’autre. Il y a dans le monde des secteurs négationnistes, qui exposent leur propre vie en niant, en affirmant que c’est une manipulation des systèmes politiques du monde. La pandémie est un élément qui est là pour rester et qui a modifié tous les comportements sociaux, et qui nous oblige à comprendre les nouveaux schémas de relation sociale.

Photo : Vijay Prashad, Directeur de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale, lors du vidéo-débat avec Nicolas Maduro, entouré de quelques ministres, et les dirigeants de l’ALBA-TCP pour formuler des propositions sur « le monde d’après ».

L’autre élément est l’accélération du changement économique, les nouveaux acteurs économiques du monde. Quand vous vous demandez, ou demandez dans les années 50, 60, donnez-moi le nom du magnat du monde, les gens diraient Rockefeller, et qu’est-ce que Rockefeller? Industrie pétrolière. Quand on vous demande aujourd’hui, quels sont les magnats du monde ? Elon Musk, fusées spatiales, technologie. Zuckerberg le propriétaire de Facebook, Instagram, WhatsApp, communications… Propriétaire du monde, Zuckerberg.

Ignacio Ramonet – Ils appellent cela le capitalisme numérique.

Nicolas Maduro – Capitalisme numérique. Ou Bill Gates, qui est déjà en train d’être supplanté. Mais Bill Gates parle d’Internet, de technologie, d’informatique, de smartphones.

Ignacio Ramonet – Microsoft.                            

Nicolas Maduro – L’économie et les relations qui émergent des deux économies marquent un changement accéléré dans la façon d’être, dans la conscience et dans le fonctionnement de la circulation des richesses dans le monde entier. Il faut garder un œil là-dessus. Depuis le Venezuela, nous demandons l’aide de tous les chercheurs, de tous les spécialistes de ces sujets pour comprendre le mieux et être en mesure d’adapter notre vision et notre action à la nouvelle ère qui a déjà émergé. 

« Depuis le Venezuela, nous demandons l’aide de tous les chercheurs, de tous les spécialistes de ces sujets pour comprendre et adapter notre vision et notre action à la nouvelle ère du capitalisme numérique. »

Et un troisième élément, sur lequel tu insistes beaucoup Ramonet, est le caractère dominant des réseaux sociaux dans les relations sociales, culturelles, humaines de l’humanité d’aujourd’hui. À ce sujet, il y a beaucoup de théoriciens, j’ai entendu plusieurs conférences que tu as données sur la façon dont les réseaux sociaux ont remplacé les médias traditionnels, et comment les réseaux sociaux ont créé une réalité virtuelle très puissante et piègent l’individu en tant que tel, contrairement aux anciens médias qui ont généré de grands débats de caractère collectif et social.

La nature dominante des médias sociaux à elle seule a changé notre monde. Il n’est plus possible de faire de la politique sans les réseaux sociaux, il n’est plus possible de faire du marketing sans les réseaux sociaux. Vous ne pouvez pas vendre, si vous vouliez vendre une marque de lunettes comme celle-ci, et que vous alliez en faire la promotion à la radio et dans la presse, vous n’en vendriez pas, mais si vous en faites la promotion sur Tik Tok, sur Instagram, on vous l’arrache des mains.

C’est une autre vie, c’est un autre monde. C’est pourquoi je dis que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Et depuis la révolution bolivarienne, nous l’assumons, nous l’étudions pour nous adapter, pour nous renouveler, pour faire les changements que nous devons faire et pour que les forces révolutionnaires et progressistes du changement soient à l’avant-garde de la nouvelle époque et des temps nouveaux qui arrivent.

Ignacio Ramonet – Merci beaucoup, Monsieur le Président. Est passionnante en particulier la réflexion théorique sur ce nouveau monde qui s’installe. Je vous transmets mes vœux de bonheur pour la nouvelle année, pour tout le peuple vénézuélien et vous donne rendez-vous l’année prochaine pour notre « classique » 2023.

Nicolas Maduro – Merci à toi Ramonet. Je salue toutes les personnes de bonne volonté de par le monde. Depuis le Venezuela nous continuons à résister avec beaucoup d’amour et beaucoup de foi dans notre victoire.

Source (vidéo de l’entretien original en espagnol) : https://youtu.be/J_VwS6DxCgw

Traduction : Thierry Deronne pour Venezuelainfos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/01/02/interview-du-president-maduro-par-ignacio-ramonet-de-la-resistance-a-la-croissance-en-2022-les-trois-defis-dune-revolution-mondiale/

Paysages vénézuéliens avant la victoire (chaviste !)

vendredi 10 décembre 2021   |   Maurice Lemoine, pour Mémoire des Luttes

Même sans connaître les résultats des « méga-élections » de la veille, il n’était guère difficile de les deviner en ce matin du 12 novembre : dans les journaux de 6 heures, 6h30, 7h, 7h30 de France Culture, ou à 8h et 12h sur France Inter ou France Info (pour ne citer qu’eux), aucune mention du Venezuela. La pilule, il est vrai, était dure à avaler : devoir annoncer à l’antenne une victoire de Nicolás Maduro ! En effet, et sans contestation possible (comme le précisait l’Agence France Presse), le chavisme venait de remporter une éclatante victoire lors des élections régionales en s’adjugeant vingt (ramenés ultérieurement à dix-neuf) des vingt-trois Etats du pays ainsi que la mairie de Caracas. Après avoir boycotté la présidentielle de 2018 et les législatives de 2020, l’opposition radicale et pour partie « putschiste » participait cette fois au scrutin.
Comment comprendre un tel succès dans un pays systématiquement présenté par les « chiens de garde » comme un mélange d’Etat failli et d’Etat voyou à l’origine d’une catastrophe humanitaire ? Pour pallier aux carences prévisibles du « service public » (tant son hostilité au chavisme est devenue caricaturale), nous nous sommes rendus au Venezuela avant cette « méga-élection » (23 gouverneurs, 335 maires, 253 législateurs d’Etat et 2 471 conseillers municipaux). Au terme d’un séjour passé essentiellement à Caracas et sur la frontière colombienne, dans l’Etat du Táchira, deux zones aussi emblématiques que stratégiques, il était relativement aisé de prévoir la future victoire du Grand pôle patriotique (GPP) et la forte abstention qui, de toute évidence, caractériseraient le scrutin [1].

Autant le préciser d’emblée : l’arrivée au Venezuela provoque une sorte de soulagement. La logique voudrait que l’on débarque dans un pays de zombies et de « morts-vivants ». Il n’en est rien. Pourtant, d’après une Enquête nationale sur les conditions de vie (Encovi) publiée le 30 septembre à Caracas par l’Université catholique Andrés Bello (UCAB) et reprise avec délectation par l’internationale médiatique [2], plus de neuf Vénézuéliens sur dix (94,5 % !) ont sombré dans la pauvreté ; plus de trois sur quatre (76,6 %) vivent même en-dessous du seuil de l’extrême pauvreté (moins de l’équivalent de 1,25 dollar par jour, d’après l’ONU). « Nous avons définitivement atteint ce qui pourrait être le plafond de la pauvreté totale. C’est le maximum possible », a doctement expliqué le sociologue Luis Pedro España, chercheur à l’Institut de recherche économique et sociale (IIES) de l’UCAB.

Saisissant. Mais, tout de même… Avec de tels chiffres, on devrait croiser des foules aux pieds nus, en haillons, le visage mangé par une barbe de huit jours, dans un état de délabrement physique avancé. Rien de tel à Caracas, sur Sabana Grande, ce boulevard piétonnier de quelque 3 kilomètres, bordé de boutiques, ponctué d’amateurs de jeux d’échec et de vendeurs ambulants, où circule tranquillement, masques sur le visage, un monde d’hommes et de femmes, sans parler des enfants, ni trop petits ni trop grands, ni trop maigres ni trop gras. Normaux, osera-t-on avancer. Même constat dans le vieux centre, autour de la place Bolivar, du Congrès et de la cathédrale, ou, plus significatif encore, dans les « barrios » populaires – Petare (le plus grand faubourg de la ville), Catia, Lidice, etc.

A 9 heures, sur la place de La Pastora, quartier pentu, lui aussi populaire, où s’alignent des demeures de style colonial joyeusement peintes ou décrépies, un groupe de femmes du troisième âge pratique avec assiduité une gymnastique douce tandis que des grappes éparses échangent les derniers potins – on appelle ça « Radio Bemba » – en buvant du café dans des gobelets en plastique et en prenant le soleil du matin. Le soir, dans la tiédeur retrouvée, les promeneurs musardent sur une autre place, celle de La Candelaría, où des athlètes musculeux martyrisent leurs biceps, dorsaux et pectoraux sur des installations sportives mises à disposition par la municipalité. Même sensation de normalité dans les bastions de l’est de Caracas – classes moyenne et supérieure, locaux commerciaux et restaurants – où la circulation bat son plein ; dans les grouillants terminaux d’autocars et de bus ; dans les campagnes ; dans les petites et grandes agglomérations. Partout, l’approvisionnement des marchés, des magasins, des pharmacies et de tous les établissements de services saute aux yeux.

Lorsque, à Rubio (Táchira), nous rapportons l’information qui circule, véhiculée par les journalistes et les « universitaires de plateaux télé », à savoir que, « complété par une prime alimentaire de l’Etat, le salaire minimum mensuel dépasse à peine l’équivalent de 2 dollars par mois » (trois pour les employés et retraités, un peu plus de 10 pour les professeurs d’université, accordera généreusement Le Monde du 21 novembre) [3], l’enseignante Ixiareny Godoy ne peut masquer son ironie : « Quels crétins ! Un paquet d’un kilo de Harina Pan [farine de maïs précuite, omniprésente dans les foyers vénézuéliens] vaut un dollar. Avec mon époux, un kilo nous fait trois jours. Un salaire de deux dollars permettrait donc de faire… un repas par mois. Et le reste ? Les vêtements, les transports, les fournitures diverses, la parfumerie ? »
D’après le président de la Confédération nationale des industriels (Conindustria), Luigi Pisella, un ouvrier ou un opérateur industriel gagne actuellement, en moyenne, 124,95 dollars par mois, un professionnel ou un technicien 253,68 dollars [4]. Pas de quoi s’extasier, et tout le monde – travailleurs de l’informel, paysans, petits commerçants, retraités, etc. – n’est pas logé à la même enseigne, mais on est loin de la situation infrahumaine décrite quasiment à l’unisson.

Au risque de troubler la quiétude des « observateurs » aux yeux quelque peu bouchés, on précisera, pour expliquer la distorsion, que l’UCAB, une université privée, prête fréquemment ses locaux pour les réunions du « gouvernement » fantoche du président autoproclamé Juan Guaidó. Tout comme son prédécesseur, le jésuite Luis Ugalde, le recteur de l’UCAB, le père Francisco José Virtuoso, n’a jamais caché son hostilité au pouvoir légitime de Nicolás Maduro.

Caracas : Sabana Grande.

Non qu’il s’agisse ici de nier l’existence de la pauvreté. Elle a augmenté de façon considérable. Elle rampe sournoisement. D’après un récent rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 27,4 % de la population vénézuélienne serait « sous-alimentée » (contre seulement 5 % entre 2013 et 2015). C’est que la « crise » est là, présente, et bien présente, depuis plusieurs années, aggravée par la pandémie.
Tout un chacun doit composer avec les nouvelles réalités économiques et sociales. A cet égard, l’exemple des fonctionnaires se révèle édifiant. « Je suis universitaire, confie José Pérez, candidat du Parti communiste vénézuélien (PCV) à la mairie de Rubio. Comme professeur, je vivais modestement, mais bien, jusqu’en 2012. En 2013 ont commencé les restrictions, nos salaires ont été pulvérisés par l’inflation. Le pire a été en 2019. On n’avait plus de combustibles, ni pour les véhicules ni pour cuisiner. Il fallait chercher du bois… » Même son de cloche à San Antonio de Táchira, ville frontière face à la colombienne Cúcuta : « Du temps de Chávez, on partait en vacances, on allait à la plage, on avait assez d’argent pour voyager, raconte Antonio Ovalles, comptable public à la mairie gérée par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV). Les fins de semaine, on faisait la fête, on allait acheter des illuminations. Tout ça est terminé. » Assise à ses côtés, sa collègue avocate Joselyne Gouverneur, mère célibataire ayant à charge sa mère et ses deux enfants, renchérit : «  Bien qu’on soit professionnels, universitaires ou hauts fonctionnaires, notre salaire ne suffit pas pour vivre correctement. On est le seul pays au monde qui ne se réjouit pas quand les salaires augmentent, parce que tout augmente en même temps. C’est dur de survivre – la scolarité des “muchachos”, les uniformes, les souliers… » Conséquence : « On n’a pas assez pour manger correctement, constate Ixiareny Godoy. Notre diète comporte beaucoup de farine, de riz, de pâtes, mais compte peu de protéines fournies par la viande, le poisson et le poulet. Les légumes et les fruits ? Trop chers. Et tout le monde n’a pas un jardin. Avec un salaire d’enseignante, je n’y arrive pas. »

Aucun de ces interlocuteurs n’appartient à l’opposition de droite. Tous se revendiquent « chavistes », révolutionnaires, s’impliquent dans les conseils communaux ou la milice bolivarienne – 3 400 000 civils, hommes et femmes, dont 700 000 combattants opérationnels, qui s’entraînent régulièrement, dans le cadre d’exercices militaires, pour « défendre la patrie » au cas où. « Le moral des militants est élevé », nous précise même Antonio Ovalles. Mais nul n’élude les difficultés, personne ne mâche ses mots. Dans le hameau de Baritalia, perché en hauteur, au bout d’une route infâme bordée de pins, toujours dans le Táchira, l’enseignant Mariano Rangel grimace, en plein travail manuel, une pelle à la main. « D’ici, il me faut 1 500 pesos [la monnaie colombienne, nous y reviendrons] pour aller en ville, à Rubio. Trois mille pesos aller et retour. C’est 20 % de mon salaire quotidien. Je mange, j’ai besoin de chaussures… Pour survivre, tout le monde a un second boulot, et ça a des conséquences sur la qualité de l’administration publique. La fréquence avec laquelle les gens vont travailler n’est pas la même, ça s’est ajouté à la pandémie. » Elle ne le chante pas sur les toits, mais, pour compléter son salaire, l’une de nos interlocutrices fait du commerce de contrebande avec la proche Colombie.

S’ajoutent à ce marasme les défaillances des services publics. Entre autres les « apagones » – les fréquentes coupures d’électricité. Dans sa maison de Rubio, José Pérez reçoit bien Internet par satellite, mais depuis la Colombie. « CANTV [fournisseur public de services téléphoniques et Internet au Venezuela] a des problèmes de largeur de bandes, n’a pas de matériel de rechange, explique-t-il, désabusé – non sans conclure par un tranchant « et ses équipements ont été sabotés. »
Pour revenir à Caracas, les canalisations de gaz domestique ne dépassent pas les limites de la paroisse [5] d’Altagracia, donc n’arrivent pas à La Pastora. Pratiquement tout le quartier doit recourir aux bouteilles de gaz domestique. Quand elles ne manquent pas. Toutefois, le cauchemar des habitants porte un autre nom : l’eau. Dans chaque logis, qu’il soit aisé ou modeste, fûts, bassines, bouteilles et récipients encombrent les pièces et les couloirs, emplis du précieux liquide. Il s’agit de n’en pas manquer lorsque l’inévitable coupure surviendra. Et, une fois de plus, en ce mois de novembre, elle est survenue. Quatre jours déjà que faire la cuisine ou la vaisselle, se laver les dents, prendre une douche ou aller aux toilettes sont devenus un parcours du combattant. Alors que sans cesse, pour lutter contre la pandémie, les responsables politiques et sanitaires houspillent les imprudents et les distraits : « Coño, lavez-vous les mains ! »

Une salle de classe dans une école primaire (très bien entretenue) de La Pastora. Vingt-cinq personnes appartenant à autant de conseils communaux – institution créée en 2006 pour organiser les citoyens au niveau communautaire, sur la base d’une démocratie directe. Jésus García, animateur et formateur de la Commune populaire d’Altos de Lidice (un quartier voisin), candidat du Grand Pôle Patriotique (GPP), la coalition chaviste, à un poste de conseiller communal du « municipio » Libertador (le cœur de Caracas) lors de l’élection du 21-N (21 novembre, en abrégé). Objet de la réunion : la création d’une Table technique de l’eau. L’organisme gestionnaire, Hidrocapital, a envoyé trois de ses fonctionnaires, dont un ingénieur. Sans agressivité excessive, sans ménagements non plus, les habitants lui font part de leur mécontentement. Attentif, l’ingénieur a l’air habitué à ce type d’interpellations. Les habitants lui posent beaucoup de questions. Ses réponses n’ont rien d’un laïus rédigé en langage administratif. Il fait le tour de la question.
« A Caracas, on ne produit pas un litre d’eau. » L’alimentation de la capitale dépend de trois lacs artificiels. Situé à 160 kilomètres de distance et à 200 mètres d’altitude, à Camatagua, le plus important d’entre eux lui fournit 80 % de sa consommation. Entre vallées et « cerros » – les collines –, Caracas s’étale, elle, entre 800 et 1 000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il faut donc y faire monter l’eau de Camatagua. Cinq gigantesques pompes installées dans les années 1980 par Siemens y contribuent. Deux de ces équipements sont en panne. La firme allemande est la seule à maîtriser leur technologie, assez ancienne, et à pouvoir les remettre en état. « Quand on les a construit, on n’avait de problèmes avec aucun pays du monde. Ce n’est plus le cas. Nous demandons à Siemens d’intervenir. La firme nous répond : “Nous aimerions vous aider mais, si nous le faisons, nous tomberons sous le coup des sanctions des Etats-Unis”. » Malgré ses difficultés, le Venezuela a de l’argent pour payer une réparation ou acheter du matériel. « Ils ne nous vendent même pas un tournevis ! »

De Camatagua devraient fuser 23 000 litres par seconde. Fruit de la panne et des « sanctions », 12 000 litres par seconde seulement parviennent à Caracas. « On ne prive personne d’eau, résume l’ingénieur, on la passe d’un secteur à l’autre, à chacun son tour, pour que tout le monde en ait. Le samedi, c’est vrai, c’est une loterie. » Loterie dont s’emparent les candidats de l’opposition pour dénoncer « l’incurie du pouvoir ». Un commentaire fuse dans la salle de classe : « Leur campagne est particulièrement hypocrite. C’est eux qui réclament les sanctions ! »
Direct, tranchant, sans fioritures, suit un vigoureux : « Coño de madre ! Exaaaaaacto ! »

Caracas, Altos de Lidice : livraison d’eau par le gouvernement.

Mille fois lu, dix mille fois entendu : « Les sanctions américaines aggravent la crise, mais celle-ci existait avant les sanctions [6] » Particulièrement fallacieux. La chute brutale des cours du pétrole, passés de 103,46 dollars le baril en 2012 à 34,02 dollars en 2016, a incontestablement provoqué de sérieuses difficultés au gouvernement bolivarien et aux programmes sociaux menés à travers les « missions » – programmes qu’applaudissait la FAO. Mais des « difficultés » n’impliquent pas un « effondrement total », comme celui auquel on a assisté. A partir de 2017, les prix des hydrocarbures n’ont-ils pas commencé à remonter pour se situer autour de 80 dollars actuellement ?
Assèchement des revenus pétroliers, mort d’Hugo Chávez (2013), violence insurrectionnelle des « guarimbas » (2014) : pour les Etats-Unis, le moment paraît opportun. Le Congrès américain prend ses premières mesures contre le pouvoir bolivarien. Il n’y a alors pas de crise alimentaire – même si, au milieu des « guarimbas », dans les quartiers bourgeois, se glissent d’exquises « marches des ventres vides », comme au Chili sous Salvador Allende. En mars 2015, Barack Obama signe le fameux décret qui invente de toutes pièces un Venezuela « menace extraordinaire pour la sécurité nationale des Etats-Unis ». « Commence alors un blocus économique, mais aussi politique, diplomatique et militaire, accompagné d’une opération médiatique sans précédent, affirme la chercheuse Clara Sánchez, auteure d’un ouvrage sur les ravages des mesures coercitives unilatérales imposées par Washington à son pays [7].

Caracas : à Lidice, bouteilles de gaz domestique à recharger.

Le chemin ayant été ouvert par le démocrate Obama, Donald Trump et ses « boys » s’engouffrent et fignolent une opération de « changement de régime ». Sanctions financières (août 2017) ; mesures destinées à rendre impossible l’achat d’aliments par le gouvernement vénézuélien (novembre 2017) ; blocus de PDVSA, de ses filiales, et de toute l’industrie pétrolière (janvier 2019) ; poursuite des entreprises étrangères collaborant avec Caracas (février 2020) ; saisies illégales des avoirs vénézuéliens à l’étranger – CITGO, filiale de PDVSA aux Etats-Unis (valeur : 7 milliards de dollars ; revenus annuels : 11 milliards de dollars) [8] ; Monómeros Colombo Venezolanos S.A., entreprise pétrochimique située en Colombie (valeur opérationnelle : 295 millions de dollars en 2018) ; 31 tonnes d’or appartenant à la Banque centrale vénézuélienne et séquestrées par la Banque d’Angleterre (1,2 milliard de dollars)… Au total, plus ou moins 25 milliards de dollars séquestrés.
Pas moins de deux lois du Congrès des Etats-Unis, sept ordres exécutifs et 352 mesures de sanctions directes contre des personnes, des entreprises, des navires et des avions, servent de base à ce cocktail assassin !
Tous les secteurs du pays s’en trouvent affectés. Très souvent défaillant, le système électrique a été installé avec des technologies américaines et européennes. « Dès 2014, ces entreprises ont refusé de venir au Venezuela pour faire la maintenance ou vendre des pièces de rechange, nous confie le 10 novembre le ministre de l’Industrie (et ex-ministre des Affaires étrangères) Jorge Arreaza. Alors, il peut y avoir un manque d’investissement de l’Etat à un moment donné, on doit admettre qu’on fait des erreurs, mais, fondamentalement, l’état du réseau est dû aux sanctions. [Comme pour Siemens avec l’eau], importer une pièce de General Electric est devenu impossible. On a pu en substituer quelques-unes, avec l’aide d’une entreprise chinoise, mais ce n’est jamais vraiment équivalent. »

Pour les mêmes raisons, l’industrie pétrolière, assise depuis plus d’un siècle sur des technologies, des équipements et des outillages importés des Etats-Unis, s’effondre progressivement. Plus de matériel, plus de pièces de rechange, plus de maintenance efficace au quotidien. Ses ressources diminuant, le Venezuela commence à avoir des difficultés pour importer des aliments. « Ce n’est pas que le pays ne produisait pas, précise Clara Sánchez. Depuis l’arrivée au pouvoir de Chávez, la production a considérablement progressé. Mais la population a aussi augmenté, de même que son niveau de vie et donc sa consommation. De sorte qu’il fallait importer [9]. » A partir de 2015, pénuries organisées, interminables files d’attente et « bachaqueo » (vente d’aliments au marché noir) pourrissent la vie des Vénézuéliens. Pour desserrer l’étau et protéger la partie de la population la plus vulnérable, le pouvoir crée les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), un programme fournissant des aliments subventionnés à six millions de familles. « A peine ce programme a-t-il été lancé qu’il est devenu, sans aucune logique, le programme le plus attaqué du monde ! En Argentine, il y a 11 millions de personnes dans les cantines populaires : s’en prendre à ces “comedores” ne viendrait à l’idée d’aucune personne sensée ! »

De l’alimentation utilisée comme arme de guerre : pour que les Vénézuéliens se retournent contre Maduro, il faut les faire mourir de faim. Dès 2016, l’Assemblée nationale (AN) 2016-2020, dominée par l’opposition et d’où sortira l’ « autoproclamé » Juan Guaidó, dénonce les CLAP ; à la tête de la Commission permanente de contrôle de l’AN, le plus ardent à la manœuvre s’appelle Freddy Superlano. De leur côté, Washington et ses comparses du Groupe de Lima popularisent le thème de « la crise alimentaire la plus grave du monde » tout en traquant les entrepreneurs nationaux et internationaux qui fournissent de la nourriture à la République bolivarienne. Le 25 juin 2018, l’Union européenne sanctionne des membres de l’administration vénézuélienne, dont ceux opérant dans le secteur de l’alimentation. Un exemple parmi cent : poursuivies cette même année 2018 sous la pression des Etats-Unis, les entreprises mexicaines El Sardinero, Delmar Logística, Almacenes Vaca et Rice & Beans devront payer chacune une amende de 750 000 dollars et s’engager à ne plus fournir d’aliments aux CLAP.
Cible de la même stratégie mortifère, un entrepreneur colombo-vénézuélien, Alex Saab, se retrouve au cœur de la tourmente. Aliments, médicaments, combustibles, il contribue à fournir au Venezuela des biens essentiels achetés à l’étranger. Financé à hauteur de 200 000 dollars annuels par l’Open Society Foundation du banquier George Soros et par la National Endowment for Democracy (NED) étatsunienne [10], le site d’opposition Armando.info, dont les journalistes vivent à Miami et Bogotá,publie une série d’ « enquêtes » faisant du « corrompu » Saab l’homme de paille de Maduro. Ça éclabousse, ça mitraille sec ! Reprise par les sites RunRun.es, El Pitazo et Efecto Cocuyo, très populaires au sein de l’opposition vénézuélienne, amplifiée par les médias internationaux, la campagne « Maduro-Saab-corruption-CLAP » est lancée. Arrêté illégalement au Cap-Vert le 12 juin 2020, alors qu’il se rendait en Iran pour y passer des accord commerciaux, Saab sera extradé aux Etats-Unis le 17 octobre 2021, accusé d’être à la tête d’un vaste réseau ayant permis au président vénézuélien et à son gouvernement de détourner l’aide humanitaire destinée aux habitants [11] !

Guerre sale, non conventionnelle, mais totale. Non seulement l’embargo a bloqué les exportations de pétrole, mais il a également interrompu les importations de diluants, nécessaires au raffinage du brut lourd en essence raffinée pour la consommation intérieure. Les pénuries d’essence et de gas-oil qui en résultent obligent les autorités à mettre en place des plans de rationnement et à chercher de nouvelles sources d’approvisionnement. « En 2020, les Etats-Unis ont tenté d’empêcher la fourniture de combustible venu d’Iran, rappelle Clara Sánchez. Faute de carburant, tracteurs et transports intérieurs étaient censés s’immobiliser ! Ils espéraient que l’agriculture et la production nationale d’aliments allaient s’effondrer et affecter encore plus la population… »

Rubio : dans le quartier La Palmita.

Une bouteille d’eau minérale (un litre et demi) : « Un dollar ! », annonce cette commerçante de l’avenue Baralt, dans le cœur battant et populeux de Caracas. Tout est à « un dollar » ou à l’un de ses multiples. Un compte rond, parfois assez exorbitant. Mortel pour le pouvoir d’achat. Il n’empêche : c’est la guerre pour posséder des petites coupures. En ce qui concerne les « cents », inutile d’en chercher : il n’y en a pas. Ici, si nécessaire, pour l’achat d’une « empanada [12] », après un rapide cliquetis de la calculette, on vous rend la monnaie en bolivars (la devise nationale). Là, faute d’en disposer, on vous propose l’équivalent de la somme due en bonbons.
Le bolivar ? Le pays souffre depuis des années d’une pénurie de monnaie locale en liquide. Celle-ci ne croît pas au même rythme que les prix. Voici peu, les Vénézuéliens se sont réveillés avec six zéros en moins sur leurs billets. L’hyperinflation a fait perdre toute valeur au bolivar. L’achat du plus simple des produits donnait lieu à des transactions en millions.

Ce 19 novembre, la Banque centrale du Venezuela (BCV) annonce une parité de 4,58 bolivars pour un dollar. Dépourvu de toute légitimité, le site @Monitor Dólar Vzla, pour le même billet vert, indique, lui, 5 bolivars. Curieux ? Non, pas particulièrement. Le procédé ne date pas d’hier. Il rappelle la période au cours de laquelle, à partir de 2015, le «  Dolar Cúcuta », du nom de la ville colombienne posée sur la frontière, a imposé sa loi. Depuis le 5 mai 2000, sous la présidence d’un Andrés Pastrana hostile à Chávez, la Banque Centrale de Colombie (BCC) a institutionnalisé une double législation pour l’échange peso/bolivar : l’une officielle, établie par et pour la BCC, l’autre permettant aux maisons de change des zones frontalières, très liées au narco-paramilitarisme, d’établir elles-mêmes, de façon aussi indépendante qu’arbitraire, la valeur des devises. De mèche avec le site internet d’opposition vénézuélienne Dolar Today – https://dolartoday.com/ –, hébergé aux Etats-Unis, ces bureaux de change ont créé de toutes pièces et officialisé les taux exorbitants du marché noir, générant des distorsions et engendrant un cycle inflationniste incontrôlable dans l’économie vénézuélienne. Phénomène aggravé à l’époque par un écoulement massif de billets vénézuéliens en dehors des frontières du pays – les faisant disparaître de fait [13].
Après seize ans d’un régime sévère de contrôle des changes, la libre convertibilité du bolivar a été rétablie le 29 août 2019, dollarisant de fait une bonne partie de la vie quotidienne. « Libérer l’usage du billet vert a permis de stabiliser un peu l’économie et, d’une certaine manière, d’atténuer les déséquilibre provoqués par la guerre économique et l’attaque sur le bolivar, explique Carlos Ron, vice-ministre des Affaires étrangères pour l’Amérique du Nord. Evidemment, ce n’est pas l’idéal ; ce sont des mesures prises au milieu d’une situation qui n’a de comparaison avec aucune autre période historique. »
 
De San Cristobal, la capitale du Táchira, un toboggan farci de nids-de-poule de 42 kilomètres s’engouffre entre les montagnes pour rejoindre Rubio. Un car « full », les bagages entassés à l’arrière, pas de place pour les jambes – en résumé, rien à signaler. En revanche, impossible de payer dans le bus qui nous mène de la gare routière au centre de Rubio. Le chauffeur n’accepte ni les bolivars ni les dollars et nous n’avons pas de… pesos.
« Nos enfants ne connaissent pas le bolivar, rit Yosaida Izarra, fondatrice et animatrice de la radio communautaire Kanya FM. Ici, toutes les transactions sont soit digitales soit en monnaie étrangère. Il y a un an que je n’ai pas vu un billet vénézuélien. »
Rubio : petite ville possédant un quartier colonial et andin, des générateurs électriques posés devant certains magasins (pour pallier aux coupures d’électricité), un marché couvert aux venelles très animées, des fruits et des légumes à profusion, un énorme (et très laid) gymnase de plusieurs étages construit par Chávez (personne n’est parfait), des loteries permettant de gagner qui une auto, qui une bicyclette, qui un jouet, la place Bolivar et sa cathédrale d’où sortent des fidèles plus passionnés par la prise de selfies que par leur récente rencontre avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, un simulacre électoral organisé face à la caserne de la police par le Conseil national électoral (CNE), de la publicité à la radio pour le parti d’opposition Action démocratique et un médecin spécialiste établi à Cúcuta (Colombie), des taxis collectifs qui, en quarante minutes, mènent à San Antonio – précisément en face de Cúcuta, située de l’autre côté du río Táchira.

Sortie de la messe à Rubio.

Cette zone frontalière a toujours été aussi active que perméable. Depuis longtemps, côté vénézuélien, on y utilisait les deux monnaies. « Tu allais à Cúcuta et tu payais avec des bolivars sans problème ; les colombiens venaient ici et réglaient en pesos, il n’y a jamais eu aucune difficulté. » Celles-ci commencent avec la guerre contre le bolivar – « une guerre par laquelle on cherche la disparition de notre monnaie ». Lorsque celle-ci s’est effondrée, sous les coups de boutoir de Dolar Today, les commerçants, pour se protéger, ont tout converti en pesos. On peut le comprendre : ils vendaient en monnaie nationale et, quand ils allaient se réapprovisionner, leurs bolivars étaient déjà complètement dévalués. « A Ureña [également sur la frontière], la plupart des commerces – Supercosmo et tout ça – ont péri, commente Mariano Rangel. Alors est apparu le thème de la substitution de la monnaie. Dans le pays, ça a été le dollar. Ici, le peso, depuis deux ans… »
On rajoutera que cette « colombianisation de fait » a été favorisée par la double nationalité dont peuvent se prévaloir de très nombreux habitants de la région. Celle-ci leur permet d’ouvrir des comptes bancaires et de participer au système financier colombien. On estime que, dans le Táchira, entre 20 % et 30 % des transactions numériques sont effectuées via des plateformes du pays voisin – Nique ou Bancolombia.
Pour autant, Ixiareny Godoy « résiste », comme elle dit. « Je suis payée en bolivars. Beaucoup de gens courent dans les commerces de Rubio, qui possèdent des comptes en Colombie, car ils y ont des affaires, et changent leurs bolivars en pesos à un taux qui leur fait perdre énormément. Alors, je préfère payer tout ce que je peux en “bolos”, par carte ou par le système biométrique. »
Dollar, peso… Le bolivar « souverain » serait-il condamné ? « On a impulsé une politique de digitalisation des paiements », commente Carlos Ron, à l’évocation de la situation. Cartes bancaires ; système biométrique avec prise d’empreinte digitale ; application de paiement mobile par téléphone portable ; Petro (crypto-monnaie lancée en février 2018) : « L’objectif est de faciliter au citoyen le paiement au quotidien pour contrecarrer la guerre contre le bolivar papier. » Un sourire confiant, puis : « Rien n’est perdu. La population vénézuélienne est très jeune, domine l’utilisation des réseaux sociaux et des téléphones intelligents. Ça facilite la transition à ce type de monnaie. »

Porte-parole du conseil communal de Baritalia, Rosario Rangel laisse fuser un léger rire : « La frontière n’existe pas. C’est nous qui l’avons inventée. » Mariano, son époux, esquisse un imperceptible signe de tête : « Je suis un descendant de Colombiens. On s’est installés ici, on n’est jamais repartis. » D’où la remarque de Yosaida Izarra, à Rubio : « Les Colombiens cohabitent avec nous. Qui n’a pas de sang colombien, ici ? On en a tous. Ça nous unit. Le problème c’est les mercenaires. »
Vallées profondes entourées de vertes montagnes, le Táchira fait face au Nord Santander, un département colombien particulièrement sulfureux. A deux heures trente de sa capitale Cúcuta, et donc de la vénézuélienne San Antonio, s’étend une zone de culture de la coca contrôlée par des groupes structurés de la délinquance organisée. Les narco-paramilitaires – Autodéfenses gaitanistes de Colombie (AGC) et Rastrojos. Ceux-là même, Los Rastrojos, qui ont aidé « le sauveur du Venezuela » Guaidó à traverser clandestinement la frontière, le 22 février 2019, lors du fameux épisode de l’ « aide humanitaire » censée entrer au Venezuela depuis la Colombie [14].
Ces groupes criminels ont eu un rôle de premier plan dans le pillage du Venezuela à travers ce qu’on a appelé la « contrebande d’extraction », un fléau endémique des années allant de 2015 à 2018. Compte tenu de leur prix subventionné (de 30 % à 80 %), la valeur du lait, du sucre, du riz, des produits de toutes sortes, des médicaments, mais aussi des combustibles, pouvait être multipliés par dix en arrivant dans le pays voisin. Grâce à ce trafic et à une effervescence phénoménale, de grands centres commerciaux se sont développés à Cúcuta, où il n’y avait jamais eu un supermarché. Le Venezuela, lui, s’enfonçait dans les pénuries.

Radio communautaire, Kanya FM est née à Rubio le jour du coup d’Etat contre Chávez, le 11 avril 2002. « Les médias faisaient silence et disaient qu’il s’agissait d’un vide de pouvoir, relate Yosaida Izarra. Quelqu’un nous a appelé depuis Caracas et nous a raconté ce qui se passait. On a utilisé un ordinateur, un micro et une antenne montée sur le toit d’une boulangerie. Ça appartenait à un journaliste. On a dénoncé le “golpe”. On n’avait pas la puissance suffisante pour couvrir tout le “municipio”, mais on a été entendus. » Dix-neuf ans plus tard, la radio est toujours aussi engagée. Ce 31 octobre, dans un petit « patio », on y fait la fête. On commémore Ali Primera, le « chanteur du peuple », qui, s’il n’était mort dans un accident de la route en février 1985, aurait eu ce jour 80 ans. Les intervenants se succèdent au micro, un chanteur à guitare reprend des mélodies connues de tous, un gros gâteau se présente à la découpe, chacun tend son verre pour qu’on le lui remplisse, l’espace s’emplit de rires et d’applaudissements.
L’ambiance n’est pas toujours aussi sereine dans ce Táchira considéré comme « guarimbero ». Gouverné par l’opposition en la personne de Laidy Gómez (Action démocratique), il a de fait été secoué en 2014 et 2017 par les fameuses « guarimbas » insurrectionnelles. Depuis le début des années 1990, le COPEI (social-chrétien) et la Table d’unité démocratique (MUD ; droite) alternent à la mairie de sa capitale San Cristobal.
Par ailleurs, nous confie le directeur de Kanya FM, Sergio Bonillas, « cette zone est affectée par les groupes irréguliers. Il y en a des deux côtés. » Exact. Quelques jours plus tard, à une quinzaine de kilomètres de Rubio, on nous signalera soudainement : « Ici, c’est zone de guérilla. » Et comme nous levons un sourcil : « L’ELN [Armée de libération nationale] traîne dans le coin. » Guêpier militaire inextricable, le conflit colombien s’invite à l’occasion en territoire vénézuélien [15]. Ses combattants se mêlent aux populations civiles.
Toutefois, et en tout état de cause, pour les chavistes, le plus grand danger se nomme « paramilitarisme ». L’extrême droite du pays voisin, en parfaite supplétive du président Iván Duque. « Ces groupes sèment la peur de s’exprimer et on perd notre liberté, continue Bonillas. J’ai le programme “Opinion” de la radio et les amis me disent : “Fais attention”. » Dans le hameau d’El Bojal, « c’est dangereux d’être un leader social et de défendre le drapeau de Chávez », considère Hendry Suazo. Mais… « Les miliciens veillent sur l’entrée et la sortie de la commune », précise-t-il aussitôt.
Pour ne rien arranger, des individus se font passer pour membres de ces groupes et, par téléphone ou internet, jouent avec la peur pour exiger le versement d’une rançon – la célèbre « vacuna » (vaccination).

Dans les locaux de la radio communautaire Kanya FM, à Rubio, pour le 80e anniversaire de la naissance d’Ali Primera.

« Avant, les Colombiens venaient ici, maintenant c’est l’inverse », nous fait-on remarquer.Bien que Baritalia soit une communauté rurale et que les gens y possèdent des cultures, la crise les a poussés à émigrer. Une part notable de la main d’œuvre de la zone se trouve dans le pays voisin. Combien de personnes ? Nul ne le sait. Et encore moins à l’échelle du pays. Les estimations les plus fantaisistes circulent. La surenchère bat son plein. En avril 2019, des chiffres supposément « officiels » évoquaient environ 3,7 millions de personnes ; en mai, la plateforme régionale de coordination inter-agences du Haut-commissariat pour les réfugiés de l’ONU (HCR) tabla sur 4 001 917 ; deux mois plus tard, pas un de plus, l’Organisation des Etats américains (OEA) lançait une opération de basse propagande permettant de passer – Hop ! Hop ! Hop ! – à un intéressant… 6 millions ; vexée de se faire déborder, l’ONU renchérit : ce serait 6,6 millions en 2020 et 7 millions en 2022. Informations bien entendu reprises sans distance critique ni investigation – mais n’est-ce pas ainsi que le monde médiatique procède aujourd’hui ?

Double avantage. Les intérêts politiques et financiers sont colossaux. D’une part, l’amplification à l’extrême du nombre des migrants vénézuéliens permet de dénoncer devant les opinions publiques « les politiques dévastatrices de Maduro ». D’autre part, l’argent coule à flots. Dans un rapport de février 2020, sous l’administration Trump, le Département d’Etat a divulgué le montant de ses contributions versées depuis 2016 à « l’aide humanitaire aux Vénézuéliens » : plus de 656 millions de dollars. Avant que Trump ne quitte le Bureau ovale, en janvier dernier, la même administration annonçait que le montant de la contribution étatsunienne « en aide aux Vénézuéliens vulnérables » était de 1,2 milliard de dollars. A titre indicatif, les fonds de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) se sont élevés à 507 millions de dollars pour les années fiscales 2017-2019, dont 260 millions de dollars pour l’aide censée être gérée par les gouvernements des pays (de droite) environnants, et 247 millions de dollars pour l’« aide au développement », directement tombée dans les poches de l’équipe de Guaidó.

En juin 2021, organisée par le Canada, la Conférence internationale des donateurs en solidarité avec les réfugiés et migrants vénézuéliens a promis plus de 1,5 milliard de dollars de subventions et de prêts, 954 millions étant destinés aux pays d’accueil d’Amérique latine et des Caraïbes. Lesquels, pour toucher un pactole maximum, ont tout intérêt à gonfler les chiffres. Le filon intéresse également une pléthore d’organisations non gouvernementales (ONG), « solidaires », certes, mais pas forcément toujours désintéressées.
Le 30 mars 2020, Uniminuto, une radio universitaire colombienne, a effectué un décompte des ressources reçues par la seule Colombie : 950 millions de dollars depuis 2017, sans compter les sommes octroyées par le HCR, l’Eglise catholique et autres organismes. En septembre 2019, l’Union européenne transférait 30 millions d’euros à Bogotá, suivie, un mois plus tard, par l’Espagne (50 millions d’euros). Seulement, note Clara Sánchez, « dans ce pays qui prétend recevoir le plus de migrants vénézuéliens, avec presque 2 millions de personnes, seules 500 d’entre elles ont réussi à achever les démarches permettant d’avoir accès au récent Statut de protection temporaire (SPT) sur les 15 000 qui les ont commencées. C’est loin de l’objectif annoncé pour cette année 2021, qui était de 800 000 régularisations [16] ! » De là à dire que la réalité n’est guère conforme aux assertions du gouvernement colombien et qu’on peut légitimement s’interroger sur le nombre réel des « réfugiés » vénézuéliens, il n’y a qu’un pas…
« Le départ de familles entières n’a pas fonctionné, nous explique ainsi Mariano Rangel, connaisseur, pour le moins, de son environnement immédiat. Partir est bon pour l’homme qui s’en va et laisse les siens sur place, ce qui est le plus fréquent. Il est là-bas, dans le secteur agricole, mais il a sa famille ici, à qui il envoie de l’argent… »

Rubio.

Il n’y a pas si longtemps, des combustibles à la nourriture, la contrebande fonctionnait dans le sens Venezuela – Colombie. Le flux s’est inversé. Huile, lait, viande, shampooing : n’importe quel magasin du Táchira regorge aujourd’hui de produits colombiens. « C’est une question de prix. Il existe une production vénézuélienne, mais, du fait de l’hyperinflation, elle est désormais plus chère que celle du pays voisin. »
Outre les mafias paramilitaires, trafiquant à très grande échelle, des milliers de personnes, des deux côtés de la frontière, dépendaient d’une source de revenus informelle : la contrebande d’essence vénézuélienne. Installés avec leurs bidons de 25 litres, côté Colombie, des cohortes de vendeurs improvisés – les «  pimpineros » – se succédaient le long des principales voies du Nord Santander, chacun s’en souvient.
Pour mettre un terme à ce juteux trafic de l’essence « la moins chère du monde », car subventionnée, le gouvernement bolivarien a mis en place un double système de distribution : l’un, au prix « international », inabordable pour la plupart des Vénézuéliens ; l’autre subventionné, pour toute la population qui dispose du Carnet de la patrie (une carte d’identité biométrique destinée à gérer les programmes sociaux). Problème réglé ? Pas vraiment…
 « On vit maintenant de l’essence colombienne et on la revend », grogne la chaviste qui nous accompagne en stoppant son auto mal entretenue – faute de pièces de rechange, devenues introuvables ou hors de prix – devant une demeure d’où sort une jeune fille portant un gros récipient en plastique plein de carburant. Sur ce sujet, notre interlocutrice peut se montrer intarissable : « D’abord, l’essence subventionnée n’arrive pas régulièrement. Elle est rationnée. Quand il y en a, les autorités décident qui y a accès, en fonction de sa plaque d’immatriculation. Aujourd’hui, à 5 heures du matin, est sortie l’annonce : pour le “municipio” Junín [chef-lieu : Rubio], seront servies les voitures dont le numéro se termine par 6. Moi, j’ai 2. Je ne sais pas quand je pourrai faire le plein. D’autre part, notre essence, pour des raisons que j’ignore [mais qui sont liées aux sanctions imposées à PDVSA], est de mauvaise qualité. Elle abîme les moteurs des véhicules. Donc, on la mélange avec de l’essence colombienne. »
La démerde, la débrouille, la bidouille permanentes. Alors, la population fatigue. Toute « chaviste » qu’elle soit, notre conductrice « en a marre », vomit sur le protecteur du Táchira [17], Freddy Bernal – « Il a surtout protégé ses amis, regardez les routes, elles sont dans un état déplorable ! » –, sur le maire – « un corrompu ! » –, sur « les mauvaises décisions prises par les politiques », sur les CLAP – « qui n’arrivent pas régulièrement » –, sur les programmes sociaux – « qui fonctionnent de moins en moins bien » – et ne sait même pas si elle ira voter.

Mission médicale « Barrio Adentro » (« Au cœur des quartiers ») à Rubio.

Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. La guerre non conventionnelle menée par Washington et ses alliés atteint son but. Epuiser la population. Y compris celle qui hier, massivement, portait la révolution.
Au cœur du processus, se trouvent les conseils communaux – quarante-sept mille dans tout le pays – chargés de gérer, planifier et gouverner au niveau des communautés. Le peuple organisé de la fameuse démocratie « participative et protagonique ». « En 2006, quand a été promulguée la loi, il y a eu un enthousiasme pour le pouvoir populaire et la participation, se souvient Mariano Rangel. Dans le cas de Baritalia, on a formé notre conseil, avec des gens d’ici et on a présenté des projets pour résoudre les problèmes qui affectaient la population. A partir de programmes gratuits pour les familles, on a obtenu des logements en bonne condition. On a changé les toitures, on a asphalté les rues, on a arrangé l’école, la maison communale. » Ont accompagné, dans cette première phase, des améliorationsen matière d’accès à l’eau potable et à l’électricité. « Avec la mort de Chávez est survenu un premier recul et, ces dernières années, le niveau de participation a baissé de manière significative. Les citoyens sont plus préoccupés par leurs problèmes quotidiens et la situation alimentaire… Les droits de participation politique passent au second plan. » Ce pour les résultats de l’agression. S’y ajoutent les contradictions inhérentes à tout projet, quand bien même il serait révolutionnaire…

« Nous, au niveau des conseils communaux, on est en autogestion, vous confie-t-on à El Bojal. Mais il y a un choc de pouvoirs avec la bureaucratie. Elle ne veut pas reconnaître qu’il y a un peuple organisé, une transformation, un Etat dans l’Etat. »
Une institution est un organisme vivant. Son premier instinct est de survivre. « Indifféremment de qui gouverne, confirme Mariano Rangel, révolutionnaire ou opposant, il y a une tendance à ne pas permettre la participation citoyenne. En théorie, au sein du “municipio”, doivent être impliqués le maire, les conseillers municipaux et les représentants communautaires. Les maires font leur possible pour coopter ces représentants et il n’y a ni planification participative ni discussion du budget. »
Même critique adressée au système éducatif. A travers les conseils scolaires, il prévoit des espaces de participation. Il a fait peu en la matière. « Il y a une tendance qui persiste, tant au niveau des ministères que des directeurs et des enseignants, de maintenir une certaine verticalité. » Par ailleurs, même à la base, nul n’est parfait.Loin du vide absolu des principes, des abstractions et de la course à la pureté idéologique, la « démocratie participative » doit composer avec ce qu’on nommera le facteur humain. « D’une certaine manière, il y a une forme de paternalisme au niveau communautaire : tandis qu’une majorité se comporte en simple réceptrice des bénéfices, seules deux ou trois personnes gèrent les problèmes face aux instances du gouvernement. »

Caracas : « barrio » Altos de Lidice.

« Faisons confiance au peuple » a rappelé le président Maduro : en deux temps, le PSUV organise des primaires ouvertes pour que ses militants choisissent qui les représentera le 21-N. A travers tout le pays, le 27 juin, 14 381 assemblées départagent les membres qui soumettent leur candidature : 60 % sont des femmes, 83 % ont moins de 50 ans et la moitié entre 21 et 30 ans ; 10 % seulement des maires en place se représentent, plus de 90 % des aspirants à cette fonction postulent pour la première fois. Difficile de faire mieux en matière de participation de la base et de renouvellement [18]. Seulement, il y a toujours quelques exceptions à n’importe quelle règle. Si la différence séparant deux candidats est trop mince, le parti intervient : « Nous voulons (…) qu’il n’y ait pas de positions irréconciliables provoquant qu’un groupe parte dans un sens et un autre dans l’autre, a clairement indiqué le vice-président du PSUV, Diosdado Cabello ; dans ces cas-là, la révision intervient. » Et, de fait, en certaines circonstances, le parti impose son choix, souvent en la personne d’un troisième larron.
Ces quelques exceptions n’obèrent en rien l’exemplarité de l’ensemble du processus. Mais elles provoquent des crispations – par exemple dans les « municipios » de Maracaibo, San Francisco, Cabimas et Santa Rita (Etat de Zulia) ; ou à San Antonio del Táchira, où le jeune maire William Gómez, très populaire chez les militants, a été écarté au profit de l’aspirante Sandra Sánchez ; ou à… Rubio. « Au final, le parti décide ce qu’il considère comme satisfaisant ses intérêts, s’emporte Ixiareny Godoy. Pas les nôtres. Les nôtres étaient représentés par ceux pour qui nous avons voté. A primé l’intérêt de quelques-uns sur l’intérêt collectif et ça a généré de la désillusion. Notre parti, car ici on est tous PSUViste – elle montre du doigt Mariano et Rosario Rangel, qui participent à la discussion – nous a tourné le dos. Et il y a une fracture. Quelques-uns résistent et restent, par discipline, mais d’autres s’en vont. Comment tu les reconquiers ? »

Pour de multiples raisons, la fatigue, la déception voire une sourde colère érodent le chavisme. Aux causes précédemment évoquées, on ajoutera la corruption ou l’inefficacité de certains élus. La gestion des pourparlers avec la droite honnie, celle de Guaidó : « L’Etat recule. On veut la paix, c’est bien, mais on cède sur des points clés. Si on négocie, il faut le faire dans le cadre de la légalité et de l’état de droit, sans céder sur les principes. Ceux-là, on ne peut pas les toucher. » Le doute aussi devant certaines initiatives prises par le pouvoir pour desserrer l’étau du blocus, à l’image du projet des Zones économiques spéciales (ZES) destinées à augmenter la production nationale et les exportations en attirant les investisseurs locaux et étrangers – « Une néo-privatisation ! » – ou les marques de rapprochement avec le patronatLe Parti communiste vénézuélien PCV) va plus loin encore, qui a rompu avec le pouvoir (sans rallier la droite, cela va de soi). D’après son secrétaire général Oscar Figuera, la gestion de l’administration de Maduro « n’a plus rien à voir avec le projet politique proposé par Chávez ».
A Caracas, dans le quartier Altos de Lidice, une militante pure et dure, chaviste jusqu’au bout des doigts, lève les bras au ciel avec amusement : « La vie est difficile, jusqu’à nos enfants basculent dans l’opposition ! »
A l’évidence, désaffection ou abstention n’épargneront pas cette famille politique le 21-N.

Caracas.

Guaidó : le naufrage. Il allait tout casser, diviser l’armée, provoquer l’intervention des « marines », pulvériser le chavisme, mettre fin à l’ « usurpation » de Maduro. Trump l’avait fait roi, l’Union européenne l’adorait, les médias du « premier monde » le couvaient tendrement. Echec total. Sa seule réussite est d’avoir affamé ses compatriotes en réclamant chaque jour davantage à Washington et à ses supplétifs de la « communauté internationale » des sanctions cruelles contre son pays. Depuis le 5 janvier 2021, il n’est même plus député [19]. Des secteurs de l’opposition lui ont tourné le dos et entretiennent des relations institutionnelles normales avec le pouvoir. Malgré les appels au boycott des dernières élections,certains d’entre eux siègent au Parlement et sont présents dans les gouvernements locaux et régionaux.
 Guaidó est assez à cran ces temps-ci. Il continue toutefois à jouer les présidents imaginaires. En mai 2021, il a présenté sa nouvelle trouvaille : « Oui, j’appelle à la protestation organisée et civique pour réclamer nos droits, oui, j’appelle à manifester pour sauver le Venezuela et exiger un Accord de salut national. Cet accord ne viendra pas tout seul, il viendra en exerçant la majorité, en faisant descendre le plan « Sauvez le Venezuela » dans la rue ! » La rue… Elle reste vide. Il y a belle lurette que les opposants, déçus, frustrés, écœurés, désabusés, ont cessé de prendre ses appels au sérieux.

Cette fois, la cavalerie ne vient pas au secours de Guaidó. Prenant acte du fiasco de sa stratégie, Washington, depuis Bogotá, par la voix de l’ambassadeur James Story, annonce au G-4, la coalition des quatre principaux partis d’opposition – Volonté populaire (VP), Primero Justicia (Justice d’abord ; PJ), Action démocratique (AD), Un Nouveau Temps (UNT) – qu’elle soutiendra le « président intérimaire » jusqu’au 1er décembre 2021. « Au-delà de cette limite, votre billet n’est plus valable », semblent dire les maîtres à leur commis en autorisant ou en ordonnant à la droite radicale vénézuélienne d’accepter le « dialogue » proposé en permanence par le gouvernement de Maduro.
Qu’on n’y voie pas un relâchement de la « pression maximum ». Il s’agit de poursuivre le même objectif, mais par d’autres moyens. Alors que, désireux de voir lever les mesures coercitives, Maduro a libéré Freddy Guevara (VP), condamné pour incitation à la violence, Story, depuis le programme « Aló Embajador », qu’il diffuse sur Facebook, YouTube et Twitter, assène un explicite : « Lever les sanctions serait une erreur, tant qu’il n’y aura pas des changements irréversibles, fort importants pour la restauration de la démocratie au Venezuela ».

Les conversations n’en débutent pas moins le 13 août à Mexico, facilitées par leRoyaume de Norvège, accompagnées par la Fédération de Russie et les Pays-Bas. A contrecœur, mais le dos au mur, Guaidó nomme l’équipe des négociateurs de la Plateforme unitaire, que dirigera Gerardo Blyde, ex-député de Primero justicia passé à Un Nouveau Temps. L’accompagnent entre autres Freddy Guevara, Tomás Guanipa (secrétaire général de Primero Justicia), Stalin González (membre de la direction d’UNT), Luis Aquiles Moreno (sous-secrétaire général d’Action démocratique), Roberto Enríquez (membre de Copei, vieille formation historique de la IVe République).
Président de l’Assemblée nationale, Jorge Rodríguez emmène la délégation du gouvernement qui, elle, ne parle que d’une seule voix.
De ces premières conversations sortent les accords qui vont permettre l’organisation de la « méga-élection ». En effet, au sein de la délégation de droite, cohabitent des « durs » (VP), mais aussi des représentants des partis moins fondamentalistes (PJ, AD). En geste d’ouverture, le pouvoir accorde à l’opposition deux des cinq postes exécutifs du Conseil national électoral (CNE) et invite une mission de l’Union européenne pour observer la prochaine consultation.

Rubio ; simulacre électoral permettant de se familiariser avec la machine électronique.

Indépendamment de ces avancées, un ou deux points sautent immédiatement aux yeux : le 13 mai, à Mexico, le Mémorandum d’Entente sur le processus de dialogue a été signé entre la Plateforme unitaire et… « le gouvernement de la République bolivarienne du Venezuela ». Une opposition qui, il y a peu encore, dénonçait « l’usurpation  » et proclamait le pouvoir « illégitime », rend à César ce qui appartient à César et met fin à la fiction du « gouvernement Guaidó ». Qui plus est, le 6 septembre, l’Accord partiel pour la protection de l’économie vénézuélienne et la protection sociale du peuple remet implicitement et explicitement en cause les sanctions.
Le segment le plus lié aux intérêts de Washington se rend compte qu’il perd du terrain. A l’extrême extrême droite, l’ultra-radicale María Corina Machado multiplie les diatribes contre les discussions : « Il n’y aura pas de fin à la faim, à la violence, à la misère, pas une pièce de monnaie ou un revenu qui vaille quelque chose. Pas tant que la mafia ne sera pas hors du pouvoir. Tout le reste n’est que de l’eau chaude et des miettes pour les collabos ! » Vice-présidente et ministre des Affaires étrangères colombienne, Marta Lucía Ramírez s’en mêle, bien que personne ne lui ait rien demandé (sauf peut-être ses amis Leopoldo López, le leader de VP installé dans le quartier le plus chic de Madrid, et Guaidó) : « Le dialogue au Mexique est une tentative timide contre laquelle nous ne voulons pas poser une charge de dynamite, mais nous devons être très clairs sur le fait que si l’objectif de la négociation est un dialogue, il ne conduira pas vraiment à un changement profond [20]. »
Le 17 octobre, semblant répondre à ces appels, l’extradition de Saab du Cap-Vert vers les Etats-Unis porte un rude coup aux pourparlers. « Sabotage, s’interroge Carlos Ron ? Je pense que oui. D’une certaine manière, à travers la table de négociation, ils voulaient obtenir ce qu’ils n’ont pas pu gagner dans la rue. Quand ils ont vu que, dans le cadre de ce dialogue, on avançait positivement et que leur espace se réduisait, ils ont prétendu siffler la fin de la partie. »

Semi-satisfaction pour les faucons : si le président Maduro suspend immédiatement les négociations, les élections du 21-N ne sont pas remises en question. Que faire ? Le 9 octobre, Freddy Guevara (membre de la délégation de la Table unitaire), Carlos Vecchio (pseudo-ambassadeur de Guaidó aux USA) et Leopoldo López (le chef d’orchestre) se réunissent avec les influents sénateurs démocrates Bob Menéndez, président de la Commission des relations extérieures des Etats-Unis, Dick Durbin, numéro deux («  Whip ») de la majorité démocrate au Sénat, et Tim Kaine, colistier à la vice-présidence d’Hillary Clinton lors de l’élection présidentielle de 2016. Ce qui, à court terme, ne résout en aucun cas une sacrée difficulté…

Dans l’antichambre des élections à venir, il n’y a pas une droite mais dix droites. Le 6 avril 2021, un simple « communiqué » a annoncé la naissance de la Plateforme unitaire « utile, complète, inclusive, assurée, efficace et opérationnelle », réunissant quarante partis autour du G-4 et incluant la « société civile ». Le 11 mai, néanmoins, Guaidó semblait ignorer cette annonce lorsqu’il a lancé un appel à un Accord de salut national. Seulement, l’unique « base sociale » de Guaido se trouve à l’étranger : gouvernement américain et supplétifs de l’Union européenne, « exilés » installés en Colombie, en Espagne ou aux Etats-Unis (Julio Borges, Antonio Ledezma, Leopoldo López, Carlos Vecchio). Que l’ex-président du gouvernement espagnol José María Aznar octroie au président imaginaire le Xe prix FAES de la Liberté [21] ne change strictement rien à l’affaire. Le 23 juin, Capriles, ex-gouverneur de Miranda et deux fois candidat de la droite contre Chávez, affirme lors d’un entretien à Bloomberg, qu’il n’a plus aucune relation avec Guaidó : « Ce soi-disant gouvernement provisoire est terminé ». Capriles a quitté le parti qu’il a contribué à créer il y a vingt-deux ans, Primero Justicia, pour fonder une nouvelle formation, La Fuerza del Cambio (le force du changement). Ignorant ostensiblement son ex-comparse Leopoldo López, qui l’attaque furieusement, Capriles appelle à participer « sans complexes » aux élections du 21 novembre.
 
C’est que, entre-temps, composée de partis fermement opposés au chavisme, mais tout autant en désaccord avec la stratégie de la droite extrémiste, l’Alliance démocratique trace son chemin [22] . Avec des résultats modestes, elle a déjà participé aux élections législatives de 2020. Dès lors, pour le G-4, se pose un dilemme face à la prochaine consultation démocratique. Y aller ou pas ? Continuer à boycotter ? Laisser le champ libre aux modérés ? Le G-4 se déchire. Eux-mêmes divisés en différentes tendances, ses partis s’épient les uns les autres, se balancent des coups bas. Tous veulent récupérer le pouvoir. Leur lutte n’a rien d’idéologique. Chaque faction veut sa part d’accès à l’Etat, à l’argent de l’Etat. Ce qui les intéresse c’est le contrôle de PDVSA. Ils se battent pour ça. Et, au-delà de la lutte contre le chavisme, ne partagent guère qu’un objectif, à peine dissimulé : se débarrasser de Guaidó.
La confusion devient telle que, le 24 août, les dirigeants de la Table d’unité démocratique (MUD) – coalition des mêmes protagonistes, fondée en 2010, et dont tout le monde avait oublié l’existence – annoncent leur démission !

Caracas : Altos de Lidice.

Au bout du compte, le pragmatisme l’emporte. Le 31 août, par la voix d’Henry Ramos Allup, le vieux renard d’Action démocratique, la Plateforme unitaire, « poussée par un sentiment d’urgence et afin de trouver des solutions permanentes pour la population », annonce sa participation aux élections. Lorsque Ramos Allup précise « avec l’approbation des Etats-Unis, du Canada et de l’Union européenne », tout un chacun devine qui en réalité a pris la décision (d’avantage Washington que Toronto ou Bruxelles au demeurant). Plus étonnant, en revanche : lors de cette conférence de presse, Guaidó est aux abonnés absents. Questionné, Ramos Allup précise que ce dernier « n’est pas un parti », mais que Volonté populaire, sa formation, participera bel et bien aux différents scrutins. Au grand dam de… Leopoldo López, le véritable « boss » de VP et de Guaido ! López fait immédiatement savoir qu’il est « contre cette participation », mais que la base du parti a fait pression sur lui. Tout fout le camp dans la chefferie ! Pour signifier qu’il existe, Guaido dénonce l’absence de « conditions et de garanties pour des élections libres et justes ». Déclaration en partie occultée par une nouvelle déflagration : douze petits partis de la Plateforme unitaire dénoncent le G-4, qui prend ses décisions sans les consulter. Sachant que, pour avoir refusé les primaires comme moyen de sélection des candidats d’une opposition unie, le G-4 a déjà été fortement critiqué lors du lancement d’une nouvelle formation composée de maires ancrés dans la vie locale, Fuerza Vecinal (Force du voisinage), le 11 juillet.

Sur les 70 000 candidats en lice pour le 21-N, 3 082 seulement appartiennent au chavisme, qui ne présente qu’un candidat pour chaque fonction (avec au mieux un suppléant). Les autres postulants – près de 63 000 ! – appartiennent aux partis, formations et micro-formations de l’opposition. « Plus divisés, tu meurs », s’amuse un observateur ! « Il y a ici des situations qui échappent à la logique politique, ou plutôt à sa narration, observe de son côté Carlos Ron. Un Etat qui, par tradition, ne serait pas difficile à remporter, sera perdu par l’opposition. Et ça peut se passer dans bien des cas. Alors, il ne faudra pas être surpris et, au vu des résultats, penser à des manœuvres irrégulières du pouvoir. »
Aucun message clair, aucun programme, aucune offre politique en direction des opposants de droite qui, ayant mis leurs espoirs dans la supposée présidence intérimaire, se sentent floués. Et plutôt deux fois qu’une. Car, et qui plus est, un parfum permanent de scandale flotte dans le sillage de la « Team Guaidó ». Ces « beaux messieurs » se sont emparés de la porcelaine, de l’argenterie et des bijoux de famille, tout le monde le sait désormais. Censés gérer les fonds des entreprises publiques vénézuéliennes confisquées à l’étranger – CITGO, Monómeros, etc. –, ils ne rendent de comptes à personne sur l’utilisation de ces ressources. Mais de préoccupantes informations remontent à la surface, de plus en plus régulièrement.
Non défendue par ses administrateurs « bidons », occupés à la piller, CITGO risque le démantèlement au profit de deux multinationales qui, expropriées sous la présidence de Chávez, ont porté l’affaire devant les tribunaux étatsuniens – Crystallex International Corp (pour un milliard de dollars) et ConocoPhillips (pour 1,3 milliard). En janvier 2021, un juge fédéral du Delaware, Leonard Stark, a déjà autorisé la vente d’actions de CITGO pour indemniser ces créanciers.
En Colombie, dévastée et menée à la ruine, Monómeros a été placée sous contrôle de la Superintendance des entreprises, c’est-à-dire du gouvernement d’Iván Duque, pour la « protéger » de la faillite. « C’est la vérité, c’est la réalité, cette droite trahit, a férocement commenté le président Maduro. C’est pourquoi nous les appelons le G4RP, le Groupe-des-4-rats-pelés dirigés par le super-grand-rat-pelé Juan Guaidó, je demande pardon à ces innocents petits animaux. »
Même au sein du G-4, la consternation règne. Fin septembre, « horrifié », Primero Justicia a annoncé se retirer des organes de gestion et d’administration des actifs du Venezuela à l’étranger. Devant le désastre, tout le monde proteste de son innocence. Tout le monde se lave les mains. Chacun prend une attitude offensée. Personne n’est responsable de rien – sauf, clament tous leurs complices, Volonté populaire et Guaidó !

Dans la mouvance de ce gouvernement fantoche, la « défense de la démocratie » débouche de fait sur d’épaisses liasses de billets verts. Chavistes en rage et opposants effarés découvrent jour après jour, l’ampleur de la razzia.
 Créé sous les auspices des Etats-Unis, le « gouvernement intérimaire » est financé par l’Office of Foreign Assets Control (Office des actifs étrangers ; OFAC), qui a pris le contrôle des avoirs confisqués à la République bolivarienne. Pour qui l’ignorerait, l’OFAC, division du Département du trésor américain, « administre et fait appliquer des sanctions commerciales et des restrictions économiques basées sur la politique étrangère américaine et les objectifs de sécurité nationale à l’encontre de régimes et pays étrangers, terroristes, trafiquants de drogue internationaux, individus impliqués dans des activités de prolifération d’armes de destruction massive et autres agents pouvant menacer la sécurité nationale, la politique étrangère ou l’économie des Etats-Unis » – tout le monde aura reconnu le Venezuela ! C’est donc auprès de cet organisme que le pseudo-gouvernement, qui ne contrôle strictement rien, mendie son argent de poche. Car il lui en faut…
Sur le territoire national, opèrent de grandes entreprises publiques – PDVSA, Corporación Venezolana del Petróleo, Pequiven, Banque de développement économique et social (Bandes), Corporación Venezolana de Guayana (CVG), etc… Bien que n’ayant aucune prise sur ces entreprises gérées par l’Etat, Guaidó a nommé pour chacune d’elles un conseil d’administration parallèle. Sans exercer aucune activité en quoi que ce soit productive, ces « présidents » et « directeurs » perçoivent un salaire de 2 500 à 3 000 dollars par mois.
Treize « magistrats » titulaires et leurs vingt suppléants inoccupés flânent au sein de la Cour suprême de justice parallèle ; pour se réunir de temps en temps dans une salle du Congrès colombien, à Bogotá, ils empochent mensuellement 4 000 dollars sonnants et trébuchants [23]. Bonne affaire également pour les buffets d’avocats chargés de protéger les actifs extérieurs du Venezuela (avec les résultats que l‘on connaît s’agissant de CITGO et Monómeros) : 6 552 512 dollars depuis le début de la plaisanterie [24].

D’après le président de l’Assemblée nationale légitime, Jorge Rodríguez, et sur la base d’une conversation téléphonique interceptée de Sergio Vergara, ex-député du Táchira et conseiller de Guaidó, le gouvernement intérimaire a prévu, lors d’une réunion virtuelle tenue le 12 avril 2021, de demander près de 53 millions de dollars de budget à l’OFAC. Parmi les dépenses, sont prévus 7,28 millions de dollars pour les députés élus en décembre 2015 – et qui ne siègent évidemment plus depuis l’élection de la nouvelle Assemblée, le 6 décembre 2020. Si l’on en croit les « documents officiels » du gouvernement autoproclamé, le « bureau de la présidence » – lire Guaidó – a reçu la modeste somme de 2,6 millions de dollars en 2021, dont un dernier versement de 1,9 millions de dollars le 29 septembre. Si l’intéressé gère ce pactole en bon père de famille – lui et son épouse Fabiana Rosales viennent d’avoir une deuxième fille –, il devrait sortir de l’aventure avec de substantielles économies. On pourrait même suggérer que, comme les politicards de son entourage, il n’a pas intérêt à ce que l’imposture de sa « présidence intérimaire » se termine trop rapidement.
Seulement…
Si la masse des opposants ne croit pas au socialisme et abhorre Maduro, elle rejette désormais ce groupe de parvenus qui, tout en demandant des sanctions porteuses de préjudices pour toute la population, « se goinfre » aussi outrageusement. Qu’on y rajoute l’éparpillement « façon puzzle » des partis et le discours incohérent – hier « boycott car l’élection ne sera ni juste ni crédible », aujourd’hui « participation bien que les élections ne soient ni justes ni crédibles » –, une abstention massive et une défaite mémorable sont hautement prévisibles. D’autant que…

Caracas. « Il y a 200 ans, nous avons vaincu l’Empire espagnol… Aujourd’hui, en 2021, nous résistons et nous vaincrons le criminel impérialisme yankee et ses vend-la-patrie ».

La situation s’améliore. Le peuple ne s’est pas rendu. Le gouvernement a réagi. « Quand les Etats-Unis nous ont attaqué, analyse Jorge Arreaza, ils ont frappé directement l’industrie pétrolière, le cœur de notre économie. Cela a affecté les revenus nationaux, mais a également eu un aspect positif. Aussi bien la classe travailleuse que les propriétaires des moyens de production, qu’ils soient étatiques ou privés, ont dû faire preuve de créativité pour affronter l’adversité. »
En tant que ministre de l’Industrie, Arreaza multiplie les « inspections surprise »dans les entreprises d’Etat. « L’appareil productif, en ce moment, fonctionne à 30 % de ses capacités installées. Mais cette capacité demeure importante. On va la rendre indépendante et la relancer. »
Voici peu encore, du fait des sanctions et des « apagones », l’industrie de base, la sidérurgie, l’acier, l’aluminium se trouvaient pratiquement à zéro. Grâce à l’ingéniosité des travailleurs organisés dans les comités de productivité et à de longues journées de réflexion – « Cette ligne de production n’est pas nécessaire, on va se concentrer sur celle-ci » –, des miracles ont eu lieu. S’appuyant sur leurs années d’expérience, ces travailleurs ont recyclé, dessiné et réalisé des pièces de rechange impossibles à obtenir à cause du blocus, remis en marche des industries paralysées. A l’heure où nous terminons ce texte, des ouvriers d’Hidrocapital s’activent, semble-t-il avec succès, sur l’une des installations en panne – E/B 32-Systema TuyIII – qui, de Camatagua, approvisionne Caracas en eau. Petit à petit, production et distribution d’électricité se stabilisent. Malgré le blocus, PDVSA reprend ses exportations de pétrole, par des chemins et des réseaux détournés.

« L’entrepreneur vénézuélien, qui a lui aussi souffert et affronté l’adversité, qui a envie de travailler, s’est rendu compte que ce gouvernement peut lui tendre la main, sans affrontement, pour stabiliser le pays », poursuit Arreaza. Je crois qu’on a passé le moment le plus critique du conflit. » L’Etat se réservaitcertains secteurs – fournitures industrielles, alimentation. Lui accordant autorisations et exonérations, il s’appuie davantage sur le secteur privé. Celui-ci innove : là où, voici peu encore, le géant alimentaire et hégémonique Polar avait l’exclusivité de la fameuse « Harina Pan », et en coupait à l’occasion le robinet pour provoquer des pénuries (2002, 2016 et 2017), deux ou trois marques nouvelles se disputent à présent le marché. « On passe une alliance. On ne sait pas si elle est circonstancielle ou définitive, mais ce sont des changements indispensables, compte tenu de la situation. »
Dans un autre domaine, le Venezuela commence à substituer certaines importations. Les « paquets CLAP », en 2016, étaient constitués à 90 % de produits importés. Les aliments « made in Venezuela » y atteignaient 40 % en 2019 et, nous précisera Clara Sánchez, « cette année, ça va augmenter ». Entretemps, 2020 a permis de constater une progression historique dans la production de semences de maïs.
Le début de la fin pour la fameuse « économie de rente » ? « Le pétrole restera important, demeurera un levier, conclue Arreaza, mais il n’est plus, ni ne doit être l’essence de notre économie. »
En tout cas, un vent léger, chargé d’optimisme, souffle sur le Venezuela.

Teatro Nacional de Venezuela.

Même le Táchira semble respirer mieux. Depuis 2015, la frontière avec la Colombie était presque totalement fermée, en raison des tensions politiques entre Caracas et Bogotá. En temps normal, quelque quarante mille personnes transitent quotidiennement, dans les deux sens, sur le pont Simón Bolivar, qui relie San Antonio et Cúcuta. La collaboration d’Iván Duque avec Guaidó en février 2019, provoqua la coupure de tout lien terrestre, interrompant les importants flux commerciaux. Au détriment des secteurs économiques situés des deux côtés de la démarcation. « Les gens venaient de l’intérieur et s’arrêtaient dans cette “posada”, nous confie la propriétaire de l’Hôtel El Marques, à Rubio, dont nous sommes le seul client. Depuis la fermeture de la frontière, on survit. »
Même pour le petit commerce informel auquel s’adonnent les frontaliers, l’impossibilité de passer légalement constitue un gros mal de tête. Des milliers de personnes n’ont d’autre choix que les « trochas », ces sentiers illégaux tenus par toute une faune qui les rançonne au passage en exigeant une « taxe » ou une « collaboration ».
En juin 2021, Bogota a entendu rouvrir la frontière de manière unilatérale, mais le gouvernement vénézuélien a alors qualifié cette mesure d’ « intempestive » et réclamé un processus « contrôlé ». Il s’agissait, pour Caracas, de contrôler la pandémie de Covid-19, contenue au Venezuela, débordante en Colombie. Aucune communication raisonnable n’étant possible du fait de l’attitude hostile de Duque, c’est le protecteur du Táchira, Freddy Bernal, qui a pris les choses en main et négocié directement avec les premiers intéressés : les commerçants et la Chambre de commerce du Nord Santander, installée à Cúcuta. C’est ainsi que le 4 octobre, Maduro a pu annoncer la réouverture de la frontière aux piétons. Dès le 5, des monte-charges évacuaient les conteneurs qui bloquaient le pont Simón Bolivar depuis 2019. Avec un premier résultat : la reconnaissance des habitants à l’égard du protagoniste de cette avancée. « Le protecteur, le compañero Freddy Bernal, a fait un travail extraordinaire ces derniers mois pour obtenir une réouverture piétonnière. A moyen terme, l’ouverture totale est prévue. » Un pas de géant pour San Antonio, qui ne l’oubliera pas le jour de l’élection.

Ouverture aux piétons de la frontière avec la Colombie à San Antonio

« Seul le peuple sauve le peuple ! » Là se trouve le secret de la future victoire. Le mouvement populaire et social se mobilise. On pourrait évoquer la Comuna El Maizal – vingt-deux conseils communaux, 4 500 familles – née en 2009 de l’expropriation d’un grand domaine du même nom. Sur 1 500 hectares, entre les municipalités de Simón Planas (Lara) et d’Araure (Portuguesa), ces « communards » autogérés produisent maïs, café, légumineuses, légumes, semences indigènes, lait, fromage, viande bovine et porcine. Ils gèrent également quatorze entreprises de production sociale, transforment le maïs en farine précuite, ont fondé une école de formation idéologique et technique, le tout avec le soutien de militants du Mouvement des Sans Terre (MST) brésiliens. Si l’on ne s’étend ici pas sur cette expérience exemplaire, c’est que des réseaux sociaux dignes de ce nom s’y sont déjà intéressés [25].
Moins connus, très souvent complètement ignorés, y compris d’une aire militante ou intellectuelle européenne se gargarisant en permanence d’un narcissique « depuis en bas et à gauche », 47 000 conseils communaux, 3 567 communes officiellement enregistrées ont poussé comme des champignons dans tout le Venezuela. Si tous ne fonctionnent pas à la perfection, on l’a vu, s’ils ne sont pas exempts de contradictions, ils n’en constituent pas moins le cœur et l’âme de la démocratie participative voulue par Chávez en son temps. Et le noyau dur d’une révolution bolivarienne qui ne se rend pas.

Dans le hameau d’El Bojal, étiré le long d’une route étroite du Táchira, le jeune Hendry Suazo pourrait parler pendant des heures des dix conseils communaux réunis au sein de la Commune socialiste paysanne et productive des Trois frontières. Des divers membres du collectif – le professeur, le militaire, l’ingénieur, le cultivateur, l’artisan. « Face au blocus impérialiste, la population s’est vue dans l’obligation d’inventer de nouveaux mécanismes pour subsister. Nous, les leaders communautaires, qui avons cette passion pour la révolution, nous animons le processus, pour ne pas laisser péricliter ce projet de pays que voulait notre “comandante”.  » Inévitable, un grand portrait de Chávez occupe un mur, à proximité d’une étagère emplie de bibelots. Un soupir : « Les gens de l’opposition pourraient participer, mais ça ne les intéresse pas. »
Du café circule dans les verres, l’écran de la télé éclaire la pénombre d’un rectangle flamboyant. «  En tant que commune, on s’est organisés pour produire, semer, récolter et participer au marché afin de réduire les pénuries. On a développé la Banque des semences grâce à l’aide de l’Etat. » Suit un récit circonstancié des « actions d’envergure » entreprises dans tous les registres, du logement à la culture et au sport en passant par… la religion. Enseignante et mère d’Hendry, Irène Suazo échange avec son fils un regard complice avant de rire joyeusement : « En tant que femme, je me sens orgueilleuse. L’amour de mon fils pour la révolution a commencé dans mon ventre. J’étais enceinte et, en pleine caravane de Chávez, en visite dans la région, il criait “Chávez, Chávez, Chávez ! ” en me donnant des coups de pieds ! »
Ils parlent, ils pensent, ils agissent. A l’extérieur, trois membres du conseil communal entretiennent les accotements de la chaussée qu’envahissent d’épineuses broussailles et une hirsute végétation.

El Bojal (Táchira) : Hendry Suazo et son épouse.
El Bojal : membres du conseil communal entretenant le bord de la route.

Retour à Caracas, sur une colline si raide que certaines rues ne sont rien d’autre que d’interminables volées de marches en béton. La ligne d’autobus n’y monte pas. Dans le temps, un quartier « normal ». A présent, la Commune socialiste Alto de Lidice, composée de huit conseils communaux. Un jour, vingt-deux femmes se sont réunies (il en reste seize aujourd’hui). Avec l’aide d’un médecin, elles ont créé un Bureau de la santé. La Mission « Barrio adentro » (« Dans le quartier ») fonctionnait déjà, avec ses toubibs cubains et vénézuéliens. Plus bas, se trouve un Centre de diagnostic intégral (CDI). Elles se sont ajoutées à l’offre de soins. Elles s’occupent entre autres des femmes enceintes et des handicapés. Elles visitent maison par maison. « On a enregistré toutes les personnes qui vivent dans ce conseil communal, avec leurs pathologies et les médicaments qu’elles utilisent, raconte Roselita Patero… » S’ils veulent consulter, les habitants s’adressent au Bureau de la santé, qui organise les rendez-vous. Deux médecins viennent deux fois par semaine – mardi et jeudi matin. Les communardes retirent les médicaments de la Pharmacie communale et les apportent chez les patients. « Voilà, c’est ça la force de notre commune… » Et, soit dit en passant, l’explication des résultats exceptionnels obtenus par le Venezuela dans la lutte contre la pandémie [26].
En contrebas, sur un terrain aménagé, des adolescents jouent au basket, perçant l’air tiède de leurs cris stridents. Des femmes bavardent et enguirlandent leurs gamins. Notre interlocutrice hausse légèrement le ton. « A partir de 2016, on a dû s’organiser encore plus. L’apprentissage a été dur. Depuis, tout fonctionne parfaitement. Ce qui a changé c’est qu’on solutionne nous-mêmes nos problèmes. On n’a pas besoin que viennent des gens du gouvernement. Par exemple, on a appris qu’on doit produire des aliments pour notre consommation. » Des jardins urbain ont vu le jour, essentiellement pour les cantines des écoles, un peu pour les familles. La commune a aussi sa Maison de l’alimentation. « Oui, on a eu nos moments difficiles, mais peu à peu les gens ont compris que pour résoudre les problèmes, il faut s’organiser. »

Commune Altos de Lidice.

Lidice, fin de journée. Candidat conseiller communal, Jésus García arpente les flancs urbanisés de hauteurs escarpées. Rien d’un politicien : T-shirt, boucle d’oreille, visière de la casquette reposant sur sa nuque. Jésus retrouve des camarades plantés devant un ordinateur et une liasse de papiers. Ils organisent le « 1 pour 10 » – chaque militant doit persuader dix voisins, collègues ou personnes de son entourage de voter « rojo-rojito » (rouge bien rouge) « Il y en a qui sont découragés, mais on travaille pour qu’ils se remobilisent. » Une discussion s’engage. Au mur, trois affiches : Bolivar, Chávez et Maduro. Les amis évoquent les difficultés du moment, la démotivation perceptible. « Les gens doivent comprendre que c’est une guerre, s’emporte l’un, une guerre asymétrique, qui utilise de nouvelles méthodes, de nouvelles technologies, plus pour asservir les peuples que pour leur libération. » Une pause. Ils examinent la liste qui emplit l’écran de l’ordi. Ils respirent une seconde en évoquant l’amirale et ex-ministre de l’Intérieur Carmen Meléndez. « Elle fait une campagne d’enfer pour la mairie de Caracas. Elle est super-populaire. Elle va l’emporter les doigts dans le nez ! »
Jésus García prend congé. Il a beaucoup à faire. Masque sur le nez, il parcourt le « barrio ». En passant devant les habitants que, manifestement, il connaît, il lève le bras dans le geste classique du meneur d’hommes. Il interpelle joyeusement tout le monde. Et tout le monde lui rend son salut. Explication : « Humblement et à pied, il a beaucoup œuvré à monter le conseil communal et la Commune Bataille victorieuse de Lidice, okay ? »

Le soleil glisse lentement derrière la crête. García parvient au lieu dit Polvorín – un carrefour, surmonté de bâtiments de deux ou trois étages ; réverbères chauds sur ciel violet. Une petite foule le suit. Assemblée de rue ! Pas besoin de local ni de matériel. Certains s’assoient sur le trottoir, d’autres restent debout. García s’appuie sur le capot d’une vieille bagnole stationnée dans la rue en pente, une pierre sous la roue arrière pour suppléer le frein à main.
Sans s’attarder sur les banalités d’usage, le jeune homme entre dans le vif du sujet. « Les gens votent pour un type ou “una typa”… Alors l’idée est de vérifier si vous savez ce qu’est un conseiller et à quoi il sert, et que vous me disiez quel type de conseiller vous souhaitez. C’est clé, pour moi, de le savoir. Parce que, pour être porte-parole d’une communauté, il faut l’écouter. C’est ce que j’ai fait au cours de toute ma vie politique et c’est ce que je vais continuer à faire. Je suis là pour que mes voisins de toute la vie me disent ce qu’ils veulent de Jésus García quand il sera conseiller. Voilà. N’espérez aucune solennité de ma part, je suis comme ça, désolé. »
Des voix s’élèvent. Aucune timidité. On s’exprime d’égal à égal. Des interventions qui suivent, il ressort que le conseil municipal « est une très vieille institution datant de la colonie et des “cabildos”  » et que « malheureusement les derniers conseillers qu’on a eu sont des gens qui parcourent les “barrios” quand il y a une campagne pour soi-disant écouter les habitants, puis, une fois au conseil municipal, les oublient complètement », sachant que « de tout le système législatif, celui qui a le moins d’impact est le conseil municipal », d’où la question, « que va-t-on faire de ce fourbi ? », car il est évident que « le Parlement communal doit être l’institution, moderne, du siècle à venir, remplaçant cette bureaucratie qui ne sert à rien. » Une exécution en règle, sans fioritures ni ornements.

Jésus García fait signe qu’il a compris le message. Il reprend la parole après avoir laissé passer les pétarades d’une moto. « Il y a un élément clé : les conseillers ne parlent jamais des services publics. Rien sur l’électricité, sur le gaz ou sur CANTV. » Il fait part de sa préoccupation : « On connaît tous le problème qu’on avec l’eau. On a fait une assemblée avec les “voceros” des conseils communaux, à La Pastora. On aurait dû avoir cent neuf porte-paroles. Vous savez combien on était ? Vingt-cinq à tout casser. Alors, “conchale”, comment résout-on les problèmes si les gens ne s’impliquent pas ? »
De ce cas particulier, García tire une réflexion générale. « La politique s’est transformée en “politiquería” [27], les gens ne croient plus ni dans les hommes politiques ni en rien ; ils veulent des solutions. Mais pour ça, il n’y a pas de formule magique, on doit travailler collectivement. »
García se tait pour attendre les commentaires. Ils arrivent en rafale. On allègue finalement que « la commune est la solution. Il faut transformer le conseil municipal. Au nom de la Commune Bataille victorieuse de Lidice, j’aimerais que notre conseiller pousse le développement du Parlement communal, plutôt que de préserver ce putain de conseil municipal où on va l’envoyer. »
Car en effet… « Ce “muchacho”, on le connaît, il a la foi, s’enflamme une charmante dame à la chevelure prématurément grisonnante. Il va être accessible. Il y a des années qu’il nous écoute, on l’a sous la main. Je voterai pour lui ! » Un souffle d’assentiment parcourt le rassemblement. « Je ressens beaucoup de joie », s’exclame un homme à l’âge avancé. Du doigt, il désigne deux voisins appartenant à sa génération : « Alors que nous allons prendre congé, qu’on est sur la sortie, on est heureux que des jeunes comme toi continuent sur le chemin de la révolution. »
Un bon quart d’heure encore de discussion animée. Très sobrement, Jésus García clôture la réunion  : « Vous pourrez toujours compter sur moi. Je considère Polvorín comme ma maison natale. C’est ici que j’ai grandi, ici que, il y a déjà longtemps, j’ai fait ma première assemblée de rue… Je voulais simplement me présenter. »
Des chapelets de lumières brillent dans les collines. Le clair de lune baigne les murs d’une blancheur bleutée.
C’est ça le Venezuela de Maduro.

Lidice : Jésus Garcia lors d’une assemblée de rue.

Prévisible, prévu, le résultat du scrutin n’a rien pour surprendre. Nombre d’observateurs ont mis l’accent sur la faible participation : 42 % des inscrits. « Un chiffre extrêmement bas, même pour une élection locale », a-t-on pu lire ici ou là. C’est faire abstraction de la situation très particulière dans laquelle se trouve le pays. Des raisons de l’abstention, aussi bien à droite qu’à gauche. C’est également regarder la République bolivarienne avec des œillères. Sans aller jusqu’à éplucher les résultats électoraux du monde entier, on se contentera de remarquer que le Venezuela fait mieux que le Chili – participation aux régionales du 13 juin 2021 : 20 % ! – ou même que… la France (régionales des 20 et 27 juin 2021 : 33,28 % de participation au premier tour ; 34,69 % au second !). Aucun de ces deux pays n’est pourtant victime d’un blocus doublé d’une déstabilisation.

Les élections sont finies, elles se sont déroulées sans grabuge, c’est merveilleux. Patatras ! Un incident notable bouleverse le dépouillement après que, le 28 novembre, le Conseil national électoral (CNE) ait annoncé la création d’une commission ad hoc chargée de compter les votes de l’Etat de Barinas. Une telle commission est prévue par la loi lorsqu’un conseil électoral régional ne parvient pas à achever le décompte des voix dans les délais impartis. Or une semaine s’était écoulée depuis le jour du vote et les résultats définitifs de cet Etat n’étaient toujours pas connus. A ce moment, les projections enregistrées par le CNE donnaient le candidat d’opposition Freddy Superlano très légèrement en tête, avec 37,60 % des suffrages, devant Argenis Chávez (PSUV), frère de feu le président (37,21 %).
Coup de théâtre le lendemain : la Chambre électorale du Tribunal suprême de justice (TSJ) ordonne au CNE de suspendre le recomptage et d’annuler l’élection. Un recours constitutionnel a été déposé le 26 novembre pour un motif particulièrement nébuleux – « violation des droits constitutionnels de participation et de suffrage » lié au « climat de tension entre les militants politiques » dans le Barinas – et le fait que, « suite à l’existence présumée de procédures et d’enquêtes administratives et pénales », Freddy Superlano avait antérieurement été « disqualifié pour exercer toute fonction publique » par le contrôleur général de la République – fermez le ban.

Le Barinas été gouverné par Hugo de Los Reyes Chávez, le père de feu le président (1998 – 2008), puis par Adán Chávez, frère d’Hugo, jusqu’en 2017, année de l’élection d’Argenis, un autre frère du défunt. De là à présenter l’Etat comme un bastion que le chavisme ne veut perdre en aucun cas, quelques soient les moyens employés, il n’y a qu’un pas. L’opposition hurle donc au « sale coup » de Maduro. Pourtant, et curieusement, le recours n’a pas été déposé par un proche du pouvoir, mais par… un politicien de l’opposition, Adolfo Superlano (aucun lien de parenté avec Freddy), candidat du Mouvement d’intégrité nationale-Unité (MIN-Unidad) ! Originaire de Barinas, ce Superlano, après être passé par Action démocratique, a été élu député de la MUD en 2015, avant de s’en écarter en participant au vote qui a installé tout à fait légalement Luis Parra, un autre dissident contestant l’opposition radicale, à la tête de l’Assemblée nationale, en substitution de Guaido, le 13 janvier 2020. Ce qui lui a valu d’être qualifié de « traître » et de « scorpion » par le secteur des ultras, puis d’être sanctionné par les Etats-Unis. Une mise au ban qu’à l’évidence il a décidé de faire payer… Mais qui provoque un hourvari contre le chavisme.
« C’est l’action d’un membre de l’opposition qui a été membre de la MUD, s’emporte Iris Varela, responsable de la campagne du PSUV dans le Barinas… Ils s’attaquent entre eux et ils veulent nous en faire porter la responsabilité ! »

Victime de la manœuvre, Freddy Superlano, il faut le préciser, est ce qu’on appelle un rescapé. Le matin du 23 janvier 2019, jour où le « Guaido Circus » entendait faire entrer de l’ « aide humanitaire » au Venezuela depuis la Colombie, ce député VP, président de la Commission permanente de l’Assemblée nationale (et à ce titre particulièrement déchaîné contre les CLAP), s’est réveillé dans un hôpital de la ville frontalière de Cúcuta, à sa grande surprise et particulièrement mal en point. Après le grand « concert caritatif » de la veille au soir et une virée en discothèque en hommage aux « Vénézuéliens mourant de faim », il avait été drogué par une prostituée dans une chambre du motel Pénelope avant de se faire délester de 250 000 dollars en liquide (destinés sans doute aux bonnes œuvres de Guaido). Moins chanceux que Superlano, son cousin et assistant Carlos Salinas, qui avait partagé avec lui la chambre et une deuxième fille de joie, ne put être sauvé de l’empoisonnement.
Le 8 mai suivant, on reparla de Superlano lorsque le TSJ leva son immunité parlementaire et ordonna de l’inculper, comme neuf autres dirigeants d’opposition, pour sa participation à la tentative de coup d’Etat organisée par Guaido le 1er mai, à Caracas, aux alentours de la base militaire de La Carlota. Si le « golpe » échoua, il permit la libération de Leopoldo López, alors en détention à domicile, et sa cavale vers Madrid avec l’aide de l’ambassade d’Espagne. Superlano, pour échapper aux poursuites, se réfugia en ce qui le concerne en Colombie. L’homme a donc eu effectivement affaire à la justice. Mais…

Le 31 mai 2020, à cent jours des élections législatives, et avecl’intention « d’approfondir le processus de réconciliation nationale », le président Maduro a signé un «  décret d’amnistie  » pour cent-dix prisonniers à caractère politique, dont vingt-six députés de l’AN. Parmi eux, Freddy Guevara, réfugié à l’ambassade du Chili, Roberto Marrero, le bras droit de Guaido, et… Superlano [28]. Qui aurait donc, de ce fait, retrouvé ses droits civiques. Mais (bis repetita)… Le 17 août 2021, une résolution du Bureau du contrôleur général de la République lui aurait à nouveau interdit l’accès à une quelconque fonction publique. Possible. Il n’en demeure pas moins que Superlano s’est inscrit dans le système automatisé du CNE, sans que cet organisme n’annule son inscription pour vice de forme ou de données, comme il l’a fait pour d’autres candidats. Alors que la victoire du candidat de la MUD paraissait possible ou probable, son élimination fait à juste titre scandale. Reste à l’interpréter. Turpitude, omissions, imprudence, dysfonctionnement ?
Ancien procureur général et ex-vice-président de la République, Isaías Rodríguez s’inquiète publiquement : ce pataquès risque de conduire à la perte de la crédibilité que le pays a réussi à reconstruire tant au niveau national qu’international. « Je parle fondamentalement en tant que juriste et en tant que personne absolument engagée dans le processus politique [le chavisme] auquel je crois, dont je ne me suis pas séparé et dont je ne me séparerai pas (…) Si la personne [Freddy Superlano] était disqualifiée, cela aurait dû être décidé au préalable par le CNE. Celui-ci ne peut pas décider a posteriori, après que la personne invalidée ait apparemment gagné. Le résultat n’est pas connu, mais je m’en tiens à ce que dit la Chambre électorale elle-même. Je pense qu’il est grave (…) qu’il n’y ait pas, dans ces institutions [le TSJ et le CNE], toute la sagesse et la réflexion sur la portée de leurs décisions [29]. »

Dans la nuit du 29 novembre, la Chambre électorale du TSJ a ordonné au CNE de convoquer, pour le 9 janvier 2022, un nouveau scrutin. Ex-candidat du PSUV, Argenis Chávez a jeté l’éponge et notifié qu’il n’y participerait pas et que, « pour accélérer le processus de transition d’ici les élections », il démissionnait du poste de gouverneur que, jusque-là, il occupait. Le 4 décembre, lors d’un rassemblement organisé par l’opposition, Aurora Silva de Superlano, militante de Volonté populaire et épouse de Freddy Superlano, a repris le flambeau de la MUD et annoncé qu’elle le porterait lors de la nouvelle élection. Alors qu’il n’a soutenu aucun candidat et a poussé à l’abstention avant le 21-N, Guaidó, par pur opportunisme, était cette fois présent à ses côtés. Toutefois, et comme dans un mauvais feuilleton, la candidature d’Aurora Silva n’a pas été acceptée par le CNE, qui l’a déclarée à son tour « inhabilitée » (sans en préciser le motif).
Par la voix de Nicolás Maduro, président du parti, le PSUV a lancé la candidature d’un de ses poids lourds et ex-gendre d’Hugo Chávez, Jorge Arreaza. Celui-ci affrontera finalement trois adversaires : Sergio Garrido (Action démocratique-MUD), en remplacement de Freddy Superlano ; Claudio Fermín (Alliance démocratique) ; Adolfo Superlano (MIN-Unidad), l’individu par qui le scandale est arrivé.
Le dénouement de ce scrutin du 9 janvier demeure particulièrement incertain. Le chavisme, après avoir frôlé ou subi une défaite, appelle à la mobilisation générale, au nom de la mémoire du « comandante ». Mais, s’estimant flouée, l’opposition peut tout aussi bien faire revenir vers elle des abstentionnistes se remobilisant par solidarité.
Représentant cette opposition, au sein du CNE, le recteur Roberto Picón, dès le 30 novembre, a publié un communiqué. « Il va sans dire que si le CNE avait été informé [de l’invalidation de Freddy Superlano], il aurait été impossible de traiter sa candidature », y a-t-il déclaré. S’il a dénoncé « une omission préoccupante », il n’en a pas moins précisé que la péripétie ne perturbait pas « la validité du processus électoral dans son ensemble ».
En effet, forcément monté en épingle dans les jours et les semaines à venir par le cluster de l’information, l’arbre du Barinas, pour épineux qu’il soit, ne doit pas cacher la forêt du Venezuela.

Lidice : militants du PSUV préparant le « 1 pour 10 ».

Le chavisme remporte une incontestable victoire. Dix-neuf Etats sur vingt-trois (en attendant le résultat du Barinas). Dont les emblématiques Miranda, deuxième du pays en terme de poids démographique, avec la réélection d’Héctor Rodriguez (qui y avait succédé à Capriles) et Táchira (en la personne de Freddy Bernal, le coordinateur des CLAP). Caracas, conquise de haute main par Carmen Mélendez. Deux tiers des municipalités du pays [30] – dont San Cristobal, fief de l’opposition au chavisme depuis vingt-deux ans. Sur un plan hautement symbolique, comment ne pas noter le triomphe d’Ángel Prado, animateur de la commune socialiste d’El Maizal, à la mairie de Simón Planas ? Pas plus anecdotique, le succès, à Caracas, du militant surgi des « barrios » Jésus García, non seulement élu conseiller municipal, mais qui plus est nommé président de la Commission des infrastructures, de l’habitat et de l‘urbanisme, et vice-président de la Commission services publics et transport, par la nouvelle femme forte de la capitale Carmen Mélendez…

Que le chavisme, année après année, scrutin après scrutin, perde des voix par rapport à ses niveaux historiques n’a rien d’étonnant (même si, en l’occurrence, la participation à ces régionales est supérieure à celle des législatives de décembre 2020). La mise à genoux de l’économie du pays et les souffrances imposées aux Vénézuéliens par le blocus et l’agression ont précisément pour objectif d’obtenir cette désaffection. On devrait au contraire s’étonner de ce que, dans ces conditions extrêmes, le chavisme est encore debout. Consciente de ce fait pour elle insupportable, la droite s’efforce de minorer les résultats du camp adverse en jetant quelques approximations que les alliés formels et informels s’empressent de diffuser. Genre : « Dans les vingt Etats gagnés par Nicolas Maduro, seulement quatre ont été gagnés avec la majorité absolue ; dans les autres, c’est seulement la division de l’opposition qui lui permet de remporter ces scrutins [31]. » 
Aux quatre Etats évoqués,– Aragua (51,60 %), Carabobo (54,85 %), Delta Amacuro (61,28 %) et La Guaira (50,21 %) – on se permettra de rajouter Caracas (58,93 %). Dans les quinze autres, si l’on excepte le score d’Amazonas (39,71 %), très en deçà de la moyenne, les victoires du Grand pôle patriotique s’étagent entre 40,77 % (Merida) et 48,44 % (Miranda). Rien ne permet de prétendre que l’opposition unie aurait emporté ces Etats. On récusera ici l’argument de l’effet multiplicateur qui veut que le tout puisse être supérieur à la somme des parti(e)s. Compte tenu de l’ampleur de leurs divergences, l’improbable fusion des droites modérées et radicale vénézuéliennes aurait autant de chance de créer une dynamique que, en France, une alliance rassemblant à droite Eric Zemmour et François Bayrou ! Chacun, dans une telle configuration contre-nature et dénuée de sens, perdrait des pans entiers de ses partisans plutôt que de les voir se multiplier.

Campagne électorale de Jésus Garcia, « casa por casa » (maison par maison).

Derrière le retour de certains des membres du G-4 dans le cadre démocratique, se cachait un objectif : au terme du 21-N, celui des partis qui pourrait se prévaloir du meilleur résultat se trouverait en position favorable dans la perspective de l’élection présidentielle de 2024. En ce sens, les résultats prennent tout leur sens. Les trois opposants élus gouverneurs appartiennent à la vieille garde plutôt qu’aux jeunes « ultras » : Morel Rodríguez, vainqueur dans l’Etat Nueva Esparta, pour le compte de l’Alliance démocratique et de Force du voisinage (42,56 %), a 81 ans ; dans le Cojedes, Alberto Galíndez (Primero Justicia-MUD), 66 ans, a déjà été aux commandes de 1995 à 2000 ; à 68 ans, Manuel Rosales (Un Nouveau Temps-MUD, 54,82 %), demeure à l’évidence le plus en pointe, après avoir été deux fois maire de Maracaibo, deux fois gouverneur du Zulia et candidat à la présidence contre Chávez en 2006.
Si, toutes élections confondues, le PSUV l’emporte (42 % des suffrages) devant la MUD (22 %) et l’Alliance démocratique (15 %), cette dernière, avec les autres modérés de Force du voisinage et de Lápiz (première force d’opposition dans l’Etat de Miranda et Caracas), s’installent dans le panorama.
Comme il fallait s’y attendre, chacun, dès lors, a joué sa partition. La présence de l’Union européenne et de ses observateurs avait fait l’objet d’un feu vert après une conversation entre le haut représentant de l’UE pour la politique extérieure, Josep Borrell, et le secrétaire d’Etat étatsunien Antony Blinken. Le choix de Borrell, désignant cheffe de la Mission d’observation (MOE) l’eurodéputée du Parti socialiste portugais Isabel Santos offrit un premier signal. Lors d’un débat au Parlement européen, le 14 janvier 2020, Santos s’est déclarée favorable à l’imposition de « sanctions » au Venezuela. Borrell fit ensuite monter la tension en déclarant que la MOE se trouvait au Venezuela pour « accompagner l’opposition » et que le rapport des observateurs « légitimerait ou délégitimerait » et le processus électoral et le gouvernement vénézuélien. Fortement critiqué par Caracas, Borrell dût baisser le ton. Très momentanément. Le 18 novembre, trois jours avant les élections, l’Union européenne se livra à une véritable provocation en stipulant qu’elle prolongeait jusqu’à novembre 2022 les « sanctions » imposées depuis 2017 à cinquante-cinq fonctionnaires vénézuéliens. Le lendemain, pour enfoncer le clou, Isabel Santos rencontrait Guaidó (partisan du boycott électoral) et María Corina Machado (plus que jamais adepte d’une intervention militaire internationale).
 Cette attitude ne surprit pas. « L’Europe a deux problèmes, nous déclara Arreaza, fort de son expérience d’ex-ministre des Affaires étrangères. Le premier c’est de s’être maintenue très soumise aux Etats-Unis, y compris pendant le mandat de Trump, avec qui elle avait pourtant quelques différences. Elle a toujours fini par faire ce que lui ordonnait Washington. L’autre problème, c’est qu’elle conserve une mentalité coloniale. Elle sous-estime les pays du sud. Il est impossible d’avancer dans une relation vertueuse si l’on ne s’entend pas entre égaux. Et ça, elle ne le comprend pas. »
Rendu public avant que ne survienne la polémique sur le résultat du scrutin dans l’Etat de Barinas, le rapport préliminaire de la MOE est la copie conforme de ce qu’on pouvait en espérer (ou en désespérer). S’il démarre par un singulier « Nous avons pu constater des progrès dans le processus électoral vénézuélien » – amusant constat dans la mesure où l’UE n’a pas observé une élection dans ce pays depuis quinze ans ! –, il poursuit par une série de critiques et d’appréciations négatives dont la plupart ignorent délibérément le contexte dans lequel est plongé le pays. Il est par exemple tout à fait inapproprié de dénoncer le retrait arbitraire « à des dirigeants et à des membres les plus connus de certains partis le contrôle de leurs symboles et de leurs cartes électorales », en omettant de mentionner ce qu’on a appelé « la révolte des suppléants ». Favorables à l’option électorale, outrés d’être soumis aux diktats de leaders vivant à l’étranger tout en séquestrant les partis – privés d’élections internes et de renouvellement des directions depuis parfois plus de dix ans –, des militants, députés et députés suppléants « de l’intérieur » ont fait sécession et, en représentation d’Action démocratique ou de Primero Justicia, ont obtenu gain de cause auprès du TSJ [32].
Le rapport final de l’UE devant être révélé fin janvier ou début février 2022, on peut s’attendre à ce qu’il épouse définitivement le sens du vent – c’est-à-dire la direction qu’aura indiquée Washington.

En autorisant certains de ses protégés à participer aux élections, le Département d’Etat américain entendait faire de celles-ci un thermomètre permettant d’évaluer les rapports de force sur la scène politique vénézuélienne. Il sait désormais à quoi s’en tenir : le chavisme l’a emporté. Dès 22 novembre, Antony Blinken a donc considéré que le gouvernement de Maduro a « une fois de plus privé les Vénézuéliens de participer à un processus électoral libre et juste ». Reste pour lui à remettre de l’ordre dans la maison (qui ne lui appartient pas). Et la tâche devient particulièrement ardue.
D’un côté, face à la presse et à une poignée de partisans, Guaido a appelé au rassemblement : «  Ce n’est pas le moment pour les disputes entre partis, a-t-il lancé, ce n’est pas le moment pour les disputes d’ego ou les guéguerres de pouvoir, c’est le moment de la réflexion et de l’unité.  » D’un autre côté, et au même moment, les gouverneurs d’opposition élus, Manuel Rosales, Alberto Galíndez et Morel Rodríguez, étaient reçus par le président Maduro avec qui ils devisaient très courtoisement. Constatant la montée en puissance de l’opposition modérée, le chavisme a d’ailleurs fait savoir qu’il entend voir l’Alliance démocratique intégrer la table de négociations de Mexico.
Pendant ce temps, au sein du fondamentalisme, le torchon brûle sérieusement : « ministre des Affaires étrangères » de Guaidó, Julio Borges vient d’annoncer sa démission. « Nous devons réformer le gouvernement intérimaire, qui avait un sens pour sortir de la dictature, mais qui a été déformé et qui (…) est devenu une fin en soi », a-t-il déclaré. Mettant en cause « une bureaucratie de près de 1600 personnes », Borges va même plus loin en prônant la disparition du gouvernement provisoire – « une caste qui s’est bureaucratisée ».

Les 9 et 10 décembre, les « leaders » de la « société civile », du secteur privé et des gouvernements de cent-dix pays – dont vingt-huit des trente membres de l’OTAN – ont été convoqués à une réunion virtuelle mondiale, le « Sommet pour la démocratie », par le « Guide suprême » Joe Biden. Pour l’Amérique latine, Cuba, le Nicaragua, la Bolivie, le Salvador et le Venezuela en ont été exclus. En revanche, Washington n’ayant pour le moment pas de réelle solution de rechange, Guaidó, invité, pourra s’y exprimer. Il aurait tort de pavoiser. Dans les prochaines semaines, le Département d’Etat va beaucoup consulter au sein du spectre large de la droite dure vénézuélienne. Par ailleurs, le 6 décembre, à New York, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies a reconnu une nouvelle fois le gouvernement de Nicolás Maduro comme le représentant légitime du Venezuela. Seuls 16 pays sur 193 s’y sont opposés.

Caracas.

Texte et photos : Maurice Lemoine


[1] Sur cette analyse préalable et non démentie par les faits, écouter : Radio France Internationale (RFI), « Elections au Venezuela : vers un déblocage de la situation politique et économique du pays ? », 19 novembre 2021 – https://www.rfi.fr/fr/podcasts/g%C3%A9opolitique-le-d%C3%A9bat/20211119-%C3%A9lections-au-venezuela-vers-un-d%C3%A9blocage-de-la-situation-politique-et-%C3%A9conomique-du-pays

[2] Entre autres, en France : RFI, Le Figaro, Libération, Le Monde, 20 Minutes, L’Obs, France 24 – https://www.france24.com/es/video/20210930-francisco-virtuoso-la-pobreza-en-venezuela-ya-toc%C3%B3-fondo

[3] L’hebdomadaire Le Point établira de son côté un record absolu en annonçant « un salaire minimum d’un dollar par mois » (15 août 2018) !

[4https://www.costadelsolfm.org/2021/11/18/la-industria-venezolana-opera-a-casi-1-4-de-su-capacidad-instalada/

[5« Parroquia »  : plus petite division administrative du Venezuela.

[6] Thomas Posado, RFI, 8 octobre 2021.

[7] Clara Sánchez Guevara, Operación Bloqueo de Alimentos a Venezuela, Trinchera, Caracas, 2021.

[8] Trois raffineries, quelque 4 000 stations-service et 3 500 employés sur le sol des Etats-Unis.

[9] A titre d’exemple, la production de céréales est passée d’un peu plus de 2 millions de tonnes en 1998 à plus de 3,6 millions de tonnes en 2014.

[10] Créée en 1983 par Ronald Reagan pour se substituer à la trop sulfureuse CIA, la NED finance chaque année, sous forme de subventions directes, des centaines d’organisations non-gouvernementales et de médias qui, à travers le monde, œuvrent à renforcer la stratégie de Washington et à affaiblir, voire à déstabiliser, les gouvernements progressistes.

[11] Lire « Trump en a rêvé, Biden l’a fait ».

[12] Chausson à base de farine de maïs – « Harina Pan, claro ! » – fourrée de viandes hachées.

[13] D’après les calculs du gouvernement, près de 300 milliards de bolivars se trouvaient à l’étranger – Colombie, Paraguay, etc. – fin 2016, principalement en coupures de billets de 100 bolivars. Voir sur Mémoire des Luttes (août 2017), le feuilleton en quatre parties « La guerre économique pour les nuls (et les journalistes) » – https://www.medelu.org/La-guerre-economique-pour-les-Nuls

[14https://www.medelu.org/Venezuela-aux-sources-de-la-desinformation

[15] Des affrontements extrêmement violents ont eu lieu fin avril 2021 entre les Forces armées nationales bolivariennes (FANB) et des dissidences des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) dans l’Etat d’Apure. Seize militaires vénézuéliens ont été tués, selon le bilan de Caracas.

[16] Ce SPT doit ou devrait permettre aux sans-papiers vénézuéliens d’obtenir des documents temporaires, le droit de travailler légalement pendant 10 ans et d’avoir accès au système de santé publique ainsi qu’à la campagne de vaccination contre la Covid-19.

[17] Sorte de gouverneur parallèle, nommé par Maduro, dans les Etats sensibles – par exemple, dans ce cas, sur la frontière colombienne – dirigés par l’opposition. Il est prévu que cette fonction disparaisse après les élections du 21-N.

[18https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/06/04/pourquoi-et-comment-le-chavisme-renforce-la-democratie-electorale-au-venezuela/

[19] L’opposition radicale ayant appelé à « rester à la maison », le Grand Pôle patriotique a obtenu 68,43 % des suffrages et 256 députés sur 277 lors des législatives du 6 décembre 2020 (abstention : 69,5 %).

[20https://efectococuyo.com/politica/colombia-dialogo-venezolano-eleccion-presidencial-libre/

[21] FAES : Fondation pour l’analyse et les études sociales.

[22] Avanzada Progresista, Unidad Visión Venezuela, Prociudadanos, El Cambio, Cambiemos, Bandera Roja, Movimiento al Socialismo (MAS), Venezuela Unida, Nuvipa, Redes, Soluciones, ainsi que les dissidences du Copei, de Primero Justicia (Primero Venezuela), de Voluntad Popular et d’Acción Democrática.

[23] Le 16 août 2018, cette institution parasite a justifié son existence en « condamnant » le président Maduro à 18 ans de prison et à 25 millions de dollars « pour corruption », plus 35 milliards de dollars ! pour « blanchiment ».

[24https://misionverdad.com/venezuela/guaido-roba-millones-de-dolares-para-despojar-venezuela-de-sus-activos

[25] Voir le documentaire « El Maizal, la bataille pour produire », Terra TV, mars 2019 – https://youtu.be/II9djXHrCws – ainsi que : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/12/05/au-venezuela-les-communardes-del-maizal-construisent-un-nouveau-modele-de-pouvoir/

[26] 5 186 morts au 5 décembre 2021 d’après le Center for Systems Science and Engineering (CSSE) de la Johns Hopkins University.

[27] Terme péjoratif qu’on pourrait traduire par « politicaillerie ».

[28http://historico.tsj.gob.ve/gaceta_ext/agosto/3182020/E-3182020-5959.pdf#page=1

[29https://www.aporrea.org/ideologia/n369694.html

[30] PSUV, 212 ; MUD, 63 : Alliance démocratique, 38 : autres partis, 22,

[31] Thomas Posado, RFI, 22 novembre 2021.

[32https://www.medelu.org/Venezuela-mode-d-emploi#nb10

Source de cet article : https://www.medelu.org/Paysages-venezueliens-avant-la-victoire-chaviste

Au Venezuela les communard(e)s d’El Maizal construisent un « nouveau modèle de pouvoir »

Depuis le début du mois d’octobre le réalisateur et formateur Victor Hugo Rivera de Terra TV et de l’école populaire et latino-américaine de cinéma (photos ci-dessus) travaille avec les communard(e)s de El Maizal pour renforcer leurs moyens de communication. Cette commune revêt une importance stratégique car elle couvre la plus grande extension de terres communardes du Venezuela et sert de tremplin d’autres expériences communardes dans tout le pays.

Dans cette école intégrale nourrie de plus de dix ans d’expérience, où se croisent des communard(e)s de tout le pays, notre école audio-visuelle va s’établir en 2022 pour former et produire de manière permanente. C’est dans la lutte de ce mouvement social communard que se trouvent les bases d’une « communication communarde » : fédération participative de voix, de regards, surgissant des multiples territoires de vie et de travail. Ce chantier formatif devient de plus en plus urgent vu le retard pris par une gauche qui a cru naïvement qu’il suffisait d’imiter les techniques du capitalisme pour affronter celui-ci.

Vous pouvez renforcer les activités de cette école permanente d’El Maizal et des autres ateliers ouverts dans des communes au Venezuela, en nous faisant un don :

Compte Crédit Mutuel 00020487902

Titulaire: LABORATOIRE INTERNATIONAL POUR L’HABITAT POPULAIRE DURABLE, 25 RUE JEAN JAURES, 93200 ST DENIS

Code IBAN: FR76 1027 8061 4100 0204 8790 256

Code BIC: CMCIFR2A

SVP ne mentionner que : « Soutien Terra TV »

D’avance nous vous en remercions.

Comprendre la commune d’El Maizal (par Michele de Mello)

« La commune ou rien ! » insistait Hugo Chávez pour qui la révolution bolivarienne passait par l’essor des organisations communardes. Depuis 12 ans, dans l’ouest du pays, entre les États de Lara et de Portuguesa, près de 4500 familles vivent et produisent des aliments sains de manière totalement collective. Cette commune rurale est le résultat d’une occupation des terres par les paysan(ne)s en 2009, qui a permis de les consacrer à la réforme agraire.

« Chávez a jeté les bases d’une nouvelle géométrie d’un pouvoir citoyen que les institutions empêchaient historiquement en le rejetant dans l’illégalité. Pour nous la parole de Chavez avait force de loi, c’est pourquoi ici nous avons mis en place ce modèle de commune. Notre communauté de travail, loin d’être séparée par des visions différentes, se rassemble autour d’un combat, d’un projet » explique le leader communard Angel Prado.

A raison de six heures de travail par jour, 180 communard(e)s sont responsables de l’entretien de 14 entreprises de production sociale. Outre le maïs, le café, les légumineuses et les légumes, les agriculteur(trice)s transforment également la farine de maïs et produisent du lait, du fromage et de la viande avec des bovins et des porcs. « Notre histoire est liée à l’agriculture. Nos premières graines nous ont été données par le président Chávez lors d’une visite. Nous avons planté 150 hectares de haricots, puis il est revenu ici pour voir comment se passait la production. De cette culture est née l’entreprise Ezequiel Zamora, qui vise la mécanisation agricole. C’est cette entreprise qui, depuis 2010, nous a donné le plus gros excédent et nous a permis de nous développer en interne, ainsi que de servir socialement les communautés qui se trouvent dans la commune » se souvient Jennifer Lamus, travailleuse communarde.

Cette année, la commune d’El Maizal a cultivé 300 hectares de maïs, mais dans tout le pays, on compte déjà environ 1100 hectares de maïs cultivé avec des semences autochtones produites par la commune avec le soutien des militant(e)s brésilien(ne)s de la Brigade internationaliste Apolônio de Carvalho du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre (MST).

L’objectif principal est de devenir un territoire autosuffisant, tant sur le plan alimentaire qu’économique. La commune d’El Maizal a été le coup d’envoi de l’émergence de 11 autres communes dans la région centrale du Venezuela. La proposition de Chavez était que les domaines communaux unifient l’organisation à partir de la base pour construire une nouvelle « hégémonie territoriale ».

« Tout le travail que nous avons fait les premières années nous a renforcés. Lorsque l’économie a commencé à souffrir des assauts du blocus occidental, la commune d’El Maizal est restée solide. Nos ressources ont contribué à maintenir la volonté de nous battre et surtout à ce que personne ne soit démobilisé ou démoralisé », affirme Ángel Prado. « Ici dans les zones rurales il y a une autre réalité et ici nous savons que les choses ne vont pas bien, mais chaque jour les camarades font de leur mieux pour que la réalité de ceux et celles qui vivent dans la commune soit différente » précise Jennifer Lamus.

En raison de sa capacité de production, Maizal aide également les petits producteurs de la région en distribuant des crédits en échange d’une production alimentaire.  « Nous demandons un financement plus important et nous accordons ce crédit aux producteurs qui, par la voie normale de l’État, ne peuvent pas l’obtenir. Nous faisons également des échanges de produits. Souvent, les producteurs n’ont pas l’argent nécessaire pour acheter 1 kg de fromage. Ils peuvent donc nous apporter 1 kg de grains de café, en échange du fromage » explique Jennifer Lamus. 

Le travail volontaire dans les équipes d’entraide mutuelle est également une alternative pour les habitant(e), pas de manière « assistentialiste » mais comme une forme d’exemple ». « Il arrive qu’une unité de production soit en retard dans son travail, alors nous faisons appel à tout le monde pour mener cette tâche à bien et suivre le rythme des autres unités de production. Et cela ne vaut pas seulement pour la commune. S’il est nécessaire de nettoyer une école, une rue, de peindre un terrain ou d’effectuer toute autre activité dans la communauté, nous nous rendons sur place pour effectuer ce travail » raconte Jennifer.

Le territoire de la commune de El Maizal se soucie de l’aspect productif autant que de l’aspect social. Les communard(e)s ont fondé une école de formation idéologique et technique, où ils proposent des cours avec le soutien de militants d’autres mouvements populaires nationaux et internationaux. Ils ont également inauguré une école d’enseignement primaire pour les enfants des agriculteurs, en adoptant la méthode de Paulo Freire.

« La pratique et la théorie vont de pair. Sans éléments historiques de la lutte, sans théorie, les gens n’auraient pas de clarté sur les objectifs de l’horizon », dit le communard Wildenys Matos.

Comme elle produit environ 2 000 tonnes de maïs par an, la commune El Maizal cherche à établir une relation directe avec l’État pour fournir de la farine de maïs pour les paniers alimentaires distribués par les comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP). « Le travail de  la commune démontre qu’il existe une façon différente de faire les choses. D’abord que nous pouvons être autosuffisants en produisant. Nous pouvons substituer le modèle pétro-rentier par un modèle productif et durable, grâce à l’économie collective communale », affirme Matos.

Selon les données officielles, il y a 3567 communes enregistrées dans tout le pays. Les militant(e)s de El Maizal promeuvent l’Union Communarde comme mouvement national appuyant la construction d’un état communal au Venezuela. « Nous consacrons nos vies à ce projet. La commune est notre mode de vie. Comme la guerre d’indépendance, pour défendre notre Patrie », explique M. Prado.

Pour continuer à progresser dans le contrôle du territoire, les communard(e)s se sont présenté(e)s aux élections régionales du 21 novembre avec la candidature d’Angel Prado au poste de maire de la municipalité de Simón Planas. Il a été élu sous la bannière du chavisme avec d’autres membres de l’organisation, devenu(e)s conseiller(e)s municipales. « Nous, organisations populaires, nous devons nous approprier ces espaces non pas pour renforcer l’État, mais pour commencer à le démanteler de l’intérieur, afin que la commune avance sur le territoire. La commune ou rien. Pas une commune rhétorique mais une commune pour faire avancer les choses, pour que le pouvoir du peuple soit le pouvoir de décider, de planifier, de prendre des décisions et de continuer à lutter, à avancer » dit Wildenys Matos. L’une des propositions du nouveau maire Angel Prado est d’établir des contrats et des appels d’offres de la municipalité avec les communes de la région, ainsi que d’accroître le contrôle communautaire sur les services de base tels que la distribution de gaz et de carburant. « Notre horizon stratégique est le socialisme et nous voulons poursuivre le projet national Simón Bolívar. La commune comme modèle politique a montré qu’elle peut travailler, produire, influencer l’économie du pays, industrialiser son alimentation, peut se battre sur n’importe quel champ de bataille, gouverner et assumer des responsabilités politiques » conclut Ángel Prado.

Source : https://www.brasildefato.com.br/2021/11/10/na-comuna-el-maizal-4-5-mil-familias-constroem-projeto-socialista-para-venezuela

Traduction : Thierry Deronne

Photos : Terra TV

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/12/05/au-venezuela-les-communardes-del-maizal-construisent-un-nouveau-modele-de-pouvoir/

Élections au Venezuela, un tournant

Le-Venezuela-dictature-où-il-n’y-a-pas-de-place-pour-les-opposants. La vieille antienne de l’internationale médiatique vise les militant(e)s de gauche du monde entier, pour les démobiliser, les neutraliser, éliminer toute velléité de solidarité.

Le dimanche 21 novembre 2021, 70.244 candidat(e)s se présentent aux élections régionales et municipales. 49,4 % sont des femmes. Il s’agit du 29ème scrutin depuis l’élection de Hugo Chávez en décembre 1998. Les partis d’opposition (dont l’extrême droite) présentent près de 67162 candidat(e), soit 96% du total. Mouvement unitaire, le chavisme ne présente que 3082 candidat(e)s, soit 4%. Il y a donc près de 22 candidat(e)s d’opposition pour chaque candidat(e) chaviste. Ces « méga-élections » concernent 3.082 postes dans tout le pays : 23 postes de gouverneur(e), 335 postes de maire(sse), 253 postes de législateur(trice) régional(e) et 2.471 postes de conseiller(ère) municipal(e).

21.159.846 électeurs(trices) pourront déposer leur vote secret avec double vérification (vote électronique + vote en papier pour audit postérieur si nécessaire) dans un des 14.262 bureaux de vote, en présence de 262.284 témoins de tous les partis. Le vote n’est pas obligatoire. Dans les semaines précédant l’élection, des machines de vote automatique ont été installées un peu partout pour permettre aux citoyen(ne)s de s’entraîner et de se familiariser avec la liste des partis (simulation de vote publiée aussi sur le site du Centre National Électoral) et avec l’acte de voter. Les organisations indigènes éliront leurs propres représentant(e)s, avec leur propre scrutin.

Vidéo : comme d’habitude ces élections sont précédées de nombreux audits (17 dans ce cas) du système et des machines de vote, effectués en présence des différents partis de l’ultra-droite à l’ultra-gauche et des observateurs électoraux.

Le processus électoral sera observé par près de 500 observateurs internationaux. L’Union européenne a envoyé près de 100 observateurs (après avoir décliné l’invitation du Centre National Électoral lors des élections de 2006) mais la mission de novembre 2021 a perdu beaucoup de crédit à cause des déclarations du dirigeant européen Borrel pour qui « notre rôle est d’aider l’opposition » et « seul le rapport de l’UE validera ou non le résultat » (sic). En outre, espérant faire pression sur les électeur(trices)s, l’Union Européenne vient de reconduire « pour un an » ses sanctions illégales contre le Venezuela (dénoncées par l’ONU), à trois jours du scrutin…

D’autres observateurs d’organismes multilatéraux participeront dont le groupe d’experts des Nations Unies, du Centre Carter, et surtout du prestigieux Conseil des Experts Électoraux Latino-américains (CEELA), composé d’experts juridiques et de présidents de tribunaux électoraux provenant de pays de tout signe politique. Ajoutons les experts électoraux de l’observatoire des affaires latino-américaines de la Chambre des députés de la République d’Argentine, la mission de suivi de la Conférence Permanente des Partis Politiques Latino-américains (COPPAL), l’Observatoire de la démocratie du Parlement du Mercosur, l’équipe du National Lawyers Guild of New York & California, l’Observatorio de Derechos Humanos de los Pueblos @ObservatorioDHP, etc.. ainsi que quelques centaines de journalistes de 70 médias nationaux et internationaux, d’experts électoraux de pays d’Afrique, des Caraïbes et d’Asie, de politiques (dont l’ex-président espagnol Rodriguez Zapatero), de mouvements sociaux et d’universitaires du monde entier. Comme le souligne Pedro Calzadilla, président du Conseil National Électoral, il s’agira des élections les plus contrôlées au monde.

Parmi les partis participants au élections il y a d’un côté, le PSUV, principal parti du chavisme, qui vient de tenir des élections primaires qui ont permis aux militant(e)s d’évaluer les gestions des maires et gouverneurs chavistes et de renouveler une bonne partie de ses candidat(e)s, avec les forces alliées du Grand Pôle Patriotique (Gran Polo Patriotico). De l’autre côté se trouve la Plataforma Unitaria, qui rassemble un groupe de partis de droite dirigés par Guaidó. Ils sont rejoints par l’Alliance démocratique, une coalition d’opposition qui a participé aux élections et dispose d’une représentation institutionnelle, et l’Alternative populaire révolutionnaire (APR), une coalition politique de gauche opposée à l’administration de Nicolás Maduro, plus discursive qu’ancrée socialement. Enfin, il existe une douzaine de partis régionaux et/ou municipaux.

Photos: Candidate chaviste à la mairie de Caracas, Carmen Melendez a intégré dans ses 1750 propositions celles des mouvements féministes. Lutte contre les violences, création de maisons-refuges, appui aux programmes d’allaitement maternel et d’accouchement humanisé, etc… Les organisations de base de la révolution sont dirigées à 85% par des femmes.

L’extrême droite en campagne à Caracas

Alors qu’elle appelait au boycott électoral depuis des années, l’extrême droite a donc, cette fois, décidé de participer au scrutin avec la droite traditionnelle. Il s’agit en effet des premières élections depuis 2017 auxquelles participeront les factions les plus radicalisées de l’opposition, regroupées dans le dénommé G4 – rebaptisé Plataforma Unitaria. Le passage de la phase insurrectionnelle pour exiger la « fin de l’usurpation » de Maduro, à l’acceptation du dialogue et de la participation aux élections a été un chemin tortueux, à cause des interférences incessantes de Washington. Depuis plusieurs années, différents mécanismes de dialogue ont été proposés par le président Maduro afin de pousser l’opposition vers la reconnaissance de la décision des urnes et le champ démocratique. On a ainsi tenté de réduire le poids des sanctions unilatérales – diplomatiques et économiques – que l’UE et les USA ont mises en place peu après la disparition du président Chávez, dans l’espoir d’éradiquer définitivement la révolution bolivarienne, sanctions exigées internationalement par la droite vénézuélienne.

Occultées ou minimisées par les médias internationaux afin de rejeter la faute de la « crise » sur le président Maduro et l’attribuer à « l’échec du socialisme », cette guerre économique et ces mesures coercitives unilatérales, illégales au regard du droit international et de la charte de l’ONU, ont été dénoncées comme source principale des grandes souffrances sociales par la rapporteure spéciale de l’ONU, Alena Douhan. Selon Benigno Alarcón Deza – directeur du média de droite vénézuélien Politikaucab – elles sont à la fois le point principal des revendications du chavisme et « la pression la plus importante sur le gouvernement et le seul point d’appui « .

Vidéo : Par contraste avec les meetings d’une droite puissamment financée mais déchirée par des conflits internes inextricables liés aux nombreux scandales de corruption entourant l’ex-fake-président Guaido, les mobilisations populaires du chavisme frappent par le nombre de participant(e)s et par la clarté des militant(e)s sur les enjeux du vote du 21 novembre.

En mai 2021, le gouvernement a lancé un processus de renouvellement du Conseil National Électoral (CNE), l’organe suprême du pouvoir électoral. Ce renouvellement s’inscrivait dans le cadre d’un accord entre le gouvernement bolivarien et la droite – tant dans sa variante parlementaire que dans les associations dites de la « société civile » – qui a modifié la structure de direction de l’organe plénier : deux représentants de la droite sur un total de cinq membres ont été incorporés.

En août, un nouveau cycle de négociations a débuté au Mexique entre le gouvernement et l’extrême droite emmenée par l’ex-putschiste Gerardo Blyde, qui refusait de participer aux élections et de reconnaître Nicolás Maduro comme président légitimement élu. Ces négociations ont eu lieu au Mexique avec la bénédiction du gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador, et ont été observées par le Royaume de Norvège, et accompagnées par le Royaume des Pays-Bas et la Fédération de Russie. Il s’agissait de la cinquième tentative du gouvernement en dehors du Venezuela pour établir un dialogue en vue d’un accord, dans le but de parvenir à une entente qui permettrait de sortir du conflit et du siège que subit le pays depuis des années.

Toutefois, contrairement aux tentatives précédentes, un protocole d’accord a été signé entre les deux parties dans le cadre de ce processus de dialogue. Sept points ont été convenus : droits politiques pour tous ; garanties électorales ; levée des sanctions illégales de l’Occident ; respect de l’État de droit ; coexistence politique et sociale ; protection de l’économie nationale ; garanties pour la mise en œuvre et le suivi des accords.

Ces élections s’inscrivent donc dans le cadre d’un changement de stratégie des factions les plus radicales de l’opposition, qui avaient parié ces dernières années sur un « changement de régime » en désavouant Maduro et en créant un cadre institutionnel parallèle visant à destituer le gouvernement. Cette stratégie, avec la création d’un gouvernement parallèle dirigé par Guaidó, est entrée en crise. Si l’extrême droite (transformée par les grands médias du monde entier en « rébellion populaire ») rentre aujourd’hui dans le jeu démocratique, c’est sans doute pour tenter de regagner le terrain perdu à force de ne jouer que sur l’immédiateté médiatico-putschiste depuis 2013.

L’une des principales questions de ces élections tournera autour du niveau de l’abstention électorale, qui est en hausse ces dernières années (le vote n’est pas obligatoire au Venezuela). Lors des élections législatives de fin 2020, le taux de participation n’a atteint que 31 %. L’opposition, qui n’avait pas participé aux élections, a fait valoir que l’abstention était un rejet virtuel du gouvernement et un soutien pour elle. Le gouvernement a attribué le faible taux de participation à l’absence d’une opposition compétitive sur le plan électoral, à la fatigue due à la situation économique générée par le blocus occidental, et à la pandémie.

Quels que soient les résultats, les élections du 21 novembre constitueront un tournant dans le panorama politique mouvementé du Venezuela, inscrit qu’il est dans un panorama latino-américain en pleine bataille entre progression de la gauche et restauration de la droite. La gauche qui se présente sous les régimes d’extrême-droite ultralibérale, sous pression du pouvoir médiatique, se voit obligée écarter les candidats de rupture en faveur de «centristes» (Boric, Petro) qui atténuent leur programme et calquent leur discours de politique étrangère sur les grands médias (par exemple sur le Venezuela). Mais il y a quelque chose de suicidaire dans cette tactique électorale. A court terme, la timidité des réformes déçoit les classes populaires et l’extrême-droite néolibérale revient en force dans les urnes, comme en Argentine avec Alberto Fernandez.

On verra si les forces populaires vénézuéliennes parviennent, dans ce contexte, à garder le cap qui caractérise la révolution bolivarienne depuis plus de vingt ans, celui du socialisme du XXIe siècle. Ou si, au contraire, nous assistons à une normalisation libérale progressive dans un pays profondément meurtri, puni pour le sacrilège d’avoir opté pour une voie différente de celle stipulée par la normalité capitaliste.

Texte : Gabriel Vera Lopes et Thierry Deronne / Venezuelainfos

Source et traduction : Bernard Tornare : https://b-tornare.overblog.com/2021/11/elections-au-venezuela-un-tournant.html

Source en espagnol

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/11/19/elections-au-venezuela-un-tournant/

HBO contre Maduro, un concentré de propagande brute comme le pétrole.

par Joe Emersberger pour FAIR

Le 15 septembre HBO Max a commencé à diffuser le documentaire « A La Calle » (« A la rue »). Il dépeint les leaders de l’opposition soutenus par les États-Unis au Venezuela comme s’ils étaient des héros de la démocratie luttant contre une dictature brutale – une inversion totale de la réalité. Un article du Daily Beast (13/09/21) promouvant le film est intitulé « Death of a democracy. Capturing Venezuela’s Descent Into Socialist Hell » (« Mort d’une démocratie. Photographier la descente du Venezuela dans l’enfer socialiste »), ce qui explique pourquoi il a trouvé pour sa diffusion une puissante plateforme privée comme HBO Max, une filiale de AT&T’s Warner Media.

Selon Nick Schager du Daily Beast (13/09/21), « A La Calle » aborde le triste état des lieux du Venezuela, un pays dirigé par un dictateur soi-disant « socialiste » qui refuse de reconnaître sa nature antidémocratique ».

Dès la bande-annonce, il est évident que « A La Calle » a le même but que les médias dominants depuis des années : relooker le leader de l’opposition vénézuélienne Leopoldo López en noble démocrate.

Organisateur de violentes tentatives de coup d’État

Leopoldo López, membre de la richissime oligarchie coloniale d’ascendance espagnole, ancien cadre de l’industrie pétrolière, a été l’un des auteurs d’un coup d’État meurtrier soutenu par les États-Unis en 2002, celui qui a brièvement écarté le président démocratiquement élu de l’époque, Hugo Chávez. La dictature de 48 heures qui a suivi, dirigée par le chef du patronat vénézuélien Pedro Carmona, a massacré 60 manifestants. Dix-neuf autres personnes, dont la moitié étaient des chavistes, ont été tuées lors de violentes confrontations juste avant le coup d’État. M. López, ainsi qu’un autre homme politique de premier plan, Henrique Capriles, ont dirigé l’enlèvement d’un ministre du gouvernement Chávez alors que Carmona était au pouvoir. López est apparu à la télévision locale, déclarant fièrement qu’il avait informé le « président » Carmona de l’enlèvement.

Avec la crème de l’extrême droite et du patronat, lors du coup d’État sanglant co-organisé par les médias privées contre le président Chávez en avril 2002
Avec son principal soutien régional : l’ex-président colombien Alvaro Uribe, dirigeant de mafias du narcotrafic, du paramilitarisme et responsable direct de crimes massifs contre l’humanité. Bogota, décembre 2011

Quelques mois plus tard, López a soutenu une deuxième tentative de coup d’État majeure, le sabotage par l’opposition de l’industrie pétrolière qui fournissait presque toutes les recettes d’exportation du Venezuela. Les tentatives de coup d’État contre Chávez ont fait grimper le taux de pauvreté à plus de 60 % au début de 2003.

Leopoldo López (au centre) et sa femme Lilian Tintori (à gauche) passent beaucoup de temps à l’écran de HBO dans « A La Calle », le but étant d’en faire des héros.

López a de nouveau soutenu les manifestations violentes en 2013 après que le candidat qu’il soutenait, Capriles, a refusé d’accepter sa défaite face au président Nicolás Maduro lors de la première élection présidentielle après la mort d’Hugo Chávez. Plus tard dans l’année, López a critiqué Capriles pour avoir mis fin aux manifestations, affirmant qu’elles auraient dû se poursuivre jusqu’à l’éviction de Maduro. Lorsque Capriles a mis fin aux manifestations, celles-ci avaient déjà fait neuf morts, tous partisans de Maduro.

López a lancé des protestations au début de 2014 qui ont fait 43 morts : la moitié d’entre eux indiquent fortement la responsabilité de ses partisans. Ce n’est qu’après avoir dirigé ce quatrième effort soutenu par les États-Unis pour évincer le gouvernement vénézuélien élu que López est finalement allé en prison avant d’en être libéré en avril 2019 par les militaires de l’extrême droite putschiste accompagnant Juan Guaido dans une énième tentative de nouveau coup d’Etat, rapidement avorté. Lopez a alors fui en Espagne où il vit un exil doré dans le quartier de luxe de Samanca (« Little Caracas ») à Madrid, avec l’état-major de l’opposition vénézuélienne.

Avec Juan Guaido, autre membre de l’extrême droite et ami des paramilitaires colombiens, lors de la tentative de coup d’État d’avril 2019

Occulter les crimes

J’ai donc regardé le documentaire en entier, curieux de voir comment le film allait blanchir toutes les tentatives de coup d’État auxquelles López a participé, et comment il allait nier la violence perpétrée par ses partisans et alliés au cours des 20 dernières années.

Je me suis également demandé comment le film excuserait les sanctions économiques meurtrières des États-Unis contre le Venezuela – des actes de guerre qui ont entraîné la mort de dizaines de milliers de Vénézuéliens rien que pour la fin de 2018. D’ici 2021, les mesures coercitives unilatérales (« sanctions ») qui se sont intensifiées sans relâche depuis 2019, ont réduit les revenus du gouvernement vénézuélien de 99 %, selon la rapporteure spéciale de l’ONU Alena Douhan qui a exigé leur levée immédiate pour « leur illégalité et leur cruauté envers la population ».

Je m’attendais à voir de mauvais arguments justifiant tous ces crimes. Au lieu de cela, le documentaire les a complètement effacées ! Aucune de ces choses n’a été mentionnée ne serait-ce qu’une fois : rien sur les tentatives de coup d’État soutenues par les États-Unis avant 2014, rien sur la guerre économique dévastatrice que les États-Unis infligent au Venezuela depuis 2017.

L’économiste vénézuélien néo-libéral Ricardo Hausmann et Tamara Taraciuk (directrice adjointe pour les Amériques de Human Rights Watch) méritent une attention toute particulière pour leur talent dans le mensonge.

Révisionnisme historique

« En 2004, le prix du pétrole a grimpé en flèche », ose déclarer l’économiste Ricardo Hausmann – comme si le prix du pétrole n’avait pas suivi une trajectoire ascendante depuis 1998.

Dans le film, Hausmann dit que Chávez est arrivé au pouvoir parce que 1998, l’année où Chávez a été élu pour la première fois, « était une année économiquement difficile. » En réalité, le Venezuela a connu quelques décennies désastreuses bien avant la première élection de Chávez. Hausmann devrait le savoir, car en 1992, il est devenu ministre dans le gouvernement de Carlos Andres Pérez, qui a perpétré le massacre du Caracazo en 1989 : des milliers de pauvres gens abattus par l’armée sur ordre du gouvernement pendant cinq jours de manifestations contre le programme d’austérité imposé par le FMI.

Dans un article récent (Fair.org, 26/08/21), Justin Podur et moi-même avons passé en revue l’histoire économique du Venezuela, montrant qu’il a toujours été en proie à une pauvreté et à des inégalités choquantes, bien qu’il soit un grand exportateur de pétrole depuis les années 1930. Mais bien sûr vous n’aurez pas droit à la série « La descente du Venezuela dans l’enfer capitaliste » dans la couverture médiatique de l’ère pré-Chávez…

Après avoir donc expliqué de manière trompeuse pourquoi Chavez a été élu pour la première fois, Hausmann passe à de plus gros mensonges. « Hugo Chávez, au cours des cinq premières années, a changé beaucoup de choses, a-t-il dit, mais la situation économique ne s’est pas améliorée. »

Mensonge grossier par omission. Hausmann ne dit pas qu’au cours de ces cinq premières années, Chávez a été frappé par deux tentatives de coup d’État majeures, soutenues par les États-Unis, qui ont dévasté l’économie. En survivant à ces tentatives de coup d’État, Chávez a finalement pu, en 2003, prendre le contrôle de la compagnie pétrolière d’État, PDVSA, principale source de devises fortes du pays.

Hausmann trompe de nouveau les téléspectateurs en déclarant : « En 2004, le prix du pétrole s’envole. Tout à coup, Hugo Chavez se rend compte qu’il a beaucoup d’argent. »

En réalité, le prix du pétrole avait augmenté depuis 1998, l’année précédant la prise de fonction de Chávez. Heureusement pour la plupart des Vénézuéliens, les prix du pétrole ont continué à augmenter pendant plusieurs années après que Chávez a finalement arraché le contrôle de PDVSA à ses fossoyeurs. L’économie a donc pu se remettre rapidement des tentatives de coup d’État et entamer une période de réduction spectaculaire de la pauvreté.

Pauvreté et taux d’extrême pauvreté au Venezuela

La pauvreté au Venezuela a fortement diminué non pas lorsque les prix du pétrole ont augmenté, mais lorsque le président Hugo Chávez a mis fin aux efforts de l’opposition pour saboter l’économie. Source : INEC via CEPR (3/7/13)

Mémoire courte

Environ 40 minutes après le début du documentaire, Tamara Taraciuk de Human Rights Watch affirme que les violentes manifestations de 2017 (le film montre Leopoldo López les encourageant depuis sa cellule) n’ont « aucun précédent dans l’histoire récente du Venezuela. » Le terme « récent » est absurde. Et la tentative de coup d’État d’avril 2002 (qui a tué 79 personnes, en grande majorité des partisans d’Hugo Chávez, et a brièvement renversé le gouvernement) ? De plus, les insurrections de l’extrême droite de 2013 à 2017 ont fait plus de victimes dans le camp chaviste ou parmi de personnes sans affiliation politique. Sans compter des atrocités macabres, comme brûler vif Orlando Figuera, un partisan afro-vénézuélien du gouvernement âgé de 21 ans.

Tamara Taraciuk de Human Rights Watch affirme que les manifestations violentes n’ont « aucun précédent dans l’histoire récente du Venezuela »… ce qui suggère une mémoire assez courte de l’Histoire du Venezuela.

Qu’en est-il du massacre de Caracazo de 1989, qui a été perpétré par un gouvernement pro-états-unien ? Compte-t-il dans « l’histoire récente du Venezuela » ? En cinq jours, le nombre de morts de Caracazo a dépassé, peut-être d’un ordre de grandeur, le nombre combiné de morts de tous bords lors des manifestations soutenues par les États-Unis contre les gouvernements chavistes du Venezuela en 2002, 2013, 2014 et 2017. (Incidemment, le massacre de Caracazo n’a pas non plus eu d’impact sur les relations amicales entre les États-Unis et le Venezuela, ni sur la couverture médiatique américaine flatteuse du gouvernement vénézuélien à l’époque –FAIR.org, 26/08/21).

Environ une heure et 28 minutes après le début du film, Taraciuk déclare que tout « gouvernement décent » dans la situation économique désastreuse du Venezuela « demanderait de l’aide », mais que Maduro a « fermé la porte à l’aide internationale, qui est disponible ». C’était un mensonge couramment diffusé par les médias vers février 2019, lorsque le gouvernement de Trump, tout juste après avoir reconnu Juan Guaidó comme président par intérim du Venezuela, a exigé que l’armée vénézuélienne défie Maduro et permette l’entrée d’environ 20 millions de dollars de prétendue « aide » en provenance de Colombie (FAIR.org, 2/12/19).

Même à l’époque, cette quantité d' »aide » était une erreur d’arrondi par rapport à l’impact des sanctions économiques que Trump avait imposées depuis août 2017. Taraciuk ne remet jamais en question la « décence » de Trump qui a délibérément choisi d’étrangler une économie qui était déjà en crise. Rien que cela rend son commentaire obscène, mais aussi, contrairement à ce qu’elle prétend, Maduro avait demandé une aide internationale que le Venezuela recevait avant le coup de bluff de 2019 mené par les États-Unis (FAIR.org, 2/12/19) et depuis n’a cessé de renforcer cette aide – accords économiques, sanitaires, coopération tous azimut avec des puissances comme le Chine, l’Inde, l’Iran, la Russie, etc..

Propagande décomplexée

Le « documentaire » ne prend même pas en compte le travail de certains médias états-uniens qui ont démontré il y a longtemps les mensonges de la propagande. Ainsi il veut nous refaire croire qu’un camion d’aide à la frontière colombienne a été incendié par les forces loyales à Maduro. « Trois ou quatre camions sont entrés en territoire vénézuélien, mais l’un d’eux a été brûlé », déclare López à la caméra. Or, The Grayzone (24/2/19) et un peu plus tard le New York Times lui-même (10/3/19) ont réfuté ce mensonge à l’époque, observant que la vidéo montre que le camion a été incendié par un manifestant de l’extrême droite.

Une analyse du New York Times (3/10/19) a montré que c’est un manifestant de l’extrême droite et non le gouvernement vénézuélien qui avait mis le feu à un camion supposément « d’aide humanitaire ».

Après 2019, les médias occidentaux ont cessé de diffuser le mensonge selon lequel Maduro rejetait l’aide internationale, en grande partie parce que Trump, et maintenant Biden, ont fait preuve d’un sadisme flagrant dans leur guerre économique contre le Venezuela (FAIR.org, 25/03/20, 21/07/21).

Environ 70 minutes après le début du documentaire, Taraciuk insinue fortement que les votes n’étaient pas secrets lors de l’élection présidentielle de mai 2018 que Maduro a remporté haut la main, en affirmant que les électeurs « devaient passer par le punto rojo pour enregistrer leur vote. » Les puntos rojos (« points rouges ») sont des kiosques que le parti chaviste a mis en place près des centres de vote pour faire ses sondages à la sortie des urnes, sans obligation pour les électeurs d’y passer. Même un écrivain anti-Maduro qui a attaqué ces kiosques en les qualifiant de « chantage » a concédé que le gouvernement ne peut pas savoir comment les gens ont voté.

Il est également profondément hypocrite d’alléguer que Maduro aurait fait pression sur les électeurs, alors que les États-Unis, eux, les menaçaient depuis 2017 : la guerre économique paralysante contre le Venezuela se poursuivra et s’intensifiera jusqu’à ce que Maduro soit renversé.

Quoi qu’il en soit, le nombre de voix de Maduro en 2018 était conforme au niveau de soutien qu’un sondage de Pew Research Poll (qui n’est pas un organisme pro-Maduro) suggérait quelques mois plus tard. Il a révélé que 33 % des Vénézuéliens « font confiance au gouvernement national pour faire ce qui est bon pour le Venezuela. » C’est également un niveau de soutien parmi les électeurs éligibles qui permet régulièrement de remporter des élections au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni (Mint Press News, 1/28/19).

Autres habitants de la planète des médias occidentaux

Tout au long du film, de nombreux extraits de grands médias renforcent la réalité virtuelle du film. Bryan Llenas, correspondant de Fox News, déclare : « Le Venezuela croule sous le poids du régime oppressif de Maduro. » Une journaliste de la BBC regarde Maduro avec un mépris impérial alors qu’il rejette, à juste titre, l’affirmation selon laquelle sa réélection de 2018 serait illégitime.

Une journaliste de la BBC fronce les sourcils à une réponse de Nicolás Maduro, dans « A La Calle ».

Les médias occidentaux ont depuis longtemps développé une sorte de raccourci, répété à l’infini, qui exige une impunité totale pour les politiciens soutenus par les États-Unis comme Leopoldo López au Venezuela. Toute conséquence légale de la sédition soutenue par les États-Unis est présentée comme une « oppression » (FAIR.org, 23/04/18).

Les médias de divertissement états-uniens ont également contribué à la campagne de diffamation contre le gouvernement de Maduro (FAIR.org, 9/18/19). L’année dernière, Ethan Hawke a réalisé une interview complaisante avec López (un vieil ami que Hawke a rencontré alors qu’il fréquentait un lycée privé à New York). Il est très facile de comprendre pourquoi HBO Max se sent aujourd’hui à l’aise pour diffuser un documentaire aussi ridicule que « A La Calle ».

Source : https://fair.org/home/hbos-anti-maduro-propaganda-is-cruder-than-venezuelan-oil/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/10/06/hbo-contre-maduro-un-concentre-de-propagande-brute-comme-le-petrole/

Victoire pour la démocratie vénézuélienne : l’extrême droite renonce à la violence et demande la levée des sanctions

Succès des diplomaties bolivarienne et mexicaine lors du premier round de négociations organisé au Mexique en présence d’observateurs des Pays-Bas, de la Norvège et de la Russie. L’extrême droite vénézuélienne accepte de signer avec le gouvernement bolivarien une feuille de route (qui servira de cadre aux négociations) où elle accepte de rentrer dans le jeu électoral avec observateurs et garanties pour tous, reconnait l’État de Droit, le gouvernement élu de Nicolas Maduro et la Constitution bolivarienne. Elle rejette toute forme de violence politique, appuie la levée des sanctions occidentales et la restitution des actifs dérobés à la République du Venezuela (par l’équipe du fake-président Guaido, Ndlr).

En lisant cette feuille de route, le représentant de la Norvège a déclaré : « Personne d’autre ne peut résoudre cette situation à part vous-mêmes, elle doit être résolue entre Vénézuélien(ne)s, nous attendons que les parties soient entendues… » tout en soulignant l’importance de l’accord sur « le rejet de la violence politique » et « la levée des sanctions ». Au nom du Mexique qui accueille ces négociations sur l’initiative du président Lopez Obrador, Marcelo Ebrard, Ministre des Affaires Étrangères, a déclaré : « Nous serons un hôte respectueux et solidaire, le dialogue est la voie à suivre, et je ne peux que vous souhaiter le meilleur. Toute la communauté latino-américaine et caribéenne est avec vous ».

Cette évolution était attendue vu l’échec patent des sanctions des États-Unis et de l’Union Européenne, avec pour corolaire le plan putschiste de Guaido, à renverser le gouvernement élu par la majorité des vénézuélien(ne)s. Après la Bolivie, l’Argentine, le Mexique, le Pérou, la nation caraïbe de Sainte-Lucie a quitté le « Groupe de Lima » (cartel des droites pro-USA créé pour attaquer le Venezuela) qu’elle qualifie de « gang corrompu qui a trop fait souffrir le peuple vénézuélien » et a renoué les relations diplomatiques avec Caracas. Cette souffrance de la population vénézuélienne et son rejet quasi unanime des sanctions et du blocus rendaient de plus en plus impopulaires, inaudibles, les discours pro-occidentaux de la droite vénézuélienne. Six rapporteurs spéciaux de l’ONU contre la torture, les traitements cruels, et sur le droit à la santé ont récemment publié un communiqué dénonçant les sanctions qui affectent le droit à la santé des vénézuéliens, notamment en bloquant l’accès à du matériel ou soins pour les patients cancéreux.

Comme l’expliquait il y a quelques mois le politologue et historien vénézuélien William Serafino : « Il y a eu un changement dans la façon d’aborder la question vénézuélienne, en particulier dans le cas de l’Union européenne qui, dès janvier de cette année, a rétrogradé Guaidó à simple interlocuteur de l’opposition vénézuélienne, et bien que les États-Unis maintiennent du bout des lèvres la reconnaissance de cette figure un peu folle de « gouvernement intérimaire », ils n’ont pas attaqué fortement l’élection du nouveau Conseil national électoral et, ce qui est le plus important, ils n’ont pas intensifié leur habituel récit contre la légitimité de la nouvelle Assemblée nationale élue en décembre dernier. Il est clair que les USA ne peuvent pas la reconnaître car cela reviendrait à ôter tout soutien à Guaidó, mais ils n’ont pas non plus pris la décision de l’attaquer de front lorsqu’elle a élu ce nouveau Conseil National Électoral.

« Il est clair qu’il existe une voie électorale qui s’est imposée concrètement dans le pays, qui a le soutien de toutes les institutions vénézuéliennes et qui est reconnue à l’extérieur comme un premier pas vers la réinstitutionnalisation du pays.

« Les élections de maires et de gouverneurs du 21 novembre 2021 semblent une opportunité plus sérieuse pour l’extrême droite (qui a jusqu’ici joué la carte de ne pas participer aux élections en criant à « la fraude », laissant toute la place à des partis de droite traditionnelle comme AD ou COPEI), de se réinsérer dans le jeu politique, de reconquérir des espaces territoriaux de pouvoir et, à partir de là, d’édifier de meilleures bases pour les élections suivantes. Les demandes de Guaidó, au-delà de la levée des sanctions elles-mêmes, n’attirent guère un secteur de l’opposition qui même s’il a longtemps parié sur le coup d’État, et pensait qu’il allait être une réalité automatique, savent que ces élections viennent modifier la donne.« 

Point important : bien que validée automatiquement par les grands médias depuis des années, l’assertion martelée par la droite vénézuélienne de l’existence de « prisonniers politiques » au Venezuela, est inexacte. Les personnes poursuivies par la justice ne l’ont jamais été pour leur appartenance politique mais pour des cas avérés de corruption, ou pour des actes de violence, attentats, sabotages, assassinats, invasions mercenaires ou tentatives de coup d’État. A moins, évidemment, de prendre pour des « prisonniers politiques » les près de 200 putschistes arrêtés aux États-Unis pour avoir attaqué le Capitole ou les assassins néo-nazis d’Aube Dorée arrêtés et jugés en Grèce. La majorité de la population vénézuélienne estime d’ailleurs que le gouvernement a été trop généreux : alors que les policiers ou militaires qui ont désobéi aux ordres et commis des violations des droits humains lors des affrontements avec l’extrême droite ont été rapidement jugés et incarcérés, par contre de nombreux putschistes qui ont commis des violences et des meurtres (certains à connotation raciste, être noir étant souvent considéré comme preuve de chavisme) du coup d’État de 2002 jusqu’aux insurrections de 2014 et 2017, sont restés en liberté ou ont été libérés de manière anticipée dans le cadre de « commissions de dialogue national » organisées ces dernières années par les autorités bolivariennes avec des représentants de la droite.

Ci-dessous : texte original du mémorandum signé à Chapultepec, Mexico Ciudad, le 13 août 2021.

Thierry Deronne, Caracas, le 14 aout 2021

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/08/14/victoire-pour-la-democratie-venezuelienne-lextreme-droite-renonce-a-la-violence-et-demande-la-levee-des-sanctions/

“85% de nouveaux visages au primaires chavistes, un renouveau révolutionnaire”

Quels sont les rapports entre révolution et transformation de l’espace de vie ? Révolution démocratique ou démocratie révolutionnaire ? Comment articuler démocratie directe, communale et représentative ? Quelle est l’importance du débat et de la pluralité d’opinions dans la révolution bolivarienne ? D’où vient cette capacité du chavisme à organiser de telles primaires, au vote secret et avec parité de genre, alors que dans les autres partis, de gauche ou de droite, les bases militantes n’y ont pas droit ?

Autant de questions posées par Thierry Deronne à Jesus Garcia, organisateur et formateur communal dans les quartiers populaires de l’Ouest de Caracas, et candidat conseiller municipal aux primaires du PSUV (parti du chavisme) qui auront lieu le 8 août 2021. A travers des assemblées dans tout le pays les militant(e)s de base choisiront leurs candidat(e)s pour les élections régionales et municipales de novembre 2021.

Interview réalisée en juillet 2021 sur les hauteurs de la commune populaire Altos de Lidice. Réalisation: Victor Hugo Rivera. Durée : 17 minutes. VO espagnole, sous-titres français. Production: Terra TV. République Bolivarienne du Venezuela 2021.

Pour continuer à être informé des expériences de la démocratie participative vénézuélienne, systématiquement occultées depuis vingt ans par les grands médias, abonnez-vous à la chaîne YouTube de Terra TV : https://www.youtube.com/channel/UCnIJcbZH03gsb8ZoshVFE6A

Source : www.terratve.com

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/07/18/85-de-nouveaux-visages-au-primaires-chavistes-un-renouveau-revolutionnaire/

« Amérique latine. Vox tisse sa toile néofasciste outre-Atlantique » par Rosa Moussaoui (L’Huma)

Classique « retard de la conscience sur le réel » ? Il aura fallu que les croisés coloniaux ressortent leur arsenal au Pérou en 2021 ou en Bolivie en 2019 dans le but d’empêcher les victoires électorales de Pedro Castillo ou d’Evo Morales, pour dessiller les yeux sur les insurrections d’extrême droite au Venezuela de 2014 à 2017, qui n’étaient pas davantage des « révoltes démocratiques ». Les secteurs populaires – 90 % de la population vénézuélienne – n’avaient pas participé à ces violences : les médias les ont donc invisibilisés. Sur les écrans internationaux, la droite raciste qui a lynché des afrodescendants vénézuéliens parce que « noirs donc chavistes » devint, par défaut le « peuple révolté », et le président Maduro… le « dictateur ». En inversant le montage de l’agresseur/agressé, les médias occidentaux ont non seulement blanchi les violences des « enfants cachés du général Pinochet » contre un président élu. Ils ont encouragé en direct les préparatifs d’un coup d’État et portent une responsabilité dans le massacre, dont ont été en majorité victimes le camp bolivarien ou des personnes sans affiliation politique. En attendant, la gauche qui ne voyage pas et qui « s’informe » par les médias, est tombée les pieds joints dans le piège du « Venezuela-dictature ».

Comme l’expert espagnol en réseaux sociaux Julian Macias Tovar (« Derrière Guaido, le Plan Condor 2.0 des extrêmes droites espagnole, états-unienne et latino-américaine« ), la journaliste Rosa Moussaoui nous éclaire sur l’identité politique de ceux que les médias ont relookés en « combattants de la liberté ». Rappelons que les « champions de la démocratie » comme l’oligarque vénézuélien Leopoldo Lopez, poursuivi pour sa responsabilité dans ces violences meurtrières, a fui la justice vénézuélienne pour s’installer dans le luxueux quartier de « Little Caracas » (Salamanca) à Madrid, où il se prend à rêver avec ses voisins de Vox d’une « reconquista » de l’Amérique Latine. Il vient d’ailleurs de voyager au Pérou pour soutenir ses chers alliés, les putschistes fujimoristes.

L’extrême droite bolsonariste, déguisée par les médias en « révolte contre la corruption » manifeste pour la destitution de la Présidente du Brésil Dilma Rouseff devant le Congrès national à Brasilia le 2 décembre 2015.
Des partisans d’un coup d’État de Keiko Fujimori à Lima utilisant les symboles des autorités coloniales espagnoles (Croix de Bourgogne). Sacarías Meneses, partisan du président élu Pedro Castillo, vient de mourir quelques jours après avoir subi une attaque brutale d’un de leurs commandos.
Freddy Guevara (en bas à gauche) et ses croisés « pacifiques » de l’extrême droite vénézuéliens, lyncheurs d’afrodescendants, lors de l’insurrection de 2017.
Le même Freddy Guevara (droite), reçu à l’Élysée le 4 septembre 2017 avec un autre putschiste d’extrême droite, Julio Borges, par Emmanuel Macron, pour évoquer « de nouvelles sanctions contre le gouvernement du Venezuela ».

Thierry Deronne, Caracas, le 1 juillet 2021

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Jeudi 1 Juillet 2021, Rosa Moussaoui

La formation d’extrême droite espagnole veut étendre à travers le monde son réseau politique, idéologique et militant pour contenir, selon ses termes, « l’avancée du communisme ».

Ils se rêvent en nouveaux conquistadors, en fantassins d’une « bataille culturelle » globale pour endiguer la « menace communiste », dont l’axe longitudinal premier relierait le Vieux Continent au Nouveau Monde. Dans une filiation assumée avec le franquisme, qui nourrissait l’ambition de restaurer l’influence espagnole en Amérique latine, tout en contrant celle des exilés ayant fui la dictature, les néofascistes espagnols de Vox tissent leur toile, troussent leurs basses œuvres, sèment leurs fausses nouvelles, cultivent la nostalgie colonialiste de la Grande Espagne. Ils ont baptisé leur terre de prêche « Ibérosphère », enrôlent dans leur croisade leurs amis de l’extrême droite européenne comme les ultraconservateurs états-uniens.

L’an dernier, le chef de Vox, Santiago Abascal, après avoir échoué à faire tomber le chef du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sanchez, allié à la formation de gauche Podemos, résumait à la tribune du Congrès le sens de cette entreprise à l’habillage trum­piste marqué : « L’Ibérosphère est la clé de l’avenir et des solutions dont l’Espagne a besoin. (…) L’alliance de ce gouvernement avec la tyrannie (du président vénézuélien) Nicolás Maduro au Venezuela est une attaque contre la liberté et les liens qui nous unissent avec les pays de l’Ibérosphère. » « L’alternative », selon lui : «  Rendre à l’Espagne son rôle capital de pierre angulaire des deux côtés de l’Atlantique. »

Le clan Le Pen enrôlé

Dans un délire aux accents complotistes assumés, ses lieutenants désignent les citadelles à prendre : les pays dirigés par des gouvernements de gauche, bien sûr, mais aussi le Groupe de Puebla ou le Forum de São Paulo, des cercles de gauche dédiés à la réflexion sur les alternatives au néolibéralisme. Vox a passé un cap, en 2020, dans la structuration de cette offensive aux contours jusque-là gazeux. Une Gazette de l’Ibérosphère est venue compléter son dispositif médiatique déjà bien ancré et fort peu soucieux de vérité. Cette plateforme numérique destinée au public hispanophone a été mise à flot le 12 octobre, jour de l’Hispanité qui commémore chaque année, en Espagne, l’arrivée en 1492 des premiers colonisateurs en Amérique, sous les auspices de Christophe Colomb… Marraine de l’initiative : la fondation Disenso, créée quelques mois plus tôt pour fixer à cette reconquête politique son cap idéologique. Vox entend ratisser large et se projeter loin, sans regarder à la dépense : ce think tank a d’emblée mis sur pied un programme de formation, d’échanges et de conférences, avec des bourses, tous frais payés, pour des jeunes Européens et Latino-Américains de 25 à 35 ans. Objectif affiché : faire émerger les futurs dirigeants néofascistes d’une rive à l’autre de l’Atlantique.

Au même moment, ce « laboratoire d’idées » rendait publique sa charte de Madrid, un manifeste paraphé par 50 personnalités de 15 pays d’Amérique et d’Europe pour dénoncer l’influence supposée de « régimes totalitaires narco-socialistes » et les menaces que ferait peser « l’avancée du communisme » sur «la prospérité, le développement, les libertés ». Parmi les signataires : la Française Marion Maréchal Le Pen et quelques eurodéputés néerlandais, suédois, grecs et italiens, tous issus de la droite nationaliste, mais aussi la romancière cubaine Zoé Valdés, le putschiste bolivien Arturo Murillo, le député brésilien Eduardo Bolsonaro (fils du président d’extrême droite Jair Bolsonaro), María Corina Machado (figure de la droite insurrectionnelle au Venezuela), l’acteur mexicain Eduardo Verástegui (l’hispanique le plus influent de l’administration Trump) ou encore l’ancien représentant de George W. Bush à l’Organisation des États américains (OEA), Roger Noriega.

Menaces et propos racistes

Mais les néofascistes espagnols ne font pas seulement dans l’agitation d’idées. Ils n’hésitent pas à franchir le cap de la barbouzerie. Vox a ainsi dépêché ses émissaires en Bolivie dès le lendemain du coup d’État contre Evo Morales, le 10 novembre 2019. L’un de ses arrogants propagandistes, Alejandro Entrambasaguas, qui se présente comme « journaliste d’investigation », était reçu avec faste par les putschistes à La Paz. Pendant un an, via le site Internet OKdiario, il a couvert de boue et de mensonges le Mouvement vers le socialisme (MAS) et ses dirigeants, alors pourchassés et persécutés. À la veille des élections du 18 octobre 2020, qui devaient consacrer le retour de la démocratie et de la gauche au pouvoir, ce nervi publiait les photos des observateurs espagnols, parmi lesquels des députés Podemos, désignés à la vindicte des milices d’extrême droite comme des « agitateurs bolivariens ». L’origine de ces clichés ? Les images prises par la police de l’air et des frontières à l’arrivée de la délégation à Santa Cruz. À la manœuvre : le ministre de l’Intérieur du gouvernement de facto, Arturo Murillo, qui promettait sur un ton martial de remettre dans l’avion ou de jeter en prison les observateurs et les journalistes étrangers. Ce bras droit de l’autoproclamée « présidente par intérim » Jeanine Añez a pris la poudre d’escampette au lendemain du scrutin ; il est aujourd’hui poursuivi aux États-Unis dans une affaire de malversations financières portant sur l’achat de bombes de gaz lacrymogène. Entrambasaguas, lui, a dû renoncer à ses séjours dorés en Bolivie, où la justice le poursuit pour ses propos racistes faisant des électeurs du MAS, de culture quechua ou aymara pour la majorité d’entre eux, des « analphabètes » au « niveau intellectuel nul, pratiquement inexistant ».

En Argentine, Ortega Smith, le secrétaire général de Vox, s’est rendu à Buenos Aires en août 2019, sous la présidence de Mauricio Macri, pour y donner au Cercle militaire une conférence niant les crimes contre l’humanité commis sous la dictature de Jorge Rafael Videla. Au Chili, les néofascistes espagnols ont noué des liens étroits avec le président du mouvement Action républicaine, José Antonio Kast, un nostalgique d’Augusto Pinochet . En Colombie, l’ex-président d’ultradroite Alvaro Uribe ne dissimule pas son admiration pour la stratégie de Santiago Abascal, qu’il pourrait bien répliquer dans son pays. En Équateur, une délégation de Vox s’est rendue en mai à Quito pour assister à l’investiture du président de droite, le riche banquier Guillermo Lasso. Lors de sa tournée en Europe, l’an dernier, le Vénézuélien Juan Guaido était reçu à bras ouverts, à Madrid, par ses amis d’extrême droite. Plus récemment, au Pérou, les activistes de Vox ont pris une part active à la campagne de la candidate d’ultradroite Keiko Fujimori, qui refuse de reconnaître sa défaite face au syndicaliste Pedro Castillo. Leur objectif : redonner corps à « une communauté de nations qui partagent, des deux côtés de l’Atlantique, leurs racines, leur héritage culturel avec l’Espagne ». Autrement dit, retrouver le temps béni des colonies.

Source : https://www.humanite.fr/amerique-latine-vox-tisse-sa-toile-neofasciste-outre-atlantique-713007

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Le très long voyage d’Argelia Laya

« Si tu veux marcher vite, marche tout seul; si tu veux marcher loin, marche avec les autres ». S’il est un peuple à laquelle peut s’appliquer ce proverbe africain c’est bien celui du Venezuela. L’intensité de la guerre médiatique est évidemment liée à ce potentiel illimité d’expériences à partager avec le reste du monde et dont il faut à tout prix empêcher la transmission. Nous avons souvent expliqué, lorsque les médias transformèrent les violences de l’extrême droite au Venezuela en « révolte populaire » et la plus grande démocratie participative du monde en « dictature », que la gauche ne pouvait plus se passer de démocratiser le champ médiatique, si elle voulait rester connectée au monde. En attendant…

La révolution bolivarienne, féminine et populaire, a 22 ans et sa force créatrice ne s’étiole pas. Le 4 juin 2021, les communard(e)s de la Commune El Maizal et de l’Union Comunera débattent avec une commission de l’Assemblée Nationale du projet de Loi sur les Cités Communales :

La réforme agraire continue. Le gouvernement bolivarien (ici à travers le Ministère de la Femme et de l’Égalité de Genre et l’Institut des National des Terres) remet des titres de propriété aux paysannes dans tout le pays :

A Caracas, la Commune populaire d’Altos de Lidice (Caracas) fête trois ans d’existence. En juin 2021, l’auto-gouvernement, à majorité féminin, est plus vivant que jamais. Les assemblées, les décisions, l’apprentissage constant sont un pas énorme dans la construction de la démocratie participative. Un des leaders et formateurs de cette commune, Gsus Garcia explique : « Nous célébrons aujourd’hui 3 ans de construction collective d’un modèle d’organisation politique – territoriale, sociale et économique qui rassemble plus de deux mille familles.

Nous avons appris que tout ce qui sest passé jusqu’à présent fait partie d’un processus, rien n’est terminé. Rien n’est venu du jour au lendemain. Tout cela a été le fruit d’efforts et de luttes constants. Nous sommes une fenêtre ouverte sur l’avenir. Tout ce que nous générons vise à nous permettre de consolider le plus grand état de bien-être possible, pour le présent et pour nos descendants.

Nous ne sommes pas parfaits, et encore moins idéalistes. Ce dont nous sommes convaincus, c’est que nous n’en sommes qu’au début et que nous faisons modestement de notre mieux. Nous voyons l’horizon comme large et prometteur chaque fois que le soleil se lève, nous pouvons le voir de n’importe quelle fenêtre du quartier. De là, nous rêvons d’un monde meilleur, un monde qui, pour nous, commence à partir de n’importe quel foyer de notre commune.

Pour ce troisième anniversaire de la Commune nous avons décidé de faire publiquement le bilan de la gestion communale. Ce qui nous a donné quelques soucis (les mesures de protection sanitaire dues à la pandémie sont toujours en vigueur) mais c’est la meilleure voie : les assemblées de rue. Nous avons dû rencontrer les gens, écouter, expliquer, débattre. Dans chaque assemblée, nous avons exposé les victoires mais aussi les échecs, et tout ce qui nous manque.

Hier, par exemple, quelqu’un ne voulait pas écouter, comme cela s’est produit dans une autre assemblée, elle voulait seulement exposer ce sentiment de frustration et d’ignorance d’une gestion collective. Les deux compagnes se sont ouvertement opposées. Mais vous ne pouvez pas imaginer à quel point nous aimons ces débats. Pouvoir exposer tout ce qui a été fait, avec la conscience tranquille, pour débattre de chaque point, mettre à nu devant tant de gens les vraies raisons de ces passions négatives avec de bons arguments, cela nous rend très heureux. Honnêtement, j’ai été surpris par l’attitude de la population en général dans les assemblées, les applaudissements, etc. Nous avons fait preuve d’humilité et, comme le dit le dicton, « on ne peut pas cacher le soleil avec un doigt« . Nous devons faire très attention à l’arrogance, au fait de croire que nous avons atteint notre limite, de ne pas comprendre que les applaudissements d’aujourd’hui peuvent être les huées de demain, c’est pourquoi nous devons continuer à travailler, à gagner les débats avec des éléments concrets, avec des exemples, avec des certitudes, avec une unité programmatique. » :

Pendant ce temps, à Caracas aussi et dans d’autres villes, pendant que le président Maduro relance les primaires ouvertes avec assemblées de base pour que les bases désignent leurs candidat(e)s aux élections de novembre 2021, relance la discussion publique de la loi des Cités Communales, les programmes du réseau de santé nationale Barrio Adentro et le programme urbain d’Agriculture Urbaine, ont lieu de nombreuses manifestations de solidarité avec l’État et le Peuple Palestinien (qui a son ambassade à Caracas) face aux violations massives et incessantes des Droits Humains et du Droit International de la part du gouvernement israélien.

Entre les mailles du blocus des USA, le Venezuela reçoit de la Russie un nouveau lot de 500.000 vaccins Spoutnik. Et grâce aux nouveaux apports de vaccins chinois, le président @NicolasMaduro ordonne de multiplier par 10 les centres de vaccination pour atteindre la protection de l’ensemble de la population à la fin de septembre.

Au Mexique une équipe de l’Institut vénézuélien de Solidarité Simon Bolivar Instituto Simón Bolívar voyage pour dialoguer avec les représentant(e)s du parti de la transformation Morena d’Andrés Manuel López Obrador et autres militant(e)s, activistes, intellectuel(le)s : à propos de solidarité féministe, de souveraineté, de démocratie participative et de futures formations. Lors de la rencontre « fortifier nos démocraties« , le Président de l’institut, Carlos Ron explique : « après la mort du Président Chávez, ils ont tout essayé pour nous détruire : invasions paramilitaires, accusations de narcotrafic… etc.. Mais n’oublions pas une chose : ce n’est pas seulement pour notre pétrole mais aussi parce que notre modèle politique, notre démocratie participative où le peuple est au centre, est un exemple trop enthousiasmant, trop dangereux pour les autres peuples« 

Retour à Caracas. Dans un espace récupéré par le gouvernement bolivarien, répétitions en cours pour réinterpréter la bataille de Carabobo (1821), qui scella son indépendance. Irrévérence caraïbe des corps de jeunes artistes engagé(e)s dans le théâtre, la musique symphonique, la danse et le cirque.

Et puis, dans tout le pays, une initiative extraordinaire, réalisée sans grands moyens mais à force de volonté, celles des fourmis qui travaillent en silence : la Brigade communarde Argelia Laya franchit d’immenses distances, pour que les communes se rejoignent, se connaissent, s’entraident matériellement et organisent des ateliers de formation :au cœur d’une force populaire et d’une vie qui ne renonceront jamais.

Thierry Deronne, Caracas le 5 juin 2021

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Pourquoi et comment le chavisme renforce la démocratie électorale au Venezuela

« Faisons confiance au peuple » a rappelé Nicolas Maduro. Le parti chaviste (PSUV) organise des primaires ouvertes, avec vote secret de ses militant(e)s. Les assemblées de base débattront et choisiront les candidat(e)s chavistes qui se présenteront aux élections régionales et municipales de novembre 2021. Élections auxquelles participeront près de 40 partis de la gauche à la droite, au total plus d’une centaine d’organisations sociales et de mouvements citoyens de tout bord : ce sera le 26ème scrutin en 21 ans de révolution bolivarienne.

Le chavisme, une fois de plus, ouvre le jeu politique en injectant une dose de démocratie qui vaut aussi pour cohérence entre actes et discours. Une cohérence qu’on ne trouve guère dans l’opposition (social-démocratie, droite, extrême-droite) ni même chez le « traditionnel » Parti Communiste vénézuélien ou les groupuscules d’extrême gauche, habitués des « prises de position » et des « communiqués » mais qui ont peu ou pas de base sociale, peu ou pas d’élus, et doivent donc « exister » sur les réseaux sociaux.

Pour choisir ses candidat(e)s, le chaviste PSUV ose la démocratie participative et peut compter sur une base populaire ancrée dans tout le pays.

La défaite électorale du chavisme aux élections législatives de 2015 et le retour de la droite y compris extrême, avait détérioré dans une large mesure la stabilité politique du Venezuela. Ses effets perdurent puisque ces partis de droite, devenus majoritaires au parlement, avaient juré de « sortir Maduro en six mois », demandé et légitimé les sanctions impériales, couvert d’un vernis « démocratique » les violences de l’extrême droite avec la complicité des médias internationaux, et last but not least créé un fake-président virtuel (Juan Guaido) lié au narcoparamilitarisme colombien et qui a dérobé des centaines de millions de dollars des actifs de l’Etat vénézuélien en « négociant » avec l’Occident comme « président du Venezuela ».

Photo : patriarcat, racisme, corruption : la droite vénézuélienne, ici sous l’étiquette de la MUD (« unité démocratique »). Au premier rang, à partir de la gauche, Julio Borges et Antonio Ledezma, impliqués dans le coup d’État de 2002 et les déstabilisations de 2014, 2015 et 2017. Le premier vit un exil doré à Bogota, le second à « Little Caracas » (Salamanca), le quartier de luxe des « exilés politiques » vénézuéliens à Madrid.

Depuis les élections à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) en 2017 que Maduro lança avec succès comme manière de sortir par le haut des violences de l’extrême droite, le pays s’est engagé dans un processus progressif et difficile de recomposition institutionnelle et démocratique. L’extrême droite s’est vue rejetée pour ses violences par une majorité de votants. Le putschisme de Juan Guaido et Leopoldo Lopez s’est retrouvé isolé, une bonne partie de la droite ayant compris l’intérêt de revenir dans le champ démocratique, et de regagner du terrain via les élections, après avoir en quelque sorte renoncé à faire de la politique dans l’espoir d’un rapide coup d’État.

Pour sa part, le chavisme mise sur la démocratie participative pour remobiliser et redynamiser sa majorité électorale, face à ces élections auxquelles participeront des partis et des organisations qui s’étaient tenus jusqu’ici à l’écart de l’arène.

Élections à la base

Le PSUV s’est réuni ce mardi 1er juin, sous la direction du président du parti, Nicolás Maduro, et avec l’ensemble de la direction nationale, pour débattre et approuver la méthode de sélection des candidat(e)s aux méga-élections (régionales et municipales) du 21 novembre. Avec à ce jour plus de 7 millions d’inscrit(e)s, le PSUV est la plus grande organisation politique du Venezuela. Elle est aussi la seule à remettre des carnets de membres à sa base et à organiser des primaires à bulletin secret à travers des assemblées de base.

Le dimanche 27 juin, pas moins de 14.381 assemblées simultanées seront organisées sur l’ensemble du territoire national, à la tête de chacune des Unités Bolívar-Chávez (UBCH) qui sont les équipes de militant(e)s territoriales du parti. Ces assemblées ouvertes permettront à tout(e) membre de présenter sa candidature et auront pour but de « recevoir et désigner » les pré-candidats aux élections internes. Le 8 août, les candidat(e)s du PSUV seront élu(e)s avec un suivi technique du Conseil National Electoral (CNE). L’ensemble de la liste électorale pourra participer, et ces primaires serviront à mesurer la capacité de la plate-forme chaviste à se réunir et à se mobiliser.

L’élection par la base comporte des risques contre lesquels a mis en garde la direction du PSUV elle-même, comme le fait que ceux qui occupent déjà des postes pourraient profiter de leur position, établir des mécanismes excessifs dans la campagne pour conditionner ou diriger le vote en leur faveur, en jouant la « position avancée ». Il y a aussi les « blessures » et les conflits internes qui surgissent aux niveaux local et régional, à travers les tendances, les groupes et les leaderships qui se mesurent lors de ces élections. Ou, dans certaines régions et municipalités, le retour d’anciens dirigeants, d’outsiders ou des « parachutistes » qui voient dans une élection de base une occasion idéale pour aspirer à un mandat électif.

Photo: Assemblée de base chaviste pour choisir les candidat(e)s aux élections

Mais le PSUV assume ces risques. Il faut rappeler qu’ici, contrairement aux autres élections primaires, ceux qui aspirent à se présenter aux élections devront être portés par la base même du PSUV pour promouvoir leur candidature et la faire proclamer depuis les assemblées territoriales des militant(e), de la base au sommet, avant que chacun(e) exerce son suffrage à travers un vote secret.

Au-delà des coulisses, le PSUV est mis au défi de promouvoir des discours mobilisateurs et des offres de campagne connectées aux aspirations locales, aux imaginaires, aux besoins et demandes ressentis de la population. La campagne électorale est un espace idéal pour le renforcement des liens objectifs et subjectifs entre le chavisme et l’électorat, en comprenant celui-ci non seulement comme la base chaviste, mais comme l’espace des aspirations sociales qui existent aujourd’hui dans la politique vénézuélienne, c’est-à-dire la population désenchantée (tant dans le chavisme que dans l’opposition) : terreau d’indécis, d’orphelins politiques, faute de proposition qui puisse les captiver.

Malgré les conséquences de la guerre économique recherchées par l’Occident – la fatigue, le mécontentement, l’impopularité, il reste que le tissu féminin, la sociologie populaire, « l’exception vénézuélienne » et les années de formation, d’épreuves et de résistance font probablement du PSUV le parti le plus capable de rassembler autour d’un programme.

Sources : https://www.misionverdad.com/venezuela/retos-y-posibilidades-en-las-elecciones-internas-del-psuv-para-el-21n / https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/05/02/democratisation-des-elections-la-lutte-entre-lancien-et-le-nouveau-au-venezuela-et-en-amerique-latine/

Traduction : Thierry Deronne

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