« Maintenant nous sommes nos propres patrons… et ça marche ! »: l’épopée d’INDORCA au Venezuela

« Maintenant nous sommes nos propres patrons… et ça marche ! »: l’épopée d’INDORCA au Venezuela

Indorca (Industrias del Orinoco) est une usine autogérée, sans patron, située à Puerto Ordaz, état de Bolívar – bassin des industries de base du Venezuela. Les travailleurs d’Indorca ont mené une lutte héroïque de trois ans pour prendre le contrôle de l’usine après que l’ancien propriétaire l’eut mise à l’arrêt. Depuis 2015, lorsque le ministère du Travail du gouvernement Maduro a prolongé le mandat donnant aux travailleurs le contrôle d’Indorca, l’entreprise est gérée démocratiquement par les femmes et les hommes qui produisent ici jour après jour.

Photo: Cruz González (2 ans à Indorca), soudeur | Eliezer Perdomo (37 ans), ajusteur mécanique | Gladys Rangel (2 ans), assistante administrative | Jesús Varela (17 ans), soudeur | José Cedeño (17 ans), coordinateur de la production et président du Conseil ouvrier | Josefa Hurtado (29 ans), Josefa Hurtado (29 ans), travailleurs de la maintenance de l’usine | Levi García (20 ans), soudeur | Orlando Pereira (21 ans), opérateur de machines | Victor Mujica (16 ans), opérateur de machines et vice-président du conseil ouvrier | Yaneth Carreño (6 ans), coordinateur administratif (photo: Voces Urgentes)

Histoire d’une lutte : comment les travailleurs occupèrent l’usine

Après un lock-out imposé par le propriétaire, les travailleurs d’Indorca ont organisé une occupation pour protéger l’usine. Ils ont dormi dans la « maloca » [auvent collectif, dressé en plein air] à l’extérieur de l’usine et ont débattu d’une manière plus démocratique de gérer les choses. Ils se sont également mobilisés pour que le gouvernement applique l’article 149 de la Loi Organique du Travail promulguée par Hugo Chávez, qui autorise les travailleurs à prendre le contrôle d’une entreprise lorsque le propriétaire sabote le processus de production.

Eliezer Perdomo : Indorca est un grand atelier métallurgique, construit pour appuyer les grandes industries de base de l’état du Guayana, de Sidor [usine d’acier appartenant à l’État] à Venalum et Alcasa [deux usines d’aluminium appartenant à l’État]. Elle a été fondée en 1976. L’ancien propriétaire était Oscar Jiménez Ayesa, un capitaliste industriel et bancaire.

José Cedeño : Vers 2010, alors que Chávez essayait de radicaliser le processus bolivarien, les premiers signes d’une guerre économique occidentale contre le peuple vénézuélien sont devenus évidents. Ici, dans l’état de Guayana, les patrons ont commencé à traîner les pieds dans de nombreuses usines privées. Ils ont refusé de payer les avantages sociaux des travailleurs, ont commencé à licencier et ont délibérément créé des goulots d’étranglement dans la chaîne d’approvisionnement. Un procédé utilisé aussi à Indorca. Nous avons donc décidé d’organiser un syndicat en 2011. Inutile de dire que les patrons n’ont pas souri face à notre initiative. Ils ont licencié plusieurs organisateurs au milieu d’un processus de négociation collective, dont moi. Les patrons ont également émis une ordonnance restrictive à notre encontre, et nous n’étions pas autorisés à entrer dans le périmètre d’Indorca. Mais cela ne nous a pas empêchés de poursuivre le combat, le dos au mur.

C’étaient des moments difficiles, mais aussi magnifiques : nous étions sans emploi, mais la solidarité ouvrière nous maintenait en vie, et nous avons commencé à réfléchir à notre potentiel : si nous produisions les marchandises et que les patrons sabotaient la production, pourrions-nous prendre en charge le processus ? En 2012, deux mois seulement après l’entrée en vigueur de la nouvelle Loi du Travail, les patrons ont fermé l’usine. Ils n’ont pas été les seuls à le faire : d’autres usines privées ont également fermé boutique. Il s’agissait d’un effort de sabotage coordonné, motivé par des objectifs politiques. Les patrons ne voulaient plus de Chávez, même si beaucoup d’entre eux avaient bénéficié de crédits et de contrats gouvernementaux pendant des années.

Lorsque le propriétaire s’est déclaré en faillite et a fermé boutique à Indorca, il est devenu évident qu’il voulait également démanteler l’usine. Cela s’était produit dans d’autres usines, et nous n’allions pas laisser cela se produire ici. C’est pourquoi nous avons mis en place une veille de 24 heures pour défendre les installations. Nous dormions sur des morceaux de carton et des hamacs sous l’auvent collectif, tout en mangeant les fruits que nous pouvions cueillir et les iguanes que nous chassions. Mais nous avons également bénéficié de la solidarité des travailleurs des autres entreprises.

Pendant tout ce temps, nous avons commencé à réfléchir à un modèle de production différent qui serait plus proche de nous : si nous prenions des décisions dans une assemblée à la défense d’Indorca, pourquoi ne pourrions-nous pas diriger collectivement l’usine au travers d’assemblées ? La situation était très dure, mais nous apprenions beaucoup. Entre-temps, les patrons ont intenté un procès pour violation de propriété privée contre 20 travailleurs, si bien que nous avons dû nous présenter aux tribunaux toutes les deux semaines pendant trois ans. Le propriétaire a également envoyé la Garde nationale, la police et le SEBIN (service de renseignements de l’État] pour nous harceler.

Levi García : Comme José l’a dit, nous avons décidé d’organiser un syndicat en 2011 ; celui qui existait répondait aux intérêts des patrons. Le syndicat des travailleurs a obtenu la majorité des voix, et nous avons entamé un processus de négociation collective. Nous avons avancé dans nos négociations, mais lorsqu’il a été question d’incitations économiques, le processus s’est arrêté. Finalement, le Ministère du travail a dû intervenir pour faire pression, et nous sommes parvenus à un accord. Peu de temps après, cependant, l’entreprise a commencé à licencier des travailleurs. Les patrons ont également essayé d’amener certains d’entre nous à collaborer au processus, ce que nous n’avons évidemment pas fait. Finalement, ils ont mis l’usine à l’arrêt. C’est alors que nous avons décidé de nous organiser pour protéger Indorca : nous savions que si nous ne le faisions pas, les hommes du propriétaire démantèleraient l’usine.

Finalement, le 23 mars 2015, nous avons obtenu le contrôle d’Indorca : le ministère du Travail du gouvernement Maduro nous a reconnus comme étant les administrateurs légitimes de l’usine et a appliqué l’article 149 de la loi sur le travail.

Photo: Voces Urgentes

Eliezer Perdomo : Le 30 juillet 2012, les patrons ont licencié tous les travailleurs, les ont mis dans un bus et ont fermé l’usine. Ces travailleurs n’ont jamais été payés. Il était évident que nous devions protéger les moyens de production, alors nous avons installé une sorte de campement sous l’auvent collectif. Nous avons dû dormir dans le froid et chasser notre propre nourriture, mais nous n’allions pas laisser Oscar Jiménez faire ce qu’il voulait et démanteler Indorca. Nous étions sans le sou, fatigués, mais nous avons continué. Notre esprit de corps grandissait. C’est alors que nous avons commencé à prendre des décisions en assemblée permanente. Nous avons établi un plan : certains seraient chargés de protéger l’usine, d’autres iraient à Caracas pour se faire entendre, d’autres encore vendraient des billets de tombola pour financer la lutte.

Levi García : L’année 2013 a été très difficile. Nous n’avions pas de travail et pas de revenus, et je me souviens que le mois de décembre a été très dur car je n’avais pas d’argent pour acheter de nouveaux vêtements à mes enfants. Cependant, tout cela a aussi été une merveilleuse expérience d’apprentissage. La solidarité mutuelle et la fraternité ont émergé de la veillée que nous avons effectuée sous l’auvent. Plus tard, mais toujours pendant le blocage avec les patrons, nous avons commencé à faire des petits boulots. Cela signifiait que même si les choses étaient difficiles, nous pouvions ramener quelque chose à la maison.

Josefa Hurtado : Ces années étaient vraiment difficiles : nous n’avions pas de salaire, nous n’avions pas de travail, mais nous étions déterminés à aller de l’avant. Le propriétaire voulait que nous échouions, alors que nous voulions continuer à produire. Au final, nous avons réussi. C’est nous, les travailleurs, qui avons réactivé l’usine. Nous l’avons fait sans patrons et sans ingénieurs.

Victor Mujica : Pendant que nous faisions notre garde permanente pour protéger les actifs de l’usine, nous avons reçu beaucoup de solidarité des travailleurs d’autres usines, y compris Calderys, qui était déjà sous contrôle ouvrier. Nous avons également reçu le soutien des travailleurs de Sidor et des travailleurs d’autres entreprises. Nos camarades nous trouvaient parfois des petits boulots pour que nous ayons un revenu. La solidarité de classe était très importante.

Finalement, en 2015, le gouvernement a appliqué l’article 149, qui nous a accordé le contrôle de l’usine. Lorsque le ministère du Travail applique l’article 149, il ouvre la voie au contrôle des travailleurs. D’abord, un Conseil de trois personnes est établi avec deux représentants des travailleurs et un représentant du propriétaire. Comme le représentant du propriétaire ne s’est pas présenté, nous avons pu occuper le troisième siège avec un autre représentant des travailleurs. C’est ainsi que nous avons finalement pris le contrôle d’Indorca. La lutte pour y parvenir a été longue : presque trois ans à défendre les moyens de production, des mois à dormir dehors, à chasser l’iguane, à être harcelés par la police locale…

La lutte en valait la peine, mais les choses n’ont pas été faciles par la suite. Ces voyous de propriétaires avaient retiré les câbles à haute puissance et d’autres machines. Nous étions aussi devenus un exemple toxique – à cause de notre victoire de classe – donc il nous a fallu du temps pour obtenir de nouvelles commandes. Finalement, en 2016, nous avons signé des contrats avec Venalum et Sidor.

José Cedeño : La capacité de résistance d’Indorca est devenue un mythe à Ciudad Guayana [Puerto Ordaz]. Nous avons eu la vie très dure – nous avons été harcelés et persécutés – mais le plus important est que nous sommes restés ensemble en tant que travailleurs. Pourquoi ? Parce que nous savions qu’Indorca était important pour les industries de base et pour le pays.

Lorsque nous avons finalement été reconnus par le gouvernement en vertu de l’article 149, nous avons obtenu le contrôle de l’usine. Nous avons ensuite dû surmonter d’autres obstacles, d’ordre économique ou administratif. Nous savions comment produire, mais le domaine de la gestion était très neuf pour nous. Pour enregistrer toutes nos recettes et dépenses, nous les avons simplement notées dans un cahier. Dans une assemblée mensuelle des travailleurs, nous prenions toutes les décisions importantes, en appliquant les principes démocratiques que nous avions appris sous l’auvent.

Nous devions également aller dans le monde pour obtenir de nouveaux contrats. Ce n’était pas facile car nous étions dans une sorte de limbes en tant qu’entreprise qui n’était ni privée ni publique. Cependant, nous avons fini par obtenir nos premiers contrats. Ce fut une bataille de trois ans, mais qui en valait la peine !

Assemblée mensuelle à Indorca (Voces Urgentes)

Réactivation de l’usine et contrôle démocratique

À Indorca, le contrôle démocratique et la gestion collective d’une usine ne relèvent pas d’une utopie future. Au contraire, les travailleurs dirigent l’entreprise sans patron et prennent toutes les décisions importantes lors d’une assemblée mensuelle où chaque travailleur a une voix et un vote égaux.

José Cedeño : La décision du gouvernement d’appliquer l’article 149 a été prise lorsque Jesús Martínez, de l’Université bolivarienne des travailleurs Jesús Rivero [université gérée par les travailleurs], était ministre du Travail. Son soutien au processus a été fondamental. Lorsque le jugement a été rendu, nous avions déjà décidé de gérer l’entreprise de manière démocratique. Bien que l’article 149 établisse qu’une junte de trois travailleurs élus démocratiquement sera chargée de l’administration de l’entreprise, à Indorca, c’est l’assemblée qui a le dernier mot.

Pendant les trois années où nous avons occupé l’usine, nous avons appris l’égalité et la solidarité. En tant que soudeurs, mécaniciens et superviseurs, nous avons tous connu les mêmes difficultés et nous avons pris les décisions importantes ensemble. Les choses allaient être différentes dans la nouvelle Indorca ! L’égalité ne se limiterait pas à la prise de décisions, elle concernerait aussi les salaires… Nous serions tous payés de la même façon, et c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent. Alors que les entreprises privées et même les entreprises publiques ne montrent pas leurs comptes aux travailleurs, ici, nous examinons nos comptes collectivement une fois par mois. Chaque bolívar (monnaie vénézuélienne) qui a été débité ou crédité est reflété sur le tableau blanc [dans la salle de réunion d’Indorca].

Lors de notre assemblée mensuelle, nous parlons également du flux de travail, nous abordons tout problème auquel nous pouvons être confrontés à un moment donné, nous débattons de l’acceptation ou du refus d’un contrat et nous décidons de nos salaires en fonction des dépenses et des recettes prévues.

Victor Mujica : Quand Indorca était une entreprise privée, on attendait de nous que nous soyons à nos postes huit heures par jour et que nous travaillions avec des œillères. Lorsque l’article 149 a finalement été appliqué, nous avons eu beaucoup à apprendre. Parmi ceux qui sont restés à Indorca, le travailleur le plus qualifié avait un diplôme d’études secondaires, mais cela ne nous a pas empêchés de diriger l’entreprise ! Nous avons dû apprendre la comptabilité (que nous faisions dans un cahier !), et nous avons dû apprendre à faire l’analyse des coûts : combien d’heures de travail étaient nécessaires pour fabriquer un produit et quels intrants étaient nécessaires, etc.

Jesús Varela : Le nouvel Indorca est entre nos mains. Qu’est-ce que cela signifie vraiment ? Nous ne nous contentons pas de produire, nous contrôlons également le processus de production. Avant, en tant que travailleurs, nous étions des actifs jetables. Maintenant, nous ne faisons pas que produire de la valeur, nous comprenons aussi le cycle de production. Nous sommes nos propres patrons… et ça marche ! Bien sûr, cela ne signifie pas que tout a été facile une fois que l’article 149 est entré en jeu. Apprendre les tenants et les aboutissants du processus de gestion ne se fait pas du jour au lendemain.

Eliezer Perdomo : Ici, nous prenons toutes les décisions collectivement : tout, du salaire mensuel à la somme destinée à l’entretien du bus d’Indorca, en passant par le montant des liquidités à conserver à la banque. Pour moi, le plus important dans l’autogestion est que nous ne sommes pas dirigés et que nous pouvons résoudre nos propres problèmes. Il n’y a pas d’exploitation ou d’oppression sur le lieu de travail. Je me sens libre ici. Cela ne s’est jamais produit auparavant, lorsque Indorca était aux mains du secteur privé. Tout cela rend mon travail beaucoup plus agréable !

Yaneth Carreño : Une entreprise démocratique et autogérée n’est pas une chose courante dans le capitalisme, car elle met le travailleur à la barre. Je suis arrivé à Indorca il y a six ans avec un contrat temporaire. Je venais de prendre ma retraite après une longue carrière dans l’administration publique et j’allais aider à mettre de l’ordre ici. Lorsque je suis arrivé, je me suis assis devant les livres où l’on tenait le compte des dépenses et des ressources disponibles. J’ai pu constater que les travailleurs étaient très méticuleux, mais qu’ils avaient besoin d’outils comptables pour mettre de l’ordre dans leurs affaires.

Petit à petit, je me suis attachée à Indorca. La solidarité, la volonté d’apprendre sans relâche et les processus démocratiques étaient nouveaux pour moi. Mais j’ai appris quelque chose d’encore plus important : ce sont les travailleurs qui produisent de la valeur, ce sont eux qui produisent les biens dont le Venezuela a besoin ! Dans notre société, l’ouvrier d’usine est invisible. Le patron, le directeur ou l’ingénieur peut passer huit heures dans un bureau, et il peut même être fatigué à la fin de la journée. Mais qu’est-ce que cela représente par rapport à l’opérateur de machine qui est exposé à une forte chaleur et à un épuisement intellectuel et physique ? Qui d’autre que le travailleur pense à des alternatives viables maintenant que le blocus rend impossible l’obtention de certains intrants et pièces ? Qui d’autre que l’ouvrier reste dans l’usine pendant de longues heures lorsqu’une commande est attendue ?

Il y a cette idée que les ouvriers d’usine font un travail mécanique qui ne demande pas d’effort intellectuel. C’est faux ! Les travailleurs industriels doivent résoudre toutes sortes de problèmes, qu’ils soient mécaniques, chimiques ou opérationnels. En plus de cela, les travailleurs d’Indorca connaissent la comptabilité et la gestion collective.

J’ai travaillé pendant 25 ans dans l’administration publique et j’ai plus appris des travailleurs d’ici que de toute ma carrière antérieure. Mon travail ici est humble : Je travaille dans l’administration de l’entreprise et j’aide à la comptabilité. Cela se résume à préparer soigneusement notre assemblée mensuelle où nous passons en revue la situation économique d’Indorca avec beaucoup de précision.

Cruz Gonzales : Le démarrage de la nouvelle Indorca a été une belle expérience. Même si les choses ne sont pas faciles à cause de la crise générale du pays, travailler sans patron est beaucoup plus agréable. Maintenant, nous avons tous le sentiment d’être une pièce importante du casse-tête. Nous travaillons dur, nous nous entraidons et nous prenons des décisions collectivement. J’ai beaucoup appris ici, et je veux continuer à apprendre. J’ai appris le soudage, mais je comprends aussi mieux la comptabilité. Mais surtout, j’ai appris comment gérer une entreprise collectivement et sans patron.

Jesús Varela : Il est très courant de dire que les travailleurs ne peuvent pas diriger une usine. L’expérience d’Indorca démontre le contraire : non seulement nous sommes là depuis sept ans, mais alors que la plupart des entreprises publiques et privées ont fermé leurs portes à cause de la crise et de la pandémie, nous avons gardé nos portes ouvertes !

Orlando Pereira : En tant que travailleur, comprendre ce qui se passe réellement dans l’entreprise est valorisant. Nous savons ce qu’il y a sur notre compte bancaire à tout moment. Nous connaissons le travail que nous avons à faire, et personne ne nous donne d’ordres. Cela ne veut pas dire que c’est un monde sans conflits. Nous avons des désaccords, parfois de gros désaccords. Cependant, le fait de disposer d’un espace pour débattre et résoudre les problèmes ensemble nous aide à faciliter le processus. Dans de nombreux cas, les débats peuvent conduire à trouver de meilleures solutions aux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Gladys Rangel : L’égalité est une chose réelle ici à Indorca… Nous vivons réellement selon sa règle ! Lorsque j’ai été engagée il y a environ deux ans, j’ai été interviewée par José et Yaneth. La première chose qu’ils m’ont dite, c’est qu’Indorca n’est pas n’importe quelle entreprise, qu’il s’agit d’une usine gérée démocratiquement, autogérée, où tous les travailleurs prennent des décisions ensemble lors de l’assemblée mensuelle et où nous recevons tous le même salaire. Ils m’ont également dit que je ne deviendrais pas riche, ce qui est vrai [rires]. Depuis lors, Indorca est devenue ma deuxième maison : J’y ai élevé mon bébé et j’ai appris des travailleurs. Ici, j’ai découvert comment la classe ouvrière peut gérer une usine – même si le Venezuela est confronté à l’une des crises les plus dures de son histoire !

Photo : Voces Urgentes

Réactiver l’usine

José Cedeño : Lorsqu’il est devenu évident que nous, les travailleurs, allions pouvoir prendre le contrôle de l’usine, le propriétaire a envoyé ses voyous et ils ont volé 80% des câbles de haute puissance qui alimentaient les machines. Ils ont également emporté des outils, des climatiseurs, des uniformes, des outils de mesure et du matériel de soudure. En plus de cela, ils ont cassé les fenêtres et détruit tout ce qu’ils pouvaient. C’était très douloureux pour nous !

La même chose s’est produite à Calderys et Equipetrol, deux usines qui avaient subi le même processus. Nous nous sommes réunis avec eux pour évaluer la situation et nous avons dit : Nous n’avons pas d’argent, mais ensemble nous avons beaucoup de connaissances acquises. Relançons les trois usines ensemble ! Ce dont Indorca avait besoin et qu’Equipetrol avait, ils l’ont partagé avec nous. Ce dont Calderys avait besoin et que nous avions, nous l’avons partagé avec eux. Nous avons aussi reçu l’aide des ouvriers d’Alcasa, Venalum et Sidor.

Notre principal goulot d’étranglement était la réactivation de la machinerie lourde. Pour ce faire, Calderys a pu nous aider à obtenir 500 mètres de câble. Voilà comment, en une semaine, nous avons pu réactiver Indorca : beaucoup de travail, beaucoup de solidarité… et bien sûr, de nombreuses années d’expérience mises à profit !

Photo : Indorca produit et répare des pièces pour les industries de base du Venezuela et peut desservir des industries dans tout le pays. (Voces Urgentes)

Entretien réalisé pour Venezuelanalysis par Cira Pascual Marquina et Chris Gilbert

Photos: Voces Urgentes

Source : https://venezuelanalysis.com/interviews/15542

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/06/05/maintenant-nous-sommes-nos-propres-patrons-et-ca-marche-lepopee-dindorca-au-venezuela/

Les Sans Terre du Brésil à l’école du Venezuela: « ici, le peuple est vraiment le sujet de la révolution. »

Les Sans Terre du Brésil à l’école du Venezuela: « ici, le peuple est vraiment le sujet  de la révolution. »

Photo: Messilene Gorete, coordinatrice de l’équipe des Sans Terre du Brésil au Venezuela. « Parfois, à gauche, nous avons des schémas très fermés sur le niveau de préparation et de planification nécessaire pour avancer, et cela peut devenir un obstacle. Au Venezuela, les gens savent que tout cela est nécessaire, mais la créativité – dans un pays où les gens sont très spontanés – est une grande vertu de la révolution bolivarienne. Et la commune vénézuélienne est un modèle dont notre continent a besoin.« 

Le Mouvement brésilien des Travailleurs Sans Terre est une puissante organisation paysanne qui lutte pour une réforme agraire radicale et populaire. L’organisation a une longue tradition internationaliste et envoie des brigades de solidarité dans le monde entier pour accompagner les mouvements paysans. Au Venezuela, l’équipe des Sans Terre a été invitée par Hugo Chávez et travaille depuis près de 18 ans. Elle y joue un rôle important dans l’aide aux mouvements communaux et paysans de ce pays des Caraïbes. Entretien avec Messilene Gorete, qui coordonne cette équipe.

L’internationalisme a toujours été important pour le Mouvement des Sans Terre. Ici, au Venezuela, la Brigade Apolônio de Carvalho accompagne les mouvements paysans depuis près de deux décennies. Comment le Mouvement des Sans Terre conçoit-il l’internationalisme ?

L’internationalisme est dans l’ADN de notre organisation. Depuis la naissance de l’organisation, nous appuyons les luttes qui ont lieu au-delà des frontières du Brésil comme si elles étaient les nôtres. Sur le drapeau des Sans Terre, on voit un homme et une femme sur fond de carte du Brésil, mais aussi une machette paysanne qui s’étend au-delà de la frontière. Nous avons intégré l’internationalisme à notre stratégie politique de manière plus formelle, car nous comprenons que la lutte pour la réforme agraire ne peut être menée de manière isolée. Il est nécessaire de construire des liens de solidarité, d’apprendre avec les autres et de lutter ensemble.

Notre internationalisme découle d’une longue tradition en Amérique latine et dans le monde. La révolution cubaine est un exemple clé pour les Sans Terre; l’internationalisme extraordinaire du peuple cubain nous a beaucoup enseigné. Nous avons également appris des luttes de libération en Amérique Centrale, en particulier des brigades internationalistes qui ont accompagné les révolutions sandiniste et salvadorienne. Bien sûr, l’internationalisme bolivarien du processus vénézuélien a également laissé sa marque sur notre organisation. Nous comprenons l’internationalisme à la fois comme un principe et comme une pratique. En tant qu’organisation révolutionnaire, nous ne pouvons survivre que si nous construisons et apprenons avec les autres de manière solidaire.

La brigade Apolônio de Carvalho, l’équipe des Sans Terre basée au Venezuela, tire son nom d’un grand révolutionnaire brésilien : Apolônio est parti en Espagne pour lutter contre Franco avec les Brigades Internationales. Lorsque nous sommes arrivés au Venezuela, nous avons pris ce nom pour lui rendre hommage.

Photos : Le drapeau des Sans Terre du Brésil

L’un des défis auxquels le Venezuela est confronté aujourd’hui est de surmonter la logique rentière qui a transformé l’économie vénézuélienne en une économie dépendante et « portuaire ». Le Mouvement des Sans Terre, fort de sa vaste expérience, accompagne les organisations paysannes et communales dans tout le Venezuela, en promouvant une agriculture durable qui peut rompre avec la dépendance et construire la souveraineté alimentaire.

Comment travaillez-vous avec ces organisations locales ?

La Brigade Apolônio de Carvalho est présente au Venezuela depuis 2005. Hugo Chávez avait demandé que le Mouvement des Sans Terre apporte son expérience au Venezuela et accompagne les organisations paysannes dans la production alimentaire, avec pour objectif la transition vers la souveraineté alimentaire. Nous avons accompagné diverses organisations paysannes dans le pays. Nous avons fait de la production de semences une priorité afin que l’agriculture locale puisse assurer la souveraineté alimentaire du pays. Mais la production de semences ne peut être un objectif isolé. L’objectif est de changer l’ensemble du modèle de production. L’ensemble du modèle doit être radicalement modifié. Pour cela, il faut appliquer un schéma agroécologique intégral.

Dans notre travail, nous nous concentrons également sur les chaînes productives, terme utilisé par Chávez pour désigner le cycle intégral de production, de commercialisation et de consommation des aliments. C’est une chose à laquelle nous devons penser lorsque nous tentons de construire la souveraineté alimentaire. Sortir de l’économie rentière basée sur le pétrole passe par développer une nouvelle conscience. Cependant, cette conscience ne viendra que lorsque de nouvelles pratiques de production et d’organisation commenceront réellement à émerger.

Photos: En 2005, Hugo Chávez a visité le campement du MST de Lagoa do Junco, à Río Grande do Sul, au Brésil. Un accord de coopération a été signé lors de cette visite. (MST)

Avec quels types d’organisations et d’institutions le Mouvement des Sans Terre travaille-t-il au Venezuela ?

À nos débuts, nous avons travaillé avec le mouvement paysan Frente Campesino Ezequiel Zamora. Nous avons également travaillé avec des institutions gouvernementales et des organisations communales. Nous avons assumé les communes comme une priorité. Nous soutenons les organisations communales au Venezuela, mais nous apprenons aussi d’elles. Le modèle communal est quelque chose dont tout le continent a besoin ; c’est une façon de faire qui transforme vraiment le système existant, et la révolution bolivarienne en a fait une pratique. C’est très important pour les Sans Terre du Brésil.

Ce que nous avons fait avec les communes, c’est les aider comme nous le pouvons. Mais il est encore plus important d’apprendre des pratiques quotidiennes des gens lorsqu’ils se réunissent, construisent une commune sur leur territoire et développent une stratégie de production ayant pour objectif le bien commun. Dans une commune, tout cela se passe en construisant une nouvelle hégémonie. Au fur et à mesure que les conseils communaux, les entreprises de propriété sociale et le parlement communal se développent, le projet prend forme comme quelque chose de viable dans l’esprit des gens. Je pense que le plus grand enseignement de la révolution bolivarienne pour ceux qui luttent, y compris les Sans Terre, est la commune.

Le Mouvement des Sans Terre s’est engagé dans l’agriculture écologique. Comment faites-vous pour promouvoir cela ici au Venezuela ?

Il n’est possible de construire un projet souverain que si nous changeons réellement le modèle productif dans les zones rurales. Pour ce faire, une formation et une préparation techniques sont nécessaires, mais l’éducation politique est également indispensable. Pour qu’un tel changement se produise, les gens doivent comprendre que si nous luttons pour un modèle social différent, si notre horizon est le socialisme et si nous travaillons avec l’idée d’une nation souveraine, il est urgent de repenser nos modes de production. Pour résoudre ce casse-tête, l’agroécologie est un élément important. Par ailleurs, l’agriculture technologique doit devenir une politique d’État. En d’autres termes, l’agroécologie n’est pas seulement une méthode pittoresque à appliquer dans la production de conucos [parcelles traditionnelles de production familiale] ; le modèle doit être viable et permettre de nourrir l’ensemble de la société de manière durable. En ce qui concerne l’agriculture durable, notre tâche consiste à la promouvoir, à offrir un soutien technique et une éducation politique. Les Sans Terre ont également fait don de semences à l’Union Communarde pour aider à la transition vers l’agriculture durable.

Lorsque nous organisons des ateliers avec les paysans, nous enseignons les techniques de l’agriculture durable : de la production d’intrants agricoles biologiques aux méthodes non toxiques d’éradication des parasites. Il est intéressant de noter que la crise et le blocus ont fait tomber certains des obstacles au passage à l’agriculture durable. Désormais, de nombreux paysan(ne)s comprennent qu’il est possible et nécessaire de produire sans produits chimiques. Néanmoins, le passage à des pratiques écologiques dans la production à grande échelle reste un défi immense. Le but n’est pas de forcer les gens à changer leur modèle agricole, mais d’aider à créer les conditions pour qu’ils comprennent que ce changement est viable et nécessaire. Après tout, si cela ne se produit pas, les producteurs continueront à être dépendants des sociétés transnationales et le pays continuera à importer d’énormes quantités d’intrants agricoles. Il va sans dire que les pratiques agricoles traditionnelles ont des effets néfastes sur la vie des paysan(ne)s, mais aussi sur l’environnement.

Un modèle social différent exige un changement dans la façon dont la production se déroule dans les zones rurales. C’est pourquoi nous offrons des ateliers technico-politiques aux communes et aux autres organisations paysannes.

Les Sans Terre font désormais partie du paysage des mouvements populaires au Venezuela, dans une révolution qui se considère comme bolivarienne et, pour cette raison, latino-américaine. Qu’ont appris les Sans Terre de ce processus ?

Cela fait presque 18 ans que la première équipe de Sans Terre a atterri au Venezuela. Notre méthode de formation des brigades est la suivante : les compagnes et compagnons internationalistes Sans Terre restent ici pendant environ deux ans, puis nous retournons au Brésil, pour partager notre apprentissage avec d’autres membres de l’organisation. Dans l’ensemble, nous pensons que nous avons appris beaucoup plus que ce que nous avons enseigné ici.

Les membres de l’organisation qui viennent au Venezuela apprennent du processus bolivarien. Partager l’expérience des Sans Terre dans un pays en plein processus révolutionnaire constitue pour nous une école. Nous apprenons beaucoup des succès de la révolution bolivarienne, mais nous apprenons aussi des contradictions de la vie quotidienne des gens. Nous apprenons ce que nous devons et ne devons pas faire dans une société en transition vers le socialisme.

Parmi les choses les plus concrètes que nous avons apprises, il y a la façon dont le peuple vénézuélien a été l’acteur central de son processus révolutionnaire – en particulier les organisations politiques de base – et comment un processus en mouvement constant élève le niveau de conscience du peuple par la participation directe. Il ne s’agit pas d’une simple spontanéité, mais d’une participation intense, liée à une organisation territoriale et nationale. C’est une grande leçon pour nous : les gens doivent être impliqués dans les processus d’organisation dans toutes les sphères de la vie. Et oui, la commune est un espace où nous avons beaucoup appris. Dans les espaces communaux, les gens comprennent la nécessité de s’organiser pour construire une société vraiment différente.

Nous avons également appris de la créativité quotidienne des gens dans le processus bolivarien. Parfois, à gauche, nous avons des schémas très fermés sur le niveau de préparation et de planification nécessaire pour avancer, et cela peut devenir un obstacle. Au Venezuela, les gens savent que tout cela est nécessaire, mais la créativité – dans un pays où les gens sont très spontanés – est une grande vertu de la révolution bolivarienne.

Nous avons également beaucoup appris des processus électoraux. Le Mouvement des Sans Terre accompagne ces processus parce que le conflit électoral est aussi une bataille pour la défense du projet révolutionnaire. Ici, les élections ne sont pas liées à des intérêts individuels ou de groupe, mais à des intérêts collectifs. C’est très différent du Brésil, où les élections sont une sorte de marché et où la finance tend à gagner et à conserver le pouvoir. Ce qui est en jeu dans un processus électoral au Venezuela, c’est un projet politique. Ici, les élections ne sont pas un marché.

Le Venezuela nous a appris qu’une campagne n’est pas seulement un outil pour être élu, c’est aussi un moment pour se rapprocher des organisations de base et stimuler la participation du peuple. Le Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV, principal parti chaviste) est le parti le plus avancé du continent lorsqu’il s’agit de défendre une révolution dans un tourbillon électoral. Bien sûr, les élections se déroulent ici dans les paramètres de la démocratie bourgeoise, mais les campagnes aident à construire un autre type de démocratie.

Nous avons aussi appris de l’anti-impérialisme et des pratiques patriotiques de la révolution bolivarienne, qui sont très tangibles dans la vie quotidienne du peuple vénézuélien. Le Brésil n’a pas connu de lutte historique pour son indépendance, et c’est peut-être pour cela que nous avons une société très fragmentée, une société qui n’a pas la défense de la patrie comme valeur fondamentale.

D’un point de vue politique, notre société est beaucoup plus dominée. Au Venezuela, nous avons appris comment construire un sentiment patriotique – non pas au sens du nationalisme bourgeois, mais avec l’objectif d’avoir un pays véritablement indépendant à tous les niveaux : économique, politique et social.

Photo: L’école technique agricole Ernesto Guevara d’El Maizal est gérée en collaboration avec les Sans Terre. (Commune d’El Maizal)

Le Brésil a des élections présidentielles le 2 octobre 2022. La course opposera l’extrême droitier Jair Bolsonaro au progressiste Lula da Silva. Quelle est l’importance de cet événement pour le Brésil et pour le continent ?

Le Brésil traverse une grave crise sociale et économique : les conditions de vie de la population sont catastrophiques. Des dizaines de milliers de personnes vivent dans la rue, dans des conditions de misère absolue, tandis que 60 millions de personnes sont directement touchées par la crise capitaliste : le chômage et l’inflation des prix alimentaires sont endémiques et les idées fascistes continuent de progresser. Bien entendu, le gouvernement d’extrême droite de Bolsonaro n’a aucun intérêt à résoudre les nombreux problèmes sociaux de notre pays. Au contraire, ses politiques favorisent le marché et la bourgeoisie, tandis qu’il encourage les idées fascistes et promeut un discours de violence.

C’est pourquoi nous pensons que les prochaines élections présidentielles revêtent une importance stratégique pour le Brésil et pour l’Amérique latine dans son ensemble. Si Lula gagne, la carte du conflit continental changera : cela permettra à la gauche et aux projets progressistes de continuer à avancer. La confrontation avec l’impérialisme et son projet économique broyeur se fera également dans des conditions plus favorables.

Le peuple brésilien doit choisir Lula comme président. Ce ne sera pas facile, mais il y a de bonnes chances que nous réussissions. En tout cas, pour atteindre notre objectif, nous devons travailler dur ; nous luttons contre un ennemi très puissant. Il dispose d’un solide soutien de 30% d’électeurs et de nombreux pouvoirs de facto, et de tentacules de grande envergure.

Le Mouvement des Sans Terre participe à la bataille électorale en organisant des comités de base. Les débats au sein de ces comités vont de l’avenir du pays aux politiques qu’un gouvernement populaire du PT [Parti des Travailleurs] devrait promouvoir. Les élections du 2 octobre sont très importantes, mais une victoire ne serait qu’un début. Les gens devront être prêts à défendre cette victoire. La situation du pays ne sera pas résolue avec des politiques d’assistanat, mais avec des politiques qui restructurent les choses en faveur du peuple. La crise du Brésil fait partie de la crise du capitalisme. Pour aller de l’avant avec les grandes réformes dont nous avons besoin, la mobilisation sera essentielle.

Enfin, le Brésil a un rôle important à jouer en matière d’unité latino-américaine. Il est urgent de réactiver les projets qui rassemblent le continent. Chávez a promu l’intégration économique et politique avec des mécanismes tels que la CELAC [Communauté des États Latino-américains et des Caraïbes] et l’UNASUR [Union des Nations Sud-américaines]. Alors que l’impérialisme états-unien perd son hégémonie, les gouvernements progressistes du continent doivent unir leurs forces. C’est pourquoi une victoire de Lula et du Parti des Travailleurs (PT) en octobre est importante non seulement pour le Brésil mais aussi pour l’ensemble de l’Amérique latine.

Propos recueillis par Cira Pascual Marquina

Source : https://venezuelanalysis.com/interviews/15536

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/27/les-sans-terre-du-bresil-a-lecole-du-venezuela-ici-le-peuple-est-vraiment-le-sujet-de-la-revolution/

Comment Trump proposa à Guaido une attaque militaire contre le Venezuela

Dans ses mémoires récemment publiées, l’ex-Secrétaire à la Défense (républicain), le lieutenant colonel Mark Esper (à gauche sur la photo) révèle les détails sur une attaque militaire envisagée contre le Venezuela et proposée par le président Trump lors d’une réunion à la Maison Blanche avec le putschiste vénézuélien d’extrême droite Juan Guaido.

Le 9 juin 2020, lors d’une réunion du Conseil National de Sécurité, Robert O’Brien, conseiller présidentiel, propose une attaque militaire contre le complexe de la raffinerie de Jose, dans l’est du Venezuela. C’est ce qu’explique Esper lui-même, qui était présent à la réunion.

L’objectif tactique était de paralyser l’économie pétrolière du Venezuela et, grâce au chaos et à la souffrance populaire, d’atteindre l’objectif stratégique : renverser le président Maduro et imposer Juan Guaidó comme président du Venezuela.

L’opération serait exécutée par une frappe aérienne sur le complexe pétrolier ou par un assaut amphibie avec des troupes spéciales de la marine des USA. Un acte de guerre conforme aux appels continus de Trump à une action militaire depuis 2017.

Le secrétaire d’État, M. Esper, le président des chefs d’état-major interarmées, M. Milley, et le directeur de la CIA, M. Haspel, ont considéré que l’attaque serait un acte de guerre contre-productif, car elle unirait le peuple pour défendre le président Maduro.

Photo : une des deux réunions de Guaido à la Maison Blanche, accompagné de ses alliés d’extrême droite Borges et Vecchio. Les vénézuéliens firent comprendre aux Etats-Uniens qu’ils serait bien que ceux-ci fassent le travail à leur place, à savoir qu’ils interviennent militairement pour éliminer Maduro.

Ce groupe n’a donc pas approuvé l’attaque militaire, préférant des attaques cybernétiques (sur les systèmes numériques de l’infrastructure économique) et des opérations clandestines soutenues par les USA mais exécutées par les forces de droite à l’intérieur du Venezuela.

Le général Milley a proposé en outre des opérations de guerre irrégulière (du type de la Contra au Nicaragua) exécutées par des mercenaires vénézuéliens formés en Colombie. Cette idée fut proposée à Guaidó plusieurs fois lors de la rencontre avec Trump à la Maison Blanche le 5 février 2020.

Ces cyberattaques/incursions eurent bien lieu (sabotages électriques, attaques depuis la Colombie, etc.). Le Washington Post publia in extenso un premier contrat signé quelques mois auparavant par le Juan Guaido avec des mercenaires états-uniens pour mener une attaque et assassiner Nicolas Maduro : https://www.washingtonpost.com/…/a86baff6-40fa-4116…/

La Colombie narco-paramilitaire est la base principale d’où partent les incursions armées contre le gouvernement du Venezuela. Plusieurs camps d’entraînement ont été créés à cette fin. La Colombie est occupée par 7 bases militaires états-uniennes. Elle est devenue en 2022 « l’Allié stratégique principal de l’OTAN » pour reprendre les termes récents de la Maison Blanche. Comme le rappelle le spécialiste de l’Amérique Latine Maurice Lemoine, c’est à Bruxelles, le 14 février 2022, et en présence du président Duque, que le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg déclare : « Nous avons échangé des points de vue sur l’approfondissement de la coopération entre la Russie et la Chine, et notamment sur leur soutien au régime répressif du Venezuela ».

A noter que la France a soutenu le putschiste Guaido (proche des paramilitaires et narcotrafiquants colombiens, aujourd’hui lâché par ses alliés d’extrême droite pour sa corruption extrême) dans ces tentatives de renverser un gouvernement élu. Photos : Juan Guaido à Paris (Macron, Le Drian) et avec l’ambassadeur Romain Nadal à Caracas.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/13/comment-trump-proposa-a-guaido-une-attaque-militaire-contre-le-venezuela/

Souverainetés politique et alimentaire : le pari communard du Venezuela.

Ignorée par la gauche occidentale, la stratégie fondamentale de la révolution bolivarienne repose depuis 22 ans sur le retour dans le champ politique de la majorité sociale exclue par une élite coloniale. Cet objectif d’approfondir la démocratie vise à sortir d’un jeu politique faussé par l’interférence de pouvoirs non-élus (insurrections des secteurs putschistes d’extrême droite, lobbies et monopoles de l’économie privée, concentration capitaliste des médias, blocus, sanctions, sabotages, incursions paramilitaires et menaces de guerre des États-Unis et de leurs satellites européens et latino-américains, etc..). Cette volonté démocratique est palpable dans les témoignages des auto-gouvernements populaires qui se créent un peu partout sur le territoire.

Souverainetés politique et alimentaire : le pari communard du Venezuela.
Photo: Alcadio Lemus est un des parlementaires de la commune de Monte Sinaí. José Luis Pinto est enseignant et cultive des haricots et des avocats sur sa petite parcelle familiale. Il est parlementaire de Monte Sinaí. Ariaska Llovera est parlementaire de la commune. Maritza Solano est productrice de café, porte-parole du conseil communal de Peñas Blancas et parlementaire de la commune de Monte Sinaí. Luis González est communard, travaille au parc Guacamayal et s’occupe de la pépinière communale. Domingo Llovera dirige avec sa famille la chocolaterie Los Lloveras et fait partie de la commune. Llubidit Llovera est parlementaire communale et s’occupe des projets éducatifs. Luis Solórzano est producteur de fromage, porte-parole du conseil communal de Las Pichiguas et parlementaire communale. (Voces Urgentes).

Histoire et production

Les communard(e)s de la Comuna Monte Sinaí ont formé une jeune organisation qui s’efforce de développer la production communale et les relations sociales non marchandes. Le territoire de cette commune s’étend sur les États d’Anzoátegui et de Miranda, mais son épicentre se trouve dans la petite ville de Santa Bárbara, dans la vallée de Guanape. On y cultive le café, le cacao, les haricots noirs, divers tubercules et l’avocat. Comme les caféiers sont vieux et peu productifs, la commune a construit une pépinière pour faire pousser les nouveaux plants de café.

Maritza Solano : Ces terres d’altitude embrassent la commune de Rio Guanape, mais celle-ci était trop grande et s’est divisée en cinq communes plus petites. La nôtre est une commune jeune qui doit faire face à de nombreux défis. Par exemple, certaines personnes doivent marcher pendant des heures pour se rendre à la réunion hebdomadaire de Santa Bárbara, car les routes sont en mauvais état et il est difficile de se procurer de l’essence. Cependant, nos terres possèdent un énorme potentiel productif.

Alcadio Lemus : Le processus de formation de notre commune a commencé il y a environ un an. Depuis, nous avons travaillé très dur. Comme on dit, notre diamant est encore brut, mais la beauté du projet émerge. Notre parlement se réunit tous les mercredis, quoi qu’il arrive. C’est là que nous apportons nos idées, que nous débattons et que nous planifions.

Ariasca Llovera : Notre « commune mère » [la commune de Rio Guanape] était très grande, et ceux d’entre nous qui vivaient à Santa Bárbara devaient marcher des heures pour se rendre aux réunions. Ce n’était pas facile pour tout le monde. Aujourd’hui, certaines personnes peuvent faire un court trajet à pied, d’autres doivent encore marcher longtemps pour assister à une réunion.

Alcadio Lemus : Chávez a promu le pouvoir populaire. Son héritage est très important pour nous, nous travaillons dur pour organiser la commune à partir de la base. Nous sommes confrontés à de nombreux défis, mais nous avons le potentiel suffisant pour construire une commune solide. Ici, les gens travaillent dur mais la nature est généreuse. La principale culture de la région est le café. Historiquement, celui que nous cultivions était la variété régionale, mais nous sommes en train de passer au C27 [une nouvelle variété de café plus productive] avec l’aide de la CVC [la Corporation d’État Vénézuélienne du Café]. Ils nous aident à faire pousser des plants pour rénover nos petites parcelles, ce qui est très important car nos caféiers sont très vieux. Le cacao est également important ici, nous cultivons aussi l’ocumo (tubercule), l’igname, le manioc, les haricots noirs, les bananes plantains et les avocats. Il y a de petits producteurs de fromage dans la commune. Enfin, nous avons deux petites Unités de Production Familiale [UPF] : une usine de traitement du manioc et une usine de chocolat.

Lenin González : Notre commune a également un grand potentiel pour l’écotourisme. Notre principal atout est le parc Guacamayal, un parc municipal de loisirs abandonné pendant un certain temps mais qui est en train d’être récupéré grâce à une initiative conjointe du gouvernement local et de la commune.

Yuvidí Llovera : Nous pensons que notre commune va réussir, mais nous avons besoin de formation politique et technique pour progresser. Nous avons besoin d’ateliers pour mieux prendre soin de la nouvelle variété de café que la Corporation Vénézuélienne du Café introduit dans la région, et nous devons en apprendre davantage sur les processus administratifs qu’implique la construction d’une commune.

Photo : Café et cacao (Voces urgentes)

Sanctions des États-Unis : impacts sociaux et solutions locales

Luis Solórzano : En 2015, Barack Obama a publié un décret qui déclarait que le Venezuela constituait une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité des États-Unis. » (sic). Avec les sanctions, la vie s’est détériorée très rapidement. Nous nous demandions : Qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous manger ? Comment allons-nous obtenir les médicaments pour notre mère ou notre tante ? Puis est venu le blocus pétrolier, qui est une politique véritablement criminelle. Pendant ces années, le CLAP [aide alimentaire mensuelle du gouvernement aux familles populaires] est devenu très important pour tout le monde, mais cet apport de nourriture n’était pas suffisant. Je connais des familles qui faisaient des repas avec de l’eau de riz et rien d’autre. Ces années ont été très dures !

José Luis Pinto : La situation est devenue très pénible vers 2018. Obtenir de l’essence était presque impossible, et nous ne pouvions plus transporter nos récoltes au marché. La santé dans la commune a commencé à se détériorer à peu près au même moment, certaines personnes sont mortes et d’autres ont quitté le pays. Ce furent des années vraiment difficiles, mais maintenant les choses vont un peu mieux.

Domingo Llovera : Pendant les années les plus difficiles du blocus, nous n’avions plus d’intrants agricoles comme l’urea, les engrais ou les pesticides.

Luis Solórzano : La production est tombée à zéro pendant un certain temps. Je vous le dis en connaissance de cause parce que je suis un enseignant, mais aussi agriculteur. Je cultive des haricots noirs, de l’igname, de l’ocumo et des avocats. Pendant ces années, je suis passé à une agriculture de subsistance. En plus, nous souffrons des impacts du changement climatique. Nous avons connu des périodes de pluies intenses suivies de longues sécheresses. Et la déforestation et l’agriculture sur brûlis assèchent de nombreuses sources d’eau. Les pauvres sont toujours les grands perdants… Mais nous avons gardé la force de nous organiser.

Maritza Solano : Depuis un certain temps, il est devenu très difficile de se procurer des pesticides et autres intrants agricoles. D’abord, il n’y en avait pas, puis les prix ont grimpé en flèche. Cela signifie que la production ici, dans les terres hautes de la Valle Guanape, est devenue essentiellement biologique. Nous avons également appris à faire du compost à partir de déchets organiques. Tout cela a des avantages – puisque nous ne sommes pas exposés aux produits agro-toxiques mais il ne faut pas romantiser. La production a chuté ces dernières années. L’agriculture biologique nécessite des connaissances, des formations et des ressources. L’État, à travers la Corporation Vénézuélienne du Café, nous a proposé des ateliers. Ils nous ont aidés à passer du café local à la variété C27, qui est meilleure, mais nous devons acquérir davantage de connaissances pour tirer le meilleur parti de nos nouveaux caféiers.

Luis Solórzano : Nous avons appris plusieurs choses pendant le blocus. Par exemple, en tant que pays, nous ne pouvons pas dépendre exclusivement de la rente pétrolière. Pour garder la tête hors de l’eau, notre seule option dans les zones rurales est de travailler collectivement. Aujourd’hui, nous faisons plus attention aux ressources : nous apprécions le soutien de la Corporation Vénézuélienne du Café, nous prenons soin de nos quelques outils et nous bénissons la commune – car s’y trouve la solution. Cependant, construire une commune dans un pays en état de siège n’est pas facile. Notre principal défi est qu’il s’agit d’une commune rurale sur un territoire très étendu. Une grande partie de la population est concentrée à Santa Bárbara, mais il y a des gens qui doivent marcher deux ou même trois heures pour se rendre à une réunion.

Photo : pépinière communale de café en haut ; pépinière de Maritza Solano en bas. (Voces Urgentes)

Pépinières de café

Lenin González : L’année dernière, nous avons obtenu le soutien de la Corporation Vénézuélienne du Café pour renouveler nos plants à Valle Guanape. Notre objectif est maintenant d’augmenter notre production, qui est très faible actuellement. Ici, dans le parc Guacamayal, nous avons une pépinière et nous avons récemment planté 32 kilos de graines de café C27. Elles sont en train de germer en ce moment.

Yosmel Díaz : Nous avons cinquante mille plantules dans la pépinière, mais notre objectif est de produire un million de plantes en 2022 pour remplir les collines de la commune. Cependant, nous ne voulons pas seulement faire pousser des plants de café ici ; nous voulons aussi faire pousser des plants de cacao.

Unités de production familiales

Lenin González : Nous avons deux UPF ici dans la commune : une usine de chocolat et une usine de gaufres de casabe. Toutes deux ont un grand potentiel. Les UPF font partie du système économique communal de Chávez. Elles intègrent le travail des familles qui possèdent leurs propres parcelles ou des moyens de production dans le projet communal.

William Flores : Nous plantons le manioc amer dans notre conuco [lopin traditionnel de culture intensive] et, dix mois plus tard, nous récoltons. Chaque jour, très tôt, nous transportons la récolte à l’usine de manioc amer, à dos d’âne. D’abord, nous pelons le manioc, puis nous le lavons et en extrayons le poison, nous le traitons [c’est le seul procédé mécanique] et nous le mettons à sécher au soleil. Pendant ce temps, ma femme ramasse du bois pour allumer le feu et préparer les galettes de manioc sur le budare [feuille de métal placée sur un feu ouvert]. Toute ma famille travaille à l’UPF : mon père, mon oncle et ma femme. Des enfants nous aident aussi à charger le manioc, à l’éplucher et à apporter de l’eau à l’usine. Nous nous levons tous à 3 heures du matin et nous travaillons jusqu’au coucher du soleil. C’est un travail difficile.

Domingo Llovera : Nous cultivons un bon cacao ici, il est évident que nous devrions produire du chocolat. En l’état actuel des choses, nous produisons des barres de chocolat et du cacao en poudre à petite échelle, mais nous espérons augmenter notre production. Il est important de dépasser la logique d’exporter nos matières premières et de générer des revenus pour la communauté avec des usines de transformation. Même une petite usine de chocolat fait la différence. Imaginez ce que ce serait si nous avions plusieurs usines ! C’est l’un de nos objectifs.

Troc communal

José Luis Pinto : Dans la montagne, entre producteurs, il y a une longue tradition de troc. Cette tradition a été ravivée pendant la crise : si j’ai du fromage et que j’ai besoin de manioc ou de café, je vais faire du troc avec mon voisin. Cela présente un avantage évident : nous échangeons en dehors des lois du marché. Nous pensons qu’en tant que commune, nous devons promouvoir le troc, notamment avec d’autres communes.

José Luis Pinto : Quand les choses sont devenues vraiment difficiles ici, notre production est tombée à presque rien : les gens produisaient juste pour leur subsistance et pour un troc à petite échelle. Cela nous a aussi obligés à diversifier notre production : maintenant nous produisons des bananes plantains et nous cultivons la canne à sucre pour faire du guarapo [jus de canne à sucre] avec lequel nous sucrons notre café. Les choses s’améliorent un peu, mais une partie importante de notre économie reste basée sur le troc. De temps en temps, nous apportons encore un sac de café en ville et l’échangeons contre un outil.

Photo : le parlement communal de Monte Sinaí se réunit tous les mercredis. (Voces Urgentes)

Alcadio Lemus : Nous avons un long chemin à parcourir parce que nous sommes une jeune commune – et une commune née dans le feu de la crise en plus ! Il y a beaucoup de facteurs défavorables. Néanmoins, nous gardons le projet de Chávez en tête et nous comprenons que la construction d’une commune est un effort collectif : il s’agit de défendre les biens communs. Telle nous le comprenons, une commune, c’est le peuple qui s’organise pour produire et satisfaire les besoins collectifs.

Luis Solórzano : Chávez a parlé de la nécessité de construire une nation souveraine. Quand il parlait de souveraineté, il ne faisait pas seulement référence à la souveraineté territoriale et politique. Il parlait aussi de la souveraineté alimentaire. Malheureusement, nous n’avons pas compris l’importance de sa conception : si nous avions intériorisé sa pensée, nous ne serions pas dans cette situation aujourd’hui, les choses auraient été différentes et moins douloureuses lorsque l’impérialisme états-unien allié à l’oligarchie locale ont conspiré pour renverser le gouvernement du président Maduro. Bien sûr, nous ne devons pas oublier que le gouvernement de Chávez était déjà assiégé en permanence : rappelez-vous le coup d’État, le sabotage du pétrole et les incursions paramilitaires. La crise nous a frappés durement, elle a également endommagé l’organisation de base : nous luttions tous pour survivre. Aujourd’hui, les choses reprennent, et nous avons bon espoir de faire en sorte que notre commune s’enracine et se développe.

Entretien réalisé par Cira Pascual Marquina et Chris Gilbert pour Venezuelanalysis

Photos : Voces Urgentes

Source : https://venezuelanalysis.com/interviews/15512

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/11/souverainetes-politique-et-alimentaire-le-pari-communard-du-venezuela/

La rébellion des coupeurs de canne : vies et voix de la Commune des « cinq forces »

Les communard(e)s de Cinco Fortalezas devant un champ de canne à sucre. (Voces Urgentes)

« Las Cinco Fortalezas de la Revolución Bolivariana » – « les cinq forces de la révolution bolivarienne« , tel est le nom complet d’une merveilleuse organisation communarde de l’est du Venezuela, dans le chef-lieu de Cumanacoa, où l’on cultive la canne à sucre. Dirigée principalement par des femmes, cette commune a connu une histoire de lutte intense. Elle s’est consolidée vers 2016, lorsqu’un groupe de travailleurs journaliers de la région a occupé les terres du propriétaire initial. Six ans plus tard, les communard(e)s se sont retrouvé(e)s pour une deuxième bataille, après qu’un homme d’affaires a escroqué les producteurs locaux en s’emparant de leurs récoltes sans paiement.

La récente escroquerie – ainsi que la crise et les sanctions occidentales – sont des obstacles importants sur la route, mais les communard(e)s de « Cinco Fortalezas » sont prêt(e)s à travailler dur et à se battre. Avec 57 hectares collectivisés consacrés à la culture de la canne à sucre et un engagement puissant en faveur de la communalisation de la vie, « Cinco Fortalezas » est appelé à devenir concrètement une sorte de vivier pour le socialisme. Dans la première partie de cet entretien, nous découvrons l’histoire récente de la commune et ses différentes entreprises de production communale. Dans la deuxième partie, les communards nous parleront de l’impact de la crise et du blocus sur leur vie, ainsi que des moyens créatifs qu’ils utilisent pour surmonter ces obstacles.

Yusmeli Domínguez est secrétaire du parlement communal et fait partie du conseil de planification du Bloc Productif la Esperanza. Oswaldo Noguera est porte-parole de la commune. Vanessa Pérez est parlementaire communale et fait partie de la direction nationale de l’Union Communarde. Wilfredo Enrique est membre du comité de planification de la commune de Cinco Fortalezas et dirige, avec sa compagne María Romero, le laboratoire Réseau Tilapia. José Luis Gamboa est un parlementaire communal. Carlos Andrade fait partie de la directive de l’association des producteurs de canne à sucre de la commune de Montes (Cumanacoa) et est porte-parole de la commune de Río San Juan. (Voces Urgentes)

Histoire récente

Cinco Fortalezas a beau être une commune relativement jeune, la rébellion des habitants de cette région s’ancre dans l’histoire longue. La commune se trouve dans une belle vallée longtemps habitée par les peuples Kari’ña et Chaima, qui ont farouchement résisté aux incursions espagnoles dans la zone depuis le début du XVIIe siècle. Des siècles plus tard, la zone constituera une importante base d’arrière-garde pour les guérilleros vénézuéliens inspirés par la révolution cubaine.

Vanessa Pérez : Nous avons fait les premiers pas dans la construction d’une commune il y a six ou sept ans. À cette époque, nous luttions également pour récupérer les terres de l’Hacienda Rosario, qui est finalement devenue l’épicentre de notre commune.

Oswaldo Noguera : La terre qui est maintenant le siège de la commune appartenait autrefois à Asunción Rodríguez. A l’époque, elle s’appelait l’Hacienda Rosario. Rodríguez contrôlait les bonnes terres, tandis que les campesinos ne pouvaient cultiver que sur les terres d’altitude, où ils n’avaient pas accès à l’eau et étaient éloignés des routes.

Yusmeli Domínguez : Je suis née ici. Quand j’étais enfant, mes parents n’avaient pas de terre et ils travaillaient pour le terrateniente [propriétaire terrien]. Nous le voyions devenir de plus en plus riche, alors que nous n’avions rien. Ils lui ont donné leur vie, et lui ne leur a rien donné en retour.

Quand la réforme agraire de Chávez a commencé, nous avons commencé à nous organiser pour que ceux qui travaillaient la terre ne restent pas sans terre. Vers 2007, l’INTI [l’institut National des Terres du Venezuela] a commencé à inspecter ces terres dans l’idée de les récupérer. À cette époque, la production avait chuté.

En 2011, un groupe de dix paysans s’est installé sur certaines des terres abandonnées. L' »entreprise » [une sucrerie industrielle appartenant à l’État] s’est opposée à eux et a détruit leurs cultures. Cela a suscité beaucoup d’indignation. Après tout, il s’agissait de pauvres gens qui n’avaient d’autre objectif que de produire.

Puis, en 2016, la sucrerie a tenté de s’approprier 80 hectares de terres pour y faire pousser de la canne à sucre, mais ils ont été bloqués par la résistance des paysans. Quelques mois plus tard, nous avons commencé à travailler sur la terre collectivement. À peu près au même moment, l’INTI est venu nous voir et nous a dit que les terres seraient réparties entre le chef-lieu, l’État et le peuple. C’était très injuste et nous l’avons fait savoir. Qu’en est-il des 500 familles qui ont travaillé et lutté pour ces terres pendant des décennies, voire des siècles ?

À peu près à la même époque, nous sommes allés parler au propriétaire foncier. Nous lui avons dit que nous nous organisions et que nous allions reprendre la terre… et c’est ce que nous avons fait.

L’INTI n’a pas immédiatement reconnu notre utilisation de la terre comme légitime. En fait, il y a eu beaucoup de frictions et de conflits. L’INTI a même essayé de mobiliser la population de Cumanacoa contre la commune.

Quoi qu’il en soit, nous avons continué à nous organiser et à travailler. Après tout, nous étions motivés par l’idée que la terre appartient à ceux qui la travaillent. Ce que nous faisions était un pas vers la justice historique et c’était inspiré par Chávez lui-même.

Enfin, en 2018, nous nous sommes rendus à Caracas et avons exigé que le titre d’occupation productive [carta agraria] soit accordé à la commune par l’Etat… Nous avons réussi !

Les communards de Cinco Fortalezas se tiennent devant le moulin à sucre communal, bientôt au travail. (Voces Urgentes)

Cinco Fortalezas a la chance de posséder des terres fertiles et une source naturelle qui irrigue les plus de 60 hectares communaux qu’elle cultive. Cependant, la commune manque de machines agricoles pour la récolte de la canne à sucre. La récolte se fait encore à l’aide de machettes et est ensuite portée sur les épaules des communards. C’est pourquoi la mécanisation est l’un des principaux objectifs de la commune.

Vanessa Pérez : Nous avons deux Entreprises de Propriété Sociale [EPS] enregistrées appartenant à la commune : le projet de canne à sucre et l’élevage de tilapia. Nous aurons bientôt une usine de transformation de la canne à sucre [une nouvelle EPS], et nous envisageons de former une autre EPS pour prendre en charge la commercialisation et la distribution.

Le projet de canne à sucre, qui s’appelle « Bloc Productif La Esperanza« , est chargé de l’ensemble du processus, de la plantation à la récolte. Le moulin à sucre de l’Entreprise de Propriété Sociale transformera la canne à sucre en plaques de sucre brun, en sucre cristallin et en jus de canne à sucre. Nous évoluons vers l’autonomie de notre production : nous voulons aller au-delà de la production de matières premières et passer à la maîtrise du cycle complet de production et de distribution.

La commune compte également deux Unités de Production Familiale, une UPF de tilapias et une UPF de fabrication de briques.

Oswaldo Noguera : En plus de la culture du sucre, nous cultivons également des cultures à cycle court comme le maïs, la citrouille, les haricots noirs, la yuca (manioc) et d’autres légumes sur nos terres communales. Nous avons six hectares consacrés à ces cultures à cycle court.

ENTREPRISE COMMUNALE DE CANNE À SUCRE ET LUTTE POUR LA JUSTICE

La Centrale Sucrière de Cumanacoa est une entreprise publique de raffinage de sucre. En 2020, un contrat a été signé avec un entrepreneur, Juan Ramírez, pour que ce soit TecnoAgro, l’entreprise privée de Ramírez, qui gère la sucrerie.

Vanessa Pérez : La principale entreprise de la commune est le Bloc Productif La Esperanza. Il s’agit d’une production collective de 1700 tonnes de canne à sucre par an sur 57 hectares.

La Esperanza, c’est un peu notre « Compagnie publique pétrolière ». Pourquoi ? Parce que l’excédent produit par la canne à sucre nous permet de réaliser des travaux sur tout le territoire, qu’il s’agisse de réparer l’école ou les routes, d’assurer l’éclairage public, d’obtenir des médicaments pour ceux qui en ont besoin, etc.

Mais cette dernière année, l’Entreprise de Propriété Sociale – et la commune dans son ensemble – a connu des difficultés à cause d’une escroquerie réalisée à la centrale sucrière [sucrerie industrielle].

Carlos Andrade : En 2021, Juan Ramírez a escroqué tous les producteurs de canne à sucre de la région : il a « acheté » nos récoltes mais ne les a jamais payées. La dette envers les producteurs est d’environ 300.000 dollars.

Yusmeli Domínguez : Le Sucre central appartient à CorpoSucre [entité gouvernementale régionale], mais il est maintenant entre les mains de TecnoAgro, l’entreprise de Juan Ramírez. En 2020, un accord a été conclu pour l’achat de la récolte de canne à sucre dans la zone. Nous avons fait notre part, en cédant la totalité de notre récolte en 2021. Sa dette impayée avec cette seule commune est de 14 000 dollars.

Cela a beaucoup nui à notre production et à nos vies, mais M. Ramírez a des dettes envers tout le monde, y compris les autres communes de la région et de nombreux producteurs familiaux. La situation a été dévastatrice pour de nombreuses personnes dans la région de Cumanacoa.

En outre, M. Ramírez ne paie pas les 80 travailleurs de l’usine : il n’a pas versé leurs salaires depuis cinq mois !

Bien sûr, nous ne sommes pas restés sans rien faire. Nous nous sommes rendus au siège du gouvernement de l’État de Sucre et à l’Assemblée nationale pour faire entendre notre voix. Nous avons également introduit une réclamation auprès du bureau du procureur général. Malheureusement, nous n’avons pas eu de nouvelles.

Plus récemment, nous avons eu une réunion avec Gilberto Pinto, le gouverneur de Sucre, ainsi qu’avec Juan Ramírez. La plupart des producteurs ont assisté à la réunion et nous avons conclu un nouvel accord. Cependant, nous attendons toujours que M. Ramírez remplisse les conditions.

Carlos Andrade : Les conséquences de l’escroquerie ont été dévastatrices et ont eu un effet d’entraînement. Certaines personnes sont mortes parce qu’elles n’ont pas pu obtenir leurs médicaments et d’autres sont parties. Entre-temps, deux mille tonnes de canne à sucre n’ont pas été récoltées cette année. Nous avions toujours vendu notre récolte à la centrale de Sucre, mais maintenant ce n’est plus possible. C’est pourquoi nous retardons la récolte.

Yusmeli Domínguez : M. Ramírez est un criminel… et pourtant, cette année, l’État a prolongé son contrat pour diriger la sucrerie ! Pourquoi ? Malheureusement, comme Chávez nous le rappellerait, l’État bourgeois bureaucratique n’est pas encore mort, et qu’il est encore du côté des intérêts privés plutôt que des intérêts collectifs.

Une de nos propositions est que la Centrale Sucrière soit transféré à la commune. Après tout, c’est nous qui produisons la canne à sucre, nous connaissons le processus, et certains d’entre nous ont travaillé à la centrale. Il y a ici des gens formés techniquement pour reprendre l’administration de l’usine.

Puisque le capital privé a prouvé son inefficacité et sa brutalité, il est temps d’ouvrir la porte au pouvoir populaire. Cela devient d’autant plus urgent maintenant, car ils adaptent l’usine pour pouvoir raffiner du sucre de base apporté d’Argentine ! Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’expliquer à quel point c’est absurde. Après tout, la centrale a été nationalisée en 2005 par l’État vénézuélien pour traiter la canne à sucre vénézuélienne dans un territoire producteur de canne à sucre !

L’ALTERNATIVE : UNE SUCRERIE COMMUNALE

Jose Luis Gamboa : Lorsque M. Ramírez nous a escroqués, il est devenu d’autant plus clair que nous devions travailler pour avoir le contrôle total du cycle de production du sucre. Nous avons donc décidé de réactiver un trapiche [un petit moulin à sucre artisanal] qui avait été abandonné. C’est un très vieux moulin, mais il peut traiter 30 tonnes de canne à sucre par jour.

Nous avons évalué l’état du « trapiche », et pour le remettre en marche, nous avons besoin d’un investissement de deux à trois mille dollars américains. Dès que M. Ramírez aura payé ce qu’il nous doit, nous mettrons le moulin en service. En attendant, nous recherchons également un soutien institutionnel. Nous sommes déterminés à activer le moulin d’une manière ou d’une autre.

Vanessa Pérez : Nous voulons pouvoir traiter la canne à sucre produite par la commune et par d’autres producteurs de Cumanacoa. Le nôtre ne serait pas la seule « trapiche » de la région, mais les autres moulins des environs sont nettement plus petits. De plus, nous avons l’avantage de notre situation géographique, puisque la commune se trouve dans les plaines et qu’il est facile de s’y rendre.

Nous prévoyons de travailler avec les producteurs locaux pour transformer leur canne à sucre en papelón [blocs de sucre brun], en sucre cristallin et en jus de canne à sucre. Nous ferons de même avec notre propre production, et nous espérons faire du troc avec d’autres communes. Le potentiel est énorme : il y a 13 communes dans le canton [neuf sont déjà légalement enregistrées], et elles produisent toutes de la canne à sucre.

La nôtre ne sera pas une entreprise capitaliste : le coût de la transformation de la canne à sucre sera inférieur à celui du marché et les revenus seront investis dans des initiatives sociales et productives.

Étang de pisciculture de la commune de Cinco Fortalezas. (Voces Urgentes)

LA PRODUCTION À PETITE ÉCHELLE

Vanessa Pérez : Il existe d’autres initiatives productives plus petites dans la commune. Il y a une petite usine de fabrication de briques, qui est active, et il y a une pisciculture qui se développe rapidement. Elle a été financée par SUFONAPP [institution associée au ministère des Communes]. Nous élevons des tilapias rouges, et nous apprenons beaucoup de l’expérience. Le principal goulot d’étranglement est la nourriture pour poissons, qui est très chère.

Wilfredo Enrique : L’initiative de pisciculture a commencé il y a environ trois ans avec un petit crédit pour acheter des vairons de tilapia. Nous avons ensuite mis en place le laboratoire de tilapia rouge, où nous prenons soin des vairons et des mères. Quand ils grandissent, nous les emmenons dans la lagune d’Amaguto, sur notre terrain communal.

Actuellement, entre le laboratoire et la lagune, nous avons quelque 30.000 tilapias. Nous considérons ce projet comme un vivier: nous espérons envoyer des vairons dans d’autres communes, tandis qu’une partie des tilapias récoltés sera destinée aux repas des écoles et à la cantine populaire [qui offre des repas gratuits aux personnes dans le besoin]. En d’autres termes, il ne s’agira pas d’une entreprise capitaliste. Nous la considérons comme une nouvelle initiative pour satisfaire les besoins de la commune.

Yusmeli Domínguez : Chávez a conçu un système communal holistique. Ici, au cœur de notre commune, nous avons le Bloc Productif La Esperanza, qui est en quelque sorte « notre compagnie publique pétrolière ». Mais une commune rassemble une pluralité d’initiatives. Une commune, c’est comme une courtepointe : elle nous rassemble tous.

Interview réalisée par Cira Pascual Marquina et Chris Gilbert pour Venezuelanalysis

Photos : Voces Urgentes

Source : https://venezuelanalysis.com/interviews/15518

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/01/la-rebellion-des-coupeurs-de-canne-vies-et-voix-de-la-commune-des-cinq-forces/

Un certain 11 avril 2002, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Un certain 11 avril 2002, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

On omet souvent de le rappeler, mais tout a commencé le 13 novembre 2001. Décidant de « radicaliser la révolution », le Président Hugo Chávez a signé quarante-neuf décrets-lois parmi lesquels la loi des terres (une réforme agraire), la loi de la pêche (pour protéger les pêcheurs artisanaux), celle des hydrocarbures (interdisant leur privatisation), etc… D’un large geste de l’avant-bras, les tenants d’un capitalisme pur et dur essuient la sueur de leur front. Chez les « escuálidos » [1] de La Castellana, Altamira, Palos Grandes, Las Mercedes – le Neuilly-Auteuil-Passy de Caracas –, on enrage : « Ce type est un démagogue, un populiste, un fou furieux ! » Au nom de l’organisation Fedecámaras, le patron des patrons Pedro Carmona décrète : « La meilleure façon de protester est de rester à la maison. » Leader de la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), syndicat plutôt « jaune » sur les bords, Carlos Ortega lui emboîte le pas. Depuis quelques semaines, déjà, il menaçait : « Il n’y aura pas à attendre longtemps pour qu’on aille à la grève générale ! » Eh bien, voilà, c’est fait. Elle aura lieu le 10 décembre. C’est la première de ce type en quatre décennies au cours desquelles, pourtant, les droits des travailleurs ont été sacrément bafoués [2].

Le 10, comme prévu, la grève débute, appuyée par les médias. Et pas que par eux. La Très Sainte Inquisition peut compter sur un fort soutien des Etats-Unis. Pour les Américains, il y a eu les Apaches, le péril jaune, le communisme, les petits hommes verts, Salvador Allende, les sandinistes, Ben Laden. Maintenant, il y a Chávez, ce Vénézuélien férocement indépendant. Pour dire : un type qui joue au base-ball avec Fidel Castro…

Détail anodin, mais qui a son importance : le 27 mars 2001, devant le Congrès américain, le général Peter Pace, chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (le Southern Command), a estimé que dans le schéma de pouvoir global, qui inclut le contrôle du pétrole, « l’Amérique latine et la Caraïbe ont plus d’importance pour les Etats-Unis que le Proche-Orient ». De ce fait, qu’il le veuille ou non, le sort du Venezuela dépend du CCO (Caracas Country Office : l’ambassade américaine), des discussions qui se déroulent dans la salle 2247 du Rayburn House Office Building (la Chambre des représentants), de George W. Bush, locataire de la Maison-Blanche, de Langley où, au milieu d’un vaste terrain boisé, se dresse le QG de la CIA.

La belle affaire… La grève du 10 décembre échoue lamentablement. Improbable « Lech Walesa tropical », Ortega ne réussit même pas à immobiliser les transports collectifs dans les grandes villes et, pour paralyser les entreprises, doit être « aidé » par le patronat. Malgré ses appels aux travailleurs, la CTV ne représente pas grand-chose dans un pays où dominent le chômage et l’économie informelle. D’ailleurs, tout le monde sait qu’elle est l’institution la plus corrompue du Venezuela. Quant à l’opposition… Vingt leaders sans soutien populaire. Avec un seul programme : « Comment faisons-nous pour sortir le président ? »

Quelques jours après la grève, 500 000 partisans du chef de l’Etat descendent dans la rue pour commémorer le 171e anniversaire de la mort du Libertador Simón Bolivar. A bon entendeur, salut.

Hugo Chávez enregistrant son émission télévisée « Alo Presidente », deux semaines avant le coup d’Etat.

Pas d’attaque majeure, mais des tas d’escarmouches. L’opposition fait feu de tout bois. Editoriaux, matinales radiophoniques et plateaux de télévision s’enflamment. L’action psychologique est une arme de temps de paix. Depuis l’arrivée au pouvoir des Bolivariens, les principales chaînes de télévision privés – Venevisión, RCTV, Globovisión, Televen – et neuf des dix grands médias nationaux – El Universal, El Nacional, Tal Cual, El Nuevo País, El Mundo, etc. – se sont substitués aux partis traditionnels, renvoyés au néant par les victoires électorales du « comandante ». La peur du peuple envahit les consciences, la phobie des pauvres dévore la raison. Des notables de tout type, de préférence le plus mauvais, commencent à s’agiter très sérieusement.

Un univers de cadres en déplacements professionnels, d’hommes d’affaires, de financiers, de consultants… Au fil des années, PDVSA, compagnie pétrolière ayant pour seul actionnaire l’Etat, s’est précisément transformée en Etat dans cet Etat. Une quarantaine de cadres supérieurs – les « généraux du pétrole » – appliquent « leur » politique et imposent « leur » loi. Très souvent, ils ne parlent qu’anglais entre eux. Privilégiant les intérêts étrangers, ils violent les normes de l’OPEP, en augmentant la production, vendent à perte, affaiblissent l’entreprise, encouragent les compagnies étrangères à revenir dans le pays et, depuis le gouvernement de Rafael Caldera (1994-1999), largement convaincus des bienfaits de la réforme néolibérale, préparent activement une future privatisation. Il faut remettre de l’ordre dans ce foutoir très bien organisé. Chávez y désigne un nouveau président, Gastón Parra, et une équipe de direction. Prétextant une intolérable « politisation » de l’entreprise, les technocrates refusent ces nominations et appellent à la rébellion. Chauffée à blanc par les médias, la « société civile » prend fait et cause pour eux. Défilé des hommes, manifestation des femmes le 8 mars – rebaptisée « Marche Chanel 5 » par les chavistes hilares –, démonstrations tous azimuts.

« Chávez, le quartier de Galipan a besoin de toi »

Le 7 février 2002, muni d’une boule de cristal, le directeur de la CIA, George Tenet, manifeste devant une commission du Sénat américain que la situation du Venezuela « va probablement se détériorer ». Par le plus grand des hasards, le même jour, à Caracas, plusieurs officiers supérieurs demandent la démission du Président. Ainsi, sur fond de navettes incessantes entre Caracas et Washington, débute ce qu’on appellera bientôt « le goutte-à-goutte » – « el goteo ». Le 5 mars, sous les flashes et l’objectif des caméras, le « dirigeant ouvrier » Ortega signe en compagnie du patron des patrons Carmona et des partis politiques traditionnels un pacte national de gouvernabilité ayant pour objectif « la sortie démocratique et constitutionnelle » du Président. Les prélats les bénissent. Ah, les prélats ! Dieu les a créés, le Diable les réunit. Des opérations « concert de casseroles » permettent aux moyenne et grande bourgeoisies de se défouler sans danger en menant pendant des heures un charivari qui, somme toute, n’affecte que les quartiers chics de l’est de Caracas. Et surtout pas les vendeurs des rues – l’armée des « buhoneros ». De cœur et de tripes avec le Président, ceux-ci ne perdent pas le sens des affaires. « Les marches et les cacerolazos, c’est devenu un super negocio. On n’a jamais vendu autant de casseroles et de drapeaux ! »

En parlant de cadeaux : le Département d’Etat vient d’envoyer deux charmants bambins pour renforcer l’ambassade des Etats-Unis à Caracas, un peu démunie : le lieutenant-colonel James Rogers et le colonel Ronald Mc Cammon. Le 19 mars, Madame l’ambassadrice Donna Hrinak a été remplacée par un collègue, son excellence Charles S. Shapiro. L’un de ces types qui est toujours là où et quand se mijote un sale coup – conseiller politique à l’ambassade de Santiago du Chili, en… 1973 ; en poste au Salvador et au Nicaragua pendant les sales guerres des années 1980.

Le 3 avril, la « méritocratie » de PDVSA décrète arrivée l’« heure zéro ». Elle bloque des raffineries, étrangle la production de gaz, provoque un chaos artificiel et crée la pénurie.A sa place, qu’auriez-vous fait ? Le 7 avril, dans son émission télévisée « Aló Presidente », Chávez destitue en direct treize hauts cadres de la compagnie pétrolière et annonce la mise à la retraite de douze gérants. Propre et net. Il se borne à les virer, un point c’est tout. En direct, à coups de sifflets, tel un arbitre distribuant des cartons rouges sur un terrain de football.

Par solidarité avec ces « travailleurs du pétrole » malmenés, les désormais célèbres duettistes Ortega et Carmona convoquent une grève « civique » de vingt-quatre heures pour le 9 avril. Le Bloc de presse vénézuélien (BPV), qui vient d’accueillir en grandes pompes le nouvel ambassadeur Shapiro, décide d’appuyer le mouvement. Dès lors, les chaînes de télévision diffusent des heures durant et en direct depuis le siège de PDVSA-Chuao, situé dans l’est de la capitale, lieu de rassemblement des manifestations de l’opposition. Prolongée de vingt-quatre heures le soir du 9 avril, malgré un échec relatif, la grève générale devient « illimitée » le lendemain.

PDVSA-Chuao, lieu de rassemblement de l’opposition.

Le 10 avril, dans un salon grouillant de journalistes, de photographes et de caméras, Nestor González González, un général au crâne rasé, destitué en décembre 2001, dénonce la supposée ingérence de la guérilla colombienne des FARC au Venezuela, se déclare en rébellion, demande au haut commandement d’agir et exige la démission du chef de l’Etat. A la fin de la conférence de presse, il confie aux journalistes, avec une sorte de triomphe dans la voix  : « Vous allez voir ce qui va se passer dans les heures qui viennent… » Et ils voient. Jugeant la situation sérieuse, Chávez, qui devait se rendre au Costa Rica pour assister à une réunion des chefs d’Etat du Groupe de Río [3], suspend son déplacement.

L’appel à son renversement devient tellement évident que, depuis la veille, le gouvernement applique l’article 192 de la loi des télécommunications : à plus de trente reprises (pour l’ensemble des télévisions et radios), il réquisitionne l’antenne, pour des durées de quinze à vingt minutes, afin de faire entendre sa position. Les chaînes contournent la mesure, partagent l’écran en deux parties et continuent à appeler à l’insurrection.

Le matin du 10, dans un éditorial non signé, le quotidien El Nacional ordonne : « Prenons la rue ». « La bataille finale aura lieu à Miraflores », prévoit-il déjà à la « une ». « Ni un paso atrás ! » (« Pas un pas en arrière ») répondent des panneaux fixes diffusés sur Globovisión. « Tous à la marche », appuie Venevisión. « Vénézuéliens, tous dans la rue, le jeudi 11 à 10 heures du matin. Apporte ton drapeau. Pour la liberté et la démocratie. Le Venezuela ne se rend pas. Personne ne nous vaincra. »

« La bataille finale aura lieu à Miraflores » titre le journal de droite « El Nacional »
10 avril : veillée d’armes chaviste dans le « municipio » Libertador.
10 avril : manifestation de l’opposition, en… automobile, dans le quartier chic d’Altamira.

Le 11 avril se lève à Caracas sur plus de 300 000 manifestants d’opposition qui, partis de la station de métro Parque del Este, marchent dans le calme en direction du siège de PDVSA-Chao. Le soleil brille, radieux. Evoquant Chavez, on chante à n’en plus finir : « Se va ! Se va, se va, se va [4] ! » Un autre refrain, en alternance  : « Il va tomber, il va tomber ! » « Chavez, out ! We are the people ! » – en anglais, c’est plus distingué.

A Chuao, terme du parcours autorisé par les autorités, sur l’esplanade rebaptisée « Place de la méritocratie », se trouvent les dirigeants politiques et députés d’opposition. C’est à qui se fera le plus remarquer : le maire métropolitain Alfredo Peña, ceux des quartiers chics de Chacao et Baruta, Leopoldo López et Henrique Capriles Radonski, le gouverneur de l’Etat de Miranda, Enrique Mendoza. Stars de la démocratie, ils se succèdent à la tribune après avoir attendu leur tour de prendre la parole en rang d’oignons. Voici Carlos Ortega. Il éructe, le syndicaliste. Il appelle les manifestants à marcher sur le palais présidentiel de Miraflores. Il évoque une « junte de transition. » Un excès de langage ou un lapsus, très certainement. À moins que… Pedro Carmona lui aussi invite à marcher sur Miraflores « pour rendre effective la demande de démission du président ». Après quoi Ortega lui reprend le micro en hurlant et en écumant : « Chávez, le Venezuela ne veut plus de toi ! Va-t-en une bonne fois pour toutes, nous ne t’aimons pas, nous te répudions ! »

A Miraflores ! La foule exulte, la foule s’excite, la foule s’exalte. L’heure tant attendue arrive enfin.

Manifestation autorisée, de Parque del Este à Chuao.
Marche suivie par les médias en direct et en continu...

Prêtes à suivre n’importe qui, pour peu qu’il les débarrasse du « tyran », la droite, la droite de droite et l’extrême droite s’élancent vers l’ouest de la ville. Toutes les chaines privées de télévision filment et diffusent la progression sans discontinuer. Entre les mains du maire d’opposition Alfredo Peña, la Police métropolitaine ne s’oppose pas à la marche. Au contraire, elle lui ouvre le chemin et l’appuie. Les Uzi et pistolets 9 mm de certains de ces flics ne sont pas des armes réglementaires… Vice-ministre de la Sécurité, chef de la coordination de la police, le général Camacho Kaairuz fait partie de la conspiration !

Le premier à convoquer les cercles bolivariens, sur la radio et la télé d’Etat, sur le coup de 12h20, pour défendre la révolution, a été Freddy Bernal, le maire du « municipio » Libertador, le cœur populaire de Caracas. Un peu plus tard, il a lancé un message à l’opposition : « Señor Ortega, vous êtes totalement irresponsable d’inciter la foule à marcher sur le palais en sachant que des milliers de personnes s’y trouvent rassemblées. Ne cherchez pas l’affrontement. Nous ne céderons pas à la provocation. »

En ce début d’après-midi, le commandant en chef des Forces armées, le général Lucas Rincón pressent lui aussi un grand danger. La foule descendue des « barrios » est concentrée autour de Miraflores. Que les masses des chavistes et des opposants entrent en contact serait extrêmement périlleux. Rincón appelle Carmona. Le patron des patrons ne répond pas. Rincón joint des dirigeants de l’opposition. « La marche était autorisée sur un parcours déterminé, de Parque del Este à Chuao. Il y a des règles ou il n’y en a pas, dans ce pays ? Il y a des lois ou il n’y en a pas ? » Rincón appelle Ortega. Ortega décroche. Rincón plaide le bon sens : « Montez sur le toit d’une auto, sur une tribune et, s’il vous plaît, expliquez-leur que la marche s’arrête là. » Le syndicaliste s’exprime sans hésiter, comme s’il avait préparé sa réponse : « Général, vous allez passer à l’Histoire ! L’heure est venue de passer à l’Histoire : emprisonnez le Président ! »

L’opposition parvient à moins de cent mètres de Miraflores et des dizaines de milliers de chavistes, armés pour certains de bâtons et de pierres, descendus en hâte, en bus, en camion ou à pied, des quartiers populaires pour protéger de leur corps le Président. « Ni un paso atras ! » Ils ne passeront pas, scandent les Bolivariens. Là, effectivement repoussée par la Garde nationale, l’opposition reflue. Mais, aux alentours, la confusion devient totale.

Chavistes descendus en urgence des quartiers populaires pour protéger Miraflores.
Devant le Palais, la manifestation est contenue par une poignée de gardes nationaux.

Pour renforcer l’impact symbolique d’une multitude pacifique – la « société civile » ! – affrontant une dictature, il convient de pouvoir présenter des victimes innocentes dans ses rangs. Quelques-uns y ont pensé, entre autres le général Nestor González González, l’amiral Carlos Molina Tamayo et le contre-amiral Héctor Ramírez Pérez, chef d’état-major de la marine. Depuis le QG qu’ils se sont aménagés à Fort Tiuna (vaste complexe militaire et ministère de la Défense), ils coordonnent les opérations. Et envoient à la mort la chair à canon qui, au nom de la Démocratie, sera la victime du plan diabolique orchestré depuis des mois.

En fin de matinée, avant que la marche ne parvienne au centre de Caracas, le correspondant de CNN Otto Neustaldt a été invité par un de ses contacts dans l’opposition à filmer un moment « historique ». Pour ce faire, « des gens » avaient besoin d’un professionnel et de son matériel. Neustaldt a accepté. Au lieu-dit, se trouvaient Héctor Ramírez Pérez et un groupe d’officiers et d’amiraux. Ils ont confirmé qu’ils souhaitaient enregistrer une déclaration. Neustaldt a filmé. Debout, ses comparses alignés derrière lui, Ramírez Pérez a déclamé : « Nous avons décidé de nous adresser au peuple vénézuélien pour rejeter l’actuel gouvernement et l’autorité tant de Hugo Chávez que du commandement militaire. » Il s’est arrêté, il a repris : « Vénézuéliens, le président de la République a trahi la confiance de son peuple, il massacre des personnes innocentes avec des francs-tireurs. A l’heure où je vous parle, des morts et des dizaines de blessés gisent dans Caracas. »

L’enregistrement ne satisfaisant pas Ramírez Pérez, Neustaldt a effectué une deuxième prise. Parfait ? OK ! Neustaldt a conservé la première cassette et laissé la seconde aux officiers séditieux pour qu’ils la diffusent sur un média national. Puis il a pris congé. Mais quelque chose le turlupinait. Il a saisi son téléphone portable et a appelé un de ses confrères qui accompagnait la marche des opposants. « Salut, ici Neustaldt. Vous avez beaucoup de morts dans la manifestation ? » Silence interloqué. « Des morts ? Non, aucun, pourquoi [5] ? »

Opposition accompagnée plus que réprimée par la police à El Calvario.

Miraflores ressemble à un chaudron. Depuis de longues minutes, Chávez réclame le déploiement du Plan Ávila. Préventive plus que répressive, une procédure mise en œuvre par l’armée en cas d’altération de l’ordre public dépassant ou risquant de dépasser les capacités de la police et de la Garde nationale. Commandant de l’armée de terre, le général Efraín Vásquez Velasco exprime son désaccord : il ne veut pas prendre le risque de « réprimer », au risque de faire des victimes chez « des civils innocents ». Le suivant immédiat dans la ligne hiérarchique, le général Manuel Rosendo, chef du commandement unifié des forces armées (Cufan), « grand ami » du chef de l’Etat (mais travaillé au corps depuis des mois par l’opposition), ne répond même pas à la radio.

Au cœur de la capitale, la situation se dégrade réellement. Curieusement, les leaders de l’opposition ont oublié qu’un chef doit donner l’exemple. Carmona, Ortega, Mendoza, Enrique Capriles et Leopoldo López ainsi que leur cour de journalistes « envoyés très spéciaux » se sont esquivés discrètement. Au bon moment. Ont-ils été prévenus ? Ont-ils eu un pressentiment ?

Tous les spécialistes vous le diront : le bon tir, efficace, c’est une bonne arme, une bonne munition et un tireur bien entraîné. Un franc-tireur, en quelque sorte. Il y en aura plusieurs, juchés sur les terrasses ou dans les étages supérieurs d’immeubles stratégiquement situés. Sans qu’on sache vraiment d’où viennent les tirs, les quatre premières victimes tombent, dans les rangs des chavistes, entre l’avenue Baralt et le Palais fédéral législatif. Très vite, on compte une dizaine de blessés. Ensuite, ayant fait monter la température de cent degrés, les tueurs s’acharnent sur les opposants avec une mortelle précision.

La confusion devient totale, la mêlée généralisée. Ces coups de feu venus de nulle part provoquent des affrontements entre policiers, gardes nationaux et manifestants. Des passants hurlent et s’efforcent de trouver un abri. La mort rôde à chaque coin de rue. On commence à compter les victimes de… « la répression ». Des cris montent de partout : « Chávez, assassin ! »

Premières victimes de tireurs inconnus…
Garde nationale.

A quelques centaines de mètres de Miraflores, sur le pont Llaguno, les manifestants chavistes lancent leurs consignes – « Les rues sont au peuple ! » – serrés les uns contre les autres, le premier rang appuyé à la rambarde. Sous l’ouvrage, à la perpendiculaire, se trouve l’avenue Baralt, jusqu’où n’est arrivé aucun opposant. Ils se trouvent bien plus loin, à quelque trois cents mètres, après la station de métro Capitolio. Toutefois, dotés d’armes automatiques, des éléments de la Police métropolitaine s’abritent derrière deux lourds engins anti-émeutes à la silhouette et au surnom archiconnus – le Rinonceronte (rhinocéros) et la Ballena (baleine) – pour remonter l’avenue en direction du pont et des bolivariens.

Une série de détonations précède des cris, des regards stupéfaits et de nouveaux coups de feu. Depuis des édifices proches, dont l’hôtel Eden, situé à une soixantaine de mètres sur la Baralt, plusieurs francs-tireurs allument les chavistes à l’arme automatique. Depuis le centre de l’avenue, protégés par la Ballena et le Rinoceronte, qui leur ouvrent le chemin, les policiers entrent dans la danse et les arrosent également. Dans un mouvement de panique, la foule se met à l’abri, à chaque extrémité du pont. Tandis qu’on cherche à repérer les agresseurs, cinq bolivariens sortent une arme de poing, se plaquent au sol et échangent un tir nourri avec les « snipers » et les policiers [6].

À partir de là, la « mère de toutes les manipulations » s’articule autour de plusieurs actions simultanées. A la verticale, à des dizaines de mètres au-dessus de la scène, depuis la terrasse de l’immeuble Invegas, une équipe de Venevisión a filmé la fusillade. Une performance de tout premier ordre. Que fait-elle là, cette caméra ? On découvrira plus tard que la chaîne a retenu la terrasse le 9 avril, deux jours auparavant (le reçu de location en fait foi). Nul n’était censé savoir à ce moment que la marche de l’opposition, détournée vers Miraflores le 11 à midi, spontanément, sans préméditation, dans l’émotion du moment, se trouverait là où à proximité. Ni donc qu’il y aurait quoi que ce soit à filmer.

Lorsque, très rapidement, la chaîne diffuse les images, on ne voit que les cinq « pistoleros » bolivariens. Pas leur cible, ni le gros de la foule des chavistes, qui se protège de chaque côté du pont, dans l’ombre des immeubles mitoyens. « Regardez, assène le commentateur, ils n’ont fait aucune distinction entre ceux qui manifestaient et ceux qui sortaient de leur travail, ils ont tiré sur des personnes innocentes en se protégeant derrière les murs… Et regardez, ils vidaient leurs chargeurs, rechargeaient leurs pistolets automatiques, les déchargeaient à nouveau contre des centaines de manifestants sans défense. » Jamais la marche de l’opposition ne s’est approchée à moins de 300 mètres de cet endroit !

« La mère de toutes les manipulations » : ils ne tirent pas sur l’opposition, qui se trouve à plusieurs centaines de mètres de là, mais se protègent ou ripostent, dans un acte d’autodéfense, des tirs de « snipers » et de policiers putschistes.

Dix fois, cent fois, assorties du même commentaire mensonger, on revoit ces images à vitesse normale et au ralenti. La nouvelle court de bouche en bouche. Les « Talibans » ont tiré. « Chávez, assassin ! » Dans toute la ville, on a ramassé 17 morts et plus de 200 blessés. Le but recherché est atteint. A 18 heures, « bouleversé par le nombre des victimes », le général Efraín Vásquez Velasco annonce que l’Armée de terre n’obéira plus au Président. La quasi-totalité du commandement de la Garde nationale vient d’en faire autant.

Retranché dans le palais présidentiel, en tenue camouflée, béret rouge sur la tête et pistolet au côté, Chávez tente de reprendre la situation en main par la dissuasion. Noyautée par les comploteurs, la chaîne de commandement de l’armée ne réagit pas. Fatigué, mais s’exprimant avec calme et précision, le Président insiste à plusieurs reprises, s’adressant à ses officiers et aux membres de sa Garde d’honneur armés de FAL 762 et de mitraillettes Uzi, prêts à mourir pour lui : « Je ne veux pas un coup de feu. » Chávez se prépare à s’adresser à ses compatriotes en « cadena » – un discours retransmis obligatoirement par toutes les chaînes de télévision et radios du pays. A l’heure dite, 15 h 45, les choses ne se passent pas comme prévu : les chaînes privées sabotent le son, divisent l’écran en deux. Au fur et à mesure que Chávez parle, les scènes de violence, les images des morts, des blessés, des gens désespérés courant dans tous les sens y volent la vedette au chef de l’Etat.

Des affrontements extrêmement violents.

A partir de la fin de la « cadena », un enchaînement vertigineux de conférences de presse de militaires et de civils demande la démission du Président. Reprise en boucle sur toutes les chaînes, la première intervention a eu pour protagoniste le contre-amiral Héctor Ramírez Pérez et sa harangue (enregistrée le matin par Neustaldt). Chez les militaires, réunis au cinquième étage de Fort Tiuna, une certaine confusion règne. Des mots claquent et reviennent en boucle dans les conversations : « morts », « blessés », « répression ». « On ne peut pas tolérer l’assassinat de civils sans défense ! », s’emporte le général Vásquez Velasco. Certains émettent des doutes. On les pousse devant les écrans de télé allumés partout. « Regarde ! » Ils regardent et ils voient. Les faits sont là, irréfutables, en direct et en continu. Ils se rallient, implicitement ou explicitement. Certains par conviction : le Président a dérapé. D’autres pour ne pas risquer de contrarier leur avancement.

Dans un ronronnement de caméras et une indécente bousculade de photographes de presse, Vásquez Velasco, « bouleversé par le nombre des victimes », fait définitivement basculer la journée en annonçant, en compagnie d’un quarteron d’officiers supérieurs, ne plus reconnaître « ni l’actuel gouvernement ni l’autorité de Hugo Chávez et du haut commandement militaire, qui ont violé les valeurs, les principes et les garanties démocratiques, et ignoré les droits de l’homme des Vénézuéliens. »

Sans doute passés pour boire le thé, le lieutenant-colonel James Rodgers, chef de la cellule antiterroriste de l’ambassade américaine, et le lieutenant-colonel Mac Cammon, attaché militaire, vont et viennent au milieu des officiers.

Chávez ne dispose plus d’aucun moyen de communication. Contrainte et forcée, la chaîne d’Etat Venezolana de Televisión (VTV) a cessé d’émettre, tout comme la radio nationale. Les membres du gouvernement déambulent dans les couloirs de Miraflores. Députés chavistes et fidèles, parfois armés, attendent, la mine sombre, prêts à se sacrifier sur place, les poings serrés. L’incessant va-et-vient rappelle le matin de résistance offert par les fidèles de Salvador Allende, le 11 septembre 1973, dans la Moneda.

Pendant ce temps, les comploteurs, parmi lesquels Pedro Carmona et Carlos Ortega, ont pris leurs quartiers dans les locaux de… Venevisión. Plein de gens de la bonne société s’y coudoient et se bousculent, une bouteille de whisky à portée de main. Au hasard : Rafael Poleo (propriétaire d’El Nuevo País) ou Gustavo Cisneros, multimillionnaire d’origine cubaine, propriétaire de Venevisión et d’un empire médiatique de taille mondiale, Organización Diego Cisneros (70 entreprises dans 39 pays). Cineros entretient de forts liens d’amitié avec George Bush (père). Ils jouent au golf ensemble. En février 2001, l’ancien président des Etats-Unis a passé une semaine de vacances dans la propriété du magnat. Cette nuit-là, Cisneros parle deux ou trois fois avec le Secrétaire d’Etat aux affaires interaméricaines, Otto Reich, un « néocon » furibond.

Les négociations des officiers putschistes avec Chávez ont commencé à 20 heures. Ils lui ont fait parvenir une lettre de démission à signer. Pris dans les griffes d’un dilemme, Chávez se débat. Après quelques communications, il sait que que les généraux Raúl Baduel, à Maracay, Luis Felipe Acosta, dans le centre, ainsi que les amiraux Orlando Maniglia et Fernando Camejo Arenas l’appuient. Que même à Fort Tiuna, il dispose d’alliés de poids : les généraux Jorge García Carneiro et Julio García Montoya, des durs à cuire au parler carré. Mais l’actuel rapport de forces ne joue pas en leur faveur. S’il y a affrontements, ce ne sera pas seulement entre militaires. Les civils se jetteront dans la mêlée.

« On a eu une arme capitale : les médias. Et puisque l’occasion se présente, je tiens à vous en féliciter. » Il n’est pas encore minuit quand le vice-amiral Victor Ramírez Pérez congratule, en direct, la journaliste Ibéyise Pacheco sur les écrans Venevisíon. Vingt minutes auparavant, en entamant son entretien avec la brochette d’officiers putschistes qui lui font face, celle-ci n’a pu s’empêcher de lâcher, avec des airs de conspiratrice comblée, qu’elle entretient depuis longtemps des liens privilégiés avec eux. A peu près à la même heure, interrogée en direct depuis Madrid, une autre journaliste vedette, Patricia Poleo, étrangement bien informée sur le futur déroulement d’« événements spontanés », annonce à la chaîne de télévision espagnole TVE : « Je crois que le prochain président sera Pedro Carmona [7]. » Au même moment, retranché dans le palais présidentiel, Chávez, se refuse toujours à démissionner.

Les « golpistas » posent un ultimatum. Ils menacent de bombarder Miraflores et les centaines de chavistes qui y entourent le président, s’il ne se rend pas. Moment d’extrême tension. Entre un massacre et le don de sa vie, le choix de Chávez est fait. D’autant qu’il a en tête ce que lui a dit au téléphone une voix qu’il respecte entre toutes, celle de Fidel Castro. « Notre cause n’a pas besoin d’un martyr de plus. Ce qu’il nous faut, c’est des chefs. A quoi bon un chef mort ? » La démission ? Surtout pas ! « Si l’autorité se montre défaillante et s’en va, les “golpistas” auront beau jeu de se substituer à toi et de faire croire à la pseudo-légalité de leur mouvement. S’ils t’arrêtent, ils entrent dans l’illégalité la plus complète. Ils deviennent des généraux félons. Sauve tes gens et sauve-toi, fais ce que tu dois faire, négocie avec dignité, ne va pas t’immoler. Rends-toi. Laisse-toi prendre, “muchacho”. » Et après ? « Leur affaire ne peut pas durer très longtemps. Tu as l’appui du peuple, tu reviendras. On n’a jamais vu dans l’histoire un président avec un tel appui populaire qui ne revienne pas. »

A 4 heures du matin, le 12 avril, Chávez se rend. Tandis qu’on l’emmène, les ministre qui l’accompagnent entonnent l’hymne national, « Gloria al bravo pueblo ». On emprisonne le chef d’Etat à Fort Tiuna. Installé au cinquième étage du Commandement général, Héctor Ramírez Pérez jubile, en grande tenue et gants blancs  : « La situation a changé, je la contrôle, cela fait six mois que je prépare ce coup d’Etat. » Protégé par un garde du corps armé comme un porte-avions, un civil se trouve également là, installé dans un bureau : le patron des patrons Pedro Carmona.

De nombreux opposants et journalistes, aujourd’hui encore, affirment que Chávez, cette nuit-là, a démissionné. Ils se trompent, mentent à des fins de propagande ou refusent simplement d’accepter la vérité. Néanmoins, même le plus inconditionnel des chavistes ne peut nier que le 12 avril, à 3 h 20 du matin, le général Rincón, commandant en chef des Forces armées, un fidèle du chef de l’Etat, a lu un communiqué extrêmement concis que tout le monde – car personne n’a dormi cette nuit-là – a pu voir et entendre sur son poste de télévision : « Les membres du haut commandement militaire des Forces armées de la République bolivarienne du Venezuela déplorent les lamentables événements survenus hier dans la capitale. Devant de tels faits, il a été demandé sa démission au Président de la République. Il a accepté. » Toutes les vingt minutes, ce message a occupé l’ensemble des écrans durant les trente-six heures suivantes. Que s’est-il réellement passé ?

Les officiers putschistes continuaient à harceler Chávez. La situation empirait. Il n’avait plus aucun contrôle sur la situation. Il fallait faire quelque chose, mais quoi ? Démissionner, se rendre, résister ? C’est alors qu’il a effectivement envisagé la première solution et qu’il a, dans cette perspective, posé quatre conditions aux putschistes : que soit assurée la sécurité physique des hommes, des femmes, du peuple et de son gouvernement ; que la Constitution soit respectée au pied de la lettre, c’est-à-dire que la démission ait lieu devant l’Assemblée nationale et que le vice-président de la République [Diosdado Cabello] assume le pouvoir jusqu’à de nouvelles élections ; qu’on le laisse parler au pays en direct à la radio et à la télévision ; que tous les fonctionnaires de son gouvernement l’accompagnent, ainsi que sa garde personnelle. Et, a-t-il ajouté, « si je décide de partir, je veux que ce soit pour Cuba ». La réponse est tombée : « Perfecto, accepté. »

C’est alors que, isolé à Fort Tiuna au milieu d’un environnement hostile de « golpistas », le général Rincón, dont le téléphone portable venait de rendre l’âme et qui n’avait plus de radio, rédigea son texte et, comme il l’expliquera ultérieurement, le lit devant les caméras « pour éviter l’affrontement ». Une fois terminé, il s’en alla sans un mot.

Dans le quart d’heure qui suivit, revenant sur leur parole, les putschistes firent savoir à Chávez qu’ils n’acceptaient aucune de ses conditions. Avant de lui envoyer le fameux ultimatum : « Ou vous vous rendez ou nous bombardons le palais ! » Chávez parla avec « Fidel » et décida de se rendre. Jusqu’à son sauvetage, dans la nuit du 13 au 14 avril, et malgré les pressions, il n’accepta de signer aucune lettre de démission.

« C’est fini » – « Chávez se rend » (« Les graves événements d’hier ont précipité la fin du chavisme »), jubile la presse de droite.
« Chávez est tombé »

Dès 6 h 45 du matin, ce 12 avril, recevant l’amiral Molina Tamayo et Victor Manuel García, directeur de l’institut de sondage Ceca, l’animateur Napoleón Bravo se vante d’avoir prêté sa maison personnelle pour enregistrer, quelques jours auparavant, l’appel à la rébellion du général González González. De son côté, García évoque son rôle à Fort Tiuna : « A un moment, les communications nous manquaient et je dois remercier les médias pour leur solidarité, toute la coopération qu’ils nous ont apportée pour obtenir ces communications avec l’extérieur et donner les directives que m’indiquait le général González González. »
Dès qu’il a pris l’antenne, Napoleón Bravo a agité une feuille, dont personne n’a pu voir le contenu, devant les caméras. « Vous vous demandez… À quoi ressemble la démission de Chávez ? D’abord à une lettre. Je vais vous lire la lettre qu’il a signée. “En me basant sur l’article 233 de la Constitution de la République, je présente devant le pays ma démission irrévocable à la charge de Président de la république, que j’ai occupée jusqu’à aujourd’hui, 12 avril 2002. Fait à Caracas le 11 avril 2002, 191e année de l’Indépendance et 142e de la Fédération. Hugo Rafael Chávez Frias”. » En permanence, dans la partie basse de l’écran, les lettres scintillantes d’un bandeau annoncent : « Chávez a démissionné ; la Démocratie est revenue. »

Pas d’imprudences : il faut à tout prix éviter qu’on parle de coup d’Etat ! Dès huit heures, sous un soleil déjà chaud, les ambassadeurs américains Schapiro et espagnol Manuel Viturro de la Torre se présentent à Miraflores pour une première visite de courtoisie au « président Carmona ». Après un bref topo de la situation, Schapiro se permet quelques conseils, qui sont aussi des ordres, sur un ton familier : « Convoquez des élections dans un délai d’un an au maximum, pour qu’on vous fiche la paix avec la Charte démocratique de l’OEA. »
De ce côté-là, pas de problème. Secrétaire général de l’Organisation des Etats américains, l’ex-président colombien César Gaviria, un « grand ami », a considéré comme acquise la démission de Chávez. Il a convoqué pour aujourd’hui à 9 heures 30 une réunion informelle des membres du Conseil permanent. Et il a très sérieusement discuté du cas Jorge Valero. Que faire avec le représentant du Venezuela ? Catégoriquement, Gaviria a demandé à ce qu’il ne soit pas invité car « il ne représente plus le gouvernement ». On peut difficilement faire mieux, non ?
« Un pas en avant », titre triomphalement El Universal. Le journaliste Rafael Poleo, qui a consigné le compte-rendu de la première réunion de l’état-major « golpista », se charge (avec d’autres) de rédiger l’acte fondateur du nouveau gouvernement – dans l’après-midi, sa fille Patricia Poleo se verra offrir la direction du Bureau central de l’information par le « président » Carmona. Celui-ci, en effet, s’empare de la magistrature suprême. Contresigné par le patronat, l’Eglise et les représentants d’une pseudo-« société civile », le décret qui dissout l’Assemblée nationale, tous les corps constitués, destitue les gouverneurs et les maires issus des urnes, l’est également par Miguel Angel Martínez, au nom des médias. Il est lu par Daniel Romero, secrétaire privé de l’ancien président social-démocrate Carlos Andrés Pérez et… salarié du groupe Cisneros. Désormais doté de tous les pouvoirs, Carmona peut entendre le porte-parole de la Maison Blanche, Ari Fleisher, féliciter l’armée et la police vénézuéliennes « pour avoir refusé de tirer contre les manifestants pacifiques  » et conclure, sans autre forme de procès : « Des sympathisants de Chávez ont tiré contre ces gens, et cela a rapidement conduit à une situation qui l’a amené à démissionner.  »

Pendant ce temps, dans ce pays qui, depuis trois ans, n’avait pas déploré un assassinat, une disparition, un emprisonnement politiques, la répression s’abattait sur des ministres (Ramón Rodríguez Chacín, Tarek William Saab), des députés, des militants ; des dizaines de locaux et d’habitations étaient perquisitionnés, cent vingt « chavistes » connaissaient les affres de la prison. Sous le prétexte que le vice-président Diosdado Cabello et les députés Cilia Flores et Nicolás Maduro s’y seraient réfugiés – « On les a vus arriver en voiture ! » –, une horde fascisante entreprenait le siège de l’ambassade de Cuba. « Ils ne vont plus rien recevoir pour manger, on va leur couper l’électricité et l’eau. Ils vont devoir manger les tables ! Ils vont bouffer leurs rideaux ! » A la tête de cette horde imbécile, deux individus dont on n’avait pas fini d’entendre parler : Henrique Capriles et Leopoldo López.

Chávez a été emmené et emprisonné à Turiamo, sur l’île lointaine d’Orchila. Certes, dans un premier temps, le 12 avril, les quartiers populaires ont accusé le coup. « Coño, ils ont renversé Chavez ! Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? » Tandis que, alimentées par les médias, circulaient les rumeurs les plus folles sur le sort du Président, une atmosphère glauque, faite d’incertitude et de tension, a régné. « On a commencé à communiquer avec tout un tas de réseau et à donner des instructions parce que les gens étaient choqués, témoignera un peu plus tard Freddy Bernal, passé pendant le « golpe » à la clandestinité. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait. » Refusant de céder à la panique, décidé à ne pas se laisser submerger par le pessimisme, le peuple redresse la tête. Nourri de frustrations, son orgueil est immense. La première réaction a été viscérale : incontrôlables, incontrôlées, des hordes ont mis la ville à sac, pillant et incendiant les magasins. Surtout les commerces qui avaient participé à la grève. Partout, des gens s’égosillaient : « Vive le comandante Chávez ! » Gaz lacrymogènes, fusillades, la répression s’est abattue : on dénombrera bientôt 84 morts et 300 blessés. Puis la résistance s’est organisée.

Sous le signe de Simón Bolivar, mobilisation populaire générale conre le coup d’État.

Les téléphones portables se transforment en radio populaire. Les consignes circulent, des « motorizados » (motards) assurent la coordination. Les chavistes, avec beaucoup de cœur, défendent leur Président. Et leur révolution. Ce 13 avril, par centaines de milliers, surgis des «  barrios » de Gramovén, de la Silsa, d’El Amparo, de Catia, de Petare, de Vargas, de Guarenas, de Guatire, de 23 de Enero, de partout, coiffés de bérets rouges, à pas lents ou en camions, comme des soldats avançant vers la forteresse ennemie, les électeurs de Chávez occupent les rues et les places de Caracas – et de tout le pays. De l’ordre d’un million de personnes à Caracas. Un déferlement…
En fin de matinée, la Garde d’honneur réinvestit Miraflores et aide quelques ministres à réoccuper le bureau présidentiel. Coup de théâtre ! Depuis le lieu où on le tient prisonnier et grâce au courage d’un petit soldat, Chávez a réussi à faire sortir un message écrit de sa main : « Au peuple vénézuélien et à toute personne concernée. Moi, Hugo Chávez, président de la République bolivarienne du Venezuela, JE DÉCLARE : je n’ai pas renoncé au pouvoir légitime que le peuple m’a confié. Pour toujours, Hugo Chávez, fait à Turiamo, le 13 avril. »

Réunis à Miraflores pour célébrer la victoire, échangeant des civilités, exultant devant les cocktails dans une hystérie de narcissisme social, bouffis d’orgueil et d’ambition, endimanchés, le gratin du « golpisme », les militaires factieux, les nouveaux ministres, les futurs élus, les curés indignes n’y ont dans un premier temps vu que du feu. Mais ce feu, le feu de l’enfer, les rattrape. Voilà Miraflores peu à peu encerclé par la multitude. En panique, dans un jaillissement de vomissures et de diarrhées, les « beautiful people », évacuent les lieux par une sortie située à l’arrière du palais, en courant comme des dératés.

Suivant l’exemple du général Raúl Baduel, chef de la 42e Brigade de parachutistes de Maracay, des commandants fidèles à la Constitution reprennent le contrôle de toutes les garnisons. Divisé, sans perspective claire, craignant une réaction incontrôlable de la population et des affrontements entre militaires, le haut commandement perd pied. Peu à peu, les commandants et lieutenants-colonels se sont rendus compte qu’on les avait trompés.
Ce n’est toutefois qu’à travers CNN en espagnol – reçue par les seuls abonnés au câble –, les sites internet du quotidien madrilène El País et de la BBC de Londres, que les Vénézuéliens reçoivent des informations. Vers 14 heures, annonçant la révolte de la 42e brigade de parachutistes de Maracay, CNN s’étonne : « Les médias locaux ne disent rien. »
Effectivement, les « beautiful people », ceux qui, hier, se réclamaient de la liberté d’expression, imposent une féroce censure. Films d’action, recettes de cuisine, telenovelas, dessins animés et match de base-ball des grandes ligues américaines occupent le petit écran, (seulement entrecoupés par la retransmission de la séquence dans laquelle le général Rincón a annoncé la « démission » de Chávez).
Il faudra attendre 20 heures et la reprise des transmissions de la chaîne d’Etat VTV – remise en service par des militants des médias communautaires aidés par des militaires de la Garde présidentielle – pour que s’effondre le mur du silence et que les Vénézuéliens l’apprennent : la situation est en train de basculer. Sorti de sa clandestinité dans le quartier populaire de Catia, rentré à Miraflores, le vice-président Diosdado Cabello assume le pouvoir jusqu’au retour du chef de l’Etat. Quatre hélicoptères Superpuma et un commando d’élite volent dans la nuit vers La Orchila…
A 4 heures du matin, le président légitime de la République bolivarienne du Venezuela est rendu « al pueblo ».

A Miraflores, tout le monde s’est dirigé vers le Salon Ayacucho. Chávez apparaît. Il s’est lavé le visage et a changé de vêtements. En tenue sport, col roulé vert et blouson bleu marine, il se dirige vers la table d’où il va officier. Quelqu’un tape dans ses mains. « Nous vous demandons le plus parfait silence, car le Président va parler sans micro. » Chávez fait pivoter sa chaise et s’adresse à ses ministres, décontenancé : « Ils ont tout piqué ? Même les micros ? » Eclat de rire général. Question silence, c’est réussi. Une première voix s’élève, puis toutes à l’unisson, sur l’air de « se va, se va, se va, se va ! »
« Volvio, volvio, volvio, volvio ! »

« Il est revenu, il est revenu, il est revenu ! »
Le silence peu à peu revient. Le visage marqué par la fatigue, mais l’œil noir à peine moins pétillant que d’habitude, Chávez commence son discours en élevant la voix : « A Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César, au peuple ce qui est au peuple… »
Il est 4h40 du matin. L’alliance d’une fantastique mobilisation populaire et de militaires loyaux vient de réussir un tour de force sans précédent en Amérique latine : un contrecoup d’Etat immédiat, rapide, décidé, victorieux. Et un nouveau slogan est né : « Tout 11 a son 13 ! »



Texte et photos : Maurice Lemoine

Illustration d’ouverture : 11 avril 2002 : chavistes et gardes nationaux protégeant le palais présidentiel de Miraflores.


[1] Gringalets ; surnom dont Chávez a affublé ses opposants.

[2] Sur les origines du chavisme, lire : https://www.medelu.org/Pour-l-instant

[3] Alors le principal Forum politique de l’Amérique latine et des Caraïbes.

[4] « Il s’en va, il s’en va ! »

[5] Neustaldt a raconté cet épisode le 16 juillet 2002, lors d’une conférence donnée à l’Université d’Aragua, sans savoir qu’il était enregistré. Après que l’enregistrement ait été rendu public, menacé, soumis à des pressions, Neustaldt se rétractera le 17 septembre, présentera ses excuses et qualifiera ses allégations d’« erreur humaine ».

[6] Précision (pas forcément superflue vu le « négationnisme » dont fait preuve, aujourd’hui encore, l’opposition vénézuélienne à propos de cet épisode) : il ne s’agit pas ici d’un récit de seconde main ; l’auteur de cet article se trouvait sur place à ce moment (voir photos).

[7] Repris de Maurice Lemoine, « Dans les laboratoires du mensonge au Venezuela », Le Monde diplomatique, Paris, août 2002.

Source : https://www.medelu.org/Un-certain-11-avril-2002

L’afrovenezolanité : une historiographie de l’expérience noire au Venezuela, par Menika Dirkson

« Negro primero », soldat vénézuélien noir, héros de la guerre d’indépendance aux côtés de Simon Bolivar (Wikimedia Commons)

En mai, les Vénézuéliens célèbrent le mois de l’afro-descendant en l’honneur des contributions sociales, politiques, économiques et culturelles des Afro-Vénézuéliens au cours de 500 ans d’histoire du pays. Les Vénézuélien(ne)s célèbrent leur ascendance africaine par des cérémonies de masse et des défilés remplis de chants, de danses, de discours et d’expositions d’œuvres d’art d’inspiration africaine. Si ces expressions de fierté ethnique semblent appropriées pour un pays multiculturel comme le Venezuela, cela n’a pas toujours été la pratique sociale de la nation.

En 2005, le président de l’époque, Hugo Chávez, a lancé une initiative nationale visant à accroître la sensibilisation et l’éducation à l’égard de la communauté noire. Chávez, qui s’est autoproclamé afro-descendant, a fait du 10 mai la Journée afro-vénézuélienne et a mis en place une série de « programmes et de politiques » pour combattre le racisme et la discrimination dans le cadre de la Commission présidentielle de 2005 pour la prévention et l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale dans le système éducatif vénézuélien. Parmi les politiques de Chávez, l’une d’entre elles demande à la commission « d’examiner, de conseiller et de proposer des réformes sur l’éducation raciale et culturelle appropriée » et de demander aux écoles d’intégrer « les contributions des Afro-Vénézuéliens dans leurs programmes« . Les changements apportés par Chávez au programme d’histoire dans les écoles vénézuéliennes ont suivi le travail d’une vague d’écrivains et d’universitaires qui ont rendu la mémoire historique des Africains et de leurs descendants plus inclusive depuis 1895.

Le récit historique sur les Afro-Vénézuéliens a évolué depuis le début du vingtième siècle. Des récits comme La Libertad de los esclavos en Venezuela (La liberté des esclaves au Venezuela) de Manuel Landaeta Rosales excluaient les expériences des esclaves et des libres noirs, mais se concentraient sur les efforts déployés par les politiciens blancs pour abolir l’esclavage. Cette interprétation stigmatisait les descendants d’Africains pour leur héritage d’esclaves, car leurs ancêtres étaient dépeints comme des victimes, dépendant de l’émancipation des abolitionnistes blancs. Cependant, en 1911, José Manuel Núñez Ponte est devenu l’un des premiers chercheurs à se concentrer sur le sort des Africains réduits en esclavage et à condamner l’esclavocratie blanche dans son livre Estudio histórico acerca de la esclavitud y de su abolición en Venezuela (étude historique sur l’esclavage et l’abolition au Venezuela).

Dans son livre, Núñez affirmait que la pratique de l’esclavage dans les Amériques était un acte d’injustice où des « seigneurs despotiques » enchaînaient, opprimaient et assujettissaient les gens comme des « bêtes de somme ». Núñez soutenait que les hommes qui pratiquaient l’esclavage croyaient qu’il s’agissait d’une « étape de progrès » dans la société moderne. Les esclavagistes croyaient que l’esclavage était admissible parce qu’il existait dans les temps bibliques et que des philosophes antiques très respectés, comme Platon et Aristote, défendaient l’utilisation de l’esclavage. Núñez a également fait valoir que les marchands d’esclaves n’importaient pas les esclaves comme des marchandises, mais qu’ils les « trafiquaient » horriblement d’Afrique vers les Amériques. En 1854, l’émancipation est arrivée avec l’aide d’officiers militaires et de politiciens comme Simón Bolívar et José Gregorio Monagas. Núñez donne également des détails sur la vie et la résistance des esclaves, comme le travail laborieux qu’ils effectuaient dans les mines, leurs relations tumultueuses avec leurs esclavagistes et les soulèvements qu’ils préparaient. L’œuvre de Núñez a eu un impact considérable, car il a analysé les expériences de vie des esclaves et a écrit sur eux en tant qu’acteurs majeurs de l’émancipation. Plus tard, des historiens de renom comme Miguel Acosta Saignes et Juan de Dios Martínez ont produit des monographies qui ont redonné un rôle aux personnages noirs historiques. De nombreux chercheurs ont également cherché à déterminer si le Venezuela est une démocratie raciale, un terme cultivé par le sociologue brésilien Gilberto Freyre dans son livre de 1933, Casa-Grande & Senzala (Les maîtres et les esclaves), qui décrit une société où toutes les races ont des chances égales d’accéder à une éducation de qualité, à des emplois, à des conditions de vie et à des droits sociaux et politiques sans entrave.

Dans les années 1940 et 1950, les historiens ont étudié la culture, les modes de vie et les rébellions sociales des Afro-Vénézuéliens libres et esclaves en intégrant l’anthropologie, les sciences politiques, la littérature et la langue. En outre, les historiens marxistes ont écrit des récits ascendants analysant le capitalisme, l’esclavage et leurs effets socio-économiques sur la société vénézuélienne fondée sur la race et la classe. Alors que l’ouvrage de Juan Pablo Sojo, Temas y Apuntes Afro-Venezolanos (Thèmes et notes afro-vénézuéliens), publié en 1943, se penche sur la culture, les monographies de Federico Brito Figueroa, Ezequiel Zamora : Un capítulo de la historia nacional (Ezequiel Zamora : un chapitre de l’histoire nationale) et La Liberación de los Esclavos Negros en Venezuela (La libération des esclaves noirs au Venezuela) de Federico Brito Figueroa, publiées en 1951, dissèquent les « fondements socio-économiques du colonialisme et du néocolonialisme ».

D’autres historiens, comme R.A. Rondón Márquez, Héctor Parra Márquez et León Trujillo, ont donné un rôle aux esclaves qui ont combattu l’asservissement de leurs esclavagistes par la résistance culturelle, à travers la musique et la religion d’inspiration africaine et la révolution. Ces monographies ont servi de base aux futures micro-histoires des études sur les subalternes.

Des années 1960 aux années 1980, les historiens de l’école des Annales ont soutenu que l’esclavage avait laissé en héritage une hiérarchie socio-économique fondée sur la race et la couleur de la peau. Depuis l’époque coloniale, les Vénézuéliens d’ascendance majoritairement blanche et à la peau claire avaient davantage de possibilités et de privilèges socio-économiques que les Noirs, les indigènes et les « pardos » (ethniquement mélangés avec des ancêtres espagnols, africains et indiens) parce que leur héritage les liait étroitement à leurs ancêtres nés en Espagne qui ont été les premiers à coloniser le Venezuela. Les historiens et les anthropologues ont évité les récits dominants centrés sur les analyses économiques et ont exploré des sujets marginalisés dans le folklore, le lexique, la religion, la musique et la vie sociale. Ils ont limité leurs recherches aux villes fortement peuplées d’Afro-Vénézuéliens dans les régions rurales et urbaines pauvres éloignées de Caracas. Le livre de 1976 de l’historienne et anthropologue autrichienne Angelina Pollak-Eltz, La familia negra en Venezuela (La famille noire au Venezuela), est devenu l’un des ouvrages les plus poignants de l’époque.

Dans son livre, Pollak-Eltz plaide en faveur d’un plus grand nombre d’études sur les familles noires, leurs modes de migration, leur emploi et leur statut éducatif au Venezuela, sans stéréotypes raciaux négatifs. En analysant des entretiens, des enquêtes, des registres de recensement nationaux et les registres migratoires des habitants noirs de l’Universidad Católica Andrés Bello dans les années 1960, Pollak-Eltz explique comment la pauvreté, le racisme et la discrimination des Afro-Vénézuéliens, fondés sur la race et la classe sociale, trouvent leurs racines dans l’histoire de l’esclavage du pays. Les classes inférieures étaient généralement composées de Noirs à la peau foncée vivant dans des villes côtières telles que Barlovento et Guayana (où plusieurs grandes plantations existaient à l’époque coloniale), tandis que les Vénézuéliens des classes supérieures avaient souvent la peau claire et résidaient dans des communautés urbaines. Cette tendance était le résultat d’une ascendance basée sur l’esclavage, d’un manque d’accès à l’éducation supérieure et de la condition qui faisait des Vénézuéliens à la peau foncée ou noirs la classe la plus basse de la société. Dans l’ensemble, son livre a convaincu les futurs historiens d’enquêter sur la famille noire pendant l’esclavage afin de déterminer le rôle que l’esclavage a joué dans la création de la hiérarchie socio-économique dans le Venezuela d’aujourd’hui.

Depuis les années 1990, les historiens ont suivi la tendance de la Nouvelle Gauche et ont écrit sur les conflits raciaux, le colorisme, les divisions de classe et l’agitation politique. Des chercheurs comme Jesús García, Michaelle Ascencio et Winthrop Wright ont étudié la relation entre le statut de classe et la couleur de la peau dans la formation de la hiérarchie socio-économique. Dans son livre de 1993, Café con leche : Race, Class, and National Image in Venezuela, Wright affirme que, bien que de nombreux Vénézuéliens se considèrent comme des « café con leche » (café au lait) – un métissage racial d’ancêtres européens, indiens et africains, la démocratie raciale est un mythe plutôt qu’une réalité. En tant qu’Américain ayant quitté le Sud Jim Crow en 1966 pour enseigner à l’Universidad de Oriente, Wright a étudié la race, l’économie, la hiérarchie sociale et le blanqueamiento (blanchiment racial) pour déterminer si la discrimination raciale était un problème dans la nation. Ses recherches ont consisté à examiner des caricatures, des journaux, des discours et d’autres formes de propagande provenant de la Bibliothèque Nationale et des centres d’archives du Venezuela, tout en menant des entretiens avec des étudiants afro-vénézuéliens, des travailleurs municipaux, des policiers, des poètes et des ouvriers. Dans l’ensemble, Wright a conclu que, bien que certains Afro-Vénézuéliens aient réussi sur le plan socio-économique, les stéréotypes racistes, le colorisme, la propagande politique en faveur du blanchiment racial et les interdictions d’immigration contre les étrangers noirs ont limité la mobilité sociale des Noirs et augmenté les possibilités socio-économiques des citoyens blancs et « pardo ».

Dans les années 2000, les historiens de l’histoire afro-vénézuélienne se sont concentrés sur les thèmes de la race, de la classe et de la politique lors des premiers pas du socialisme au Venezuela sous la présidence d’Hugo Chávez (1999-2013). Les historiens ont particulièrement étudié comment les nouvelles politiques d’égalité raciale de Chávez ont bénéficié aux Afro-Vénézuéliens et aux pauvres. Pendant sa présidence, Chávez a cherché à réduire le fossé économique entre les riches et les pauvres, ainsi que le fossé de la discrimination raciale entre les Blancs et les Noirs. Chávez a mis en place des politiques de redistribution des richesses dans lesquelles il a autorisé le gouvernement à prendre les terres et l’argent nécessaires aux riches pour fournir de la nourriture, des soins de santé et une éducation aux pauvres. Cette action n’a pas seulement provoqué la colère des Vénézuéliens aisés, mais a également reflété l’objectif de Chávez d’améliorer le statut socio-économique des Afro-Vénézuéliens des classes inférieures.

Orlando Figuera, le jeune brûlé vif en 2017 parce que « noir et chaviste » lors des manifestations violentes de l’extrême droite, relookées par les grands médias en « révoltes démocratiques réprimées par Maduro »

Les chercheurs en sciences sociales comme Jesús María Herrera Salas et Barry Cannon ont analysé les discours politiques, les entretiens, les sondages nationaux, les taux de pauvreté, les taux de chômage et les enquêtes nationales sur l’opinion du public à l’égard du gouvernement socialiste afin de déterminer si la race et la classe sociale divisaient les Vénézuéliens sur les questions politiques. Les conflits de race et de classe ont souvent poussé les Vénézuéliens à suivre des normes traditionnelles et à se ranger du côté des candidats politiques qui soutiennent leurs intérêts. Avec la montée en puissance des politiques socialistes de Chávez, de nombreux Vénézuéliens blancs et riches sont devenus des « anti-chavistes » enragés, peu disposés à perdre leur richesse et de voir brisée la hiérarchie socio-économique. Dans son article de 2008 intitulé « Class/Race Polarisation in Venezuela and the Electoral Success of Hugo Chavez : a break with the past or the song remains the same ? », Cannon révèle que les « chavistes » sont principalement des Vénézuéliens pauvres à la peau foncée qui pensent que les politiques socialistes de Chavez leur seront bénéfiques à long terme. Néanmoins, les universitaires ont conclu que la race et la classe sociale continuaient de définir le Venezuela, laissant les gens divisés par une hiérarchie socio-économique issue de l’esclavage.

L’héritage de l’esclavage façonnera toujours les futures études sur les Afro-Vénézuéliens, même si les universitaires étudient comment la race, la classe et la politique continuent de diviser les gens sous le gouvernement socialiste et bolivarien du Venezuela, désormais dirigé par le président Nicolás Maduro. Les Afro-Vénézuéliens représentant environ 10 % de la population, il est nécessaire que leur histoire soit préservée et développée. De nombreuses monographies classiques sur les Vénézuéliens noirs datent de plusieurs décennies, sont épuisées et/ou entièrement rédigées en espagnol. Ces ouvrages doivent être mis à jour et republiés en plusieurs langues afin de sauvegarder l’histoire de l’esclavage, de l’émancipation et de la vie des Noirs au XXe siècle dans les bibliothèques du monde entier. En outre, les archivistes et les historiens peuvent améliorer notre connaissance de la vie coloniale noire au Venezuela en analysant, en traduisant et en numérisant les archives judiciaires et d’autres documents précieux provenant des Archives des Indes en Espagne. Dans l’ensemble, le récit historique de l’histoire afro-vénézuélienne a bien progressé depuis 1895, car aujourd’hui, il envisage de multiples perspectives, surmonte les stéréotypes raciaux, donne un rôle aux personnes opprimées et offre des recherches précieuses qui profitent à de multiples disciplines.

L’auteure : Menika Dirkson est professeure invitée d’Histoire à l’Université Loyola du Maryland. Docteure en Histoire de l’université de Temple. Titulaire d’une maîtrise d’histoire et d’une licence d’histoire, d’études latino-américaines et d’études culturelles de l’Université Villanova. Avec le soutien de la Philadelphia Foundation et du Arlen Specter Center de la Thomas Jefferson University, elle a publié des recherches sur les relations entre la police et la communauté noire à Philadelphie après l’ère des droits civiques. Dirkson mène actuellement des recherches sur la race, la criminalité et le maintien de l’ordre dans le système de transport public de Philadelphie après 1958.

Source : https://www.aaihs.org/la-afrovenezolanidad-a-historiography-of-the-black-experience-in-venezuela/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

Sur le même thème, on lira l’étude fondamentale d’Alan MacLeod : « Voyous chavistes » contre « société civile » : racisme et mépris de classe des médias occidentaux sur le Venezuela https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/03/10/voyous-chavistes-contre-societe-civile-racisme-et-mepris-de-classe-des-medias-occidentaux-sur-le-venezuela-par-alan-macleod-fair/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/03/31/lafrovenezolanite-une-historiographie-de-lexperience-noire-au-venezuela-par-menika-dirkson/

« Naviguer dans des réalités parallèles », par Alexander Main.

Caracas 13 avril 2002, le peuple descend dans la rue et fait échouer le coup d’État contre Hugo Chávez.

La lecture de Manufacturing Consent de Herman et Chomsky, alors que j’étais étudiant, ne m’avait pas préparé à ce que j’ai vu lors de mon premier voyage au Venezuela. Mes amis vénézuéliens m’avaient prévenu que la description que faisaient les médias mainstream du pays sous Hugo Chávez déformait grossièrement les faits sur le terrain, mais en regardant les chaînes de télévision nationales et CNN la nuit du 11 avril 2002, je n’en croyais toujours pas mes yeux.

J’étais à Caracas depuis à peine 48 heures. La veille, deuxième jour de la « grève générale » lancée par l’opposition, je m’étais promené dans différents quartiers et j’avais été frappé par deux réalités distinctes. Dans les quartiers aisés de l’est de la ville, les commerces étaient fermés et les rues étaient vides, tandis que les quartiers ouvriers, plus pauvres, étaient animés.

Tôt le 11 avril, je me suis dirigé vers l’Autoroute Guaicaipuro pour observer la marche massive de l’opposition. La plupart des marcheurs que j’ai vus avaient le teint clair et portaient des vêtements à la mode. Certains tenaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Chávez = Ben Laden » et appelaient les États-Unis à intervenir, comme ils l’avaient fait en Afghanistan quelque six mois plus tôt. La marche devait se terminer au siège de PDVSA, la compagnie pétrolière d’État, pour protester contre la décision de Chávez de licencier les principaux dirigeants de l’entreprise. Mais soudain, j’ai entendu quelqu’un annoncer dans un mégaphone que la marche se dirigeait désormais vers le palais présidentiel de Miraflores pour « jeter Chávez dehors et l’envoyer à Cuba ».

J’ai sauté dans le métro pour rejoindre Miraflores avant la marche et je me suis rapidement retrouvé au milieu d’une foule immense de chavistes à la peau foncée, probablement issus des quartiers pauvres des environs. Certains brandissaient des bâtons, d’autres s’agrippaient à des copies bleues, au format de poche, de la Constitution vénézuélienne de 1999. Ils ont crié qu’ils allaient défendre le palais, et la nouvelle constitution, au prix de leur vie.

Peu de temps après, la marche est arrivée. Certains des marcheurs ont jeté des pierres et des bouteilles sur une ligne de soldats de la garde présidentielle qui leur bloquait le passage et ont finalement été repoussés par des nuages de gaz lacrymogènes. J’ai alors entendu un bruit sec, comme un feu d’artifice, et un homme qui se tenait à côté de moi est tombé au sol, le sang jaillissant de son cou. Quelques personnes ont attrapé ses jambes et ses bras et ont couru avec son corps pour essayer de trouver de l’aide, mais il était manifestement trop tard. Un homme dans la foule a crié « snipers ! » et a montré du doigt une personne sur le toit d’un grand bâtiment à proximité. Dans la demi-heure qui a suivi, j’ai vu d’autres corps mous, dont le sang s’écoulait des blessures à la tête et à la poitrine, être transportés devant moi.

À peu près au même moment, des agents de la fameuse police métropolitaine de Caracas ont été vus en train de tirer des coups de fusil sur une foule de chavistes rassemblés sur le Puente Llaguno, à un demi-pâté de maisons du palais. Alors que tout le monde se mettait à l’abri, deux hommes ont sorti de petits pistolets et ont tiré sur les agents de police, bien qu’ils semblaient hors de portée. Après quelques heures, les choses se sont calmées. Les manifestants et les agents de la police métropolitaine ont quitté les lieux, les ambulances sont venues chercher les morts et les blessés, et nous avons tous fini par nous éloigner, hébétés et incertains de ce qui s’était passé.

En regardant la télévision avec mes amis vénézuéliens plus tard dans la soirée, nous avons été stupéfaits par ce que nous avons vu. Les chaînes vénézuéliennes, CNN et d’autres chaînes internationales ont diffusé en boucle des images de deux « pistoleros » de Puente Llaguno, sans montrer ce sur quoi ils tiraient. Ils ont tous rapporté que Chávez avait ordonné à ses sbires d’ouvrir le feu sur une marche pacifique, tuant 10 personnes ou plus. Des officiers supérieurs de l’armée lui avaient demandé de démissionner, ce qu’il avait fait, bien qu’aucune lettre de démission vérifiée n’ait jamais été produite. Un gouvernement de transition a été mis en place, dirigé par le président de Fedecámaras, la chambre de commerce. Les commentateurs de l’actualité étaient en liesse, tout comme le département d’État dans ses déclarations du lendemain : Le Venezuela était enfin sur la bonne voie.

Ce n’est que bien plus tard que le coup d’État éphémère a été docilement reconnu comme tel par les médias et le gouvernement des États-Unis. Mais à ce moment-là, ils étaient passés à d’autres narratifs faussés sur le pays.

Je m’étais rendu au Venezuela en tant que touriste politique, m’attendant à y passer quelques semaines pour en apprendre davantage sur le mouvement populaire à l’origine du processus bolivarien. Après avoir vécu le coup d’État du 11 avril et l’étonnant soulèvement populaire qui a contribué à ramener Chávez au pouvoir, j’ai abandonné mes études supérieures en France et j’ai fini par vivre à Caracas pendant six ans, en faisant divers petits boulots, dont celui de conseiller en relations internationales de Chávez. Pendant tout le temps où j’étais là-bas, j’ai continué à observer deux réalités alternatives, qui coexistaient en quelque sorte. Dans l’une, les membres des classes moyennes et supérieures se considéraient comme la société civile, luttant pour restaurer la démocratie et la liberté par tous les moyens nécessaires. L’autre réalité se trouvait dans les communautés à faible revenu qui avaient été abandonnées par l’État pendant des décennies et qui ressentaient maintenant un sentiment de pouvoir et d’action au sein d’une démocratie beaucoup plus inclusive.

En dehors du Venezuela, c’est la première de ces deux réalités qui a façonné le récit dominant que l’on retrouve dans les médias et dans le discours des gouvernements occidentaux, en particulier le gouvernement états-unien. Le scénario de base était que Chávez était un dictateur en herbe, un « Castro-communiste » qui avait permis aux Cubains de prendre le contrôle de l’appareil de sécurité et de renseignement du pays. Peu importe que lui et son parti gagnent continuellement des élections compétitives et transparentes ; le gouvernement Chávez était une menace pour la liberté et la démocratie au Venezuela et, d’ailleurs, dans le reste de l’Amérique latine.

Et donc, les dirigeants de la société civile étaient justifiés de soutenir la rébellion militaire. Ils étaient également justifiés dans leur effort pour forcer Chávez à quitter le pouvoir en paralysant l’industrie pétrolière et en déclenchant une dépression économique, comme ils l’ont fait fin 2002 et début 2003. Ayant perdu le référendum de 2004 sur la révocation de Chávez, ils étaient également fondés à boycotter les élections législatives de 2005, affirmant que le système électoral était « truqué » en leur défaveur. Ayant ensuite perdu pratiquement tous leurs sièges à l’Assemblée nationale, ils étaient en droit d’affirmer que Chávez et son parti contrôlaient toutes les branches du gouvernement et que, par conséquent, le Venezuela n’était plus vraiment une démocratie.

Les responsables états-uniens et les principaux médias ont adopté cette vision, tout en ne voyant et ne reconnaissant que rarement, voire jamais, l’autre réalité du Venezuela, celle des barrios – quartiers populaires. De temps en temps, l’un des correspondants étrangers les plus courageux rapportait certains faits gênants qui contribuaient à expliquer la popularité durable de Chávez : comment les politiques sociales et économiques de son gouvernement avaient considérablement réduit la pauvreté et fourni à des millions de personnes un accès gratuit aux soins de santé, aux programmes d’alphabétisation et à l’enseignement supérieur pour la première fois. Mais aucun grand média n’a parlé de ce qui se passait de vraiment passionnant dans les barrios : la démocratie participative.

Il y avait les comités de terre urbaine et les équipes populaires de gestion de l’eau, dans lesquels les habitants des quartiers à faibles revenus travaillaient ensemble à l’élaboration de plans d’amélioration des logements et des infrastructures d’eau et d’assainissement. Il y avait les cercles bolivariens, des groupes locaux qui discutaient et débattaient longuement de la nouvelle constitution du Venezuela et des dernières nouvelles lois. Et il y avait les conseils de planification locale, qui sont devenus plus tard des conseils communaux, où les membres des communautés locales concevaient et supervisaient des projets financés par l’État pour améliorer les quartiers. Ces organes sont apparus dans de nombreux quartiers de la classe moyenne également.

Cette extraordinaire ruche d’organisation communautaire dans les barrios (quartiers populaires) – qu’elle soit promue par le gouvernement vénézuélien ou initiée par les communautés elles-mêmes – a reçu peu d’attention de la part des médias internationaux et en reçoit toujours peu à ce jour. De même, lorsque des centaines de milliers d’habitants de barrios sont descendus dans la rue pour défendre le projet bolivarien ou socialiste, ils sont généralement ignorés par la presse, alors que les marches et les rassemblements de l’opposition, quelle que soit leur taille, font l’objet de reportages quasi systématiques, présentés comme des mouvements pro-démocratie, quel que soit le véritable programme de l’opposition. Lorsque les manifestations de rue de la droite ont été violentes – comme cela s’est produit avec les guarimbas (barrages et violences de rue) délibérément violentes de 2004 et 2014 -, les gros titres finissent toujours par être une version de « manifestations pacifiques brutalement réprimées par le régime vénézuélien ».

Bien que le Venezuela ait beaucoup évolué depuis que j’y ai vécu dans les années 2000, le récit dominant aux États-Unis et dans le monde est toujours façonné par les élites internationales du pays et, de plus en plus, par les secteurs durs et de droite de la société vénézuélienne, dont beaucoup vivent maintenant dans le comté de Miami-Dade, en Floride. Cela a entraîné des distorsions et des omissions extrêmes dans les informations qui parviennent à la plupart des gens aux États-Unis et dans le monde.

On peut pardonner aux lecteurs et aux téléspectateurs des informations grand public de croire que le président autoproclamé Juan Guaidó se battait pour une transition pacifique et démocratique au Venezuela, alors qu’en réalité, lui et ses associés ont ouvertement tenté de provoquer un coup d’État militaire et appelé à une intervention militaire étrangère. On peut également leur pardonner de ne pas savoir que, même si le président Nicolás Maduro a mené certaines politiques qui ont endommagé l’économie vénézuélienne, de multiples études montrent que ce sont les dures sanctions économiques des États-Unis imposées pour la première fois en 2017 qui expliquent de manière significative l’effondrement rapide de l’économie depuis lors.

Tout comme pendant les années Chávez, le meilleur antidote au barrage continu de désinformation sur le Venezuela est de voir la réalité – ou les réalités parallèles – de ses propres yeux, par exemple en rejoignant une mission d’enquête. Grâce à un mouvement de solidarité dynamique et dévoué aux États-Unis qui s’est formé après le coup d’État de 2002, des délégations de militants de tous horizons continuent de se rendre au Venezuela, passant souvent du temps dans les barrios et les zones rurales reculées où peu de journalistes internationaux, voire aucun, ne mettent les pieds. Pour mieux comprendre la réalité qui se cache derrière les gros titres alarmants et sensationnels et voir comment les communautés continuent de s’organiser et de trouver des solutions collectives face aux sanctions états-uniennes et à d’autres défis énormes, envisagez de faire le voyage. Je vous garantis que vous en ressortirez profondément inspiré.

Vous pourriez même finir par rester un peu.

L’auteur : Alexander Main est directeur de la politique internationale au CEPR https://cepr.net/ Center for Economic and Policy Research, Washington DC.

Source : NACLA https://nacla.org/venezuela-alternate-realities

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/03/26/naviguer-dans-des-realites-paralleles-par-alexander-main/

« Ici, il n’y a pas de patron » : la commune populaire El Panal au Venezuela

« Ici, il n’y a pas de patron » : la commune populaire El Panal au Venezuela

Modeste initiative face à l’homogénéité médiatique sur le Venezuela, le blog Venezuelainfos fête dix ans de travail volontaire. 1051 articles ont été mis en ligne depuis 2012, grâce à l’aide de nombreux traducteurs et traductrices bénévoles, pour vous réinformer gratuitement sur la révolution bolivarienne et sur son ressort profond, ignoré par la gauche occidentale : une démocratie participative, multiforme, autonome et critique, en majorité féminine.

En ce mois de mars, le nouveau ministre des communes et des mouvements sociaux Jorge Arreaza parcourt le pays à la demande du président Maduro, pour écouter les propositions, critiques et besoins des communard(e)s (photos). « L’organisation du pouvoir populaire au Venezuela est unique au monde. Le peuple dispose de véritables canaux pour parvenir à l’autonomie communale avec l’accompagnement d’un gouvernement révolutionnaire. Dans cette nouvelle étape de la transition vers le socialisme, nous allons avancer à toute vapeur ». Arreaza rappelle la définition de l’État communal qui doit à terme substituer le vieil État, tel que le définissait Hugo Chávez : « La commune est comme la cellule et les cellules doivent se ramifier, se relier, elles doivent former un système, s’articuler, pour donner forme à un corps ».

Ces dernières années, les grands médias ont relooké les insurrections d’une extrême droite raciste – nostalgique de l’apartheid d’avant Chávez – en « révoltes populaires », tout en occultant la majorité du peuple, pacifique, qui n’a jamais voulu participer à ces violences. L’objectif était de sédimenter l’image d’une « dictature ». Mais la révolution bolivarienne, qui a fait entrer dans le champ politique une majorité sociale jusque-là exclue, ne cesse de renforcer sa démocratie directe. Elle a aussi construit la démocratie représentative la plus dynamique du continent, avec 29 scrutins en 22 ans, reconnus par la grande majorité des observateurs internationaux et qualifiés par Lula d’« excès de liberté ».

Par ailleurs, les médias ont caché huit ans de sanctions occidentales et la perte consécutive de 99% des revenus pétroliers. Que n’a-t-on ri des files à Caracas : « l’échec-du-socialisme-fait-fuir-la-population ! ». Aujourd’hui, les mêmes médias admettent la réussite économique du président Maduro et le retour des migrant(e)s chez eux au Venezuela mais… c’est parce que « Maduro-est-devenu-capitaliste » ! A titre d’exemples, le budget de l’État en 2022, approuvé par les député(e)s, comporte 76% d’investissements sociaux; Nicolas Maduro accélère la Mission du Logement Public destinée aux familles populaires, pour atteindre un total de 5 millions de logements d’ici 2025. La politique publique de santé contre le Covid, qui a permis d’éviter les hécatombes des régimes néo-libéraux voisins, est étudiée comme exemplaire par l’OMS et saluée par l’ONU. Les revenus en hausse du pétrole – que le gouvernement bolivarien a sauvé de la privatisation – vont en priorité à la reconstruction des services publics.

Revenons à la participation citoyenne qui est une des clefs de la résistance au blocus occidental. La vitalité de la révolution bolivarienne, qui étonne souvent ceux qui décident de voyager au Venezuela, est le fruit d’une tension permanente, créatrice entre les organisations populaires et un « État ancien » (qui n’en finit pas de mourir, comme disait Chávez). Après les reportages de Venezuelainfos sur la commune paysanne d’El Maizal, la commune « Che Guevara », la commune socialiste de Altos del Lidice, ainsi qu’une soixantaine d’autres, nous nous attardons aujourd’hui sur une commune située à Caracas : El Panal 2021 qui incarne bien cette volonté d’autonomie dans sa relation avec l’État. Quelques photos de ce reportage proviennent d’une formation audio-visuelle que notre école populaire (EPLACITE/TERRA TV) a offerte aux mouvement sociaux du Venezuela, et au cours de laquelle nous avons réalisé un tournage dans l’entreprise textile autogérée d’El Panal.

Vies et voix de la commune « El Panal 2021 »

Située dans le secteur «  23 de Enero », dans l’ouest populaire où vit 80% de la population de la capitale (et où ne vont jamais les journalistes étrangers), cette commune est née en 2008. Elle regroupe 3.600 familles, environ 13.000 personnes. Sept conseils communaux la composent formellement. « Lorsque Chávez a lancé l’idée des conseils communaux et, plus tard, de la commune, nous avons aussitôt adhéré » se souvient Robert Longa. Ana Caona responsable de planification, rappelle que « la commune est la somme des conseils communaux, et que nous étions une commune dès cette époque ».

Au sein de la commune cohabitent diverses entreprises communales. Salvador Salas : « D’abord, la boulangerie, puis l’usine d’emballage du sucre, puis la briqueterie, la fabrique de pneus, le restaurant et l’entreprise textile. Par la suite, à cause de la guerre économique et du blocus imposé par les États-Unis, l’accès aux denrées alimentaires de base s’est vu gravement affecté. On a misé sur le secteur primaire et noué une alliance avec des groupes de paysans afin d’acheter leur production et de la vendre le week-end sur un marché aux voisins de la commune

Une centaine de personnes travaillent actuellement dans les entreprises communales d’El Panal. La commune dispose également de sa propre station de radio communautaire : « Radio Arsenal ». Parmi toutes les entreprises mentionnées, Robert Longa met en avant l’entreprise textile, « Las Abejitas del Panal », fondée en 2012 dans le quartier de Santa Rosa, dans des locaux abandonnés que la communauté a récupérés, et devenue une référence non seulement au sein de la commune mais aussi dans tout Caracas et même à l’échelle nationale. Actuellement, 12 personnes travaillent dans cette entreprise autogérée, produisant toutes sortes de vêtements et autres articles textiles.

Pour décrire leur vision, les communard(e)s d’El Panal parlent d’un socialisme différent de celui pratiqué au 20ème siècle. Un socialisme qui s’engage dans l’autogestion et la décentralisation, et qui se matérialise par le pouvoir communal. Un socialisme qui implique nécessairement le dépassement du capitalisme : « nous voulons construire un monde différent de la voracité du capitalisme et c’est là que nous défendons le socialisme du XXIe siècle ».

Principaux organes de la commune

La structure créée à El Panal n’est pas une copie exacte de celle proposée dans la loi sur les communes. La loi des communes stipule en effet que « le Parlement communal est la plus haute instance d’autogestion de la commune » (article 21) et se compose de représentants des conseils communaux, des organisations socio-productives et de la Banque Communale » (Assemblée nationale, 2010b : 23-26).

En revanche, El Panal 2021 ne dispose pas d’un parlement, mais d’une « Assemblée Patriotique », à laquelle tou(te)s les résident(e)s de la commune peuvent participer. D’autre part, la loi sur les communes désigne une série de conseils qui effectuent des tâches de gestion et de planification, tels que :

  1. Le Conseil exécutif, qui « exerce la représentation légale de la commune », exécute le plan de développement, convoque le parlement et est composé d’un groupe restreint (deux membres du Parlement communal et un membre des organisations socio-productives).
  2. Le Conseil communal de planification, qui conçoit le plan de développement et est composé de six personnes (trois porte-parole des conseils communaux, deux du parlement et un des organisations socio-productives).
  3. Le Conseil de l’économie communale, qui promeut et accompagne les entreprises communales (Assemblée nationale, 2010b:28-41).

A El Panal 2021, il existe une structure de coordination générale appelée « Instance de Communardes et Communards », qui exerce des tâches de direction et de planification, composée d’un groupe d’environ 60 personnes (porte-parole des conseils communautaires, des organisations sociales, des entreprises communautaires et du collectif Alexis Vive). Une autre différence en termes de structure organisationnelle par rapport à la loi est qu’à El Panal, il existe un organe parallèle aux conseils communaux, appelé « Panalitos por la Patria ». Cet espace de coordination est ouvert à tous ceux qui veulent y participer. La philosophie des « panalitos » est que toutes celles et ceux qui sont prêts à travailler entrent dans la coordination : « Au conseil communal, les élections ont lieu tous les deux ans. Au Panalito il n’y a pas d’élection, celui qui veut travailler y entre ».

Il existe un autre corps très important dans la commune appelé « Brigadistas ». C’est une instance de participation directe, pour ces « personnes qui veulent participer, mais qui ne veulent pas s’impliquer dans le travail de coordination » ; « les personnes qui veulent soutenir la radio, le sport, la culture, l’éducation, entre autres », mais sans prendre de responsabilités de gestion.

Caona signale également deux autres instances de grande importance dans la structure de la commune : la défense et la politique. Dans un contexte où l’agression contre le processus de changement au Venezuela a été constante et extrêmement violente (coups d’État, incursions militaires depuis la Colombie ou les États-Unis, sabotages, attentats d’extrême droite, etc..) , il est essentiel de disposer d’une structure de défense qui garantisse la sécurité, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur afin que la commune puisse être protégée et se développer en toute sérénité.

L’organe principal de la démocratie directe dans la commune El Panal 2021 est donc l’Assemblée patriotique permanente. Elle est ouverte aux 13 000 habitants de la commune, et le niveau de participation est remarquablement élevé, atteignant dans certains cas jusqu’à 1 000 personnes. La fréquence des réunions varie en fonction de la saison, mais l’objectif est de tenir une assemblée mensuelle, qui se déroule toujours sur le terrain de sport, un soir de semaine, afin que chacun puisse venir après le travail. Plusieurs personnes interrogées s’accordent à dire que l’Assemblée décide de tout ce qui est important pour la commune:

« L’assemblée des citoyens décide de tout » (Guerra).

« C’est l’espace où les décisions stratégiques sont prises » (Lugo) ;

« Dans notre commune, tout est décidé en assemblée » (Caona).

« Les gens se sentent à l’aise et parlent sans problème, il y a un échange d’idées ». (Reinosa)

Un autre exemple de démocratie directe est l’assemblée de chaque conseil communautaire. Judith Guerra souligne que dans son quartier, Santa Rosa, l’assemblée rassemble environ 150 personnes et a lieu tous les mois. Elle assure que « personne ne gouverne ici en solitaire, nous faisons tout à travers les assemblées de citoyens […] la décision est toujours collective ; ce que la communauté dicte est la loi ».

Dans le cadre des entreprises communales, l’assemblée des producteurs fonctionne également comme le plus haut organe de décision. L’entreprise textile « Las abejitas del Panal », tient son assemblée tous les mois, à laquelle participent tous les producteurs. « L’important est que les travailleurs eux-mêmes disent se sentir libres de décider de tout ce qui les concerne » explique María Plaza, une jeune femme du quartier qui travaille depuis sept ans à l’entreprise textile. « Oui, nous décidons de tout dans l’assemblage ». Pour sa part, Maribia Jayaro, productrice intégrée dès 2013, explique :  « Il n’y a pas de patron ici. Nous prenons les décisions ensemble. Quand quelqu’un de l’extérieur passe une commande, nous nous asseyons et décidons ensemble si nous la faisons ou pas ». Margarita Márquez, la plus ancienne et qui, comme Maribia, fait partie de la première équipe, assure qu’ « il n’y a personne pour te donner des ordres, car nous n’avons pas de  patron qui donne des ordres, qui met un prix sur le travail [..] ici nous avons le droit de décider de la valeur d’une chemise ..] c’est nous qui décidons ». Grecia Pacheco, une jeune femme ayant cinq ans d’ancienneté dans l’entreprise, indique : « pour décider de faire un produit, nous avons une assemblée et nous décidons du prix entre nous tous [..] Nous ne faisons rien sans écouter l’assemblée ». Maribia Jayaro : « Avant, je travaillais dans le secteur privé. J’avais l’habitude de travailler avec un avocat ; nous faisions ce que le patron disait, il imposait le calendrier, et le salaire… ..] toutes les décisions ont été prises par lui. Ici, c’est différent, ici on nous écoute, mon opinion compte, et la tienne aussi ».

Toute activité de production dans « El Panal 2021 » doit répondre à une priorité : les besoins de la communauté. Pour Ana Caona, actuellement responsable du Centre de Planification et production politique et économique : « Le Che avait l’habitude de dire que « l’économie doit être évaluée en termes de vie, et non de marché ». Nous devons mettre la politique au premier plan, et nous le faisons de manière participative avec les gens, avec le peuple. »

Caona explique qu’il existe deux types d’économie dans la commune : un volet dit socio-politique, pour garantir l’alimentation de la population ; et une autre, dit mixte, pour dégager des excédents qui permettent d’investir dans de nouveaux projets. Exemple du premier type d’économie, la boulangerie, qui vend à des prix populaires afin qu’aucun voisin ne soit privé de pain. Pour Joel, un jeune homme originaire de la communauté qui est actuellement en charge de la boulangerie : « C’est beau de voir les personnes âgées nous remercier chaque matin de leur avoir vendu du pain à un prix… en leur vendant du pain à un prix non spéculatif […] on se sent très fier ».

Caona souligne que « la politique l’emporte toujours sur la question du marché, en garantissant les besoins de la population, même s’il n’y a pas de profit ». Robert Longa confirme que « la commune n’est pas faite pour le business, pour faire des affaires, pour mercantiliser […] ici, les entreprises ont un rôle politique. »

Et puisque la guerre économique des États-Unis a un impact direct sur la capacité d’accès aux aliments de toutes sortes, « nous avons décidé d’aller à la campagne pour planter […] la commune a acheté 11 hectares dans l’état de Cojedes et nous y sommes allés pour semer […] plus tard nous avons acheté 37 hectares de plus près de Caracas, à Caracas, dans l’état de Miranda […] En même temps, nous avons créé le projet « Pueblo a Pueblo », en établissant des liens avec des agriculteurs de l’intérieur du pays, auxquels nous achetions directement leur production. » Tant notre propre production que les produits achetés sont vendus à des prix populaires tous les samedis matin à une foire de la commune. Ainsi, l’accès aux denrées alimentaires de base est garanti pour l’ensemble de la communauté. Salas ajoute qu’ils ont établi un recensement de la demande dans la commune, autour des produits de première nécessité, afin d’essayer de garantir leur approvisionnement tout au long de l’année.

Conditions de travail

La stabilité de l’emploi au sein de l’entreprise textile « Abejitas del panal » est un élément mis en avant par plusieurs des travailleurs, tant par les travailleurs les plus anciens que les plus jeunes. José Lugo affirme que « presque personne n’est parti […] la plupart d’entre eux travaillent depuis des années ». Celle qui est là depuis le plus longtemps, Elisabeth Torrelles, est arrivée il y a plus de trois ans. Le témoignage de Grecia Pacheco est très significatif pour comprendre comment la stabilité est liée à la satisfaction personnelle, contrairement à ses expériences dans le secteur privé : « Ici, je me sens valorisée, dans les entreprises privées, je changeais beaucoup, j’étais dans les entreprises privées, j’ai beaucoup changé, je n’ai été dans chacune d’elles que quelques mois […] ici, je suis là depuis des années, je ne suis pas partie ». Maribia Jayaro souligne que « l’emploi du temps est le meilleur pour moi, nous décidons nous-mêmes […] il est confortable, adapté aux besoins de notre famille […] nous essayons d’éviter le calendrier strict de l’entreprise privée ». En fait, le calendrier est décidé annuellement en assemblée. Si les commandes le nécessitent, on prolonge parfois la journée de travail, bien que leur principe soit de ne pas s’auto-exploiter. « Le climat de travail lui-même est harmonieux, pas stressant […] nous ne nous permettons pas d’exploiter, nous ne nous permettons pas non plus d’être exploités. […] si quelqu’un vient commander 5 000 tee-shirts en deux jours, on ne l’accepte pas, c’est interdit ».

Le salaire est un aspect apprécié très positivement par l’ensemble du personnel. Au cours de ces sept années, ils ont toujours réussi à doubler le salaire minimum du pays. En effet, le salaire est fixé en fonction de la productivité, ce qui est souligné par plusieurs travailleuses. Grecia Pacheco : « Ici, ce n’est pas comme dans le secteur privé, ici je travaille et je suis bien payé. Ici, si je fais cinq chemises, je suis payée pour elles ». Jorgelis Soto évoque son année précédente avec des entreprises privées, où « le salaire est moins bon […] ici, si je travaille plus, je reçois plus, je suis mieux payée ». Margarita Márquez (2019) précise que «  nous créons notre propre salaire […]. si je veux travailler, je gagne ; et si je ne travaille pas, je ne gagne pas. Nous n’avons pas de salaire fixe ».

La bonne ambiance au travail est un élément unanimement apprécié, surtout si on la compare à l’atmosphère endurée dans différentes entreprises privées: « Je me souviens que j’ai visité une entreprise textile privée : 100 machines collées les unes aux autres, avec une chaleur insupportable, un petit ventilateur, un de ces vieux ventilateurs, qui sonnait… et des panneaux interdisant de se parler, d’utiliser le téléphone, tout était interdit […] Je suis entré et une personne est sortie d’un bureau climatisé pour s’occuper de moi. Je lui ai dit que j’étais venu pour en savoir plus sur l’expérience et il m’a répondu que je ne pouvais pas leur parler, seulement avec lui. Nous avons le contraire de cela. Nous avons de l’air conditionné, les producteurs parlent, rient, écoutent de la musique […] c’est un travail digne et libérateur. »

Grecia Pacheco : « Ici, on écoute de la musique, on parle, on fait des blagues, on rit […] dans le secteur privé, cela ne se fait jamais… ici, nous partons à six heures et parfois il est sept heures et on commence à parler et nous ne voulons pas partir ».

Margarita Márquez se souvient : « Dès mon arrivée, j’ai vraiment aimé l’atmosphère. Nous n’avons pas de personne qui nous met la pression, nous pouvons parler, faire des blagues, rire, écouter de la musique, boire du café, s’arrêter un moment. […] c’est une atmosphère très harmonieuse ». Un aspect que plusieurs productrices soulignent est l’autonomie qu’elles ont acquise au sein de l’entreprise grâce au principe selon lequel tous les travailleurs doivent connaître le fonctionnement de toutes les machines : « Dans l’entreprise privée, nous avons une seule personne qui ne fait que les cols de chemise, une autre ne cout que les poches… Pas ici, ici la personne qui apprend, apprend à faire la chemise entière ; nous sommes tous capables de faire un vêtement entier et si demain vous allez ailleurs, vous emportez les connaissances avec vous, vous êtes autonome. » (Jayaro).

L’une des réalisations qu’ils mettent en avant est d’avoir réussi à instaurer un travail d’équipe, coopérer les uns avec les autres, se soutenir mutuellement, au lieu de se faire concurrence pour voir qui peut produire le plus. Margarita Márquez : « ici, il y a une harmonie entre nous tous ». « Nous partageons nos connaissances et notre travail, nous travaillons beaucoup en équipe ; quand quelqu’un ne sait pas, on lui apprend ». María Plaza : « il n’y a pas de jalousie entre collègues. Nous essayons de partager, nous nous entraidons ». « Il y a une formation socio-politique, il ne s’agit pas seulement de faire des chemises, il s’agit de comprendre que nous allons vers un nouveau modèle économique-productif. Comprendre pourquoi dans une entreprise privée, vous allez être exploité, comprendre ces concepts ».

Un autre aspect très significatif est que la grande majorité des femmes disent qu’elles se sentent épanouies et valorisées au travail, contrairement à d’autres expériences dans l’entreprise capitaliste. Maribia Jayaro est claire : «  il y a beaucoup de femmes qui sont dans le secteur privé, exploitées, sous le fouet du secteur privé ; et ici, je me sens reconnue […] quand je vois un petit sac qu’une personne porte dans la rue, je me dis : « Je l’ai fait », et je me sens fière de moi ». « De toutes les expériences, travailler ici a été la meilleure, la plus belle, travailler pour la communauté […] le meilleur, le plus beau, travailler pour la communauté […] c’est une satisfaction que votre travail soit un travail social […] » Grecia assure que « vous assumez votre responsabilité, si quelque chose a été mal fait […] et en même temps, on est fier des choses bien faites, de les avoir faites soi-même ».

Judith Guerra souligne les changements intervenus dans son quartier de Santa Rosa, puisque grâce à l’organisation populaire, de nombreuses personnes sont devenues politiquement actives. Surtout dans le cas des femmes : « Beaucoup de femmes ont cessé d’être enfermées, elles ont cessé d’être les femmes au foyer, elles sont allées faire la Révolution ». Ismael González, membre du groupe de coordination des Panalitos dans la commune, souligne le changement de mentalité suite à son engagement dans le militantisme communautaire : « Il y a trois ans, je pensais que l’État était largement responsable de la situation du pays; la commune m’a montré que nous devons assumer notre part de responsabilité. […] si nous ne le faisons pas, personne ne le fera pour vous ».

Jefferson González souligne l’importance d’empêcher les adolescents et les jeunes d’entrer dans les circuits de la drogue et du crime organisé, en créant un large éventail d’activités sportives et culturelles.

Les entreprises communales répartissent leurs excédents de la manière suivante : 40% restent dans l’entreprise et 60% vont au Fonds de réinvestissement social. C’est l’Assemblée de la commune qui décide comment investir l’argent qui est déposé dans ce Fonds. Si nous revenons à l’exemple concret de l’entreprise communale « Las Abejitas del Panal », c’est l’assemblée communale qui décide comment investir l’argent. D’un côté, une partie de la production est directement destinée à la communauté et est vendue à des prix populaires, faisant ainsi face à la spéculation des entreprises privées. D’autre part, il arrive que des vêtements soient fabriqués gratuitement, pour être donnés à un groupe communautaire : « Pour le groupe de danse des enfants de la communauté, nous faisons les robes pour elles. Nous ne facturons pas pour cela […] c’est un plaisir de voir les enfants de l’école porter les costumes que nous avons confectionnés pour eux. Nous faisons des chemises pour le conseil communautaire, des sacs pour les enfants qui en ont besoin (…) Nous avons fabriqué des sacs pour des enfants à faibles revenus d’autres régions du pays. Nous pensons aux gens, pas à nous-mêmes ».

L’engagement des producteurs envers la communauté va au-delà des quatre murs de l’entreprise. Lugo souligne qu’ils participent régulièrement aux activités bénévoles de la commune : « Quand il y a des foires aux légumes, on peut nous voir. En décembre, l’Etat a apporté des jouets pour les enfants et nous avons distribué des jouets aux enfants […] On distribuait le jambon de Noël ».

Différents comités de travail ont été créés, auxquels participent les habitants du quartier afin de mener à bien des activités éducatives, sanitaires et sportives. 22 personnes, la majorité d’entre eux sont des femmes, constituent le noyau de ces comités, qui ont réussi à impliquer un bon nombre de personnes du quartier. Judith énumère un certain nombre de travaux du « Panalito » qui ont eu un grand impact sur la communauté ces dernières années. D’une part, en raison de la guerre économique, la nourriture et les médicaments pour les groupes le plus nécessiteux du quartier : « L’important est que personne ne manque de nourriture […] et pour ceux qui ne peuvent pas acheter de médicaments, nous les obtenons pour eux ».

Toutefois, le domaine dans lequel Panalito Santa Rosa a le plus investi est celui de « l’amélioration intégrale de l’environnement de travail ». Migdalia Reinosa, l’architecte qui coordonne depuis plus de dix ans les travaux d’amélioration de l’habitabilité du quartier, évoque les deux projets majeurs de ces années, pour remplacer les « ranchos » (logements précaires) par des logements décents. Le premier a été développé entre 2012 et 2016 et impliquait le « remplacement des ranchos par des logements », notamment la « construction de 42 nouveaux logements ». Le modèle était l’un des modèle d’auto-construction communautaire, puisque ce sont les « fils du quartier » qui ont construit les maisons, avec le soutien occasionnel des bénéficiaires.

Le deuxième projet vient de commencer et consiste à construire « 48 maisons supplémentaires, deux bâtiments de 24 maisons chacun ». Les bénéficiaires seront « les producteur(trice)s des entreprises communautaires, les garçons et les filles de la brigade de construction (qui ont déjà participé à la construction du premier projet de 42 maisons) et des membres de la Fondation Alexis Vive ». Ce modèle de l’autoconstruction communautaire s’appuie sur des brigades de travail de la commune elle-même, ainsi que le travail bénévole des bénéficiaires, certains week-ends.

En outre, « Panalito » a réalisé un investissement important dans les domaines suivants : changement d’une partie des canalisations d’eau dans un secteur du quartier. Judith Guerra insiste sur le fait que « Santa Rosa a beaucoup changé au cours des dix dernières années ».

Il faut souligner l’engagement social auprès de l’ensemble de la population de la commune. Dans le domaine de la sécurité alimentaire, nous avons déjà mentionné les « foires aux légumes » hebdomadaires pour garantir la sécurité alimentaire en dehors du marché spéculatif et de la guerre dont souffre le pays. Les programmes de garde d’enfants sont remarquables, principalement pour les enfants les plus vulnérables. La cantine sociale, qui fournit le dîner de plus d’une centaine d’enfants chaque soir, est un projet d’un grand impact, tout comme la livraison de fournitures scolaires, de vêtements et de médicaments.

Une autre fonction très appréciée par toutes les personnes interrogées est le haut niveau de sécurité que la commune a été en mesure de garantir à ses voisins. Elisabeth Torrelles, ouvrière du textile, assure que dans la commune elle se sent « plus en sécurité » que dans d’autres parties de la ville. Migdalia Reinosa, l’architecte, souligne également la tranquillité avec laquelle elle se déplace « librement dans la commune ». « on ne voit pas de barreaux aux fenêtres ici. Cela signifie que vous pouvez être sûr que rien ne va vous arriver ».

Ceci est extrêmement important, étant donné que les quartiers ouest de Caracas et la ville dans son ensemble sont perçus par leurs habitants comme étant très dangereuse. Ana Caona affirme que pour la Fondation Alexis Vive, garantir la sécurité de la commune est un enjeu stratégique. C’est pourquoi ils lui ont toujours accordé une grande importance.

Autre contribution à la communauté dans la sphère financière : la création de la banque de la commune, la « BanPanal ». En raison de la guerre économique, la spéculation et la dépréciation de la monnaie nationale – le bolívar – qui se sont produites jusqu’en 2021, la commune avait créé un fonds commun de placement et a créé une monnaie communale appelée « Panalito » à la fin de l’année 2017. Salvador Salas souligne que la monnaie communautaire a permis de créer un marché intérieur où les produits et les services sont accessibles en dehors des circuits spéculatifs. De cette manière, le pouvoir d’achat de la communauté a été stabilisé. En outre, la « BanPanal » accorde des crédits aux producteurs de la commune (petits magasins) et de la communauté, tant à l’intérieur de la commune (petits commerces) qu’à l’extérieur (agriculteurs de l’intérieur qui approvisionnent la commune).

Articulation avec d’autres expériences

« El Panal 2021″ a une stratégie claire pour sortir des limites de son espace territorial actuel et pour promouvoir la solidarité communautaire et des projets communaux plus vastes, dans la perspective de l' »État communal ».

Tout d’abord, l’articulation avec les paysans de l’intérieur du pays, afin de créer leurs propres circuits de production, distribution et consommation, en dehors du marché spéculatif actuel. Le projet « Pueblo a Pueblo » est une expression concrète de ce projet. Salvador Salas indique que « BanPanal » finance les paysans pour qu’ils puissent produire en fonction de la demande fixée par la commune. Ils sont ainsi assurés de la production et de son transport jusqu’à sa destination. Salas ajoute que cette production est agroécologique.

Deuxièmement, l’intention de la commune de se développer à court terme dans tout l’ouest de la ville (dans les quartiers populaires) à court terme. Pour Robert Longa, « le plan est de s’étendre à tout l’ouest de Caracas » par la création de la « Banque du Sud-Ouest de Caracas » qui pourra accorder « des microcrédits à la population pour s’émanciper, afin qu’il puisse créer des entreprises dans une logique d’autogestion.

Troisièmement, la commune a commencé à construire, dans différentes régions du pays, les « Axes Communards Nationaux », notamment avec des partenaires de Valencia, Lara, Táchira et Sucre. Ce qui a permis l’émergence d’articulations avec d’autres régions du pays et la pose des bases d’une confédération communale. Enfin, bien qu’il n’y ait pas d’articulation formelle avec d’autres communes ou d’autres collectifs, « El Panal » a une bonne relation de coopération avec d’autres communes importantes, comme, par exemple, avec l’emblématique commune « El Maizal » dans l’État de Lara.

Il existe également des liens dans la sphère productive. L’entreprise textile de « Las Abejitas del Panal » a impulsé « le Front Textile au sein de Caracas« , composé de plusieurs entreprises communales de la région qui se sont regroupées pour « réaliser de grandes productions lorsque cela est nécessaire ». Ces derniers temps, afin de faire face au blocus et aux prix spéculatifs, le Front textile a produit un grand volume de vêtements pour les vendre à des prix populaires.

La relation avec l’État

La relation d' »El Panal 2021″ avec les institutions publiques, comme c’est le cas pour le reste des communes, n’est pas idyllique. Mais elle n’est pas non plus aussi conflictuelle que certains le revendiquent. En réalité, il s’agit d’une relation dialectique, d’un « bras de fer » qui dépend pour beaucoup du moment politique et des personnes qui se trouvent derrière chaque institution avec laquelle ils entretiennent des relations. Le soutien économique est un facteur fondamental, et l’on peut affirmer que, de la part de l’État, il y a eu une nette amélioration de la situation.

Si le soutien économique est un facteur fondamental, on peut affirmer que, de la part de l’État, il y a eu un soutien clair à l’économie communale (concrètement, par les crédits accordés) et que cette coopération a repris avec force en 2022. A propos des crédits accordés à « El Panal » pour lancer différentes entreprises communales, Judith Guerra explique que « le capital d’amorçage pour lancer les entreprises communales était fourni par le gouvernement ».

Salvador Salas, un communard-clé dans le domaine économique, se souvient que la première entreprise communale créée fut la boulangerie, grâce à un crédit accordé par le bureau du maire de Caracas. Ana Caona (2019), pour sa part, évoque l’importance du soutien de Chávez dès le début, « un soutien vital. La machine à emballer le sucre a été donnée à la commune afin qu’elle puisse la gérer directement. Chávez nous l’a donnée parce qu’il y avait une volonté politique ». Une partie du soutien économique se traduit par un appui salarial pour certains des cadres travaillant dans la commune. « Il y a un groupe de camarades qui sont payés par des institutions étatiques, mais nous, nous travaillons dans la commune ».

Ainsi l’architecte Migdalia Reinosa (2019) explique qu’elle travaille formellement pour Fundacaracas, entité de la mairie de Caracas, mais qu’en pratique elle effectue son travail quotidien dans la commune, main dans la main avec le « Panalito » du quartier Santa Rosa.

Le soutien de l’État s’exprime également dans les achats publics qu’il effectue aux entreprises de la commune. Le cas de l’entreprise textile est le plus pertinent, car il existe une « alliance avec l’État ». José Lugo, porte-parole de l’entreprise textile, souligne que l’un des deux principaux acheteurs des produits qu’ils fabriquent sont des institutions publiques (ministères, organismes publics, etc…) et l’autre étant la communauté elle-même. Ces derniers temps, un acheteur public très important est la compagnie pétrolière d’État PDVSA (Petróleos de Venezuela S.A.). En effet, pendant notre enquête de terrain, les travailleur(se)s de « Las Abejas del Panal » produisaient un lot de chemises pour PDVSA Gas.

L’État apporte également un soutien sous forme de matières premières. D’une part, plusieurs entreprises communales reçoivent des intrants directement des institutions publiques. L’usine de conditionnement du sucre reçoit les matières premières directement de l’État, et dans le cas de la boulangerie, une entreprise publique l’approvisionne en farine. L’usine textile a obtenu ses premières machines grâce à l’État, bien que les plus récentes aient été achetés avec les surplus de l’entreprise .

En revanche, dans les projets susmentionnés de remplacement de « ranchos » précaires par des maisons, l’État a apporté son soutien avec la livraison de matériaux de construction. Pour le projet actuel de 48 logements, l’architecte Migdalia Reinosa souligne le soutien de la mairie de Caracas. En outre, l’Institut National des Terres a cédé 600 hectares dans l’État de Guárico à la Commune « El Panal « , pour la « production de céréales et de viande ».

Dans le domaine de la formation technique, l’Institut national de formation et d’éducation socialiste (INCES) fournit un soutien avec différents cours. Judith Guerra évoque le soutien que la commune reçoit du vice-ministère de la formation communale. Gabriela Reyes, actuelle vice-ministre de la formation communale, souligne l’effort réalisé dans le domaine de la formation communautaire, en nouant la formation technique avec la formation politique, car les deux sont fondamentales pour que les communes aient un avenir générationnel. Elle assure qu’il y a « plus de 100 communes solides en termes de productivité et de formation politico-idéologique », et que la commune d’El Panal est une des grandes références […] pour de nombreuses communes du pays ».

Le gouvernement bolivarien et le président Hugo Chávez ont commencé à édifier toute une architecture juridique pour promouvoir et légaliser l’idée de la commune. Parmi les instruments juridiques approuvés, les suivants se distinguent : la Loi organique du pouvoir populaire (Assemblée nationale, 2010c :); la Loi organique des communes (Assemblée nationale, 2010b :); la Loi organique des Communes (Assemblée nationale, 2010b) ; et la Loi organique du système économique communal (Assemblée nationale, 2010a).

Le gouvernement Chávez a créé un outil ministériel au service des communes : le ministère des communes et des mouvements sociaux, et a revendiqué politiquement et symboliquement l’utopie de la construction d’un État Communal pour remplacer « l’État bourgeois et représentatif ».

Cependant, l’appareil juridique n’est pas suffisant et, selon certains membres d' »El Panal », la production communale doit avoir la priorité sur l’entreprise privée. Pour Salvador Salas: « Nous voulons que l’État traite les communes différemment des privés en termes d’imposition. Par exemple, nous ne voulons pas payer de droits d’importation sur les matières premières ». Ana Caona considère que « les institutions de l’État continuent de parier sur la commune […] certains organismes d’État nous ont fait confiance, certains organismes d’État […] nous ont fait confiance, mais la relation a été de sujet à sujet ».

Judith Guerra affirme que « le gouvernement révolutionnaire a été très favorable à cette commune, mais nous ne pouvons pas vivre à la mamelle du gouvernement […] maintenant le temps est venu pour la commune de se mettre au travail, qu’elle soit plus autonome, nous avons déjà nos propres moyens de production et nous ne sommes plus aussi dépendants ». Salas : « l’État continue à nous financer, bien sûr, bien qu’aujourd’hui beaucoup moins qu’au début, et nous rêvons à l’avenir de ne pas demander d’argent à l’État […]. nous voulons proposer à l’État de nous laisser exploiter certains puits de pétrole […] une source qui nous permette de développer la production et de ne pas avoir à nous battre chaque année avec l’État pour obtenir un soutien ».

Robert Longa : « avec les secteurs bureaucratisés, il y aura toujours des contradictions, mais je pense que nous sommes dans une guerre économique et que c’est à la commune d’assumer ses responsabilités envers l’État et de faire son autocritique. C’est aux membres de la communauté de rendre compte des choses que nous avons reçues de l’État […]. qu’avons-nous fait ? […] on ne peut pas être un enfant gâté. Nous ne voulons pas être dépendants […] notre horizon est de dépasser l’État ».

Enquête : Luis Uharte

Source : https://observatorio.gob.ve/presentacion-del-panal-comunal/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/03/23/ici-il-ny-a-pas-de-patron-la-commune-populaire-el-panal-au-venezuela/

Entêtée, créatrice, la commune populaire « Che Guevara » au Venezuela.

Louise Michel en rêvait, le Venezuela l’a fait. Pour la communarde Cati Lobo, “au Venezuela, c’est le peuple qui impulse les communes. Les bases citoyennes, s’approprient le projet communal. Si nous ne croyons pas en notre propre pouvoir, si nous n’en faisons pas un précédent, on ne nous reconnaîtra pas. Nous sommes appelé(e)s à chercher les formes et les alternatives, à créer l’autogouvernement.

Dans la Commune Che Guevara vivent 1600 familles, quelques 6000 personnes, organisées en 12 conseils communaux. Tous nos remerciements à l’ami Gil Lahout pour son énorme travail de traduction qui permet aux lecteurs francophones d’accéder à cette passionnante enquête de terrain dont les auteurs(trices) sont Chris Gilbert et Cira Pascual Marquina. Photos : Katrina Kozarek, Gerardo Rojas, César Mosquera, Commune Che Guevara, Sinco/Condiciones, Cira Pascual Marquina, archives. Nous remercions toutes et tous les camarades de la Commune Che Guevara où fleurissent la démocratie populaire et l’autogestion collective. Nous sommes également reconnaissants envers la Chaire Libre Anti-Blocus de l’Université bolivarienne du Venezuela.

Introduction

La Commune Che Guevara se trouve sur les flancs fertiles qui montent du Lac de Maracaibo vers la cordillère des Andes. La culture historique de la région est le cacao, mais récemment, le café y a été introduit, puis la canne à sucre et l’ananas. Proche de la frontière, cette zone est marquée par la migration. De nombreux communards et communardes ont leurs racines en Colombie. Leurs familles ont fui la persécution politique, ou ont simplement cherché une vie meilleure au Venezuela. Les membres de la Commune Che Guevara ont construit un projet sociopolitique qui a surmonté bien des obstacles et tourne autour de deux activités productives : une usine de traitement du cacao sur les terres basses (Entreprise de propriété sociale —EPS— Che Guevara) et une coopérative de café sur les terres hautes (Collines du Mirador, Colimir).

Après un court vol de Caracas à El Vigía (état de Merida) et un voyage de deux heures sur la route Panaméricaine, nous sommes arrivés à cette jolie commune dans le village de Mesa Julia (municipalité de Tucaní). Notre visite a pour objet de comprendre comment cette commune, d’une réputation révolutionnaire digne de ce nom, a su faire face aux sanctions des États-Unis et à la crise générale que traverse le Venezuela. Mais nous nous sommes proposés également de mieux appréhender la perspective des communards et communardes sur la construction communale en général et sur la transition socialiste dans un pays assiégé.

Nous présentons ci-après les témoignages des hommes et des femmes qui construisent une alternative populaire et démocratique dans la Commune Che Guevara. Les thèmes abordés vont de l’impact du blocus impérialiste aux réponses créatrices face aux défis que posent les sanctions, tout en nous arrêtant sur les nouvelles formes de production démocratique et sur la formation socio-politique qui est un des piliers de la Commune Che Guevara.

Chris Gilbert et Cira Pascual Marquina

Histoire de la Commune Che Guevara

Sise sur le piémont andin, la Commune Che Guevara est connue autant pour ses processus démocratiques que pour sa résilience en des temps difficiles. Deux communards racontent l’histoire de la commune et en décrivent les principaux projets productifs.

Ernesto Cruz : C’est vers 2010-2011 que nous avons décidé de fonder une commune. À l’époque, il existait dix conseils communaux dans la région. Nous avons commencé le travail de coordination petit à petit. Mais après le décès du Commandant Chávez en 2013, nous avons accéléré le rythme, et nous avons enregistré la commune auprès de Fundacomunal [institution publique qui administre les communes].

Lorsque nous avons enfin réussi à enregistrer la commune, nous avons impulsé plusieurs projets dont la construction de logements. C’est aussi à cette époque que nous avons commencé à élaborer le projet de construction d’une usine de traitement du cacao, qui deviendrait ensuite l’EPS Che Guevara [une EPS est une entreprise de propriété sociale].

Ma tante Olga Veracruz a été formée politiquement en pleine guerre en Colombie. C’est elle qui a proposé de baptiser la commune ‘Che Guevara’. Elle est maintenant très âgée, mais toutes ces années, elle a été le moteur de l’organisation des conseils communaux dans la région, puis de la commune.

Olga lisait avidement tout ce qui concerne le marxisme. Elle a organisé des groupes d’étude avec les femmes de la région, puis a animé un journal local de tendance à gauche. Elle a laissé sa marque dans cette commune, en proposant que la conception de solidarité de Che Guevara soit un principe recteur pour nous.

Zulay Montilla : La Commune Che Guevara, située sur les hauteurs de la municipalité de Tucaní, au sud du Lac de Maracaibo [état de Mérida], est un projet à vocation agricole. Le café et le cacao sont nos principaux produits, mais nous cultivons aussi des bananes plantains et des ananas.

Dans la commune vivent 1.562 familles, distribuées en 14 conseils communaux. Chaque conseil élit un porte-parole qui participe au parlement de la commune. Le parlement est chargé de veiller au bon fonctionnement des initiatives et projets. Mais au-dessus du parlement se trouve l’Assemblée, instance supérieure d’autogouvernement et espace de prise des décisions les plus importantes. Toute personne habitant le territoire de la commune peut participer à l’Assemblée. Le droit de parole et de vote est le même pour tous.

Sur le territoire de la commune fonctionnent deux unités de production : l’Entreprise de Production Sociale (EPS) Che Guevara, pour le traitement du cacao, et la coopérative Collines du Mirador (Colimir), pour le traitement du café. Chacune de ces unités dispose d’un(e) porte-parole au parlement communal.

Impacts du blocus occidental et de la crise du capitalisme

Les sanctions financières imposées par les États-Unis au Venezuela et l’embargo pétrolier ont eu un impact dévastateur dans la société vénézuélienne. A partir de 2014, l’État vénézuélien a été privé de 99% de ses revenus pétroliers, d’où un exode massif de population. Les médias ont occulté le blocus occidental pour pouvoir marteler « la-faute-au-socialisme ». Les habitants de la Commune Che Guevara expliquent ici les effets du blocus dans leurs vies et leurs projets productifs.

Douglas Mendoza : Le blocus a été très dur pour nous. Ici, sur les hauteurs de Tucaní, le carburant est indispensable. Comment un petit producteur de café pourrait-il livrer sa récolte à l’acheteur s’il n’a pas d’essence, ou si celle-ci coûte 3 dollars le litre? La pénurie de carburant nous a porté un lourd préjudice, à nous producteurs.

Ces dernières années, nombreux sont ceux qui ont émigré en Colombie, puisque cela devenait invivable ici. Certaines familles ont tout vendu et ont quitté le pays. D’autres ont laissé ici leurs membres plus âgés et ont émigré en Colombie ou au Pérou. Il y a aussi des gens qui partent travailler une saison, puis qui reviennent.

Ernesto Cruz : Ces derniers mois, le commerce à Tucaní a quelque peu récupéré, mais il n’y a toujours pas assez de travail. D’ailleurs, en ce moment même, nous observons une nouvelle vague d’émigration vers Caracas, où l’économie des services connaît une reprise.

La situation migratoire ne doit pas nous surprendre : un petit agriculteur de cacao peut gagner quelque 500 dollars par récolte, mais cela ne suffit pas pour vivre. En vérité, il y a très peu d’avantages pour inciter les jeunes à rester dans la région… C’est pourquoi nous voyons la population vieillir petit à petit.

Zulay Montilla : Actuellement, il est très difficile de commercialiser le chocolat à cause de la pandémie et de la pénurie d’essence. Il y a deux ans, nous avions des clients qui venaient des états de Trujillo et de Táchira pour nous acheter notre chocolat, mais maintenant, avec la pénurie de carburant, de tels achats ne sont plus rentables.

Quant aux fournitures pour la production de l’EPS, nous avons heureusement réussi à obtenir ce dont nous avons besoin, à savoir : le cacao, du lait en poudre et du sucre. Par contre, il est très difficile de trouver le matériel pour une bonne présentation de nos produits.

Notre principal problème aujourd’hui vient des coupures de courant. Le chocolat moulu doit être conservé à basse température et donc nous l’entreposons dans une pièce réfrigérée. Si la température augmente, le bonbon ou la barre de chocolat perd sa brillance et sa texture. Il faut alors tout recommencer. Autrement dit, mettre le chocolat au bain-marie, puis l’envoyer au moulin et enfin le remettre au moulage.

Tout cela se répercute sur notre production. Malgré tout, nous n’avons pas arrêté et faisons des miracles pour honorer nos engagements. À l’EPS, nous luttons pour rester debout, dans l’espoir de sortir renforcés de ces temps difficiles.

Ernesto Cruz : Jour après jour, nous affrontons d’innombrables défis, conséquences du blocus et de la crise générale capitaliste. Nos problèmes principaux actuellement sont les coupures de courant et la pénurie de carburant.

Heureusement, le problème du carburant s’estompe peu à peu depuis plusieurs mois. Désormais, nous achetons de l’essence une fois par semaine à 90 cents le litre, alors qu’il y a deux ans, les prix atteignaient 4 dollars le litre.

La pénurie de carburant a durement frappé l’EPS Che Guevara. Les paysans ont du mal à nous livrer leur cacao et les intermédiaires privés en profitent, en se rendant directement dans les parcelles pour proposer aux paysans un prix inférieur à celui du marché. Et bien sûr, entre perdre la récolte et la vendre bon marché, les producteurs préfèrent encore la seconde option.

Par ailleurs, sans essence, pas moyen d’acheminer les commandes. Il n’est pas un seul producteur de la région qui n’ait pas été impacté par la pénurie de carburant. Une situation dont profitent d’ailleurs les mafias.

L’électricité est un autre goulot d’étranglement. Les coupures de courant ici peuvent durer jusqu’à trois jours. Tout le traitement mécanisé du cacao est alors interrompu. Mais en plus, le chocolat déjà moulu perd sa brillance, et il faut tout recommencer.

Néanmoins, si l’on ne peut nier que les sanctions ont eu de graves conséquences pour nous, il est vrai aussi que l’EPS Che Guevara continue de produire et de prouver qu’il est possible de construire une alternative avec le peuple.

Douglas Mendoza : Beaucoup ici ont vendu leur jeep ou leur camionnette qu’ils utilisaient pour descendre leurs 10, 20 ou 50 sacs de café. Certains ont recommencé à travailler avec des mules, ou transportent le café à moto, deux sacs à la fois. D’autres sont obligés de payer le service, ou alors vendent la récolte à des intermédiaires peu scrupuleux. Et il y a ceux qui ont quitté le pays.

Aujourd’hui, par exemple, j’ai dû acheter 5 litres d’essence pour ma débroussailleuse, à un dollar le litre. Ce n’est pas facile pour moi de débourser 5 dollars, mais dans les pires moments, le litre d’essence avait grimpé à 4 dollars.

C’est le problème ici, nous dépendons beaucoup du carburant, surtout pour transporter les récoltes. Cela veut dire que si les prix de l’essence grimpent, un paysan peut facilement se retrouver ruiné.

La guerre des États-Unis contre le Venezuela est terrible. Mais nous voyons aussi des problèmes dans le gouvernement local. Ici, nous sommes de vrais chavistes. Nous sommes très loyaux et nous ne donnerons jamais notre vote à l’opposition. Mais cela ne veut pas dire que nous allons applaudir nos représentants quand ils ne font pas bien les choses.

Malgré la guerre, les contradictions et autres difficultés, nous avons un engagement envers cette magnifique terre. Et nous continuerons de travailler pour la famille et au sein de Colimir, où nous apportons aussi notre pierre à l’édifice de la communauté.

Felipe Vanegaz Quintero : La pénurie d’essence et de gasoil se fait particulièrement sentir ici au sud du Lac. Aux sanctions s’ajoute le problème de la distribution. En fait, le carburant devrait arriver par un oléoduc qui traverse le Lac de Maracaibo. Or, celui-ci est obstrué à cause du manque de maintenance. Donc, le carburant arrive de Puerto Cabello par camions citernes, ou alors par contrebande depuis la Colombie. Bien sûr, les prix augmentent d’autant.

Marta Botello : Un autre problème concerne le manque de fertilisants et d’herbicides. D’où une diminution du rendement de notre production. En cas de rouille du café [champignon du caféier], nous n’avons rien pour le combattre. Il y a quatre ans, nous pouvions encore acheter des intrants à Agropatria [société publique de fournitures agricoles], mais les magasins sont désormais fermés.

Malgré tout cela, nous continuons. Dieu merci, mes enfants n’ont pas quitté le pays. Je n’ai pas à me plaindre.

Créativité et innovation en réponse aux sanctions

La Commune Che Guevara a développé une série de réponses créatives aux difficultés qui surviennent dans le cadre de la crise. Refusant la capitulation capitaliste, les hommes et les femmes de la Mesa Julia démontrent que les communes peuvent constituer une solution populaire et souveraine à la crise.

TRANSFORMATION TECHNOLOGIQUE

Johandri Paredes : Ces derniers mois, nous avons fait un grand pas en avant pour surmonter notre dépendance du gasoil dans l’usine de traitement du café. Notre séchoir utilisait du gasoil comme combustible. Grâce à la transformation technologique, c’est l’exocarpe du café [coque extérieure du grain de café] qui nous sert de combustible. C’est un grand pas en avant, car il nous offre l’autonomie et réduit nos coûts. En plus, il s’agit d’un combustible durable sur le plan environnemental.

Le Conseil fédéral de gouvernement nous a soutenus dans cette transformation technologique et nous avons pu importer les machines de Colombie.

Felipe Vanegaz Quintero : À Colimir, notre dépendance vis-à-vis du carburant a considérablement diminué ces derniers mois. Il y a un an, nous consommions 12 000 litres de gasoil par mois. Évidemment, lorsque le carburant se fait rare et devient très cher, une telle consommation était un vrai problème pour nous. Nous avons donc décidé d’acquérir les composantes industrielles nécessaires pour ne plus dépendre du gasoil. Les coques de grains de café sont notre carburant. Et cela fonctionne aussi bien que le gasoil, voire mieux, malgré l’excédent de fumée.

Pastora Ruiz de Macaneo : À l’heure actuelle, il est difficile de trouver des intrants agricoles. Bien sûr, au début, cela posait quelques problèmes, mais avec le temps, nous avons appris à produire de l’engrais. Nous utilisons la coque du cacao pour faire du compost que nous appliquons ensuite à la terre dans nos serres.

Nous procédons aussi à des essais avec le mucilage, qui est le liquide visqueux qui protège les fèves de cacao, pour fabriquer de l’engrais organique dont nous aspergeons directement les plantes. Et tout en essayant de nouvelles méthodes pour l’entretien des plants de cacao, nous poursuivons la phase de recherche pour mettre au point de nouvelles techniques.

Luis Miguel Guerrero : On a assisté ces dernières années à de nombreuses failles du système électrique. Et notre séchoir, en plus de dépendre du gasoil, a aussi besoin d’électricité.

Le projet de séchoir solaire est né parce qu’il y a quelques mois, nous avons vécu une coupure de courant de trois jours. Tout a cessé de fonctionner. Il fallait faire quelque chose. Et on s’est mis à fabriquer un séchoir solaire. Nous l’avons construit nous-mêmes et nous en sommes très satisfaits. D’ailleurs, nous nous préparons à en fabriquer un deuxième.

Le séchoir sèche le café au soleil sous une épaisse bâche de plastique qui absorbe la lumière, mais isole et protège les grains de café. Cet espace fonctionne aussi comme un tunnel de vent, avec un ventilateur à une extrémité et une ouverture contrôlée de l’autre.

Évidemment, le processus est plus lent qu’avec le séchoir industriel, qui permet de sécher 800 kilos en 12 heures. Avec notre système, nous ne pouvons sécher que quelque 300 kilos en dix jours.

Felipe Vanegaz Quintero : Ces dernières années, nous avons décidé de diversifier notre production. La canne à sucre pousse bien par ici. Nous construisons donc un moulin, qui fonctionnera bientôt. Nous avons également une menuiserie et deux parcelles collectives où nous cultivons de la canne à sucre et du café. Nous voulons avancer de manière durable.

VISITE DE LA BRIGADE PRODUCTIVE OUVRIÈRE (EPO)

Ernesto Cruz : L’EPO est une initiative extraordinaire de femmes et d’hommes d’une grande expérience, qui organisent des brigades de travail volontaire afin de résoudre des problèmes dans des usines d’entreprises publiques et dans les communes. Ils ont séjourné chez nous pendant une semaine en septembre dernier.

Leur première tâche a consisté en un diagnostic de la situation de l’usine. Ensuite, ils ont résolu quelques problèmes de notre système électrique, ils ont réparé une unité de conditionnement d’air, ainsi qu’une machine écabosseuse cacao. Ils ont aussi animé un atelier sur les circuits électriques.

Car l’EPO est aussi une initiative d’éducation. Les travailleurs jouissent d’une grande expérience dans les industries lourdes et ont accumulé beaucoup de savoir-faire. Et cela nous a été très utile. Enfin, la visite de l’EPO a permis un apprentissage à deux voies : les camarades de l’EPO ont ainsi appris les rouages de l’organisation communale, la production de chocolat, etc.

Nous aimerions continuer de travailler avec l’EPO. Les camarades nous ont bien aidés à un moment où il était crucial de résoudre les problèmes techniques. Auparavant, nous pouvions engager un technicien, ou acheter une pièce détachée, mais ce n’est plus possible désormais. Des initiatives telles que l’EPO sont donc très précieuses.

LE CAFÉIER ET L’ÉCONOMIE DU TROC

Felipe Vanegaz Quintero : En 2018, nous avons vécu une spirale d’inflation et le bolívar perdit pratiquement toute sa valeur. Nous avons donc décidé de battre notre propre monnaie, que nous avons appelée ‘caféier’. Un caféier avait la valeur assignée d’un kilo de café [sec et grillé]. Autrement dit, chaque caféier était soutenu par un kilo de café entreposé ici à Colimir.

Notre caféier est né parce que la dévaluation du bolívar nous conduisait droit à la faillite. Si nous avions maintenu nos comptes en bolívars, nos fonds seraient partis en fumée.

Déjà en 2016, lorsque la situation s’est corsée, les gens ont spontanément commencé à mesurer la valeur des choses en kilos de café. Ainsi, la valeur d’une moto ou d’une voiture se calculait en café : 25 kilos, 50 kilos, 200 kilos, etc.

Nous n’avons fait que suivre un mouvement spontané et le café est devenu notre unité de compte. La coopérative a adopté une pratique en la formalisant comme un moyen de payement. Nous avons généré une réserve de 17 mille kilos de café. À l’époque, cela équivalait à 17 000 dollars. Nous avons donc émis 17 000 caféiers.

C’était une bonne idée. Par contre, nous nous sommes trompés sur un point : Colimir a prêté trop d’argent en caféiers, et certaines personnes sont encore endettées envers nous. De fait, la dette accumulée envers la coopérative atteint quelque 13 000 caféiers.

Les gens veulent une monnaie sûre et stable. Si le caféier était beaucoup plus stable que le bolívar, il a toutefois gagné peu à peu en valeur, car le prix du café augmenta d’un dollar le kilo à un dollar et demi. La dette des gens ayant bénéficié d’un crédit en caféiers a donc grimpé en proportion et les remboursements devinrent de plus en plus difficiles.

Quoi qu’il en soit, le caféier était une monnaie beaucoup plus stable que le bolívar. À l’époque, le dollar ne circulait pas librement; le caféier était donc une bonne solution. Maintenant que l’économie est dollarisée dans les faits, le caféier ne circule plus, mais l’unité monétaire de Colimir reste le caféier.

Nous avons beaucoup appris avec notre caféier et tout a bien fonctionné pendant un temps. Le caféier a donné de la stabilité aux salaires des travailleurs et nous a permis de stabiliser notre comptabilité. Et plus important encore : contrairement à d’autres entreprises, nous n’avons pas été victimes de la dévaluation. Certes, nous avons perdu de l’argent, parce que nous avons prêté à des gens qui n’ont pas pu rembourser. Ce fut une mauvaise décision financière, mais nous n’avons pas perdu d’argent à cause de l’inflation.

Yeini Urdaneta : Le caféier circulait de différentes manières. Il y avait 400 comptes numériques, et une application permettait de payer facilement les biens et les services. Il y avait aussi de la monnaie papier.

Quand les gens livraient leur café à Colimir, nous leur versions leur argent sur leur compte numérique en caféier. De plus, les travailleurs étaient aussi payés en caféiers. Il y avait un magasin où les gens pouvaient payer en caféiers.

En général, l’expérience fut positive, parce qu’elle nous a permis de conjurer l’hyperinflation.

Felipe Vanegaz Quintero : Ce n’est pas Colimir qui a inventé le caféier, c’est le peuple. Les agriculteurs de la zone l’ont créé, sans l’appeler caféier. En fait, l’hyperinflation avait rendu impossible de calculer les coûts en bolívars. Donc les gens ont commencé à calculer les valeurs en prenant le café comme référence.

Par ailleurs, le troc fait partie de la culture paysanne, surtout dans les zones les plus éloignées des centres urbains. C’est pourquoi le troc de café pour d’autres produits n’a rien de nouveau. Nous nous sommes contentés de formaliser ce qui avait déjà été improvisé.

Cependant, il faut savoir une chose : le troc n’est pas une mesure socialiste, pas plus que le caféier. Ce sont des solutions à des problèmes réels d’une société capitaliste en crise. Maintenant que le caféier ne circule plus, le troc continue. Par exemple, nous avons à quatre ou cinq reprises acquis de la farine de maïs en échange de café et de chocolat avec la Commune El Maizal. Et nous échangeons aussi du café contre des pommes de terre auprès de Proinpa [coopérative du plateau de Mérida].

LE GAZ

Marta Botello : Pendant presque deux ans, le gaz n’arrivait plus dans la région. Nous avons dû recommencer à cuisiner au feu de bois. Mais ça veut dire qu’il fallait ramasser du bois, entretenir et préparer les foyers, etc. C’était laborieux et fatigant.

Nos mères et grands-mères utilisaient du guamo, un arbuste à croissance rapide qui donne ombrage au café et au cacao, qui sert aussi de combustible. C’est ainsi que, des années après l’arrivée chez nous des cuisinières à gaz, nous sommes revenus aux fourneaux. Cela va mieux maintenant, parce que la Commune gère la distribution du gaz, et celui-ci nous est livré régulièrement.

En plus, ici dans la communauté, nous cherchons des solutions pour résoudre nos problèmes. Par exemple, quand il y a une défaillance dans le réseau électrique d’un secteur, nous demandons à un voisin versé en circuits électriques de nous aider à résoudre le problème. Il est payé en nature : les uns et les autres paient avec une boîte de sardines, un kilo de riz, de haricots noirs ou de café, etc.

Régulo Duarte : En tant que porte-parole de la gestion du gaz communal, je peux vous dire que l’an dernier a été très difficile. PDVSA Gaz ne livrait plus de gaz dans la région et nous avons tous été obligé de cuisiner au feu de bois. À présent, la disponibilité est limitée, mais nous pouvons garantir une bonne distribution dans la commune chaque famille reçoit deux petites bonbonnes de gaz tous les deux ou trois mois. Avec les fourneaux à bois en appoint, les gens peuvent satisfaire leur quotidien.

Ernesto Cruz : Après la ‘coupure de gaz’, on a tenté de privatiser la distribution. Heureusement, nombreux sont ceux qui exprimèrent leur désaccord et dénoncèrent la corruption dans les usines de remplissage de PDVSA Gas. La privatisation a ainsi pu être stoppée.

Désormais, c’est la Commune qui se charge de distribuer le gaz sur son territoire. Nous avons divisé la carte en secteurs et la distribution est assurée selon une rotation pour que les familles reçoivent deux bouteilles tous les trois mois.

SÉCURITÉ

Felipe Vanegaz Quintero : Vers 2017, nous avons rencontré un autre problème : le vol des récoltes de la région. Chez nous à Mesa Julia, il ne s’agissait pas de délinquance organisée à grande échelle, mais plutôt de petits délinquants. Ils volaient les récoltes de café ou de cacao pendant la nuit, ou pendant les averses.

Quand on s’est rendu compte que le problème n’avait rien de ponctuel ou de passager, nous avons mis au point un plan de sécurité. Et maintenant, on peut dire que la délinquance n’est plus un problème dans la région. On voit ici clairement l’importance de s’organiser. Toutefois, dans les zones plus basses, hors du territoire de la commune, le crime organisé est bel et bien présent : les commerçants, les camionneurs sont régulièrement victimes de racket.

Daniel Zambrano : Aux pires moments de la crise, nous avons dû renforcer nos mécanismes de défense. On venait la nuit voler le café ou le cacao, ou même nos poules. Nous avons donc décidé de renforcer la sécurité sur notre territoire : mettre en place des systèmes de communication interne, établir des liens avec la Milice bolivarienne. Nous nous sommes préparés à défendre le territoire.

Le plan de défense fonctionne bien. Il n’y a presque plus de vol dans la Commune. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de problèmes. Il y a parfois des disputes entre voisins, ou entre les producteurs. Le Comité de sécurité doit aussi intervenir pour résoudre ces conflits.

Neftalí Vanegaz : Quand la situation a empiré, vers 2018-2019, nous avons subi les vols de nos récoltes, ici dans la région de Mesa Julia. C’est alors que nous avons organisé nos équipes de sécurité.

Désormais, la Commune Che Guevara est une espèce d’oasis. Il y a plusieurs raisons : c’est une communauté organisée, mais la géographie joue aussi en notre faveur. Il n’y a qu’une voie d’accès à la Commune. C’est donc plus facile à contrôler.

L’Entreprise de Production Sociale « Che Guevara »

L’EPS Che Guevara est une usine de production de chocolat, dont la propriété est collective et la gestion démocratique. L’idée est née dans la foulée de la fondation de la Commune Che Guevara. L’EPS a été enregistrée en 2014 après bien des années de travail. elle dispose aujourd’hui d’une grande serre, de structures destinées à la fermentation et au séchage du cacao, ainsi que d’une installation de traitement du cacao et de production de pralines et de barres de chocolat.

Ernesto Cruz : Lorsque nous avons enregistré l’EPS, le pays ne comptait encore que très peu d’entreprises communales de propriété sociale. Notre seule référence était la Loi sur l’Économie communale, de Chávez, qui établit le contrôle démocratique de la production et la distribution. C’est ce qui a guidé nos pas dans l’organisation de l’entreprise, même si des camarades du ministère des Sciences et Technologies nous ont bien aidés au départ.

Dans les grandes lignes, nos objectifs étaient (et sont encore) de promouvoir la culture du cacao au plan local et de fournir une infrastructure industrielle destinée à la production de chocolat. Et ce, tout en progressant dans la démocratisation des processus de production.

La conception du projet a duré presque une année. Dans cette période, nous avons participé à des ateliers, visité des unités de production de chocolat, collecté des échantillons de cacao et de chocolat et établi un réseau avec les producteurs de la région.

En 2016, nous avons bâti une grande serre d’une capacité de 80 000 plantules, dont nous avons commencé la production en 2017. Cette même année, le financement de l’unité de traitement du cacao a été approuvé. Les fonds ne nous ont pas été versés directement, mais ont été transférés à la mairie de Tucaní.

Avec la lenteur de l’administration et la bureaucratie, la mairie a gardé nos fonds pendant presque un an. Et lorsque nous avons pu y accéder, malheureusement l’argent a juste suffi à l’acquisition du terrain où nous avons fini par construire l’usine de traitement. L’inflation avait rongé notre budget.

Le terrain étant désormais aux mains de l’EPS, nous avons commencé à traiter le cacao sur place, de manière artisanale. Entretemps, nous continuions de chercher des soutiens pour construire l’usine… Jusqu’à ce que, enfin, nous trouvions un financement institutionnel en 2018!

Une fois l’usine construite, nous avons commencé à produire du chocolat, du séchage à la torréfaction, du broyage au moulage. Comme nous n’avions pas de moules, nous utilisions des bouteilles d’huile découpées, ou d’autres récipients, pour effectuer les tests. Quand le produit a finalement donné satisfaction, nous avons lancé la commercialisation [en 2019].

Ces années-là ont été dures. L’impact des sanctions se faisait cruellement sentir et entre auto-proclamations présidentielles et tentatives de coup d’État, la situation politique était très instable. Malgré tout, nous avons réussi à mettre en œuvre la production d’un chocolat de qualité.

Zulay Montilla : L’EPS Che Guevara a quinze travailleurs. Nous nous organisons en quatre domaines : administration, audit, gestion de la production et éducation.

Cependant, ce qui est plus important encore que la structure de l’organisation, c’est le fait que dans l’EPS, il n’y a pas ni président, ni directeur, ni chef. Ici, les décisions sont collectives. Tous les travailleurs y participent sur un pied d’égalité. Toutes les décisions importantes, de l’affectation des ressources à la résolution des problèmes, passent par l’assemblée.

En un mot comme en cent, l’EPS est une organisation fondée sur l’assemblée. Parfois, des gens nous demandent : ‘Qui dirige ici?’ Nous leur répondons qu’il n’y a pas de chef, que la voix de tout un chacun compte. Les gens ont du mal à comprendre cette nouvelle forme d’organisation. Nous avons beaucoup travaillé et la vérité est que nous avons surmonté de vieux défauts et bâti une culture démocratique dans l’EPS Che Guevara.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que toutes les petites décisions quotidiennes passent pas l’assemblée. En fait, elles passent par les quatre départements que j’ai mentionnés. Chacun connaît ses responsabilités.

Pastora Ruiz de Marcaneo : Construire un tel projet depuis la base est difficile, mais c’est une belle expérience. Je me suis engagée envers le projet de l’EPS Che Guevara dès le départ, j’ai aidé à la construire de mes propres mains. Nous qui sommes ici avons consenti des sacrifices pour que le projet fonctionne, mais nos efforts ont valu la peine. Parce que maintenant, nous avons des moyens de production au service de la communauté, et non pour enrichir les chefs.

En plus, qui travaille avec le chocolat en tombe amoureux. Nous nous chargeons de tous les aspects de la production, de la sélection des fèves à l’entretien des plantules, en passant par la fermentation et le séchage du cacao, le traitement et la préparation finale.

Carlos Eduardo Urbina : Cette usine de traitement du cacao a été construite par les travailleurs de l’EPS, avec beaucoup d’efforts, un grand engagement et de nombreux sacrifices. Nous avons aussi bénéficié du soutien du ministère des Sciences et Technologies.

La serre a été le premier grand pas en avant de l’EPS. Elle a servi à améliorer la production dans la région, tant sur le plan de la qualité qu’en termes de volume produit. Pour ce faire, il faut choisir des variétés bien adaptées aux conditions de la région, sélectionner les meilleures graines et bien soigner les plants pour qu’ils soient forts en poussant. Tout ce processus doit être très précis, afin d’améliorer la qualité des plantes. Par contre, nous ne faisons pas d’expériences pour des modifications génétiques.

Outre les plants de cacao, nous avons aussi des arbres d’ombrage. Le cacaoyer, tout comme le caféier, a besoin d’ombre pour pousser.

Au fil des années, nous avons beaucoup appris, mais nous savons que les travailleurs de l’EPS, tout comme les producteurs de la région, ont bien des choses à apprendre, que ce soit à propos de la sélection des graines et de l’entretien des plants, ou en matière de séchage et de traitement du cacao.

Pastora Ruiz de Macaneo : Après lecture d’une étude des plantations de la région, nous avons conclu que les cacaoyers étaient très vieux, ou n’avaient pas été bien soignés. Aussi fallait-il les remplacer pour accroître la production. D’où la construction de cette grande serre.

Celle-ci permet de produire entre 40 et 50 000 plantules. La première année, les producteurs étaient nombreux à vouloir des plantules, parce que prix du cacao était élevé et ils voulaient renouveler leurs plantations. En 2018, nous en avons produit quelque 40 000. Mais depuis, la moyenne est de 20 000 par an.

Outre les plantules de cacao, nous cultivons désormais des légumes et des plantes médicinales. Cela a commencé avec la pandémie, quand les produits alimentaires sont devenus difficiles d’accès.

Ernesto Cruz : L’EPS fabrique des pralines, du cacao en poudre et une vaste gamme de barres de chocolat. Nous avons une capacité installée pour produire 1 300 kilos par semaine. Mais en ce moment, nous ne produisons pas autant, car la crise et les sanctions nous ont fortement touchés.

Quant à la distribution, la plupart de notre production est livrée à des chocolatiers de Mérida. Cependant, avant que la crise ne s’aggrave avec la pénurie de carburant, nous avions des commandes en provenance d’autres États.

Les commandes actuelles sont relativement modestes : entre 30 et 80 kilos. Pendant l’année scolaire, nous distribuons aussi du chocolat auprès des centres éducatifs de la région. Par ailleurs, nous faisons du troc avec la Commune El Maizal. L’opération la plus récente concernait l’échange de 400 kilos de chocolat contre de la farine de maïs et d’autres produits. Cet échange a été très gratifiant.

À l’avenir, nous espérons exporter. Notre chocolat est de grande qualité et pourrait se vendre à l’étranger. En attendant, nous devons augmenter notre production et obtenir tous les permis sanitaires et d’exportation nécessaires. Pour l’instant, nous avons les permis pour la commercialisation locale. Cela n’a pas été facile de les obtenir, à cause de obstacles de la bureaucratie.

La Coopérative Collines du Mirador (Colimir)

Colinas del Mirador, plus connue sous le nom de Colimir, est une coopérative de producteurs de café sur les hauteurs de Mesa Julia. Ses actifs principaux sont une usine de traitement du café et une pépinière destinée à l’amélioration de la qualité et du rendement du café dans la région. Colimir s’attache aussi à offrir de meilleures conditions de vie à la communauté de Río Bonito Alto, où siège la coopérative.

Neftalí Vanegaz : Je suis arrivé au Venezuela en 2003. J’ai dû fuir la Colombie après avoir été victime d’une tentative de meurtre. Là-bas nous avions un bon travail avec les coopératives de café, mais le paramilitarisme et la guerre de l’État colombien contre le peuple nous ont obligés à fuir.

Bien sûr, nous n’étions pas les seuls. Des milliers de gens ont émigré au Venezuela à l’époque. Moi j’ai dû marcher pendant six jours avec ma compagne et mon fils pour atteindre la frontière. Une fois au Venezuela, nous nous sommes installés à Machique, dans la Guajira [état de Zulia]. Mais la situation était difficile là-bas. Deux ans plus tard, nous sommes venus à Tucaní, où nous avions des amis. Nous sommes tombés amoureux de cette terre, car elle ressemble beaucoup à la terre où nous avons grandi, un haut-plateau propice au café.

Ma compagne et moi avons acquis une parcelle sur les hauteurs et avons commencé à travailler. Mais nous voulions aussi promouvoir l’organisation, une pratique que nous avons dans les veines. Il y avait déjà une coopérative, mais elle était en berne. Aussi avons-nous commencé à la réactiver.

Ça n’a pas été facile. Il y avait notamment un courant très clientéliste. Beaucoup d’associés voyaient en la coopérative un moyen d’obtenir des ressources de l’État. En revanche, notre vision visait de meilleures conditions de production et la création de liens de solidarité au sein de la communauté.

Petit à petit, nous avons surmonté les contradictions et, en 2010, la coopérative a commencé à grandir. C’est alors que le ministère des Sciences et Technologies a transféré des ressources pour planter 10 000 caféiers. Mais avec les ressources transférées, la coopérative a réussi à en planter 30 000. Ce fut un grand pas en avant pour nous.

En 2014, nous avons reçu un financement pour construire une pépinière destinée à améliorer la production de café dans la région. Aussi avons-nous commencé à concevoir les plans d’une usine de traitement du café.

Ça n’a pas été facile, parce que le ministère des Sciences et Technologie voulait gérer le projet directement. Mais pour nous, la construction autogérée était plus efficace. Finalement, nous pûmes gérer nous-mêmes les ressources et, avec un financement approuvé pour l’usine et les bureaux, nous avons même réussi à bâtir un auditoire et deux dortoirs.

Felipe Vanegaz Quintero : La coopérative a précédé le conseil communal et la commune. Elle est fondée sur la production paysanne. Colimir est née dans le but d’améliorer la production de café de la région et d’industrialiser le processus. Et c’est ce que nous faisons de mieux ici, sur les hauteurs de Tucaní.

Colimir a connu des hauts et des bas. Vers 2006, la Corporation vénézuélienne du Café [entreprise publique] est arrivée et a commencé à acheter la production directement auprès des agriculteurs. À l’époque, les producteurs abandonnaient la culture de café parce que le prix réglementé était trop bas pour être rentable. Dans le plan de Chávez, les prix réglementés devaient être compensés par des subsides de la Corporation vénézuélienne du Café, mais ces fonds ne nous sont jamais parvenus. Tout cela a poussé beaucoup d’agriculteurs à remplacer le café par des cultures d’ananas, de plantains ou de cacao.

Un autre élément a influé sur la croissance de Colimir : avec la Loi sur les Conseils communaux, les coopératives ont commencé à être perçues comme ‘l’erreur de Chávez’.

Dans ces années-là, la coopérative est passée de 100 associés à 14. Toutefois, nous n’avons pas baissé les bras. La coopérative a continué de travailler et a participé à la formation du Conseil communal, puis à la création de la Commune Che Guevara, qui a su regrouper plusieurs processus.

Petit à petit, Colimir a repris vie. Nous avons reçu un financement pour terrasser les collines et semer du café. Puis le Conseil fédéral de gouvernement a apporté un soutien à la construction d’une serre pour 80 000 plantules de café. Finalement, en 2016, un autre financement nous a permis d’édifier ce petit complexe industriel. Nous l’avons fait en 14 mois, sans passer par des sous-traitants et en autogestion. C’est ainsi que nous avons construit l’usine, la cuisine et les bureaux, tel que stipulé selon le financement, mais aussi un auditoire et deux dortoirs dans la partie supérieure de l’usine.

Quand l’usine a commencé à fonctionner, la coopérative s’est mise à croître. Même si, ce n’est un secret pour personne, la spirale inflationnaire, la pénurie de gasoil, les coupures de courant et la pandémie ont eu un impact négatif sur notre production.

L’an dernier, après une longue période de ‘sécheresse’ où le carburant était rare, nous nous sommes mis à réfléchir à un changement technologique. Nous voulions arrêter de dépendre du gasoil et le guamo du café semblait être une bonne alternative. Nous avons donc assuré le financement de ce changement technologique et importé les machines de Colombie, avec le soutien du Conseil fédéral de gouvernement. Après la mise en œuvre du changement, la production a vite repris.

Les organisations naissent toujours d’une nécessité commune des associés. S’il n’y a pas d’objectif partagé, alors l’organisation est vouée à l’échec. Colimir reste active parce que nous parvenons à résoudre ici-même certains problèmes des producteurs de café de Mesa Julia.

La question fondamentale que doit se poser toute coopérative est la suivante : vaut-il mieux pour un producteur appartenir à la coopérative ou pas? Avec la crise, certains agriculteurs sont partis en Colombie. D’autres ont renoncé au travail en coopérative. Or, la trajectoire et la résistance de Colimir sont des preuves vivantes, du moins pour ceux qui sont restés et continuent de cultiver du café, que la production en coopérative est la meilleure solution. Elle offre une bonne alternative aux intermédiaires privés, accorde des ristournes aux associés et leur concède des crédits. C’est aussi une importante institution sociale de la communauté.

Cependant, nous devons continuer de travailler et de croître. L’étape suivante sera d’obtenir les autorisations pour commercialiser notre café dans tout le pays. Et les obstacles bureaucratiques sont nombreux. Malheureusement, ne pas disposer de la licence de commercialisation nationale limite notre capacité à grandir.

Neftalí Vanegaz : Les coopératives se forment pour satisfaire des besoins partagés. Le but de Colimir est de résoudre les problèmes des producteurs de café qui n’ont nulle part où traiter et distribuer leurs récoltes.

Mais le projet de Colimir va plus loin : notre coopérative est d’une nature plus populaire, parce notre objectif principal est de construire un nouveau modèle social.

Felipe Vanegaz Quintero : l’assemblée est l’organe suprême de gouvernement de la coopérative. Tous les producteurs associés participent à une réunion hebdomadaire pour prendre ensemble toutes les décisions importantes. Des questions telles que la vente d’un immeuble ou la réorganisation de l’organigramme sont abordées à l’assemblée.

Sous l’assemblée vient le Conseil de direction, qui actuellement compte six départements : éducation, industrie, secrétariat, finances, projets et audit. La direction prend des décisions au niveau intermédiaire, comme par exemple, d’accorder un prêt à un associé. Les prêts sont remboursés à Colimir en nature [café] et sans intérêt.

Ensuite viennent les différentes coordinations qui prennent les décisions du quotidien. Par exemple, le comité d’éducation se charge de toutes les initiatives éducatives et de leur supervision. S’il estime qu’il faut repeindre l’école, le Conseil de direction examine la proposition et assigne les fonds.

Douglas Mendoza : C’est une petite coopérative, mais d’un grand impact sur la communauté : n’importe quel producteur peut traiter son café ici. De plus, Colimir est engagée envers les habitants du territoire et s’occupe de la scolarisation de nos enfants. Elle entretient aussi la voirie et offre une assistance sociale.

Être producteur associé de Colimir présente de nombreux avantages. Tout d’abord, nous sommes une communauté de producteurs qui se soutiennent mutuellement et partagent leur savoir-faire. Ensuite, les associés bénéficient de 30% de ristourne pour faire traiter leur café. Et nous avons accès à des crédits sans intérêt. Cela compte beaucoup quand il faut acheter un outil ou payer des travailleurs pendant la cueillette du café.

Nous disons souvent que l’union fait la force. C’est pour ça que j’ai rejoint Colimir. Nous sommes des gens humbles, de petits caféiculteurs. Mais ensemble, nous sommes plus forts. C’est ce que nous a enseigné Chávez. Et nous suivrons sa voie.

Arianny Tomas : La pépinière de Colimir a été conçue pour produire jusqu’à 80 000 plantules. Mais en ce moment, à cause de la pandémie, nous n’en produisons que 40 000.

Cette pépinière a été construite pour renouveler les caféiers de la région. C’est dans ce but que nous sélectionnons les graines et veillons à ce que les plantules soient bien adaptées à la terre de Mesa Julia.

Ces dernières années, nous avons dû explorer différentes méthodes pour soigner nos plantules. Les mesures coercitives unilatérales [sanctions imposées au pays] empêchent l’acquisition des intrants agricoles tels que les fertilisants et les pesticides. C’est pourquoi, lorsque les problèmes de fourniture ont commencé, nous avons opté pour produire de l’engrais organique. Nous avons découvert que les déchets organiques du café peuvent former un fertilisant très efficace. En outre, un camarade nous enseigne à fabriquer des pesticides organiques.

Felipe Vanegaz Quintero : Nous espérons pouvoir dire un jour que notre production de 8 à 16 quintaux par hectare, qui est la moyenne nationale [un quintal représente 46 kilos de café], est passée à 80 quintaux par hectare, comme en Colombie. Mais cela exige du travail, de l’investissement et de la préparation technique.

Il faut savoir que la région ne compte que huit professionnels, dont six sont enseignantes. Nous avons besoin de gens qualifiés, des agronomes et des ingénieurs en particulier, si nous voulons augmenter notre production. Il y a de la science derrière l’agriculture. La seule attitude romantique ne suffit pas pour produire.

Johandri Paredes : Je suis un des associés les plus récents. Et je suis content. Si tu veux t’associer, tu dois être parrainé par 5 membres, puis passer un an à titre d’essai.

Quant aux avantages, les associés bénéficient d’une ristourne de 30% pour le traitement du café, ont accès aux plantules et ont droit au crédit. Si Colimir me prête 1 000 dollars, je devrai rembourser avec du café de ma prochaine récolte, mais sans intérêt. C’est une bonne solution pour nous, parce que notre récolte est annuelle, et nous avons des frais pendant l’année.

De plus, Colimir achète le café des producteurs associés et non-associés, mais à un prix un peu supérieur à celui d’autres acheteurs. C’est pourquoi de nombreux agriculteurs indépendants vendent leur production ici.

Pour moi, le travail coopératif est ce qui donne un sens à ce que nous faisons. Cela nous pousse à sortir de la parcelle pour entrer dans un processus où nous apprenons les uns des autres. Et aussi, ici, il n’y a pas de chef, et j’aime bien ça.

Felipe Vanegaz Quintero : Les coopératives peuvent tomber dans une logique capitaliste. Mais à Colimir, nous avons une conception plus sociale et nous voulons rendre quelque chose à la communauté. Notre objectif est d’offrir de bonnes conditions aux agriculteurs, mais aussi garantir l’accès à la santé, à l’éducation et à une bonne voirie pour tous.

Mais nous nous voilons pas la face. Nous ne construisons pas le socialisme. Nous sommes plutôt en train de planter une graine. Nous espérons, pour commencer, que les gens diront : ‘Je préfère vivre à Río Bonito Alto, parce que la santé et l’éducation y sont garanties. Et le logement aussi.’

Les lundis de travail collectif

Les lundis de travail collectif constituent une pratique mise en place par Colimir à ses débuts. Ces journées de travail volontaire réunissent les associés de la coopérative pour résoudre des problèmes communs et affirmer l’esprit de corps.

Neftalí Vanegaz : Cette pratique des lundis de travail collectif a commencé dès le début de Colimir. L’idée est que tous les producteurs associés se réunissent, partagent leurs inquiétudes et travaillent ensemble. S’il faut ouvrir un chemin, peindre un immeuble ou couper de la canne à sucre, nous le faisons tous ensemble. L’avantage de ces lundis collectifs est qu’ils génèrent un esprit de corps. Les producteurs rompent leur isolement et construisent une communauté.

Arianny Tomas : Nos premiers lundis de travail collectif ne réunissaient que les producteurs associés de Colimir. Mais petit à petit, d’autres voisins nous ont rejoints, pour nettoyer des chemins ou des espaces communs. Avec le travail collectif, il y a une espèce de déclic : les gens sont plus ouverts à la coopération autour de l’objectif du bien commun. La collectivité est contagieuse.

Les lundis de travail collectif créent de liens de solidarité entre nous. Ils nous aident à comprendre que les problèmes se résolvent plus efficacement si nous travaillons ensemble.

Dioselina Quintero Quintero : Les lundis de travail collectif sont un outil qui nous aide à créer des liens… ou pour le dire autrement : la pratique fait que nous ne sommes pas une simple entreprise de traitement du café. Le lundi, nous nous réunissons, nous travaillons ensemble, nous prenons des nouvelles des autres producteurs et nous réfléchissons aux processus internes de la coopérative.

Pour nous, la coopérative est comme une seconde famille. Bien sûr, le travail collectif est parfois épuisant, mais la coopération fait partie de ce que nous sommes. Et la solidarité est fondamentale pour le nouveau genre d’organisation dont nous rêvons.

Johandri Paredes : Pour moi, le lundi est un jour très spécial, parce que je retrouve mes camarades et, ensemble, nous construisons un avenir meilleur.

Prendre soin de la communauté

Face aux mesures coercitives des États-Unis et leurs effets dévastateurs sur la vie du peuple, de nombreuses organisations de la base ont dû assumer des responsabilités qui incombaient à l’État. La Commune Che Guevara a contribué aux services d’éducation, de transport et de santé dans sa communauté.

Yeini Urdaneta : Les sanctions et la crise ont fait que le gouvernement s’est retrouvé dans l’incapacité de satisfaire les besoins du pays en matière de santé et d’éducation. Et dans ce genre de situation, la responsabilité tend à retomber sur les épaules des organisations.

Autrement dit, il faut souvent chercher des solutions à des problèmes concrets de la communauté, par exemple en cas de décès, ou lorsqu’une femme est sur le point d’accoucher, ou quand un voisin fait une crise d’hypertension. Dans ces cas-là, nous pouvons offrir un prêt, un don, voire le transport vers l’hôpital le plus proche.

Évidemment, ce n’est pas facile pour Colimir. Les médecins facturent entre 100 et 150 dollars pour un accouchement. Et les services funéraires sont beaucoup plus chers. Si nous n’avons pas de ressources pour résoudre un problème, alors il nous faut faire appel aux institutions, et tenter de se frayer un chemin.

C’est une situation sociale très complexe. C’est pourquoi nous mettons sur pied un fonds exclusif pour l’attention sociale. Par ailleurs, une camarade de la coopérative fait des études d’infirmière. Ce sera bien d’avoir une personne qualifiée dans le domaine de la santé.

Felipe Vanegaz Quintero : Ici, les gens savent qu’en cas de problème, ils peuvent compter sur Colimir. Si quelqu’un a une urgence médicale, la coopérative ne le laissera pas tomber.

De plus, notre école est toujours ouverte, ce qui est essentiel pour les familles. C’est pourquoi le prix de la terre est en train d’augmenter. Les gens savent qu’ils peuvent compter sur nous. En fait, nous sommes une espèce d’État dans l’État, un espace de double pouvoir, si l’on veut.

Ernesto Cruz : En tant qu’EPS, nous sommes régis par la Loi sur l’Économie communale, qui stipule qu’une entreprise de propriété sociale doit destiner de 6% à 10% de ses bénéfices à l’attention sociale.

Actuellement, les recettes de l’EPS ne couvrent pas toujours les nécessités de base de l’entreprise elle-même. Mais nous répondons à la communauté de différentes manières, de la distribution de chocolat dans les écoles à l’aide pour transporter quelqu’un à un centre médical. Quand il y a un excédent, il va tout d’abord à un fonds pour des besoins tels que la remise en état du centre médical ou de l’école, ou pour lancer un autre projet productif dans la commune.

Zulay Montilla : L’EPS soutien aussi le comité de santé de la commune. Par exemple, si quelqu’un a besoin de médicaments, nous pouvons l’aider à les trouver. Et en cas de d’urgence médicale, nous donnons à la famille 10, 20 ou 30 litres d’essence pour qu’elle puisse se rendre à l’hôpital. C’est une aide d’autant plus précieuse vu la pénurie de carburant. Nous aidons aussi au transport personnel médical de Mesa Julia.

En ces temps difficiles, les besoins dans la commune sont nombreux. Nous mentirions si nous disions que nous pouvons répondre à toutes les demandes. Toutefois, nous faisons tout ce que nous pouvons.

Ernesto Cruz : Le transport est un autre domaine où apportons beaucoup à la communauté. Pendant les années les plus dures, en 2018 et 2019, le transport public était paralysé à Mesa Julia, ce qui s’est transformé en un problème collectif de taille pour cette région rurale. De nombreux habitants se sont retrouvés sans transport pour faire leurs achats ou aller chez le médecin ou à l’école. C’est alors que nous avons commencé à assurer le transport : Colimir et l’EPS ont mis leurs camions au service de la commune —la priorité allait aux maîtresses et aux écoliers.

Mais nos camions ne sont pas adaptés au transport de personnes. À l’époque, un camarade nous a commenté qu’il y avait un autobus arrêté depuis dix ans sur le parking de la mairie. Nous avons donc demandé que ce véhicule soit transféré à la commune. Nous sommes arrivés à un accord, mais le processus administratif pour permettre le transfert était trop long. Finalement, Felipe [Vanegas] a proposé que nous récupérions collectivement ce bus pour la commune, ce que nous avons fait.

Une fois le problème du bus résolu, nous avons ouvert un service de transport sur toute la commune. L’autobus est maintenant un bien communal, géré depuis le parlement de la commune. Les itinéraires, horaire et tarifs sont définis de manière collective et les recettes alimentent un fonds pour l’entretien du véhicule.

Une école pour la nouvelle société

Les hommes et les femmes de la Commune Che Guevara estiment que l’éducation, politique et technique, est la clé aussi bien du succès du projet local que de la transition vers le socialisme au Venezuela.

Neftalí Vanegaz : L’éducation a beaucoup d’importance pour nous. Un projet ne peut aller de l’avant, en termes politiques, sans une école; et la production ne va pas augmenter sans la formation technique. C’est pourquoi nous estimons que l’éducation est un des piliers fondamentaux de la coopérative.

Avec Chávez, nous avons fait du chemin au niveau de la formation politique, mais ce n’est pas suffisant. Les gens ici sont jeunes. Ils ont besoin d’apprendre sur le monde dans lequel nous vivons. Cet apprentissage ne va pas tomber du ciel. En outre, notre pays a sous-estimé la formation technique pendant des années. Nous en payons le prix aujourd’hui. Aussi encourageons-nous la formation aussi bien politique que technique.

Luis Miguel Guerrero : Quand la situation s’est aggravée, nous nous sommes rendu compte que l’éducation était encore plus importante. Il a fallu comprendre comment nous en étions arrivés là, quelles étaient nos forces et nos faiblesses, et il fallait trouver des solutions aux gaves problèmes que nous affrontions.

Nous avons aussi constaté combien il était urgent de penser à la situation des enfants de la communauté. Déjà avant la pandémie, l’école n’ouvrait pas régulièrement, et beaucoup d’écoliers avaient abandonné la scolarité. Nous avons donc cherché des solutions pour que nos enfants soient instruits en grandissant.

Felipe Vanegaz Quintero : Nous avons besoin de cadres avec une préparation politique et technique, parce que nous ne voulons pas rester coincés dans le passé. Il faut améliorer la production, pour que les gens aient une vie meilleure. Mais cela exige des processus d’industrialisation, et donc des cadres préparés.

Chávez a envoyé des milliers de personnes à Cuba, où ils ont reçu une formation politique. C’était merveilleux, mais maintenant ces gens veulent être maires, députés ou ministres. Ils ont appris la politique, mais pas la production.

C’est une des raisons pour lesquelles de nombreuses entreprises d’État ont échoué. Ce n’est pas que les industries d’État ou la production socialisée soit condamnée à l’échec. Non. Le vrai problème, c’est que ceux qui gèrent ces entreprises ne comprennent rien aux processus industriels, ni aux chaînes d’approvisionnement. Et ils ignorent tout de la comptabilité.

De plus, les petits producteurs comme nous avons aussi besoin de formation. Au fil des ans, nous n’avons appris qu’à gérer la pauvreté pour ne pas mourir de faim. Maintenant, nous devons surmonter la pauvreté et construire une société meilleure.

UNE ÉCOLE COMMUNALE POUR GARÇONS ET FILLES

Yeini Urdaneta : Déjà avant la pandémie, les salaires des instituteurs étaient si bas qu’ils ne pouvaient venir régulièrement à l’école. Après avoir constaté le problème, nous avons conçu un plan pour soutenir les maîtresses de l’école de Río Bonito Alto, où se trouve Colimir.

Le plan était le suivant : Colimir a conclu un accord de 10 ans avec le Conseil communal pour louer un terrain communal. Les loyers alimentent un fonds destiné à l’assistance sociale à la communauté.

Sur le terrain en question, nous produisons du café qui sert de supplément aux salaires des enseignantes. Avant la pandémie, nous leur versions 7 kilos de café par mois, ce qui était beaucoup plus que leur salaire mensuel d’enseignantes. Donc, la coopérative consacrait chaque mois 21 kilos de café pour que l’école reste ouverte. Le système a bien fonctionné jusqu’au début du confinement.

Malheureusement, avec la période d’intense confinement, l’école n’a pas fonctionné pleinement. En plus, nous avons constaté avec inquiétude que les enfants de la région ne savaient ni lire ni écrire. C’est alors que nous avons décidé d’ouvrir une petite école pour offrir un complément à l’enseignement formel.

Nous avons pu compter sur la collaboration du Conseil communal, qui disposait d’un modeste immeuble désaffecté, anciennement un Mercal. Colimir a trouvé des fonds pour réparer le toit et les toilettes, repeindre à l’intérieur et à l’extérieur, fabriquer des chaises et des tables, etc. Nous avons réparé la structure pendant plusieurs périodes de travail volontaire. La petite école fonctionne depuis fin octobre.

Trois productrices associées de Colimir assurent le travail pédagogique. La maîtresse principale est éducatrice de formation, tandis que ses deux camarades —une étudiante en infirmerie et une autre en administration— offrent leur soutien.

C’est un merveilleux projet, mais qui implique de grandes responsabilités pour Colimir.

Luis Miguel Guerrero : La réhabilitation de l’ancien Mercal où fonctionne la petite école exigeait beaucoup de travail, du toit aux toilettes, en passant par la fabrication de chaises et de tables pour les enfants. Maintenant, l’école est un chouette petit espace bien conditionné pour l’apprentissage : l’intérieur est peint de couleurs vives, avec des chiffres et des lettres sur les murs, et nous avons fabriqué un joli mobilier pour les enfants.

Nous sommes en train d’aménager une nouvelle classe pour les plus petits.

Tout ce travail est volontaire et collectif. Certains nettoient, d’autres peignent, tandis que d’autres encore préparent à manger pour que tous puissent continuer de travailler. Même les plus grands enfants nous ont aidés!

Nous préparons aussi un plan éducatif pour joindre l’apprentissage en classe à des activités pratiques. Nous allons en discuter avec le Conseil communal et les maîtresses de l’école formelle, pour plus de cohérence entre les deux projets éducatifs.

Yeini Urdaneta : Nous sommes en train de mettre au point un plan d’étude avec les conseils de camarades du MST [Mouvement des Sans Terre du Brésil]. Le MST a ouvert des écoles dans ses implantations et applique une méthodologie compatible avec la réalité locale. Dans ses écoles, les garçons et les filles apprennent à lire et à écrire, à faire des additions et soustractions, mais ils apprennent aussi sur l’agriculture, l’art, la musique, etc. La mystique [méthode du MST pour renforcer les liens groupaux] y est très importante.

Comme notre communauté est rurale, nos garçons et filles apprennent la biologie en classe et la culture du café dans les champs. Autrement dit, leur enseignement à l’école porte sur leur propre réalité.

Notre objectif vise un processus éducatif intégral. Nous ne voulons pas que les écoliers se forment uniquement en vue du marché du travail. Au contraire, nous aspirons à ce qu’ils deviennent des jeunes capables d’interpréter leur réalité de manière critique. Nous avons besoins de personnes préparées à travailler la terre, avec des capacités techniques, mais aussi une vision d’ensemble.

Arianny Tomas : Avec la pandémie, l’enseignement à distance est devenu la norme, mais cette méthode ne fonctionne pas dans les zones rurales. Les gens ici n’ont ni l’équipement ni la connexion internet pour des cours en ligne.

C’est pour cela qu’à un moment, nous avons tiré le signal d’alarme : certains enfants ne savaient pas lire, ni effectuer la plus simple des additions. Dans les derniers mois, lorsque l’enseignement à distance est devenu semi-présentiel, les maîtresses venaient à l’école au mieux deux ou trois jours sur deux semaines. Ce n’était pas suffisant. Notre petite école est donc là pour renforcer ce que les enfants apprennent dans l’enseignement officiel.

À la petite école, le plan d’études intègre le volet académique à la mystique et aux activités pratiques. Pour développer notre proposition, nous avons le soutien des camarades du MST.

Pour l’instant, la petite école enseigne jusqu’à la sixième année. En toute premier lieu, chaque garçon et chaque fille passe un test diagnostique sur sa capacité de lecture et d’écriture. À partir de là, nous mettons en œuvre un plan adapté au niveau et aux besoins de chaque enfant.

UNE ÉCOLE SOCIO-POLITIQUE ET TECHNIQUE POUR ADULTES

Felipe Vanegaz Quintero : Nous avons conçu l’École José Carlos Mariátegui avec l’aide de camarades de Patria Grande [Argentine]. Ils sont arrivés au Venezuela il y a environ cinq ans pour animer des ateliers dans tout le pays.

Ici, à Mesa Julia, ils ont organisé un atelier de 15 jours pour la commune. L’idée de créer notre propre école de formation est née de cette expérience. Au début, nous organisions trois ou quatre ateliers par an, mais les choses se sont peu à peu accélérées. Maintenant, nous avons des sessions pour producteurs associés tous les 20 jours. Les thèmes abordés vont de la formation politique à la production de café.

L’école organise aussi des ateliers pour la communauté dans son ensemble, ainsi que pour l’Union Communarde.

Ainsi, il y a un mois, nous avons tenu un atelier pour 50 jeunes de la JPSUV. Le parti a fourni la nourriture et nous nous sommes chargés des ateliers. Ces expériences sont positives, parce qu’elles permettent d’approcher des jeunes provenant de différents contextes.

La formation est un des piliers de notre projet.

Luis Miguel Guerrero : Moi j’ai étudié dans une école agro-technique, puis je suis venu à Colimir en tant que stagiaire. Je suis venu ici parce que j’avais une affinité avec l’orientation sociale du projet. C’est ici, entre le travail collectif et les débats dans les assemblées, que j’ai commencé à me former politiquement.

L’École Mariátegui est également importante pour moi. Colimir dispose d’un auditoire et de deux dortoirs pour loger de gens de l’extérieur, des camarades de diverses organisations, de provenances diverses. C’est un bon espace pour l’étude et le débat. Et puis, c’est vrai, les ateliers nous aident à mieux comprendre le monde au-delà de Mesa Julia.

À l’École, des ateliers sont organisés sur l’histoire, l’économie, l’importance de la coopération, etc. Le dernier atelier, c’était avec les jeunes de la JPSUV. En examinant leur profil, nous avons conçu un atelier d’introduction sur l’histoire du Venezuela, sur Bolívar et la lutte pour l’émancipation. Notre objectif était de donner une perspective historique à nos luttes d’aujourd’hui.

Arianny Tomas : L’École Mariátegui impartit aussi une formation technique. Nous organisons des ateliers pour les producteurs associés sur les différents aspects techniques de la production. Il y a par exemple des cours sur le soin à apporter aux plantules de café, ou sur les alternatives aux pesticides industriels, ou sur les circuits électriques.

De plus, la formation politique que nous recevons ici ne se limite pas à l’aspect formel. Les lundis de travail collectif font aussi partie de la formation politique. nous apprenons les uns des autres, tout en menant des débats pour surmonter nos contradictions.

Faire vivre le projet révolutionnaire de Chávez

Engagée envers l’héritage socialiste de Chávez, la Commune Che Guevara œuvre pour la réorganisation de la société vénézuélienne dans son ensemble. C’est pourquoi la commune est une pièce maîtresse dans l’organisation de l’Union Communarde.

Felipe Vanegaz Quintero : Nous faisons partie de l’Union Communarde, un espace où se rejoignent des initiatives communardes de tout le pays, pour former un mouvement national engagé envers le socialisme et la vie communale.

Toutefois, l’Union Communarde est encore en phase de construction et il y a diversité d’interprétations au sein du mouvement. Certains ont une vision romantique et rêvent sous les étoiles à la construction d’une puissante union. D’autres ont une conception plus pragmatique du projet. En résumé, l’Union Communarde englobe aujourd’hui des expériences diverses, des besoins variés et des points de vue différents… mais c’est aussi une de ses forces. Pour nous, l’Union Communarde est un projet très important.

Ernesto Cruz : Chávez disait que la commune était la manière de surmonter le capitalisme. Toutefois, il semble qu’aujourd’hui, l’État a perdu de vue le projet communal. Et c’est un problème réel, mais nous devons aussi faire preuve d’autocritique. Nous qui appartenons au Processus Bolivarien, nous pensions que la révolution aurait toujours les ressources pétrolières à sa disposition. Ce fut un mauvais calcul, et maintenant, nous en subissons les conséquences.

Cela ne veut pas dire que Chávez avait tort avec sa proposition communale. Bien au contraire : nous devons générer les conditions pour nous développer et nous diversifier. Et l’expérience prouve que la commune est vraiment le meilleur moyen d’y parvenir. Bien sûr, tout comme les entreprises capitalistes reçoivent le soutien des banques et des institutions publiques, les initiatives communales ont besoin de soutien pour prospérer. Quant à nous, nous devons nous centrer sur la formation technique et la planification stratégique.

Quand nous pensons au rôle de la commune dans la construction d’une nouvelle hégémonie, il faut être capable de rester debout. L’EPS produit du chocolat et Colimir produit du café. Tout cela aide les gens à ne pas se démoraliser.

D’en bas, nous devons promouvoir notre projet communal avec notre exemple, mais le gouvernement doit lui aussi soutenir les initiatives communales et encourager la voie communale vers le socialisme comme une option viable. Les communes ne sont pas des initiatives marginales, ce sont des initiatives avec le potentiel de transformer la société!

Felipe Vanegaz Quintero : Nous suivons une double stratégie : industrialiser la production de café et promouvoir le projet révolutionnaire de Chávez dans la région de Mesa Julia et au-delà. Autrement dit, nous voulons industrialiser et socialiser la production. Il ne s’agit pas uniquement de distribuer la richesse, mais aussi de la produire. La pauvreté est déjà assez distribuée dans le monde, ce n’est pas elle que nous voulons promouvoir.

Source : https://observatorio.gob.ve/ – article : tercos y creativos, la Comuna Che Guevara

Traduction : Gil Lahout

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/02/21/entetee-creatrice-la-commune-populaire-che-guevara-au-venezuela/