« Pour une histoire populaire du Venezuela » : interview de Thierry Deronne par Alex Anfruns (Investig’action)

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Thierry Deronne en mai 2018 à Caracas.

11 Mai 2018, 

Les élections présidentielles du Venezuela auront lieu le 20 mai. Un rendez-vous décisif pour l’avenir de l’Amérique Latine et des relations Sud-Sud. Bénéficiant d’un véritable soutien populaire, le candidat Nicolas Maduro est en train de mobiliser des dizaines milliers de Vénézuéliens dans ses meetings de campagne. C’en est trop pour Mike Pence. Le vice-président US a qualifié ces élections de “mascarade” et demande leur report. Il menace même le Venezuela de nouvelles sanctions. Pourquoi les institutions européennes lui emboîtent-elles le pas? Pourquoi le traitement médiatique de la Révolution bolivarienne est-il calqué sur la vision des Etats-Unis qui considèrent l’Amérique latine comme leur jardin personnel? Et surtout, quelle est la réalité dans ce pays qui a multiplié les expériences créatives en faveur de l’émancipation humaine au cours des 18 dernières années? Le cinéaste belgo-vénézuélien Thierry Deronne, qui vient de concocter son nouveau film “Histoire du Venezuela”, a bien voulu répondre à nos questions.

Alex Anfruns : Vous êtes venu présenter votre dernier film “Histoire du Venezuela” dans votre pays d’origine, la Belgique. Avec un montage où se côtoient d’une part des images d’archive cinématographiques montrant l’envers du décor du boom du pétrole, et d’autre part des voix des figures anticolonialistes visionnaires, le spectateur est face à une expérience audiovisuelle captivante. Comment est née l’idée du film, où a-t-il été déjà projeté et quel a été l’accueil ? 

Thierry Deronne : Après 24 ans de vie au Venezuela, le regard pivote et plusieurs questions commencent à m’intéresser : pourquoi tout en ne ménageant jamais ses critiques vis-à-vis des fonctionnaires publics, le peuple vénézuélien ne tombe pas dans les provocations violentes ou dans le mécontentement recherché par la guerre économique, et continue à réaffirmer son soutien électoral au chavisme ? Ensuite pourquoi la droite est-elle si imperméable au dialogue, d’où vient sa rage, sa violence ? Enfin, pourquoi les européens croient-ils si facilement que le Venezuela est une dictature, pourquoi la désinformation marche-t-elle aussi bien ? A ces trois questions c’est l’Histoire qui répond le mieux.

La critique populaire ? Elle parle d’une longue histoire de résistance à l’humiliation, à la négation de la condition humaine. C’est au Venezuela qu’eurent lieu les premières rebellions d’esclaves du continent. « Ce peuple, dixit le président Guzman Blanco, est un cuir sec – frappez-le d’un côté, il se soulève de l’autre ».

La rage des opposants ? La droite vénézuélienne vit encore dans le racisme colonial, celui de ces mantuanos qui ne sortaient pas de chez eux par peur que le soleil brunisse leur peau et organisaient – déjà ! – des violences à Caracas contre l’édit du roi d’Espagne permettant aux esclaves d’acheter leur affranchissement. Ce seizième siècle refait surface dans les violences de 2017 avec les lynchages d’afrodescendants brûlés vifs par les « combattants de la liberté » chers aux médias occidentaux.

Enfin, pourquoi l’efficacité de la désinformation parmi les européens ? Parce qu’en se soumettant à la gouvernance médiatique, l’Europe s’est coupée du monde et sa peur de la nuit réveille son colonialisme, la pousse à renforcer cette muraille médiatique. L’image caricaturale des vieux machos blancs – entrepreneurs privés, putschistes ou leaders de la violence d’extrême droite qui réprimeraient les leaders sociaux comme en Colombie ou au Brésil s’ils parvenaient au pouvoir – adoubés par l’Union Européenne et ses présidents comme « opposition démocratique du Venezuela », exprime bien ce rendez-vous manqué de l’Europe avec une Amérique Latine qui était pourtant prête à parler d’avenir sur un pied d’égalité.

Deux autres sources majeures pour construire le film « Histoire du Venezuela » sont, d’abord, le chercheur vénézuélien Fernando Coronil qui explique le rapport des pays du sud à leur sol, à leur nature, à leur territoire, comme un rapport qui surdétermine leurs politiques et leurs stratégies – ce troisième concept a jusqu’ici été peu assumé par le marxisme qui a privilégié les deux premiers, ceux de la relation capital-travail. L’Europe des i-phones est de plus en plus habitée par des peuples hors-sol, voués au présent pur de la consommation. L’autre source, c’est Walter Benjamin pour qui à chaque mouvement révolutionnaire la classe opprimée bondit comme un tigre dans la forêt de l’Histoire et en ramène des éléments des révolutions antérieures. Cette rupture par le peuple vénézuélien du mythe du progrès social-démocrate qui imposa des ajustements et tira sur des affamés en 1989, poussa de jeunes militaires comme Hugo Chavez à se replonger dans Bolivar et à sortir du dogme de « la fin de l’Histoire ».

Avec des étudiants de la Sorbonne occupée, avec des cinéphiles du festival Rencontres de Bordeaux, ou les Amis du Diplo d’Annecy, le film a permis de parler du Venezuela sans devoir épuiser le temps disponible à réfuter les mensonges des médias.

Quelle est la situation du cinéma au Venezuela ? Et quelle a été la politique culturelle de la Révolution Bolivarienne ces dernières années, notamment avec la crise liée au prix du pétrole?

Il y a d’énormes investissements publics pour démocratiser le cinéma à tous les niveaux : formation, production et diffusion, même si ce n’est pas simple de déplacer ceux qui s’arc-boutent sur leurs avantages de classe, sur leur capital culturel. Il faut continuer à se battre pour décoloniser l’imaginaire, Hollywood reste encore très présent dans beaucoup de ces espaces, et il n‘y a pas pratiquement aucune fiction produite sur toutes ces années de révolution.

Mais tout ne fait que commencer. La révolution bolivarienne, malgré la chute des cours du pétrole et la guerre économique, a maintenu l’ensemble des programmes sociaux et des politiques culturelles – récupération d’espaces pour la création, missions de formation artistique, festivals et spectacles gratuits pour la population, et c’est un trait d’intelligence : l’art n‘est pas sacrifié, jamais, il indique la sortie du tunnel. Après 18 ans on sent une poussée d’en bas de nouvelles voix, de nouveaux créateurs dans tous les domaines.

Lors d’un échange après la projection, vous nous avez confié qu’il existe parmi la jeunesse vénézuélienne un regain d’intérêt pour les cinéastes latino-américains des générations précédentes, appartenant au courant expérimental, tel que le brésilien Glauber Rocha ou le bolivien Jorge Sanjinés. Ces auteurs vous ont-ils inspirés? Quelle est leur spécificité par rapport à d’autres courants de cinéma d’art et essai tels que la “nouvelle vague” française? 

Le point commun du « Nuevo Cine Latinoamericano » des années 60-70 avec la Nouvelle Vague est le rejet des codes de l’industrie nord-américaine.

En Amérique Latine, en outre, on a affaire à des cinéastes organiques et artisanaux : organiques parce qu’ils prophétisent la montée en puissance des peuples. Et artisanaux parce que leur forme est chaque fois différente, secrétée par des cultures, des communautés différentes.

Ils restent un modèle pour notre cinéma, pour notre télévision : être original à chaque instant, dans une rénovation permanente qui ne peut venir que d’une dialectique avec la culture populaire.

Vous êtes aussi formateur d’une école populaire de cinéma et télévision et travaillez dans le développement de médias communautaires, en confirmant que le cinéma est avant tout un art collectif. Est-il possible de se battre à armes égales avec la culture du rentisme qui a prévalu historiquement au Venezuela, telle que l’avait décrite Fernando Coronil dans son ouvrage “El Estado Magico”?

A l’ère des coups d’Etat médiatiques, plutôt que de répéter « la presse est contre nous » ou « nous devons occuper davantage les réseaux sociaux », le socialisme latino-américain doit prendre conscience que son futur passe par la création d’un tissu serré de médias populaires, par la rédaction d’une loi latino-américaine puis mondiale de démocratisation de la propriété des médias, par la remise des fréquences, chaînes et ressources aux organisations populaires, par la refonte conceptuelle de l’enseignement de la communication sociale. Mais aussi et surtout par quelque chose de plus fondamental, sans lequel tout ce qui précède ne suffirait pas.

Le capitalisme a reterritorialisé l’espace et le temps sous la forme d’un métabolisme social du type « tout-à-l’ego », ou la causalité d’ensemble a disparu dans le sautillement de la dénonciation de purs effets. Le socialisme n‘existera que s’il invente un appareillage intégral, technique et culturel, qui soit indépendant de l’industrie globalisée et qui produise des effets sociaux organisateurs et non isolants.

Cette nouvelle civilisation “technique”, cette médiologie structurante, reste le grand « impensé » de la gauche qui en est encore à parler de… « déontologie journalistique » !

Un paysan d’une commune de Barinas nous disait : “nous proposons un système communal qui sera aux mains du paysan producteur d’aliments pour que nous organisions la production et la distribution”. Substituez « alimentation » par « information » et vous aurez le visage du média futur, hors studio, hors portables, décentré, démultiplié, organisateur.

Vous vivez et travaillez au Venezuela depuis les années 1990. De quels changements majeurs vous avez témoigné dans cette époque charnière, notamment avec l’Assemblée Constituante mise en route par Chavez au lendemain de son élection ? 

Depuis longtemps la politique au Venezuela voit s’affronter deux « champs magnétiques ». Le premier, c’est la formation historique « social-démocrate » : le parti Acción Democrática comme appareil clientéliste, fabriquant de sommeil populaire avec télévision de masse, État « magique »au service du pillage de la nation par une élite surtout blanche.

C’est l’école politique première, avec ses rêves d’ascension sociale, qui a duré longtemps (quarante ans), assez pour expliquer beaucoup de comportements actuels à l’intérieur de notre Etat. La fosse commune des 3000 manifestants anti-FMI laissée par le président Carlos Andrés Pérez en 1989 fit tomber le masque de cette « social-démocratie » et déclencha le retour en politique du deuxième « champ magnétique », celui des marrons, ces ex-esclaves qui appelaient au son de leurs tambours à fuir les chaînes coloniales pour créer la « vraie vie », menés cette fois par Hugo Chavez.

Ce désir d’égalité est toujours vivant, et c’est un moteur extraordinaire du point de vue démocratique : il amène des gens à traverser à gué des rivières, à déjouer les attentats et les menaces de la droite pour aller voter en juillet 2017 pour l’Assemblée Nationale Constituante, débordant le Parti Socialiste Unifié (principal parti chaviste). Cette « pulsion créatrice d’un peuple » que Chavez avait prophétisée en citant Marc Bloch, se produit au moment où toute une micro-corruption quotidienne parlerait plutôt d’un affaissement collectif.

Malgré tout ce que signifient le dollar parallèle, la vie plus difficile et l’éreintement de quatre ans de guerre économique, malgré le sabotage de l’élection par l’extrême droite, huit millions de Vénézuéliens déposent un bulletin dans l’urne, élisent une Assemblée Constituante ! Huit millions de citoyens descendant des versants glacés, traversant des rivières fortes.

Qu’il s’agisse de la transformation de l’Etat, de la lutte contre la corruption, de la transformation du système productif, de la sortie du « rentisme pétrolier », des droits en matière culturelle, écologique, ce chantier constituant mérite d’être visibilisé, étudié, on n’a pas encore commencé à en prendre la mesure ni à en déchiffrer l’origine.

Comment expliquez-vous les efforts déployés dans les médias dominants pour présenter le gouvernement vénézuélien comme étant une dictature, malgré les nombreuses élections qui se sont tenues avec la présence de centaines d’observateurs et accompagnateurs internationaux, dont des personnalités comme Jimmy Carter?

L’objectif des médias dominants est un changement de gouvernement. La violence de la droite, mise en scène par les médias comme s’il s’agissait d’une révolte populaire, est ancienne : dès que Bolivar libéra les esclaves pour fonder une armée au service de la libération de l’Amérique Latine, l’oligarchie colombienne rêva de l’assassiner et les gazettes états-uniennes le traitèrent de « César assoiffé de sang ».

Deux siècles plus tard quand le Venezuela redevient un phare d’égalité, de souveraineté, de démocratie (droits des femmes, conseils de travailleurs, formes communales de pouvoir citoyen, 25 élections en 18 ans), la même oligarchie colombienne et les États-Unis rallument les violences paramilitaires et la guerre économique pour faire tomber Maduro.

Les médias poursuivent cette guerre contre l’émancipation des ex-esclaves. En fait ces violences locales sont faites pour les médias, mises en scène pour l’extérieur. Et si quelqu’un doit rendre des comptes aujourd’hui, c’est le journaliste. D’abord, pour avoir occulté les 90 % de la population qui n’ont pas participé aux violences et les ont rejetées, faisant passer la minorité insurgée pour « la population ».

Ensuite, pour avoir inversé l’ordre du montage. L’agression des commandos de la droite et la réponse des forces de l’ordre, montées à l’envers, ont créé l’image d’un « régime » réprimant des manifestants. Il y a plus grave : les médias ont imputé automatiquement, jour après jour, au « régime » les morts causés par l’extrême droite, ce qui a alimenté l’énergie des tueurs. Ceux-ci savaient parfaitement que chaque mort imputé à Maduro renforcerait le discours en faveur d’une intervention.

Mais qui, de Médiapart au Soir, de France Inter au Monde, qui, dans la vaste « zone grise » (Primo Levi) des écrans d’ordinateurs ou du studio ouaté à dix mille kilomètres de Caracas, aura le courage de reconnaître qu’il a encouragé des assassins ?

Née de la révolution haïtienne, la bolivarienne est une émergence de l’Afrique en Amérique Latine, et c’est exactement ce que veut détruire l’Occident, la même aspiration à la liberté, à l’égalité et à la fraternité. Quand Macron reçoit l’extrême droite vénézuélienne à l’Elysée, il ne fait que rêver de l’enfermement de Toussaint Louverture par Napoléon, pour le laisser mourir de faim et de froid dans les Alpes. L’axe sud-sud, avec l’Afrique en particulier, sera l’axe déterminant pour la libération de nos peuples, pour leur « deuxième indépendance ».

Un effet de l’hypersphère médiatique dans laquelle l’Europe vit désormais est que pour la gauche « science-po » le raisonnement n‘est plus : « comment étudier, comment comprendre l’Autre » mais « quelle position prendre ici, quelle image de marque devons-nous donner ici, en Europe ? »

La plupart des citoyens, intellectuels ou militants en sont réduits à faire une moyenne forcément bancale entre l’énorme quantité de mensonges quotidiens et une minorité de vérité. Le problème est que la quantité de répétition, même si elle crée une opinion, ne fait pas une vérité en soi. Le nombre de titres ou d’images identiques pourrait d’ailleurs être mille fois plus élevé, que cela ne signifierait toujours pas qu’on nous parle du réel.

Comment nous reconnecter au réel ? Quand le Mouvement des Sans Terre du Brésil, l’ensemble des mouvements sociaux et les principaux partis de gauche d’Amérique Latine ou 28 organisations vénézuéliennes des droits humains dénoncent la déstabilisation violente de la démocratie vénézuélienne, on dispose d’un large éventail d’expertises démocratiques. C’est-à-dire de sources directes et d’une connaissance plus profonde de la réalité qu’Amnesty qui recopie les rapports d’ONGS des droits de l’Homme proches de l’opposition ou que la « moyenne » d’un « science-po » européen obligé de préserver un minimum de respectabilité médiatique.

Meeting Maduro

Nicolas Maduro en campagne, mai 2018.

A l’approche des nouvelles élections présidentielles, Quel est votre regard sur les candidats, leurs programmes respectifs et le climat dans ce début de la campagne ?

Des candidats d’opposition, il y a peu à dire sauf qu’ils sont les ombres d’un théâtre ancien : l’évangéliste corrompu Javier Bertucci ou Henri Falcon qui propose de dollariser le Venezuela. Face à eux, Maduro incarne la jeunesse de la transformation politique. Comme nous disent des paysans de l’État de Portuguesa, « Maduro est encore plus fort que Chavez ». Le second avait proposé le premier comme successeur parce qu’il était le seul à n’avoir pas joué des coudes pour lui succéder.

Élu de peu, Maduro a dû assumer « l’héritage » : gouverner en négociant avec les différents secteurs, certains conservateurs, dans et hors du gouvernement. Son style est différent, plus lent sans doute, que Chavez. Il a non seulement réussi à résister au déluge d’opérations destructrices de l’empire mais il a su ramasser le gant pour développer de nombreux aspects de la révolution, qu’il s’agisse du logement public ou des emplois pour la jeunesse, avec ce pari fou de demander aux gens de se mobiliser en pleine guerre économique pour élire une assemblée constituante.

Sa sainte colère contre le secteur privé, majoritaire, qui augmente les prix pour annuler ses constantes hausses de salaire, ou contre les expulsions de paysans par les mafias des grands propriétaires, sont le prélude à un approfondissement de la révolution s’il est élu le 20 mai. Le pétrole remonte, l’or de l’arc minier revient enfin dans les coffres de l’Etat.

En fait ce qui frappe à Caracas c’est le calme, la tranquillité des gens alors qu’en Europe on parle de chaos, de famine, de violence, pour justifier une intervention « humanitaire ». Malgré les hausses de prix, les sanctions euro-américaines, le peuple ne tombe pas dans la colère recherchée. Pourquoi ? Je parlais de la longue histoire de résistance populaire. Il y a aussi le fait que les aliments reviennent dans les rayons, et certains médicaments.

Outre les allocations que multiplie le gouvernement bolivarien en direction des plus vulnérables, et les distributions massives d’aliments subventionnés, le secret est dans le fait que les vénézuéliens se sont adaptés, on trouve toutes sortes de parades, de combines, pour acquérir ces produits et pallier la pression économique. Et il y a quelque chose de très particulier, subtil, dans l’air : la contrebande du bolivar papier, extrait massivement par la mafia colombienne, la pulvérisation par l’inflation du salaire payé par le patron, tout cela crée une ambiance révolutionnaire, très « An 01 », difficile à percevoir loin du Venezuela, les gens se sentent moins liés au travail, à l’entreprise privée…

Je sais qu’en Europe certains adorent parler du « crépuscule de la révolution », d’une « fin de cycle », (variantes de la « Fin de l’Histoire »), mais peut-être est-ce leur propre dissolution dans l’hypersphère virtuelle qu’ils subliment. La Révolution Bolivarienne a bientôt 19 ans, elle invente tous les jours, refuse de s’habituer à la fatigue, de croire aux larmes. Dans sa dernière lettre, la « Lettre à l’Afrique », Hugo Chavez citait Simon Bolivar : « Il faut attendre beaucoup du temps ».

Caracas, mai 2018.

Thierry Deronne, licencié en Communications Sociales (IHECS, Bruxelles, 1985) vit au Venezuela depuis 1994. Enseigne le documentaire et la théorie du montage dans deux universités (UBV, UNEARTE). Formateur des mouvements sociaux au sein de l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma et de Télévision. Après avoir donné des formations audiovisuelles dans le Nicaragua sandiniste des années 80, il fonde cette école au Venezuela en 1994, et participe à la fondation de plusieurs télévisions associatives et publiques comme Vive TV, dont il fut vice-président de 2004 à 2010. Créateur du Blog www.venezuelainfos.wordpress.com. Cinéaste, réalisateur entre autres du « Passage des Andes » (2005), « Carlos l’aube n‘est plus une tentation » (2012), « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » (2017) et « Histoire du Venezuela » (2018).

Source : Journal de Notre Amérique

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D’où vient le conflit de la Colombie et du Venezuela ?

Le conflit historique entre la Colombie et le Venezuela date de l’époque de l’Indépendance, au moment ou l’oligarchie colombienne a commencé à percevoir les idéaux émancipateurs de Simon Bolivar comme une menace contre ses intérêts économiques et hégémoniques compatibles avec la doctrine Monroë.

Le seul avantage que  la bourgeoisie de la Nouvelle-Grenade (ancien nom de la Colombie) voyait dans la défense des idéaux du Libertador Simon Bolivar c’était de vouloir s’émanciper de la domination espagnole.

Depuis cette époque une frontière  d’à peine 2 219 km soude 2 nations en une histoire commune d’un espace à la fois partagé  et divisé : par les terres, les réfugiés, les déplacés, la contrebande, les mouvements migratoires ; mais réellement séparé par des intérêts et des idéaux divergents. Deux peuples libérés par Bolivar, avec des similitudes culturelles, les mêmes couleurs sur leurs drapeaux ; mais avec des destins différents.

Les motifs du conflit bilatéral actuel plongent leurs racines dans l’histoire.

Alba TV a interviewé Yldefonso Finol, historien et chercheur de l’Etat vénézuélien du Zulia ; celui-ci considère que les désaccords idéologiques de ces 2 derniers siècles continuent à marquer de leur empreinte l’histoire de nos deux nations, de leurs peuples et  de leur façon de voir et de faire de la politique.

Finol souligne que la source première de ce conflit réside dans le projet de Bolivar , en ce qu’il porte une volonté émancipatrice faite de doctrine anti-impérialiste, d’égalité sociale et de gouvernement populaire ; toutes choses qui vont à l’encontre du modèle Monroïste, qui n’est pas une doctrine proprement colombienne mais bien  états-unienne : « la doctrine Monroe prônait l’hégémonie des États-Unis sur le continent latino-américain, et Francisco de Paula Santander a adhéré à  cette vision ».

Vice-Royauté contre Capitainerie générale

Plusieurs références historiques doivent être posées pour bien cerner le conflit : la Vice-Royauté de Santa Fé ou Nouvelle-Grenade a été créée par le roi Felipe V en 1717 dans le cadre de la nouvelle politique des Bourbons, puis suspendue en 1723 en raison de difficultés financières ; réinstaurée à nouveau en 1739, elle est abolie en 1810 par le mouvement indépendantiste. Le roi Fernando VII a reconquis ce territoire en 1815 mais l’armée de Libération y a mis définitivement un terme en 1819 en proclamant l’indépendance de la tutelle espagnole.

Le siège du pouvoir s’est installé à Bogota ; a émergé alors une structure sociale où l’ancienne aristocratie courtisane s’est peu à peu transformée en une nouvelle oligarchie locale, économiquement et politiquement puissante. Tout cela a entraîné l’apparition d’une industrie et d’une production agricole fortes afin de satisfaire les besoins de cette nouvelle classe et de consolider son prestige : fabriques textiles, de chaussures, de meubles ; mais aussi centres éducatifs universitaires ou techniques

A l’opposé, ici, le Venezuela n’avait qu’un statut de Capitainerie générale : c’était un territoire difficile, infestée d’insectes et d’épidémies, au climat très chaud et surtout peuplé d’indigènes très rebelles. La Vice-Royauté de la Nouvelle-Grenade basée à Bogota, ou même la lointaine métropole castillane, étaient des passages obligés pour toute transaction, acquisition de bien, ou problème judiciaire. Cette situation a généré des familles de propriétaires et d’esclavagistes, de commerçants et de douaniers, peu de centres de formation et  a fait de la Capitainerie Générale un  foyer de soulèvements, d’agitation et de mécontentement.

Finol insiste sur le fait que la doctrine Monroe a vu le jour le 2 décembre 1823 au Congrès des Etats-Unis ; quelques mois plus tard, au début de l’année 1824, dans un message adressé au Parlement colombien, Santander expliquait que « la doctrine Monroe est une aubaine pour l’humanité et que la Colombie aurait tout intérêt à se rapprocher d’un associé aussi puissant » ; le chercheur poursuit : « Ce qu’a exposé Santander  -je l’appellerai la sous-doctrine Santander- c’est ce qu’a adopté l’oligarchie bogotane, l’actuelle oligarchie de Colombie, anciennement appelée Nouvelle-Grenade; cette oligarchie qui a hérité des privilèges et des positions du pouvoir colonial de la Vice-Royauté, et dont les membres étaient appelés « mantuanos », c’est celle qui continue de dominer sans partage la Colombie actuelle et dont le pouvoir est concentré  entre les mains d’en tout et pour une vingtaine de familles.»

Bolivariens contre Santanderistes

Il est important de souligner qu’au moment où naissaient les mouvements indépendantistes fortement imprégnés des idées libérales de l’Europe des Encyclopédistes, 2 tendances se dessinaient : les libéraux (en faveur de l’Indépendance) et les Conservateurs (favorables au maintien des structures traditionnelles)

Que ce soit à Bogota, Quito, Lima, Guayaquil, Santiago du Chili ou Buenos Aires de puissants groupes socio-économiques et politiques se sont opposés aux tentations libérales de personnalités de premier plan comme  Bolivar, San Martin, Miranda, Sucre ou encore Marti.

La réaction oligarchique s’est alors portée sur plusieurs fronts : corruption des esprits et des volontés par des privilèges politiques ou des passe-droits ; Paez, le redoutable lancier des plaines, s’est ainsi converti en docile « mantuano » par l’enseignement du catéchisme, du français, de l’anglais, du théâtre et du piano ! Celui-ci a fini par soutenir Santander et a activement contribué à la sécession au sein de la Grande-Colombie qui donnera les états actuels de Colombie et du Venezuela

Plus au Sud, même processus: c’est sous la présidence du vénézuélien Juan José Flores que l’Équateur s’est détaché de la Grande-Colombie et est passé progressivement sous la coupe des oligarchies de Quito et de Guayaquil.

L’historien rappelle que c’est ce secteur de la bourgeoisie colombienne, avec Santander à sa tête, qui s’est opposé « au projet bolivarien  qui trouve sa source dans la lettre de Jamaïque et se consolide avec la victoire militaire d’Ayacucho ; dans ladite lettre Bolivar convoque le Congrès Amphictyonique (=d’unification) de Panama, avec l’objectif d’unifier l’Amérique Hispanique ; Bolivar a toujours cherché à unir les anciennes colonies espagnoles ; ce projet se voulait différent de celui des colonies anglaises du nord  aussi il ne souhaitait pas que les américains du nord participent au Congrès de Panama ; mais Santander a profité de l’absence de Bolivar, occupé à mener ses campagnes libératrices plus au sud, au Pérou, en Equateur, en Bolivie pour saboter le Congrès en y invitant les Etats-Unis, l’Angleterre et la Hollande, contrairement aux ordres donnés par  le Libertador »

Pour Finol il apparaît évident que Santander est devenu un agent des Etats-Unis et  que «cette trahison est la matrice de l’affrontement permanent et toujours actuel entre le Venezuela et  la Colombie ; dans ce contexte on comprend mieux pourquoi la Colombie est devenue la tête de pont d’une opération internationale de déstabilisation de la révolution bolivarienne, d’abord contre le projet d’Hugo Chavez, ensuite et de façon plus radicale contre la personne de Nicolas Maduro ; mais cela va plus loin car bien plus que la destruction de la Révolution bolivarienne, ce qui est recherché c’est l’effacement de ce caractère proprement vénézuélien qui historiquement incarne le bolivarianisme, c’est le dépeçage du pays, l’appropriation de nos ressources naturelles et c’est finalement notre négation comme nation ; à l’instar de ce qui a été fait en Libye et dans d’autres contrées du monde » souligne l’historien vénézuélien.

Des luttes pour des terres

La lutte pour la conquête de territoires est un des éléments d’un conflit plus global entre notre nation bolivarienne et la Nouvelle-Grenade. Finol explique que tout cela découle des idéaux impériaux et de la vocation expansionniste de cette dernière car « ce n’est pas seulement contre le  Venezuela qu’elle en a, mais également contre le Panama, le Nicaragua et ses îles caribéennes, et contre l’Equateur au sud »

Il poursuit en précisant que comme toute oligarchie, l’oligarchie néo-granadine puis colombienne a une attitude expansionniste, pour envahir des territoires, s’approprier des ressources et étendre sa géopolitique.

Depuis l’assassinat de Sucre jusqu’au traité de Pombo-Michelena en 1833 les groupes oligarchiques sont à la manœuvre pour s’arroger le contrôle des terres fertiles, des espaces à fort potentiel minier, pour maîtriser la puissance commerciale et douanière.

La chose se reproduira ensuite en 1941 avec le différend Lopez de Mesa – Gil Borges où le Venezuela doit céder108 000 km² de son territoire ; derrière tout ça on trouve le président Eduardo Santos, propriétaire du journal El Tiempo, qui était très lié à la bourgeoisie vénézuélienne naissante ; c’était le grand-père de l’actuel président colombien  -Juan Manuel Santos- et le protecteur de personnages vénézuéliens comme les ex-présidents Romulo Betancourt et Raul Leoni.

Les intérêts fonciers et industriels des familles traditionnelles colombiennes, nés sous la vice-royauté, sont encore et toujours puissants ; aujourd’hui ils perdurent à travers les grands patrons de presse, d’entreprises, de monopoles, très liés aux centres du pouvoir mondial via le réseau bancaire notamment.

L’épisode de la frégate Caldas ne se réduit pas à un  acte de machisme hormonal d’un quelconque capitaine de navire colombien : il s’agissait d’un choix délibéré des entreprises de pêche et des multinationales du pétrole qui ont des vues sur le Golfe.

Finol rappelle que l’ambition territoriale de la Colombie remonte loin dans le temps : au XVIe siècle, en 1543 la municipalité de Tuda édicte un arrêté visant à envahir le lac de Maracaïbo ; des terres furent occupées sur l’axe du Tachira en vue de créer un port sur le lac de Maracaïbo assurant ainsi une sortie sur la mer des Caraïbes et ensuite vers l’Atlantique, car pour la bourgeoisie andine  colombienne il est difficile d’accéder à la mer via ses propres côtes caribéennes en raison de la topologie, alors que c’est plus aisé par Gibraltar et Maracaïbo puis le Golfe du Venezuela ; cette ambition ne s’est jamais éteinte.

Il souligne que des mouvements écologistes s’opposent au passage du charbon du département colombien de Norte de Santander par la frontière de l’état vénézuélien du Zulia vers notre lac en raison de l’impact contaminant que ce transit représente, alors qu’il est du plus haut intérêt pour les négociants de la bourgeoisie colombienne.

Il alerte sur le caractère toujours actuel de la volonté expansionniste colombienne, « rappelons-nous l’épisode de la frégate Vargas : c’est un acte délibéré inspiré par l’oligarchie colombienne et exécuté par la hiérarchie militaire qui a consisté à envoyer un navire de guerre dans le Golfe pour tenter de provoquer un conflit et évaluer la réaction du peuple et du gouvernement vénézuéliens ; c’est une zone géopolitique très sensible dans laquelle les colombiens ont toujours eu l’intention de s’installer. Cet épisode s’ajoute à la perte, par un traité signé par Eleazar Lopez Contreras, de la péninsule de la Guajira par le Venezuela »

Chassé-croisé

Dans un travail publié par RT, il précise qu’ « au Venezuela ce sont plus de 5 millions de colombiens qui ont trouvé refuge. La plupart d’entre eux ont émigré pour fuir le conflit armé qui a dévasté le pays durant quasiment un demi-siècle. Et malgré la signature d’un accord de paix avec la guérilla, ce conflit perdure mais sous une autre forme. »

Dans ce même travail il expose que le gouvernement colombien, dans un communiqué publié fin 2017, « a estimé le nombre de vénézuéliens en Colombie à 550 000. Parmi eux,  seuls 50 000 ont un permis de séjour. Pour les autres il s’agit de migrants vénézuéliens faisant étape en Colombie avant  de s’installer dans un autre pays, ou d’immigrés clandestins allant et venant entre le Venezuela et la Colombie ».

Néanmoins Finol constate tristement que c’est depuis le territoire colombien sous influence hégémonique états-unienne que « se sont  cristallisées ces tendances qui vont du saccage et de la contrebande  à la destruction de notre monnaie, en passant par la stigmatisation des vénézuéliens migrants ; à préciser que pour la plupart de ces derniers ce sont des doubles nationaux d’origine colombienne installés depuis environ trois décennies au Venezuela qui reviennent dans leur pays natal en raison de la sévère crise économique par laquelle nous passons »

Or le gouvernement colombien ne reconnaît pas cet état de fait, dûment corroboré pourtant par nos statistiques : « 90% des 440 000 personnes qui ont traversé la frontière pour rester en Colombie ont la nationalité colombienne ! Ce sont des victimes des conflits permanents et endémiques de la Colombie, qui à un moment donné se sont expatriées vers le Venezuela et qui reviennent maintenant dans leur pays ; mais le gouvernement colombien leur nie tout statut de victimes ou de rapatriés avec tous les droits légitimes afférents. »

Le Président colombien, Juan Manuel Santos, en novembre dernier a désigné le Venezuela comme son pire cauchemar ; pour lui « l’implosion de la nation voisine peut mettre à mal le processus de paix et même son pays» rapporte le quotidien El Nacional ; toutes choses  que réfute le chercheur vénézuélien : « si 400 000 personnes sont un cauchemar pour le Président Santos, que dire alors des 6 millions de colombiens qui se sont réfugiés ici au Venezuela dans les décennies passées ? Simplement notre éthique bolivarienne nous interdit de les considérer comme un cauchemar, contrairement aux dirigeants « santandéristes » de Colombie ! »

Tout ça ne relègue pas au second plan la dimension territoriale de la problématique, tellement il y a de ressources, de réserves pétrolières et de gaz rien que dans le Golfe du Venezuela…

Paramilitarisme, commerce et contrebande à la frontière

Il rappelle que c’est depuis le début de la Révolution bolivarienne en 1999 qu’est régulièrement dénoncée l’incursion en territoire vénézuélien de paramilitaires colombiens, bras armé de l’impérialisme nord-américain et de l’oligarchie colombienne. « Au moment de la négociation avec l’ex-président Uribe, ce dernier a ordonné que les 5 à 7 mille paramilitaires démobilisés entrent au Venezuela par les corridors humanitaires, ou toutes les voies possibles ; parmi eux de dangereux délinquants, mêlés à des trafiquants de drogue, des paramilitaires et des sicaires pénétrèrent donc au Venezuela qui découvrait là un phénomène d’ampleur inconnue jusqu’alors »

Cela a conduit à une augmentation de la criminalité : « vols de véhicules, séquestrations, utilisation du territoire vénézuélien comme espace de transit pour la drogue et pour l’organisation de groupes paramilitaires ; ces mêmes groupes ont été très actifs aux moments de tension extrême comme lors de la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 contre Chavez, ou les actes de sabotage  -blocus pétrolier, barricades- ; ils sont aussi très présents dans les trafics divers qui les ont enrichis »

Finol n’élude pas la responsabilité des vénézuéliens dans la situation : « nous n’avons pas eu la force de caractère suffisante pour mettre un frein aux activités de contrebande, notamment d’essence, par exemple en prenant à bras le corps la détermination et de la gestion des prix; nous avons manqué de vigilance patriotique à la frontière, et la contrebande d’aliments ou de médicaments vers le pays voisin a vidé nos épiceries et nos pharmacies tout en enrichissant une économie maffieuse tout au long de la frontière, le tout avec la complicité active du gouvernement colombien »

Tout cela a été prémédité selon Finol, puis exécuté dans un contexte de guerre non-conventionnelle, appelée guerre de 4ème génération, où la criminalité a été le bras armé d’un travail de sape systématique de la société et du processus politique et social émancipateur chaviste ; la complicité de l’internationale médiatique a fait le reste : entretenir et exacerber une campagne de diffamation à l’encontre du Venezuela bien supérieure et bien plus brutale encore que celle qui avait été menée un temps contre l’Union Soviétique.

Les intérêts de l’Empire

Aux luttes et aux différences entretenues dans ce conflit colombo-vénézuélien, il faut ajouter tous ces  intérêts politiques et économiques étrangers qui contribuent à empoisonner encore plus les relations.

Yldefonso Finol se plaît à rappeler que le Venezuela est le fer de lance de la lutte mondiale contre l’impérialisme : « nous nous frottons étroitement et quotidiennement à l’impérialisme et nous avons montré que nous étions capables de le défier sur son propre terrain, dans ce qu’ils appellent leur « arrière-cour » ; et en faisant cela nous avons réveillé la vocation anti-impérialiste des peuples de l’Amérique, et ça, on ne nous le pardonnera jamais et on cherchera à nous le faire payer! »

La menace d’une invasion ? « avec l’incursion des paramilitaires, le lynchage moral par les medias, le boycot financier et le harcèlement diplomatique à l’encontre du Venezuela, on peut plutôt parler d’intervention impérialiste multiforme, déjà bien à l’oeuvre. »

Le plus important pour l’empire aux yeux de Finol ? Maintenir une Amérique divisée pour continuer à exercer son pouvoir hégémonique. « Entretenir l’animosité entre le Salvador et le Honduras pour une simple histoire de foot-ball, ou entre le Nicaragua et le Costa Rica à cause d’un ruisseau, c’est le principe même du « diviser pour mieux régner » au nom duquel manoeuvrent dans l’ombre nombre d’agents diplomatiques et d’espions. Pour le cas précis de la Colombie, la présence de 7 bases étatsuniennes sur son territoire, la formation de ses élites politiques par le grand voisin du Nord et l’intervention invisible et silencieuse du sionisme israëlien constituent un coktail mortifère contre le Venezuela et tout est fait pour  attiser la haine entre pays qui devraient sinon agir en  « frères » du moins en bon voisins » compte-tenu de leur histoire un temps commune. »

Pour Finol, les Etats-Unis ont peur de Bolivar, car l’idée bolivarienne incarne l’unité des peuples en vue de s’émanciper, et cela sonnerait le glas de l’impérialisme ; « quand les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes s’uniront pour se libérer, alors ce sera la fin de l’impérialisme . »

Il reconnaît que les relations bilatérales entre nos deux pays sont actuellement au plus bas, comme au début de la Révolution ; il estime qu’il est  de la responsabilité du gouvernement colombien de rechercher avec le gouvernement vénézuélien les garanties d’un minimum de vivre-ensemble, ne serait-ce que pour être en conformité avec les recommandations de la CELAC et pour faire de l’Amérique latine et des Caraïbes une zone de paix ; pour ce faire la Colombie doit cesser d’être la tête de pont des intérêts impérialistes contre un pays qu’elle devrait traiter en frère. Car c’est de ce pays que sont issus le nom de Colombie, l’idée d’indépendance et le leader qui en a porté le drapeau, et c’est encore ce pays-frère qui a accueilli et protégé avec affection, considération et respect de leurs droits et dignité 6 millions de colombiens.

Il a le vibrant espoir que la Maison de Nariño (palais présidentiel colombien) puisse un jour s’adresser au Venezuela en ces termes : « Merci ; et désolé de ne pas vous avoir écouté ».

Source de cet article : http://www.albatv.org/Cual-es-el-conflicto-entre.html

Traduction : Jean-Claude Soubiès

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-42J

Notes pour une lecture dédramatisée des élections du 6 décembre

L'auteur: l'économiste Luis Salas Rodríguez

L’auteur: l’économiste Luis Salas Rodríguez

En politique toutes les erreurs sont toujours des erreurs d’estimation, que ce soit par le haut ou par le bas. Parfois, nous sous-estimons nos forces ou celles de nos opposants. Parfois, c’est le contraire qui se produit : nous les surestimons. Il en va de même pour les conjonctures. C’est comme ça ;  au sujet de ce qui s’est passé dimanche dernier, ce que nous pouvons faire de mieux et de plus militant c’est d’en avoir une juste estimation. Nous ne pouvons pas prétendre qu’il ne s’est rien passé pas plus qu’il ne se passera rien. Mais nous ne pouvons pas non plus être catastrophistes et penser que tout est fini.

Commençons par ce qu’il y a de plus froid : les chiffres. Selon les derniers calculs que j’ai vus- et s’il y en a de plus récents, ils ne varieront pas énormément- en ce qui concerne les votes nationaux de dimanche dernier, le chavisme a eu 5 600 000 votes favorables ce qui correspond approximativement à 1 990 000 de moins que pour les élections d’avril 2013, celles qui menèrent le président Maduro à la tête de l’Etat. En ce qui concerne les élections d’octobre 2012, celles qui furent remportées par le président Chavez, cela correspond à 2 600 000 voix de moins. En pourcentage, ceci représente une perte d’environ 26% et 46%  de votes chavistes.

En revanche, l’opposition lors des élections de dimanche dernier a obtenu 7 708 000 voix. En 2013, elle en avait obtenues 7 364 000, alors qu’en 2012 elle en avait recueillies 6 592 000. Ceci suppose donc une augmentation d’un peu plus de 300 000 voix par rapport à 2013 et 1 116 000 par rapport à 2012. En pourcentage cela donne une augmentation de 5% et 20% respectivement.

La baisse du vote chaviste en 2007, lors de l’échec au référendum constitutionnel, par rapport à 2006, lorsque Chavez a infligé un échec cuisant à Rosales, a été de 39%. Alors qu’au référendum constitutionnel le plus fort vote chaviste (dans le bloc B) a été de 4 335 200 et lors de l’échec de Rosales de 7 309 000 approximativement ; c’est-à-dire qu’en moins d’un an on a perdu 3 000 000 de votes. Mais 5 ans plus tard on est passé de ces mêmes 4 000 000 et quelques à 8 192 000, c’est-à-dire que l’on a doublé le nombre de votes.

D’autre part, il y a un élément intéressant. Dimanche dernier, le chavisme a eu 44% des votes et la MUD 56%. Néanmoins, cette différence de 12 points seulement se traduit par plus du double de députés. Il faut considérer comme il se doit la question des circuits et de la représentativité.

C’est comme ça ; à titre préliminaire, on peut tirer quatre remarques de ce qui précède. Tout d’abord, nous ne sommes pas face à une situation inédite ni finale. Nous avons déjà traversé des situations semblables et nous les avons surmontées. Deuxièmement, le vote chaviste oscille plus que celui de l’opposition, fondamentalement parce qu’il est plus critique, réfléchi et « électeur » dans le sens rationnel et littéral du terme ( ce qui est une force plus qu’une faiblesse). Quant à l’opposant, il est plus canalisé et moins électeur (les opposants votent pour n’importe quoi et pour n’importe qui pourvu qu’ils votent contre le chavisme). Troisièmement, ce n’est pas l’augmentation du vote de l’opposition qui doit nous préoccuper mais la diminution du vote chaviste. Et quatrièmement, au vu de ce qui précède, nous ne pouvons pas agir ni nous assumer comme minorité.

En ce qui concerne le futur, il convient également de considérer les choses froidement. Il est clair que la marge de manœuvre de l’opposition est à présent beaucoup plus large qu’avant, mais cela ne signifie pas que maintenant l’Assemblée nationale va devenir un pouvoir qui va écraser tous les autres. La logique pranique de la droite les conduit à réfléchir et il est certain qu’ils agiront d’une autre manière (ils l’ont déjà annoncé) ; mais pour cela il existe des contrepoids et des procédés institutionnels qui, qu’ils le veuillent ou non, doivent continuer d’exister et il en va de notre responsabilité de les obliger à faire qu’il en soit ainsi (comme nous l’avons toujours fait pour le reste). En effet, nous sommes dans une démocratie républicaine, face à un Etat social de droit et de justice et non pas dans une jungle ou une épicerie administrée par FEDECAMARAS. Sans doute assisterons-nous à l’affrontement des pouvoirs avec tout ce que cela implique, mais pas à la soumission de pouvoirs qui ont la même légitimité (particulièrement l’exécutif qui, de même que les députés de l’Assemblée Nationale, est issu du vote populaire direct). L’heure est venue pour l’opposition de démontrer qu’elle croit vraiment en la pluralité et en l’indépendance des pouvoirs (toujours relative, car elle est soumise à ce que dictera la Constitution, comme l’a dit très clairement le Défenseur du peuple).

A ce sujet, il faut également prendre en compte le fait que, le plus souvent, il en est ainsi dans toutes les démocraties. L’argentin Macri, par exemple, qui est une petite brute de droite comme les nôtres, aura contre lui le Congrès. Le FPV – parti que est aujourd’hui dans l’opposition à l’exécutif mais majoritaire au congrès et dans les gouvernorats – a fait preuve d’un geste démocratique de gouvernabilité lorsqu’il a fait en sorte que le président du congrès soit du parti du gouvernement. Mais cela ne signifie pas que Macri a carte blanche. A un moment donné ils s’affronteront, c’est normal dans une démocratie.

Enfin, et pour conclure, il est un grand avantage que nous ne prenons pas en compte, c’est que maintenant nous pouvons livrer bataille sur le vif et en direct au sujet des modèles. En effet, on a toujours reproché au chavisme de parler au passé, de la Quatrième république d’avant la révolution, etc… Et pour le reste, parmi les propositions de l’opposition, se trouve principalement celle de l’amélioration et de progresser etc… ce qui signifie non seulement ne pas faire de queue mais aussi que les gens aient des emplois stables, des salaires dignes, qu’il y ait des prix accessibles et que les gens puissent exercer leurs droits sociaux et économiques, etc…

Toutefois, ce qui est sûr c’est que tout cela est incompatible avec des points tels que l’élimination des garanties pour le travailleur et la travailleuse, garanties qui figurent dans la loi du travail qu’ils veulent supprimer. Ceci est incompatible avec l’élimination des prix justes et j’en passe. De sorte que, comme cela vient de se passer avec le conflit droite/bolivariens autour de l’interdiction de licenciement, nous ferons en temps réel le débat sur les modèles économiques et de société ; les gens devront choisir entre ceux qui garantissent leurs emplois, leurs salaires dignes et leurs droits et ceux qui prétendent qu’il faut les supprimer ; nous n’avons plus un affrontement qui porte sur le passé mais sur le présent et le futur. A présent, la droite doit nous expliquer comment elle va nous servir son « changement ».

Source : https://surversion.wordpress.com/2015/12/09/apuntes-para-una-lectura-desdramatizada-del-6-d/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Le Brésil, le Venezuela et la déshydratation de la droite médiatique en Amérique Latine

Par Eduardo Guimaraes (1)

Traduction : Venezuela Infos

Les journaux télévisés des grands médias brésiliens et du reste de l’Amérique latine ont franchi un pas de plus dans la démoralisation et la perte de crédibilité où ils ont sombré il y a une décennie pour s’y enfoncer chaque jour plus profondément.

Dès l’annonce de la mort du président vénézuélien Hugo Chávez, la grande presse brésilienne a été prise d’un irrationnel accès de rage et de rancœur.

De manière inexplicable, la virulence des JT brésiliens a redoublé alors que parler de quelqu’un qui vient de mourir devrait générer, sinon le respect, du moins une retenue prudente.

C’est le contraire qui s’est produit : l’«analyse» des JT – en particulier ceux de la chaîne Globo – dépeint le Venezuela de Chavez comme un pays sombrant dans le chaos, la pauvreté et la violence.

Imprudente, la presse privée ne semblait pas imaginer que des millions de vénézuéliens mettraient leurs versions en échec en descendant dans la rue et en manifestant leur émotion à la suite du décès d’un dirigeant aimé par la majorité écrasante de la population.

Je suppose que la plupart des téléspectateurs ont vu les scènes dont j’ai été moi-même témoin ces derniers jours montrant des personnes de classe moyenne peu politisée et qui, sauf exception, font encore confiance aux grands médias à propos de la politique, que ce soit sur le plan national ou international.

Beaucoup sont surpris par l’émotion et l’affection que les vénézuéliens vouent à un leader politique éternellement accusé de tous les maux imaginables par les médias brésiliens, latino-américains et européens.

La question qui revenait le plus souvent était : si Chavez était si mauvais, pourquoi son peuple montre-t-il tant de douleur à son départ?

Ce phénomène ne se produit pas seulement au Brésil. Comme je l’ai déjà mentionné, les grands médias internationaux ont également vendu l’histoire selon laquelle « Chavez a détruit le Venezuela en 14 ans de gouvernement», une idée qui entre en collision avec ce que nous voyons se produire dans le pays voisin.

Timidement, quelques «chroniqueurs» d’ici ou d’ailleurs tentent d’expliquer que les latinos sont ignorants et ne sont donc pas capables d’évaluer le degré de nuisance de Chavez.

Ceci, cependant, est un discours dangereux dans lequel seuls les extrémistes médiatiques de droite osent s’engager. Les plus modérés préfèrent l’insinuation.

Que le Venezuela a produit les plus grandes avancées sociales de la dernière décennie en Amérique latine, indiffère les «chroniqueurs», «éditorialistes» ou «journalistes» des grands médias du monde entier.

Ceux-ci s’accrochent aux  problèmes économiques que le pays a affrontés au moment de  la crise économique internationale, vu sa dépendance du commerce extérieur et l’exportation de pétrole. Mais, toujours, en occultant le fait que ces problèmes n’ont pas affecté ce peuple qui soutient Chavez et qui pleure désormais sa mémoire à cause de l’amélioration spectaculaire de leurs conditions de vie.

L’incohérence entre ce que disent les grands médias et la réalité ne se réduit cependant pas à cet épisode. Au Brésil, les médias viennent de subir une grave perte de crédibilité sur les questions économiques.

Jeudi dernier s’est écroulé le dernier des trois chevaux de bataille lancés par les médias à propos de  l’économie brésilienne entre la fin de l’an dernier et le début de 2013 : la production industrielle.

En janvier, l’industrie brésilienne, contrairement à toutes les prédictions des médias privés, a progressé de 2,5%. Peu de temps auparavant, ceux-ci avaient sonné l’alarme à propos d’un rationnement de l’énergie et d’une imminente flambée de l’inflation.

Le risque de rationnement, vendu comme information hautement probable, a disparu des news. Et l’inflation a connu une baisse due principalement à la baisse du prix de l’électricité.

Toutefois, pour utiliser une expression galvaudée, il semble que l’échec est monté à la tête de la droite médiatique. Plus ses fausses prédictions la décrédibilisent, plus elle récidive.

La croyance de la droite latino-américaine dans la stupidité populaire, devient messianique.

C’est ce qui explique pourquoi la droite politique et l’extrême-gauche qui lui sert de front auxiliaire chutent dans les suffrages au Brésil et ailleurs en Amérique latine (2), région qui avance aujourd’hui le plus, économiquement et socialement, dans un monde au bord de l’ abîme.

La droite économique semble ne rien comprendre. C’est en tout cas ce que démontrent ses « analyses » déconnectées de la réalité.

tv-globo

Incapable de se rendre compte que pour les peuples de la région il est hors de question que les avancées sociales soient considérées comme des faits secondaires, et que leurs soient préférés des critères économiques sans  influence directe sur leur vie, la droite médiatique se vautre dans un discours catastrophique.

Ici au Brésil, une telle baisse du PIB était l’objet de gros paris médiatiques, comme si quelque points de pourcentage en moins du PIB pouvait annuler la croissance de l’emploi et du revenu que l’on observe dans les pays gouvernés par le centre-gauche .

Au Brésil, cependant, le gouvernement Dilma a les coudées franches. Ils sont peu à parier sur les chances de l’opposition pour l’année à venir, même si certains éditorialistes se prennent à y rêver. Au Venezuela, l’opposition de droite travaille à perdre l’élection du successeur de M. Chavez.

Au Brésil, par ailleurs, le PSDB (social-démocrate) et le DEM (Centre-droit), les principaux partis d’opposition, se sont rapetissés de façon surprenante lors de la législature, même s’ils conservent les gouvernements de quelques états importants. Cependant, au siège des sociaux-démocrates, à São Paulo, les perspectives ne semblent guère prometteuses.

Sur le paragraphe précédent sont d’accord des analystes de médias membres du PSDB et du DEM. Parmi les journalistes liés organiquement au PSDB, la chroniqueuse de la Folha de Sao Paulo,  Eliane Cantanhede, est d’accord avec moi.

Il est facile de comprendre les causes de ce processus de déshydratation de la droite médiatique en Amérique latine. Celle-ci n’a d’autre discours que la «corruption» et nie tous les progrès que la région a connus au cours de la dernière décennie.

Au Brésil, en particulier, les discours de l’opposition-médiatique à propos des  progrès du pays est encore plus délirant parce qu’il oscille entre la négation des faits et, peu après, leur reconnaissance tout en les attribuant à Fernando Henrique Cardoso (3).

À ce stade, on observe même une campagne médiatique tendant à « ressusciter » FHC.

Lors de l’élection à la mairie de São Paulo en 2012, la campagne de José Serra avait d’abord compté sur la présence de l’ancien président sur le petit écran pour «adouber» le candidat du PSDB, mais très vite, les mauvais résultats de cette stratégie a mené à son abandon.

Jusqu’à aujourd’hui, plus de dix ans après la première élection de Lula, les grands médias n’ont pas réalisé que celui-ci est arrivé au pouvoir porté par la révolte face à la fraude électorale brésilienne pratiquée par FHC en 1998, une fraude avalisée par les médias.

Bien que les jeunes de vingt ans ou moins n’ont pas la mémoire du gouvernement Cardoso, les parents, grands-parents, amis et enseignants se souviennent très bien de l’état dans lequel se trouvait ce pays jusqu’en 2002 et savent très bien à quel point le Brésil a progressé dans la dernière décennie. Et ils transmettent cette connaissance aux jeunes.

Il n’y a pas aujourd’hui en Amérique latine, par conséquent, de projet politique de droite viable. Et même les aventures des coups d’État appuyés par beaucoup dans la région, comme dans les cas du Honduras et du Paraguay, ne sont guère prometteuses et découragent de nouvelles aventures de ce genre.

Prenons le cas du Venezuela: le  départ de Chavez de la scène politique n’a pas augmenté les chances de l’opposition. Il est donc inutile d’extraire un Chavez ou un Lula, parce que la conscience politique en Amérique latine a acquis sa propre dynamique.

Même les paris sur la criminalisation des dirigeants de centre-gauche semblent voués à l’échec.

Au Brésil, ceux qui croient que la campagne de criminalisation de Lula rapportera des dividendes politiques, se trompe. Considérée par les médias privés comme la seule chance de gagner en 2014, elle sera comprise comme un coup des riches contre les pauvres, ce qui fera élire Dilma encore plus facilement.

En résumé, ce qui est à la base de la construction de l’hégémonie du centre-gauche en Amérique latine est la distance abyssale qui sépare le peuple d’une droite médiatique qui veut revenir aux affaires tout en traitant les thèmes de l’emploi et des revenus comme des faits secondaires.

La droite médiatique est le plus grand électeur du centre-gauche latino-américaine. Si elle se montrait plus mesurée, si elle respectait davantage le peuple, il serait beaucoup plus difficile de la vaincre. L’arrogance de l’élite blanche et de ses médias en Amérique latine est son propre et son plus grand ennemi.

Source (portugais) : http://www.blogdacidadania.com.br/2013/03/em-guerra-com-os-fatos-imprensa-latina-se-desmoraliza-dia-apos-dia/

Notes

(1)  Journaliste, responsable du Blog de la Citoyenneté (http://www.blogdacidadania.com.br/), colaborateur du Centre d’Études des Médias Alternatifs Barão de Itararé (http://www.baraodeitarare.org.br/) . Voir http://www.tvt.org.br/blog/eduardo-guimaraes-o-unico-pais-governado-pela-midia
(2)  Bien que disant incarner les critiques des mouvements sociaux et du monde du travail, les candidats d’extrême-gauche obtiennent des scores très faibles en Amérique Latine. En Équateur Alberto Acosta a fait 3 % des voix (février 2013) ; au Venezuela, Orlando Chirinos (trotskiste) a fait 0,02 % (octobre 2012).
(3)  Fernando Henrique Cardoso, président social-démocrate du Brésil, a gouverné le pays pendant deux mandats successifs, de 1995 à 2002.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/10/le-bresil-le-venezuela-et-le-deshydratation-de-la-droite-mediatique-en-amerique-latine/

(Photos) Au Venezuela, les électeurs ont « confisqué » la démocratie, par Maurice Lemoine


par Maurice Lemoinejeudi 11 octobre 2012

Au pouvoir depuis l’élection de décembre 1998, le président Hugo Chávez paraît imbattable : c’est ce qu’affirment tous les sondages depuis le début de la campagne électorale. Certains des instituts les plus connus — Grupo de Investigación Social Siglo XXI (proche du pouvoir), Instituto Venezolano de Datos (IVAD), International Consulting Services, Datanalisis — donnent au chef de l’Etat en quête d’un nouveau mandat entre dix et dix-huit points d’avance sur son principal adversaire Henrique Capriles Radonski. Pourtant, curieusement, alors que le jour du scrutin se rapproche, et que rien ne semble justifier un tel revirement, quelques officines, s’abstenant de révéler la fiche technique et la méthodologie utilisées dans leurs enquêtes, parlent d’« égalité » (Varianzas) ou vont même jusqu’à promettre la victoire au représentant de l’opposition (Institut Hernández Hercón). Dès le 7 août, sans avancer d’éléments tangibles, M. Capriles avait assuré qu’il faisait la course en tête, que son avantage augmentait et qu’il gagnerait la présidentielle avec un écart conséquent.

Le camp bolivarien continuant néanmoins à envisager sa permanence au pouvoir, le quotidien d’opposition El Universal, le 25 septembre, sonne le tocsin dans un article signé Yon Goicoechea : « Chávez a des partisans et Capriles en a encore plus. Les effets politiques de l’élection du 7 octobre ne seront pas déterminés par le fait, aujourd’hui connu, que Henrique gagnera cette confrontation. (…) Si le CNE [Conseil national électoral] commet une fraude, ce qui suivra sera horrible. En quelques minutes, les rues du centre de Caracas se rempliront de gens célébrant le triomphe de Chávez. De l’autre côté de la ville, Capriles tiendra une conférence de presse et convoquera les Vénézuéliens dans la rue. En quelques heures, on aura deux masses humaines opposées et radicalisées dans chaque ville du Venezuela. Le 7 octobre sera un défi pour les Forces armées nationales, car la sécurité sera sérieusement compromise. » En clair : comme à l’occasion de chaque scrutin, la droite entonne le grand air de « la fraude ».

On se souviendra que le 16 août 2004, au lendemain du référendum révocatoire largement gagné par M. Chávez, le dirigeant d’Action démocratique (AD) Henry Ramos Allup avait contesté ce triomphe et promis d’apporter les preuves de la falsification des résultats. Huit années ont passé. Si M. Ramos Allup a eu l’insigne honneur d’être récemment élu vice-président de l’Internationale socialiste (4), on attend toujours les preuves en question…

Une gauche… de gauche

Quatorze ans de « chavisme » ont profondément transformé le Venezuela. A la différence de ce qui se passait sous les gouvernements précédents, une grande part de la rente pétrolière a été utilisée pour financer la politique sociale. Les humbles (nombreux) qui crient « Viva Chávez ! » se réfèrent sans doute aux millions de personnes qui, chaque jour, accourent dans les différents programmes — Mercal, Pdval, Bicentenario, Farmapatría — où ils peuvent acheter les produits de première nécessité à prix subventionnés. Les jeunes qui s’enthousiasment — « Chávez va gagner ! » — songent d’évidence à la politique d’inclusion et d’éducation menée à tous les niveaux, aux livres et aux ordinateurs (les canaimitas) gratuits qui leur sont distribués. Les vieux qui se vêtent de t-shirts rouges, le font probablement parce que les 200 000 retraités touchant une pension à la fin de la IVe république ont fait des petits et sont devenus 2 300 000 aujourd’hui. Quand les mères de familles parlent avec émotion du « comandante », c’est parce que les différentes « missions » mises en place leur ont donné accès à la santé, c’est parce que deux millions d’entre elles et de leurs proches bénéficient désormais du régime de la sécurité sociale. Que les mal logés prennent parti n’a rien de surprenant non plus : la Grande mission logement Venezuela, certes trop tardivement créée, a bâti des dizaines de milliers d’habitations depuis sa naissance voici dix-huit mois et entend continuer à les multiplier. Depuis leurs coopératives, les paysans aussi lèvent le poing : grâce à la réforme agraire, le pays est passé de 17 160 577 tonnes d’aliments produits en 1998 à 24 686 018 tonnes en 2010, soit une augmentation de 44 % (ce qui n’a rien d’exceptionnel, mais n’en représente pas moins une sérieuse progression). Allons à l’essentiel : malgré les erreurs ou les échecs (en particulier en matière de sécurité), la pauvreté a régressé entre 2002 et 2010, passant de 48,6 % a 27,8 %, tandis que l’extrême pauvreté suivait la même courbe — de 22,2 % a 10,7 % (5). Le Venezuela affiche par ailleurs le niveau d’inégalités le plus faible de la région : l’antithèse du néolibéralisme sauvage qui étrangle les Européens.

Une droite… de gauche aussi !

Face à un tel bilan, aucun opposant ne peut espérer l’emporter en affirmant représenter « la droite » (les souvenirs du passé hantent encore pas mal de Vénézuéliens). C’est donc en homme de « centre gauche », en admirateur du social démocrate espagnol Felipe González ou des chefs d’Etat brésiliens Fernando Henrique Cardoso, Inãcio Lula da Silva et Dilma Roussef que M. Capriles Radonski se lance à l’assaut du « castro-chavisme ». De quoi éclater de rire ! D’ailleurs l’ex-président Lula ne s’y trompe pas qui, dans une vidéo diffusée lors de la cérémonie de clôture du Forum de São Paulo (6), le 6 juillet, à Caracas, appuie sans équivoque M. Chavez : « Ta victoire sera notre victoire. »Dans cette partie du monde, on connaît la trajectoire de M. Capriles Radonski.

Issu d’une des familles les plus riches du pays, celui-ci a milité dans l’organisation d’extrême droite Tradition, famille et propriété, fondée par un illuminé brésilien, Plinio Correa de Oliveira, qui prétendait recevoir des messages célestes de la Vierge de Fatima, a frayé avec l’un des deux grands partis traditionnels, le Copei, avant de fonder, avec la droite dure, Primero Justicia (Justice d’abord). Sa participation au coup d’Etat du 11 avril 2002, à l’assaut contre l’ambassade cubaine (le 12 avril) et à la tentative de déstabilisation économique de décembre 2002-janvier 2003 sont ici autant présents dans les esprits que sa carrière de député, puis de maire du quartier chic de Baruta, à Caracas, puis de gouverneur de l’Etat de Miranda depuis 2008. Toutefois, il est jeune, il est beau, il sent bon le renouveau ; le voilà donc de centre gauche. C’est que, entre deux blocs « durs », irréductibles et inconditionnels, de taille presque similaire — celui des partisans de la révolution bolivarienne et celui d’une droite prête à élire n’importe qui pourvu qu’il les « débarrasse de Chávez » —, existe une frange d’indécis, voire de déçus relatifs du « chavisme » qu’il s’agit de faire basculer à droite par le charme d’un discours modéré, exempt de radicalisme et d’agressivité.

Le « paquetazo »

C’est au terme d’une primaire organisée le 12 février par la Mesa de Unidad Democrática (Table d’unité démocratique [MUD] ; coalition d’une vingtaine de partis) que M. Capriles Radonski, choisi par 62,5 % des trois millions de votants, est devenu le candidat unique de l’opposition. Toutefois, cette primaire a laissé quelques traces d’amertume et un malaise certain au sein des vieux partis traditionnels — Copei et AD —, le scrutin ayant été entaché de quelques « anomalies », particulièrement dans l’Etat de Miranda. Après avoir hésité à provoquer une crise, les mécontents sont rentrés dans le rang pour ne pas se suicider politiquement en « cassant » la droite à la veille de l’élection.

Mais c’est un problème d’une toute autre ampleur qui va provoquer un mal de tête tout puissant à M. Capriles Radonski. Au sein de son camp, les désertions commencent à se multiplier lorsqu’est révélé le programme commun de gouvernement, un document occulte, élaboré par les conseillers de la MUD et signé par les cinq participants aux primaires. Sans jamais avoir été mentionné, ni par le candidat ni par les dirigeants de l’opposition, ce programme à mettre en application en cas de victoire a tout des hideux plans d’ajustement structurel du passé et remet en cause l’ensemble des acquis de la révolution !

Rendu public par le jeune chercheur français Romain Mingus (7), ce« paquetazo » (paquet de mesures) repose sur le triptyque « décentralisation-autonomie-privatisations ». Une décentralisation« qui veut transformer le Venezuela en vingt-trois féodalités ayant la liberté de décider des politiques de santé, d’éducation, d’énergie, d’environnement, de transports, etc. (8» Une autonomie ayant pour objet de refaire de la compagnie pétrolière PDVSA un Etat dans l’Etat, exempté de toute responsabilité sociale, et de la Banque centrale du Venezuela (BCV) une entité échappant au pouvoir politique. Le texte prévoit une élimination des « missions » si chères aux plus pauvres, mais qui représentent « une lourde charge fiscale », la fin des subventions agricoles, le gel des retraites et des augmentations de salaire, l’augmentation progressive des tarifs de l’électricité, de l’eau, du métro, du téléphone et des autres services subventionnés par le gouvernement. Tout est écrit noir sur blanc. Tandis que le député William Ojeda est expulsé de son parti, Un Nuevo Tiempo (Un nouveau temps), pour avoir dénoncé le danger de ce « paquetazo » néolibéral, d’autres dirigeants, comme David de Lima (ex-gouverneur d’Anzoátegui) ou l’avocat constitutionnaliste Hermann Escarrá sautent dans les canots de sauvetage et abandonnent le navire de l’opposition. En revanche, les trois partis membres de l’Internationale socialiste — AD, Podemos et Alianza Bravo Pueblo — ne pipent mot. Quant à M. Capriles Radonski, pris la main dans le pot de confiture, il nie — centre gauche oblige — avoir signé ce document. Sans convaincre personne, évidemment.

La plus grande marche du monde

Le 30 septembre, la bataille se déplace sur le terrain des symboles. Démonstration de force, une très imposante marche de l’opposition emplit en totalité l’Avenue Bolivar (l’équivalent des Champs-Elysées parisiens). Tandis que, dans une atmosphère de kermesse, les vendeurs à la sauvette font leur miel en proposant rafraîchissements, sandwichs et drapeaux vénézuéliens, cette foule de plusieurs centaines de milliers de personnes, de peau majoritairement très blanche, ovationne son candidat et crie ses certitudes : « Chávez, mon ami, il ne te reste plus qu’une semaine ! » « Ça se voit, ça se sent, Capriles président ! »

« Je crois que c’est sans aucun doute la plus grande concentration de personnes dans l’histoire de Caracas », leur lance leur candidat, sous les acclamations. Dès le lendemain, les médias privés — qui, d’après certains fantaisistes, n’existent plus ! — s’enthousiasment, relaient et amplifient le message, annonçant qu’après cette manifestation, « la plus importante qu’on ait jamais vue », l’histoire de l’Amérique latine ne sera plus la même. Un discours récurrent, dans la bouche ou sous la plume des mêmes, lors de chaque élection, depuis 2002.

La prise de Caracas

Infatigable (selon l’adjectif repris en boucle par l’ensemble des médias), M. Capriles Radonski a visité en deux mois plus de trois cents villes et villages — « parce qu’il n’y avait jamais mis les pieds ! », gouaillent les chavistes. Le président en exercice, lui, du fait de son état de santé, en a fait beaucoup moins. C’est le 30 juin 2011 qu’il a annoncé au pays avoir été opéré d’une tumeur maligne à l’abdomen et, lorsqu’a commencé la campagne, il terminait son second traitement (une radiothérapie). « Il s’est préservé le plus possible, confie l’un de ses proches, pour pouvoir affronter la durée. » Placé dans une situation très favorable par les résultats visibles de sa politique sociale, il a géré cet avantage sans s’exposer intensément en public — ce qui a fait jaser ceux qui, jusque-là, lui reprochaient une trop grande présence — et en se concentrant sur les priorités.

Le 1er octobre néanmoins, à une semaine du scrutin, il sort de sa réserve et entreprend une dernière ligne droite baptisée « De Sabaneta à Miraflores » (Sabaneta étant son village natal et Miraflores le palais présidentiel). Pour compenser ce qu’il n’a pu faire auparavant, il visite deux ou trois Etats par jour : le 1er octobre, Barinas, Cojedes et Portuguesa ; le 2, Lara et Yaracuy ; le 3, Carabobo et Aragua. Une constante revient dans les discours prononcés par un homme apparemment en forme et qui a retrouvé toute sa pugnacité : « Je veux, pour la prochaine période, donner davantage de pouvoir au peuple, pour que lui-même solutionne ses problèmes » (le 3 octobre, à Valencia). Et aussi : « Nous devons gagner avec une majorité écrasante » (sous entendu : pour donner un signal très fort à la droite de la droite et éviter toute contestation des résultats).

Comme il se doit, la clôture de campagne a lieu à Caracas. A l’évocation de « la plus grande marche du monde » de l’opposition ont répondu des haussements d’épaules narquois : « L’Avenue Bolivar ? On l’a déjà remplie plusieurs fois… On va faire beaucoup mieux ! » Cette fois, on occupera les sept principales avenues du centre de la ville — Urdaneta, Lecuna, Baralt, Universidad, Fuerzas Armadas, México, Bolivar. Objectif annoncé : cinq cent mille militants.

Ce 4 octobre, effectivement, « l’avalanche patriotique » s’abat sur la capitale (impossible à dénombrer avec précision, pas plus d’ailleurs que celles des opposants). Tandis que, dans une atmosphère de kermesse, les (mêmes) camelots font leur miel en vendant rafraîchissements, sandwichs, T-shirts, casquettes et symboles bolivariens, une marée rouge que ne parvient même pas à décourager la pluie diluvienne qui s’abat brutalement pendant deux longues heures « prend Caracas » au sens propre et au sens figuré. L’enthousiasme n’a de pair que la motivation et, sous les formes les plus diverses — affiches, pancartes, calicots, drapeaux, etc. —, tous les ingrédients de la révolution bolivarienne sont présents : le libertador Simón Bolivar, lecommandante, Hugo Chávez, ainsi que les « missions » et programmes sociaux. Quand l’imaginaire, la volonté et le concret sont en accord, l’un ne s’ajoute pas aux autres, mais les multiplie. Beaucoup trop d’observateurs octroient toute la dynamique de la « révolution bolivarienne » au seul charisme (bien réel) du leader en reléguant « le peuple » au rôle de simple spectateur, ou, pire encore, de marée aveugle, prisonnière de l’émotionnel et de l’irrationnel. Il n’en est rien. Même si une relation affective étonnante les lie à leur comandante, les Vénézuéliens — ou pour le moins ceux qui jusque-là avaient été niés et oubliés — ont, depuis 1998, à travers une démocratie qui se veut participative, pris leur destin et celui du pays en main. Même si beaucoup reste à faire, nul n’en disconvient, à commencer par le président.

Si ce dernier est aussi populaire, c’est parce qu’il est le premier à critiquer les faiblesses du gouvernement, des députés, ou à prendre ses distances avec les gouverneurs du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) souvent très contestés par les militants. En effet, si personne, dans le camp bolivarien, ne remet en question la volonté politique et la direction du mouvement, beaucoup en critiquent le manque d’efficacité — ce qu’exploite, et c’est normal, l’opposition. Mais, en tout état de cause, le lendemain de la « prise de Caracas », ce type d’analyse politique n’est pas la préoccupation première du quotidien El Universalqui, après avoir porté aux nues la « somptueuse » manifestation de l’opposition, se déchaîne contre celle des bolivariens : « Anarchie et abus de pouvoir ont régné hier dans les rues de Caracas du fait de la fermeture des sept avenues principales durant toute la journée, en raison de l’acte de campagne du président Hugo Chávez, qui s’est converti en un cauchemar pour les caraqueños accourus à leurs postes de travail dans le centre. »

La dernière ligne droite

Dans un entretien accordé à la chaine Venevisión, le 2 octobre, M. Capriles Radonski, nerveux, agité, sourire fabriqué aux lèvres, taille en pièces la gestion du chef de l’Etat sortant. « Il prétend avoir construit vingt nouveaux hôpitaux… On ne sait même pas si c’est vrai ! Il faudrait vérifier… » (à cinq jours du scrutin, il serait en effet temps de se livrer à une enquête aussi compliquée pour découvrir que… c’est vrai !). La veille, il a annoncé que, dès sa prise de pouvoir, il se réunira avec le président cubain Raúl Castro pour revoir les accords qui, en échange de pétrole, permettent au Venezuela de bénéficier de l’assistance de l’île en matière de santé, de sport et d’éducation.

Nul ne l’ignore, le résultat de ce scrutin concerne bien plus que le seul Venezuela. Un retour de la droite au pouvoir à Caracas porterait un coup très dur à la dynamique qui voit l’Amérique latine s’émanciper des politiques impérialistes des Etats-Unis et… de l’Union européenne, et choisir son propre chemin. Les rumeurs de l’ahurissante campagne médiatico-politique qui se déchaîne à l’étranger, en particulier en Espagne et en France, contre le président Chávez, parviennent en effet jusqu’à Caracas et laissent pantois (voir l’encadré). Le « socialisme du XXIe siècle » inquiète décidément beaucoup. Pourtant, le camp du président sortant demeure serein : « On connaît nos forces, nos faiblesses, confie le vice-ministre des affaires étrangères Temir Porras,ainsi quela réalité politique du pays. Malgré tout ce chahut, on va gagner. » 

Dans son dernier entretien accordé, le 5 octobre, à la télévision publique Venezola de Televisión (VTV), depuis le palais présidentiel de Miraflores, M. Chávez, après avoir admis que « l’une des principales failles de la révolution bolivarienne est le manque de suivi » des réformes, et qu’il entend y remédier, précise que jamais il ne renoncera à la bannière du socialisme. Un socialisme rénové, reposant sur une souveraineté définitive, irréversible, sur l’exploitation des ressources naturelles, la consolidation de la doctrine militaire (9), l’approfondissement de la démocratie, la participation populaire, une politique d’industrialisation reposant sur une économie mixte, avec un secteur privé national et transnational, mais sous le contrôle de l’Etat — c’est-à-dire, s’esclaffe M. Porras, « que le mythe du castro-communisme autocratique s’effondre totalement ».

Pourtant, les observateurs supputent, s’interrogent, se grattent le front. La campagne médiatique internationale, avec ses formules toutes faites — « populisme », « autoritarisme », « désastre économique », « fraude possible », « confiscation de la démocratie » — recoupe de trop près les éléments de langage de l’opposition (un véritable copier-coller) pour que ne s’installe pas une certaine appréhension. Certes, le 15 septembre, l’argentin Carlos Álvarez, chef de la Mission d’observation électorale de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) (10), a déclaré : « Il est intéressant de souligner un élément que très peu connaissent, je parle surtout de ceux qui analysent la réalité depuis la désinformation ou les préjugés, c’est que le Venezuela possède aujourd’hui un des systèmes électoraux les plus vigoureux et les plus avancés technologiquement de l’Amérique Latine, ce qui garantit la transparence, le contrôle et la surveillance du scrutin (11). » Certes, le 5 octobre, il persiste, signe, et (message subliminal à destination de l’Union européenne et des Etats-Unis) précise que cette confrontation électorale offre l’occasion de démontrer que les pays de la région sont capables d’organiser et de garantir la transparence des élections. La semaine précédente, l’ancien président américain James Carter, dirigeant du centre éponyme, a déclaré : « En réalité, sur les quatre-vingt-douze élections dont nous avons surveillé le déroulement, je dirais que le processus électoral du Venezuela est le meilleur du monde. (12»

Il n’en demeure pas moins que, à l’instar de Rafael Poleo, directeur du quotidien El Nuevo País, qui écrit « ignorer que le gouvernement prépare une fraude est une idiotie (13) », l’opposition ne cesse de mettre en cause l’impartialité du CNE et M. Capriles Radonski, chaque fois qu’on le lui demande, se refuse à préciser si, dans l’hypothèse où ils lui seraient défavorables, il acceptera les résultats. De quoi provoquer, dans ce pays qui a déjà connu un coup d’Etat (manqué) et une tentative de déstabilisation économique (également ratée, mais dévastatrice pour le pays) l’émergence d’une inquiétude. Nul ne doute que, si au jour J, leurs dirigeants claquent dans leurs doigts, les électeurs de droite, bombardés depuis des mois par la thèse de la manipulation du vote, mis en condition, et donc convaincus, descendront dans la rue. Le lendemain du scrutin, « si Chávez gagne », Caracas s’éveillera-t-elle dans les lumières bleues des gyrophares et la furie des émeutiers ?

L’entourage du président n’en demeure pas moins serein. Séquelle des primaires, il existe une certaine dissidence au sein de l’opposition. Des éléments de la vieille sociale démocratie, quelques démocrates chrétiens, des dirigeants d’Un Nuevo Tiempo qui ont intégré l’idée de la défaite, savent que M . Capriles Radonski sera battu et qui, par ailleurs, haïssent les « princes caraqueños » qu’il représente, ont discrètement fait savoir qu’ils accepteraient le verdict des urnes. Que M. Capriles perde ! Eux attendent le 8 octobre pour commencer à reconstruire l’opposition selon leurs vues. D’autre part, les déclarations d’Unasur et des observateurs indépendants ne laissent guère d’espace pour dénoncer une fraude avec un minimum de crédibilité. Qu’on y rajoute que tous les dirigeants de droite ne sont pas partants pour se lancer dans une « aventure » insurrectionnelle, à l’image de celles qui ont déjà échoué : pour les bolivariens, si M. Chávez gagne avec une avance suffisante, « l’affaire est pliée ».

Un certain 7 octobre

Très tôt — « comme l’a dit notre comandante » — bien avant l’ouverture du scrutin, des files interminables s’étirent devant les bureaux de vote des quartiers populaires. Aucune angoisse, on discute, on s’amuse — « C’est un jour important ! » — « Important ? N’exagère pas ! Le jour important c’est le 11… Le championnat de baseball recommence ! » —, on s’installe avec parapluies (pour se protéger… du soleil) chaises pliantes et provisions car, vu l’affluence exceptionnelle, l’attente sera longue (80,9 % de participation).

Même si elle n’en fait pas un usage intensif et permanent, l’espèce humaine se caractérise par une certaine rationalité : lorsque, à 22 h 05, la présidente du CNE Tibisay Lucena annonce la victoire de M. Chávez, son adversaire reconnaît immédiatement son échec. Avec 54,42 % des voix et quasiment dix points d’avance sur le candidat de l’opposition (44,97 %), le président en exercice repart pour un nouveau de mandat de six ans.

La défaite a au moins trois visages : celui de la droite vénézuélienne et latino-américaine ; celui des Etats-Unis ; celui des médias dominants nationaux et internationaux, qui vont devoir se contorsionner pour expliquer à leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs comment celui qu’ils ont présenté comme un caudillo populiste, inefficace, archaïque et autoritaire, l’a une nouvelle fois emporté. On peut leur faire confiance pour trouver une explication — du genre : « Au Venezuela, les électeurs ont confisqué la démocratie ».

Campagne électorale à Paris…

Le 1er octobre, la revue Building et l’association Dialogo por Venezuela, Justicia y Democracia organisaient à Paris une conférence consacrée aux « Enjeux des élections présidentielles au Venezuela ». Invités à s’exprimer, la chercheuse Renée Fregosi (membre de l’Internationale socialiste), la sociologue Mercedes Vivas, le chroniqueur d’Europe 1 Alexandre Adler (14) et le député européen d’Europe-Ecologie-Les Verts Daniel Cohn-Bendit (dans l’impossibilité de se déplacer, ce dernier avait enregistré un message vidéo « pour dire tout le mal qu[‘il] pense de Chávez »). Au fil de leurs exposés — qui présentaient le Venezuela comme une dictature (bien que« pas classique ») et M. Chávez comme un personnage « grotesque » et« dégoûtant » —, les intervenants insistèrent sur l’angoisse qui les travaillait (et dont l’exposé semblait fournir sa véritable raison d’être à la soirée) : la probabilité d’une guerre civile déclenchée par le camp chaviste en cas de victoire de M. Capriles. Près d’une heure et demie et quatre interventions plus tard, le clou n’avait semble-t-il pas été suffisamment enfoncé. Une personne visiblement proche des organisateurs se leva donc, depuis la salle, pour poser la question qui lui brûlait les lèvres : « A-t-on envisagé le fait que le Venezuela puisse sombrer dans un guerre civile si M. Capriles l’emportait ? » Réaction du modérateur de la soirée : « Voilà une question très intéressante ! »

R.L.

(1) Chiffres alors que 97,65 % des votes avaient été décomptés. Mme Reina Sequera obtient 0,47 % des suffrages, M. Luis Reyes 0,05 %, Mme Maria Bolivar 0,04 % et M. Orlando Chirino 0,02 %.

(2) Lire Renaud Lambert, «  Législatives au Venezuela, une défaite à l’envers  », La valise diplomatique, 1er octobre 2010.

(3) Parfois au prix d’erreurs factuelles grossières, comme au journal télévisé de France 2, le 3 octobre 2012 : lire Nils Solari, «  Venezuela : France 2 se plante et se corrige… un peu  », 11 octobre 2012, Acrimed.org.

(4) Lire Maurice Lemoine, «  Internationale socialiste ou les Pieds Nickelés en Amérique latine  », Le Monde diplomatique, janvier 2012.

(5) Commission économique pour l’Amérique latine (Cepal), «  Panorama Social de América Latina 2011  », Santiago (Chili), 2012.

(6) Organisation regroupant toute la gauche latino-américaine.

(7) Romain Mingus, «  El Nuevo Paquetazo  » (PDF).

(8Ibid.

(9) La doctrine militaire vénézuélienne repose sur la préparation à une guerre asymétrique pour repousser une éventuelle agression.

(10) Organisation qui rassemble les douze pays de l’Amérique du Sud.

(12) «  Carter affirme que le processus électoral du Venezuela est le “meilleur du monde”  », Business Wire, Agence France Presse, 22 septembre 2012.

(13El Nuevo Herald, Miami, 7 août 2012.

(14) Lire Mathias Reymond, «  Alexandre Adler, portrait d’un omniscient  », Le Monde diplomatique, juin 2006.

Source de cet article : http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2012-10-11-Venezuela

PORTFOLIO PHOTOGRAPHIQUE

Élections au Venezuela

http://www.medelu.org/Elections-au-Venezuela

Photos de Maurice Lemoine ©

MANIFESTATION DU JEUDI 4 OCTOBRE À CARACAS

Samuel Pinheiro Guimarães* : États-Unis, Venezuela, Paraguay et médias mondiaux : 26 notes pour comprendre la bataille actuelle.

Samuel Guimaraes

*Samuel Pinheiro Guimarães est diplomate brésilien et professeur à l’Institut Rio Branco. Ex- coordinateur du Mercosur. Master en Économie de la Boston University, Secrétaire Général des Relations Extérieures du Brésil (2003-2009). Auteur de nombreux ouvrages tels que “Stratégies: l’Inde et le Brésil »  (org.), Brasilia, IPRI (Institut de Recherches sur les Relations extérieures),1998, ou “Regards brésiliens sur la politique extérieure de l’Afrique du Sud », Brasilia, (IPRI),2000.

1. On ne peut comprendre les péripéties de la politique sud-américaine sans prendre en compte la politique des États-Unis envers l’Amérique du Sud. Les États-Unis restent l’acteur politique principal en Amérique du Sud et nous devons commencer par la description de ses objectifs.

2. En Amérique du Sud, l’objectif stratégique central des États-Unis – qui malgré leur affaiblissement restent la plus grande puissance politique, militaire, économique et culturelle du monde – est d’incorporer tous les pays de la région à son économie. Cette incorporation économique mène nécessairement à un alignement politique des pays les plus pauvres sur les États-Unis dans les négociations et dans les crises internationales.

3. L’instrument tactique nord-américain pour atteindre cet objectif consiste à promouvoir l’adoption légale, par les pays d’Amérique du Sud, de normes de libéralisation la plus large possible du commerce, des finances et des investissements, des services et de “protection” de la propriété intellectuelle à travers la négociation d’accords sur les plans régional et bilatéral.

4. Il s’agit d’un objectif stratégique historique et permanent. Une de ses premières manifestations a eu lieu en 1889 lors de la 1ère Conférence  Internationale Américaine organisée à Washington, lorsque les États-Unis, qui étaient la première puissance industrielle du monde, proposèrent la négociation d’un accord de libre commerce pour les Amériques et l’adoption, par tous les pays de la région, d’une seule et même monnaie : le dolllar.

5. D’autres moments-clefs de cette stratégie furent l’accord de libre commerce entre États-Unis et Canada; le NAFTA (Zone de Libre Commerce de l’Amérique du Nord, incluant en plus du Canada, le Mexique); la proposition de création d’une Zone de Libre Commerce des Amériques –l’ALCA;  et finalement les accords bilatéraux avec le Chili, le Pérou, la Colombie et les pays d’Amérique Centrale.

6. Dans ce contexte hémisphérique, le principal objectif nord-américain est d’incorporer le Brésil et l’Argentine, qui sont les deux principales économies industrielles de l’Amérique du Sud, à ce grand “ensemble” de zones de libre commerce bilatérales, où les règles relatives au mouvement de capitaux, aux investissements étrangers, à la défense commerciale, aux relations entre investisseurs étrangers et États seraient non seulement identiques mais autoriseraient la pleine liberté d’action pour les méga-entreprises multinationales, réduisant au minimum la capacité des états nationaux à promouvoir le développement, même capitaliste, de leurs sociétés et de protéger et de développer leurs entreprises (et leurs capitaux nationaux) et leur force de travail.

7. L’existence du Mercosur, dont la prémisse consiste à donner la préférence au sein de son marché aux entreprises (nationales ou étrangères) installées dans les territoires de l’Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay par rapport aux entreprises situées hors de ce territoire, et qui veut s’étendre dans le but de construire une zone économique commune, est incompatible avec l’objectif nord-américain de libéralisation générale du commerce des biens, des services, des capitaux, etc., qui bénéficie à ses méga-entreprises, naturellement beaucoup plus puissantes que les entreprises sud-américaines.

8. D’autre part, un objectif (politique et économique) vital pour les États-Unis est d’assurer l’approvisionnement énergétique de son économie, qui importe 11 millions de barils de pétrole par jour dont 20% en provenance du Golfe Persique – zone d’instabilité extraordinaire, de turbulences et de conflit.

9. Les entreprises nord-américaines ont été responsables du développement du secteur pétrolifère au Venezuela à partir de la décennie de 1920. D’un côté le Venezuela approvisionnait traditionnellement les États-Unis en pétrole, de l’autre il importait les équipements pour l’industrie pétrolière et les biens de consommation pour sa population, aliments y compris.

10. L’élection de Hugo Chávez en 1998 et ses décisions de réorienter la politique extérieure (économique et politique) du Venezuela en direction de l’Amérique du Sud (principalement mais non exclusivement en direction du Brésil) ainsi que de construire l’infrastructure et de diversifier l’économie agricole industrielle du pays ont brisé la profonde dépendance du Venezuela vis-à-vis des États-Unis.

11. Cette décision vénézuélienne, qui affecte frontalement l’objectif stratégique de la politique extérieure nord-américaine de garantir l’accès aux sources d’énergie proches et sûres, est devenue encore plus importante à partir du moment où le Venezuela est devenu le pays doté des plus importantes réserves de pétrole et au moment où la situation au Proche-Orient est devenue de plus en plus volatile.

12. Dès lors s’est déclenchée une campagne mondiale et régionale des médias contre le président Chávez et le Venezuela, cherchant à le sataniser et à le caractériser comme dictateur, autoritaire, ennemi de la liberté de la presse, populiste, démagogue, etc… Le Venezuela, selon les médias, ne serait pas une démocratie. Les médias ont créé une “théorie” selon laquelle bien qu’un président soit élu démocratiquement, le fait qu’il ne  “gouverne pas démocratiquement” en ferait un dictateur et que par conséquent on peut le renverser. De fait il y a déjà eu un coup d’État au Venezuela en 2002 et les premiers dirigeants à reconnaître le “gouvernement” surgi de ce coup d’État furent George Walker Bush et José María Aznar.

13. À mesure que le Président Chávez a commencé à diversifier ses exportations de pétrole, notamment vers la Chine, a substitué la Russie dans l’approvisionnement énergétique de Cuba et a commencé à appuyer les gouvernements progressistes élus démocratiquement tels que ceux de la Bolivie et de l’Équateur, décidés à affronter les oligarchies de la richesse et du pouvoir, les attaques ont redoublé, orchestrées par les médias de la région (et du monde entier).

14. Cela a eu lieu malgré le fait qu’il n’y avait aucun doute sur la légitimité démocratique du Président Chávez, qui à partir de 1998 s’est soumis à douze élections, toutes libres et légitimées par les observateurs internationaux, parmi lesquels le Centre Carter, l’ONU et l’OEA.

15. En 2001, le Venezuela a présenté pour la première fois sa candidature au Mercosur. En 2006, au terme des négociations techniques, le protocole d’adhésion du Venezuela fut signé par les Président Chávez, Lula, Kirchner, Tabaré et Nicanor Duarte du Paraguay – membre du Parti Colorado. Débuta alors le processus d’approbation de l’entrée du Venezuela par les congrès des quatre pays, sous le feu nourri de la presse conservatrice, préoccupée par le “futur” du Mercosur qui, sous l’influence de Chávez, pourrait, selon elle, “nuire” aux négociations internationales du bloc, etc. Cette même presse qui habituellement critiquait  le Mercosur et qui défendait la signature d’accords de libre commerce avec les États-Unis, avec l’Union Européenne, etc… si possible de manière bilatérale et qui considérait l’existence du Mercosur comme un obstacle à la pleine insertion des pays du bloc dans l’économie mondiale, commença à se préoccuper pour la “survie” du bloc.

16. Approuvée par les Congrès de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay, l’entrée du Venezuela commença à dépendre du Sénat paraguayen dominé par les partis conservateurs représentants des oligarchies rurales et du “commerce informel”, qui commença à exercer un pouvoir de veto, influencé en partie par son opposition permanente au Président Fernando Lugo, contre lequel ces partis ont lancé 23 procédures d’ « impeachment » à partir de sa prise de fonctions en 2008.

17. L’entrée du Venezuela dans le Mercosur avait quatre conséquences :

– rendre difficile l’“éjection” du Président Chavez à travers un coup d’État;

– empêcher l’éventuelle réincorporation du Venezuela et de son énorme potentiel économique et énergétique à l’économie nord-américaine;

– fortifier le Mercosur et le rendre encore plus attractif pour d’autres candidats à l’adhésion parmi les pays de l’Amérique du Sud;

– rendre plus difficile le projet permanent des États-Unis de créer une zone de libre commerce en Amérique Latine, qu’ils mettent actuellement en oeuvre à travers la possible “fusion” d’accords bilatéraux de commerce, dont l’accord de « l’Alliance du Pacifique » est un exemple.

18. Dès lors, le refus du Sénat paraguayen et l’approbation de l’entrée du Venezuela au Mercosur devenaient une question stratégique fondamentale pour la politique nord-américaine en Amérique du Sud.

19. Les dirigeants du Parti Colorado, au pouvoir au Paraguay depuis soixante ans et jusqu’à l’élection de Lugo, et ceux du Parti Libéral qui participait au gouvernement de Lugo, avaient sans doute imaginé que les sanctions contre le Paraguay à la suite de l’“impeachment” de Lugo seraient principalement politiques et non économiques, se limitant à suspendre la participation du Paraguay aux réunions des présidents et des ministres du bloc régional.

Sur la base de cette évaluation, ils ont mené le coup d’État. D’abord le Parti Libéral a quitté le gouvernement et s’est rallié au Parti Colorado et à l’Union Nationale des Citoyens Éthiques – UNACE.  Fut ensuite approuvée, lors d’une session parlementaire, une résolution consacrant un rite super-sommaire d’“impeachment”.

De cette manière, ils ont passé outre à l’article 17 de la Constitution paraguayenne qui détermine que “dans le processus pénal ou dans tout autre pouvant entraîner une peine ou une sanction, toute personne a le droit de disposer des copies, des moyens et des délais indispensables à la présentation de sa défense, et de pouvoir offrir, pratiquer, contrôler et contester des preuves”, ainsi qu’à l’article 16 qui affirme que le droit des personnes à la défense est inviolable.

20. En 2003, le processus d’“impeachment” contre le Président  Macchi, qui ne fut pas approuvé, dura près de 3 mois. Le processus contre Fernando Lugo fut entamé et conclu en près de 36 heures. Le recours constitutionnel présenté par le Présidente Lugo devant la Cour Suprême de Justice du Paraguay ne fut même pas examiné et fut rejeté in limine.

21. Le processus d’“impeachment” du Président Fernando Lugo fut considéré comme un coup d’État par tous les États d’Amérique du Sud et, en accord avec la Charte Démocratique du Mercosur, le Paraguay fut suspendu de l’UNASUR et du Mercosur, sans que les néo-golpistes ne manifestent la moindre considération pour les démarches des chanceliers de l’UNASUR, qu’ils ont même reçus avec arrogance.

22. Comme conséquence de la suspension paraguayenne, il fut posible légalement pour les gouvernements de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay, d’approuver l’adhésion du Venezuela au Mercosur, qui sera effective au 31 juillet 2012. Événement que ni les néo-putschistes, ni leurs admirateurs les plus fervents – les États-Unis, l’Espagne, le Vatican, l’Allemagne, premiers à reconnaître le gouvernement illégal du paraguayen Franco – ne semblaient avoir prévu.

23. Face à cette évolution inattendue, toute la presse conservatrice des trois pays et celle du Paraguay, et les dirigeants et partis conservateurs de la région, ont volé au secours des néo-putschistes avec toute sortes d’arguments, proclamant l’illégalité de la suspension du Paraguay (et par conséquent, affirmant la légalité du coup d’État) et de l’inclusion du Venezuela, puisque la suspension du Paraguay aurait été illégale.

24. A présent le Paraguay veut obtenir une décision du Tribunal Permanent de Révision du Mercosur sur la légalité de sa suspension du Mercosur, tandis qu’au Brésil, le dirigeant du PSDB annonce qu’il saisira la justice brésilienne au sujet de la légalité de la suspension du Paraguay et de l’entrée du Venezuela.

25. La politique extérieure nord-américaine en Amérique du Sud a subi les conséquences totalement inattendues de l’empressement des néo-putschistes paraguayens à prendre le pouvoir, avec un appétit si violent qu’ils n’ont pu attendre les élections qui seront organisées en avril 2013. Les États-Unis articulent à présent tous leurs alliés pour renverser la décision de l’adhésion du Venezuela.

26. En réalité la question du Paraguay est la question du Venezuela : celle de la bataille pour l’influence économique et politique en Amérique du Sud et de son avenir comme région souveraine et développée.

Traduction du portugais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/07/17/samuel-pinheiro-guimaraes-etats-unis-venezuela-paraguay-et-medias-mondiaux-26-notes-pour-comprendre-la-bataille-actuelle/

Former de tout le Monde Nouveau, une nouvelle nation : du Congrès Amphictionique à la CELAC.

dimanche 25 décembre 2011

Heures historiques pour Notre Amérique, temps Bolivariens : vient de se créer à Caracas la CELAC, organisme régional qui jette les bases fondamentales de l´intégration latino-américaine.

Que toute l´Amérique se rassemble sans les États-Unis et le Canada, n´est pas peu de choses. Le passage à l´âge adulte des nations latino-américaines est la réalisation du vieux projet Bolivarien ébauché par le Congrès Amphictionique de Panamá en 1826 ; c´est pour rendre tribut au Libertador Simón Bolívar que ce rendez-vous des nations s´est tenu à Caracas, sa terre natale, qui aujourd´hui porte très haut sa pensée et son projet « notre-américain ».

Le dernier rendez-vous remonte au Congrès Amphictionique de Panamá, réalisé du 22 juin au 15 juillet 1826. En l´organisant, Bolivar s´était inspiré du parlement amphictionique des Grecs de l´antiquité qui avaient pour habitude de réaliser des assemblées entre cités pour traiter des thèmes d´intérêt général.

Dans son invitation, Bolivar déclarait : « Qu´il serait beau l´Isthme de Panama s´il était pour nous ce que fut celui de Corinthe pour les Grecs, pourvu qu´un jour nous ayons la fortune d´installer ici un auguste congrès ! (…) ». Dans ces lignes il ébauche son rêve : “former de tout le Monde Nouveau, une seule nation…

Pour Bolivar l´intégration ne pouvait avoir le seul caractère utilitaire entre nations. “Elle ne doit pas se fonder uniquement sur le príncipe d´une alliance défensive et offensive ordinaire” mais sur la création d´une “société de nations-soeurs”. Il pointait comme tâche centrale celle de “renforcer l´identité régionale et de se protéger de manière conjointe face aux interventions extérieures”.

L´ordre du jour du Congrès Amphictionique de Panama nous donne clairement son contenu et son orientation stratégique :

a) La rénovation des traités d´union, de ligue et de confédération.

b) La publication d´un manifeste qui dénonce l´attitude de l´Espagne et le mal qu´elle a causé au Nouveau Monde.

c) Décider l´appui à l´indépendance de Cuba et de Puerto Rico ainsi que celle des îles Canaries et des Philippines.

d) Signer des traités de commerce et de navigation entre les États confédérés.

e) Engager les États-Unis à rendre effective la Doctrine Monroe contre les tentatives espagnoles de reconquête. (A cette époque la doctrine Monroe avait un sens différent de l´actuel).

f) Organiser un corps de normes de Droit international.

g) Abolir l´esclavage dans l´ensemble du territoire confédéré.

h) Adopter des mesures de pression pour obliger l´Espagne à reconnaître les nouvelles républiques.

i) Etablir les frontières nationales sur la base du príncipe juridique du uti possidetis, en prenant pour base l´an 1810.

Malgré l´impulsion unitaire, le congrès échoue. Dans cet échec n´est pas absente l´ombre impériale anglaise ni les intrigues du naissant et vorace empire nord-américain qui ne pouvait tolérer l´existence d´un espace américain de délibérations, ni le discours contre un esclavagisme qu´il pratiquait intensivement sur tout son territoire. Sans oublier les solides intérêts économqiues qu´il avait à défendre dans toute la Caraïbe latino-américaine.

Aujourd´hui la CELAC est appelée à écrire une nouvelle page de l´intégration. La non-présence en son sein du Canada et des États-Unis semble lui conférer une identité propre comme espace d´intégration entre Égaux dotés d´une Histoire et de réalités partagées qui pourraient déboucher sur une indépendance définitive face à l´empire nord-américain. En se renforçant comme projet d´intégration économique, politique et culturel, la CELAC deviendra un nouveau bloc de pouvoir capable de contribuer à la multipolarité et à la construction d´un nouvel ordre mondial. Les indicateurs du bloc démontrent son poids :


-  La Communauté des États Latino-américians et des Caraïbes (CELAC) exprime l´intégration de 33 pays.

-  Les 33 pays qui forment la CELAC rassemblent une population estimée à plus de 550 millions d´habitants en 2010, déployés sur une surface de près de 20,5 millions de kilomètres carrés.

-  Le bloc possède un produit Intérieur brut (PIB) conjoint de 6 billions de dollars, soit le tiers du PIB conjoint des États-Unis et du Canada (18 billions).

-  C´est la région de plus grande production et d´exportation d´aliments et la troisième région mondiale pour la production energétique.

-  Elle compte sur les majeures réserves de pétrole du monde et parmi les plus grandes réserves mondiales de gaz.

-  Près de la moitié de la surface du bloc correspond à des zones boisées et forestières. Il possède 30 % des sources d´eau douce et débouche sur les océans Pacifique et Atlantique.

La CELAC affronte cependant de grands défis : elle ne peut se penser comme pur espace de délibérations. Le président Chávez l´évoquait en 2005 en dénonçant le formalisme bureaucratique des organismos internationaux : “Nous ne pouvons aller de sommet en sommet pendant que nos peuples vont d´abîme en abîme”.

On ne peut non plus la restreindre à une étape vers une zone douanière commune – la balance commerciale ne peut être l´axe unique de sa dynamique. La CELAC doit tisser une vision partagée du développement, beaucoup plus centrée sur le développement humain que sur la philosophie de la croissance ; elle doit avancer dans la complémentarité économique en prenant en compte les asymétries entre pays et en posant comme axe recteur la solidarité avant la sagacité léonine des nations les plus fortes.

La CELAC doit assumer la vision bolivarienne de l´intégration latino-américaine, au lieu de la vision monroiste nord-américaine, qui a dégénéré en ce slogan impérial explicite de l´Amérique pour les “Américains”.

Tout ce qui précède devra relever de grands défis. N´oublions pas qu´au sein de la CELAC convergent trois expériences et conceptions de l´intégration. Le MERCOSUR, qui a réussi á mettre en oeuvre une expérience positive d´intégration douanière et de complémentarité économique à partir des asymétries nationales. L´ALBA, riche expérience d´intégration politique, sociale et économique qui exprime la vision bolivarienne de la fraternité et de la solidarité comme substance de l´intégration. Enfin les pays qui forment aujourd´hui l´accord pacifique, l´axe néo-libéral représenté par le Mexique, la Colombie, le Pérou et le Chili, et qui pourraient l´heure venue agir dans la CELAC comme expression de l´ombre impériale.

Dans la CELAC on trouve les expériences les plus innovatrices et réussies face à la crise actuelle. Pourvu que ces idées puissent imprégner toute la région et émerger comme signe distinctif du nouveau monde à construire en ce XXIème siècle.

Pour paraphraser le révolutionnaire vénézuélien Argimiro Gabaldón, nous pouvons célébrer le premier pas de la constitution de la CELAC en disant : le chemin de l´intégration est difficile et pavé de difficultés, mais c´est le chemin.

Jesse Chacón

Director GIS XXI

www.gisxxi.org

(Avec textes des accords : ) Création de la CELAC à Caracas : trois mémoires pour un point de non-retour de « notre Amérique ».

mercredi 30 novembre 2011

La Communauté des États Latinoaméricains et des Caraïbes (CELAC) fondée les 2 et 3 décembre 2011 á Caracas constituera sans aucun doute l´événement politique majeur de ces dernières années. Cet organisme remplace en effet une OEA (Organisation des États Américains) décrédibilisée par son alignement sur les États-Unis, par un organisme exclusivement latino-américain et politiquement pluraliste. Celui-ci réunira pour la première fois sans les USA ni le Canada, 32 chefs d´État sur un total de 33 pays représentant 550 millions de citoyen(ne)s sur un territoire de plus de 20 millions de kilomètres carrés. D´ores et déjà le président équatorien Rafael Correa a manifesté son souhait de voir se créér au sein de la CELAC une commission des droits de l´homme réservée aux latino-américain(e)s pour substituer une CIDH devenue caisse de résonance de campagnes médiatiques contre les gouvernements progressistes qui se multiplient en Amérique Latine.

Unité contre dépendance : une lutte historique.

Pour mesurer la portée historique de l´événement on peut se référer aux propos tenus par le président de la république bolivarienne du Vénézuéla – puissance invitante et l´une des principales forces d´impulsion du nouvel organisme : “Combien d´années de lutte. C’est un premier pas, ce n´est pas la victoire. Non. Mais c´est un premier pas. Parce que c´est en 1820 qu´a commencé la lutte dans ce continent. Aprés 300 ans de conquête, de domination, de génocide de la part des empires européens, a surgi la menace de l’empire naissant. Et Bolívar l’a prévu, l’a pressenti, l´a vu. L’a affronté. Bolívar proposa l’unité dès le Congrès Amphictionique de Panamá. Mais finalement s´est imposé le monroïsme : l’Amérique pour les américains. Et on a cru enterrer le boliviarianisme”.

L’ importance politique de la CELAC – même avant sa naissance – est liée à la caducité de l’OEA et à son épais dossier d´interventions contre des pays qui empruntaient diverses voies transformatrices sur le continent. L’ « Organisation des États Américains » restera tristement célèbre pour l´aval qu´elle a donné á des invasions, des coups d´État, voire des magnicides. De l’intervention étasunienne en République Dominicaine (1965) au coup d´État contre le président Zelaya au Honduras (2009), on peut lire l´histoire de l´OEA comme celle d´un « instrument de l`impérialisme » (dixit le politilogue argentin Atilio Borón). L’apogée de la dépendance de l´OEA vis-à-vis de Washington fut sans doute l´expulsion de Cuba en 1962 au motif du danger que représentait “ l´offensive subversive de gouvernements communistes, de ses agents, et des organisations contrôlées par eux” (sic). C`est sur cette base que les gouvernements nord-américains successifs ont appliqué un blocus comercial toujours en vigueur contre Cuba, provoquant des pertes qu´on estime à 975 milliards de dollars.

Le point de “non-retour” de Notre Amérique

En 2005, divers mouvements sociaux et politiques de l’ Argentine et d´ailleurs remplissaient le stade du “mundial de futbol” pour un événement majeur organisé en présense de Hugo Chávez et de Evo Morales : l´enterrement de l´ALCA, traité de libre commerce d´obédience néo-libérale que l’administration Bush avait tenté d´imposer au continent, mais aussi le démarrage paralléle de processus au Vénézuéla, en Bolivie et en Équateur qui ont permis de construire l’ALBA – Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique. Ce bloc de pays – également intégré par Cuba et le Nicaragua entre autres- a ensuite fondé le TCP (Traité de Commerce entre les Peuples) pour substituer par la complémentarité et la solidarité, la concurrence entre pays du « libre commerce » des années 90.

La CELAC ne tombe donc pas du ciel mais s´enracine dans une « mémoire longue » – le “bolivarianisme” auquel Chávez se réfère ainsi que la marque laissée par les différents « Libertadores » de l´Amérique Latine, eux-mémes enracinés dans de longs cycles de résistance indigène, afrolatinoaméricaines comme celui d´Haïti, qui fut la première république libre du continent.

Elle prend aussi racine dans une « mémoire moyenne » – la résistance au néolibéralisme, les émeutes anti-FMI à Caracas (1989), etc-. Et dans une “mémoire proche” formée par des processus unitaires entre nations souveraines tels que l`ALBA, un système nourri de coopération sociale et libéré de la logique du profit. D’autres, bien que plus nuancés, comme l´UNASUR, ont déjà permis de résoudre des moments de tension comme la tentative de coup d´État contre Evo Morales en Bolivie (2008).

Alors que dans une Europe amnésiée par les grands médias, on a vu des « intellectuels » de gauche se convertir à la « guerre humanitaire » et défendre peu ou prou une guerre meurtrière en Libye, il est bon de citer la présidente argentine Cristina Fernandez « Quand je vois les pays dits civilisés régler leurs affaires à coups de bombes, je me sens fière d´être sud-américaine ».

Juan Manuel Karg, Licencié en Sciences Politiques, UBA

Traduit et adapté pour le français par Thierry Deronne pour La revolución Vive

Site officiel de la CELAC : http://www.celac.gob.ve/ (avec lien de la transmission spéciale par Internet de la réunion des 33 pays à Caracas les 2 et 3 décembre 2011)

 

Documents joints

4 décembre 2011
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1 Mo


Estatutos de funcionamiento

4 décembre 2011
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1.1 Mo


4 décembre 2011
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POURQUOI CE SONT LES JEUNES QUI FONT LE PLUS CONFIANCE À CHAVEZ

vendredi 15 juillet 2011

Un des secteurs sociaux historiquement le plus influent dans les processus de transformation sociopolitique est celui de la jeunesse. Aujourd’hui, après 12 ans de gouvernement, les enquêtes montrent que le président Hugo Chavez peut compter sur un appui plus important dans la jeunesse que chez les adultes ou chez les personnes du troisième âge. 52,3% des jeunes jugent positive la gestion de Chavez, comparés aux 51,4% des adultes et aux 50,6% des personnes du troisième âge.

Parallèlement à ces tendances nationales, on observe que plus on descend dans la classe sociale, plus les jeunes apprécient le président. Ainsi, les jeunes de la classe A-B sont 27,3% à le juger positivement, ceux de la classe C sont 35,4%, ceux de la classe D sont 53,4% et finalement ceux de la classe D sont 60,2%.

Le jugement positif du président Chavez par la jeunesse vénézuélienne a augmenté de 14,7% en un an, passant de 37,8% en février 2010 à 52,3% en avril 2011.

Cette confiance dans le président, qui grandit plus on est jeune, trouve son explication dans deux éléments fondamentaux :

-  Premièrement, la capacité de Chavez de casser l’imaginaire construit depuis des années, dans lequel la jeunesse est présentée comme un sujet dangereux et immature, incapable de faire partie de la construction du pays, pour le revendiquer comme sujet créatif et plein de possibilités. Chavez construit en direction de la jeunesse mais surtout avec elle, un discours non-stigmatisant qui accepte sa diversité, se rapproche de ses angoisses, comme en atteste l’élimination du service militaire obligatoire. La reconnaissance des jeunes par le Président est permanente, ainsi que ses appels pour qu’ils débordent la société avec leur créativité infinie ; cette construction symbolique du sujet juvénile transcende la matérialité des relations sociales comme jamais auparavant. En promouvant et en facilitant le protagonisme de la jeunesse, autant dans le leadership des mouvements sociaux et communautaires que dans la direction de postes-clés de l’Etat et de ses ministères, ainsi que dans les listes nationales du PSUV dans les élections aux mandats publics. Sur le plan politique, le processus a réussi à construire la valeur hégémonique de la participation politique comme outil de transformation sociale. Sans aucun doute, la jeunesse valorise le fait que la révolution soit un scénario d’inclusion et d’amplification de ses rêves et de sa voix.

-  Un second élément à prendre en compte est la grande transformation sociale qu’a vécue la société vénézuélienne durant les 12 ans de la Révolution Bolivarienne. Sur ce plan, l’universalisation de l’éducation à tous les niveaux est une réalisation reconnue par tous les organismes internationaux ; l’UNESCO, dans son rapport annuel de 2010, a placé le Venezuela au quatrième rang des pays ayant le taux d’inscription dans l’éducation supérieure le plus haut du monde, et lui confère le deuxième rang en Amérique latine. Sur le plan sportif a été créé un système d’universalisation du sport qui a permis la massification des disciplines et une augmentation significative des victoires dans les compétitions de haut niveau. Sur le plan culturel, on a popularisé la culture, et avec l’appui soutenu de l’Etat, le projet du Système d’Orchestre Infantile et Juvénile a pris un essor considérable, avec un impact tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Sur le plan économique, le gouvernement a répondu aux demandes de plus de 90% de vénézuéliens qui souhaitaient une plus grande participation de l’Etat dans le contrôle de l’économie et une plus grande régulation de la relation inégale entre les entreprises et les citoyens, par un schéma de contrôle des prix et de lutte contre la spéculation.

Mais l’appui envers le président par la jeunesse vénézuélienne ne se fait pas de manière acritique. Au contraire l’étude réalisée par GISXXI signale les trois principaux problèmes nationaux : l’insécurité (29%), le chômage (16%) et les problèmes des services publics (11,9%), sous la moyenne nationale en matière d’insécurité (29,9%) et au-dessus pour le chômage (15,3%) et les services publics (11,4%).

Dans ces problèmes, l’emploi est la plus grande demande de la jeunesse à la société vénézuélienne. L’amélioration significative des opportunités d’étude doit aboutir à l’obtention d’un emploi digne et non précaire ; c’est aujourd’hui le grand défi du processus bolivarien pour maintenir et augmenter la confiance de la jeunesse, acquise grâce à sa politique d’universalisation de l’accès à l’éducation, à la santé, au sport et à la culture.

Le jugement positif par les jeunes de la gestion du Président Chavez, répond clairement à son pari d’un modèle de pays équitable et inclusif : une vision qui rompt avec l’atmosphère sociale et politique des années 90. L’apathie et la fragmentation de la jeunesse, sa désaffection pour la politique, étaient l’indicateur le plus visible de la fragmentation sociale et de la rupture avec le sentiment collectif. La jeunesse vivait le privé et l’individualisme comme un refuge, aucune représentation politique ne captait son esprit et sa pratique ; en effet, tout le système visait à éliminer, si minimes soient-elles, les sphères dans lesquelles elle pouvait s’inscrire comme sujet social.

Sa position invite à une refondation de la réflexion commune sur laquelle le monde et la société future se construisent. Les mentalités et les pratiques de la jeunesse s’aujourd’hui illustrent avec clarté le type de pays qui se construira dans les prochaines décennies.

La substitution de la « génération bête » par une génération critique et créative est un autre des héritages qu’apporte ce processus aux générations futures !

Jesse Chacón.

Directeur de la Fondation GISXXI

www.gisxxi.org

Traduction : Sebastian Franco, pour www.larevolucionvive.org.ve

Télécharger le PDF : Los jóvenes son los que mejor valoran a CHávez.

On peut aussi le trouver dans : El Correo del Orinoco Nº 617 del Domingo 22 de Mayo de 2011. Página 14

La Démocratie des Égaux

En novembre 2010 déjà Latinobarómetro (ONG chilienne indépendante) montrait que le Vénézuéla est de toute la région le pays qui jouit du taux le plus élevé de confiance dans la démocratie (84%).

En mai 2011 le rapport de la Fondation pour l’Avancée de la Démocratie (FDA), institution canadienne qui ausculte les systèmes démocratiques, place le Système électoral du Venezuela à la première place de la liste mondiale pour le respect des normes en la matière.

Qualité Générale des Systèmes Electoraux :

1. Venezuela : 85% (A +)

2. Finlande : 40,75% (F)

3. Danemark : 35% (F)

4. Etats-Unis : 30% (F)

5. Canada : 25.75% (F)

6. Mexique : 22,5% (F)

7. Tunisie : (sous Ben Ali) 10% (F)

8. Cameroun : 2,5% (F)

9. Egypte : (sous Moubarak) 0% (F)

Si nous prenons en compte ce qui précède et qu’il nous intéresse de comprendre, au-delà des pratiques et des formes de procédure, la conception de la démocratie présente dans la culture politique vénézuélienne, le rapport de la FDA de mai 2011 nous explique que 62% des vénézuéliens considèrent que le bien-être économique et social est le plus important dans une démocratie, c’est-à-dire qu’ils font de l’égalité le critère fondamental pour évaluer une démocratie.

De la même manière une étude de l’entreprise privée Gallup du 19 avril 2011 sur le bien-être global, fait du Venezuela le premier pays de l’Amérique Latine et le quatrième dans le monde avec la plus grande prospérité (64%), il n’est dépassé que par le Danemark (72%), la Suède et le Canada (69%), et l’Australie (65%).

Cette conception de la démocratie repart de sa véritable essence. Historiquement la bourgeoisie a converti la démocratie en une enveloppe vide de contenu où les procédures pour élire et pour être élu, associées à la règle de la majorité et de la minorité, ont fini par tomber sous l’emprise des pouvoirs invisibles des grands groupes économiques et de technocraties qui condamnent le peuple au rôle d’accessoire dans la grande scénographie du social.

La classe bourgeoise a trahi le programme éclairé de Liberté, Égalité, Fraternité. Depuis la vague révolutionnaire qui a détruit le féodalisme et a donné naissance au capitalisme, la bourgeoisie a mis un accent particulier sur la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, et a souligné le droit à la liberté personnelle et à la propriété privée ; mais elle a plongé dans l’oubli les événements de 1793, lorsque la déclaration jacobine situa l’égalité à la première place dans l’énumération des droits naturels.

Elle a aussi effacé à dessein la mémoire de la lutte du mouvement des Égaux emmenés par François-Noël Babeuf, qui en 1796, se rebellent contre la trahison par la nouvelle élite des idéaux de la révolution française et postulent le manifeste des Egaux :

« L’Egalité ! premier vœu de la nature, premier besoin de l’homme, et principal nœud de toute association légitime ! (..)Toujours et partout, on berça les hommes de belles paroles : jamais et nulle part ils n’ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie, les hommes sont égaux, et de temps immémorial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. (..) Eh bien ! nous prétendons désormais vivre et mourir égaux comme nous sommes nés ; nous voulons l’égalité réelle ou la mort ; voilà ce qu’il nous faut. (..) La révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière. Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons ; (..) Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens ! Plus de propriété individuelle des terres, la terre n’est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde. Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l’extrême minorité. Qu’il ne soit plus d’autre différence parmi les hommes que celles de l’âge et du sexe. (..)

PEUPLE DE FRANCE ! Ouvre les yeux et le coeur à la plénitude de la félicité : reconnais et proclame avec nous le République des Egaux. »

Dans ce conflit historique la forme triomphante d’organiser la société et l’économie fut la logique du capital et l’individualisme ; cependant la logique sociale et l’égalitarisme sont restés en lutte ouverte et en résistance. Le mouvement ouvrier naissant fut le continuateur de cette tradition, et en a porté très haut l’expression dans la Commune de Paris, qui à partir de l’insurrection ouvrière a réussi à instaurer un bref gouvernement populaire du 18 mars au 28 mai 1871, laissant une riche expérience historique sur les formes de l’organisation communale, collective et égalitaire de la société.

Cent ans après la commune de Paris, par la voie de la particpation et de l’inclusion socio-économique des secteurs les plus pauvres, le Venezuela récupère pour la démocratie son obligation de générer le bien-être.

Ainsi ce processus révolutionnaire refonde dans la culture politique et dans la gestion sociale la valeur d’égalité, et visibilise les rêves des exclus face à la trahison historique des puissants.

Aujourd’hui , Venezuela retrouve pour l’humanité la valeur de la démocratie des Egaux.

Jesse Chacón

Directeur de la Fondation GISXXI

Traduction (FR) : Thierry Deronne, pour www.larevolucionvive.org.ve

PDF du texte original : Venezuela : La Democracia de los Iguales