Prétexter une ‘crise migratoire’ pour envahir le Venezuela ?

Prétexter une ‘crise migratoire’ pour envahir le Venezuela ?

Photo d’un montage hollywoodien à la frontière entre le Venezuela et la Colombie : explication dans le texte)

Après les mesures économiques annoncées par le président Maduro pour stabiliser le  pouvoir d’achat et limiter la hausse des prix par le secteur privé majoritaire dans son pays, les grands médias se voient obligés de revenir à la charge en élevant le volume de l’émigration vénézuélienne à des niveaux stridents, qualifiant le phénomène de « crise humanitaire sans précédent » et le présentant comme la preuve irréfutable qu’une situation grave se produit au Venezuela qui nécessite « une aide humanitaire » et justifie ainsi une intervention étrangère. Un nouveau plan qui honore les déclarations que l’ancien président Obama a fait il y a quelque temps dans une interview cynique et inhabituelle pour le portail américain Vox : « … Nous avons la plus forte armée du monde et parfois nous devons tourner le bras des pays qui ne veulent pas faire ce que nous voulons… Si nous ne voulons pas avoir cette dose de ‘réalisme politique’, nous ne pourrions atteindre nos objectifs. »

Plusieurs nouvelles simultanées liées à l’émigration ont provoqué de grands bouleversements ces derniers jours :

– le rapatriement de 89 Vénézuéliens de Lima dans un avion mis à leur disposition par le gouvernement bolivarien, qui a décrit les conditions pas du tout idylliques dans lesquelles ils ont dû survivre dans un Pérou désormais xénophobe et néolibéral ;

– le nombre croissant de Vénézuéliens, comme en témoignent les milliers de demandes des consulats et ambassades qui veulent rentrer au pays, stimulés par les récentes mesures prises par le gouvernement pour affronter la guerre économique ;

– les récentes déclarations du sénateur républicain Marcos Rubio cataloguant l’émigration vénézuélienne comme une menace à la sécurité régionale ;

– l’appel de Luis Almagro en faveur d’une session ordinaire du Conseil permanent de l’OEA le 5 septembre pour traiter la « crise migratoire » causée par la situation au Venezuela et

-l’analyse de cette situation par Samuel Moncada, représentant du Venezuela auprès de l’ONU.

Le rapatriement des Vénézuéliens a montré la face cachée de cet exode, et il devient évident que la désormais appelée « crise migratoire », ainsi que la « crise économique » induite, rendent visible aux artistes publicitaires experts en construction de « réalités » dans le meilleur style hollywoodien. Dans une interview pour Telesur, la journaliste Madeleine García, qui accompagnait les rapatriés, a rendu compte de la mise en scène minutieusement préparée pour prendre la photo de « l’exode massif des Vénézuéliens fuyant la dictature », pour laquelle ils ont arrêté le trafic normal sur le pont de la frontière entre la Colombie et le Venezuela, où, chaque jour, des milliers de personnes vont et viennent, attendent qu’un grand nombre s’accumule dans un espace réduit, et capturent ainsi « la photo », que les médias internationaux ont ensuite diffusée dans le monde entier, exposant un long cortège de personnes traversant le pont international Simón Bolívar et convainquant l’opinion publique mondiale qu’il existe une « diaspora » massive. Et voici la question : les migrants sont-ils utilisés pour renforcer le bilan de la « crise humanitaire » ?

Selon les résultats d’une étude réalisée par l’Organisation des Nations Unies pour les migrations (OIM) et le Ministère colombien des affaires étrangères, aux points de passage officiels et non officiels entre la Colombie et le Venezuela dans les municipalités de Cúcuta, Villa del Rosario et Arauca (N.d.E. villes colombiennes), 67 % des personnes qui ont franchi la frontière et qui sont actuellement dans ces trois municipalités sont des ressortissants colombiens (notamment des personnes binationales), et 33 % des Vénézuéliens. Lorsqu’on leur a demandé pourquoi ils se rendaient en Colombie, 52 % ont dit qu’ils traversaient pour faire du shopping, 17 % pour rendre visite à leur famille, 14 % pour le travail, 5 % pour le tourisme, 2 % pour les études et 10 % pour d’autres raisons. Selon les informations recueillies par Migración Colombia du 1er mai 2017 à ce jour, la grande majorité des 455 094 Vénézuéliens enregistrés ont une vocation temporaire en Colombie, et plus de 50% d’entre eux entrent dans la zone frontalière pour y acheter des denrées alimentaires.

Le ministre de la Communication et de l’Information, Jorge Rodríguez, a affirmé qu’après l’arrivée récente de 89 ressortissants péruviens qui avaient souffert de mauvaises expériences dans le pays sud-américain, ils ont reçu des milliers de demandes pour faciliter de futurs retours. Pour sa part, le Président Maduro a affirmé mardi la mise en œuvre prochaine d’un plan de retour pour les Vénézuéliens. « Tous les Vénézuéliens qui sont allés dans d’autres pays et qui veulent retourner dans leur patrie seront accueillis avec amour et avec l’engagement de lutter pour le pays. Ceci, à travers le Plan « Retour à la patrie », un programme social de protection de la population qui a décidé d’émigrer et qui se trouve dans une situation difficile, avec une attention particulière à ceux qui se trouvent en Colombie, au Brésil, au Pérou et en Équateur où une forte réaction xénophobe a été déclenchée contre eux. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les coyotes d’assister à l’arrivée des avions de retour rapatriés, ils tombent sous le charme du « show hollywoodien » qu’ils induisent et mettent en scène autour des émigrants considérant que plus de 750 « fakes news » (fausses nouvelles) ont été produites du 2 mars au 28 août sur le thème de l’émigration des Venezueliens, 187 seulement en août et 80% dans le même Venezuela.

La Vice-Présidente Exécutive de la République bolivarienne du Venezuela, Delcy Rodriguez, lors d’une conférence de presse, a rappelé qu’en 2014, le Chef du Commandement Sud des États-Unis de l’époque avait menacé d’envahir le pays, elle a cité ses paroles : « Si une crise humanitaire se présentait au Venezuela, les États-Unis Interviendraient militairement. »

La Vice-Présidente a dénoncé que le Groupe de Lima a modifié le nombre d’émigrants vénézuéliens, la quantité la plus utilisée et la moins vérifiée étant celle de quatre millions d’émigrants. Elle a informé de la réunion avec des représentants du Haut commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (ACNUR) où elle a présenté des preuves dans lesquelles on demande aux vénézuéliens à l’étranger de se déclarer comme « réfugiés » et a annoncé que le gouvernement travaillera main dans la main avec l’ACNUR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour rendre compte fidèlement du nombre de migrants vénézuéliens qui ont été « malsainement » agressés par le Groupe de Lima.

Le Vice-Président a précisé qu’il est nécessaire de faire la distinction entre les réfugiés, qui sont les personnes déplacées de force qui sont obligées de fuir à cause de la violence et de la guerre, violant leurs droits humains et les migrants économiques qui sont des personnes qui décident de partir pour des raisons personnelles, à la recherche de meilleures conditions économiques. Les Vénézuéliens sont des « migrants économiques ». Le Venezuela ne connaît pas une situation de guerre, que c’est la manière comme l’ACNUR définit conceptuellement les personnes déplacées ou les réfugiés forcés en raison de la violation de leurs droits humains.

D’autre part, alors que cette guerre non conventionnelle contre le Venezuela est menée de l’étranger, le sénateur républicain de Floride Marco Rubio a déclaré le 29 août dans une interview à Univision qu’il avait tenu une réunion avec le conseiller à la sécurité nationale du gouvernement Donald Trump, John Bolton, au cours de laquelle il a évoqué la crise que traverse le Venezuela et les répercussions sur les Etats-Unis et l’Amérique latine. Il a ajouté que pendant des années, il a refusé une option militaire dans le cas du Venezuela, mais maintenant les circonstances ont changé et il considère qu’il existe des arguments solides pour considérer que le gouvernement de Nicolás Maduro représente une menace pour son pays et la région latino-américaine.

Le lendemain de ces déclarations de Marcos Rubio, l’OEA, à la demande de Luis Almagro, a convoqué une réunion d’urgence pour aborder la « crise migratoire au Venezuela ». Lors d’un forum tenu à Saint-Domingue, Almagro avait déjà annoncé que le Conseil permanent se réunirait pour discuter de la sortie massive des Vénézuéliens, qu’il considérait comme « le plus grand exode de l’histoire de l’hémisphère occidental ». Le Venezuela attaqué par Almagro a sur son territoire 5 millions 600 mille Colombiens qui ont fui la guerre sans fin en Colombie, 400 mille Équatoriens et 500 mille Péruviens, selon les registres du gouvernement vénézuélien, et le Venezuela les a reçus à bras ouverts et sans faire un scandale international, au contraire, tous bénéficiant des avantages sociaux de la Révolution Bolivarienne, mais cette question n’a pas été examinée à la séance proposée par l’OEA.

Selon l’analyse faite par le représentant du Venezuela à l’ONU, Samuel Moncada, le Venezuela entre dans une phase dangereuse d’agression. « Tout indique qu’il ne s’agit pas d’une résolution sur les migrants mais de la déclaration d’un « casus belli » (cas de guerre) contre le Venezuela. La déclaration d’un Etat en déliquescence incapable d’agir sur son propre territoire et générant une crise humanitaire qui déstabilise la région et ne peut être arrêtée que par une « intervention humanitaire ». Il est nécessaire de dénoncer dans toutes les agences de l’ONU, dans tous les forums multilatéraux et dans tous les États de l’OEA ce qu’ils appuieraient délibérément ou par inadvertance. Il s’agit d’une action énergique contre le Venezuela. Il ne s’agit pas d’une résolution sur les migrants et l’OEA est la plate-forme de l’agression. Ce texte n’est pas nouveau et a déjà été utilisé en Libye, en Irak, en Afghanistan et dans tant d’autres pays que les États-Unis ont envahi sous prétexte d’apporter une aide humanitaire.

09.09.2018 – Caracas, Venezuela – Rosi Baró, pour Pressenza

Pour plus d’information sur les raisons du bombardement médiatique de la « crise-humanitaire-au-Venezuela » : « IL N’Y A PAS DE CRISE HUMANITAIRE AU VENEZUELA » EXPLIQUE L’EXPERT INDÉPENDANT NOMMÉ PAR L’ONU

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D’où vient le conflit de la Colombie et du Venezuela ?

Le conflit historique entre la Colombie et le Venezuela date de l’époque de l’Indépendance, au moment ou l’oligarchie colombienne a commencé à percevoir les idéaux émancipateurs de Simon Bolivar comme une menace contre ses intérêts économiques et hégémoniques compatibles avec la doctrine Monroë.

Le seul avantage que  la bourgeoisie de la Nouvelle-Grenade (ancien nom de la Colombie) voyait dans la défense des idéaux du Libertador Simon Bolivar c’était de vouloir s’émanciper de la domination espagnole.

Depuis cette époque une frontière  d’à peine 2 219 km soude 2 nations en une histoire commune d’un espace à la fois partagé  et divisé : par les terres, les réfugiés, les déplacés, la contrebande, les mouvements migratoires ; mais réellement séparé par des intérêts et des idéaux divergents. Deux peuples libérés par Bolivar, avec des similitudes culturelles, les mêmes couleurs sur leurs drapeaux ; mais avec des destins différents.

Les motifs du conflit bilatéral actuel plongent leurs racines dans l’histoire.

Alba TV a interviewé Yldefonso Finol, historien et chercheur de l’Etat vénézuélien du Zulia ; celui-ci considère que les désaccords idéologiques de ces 2 derniers siècles continuent à marquer de leur empreinte l’histoire de nos deux nations, de leurs peuples et  de leur façon de voir et de faire de la politique.

Finol souligne que la source première de ce conflit réside dans le projet de Bolivar , en ce qu’il porte une volonté émancipatrice faite de doctrine anti-impérialiste, d’égalité sociale et de gouvernement populaire ; toutes choses qui vont à l’encontre du modèle Monroïste, qui n’est pas une doctrine proprement colombienne mais bien  états-unienne : « la doctrine Monroe prônait l’hégémonie des États-Unis sur le continent latino-américain, et Francisco de Paula Santander a adhéré à  cette vision ».

Vice-Royauté contre Capitainerie générale

Plusieurs références historiques doivent être posées pour bien cerner le conflit : la Vice-Royauté de Santa Fé ou Nouvelle-Grenade a été créée par le roi Felipe V en 1717 dans le cadre de la nouvelle politique des Bourbons, puis suspendue en 1723 en raison de difficultés financières ; réinstaurée à nouveau en 1739, elle est abolie en 1810 par le mouvement indépendantiste. Le roi Fernando VII a reconquis ce territoire en 1815 mais l’armée de Libération y a mis définitivement un terme en 1819 en proclamant l’indépendance de la tutelle espagnole.

Le siège du pouvoir s’est installé à Bogota ; a émergé alors une structure sociale où l’ancienne aristocratie courtisane s’est peu à peu transformée en une nouvelle oligarchie locale, économiquement et politiquement puissante. Tout cela a entraîné l’apparition d’une industrie et d’une production agricole fortes afin de satisfaire les besoins de cette nouvelle classe et de consolider son prestige : fabriques textiles, de chaussures, de meubles ; mais aussi centres éducatifs universitaires ou techniques

A l’opposé, ici, le Venezuela n’avait qu’un statut de Capitainerie générale : c’était un territoire difficile, infestée d’insectes et d’épidémies, au climat très chaud et surtout peuplé d’indigènes très rebelles. La Vice-Royauté de la Nouvelle-Grenade basée à Bogota, ou même la lointaine métropole castillane, étaient des passages obligés pour toute transaction, acquisition de bien, ou problème judiciaire. Cette situation a généré des familles de propriétaires et d’esclavagistes, de commerçants et de douaniers, peu de centres de formation et  a fait de la Capitainerie Générale un  foyer de soulèvements, d’agitation et de mécontentement.

Finol insiste sur le fait que la doctrine Monroe a vu le jour le 2 décembre 1823 au Congrès des Etats-Unis ; quelques mois plus tard, au début de l’année 1824, dans un message adressé au Parlement colombien, Santander expliquait que « la doctrine Monroe est une aubaine pour l’humanité et que la Colombie aurait tout intérêt à se rapprocher d’un associé aussi puissant » ; le chercheur poursuit : « Ce qu’a exposé Santander  -je l’appellerai la sous-doctrine Santander- c’est ce qu’a adopté l’oligarchie bogotane, l’actuelle oligarchie de Colombie, anciennement appelée Nouvelle-Grenade; cette oligarchie qui a hérité des privilèges et des positions du pouvoir colonial de la Vice-Royauté, et dont les membres étaient appelés « mantuanos », c’est celle qui continue de dominer sans partage la Colombie actuelle et dont le pouvoir est concentré  entre les mains d’en tout et pour une vingtaine de familles.»

Bolivariens contre Santanderistes

Il est important de souligner qu’au moment où naissaient les mouvements indépendantistes fortement imprégnés des idées libérales de l’Europe des Encyclopédistes, 2 tendances se dessinaient : les libéraux (en faveur de l’Indépendance) et les Conservateurs (favorables au maintien des structures traditionnelles)

Que ce soit à Bogota, Quito, Lima, Guayaquil, Santiago du Chili ou Buenos Aires de puissants groupes socio-économiques et politiques se sont opposés aux tentations libérales de personnalités de premier plan comme  Bolivar, San Martin, Miranda, Sucre ou encore Marti.

La réaction oligarchique s’est alors portée sur plusieurs fronts : corruption des esprits et des volontés par des privilèges politiques ou des passe-droits ; Paez, le redoutable lancier des plaines, s’est ainsi converti en docile « mantuano » par l’enseignement du catéchisme, du français, de l’anglais, du théâtre et du piano ! Celui-ci a fini par soutenir Santander et a activement contribué à la sécession au sein de la Grande-Colombie qui donnera les états actuels de Colombie et du Venezuela

Plus au Sud, même processus: c’est sous la présidence du vénézuélien Juan José Flores que l’Équateur s’est détaché de la Grande-Colombie et est passé progressivement sous la coupe des oligarchies de Quito et de Guayaquil.

L’historien rappelle que c’est ce secteur de la bourgeoisie colombienne, avec Santander à sa tête, qui s’est opposé « au projet bolivarien  qui trouve sa source dans la lettre de Jamaïque et se consolide avec la victoire militaire d’Ayacucho ; dans ladite lettre Bolivar convoque le Congrès Amphictyonique (=d’unification) de Panama, avec l’objectif d’unifier l’Amérique Hispanique ; Bolivar a toujours cherché à unir les anciennes colonies espagnoles ; ce projet se voulait différent de celui des colonies anglaises du nord  aussi il ne souhaitait pas que les américains du nord participent au Congrès de Panama ; mais Santander a profité de l’absence de Bolivar, occupé à mener ses campagnes libératrices plus au sud, au Pérou, en Equateur, en Bolivie pour saboter le Congrès en y invitant les Etats-Unis, l’Angleterre et la Hollande, contrairement aux ordres donnés par  le Libertador »

Pour Finol il apparaît évident que Santander est devenu un agent des Etats-Unis et  que «cette trahison est la matrice de l’affrontement permanent et toujours actuel entre le Venezuela et  la Colombie ; dans ce contexte on comprend mieux pourquoi la Colombie est devenue la tête de pont d’une opération internationale de déstabilisation de la révolution bolivarienne, d’abord contre le projet d’Hugo Chavez, ensuite et de façon plus radicale contre la personne de Nicolas Maduro ; mais cela va plus loin car bien plus que la destruction de la Révolution bolivarienne, ce qui est recherché c’est l’effacement de ce caractère proprement vénézuélien qui historiquement incarne le bolivarianisme, c’est le dépeçage du pays, l’appropriation de nos ressources naturelles et c’est finalement notre négation comme nation ; à l’instar de ce qui a été fait en Libye et dans d’autres contrées du monde » souligne l’historien vénézuélien.

Des luttes pour des terres

La lutte pour la conquête de territoires est un des éléments d’un conflit plus global entre notre nation bolivarienne et la Nouvelle-Grenade. Finol explique que tout cela découle des idéaux impériaux et de la vocation expansionniste de cette dernière car « ce n’est pas seulement contre le  Venezuela qu’elle en a, mais également contre le Panama, le Nicaragua et ses îles caribéennes, et contre l’Equateur au sud »

Il poursuit en précisant que comme toute oligarchie, l’oligarchie néo-granadine puis colombienne a une attitude expansionniste, pour envahir des territoires, s’approprier des ressources et étendre sa géopolitique.

Depuis l’assassinat de Sucre jusqu’au traité de Pombo-Michelena en 1833 les groupes oligarchiques sont à la manœuvre pour s’arroger le contrôle des terres fertiles, des espaces à fort potentiel minier, pour maîtriser la puissance commerciale et douanière.

La chose se reproduira ensuite en 1941 avec le différend Lopez de Mesa – Gil Borges où le Venezuela doit céder108 000 km² de son territoire ; derrière tout ça on trouve le président Eduardo Santos, propriétaire du journal El Tiempo, qui était très lié à la bourgeoisie vénézuélienne naissante ; c’était le grand-père de l’actuel président colombien  -Juan Manuel Santos- et le protecteur de personnages vénézuéliens comme les ex-présidents Romulo Betancourt et Raul Leoni.

Les intérêts fonciers et industriels des familles traditionnelles colombiennes, nés sous la vice-royauté, sont encore et toujours puissants ; aujourd’hui ils perdurent à travers les grands patrons de presse, d’entreprises, de monopoles, très liés aux centres du pouvoir mondial via le réseau bancaire notamment.

L’épisode de la frégate Caldas ne se réduit pas à un  acte de machisme hormonal d’un quelconque capitaine de navire colombien : il s’agissait d’un choix délibéré des entreprises de pêche et des multinationales du pétrole qui ont des vues sur le Golfe.

Finol rappelle que l’ambition territoriale de la Colombie remonte loin dans le temps : au XVIe siècle, en 1543 la municipalité de Tuda édicte un arrêté visant à envahir le lac de Maracaïbo ; des terres furent occupées sur l’axe du Tachira en vue de créer un port sur le lac de Maracaïbo assurant ainsi une sortie sur la mer des Caraïbes et ensuite vers l’Atlantique, car pour la bourgeoisie andine  colombienne il est difficile d’accéder à la mer via ses propres côtes caribéennes en raison de la topologie, alors que c’est plus aisé par Gibraltar et Maracaïbo puis le Golfe du Venezuela ; cette ambition ne s’est jamais éteinte.

Il souligne que des mouvements écologistes s’opposent au passage du charbon du département colombien de Norte de Santander par la frontière de l’état vénézuélien du Zulia vers notre lac en raison de l’impact contaminant que ce transit représente, alors qu’il est du plus haut intérêt pour les négociants de la bourgeoisie colombienne.

Il alerte sur le caractère toujours actuel de la volonté expansionniste colombienne, « rappelons-nous l’épisode de la frégate Vargas : c’est un acte délibéré inspiré par l’oligarchie colombienne et exécuté par la hiérarchie militaire qui a consisté à envoyer un navire de guerre dans le Golfe pour tenter de provoquer un conflit et évaluer la réaction du peuple et du gouvernement vénézuéliens ; c’est une zone géopolitique très sensible dans laquelle les colombiens ont toujours eu l’intention de s’installer. Cet épisode s’ajoute à la perte, par un traité signé par Eleazar Lopez Contreras, de la péninsule de la Guajira par le Venezuela »

Chassé-croisé

Dans un travail publié par RT, il précise qu’ « au Venezuela ce sont plus de 5 millions de colombiens qui ont trouvé refuge. La plupart d’entre eux ont émigré pour fuir le conflit armé qui a dévasté le pays durant quasiment un demi-siècle. Et malgré la signature d’un accord de paix avec la guérilla, ce conflit perdure mais sous une autre forme. »

Dans ce même travail il expose que le gouvernement colombien, dans un communiqué publié fin 2017, « a estimé le nombre de vénézuéliens en Colombie à 550 000. Parmi eux,  seuls 50 000 ont un permis de séjour. Pour les autres il s’agit de migrants vénézuéliens faisant étape en Colombie avant  de s’installer dans un autre pays, ou d’immigrés clandestins allant et venant entre le Venezuela et la Colombie ».

Néanmoins Finol constate tristement que c’est depuis le territoire colombien sous influence hégémonique états-unienne que « se sont  cristallisées ces tendances qui vont du saccage et de la contrebande  à la destruction de notre monnaie, en passant par la stigmatisation des vénézuéliens migrants ; à préciser que pour la plupart de ces derniers ce sont des doubles nationaux d’origine colombienne installés depuis environ trois décennies au Venezuela qui reviennent dans leur pays natal en raison de la sévère crise économique par laquelle nous passons »

Or le gouvernement colombien ne reconnaît pas cet état de fait, dûment corroboré pourtant par nos statistiques : « 90% des 440 000 personnes qui ont traversé la frontière pour rester en Colombie ont la nationalité colombienne ! Ce sont des victimes des conflits permanents et endémiques de la Colombie, qui à un moment donné se sont expatriées vers le Venezuela et qui reviennent maintenant dans leur pays ; mais le gouvernement colombien leur nie tout statut de victimes ou de rapatriés avec tous les droits légitimes afférents. »

Le Président colombien, Juan Manuel Santos, en novembre dernier a désigné le Venezuela comme son pire cauchemar ; pour lui « l’implosion de la nation voisine peut mettre à mal le processus de paix et même son pays» rapporte le quotidien El Nacional ; toutes choses  que réfute le chercheur vénézuélien : « si 400 000 personnes sont un cauchemar pour le Président Santos, que dire alors des 6 millions de colombiens qui se sont réfugiés ici au Venezuela dans les décennies passées ? Simplement notre éthique bolivarienne nous interdit de les considérer comme un cauchemar, contrairement aux dirigeants « santandéristes » de Colombie ! »

Tout ça ne relègue pas au second plan la dimension territoriale de la problématique, tellement il y a de ressources, de réserves pétrolières et de gaz rien que dans le Golfe du Venezuela…

Paramilitarisme, commerce et contrebande à la frontière

Il rappelle que c’est depuis le début de la Révolution bolivarienne en 1999 qu’est régulièrement dénoncée l’incursion en territoire vénézuélien de paramilitaires colombiens, bras armé de l’impérialisme nord-américain et de l’oligarchie colombienne. « Au moment de la négociation avec l’ex-président Uribe, ce dernier a ordonné que les 5 à 7 mille paramilitaires démobilisés entrent au Venezuela par les corridors humanitaires, ou toutes les voies possibles ; parmi eux de dangereux délinquants, mêlés à des trafiquants de drogue, des paramilitaires et des sicaires pénétrèrent donc au Venezuela qui découvrait là un phénomène d’ampleur inconnue jusqu’alors »

Cela a conduit à une augmentation de la criminalité : « vols de véhicules, séquestrations, utilisation du territoire vénézuélien comme espace de transit pour la drogue et pour l’organisation de groupes paramilitaires ; ces mêmes groupes ont été très actifs aux moments de tension extrême comme lors de la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 contre Chavez, ou les actes de sabotage  -blocus pétrolier, barricades- ; ils sont aussi très présents dans les trafics divers qui les ont enrichis »

Finol n’élude pas la responsabilité des vénézuéliens dans la situation : « nous n’avons pas eu la force de caractère suffisante pour mettre un frein aux activités de contrebande, notamment d’essence, par exemple en prenant à bras le corps la détermination et de la gestion des prix; nous avons manqué de vigilance patriotique à la frontière, et la contrebande d’aliments ou de médicaments vers le pays voisin a vidé nos épiceries et nos pharmacies tout en enrichissant une économie maffieuse tout au long de la frontière, le tout avec la complicité active du gouvernement colombien »

Tout cela a été prémédité selon Finol, puis exécuté dans un contexte de guerre non-conventionnelle, appelée guerre de 4ème génération, où la criminalité a été le bras armé d’un travail de sape systématique de la société et du processus politique et social émancipateur chaviste ; la complicité de l’internationale médiatique a fait le reste : entretenir et exacerber une campagne de diffamation à l’encontre du Venezuela bien supérieure et bien plus brutale encore que celle qui avait été menée un temps contre l’Union Soviétique.

Les intérêts de l’Empire

Aux luttes et aux différences entretenues dans ce conflit colombo-vénézuélien, il faut ajouter tous ces  intérêts politiques et économiques étrangers qui contribuent à empoisonner encore plus les relations.

Yldefonso Finol se plaît à rappeler que le Venezuela est le fer de lance de la lutte mondiale contre l’impérialisme : « nous nous frottons étroitement et quotidiennement à l’impérialisme et nous avons montré que nous étions capables de le défier sur son propre terrain, dans ce qu’ils appellent leur « arrière-cour » ; et en faisant cela nous avons réveillé la vocation anti-impérialiste des peuples de l’Amérique, et ça, on ne nous le pardonnera jamais et on cherchera à nous le faire payer! »

La menace d’une invasion ? « avec l’incursion des paramilitaires, le lynchage moral par les medias, le boycot financier et le harcèlement diplomatique à l’encontre du Venezuela, on peut plutôt parler d’intervention impérialiste multiforme, déjà bien à l’oeuvre. »

Le plus important pour l’empire aux yeux de Finol ? Maintenir une Amérique divisée pour continuer à exercer son pouvoir hégémonique. « Entretenir l’animosité entre le Salvador et le Honduras pour une simple histoire de foot-ball, ou entre le Nicaragua et le Costa Rica à cause d’un ruisseau, c’est le principe même du « diviser pour mieux régner » au nom duquel manoeuvrent dans l’ombre nombre d’agents diplomatiques et d’espions. Pour le cas précis de la Colombie, la présence de 7 bases étatsuniennes sur son territoire, la formation de ses élites politiques par le grand voisin du Nord et l’intervention invisible et silencieuse du sionisme israëlien constituent un coktail mortifère contre le Venezuela et tout est fait pour  attiser la haine entre pays qui devraient sinon agir en  « frères » du moins en bon voisins » compte-tenu de leur histoire un temps commune. »

Pour Finol, les Etats-Unis ont peur de Bolivar, car l’idée bolivarienne incarne l’unité des peuples en vue de s’émanciper, et cela sonnerait le glas de l’impérialisme ; « quand les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes s’uniront pour se libérer, alors ce sera la fin de l’impérialisme . »

Il reconnaît que les relations bilatérales entre nos deux pays sont actuellement au plus bas, comme au début de la Révolution ; il estime qu’il est  de la responsabilité du gouvernement colombien de rechercher avec le gouvernement vénézuélien les garanties d’un minimum de vivre-ensemble, ne serait-ce que pour être en conformité avec les recommandations de la CELAC et pour faire de l’Amérique latine et des Caraïbes une zone de paix ; pour ce faire la Colombie doit cesser d’être la tête de pont des intérêts impérialistes contre un pays qu’elle devrait traiter en frère. Car c’est de ce pays que sont issus le nom de Colombie, l’idée d’indépendance et le leader qui en a porté le drapeau, et c’est encore ce pays-frère qui a accueilli et protégé avec affection, considération et respect de leurs droits et dignité 6 millions de colombiens.

Il a le vibrant espoir que la Maison de Nariño (palais présidentiel colombien) puisse un jour s’adresser au Venezuela en ces termes : « Merci ; et désolé de ne pas vous avoir écouté ».

Source de cet article : http://www.albatv.org/Cual-es-el-conflicto-entre.html

Traduction : Jean-Claude Soubiès

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-42J

Le Venezuela lance la campagne des législatives

Ce village est un terrible résumé de ce que fut et de ce qu’est encore aujourd’hui, la Colombie d’Alvaro Uribe. Sauf qu’il se trouve du côté vénézuélien, à 300 mètres de la frontière et qu’il est ironiquement baptisé “La Invasión”. « Je fuyais les paramilitaires et je panique car ici je retrouve mes bourreaux » raconte un réfugié colombien. Avec ses caves secrètes pour cacher les victimes d’enlèvement, ses bordels où étaient violées des centaines de fillettes, “La  Invasión” est aussi une des nombreuses bases de la “para-économie” qui a phagocyté les  2.219 km de frontière entre les deux pays.

Depuis des années les réseaux de contrebandiers extraient chaque jour 30 % des produits subventionnés par le gouvernement bolivarien pour les revendre en Colombie au décuple, au centuple, avec la complicité de nombreux fonctionnaires des deux pays, militaires comme civils. Des millions de litres d’essence (alors que le Venezuela n’exporte pas de carburant en Colombie), des milliers de tonnes d’aliments, de médicaments, de véhicules et de pièces de rechange… jusqu’aux billets de banque vénézuéliens eux-mêmes, vendus au-delà de leur valeur pour repartir acheter dans le pays voisin tout ce qui peut faire du bénéfice en Colombie. Un député colombien a dénoncé que des hôpitaux de Bogota font main basse sur les médicaments à bas prix destinés aux patients vénézuéliens, pour les revendre aux leurs au prix du marché. ECOPETROL, l’entreprise pétrolière colombienne, importe illégalement et… réexporte l’essence vénézuélienne, la moins chère du monde. Depuis des années, la manne des produits subventionnés par le Venezuela socialiste fait vivre un tiers de la population colombienne, soit plus de 16 millions d’habitants des 40 municipalités du Nord du département de Santander (dont 70 % des habitants de Cucuta, ville-frontière qui engrange un bénéfice mensuel estimé à 9 milliards de dollars) et de 15 autres municipalités du département de la Guajira (1). « Alors que les accords avec la Colombie prévoient que toute marchandise sortie en contrebande sera rendue au Venezuela, la Colombie ne nous a pas rendu un seul paquet de riz » explique le vice-Président bolivarien Jorge Arreaza. Pour la chancelière colombienne Holguin, le problème disparaîtra… dès que le Venezuela éliminera ses subventions aux produits de base en faveur des secteurs populaires.

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière, la population vivant du côté vénézuélien commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

Trafic de billets de 100 bolivars vénézuéliens. Le nord de la Colombie abrite une mafia composée de centaines de maisons de change, autorisées depuis 2000 par la Banque de Colombie et de banquiers corrompus ayant fui la justice du Venezuela et qui, à travers le site Dólar Today, fixe artificiellement la valeur du dollar parallèle, facteur d’inflation au Venezuela.

Trafic de billets de 100 et 50 bolivars vénézuéliens. Le nord de la Colombie abrite une mafia composée de centaines de maisons de change, autorisées depuis 2000 par la Banque de Colombie, et de banquiers corrompus ayant fui la justice du Venezuela. A travers le site Dólar Today, ce réseau fixe la valeur du dollar parallèle, facteur d’inflation au Venezuela.

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Puerto Portete, un port sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charher et décharger les tonnes de produits volés au Venezuela.

Puerto Portete, un des ports sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charger et décharger les tonnes de marchandises pillées quotidiennement au Venezuela.

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Ce camion-citerne sortait chaque mois 100 mille litres de combustible vers la Colombie, un trafic qui dans l’État d’Apure est également organisé par la guérilla de l’ELN (Ejercito de Liberación Nacional)

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Transport par voie fluviale : les barils portent les sigles des cartels colombiens ou, dans ce cas, de la guérilla auxquels ils sont destinés…

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La fermeture partielle de la frontière

C’est après que des paramilitaires ont fait feu sur les soldats vénézuéliens qui allaient les arrêter, le 19 août dernier, que le président Maduro a ordonné le démantèlement de “La invasión” et fait fermer la frontière de l’État du Táchira avec la Colombie. L’objectif est de libérer la population de la terreur paramilitaire et de construire un territoire de paix : “nous considérerons les cas des familles exploitées qui auraient besoin de logements sociaux. Nous rouvrirons la frontière quand le gouvernement colombien fera cesser l’extraction illégale de nos produits vers son territoire et les attaques à notre monnaie”.

Il y a un an nous avons dénoncé le danger de l’intromission des paramilitaires colombiens au Venezuela. Aujourd’hui il se confirme que c’est une réalité” a twitté Ernesto Samper, Secrétaire général de l’Union des Nations Sud-Américaines (Unasur) et ex-président de la Colombie. (2)

Ces 9 dernières années, près de six millions de colombien(ne)s ont fui leur pays pour chercher la paix et un travail au Venezuela. Le dernier exode a eu lieu lors de la grève paysanne de 2013 : quelques 150 personnes parmi lesquelles des femmes, des enfants et des vieillards fuirent au Venezuela par crainte des attaques continuelles de la Force Publique contre les paysans. De tous ces sans terre, déplacé(e)s, persécuté(e)s fuyant la misère, les massacres, les fosses communes, les “faux positifs” et les extorsions des paramilitaires, beaucoup furent légalisés sur l’initiative de Hugo Chavez pour qu’ils puissent bénéficier des programmes sociaux, du Droit du travail, de l’accès aux études supérieures. Profitant de cette politique, des milliers de paramilitaires se sont infiltrés dans le pays d’accueil, allant jusqu’à chasser des familles vénézuéliennes de leurs logements sociaux pour y monter des bases du trafic de drogue et de contrebande vers la Colombie. De temps à autre, ces “cellules dormantes” reçoivent les instructions d’Alvaro Uribe pour épauler les violences de l’extrême droite locale (que les médias occidentaux transforment en “révoltes populaires”) ou pour commettre des assassinats sélectifs (tel ceux de dirigeants communaux dans l’État de Lara ou du jeune député bolivarien Robert Serra et de sa compagne). (3)

Depuis la fermeture de la frontière, les forces armées du Venezuela ont arrêté une dizaine de chefs paramilitaires, remis aux autorités colombiennes. Les assassinats ont cessé (on en comptait vingt par jour dans l’état de Tachira). Les pompes à essence et les supermarchés ont rouvert, et les files d’attente se résorbent malgré les menaces persistantes de la mafia contre les commerçants vénézuéliens. C’est à Cucuta (Colombie) que les pénuries se sont déplacées avec les premières files d’attente d’automobilistes et l’envol des prix des denrées de base. Forte de son monopole médiatique, l’oligarchie colombienne répond par une campagne “nationaliste” contre “le dictateur Maduro qui piétine nos droits comme colombiens”.

Où est passée la droite vénézuélienne ?

Alors qu’elle comptait sur la guerre économique et l’internationale médiatique pour mettre à genoux le gouvernement bolivarien et remporter haut la main les élections législatives du 6 décembre prochain, la droite vénézuélienne vit les pires heures de son existence, en proie aux divisions, proche de l’implosion. Les révélations sur ses liens avec la mafia uribiste n’ont rien fait pour améliorer son image (4). Mais ce sont sa mise à l’écart de la nouvelle génération, sa misogynie et son racisme persistants, ses nominations autoritaires d’entrepreneurs blancs comme candidats aux législatives, qui ont fait se révolter une partie de sa base et fait voler en éclats l’unité de ses partis. Ses manifestations se vident de militants et certains députés ont fait défection comme Ricardo Sánchez qui se présentera aux élections de décembre sous l’étiquette bolivarienne. (5)

Une guerre économique à double tranchant

Pa’lante queda lejos pero par’atrás queda más lejos aún” : “aller de l’avant, c’est loin mais retourner en arrière c’est encore plus loin”. Ce graffiti de Caracas parle de ce qui reste la seule voie raisonnable pour une majorité. Si le socialisme bolivarien reste en tête des intentions de vote dans les sondages de firmes privées, le salut de la droite ne peut venir que de l’abstention massive de secteurs populaires poussés à bout par la guerre économique. 80 % des médias et de l’économie restent aux mains du secteur privé et à mesure que le temps passe, le mécontentement populaire face à des prix hors de contrôle grandit mais s’adresse autant aux mafias d’un secteur privé dominant qu’au gouvernement, aux incapacités et aux lenteurs de son action. Les gens savent que ce n’est pas Nicolas Maduro qui organise les pénuries, fait monter l’inflation ou le dollar parallèle mais veulent une réaction forte et une solution rapide de la part de l’État. Les mesures décidées récemment par le président comme la fermeture partielle de la frontière avec la Colombie, l’opération d’envergure lancée le 13 juillet pour démanteler les cellules paramilitaires, avec la restitution de logements sociaux aux familles dépossédées, l’organisation d’alternatives économiques avec les communes et l’accélération des investissements productifs, recueillent l’approbation d’une majorité de sondés. (6)

Comment faire rentrer la population vénézuélienne dans le  storytelling?

Bien sûr il ne faut pas sous-estimer la contre-offensive de la droite latino-américaine toujours à la recherche de nouveaux relais (courant droitier du mouvement indigène en Équateur (7), “ONGs écologistes” opposées au canal interocéanique au Nicaragua, para-maras au Salvador, secteurs populaires déçus au Brésil, etc..). Mais le fait qu’elle doive jouer les cartes de la violence et la déstabilisation médiatique révèle l’absence de projet politique et la faiblesse sociale à long terme. D’où la nervosité des médias occidentaux qui de CNN au Monde n‘hésitent plus à sortir du bois pour réaliser leurs désirs : “pillages au Venezuela”, “chute imminente de Dilma Roussef” ou “forte mobilisation contre Rafael Correa”.

Le réel suivra-t-il les médias ? (8)

Le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) fut lui-même surpris, en juin dernier, par l’affluence de ses propres partisans – en pleine guerre économique – à une simple élection primaire en vue de désigner leurs candidats, en majorité des femmes et des jeunes, au scrutin qui renouvellera l’assemblée nationale en décembre prochain.

Le sociologue Franco Vielma explique que “le pouvoir ancien s’était fait une spécialité d’éviter l’implosion des classes populaires, en démontant tout catalyseur qui nous mènerait au changement politique. La nature du pouvoir institué fut précisément cela : se préserver, tout préserver. C’est ce qui a changé au Venezuela. Les institutions ont accouché d’un Venezuela qui explose tous les jours. (..) Tous les jours il y a des escarmouches entre le pouvoir institué et le pouvoir émergent. Au Venezuela depuis deux ans la relation entre “entrepreneurs et consommateurs” a cessé d’être « harmonieuse » (comme on nous l’affirmait jadis).” (9)

Il faut prendre en compte, aussi, l’étape nouvelle que représente la présidence de Nicolas Maduro. Hugo Chávez était pris par le vertige d’une transformation rapide, passionné par sa vision d’un Venezuela enfin réuni avec ses frères latino-américains, caraïbes et africains, un pays préférant lire que regarder la télé, souverain, sans pauvreté, économiquement puissant, au point qu’il voulait être de toutes les batailles à la fois, et faire vite. Cette énergie très personnelle (qui servit aux médias à fabriquer l’image d’un “caudillo”) et ce volontarisme paradoxal dans le désir d’accélérer la participation populaire, contrastent avec la méthode de Maduro.
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Dès son élection à la présidence en avril 2013, celui-ci a dû assumer tous les fronts à la fois : insécurité, corruption, inflation, guerre économique, improductivité nationale, déstabilisation tous azimuts d’une droite excitée par la mort de Chávez. Mais dans sa recherche d’une réponse structurelle, le président a forgé sa méthode : mettre la population face à ses responsabilités, donner un rang présidentiel aux conseils de mouvements sociaux, attendre que ceux-ci formulent leurs propositions pour prendre les décisions “de commun accord” (10). Cet espace nouveau – que certains critiquent comme “faiblesse” de Maduro – implique une responsabilité plus collective, où les femmes et les jeunes en particulier, le monde du travail en général, ont leur place à prendre. Après les fulgurantes étapes de montagne des années Chávez a commencé la marche en terrain plat, réputée plus difficile.

Thierry Deronne, Caracas, 30 août 2015
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Marche populaire contre le paramilitarisme et pour la paix à Caracas le 27 août 2015. Nicolas Maduro était présent, à quelques heures de s’envoler vers le Vietnam et la Chine pour un renforcement du partenariat économique. Pour déminer la xénophobie anti-colombienne qui se nourrit des exactions des paramilitaires, le président vénézuélien a brandi les drapeaux des deux nations, invité un musicien colombien à ouvrir le meeting et répondu à l’oligarchie de Bogota : “Nous ne sommes pas anti-colombiens. Nous sommes anti-mafia et anti-paramilitaires”.

Marche populaire contre le paramilitarisme et pour la paix à Caracas le 27 août 2015. Nicolas Maduro était présent, à quelques heures de s’envoler vers le Vietnam et la Chine pour un renforcement du partenariat économique. Pour déminer la xénophobie anti-colombienne qui se nourrit des exactions des paramilitaires, le président vénézuélien a brandi les drapeaux des deux nations, invité un musicien colombien à ouvrir le meeting et répondu à l’oligarchie de Bogota : “Nous ne sommes pas anti-colombiens. Nous sommes anti-mafia et anti-paramilitaires”.

Notes :

  1. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander http://wp.me/p2ahp2-1J7 , et sur les caractéristiques de la contrebande locale : http://www.rnv.gob.ve/tras-la-medida-vendidos-1-millon-de-litros-menos-de-gasolina-en-tachira/ ; http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/cucuta-venden-billetes-bs-100-aplicando-operacion-tres-patas/
  2. http://www.conelmazodando.com.ve/ernesto-samper-incursion-de-paramilitares-colombianos-en-venezuela-es-una-realidad/
  3. Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne, http://wp.me/p2ahp2-1Fu ; http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/292237/los-alcances-del-paramilitarismo-la-mano-colombiana-detras-de-los-crimenes-en-venezuela/
  4. “Venezuela : la presse française lâchée par sa source ?”, http://wp.me/p2ahp2-20J ; Voir aussi http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/292237/los-alcances-del-paramilitarismo-la-mano-colombiana-detras-de-los-crimenes-en-venezuela/
  5. Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela http://wp.me/p2ahp2-1TS et La misogynie de l’opposition vénézuéliennehttp://wp.me/p2ahp2-1ZO Sur la faible affluence aux manifestations de la droite : http://www.prensa-latina.cu/index.php?option=com_content&task=view&idioma=1&id=4076391&Itemid=1 , http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/mud-admitio-escasa-asistencia-a-marcha-realizada-caracas/ ; Sur les divisions internes : http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/actualidad/politica/gomez-sigala-en-la-mud-se-repartieron-el-botin-de-.aspx , http://www.avn.info.ve/contenido/entre-divisiones-seis-partidos-pol%C3%ADticos-se-desligan-mud-cara-parlamentarias , http://www.avn.info.ve/contenido/partidos-opositores-dejan-sola-mud-para-elecciones-parlamentarias ; Sur l’absence de projethttp://www.celag.org/economia-en-venezuela-la-oposicion-y-su-vuelta-al-pasado-por-alfredo-serrano-mancilla/#sthash.rHcP0QPW.dpuf
  6. Sur le soutien de la population vénézuélienne aux opérations anti-paramilitaires : http://www.avn.info.ve/contenido/hinterlaces-87-poblaci%C3%B3n-respalda-operativo-liberaci%C3%B3n-y-protecci%C3%B3n-al-pueblo et la récupération de logements sociaux : http://www.aporrea.org/poderpopular/n275828.html ; Sur les mesures alternatives économiques : http://www.avn.info.ve/contenido/venezuela-se-afianza-poder-comunal-para-construir-econom%C3%ADa-productiva-y-vencer-guerra-econ et http://www.avn.info.ve/contenido/gobierno-dise%C3%B1ar%C3%A1-plan-especial-abastecimiento-productos-y-defensa-precios-justos
  7. Sur le soutien de la CONAIE indigène par les partis néo-libéraux en Équateur, lire la récente analyse de Romain Migus:  http://www.romainmigus.com/2015/08/tentatives-de-destabilisation-en.html
  8. Sur les désirs frustrés des médias occidentaux : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/08/cnn-en-espanol-reconoce-haber-mentido-sobre-supuestos-saqueos-en-venezuela/ Traduction en français: http://cubasifranceprovence.over-blog.com/2015/08/venezuela-cnn-reconnait-avoir-menti-sur-les-pillages-au-venezuela.html
  9. Article de Franco Vielmahttp://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/habra-un-estallido-social-en-venezuela
  10. « La commune, coprésidente du Venezuela »http://wp.me/p2ahp2-1ev

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-21z

Vie de Sixta : une brève histoire de la révolution vénézuélienne

jeudi 5 novembre 2009

Le premier février 2005, un rapport mondial a montré qu’il existait 39 millions d’adultes analphabètes dans toute l’Amérique Latine et les Caraibes et que pour éliminer ce problème à l’horizon de 2015, un investissement de 6,9 milliards de dollars seraient nécessaires.

L’étude a été élaborée par la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraibes (CEPAL) et l’Office Régional pour l’Amérique Latine et les Caraibes de l’UNESCO. En 2005, dans 10 des 22 pays de la région le taux d’analphabétisme était supérieur ou égal à 10% et dans cinq d’entre eux il dépasse 20%.

Neuf mois après l’annonce de ce terrible bilan régional, Koichiro Matsuura, directeur général de l’UNESCO a proclamé le Venezuela comme pays libre d’analphabétisme. Ce 28 octobre 2005 fut un jour historique pour la nation bolivarienne.

Meilleure qualité de vie

Sixta Palma Orozco a passé son enfance à Las Nieves, localité située dans l’agglomération de Barranquilla, en Colombie. Là-bas, c’est sa mère Petilla qui lui a appris “la vie”. Comme pour nombre de latino-américains cette « vie”n’était pas des plus enviables.

Sixta était encore enfant dans les années 40. Une âpre décennie pour le monde entier, y compris pour la Colombie. La seconde Guerre Mondiale a anéanti 2% de la population mondiale totale. En Colombie pendant ces années, Jorge Eliécer Gaitán mena une lutte pour les revendications sociales jusqu’à ce qu’on l’assassine le 9 avril 1948.

Soumise à tant de pressions, Sixta ne put apprendre à lire. Ainsi les années passèrent jusqu’à ce qu’elle devienne une jeune femme. Elle ne savait toujours pas lire mais avait le minimum nécessaire pour vivre. A 19 ans, au milieu des années 60, elle eut son premier enfant et deux ans plus tard son deuxième. La Colombie vécut alors une explosion sociale. Au Venezuela on découvrait la “démocratie” avec Romulo Betancourt. Sixta avait 23 ans et la charge d’être mère l’obligea à prendre une décision : fuir la misère de la Colombie en cherchant ailleurs une meilleure qualité de vie. Ainsi arriva-t-elle au Venezuela. Là-bas restèrent les souvenirs de son enfance Las Nieves, sa mère et sa vie colombienne. “Je suis venue parce que j’avais besoin d’une meilleure vie” répond Sixta, âgée aujourd’hui de 68 ans. “La vie état très difficile à cette époque, même si ça n’a pas beaucoup changé en Colombie depuis” ajoute-t-elle.

Elle fut accueillie a Venezuela par Maria, autre colombienne dans la même situation et qui avait cherché à Maracaibo (Venezuela) une vie meilleure.”Elle m’a accueillie comme une sœur” se rappelle Sixta. ”Elle m’a beaucoup aidé pour comemncer ma nouvelle vie”. Mais cette “nouvelle vie” au Venezuela ressemblait peu ou prou à celle qu’elle avait fui en Colombie. “Femme de ménage là-bas, je le suis toujours ici”. Ce n’était pas de sa faute. C’était la conséquence de son illettrisme. Cependant, être illettrée était la conséquence de l´exclusion sociale, de tout un système.

Rude Venezuela

15 à 20 ans de vie à Las Nieves lui donnèrent une large expérience, temps durant lequel elle donna naissance à 5 autres enfants. Nous sommes alors dans les années 80, époque des présidents « démocratiques » du Venezuela Luis Herrera, Jaime Lusinchi. “La nouvelle vie” de Sixta n’avait toujours pas commencé. Elle continuait de survivre, très loin de vivre. A l’époque l’IDH du Venezuela était de 0,765, un IDH moyen.

Pendant les années 80 le pays de Bolivar souffrit des conséquences de terribles politiques d’exclusion sociale. De 1980 à 1994 l’investissement en santé publique diminua de 43%, selon un rapport présenté à l’ONU par des ONGs. Toute cette situation généra une augmentation du nombre de foyers en situation de pauvreté, de 46% en 1988 à 76% en 1994.

Sixta survivait alors avec les mille Bolivars qu’elle gagnait chaque mois. “Sans sécurité sociale ni aucun autre avantage” se remémore-t-elle. Ce sont ces chiffre-clefs qui permettent de comprendre l’autre grande explosion sociale que vécut cette exilée colombienne : le Caracazo, quand le peuple vénézuélien affamé descendit dans la rue pour réclamer ses droits face aux mesures néo-libérales et brutales du FMI, en 1989.

Deux scénarios difficiles

Les années 90 menèrent le pays à une situation alarmante de pauvreté alors qu’il restait un des principaux producteurs pétroliers. Une rébellion civico-militaire organisée par un certain Hugo Chavez annonça des changements possibles. Mais il y eut l´échec du soulèvement, le “pour l’instant nous renonçons”. Sixta, la colombienne qui avait quitté son pays 23 ans plus tôt, dut poursuivre sa lutte.

Ses enfants grandirent et l’aidèrent, mais un poste de vente de nourriture rapide était le seul gagne-pain de la famille. Le travail informel concernait presque 50% de la population dans le pays. Un peuple meurtri était pour la seconde fois aux mains de Rafael Caldera. Et il en paya les conséquences une deuxième fois.

En 1997, 47,3% de la population de moins de 12 ans était en situation de pauvreté et 21,9% en situation de pauvreté extrême selon les chiffres d’une Étude de l’Université Bolivarienne du Venezuela (UBV). A la fin du mandat de Caldera, 18 millions d’enfants et adolescents travaillaient dans la rue et 407000 enfants étaient sans-papiers, selon la même étude.

Même si la situation dans le pays était difficile, c’eût été encore pire de retourner à Las Nieves, en Colombie. “En 1992, les 10% des plus riches disposaient de 33% des revenus globaux” révèle une étude de l’Observatoire de l’Économie Latino-américain. “Cinq ans plus tard, ces mêmes 10% détenaient 58% des richesses totales” peut-on lire dans le rapport. Et de 1996 à 1999 le nombre de foyers sous le seuil de pauvreté passa de 53,8% à 60%.

La refondation de la patrie

En 1998, avec 56,20% des suffrages, la population vénézuelienne décida de changer de cap en élisant pour président Hugo Chávez.

Ainsi commença le processus de l´assemblée constituante, comme actuellement au Honduras, qui allait donner naissance à la Cinquième République, comme base fondamentale de l’intégration de tous les citoyens. Une intégration méprisée par l’oligarchie métisse, qui mit en œuvre un coup d’Etat en 2002 et sabota l’èconomie.

Ces actions menèes par la contre-révolution ont généré rien que pour 2002 des pertes de 20 à 25 milliards de dollars pour le budget national, avec la grève des cadres de l`industrie pétrolière. Pour autant, cela n’a pas empêché le Gouvernement révolutionnaire de lancer les Missions Sociales avec l’appui de la Rèpublique de Cuba.

Les missions permirent d’aborder de manière complète les “problèmes générés par tant d’années d`exclusion durant le IVe République” explique le sociologue Freddy Castillo. Le Venezuela avait vécu sous un État bourgeois durant de longues décennies et cela a déclenché “une terrible crise sociale” à laquelle devait répondre le gouvernement bolivarien avec volontarisme. “A l’échec de l’État bourgeois, on a cherché une alternative” explique le sociologue.

Cette alternative s’est manifestée en premier lieu par la mission Barrio Adentro puis avec l`ensemble du plan stratégique. Une étude menée par l’UBV dans la communauté El Gaitero a mis en lumière que “les missions se complètent et qu’elles ne peuvent être envisagées séparément”. Dans ce cadre, la mission Robinson s’effectua en plusieurs étapes et derrière elles ont suivi les missions Ribas, Sucre et Alma Mater.

Education pour le peuple

Le concept de la mission s´enracine dans la philosophie de Simón Rodríguez (professeur rousseauiste de Simon Bolivar), pour qui il fallait libérer le peuple au travers de l’éducation. “Rodríguez pensait que le développement de l’éducation du peuple était une activité hautement subversive” nous explique José Javier León, professeur à l’UBV et spécialiste de l’Histoire du Venezuela. “C’était subversif car on était alors dans une société raciste et productrice d’exclusion.”

Le point fondamental de la philosophie de la mission Robinson est donc de “donner le savoir et la connaissance à un peuple qui restr jusque là esclave” décrit l’historien Carmelo Raydán. ”Historiquement, l’écriture est un outil des élites” avertit Léon, licencié en lettres “et ce type d’éducation (selon les principes de Rodriguez) nous a permis de prendre à bras le corps la cruciale question des lettres. Cette pensée subversive fait rupture avec la médiocre et conservatrice pensée espagnole” précise-t-il. Raydan ajoute “A cause de ce modèle (espagnol) dominant, le modèle éducatif de Rodriguez ne put en son temps trouver l’espace pour sa réalisation”.

Des siècles plus tard, au Venezuela, l’éducation est enfin un droit du peuple. Une étude de l’Institut Latino-américain des Recherches Sociales a montré que les participants à la mission Róbinson “sont des personnes exclues du système éducatif traditionnel ou qui ne peuvent pour diverses raisons poursuivre leur études initiales. La grande majorité des étudiants est issue des strates socio-économiques les plus basses” C’est une question structurelle. D’ailleurs les personnes évoquent comme raison principale de l’abandon de leurs études la situation économique de leur famille.

La relation interne du groupe d’étude est un autre aspect important : “car le formateur doit se familiariser avec les étudiants” nous dit Edixon Plaza, ex-formateur dans la communauté El Gateiro à Maracaibo. “Nous sommes satisfaits de voir comment quelqu’un ne sachant pas lire peut apprendre et réussir” ajoute Plaza, communicateur social. “Apprendre à lire c’est rendre sa souveraineté à un être humain” expliquet Léon. “c’est un changement de vie, une nouvelle naissance” explique Castillo.

La nouvelle vie

A 68 ans, Sixta, venue au Venezuela pour mieux vivre, a finalement réalisé son projet. “Aujourd’hui, je suis une autre personne” assure-t-elle. “J’ai appris à lire grâce à la mission Robinson, je me suis diplômée avec la mission Ribas et maintenant je m´oriente vers la mission Sucre” nous dit-elle avec fierté.

“Nous sommes tous très fiers d’elle” nous explique Yasmín Atencio, une de ses filles. “C’est très bien d’aider ma mère dans sa formation, elle a fait l’impossible pour nous permettre de réussir aussi”. Susana, une autre de ses filles née en Colombie use de son temps libre pour soutenir sa mère.

Aujourd’hui, Sixta bénéficie aussi de la Mission Identité et a pu régulariser ses papiers. Désormais, elle ne marche plus dans la rue de la même manière. “Il me manque encore à apprendre beaucoup de choses, mais je peux maintenant lire, je comprends mieux les choses, certains se moquent et critiquent le fait que je sois encore étudiante à mon âge. Ils dénigrent la mission, mais moi, maintenant, je suis diplômée. Je les entends et je me dis intérieurement qu’il vaut mieux que je me taise, ce n’est même pas la peine de discuter avec ces brutes”. Le changement de vie a été si important pour elle qu’elle peut se permettre d’appeler “brutes” ses contempteurs. Aujourd’hui, elle voit son rêve se réaliser. Deux de ses enfants sont bacheliers, l’une est maitresse d’école diplômée universitaire et l’autre est licenciée en travail social.

En 2004, son neveu Ricardo lui avait dit que dans son collège à Pinincha, au centre de Maracaibo, d’autres adultes étudiaient dans une mission du nouvau gouvernement. Sixta ne pouvait pas imaginer à quelle point ce que lui disait ce petit garçon de 7 ans allait lui être utile pour construire sa nouvelle vie.

Données de la mission Robinson :

Population indigène

Nous avons réussi à alphabétiser nos peuples indigènes dans les Etats d’Amazonas, Anzoátegui, Apure, Bolívar, Delta Amacuro, Monagas, Sucre y Zulia, apportant ainsi une aide essentielle à ces secteurs qui sont parmi les plus pauvres du pays. Leur apprendre à lire et écrire a été un de nos plus grand défi, car pour cela, il fallut traduire l’ensemble de notre matériel dans les langues originaires indigènes correspondantes : jivi, yekwana, kariña y warao.

Population pénitenciaire

Dès son lancement, l’intégration de l’univers carcéral au Système Éducatif Vénézuelien a été un des fers de lance de la mission. Cela a permis l’alphabétisation des détenus et la poursuite des formations d’éducation initiale, secondaire et même supérieure avec les autres missions Ribas et Sucre pour toutes les personnes incarcérées qui le désiraient.

Population malvoyante

La méthode d’apprentissage “Yo Sí Puedo”, (« Oui, je peux »), inventée á Cuba et applaudie par l`UNESCO, a été traduite en braille et des manuels ont été publiés spécifiquement pour les non-voyants, créant ainsi un matériel novateur, pratique et en accord avec les besoins de ces personnes.

Une stratégie par phases

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Cette première étape a diffusé la connaissance dans tous les recoins du pays, permettant l’alphabétisation des vénézuelien-ne-s qui ne savaient pas encore lire ni écrire. La méthode “Yo, sí puedo” (Oui, je peux) se base sur l’association de chiffres et de lettres en partant du principe que l’adulte analphabète connait naturellement les nombres. Chaque lettre est associée à un chiffre conformément à une étude préalable des phonèmes. On a ainsi une méthode où la personne sait déjà la moitié des choses (les chiffres) et découvre l’autre moitié (les lettres). La méthode utilise les technologies audiovisuelles – télévision, cassettes et vidéoconférence – ce qui permet la massification des matières éducatives.

ROBINSON 2 : Bataille pour le Sexto Grado

Cette phase est née le 15 septembre 2003 avec l’objectif de garantir l’acquisition du sexto grado (équivalent niveau collège) autant pour ceux qui ont déjà suivi la mission Robinson 1 comme pour n’importe qui ayant abandonné son éducation de base. Cette étape de la mission d’appui auss sur la méthode “Yo, sí puedo”.

ROBINSON 3 : Cercles de travail et d’étude

Elle est née en septembre 2006 avec l’objectif de diffuser et d’établir l’habitude de la lecture, pour renforcer et permettre de suivre l’actualité sur les questions politiques, économiques, sociales, culturelles et d’intérêt général.

RÓBINSON PRODUCTIVE :

La proposition tient ici à l’élargissement de l’horizon et des opportunités des citoyens membres de la mission. Il s’agit d’inclure les questions de formation socio-productives dans la formation académique sans remettre en cause les fondamentaux pédagogiques, en contribuant à l’augmentation du bien être socio-économique de la collectivité, en contribuant à la construction d´une économie socialiste du pays.

FONDO DE APOYO SOLIDARIO (FAS)

Ce fonds créé en décembre 2004, est né de la proposition d’apporter un appui complet aux citoyens, formateurs, coordinateurs, superviseurs et familles pour les questions de santé et d’aide sociale.

ROBINSON INTERNACIONAL

Né le 19 mars 2006, cette mission vise à développer une coopération internationale et un échange dans les domaines éducatifs et sportifs avec d’autres pays d’Amérique Latine et du monde nécessitant des programmes d’alphabétisation et d’éducation. Actuellement, des brigadistes vénézueliens se trouvent au Nicaragua et en Bolivie où ils réalisent des recensements dans les différents localités pour permettre aux personnes qui en ont besoin de participer à des projets d’alphabétisation.

T/ Arlenin Aguillón. F/ Cortesía Familia Palma.

Sources : Radio Nacional de Venezuela/ Courrier de l’Orénoque

Traduction : Grégoire Souchay pour : http://www.larevolucionvive.org.ve/