¨Comprendre le Venezuela¨, Andrés Bansart parle de son nouveau livre.

couv_bansart_comprendre-le-venezuela

Thierry DeronneTu t’es marié, il y a longtemps, à notre pays le Venezuela. Peux-tu nous parler de cette vie commune? A-t-elle changé ta vision de l’être humain?

Andrés Bansart – Après le coup d’Etat au Chili et la mort d’Allende, je me suis installé au Venezuela. Le pays avait la réputation d’être un bastion de la démocratie en Amérique Latine. Bien sûr, en comparaison avec la plupart des pays qui étaient tombés sous les dictatures les plus féroces, il semblait que le Venezuela était un exemple de démocratie. A un ami, qui avait été accueilli par la Suède et qui m’avait écrit qu’il était bien mais se trouvait là comme dans une cage d’or, je répondis que, quant à moi, j’avais cru arriver dans un pays démocratique, mais que ce n’était pas le cas. En effet, le Pacte de Punto Fijo de 1958 avait fixé des règles de jeu qui  n’étaient pas démocratiques du tout et permettaient à une certaine classe sociale avec deux partis de contrôler le pays qu’ils vendaient aux Etats-Unis et aux entreprises transnationales. Ce système politique dura pendant quarante ans. Quant à ma vision de l’être humain, elle n’a pas beaucoup changé. Je me suis attaché à ce pays jusqu’à obtenir la nationnalité venezuelienne et vivre comme miens les événements positifs et négatifs du pays où, finalement, j’ai passé le plus d’années de ma vie. Si ma vision de l’être humain n’a pas changé, celle de la société a par contre évolué. Je suis très reconnaissant pour tout ce que j’ai pu vivre au Venezuela. J’ai donc connu une certaine époque, puis pu vivre les événements et les changements qui eurent lieu en 1989, 1992, 1998 et se poursuivent quasi vingt ans après.

T.D. – La globalisation comme fait culturel, l’urbanisation qui déplace peu à peu l’agriculture se ressentent au Venezuela comme dans tous les pays. On le voit en particulier dans une jeunesse bien différente de celle d’y a dix ans. Crois-tu que l’héritage bien palpable du chavisme -comme la souveraineté ou l’écosocialisme- a des chances de durer?

A. B. – Il faut peut-être rappeler que le Venezuela est un pays extrêmement riche sur lequel sévit la pauvreté parfois la plus extrême. C’est le résultat du colonialisme puis de l’impérialisme, celui des actions de certaines classes sociales, au cours de son Histoire depuis le XVIème siècle. Après le vol des perles de Cubagua, il y eut les plantations de café, de cacao et de sucre pour les acheteurs riches des pays riches, les haciendas et les esclaves. Puis, il y eut le pétrole et les camps miniers avec des ingénieurs souvent étrangers et des cabanes d’ouvriers, les déplacements de populations, les ceintures de misère autour des villes, les quartiers riches des villes, les ports d’où saignaient les richesses du pays et où entraient les produits que les riches achetaient avec les gains du pétrole, les aéroports pour recevoir les ingénieurs étrangers et enmener les riches qui voulaient faire du tourisme ou placer ailleurs leur trop-plein d’argent. Des dizaines d’années de gains pour les uns, de misère pour les autres. Et puis, il y eut 1989: les pauvres en avaient assez. Combien de personnes furent-elles tuées? Et puis, il y eut 1992: la tentative de renverser le Pouvoir échoua, mais un certain Hugo Chávez dit: “Por ahora! Pour l’instant!” Et puis, il y eut encore des points de suspension dans les espoirs… Et puis, il y eut 1998, 1999, Chávez Président, une nouvelle Constitution, une nouvelle République, les missions, une certaine solidarité, pas d’aumônes, mais des droits. Les prix du pétrole ont chuté et les anciens maîtres du pays ont voulu en profiter pour récupérer les avantages d’antan. La situation a changé. Ce n’est plus si facile. Les gens connaissent leurs droits. Le Peuple est souverain. L’héritage est là. Des moments durs sont devant nous, mais le désespoir n’est pas permis. Quant à l’ecosocialismo, certaines communautés de base le pensent et commencent à le pratiquer. Il faudra longtemps pour qu’il s’étende vraiment. Les jeunes ont la responsabilité du futur.

T. D.Le Venezuela peut-il être compris, et par qui devrait-il être compris?

A. B. – Il peut être compris par ceux qui le veulent. Mais pour vraiment comprendre un phénomène, il faut connaître les antécédents de celui-ci. Les grands médias nationaux et étrangers appartiennent à ceux qui ont avantage à manipuler l’information et à distorsioner les faits. Là, on voit l’effort qui doit être le nôtre, le tien, le mien, celui des camarades du Venezuela lui-même et ceux qui vivent dans d’autres pays. Dans “Comprendre le Venezuela” (Paris, Le Temps des Cerises, 2016), je tente d’expliquer nos problèmes, nos difficultés, pourquoi est né un personnage comme Chávez, quel a été son rôle, comment a réagi le Peuple, comment le Peuple continue à chercher un chemin, à construire une société nouvelle.

T. D.Existe-t-il en France une information sur nous qui ne soit pas projection de positions internes?

AB. – En France comme ailleurs, certains médias offrent des informations qui permettent de comprendre l’évolution du Venezuela. Il faut les en remercier. Mais l’ensemble des gens se font une idée en se référant à ce qu’ils connaissent et, comme je viens de le dire, à ce qu’ils recoivent comme matériel pour la comprendre (souvent ce matériel fait qu’il comprennent mal). Puis, il y a en effet un système de projections. Mais cela se fait dans les deux sens. Ainsi, lorsque, au moment des élections présidentielles francaise de 2012, au cours d’une interview sur TeleSur, j’ai expliqué que le parti socialiste francais n’avait rien à voir avec le PSUV; le mot “socialiste” prête à confusion. On tente toujours de comprendre à partir de son expérience et souvent on fausse ainsi les explications qu’on se donne.

T. D.L’Européen pourra-t-il un jour adopter cette humilité vis-à-vis des Africains ou des Latino-américains sans laquelle une vraie gauche ne saurait exister?

A. B. – Un jour! Quand? Il est difficile pour les gens de connaître la vérité de l’Histoire. Qui écrit celle-ci? Et dans quel but? Comment enseigne-t-on l’Histoire à l’école? Quels sont ces héros (anti-héros) qu’on fait admirer aux enfants? Quelles sont les valeurs (souvent les anti-valeurs) de ces héros? Il y a plusieurs manières d’aborder l’Histoire, celle de la colonisation, de l’esclavage et du néo-colonialisme. Bien sûr, dans les pays riches, il est difficile d’expliquer la provenance des richesses. Et puis, le bien-être est, pour les habitants de ces pays plus important que le Bien-Vivre (le Buen Vivir), concept que la plupart ne comprend même pas. Il leur est difficile de constater que leur bien-être (“buen-estar”) provient de la rapine, de la domination de l’être humain par d’autres êtres humains, de la domination implitoyable de la nature, de l’exploitation. La plupart des gens ne savent pas ou ne veulent pas savoir que cette exploitation a déséquilibré la nature et les sociétés. Ils ne savent pas ou ne veulent pas savoir que leur industrialisation est en partie responsable du changement climatique et voudraient maintenant que tous les pays fassent un effort pour empêcher les drames qu’auraient sans doute a souffrir la Terre et, partant, l’Humanité. Une minorité le sait. Elle comprend. Elle lutte. Elle cherche le moyen, comme nous, d’imaginer un écosocialismo et de commencer à le faire fonctionner. Mais il faudra du temps. Les vraies révolutions se font lentement. Pour y participer, il faut de l’humilité, de la patience et une grande capacité de travailler en équipe.

Andrés BansartComprendre le Venezuela, Paris, Le Temps des Cerises Editeurs, 200 pages, 15 euros, publié le 21 octobre 2016.

logo-tdc2

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2n9

Renaître avec toutes les forces du mouvement populaire

L'auteur: Katherine Castrillo @ktikok

L’auteur: Katherine Castrillo @ktikok

Ma génération, celle qui a grandi sur les cendres vaincues de nos parents, a été témoin de l’agonie d’un projet politique misérable. Comme de nombreuses mères démobilisées par la pauvreté, le paramilitarisme, les grandes propriétés agraires ou la famine, la mienne fut contrainte de vivre sur une des hautes collines urbaines d’où elle sortait de l’eau pratiquement en creusant avec les mains. Mon frère conservait une longue cicatrice au bras de sa chute sur du verre brisé durant le Caracazo (1). Il avait neuf ans. J’ai grandi à la vue de cette blessure, en écoutant toutes les sornettes sur « comment surgir du bas », « comment sortir du barrio », qu’il fallait laisser le barrio « loin derrière soi », que nous ne devions pas nous habituer à lui, ne voir en lui que les murs hébergeant des familles à la recherche du « progrès » et qu’un jour on l’abandonnerait, pour devenir, enfin, « quelqu’un ».

Je recours à la mémoire parce que dans les heures de “chute” c’est le seul lieu originel où je peux me convaincre du chemin que nous avons parcouru. Cette mémoire me dit que l’heure est venue pour nous de retrouver une racine partagée par des millions de vénézuélien(ne)s qui sommes né(e)s, paradoxalement, de la victoire sur plusieurs défaites. En 1989, quand le sang du peuple se réveilla sur du verre brisé, les forces d’alors pouvaient dire que nous avions échoué parce qu’on nous avait assassinés par milliers. Nous sommes rentrés chez nous pour ressentir en 1992 une secousse abyssale (2): non plus une défaite mais une victoire qui ne resta pas confinée à un « pour l’heure » : le point à partir duquel une autre culture et un autre horizon se firent nécessaires et irréversibles. En 1999, après des siècles de bataille et de résistances à notre corps défendant, nous avons enfin gagné (2). Ce ne fut pas la naissance d’une identité chaviste unique : nous venions d’histoires communes mais de consciences différentes. Ce point est important pour comprendre le chavisme d’aujourd’hui, son engagement envers ce qui a été construit, son pari pour un projet de pays.

“Rien ne peut se créer sans un lieu de départ » : l’affirmation de Chavez vaut la peine d’être relue aujourd’hui au moment où quelque chose s’ouvre sous nos pieds. Cette chose qui nous habite – la morale intacte de celui qui sait perdre – nous oblige à respirer profondément et à nous interroger sincèrement : jetons-nous toute l’énergie, tout notre être, dans la construction de ce “lieu” à partir duquel le Venezuela commencera à engendrer une nouvelle société, un projet socialiste ? Ce lieu a pour nom la commune.

5En 2009, dix ans après notre première victoire électorale, Chavez déclara à San Juan de Los Morros (état de Guarico), qu’il fallait créer d’urgence des projets productifs, aux mains des travailleurs, du peuple. Un plan d’entreprises mixtes entre État national et régions pour créer un nouveau tissu d’entreprises publiques de propriété sociale. Or le coup de massue quotidien que nous recevons depuis deux ans s’opère justement à travers l’accaparement, la contrebande, la revente de la nourriture et des produits de première nécessité, les files d’attente pour ne pas devoir payer au centuple le même produit dans la rue, quand on le trouve. Ce qui pousse des conseils communaux à inventer des systèmes de distribution d’aliments, des cultivateurs de terres récupérées à revenir aux semences éliminées par les transnationales, des conseils paysans à récolter des centaines d’hectares qui avaient été spoliés par des grands propriétaires, tout en espérant ne pas grossir la liste des deux cents paysans morts dans cet effort, des ouvriers à occuper des usines pour les faire produire après leur mise en faillite par des entrepreneurs qui ont ensuite abandonné le pays. Dans ces expériences qui ne sont pas peu nombreuses, se trouve la réponse sur le tournant à prendre. Il faut croire sans réserve aux pouvoirs créateurs du peuple. S’il doit y avoir un changement dans ce pays ce ne sera pas le retour à la misère mais l’émergence croissante d’une culture socialiste, et cela commence par la commune.

Chaque expression communale, disait Chavez, doit avoir son propre profil économique. Chaque expression de l’organisation citoyenne (il incluait les centres culturels) doit devenir une cellule de socialisme.

Y-a-t-il des accords communs pour cette construction parmi les hauts dirigeants du chavisme ? Si tel est le cas nous devons faire nôtres les paroles du président Maduro: rien ne s’est arrêté, rien ne s’arrêtera. Mais ces accords semblent assez récents et ils deviennent particulièrement urgents à l’heure de redéfinir les priorités de la révolution qui passent par la reconnaissance et le transfert de compétences au gouvernement populaire. Nous devons nous demander si comme mouvement populaire nous avons dépassé le stade de la légitimation interne, pour passer à la construction effective de la commune.12

SONY DSC

Les résultats de ces élections sont liés à ces dettes historiques, au bureaucratisme, à l’indifférence et à l’arrogance de nombreux cadres moyens ou d’en haut qui sont restés en place, conjoncture après conjoncture, impunément, parce que ce n’était jamais le moment de la discussion transformatrice. A quoi il faut ajouter les erreurs de communication sur ce projet, dont la stratégie institutionnelle s’est limitée au slogan et à la phraséologie, avec pour résultat, comme l’explique José Roberto Duque: “Une légion de jeunes qui croient que la révolution c’est obtenir un poste, un salaire, un uniforme, des resto-tickets et des avantages bureaucratiques.”

La reconnaissance des propositions de la diversité sexuelle, qui s’incarne aujourd’hui à l’assemblée dans la présence de la députée de droite transgenre Tamara Adriàn, la discussion diaphane et engagée sur la Loi des Semences, la tardive mise en place du nouveau moteur productif non dépendant du rentisme pétrolier, la non-reconnaissance de leaderships populaires et les yeux fermés sur la situation de contrebande qui s’est étendue fortement en zone frontalière grâce à la Garde nationale bolivarienne, sont quelque uns des aspects devenus monstrueux au quotidien.

Ces jours derniers, en voyant les marxiens et chavistologues traiter Nicolas Maduro de “clientéliste”, l’accuser de ne pas appuyer les petits partis qui auraient évité “l’effondrement de la révolution », à entendre ceux qui disent avoir dû voter finalement pour l’opposition par frustration, on se dit que vraiment il revient au peuple d’orienter et de conduire ses processus, et non aux analystes de bistrot ou aux leaders de partis nains.

Qu’est-ce qui est en jeu dans cette nouvelle étape ? En peu de jours les factions de la droite haussent la voix pour dresser la liste de leurs mesures: éliminer la Loi des Locataires, ce qui permettrait de mettre à la porte, rien qu’à Caracas, plus de 25 mille familles; la Confédération des Associations de Producteurs Agricoles demande d’arrêter la discussion de la Loi des Semences impulsée par des paysans et par des mouvements sociaux, pour la remplacer par des articles permettant l’usage d’OGMs. Réaliser des “modifications” à la Loi des terres et du Développement agraire pour que les grands propriétaires récupèrent ces terres volées, qu’ils maintenaient improductives. La Fédération de Chambres de Commerce et de Production du Venezuela (Fedecamaras, d’où est parti le coup d’État de 2002, avec l’auto-proclamation comme président de la république du patron des patrons Pedro Carmona Estanga) demande de “revoir” la Loi du Travail pour éliminer l’interdiction de licencier et les autres conquêtes du monde du travail; plusieurs fédérations patronales qui se battent pour l’élimination de la Loi des Prix Justes et de la Loi Antimonopole.

Cette “nouvelle” Assemblée Nationale est composée des mêmes représentants de vieux projets qui dans ces 16 années ont refusé de reconnaître 18 des 20 élections, qui des dernières élections présidentielles de 2013 à l’opération « sortie » ont provoqué la mort de plus de 50 personnes, jusqu’à ce que la supposée « dictature » s’évapore le dimanche 6 décembre par le simple fait qu’ils ont remporté les élections.

Dans sa volonté de restaurer le néo-libéralisme des années 90, la droite veut aller plus loin. Les attributions de la majorité qualifiée de l’assemblée sont la formulation de lois organiques, le limogeage de magistrats du Tribunal Suprême de Justice, la désignation du Juge, Contrôleur et Défenseur du Peuple, la réforme constitutionnelle et la censure du vice-président ou des ministres. Cependant, la Constitution prévoit que tout acte qui remettrait en cause les garanties et les droits fondamentaux de la population peut entraîner la dissolution du parlement.

Notre force majeure a été et continue d’être un peuple actif et mobilisé. Dès le lendemain des élections, dans plusieurs zones du pays, dans les terrains de sport, les places et les espaces culturels, la population a cherché spontanément à se réunir pour débattre des résultats et à réfléchir sur l’attitude à adopter face à ce qui pourrait se passer.CV36UPVWoAAwhD7

Le président Maduro a su faire une rapide et correcte lecture des événements, s’est adressé au pays pour inviter à créer des espaces d’analyse, de débats et d’agendas de travail, a réuni en congrès les 980 délégué(e)s des partis qui composent le grand pôle patriotique et les conseils du gouvernement citoyen (délégations des mouvements sociaux, à rang présidentiel). “Il faut apprendre des difficultés. Les nouvelles étapes nous mèneront aux chemins de la victoire” a-t-il dit. Il n’y a pas d’autre voie que revoir, rectifier, et réimpulser. Nous l’avons déjà vécu lors de notre défaite au référendum sur la réforme de la Constitution : le message de Chavez fut alors que chaque bataille électorale permet au pays de continuer à mûrir.

Les mouvements de femmes, écologistes, de communication populaire, et beaucoup d’autres ont commencé à organiser leurs propres espaces de rencontres pour la réflexion et l’action. La tâche est de définir les plans d’action de la nouvelle étape : lutte contre la corruption, relance de l’économie productive et renforcement des mouvements sociaux.

C’est pourquoi je suis revenue à la mémoire. Comme nous l’avons appris ces dernières  années, la mémoire ne concerne pas seulement la période d’avant 1999 (première élection de Hugo Chavez, NdT) mais aussi d’après 1999. C’est de là que sortent les grandes lignes de ce que demande le peuple aujourd’hui : la fin des processus inefficaces, de corruption et technocratiques.

Immédiatement après le premier bulletin de résultats donné par le Conseil National Électoral, le leader de l’opposition Ramos Allup a dit qu’il en finirait avec la “porcherie” qu’a été jusqu’ici l’Assemblée Nationale et changerait radicalement la chaîne de télévision parlementaire. C’est cela que pense l’opposition de tout ce que nous avons gagné à force de résistance et d’offensives : la révolution est une porcherie. C’est ce type de pensée qui a fait que des femmes comme ma mère ont baissé le visage vers la terre durant des dizaines d’années pour en sortir de l’eau. Nous ne retournerons pas à cela.

Ceux qui ont voté pour le “changement” promis par la droite ont en réalité choisi de revenir aux modèles d’exclusion et conservateurs, par certitudes ou par vote-sanction. De toute manière, ceux d’entre nous qui croyons qu’il faut approfondir ce qui a commencé avec les révoltes contre le FMI en 1989 (1), allons vers le temps de la renaissance avec toutes les forces du mouvement populaire.

Texte : Katherine Castrillo @ktikok

Source : http://laculturanuestra.com/despues-del-6d-renacer-con-las-fuerzas-del-movi

Traduction : Thierry Deronne

golpe0golpe1golpe2marcha2_copia

Notes:

  1. “Caracazo” est le nom donné à la répression des révoltes de la faim contre les “mesures d’ajustement” du FMI appliquées par le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez en 1989. Celui-ci ordonna à l’armée d’étouffer les manifestations populaires. Bilan : plusieurs milliers de morts et de disparus.
  2. C’est contre le précité Carlos Andres Perez qu’Hugo Chavez organisa une insurrection civico-militaire en 1992. L’opération ayant échoué, il apparut à la télévision pour demander à ses compagnons de se rendre. C’est là qu’il prononça son célèbre « pour l’heure les objectifs fixés n’ont pu être atteints ». De manière inattendue ce bref passage à l’antenne en fit un héros populaire. Après plusieurs années de prison, et la décision de fonder un mouvement politique, il fut finalement élu président en décembre 1998.

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-28K

Les autres pays qui s’appellent “Venezuela”

L'auteur : Franco Vielma, sociologue.

L’auteur : Franco Vielma, sociologue.

Ce qui se passe au Venezuela ne peut être réduit à une définition. Il y a une “crise” dans le pays mais il y a beaucoup plus que cela. Il y a un processus de changement politique parce que le fait social a acquis un dynamisme inédit. Notre économie est l’espace de cette “crise” : le vieux se dénude comme une structure face à de nouvelles formes d’organisation économique qui se fraient un chemin contre toute inertie. Depuis seize ans la droite vénézuélienne parle de  « crise » comprise comme la destruction du “bonheur” sous le capitalisme de la quatrième république, mais la vérité est que la seule, vraie crise a lieu dans le fait culturel. La société vénézuélienne, telle que nous la connaissions il y a quelques années, a commencé à vaciller et à s’effriter, c’est bien, très bien même.

Le facteur qui connecte les « crises » qu’a connues le Venezuela des quinze dernières années, est le fait politique de la révolution bolivarienne. La révolution nous est arrivée et nous sommes arrivés à elle, que nous nous identifions ou non avec elle. La révolution nous atteint  tou(te)s, que nous le voulions ou pas, bonne pour certains, mauvaise pour d’autres, mais on ne peut l’écarter ou l’éviter : le pays ne sera plus ce qu’il a été.

La révolution a créé et a détruit. Nous avons édifié d’une main de nombreuses choses, de l’autre nous avons porté des coups de démolisseurs. La révolution a atteint de grands objectifs en profondeur mais aussi superficiels, et a généré des politiques qui malgré leurs objectifs positifs ont eu certaines conséquences négatives. La révolution a transformé le fait économique mais pas suffisamment. Elle a transformé le fait politique, mais pas assez. Elle a assis des bases fortes pour l’organisation sociale, mais nous ne sommes pas encore organisés de manière totale et cohérente. La révolution cultive des restes de la vieille culture politique ankylosés dans des postes et des institutions. La révolution a engendré un peuple plus conscient, plus cohérent, plus politisé. La révolution est ce qu’elle est : avec toutes ses vertus et tous ses défauts, elle est jeune, incomplète, contradictoire, mais c’est la nôtre. Nôtre et de nul autre. Chávez en fut l’accoucheur mais nous sommes ceux qui mirent au monde. Vénézuélienne, bolivarienne, chaviste, socialiste et beaucoup d’autres choses.

Cette révolution a fendu la réalité nationale. Avant nous croyions que le Venezuela était une seule chose, une seule identité sociale et politique. Ce ne fut jamais vrai. La révolution a dénudé cette contradiction, cette croyance erronée, ce mensonge. Au Venezuela coexistent depuis toujours plusieurs pays, plusieurs identités : ils arrivent aujourd’hui au point élevé de contradiction, de choc.CHaxNxuWsAAP9-9

B7KTFGPIgAEdw6j-632x434Un pays, beaucoup de pays

Le Venezuela ne fut jamais toute la masse amorphe et idiote qu’on disait, même si tout le monde regardait le Miss Venezuela, la télénovéla de 21 heures et le Samedi Sensationnel d’un Gilberto Correa dégradant un nain payé en dollars pour faire de lui-même un show dégradant. Derrière le divertissement il y avait un pays profond luttant pour autre chose, pensant à autre chose pour lui-même. Le Venezuela du Caracazo (1) et l’histoire en avalanche. Le pays qui s’est brisé en deux pour se refaire.

Gramsci parlait de “bloc hégémonique” et de “bloc historique” pour expliquer la « crise structurelle” comme lutte entre un “système qui n’en finit pas de mourir” et un “système qui n’en finit pas de naître”. Formule souvent reprise par Chávez. Mais cette lecture est incomplète si nous assumons que le changement socio-culturel est un processus dynamique sans lignes claires de départ et d’arrivée. Il n’existe pas de formulaire pour mesurer exactement l’échelle du changement en profondeur d’une société. Toute tentative de le quantifier serait vouée à l’échec, la réalité sociale étant toujours inachevée. C’est pourquoi la révolution n’est pas ce que beaucoup veulent (ou attendent) qu’elle soit. C’est pourquoi la société vénézuélienne n’est pas encore la société de l’utopie, ni la société du cher livre du vieux Marx. C’est aussi pourquoi le capitalisme au Venezuela n’est pas ce que les capitalistes veulent (ou attendent) qu’il soit.

Il n’y a pas de synthèse totale du Venezuela actuel, et il ne faut pas l’attendre maintenant car elle ne se produira pas. Le Venezuela d’aujourd’hui est en formation ou, pour le dire en termes plus simples, un problème souverain, généralisé et prolongé dans tous les espaces de la vie nationale, en tout lieu. Le Venezuela est en pays en implosion. Nous sommes le Venezuela de l’explosion de 1989 (2), politiquement concrétisé depuis 1999.

Le Venezuela d’aujourd’hui est celui du capital concentré pour la grande part dans le secteur privé, c’est celui du capitalisme d’État, celui de l’héroïque et débutante propriété sociale, celui de la rente pétrolière, de la consommation effrénée, des entreprises administrées socialement par l’État, celui de la construction du socialisme mais qui subventionne en dollars le secteur privé pour le financer. Nous sommes le Venezuela de la démocratie représentative, de la démocratie participative, celui qui reste ancré dans la logique du développementisme tout en aspirant à dépasser le piège du développementisme. Bref. Nos contradictions sont interminables, nous sommes plusieurs pays en un.5-Micaela

Gustavo Lagarde - Somos RevoluciónLa « crise » et les explosions

Toute crise, profonde et  conjoncturelle, dénude le pire et le meilleur d’entre nous. Dans cette conjoncture de guerre économique – l’occasion est bonne de le souligner, nous voyons le pire et le meilleur surgir parmi nous, la laideur de cette “crise” est source de déception et sa beauté est gratifiante. Si cette conjoncture de « crise » ressemble à quelque chose c’est à un accouchement naturel, sans anesthésie. Douloureux, nécessaire. Bienvenu.

Comprendre les crises comme nécessaires est vital. Parfois il nous est difficile de comprendre que nous sommes en révolution et que non seulement toute révolution passe par une crise mais qu’elle doit la susciter si elle est authentique. Le Venezuela subit une brusque inflexion de son système de capitalisme subventionné par la rente pétrolière et notre économie subit un assaut qui tourne au chantage politique. Le pouvoir économique veut récupérer ce qu’il a perdu en 1999. Si le chavisme gagne la guerre économique (comme ce sera le cas, certainement) le résultat de la “crise” nous sera favorable.

Cette circonstance qui voit la confluence du structurel et du conjoncturel des faits politique et économique dans notre pays, nous pousse nécessairement vers une autre subjectivité. Elle est là, sous nos yeux mais nous ne voulons pas la voir: au Venezuela explosent les créativités nuisible et constructive des citoyen(ne)s.

Nous parlons toujours de la créativité de la délinquance de la méga-contrebande, du méga-accaparement, de la fixation artificielle du cours du bolívar face au dollar, de la mafia para-économique, pseudo-entrepreneuriale. Nous parlons toujours de la créativité pernicieuse du grand capital voleur de devises, des réseaux de corruption dans l’administration publique, du pillage et de la revente des produits de base, des files d’attente, de comment sont déjoués les contrôles, de l’économie qui veut que nous nous dévorions les uns les autres, de la rébellion non déclarée du commerce de la spéculation. Tous ces thèmes ont été ressassés dans tous les espaces de la société. Cette créativité dans la destruction ne mérite pas de mots, nous la connaissons, nous la voyons, nous la vivons, nous lui résistons, nous l’affrontons.

Mais dans le pays qui émerge il y a une autre explosion permanente. Le peuple profond explose de manière individuelle et collective face à la crise. Nous la réfléchissons, nous l’assumons.

Il y a ceux qui comprennent la crise comme le moment de voler et ceux qui la comprennent comme le moment de créer.

Il suffit d’observer : des communards organisés profitent de la conjoncture pour occuper les espaces abandonnés par le secteur privé dans la production, des leaderships venus de l’organisation recueillent de nouveaux appuis dans la population, des agriculteurs travaillent sans importer d’intrants. Il y a des gens qui reprennent le travail de la parcelle productive de manière individuelle ou collective, des gens qui engraissent des poulets dans la cour de leur maison, des gens dans les états de Lara et de Mérida qui entament des cycles de culture de la pomme de terre avec des semences autochtones, il y a des communes qui veulent prendre la place des distributeurs privés pour approvisionner leur territoire.

Nous voyons de nouvelles marques de petits produits industriels nationaux produits par l’entreprise publique et privée. De petits fabricants de désinfectant, de chlore, de savon liquide, tant privés que communaux, faisant échouer la pénurie. Il y a des gens qui fabriquent du savon artisanal, ceux ou celles qui donnent ou suivent des cours pour faire de la mayonnaise maison, il y a des artisans qui créent des substituts aux techniques qu’on a l’habitude d’importer à  prix d’or, il y a un mouvement créateur de fresques murales, d’arts de la scène, de communication politique, et de création littéraire en mouvement dans tous les espaces du pays, affirmant leurs idées et leurs identités. Et il y a des mécaniciens qui ressuscitent les pièces de véhicules qu’auparavant ils ne faisaient que remplacer.

Il y a des technologues populaires qui engendrent des propositions de leurs mains, il y a des créateurs de connaissance débridés qui sans être universitaires s’asseyent pour écrire ce qu’ils pensent. Nous voyons des forums, des dialogues dans des espaces institutionnels et communautaires, où les gens débattent de la réalité et font des propositions. Dans les réunions de conseils communaux on discute à propos des mafias de la pénurie organisée et de comment résoudre les problèmes. Il y a des gens qui s’organisent pour dénoncer et contrer les  fléaux économiques dans leurs quartiers. Des instances de gouvernement mènent des actions contre la guerre économique qui ne sont pas décrétées depuis Caracas. Des gens se forment comme inspecteurs populaires pour affronter les délinquants de la mafia économique. Il y a une avidité de créer des alternatives économiques. Il a des gens assoiffés de mieux interpréter la réalité, de trouver et de produire de l’information, de produire des opinions. Nous voyons des gens qui veulent étudier d’une manière ou d’une autre, des gens qui inventent quelque chose pour résoudre quelque chose, partout.

Il y a ceux qui veulent continuer à se droguer aux dollars, avec crédits d’achat aux voyageurs et achats chez Amazon. Il y en a que non. Il y a ceux qui veulent que le capitalisme qui importe la consommation prospère à l’ombre de la dépense de la rente pétrolière. Il y a des gens qui veulent plus de production nationale, produire socialement, consommer moins, produire d’autres choses. Il y a ceux qui voient dans la crise le moment de voler et d’autres qui y voient le moyen de créer. Bref, des contradictions en surnombre. Il y a plusieurs pays en lutte au Venezuela.

Les restes de l’ancien et la poussée vers l’avant, vers le différent, sont le meilleur de notre “crise”. Après tout, nous sommes en révolution.

Franco Vielma, sociologue

Foto Milangela Galea

Foto: Milangela Galea

Photos: Milángela Galea, Orlando Herrera, Gustavo Lagarde, Micaela Ryan

Source : http://misionverdad.com/columnistas/los-otros-paises-llamados-venezuela

Traduction : Thierry Deronne

Notes
(1) et (2) : le “Caracazo” est le nom donné à la répression des révoltes de la faim contre les “mesures d’ajustement” du FMI appliquées par le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez en 1989. Celui-ci ordonna à l’armée d’étouffer les manifestations populaires, avec un bilan de plusieurs milliers de morts et de disparus.

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-22G

Le Venezuela lance la campagne des législatives

Ce village est un terrible résumé de ce que fut et de ce qu’est encore aujourd’hui, la Colombie d’Alvaro Uribe. Sauf qu’il se trouve du côté vénézuélien, à 300 mètres de la frontière et qu’il est ironiquement baptisé “La Invasión”. « Je fuyais les paramilitaires et je panique car ici je retrouve mes bourreaux » raconte un réfugié colombien. Avec ses caves secrètes pour cacher les victimes d’enlèvement, ses bordels où étaient violées des centaines de fillettes, “La  Invasión” est aussi une des nombreuses bases de la “para-économie” qui a phagocyté les  2.219 km de frontière entre les deux pays.

Depuis des années les réseaux de contrebandiers extraient chaque jour 30 % des produits subventionnés par le gouvernement bolivarien pour les revendre en Colombie au décuple, au centuple, avec la complicité de nombreux fonctionnaires des deux pays, militaires comme civils. Des millions de litres d’essence (alors que le Venezuela n’exporte pas de carburant en Colombie), des milliers de tonnes d’aliments, de médicaments, de véhicules et de pièces de rechange… jusqu’aux billets de banque vénézuéliens eux-mêmes, vendus au-delà de leur valeur pour repartir acheter dans le pays voisin tout ce qui peut faire du bénéfice en Colombie. Un député colombien a dénoncé que des hôpitaux de Bogota font main basse sur les médicaments à bas prix destinés aux patients vénézuéliens, pour les revendre aux leurs au prix du marché. ECOPETROL, l’entreprise pétrolière colombienne, importe illégalement et… réexporte l’essence vénézuélienne, la moins chère du monde. Depuis des années, la manne des produits subventionnés par le Venezuela socialiste fait vivre un tiers de la population colombienne, soit plus de 16 millions d’habitants des 40 municipalités du Nord du département de Santander (dont 70 % des habitants de Cucuta, ville-frontière qui engrange un bénéfice mensuel estimé à 9 milliards de dollars) et de 15 autres municipalités du département de la Guajira (1). « Alors que les accords avec la Colombie prévoient que toute marchandise sortie en contrebande sera rendue au Venezuela, la Colombie ne nous a pas rendu un seul paquet de riz » explique le vice-Président bolivarien Jorge Arreaza. Pour la chancelière colombienne Holguin, le problème disparaîtra… dès que le Venezuela éliminera ses subventions aux produits de base en faveur des secteurs populaires.

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière, la population vivant du côté vénézuélien commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

Trafic de billets de 100 bolivars vénézuéliens. Le nord de la Colombie abrite une mafia composée de centaines de maisons de change, autorisées depuis 2000 par la Banque de Colombie et de banquiers corrompus ayant fui la justice du Venezuela et qui, à travers le site Dólar Today, fixe artificiellement la valeur du dollar parallèle, facteur d’inflation au Venezuela.

Trafic de billets de 100 et 50 bolivars vénézuéliens. Le nord de la Colombie abrite une mafia composée de centaines de maisons de change, autorisées depuis 2000 par la Banque de Colombie, et de banquiers corrompus ayant fui la justice du Venezuela. A travers le site Dólar Today, ce réseau fixe la valeur du dollar parallèle, facteur d’inflation au Venezuela.

prix comparatifs Venezuela Colombie

Puerto Portete, un port sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charher et décharger les tonnes de produits volés au Venezuela.

Puerto Portete, un des ports sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charger et décharger les tonnes de marchandises pillées quotidiennement au Venezuela.

CPhCGu0W8AAhdvH

Ce camion-citerne sortait chaque mois 100 mille litres de combustible vers la Colombie, un trafic qui dans l’État d’Apure est également organisé par la guérilla de l’ELN (Ejercito de Liberación Nacional)

CPhU8qWWgAAE33r

Transport par voie fluviale : les barils portent les sigles des cartels colombiens ou, dans ce cas, de la guérilla auxquels ils sont destinés…

CPhTgqTWIAA2JlU

La fermeture partielle de la frontière

C’est après que des paramilitaires ont fait feu sur les soldats vénézuéliens qui allaient les arrêter, le 19 août dernier, que le président Maduro a ordonné le démantèlement de “La invasión” et fait fermer la frontière de l’État du Táchira avec la Colombie. L’objectif est de libérer la population de la terreur paramilitaire et de construire un territoire de paix : “nous considérerons les cas des familles exploitées qui auraient besoin de logements sociaux. Nous rouvrirons la frontière quand le gouvernement colombien fera cesser l’extraction illégale de nos produits vers son territoire et les attaques à notre monnaie”.

Il y a un an nous avons dénoncé le danger de l’intromission des paramilitaires colombiens au Venezuela. Aujourd’hui il se confirme que c’est une réalité” a twitté Ernesto Samper, Secrétaire général de l’Union des Nations Sud-Américaines (Unasur) et ex-président de la Colombie. (2)

Ces 9 dernières années, près de six millions de colombien(ne)s ont fui leur pays pour chercher la paix et un travail au Venezuela. Le dernier exode a eu lieu lors de la grève paysanne de 2013 : quelques 150 personnes parmi lesquelles des femmes, des enfants et des vieillards fuirent au Venezuela par crainte des attaques continuelles de la Force Publique contre les paysans. De tous ces sans terre, déplacé(e)s, persécuté(e)s fuyant la misère, les massacres, les fosses communes, les “faux positifs” et les extorsions des paramilitaires, beaucoup furent légalisés sur l’initiative de Hugo Chavez pour qu’ils puissent bénéficier des programmes sociaux, du Droit du travail, de l’accès aux études supérieures. Profitant de cette politique, des milliers de paramilitaires se sont infiltrés dans le pays d’accueil, allant jusqu’à chasser des familles vénézuéliennes de leurs logements sociaux pour y monter des bases du trafic de drogue et de contrebande vers la Colombie. De temps à autre, ces “cellules dormantes” reçoivent les instructions d’Alvaro Uribe pour épauler les violences de l’extrême droite locale (que les médias occidentaux transforment en “révoltes populaires”) ou pour commettre des assassinats sélectifs (tel ceux de dirigeants communaux dans l’État de Lara ou du jeune député bolivarien Robert Serra et de sa compagne). (3)

Depuis la fermeture de la frontière, les forces armées du Venezuela ont arrêté une dizaine de chefs paramilitaires, remis aux autorités colombiennes. Les assassinats ont cessé (on en comptait vingt par jour dans l’état de Tachira). Les pompes à essence et les supermarchés ont rouvert, et les files d’attente se résorbent malgré les menaces persistantes de la mafia contre les commerçants vénézuéliens. C’est à Cucuta (Colombie) que les pénuries se sont déplacées avec les premières files d’attente d’automobilistes et l’envol des prix des denrées de base. Forte de son monopole médiatique, l’oligarchie colombienne répond par une campagne “nationaliste” contre “le dictateur Maduro qui piétine nos droits comme colombiens”.

Où est passée la droite vénézuélienne ?

Alors qu’elle comptait sur la guerre économique et l’internationale médiatique pour mettre à genoux le gouvernement bolivarien et remporter haut la main les élections législatives du 6 décembre prochain, la droite vénézuélienne vit les pires heures de son existence, en proie aux divisions, proche de l’implosion. Les révélations sur ses liens avec la mafia uribiste n’ont rien fait pour améliorer son image (4). Mais ce sont sa mise à l’écart de la nouvelle génération, sa misogynie et son racisme persistants, ses nominations autoritaires d’entrepreneurs blancs comme candidats aux législatives, qui ont fait se révolter une partie de sa base et fait voler en éclats l’unité de ses partis. Ses manifestations se vident de militants et certains députés ont fait défection comme Ricardo Sánchez qui se présentera aux élections de décembre sous l’étiquette bolivarienne. (5)

Une guerre économique à double tranchant

Pa’lante queda lejos pero par’atrás queda más lejos aún” : “aller de l’avant, c’est loin mais retourner en arrière c’est encore plus loin”. Ce graffiti de Caracas parle de ce qui reste la seule voie raisonnable pour une majorité. Si le socialisme bolivarien reste en tête des intentions de vote dans les sondages de firmes privées, le salut de la droite ne peut venir que de l’abstention massive de secteurs populaires poussés à bout par la guerre économique. 80 % des médias et de l’économie restent aux mains du secteur privé et à mesure que le temps passe, le mécontentement populaire face à des prix hors de contrôle grandit mais s’adresse autant aux mafias d’un secteur privé dominant qu’au gouvernement, aux incapacités et aux lenteurs de son action. Les gens savent que ce n’est pas Nicolas Maduro qui organise les pénuries, fait monter l’inflation ou le dollar parallèle mais veulent une réaction forte et une solution rapide de la part de l’État. Les mesures décidées récemment par le président comme la fermeture partielle de la frontière avec la Colombie, l’opération d’envergure lancée le 13 juillet pour démanteler les cellules paramilitaires, avec la restitution de logements sociaux aux familles dépossédées, l’organisation d’alternatives économiques avec les communes et l’accélération des investissements productifs, recueillent l’approbation d’une majorité de sondés. (6)

Comment faire rentrer la population vénézuélienne dans le  storytelling?

Bien sûr il ne faut pas sous-estimer la contre-offensive de la droite latino-américaine toujours à la recherche de nouveaux relais (courant droitier du mouvement indigène en Équateur (7), “ONGs écologistes” opposées au canal interocéanique au Nicaragua, para-maras au Salvador, secteurs populaires déçus au Brésil, etc..). Mais le fait qu’elle doive jouer les cartes de la violence et la déstabilisation médiatique révèle l’absence de projet politique et la faiblesse sociale à long terme. D’où la nervosité des médias occidentaux qui de CNN au Monde n‘hésitent plus à sortir du bois pour réaliser leurs désirs : “pillages au Venezuela”, “chute imminente de Dilma Roussef” ou “forte mobilisation contre Rafael Correa”.

Le réel suivra-t-il les médias ? (8)

Le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) fut lui-même surpris, en juin dernier, par l’affluence de ses propres partisans – en pleine guerre économique – à une simple élection primaire en vue de désigner leurs candidats, en majorité des femmes et des jeunes, au scrutin qui renouvellera l’assemblée nationale en décembre prochain.

Le sociologue Franco Vielma explique que “le pouvoir ancien s’était fait une spécialité d’éviter l’implosion des classes populaires, en démontant tout catalyseur qui nous mènerait au changement politique. La nature du pouvoir institué fut précisément cela : se préserver, tout préserver. C’est ce qui a changé au Venezuela. Les institutions ont accouché d’un Venezuela qui explose tous les jours. (..) Tous les jours il y a des escarmouches entre le pouvoir institué et le pouvoir émergent. Au Venezuela depuis deux ans la relation entre “entrepreneurs et consommateurs” a cessé d’être « harmonieuse » (comme on nous l’affirmait jadis).” (9)

Il faut prendre en compte, aussi, l’étape nouvelle que représente la présidence de Nicolas Maduro. Hugo Chávez était pris par le vertige d’une transformation rapide, passionné par sa vision d’un Venezuela enfin réuni avec ses frères latino-américains, caraïbes et africains, un pays préférant lire que regarder la télé, souverain, sans pauvreté, économiquement puissant, au point qu’il voulait être de toutes les batailles à la fois, et faire vite. Cette énergie très personnelle (qui servit aux médias à fabriquer l’image d’un “caudillo”) et ce volontarisme paradoxal dans le désir d’accélérer la participation populaire, contrastent avec la méthode de Maduro.
CMP7yqwWEAAqdwYCMPlUrhXAAALkVb

Dès son élection à la présidence en avril 2013, celui-ci a dû assumer tous les fronts à la fois : insécurité, corruption, inflation, guerre économique, improductivité nationale, déstabilisation tous azimuts d’une droite excitée par la mort de Chávez. Mais dans sa recherche d’une réponse structurelle, le président a forgé sa méthode : mettre la population face à ses responsabilités, donner un rang présidentiel aux conseils de mouvements sociaux, attendre que ceux-ci formulent leurs propositions pour prendre les décisions “de commun accord” (10). Cet espace nouveau – que certains critiquent comme “faiblesse” de Maduro – implique une responsabilité plus collective, où les femmes et les jeunes en particulier, le monde du travail en général, ont leur place à prendre. Après les fulgurantes étapes de montagne des années Chávez a commencé la marche en terrain plat, réputée plus difficile.

Thierry Deronne, Caracas, 30 août 2015
normal-575x383CNhbrVzW8AE3AYR CNhb-u1WoAAlY7H

Marche populaire contre le paramilitarisme et pour la paix à Caracas le 27 août 2015. Nicolas Maduro était présent, à quelques heures de s’envoler vers le Vietnam et la Chine pour un renforcement du partenariat économique. Pour déminer la xénophobie anti-colombienne qui se nourrit des exactions des paramilitaires, le président vénézuélien a brandi les drapeaux des deux nations, invité un musicien colombien à ouvrir le meeting et répondu à l’oligarchie de Bogota : “Nous ne sommes pas anti-colombiens. Nous sommes anti-mafia et anti-paramilitaires”.

Marche populaire contre le paramilitarisme et pour la paix à Caracas le 27 août 2015. Nicolas Maduro était présent, à quelques heures de s’envoler vers le Vietnam et la Chine pour un renforcement du partenariat économique. Pour déminer la xénophobie anti-colombienne qui se nourrit des exactions des paramilitaires, le président vénézuélien a brandi les drapeaux des deux nations, invité un musicien colombien à ouvrir le meeting et répondu à l’oligarchie de Bogota : “Nous ne sommes pas anti-colombiens. Nous sommes anti-mafia et anti-paramilitaires”.

Notes :

  1. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander http://wp.me/p2ahp2-1J7 , et sur les caractéristiques de la contrebande locale : http://www.rnv.gob.ve/tras-la-medida-vendidos-1-millon-de-litros-menos-de-gasolina-en-tachira/ ; http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/cucuta-venden-billetes-bs-100-aplicando-operacion-tres-patas/
  2. http://www.conelmazodando.com.ve/ernesto-samper-incursion-de-paramilitares-colombianos-en-venezuela-es-una-realidad/
  3. Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne, http://wp.me/p2ahp2-1Fu ; http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/292237/los-alcances-del-paramilitarismo-la-mano-colombiana-detras-de-los-crimenes-en-venezuela/
  4. “Venezuela : la presse française lâchée par sa source ?”, http://wp.me/p2ahp2-20J ; Voir aussi http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/292237/los-alcances-del-paramilitarismo-la-mano-colombiana-detras-de-los-crimenes-en-venezuela/
  5. Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela http://wp.me/p2ahp2-1TS et La misogynie de l’opposition vénézuéliennehttp://wp.me/p2ahp2-1ZO Sur la faible affluence aux manifestations de la droite : http://www.prensa-latina.cu/index.php?option=com_content&task=view&idioma=1&id=4076391&Itemid=1 , http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/mud-admitio-escasa-asistencia-a-marcha-realizada-caracas/ ; Sur les divisions internes : http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/actualidad/politica/gomez-sigala-en-la-mud-se-repartieron-el-botin-de-.aspx , http://www.avn.info.ve/contenido/entre-divisiones-seis-partidos-pol%C3%ADticos-se-desligan-mud-cara-parlamentarias , http://www.avn.info.ve/contenido/partidos-opositores-dejan-sola-mud-para-elecciones-parlamentarias ; Sur l’absence de projethttp://www.celag.org/economia-en-venezuela-la-oposicion-y-su-vuelta-al-pasado-por-alfredo-serrano-mancilla/#sthash.rHcP0QPW.dpuf
  6. Sur le soutien de la population vénézuélienne aux opérations anti-paramilitaires : http://www.avn.info.ve/contenido/hinterlaces-87-poblaci%C3%B3n-respalda-operativo-liberaci%C3%B3n-y-protecci%C3%B3n-al-pueblo et la récupération de logements sociaux : http://www.aporrea.org/poderpopular/n275828.html ; Sur les mesures alternatives économiques : http://www.avn.info.ve/contenido/venezuela-se-afianza-poder-comunal-para-construir-econom%C3%ADa-productiva-y-vencer-guerra-econ et http://www.avn.info.ve/contenido/gobierno-dise%C3%B1ar%C3%A1-plan-especial-abastecimiento-productos-y-defensa-precios-justos
  7. Sur le soutien de la CONAIE indigène par les partis néo-libéraux en Équateur, lire la récente analyse de Romain Migus:  http://www.romainmigus.com/2015/08/tentatives-de-destabilisation-en.html
  8. Sur les désirs frustrés des médias occidentaux : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/08/cnn-en-espanol-reconoce-haber-mentido-sobre-supuestos-saqueos-en-venezuela/ Traduction en français: http://cubasifranceprovence.over-blog.com/2015/08/venezuela-cnn-reconnait-avoir-menti-sur-les-pillages-au-venezuela.html
  9. Article de Franco Vielmahttp://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/habra-un-estallido-social-en-venezuela
  10. « La commune, coprésidente du Venezuela »http://wp.me/p2ahp2-1ev

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-21z

« Permettre l’utopie, organiser l’impossible » – Ma première vie, par Hugo Chávez (Conversations avec Ignacio Ramonet)

Cet ouvrage publié aux Editions Galilée (2015, 720 pages, 32€) dans une présentation très soignée peut être vu comme un document de référence pour ceux qui s’intéressent à l’histoire latino-américaine1, mais aussi comme un récit de vie profondément humain, ou encore comme une mine de réflexions sur la stratégie révolutionnaire, dans le contexte anti-impérialiste de la dernière partie du XXe siècle.

CECjHTLWMAAwkUWDéjà auteur d’une biographie à deux voix de Fidel Castro, Ignacio Ramonet a travaillé avec le président vénézuélien – rencontré dès 1999 – pendant plusieurs séances de travail échelonnées de 2008 à 2012 et à partir d’une documentation considérable. La maladie qui a emporté Hugo Chávez en 2013 n’est pas la raison pour laquelle le livre s’arrête au moment de l’investiture présidentielle. Cette « première vie » a été voulue à la fois comme une œuvred’histoire sur une période dont le recul permet une certaine sérénité et comme une approche de la personne de Hugo Chávez, de sa formation, une réflexion aussi sur son « destin ». De fait, il n’y a pas de ces allers-retours entre le présent et le passé dont les biographies sont coutumières mais dont la sincérité peut parfois être mise en doute. En totale empathie avec son interlocuteur, Ramonet relance, précise, ramène au fil de la chronologie sans juger : sur deux points seulement Chávez semble devoir se justifier, sur sa solidarité « patriotique » avec le terroriste Carlos, sur ses relations avec l’Argentin Rafael Ceresole aux thèses antisémites « inacceptables ».

L’évocation de l’enfance est pleine de couleurs, de senteurs et de sentiments, dans les LLanos, ces plaines de cet Etat de Barinas que « Huguito » ne quittera qu’à 15 ans pour aller à l’Académie militaire de Caracas. Une famille pauvre de paysans sans terre, des parents maîtres d’école qui le confient pour être élevé à une grand-mère qu’il vénère2. Une région de métissage où lui-même porteur de sang noir, indien et blanc dit que le racisme n’existait pas. Par contre l’histoire des luttes sociales y est très présente : c’est le peuple y garde la mémoire d’Ezequiel Zamora, chef d’une révolution paysanne que Chávez qualifie de « présocialiste » et liée au mouvement des idées en Europe en 1850-1860. Sa famille a éloigné la mémoire d’un autre héros local qualifié d’assassin, « Maisanta » qui est son aïeul et sur lequel il fera des recherches prolongées : en fait, un des derniers guérilleros à cheval, un rebelle politique. Dans une zone où le pétrole a causé l’exode rural, les guérillas ne peuvent plus prospérer, analyse Chávez ; il en verra les derniers épisodes dans l’État de Sucre, en tant que jeune officier chargé de la répression. Il en retire une profonde horreur de la violence et l’analyse politique de ce qu’une rébellion sans le peuple est condamnée à l’échec.000_Mvd64743331

Sur le jeune Chávez, notons encore l’empreinte du catholicisme : le Christ fera définitivement partie de son panthéon, à côté de Simón Bolívar et Ezequiel Zamora. Notons la soif d’apprendre et la mémoire d’un excellent élève, la façon dont il a appris à former son esprit avec l’Encyclopédie autodidactique Quillet, alors qu’il rêve de devenir peintre, puis joueur de base-ball. Notons son caractère éminemment sociable : animateur, organisateur de concours de beauté… il est populaire, partout à l’aise, toujours prêt à chanter, il ne lui sera pas difficile, pour suivre Gramcsi « d’être le peuple » plutôt que « d’aller au peuple »3.

Sa formation militaire sera aussi une formation scientifique et politique. Dans les transmissions puis dans les blindés, le jeune sous-lieutenant s’interroge encore sur sa vocati,on. Il découvre une armée vénézuélienne où la troupe est formée des fils du peuple les plus humbles, tandis que les officiers proviennent des couches moyennes ou supérieures avec d’ailleurs certains progressistes (à plusieurs occasions, et parfois au travers d’anecdotes savoureuses, on découvre comment les activités clandestines deChávez sont percées à jour par ses supérieurs et font l’objet d’une certaine bienveillance, de même que le traitement des mutins emprisonnés). Appliquant la notion d’alliance civico-militaire due à Fabricio Ojeda4, Chávez prend conscience du rôle social et politique du soldat, et fait de l’alphabétisation au sein de l’armée.

Or, suite à la nationalisation du pétrole en 1976 et malgré l’argent qui coule à flot, les inégalités sociales et le mécontentement s’accroissent. Chávez participe au Mouvement Rupture et est proche du parti d’extrême gauche Causa R. Il travaille à implanter dans l’armée des cellules bolivariennes et recrute en profitant même de ses activités officielles d’instructeur.

Devenu capitaine de parachutistes en 1982, il crée à la fin de la même année un MBR-200 (Mouvement bolivarien révolutionnaire-200) bien modeste : 8 ou 10 officiers, 20 ou 30 élèves officiers au début. Il faudra compter 10 ans avant le déclenchement d’une première rébellion, années qu’il est impossible de résumer ici mais que ponctue le Caracazo, grand soulèvement populaire du 27 février 1989 dû au virage austéritaire néolibéral du président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, et qui se termine dans le sang. « Le peuple nous a pris de vitesse », analyse douloureusement Chávez. Trois ans plus tard, l’alliance civico-militaire sera au rendez-vous lors du « 4-F », 4 février 1992, qui parvient presque à la prise de pouvoir. Le Commandante en attribue l’échec à la démoralisation de la gauche. Il est fait prisonnier avec 300 officiers et 10 000 soldats.

Paradoxalement, c’est l’intervention télévisée de 50 secondes qu’il fait pour expliquer la reddition qui sera au départ de son immense popularité et implante l’idée que le dernier mot n’est pas dit. Une seconde rébellion, principalement due à l’armée de l’air, se produit en novembre. Chávez la soutient mais sans participer à sa direction stratégique. La conspiration reprend en prison, période « féconde » pour travailler sur le programme politique, la démocratie participative, les modalités d’une assemblée constituante… Tant et si bien que lorsque Chávez est libéré en 1994, sous condition de démissionner de l’armée, il est prêt à faire ouvertement campagne dans une longue tournée à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Il reçoit notamment à La Havane un accueil exceptionnel de Castro. Le voilà plus clairement perçu sur le nuancier politique mais aussi cible d’une propagande violente de plusieurs bords. La réflexion le conduit alors à préférer désormais l’action électoraliste à l’action militaire, et face aux critiques de la gauche il se décide à « assumer le leadership que le peuple [lui] réclamait ».

Finalement, en avril 1997, le Mouvement Ve République est lancé et la pré-candidature deChávez annoncée. On sait la suite avec les 56,20 % de voix obtenues aux présidentielles du 6 décembre 1998.

La fin du livre revient sur des notions plus générales, le socialisme, la révolution et sur un « mythe Chávez » qui n’était pour l’intéressé que l’expression d’une espérance collective, destinée à être dépassée pour que le « mythe du nouveau Venezuela » puisse émerger, pour que l’utopie (bolivarienne) soit enfin possible, et c’est pour pour cela que Chávez dit avoir surmonté ses doutes en travaillant à organiser l’impossible5.

Voilà donc gros ouvrage qui peut être le compagnon de longues semaines d’été. L’histoire a beau se dérouler sur un autre continent et au siècle dernier, je mets le lecteur au défi de ne pas en tirer de fructueuses réflexions pour le monde dans lequel nous vivons !

chc3a1vezconversandoenelsilencio

Un briseur de protocole. Ici à Caracas conversant avec un jeune SDF. Ci-dessous lors d’une promotion d’officiers.

Un président qui cassait le protocole. En haut, avec un jeune SDF, en bas lors d'une promotion d'officiers

Avec les travailleurs du Mouvement des Sans Terre (Brésil, Tapes, janvier 2003)

Avec les travailleurs du Mouvement des Sans Terre (Brésil, Tapes, janvier 2003)

HC1 005o

Dans le llano vénézuélien

à la rencontre du peuple haïtien

A la rencontre du peuple haïtien

Notes

  1. Le lecteur peu familier avec le contexte historique sera aidé par les notes concernant les centaines de personnages mentionnés et par l’index qui les regroupe. []
  2. Sur le machisme, il écrira : « La femme libre libère le monde… la femme libre nous libère, nous, les hommes. » []
  3. Pour lui, c’est le peuple « l’intellectuel organique ». []
  4. Il lit alors beaucoup d’histoire et de stratégie militaires et évoque Mao : le soldat au milieu du peuple comme le poisson dans l’eau. []
  5. Marc Aurèle : « Le secret de toute victoire réside dans l’organisation de l’impossible. » []

Source de cet article : http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/ma-premiere-vie-par-hugo-chavez-conversations-avec-ignacio-ramonet/7396476

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1YY

Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela et en Amérique Latine

On savait la droite vénézuélienne divisée entre courants “accumulation de forces” (tendance Enrique Capriles Radonski) et “coup d’État” (tendance Maria Corina Machado). Voici qu’elle se déchire sur les élections législatives qui auront lieu en 2015. Pourquoi ? Tout comme son adversaire le Parti Socialiste Unifié du Venezuela, elle va organiser des primaires dans quelques semaines (1). Sauf que les deux camps ont suivi des méthodes diamétralement opposées.

Du côté de la droite (regroupée dans la MUD, Mesa de la Unidad Democrática), chacun des aspirants-candidats aux primaires du 17 mai devait réunir 1 % des signatures du registre électoral, payer 150.000 bolivars soit 26 fois le salaire minimum, et ne disposait que d’une semaine pour ce faire (du 10 au 17 mars). Conséquence, on ne trouve parmi les 110 candidats retenus que très peu de citoyens de base et… beaucoup d’entrepreneurs privés (comme Braulio Jatar Alonso, Luis Alberto Silva, Franciovy Hernández, Ylidio Abreu, Vestalia San Pedro ou Isaac Pérez). « Comment un producteur, un employé, un professeur universitaire ou un syndicaliste auraient-ils pu réunir toutes ces signatures et 150 mille bolivars en une semaine ? Serait-ce que les gens ne travaillent pas ?” s’insurge Claudio Fermin, membre de la MUD, ex-maire de Caracas et dirigeant du parti Acción Democrática. En outre, les militants de base ne pourront s’exprimer que dans 38 des 87 circonscriptions que compte le pays. Le reste des candidatures a été fixé sans les consulter, à travers des pactes entre appareils.

Claudio Fermin

Claudio Fermin

Pour Fermin, “ces pactes relèvent de la plus pathétique politique de salon. Il est vital de combattre l’apathie et l’abstention lors des prochaines élections en promouvant des actions qui suscitent l’intérêt et la participation des vénézuéliens car ce sont ces éléments qui ont octroyé la victoire au chavisme ces dernières années. La MUD n’est qu’une dictature d’appareils et tous ses partis ne font pas 15 % de la population ».

Nombreux sont les dirigeants locaux de la MUD à dénoncer ces pratiques. A Caracas, Carlos Julio Rojas a exigé que les candidats imposés (comme la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado) paient eux aussi les 150.000 bolivars. Le parachutage d’Ismaël Garcia, à la réputation douteuse, est mal vécu par la base de l’état de Portuguesa mais les plaintes à la direction nationale restent lettre morte. Leonardo Prieto du “Movimiento Gente” de Puerto Ordaz a entamé une grève de la faim face au refus de la MUD d’organiser des primaires, l’accusant de “séquestrer” le droit des citoyens. Dans l’État de Lara le dirigeant et député Eduardo Gomez Sigala s’étonne que “le candidat Henri Falcon soit imposé par la direction sans passer par des primaires (..) sans doute parce qu’il ne les gagnerait pas” et a rejeté l’argument des dirigeants de Caracas pour qui l’organisation d’une consultation eût été “trop coûteuse”. “L’opportunisme ne peut pas faire la loi (..) Nous assistons à une escroquerie qui nie le droit de la base à choisir ses candidats. Pas de démocratie sans primaires ». D’autres dirigeants comme Efrén José Meza Barrios ont annoncé la création d’une coalition parallèle à la MUD, baptisée “Lara Entera por el Cambio y las Primarias” (2). Dans l’État de Mérida la droite locale proteste en organisant elle-même la consultation des militants.

Dirigeants de la MUD (opposition vénézuélienne). Dernier à droite du premier rang, le député Andrés Velásquez.

Dirigeants de la MUD (opposition vénézuélienne). Deuxième à partir de la gauche du premier rang, Antonio Ledezma, impliqué dans le coups d’État de 2002 et les tentatives de 2014 et 2015. Dernier à droite, le député Andrés Velásquez.

Pour le député d’opposition Andrés Velásquez, cette manière d’organiser les primaires constitue une “grave erreur stratégique”. “Nous avons perdu une occasion en or. Ces primaires nous auraient permis d’élargir notre espace, de construire une base plus large. Les aspirations de nombreuses personnes dans plusieurs états du pays ont été purement et simplement ignorées. Il est temps de mettre un point final à cette habitude des cercles de dirigeants de partis de confisquer les opinions des citoyens”. Velásquez a réclamé une cohérence entre le discours de la MUD qui se dit “plurielle” et “démocratique” mais qui ne se traduit pas dans la pratique dès qu’il s’agit de se répartir des sièges de députés.

Ces dissensions n’auraient sans doute pas pris une telle ampleur sans l’inévitable comparaison avec la méthode suivie par le Parti socialiste Unifié du Venezuela, le PSUV, principal parti de la révolution bolivarienne.

Alors que les 110 candidats de la droite sont plutôt des hommes âgés, riches, blancs, qu’on n’y trouve pratiquement aucune femme (1 sur 10) ni de jeunes (pas même les étudiants de droite qui servirent, médiatiquement, à faire passer les violences de 2014 et 2015 pour une “révolte populaire”), la base du PSUV a organisé 13.682 assemblées à travers tout le pays avec la participation d’environ 900.000 citoyen(ne)s, sans la moindre discrimination de race, de sexe ou de classe sociale, et a désigné 1.152 candidat(e)s pour les primaires, soit dix fois plus que ceux de la droite. 60 % des candidats du PSUV sont des femmes, et la moitié a entre 21 et 30 ans. En tout, 83% ont moins de 50 ans. Pour garantir une campagne équitable les frais des candidat(e)s sont pris en charge par les cotisations des militants : “chacun aura droit à la même quantité d’affiches, à la même quantité d’espaces radio et TV” explique Jorge Rodriguez, un des dirigeants du Parti Socialiste Unifié.

Une assemblée de militants du Parti Socialiste Unifié (PSUV) choisit les candidats aux primaires de juin 2015.

Assemblées de militant(e)s du Parti Socialiste Unifié (PSUV) choisissant les candidats aux primaires de juin 2015.

POSTULACIONES-DEL-UBCH-C

Un champ politique nouveau

Un jour j’interrogeai un vénézuélien pauvre : ”Pourquoi votez-vous pour Chavez ? » … « Parce que je ne veux pas redevenir invisible ».
Eduardo Galeano (1940-2015) dans “Chavez, un drôle de dictateur”.

 

La comparaison des deux méthodes révèle deux projets de société. Le champ politique vénézuélien ne se caractérise pas tant, comme le martèlent les grands médias, par une “polarisation” “pour ou contre Maduro” ou “pour ou contre la révolution”, mais par une contradiction plus profonde, historique : entre l’exclusion, la discrimination, l’humiliation et le besoin majoritaire de dignité, de respect et de participation. La caste nostalgique qui espère encore voir poindre le drapeau salvateur des GI’s  – qu’incarne parfaitement Maria Corina Machado, télégénique survivante du seizième siècle (3) – voit sa propre base militante réclamer son droit de participer. Effet d’entraînement d’une révolution qui a su dynamiter l’apartheid des années 80 pour ouvrir le champ politique à de nouveaux acteurs – organisations féministes populaires ou mouvements d’auto-constructeurs de logements. La constitution bolivarienne est un bon exemple, qui donne aux citoyens le droit d’organiser un référendum révocatoire à mi-mandat (qu’il s’agisse d’un maire ou d’un président). Approuvée par référendum en décembre 1999, elle fut d’abord dénoncée par la droite comme “totalitaire”. Jusqu’au jour où celle-ci comprit l’avantage politique qu’elle pouvait en tirer et se l’appropria comme outil de lutte… contre la “dictature bolivarienne”.

Bien qu’elle possède la majorité des médias comme dans le reste de l’Amérique Latine, la droite vénézuélienne n‘a pas réussi, pour l’heure, à capitaliser le mécontentement d’une population qui subit la guerre économique depuis deux ans. Sa difficulté reste qu’elle ne peut sauter par-dessus ses propres murs, renoncer à son rêve néo-libéral et socialement raciste (4). La firme privée de sondages Hinterlaces confirme qu’actuellement, le chavisme reste la seule force sociale, culturelle et symbolique de caractère populaire face à une opposition divisée, sans message et sans projet, élitiste et absente des mouvements sociaux et de la rue (5).

Assemblée du PSUV pour postuler des candidats aux primaires de juin 2015.

Assemblée du PSUV pour postuler les candidat(e)s aux primaires de juin 2015.

Le mouvement de démocratisation ne concerne pas que le système électoral. La domination machiste recule à mesure que s’organise un féminisme populaire – comme celui de l’Union Nationale des Femmes, coordination de 400 collectifs en lutte dans tout le Venezuela et qui ouvre des points d’inscription ce 2 mai dans 335 municipalités du pays. On pourrait parler aussi de la démocratisation d’une université jusqu’ici réservée aux élites : 2015 bat les records avec l’inscription de 486.179 candidats aux études supérieures. Ou de l’appropriation progressive de médias par des centaines de collectifs citoyens, devenus légalement propriétaires de leurs propres fréquences de radio et de télévision locales, sortis de la clandestinité d’avant la révolution. Ou de la démocratisation de l’internet, qui  a valu au Venezuela un prix de l’UNESCO, avec ses centres de connexion dans les quartiers populaires et l’extension du WIFI sur les places publiques et dans les universités. Ou des 1070 communes et des 44.600 conseils communaux qui commencent à écrire l’utopie invisibilisée par les médias d’une économie et d’une politique cogérées par les citoyen(ne)s. Bref, alors que la plupart des journalistes fabriquent docilement l’image d’un “Venezuela qui bascule dans la dictature” exactement comme ils le faisaient à propos du Nicaragua des années 80 (et on voit bien aujourd’hui qu’il n’en était rien), il n’est pas exagéré de dire que le Venezuela est aujourd’hui une des démocraties les plus avancées au monde.

michellle_bachelet_triunfante

La Présidente Michelle Bachelet

Une réalité à replacer dans le contexte de la montée des forces progressistes en Amérique Latine depuis le retour de la démocratie. Au Chili, la présidente Michelle Bachelet vient de réaliser une de ses promesses en abrogeant la loi électorale mise en place par Pinochet et dont les dispositions empêchaient l’émergence de petits partis pour mieux maintenir la domination de la droite. 40 % des candidatures devront être féminines pour viser la parité à l’assemblée nationale. Bachelet a annoncé la refonte de la constitution à partir de septembre, à travers un large débat démocratique, décision critiquée par la droite.

Brésil, marche pour la démocratisation de la vie politique.

Brésil, marche pour la démocratisation de la vie politique.

Assemblée constituante, parité de genre, fin des financements des candidatures par les grands lobbies économiques, figurent également dans le projet de réforme politique appuyé par Dilma Roussef et porté par 112 mouvements sociaux et politiques, religieux et étudiants, qui vont de la Via Campesina au Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre et à la CUT, principale force syndicale du pays.

La Présidente Cristina Fernández

La Présidente Cristina Fernández

Dans une interview récente (6), la présidente argentine Cristina Fernández rappelle pour sa part : “après tant d’échecs subis en tant que députée ou sénatrice dans la lutte pour la démocratisation des partis politiques, je suis fière d’avoir réussi à faire que la vie politique en Argentine se caractérise par des primaires internes ouvertes, de caractère obligatoire, pour que les appareils des partis ne soient plus ceux qui définissent les candidatures, mais pour que ce soit la société qui en décide : j’en suis fière et très heureuse parce que nous vivons en démocratie, parce que nous choisissons, parce que nous participons, et je crois que c’est très positif”.

Thierry Deronne, Caracas, 2 mai 2015.

Notes :

(1)   Fait curieux, pour organiser ces primaires, la droite a demandé l’appui du Conseil National Électoral (CNE) alors qu’à chacune de ses défaites, elle accuse ce dernier de “fraude”. Le Venezuela bolivarien a organisé un nombre record de scrutins (19 en 15 ans), reconnus comme transparents par les observateurs de l’Union Européenne, de l’Organisation des États Américains ou de l’Association des Juristes Latino-américains. Selon l’ex-président du Brésil Lula da Silva, il s’agit d’un “excès de démocratie”. Pour Jimmy Carter qui a observé 98 élections dans le monde, le Venezuela possède le meilleur système électoral du monde. En mai 2011 le rapport de la canadienne Fondation pour l’Avancée de la Démocratie (FDA) a placé le système électoral du Venezuela à la première place mondiale pour le respect des normes fondamentales de démocratie. L’ONG chilienne LatinoBarometro a établi dans son rapport 2013 que le Venezuela bat les records de confiance citoyenne dans la démocratie en Amérique Latine (87 %) suivi de l’Équateur (62 %) et du Mexique (21 %). Pour l’ONG, “le Venezuela est le pays où on observe la plus grande différence entre ce que pensent ses citoyens de leur démocratie et l’image qui circule dans la communauté internationale”.

(2)  “État de Lara au complet pour les primaires et le changement”.

(3)  Natacha Tatu (“Nouvel Obs”, France) rattrape sur le tard le peloton des grands médias en nous présentant Maria Corina Machado comme une victime du pouvoir, égérie sympa de la lutte pour la démocratie. Héritière d’une des grandes familles de l’oligarchie, leader de l’extrême droite, Mme Machado signa en avril 2002 le décret de l’éphémère et meurtrier coup d’État contre le président Chavez, qui porta au pouvoir durant 48 heures le patron des patrons Pedro Carmona. Ce décret abolissait toutes les institutions démocratiques telles que la constitution et l’assemblée nationale, tandis que la police putschiste faisait la chasse aux opposants. En juin 2013, dans une conversation téléphonique, Machado évoque ses contacts avec les États-Unis et la nécessité de tenter un nouveau coup d’État précédé de « confrontations non-dialogantes ». Bilan des violences de 2014 : 43 morts, la plupart dans le camp bolivarien et six membres des forces de l’ordre tués par balles. “Il faut nettoyer cette porcherie, en commençant par la tête, profiter du climat mondial avec l’Ukraine et maintenant la Thaïlande” insiste-t-elle en 2014 dans un des mails échangés avec l’ambassadeur états-unien en poste à Bogota, Kevin Whitaker. “C’est l’heure de faire des efforts, de procéder aux appels nécessaires et d’obtenir le financement pour anéantir Maduro, le reste tombera de son propre poids”. Le 12 février 2015, le siège de la télévision publique Telesur où travaillent 800 personnes et l’assemblée nationale devaient être bombardés lors d’une tentative de coup d’État. Lire “C’est l’heure d’anéantir Maduro”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/29/%C2%A8cest-lheure-daneantir-maduro-le-reste-tombera-de-son-propre-poids%C2%A8-les-visages-reveles-du-plan-de-coup-detat/

(4)   Lire “L’accord de transition Machado-Ledezma-Lopez, ce que révèle et occulte le programme de la droite en cas de succès d’un coup d’État”,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/22/laccord-de-transition-machado-ledezma-lopez-ce-que-revele-et-ce-quocculte-le-programme-de-la-droite-venezuelienne-en-cas-de-succes-dun-coup-detat/

(5)   Lire “Qui a perdu la rue ?”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/05/qui-a-perdu-la-rue/

(6)   Interview accordée à Russia Today par la Présidente Cristina Fernandez de Kirchner, http://www.tvpublica.com.ar/programa/entrevista-de-rusia-todaday-a-cristina-fernandez-de-kirchner/

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1TS

Renforcement du pouvoir citoyen et des droits sociaux, sanctions envers les États-Unis : le Venezuela répond à la tentative de coup d’État

Alors qu’en 1973 il restait des médias occidentaux pour s’émouvoir du coup d’État perpétré au Chili, ceux d’aujourd’hui scandent à l’unisson : “Président du Venezuela, laisse-toi te renverser ! C’est pour ton bien ! Renonce à défendre le choix des électeurs ! Renonce à la loi, à la Constitution. Si tu arrêtes un putschiste, nous dénoncerons la répression au Venezuela !”. Le bulldozer des news, déjà bien rodé pour créer le personnage Chavez, a été réactivé pour fabriquer le tyran Maduro qui agite au loin un poing brutal pour mieux écraser des foules fanatisées alors que la voix feutrée de l’opposition de droite ou du porte-parole de la Maison Blanche, de face, en plan proche, s’étonne de tant de violence.

Même lors du coup d’État manqué contre Chavez en 2002, jamais on n’avait observé une telle intensité dans le bombardement médiatique pour nous faire accepter la nécessité d’une intervention extérieure, ou d’un coup d’État, sans attendre les élections.

C’est sans doute l’erreur historique, et suicidaire, de la gauche européenne : ne pas avoir démocratisé la propriété des médias, avoir laissé le service public mimétiser “l’information” des grands groupes privés (1). Qu’arriverait-il au journaliste d’un grand média qui parlerait des 40.000 conseils communaux et de conseils du pouvoir citoyen qui apportent la matière grise de nombre de décisions gouvernementales au Venezuela ?

Et le Maduro réel ? Celui que n’isolent pas les téléobjectifs de l’AFP et de Reuters ?

Le jeudi 26 février, lors de la création du nouveau Conseil des personnes handicapées et des personnes âgées (2), il a approuvé les crédits pour octroyer 300 mille pensions de plus, ce qui élève les bénéficiaires de ce droit à trois millions de citoyen(ne)s. Il a confirmé l’octroi de 10.000 allocations de santé pour mieux protéger les personnes âgées. Il a félicité les employés de la nouvelle mission sociale “Foyers de la patrie” qui a visité en une fin de semaine 200 communautés populaires, soit 25 mille familles : “Cette méthodologie nous permet d’arriver directement jusqu’aux familles en évitant les mafias des intermédiaires”.consejo-presidencial-para-personas-con-discapacidad

Avant d’entamer à travers le territoire un nouveau cycle de “gouvernement de rue” (3) Maduro a rappelé l’idée centrale de sa politique : malgré la guerre économique (4) et la chute des prix du pétrole, pas d’austérité mais l’approfondissement d’un État social et participatif. “Comme le dit le maire Rodriguez, on nous agresse parce que nous sommes un gouvernement des pauvres. Il n’y a que dans le socialisme que les ressources sont administrées en fonction de celui ou celle qui en a besoin”. Pendant cette assemblée un gros dossier arrive aux mains de Maduro. Anibal, affecté d’une incapacité de l’ouïe, un des porte-paroles du nouveau conseil national, prend la parole en langage de signes : “Nous sommes 120 porte-paroles venus des 24 états du pays, nous avons travaillé ensemble sur ces propositions”. “C’est pour cela que j’ai créé les conseils de gouvernement populaire, pour que le peuple prenne le pouvoir, pour qu’il assume le pouvoir politique, pour qu’il se convertisse en peuple président” lui répond Maduro. (5)

sabado

GLS3425_DxO-632x421

Le samedi 28 février lors d’une mobilisation populaire contre l’ingérence des États-Unis (photos), le président a poursuivi : “The Wall Street Journal a écrit récemment que l’heure est venue de m’appeler tyran, je réponds : je serais un tyran parce que je ne me laisse pas renverser ? Et si je me laisse renverser, je serais un démocrate ? Le peuple devrait permettre que s’installe un «gouvernement de transition», éliminant la Constitution ? Je ne le permettrai pas et s’il le fallait je me battrai dans la rue avec notre peuple et nos forces armées. Nous voulons construire la paix, la stabilité la coexistence, la vie en commun. Que ferait le président Obama si un coup d’État était organisé contre son gouvernement ? Celui qui persiste dans ses activités terroristes, putschistes, celui qui agit hors de la Constitution, sera arrêté pour être jugé même si The Wall Street Journal ou le New York Times m’appellent le tyran, ce n‘est pas la tyrannie, non, c’est tout simplement la loi. »

Durant cette marche qui a parcouru les rues de Caracas, Maduro a signé un décret indemnisant 74 familles de victimes du “Caracazo” (6) : en 1989, après deux jours d’émeutes populaires qui suivirent l’application des mesures néo-libérales exigées par le FMI, le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez avait suspendu les garanties constitutionnelles et avait envoyé l’armée “rétablir l’ordre”. En 72 heures, 2000 à 3000 personnes furent assassinées. Maduro a rappelé que cette même austérité de choc fait partie du programme que la droite vénézuélienne avait prévu d’appliquer en cas de succès du coup d’État le 12 février 2015 (7). Jusqu’à l’élection de Hugo Chavez, aucun gouvernement n’avait accepté de reconnaître les fosses communes, les disparitions, et les tortures. Les 74 indemnisations décrétées par Maduro s’ajoutent aux 596 accordées à d’autres familles par le gouvernement bolivarien.

Dimanche 1 mars 2015. Le président Maduro rend hommage aux victimes du massacre du "Caracazo" du 27 février 1989.

Dimanche 1 mars 2015. Le président Maduro rend hommage aux victimes du massacre du « Caracazo » du 27 février 1989.

Par ailleurs, le président a annoncé quatre mesures en réponse  aux sanctions imposées par les États-Unis en violation du Droit international et dénoncées par l’ensemble des pays latino-américains (8), ainsi qu’aux 168 déclarations officielles émises par l’administration Obama contre le gouvernement bolivarien de 2014 à 2015 :

–          L’entrée du territoire vénézuélien est interdite aux fonctionnaires étasuniens complices d’actes terroristes, de violations de droits de l’homme, de crimes de guerre. Parmi ceux-ci l’ex-président George W. Bush, l’ex-vice-président Dick Cheney; l’ex-directeur de la CIA George Tenet, notamment liés au massacre de centaines de milliers d’irakiens sur la base du mensonge des “armes de destruction massive” et à la création de centres de torture – prisons secrètes en Europe, Abu Ghraib, Guantanamo, etc… «Interdit aussi d’accorder des visas aux citoyens américains qui ont violé les droits humains et ont bombardé des populations civiles « . La décision concerne aussi les congressistes d’extrême droite Bob Menendez, Marco Rubio, Ileana Ross-Lehtinen et Mario Diaz-Balart, proches du réseau terroriste du cubain Posada Carriles qui vit actuellement aux USA sous la protection des autorités.

–          Adéquation du nombre de fonctionnaires de l’Ambassade des États-Unis à Caracas. Le gouvernement étasunien y maintient plus de 100 employés alors que seulement 17 fonctionnaires vénézuéliens sont autorisés à travailler à l’ambassade vénézuélienne à Washington. La chancelière Delcy Rodriguez a rappelé que cette faculté de demander l’équilibre du nombre échoit à tout gouvernement en vertu de la Convention de Vienne.

–          Réciprocité en matière de visas.Les citoyens vénézuéliens qui voyagent aux États-Unis doivent payer pour obtenir un visa. A présent, pour rétablir l’égalité de traitement, les étasuniens qui nous visitent, devront obtenir un visa et payer ce que paye un Vénézuélien qui voyage aux États-Unis”.

–          Finies, les réunions des fonctionnaires étasuniens pour conspirer sur notre territoire. Les responsables de l’ambassade étasunienne à Caracas ont été informés que dorénavant «toute réunion réalisée par eux au Venezuela devra être notifiée et approuvée par le gouvernement du Venezuela« , conformément aux articles 41 et 41.2 de la Convention de Vienne. Maduro a révélé : « nous avons détecté et capturé certains étasuniens engagés dans des activités secrètes, notamment d’espionnage, essayant de recruter des gens dans les villages frontaliers avec la Colombie et sous influence paramilitaire. Dans l’État du Táchira nous avons capturé un pilote d’avion étasunien d’origine latino-américaine, avec toute sorte de documents. Il est en train de faire des révélations”.

En concluant son discours, Maduro a réaffirmé son respect pour le peuple étasunien ainsi que pour la communauté afro-américaine, hispanique et caraïbe souvent victimes des violations de droits de l’homme de la part de leur propre gouvernement, rappelant que ces mesures ne sont pas prises contre eux, mais contre l’élite qui persiste à s’ériger en policier mondial et à refuser de respecter le principe de souveraineté.

T.D., Caracas, 1er mars 2015

Notes :

(1) Cas récent d’une émission d’ARTE : http://vivavenezuela.over-blog.com/2015/02/le-venezuela-cartes-sur-table-l-humanite.html. En Europe le gouvernement Tsipras montre la voie en rouvrant la télévision publique fermée sur injonction de Bruxelles et en réembauchant tous ses salariés pour que la population jouisse d’un “service public démocratique et pluriel”. Toute révolution citoyenne devrait s’accompagner de la création d’un vaste réseau de médias populaires pour que les citoyens disposent réellement d’informations alternatives.

(2) Sur la nature de ces nouvelles instances de pouvoir citoyen, lire « Démocratisation de l’État, hausse des budgets sociaux : Nicolas Maduro met les bouchées doubles« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/12/31/democratisation-de-letat-hausse-des-budgets-sociaux-nicolas-maduro-met-les-bouchees-doubles/

(3) Sur le gouvernement de rue, lire « Nous t’écoutons Claudia« ,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/

(4) « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/07/tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-les-files-dattente-au-venezuela-sans-jamais-oser-le-demander/

(5) Voir le point (2) sur la démocratisation de l’État.

(6) « Comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine », https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine/

(7) Lire « L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/22/laccord-de-transition-machado-ledezma-lopez-ce-que-revele-et-ce-quocculte-le-programme-de-la-droite-venezuelienne-en-cas-de-succes-dun-coup-detat/

(8) Lire « L’Amérique Latine serre les rangs autour du Vénézuéla : les États-Unis isolés (avec déclaration intégrale du sommet de la CELAC)« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/05/lamerique-latine-serre-les-rangs-autour-du-venezuela-les-etats-unis-isoles-avec-declaration-integrale-du-sommet-de-la-celac/

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1KE

L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat

 

La droite radicale vénézuélienne, d'inspiration néolibérale et raciste, continue à préférer la voie violente à la voie électorale. Ici les multimillonaires Leopoldo Lopez, Maria Corina Machado et Antonio Ledezma, ams de l'ex-président Uribe, et soutenus par les Etats-Unis.

La droite radicale vénézuélienne, d’inspiration ultralibérale et raciste, continue à préférer la voie violente à la voie électorale. Ici, le triumvirat des multimillonaires Leopoldo Lopez, Maria Corina Machado et Antonio Ledezma, proches de l’ex-président Uribe, soutenus par la droite internationale, la plupart des médias et les Etats-Unis.

Caracas, 21 février 2015. Après seize ans de révolution, l’extrême droite vénézuélienne rêve encore et toujours de répéter le coup d’Etat qui coûta la vie à Salvador Allende et à des milliers de chiliens. Le gouvernement bolivarien a déjoué le 12 février une nouvelle tentative au cours de laquelle des officiers de l’Armée de l’Air allaient bombarder (notamment) le siège de la télévision latino-américaine Telesur, l’Assemblée Nationale et le palais présidentiel. Ces militaires ont été arrêtés ainsi qu’un des organisateurs politiques – qui est aussi un des maires de Caracas : Antonio Ledezma, déjà connu pour ses répressions d’étudiants et de journalistes sous les régimes « démocratiques » d’avant la révolution mais aussi pour son soutien aux militaires d’extrême-droite auteurs du coup d’Etat manqué de 2002 contre Chavez (1). Depuis, Ledezma utilisait son poste de maire pour organiser des violences comme celles de 2014 qui ont causé la mort de 43 citoyens vénézuéliens (ce plan baptisé « La Sortie » visait à créer le chaos social pour renverser le président élu, Nicolas Maduro).

Le 12 février dernier, le coup d’état devait mener à la constitution d’un « gouvernement de transition ». Le document intitulé « Appel aux Vénézuéliens, pour un accord national de transition », devait être diffusé immédiatement par le quotidien El Nacional (propriétaire Miguel Henrique Otero), mais aussi les sites internet d’extrême-droite, Vente Venezuela (coalition d’opposition/MUD), Voluntad Popular (fondée par Leopoldo Lopez Mendoza), d’Antonio Ledezma (maire de Caracas/MUD), Congreso Ciudadano (dirigeante : Maria Corina Machado).

Maria Corina Machado, Antonio Ledezma et Leopoldo Lopez ont apposé leurs signatures au bas de ce manifeste de caractère néolibéral, qui devait servir de base à une supposée transition sans la moindre base constitutionnelle, exactement comme lors du coup d’Etat contre le président Chavez en avril 2002. Nous avons sélectionné les passages-clés de ce texte, afin d’en éclairer -et le cas échéant- en approfondir le sens.

1ère citation : « Préparer et organiser dans la transparence, des élections présidentielles libres ».

Commentaire : Pourquoi des élections présidentielles auraient-elles lieu, sachant que nous avons un président légitime en exercice, dont le mandat légal expire en 2019 ? Quel sera le sort réservé à Nicolas Maduro ? Sera-t-il arrêté, contraint à démissionner ? Sera-t-il dans l’obligation de prendre le chemin de l’exil, sera-t-il assassiné ?

2. « Rétablir dans leur autonomie, les divers organes de la puissance publique, en désigner leurs représentants par des moyens constitutionnels, restaurer le pluralisme politique et la souveraineté nationale de l’Etat vénézuélien ».

Commentaire : en usant de moyens identiques à ceux du 12 avril 2002, lorsque les députés de l’Assemblée Nationale, les juges de la Cour suprême de Justice, le procureur général de la République, le Médiateur (une des instances du Pouvoir Citoyen, en charge de la promotion et de la défense des Droits de l’homme) ont été arbitrairement destitués et remplacés au pied levé ?

3. « Mise en application d’un calendrier destiné à redonner confiance au pays sur le plan économique » ; « Réinsertion du Venezuela au sein des circuits financiers internationaux. Obtenir en retour, le soutien financier nécessaire, visant à surmonter les difficultés rencontrées à court terme ».

Commentaire : retour aux négociations avec le FMI (Fonds monétaire international), la Banque mondiale et d’autres instances internationales qui conditionnent l’obtention de prêts à l’application de politiques néolibérales. Avec leur cortège de privatisations, de licenciements massifs de fonctionnaires, de réduction, voire de suppression des programmes d’aides aux personnes (pensions, etc.). Ceci afin de « garantir » aux secteurs dont il est question, la bonne obtention des aides financières prévues.

4. « Désigner de nouvelles autorités à la tête des instances économiques de l’Etat, sur la base de normes et de critères de compétence et de mérite ».

Commentaire : cette démarche suppose que les contraintes d’ordre technique l’emportent sur la dimension sociale des politiques à mettre en œuvre. C’est le retour programmé de la technocratie.

5. « Parvenir à des accords d’indemnisation pour les dommages résultant des expropriations arbitraires ».

Commentaire : toutes les terres, entreprises et industries ayant fait l’objet d’une mesure d’expropriation, ou ayant été occupées légalement par le gouvernement bolivarien seront restituées à leurs anciens propriétaires. Cela implique la fin des sociétés d’économie mixte (production de biens socialement utiles?), des communes et entités assimilées.

6. « On procédera à un audit de toutes les entreprises (hors secteur pétrolier), dont l’Etat s’est indûment emparé, signe de la rapacité du régime. Décider des formes de propriété et de gestion qui devront leur être appliquées, pour assurer leur relance productive ».

Commentaire : privatisation des entreprises publiques. Licenciement des travailleurs. Baisse des salaires et élimination systématique des avantages sociaux, pour répondre aux critères d’« efficacité ».

7. « Se débarrasser de la chape de plomb des multiples contrôles, qui étouffe l’économie. Réinstauration des bases juridiques et économiques qui attireront les investissements productifs. Et qui assureront à l’avenir, une croissance stable ».

Commentaire : fin de la réglementation relative aux prix des produits de base ; aux transports publics ; aux cliniques et assimilées. Suppression des mécanismes de contrôle tels que la Loi sur les prix équitables ; du contrôle des changes permettant l’acquisition des produits alimentaires et des médicaments de base, pour être revendus à des prix abordables. La priorité est donnée aux investisseurs, au détriment des intérêts du peuple vénézuélien.

8. « Libération des prisonniers politiques. Le retour immédiat des exilés sera facilité. »

Commentaire : la libération (et leur pardon) accordée aux personnes coupables de graves délits – c’est le cas du banquier Eligio Cedeno, de Leopoldo Lopez, Manuel Rosales, et de nombreux autres – suppose que l’on s’ingère dans les affaires relevant strictement du pouvoir judiciaire. En effet ce n’est pas pour leurs opinions que ces personnes ont été arrêtées mais pour des faits relevant du code pénal : corruption, organisation de violences, par exemple.

7. « Solliciter des autorités judiciaires, l’ouverture de procès visant à réprimer les délits graves commis sous la responsabilité de l’ancien gouvernement. »

Commentaire : A l’heure actuelle, le système judiciaire en place est parfaitement rôdé. Le fait que les fonctionnaires accusés d’excès de pouvoir soient jugés et sanctionnés en administre la preuve. Ainsi lors des violences de 2014 l’usage excessif de la force dans certains cas a aussitôt entraîné l’arrestation des policiers ou gardes nationaux concernés. Ceux qui ont trempé dans les assassinats de Juan Montoya (« Juancho »), de Bassil Da Costa et de Geraldine Moreno, sont en passe d’être jugés. De plus, le gouvernement Bolivarien a récemment obtenu que les fonctionnaires de Pdvsa impliqués dans des affaires de corruption soient mis en détention. Enfin le document dont il est question ici, menace les personnels du gouvernement Bolivarien d’être persécutés, comme ils l’ont été en 2002. (Coup d’Etat contre Hugo Chavez, le président sortant).

8. « Combattre l’insécurité touchant la population, devient une priorité d’Etat. Démantèlement des réseaux criminels qui ont proliféré grâce à la complicité du régime actuel, qui leur a assuré l’impunité. Traiter globalement ces questions sous l’angle de la prévention, des actions policières à mener, des problèmes rencontrés au sein de l’administration judiciaire. L’objectif : mettre un terme à l’impunité, et renforcer l’efficacité du système pénitentiaire ».

Commentaire : suspension des garanties constitutionnelles, et violation des droits humains ? Ratissages des quartiers populaires suivis d’arrestations massives comme c’était le cas sous la IVème République ? Comme par sous les régimes d’avant la révolution, assassinats camouflés des dirigeants politiques sous prétexte de combattre la délinquance ?

9. « Rétablir la capacité opérationnelle du secteur pétrolier, et élévation significative de la production pétrolière »

Commentaire : Cela suppose le non respect des quotas établis par l’OPEP. Le Venezuela se verrait contraint de quitter cette instance. De rompre avec elle. Cela causerait immanquablement une baisse des prix du pétrole similaire à celle que l’on a connu sous l’ère pré-Chavez : 9 $ le baril. Réduction des recettes, ce qui obligera l’Etat à adopter des mesures néolibérales. (Un terme est mis aux investissements sociaux).

10. « Révision des cadres juridiques existants, et des accords en vigueur, qui lui sont néfastes ».

Commentaire : Il sera mis fin aux partenariats liant le pays et les nations qui lui sont associées. Seront notamment visés des organismes tels que : Petrocaribe, UNASUR et CELAC. Les chances de parvenir à l’intégration et à l’union de l’Amérique latine, en seront amenuisées. Les accords assurant la présence de médecins cubains au Venezuela ne seront pas reconduits. Fin également des accords passés avec des pays tels que la Chine et la Russie. Avec toutes les conséquences que cela entraînera sur le plan économique.

11. « Désigner à la tête de Pdvsa, un nouvel organe de direction, dont l’honnêteté et les capacités seront reconnues. Le bon fonctionnement de cette instance sera ainsi garanti, et mis au service du pays ».

Commentaire : retour des coteries du pétrole à la tête de Pdvsa. Avec en perspective, sa privatisation partielle, voire totale.

"Je suis Telesur". Parmi les révélations sur le coup d'Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

« Nous sommes plus de 800 ». Parmi les révélations sur le coup d’Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder Telesur, chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

12. « Recouvrer l’exercice effectif de la liberté d’expression. Retour pour le peuple, du droit à l’information sur la gestion de l’Etat ».

Commentaire : les medias d’Etat subordonneront leur nouvelle ligne éditoriale, aux directives imposées par la droite. Le peuple vénézuélien n’aura plus droit au chapitre. Les nouvelles, et la relation des activités liées aux organisations du Pouvoir populaire, aux conseils communaux, et d’une manière générale les opinions favorables au chavisme, sont appelées à disparaître des pages du Correo del Orinoco (Courrier de l’Orénoque), de Ciudad CCS, des radios d’Etat ou des télévisions publiques.

13. « S’assurer de la loyauté des Forces Armées Nationales, et de leur appui à la Constitution. Elles se débarrasseront de toutes formes d’ingérence venant de l’extérieur de leurs rangs, et se préserveront de toute activité politique partisane. »

Commentaire : Pourquoi se réfère-t-on ici, aux Forces Armées Nationales, et non pas aux Forces Armées Nationales bolivariennes ? Pourquoi en a-t-on délibérément soustrait le terme « bolivariennes » ? Qui va juger de la loyauté de la FANB envers la Constitution ? Puisqu’il est précisé que ces dernières devront s’abstenir de toute activité politique partisane, est-il envisagé de retirer le droit de vote aux militaires ?

14. « Amorcer un processus de dépolarisation politique, menant à la réconciliation nationale. »

Commentaire : Quel sens accorder à l’expression «dépolarisation politique » ? Interdira- t-on de se référer au chavisme et à la révolution, au motif que ce genre de discussion porte ombrage à la dépolarisation escomptée, et à la réconciliation nationale ? Imposera-t-on comme par le passé, la censure aux forces de gauche ?

15. « Restaurer à très court terme, un approvisionnement suffisant en matière d’alimentation, mais aussi en ce qui concerne les produits de consommation courante destinés aux foyers. Pallier le problème des pièces détachées, mais aussi des fournitures qui font défaut, et qui nuisent au bon fonctionnement des chaînes de distribution ».

Commentaire : A première vue, cela semble très simple : il suffira de demander aux entreprises concernées, d’abandonner leur pratique de rétention actuelle, et de cesser les actions qui consistent à faire partir frauduleusement vers la Colombie, les marchandises destinées au marché intérieur vénézuélien. Nous ne serions pas surpris si ce genre de rétablissement accompagnait des mesures telles que la libération des prix des principaux produits de consommation courante, et l’annulation de la Loi sur les Prix équitables. Ce qui n’apparaît pas dans le document.

16. Toute référence à Simon Bolivar est supprimée : on parle des « Forces armées Nationales » (en lieu et place de « Forces armées Nationales Bolivariennes ».) On recourt par ailleurs, à « Venezuela », au détriment de « République Bolivarienne du Venezuela ». Or, c’est exactement ce qui est arrivé le 12 avril 2002, lorsque sur les instances de l’éphémère dictateur Pedro Carmona, patron du « MEDEF » vénézuélien, on retira le portrait de Bolivar du Palais présidentiel de Miraflores.

17. Le document fait très peu état des investissements sociaux réalisés, prête bien peu d’attention aux pauvres et aux précaires, y compris les enfants, les adolescents. Pas plus qu’aux personnes âgées, aux handicapé(e)s, et à ceux dont l’état de santé, requiert un traitement particulier. A rebours, les priorités affichées sont clairement définies : « attirer les investissements productifs », « réinsertion du Venezuela au sein des circuits financiers internationaux ». « Redonner confiance au pays ».

Aucune mention n’est faite de l’enseignement public gratuit. Et ce, quels que soient les niveaux existants: primaire, secondaire, universitaire. Aucune garantie n’est donnée aux établissements universitaires publics, créés sous la révolution (Unefa, UBV, Unearte, unités sport-études) quant à leur avenir. Il en est de même en ce qui concerne les universités ayant bénéficié d’importants réaménagements (Simon Bolivar, Romulo Gallegos, etc.).

Pour les pensions versées aux retraités, aux personnes âgées, à celles qui sont atteintes d’un handicap, le flou subsiste. Les projets et Missions sociales tels que les « Madres del Barrio » (« Les Mères des quartiers »), ne sont pas mieux lotis : aucune précision quant au sort qui leur est réservé. Aucune mention relative à la défense du salaire minimum, et à son indexation sur le coût de la vie (inflation). Au Venezuela, à 28 reprises durant ces 15 dernières années, le salaire minimum a été revu à la hausse. Par ailleurs, on ignore ce qu’il adviendra des nombreux acquis obtenus par le monde du travail, notamment à travers la mise en application de la nouvelle Loi du Travail (2). La sécurité de l’emploi n’est pas garantie.

Par conséquent, il semble bien que la reconduction du décret sur la sécurité de l’emploi soit remise en cause. Renouvelé tous les ans par le président Chavez et son successeur Nicolas Maduro, ce décret protège tant les travailleurs des entreprises privées, que publiques. Les employés et les travailleurs du secteur public, voient également la stabilité de leur emploi remise en question.

Un flou artistique enveloppe aussi l’engagement de mener à son terme, la construction de 100 000 logements (Gran Mision Vivienda Venezuela). Ce projet ayant bénéficié d’un fort volontarisme d’Hugo Chavez et de son successeur, le président Nicolas Maduro.

18. A aucun moment dans ce document, il n’est fait mention du Pouvoir Populaire. Les diverses instances de cogestion en activité à ce jour (les Conseils communaux ; Communes, Comités techniques (de l’eau…) ; les Entreprises de Production sociale (EPS), etc.) sont logées à la même enseigne. De fait, toutes ces formes de propriété mixte instaurées par le gouvernement bolivarien sont sur la sellette. On ne sait pas si elles seront maintenues ou non. Le silence est également fait sur l’avenir que l’on réserve au projet Canaima Educativa (Canamaitas), dont la mise en œuvre a permis aux jeunes vénézuéliens, d’accéder à des millions de logiciels (et ordinateurs portables) mis gratuitement à leur disposition.

19. Dans le document en question, nulle part il n’est fait allusion à la défense et à la promotion des droits des femmes, à l’appui dont devraient continuer à bénéficier les mouvements sociaux, les collectifs de paysans, LGBT (mouvement lesbien, gay, bisexuel et transsexuel), les groupes écologistes, les défenseurs de la cause animale. Qu’en sera-t-il du maintien de la souveraineté acquise en matière de technologie, en ce qui concerne les logiciels libres ? Qu’en sera-t-il enfin, de ces innombrables mouvements qui auront fait l’objet d’un soutien de la part de la Révolution bolivarienne ?

20. Enfin, à lire ce document, personne ne sait ce qu’il adviendra des mandats de ceux/celles qui assument à ce jour une charge élective issues de scrutins populaires, qu’ils soient issus de la démocratie directe (assemblées) ou d’élections à bulletins secrets.

Luigino Bracci

Source : http://www.aporrea.org/actualidad/a202900.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

(1) Voir http://www.legrandsoir.info/venezuela-qui-est-antonio-ledezma-telesur.html
(2) Sur la Loi du Travail en vigueur au Venezuela, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/
(3) “C’est l’heure d’anéantir Maduro, le reste tombera de son propre poids” : les visages du coup d’État, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/29/%C2%A8cest-lheure-daneantir-maduro-le-reste-tombera-de-son-propre-poids%C2%A8-les-visages-reveles-du-plan-de-coup-detat/

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Kc

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander

unicasaLa file d’attente comme cliché médiatique du Venezuela voudrait nous convaincre, au cas où nous ne l’aurions pas compris, que le socialisme ne marche pas. Pourtant, comme la lettre volée d’Edgar Allan Poe, cette image n’attend qu’à être “découverte” par qui voudrait faire le métier d’informer. Certes, face aux actionnaires qui préfèrent les reflets de la caverne de Platon aux Histoires extraordinaires, on imagine mal le journaliste occidental renonçant à la vulgate et retrouvant la passion de l’enquêteur Dupin.

En attendant ce jour…

Tout a commencé dans les années 50 : pétrole, explosion urbaine, Rockefeller et Cisneros inventent la culture de masse vénézuélienne, le “j’achète donc je suis” qui pendant des décennies fera de Miami la référence culturelle principale pour les 20 % de classe moyenne, « la bourgeoisie plus bête du monde », immortalisée par le documentaire Mayami Nuestro de Carlos Oteyza (1).

Un rêve pour les 80% de pauvres exclus du système, qui fit écrire à un cycliste du nom d’Ernesto Guevara, passant par-là dans les années 50, que de tous les pays visités, celui-ci était « le plus aliéné par l’American way of life ». Comme le dit aujourd’hui une compagne de lutte : le jour où le vénézuélien, en voyant les lettres C.C. ne pensera plus « Centre Commercial » mais « Conseil Communal », la révolution aura fait un pas de géant.

Pour beaucoup, le socialisme des quinze dernières années, avec ses hausses de salaire, ses subventions des aliments de base, son droit concret de manger trois fois par jour, sa gratuité de la santé et de l’université, est autant qu’une adhésion idéologique, la possibilité de se hisser au statut jusque-là réservé aux happy few. La guerre économique recycle et travaille cette fibre bien vivante. En 2015 l’hégémonie culturelle au Venezuela reste télévisuelle, celle de Venevision ou Televen, celle du plaisir individualiste de consommer, de l’ascension sociale, avec gymnases, aerobics, cheveux lissés, courbes de silicone, photos du diplômé en cape et toque, et antenne de Direct TV. Même les politiques de communication des médias bolivariens peinent à se libérer de cet imaginaire du produit et de la consommation opposé à l’imaginaire de la production, du travail, du monde social du travail. On a vu des files d’attente se former non pour du shampoing mais pour une marque de shampoing. Il aura suffi, au début de janvier 2015, d’une fausse rumeur propagée par la droite sur les réseaux sociaux évoquant l’imminence d’une grève nationale – qui n’eut jamais lieu – pour que 18 millions de vénézuéliens achètent fébrilement  en quatre jours l’équivalent de ce qu’ils auraient consommé en un mois et demi.

Retournons la carte postale de la file d’attente. Ce qui irrite le plus la population, c’est l’artificialité des files : dans de nombreux cas le stock disponible est plus que suffisant pour permettre une vente fluide. Pas de jour sans qu’on découvre des tonnes d’aliments, médicaments, matériel chirurgical, pneus, carburant cachés dans des entrepôts, des camions parfois munis de plaques colombiennes. Par ailleurs, la moitié au moins des personnes qui font la file ne sont pas des riverains mais des « bachaqueros » (fourmis porteuses). C’est le surnom populaire des milliers de revendeurs et contrebandiers organisés en réseaux et qui se déplacent de commerce en commerce, armés de leurs portables, pour suivre à la trace les produits subventionnés.

mucha-gasolina

Un des milliers de dépôts de carburant en attente d’être transférés en Colombie par les réseaux mafieux.

2.000 Km de frontière avec la Colombie, tout au long des États  Zulia, Táchira, Apure et Amazonas, servent de passoire depuis des années aux camions-citernes, voitures, avions, bateaux qui vident le Venezuela de 30 à 40 % de ces produits subventionnés. Au Venezuela on remplit un réservoir de 80 litres pour 7,76 Bolivars – c’est l’essence la moins chère du monde – contre 2.100 Bolivars en Colombie. Un kilo de lait en poudre vendu au Venezuela à 70 Bolivars bondit, de l’autre côté de la frontière, à 450 Bolivars. Ce pillage massif et quotidien est devenu un mode de (sur)vie pour la population de 40 municipalités de Colombie, ceux du nord du département de Santander, soit près de 1.320.000 personnes. Le néo-libéralisme colombien a fait du socialisme bolivarien une manne nationale.

Nicolas Maduro explique que les investissements publics de la révolution ont soutenu trois pays. Le premier, celui de la famille vénézuélienne, qui bénéficie aujourd’hui d’une baisse continue du chômage (5,5% en décembre 2014), du niveau de revenus le plus haut en cent ans, et de l’éradication de la faim saluée par la FAO (2). Le deuxième pays est celui de la mafia vénézuélienne qui dévie, stocke, cache et revend à prix d’or les produits subventionnés. Le troisième, c’est l’économie des mafias colombiennes, dont la contrebande d’extraction est freinée aujourd’hui par la surveillance des frontières menée par les forces armées vénézuéliennes.

Des contrôles d’identité menés ces dernières semaines dans les files d’attente ont permis de détecter la présence de centaines de colombiens en séjour illégal, liés aux réseaux paramilitaire implantés depuis dix ans au Venezuela. On les a renvoyés chez eux. Peu à peu le gouvernement accélère les inspections, arrête les propriétaires et gérants de chaînes commerciales vénézuéliennes coupables d’accaparer et de spéculer sur les prix, remet en circulation les marchandises dans les circuits publics (Mercal, Pdval, etc..) pour les vendre au prix juste, et commence ainsi à normaliser, avec l’aide des organisations communales, la distribution et la commercialisation. Cette mobilisation générale permet au président Maduro de rappeler la différence entre un capitalisme qui accapare pour mieux spéculer et le modèle socialiste de distribution pour tous.

Elle est aussi l’occasion de rafraîchir la mémoire historique, et de se souvenir de l’offensive de la bourgeoisie chilienne contre Salvador Allende, sur l’injonction de Nixon : “il faut faire pleurer l’économie chilienne”. Les vénézuéliens ne sont pas plus dupes aujourd’hui qu’en 2002 lorsqu’un lock-out pétrolier voulut les monter contre la révolution. L’Empire sous-estime ce peuple et son président en les soumettant depuis deux ans à une guerre économique comme phase préparatoire d’un coup d’État. Pas de violences, pas de pillage de magasins, pas de marches populaires comme en rêvait l’extrême droite. Malgré les rumeurs, et malgré les techniques du goutte à goutte qui consiste à ne faire passer qu’un petit groupe à la fois afin de faire grossir le nombre de personnes dans la rue.

Élargissons le cadre de l’image : l’économie vénézuélienne, le secteur de l’alimentation par exemple, reste à 70 %  aux mains d’un secteur privé… qui n’a jamais été un vrai secteur privé. Ses produits sont en grande partie importés grâce au dollar subventionné par l’État, ce qui lui permet de spéculer en revendant avec un bénéfice de 200 à 2000 %. Alors que le pouvoir d’achat populaire a fortement augmenté avec la révolution, l’appareil productif privé n’a pas augmenté ses investissements, bien au contraire. La file d’attente est donc l’image de de la faillite d’un capitalisme historiquement incapable d’assumer la production et la distribution nationales. En s’engouffrant dans cette faille, la guerre économique met le gouvernement bolivarien au pied du mur. Le défi est immense. Nicolas Maduro sait que le projet socialiste serait impossible à long terme sans une politique volontariste qui permette le saut structurel vers un puissant appareil productif national, et sans la transformation en profondeur d’un État encore affaibli par le rentisme pétrolier et sa contagion mafieuse.

L’économiste vénézuélien Luis Salas Rodríguez trace la perspective de cette transformation.

Thierry Deronne, Caracas le 7 février 2015

Dépasser un modèle failli, tâche historique du chavisme.

Par Luis Salas Rodriguez

Traduction : Jean-Marc del Percio

L'économiste Luis Salas Rodríguez

L’économiste Luis Salas Rodríguez

« Ils ont d’abord détruit le pays. Ce sont les mêmes qui prennent aujourd’hui la parole pour nous donner des conseils »

Hugo Chavez

Au Venezuela nous assistons incontestablement à l’échec d’un modèle. Tant sur le plan économique, que sociétal : celui d’un capitalisme dépendant ; du développement inégal, assorti d’un contraste marqué, entre une minorité extraordinairement opulente, une classe moyenne également minoritaire, mais toutefois intégrée, dans la mesure où elle s’avère utile à la première, et une majorité exclue quant à elle du rentisme, du consumérisme, de la démocratie au sens où l’entend celle-là, captant dans le meilleur des cas, les retombées de l’ensemble.

Fedecámaras (la fédération des chambres de commerce et de production du Venezuela) et le capital transnational des secteurs pétrolier et commercial en endossent la paternité. La date de naissance de ce modèle : le 18 octobre 1945. C’est-à-dire au moment où la fraction spéculative, usuraire et parasitaire de la bourgeoisie ( pour reprendre la caractérisation que l’on doit à Medina, Pietri, Egana et compagnie, héritiers idéologiques d’Alberto Adriani)  en collusion avec les secteurs les plus durs des forces armées firent capoter le seul projet à peu près sérieux d’industrialisation, qu’une aile ultra minoritaire de la bourgeoisie nationale, avait promu.

Le chavisme qui n’est ni un projet exclusivement économique ou social, mais un projet historique global, s’est affirmé en réaction à cet échec. Or, de tous les points de vue -mais surtout sur le plan économique- cette alternative a été couronnée de succès. Ce sont les effets secondaires inhérents à la réussite de ce projet auxquels nous sommes confrontés en ce moment. Ils résultent de la réaction propre à ce vieux modèle. Ceux qui en bénéficiaient, ceux qui en étaient les héritiers ne peuvent accepter leur éviction de la scène de l’histoire. En tant que membres d’un bloc historique hégémonique ayant fait son temps, ils sont prêts à tout sacrifier -exceptés leurs propres privilèges- pour l’éviter.

Dans sa tentative de sauver ce qui peut l’être, la réaction de « nos » privilégiés de la rente pétrolière rappelle l’attitude qui sera celle de la noblesse terrienne française durant la période pré-révolutionnaire, malgré les avertissements de ceux qui virent que ses privilèges obscènes, son égoïsme atavique, son sentiment de supériorité illégitime et son nombrilisme invétéré, la mèneraient à sa perte. Non seulement  cette noblesse n’a changé en rien son mode de vie, mais elle s’est entêté à le faire perdurer. Nous savons ce qu’il en advint. La révolution éclata, les masses populaires étant les victimes de la spéculation sur le pain et les céréales.

La faillite du modèle Fedecámaras et la longue grève des investissements du capitalisme vénézuélien.

Retracer  l’échec du modèle économique tel que Fedecámaras le concevait et la faillite du pays qui s’ensuivit, est d’autant plus intéressant, si l’on se réfère à ceux qui, tout en étant acteurs de ce système, ont été suffisamment raisonnables pour réaliser ce qu’il se passait.

Tel le banquier de vieille date Miguel Ignacio Purroy, qui a présidé jusqu’à l’an dernier, Bancaribe (la 7ème banque privée du Venezuela) et que nul ne pourra le soupçonner d’être un sympathisant du chavisme, ou d’être un gauchiste. En 1985, dans un entretien intitulé « Passé, présent et futur de la dette », partie intégrante d’une étude que l’on doit à la non moins archaïque ANCE, Purroy établissait son diagnostic  sur la crise vénézuélienne : « La crise est advenue, en raison de la grève des investissements du secteur privé depuis 1979. Espérant que cela se traduirait par la création de richesses lui permettant de récupérer les crédits alloués, et de contribuer à une amélioration de la situation de l’emploi, l’État a voulu rompre avec cet état de fait. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. Pour la simple raison que la plupart de ces prêts ont été transférés à l’étranger (…) (La Corporación venezolana de Fomento (Société de Développement du Venezuela) par exemple, a débloqué 15 mille millions de Bolivars et en a seulement récupéré 1500 ».

Le graphique suivant, rend clairement compte de la situation que Purroy dénonce : la longue grève des investissements que l’on doit aux capitalistes créoles, s’exprime par une forte baisse de l’investissement fixe.

En 1979 le secteur privé entame sa grève d'investissements. En vert, les investissemets privés. En rouge, les investissements publics. Le rapport entre les deux s'inverse au fil de la révolution bolivarienne.

En 1979 le secteur privé entame sa grève d’investissements. En vert, les investissements privés. En rouge, les investissements publics. Le rapport entre les deux s’inverse au fil de la révolution bolivarienne.

Les deux tableaux qui suivent mettent en évidence deux des effets les plus pervers que causera cette « grève » : une situation d’inflation et la chute vertigineuse des salaires réels de la population active. (On doit ces études à Asdrubal Baptista, que l’on ne peut soupçonner davantage de chavisme).

Tableau du haut : lourbe du salaire annuel réel au Venezuela. La grève des investissements privés à partir de 1979 généra une chute vertigineuse du salaire réel et une augmentation tout aussi vertigineuse des prix. Tableau du bas : comparaison du taux d'inflation (flêche rouge) avec le volume des investissements privés en chute libre á partir de 1979.

Tableau du haut : courbe du salaire annuel réel au Venezuela. La grève des investissements privés à partir de 1979 généra une chute vertigineuse du salaire réel et une augmentation tout aussi vertigineuse des prix.
Tableau du bas : comparaison du taux d’inflation (flêche rouge) avec le volume des investissements privés en chute libre á partir de 1979.

Le mythe d’un Venezuela saoudien.

Le Venezuela saoudien  du « ‘tabarato, dame dos !» (« C’est pas cher, donne m’en deux ! »), des week-ends à Miami et de la consommation effrénée qui en découle, fut un mythe, quand on sait que seul le secteur privilégié de toujours et des nouveaux parvenus en bénéficia.

Sur les 15 millions de vénézuéliens d’alors, moins de 3 ont eu accès à ce mode de vie des riches et des célébrités. Cela semble élevé, et c’était en tout cas suffisant pour saturer l’aéroport de La Carlota (Caracas) tous les week-ends, les centres commerciaux de Miami et autres magasins de la 5ème Avenue. Mais cela représentait moins de 20% de la population dans son ensemble.

Que ce grand Venezuela saoudien relève désormais d’un mythe nostalgique  on le doit à l’hypocrisie et au cynisme de ses acteurs et bénéficiaires. La part de nostalgie s’explique d’elle-même. Toutefois l’hypocrisie et le cynisme qui contribuent à forger cette image, méritent que l’on s’y attarde : après la privatisation de l’usufruit de cette richesse produite par tous, désormais concentrée entre quelques mains, on a étendu le blâme à l’ensemble des vénézuéliens en affirmant qu’ils étaient tous des rentiers, des gaspilleurs et des corrompus. Dans ce contexte nul n’était censé être coupable, puisqu’à des degrés divers tout le monde en profitait. Il s’agissait du conditionnement psychologique préalable de la population pour la préparer au grand réajustement néo-libéral, qui a imposé à l’ensemble de la population de se serrer la ceinture. Et de payer les pots cassés par Fedecámaras et ses sbires.

Vu sous cet angle, le modèle du grand Venezuela saoudien est à prendre avec des pincettes. S’il a existé, ce fut à la manière de l’Arabie saoudite et de Dubaï à l’heure actuelle : un royaume de « princes » et de « princesses » accapareurs de richesses qu’ils ne produisent pas, dont les sujets -qu’ils considèrent comme leurs serviteurs- évoluent dans une grande pauvreté.

Les années 1980/90 qui ont vu la fin du Venezuela saoudien, relevaient de l’enfer social. Les exclus de toujours étaient de plus en plus exclus par le néo-libéralisme. Et nombre de ceux qui ne l’étaient pas, ont dégringolé de l’échelle sociale avant de plonger dans la pauvreté.  Ce sera le cas de la classe moyenne vénézuélienne qui subira un déclassement brutal et une précarisation à l’image de ses homologues européens contemporains ou des argentins des années 1990.

Par la force des choses, à la fin des années 1990, le Venezuela comptait parmi les pays les plus inégalitaires au monde (30% de la population monopolisaient 61% de la richesse nationale). Et la classe moyenne vénézuélienne qui représentait 50% de la population dans les années 1970, plafonnait à 20% une vingtaine d’années plus tard.

Entre autres conséquences, les universités publiques que les classes populaires fréquentaient majoritairement, perdirent leur caractère, et furent phagocytées par les représentants des classes moyennes qui n’avaient plus les moyens financiers d’accéder aux institutions universitaires privées.

Du Venezuela saoudien, au Venezuela de toutes et de tous.

Au cours de ces douloureuses années, la bureaucratie a popularisé une expression pour spécifier la situation de ces millions de jeunes à qui l’on refusait le droit à l’éducation. On les appelait « population flottante » parce que prise au piège des limbes institutionnels entre le secondaire et l’université.

D’une manière générale, cette expression (« population flottante ») caractérisait également la situation de 80% de ces vénézuéliennes et vénézuéliens qui « flottaient socialement », du fait que les droits auxquels ils pouvaient prétendre – à l’éducation, à la santé, à la sécurité, au travail, à une bonne alimentation, mais aussi aux loisirs et à la culture- leur étaient refusés.

C’est contre cette situation barbare, contre cette situation désespérée subie par la majorité sociale qu’il revint au chavisme de s’insurger. Ce fut « la première tâche », pour le dire avec ce grand ami et allié de Chavez que fut le président argentin Nestor Kirchner.

C’est en ce sens que nous pouvons dire que le chavisme remporta des succès extraordinaires et que ce projet – sans être encore un modèle- atteignit son but. Avant d’influencer plusieurs pays de la région.

Tout cela s’est fait avec le pétrole et sa rente ? Oui. Tout cela se fit sans rompre structurellement avec le système capitaliste ? Oui. Mais cette politique n’en est pas moins héroïque et n’en est pas moins immensément révolutionnaire dans son contenu, même la droite le sait.

« Sans court terme, pas de long terme. Cette prémisse fut primordiale pour Hugo Chavez. La dette sociale vénézuélienne découlant des décennies néo-libérales, était si importante qu’elle a empêché tout déploiement de quelque transformation structurelle que ce soit. L’urgence fut de résorber l’extrême pauvreté. Selon les canons de l’économie dominante, et son cortège d’experts techniques, la pauvreté est tout simplement une donnée économique trouvant sa place dans toute équation mathématique. Par conséquent, elle ne prend ni en compte la corrélation de forces politiques qui  explique cet appauvrissement de la majorité de la population, ni la gravité de cette situation sur le plan social. Chavez prit le contre-pied des thèses économiques dominantes. Pour lui pas de futur envisageable sans résoudre d’abord le présent.

« Il fallait jeter immédiatement les bases d’une économie humaniste capable de répondre aux besoins vitaux du peuple vénézuélien. Ainsi, à contre-courant du tsunami néo-libéral, la politique économique de la Révolution Bolivarienne mit un point d’honneur à éradiquer la pauvreté (CEPAL/ Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes, ONU); à ramener les chiffres du chômage à un niveau plancher sans précédent (5,5 % en décembre 2014);  à parvenir à l’équité en matière de revenus (PNUD/ Programme des Nations Unies pour le Développement) ; à augmenter le salaire minimum réel; à éradiquer la faim (FAO/Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture). N’en déplaise à certains, tout cela est dû à l’efficacité de l’économie socialiste. Aboutir aussi rapidement à l’assainissement de la dette sociale est le signe d’une politique économique qui utilise efficacement  les recettes publiques : plus de 60% du PIB consacrés aux investissements sociaux. Il n’y a pas de magie ni de miracle : la construction de logements, la mise en place d’un service public gratuit dans le domaine de la santé et de l’éducation, cela coûte cher en bolivars et en dollars

« Tout cela a été réalisé grâce à la rente pétrolière ? Oui. Mais non pas parce que cette rente tomba du ciel, se transformant comme par enchantement en missions sociales, en logements, en écoles ou en hôpitaux, mais grâce à la récupération souveraine de ce secteur stratégique et ensuite par la priorité donnée à une politique sociale, contre toute option néo-libérale. La clef de cette réussite a résidé dans le fait que la rente pétrolière a été mise au service d’une économie humaniste. L’usage efficace des recettes publiques permit l’édification d’un État social en lieu et place d’un Etat-providence miniature ». (Alfredo Serrano Mancilla. Révolution productive (3).

Luis Salas Rodriguez

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/superar-el-modelo-fracasado-i

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

(1) Voir le documentaire Mayami Nuestro: https://www.youtube.com/watch?v=1SCbDgB4Ifc

(2) « La Fao considère que le problème de la faim est pratiquement éliminé au Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/13/la-fao-considere-que-le-probleme-de-la-faim-au-venezuela-est-pratiquement-elimine/

(3) « La revolución productiva », http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/cash/17-7687-2014-05-25.html

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1J7

Le fil qui ne se coupe pas

YaracuyLa lutte de Los Cañizos Palo Quemado a commencé il y a 28 ans. Nous sommes arrivés ici et tout ceci n‘était que champs de canne des grands propriétaires. Nous les avons occupés et nous les avons partagés en lopins pour chaque famille. Beaucoup d’entre nous furent faits prisonniers. Mon époux fut jeté en prison. Le gouvernement de Carlos Andrés Pérez nous réprimait fortement. Et ici il n’y avait que des pauvres. Cette lutte nous a enseigné à nous défendre,nous avons dû apprendre, parce que la Garde Nationale nous pourchassait, les enfants ont grandi avec ça dans la tête” raconte Olga sous les dernières branches d’un grand arbre. Nous sommes le vendredi 15 août 2014.

Sa voix est entrecoupée par les essais d’un micro. Un peu plus loin un match de foot reprend sur un terrain qui, après l’averse drue comme l’air, est plus boue que poussière. Des enfants  de tous côtés. Peu à peu ils s’asseoient sous les tentes blanches qui ont résisté à la pluie, et avec eux, les familles.

L’oratrice prend le micro et s’adresse aux enfants : “A l’école on vous dit toujours que cette communauté fut fondée par vos oncles, vos pères, vos mères, vos grand-pères. Beaucoup d’entre eux se trouvent au cimetière  – elle montre du doigt l’entrée à quelques centaines de mètres, derrière le terrain de sport –, je vais vous les nommer et nous les applaudirons un par un”.

C’est un jour de fête à Los Cañizos Palo Quemado. De cette joie qui naît du sentiment d’avoir raison, d’avoir réussi quelque chose qui était difficile et juste. On a organisé un bouillon collectif et rassemblé des jouets pour les enfants qui défilent pour les recevoir à l’appel de leur nom. Autres applaudissements. 28 ans d’histoire de lutte pour la terre et pour fonder un village.cac3b1izos

Dans l’État de Yaracuy le ministre des Communes et des Mouvements Sociaux, Reinaldo Iturriza, parcourt plusieurs espaces communaux. Il visite l’unité de production “Prudencio Vázquez” où les paysans expliquent comment piler le maïs – 2 millions 500 mille kilos de maïs par an – pour produire de la farine bien plus saine plus celle du quasi monopole privé de la “Polar”. Ils lui présentent un projet à financer. Ils soulignent la nécessité du système productif comunal à la base.

Iturriza est accompagné de Braulio Álvarez, dirigeant paysan et député à l’Assemblée Nationale. Ensemble ils arrivent à Los Cañizos où la communauté les attend. Ils s’asseyent sous les tentes blanches. Derrière eux, une bannière : “Commune Socialiste Los Cañizos Palo Quemado, pour l’histoire, pour la terre et pour la vie”. A cette heure l’après-midi a fui le ciel.

L’oratrice explique le déroulement du dialogue : dix porte-paroles, hommes ou femmes, prendront la parole pour expliquer au ministre quels sont les principaux objectifs que la commune s’est fixé. Ils ont invité d’autres communes de la zone à la réunion, parmi elles la “Commune Socialiste Ezequiel Zamora”.

Avant que ne commencent les interventions, Braulio Álvarez se lève, salue. Il est de ceux qui ont initié ce chemin il y a 28 ans, à l’époque où comme il l’explique, on les recherchait morts ou vifs : “Nous avons asséné un grand coup à l’oligarchie, à ceux-là même qui conspirent aujourd’hui”. Il a apporté quelques photographies pour se souvenir. Dont celles des occupations des ambassades d’Espagne et du Mexique pour visibiliser leur lutte et faire pression sur ceux qui ne voulaient pas céder.

Ensuite les porte-paroles se succèdent au micro. Hommes et femmes de la communauté, paysan(ne)s, communard(e)s avec parmi eux, des lutteurs de la première heure, de ces années où on ne se rendait pas, quand il y avait “des terres dans peu de mains et beaucoup de mains vides” comme dit une communarde. Ils racontent leur histoire, celle qui les a fait arriver jusqu’à aujourd’hui, à cette après-midi où ils veulent aller plus loin.

Plusieurs projets sont soumis au ministre : un système d’irrigation intégrale, une entreprise de propriété sociale pour fabriquer des portes, un terrain d’usage multiple, une serre, une unité de traitement de bananes à cuire, un fabrique de parpaings –qui portera le nom de Olga Parra-, deux unités de transport communal, une unité d’emballage de sucre. Et un lycée technique agricole.

Ils expliquent chacun des points. Leurs raisons. Leur besoin d’avancer vers une production plus forte  – “Nous avons conquis cette terre pour en faire une aire de production” explique Chavela au micro -, et de créer des espaces pour la jeunesse. Sur d’autres besoins ils avancent déjà, comme le système des égoûts par exemple. Les communards et communardes de  “Cañizos Palo Quemado” veulet refonder la communauté.

Yaracuy2Le gouvernemet de rue est une méthode de travail, ce que nous faisons ici nous le pratiquons de manière permanente partout, c’est une méthode qui doit nous mener à réfléchir sur des formes plus efficaces d’exercer le gouvernement” explique Iturizza. Il y a un murmure permanent d’enfants, de pleurs, de beaucoup d’attention, comme depuis le début de l’assemblée populaire.

Il assume un engagement général : dans une semaine les projets présentés recevront une réponse en fonction de leur viabilité. “L’institutionalité doit marcher de manière accélérée au même rythme que le peuple, être de plus en plus au rythme du peuple organisé” reconnaît-il, expliquant les limitations actuelles et affirme : “Tout ce que finance le Ministère des Communes doit être exécuté par la communauté, par le peuple organisé”.

Il pointe aussi une des tâches les plus importantes que doivent réaliser les communes : “Utiliser un outil puissant de travail et de lutte, qui doit déterminer le rythme de l’institution, qui l’oblige à répondre même si elle est bureaucratique. Quel est cet outil ? Le plan de développement communal. C’est là où vous dites :voici ce qu’a décidé le peuple organisé à son échelle territoriale, pour nous les priorités sont telles et telles, nous avons ces ressources, autant de force disponible pour résoudre ces problèmes, nous avons besoin de l’appui de l’État vénézuélien et de l’institutionnalité révolutionnaire pour résoudre tel ou tel problème”.

Le dialogue s’achève sur ces mots, les dossiers sont rangés, le gâteau partagé, plusieurs personnes s’approchent du ministre, conversent avec lui, il est 8 heures 30.

Quand les voix se dispersent, les réunions en petits groupes se poursuivent hors des tentes, sur les terrains de sport, sous les arbres. Braulio Alvarez sourit dans sa barbe blanche.yaracuy-3

Ici a existé une avant-garde d’hommes et de femmes à la fin des années 60, paysans et paysannes comme Víctor Torrella, Aguilar, El Camarita, femmes de la taille d’Isabel, Chavela, María, nous avons été poursuivis mais nous avons atteint notre objectif sous un gouvernement très dur comme le fut celui de la IVème République, avec nos dossiers policiers, 300 d’entre nous sommes passés par la prison, certains y ont passé un an et demi pour avoir lutté contre les grands propriétaires, pour un droit aussi humain que celui de travailler et de produire des aliments, c’est un honneur et ce le fut aussi pour le président Chávez de connaître toute notre expérience, les prisons, les blessés, la prise des ambassades durant huit jours en 1991, puis notre appui à l’insurrection civico-militaire avec notre groupe-frère de la région occidentale, avec Dilma Pepí et les autres, cette lutte aboutit aujourdhui à une conscience et à une grande capacité de réponse qui a permis la construction de petits silos, de pilons semi-industriels pour la production du maïs et de ses dérivés  pour les animaux et d’autres produits que nous élaborons”. Il ajoute : “C’est vrai qu’il y a encore beaucoup de besoins dans la communauté, mais aujourd’hui nous avons des maisons, nous avons la route, l’autoroute, nous voulons un plan d’irrigation pour travailler tous les jours de l’année, nous avons besoin d’un terrain de sport pour que nos jeunes puissent s’entraîner et se développer physiquement, la possibilité d’une école technique agricole et tout cela démontre que Los Cañizos Palo Quemado a joué son rôle dans l’Histoire”.

Il nomme le nègre Miguel, le nègre Andresote, Ezequiel Zamora, et la région centre-occidentale et les montagnes qu’il a parcourues avec le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire des années 60 et la nuit où Hugo Chávez “a chanté, dansé, mangé et bu, à ces heures, avec nous”, tout ce fil rouge des mémoires populaires qui ne s’est pas coupé, celui des générations qui se succèdent obstinément, qui même si elles ne gagnent pas toujours, ne renoncent jamais.

Texte :  Marco Teruggi. Photos : Yacmaily Perdono

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/comuna-los-canizos-palo-quemado-un-hilo-rojo-que-no-se-corta/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/04/le-fil-qui-ne-se-coupe-pas/