Les communes ont-elle encore un avenir ?

Les communes ressemblent à un mythe, et se résument à une stratégie ramassée tout entière dans une consigne finalement stérile. Quand on leur reconnaît une existence, c’est toujours dans un  ailleurs: les communes des Llanos (plaines de l’Ouest), celles de la montagne de Lara ou de Portuguesa, toutes paysannes ; c’est quelque chose de loin, d’héroïque, de presque romantique, et qui n’a surtout rien à voir avec la réalité des grandes villes, en particulier Caracas. Des communes ici, dans la capitale ? Impossible, trop risqué…

Qu’est-ce qu’une commune ? Dit autrement : qu’est-ce que ça devrait être au regard du projet politique ? Avant tout c’est plus que la somme des procédures légales ; plus que des réunions de conseils communaux, plus que l’élaboration et le vote de la charte fondatrice de la commune naissante, plus que la mise en œuvre du parlement, de la banque, des conseils techniques, de l’économie et des contrepouvoirs communaux : tout ça c’est la structure formelle, indispensable certes mais insuffisante à nous révéler si, en son sein, il y a ce que Chavez appelait « l’esprit de la commune ».

Ce qui compte avant tout, c’est la participation de la communauté. Sans elle il n’y a pas de démocratie radicale soutenable, ni de processus novateur générateur de richesses. La communauté ne se résume pas à l’assemblée des citoyens délégués aux différentes tâches communales. La commune ne se réduit pas à ses porte-paroles. Elle est -ou devrait être- le gouvernement d’une communauté organisée, qui décide et exécute des politiques dans chacun des domaines de la vie locale : le sport, la santé, l’alimentation, la sécurité, la communication, l’économie, le transport, etc… . Et tout cela sous-tendu par une stratégie qui vise à tisser un réseau national communal et non pas à se développer isolément -conformément cette idée désuète des années 90 sur la construction du socialisme dans un seul endroit-

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Existe-t-il dans le pays des communes avec ces particularités ? Combien parmi les 1730 ressemblent au modèle de société souhaité ? Les deux tiers, la moitié, le tiers ? Difficile de savoir. Les indicateurs évaluent des structures , notamment pour savoir s’il existe ou non tous les organes autogestionnaires dument constitués. Mais ils ne photographient pas le niveau de participation, l’implication de la communauté, le rapport aux autres conseils communaux et au parlement communal par exemple. Car pour mieux connaître et mesurer cette réalité, il faut être immergé dans les territoires, il faut partager, démystifier, comprendre les différents moments de l’organisation populaire.

De la même façon qu’il n’existe pas de sujet idéal ou pur, il n’y a pas non plus de processus sociaux exempts de contradictions, de hauts et de bas. La même commune qui a un moment donné a pu avoir un très haut niveau de participation, peut le perdre à un autre moment et vice-versa. Les communes sont insérées dans une réalité faite de superposition de coups, de doutes, de résistances ; actuellement elles sont dans une étape marquée par la logique du repli ; comme l’explique Rodolfo Walsh : « Les masses ne se replient pas vers le vide, mais plutôt vers des terrains difficiles mais connus, vers des opinions dominantes, des pratiques routinières, en bref vers leur propre histoire, leurs propres culture et psychologie, dit autrement vers les composants essentiels de leur identité sociale et politique. »

Le repli sur soi -si l’on veut bien admettre que l’on est actuellement dans cette tendance- ne consiste pas en la construction d’ une entreprise en propriété collective, mais en un processus mercantile bassement lucratif. Les gens recherchent-ils des solutions dans le modèle socialiste en construction, ou dans le cadre de la logique du marché avec l’exemple de la rente pétrolière dans la mire? Comme prévu, le plus grand nombre de communes ont opté pour un repli du 2e type. En particulier dans les villes, beaucoup plus exposées à la culture capitaliste, à la logique spéculative, au consumérisme et à l’individualisme. Mais certains autres n’ont pas opéré de repli : elles ont opté pour une des organisations élaborées tout au long des années de processus chaviste.

Comprendre ces étapes est la clé pour analyser le processus communal, et donner des perspectives aux forces populaires. Rien ne nait du vide.

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Une autocritique : nous n’avons pas su jusqu’à maintenant imposer le thème des communes dans les discussions. On ne débat pas de ce thème, il ne figure pas à l’agenda militant ni de l’opinion publique. On peut en rejeter la faute sur la position gouvernementale qui l’a effacé du discours pour ne se concentrer que sur les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs). Il n’y a pas de hasard, et rien n’est innocent en politique. Il est cependant malhonnête d’accuser les autres sans assumer ses propres lacunes. Pourquoi n’avons-nous pas « communalisé » le débat ? Le mouvement populaire ne s’est-il pas attelé à la tâche de construction des communes, et n’a-t-il pas parié sur le moyen terme en le faisant ? Il semble qu’à Caracas ce ne soit pas le cas ; avant tout il serait bon de définir ce qu’est le mouvement populaire.

Il existe 44 communes enregistrées dans la municipalité Libertador. Il est difficile de savoir à quel niveau en est la participation citoyenne et quelle est leur capacité productive. Ce dernier point est fondamental et le constat sans appel : une commune qui ne produit pas est difficilement viable à terme. Elle doit pouvoir générer du travail et un excédent de ressources . C’est dans les zones rurales que cela apparaît avec le plus d’évidence car il y a des besoins en engrais, semences, camions, routes, centres de stockage, points de vente. Dans ces territoires le développement communal de la force productive est une réalité.

Dans les villes le panorama est plus complexe. Déjà à cause des contraintes liées à l’espace physique dans lequel doit opérer une entreprise de propriété sociale, ensuite en raisons des objectifs à définir. Il s’agit de bâtir une production sociale dans un contexte d’économie de guerre : boulangerie, textile, café, tourisme, marché, collecte des déchets ? Les débats institutionnels – « il manque tellement de projets pour l’avenir »- se résument en urgences improvisées et au final en impuissance. Il nous faut des avancées, des victoires quotidiennes qui dessinent une stratégie.

C’est difficile et il ne peut pas en être autrement. En particulier quand le processus communal se trouve confronté à un activité économique en récession d’abord, à une intensification de la politique clientéliste via les CLAP -Maduro lui-même dénonce ce travers- ensuite, et enfin à l’entrisme de militants de droite. Ce dernier aspect était prévisible. Le premier est plus complexe car il résulte de la tension interne au chavisme : « tout le pouvoir aux CLAPs » est un en soi déni du processus communal. Il en irait autrement si le PSUV pariait sur la pouvoir des communes plutôt que de les voir telle une menace à endiguer. Il aurait, à travers elles, la possibilité de récupérer la légitimité perdue, de construire des leadeurships authentiques et de recomposer les forces populaires. Je parle depuis la réalité des territoires communaux dans lesquels nous militons, depuis celle que je connais à travers le pays ou grâce aux informations qui me parviennent des autres communes.

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Une hypothèse très probable est à examiner : si le chavisme perd le pouvoir politique, à partir de quoi se fera la résistance? En tout cas, pas à partir des CLAPs, ni des ministères, ni des vice-présidences diverses, ni à partir de l’appareil logistique visant à mobiliser les gens. Il est encore temps d’accumuler de l’expérience et des victoires, et dans le domaine d’une transition au socialisme, et dans celui de l’affrontement avec un gouvernement de droite qui appliquerait frontalement des ajustements néolibéraux et une politique de répression sélective et/ou massive. Les communes portent en elle la réponse à ces 2 options.

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Lors de la construction des communes, on constate une bonne participation aux divers ateliers de travail. Malgré les reflux et désillusions, le citoyen du quartier est malgré tout bien disposé et contribue à la bonne dynamique du projet communal. Mais il est orphelin : si on met de côté l’exécution des mots d’ordre et les manifestations organisées, qu’est-ce que le chavisme a à lui proposer d’autre ? Un constat : on ne peut pas faire de la politique en dehors de la demande essentielle, celle qui réunit des centaines de personnes en quelques minutes à peine : la nourriture. Pour cela il existe les CLAP. C’est un des points cruciaux, et il faut y répondre, même s’il est compliqué de présenter un panier de victuailles comme une victoire politique, si tant est que c’en est une…

Les communes sont capables de garantir les marchés hebdomadaires de fruits, légumes, viandes et poissons. C’est vrai dans plusieurs régions du pays, et même à Caracas. C’est une réponse concrète à un besoin réel. Mais est-ce seulement la nourriture qui manque ? Est-ce que tout se résume finalement à ça ? Que demande la jeunesse dans nos territoires ? Il y a par exemple des demandes de formation politique, d’instruments concrets pour lutter au niveau des communes, des moyens de communication…

Il y a encore des possibilités de consolider ou créer de nouvelles communes. C’est encore le moment pour mobiliser des bras, les intelligences et les volontés sur cette tâche stratégique. C’est semble-t-il le lieu où doit se construire le rapport de forces au sein du chavisme, où l’engagement socialiste doit être la raison d’être du processus, où on doit tout miser sur la recomposition d’une éthique ; bref c’est le lieu où il y a encore des réseaux qui résistent au processus destructeur des liens de solidarité populaire généré par la guerre. Le citoyen de la commune veut aller plus loin. C’est quelque chose de palpable, et pas seulement dans la région des Llanos, de Lara ou de Portuguesa. Nous sommes face au défi de redonner du sens à la révolution, de réenclencher le processus qui a mis en avant le projet de société le plus avancé de ce siècle. Nous sommes obligés de gagner : dans l’hypothèse d’un retour au pouvoir de la droite, la cure d’opposition du chavisme ne lui permettra pas de résoudre ses contradictions, comme on a pu l’entendre. La politique n’est pas un jeu d’échecs car l’ennemi ne pardonne jamais.

Est-ce qu’investir le meilleur de nous-mêmes dans le processus communal permettra de redresser le cours actuel des choses ? Peut-être pas. Mais une chose est certaine : ne pas le faire ôte toute possibilité de victoire dans le présent et à l’avenir.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/04/01/las-comunas-todavia-tienen-futuro/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Les surprises des sondages privés au Venezuela (avril 2017)

Caracas, 13 Avril 2017 – Selon un nouvelle étude publiée par l’institut privé de sondages vénézuélien Hinterlaces le soutien au Parti Socialiste Unifié (bolivarien) et à son allié de gauche le Pôle Patriotique est remonté à 35% – après avoir baissé à 27% en janvier. Cette étude indique que pour les vénézuéliens les partis chavistes restent la première option électorale malgré l’épuisement social dû à quatre ans de guerre économique.

Le soutien total aux six partis de la droite vénézuélienne atteint 29% : dont notamment 7% pour Accion Democratica (AD), 7% pour Voluntad Popular, 6% pour Primero Justicia (PJ), et 6% pour la plate-forme nationale de la droite Mesa de Unidad Democratica (MUD).

Cependant, un nombre significatif (36%) des vénézuéliens sondés déclarent ne se reconnaitre dans aucun parti, ce qui confirme la dépolitisation d’une bonne partie de la population.

Dans ses conclusions, la firme Hinterlaces explique que le PSUV “continue à être la principale force politique, sociale et culturelle du pays” alors qu’Accion Democratica et Voluntad Popular ont réussi « à se renforcer comme les principaux partis d’opposition, déplaçant Primero Justicia » (PJ).

A noter cependant que le soutien à Voluntad Popular est tombé à 8,6% en janvier, alors que celui d’Accion Democratica a augmenté d’1%.

Les analystes de Hinterlaces attribuent l’augmentation du score des deux partis d’opposition dans la MUD à la baisse de popularité du leader de Primero Justicia Henrique Capriles Radonski, à la suite de ses échecs répétés dans la stratégie suivie par l’opposition depuis 2013 (NdT : selon Hinterlaces, dès 2014, les destructions et la violence étaient majoritairement rejetées par les habitants des quartiers riches) et par sa croissante impopularité liée à sa gestion comme gouverneur de l’état de Miranda” (NdT : le Tribunal Suprême de Justice vient de rendre son verdict sur des faits de corruption qui entraînent l’inéligibilité de Capriles Radonsky pour 15 ans).

1580 personnes ont été interviewées dans le cadre de cette étude, avec une marge d’erreur de 2,5%.

Une autre étude menée par le think tank de centre-droit Datanalysis en mars 2017 indique une remontée de la popularité du président Nicolas Maduro à 24.1%, selon une information diffuséee par Torino Capital. Ce chiffre représente une augmentation de 6% par rapport à novembre 2016, et place Nicolas Maduro au-dessus d’autres présidents régionaux tels que le mexicain Enrique Peña Nieto (21%), le président brésilien de facto Michel Temer (10%), et la chilienne Michelle Bachelet (23%).

Par ailleurs, selon d’autres études récentes d’Hinterlaces, 76 % des vénézuéliens désapprouvent le principe d’une intervention externe pour faire partir le président Maduro. 87 % rejettent toute intervention militaire au Venezuela, tandis que 9 sur 10 des personnes interrogées rejettent les protestations violentes et les « guarimbas » (manifestations violentes contre le gouvernement avec blocage de routes). En outre, deux vénézuéliens sur trois ont une opinion défavorable de l’Organisation des États Américains basée à Washington (OAS).

De fait, les études de Hinterlaces révèlent que 84 % des vénézuéliens sont d’accord avec une médiation internationale qui puisse promouvoir le dialogue entre le gouvernement bolivarien et l’opposition.

83 % des vénézuéliens se prononcent en faveur du dialogue et 67 % pensent que la priorité de ce dialogue doit être la résolution des problèmes économiques.

Clairement la tendance générale des sondés s’inscrit dans l’espoir de la paix, de la stabilité et du progrès, la majorité souhaitant que s’instaure un climat de compromis, d’équilibre, et de conciliation.

Oscar Schemel président de l’Institut Hinterlaces (Venezuela)

Pour le président d’Hinterlaces Oscar Schemel, l’erreur de l’opposition est de persister à vouloir mener une politique insurrectionnelle (« la salida », « la sortie », politique visant à forcer le président Maduro à démissionner), avec appels à des organismes internationaux ou à d’autres pays à intervenir et à appliquer des sanctions contre le Venezuela, à vouloir faire pression pour que s’opère une rupture institutionnelle, à continuer à générer des violences dans la rue, à encourager un soulèvement militaire, à saboter la situation économique,  à rejeter un dialogue attendu par la population et à vouloir créer les conditions du renversement du gouvernement bolivarien.

Alors que l’ensemble de la population attend des réponses et des solutions, l’opposition ne propose d’autre projet que celui de « se débarrasser de Maduro ». Une erreur qui répète celle de l’époque de la présidence de Hugo Chavez. Il semble que pour l’extrême droite nationale et internationale la coexistence ou l’alternance politique n’entrent pas en ligne de compte, encore moins le consensus. Au contraire la stratégie privilégiée est de générer un chaos et une névrose dans la société vénézuélienne, détruire le chavisme, reconfigurer la culture nationale et populaire et imposer une désespérance. Et Schemel de conclure que l’opposition radicale échoue à comprendre que si elle peut affaiblir, éroder et délégitimer le gouvernement bolivarien dans des forums internationaux et dans les médias internationaux, elle ne pourra réussir par contre à créer les conditions nécessaires pour une (bonne) gouvernance et une stabilité.

Par Rachael Boothroyd-Rojas et Ryan Mallett-Outtrim pour Venezuelanalysis.com

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

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« Pour qui vient du sud de l’Amérique avec les morts enterrés dans l’estomac, il faut se contenir en écoutant les fils de la bourgeoisie de Caracas crier « dictature »

Par Marco Teruggi*

(spécial pour La Tecl@ Eñe)

Non, le Venezuela n’est pas une grande barricade. Ce n’est pas non plus la multitude qui a envahi Caracas. Les médias mentent. Depuis que jeudi dernier a commencé la dénonciation mondiale d’un supposé « coup d’Etat » de Maduro, la ville est pareille à elle-même. Les rues sont les rues de toujours, puissantes, si caraquègnes. Au point qu’on apprenait l’existence du « coup d’Etat » à travers des messages qui parvenaient du dehors, alors que tout était comme d’habitude dans le Centre, autour de l’Assemblée Nationale, du palais présidentiel de Miraflores.

Y a-t-il eu ou non un coup d’Etat ? Juridiquement parlant, non. Le Tribunal Suprême de Justice (TSJ) a émis une sentence sur une Assemblée Nationale (AN) entrée dans l’illégalité parce qu’elle veut maintenir de force trois députés élus de manière frauduleuse, dont la majorité de droite issue des législatives de 2016 a annoncé à plusieurs reprises qu’elle allait en finir avec le président Nicolás Maduro, et qui a tenté en octobre 2016 d’imiter un coup d’État institutionnel « à la brésilienne », puis a revoté en janvier 2017 une non-reconnaissance du président élu. Tout change selon le point départ qu’on prend… En Argentine le journal La Nación ne dit-il pas que la violence politique a commencé avec la guérilla des montoneros ?

On pourrait aller plus loin : ceux qui dirigent aujourd’hui l’Assemblée Nationale – et l’opposition de droite en général – sont les mêmes qui lancèrent le coup d’Etat d’avril 2002 contre le président Chavez avec l’appui du MEDEF local et d’un secteur pro-étatsunien des forces armées. Ils feignent aujourd’hui l’amnésie.

Il n’y a pas eu cette fois de « coup d’État » mais une décision du Tribunal Suprême qui dans un premier temps a retiré leur immunité aux parlementaires et a donné au TSJ la possibilité d’assumer les compétences d’une AN refusant les verdicts de la justice. L’avalanche médiatique fut automatique, comme il se doit, dans le cadre des attaques internationales contre le Venezuela, avec à leur tête, la vieille OEA historiquement sous influence de Washington. Le vendredi se produisit un tournant inattendu lorsque la Procureure Générale de la République déclara face aux caméras que la résolution du TSJ avait rompu le fil constitutionnel. Le soir-même, autre surprise : le président Maduro annonça la réunion du Conseil de Sécurité de la Nation pour résoudre ces divergences. Résultat : le lendemain le TSJ a fait marche arrière en supprimant les deux articles qui faisaient polémique. Simple pirouette pour revenir au point de départ ?

De nombreux experts constitutionnels ont pris publiquement position en donnant leur avis sur la validité de la première décision du Tribunal Suprême. La droite a dit que tout était un montage : la sentence, la Procureure Générale, Maduro, la révision et la résolution finale. Tout cela n’aurait été qu’une machination chaviste pour démontrer qu’il y a une séparation de pouvoirs au Venezuela – bref le grand complot… C’est alors que, sur commande médiatique internationale, la droite a tout rejeté et s’est lancée dans la rue – escarmouches jeudi et vendredi – avec quelques minutes de tambourinage de casseroles , concentration le samedi dans les rues de l’Est riche de la capitale – deux mille personnes – et le mardi un grand show pour les caméras, pendant que les députés annonçaient leur intention de destituer les magistrats du TSJ.

Choc des pouvoirs de l’Etat, choc des caméras et choc international.

Et la rue ?

L’envers du décor… Pour le casting du grand JT planétaire (comme en 2013, 2014, 2015 et 2016..), la droite offre à un essaim de journalistes quelques plans serrés de son « peuple révolté » : des jeunes bien payés, organisés en commandos, entraînés par les paramilitaires colombiens ou par d’autres puissances, pour agresser les forces de l’ordre et fournir les clichés nécessaires de la « dictature de Maduro ».

Le monde fantastique de la bourgeoisie vénézuélienne : en haut pour l’international, en bas pour les copines sur instagram.

La Direction de la Magistrature du Tribunal Suprême de Justice après le passage des commandos « pacifiques » de l’opposition, le 8 avril 2017, à Caracas.

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Caracas se divise en deux grands « arrondissements ». L’Ouest, gouverné par le chavisme, l’Est par l’opposition de droite. La limite centrale : la Plaza Venezuela. L’accès à l’ouest fut interdit à la droite depuis qu’en février 2014 elle a incendié plusieurs institutions de l’État. Ce fut le cycle des guarimbas menés par l’Aube Dorée vénézuélienne et qui laissa un total de 43 morts. Leopoldo López, organisateur de ces violences, fut arrêté et transformé par les médias du monde entier en « prisonnier politique » (1). C’est pour cela que les manifestations de la droite ont lieu dans l’Est de la ville. C’est une frontière de classes : c’est la que se concentre sa base sociale, classes moyennes et hautes, minorité sociologique mais majorité médiatique.

Comme pour la droite équatorienne qui refuse de reconnaître le verdict des urnes et joue la carte de la violence de rue, le pari réitéré par les dirigeants de la droite vénézuélienne est de parvenir à l’Ouest : au Palais de Miraflores, au Conseil National Électoral, au Parquet général de la République, où que ce soit, selon la conjoncture. Passer au-delà de la Plaza Venezuela, c’est ce qu’annoncent les dirigeants à tout instant pour finalement, tromper leur monde. Parce qu’en n’ayant pas d’autorisation pour pénétrer dans ce secteur, ils se retrouvent face à un cordon de policiers. Faudrait-il les laisser passer ? Pour se battre avec les manifestants du chavisme ?

C’est sur cette base que la droite a appelé à manifester le mardi. Ils étaient peu, très peu. Disons 3 mille, avec pour objectif de renverser un gouvernement, une dictature. Parce que c’est ainsi qu’ils parlent. Et pour qui vient du Sud de l’Amérique avec les morts enterrés dans l’estomac, il faut se contenir en écoutant les fils de la bourgeoisie de Caracas crier « dictature », eux, les propriétaires des choses depuis si longtemps, eux qui ont gagné à chacune de nos morts. La matrice de communication internationale est claire : coup d’État, « régime », dictature, censure, prisonniers politiques, violations des droits de l’homme, crise humanitaire, etc… Dans les rues le jeu est différent : groupes de choc pour chercher l’affrontement, générer de la fumée, des pierres, des courses-poursuites. Il faut des images pour l’OEA, pour le monde, pour justifier l’intervention (2). Si les masses n’y vont pas, il faut des cellules entraînées. Ils n’étaient pas plus de 300 dans les zones de choc. Ces images se mêlent à celle de la speakerine commerciale, la blonde Lilian Tintori devenue épouse de prisonnier politique/figure angélique internationale, plus quelques personnes évanouies, plus un jet d’autopompe, et voilà, tout y est… « Maduro sombre dans la dictature » écrira tel ou tel site « alternatif » en Argentine, en France : la boucle sera bouclée sur la planète « George Orwell ».

La droite ne réussit pas à remobiliser. Elle a trompé ses militants par deux fois l’an passé. Elle avait réuni près de 40 mille personnes avec la promesse d’arriver au palais de Miraflores. A la fin de chaque concentration elle a renvoyé les gens chez eux, pour qu’ils frappent sur des casseroles, dans le meilleur des cas. Les dirigeants ont fini par perdre la légitimité, leur base sociale veut une revanche, une punition. Les dirigeants aussi. Ce n’est pas si simple de renverser un gouvernement sans forces armées, sans classes populaires, et sans une fraction de la bourgeoisie qui noue des pactes avec ce gouvernement.

C’est pour cela qu’ils dépendent du front international. Les jours avant, pendant et après le « coup d’État », une vingtaine de dirigeants ont quitté le pays : Capriles Radonsky, Lilian Tintori, Freddy Guevara, Julio Borges, entre autres. Un hasard ?

Ils ont perdu la rue. Le chavisme par contre, la tient encore. Avec moins de spontanéité et plus de travailleurs de l’État, c’est vrai. Chacune des bases sociales a diminué. L’une est passée de moyenne à petite, l’autre d’immense à grande. Cette dernière se fait plus forte quand l’impérialisme annonce la couleur, comme cela s’est passé depuis plusieurs semaines : les rangs se serrent, l’ennemi historique se rapproche. Il suffit de voir les images. Les plans de la droite sont tous en plan serré, celles du chavisme font la longueur de deux colonnes.

Quelque chose a retenu l’attention ces jours-ci : il n’y a pas eu de climat de coup d’État, de convulsion politique comme cela s’est produit à de récentes occasions – en octobre passé par exemple. La normalité vénézuélienne a continué dans les rues de Caracas et du pays. Comme si le conflit, aussi réel que l’est le choc des pouvoirs de l’État et des menaces de l’OEA, n’avait rien à voir avec les gens ordinaires. Il y a comme une sorte de fatigue vis-à-vis de cette logique de conflit/accord entre superstructures, de la petite politique. Un signal qui montre la nécessité de comprendre ce qui se passe dans les temps du peuple, ceux qui ne se reflètent pas dans les agendas communicationnels/politiques. Pourquoi face à quelque chose de si important beaucoup – la majorité – semble regarder de si loin ? Qu’indique ce moment ?

Ne pas réussir à organiser de manifestations massives est un problème circonstanciel pour la droite : ce n’est pas une préoccupation stratégique car la dépolitisation de la société fait partie de son plan. En revanche, pour le chavisme le coût est grand : une des forces du processus de transformation fut de rendre la politique aux citoyens, de les rendre partie prenante de la trame décisionnelle, de briser la politique comme ce qui se discute à huis-clos. Il existe des appels à manifester, à écouter les dirigeants, à soutenir les décisions du président : de moins en moins de sujets « protagoniques » et de plus en plus de canaux de réception de la ligne officielle. Qu’est-ce qui s’éloigne ? les dirigeants des bases ou les bases des dirigeants ? Le résultat est que la politique semble revenir au lit normal de la politique restreinte, celle-là même que la révolution s’est proposée de briser. Cette dynamique est celle de la désaffiliation, du distancement de la politique dans une dynamique nationale marquée par des épisodes périodiques, répétés, comme celui que nous traversons.

Où vont ceux qui s’éloignent ? Ils vont résoudre le jour d’aujourd’hui, marqué par les difficultés d’une économie sabotée comme partie du plan de déstabilisation, où le poids principal retombe sur les secteurs populaires – base principale du chavisme.

Où iront-ils électoralement ?

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La question politique est : pourquoi, en plein assaut international, le Tribunal Suprême de Justice a-t il rendu cette sentence au sujet de l’Assemblée Nationale ? Il était prédictible qu’elle déboucherait sur un scénario de plus forte pression internationale, d’incertitude nationale, et de dégâts dans l’opinion. La raison en serait l’impossibilité d’avancer dans une initiative de création/modification d’entreprises mixtes pétrolières : pour cela, selon la Loi des Hydrocarbures, est nécessaire l’approbation de l’Assemblée Nationale. Quelle modification ou création se verrait freinée ? Il fallait qu’elle fût stratégique pour prendre cette décision dans ces heures. En tout cas cela n’a pas fait l’objet du débat public.

D’où la question du solde final. Tout cela a-t-il servi à la repolitisation, à l’ouverture de canaux, à la revitalisation des canux démocratiques ? Si par contre cela se traduit par une distance majeure entre les gens et la politique, alors le solde est négatif et aura apporté plus d’éléments à une tendance qui croît dangereusement. Le problème est de mesurer le résultat en termes de jeu d’échecs, comme une bataille de forces politiques qui se meuvent uniquement depuis leurs dirigeants. A partir de cette logique  -qui imprègne la direction du chavisme – s’est livrée une bataille victorieuse.

Tous ces éléments sont en plein développement. La droite persistera à user du pouvoir législatif comme d’un espace d’où diriger la confrontation politique. Elle veut non seulement destituer les magistrats du Tribunal Suprême mais voter « la rupture de l’ordre constitutionnel et la permanence du coup d’État”. Son plan a pour épicentre la sphère internationale, preuve de sa faiblesse interne, de ses incapacités à diriger, de ses conflits internes, l’impossibilité de faire le saut qu’elle n’a pas su faire depuis 1999 pour se battre sur un pied d’égalité. Voilà d’où vient cette surdose d’OEA, d’agression économique, d’infiltration de paramilitaires. Il ne semble pas qu’elle réussira à réunir plus de gens autour d’eux. Cela a-t-il vraiment de l’importance ? La question centrale semble celle de savoir si elle réussira à attirer les votes de ceux qui se sentent fatigués.

La révolution pour sa part se trouve face a la nécessité de renaitre de là où elle est née : des gens, d’un peuple qui n’est pas le même qu’en 1999 ni matériellement ni politiquement. Et un des pires dangers de la direction est celui de se croire autosuffisant. Quant au plan économique le pari a déjà été formulé par le gouvernement : il se jouera centralement avec les entrepreneurs. On leur a accordé une libération des prix, des dollars pour l’importation, des espaces de télévision. Le résultat ne se fait pas encore sentir au quotidien. Du temps ? Il n’en reste pas beaucoup. En face se prépare une revanche sur les masses.

Caracas, 5 avril 2017

* Journaliste et poète

Note :

(1) Voir Venezuela : la presse francaise lâchée par sa source ?

(2) Voir « Brévissime cours de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/

Source : http://www.lateclaene.com/teruggi-marcos-venezuela

Traduction : Thierry Deronne

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Trailers de « Un pont pour Pluton » et « Jusqu’à nous enterrer dans la mer », deux nouveaux films issus de la Révolution Bolivarienne au Venezuela

 

Loin de l’image du Venezuela colonisé par les grands médias, c’est avec les habitant(e)s d’un « barrio » populaire proche de l’archipel-monde cher à l’écrivain antillais Edouard Glissant que Thierry Deronne a mené un an d’enquête participative.
« Jusqu’à nous enterrer dans la mer » raconte leur lutte sur le front de la culture et sur celui de l’alimentation. Une révolution difficile, patiente, féminine et presque universelle qui s’entête à desserrer les mâchoires de la gouvernance mondiale et d’une longue histoire de « servitude volontaire ».

Réalisation et montage : Thierry Deronne. Venezuela, 2017, 75 min. Distribution : cataloguefilms@fal33.org

 

Quand de jeunes rockers, animateurs à leurs heures d’une télé associative dans les montagnes de l’ouest du Venezuela, trouvent une idée de fiction dans la contrebande d’essence vers la Colombie, cela donne une leçon de cinéma sous la caméra-férule de Luis Rodriguez, professeur invité par l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma. L’histoire d’un atelier qui se lit aussi comme une histoire d’amitié.

Réalisation et montage : Thierry Deronne, Venezuela, 2017, 25 min. Distribution : cataloguefilms@fal33.org

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« Jusqu’à nous enterrer dans la mer », le nouveau film de Thierry Deronne

« Le film le plus juste que j’ai vu sur l’Amérique Latine »

Maurice Lemoine, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet

affiche hasta enterrarnos en el marInterview du réalisateur par Gloria Verges, présidente de France-Amérique Latine Bordeaux Gironde (FAL33.org), Bordeaux, 19 mars 2017.

Gloria Verges – Thierry tu viens de présenter à nos 34èmes Rencontres du cinéma latino-américain a Bordeaux, hors compétition, ton documentaire inédit « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » qui tente de faire le point sur la révolution bolivarienne au Venezuela et qui est aussi une autre manière de représenter la politique.

Thierry Deronne – Oui, évidemment on pourrait se contenter de représenter le politique vénézuélien en jouant les envoyés spéciaux,  en filmant tour à tour les visages d’opposants et d’amis, ou de membres du gouvernement mais ce serait anachronique, cela reviendrait à exporter en Amérique latine la fausse égalité des plateaux de télé qu’a démontée Pierre Bourdieu. Pire : Ce serait reproduire le narcissime du journaliste politique-grenouille qui veut devenir bœuf en fréquentant les palais présidentiels et puis qui donne, en toute impartialité, « 50 % à Hitler et 50 % aux Juifs » comme rit bien Godard…

G. V. – Pourquoi « anachronique » ?

T.D. – Parce que la réalité profonde du politique n’est plus dans cette rue médiatique binaire, trop bien faite pour les caméras ! Elle est notamment dans le temps, l’écoute, la participation et les leçons citoyennes à tirer de la construction ou déconstruction d’organisations. Elle est, surtout, dans la dépolitisation généralisée qui déborde la forme politique classique, en particulier dans cette nouvelle génération qui partout, parmi la plupart des jeunes du Brésil, de Cuba ou même parmi les jeunes démobilisés des FARC, se fout de cette projection politique des journalistes. La majorité de la jeunesse est ailleurs, elle ne vote plus, elle s’est perdue quelque part dans le nouveau cosmos de la globalisation et des technologies virtuelles. C’est ce qui explique en grande partie pourquoi la plupart des gauches sont dans les cordes actuellement. Ce phénomène planétaire fait qu’on ne peut pas représenter le politique comme avant. D’ailleurs la gauche et la politique elle-même n’ont pas d’avenir en dehors de la démocratisation radicale de la propriété des médias, de la formation et des politiques culturelles. On peut se demander pourquoi la gauche ne s’y est pas attelée depuis le début ! ça confine au suicide ou à la servitude volontaire de La Boétie.

G.V. – Comment alors représenter le politique ? Comment as-tu fait pour ton documentaire ?

T.D. – Notre film est le fruit d’un an de vie en commun avec les habitants du quartier populaire « Bello Monte » dans l’état d’Aragua. Pas de préjugés, de commentaire off, pas d’interview journalistique. Cette écoute n’est pas pour autant humanitaire ou intimiste, nous parlons d’une analyse collective issue des rapports entre situations et personnages. Elle permet de comprendre la relation du petit territoire avec le vaste monde, par exemple des citoyens avec l’Etat ou avec la globalisation. Elle génère parfois la poésie sonore ou visuelle qui peut sauver de la misère de l’apolitisme et de l’évangélisme. Elle est la possibilité de cesser de nous raconter des histoires, d’arrêter de projeter notre temps médiatico-politique sur le temps de la société latino-américaine. Ici on met les cartes sur la table, on n’éteint aucune contradiction, on montre les conflits profonds de la réalité sous l’apparence lisse et statique. « Ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie » disait Louis Althusser. Contre la monoforme journalistique de la gouvernance planétaire, il s’agissait pour nous de construire une forme ouverte avec des temps d’identification aux êtres comme sujets et non comme objets, de retrouver un montage intellectuel qui laisse au spectateur un espace pour penser, participer, travailler au sens.

G.V. – Pendant le festival tu nous as aussi présenté plusieurs films issus du travail de l’école populaire et latino-américaine de cinéma…

T.D. – Nous venons de mener un an d’enquête parmi les trente-cinq collectifs qui font de la télé associative qui a surgi un peu partout au Venezuela depuis que la révolution bolivarienne a légalisé ce droit. Première conclusion,  la difficulté énorme de créer un nouveau modèle de télévision dans un champ médiatique qui reste écrasé par la forme commerciale. Une forme devenue tellement « naturelle » qu’elle est imitée par le service public et par les médias associatifs. Notre école populaire de cinéma et télévision cherche depuis vingt ans à desserrer ce carcan et à ouvrir d’autres voies, notamment en étudiant d’autres expériences d’esthétique révolutionnaire et en repartant toujours de la participation populaire. Un média n’est pas révolutionnaire parce que son contenu est révolutionnaire mais parce que son mode de production, sa forme d’organisation, est révolutionnaire. Ces films récents sont le témoin de ce chantier.

« Jusqu’à nous enterrer dans la mer », Venezuela 2017, 75 min, sous-titres français. Pour acquérir le film en DVD, vous pouvez contacter le distributeur cataloguefilms@fal33.org

(Une copie est en cours d’envoi aux souscripteurs solidaires de 2016)

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Photos du film

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¨Comprendre le Venezuela¨, Andrés Bansart parle de son nouveau livre.

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Thierry DeronneTu t’es marié, il y a longtemps, à notre pays le Venezuela. Peux-tu nous parler de cette vie commune? A-t-elle changé ta vision de l’être humain?

Andrés Bansart – Après le coup d’Etat au Chili et la mort d’Allende, je me suis installé au Venezuela. Le pays avait la réputation d’être un bastion de la démocratie en Amérique Latine. Bien sûr, en comparaison avec la plupart des pays qui étaient tombés sous les dictatures les plus féroces, il semblait que le Venezuela était un exemple de démocratie. A un ami, qui avait été accueilli par la Suède et qui m’avait écrit qu’il était bien mais se trouvait là comme dans une cage d’or, je répondis que, quant à moi, j’avais cru arriver dans un pays démocratique, mais que ce n’était pas le cas. En effet, le Pacte de Punto Fijo de 1958 avait fixé des règles de jeu qui  n’étaient pas démocratiques du tout et permettaient à une certaine classe sociale avec deux partis de contrôler le pays qu’ils vendaient aux Etats-Unis et aux entreprises transnationales. Ce système politique dura pendant quarante ans. Quant à ma vision de l’être humain, elle n’a pas beaucoup changé. Je me suis attaché à ce pays jusqu’à obtenir la nationnalité venezuelienne et vivre comme miens les événements positifs et négatifs du pays où, finalement, j’ai passé le plus d’années de ma vie. Si ma vision de l’être humain n’a pas changé, celle de la société a par contre évolué. Je suis très reconnaissant pour tout ce que j’ai pu vivre au Venezuela. J’ai donc connu une certaine époque, puis pu vivre les événements et les changements qui eurent lieu en 1989, 1992, 1998 et se poursuivent quasi vingt ans après.

T.D. – La globalisation comme fait culturel, l’urbanisation qui déplace peu à peu l’agriculture se ressentent au Venezuela comme dans tous les pays. On le voit en particulier dans une jeunesse bien différente de celle d’y a dix ans. Crois-tu que l’héritage bien palpable du chavisme -comme la souveraineté ou l’écosocialisme- a des chances de durer?

A. B. – Il faut peut-être rappeler que le Venezuela est un pays extrêmement riche sur lequel sévit la pauvreté parfois la plus extrême. C’est le résultat du colonialisme puis de l’impérialisme, celui des actions de certaines classes sociales, au cours de son Histoire depuis le XVIème siècle. Après le vol des perles de Cubagua, il y eut les plantations de café, de cacao et de sucre pour les acheteurs riches des pays riches, les haciendas et les esclaves. Puis, il y eut le pétrole et les camps miniers avec des ingénieurs souvent étrangers et des cabanes d’ouvriers, les déplacements de populations, les ceintures de misère autour des villes, les quartiers riches des villes, les ports d’où saignaient les richesses du pays et où entraient les produits que les riches achetaient avec les gains du pétrole, les aéroports pour recevoir les ingénieurs étrangers et enmener les riches qui voulaient faire du tourisme ou placer ailleurs leur trop-plein d’argent. Des dizaines d’années de gains pour les uns, de misère pour les autres. Et puis, il y eut 1989: les pauvres en avaient assez. Combien de personnes furent-elles tuées? Et puis, il y eut 1992: la tentative de renverser le Pouvoir échoua, mais un certain Hugo Chávez dit: “Por ahora! Pour l’instant!” Et puis, il y eut encore des points de suspension dans les espoirs… Et puis, il y eut 1998, 1999, Chávez Président, une nouvelle Constitution, une nouvelle République, les missions, une certaine solidarité, pas d’aumônes, mais des droits. Les prix du pétrole ont chuté et les anciens maîtres du pays ont voulu en profiter pour récupérer les avantages d’antan. La situation a changé. Ce n’est plus si facile. Les gens connaissent leurs droits. Le Peuple est souverain. L’héritage est là. Des moments durs sont devant nous, mais le désespoir n’est pas permis. Quant à l’ecosocialismo, certaines communautés de base le pensent et commencent à le pratiquer. Il faudra longtemps pour qu’il s’étende vraiment. Les jeunes ont la responsabilité du futur.

T. D.Le Venezuela peut-il être compris, et par qui devrait-il être compris?

A. B. – Il peut être compris par ceux qui le veulent. Mais pour vraiment comprendre un phénomène, il faut connaître les antécédents de celui-ci. Les grands médias nationaux et étrangers appartiennent à ceux qui ont avantage à manipuler l’information et à distorsioner les faits. Là, on voit l’effort qui doit être le nôtre, le tien, le mien, celui des camarades du Venezuela lui-même et ceux qui vivent dans d’autres pays. Dans “Comprendre le Venezuela” (Paris, Le Temps des Cerises, 2016), je tente d’expliquer nos problèmes, nos difficultés, pourquoi est né un personnage comme Chávez, quel a été son rôle, comment a réagi le Peuple, comment le Peuple continue à chercher un chemin, à construire une société nouvelle.

T. D.Existe-t-il en France une information sur nous qui ne soit pas projection de positions internes?

AB. – En France comme ailleurs, certains médias offrent des informations qui permettent de comprendre l’évolution du Venezuela. Il faut les en remercier. Mais l’ensemble des gens se font une idée en se référant à ce qu’ils connaissent et, comme je viens de le dire, à ce qu’ils recoivent comme matériel pour la comprendre (souvent ce matériel fait qu’il comprennent mal). Puis, il y a en effet un système de projections. Mais cela se fait dans les deux sens. Ainsi, lorsque, au moment des élections présidentielles francaise de 2012, au cours d’une interview sur TeleSur, j’ai expliqué que le parti socialiste francais n’avait rien à voir avec le PSUV; le mot “socialiste” prête à confusion. On tente toujours de comprendre à partir de son expérience et souvent on fausse ainsi les explications qu’on se donne.

T. D.L’Européen pourra-t-il un jour adopter cette humilité vis-à-vis des Africains ou des Latino-américains sans laquelle une vraie gauche ne saurait exister?

A. B. – Un jour! Quand? Il est difficile pour les gens de connaître la vérité de l’Histoire. Qui écrit celle-ci? Et dans quel but? Comment enseigne-t-on l’Histoire à l’école? Quels sont ces héros (anti-héros) qu’on fait admirer aux enfants? Quelles sont les valeurs (souvent les anti-valeurs) de ces héros? Il y a plusieurs manières d’aborder l’Histoire, celle de la colonisation, de l’esclavage et du néo-colonialisme. Bien sûr, dans les pays riches, il est difficile d’expliquer la provenance des richesses. Et puis, le bien-être est, pour les habitants de ces pays plus important que le Bien-Vivre (le Buen Vivir), concept que la plupart ne comprend même pas. Il leur est difficile de constater que leur bien-être (“buen-estar”) provient de la rapine, de la domination de l’être humain par d’autres êtres humains, de la domination implitoyable de la nature, de l’exploitation. La plupart des gens ne savent pas ou ne veulent pas savoir que cette exploitation a déséquilibré la nature et les sociétés. Ils ne savent pas ou ne veulent pas savoir que leur industrialisation est en partie responsable du changement climatique et voudraient maintenant que tous les pays fassent un effort pour empêcher les drames qu’auraient sans doute a souffrir la Terre et, partant, l’Humanité. Une minorité le sait. Elle comprend. Elle lutte. Elle cherche le moyen, comme nous, d’imaginer un écosocialismo et de commencer à le faire fonctionner. Mais il faudra du temps. Les vraies révolutions se font lentement. Pour y participer, il faut de l’humilité, de la patience et une grande capacité de travailler en équipe.

Andrés BansartComprendre le Venezuela, Paris, Le Temps des Cerises Editeurs, 200 pages, 15 euros, publié le 21 octobre 2016.

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« Les 10 victoires du Président Nicolás Maduro en 2016 », par Ignacio Ramonet

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Début 2016, tout semblait bien complexe pour les autorités de Caracas.  Et cela principalement pour trois raisons : 1) L’opposition néolibérale avait remporté les élections législatives de décembre 2015 et contrôlait désormais l’Assemblée Nationale ; 2) La chute des prix du pétrole, la principale ressource du Venezuela,  avait atteint son plus bas niveau dans les dernières décennies ; 3) Le président des Etat Unis, Barack Obama, avait signé un Ordre exécutif déclarant le Venezuela une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et pour la politique extérieure des Etats-Unis »
C’est-à-dire, dans trois domaines décisifs  – politique, économique et géopolitique – la Révolution bolivarienne semblait à la défensive. Tandis que la contrerévolution, autant intérieure qu’extérieure, pensait avoir enfin le pouvoir à portée de la main.

Le tout dans un contexte de guerre médiatique de longue durée contre Caracas,  commencée avec l’arrivée à la Présidence d’Hugo Chávez en 1999, qui s’est intensifiée en avril 2013 et a atteint des niveaux inouïs de violence depuis l’élection du Président Nicolás Maduro.

Ce climat d’harcèlement médiatique agressif et permanent a produit une désinformation insidieuse sur le Venezuela, semant la confusion même chez de nombreux amis de la Révolution  bolivarienne. En particulier car dans cette ère de la « post-vérité », la pratique du mensonge, de la fraude intellectuelle et de la tromperie manifeste n’est  sanctionnée par aucune conséquence négative, ni sur la crédibilité, ni sur l’image.

Tout vaut, tout sert dans cette « ère du relativisme post-factuel », et même les faits ou les données les plus objectifs ne sont pas pris en considération. Même l’argument – si évident pour le Venezuela – du complot, de la conjuration, de la conspiration, n’est pas accepté.  Le nouveau discours médiatique dominant dénonce et ridiculise d’avance « le prétendu complotisme » comme un argument inacceptable de « récits à l’ancienne »,  non recevable…

Tout, donc, au début de l’année 2016, semblait difficile pour le Président vénézuélien.  A un point tel que le bancal opposant néolibéral  Henry Ramos Allup, enivré pas sa majorité parlementaire, a osé assurer en janvier 2016, dans son premier discours comme Président de l’Assemblée Nationale, que « dans un délai de mois de six mois » il chasserait Nicolás Maduro du pouvoir. En s’inspirant sans doute du coup d’Etat institutionnel contre la Présidente Dilma Rousef, au Brésil, et misant sur la victoire dans un éventuel référendum révocatoire.

Ainsi allaient les choses quand le Président Maduro, dans une séquence magistrale que personne n’a vu venir dans le jeu d’échecs qui se déroulait – et conformément à la Constitution – a surpris tout le monde.  Il a renouvelé, comme il en avait le droit, les membres du Tribunal Suprême de Justice (TSJ), instance supérieure du pouvoir judiciaire, dont la Salle Constitutionnelle a le dernier mot en matière d’interprétation de la Constitution.

L’opposition, imbue de sa superbe, a commis alors deux erreurs majeures :

  1. Elle a décidé d’ignorer les avertissements du TSJ et a admis en séance trois députés de l’état d’Amazonas dont l’élection en décembre 2015 était l’objet de suspension pour irrégularités.  Devant cet affront, le TSJ a évidemment proclamé la non validité des décisions de l’Assemblée Nationale en raison de la présence en séance de trois députés « non élus régulièrement » .  En fait, le TSJ a déclaré l’Assemblée en désobéissance (desacato) et en conséquence, a décidé  que  « toutes ses décisions seraient considérées nulles».  Ainsi, par ses propres erreurs, l’Assemblée non seulement n’a pas réussi à légiférer ni à contrôler le Gouvernement, mais bien au contraire, comme l’ont reconnu des spécialistes renommés en droit constitutionnel, elle s’est annulée elle-même, a dilapidé son pouvoir est s’est auto-dissoute. Cela a été la première grande victoire de Nicolás Maduro en 2016.
  1. Dans son obsession de renverser le Président, l’opposition anti-chaviste a également décidé d’ignorer ce que stipule la loi (article 72 de la Constitution)  sur les étapes indispensables et les exigences juridiques pour la tenue d’un référendum révocatoire en 2016.  L’opposition a également connu un important échec sur ce point.  Et ce fut une autre grande victoire de Nicolás Maduro.

Malgré cela, vers mars-avril 2016, tout est devenu de plus en plus complexe. Car aux offensives habituelles des forces hostiles à la révolution bolivarienne est  venue s’ajouter une sécheresse impressionnante, la deuxième en importance depuis 1950, et une canicule, résultat du  phénomène El Niño. Or au Venezuela 70% de l’énergie provient des centrales hydroélectriques, dont la principale dépend du barrage El Guri.  Et avec l’absence de pluies, les niveaux de ce barrage ont diminué jusqu’à atteindre presque le niveau minimum.

La contre-révolution a tenté de profiter de ces circonstances pour multiplier les sabotages électriques, cherchant à créer un chaos énergétique, la colère sociale et des manifestations.  Le danger a été grand, car au problème électrique s’ajoutait le manque d’eau potable, conséquence de la sécheresse persistante, ….

Mais une fois de plus le Président Maduro a réagi rapidement en prenant des mesures radicales : il a décidé le remplacement de millions d’ampoules à incandescence par des ampoules à faible consommation d’énergie ; il a ordonné le remplacement des vieux climatiseurs par d’autres moins gourmands en énergie ;  il a décrété la demi journée de travail dans l’administration publique et mis en œuvre un plan national spécial de consommation d’électricité et d’eau.

Grâce à ces mesures audacieuses, le Président a réussi à éviter l’effondrement énergétique.  Et obtenu une de ses victoires les plus populaires de l’année 2016.
Un autre des problèmes importants que le Gouvernement a du affronter (peut-être le plus grave) – conséquence en partie de la guerre économique contre la révolution bolivarienne – est l’approvisionnement alimentaire. Il faut rappeler qu’avant 1999, 65% des vénézuéliens vivaient en situation de pauvreté et seulement 35% pouvaient bénéficier d’une bonne qualité de vie. C’est-à-dire, sur 10 vénézuéliens, seulement 3 mangeaient régulièrement de la viande, du poulet, du café, du maïs, du lait, du sucre… Tandis que pendant les 17 dernières années la consommation alimentaire (grâce à l’investissement social massif de la Révolution) a augmenté de 80%.

Ce changement structurel explique par lui-même pourquoi subitement la production nationale d’aliments, bien plus importante qu’on ne le croit, est devenue insuffisante.

Avec l’augmentation massive de la demande, la spéculation a explosé.  Devant une offre structurellement limitée, les prix se sont envolés vertigineusement.  Et le phénomène du marché noir ou « bachaqueo » s’est propagé : acheter les produits subventionnés par le Gouvernement à des prix inférieurs à ceux du marché pour les revendre à des prix supérieurs à ceux du marché. Ou les « exporter » massivement aux pays voisins (Colombie, Brésil) pour les revendre au double ou au triple du prix subventionné.  Ainsi le Venezuela se « vidait » de ses dollars – de moins en moins nombreux en raison de l’effondrement des prix du pétrole – pour nourrir les « vampires » qui dépouillent les plus humbles des produits de base pour s’enrichir de façon spectaculaire.

Une telle immoralité ne pouvait continuer. Une fois de plus, le Président Maduro agit avec fermeté.  D’abord – très important – il a changé la philosophie de l’aide sociale. Et il a rectifié une erreur majeure commise par le Venezuela depuis des décennies.  Il a décidé que l’Etat, au lieu de subventionner les produits, devait subventionner les personnes. Pour que seulement les pauvres, ceux qui en ont réellement besoin, puissent avoir accès aux produits subventionnés par le Gouvernement. Pour tous les autres, les prix des produits sont les prix justes fixés par le marché.  Ce qui évite la spéculation et le bachaqueo.

Et la deuxième mesure décisive: le Président a annoncé que désormais le Gouvernement orienterait  tous ses efforts vers le changement du modèle économique du pays, passant d’un « modèle rentier » à un « modèle productif ».  Et le Président a défini ce qu’il appela les « quinze moteurs » pour dynamiser l’activité économique tant du secteur privé que du secteur publique et de l’économie communale.

Ces deux décisions essentielles ont convergé dans une création originale, imaginée par le Président Maduro: les CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) qui constituent une nouvelle forme d’organisation populaire.  Foyer après foyer, les représentants des communautés organisées remettent des sacs pleins d’aliments à un prix régulé.  Beaucoup de ces aliments viennent d’ailleurs de la nouvelle production nationale.  Les CLAP devraient approvisionner pendant les prochains mois de 2017 environ quatre millions de familles à revenus modestes.  Garantissant ainsi l’alimentation du peuple. Et signant donc une nouvelle grande victoire du Président Maduro.

Une autre victoire non moins importante en cette difficile année 2016 est le taux record des investissements sociaux, qui représentent 71,4% du budget national.  C’est un record mondial.  Aucun autre Etat au monde ne consacre presque les trois quarts de son budget à l’investissement social.

En matière de santé, par exemple, le nombre d’hôpitaux a été multiplié par 3,5 depuis 1999.  Et le montant des investissements dans un nouveau modèle humain de santé publique a été multiplié par dix.

Dans le cadre de la Misión Barrio Adentro, dont l’objectif est l’accès aux soins des malades des zones urbaines les plus modestes du pays, ont eu lieu presque 800 millions de consultations et on a sauvé la vie de presque 1.400.000 personnes.  Les facultés de médecine ont formé 27.000 médecins et 30.000 autres doivent obtenir leur diplôme en 2017.  Huit états du Venezuela sont couverts à 100% par la Mission Barrio Adentro, alors que l’objectif fixé était de six états.

Une autre victoire sociale fondamentale, non mentionnée par les grands média dominants, concerne les retraites.  Avant la révolution, seulement 19% des personnes en âge d’être retraitées recevaient une pension, le reste subsistait souvent dans la misère ou à la charge de leur famille.  En 2016, 90% des personnes en âge d’être retraités reçoivent une pension, et cela même s’ils n’ont pas pu cotiser à la Sécurité Sociale pendant leur vie active.  Un record en Amérique du Sud.

Une autre victoire spectaculaire –   une fois de plus non mentionnée par les média dominants-  est celle de la  Misión Vivienda,  dont le but est de construire des logements sociaux à prix régulé pour les familles les plus modestes.

En 2016, cette Mission a remis 359.000 logements (à titre de comparaison, un pays développé comme la France a construit à peine 109.000 logements sociaux en 2015).  Il faut y ajouter les 335.000 logements rénovés dans le cadre de la belle Misión Barrio Nuevo, Barrio Tricolor.  Mission qui a reçu les éloges du génie de l’architecture Frank Gehry, créateur du  Musée Guggenheim de Bilbao et du Musée Louis Vuitton à Paris, qui a affirmé vouloir y participer.  Nous parlons donc de presque 700.000 logements sociaux en 2016.  Un chiffre sans équivalent dans le monde.

Depuis le début de son mandat, en 2013, le Président Maduro a déjà remis à des familles modestes presque un million et demi de logements.  Un record mondial passé sous silence par des média hostiles à la Révolution bolivarienne.  Et que même ses amis négligent parfois de mentionner.
Pour finir, rappelons quelques unes des victoires éclatantes obtenues dans le domaine géopolitique.  Par exemple, avoir empêché l’Organisation des Etats Américains (OEA), contrôlée par Washington, de condamner le Venezuela, comme le voulait le Secrétaire général de l’Organisation, Luis Almagro, en invoquant la Charte Démocratique contre le Venezuela.

Ou le succès du 27ème Sommet du Mouvement des Pays Non Alignés (MNOAL), qui s’est tenu en septembre 2016 au Centre de Conventiond Hugo Chávez, dans l’île de Margarita, en présence de nombreux Chefs d’Etat et de Gouvernement et de représentants de cent vingt pays qui ont manifesté leur solidarité avec le Venezuela.

Mais la principale victoire du Président Maduro en ce domaine a été la réussite inouïe de l’accord entre les Pays OPEP et NON OPEP pour une réduction concertée des exportations de pétrole, fruits de nombreux voyages du Président en quête de cet objectif.
Cet accord historique, signé en novembre 2016, a immédiatement freiné la chute du prix des hydrocarbures, qui s’effondrait depuis le milieu de l’année 2014, quand le prix dépassait 100 dollars le baril.
Grâce à cette victoire capitale, le prix du pétrole, qui était de 24 dollars en janvier, dépassait  45 dollars fin décembre 2016.

Ainsi, pendant l’année la plus dure et la plus longue, pendant laquelle nombreux ont été ceux qui ont misé sur son échec, le Président Nicolás Maduro, déjouant tous les pièges et toutes les difficultés, a montré sa taille exceptionnelle d’homme d’Etat.  Et de leader indestructible de la Révolution bolivarienne

Ignacio Ramonet

Source: Telesur http://www.telesurtv.net/opinion/Las-10-victorias-del-presidente-Maduro-en-2016-20161231-0028.html

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Se battre dans les cordes : les leçons de l’année 2016 au Venezuela

tecl-3C’est décembre, et contre tous les pronostics majoritairement défavorables, nous sommes toujours debout. Beaucoup, chez nos amis comme chez nos ennemis, prédisaient que nous ne passerions pas le premier semestre de l’année. En janvier 2016, les couloirs et les réunions bruissaient de la rumeur suivante : on nous donnait 6 mois, au-delà ce serait  le néant. Juin 2016 se profilait comme l’horizon indépassable de l’aventure révolutionnaire; on ne se projetait même pas en 2017. Or nous sommes toujours là, avec des projets pour l’année à venir qui sera, comme chaque année la plus difficile du processus révolutionnaire. Nous sommes là, certes,  mais dans quel état ? Poussés dans les cordes… Dans le contexte qui est le nôtre ce n’est déjà pas si mal. Nous serions KO si les choses en étaient allées autrement. Autant de coups assénés auraient dû nous faire plier ; certains diront que c’est le cas, mais je crois que non ; pas encore.

Je ne suis pas un optimiste invétéré. J’ai une vie  modeste, je loue une chambre dans une maison que nous partageons à plusieurs ; j’ai peu d’affaires personnelles : quelques livres, un service à maté, une valise de mon arrière-grand-mère ; et mes ressources suffisent à subvenir à mes besoins. Je ne me plains pas, je vis de ce que j’aime : écrire et militer. C’est un luxe. Le monde qui m’environne et à partir duquel je pense et j’agis, n’offre pas beaucoup de raisons d’être optimiste : nous sommes frappés, et même si nous restons debout nous sommes sérieusement amochés…

J’aime l’univers de la boxe ; j’y fais référence car la dynamique politique vénézuélienne me fait penser à une série d’assauts : certains servent à user et affaiblir, d’autres visent le KO. Mais beaucoup ont été donnés dans le vide, d’autres étaient aussi usant pour un combattant que pour l’autre et ne servaient in fine qu’à ennuyer le public, à l’éloigner du duel, comme s’il n’avait face à lui que deux boxeurs usant de trucs de catcheurs plutôt que cherchant à se battre à la loyale. C’est ce qui s’est passé cette année ; et s’il y a bien quelque chose de pire que d’être acculé dans les cordes, c’est de se battre face à des tribunes qui se vident. Comment faire revenir nos supporters ? C’est la question à mille €uros.

Le premier objectif de la révolution, annoncé au peuple et mobilisant des milliers de personnes, était de changer les règles du jeu. Les plus désarmés se sont fédérés autour d’un projet et d’un leadership et ont contribué à refonder la politique. Le problème, qui est devenu tendance, c’est que peu à peu certains  -d’aucuns diraient en quantité infinitésimale-  se sont transformés en ce que nous avions pour but de combattre ; un peu comme si la vague se retournait contre nous pour nous noyer. Je dis « nous » pour parler d’un mouvement de masse appelé chavisme, fait de passions contraires, de nuances de joie et de tristesse, de quartiers en ébullition et de bureaucrates addicts au dollar. Ce serait trop facile de ne voir le mal que chez l’autre. Il y a bien sûr des contradictions, et c’est avec elles que se construit le projet révolutionnaire. L’ennemi a voulu en tirer profit  pour mener le pays au bord de l’explosion et de la guerre civile. Il n’y est pas arrivé malgré l’importance des ressources mobilisées pour ce faire.

Ecrire « C’est décembre, et contre tous les pronostics majoritairement défavorables, nous sommes toujours là » est déjà en soi une victoire, un autre round où ils ont été inefficaces; le plus décisif de tous.

***

Faire le bilan à ce jour c’est le faire à un an de la défaite électorale la plus significative du chavisme, celle des élections législatives. C’est arrivé le 6 décembre 2015 avec un  résultat qui, même s’il était pressenti, a déjoué les pronoctics avec des chiffres inespérés. Les jours précédents on parlait de légères différences mais surtout pas de majorité qualifiée en faveur de la droite. L’annonce des résultats  fut une véritable douche froide : ils montraient que le chavisme, jusqu’ici gagnant de toutes les joutes électorales, pouvait perdre. Et perdre sérieusement. Cela a eu des conséquences sur les diagnostics postérieurs, sur le pessimisme des générations grandies dans cet univers de victoires permanentes, différentes en cela de celles des autres pays souvent confrontées à la déroute et à la résistance.

Une question surgit obligatoirement à un an des élections : avons-nous changé ? En réalité, je pense que non : ni chez les dirigeants, ni à la base du chavisme  -constitué des communes, du mouvement social, des intellectuels, bref tout ce qui n’est pas organiquement ou idéologiquement dépendant du PSUV , même s’il y a des liens-. Toute défaite implique un changement : Hugo Chavez parlait des 3 R. , révision, rectification et redémarrage. Cependant les 2 univers, constitutifs de l’indispensable unité, ont poursuivi  en terrain connu, ce qui s’est révélé finalement insuffisant. La sphère dirigeante a pu conserver le pouvoir malgré les assauts putschistes, et le mouvement communal/populaire a suivi son processus sectoriel et local. L’ordre révolutionnaire tendait à sa reproduction et non à son dépassement. La révolution dans la révolution n’a pas pu émerger.

Un approfondissement pouvait uniquement venir de la base du chavisme. Le problème à ce jour est qu’elle ne s’est pas assigné cet objectif et n’a donc pas construit les outils pour ce faire. Sans pression il n’y a pas de changement, sans commandement il n’y a pas d’obéissance, sans envie de débattre  -et d’organisation pour le faire- il n’y a pas de conquête. Le mouvement populaire vénézuélien, qui n’est pas la même chose que l’organisation populaire, a une dette historique au sein de ce processus. Car les lignes de front, la prise de pouvoir populaire sur l’ennemi ne seront pas impulsées par la sphère dirigeante ; et ce pour une simple raison : ce n’est pas son projet ; en tout cas pas celui d’une majorité. Chavez l’a vu, l’a dit et a laissé un plan minutieux et précis pour aider à avancer. Qui conduira le processus vers cet objectif ? Très peu, comme on peut le voir ; et sans rapport de force interne.

Ce schéma a permis malgré tout de rester dans les cordes, de supporter les crochets et de rendre quelques uppercuts. La tentative de coup d’Etat fin octobre en a été la preuve la plus flagrante : la droite en est restée désarticulée et sans force suite à sa course vers l’abîme. Après s’être rengorgée, elle est tombée dans le ridicule  (cf la  scène finale où Lilian Tintori s’enchaîne au Vatican!). Il faut le redire encore et encore, un des grands avantages du chavisme a été historiquement d’avoir face à lui la médiocrité de la droite,  son incapacité à construire une hégémonie, des leaderships solides, une unité pragmatique, etc…

Le problème fondamental a été et est toujours l’économie, cible de toutes les attaques, maillon faible du chavisme, autant dans les faits que dans les perspectives. Dans les faits parce qu’effectivement le processus révolutionnaire a retardé la transformation de l’appareil productif. C’est cette étape que devait mener à bien Hugo Chavez lui-même. Je ne juge pas à la légère : transformer des dispositifs construits durant un siècle au service exclusif de la rente pétrolière n’est pas chose aisée ; il s’agit de quelque chose de plus profond qui relève même du culturel. Des choses ont été faites, insuffisantes certes mais bien réelles : des expropriations, des nationalisations-clés  -l’industrie pétrolière par exemple-, des créations de nouvelles entreprises d’Etat ou communales, etc… Ce processus doit être étudié  minutieusement tant il est vrai que par manque d’expérience, de suivi, à cause de la corruption, ou d’une organisation verticale aux mains des militaires les résultats attendus n’étaient pas au rendez-vous. Côté perspectives, il n’y a pas lieu d’être optimiste : beaucoup de concessions ont été faites au patronat, à la banque et aux multinationales. Et c’est un des secteurs dirigeant du chavisme particulièrement en pointe qui a donné plus de pouvoir à ceux qui sont désignés comme les ennemis du peuple.

C’est donc sur le terrain de l’économie que se joue aujourd’hui la partie la plus complexe. Voilà pourquoi le débat politique ressemble plus à un match de catch et ses trucages : il faut évacuer toutes les menaces, les joutes verbales, les coups à la table et entrer dans le vif du combat, l’économie. Les inimitiés/amitiés sont floues, et quand la bourgeoisie essaie d’asséner un KO, les négociateurs chavistes sont plus préoccupés de chercher à terminer le match qu’à donner des coups…

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Il y a une autre hypothèse à examiner : le problème ne réside pas dans l’appareil productif mais dans les mécanismes de distribution, c’est-à-dire dans cet entrelacs qui va de l’importation jusqu’à l’affectation des produits sur leur lieux de vente finale. C’est là le cœur de la guerre économique, et c’est là qu’intervient la corruption comme protagoniste de cette même guerre. S’il est possible d’augmenter les prix illégalement  de créer des pénuries, de monter des réseaux parallèles de distribution, d’accaparer des produits dans les ports et les grands centres de stockage, de surfacturer, de détourner des camions et de leur faire passer illégalement la frontière avec la Colombie, c’est parce que dans ce plan de déstabilisation il y a des éléments actifs de la Révolution. Cela conditionne un autre débat : qui peut mettre en œuvre et en toute transparence les mesures nécessaires et décisives, comme par exemple la nationalisation de secteurs clés de l’économie ?

Il n’y a pas d’autres remèdes que la prison pour punir la corruption. Même si cela implique de mettre derrière les barreaux des hommes-clés de la révolution. Alvaro Garcia Linera l’explique très bien : la corruption pervertit un des aspects majeurs d’un processus révolutionnaire : la force morale.

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C’est décembre et des élections approchent : trois dans les deux ans qui viennent, dont l’élection présidentielle. La dynamique politique va reprendre le dessus avec ses candidats, ses campagnes ; pendant ce temps le contexte économique ne semble pas donner des signes d’amélioration, hormis sur les accords entre pays pétroliers qui laissent présager une augmentation du prix du barril. Ca fait trois ans d’augmentation des prix, de pénuries de produits de première nécessité, d’attaques sur la monnaie nationale… Cette crise n’est pas similaire à celles des pays du cône sud avec leurs cortèges de chômeurs, de mendiants, de faillites de commerces et d’entreprises, mais elle mine insidieusement la vie quotidienne, elle sape les avancées du chavisme.

Je disais que je n’étais pas un optimiste invétéré. Les tendances ne sont pas bonnes. Il nous faut récupérer la majorité perdue, retisser les fils de l’hégémonie politique et culturelle, ce qui  veut dire ne pas se contenter de démonstrations de rue massives dont est toujours capable le chavisme. Ca passe aussi, par exemple,  par la révision des stratégies de communication ; par  des changements au sein du chavisme, par  le rôle des mouvements populaires et d’une nouvelle architecture révolutionnaire qui permette un débat interne fructueux et créateur.

Cependant, nous sommes toujours là, contre vents et marées. Ce que nous a légué Chavez est immense ; il s’agit ni plus ni moins que du plus important processus d’émancipation de cette ère politique sur le continent ; sans cela nous ne serions pas là où nous en  sommes. Aucun peuple n’est en capacité de supporter autant de coups s’il n’a pas opéré de transformation radicale. Jusqu’où peut-il résister ? C’est une « terra incognita » parsemée d’ hypothèses, de spéculations, de regards croisés de désirs, de colères et où se mêlent des héros, des traîtres, des camarades et des bureaucrates. Les analyses ne sont ni neutres ni objectives : ce que j’écris s’inscrit dans une perspective politique au sein de la révolution. Je fais le pari du développement du réseau communal, de la construction d’une organisation populaire nationale qui depuis le chavisme soit en capacité de créer les rapports de force qui permettront de redresser le cours des choses ; qui défende les acquis de la révolution et crée les tensions créatives ; qui tisse l’unité tout en créant les conditions du débat interne constructif. C’est à ça que nous nous attelons, chaque jour.

Après tout écrire et rester les bras croisés ne serait guère chaviste.

Marco Teruggi

Photo: Vicent Chanza

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/12/13/pelear-contra-las-cuerdas-lecciones-del-2016-venezolano/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

URL de cet article : http://bit.ly/2ikLxwl

Le peuple sait toujours pourquoi il chante

golpe-11C’est la fin de la saison des pluies au Venezuela. Il pleut presque tous les jours, en général vers quatre heures de l’après-midi. Il tombe ce qu’on appelle un tonneau, un dense courant d’eau, les trombes rendent sourd, et dans cette chute d’eau il y a un peu d’air, comme la pluie décrite par Vladimir Maïakovski lors de son séjour à Cuba. Chaque fois que cela arrive et que je suis à la maison la chienne devient folle, les chambres, la cuisine et la salle à manger suintent, nous nous répartissons les seaux stratégiquement, et il semble même faire froid. Je profite de ces après-midis pour écrire un peu et m’interroger : que dire que je n’ai pas dit encore ? Comment aborder sous un angle nouveau une réalité aussi complexe que le processus vénézuélien ? Il est indomptable, personne ne sait la vérité de la révolution. C’est pour cela qu’on écrit autant.

Aujourd’hui est une de ces après-midis. Je suis encore á Caracas, avec la sensation qui reste du coup d’État démonté. Il n’y a plus de soubresauts politiques – le peu qui reste ressemble plus à un aboiement lointain, pathétique – c’est depuis l’économie que la bataille a repris. Du lieu exact où nous sommes faibles, structurellement faibles, d’où on voit les coutures du chavisme – on voit même les os. Là où il y a moins d’épique, mais des négociations à huis-clos, des clauses en petits caractères. Il faut tailler si fin le crayon que l’économie s’éloigne des maisons communes pour devenir le monopole des experts, une régression dans ce processus. Il faut s’asseoir pour lire, chercher les pages de moindre rhétorique politique et de plus de donnés économiques, comprendre ce qui se passe dans le domaine de la production, de l’importation, des finances, des surprix, des maisons de change, etc. Le Che demanda à être Ministre de l’Economie et de l’Industrie à Cuba, me rappela un jour Vicente Zito Lema, en parlant du Venezuela et de l’importance de l’économie dans tout processus de transformation. La relation entre infrastructure et superstructure n’est pas linéaire mais les retards peuvent coûter cher.

C’est une évidence, à ce stade du déploiement de la contre-révolution, que le volet le plus efficace et le plus criminel de son plan a été l’attaque économique. De même que depuis la direction on n’a pas pu apporter de réponse, au-delà de parades tactiques – importantes comme toute parade, mais insuffisantes. Cette sphère a pénétré les autres : la psychologique, la morale, la politique, l’idéologique, répandant un poison qui sape l’accumulation de forces chavistes à la base. L’attaque a visé à désarticuler le lien entre la direction et le chavisme de la rue, à susciter une destruction prolongée qui ouvre un abîme entre la réalité matérielle et la conscience populaire. Ils ont réussi en partie. Cette partie qu’ils ont démontée, cependant, ne suffit pas : il existe 35% de chavisme dur dans le pays, qui ne cède pas sous la marée des coups. Le politique est fort : il a résisté aux effondrements matériels.

Il n’y a pas de majorité comme à d’autres époques. La retrouver est un des défis principaux qui passe par la politique de la communication et centralement par l’économie – il n’y aura pas de mot qui prenne l’envol s’il ne reste proche de la réalité matérielle. Le quotidien doit cesser d’être incertitude, une impuissance face aux chiffres de prix et de dollars qui font de tout calcul futur un exercice de violence. La droite a développé une grande adresse dans cet exercice, elle nous place sur son terrain, et nous y sommes perdants. Elle l’a prouvé une fois le Coup d’État dégonflé : un dialogue se noue pour éteindre l’imminente confrontation, mais le bal de la spéculation reprend aussitôt. Le jour même où débutait la négociation nationale entre les deux parties, le dollar parallèle grimpa de 1417 à 1501 bolivars, et c’était un dimanche, journée sans activité boursière. En un mois et demi le dollar a monté de 1.000 à 2.000 bolivars. Après trois ans de guerre on continue à jouer au ballon économique.

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– Pourquoi ne nationalisez-vous pas certaines importations ? demandent des compagnons qui passent par le Venezuela. Ce ne serait pas une mesure socialiste mais une décision qui découle de l’analyse du circuit décrit dans de nombreux articles : les grands entrepreneurs obtiennent les dollars préférentiels délivrés par l’État – 10 bolivars pour 1 dollar dans 80% des cas – surfacturent ce qu’ils importent, accaparent et montent des réseaux de distribution parallèle pour fournir le marché parallèle avec des prix de vente liés au dollar en noir. En d’autres mots ils captent les dollars que génère l’État à travers le pétrole, importent, ne produisent pas et tirent les fils des pénuries. Ils font pression sur la population, les moyens entrepreneurs, la vie quotidienne. Pourquoi, face au parasitisme structurel de cette bourgeoisie l’État ne prend-il pas le contrôle de certaines importations stratégiques ? Ce serait une manière de contrôler la principale source d’attaques dans la plus complexe période de la révolution, á quelques mois du début d’une nouvelle course électorale.

Les analyses politiques sont souvent un mélange d’informations de plusieurs sources, de points de vue théoriques, de comparaisons historiques, de désir, de conversations, d’analyse, d’intuition et de quelques choses de plus, bien sûr. Bref, pour ma part, j’ai une hypothèse. Dans ce cas l’irrésolution face au nœud gordien tient à la complexité même de la direction du chavisme. Ce n’est pas dans les bases qu’il faut chercher la réponse sur ce point précis mais parmi ceux qui ont tenu les fils de la politique économique, ce qui n’est pas non plus la totalité de la direction. Il y a deux luttes en haut : certains veulent sortir du labyrinthe avec des mesures néo-libérales soutenant des politiques sociales – certains dirigeants l’ont déjà écrit. D’autres sont partie du commerce des importations, de manière directe avec des entreprises d’importation ou à travers des pourcentages. On trouve aussi des compagnons qui voient une issue par la gauche – c’est-à-dire chaviste – sans corrélation suffisante pour impulser cette voie.

On pourrait dire qu’une telle mesure de nationalisation n’est pas nécessaire en réalité. Ce dont il s’agit est de réguler ce qui existe déjà : le problème ne serait pas l’architecture d’importations mais le manque de contrôle sur celle-ci. Ce problème présente une autre complexité : l’exercice de l’autorité traverse un moment d’incertitude. Qui inspecte/surveille qui ? Qui en possède la capacité ? Un problème qui touche inexorablement à celui de la corruption, cette eau qui oxyde l’indispensable force morale. Les pieds d’argile. La corruption s’unit à la politique : les révolutions ont des traîtres, des opportunistes, des infiltrés, qui face à une possible défaite – comme celle qu’on a vécue cette année – sortent les canots de sauvetage pour prendre la fuite. Comment combattre cela ?

Je pourrais donner d’autres exemples, comme celui de la dette extérieure ou du comportement face au dollar parallèle. Des décisions macro-économiques aux mains de la direction. Les articles ne servent pas à grand-chose : il faut construire raison et force. Par le haut et par le bas. Et se regarder dans la glace pour se demander, que fais-je pour que le futur ressemble à ce que je souhaite ?

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vicent-chanza-11Dans le fossé entre économie et conscience populaire jouent des facteurs subjectifs, culturels, des possibilités réelles. Par exemple, qu’’y a –t-il hors du chavisme ? Un abîme. Peut-on pousser une majorité à voter pour l’abîme ? C’est ce que tente la droite qui cherche à conquérir par le désespoir le vote des pauvres. Pour comprendre jusqu’où on résiste il faut se submerger, là où est le thermomètre populaire. C’est lui qui explique pourquoi les appels au pillage n’ont pas eu de réponse, pourquoi les rues restent pleines de chavisme quand l’appel au coup d’État s’élève comme une inondation prête à crever. Certains diront que ceux qui vont y vont par obligation, un argument disséminé au Venezuela et en Argentine pour masquer le mépris historique envers le peuple. Cet argument comme celui de dire que la révolution n’a été possible que grâce au pétrole, est un regard qui n’appartient pas qu’à la droite.

Les profondeurs sont complexes. Il existe un tissu de mouvements sociaux, de partis hors du Parti Socialiste Uni du Venezuela, et un univers étendu d’organisations populaires présent sur tout le territoire avec une force majeure dans certaines régions – les llanos, par exemple : une force organisée que peu de processus politiques sur le continent possède. La limite est que la majeure partie de ces expressions sont locales et sectorielles, elles sont nées ainsi et ne se projettent pas – à quelques exceptions près – au-delà. Et la rénovation á l’intérieur de la révolution devrait venir de ces eaux-là. C’est ici que se construisent des leaderships authentiques, des processus de production autogestionnaire, etc. Le chavisme a besoin que cet acteur se transforme en sujet protagonique, dispute le pouvoir, se déploie au-delà de ses limites.

Ce sont quelques éléments pour comprendre la complexité du processus, son labyrinthe, lire ce qu’il y a entre la pluie, ce que laisse chaque nouvelle tempête, comme une sorte de bilan sur bilan. C’est pourquoi j’aime passer ces après-midi sous les trombes d’eau, quand j’ai le temps. Je peux lire, écrire, regarder des photos, me rappeler que depuis que je vis dans ce pays le peuple a toujours chanté. Et il n’est pas fou. Il sait pourquoi il chante.

Texte : Marco Teruggi
Photos : Vicent Chanza
Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/11/21/el-pueblo-sabe-siempre-por-que-canta/

Traduction : Thierry Deronne

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« Le noir manqué » : diplômée à  85 ans et future archéologue

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Le noir manqué” nous attend à l’ombre d’un arbre de l’arrière-cour, dans sa maison du village de Caujarao, État de Falcón. La première chose qu’elle me dit c’est qu’en m’asseyant en position de papillon j’accoucherai sans douleur. Puis l’envie de se répandre en histoires illumine son visage. C’est là, au milieu des vibrations des couleuvres, des iguanes et des grands perroquets qui nous entourent, qu’elle commence. « J’étais très coureuse de garçons. Tout le temps dans la rivière à jouer avec eux. C’est pour ça qu’on m’appelle « le noir manqué ». Un de ces gars est tombé amoureux de moi, c’est le vieux avec qui je vis. J’avais quinze ans. A dix-sept ans je suis tombée enceinte pour la première fois, et à partir de là j’ai fait un enfant tous les deux ans. Quand nous sommes arrivés au onzième, j’ai décidé de me marier parce que je m’étais dit « tant que je ne le connais pas suffisamment je ne me marie pas avec lui », et c’est après notre petit onzième que je l’ai connu », lance-t-elle avec un rire épais et savoureux.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Amelia Agüero a quatre-vingt-cinq ans. L’écouter c’est monter sur un trapèze pour sauter d’histoire en histoire, elle vous parle d’Histoire, de psychologie, de théologie et même des murmures du vent de Coro. Ce n’est qu’à onze ans qu’elle s’est mise à étudier “formellement”.

Fillette, elle réussit à achever la sixième primaire. Mais il lui fallut travailler aussitôt. Chez sa mère elle achetait du fil pour coudre les pièces des sandales de cuir, avec quoi elle achetait du tissu pour faire des vêtements. Elle a fait des confiseries, des conserves, des gâteaux de maïs de toutes sortes – du pan de horno aux pipiritos, des meringues. Et quand elle a eu ses enfants les travaux sont devenus plus épineux : casser des pierres dans la rivière, couper du bois, laver à la main, porter l’eau sur la tête, moudre à force de poignet, tout ce qui lui fut possible pour que les enfants aient les mêmes chances. Il en fut ainsi pendant plusieurs années : « élever les enfants, couvrir les labeurs domestiques, travailler. Jusqu’au jour où, il y a dix ans, je me suis dit “maintenant mon heure est venue, et j’ai dit à mon vieux, je vais à l’école, je vais apprendre. »

Ma motivation

« Tu sais d’où vient le nom Caujarao? C’était le nom du père du cacique  indigène Manaure, grand-père de Jadacaquiva. Comment je le sais ? Mes parents me l’ont raconté, ils le savaient par mes aïeux. C’est pour toutes ces histoires que j’ai eu envie d’étudier mais à ce moment-là c’était impossible. Qu’est-ce qui m’a motivée à le faire après tant d’années ? Chávez. C’est lui qui m’a donné l’inspiration quand j’ai vu que naissait un Venezuela nouveau. Il nous dévoilait la vraie histoire du pays dans ses discours. De mes quelques et lointaine années d’école primaire, je me souviens qu’on nous disait que Christophe Colomb était venu nous découvrir. Quoi ? Nous nous étions déjà découverts, par nous-mêmes, mais cela on ne nous le disait pas. C’est adulte, en écoutant Chávez, que je me suis rendu compte de tout ça. C’est à présent que j’ai découvert l’Histoire, la vraie. »

Elle avait plus de soixante-dix ans quand elle a commencé à étudier dans la Mission  Robinson, le programme social d’alphabétisation mis en place sous le gouvernement du président Chávez. Bien qu’elle eût déjà réussi sa sixième primaire elle décida de commencer à zéro. D’abord par le niveau 1, appelé “Moi oui je peux”, ensuite la “Bataille pour la sixième”, et finalement, les “Cercles de lecture”. « Je ne pouvais pas m’arrêter. Je me suis inscrite immédiatement dans la Mission Ribas, j’ai passé mon bac. Puis j’ai continué avec la Mission Sucre, pour obtenir mon diplôme de Technicien Supérieur Universitaire en audiovisuel. Et ce titre, le premier de ma vie, je l’ai obtenu seule, j’ai fait ma thèse toute seule parce que mes compagnons d’étude pensaient que comme j’étais vieille je serais un poids pour eux, mais non, pas du tout. Une de mes petites filles m’aidait à faire les diapositives et m’interrogeait : « Vous savez faire tout ça ?’ Moi je lui répondais “bien sûr que je sais le faire parce que tout cela je l’ai étudié. »

Pour sa licence elle a entrepris une thèse collective. « Je suis entrée dans un groupe de jeunes. Ma fille m‘a conseillée. Au début nous étions trente, à la fin nous étions trois. »

Elle est tellement appliquée que cela fait quarante-huit ans qu’elle donne des cours de catéchisme dans l’école de son village. Au point d’être la seule personne autorisée à dire la messe : le peu de temps qui lui restait, elle le consacrait à l’église et dans les années quatre-vingt, en voyant sa détermination, le curé l’a poussée vers des études religieuses. « Je n’avais même pas mon bac mais comme ce qui m’intéressait était de bien faire les choses, je fus constante et on m’a même donné une bourse. »

Elle respire. Elle regarde la cour comme si elle reconnaissait une autre époque: « Nous avons toujours eu la conscience claire. Je vais te raconter. Je nourrissais les guérilleros. Un chemin passait par cette maison, qu’ils empruntaient pour aller dans la montagne. A cette époque il y avait un garçon dot nous avons fait un neveu adoptif, on l’appelait Gallinazo, il passait par ici et me demandait de l’eau, et on lui gardait les galettes de maïs. Je lui préparais des caisses de nourriture, des boîtes de conserve, tout ce que je pouvais, pour les aider. Même le chien qu’on avait chez nous, ils l’ont pris. Je les ai récriminés et ils m’ont dit que ce chien les a sauvés : « il se battait avec nous ». C’est pour cela que je me sens une guérilléra de plus, parce que je les ai aidés et que j’ai gardé le secret. Je ne sais pas, je dois avoir ça dans le sang parce que mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère, Sandalio Navas, était lui aussi guérillero, il s’est battu à l’époque de Maisanta ». Ce qui semblait une digression se mue en conférence sur l’Histoire du Venezuela.

Pourquoi une licence à quatre-vingt-cinq ans ?

« Je n’ai pas acquis ces diplômes pour travailler ou pour entrer dans la concurrence du marché du travail. Je les ai voulus parce que j‘ai voulu sortir de l’ignorance. Je suis sûre qu’avec ces connaissances je peux aider à celui qui en a besoin. » Et il en est ainsi. Elle a filmé sa montagne pendant plus de cent heures jusqu’au tournant qui borne le village, des plans d’ensemble qui racontent l’histoire de sa communauté et qui dénoncent, il faut le dire, la destruction des collines aux mains de ceux qui improvisent des maisons sans le moindre contrôle. « Alors, pourquoi étudier ? Pour ne pas oublier l’origine, parce qu’un peuple sans Histoire n’est rien. Et pour avoir plus d’outils au moment de nous organiser, pour dénoncer ce genre de choses car l’étude confinée à une salle de cours ne garantit rien, nous devons aussi assumer note rôle comme membres de la commune, et qu’est-ce qu’être communard ? Tout simplement s’unir, se rassembler pour défendre et lutter et protéger sa communauté. Si nous croyons et avons confiance dans cette forme d’unité, tout s’arrange. »

Elle n’avait pas de lieu pour faire les travaux pour l’université. Un jour le président Chávez est allé à Coro, Amelia s’est préparée et a quitté sa maison un papier à la main qu’au milieu d’un fleuve de gens elle lui a tendu. “Il m’a vue et il a dit “dites-lui de venir”. Il a emporté le feuillet. En un mois le vœu a été exaucé. Amelia et son époux sont entrés dans la Mission En Amor Mayor, le programme social destiné aux personnes du troisième âge qui n’ont pas de pension. « Avec cet argent je me suis acheté un ordinateur pour faire mes travaux. Personne ne m‘a appris à l’utiliser, j’ai appris toute seule. »

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Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Ce ne fut pas son seul contact avec Chavez. Quand il a été emprisonné à Yare, après sa rébellion civico-militaire de 1992, un fils d’Amelia et d’autres compagnons de classe lui ont envoyé une lettre demandant qu’il soit le parrain de leur promotion. « Nous n‘espérions rien, ce n‘était que notre manière de lui dire notre admiration et l’envie qu’il nous accompagne, mais Chávez a répondu, il a dit que oui. Imaginez l’émotion ! Nous avons pris la lettre, nous l’avons reproduite et distribuée dans toute l’université » racontent les filles d’Amelia. Personne n’osait croire qu’il irait les voir mais après sa libération et peu avant de lancer la campagne présidentielle, Chávez est apparu à Coro. « Nous avons dîné avec lui à la fin du meeting, nous avons parlé, ri. Il est parti à trois heures du matin. En sortant il a vu quelques jeunes voyous debout pas loin d’où nous étions, il les a appelés, il s’est assis par terre avec eux, pour converser un moment. »

Deuxième diplôme, “nom de …” !

« Vous saviez que le premier cri de liberté sur ces terres c’est le noir José Leonardo Chirino qui l’a poussé ? Et pourquoi je vous dis cela ? Ceci était une maison de terre. Un jour est tombée une averse et mon mari s’est mis à creuser le sol pour que l’eau n’envahisse pas la chambre des enfants et soudain sous la terre il a trouvé un mort et une dague. C’étaient les restes de quelqu’un qui avait lutté pendant la Guerre Fédérale ». Elle fait chercher la dague, la range comme un trésor qui n’a pas de prix, comme si ce fragment de métal contenait toutes les chroniques de combats enterrés des années durant dans le silence d’argile.

« C’est pour tout cela, que je veux continuer à étudier les étapes de l’histoire du Venezuela, je veux commencer à étudier l’archéologie pour découvrir l’histoire cachée sous le sol. Et tout ce que je trouve je voudrais que cela fasse partie d’un futur musée archéologique. Pourquoi continuer à écrire ? Pour découvrir plus de vérité. Et en second lieu parce que nous devons être le témoignage de ceux qui viendront après nous, je me considère ainsi, témoignage vivant de cette communauté qui va entamer un chemin pour les nouvelles générations. Ce musée ne doit pas être un espace pour ranger des objets, il doit se déplacer, enquêter, générer des changements sociaux, communiquer une vision cultuelle. Si nous avons initié ce processus au Venezuela, pourquoi le laisser se perdre, merde ! Pardon pour le mot. »

Au début de ses études elle a dû essuyer les critiques faites aux missions éducatives : « Beaucoup disaient que nous n‘étudions pas, que nous n’étions pas vraiment formés, que nous étions des « étiquettes jaunes » – terme méprisant associé aux produits de mauvaise qualité. Je vous dis une chose, « étiquette jaune » c’est toute personne qui indépendamment de son lieu d’études, n’enquête pas, n’a pas d’éthique. Je vous recommande d’avoir une éthique, d’être authentique, de ne pas laisser dévier votre route par des intérêts égoïstes et surtout, enquêter, faire des recherches, si vous n’enquêtez pas à fond, vous êtes fichu. »

Elle a reçu l’Ordre Santa Ana de Coro en première classe pour son destin  exemplaire. Quand on lui a passé la bandoulière elle a crié « Vive Chávez, nom de.. ! »

« Mon mot d’ordre c’est insister, résister et ne jamais désister. Dans la persévérance réside le triomphe. Vous voyez, on se moquait de moi parce que j’étais vieille, “un vieux perroquet n‘apprend pas à parler » me disait-on. Ma réponse est : si, on peut apprendre, regardez-moi. »

Elle a trente petit-fils et trois arrière-petits-fils et affirme que tant qu’elle vivra elle sera plongée dans les livres, parce qu’elle adore lire, qu’elle se sent heureuse avec un livre dans les mains, renouvelant, apprenant des choses nouvelles : « je me sens comme une adolescente ».

Pour étudier il n‘y a pas d’âge. C’est une de ses filles qui le dit, et qui a eu l’occasion de lui donner des cours à l’université. « Un jour elle m’a cherché querelle parce que je ne lui avais pas mis vingt sur vingt. Je l’ai traitée comme une autre étudiante, je lui ai expliqué en quoi elle avait commis une erreur, elle a compris et m’a remerciée. » Amelia répond « Ma fille a eu une éthique. Je suis fière: je l’ai bien éduquée. »

A son âge,  Amelia, celle qui a élevé le technicien en chimie, le topographe et le dessinateur, le technicien en électricité, l’enseignante de français et d’anglais, le technicien agricole, le technicien mécanicien, le mécanicien industriel et celui de machines lourdes, la licenciée en prévention de désastres naturels et deux bacheliers de plus, a reçu son diplôme de communication sociale.

« Qu’il n‘y ait pas de doute, toute cette expérience de vie n‘aurait pas été possible sans le pari du président Chávez de nous alphabétiser, lui-même a toujours étudié, y compris quand il était prisonnier à Yare, cet homme avait une bibliothèque dans la tête. Et à celui qui par peur ou par préjugés n’a pas voulu continuer à se former, je dis qu’étudier est une source très puissante pour nous défendre, pour défendre nos pensées, notre souveraineté, pour découvrir des vérités cachées, pour discerner les supposées vérités qui en fait ont toujours été des mensonges. »

Amelia avec une petite partie de sa famille.

Amelia avec une petite partie de sa famille.

 

Texte : Katherine Castrillo / Contact : @ktikok

Photographies : Sahili Franco / Contact : @slashysah

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/loro-viejo-no-aprende-a-hablar-el-negro-chato-licenciada-a-los-85-anos/

Traduction : Thierry Deronne

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