Venezuela: Révolution bolivarienne de B à M #3

Le jeu des sept différences

Il faut savoir un gré infini à @Filip__FI, ce lycéen de la France Insoumise, pour la leçon de journalisme qu’il nous donne depuis peu sur son Blog http://bit.ly/2wcvsiZ. Jean Lacouture définissait le journaliste comme « l’historien du présent » et c’est bien ce qui fait défaut à nos zombies des médias : aider le citoyen lecteur, auditeur ou téléspectateur à comprendre le présent à travers l’examen vivant du passé.

Pour bien comprendre l’univocité scandaleuse des médias actuels contre un processus démocratique qui a vu une énorme participation populaire répondre pacifiquement à trois mois d’insurrection armée de la droite, et où des militants de tous bords veulent élargir les droits citoyens en portant leurs propositions à la discussion de la constituante, on doit prendre en compte la disparition du pluralisme suite au rachat généralisé par les milliardaires, l’inculture crasse des écoles de journalisme réduites à l’enseignement du formatage, l’alliance du carriérisme et du conformisme chez d’ex-pigistes, la peur de se retrouver seul et de perdre des lecteurs, la droitisation des sociétés européennes, etc… mais il y aussi l’histoire profonde d’une Europe encore prisonnière de son histoire de domination. Se rappeler par exemple qu’il y a 200 ans des gazettes et agents nord-américains traitaient déjà Bolivar de « César assoiffé de pouvoir ». Ou comprendre que la politique Sud-Sud du président Chavez, visant à unifier l’Amérique Latine et à la rapprocher de l’Afrique, souvent décriée à cause de rapports avec l’Iran ou la Libye, s’inspirait en réalité de la vision de Bolivar del « Equilibrio del mundo » et de la célèbre conférence de Bandoeng de 1955 où pour le dire avec Lacouture, « les damnés de la terre réinventèrent le monde« . Cette conférence réunissait pas mal de tyrans aux côtés de chefs d’État plus démocrates du Tiers Monde mais nul historien ne conteste qu’elle marqua une étape décisive dans l’émancipation post-coloniale des peuples du Sud.

Thierry Deronne, Caracas, juillet 2017

Episode 3: La révolution bolivarienne sous Chavez, par @Filip__FI

Nous voici à présent lancés dans le cœur du sujet. Rebondissements après rebondissements, la révolution bolivarienne prend enfin forme. Afin de rester dans le cadre d’un article de blog, il est évident que je ne peux étudier avec vous tous les aspects de la Révolution sous Chavez (même s’il se peut que je déborde un peu après Chavez par moment). En revanche, ce qui va suivre tente de faire une synthèse à la fois détaillée, mais aussi simple et accessible de tous. Certains aspects ne seront peut-être pas approfondis, mais l’espace commentaire est évidemment ouvert aux questions si vous le souhaiter.
Mais je vous rassure, on va déjà aller beaucoup plus en profondeur qu’un article de l’Express ou de Libération…
 © Filip FI © Filip FI

I. Une nouvelle constitution

Comme promis, après avoir prêté serment sans conviction sur la constitution de la IVème république, Chavez entame la rédaction d’une nouvelle constitution par le biais d’une Assemblée Nationale Constituante. La République du Venezuela devient République bolivarienne. Changement de nom, changement de ton. Voyons ce que définie cette assemblée pour le pays.

Dans la nouvelle constitution, quatre axes fondamentaux de la société vénézuélienne sont redéfinis:

  • Sur le plan institutionnel, l’accent est mis sur la démocratie participative. La nouvelle organisation politique de la société permet au peuple de s’impliquer davantage dans la gestion des affaires publiques. Les assemblées de citoyens et citoyennes voient le jour, et le recours au référendum devient beaucoup plus fréquent1. Les référendums peuvent être consultatifs, sur des questions d’intérêt général, abrogatoires, pour adopter une loi que le parlement refuse, ou encore révocatoire, pour destituer un élu allant du maire au président de la République. La constitution en elle-même est née de la consultation du peuple, par l’intermédiaire de l’ANC.
  • La nouvelle constitution marque aussi l’apparition de nouveaux droits fondamentaux pour les vénézuéliens. Ainsi, tout vénézuélien a désormais le droit à des soins médicaux gratuits et de qualité2, une éducation gratuite y compris dans l’enseignement supérieur3, et un environnement sur, sain et écologiquement équilibré4. Un chapitre entier est également consacré aux droits des peuples et communautés indigènes5. Leur existence et leurs us et coutumes sont désormais reconnus et protégés par la constitution.
  • La séparation des pouvoirs est elle aussi redéfinie. On compte désormais cinq branches parmi lesquelles le législatif, l’exécutif et le judiciaire, mais aussi le pouvoir électoral chargé de la bonne tenue des élections (sous contrôle du Conseil National Électoral), et le pouvoir citoyen, regroupant au sein du Conseil moral républicain, le défenseur du peuple, le procureur général de la République (fiscal general en espagnol) et l’inspecteur général de la République6.
  • Enfin, en matière économique, on note que la constitution garantit la totale souveraineté de l’Etat sur l’industrie pétrolière et son entreprise PDVSA7. Quand on sait que l’or noir représente 96% des exportations du pays, le monopole de l’Etat sur sa production n’est pas anodin, il vise à garantir la « souveraineté économique et politique » du pays.

Après validation populaire par référendum le 15 décembre 1999, le 20 décembre la nouvelle constitution est adoptée.

Un homme brandit la constitution de 1999 lors d'une mobilisation chaviste (photo non datée)Un homme brandit la constitution de 1999 lors d’une mobilisation chaviste (photo non datée)

 

En 2007, Chavez a annoncé vouloir modifier 33 articles de la constitution. Cette décision provoque un tollé médiatique international.
Le projet de réforme constitutionnel prévoit notamment de limiter la durée quotidienne de travail à six heures (36 heures hebdomadaires), d’interdire aux employeurs le fait d’obliger leurs salariés à effectuer des heures supplémentaires, de multiplier le nombre de conseils communaux, de supprimer l’autonomie de la banque centrale pour allouer plus de fonds aux programmes sociaux ou encore de distribuer les terres non productives aux paysans. Vous vous doutez bien que ce n’est pas ce genre de réformes sur lesquelles les médias vont s’attarder.

Chavez tenant la constitution de 1999 (droite) et la nouvelle (gauche) si la réforme constitutionnelle est approuvée © AFPChavez tenant la constitution de 1999 (droite) et la nouvelle (gauche) si la réforme constitutionnelle est approuvée © AFP

 

La réforme prévoit également d’abolir la limitation du nombre de mandats dans le temps et d’élargir à sept ans la durée d’un mandat présidentiel. Diantre! Il y a là la preuve évidente du caractère dictatorial de cet homme! Une campagne médiatique de grande ampleur est engagée pour dénoncer « l’autoritarisme » présumé de Chavez. Une hypocrisie d’une ampleur risible.
Le projet en lui-même n’est pas imposé au pays. Il est d’abord soumis au vote de l’assemblée nationale puis à celui du peuple par référendum. L’opposition avait boycotté les législatives de 2005 et se plaint de ne pas pouvoir agir sur cette réforme. Drôle de situation non?
Deuxième hypocrisie, encore plus risible celle-ci. On ne parle évidemment pas de l’ensemble de la réforme dans les médias, mais seulement de l’abolition de la limite du nombre de mandats8. On y voit la volonté d’un homme de s’accrocher au pouvoir. Risible encore une fois, quand on sait que l’on peut rester éternellement au pouvoir à condition d’être élu dans bon nombre de pays européens comme le Royaume-Uni, le Portugal, l’Italie, l’Allemagne ou encore…la France.

Vous voulez la fin de l’histoire? Le projet de réforme de la constitution est refusé par référendum le 2 décembre 2007 à 51% de « non ». Chavez reconnait le résultat et s’y soumet, tel un vrai dictateur pas vrai?

II. Des débuts difficiles | Coup d’état de 2002

La révolution met du temps à s’impulser et connait des débuts difficiles. Le prix du baril avait chuté et avait entraîné une forte récession durant l’année 1999. Chavez a réagi en s’accordant avec les pays de l’OPEP pour faire remonter le prix du baril, signant ainsi le grand retour du Venezuela au sein de l’OPEP.

A la crise économique due au pétrole s’ajoute également des déstabilisations politiques venant de l’opposition et des Etats-Unis. Après avoir re-nationalisé PDVSA en accord avec la constitution, Chavez s’attire évidemment les foudres de Washington qui profitait jusqu’alors d’un pétrole bon marché. L’opposition et la Maison Blanche peinent à reconnaître le caractère légitime de la présidence de Chavez et de la nouvelle constitution.
Chavez est également freiné dans sa volonté de réformes sociales par une corruption et un système capitaliste bien encré dans toutes les sphères de la société. C’est ainsi que le 11 avril 2002, un coup d’état ouvertement soutenu par Washington, une bonne partie de l’opposition et par les médias privés, est fomenté contre lui. Le récit de ce coup pourrait être le scénario d’un film hollywoodien par son déroulement aussi tragique qu’extraordinaire. Je vous en fait une petite chronologie ici:

  • 7 avril 2002: Chavez licencie des cadres dirigeants de PDVSA. Malgré la nationalisation, l’Etat peine à contrôler totalement l’entreprise pétrolière et Chavez tente d’y remédier.
  • 9 avril: Le syndicat CTV et le syndicat patronal Fedecamaras organisent une grève générale de 24h.
  • 11 avril: L’opposition organise une manifestation (200 000 personnes) à Caracas exigeant le départ du président Chavez élu démocratiquement. La manifestation ne suit pas le parcours prévu et se dirige vers le palais présidentiel de Miraflores. L’opposition, soutenue par les médias privés cherche la confrontation avec la contre-manifestation chaviste rassemblée autour du palais. Des heurts éclatent, des snipers inconnus tirent sur la foule tuant chavistes comme anti-chavistes (sept d’entre eux seront arrêtés, on les soupçonne d’être directement envoyé par la CIA qui n’en est pas à son premier coup d’essai en Amérique latine), un détachement de l’armée menace de faire « sauter le palais » si Chavez ne renonce pas. Chavez est emmené et séquestré sur une base militaire. Pedro Carmona, président du syndicat patronal Fedecamaras et fervent opposant à Chavez, est auto-proclamé président de la République et fait abolir la constitution de 1999.
  • 13 avril: les vénézuéliens issus des quartiers populaires majoritairement, descendent dans les rues par milliers exigeant la libération de Chavez et son retour à la présidence du pays. Aidé par certains militaires et la garde présidentielle, le palais de Miraflores est repris, Chavez est libéré et revient en héros.
Le peuple devant le palais présidentiel exige la libération de ChavezLe peuple devant le palais présidentiel exige la libération de Chavez

Ce coup d’état qui aura destitué Chavez durant 48 heures va renforcer considérablement sa réputation.
Avant de passer à la suite, je voudrais vous donner une liste de noms que je vous sommes de retenir: Julio Borges, Leopoldo Lopez, Henrique Capriles ou encore Globovision, Venevision, RCTV, Televen, El Nacional, Ultimas Noticias, El Universal, TalCual. Ce sont là des noms de personnalités politiques ou de médias qui ont soutenu le putsch contre un président démocratiquement élu et qui pour la plupart sont encore actifs aujourd’hui. Tachez de vous en souvenir. On reparlera de certains d’ailleurs dans le prochain article.
Je lance d’ailleurs ici un appel à ce que l’on élargisse cette liste de noms le plus possible (en commentaire de cet article ou sur les réseaux sociaux avec des sources, je rajouterais les noms à la liste ci-dessus ou j’en ferais un article à part s’il y en a assez).

Reprenons. Malheureusement, le coup d’état ne suffit pas à l’opposition. Une grève générale de PDVSA est organisée pendant pratiquement deux mois entre 2002 et 2003. Il y a là une volonté de sabotage de l’industrie pétrolière qui en restera affectée sur sa productivité notamment.

III. D’importantes et impressionnantes avancées sociales

Malgré des débuts difficiles, une fois la révolution réellement lancée, les progrès sociaux vont être impressionnants. Faire l’impasse dessus lorsque l’on parle de la révolution relève clairement de la malhonnêteté intellectuelle.

Les missions bolivariennes (misiones en espagnol) sont une série de programmes sociaux développés au Venezuela depuis 2003 et qui continuent encore de nos jours pour la plupart d’entre-elles (certaines ayant atteint leur but, elles ont pris fin). Les volontés de changements étaient jusque là compromises par, non seulement une opposition néolibérale antidémocratique, mais également par un appareil d’Etat gangrené par une corruption structurelle. Les missions répondent directement à cela par l’implication directe des citoyens dans la gestion public, en continuité avec la démocratie participative prônée par la constitution.

Chaque année, les missions sont rééditées pour répondre à des exigences différentes. Elles traitent chacune d’un ou plusieurs problèmes spécifiques, comme la lutte contre la pauvreté et l’extrême pauvreté, l’éducation, la santé ou encore l’analphabétisme. Elles sont réalisées grâce à des citoyens bénévoles accompagnés de certaines institutions comme les universités ou bien les entreprises publics. Leur financement est en grande partie lié aux excédents de PDVSA, elles sont donc grandement dépendantes de la prospérité de l’industrie pétrolière vénézuélienne, ce qui pose d’autres problèmes que l’on verra plus tard.

Voyons deux exemples de missions très populaires :

  • La mission Robinson a pour objectif d’éradiquer l’analphabétisme. Créée en 2003, il aura fallu seulement deux ans pour qu’en 2005, l’UNESCO proclame le Venezuela, territoire libre d’analphabétisme9.
Hugo Chavez en 2003 lors d'une cérémonie de remise de diplômes dans le cadre de la mission d'alphabétisation Robinson © Maiquel Torcatt NVENPRESHugo Chavez en 2003 lors d’une cérémonie de remise de diplômes dans le cadre de la mission d’alphabétisation Robinson © Maiquel Torcatt NVENPRES

 

D’autres missions concernant l’éducation ont vu le jour avec chacune leur spécificités et particularités comme la mission Sucre ou la mission Ribas.

  • La Gran Mision Vivienda (Grande Mission Logement) consiste elle à charger l’Etat de la construction de logements dans le pays. Créée en 2011, elle est probablement la plus impressionnante en terme d’efficacité. L’année même de son lancement, 146 718 maisons ou appartements ont été construits, 200 080 en 2012, 200 370 en 2013, 126 503 en 2014 et 326 329 en 2015, pour un total de un million de logements en cinq ans10. Pas mal non? Et ce ne sont pas des logements dans un environnement désertique, ils sont accompagnés d’espaces verts, d’aires de jeux et d’espaces prévus pour les activités sociales, culturelles ou sportives.
Inauguration de logements dans le cadre de la Gran Mision Vivienda en 2016Inauguration de logements dans le cadre de la Gran Mision Vivienda en 2016

 

Il existe plus d’une vingtaine de misions actives au Venezuela. Je vous donne quelques chiffres significatifs qui illustrent bien leur impact sur la situation sociale du pays:

  • L’espérance de vie est passée de 72 ans en 1998 à 75 ans en 201411.
  • L’indice de développement humain est passé de 0,699 en 2000 à 0,764 en 201312.
  • Entre 1998 et 2013, l’accès à l’eau potable a augmenté de 15%13.
  • Entre 1999 et 2014, le chômage est passé de 11% à 5,6%14.
  • Le nombre d’établissements de santé est passé de 4 957 en 1998 à 13 372 en 2014. Autrement dit, 8 415 établissements de santé ont été construits en 16 ans15.
  • L’accès à l’éducation secondaire a augmenté de 27,1%16.

IV. Intégration américaine

L’exemple de la révolution bolivarienne a poussé d’autres peuples d’Amérique du sud à se révolter démocratiquement, et différents gouvernements de gauche ont vu le jour après l’arrivée de Chavez. Parmi eux, dans leurs diversités politiques, on peut citer ceux de Lula da Silva au Brésil et Nestor Kirchner en Argentine en 2003, de Tabare Vazquez en Uruguay en 2005, de Evo Morales en Bolivie en 2006, de Rafael Correa en Equateur en 2007, ou encore de Michelle Bachelet au Chili en 2014. Chaque gouvernements possèdent leurs propres caractéristiques et ne se revendiquent pas forcément du « socialisme ».

Lorsque Chavez arrive au pouvoir, l’Amérique latine est loin d’être le continent unifié dont rêvait Bolivar. La seule organisation à vocation réellement continentale est l’OEA (Organisation des Etats Américains), mais l’emprise de Washington sur celle-ci est conséquente. Cuba y était encore exclu jusqu’à il y a peu. Les Etats-Unis rêvaient également d’étendre leur libre-échange à échelle continentale à travers l’ALCA principalement.

C’est ainsi que vont voir le jour différentes organisations, dont le Venezuela de Chavez va participer activement à leur création. On peut notamment citer l’UNASUR (2004) comme alternative à l’ALCA (et l’OEA dans une certaine mesure), la CELAC (2010) comme alternative à l’OEA, ou encore la fameuse ALBA (2004).

Logo de l'ALBALogo de l’ALBA

 

 

Parlons un peu de cette ALBA. Cette organisation de coopération voit le jour en avril 2005 avec un accord entre Cuba et le Venezuela selon lequel le pays envoie du pétrole à Cuba en échange de médecins (Cuba étant le pays avec le plus de médecins au km²). Progressivement, d’autres pays vont rejoindre l’organisation parmi lesquels notamment l’Equateur, la Bolivie, et huit autres pays. L’ALBA met l’accent sur la solidarité, la complémentarité, la justice, et la coopération latino-américaine, selon ses propres mots17. Contrairement à ce qui a pu être dit par certains, l’ALBA n’est en aucun cas une alliance militaire, mais avant tout une coopération économique. Il est cependant vrai de dire qu’elle a un caractère politique plus prononcé que d’autres organisations comme l’UNASUR ou la CELAC. L’organisation s’oppose explicitement à l’impérialisme nord-américain et refuse les logiques d’accaparement des richesses au détriment d’autres peuples. A vous de juger si ces intentions sont louables.

V. Naissance du PSUV

Je rajoute cette petite partie pour préciser que, jusque ici, le parti politique dirigeant cette révolution est toujours le Mouvement Cinquième République créé en 1997. Seulement, il vieillit et rien que son nom n’est plus d’actualité. C’est ainsi que le 14 mars 2008 est créé le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV). Il se fonde par une fusion du Mouvement Cinquième République et de cinq autres partis. Notons que le Parti communiste (PCV) a cependant décidé de rester à l’écart bien qu’il soutienne le président Chavez.

Logo du PSUVLogo du PSUV

 

En 2012 voit le jour un Grand Pôle Patriotique, coalition politique autour du PSUV, qui regroupe plusieurs partis politiques soutenant la révolution bolivarienne, dont le PCV.

VI. Censure des médias au Venezuela? Ça dépend de quel point de vue…

Alors là, c’est une question sensible. Chavez a-t’il muselé la liberté d’expression au Venezuela? A en croire nos médias, c’est irréfutable. A en croire les faits, absolument pas.
Le « problème » de la liberté d’expression au Venezuela n’en est pas un, il ne faut pas avoir peur de le dire, c’est une fable, destinée à détourner le regard des avancées sociales de la révolution. Jamais Chavez n’a empêché la critique de s’exprimer. En réalité, c’est tout l’inverse qui s’est produit. Pour vous donner une idée, je vous invite à lire l’excellent article de Thierry Deronne de 2015 qui explique très bien cette farce (à voir en bas de page). Je vais vous donner quelques éléments mais j’insiste pour que vous alliez le lire si vous n’êtes pas convaincus par ce qui va suivre.

La grande majorité des médias vénézuéliens sont critiques à l’égard du chavisme, et pour cause, en 2014, sur 2896 médias, 80% d’entre-eux étaient des entreprises privées. La vérité, c’est que un des problèmes du chavisme est de ne pas arriver à diffuser de façon massive ses informations auprès de la population. Les chaînes de télévision et les journaux en majorité privés donc, ne cessent de diffuser des informations contre le gouvernement, et très rarement l’inverse. En 2014, 85% des audiences radios et TV étaient réalisées par les médias privés, contre 12% seulement par ceux du public, et 3% par les médias communautaires.
En 2005 a été lancée la chaîne Telesur à l’initiative de Chavez, en coopération avec d’autres pays latino-américains, dans le but justement de contrer l’hégémonie du privé sur l’information, mais c’est loin d’être gagné.
Pire encore, lors du coup d’Etat de 2002, c’est bien l’opposition qui a pris possession de la seule chaîne TV relaie du point de vue chaviste à cette époque, à savoir VTV sur le Canal 8, et qui en a coupé le signal. Cette même chaîne TV a encore récemment été attaquée par des groupes violent d’opposition qui y ont mis le feu, et combien d’autres exemples d’attaques contre la liberté de la presse venant de l’opposition peut-on citer. Tiens donc, les rôles de l’oppresseur et de l’oppressé seraient-ils en réalité inversés?

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne: la dirigeante d’extrême-droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « bâillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela. © Photo tirée de l'article de Thierry DeronneScène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne: la dirigeante d’extrême-droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « bâillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela. © Photo tirée de l’article de Thierry Deronne

 

Donc oui, c’est bien une question de point de vue. D’un côté, celui de ces médias privés (vénézuéliens mais aussi la presse internationale qui reprend en chœur) qui inventent leur propre répression, et de l’autre, celui des chavistes qui tentent tant bien que mal de dénoncer la supercherie et de mettre en avant les réussites de la révolution. Oui, il y a bien une censure de l’information au Venezuela, celle de ces groupes privés qui censurent la réalité des programmes sociaux et s’acharnent à dénoncer la révolution plutôt que de faire un vrai travail journalistique.

Enfin, avant de clore cette partie il faut absolument que je vous parle d’une dernière chose. Une fois toutes les supercheries sur la prétendue censure démasquées, il reste un ultime argument des anti-chavistes: Alo Presidente. Il s’avère que tous les dimanches à 11 heures, était diffusé sur les médias publics radio et tv (15 % d’audience) un programme dans lequel le président de la République, pour ne citer que lui, prend la parole et dialogue avec les citoyens sur des sujets divers et variés. Il y rend également compte des politiques menées par le gouvernement, des choses qui vont, qui ne vont pas etc. Alors effectivement ça peut en effrayer certains, il est préférable d’avoir un gouvernement qui mène sa politique dans son coin, à l’abri des regards, et qui ne rend pas compte de ces actes devant le peuple qu’il est censé représenter. Est-ce une censure des chaines TV? Si ça peut vous rassurer, le programme ne dure que quelques heures le dimanche, le reste du temps, tout fonctionne normalement. (Aujourd’hui l’émission existe toujours sous le nom de Domingo con Maduro)

VII. Les élections: dictature déguisée ou processus démocratiques?

Après la liberté d’expression vient la démocratie. Je vais être concis, mais sachez que l’on n’a vraiment pas de leçons à donner sur ce sujet. Depuis l’accession au pouvoir de Chavez le 6 décembre 1998, dix-sept élections ont eu lieu au Venezuela18. Toutes ont été remportée par le chavisme à l’exception des législatives de 2015. A ces dix-sept élections s’ajoutent sept référendums nationaux, dont six remportés par le chavisme. La fiabilité de l’ensemble des scrutins a toujours été validée par l’ensemble des observateurs internationaux, et le Venezuela est reconnu dans la région comme ayant un excellent système électoral. En 2012, lors de la réélection de Chavez à la présidence, Jimmy Carter, 39ème président des Etats-Unis, a même affirmé que le processus électoral vénézuélien était le « meilleur du monde »19. Un vrai marxiste-léniniste celui-là.

Vote lors de l'élection présidentielle de 2013Vote lors de l’élection présidentielle de 2013

 

Et quand un scrutin est perdu par le chavisme, le résultat est reconnu et respecté. Quand en 2007, le référendum sur la constitution fut perdu par Chavez, il a immédiatement reconnu le résultat et s’est soumis à la démocratie. Quand en 2013, le chavisme gagne les élections, l’opposition ne reconnait pas le résultat20, et quand en 2015, cette même opposition gagne les législatives, le résultat est devenu bon. Démocratie à géométrie variable pour certains donc.
Enfin, tandis que sept référendums ont eu lieu au Venezuela depuis le début de la révolution, sur la même période, seulement deux ont eu lieu en France. Et encore, sur les deux, un n’a pas été respecté (référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005).
Conclusion: vaut mieux balayer devant sa porte avant de chercher à balayer dans le vide chez les autres.

VIII. Prises de position contestées

Si les grands médias de communication font pratiquement abstraction des conquêtes sociales de la révolution bolivarienne, ils insistent cependant beaucoup sur les relations qu’a pu avoir Chavez avec certains dirigeants politiques sur la scène internationale et qui sont évidemment contestables. Parmi ces relations, on peut relever celles avec Kadhafi, Al-Assad ou encore Ahmadinejad.

Je ne fais pas partie de ceux qui soutiennent ces prises de positions et je pense que ce fut une grave erreur. Mais je pense cependant les expliquer (pas justifier) par la volonté de créer (selon moi) une grande coalition à échelle internationale contre la politique impériale des Etats-Unis.

Malgré cette erreur de Chavez, il n’est cependant pas vrai de dire que l’essentiel du chavisme repose sur sa politique extérieur. Réduire le chavisme à cela est une fois de plus ridicule et malhonnête.

IX. Mort de Chavez

En juin 2011, Chavez annonce un cancer. Il est soigné à Cuba où les médecins sont parmi les plus compétents du monde. Il se bat et lutte contre son cancer mais celui-ci l’emportera le 5 mars 2013. D’énormes rassemblements ont lieux dans tout le pays et un deuil national de sept jours est décrété. Avant son décès, Chavez émit l’hypothèse selon laquelle son cancer lui aurait été volontairement inoculé, soulignant l’étrangeté du fait que plusieurs dirigeants d’Amérique latine avait vu eux aussi un cancer se développé21. Il comparait même son cas à celui de Yasser Arafat dont les circonstances de la mort sont également étranges et non élucidées.

Avant sa mort, Chavez a également organisé une allocution télévisée dans laquelle il désigne comme successeur, dans le cadre de la constitution, son vice-président Nicolas Maduro. De nouvelles élections doivent avoir lieu le 14 avril pour élire un nouveau président.

Hugo Chavez à gauche et Nicolas Maduro à droite durant l’allocution télévisée dans laquelle Chavez appelle à voter Maduro aux éventuelles futures élections, 8 décembre 2012Hugo Chavez à gauche et Nicolas Maduro à droite durant l’allocution télévisée dans laquelle Chavez appelle à voter Maduro aux éventuelles futures élections, 8 décembre 2012

 

Hugo Rafael Chavez Frias, président du Venezuela du 6 décembre 1998 au 5 mars 2013, aura soufflé un vent nouveau sur l’Amérique latine et sur le monde. Promoteur du « socialisme du XXIème siècle », porteur d’un charisme irremplaçable et d’un courage exemplaire, cet homme a selon moi déjà sa place au panthéon des géants de ce XXIème siècle.

Sa succession parait difficile. Que va-t’il advenir du chavisme sans Chavez? La suite dans le prochain et avant-dernier épisode.

Si vous voulez aller plus loin…

  • …à propos du coup d’Etat de 2002, il est indispensable que vous regardiez ce documentaire qui est vraiment excellent: La révolution ne sera pas télévisée
  • …dans la compréhension du système médiatique vénézuélien, voici l’article de Thierry Deronne que je mentionnais plus haut: Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture
  • …dans la révolution bolivarienne en elle-même, je vous conseille l’excellent bouquin de Andrés Bansart qui va vraiment en profondeur sur le Venezuela et qui aide vraiment à la compréhension de ce qui s’y passe, y compris aujourd’hui: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016

 

ARTICLE PRÉCÉDENT: Episode 2: Avant le 6 décembre 1998 et l’arrivée de Chavez

ARTICLE SUIVANT: Episode 4: Maduro, ou la difficile succession à Chavez

Notes:

1: Article 70 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
2: Article 83 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
3: Articles 102 et 103 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
4: Article 127 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
5: Titre III,Chapitre VIII de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
6: Article 273 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
7: Articles 302 et 303 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
8: Hugo Chavez veut modifier la Constitution pour rester au pouvoir, Libération, 16 août 2007
9: Venezuela: La mission Robinson, 13 ans d’alphabétisation du peuple, bolivarinfos.over-blog.com
10: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
11;13;15: Données de l’INE sur la santé
12: Données de l’INE sur l’IDH
14: Données de l’INE sur la main-d’oeuvre
16: Données de l’INE sur l’éducation
17: Site officiel de l’ALBA-TCP
18: Voir la liste sur le site du Conseil National Électoral
19: Carter affirme que le processus électoral du Venezuela est le « meilleur du monde », Business Wire, 21 septembre 2012
20: Au Venezuela, l’opposition refuse l’élection de Nicolas Maduro, Le Monde, 15 avril 2013
21: Chavez: « Les Etats-Unis pourraient inoculer le cancer grâce à leur technologie »

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Génération « chaviste rebelle » : les visages et les voix des candidat(e)s député(e)s à la Constituante, par Angele Savino (L’Huma)

« Nous disons aujourd’hui : « Constituante ou barbarie » » 

 Oliver Rivas, militant du réseau de défense de la sécurité et la souveraineté alimentaire (REDSSA)
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Oliver Rivas, candidat qui se présente sur la liste territoriale de Caracas( Réseau de défense, sécurité et souveraineté alimentaire, et mouvement Avancée populaire). Derrière lui on peut voir Chavez et la phrase : « Seulement ensemble, nous sommes Chavez »

Oliver Rivas ne militait pas encore au sein d’un mouvement marxiste en 1998. « Ma mère est la première chaviste de la maison. J’ai été influencé par son engagement nationaliste, bolivarien et anti-impérialiste »
Au début de ses études, il participe à l’occupation de l’Université centrale en 2001, pour matérialiser les lois approuvées lors de l’Assemblée Constituante de 1999. Mais la transformation universitaire est rapidement devenu un domaine réservé aux universitaires. « Il faut construire un modèle d’éducation pour la transformation de la société. La pertinence sociale de l’Université est fondamentale. Il faut inclure dans la formation universitaire un projet productif communautaire »
En 2007, les étudiants provenant de classes aisées lance un mouvement contre Hugo Chavez, avec le soutien de la rectrice Cecilia Arocha. L’Université centrale, lieu historique des luttes révolutionnaires, devient un bastion de la droite. « La rectrice prétend être une figure d’autorité pour présider un conseil électoral parallèle, lors du plébiscite illégal organisé par l’opposition le 16 juillet. Le mandat de Cecilia Arocha est expiré depuis 4 ans. Elle est dans l’obligation d’effectuer des élections ! »
Oliver milite au sein du réseau de défense de la sécurité et la souveraineté alimentaire (REDSSA). L’abolition de la libre convertibilité bolivar-peso colombien est une urgence pour lutter contre la guerre économique. Une loi de l’État colombien favorise la contrebande d’aliments. « Les produits de base subventionnés partent en Colombie. Si je prends un kilo de lait en poudre au Venezuela, je le vends à Cucuta en pesos, et lorsque je change ces pesos en bolivars, je vais gagner jusqu’à 10 fois ce que j’ai dépensé en l’achetant au Venezuela. Ces maisons de change sont la base économique de nombreuses entreprises, liées au narcotrafic et au paramilitarisme ».
Les militants de la REDSSA proposent aussi d’installer des conseils socialistes de travailleurs au sein de toutes les entreprises : « Nous devons effectuer un contrôle depuis la base, pour participer aux commissions qui définissent les prix des produits ». Oliver est conscient que la perte du pouvoir politique est possible. « La révolution n’est pas un chemin de fleurs et de poèmes. Rosa Luxembourg parlait de « socialisme ou barbarie ». Nous disons aujourd’hui : « Constituante ou barbarie ». Nous ne voulons pas de pacte avec les élites, nous voulons « construire avec les mots des ponts indestructibles », comme disait Mario Benedetti ».

« La révolution, c’est transformer les consciences »

Tamayba Lara, étudiante

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Tamayba Lara, jeune candidate étudiante en psychologie (mouvement crea y combate), qui se présente sur la liste territoriale de Caracas. Derrière elle une peinture de Chavez dans un hamac. Photo : Angèle Savino

Tamayba a 26 ans, elle a grandi avec Chavez, est passée par une école bolivarienne, puis a bénéficié d’une bourse pour étudier à l’université. « Aujourd’hui, certains considèrent que c’est naturel d’avoir le droit à une éducation gratuite et de qualité. Ils oublient que des jeunes comme Livia Gouverneur et Belinda Alvarez sont morts pour obtenir ces droits ! »
En 1969, le gouvernement a forcé les portes de l’Université Centrale du Venezuela, qui est resté fermée pendant plus d’un an et a supprimé les résidences étudiantes : « Il pensait que c’était un foyer d’organisation pour les étudiants de gauche ». Hugo Chavez a permis aux jeunes bolivariens de reconstruire ces résidences universitaires. Au sein de ces espaces autogérés les étudiants s’organisent pour apporter leurs savoirs aux communautés voisines. Tamayba et ses camarades du collectif « crée et combats » ont monté une pièce de théâtre pour expliquer aux Vénézuéliens des quartiers populaires l’histoire de la dépendance au pétrole, en utilisant la satire politique. « On leur raconte l’histoire de la l’invasion des puissances européennes, mais aussi de la résistance des Indiens, puis du processus d’indépendance, de recolonisation par les « caudillos » qui ont trahi Bolivar et se sont repartis les terres du peuple. Puis on leur parle de notre subordination aux forces impériales, depuis le siècle dernier. On leur explique aussi que nous sommes responsables de cette réalité, nous ne pouvons pas toujours responsabiliser les autres de nos erreurs. La révolution, c’est transformer notre conscience ».
 Tamayba lutte aussi pour la reconnaissance de la parité politique. « Les femmes, nous sommes la base sociale de la révolution, nous sommes les plus actives dans les conseils communaux, mais nous ne sommes pas représentées au sein du pouvoir de l’État. Nous devons aussi nous battre pour la légalisation de l’avortement. Ce n’est pas possible que les femmes riches avortent dans des bonnes conditions dans des cliniques privées et les femmes pauvres meurent, en réalisant des avortements avec des méthodes où elles risquent leur vie. L’État doit ouvrir un débat public national ! »

« Nous devons décoloniser et démarchandiser l’éducation »

Rummie Quintero, candidate transsexuelle, étudiante en psychologie

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Rummie Quintero, candidate transsexuelle, étudiante en psychologie, qui représente le secteur étudiant. (Mouvement Divas de Venezuela) Derrière elle, les yeux de Chavez et le symbole de la Grande Mission Logement. Photo : Angèle Savino

Rummie Quintero est fière de sa mère, une militante paysanne noire de la région côtière de Barlovento qui a quitté sa terre natale pour la ville. Son père vient de la région andine de Trujillo. « Ma mère est arrivée à Caracas, pour être traitée comme une esclave, cela m’a beaucoup marqué »
Rummie lutte pour les droits des femmes depuis l’âge de 9 ans. « Dans le quartier populaire du 23 de enero, les hommes machistes ne permettaient pas aux filles de pratiquer le sport. On me discriminait, on m’offensait, on me traitait de pédale. Je me disais qu’il fallait que quelqu’un nous défende. Ce que j’ignorais, c’est qu’un jour ce serait moi qui défendrait les transsexuelles ». Dès l’enfance, Rummie savait qu’elle était une femme, elle adorait catwoman, et puis il s’est identifié à wonderwomen. « Je la voyais comme une guerrière, je me disais celle-là, c’est moi ! C’est une diva qui sait se défendre, et si elle doit donner des coups aux hommes, elle le fait ! »
Rummie est devenue athlète, danseuse, et étudie aujourd’hui la psychologie à l’Université bolivarienne. En 2004, elle fonde « Divas de Venezuela », une association de défense de droits de l’Homme, qui « s’occupe de toute personne qui en a besoin sans prendre en compte son idéologie politique, même si Divas défend une vision humaniste de gauche ». Rummie a dû affronter le monde patriarcal, la transphobie dans le milieu homosexuel. Et certaines féministes ne comprennent pas son combat : « comme nous ne pouvons pas accoucher, pour elles nous ne sommes pas des femmes »
Au moment de l’approbation de la loi organique du travail en 2012, Rummie espérait que soit reconnue l’identité de genre, c’est finalement la non- discrimination pour l’orientation sexuelle qui apparaît dans la loi. Selon Rummie, l’assemblée constituante est une opportunité historique pour la représentation des transsexuelles. « Nous devons combattre les faux révolutionnaires. Un révolutionnaire doit d’abord se révolutionner lui-même. Je dois me déconstruire pour me reconstruire. Nous devons politiser l’université, la fille de Chavez, décoloniser et démarchandiser l’éducation »

« L’autogestion est importante pour continuer la lutte » 

Rigel Sergent, militant du mouvement des habitants contre la spéculation immobilière

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Rigel Sergent, candidat qui se présente sur la liste territoriale de Caracas (Mouvement des locataires à Caracas). Derrière lui : les yeux de Chavez  » Notre chemin est celui de la paix ». Photo : Angèle Savino

Rigel Sergent avait 18 ans au moment de l’arrivée de Chavez au pouvoir. Sa famille était menacée d’expulsion, car elle ne pouvait pas acheter l’appartement qu’elle louait. Rigel prend conscience de cette injustice, et commence à lutter. Il fait partie  du « mouvement des habitants », une plateforme qui rassemble divers mouvements : les comités de terres urbaines, les mouvements de travailleuses résidentielles dites « concierges », exploitées par les propriétaires d’immeubles, les campements des pionniers qui occupent des espaces privés et publics pour l’auto-construction de leur logement, les occupants d’immeubles vides, et le mouvement des locataires, au sein duquel Rigel milite.
«  Au moment du boom pétrolier de 73, les pauvres paysans ont quitté leur terres pour aller travailler en ville. Et c’est comme cela que nos quartiers populaires se sont construits, à la périphérie de la ville. La première lutte de Chavez, a été la titularisation des terres urbaines. Les habitants écrivent l’histoire de la construction du quartier, pour avoir une reconnaissance légale de la part de l’État. Aujourd’hui, nous luttons, nous seulement pour la reconnaissance du quartier, mais aussi pour sa transformation. Nous parlons du droit à vivre dans la ville. On s’organise par exemples avec les comités techniques d’eau pour avoir accès à l’eau potable ».
En décembre 2010, de nombreuses familles ont perdu leur logement à cause des pluies torrentielles. Les réfugiés sont accueillis en urgence dans des centres d’accueille et même au palais Miraflores. En 2011, Hugo Chavez lance la Grande Mission Logement, que le président Nicolas Maduro a développée. Près de 1,7 millions de logements ont été construits. « Le mouvements des habitants, doit être en lien permanent avec le gouvernement pour développer l’auto-construction »
Pourquoi l’autogestion est-elle si importante ? « Parce que s’il y avait une changement de gouvernement, nous serions capables de continuer la lutte. Comme la fédération des coopératives pour l’aide mutuelle en Uruguay, qui a construit 25 000 logement pendant la dictature des années 70 »

« La République est assiégée » 

Reinaldo Iturriza, ancien ministre des communes et de la culture

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Reinaldo Iturriza, sociologue, ancien ministre des Communes et de la Culture, candidat pour le secteur travailleur. Sur son t-shit on peut lire une phrase de Salvador Allende, en anglais : « l’Histoire nous appartient, c’est le Peuple qui la fait ». Derrière lui, les affiches de campagnes du « chavisme rebelle ». Photo : Angèle Savino

Dans les années 1990, Reinaldo Iturriza, étudiant en sociologie, militait au sein d’un mouvement révolutionnaire. Il avait vécu le Caracazo, lorsque des centaines de pauvres furent massacrés par le gouvnernement néoliberal de Carlos Andrés Perez. Il avait 20 ans au moment de la rébellion civile et militaire de Chavez en 1992, et fut témoin de sa campagne, à sa sortie de prison en 1994, lorsqu’il parti à la rencontre du peuple opprimé.  » Les années 1990 je la dénomme la  » décennie vertueuse, ce fut une décennie perdue sur le plan économique, mais c’est à cette époque que se forge l’identité chaviste « 
Pour Reinaldo, le chemin était tout tracé. Il avait le profil de l’étudiant de classe moyenne populaire qui s’exile pour construire une carrière universitaire. Mais l’arrivée de Chavez au pouvoir a tout changé. « Lors de l’assemblée constituante de 1999, c’était fascinant de participer à ce processus de création des nouvelles institutions. En paraphrasant Paolo Virno, je dirais que c’était l’époque  » de l’exubérance des possibilités  » « 18 ans plus tard, la réalité est différente  » En 1999, nous commencions à refonder la république.
Aujourd’hui, la république est assiégée. Nous vivons un Etat d’exception « . Reinaldo Iturriza, qui fut ministre des Communes et de la culture, considère que c’est le moment politique le plus difficile du Chavisme :  » Un gouvernement anti-chaviste, avec tout le soutien des pouvoirs factices internationaux aurait surement plus de facilité à gouverner les institutions, mais il n’arriverait surement pas à gouverner le peuple chaviste indomptable ! « 
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Texte et photos : Angele Savino
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Maîtres de la terre et de l’Histoire

Oscar Arria

Jusqu’en 1947, toutes les habitations de la ville étaient en terre. C’est alors, avec la fabrique de ciment venue de Caracas et les premiers parpaings, que fut construit le premier quartier résidentiel. Événement oublié, mais pas pour Jesus Coello « Chucho » qui avait 17 ans, dont 7 passés à apprendre l’art de la construction en terre armée.

Avec le béton armé, c’est tout un discours du « progrès » qui s’est imposé : efficacité, beauté, rapidité. L’usage de la terre est resté associé au passé, à la chaumière pauvre, à l’archaïsme, à ce « lieu qu’il fallait laisser derrière soi ». On a commencé à migrer vers les techniques nouvelles – ciment et acier. L’expansion de la ville a commencé, tandis que les maisons en terre se cantonnaient à la Vieille Ville : moins de torchis, moins d’adobes (briques de terre crue séchée au soleil), moins de de bois, moins d’osier. Mais aussi, moins de maîtres-artisans, et d’apprentis. Et plus de manœuvres, de maçons, plus de conducteurs de travaux, plus d’architectes et d’ingénieurs.

Pour les artisans de la construction en terre, ces changements ont entraîné une perte. Ils durent transformer leur vie, devenir salariés d’entreprises, mal payés, et surtout relégués, méconnus comme porteurs d’un savoir-faire ancien et populaire. Un savoir-faire de fondateurs de cités, partie constitutive de l’identité culturelle de Santa Ana de Coro (capitale de l’État de Falcon), et d’une grande partie du Venezuela.

Dans un pays se fondant sur le béton, le pétrole et l’exclusion, quelle place restait-il à ces personnes ? Quel a été le destin de ces hommes, de ces travailleurs, héritiers d’un savoir transmis de génération en génération, mis en pratique à travers l’effort ?Oscar ArriaDiego Morillo se souvient bien de cette époque. Son père, associé à Chucho, en a été l’un des principaux protagonistes. Lui et son frère ont pris le relais. 26 ans d’expérience dans le domaine de ce qu’il appelle la construction traditionnelle. « On entend bien défendre les droits de tous les maîtres-artisans. Cela n’a pas été facile, tant les gouvernements précédents nous ont humiliés, trompés, exploités. Nous sommes des artisans. Cela implique que l’on doive nous exploiter ? Pas du tout. Nous sommes les héritiers d’un patrimoine ».

Quand il parle de patrimoine, il se réfère à sa maîtrise de la technique de la construction en terre mais aussi à la reconnaissance de ce savoir-faire comme patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, de par la diversité des méthodes de construction et du professionnalisme des maîtres-artisans. (Depuis 1993, l’UNESCO a classé Coro et La Vela de Coro, au Patrimoine mondial de l’humanité).

L’ère du ciment a été celle de la marginalisation et du peu de cas fait à la mention de l’UNESCO. Les lignes ont commencé à bouger avec l’arrivée de Hugo Chavez – puis de Nicolas Maduro – et le financement d’importants chantiers de restauration d’édifices de 400 ans d’âge du Centre Historique de Coro. Toutefois, si les murs et les toits des maisons et des églises avaient bénéficié du changement, il n’en était rien pour leurs bâtisseurs, restés dans l’ombre, confinés à l’anonymat.

Jusqu’en 2010, l’année des pluies torrentielles qui se sont abattues avec une telle force sur le centre de la ville, que les murs et les toits ont été détruits. Des mètres cubes de décombres se sont accumulés, dans et hors des maisons. Un scénario d’urgence sur le plan humain et patrimonial et une crise s’est transformée en opportunité.Oscar Arria

Oscar ArriaTravailler avec la communauté et en collaboration avec les maîtres-artisans fut la première idée qui s’imposa avec une conviction : ils étaient les seuls en mesure d’apporter une réponse stratégique à l’urgence de la situation. C’est pourquoi la directrice de l’Institut du Patrimoine culturel de l’État de Falcon – Merlin Rodriguez- décida d’entrer en contact avec les 9 Conseils communaux se situant dans les zones à risques, et en relation avec les artisans-bâtisseurs concernés : «Le plus important, c’est qu’ils ont eux-mêmes pris les décisions de s’occuper des édifices qui en avaient besoin, non pas exclusivement pour leur valeur architecturale, mais aussi en fonction de leurs occupants, de la présence d’habitants âgés, de personnes n’ayant que peu de ressources pour réparer leurs maisons. C’est l’Assemblée communale qui pouvait décider, ce fut une grande avancée ».

Tous se consacrèrent à cette priorité sociale, au patrimoine ensuite. Avec les 5 millions de bolivars alloués par le Gouvernement pour remettre en état 37 logements, ils en ont restauré 47. Comment ? Le travail volontaire des maîtres-artisans -ils ont travaillé un an sans être payés – mais aussi l’implication des riverains et des techniciens de l’Institut du Patrimoine culturel de l’État de Falcon – a fait la différence.

Merlin : « Le discours a commencé à changer. Le patrimoine n’était plus seulement la vitrine, le luxe, mais aussi l’empreinte historique qui te permet de savoir d’où tu es. Mettre en valeur le peuple et ses savoirs. Des voisins sans emploi ont aidé et appris comment on faisait. Surtout, il y a l’organisation sociale qui est restée, le moral qui s’est renforcé. Les gens ont donc appris que le travail en commun est possible. Que pour aboutir, il faut s’organiser. Que cela améliore la vie quotidienne ».

Un pari qui a permis de renforcer les liens entre les maîtres-artisans et les habitants et le respect vis-à-vis du savoir-faire, de l’art et de la technique de la construction en terre. Sans oublier le pari majeur : la création d’une entreprise de Propriété Sociale (EPS) qui regroupe 176 artisans et maîtres-artisans.Oscar ArriaSi quelqu’un demande à Lucas Morillo -le frère de Diego- ce qui est le plus important en ce moment, il répondra clairement : « Pour nous, le plus important, c’est d’être respectés, reconnus, qu’on ne nous exploite plus, qu’on ne nous humilie plus».

Quand on cherche des responsables, la Direction parle de ces entreprises sous contrat de l’État de Falcon, qui sous-traitaient les maîtres-artisans. A bas coût, payés de la main à la main, sans droit à la sécurité sociale, sans aucune protection en cas d’accident. C’est la raison pour laquelle ils ont décidé de fondé l’Entreprise de Production Sociale, pour accéder directement aux chantiers en cours, sans retomber dans l’exploitation de la sous-traitance par le secteur privé.

Mais le gouvernement de Falcon a refusé de passer des accords avec la nouvelle structure créée par les artisans. Il ne considère comme interlocutrices que les entreprises privées, alors que celles-ci ne peuvent construire sans les maîtres-artisans.

Diego : « Pourquoi ? Nous savons bien que nous sommes un caillou dans la chaussure des patrons, des entreprises privées, de tous ceux qui dans l’État de Falcon se sont enrichis sur le dos des artisans ». L’option ciment s’est imposée au détriment de la construction en terre – perçue comme désuette- alors même qu’elle est porteuse d’avenir et non pas un héritage dont on devrait se débarrasser.

De fait, plus aucun logement n’a été conçu à partir de la technique de la terre. Coro et La Vela (ville et port) ont poursuivi leur expansion de béton armé et d’acier, alors que comme l’explique Chucho, une maison conçue de terre armée est achevée en 6 mois/1an, et que ses coûts sont moindres. Aucune n’a été construite jusqu’à présent mais avec la consolidation des liens découlant de la structure ayant vu le jour en 2010, l’option de la terre refait surface. Un Conseil Communal a décidé que les locaux de la future station de radio communautaire, seraient entièrement construits avec cette technique traditionnelle. 

Les maîtres-artisans ont l’âge de la fondation de Coro, la doyenne des cités vénézueliennes. Ce sont eux, qui ont édifié et entretenu chacune des maisons et des églises qui la composent : « l’objectif est de changer le discours: passer de la vision des colonisateurs, à la restitution au peuple de ce qui lui appartient, à travers la Révolution. Voir dans les immeubles, le travail des invisibilisés. Voir cet effort collectif, ces mains d’esclaves innombrables qui ont permis la construction d’une ville ».Oscar Arria

Oscar ArriaTelle est la quête de Merlin. La transmission de la technique de la terre s’est faite sans enrichissement quelconque. Les maître-artisans l’expliquent, Chucho par exemple : « on me dit : ceux qui à l’origine étaient ici pour t’aider, eh bien ces manœuvres, ils en savent aujourd’hui plus que toi. Oui. C’est vrai. C’est pour cela qu’on leur transmet notre savoir, pour qu’au final, ils en sachent plus que toi. C’est cela, un maître-artisan. Si je souhaitais qu’ils en sachent moins que moi, quelle sorte de maître-artisan serais-je ? » Ou Lucas : « être maître-artisan, c’est toute ma vie. C’est tout un savoir à léguer, tout l’amour que je ressens au contact de ces maisons. C’est exactement ce que ressentait mon père. Ces maisons, c’était toute sa vie ».

C’est pourquoi, parallèlement à la restauration de la ville, ils ont centré leurs efforts sur la transmission de leurs savoir-faire respectifs. Ils l’ont fait avec les élèves des écoles de la ville (les équipes patrimoniales de la jeunesse) mais aussi avec des jeunes en difficultés, originaires de divers points du Venezuela. Ils se sont également déplacés en plusieurs endroits. Comme à Cumana (Est du pays), où ils ont participé à la restauration des lieux, tout en intervenant face aux étudiants en architecture de l’Université Bolivarienne du Venezuela.

Ils ont remis sur pied la Casa del Sol (« Maison du Soleil ») au cœur du centre historique. C’est ici qu’ils enseignent l’art de préparer la terre, les blocs. Comment couper le bois (toujours à la lune décroissante). Comment construire la maison de terre traditionnelle. Diego insiste sur point : « c’est comme cela qu’on l’appelle. Pas une baraque».

Les dernières années de travail ont permis de jeter des ponts de savoir-faire : on a profité des restaurations de bâtiments pour y adjoindre du matériel moderne, tel que des manteaux imperméabilisants pour les toitures ou l’injection de béton dans les murs porteurs (45 à 60 centimètres de large). En ce qui concerne les maisons de terre proprement dites, les maîtres-artisans considèrent qu’ «il est tout aussi important d’en assurer l’entretien que de les restaurer ».

« La maison de terre est climatologiques : quand il fait chaud à l’extérieur, il fait frais à l’intérieur; et lorsqu’il fait froid dehors, il fait chaud dedans. Pas besoin de recourir à l’air conditionné et aux ventilateurs. Dans ces lieux de vie, tout est naturel » : Diego regarde ces toits recouverts de tuiles artisanales, les murs larges et hauts, les caresse de la main, comprend ces maisons, leur terre, ceux qui l’ont précédé dans la construction.

C’est pourquoi il est crucial de construire de concert avec les habitants des quartiers et des maisons : pour en prendre soin au quotidien, en comprenant les spécificités de la vie et de l’entretien de murs de plus de 300 ans d’âge. C’est ce qui les a faits maîtres de la glèbe, d’un métier, d’une ville qui il y a moins de 70 ans, tenait debout sans un bloc de béton, où les savoirs populaires s’étaient réunis. D’un métier qui porte en lui le futur : une vision du temps propres aux maîtres-artisans s’oppose aux critères des entreprises privées et d’une conception capitaliste des choses et de la vie.Oscar Arria

Oscar ArriaTexte : Marco Teruggi.  Photos: Oscar Arria

Source : http://laculturanuestra.com/?p=1085

Traduction : Jean-Marc del Percio

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(Photos: ) Au coeur de Caracas, une nouvelle victoire contre le néo-libéralisme

Foto-destacada-2-perspectiva-urbana-Torre-de-DavidLe Centro Financiero Confinanzas -ou Torre de David-, est un immeuble inachevé de 45 étages situé à Caracas. Entamée en 1990, sa construction fut arrêtée en 1994 suite à la crise économique que traversait le pays. Depuis cette date, cet édifice était squatté par des centaines de personnes en recherche de logement.

Un nuage de poussière accompagne la colonne de bus et de camions, s’apprêtant à déposer leurs voyageurs au pied des nouveaux immeubles qui leur sont destinées. Dinora : « lorsqu’on nous a dit qu’on allait nous attribuer de nouveaux logements, une clameur s’est fait entendre, immédiatement suivie d’un tonnerre d’applaudissements ».

Dans ces bus, toutes les personnes présentes -hommes, femmes, enfants, et 3ème âge, pourvus de leurs dossards nominatifs- scrutent au travers des fenêtres. Regards attentifs, emplis d’espoir et d’une certaine anxiété, de ceux qui, il y a encore quelques heures, occupaient la « Tour de David ».

L'ensemble des minist

L’attente du déménagement

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Le voyage de La Torre de David jusqu'aux nouveaux logements de Ciudad Zamora

Le voyage de La Torre de David jusqu’aux nouveaux logements de Ciudad Zamora

Recrus de fatigue, les arrivants sont reçus par les membres de la délégation de la Grande Mission Logement Venezuela, qui leur remettent les clés de leurs nouvelles demeures. Ces familles ont passé une nuit blanche, tout occupées qu’elles étaient, à charger les camions de déménagement.

Le soleil tape déjà dur sur le monte Cua, Miranda -où se situe le nouveau grand ensemble- lorsque les premières 53 familles déchargent leurs encombrants bagages pour rejoindre les appartements qui leur ont été alloués. Les uns et les autres vont et viennent, portant sur leurs épaules, machines à laver, matelas, mais également chaises et armoires.

Le plus remarquable réside dans le fait que les quelque 400 familles déjà installées dans les lieux -à Ciudad Zamora- reçoivent avec force embrassades, cris et rires joyeusement mêlés, leurs anciens voisins de la « Tour de David ». Jusqu’au bout, la question du transfert est restée épineuse. Certains conseils communaux du secteur concerné ont présenté une série de réclamations aux autorités compétentes, et entravèrent la bonne circulation des premiers bus transportant les anciens occupants de la Torre. Finalement, une rencontre a réuni autour de la table les porte-parole locaux et les représentants des autorités, et a débouché sur un accord. Tout est bien qui finit bien : le transfert des futurs entrants a pu être réalisé.

24_IEH

06_IEHPour être précis, cette barre est constituée de 23 bâtiments d’ores et déjà terminés. (D’autres unités sont en voie d’achèvement). Pas moins de 1500 appartements les constituent. Chacun des ceux-ci étant composé de 3 chambres à coucher, 2 salles de bain et d’une salle à manger.

Les réunions préparatoires à ces nouvelles répartitions ont débuté il y a quelques mois de cela. Précisément au moment où le président Maduro et Ernesto Villegas (ministre en charge de la Transformation du Grand Caracas) ont débloqué les fonds visant à réaliser cette Opération Zamora, afin de reloger les quelques 1200 familles de la Torre de David.

Au lieu d'arrivée, les retrouvailles

Au lieu d’arrivée, les retrouvailles

Dinora

Dinora

2-Torre-David-Ambrosio-Plaza-L-8945Dinora a été de toutes les assemblées. Elle est mère célibataire, et maman de 5 enfants. Ce qui ne l’empêche pas de participer activement à la réception des nouveaux arrivants. Dans la foulée, elle s’empresse de renouer des liens avec certaines de ses anciennes voisines et par ailleurs amies, « seules » comme elle. Il faut dire que c’est une « ancienne » de la Torre, au temps où les uns et les autres en occupaient tant bien que mal le rez-de-chaussée. Les larmes aux yeux, Dinora constate: « du temps de la Torre », nous n’avions rien. Nous avons néanmoins accompli beaucoup de choses. Aujourd’hui, nous avons tout, et nous pouvons faire plus ». Toute empreinte de fierté, le regard tout embué, elle se remémore les années passées à la « Torre ». Car tout ce qui aura été réalisé là-bas, résulte d’un combat commun que les habitants de la Tour ont résolument engagé, faisant front tous ensemble, face à l’adversité.

Dinora: « certes, là-bas nous n’avions pas de toit. Mais la solidarité active, et les sentiments d’affinité qui en ont découlé, ont aisément suppléé ce manque. De plus, puisque désormais, nous avons ce toit, nous allons réactiver ici, ces pratiques de camaraderie concrète, fondées sur la puissance du collectif ».

Brève histoire d’un symbole de l’héritage néo-libéral et de la stigmatisation sociale.

C’est le fondateur du groupe financier Confinanzas -David Brillemburg Ortega- qui donna son nom à la tour érigée au coeur de Caracas. Dans les années 1990, ce gratte-ciel était le symbole de l’opulence d’un certain establishment financier vénézuélien. En 1993, le décès prématuré de Brillemburg, sera le signe avant-coureur de la disparition pure et simple du groupe financier, qui surviendra l’année suivante (1994), en pleine crise économique. La construction de cet édifice de 45 étages (le 3ème plus haut immeuble de Caracas) sera arrêtée alors qu’il était achevé à 60%. Dans ce contexte il devint légitimement propriété publique car l’Etat vénézuélien entendait bien se rembourser -au moins partiellement- d’une dette. Et ce fut le Fond de protection sociale des Dépôts bancaires (Fogade) qui en bénéficia.Foto-icónica-de-la-Torre

A partir de 2007, confrontées aux problèmes croissants de logement, 900 familles décideront de recourir au système « D ». En conséquence, elles investiront les lieux en toute illégalité.

Alexander Daza ( »El Niño ») aura été en quelque sorte « l’homme-lige » de cette initiative. C’est pourquoi son nom reste étroitement lié à l’histoire récente de la Torre. En effet, cet ancien repris de justice devenu pasteur de l’Eglise évangélique, organisera l’occupation des étages inférieurs de la Torre et prendra la tête (en tant que président) de la coopérative « Caciques de Venezuela ». Une structure qui donnera une existence légale, à l’organisation des habitants (squatteurs) de la Tour.

José Gabriel: « je me souviens du temps où toutes les personnes vivant alentour, nous prenaient pour une bande de malfaisants ». Ce jeune homme de 20 ans, natif de Maracaibo, employé de cuisine dans un restaurant à La Vega, reconnaît toutefois, que dans les premiers temps, les « mauvaises conduites » en tout genre dont les vols, n’étaient pas rares. (A ce moment-là, cet jeune homme maigre avait 14 ans). Face à cet état de fait, les membres de la communauté se retroussèrent les manches, et unis dans un grand effort collectif, ils édictèrent les bases d’un code de bonne conduite, que les figures de proue du mouvement -avec Daza à leur tête- se chargèrent de faire appliquer.

Un parking abandonné, terrain de jeux

Un parking abandonné, terrain de jeux

José Gabriel encore: « les adolescents notamment, doivent apprendre à assumer leurs responsabilités. Ils faut qu’ils comprennent, que traîner dans les couloirs, se réunir dans les environs à des heures avancées de la nuit, ça ne va pas. Parce qu’au bout du compte, les scandales et les disputes n’en finissent pas. Et la vie en commun dans son ensemble devient difficile ». La réponse réside dans la bonne application de principes de vie collectifs : boire de l’alcool dans les parties communes est prohibé. Faire du raffût à partir d’une certaine heure de la nuit, est également interdit.

Toutes ces dispositions sont placardées dans chacun des couloirs de l’immeuble. Elles sont assorties de sanctions en cas de non respect de ces règles établies collectivement. (Des sortes de Travaux d’Intérêt Général sont prévus -jusqu’à 5 jours consécutifs. Durant ce laps de temps, les coupables sont privés d’électricité).

Dinora: « à la longue, nous avons tordu le cou à cette mauvaise réputation (assassins, sadiques, violeurs, etc) qui nous colle à la peau. Pour cela, il suffit de s’en tenir à quelques simples codes de conduite : travail, efforts et constance ».

Cette situation, consistant en définitive à « ghettoïser » ces habitants en recourant à la pratique de l’amalgame, est en fait entretenu par ceux qui à travers cette stigmatisation, s’emploient à discréditer les politiques redistributives du gouvernement bolivarien. Les médias privés, et des secteurs de l’opposition, en fot partie, bien que l’écrasante majorité de ceux que l’on pointe injustement du doigt, bénéficient d’un revenu régulier : les travailleurs proprement dit ; les jeunes gens débutant dans la vie active. A quoi il faut ajouter les étudiants et les nombreux enfants.

On peut affirmer sans risque de se tromper, que l’insécurité constatée au sein de la Torre, ne correspond en aucune manière au tableau que la presse à sensation -avide de vendre encore et toujours- dessine jour après jour. S’il y a insécurité, elle découle tout simplement de carences en matière d’hygiène; de l’insuffisance, voire l’inexistence des services de base ; de l’inadéquation des lieux en eux-mêmes. En effet, une masse de béton à l’état brut, est rarement le vecteur d’une vie épanouissante.

Pour Wilmer, l’un des  »entrepreneurs » de la communauté, « l’absence de services, c’était la principale difficulté. On a commencé par l’installation d’un système de plomberie générale digne de ce nom, afin de répondre aux besoins d’hygiène les plus urgents ». Accompagné de son épouse et de leurs deux enfants, il s’est installé dans la Torre, pourvu de quelques machines à fabriquer des moules pour l’industrie pâtissière. Pour lui, ce changement de lieu de vie, a représenté une formidable opportunité. Sa modeste unité de production initiale -« Inversiones Jesus es amor »- compte à ce jour, pas moins de 20 employés.

Atelier de moules de pâtisserie

Atelier de moules de pâtisserie

Comme c’est toujours le cas, les secteurs respectifs de la vente informelle et de la prestation de services en tout genre, se portent très bien dans ce genre de contexte. L’immeuble en est truffé : boutiques, kiosques, salon de coiffure, téléphonistes, garderies d’enfants, ateliers de couture, cordonneries… ouvrent volontiers leurs portes aux résidents. Bien évidemment, les nombreux efforts à fournir, tant sur le plan personnel que collectif, sont les corollaires indispensables à l’instauration de ce genre de rapports nouveaux.

« Nous avions une salle de bain commune. En tout et pour tout, un peu d’eau à notre disposition. Quelques panneaux de cuivre installés précairement, faisaient office de murs. Les hommes se sont également occupés des monticules d’ordures -accompagnés de leurs cortèges de rats qui pullulaient- jonchant les planchers; mais aussi des décombres dont ils se sont débarrassés, comblant ainsi les espaces vides du sous-sol. Ainsi, au fur et à mesure de notre avancée, nous avons nettoyé tous les étages, et pris méthodiquement possession des lieux ». C’est en ces termes que s’exprime Dinora, avec sérénité. Une intense expérience de vie à deux niveaux, mais pourtant solidaires l’un de l’autre, où se mêlent tout à la fois, la cellule familiale et les membres de la communauté de la Torre. Avant cela, Dinora et 4 autres familles, partageaient un logement à Antimano. Dépourvue de moyens, on l’a expulsé de ce misérable appartement où régnait la promiscuité. Accompagnée de ses 5 enfants, elle a échoué place Miranda. De là, un ami lui indiqua l’existence d’un lieu qu’occupaient des personnes à la trajectoire semblable à la sienne. En s’y rendant, Dinora ne se doutait pas qu’elle se retrouverait en plein centre de Caracas. Juste aux pieds de l’Avila, à la Torre.

Les zones sans barrières de protection, un danger permanent.

Les zones sans barrières de protection, un danger permanent.

Peu de temps avant son arrivée, cet espace d’habitation commençait à bénéficier des aménagements consécutifs à l’action collective menée par les occupants de plus longue date. Afin d’éviter la survenue d’accidents, des rembardes et des balustrades ont fait leur apparition. On a toutefois paré au plus pressé, ce qui explique que certains lieux ne sont pas encore sécurisés. C’est pourquoi on a malheureusement déploré le décès de quelques enfants, qui se sont précipités dans le vide, après avoir fait un faux pas. Ce problème n’est par conséquent pas encore totalement éliminé. De plus, on a utilisé le câblage téléphonique existant, afin d’accéder à l’alimentation en électricité. Les négociations entamées avec Corpoelec ont abouti, ce qui fait que l’on a pu bénéficier d’un raccordement légal et aux normes. Quant à l’eau, on devait la monter aux étages par ses propres moyens. Par la suite, on a posé des pompes électriques aux différents niveaux occupés.

Wilmer se souvient: « la première fois, je n’ai pas pu monter la bonbonne de 70 litres. Cependant, face à l’adversité, on cherche à s’adapter. On a donc eu l’idée de placer au bon endroit une poulie, munie d’une longue corde. On hissait également la nourriture par le même biais. Dans ce cas de figure, on s’aidait aussi d’un échafaudage abandonné. Un exemple : quand le voisin du 20ème étage partait faire les courses, il nous avisait de sa sortie. A son retour, on lui lançait la corde, et le tour était joué ».

Wilmer, pioier et mémoire vivante de l'occupation de la Torre.

Wilmer, pionnier et mémoire vivante de l’occupation de la Torre.

Cet épisode qui a valeur d’exemple, on se le répète bien souvent entre occupants de la Torre. A chaque fois qu’il refait surface, ceux qui se le remémore ne peuvent le dissocier des moments de solidarité active et des efforts conjoints qu’il a exigés. Esquissant un sourire, Wilmer déclare: « tout a commencé comme un service que l’on se donne entre amis. Puis peu à peu, tout cela a acquis de la substance, et nous sommes devenus une seule et unique famille dont chacune des composantes tend vers un but identique ».

La vie qui renaît fait fi des décombres.

Au fur et à mesure qu’il arpente les 45 étages de la Tour A – la principale des 3 tours constitutives de l’ex-Centro Confinanzas– un sentiment particulier s’empare du visiteur: il évolue au sein d’un ensemble labyrinthique, bien concret cependant. En effet, en sus des 5 couloirs qui sillonnent en diagonale chacun des étages, et qui en font un véritable dédale, il convient d’adjoindre les contours subtils de la Tour B (20 étages), dans lesquels s’enchâssent les parcs de stationnement desservant les 10 premiers étages du tout.

Dans les coins et les recoins, on peut observer ici et là, des tricycles, mais aussi des jouets abandonnés. De vieilles guirlandes usées et périmées, pourrissent au sol, tandis que de loin en loin quelques tas de gravats trônent, inertes. Quant à la multitude d’antennes de télévision parabolique, elles s’accrochent en grappes, aux façades des immeubles. Aux plafonds, des poutrelles de métal que l’on tient volontiers pour inoxydables (dont certaines sont encore pourvues de leur revêtement de fibre de verre et d’amiante) tracent les contours d’une configuration qui s’apparente dans toute sa complexité, à celle d’un système nerveux.contraste-construcción-y-vivienda-con-niño-al-fondo-de-la-puerta

Par moment, l’odeur ambiante qui se dégage, relève d’un improbable mélange de ciment humide, de remugles émanant des cuisines, d’urine et d’eaux usées qui refoulent des étages inférieurs.

A observer l’extérieur -la façade décrépite – la Tour a tout du symbole. Parangon du laisser-aller, archétype de la déroute de l’économie néo-libérale qui a balayé le pays durant les décennies passées. On décompte à ce jour, la fermeture de 7 étages de la Torre. 400 familles ont déjà été évacuées. Les personnes concernées vont et viennent, occupent les couloirs. Parmi eux les enfants, qui trottinent inlassablement sous le regard des adultes. Dans chacun des appartements désormais vides, quelques traces écrites, bien visibles attestent de leur occupation récente. Car ici, on a bel et bien vécu et souffert (parfois) : « Chavez est vivant » ; « je t’aime » ; « anniversaire, le 4 » ; « souvenir de l’installation » ; « Mon Dieu apprends moi à me défier des sorcières et des cuistres»; « Justin Bieber » ; « que vois-tu, un mouchard ?… ».

Tout en bas, au rez-de-chaussée, l’église évangélique construite par Daza et ses amis, et l’entreprise de mototaxis « Les enfants de Dieu » la bien nommée, cohabitent sans anicroches. Il faut ajouter aussi, que non loin de là, derrière le parc de stationnement tout proche, se trouve une zone, totalement submergée par l’accumulation d’ordures en tout genre. Quant au bruit, il provient d’un mini-terrain de basket et de foot-ball, que des groupes d’enfants et de jeunes gens, occupent en permanence.

Tairon et un de ses fils

Tairon, un homme courtaud et bien enrobé, vit au 21ème, avec sa femme et leurs deux gamins adoptés. Il nous confirme qu’une équipe de foot a été constituée, qui compte dans ses rangs, ses voisins et amis. « C’est ainsi, qu’on a mis sur pied un championnat. Comme si de rien n’était. Et de fil en anguille, on est arrivé en finale: en fiers représentants de notre Torre, on a participé à des tournées, jusqu’à Catia et Montalban. On est les champions en titre », ajoute-il fièrement. « Je peux vous dire que tout le monde a été surpris, parce que personne ne pensait qu’on décrocherait le titre en jeu ».

Bien qu’emballant les paquets et les cartons du départ, Tairon est de ceux qui occupe déjà en esprit le nouveau logement de Cua, alloué à sa famille.

Les responsables de l’Opération d’évacuation Zamora, ont établi les modalités du transfert : les personnes du 28ème étage (le plus haut jamais squatté) ont abandonné les lieux, pour rejoindre provisoirement les niveaux inférieurs, déjà vidés de leurs habitants. Partant, on procède en bon ordre à la fermeture progressive et définitive de la Torre (de David).

Il faut tout de suite préciser, que les nombreuses assemblées et réunions qui se sont tenues en amont, ont été les vecteurs indispensables de la mise au point du plan d’évacuation. (Qui atteint à ce jour, un taux de 38%). Quant au sort à réserver à la Torre, elle a fait l’objet d’assemblées, auxquels ont activement participé ses habitants, sans oublier l’apport fraternel de leurs voisins caraquègnes. Une adresse électronique a par ailleurs été créée, pour qui souhaite apporter sa proposition quant à l’usage futur de l’immeuble : propuestastorresconfinanzas@gmail.com

Selon de nombreux témoignages, l’organisation mise en place par les occupants de la Torre fut un antidote puissant contre le chaos que d’aucuns prédisaient. Dès les premiers temps de l’occupation des lieux, le sentiment d’une solidarité collective effective s’est imposé à tous. Jusques et y compris, au moment où les toute premières familles en détresse ayant échoué à la Torre, y ont installé leurs bien précaires abris: de simples tentes.

Maria, la déléguée du 28ème étage, a passé des années à hisser jusqu’au 28ème niveau les produits achetés au marché et l’eau potable. L’énergie qui se dégage de cette femme la rajeunit, malgré les tempes grisonnantes. Pour elle, les fêtes qui se déroulaient chaque année pour la Journée des Enfants sont des souvenirs les plus marquants: « ce sont des journées magnifiques, parce que chacun y allait de son grain de sel. Les 28 gâteaux préparés collectivement (les habitants des Tours A et 20 B) sont restés dans toutes les mémoires ». Corollaire de ce qui précède, de nombreux bambins ont vu le jour durant les 7 années d’occupation de la Torre.

Depuis le début des déménagements, María est passée du 28ème au 7ème étage, et attend son relogement

Depuis le début des déménagements, María est passée du 28ème au 7ème étage, et attend son relogement

Bien que quelque peu inquiète quant à la permanence des relations étroites établies dans ces locaux -relations étroites, mais aussi ce qui en résulte, c’est-à-dire les structures organisationnelles telles que les assemblées- Maria nous révèle sa foi en l’avenir : « Moi-même et mes deux gamins, sommes enchantés de nous installer à Ciudad Zamora ». Mais pour elle, hors de question de laisser tomber les 16 familles du 28ème étage, qui occupent provisoirement le 7ème, dans l’attente de leur départ programmé: « en tant que déléguée du 28ème, je ne peux pas me désintéresser de leur sort. Je dois être à leurs côtés, jusqu’au bout ».

Ciudad Zamora se situe en gros, à 1 heure et demie de Caracas. Durant ces 5 dernières années, cette zone -en croissance constante- a vu les constructions se multiplier. A ce jour, on compte 1550 appartements surgis de terre, 14 grands ensembles d’ores et déjà occupés. 9 autres seront investis par les habitants de la Torre de David.

Flor Chirino va sur ses 63 ans. Ses deux petites-filles vivent avec elle. Le visage marqué par les efforts fournis récemment, elle nous explique combien ce déménagement a représenté une épreuve pour elle. « Je reste sereine, je sais que mes petites-filles ont leur avenir assuré, en ce qui concerne le logement ». Elle sait de quoi elle parle, puisque 5 années durant, elle a vécu au 10ème étage de la Torre.

Flor tient à tirer un bilan de son expérience antérieure. Un bilan mitigé: « parfois, on ne vivait pas bien les choses. On luttait, mais certains coordinateurs ne nous menaient pas à bon port. On n’allait pas toujours dans la bonne direction ». Flor fait ici référence à la dynamique issue des actions menées par le collectif des habitants de la Torre de David. D’ailleurs d’autres témoignages convergent, qui attestent du fait que les personnes notamment en charge des services et de la sécurité, avaient tendance à transformer leur mandat en position de pouvoir.

Dans de nombreux cas, le fait de devoir se séparer d’un lieu que l’on a connu, emplit les intéressé(e)s d’un sentiment de tristesse. Un sentiment renforcé, par le fait de devoir élire son nouveau domicile dans un secteur excentré. Car la distance qui sépare Cua de la Capitale n’est pas des moindres. Et quand on travaille ou on étudie à Caracas, c’est un critère à prendre en ligne de compte.

Toutefois cet accès d’inquiétude était tempéré par l’attrait de la nouveauté: vivre dignement; avoir un appartement en propre.

Les défis à relever sont importants. Mais ce qui prime, c’est la certitude de voir s’ouvrir une phase nouvelle de sa vie. L’espoir réside en cela. Or, cet état d’esprit imprègne ces vastes et nouveaux lieux d’habitation, où les nombreuses écoles, mais aussi de nouvelles activités professionnelles en perspective, sont autant de sujets de satisfaction qui s’offrent aux nouveaux arrivants. Certains cultivent malgré tout une certaine nostalgie de la période passée. Celle de la Torre; d’autres manifestent leur soulagement d’avoir laissé derrière eux, toutes les pratiques et les dévoiements autoritaires. Il est ainsi de la coopérative locale « Caciques du Venezuela ». Des rumeurs affirment que l’on s’employait à vendre à qui le souhaitait, les « espaces » d’habitation disponibles; que l’emploi de méthodes autocratiques n’étaient pas rares. Tout cela correspond d’ailleurs aux propos de « Nino » Daza, qui tout en les déclinant, prenait soin d’en blâmer la nature.

A l’heure des bilans, ce qui s’impose, c’est le sentiment de pouvoir emporter avec soi, le meilleur de l’expérience de vie antérieure, et de l’intégrer à la nouvelle étape qui s’ouvre. Assis en plein milieu du bric à brac déchargé du camion de déménagement, José Gabriel assure:« La solidarité émanant du collectif était très satisfaisante à la Torre. Il en sera de même ici ».

Arrivée dans les nouveaux logements

Arrivée dans les nouveaux logements

La-mudanza-parte-2-niños (1)Dinora qui s’emploie quant à elle, à prendre ses premiers repères dans un espace qu’elle découvre pour la première fois, constate qu’en même temps, on jette les bases de ce que sera la nouvelle mouture organisationnelle. D’ores et déjà, on sait que deux porte-parole représenteront les habitants de chaque tour. Dans la foulée, on réfléchit aussi à l’établissement de règles internes propres à garantir la convivialité, que chacun appelle de ses vœux. En outre, sur un plan pratique, une journée destinée à épauler les nouveaux entrants s’est déroulée sans anicroches. Le tout assorti de la tenue d’un mega Mercal (vente d’aliments à bas prix, subventionés par l’État); enfin pour terminer ce tour d’horizon, un recensement a été meé. Il s’agissait d’une part, de s’assurer du nombre d’enfants en situation d’être scolarisés; et en second lieu, d’établir le nombre précis de femmes enceintes.

Dinora: « Il nous arrive parfois, d’ouvrir la porte de notre nouveau logement, et de nous dire: « c’est bien vrai ce qui nous arrive ? Les larmes aux yeux, on s’écrie « regarde-moi çà. On y est arrivé ». La gorge serrée par l’émotion, Dinora se sècher les yeux: « On est le peuple ; le peuple travailleur. Les enfants -filles et garçons qui nous entourent- ont le droit de rêver, de jouer; pour tout dire, de se divertir. Nous sommes tout disposés à aller encore plus loin ».
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Texte : Martín Di Giácomo. Photos: Gustavo Lagarde

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/torre-de-david-el-fin-de-un-estigma-de-45-pisos/

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : http://bit.ly/1q0bNwk

« Dans notre quartier, la vie a changé »

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La Grande Mission Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (Barrio Nuevo, Barrio Tricolor) dont l’objectif est la transformation intégrale de l’espace de vie physique et le renforcement de l’organisation sociale parmi les secteurs populaires, exécute actuellement 273 projets dans tout le pays dont 247 ont déjà été inspectés pour garantir leur développement. Ce chiffre concerne des projets menés dans 15 états où se concentrent 90% des efforts de cette mission sociale. Dans tout le pays la mission Quartier Nouveau, Quartier Tricolore compte 63 ¨corredores¨ (zones à couvrir), avec l’objectif de venir en aide à un million de familles. Cette mission fut créée en 2009 par le président Hugo Chávez et, après une période d’affaiblissement, a été relancée l’an dernier par le président Nicolás Maduro, avec la participation active des conseils communaux et des communes.

Les Communautés du secteur Mamera-El Junquito se lancent dans des actions d’auto-construction

Jean Carlos Nieves, porte-parole du Conseil Communal La Espada de Bolivar (L’Epée de Bolivar ») : « Dans notre quartier, la vie a changé maintenant. Avant, sous la IVème République, on nous marginalisait systématiquement parce qu’on habitait dans des quartiers populaires. Aujourd’hui, la réalité est tout autre. Le pouvoir populaire se consolide à travers les multiples actions d’auto-construction ».

La Espada de Bolivar (Secteur Los Palmas II) est un de ces très nombreux Conseils Communaux à se lancer dans la réhabilitation de son habitat, grâce aux dispositions prévues par la Grande Mission Barrio Nuevo Tricolor (GMBNBT). Ici, l’organisation populaire s’est lancée dans la remise à neuf intégrale des escaliers qui desservent ce secteur très pentu. Jamais entretenus, ces voies d’accès essentielles pour les habitants se délabraient de plus en plus. Par ailleurs, l’ensemble du réseau d’adduction des eaux usées a été totalement rénové.

A ce jour, ce sont 40 familles qui tirent profit de l’action du Gouvernement Révolutionnaire en leur faveur, à travers la mission GMBNBT. Nieves rappelle que la mise en place de nouveaux escaliers, a débuté le 12 mai dernier. « Ils tombaient en ruines, et n’étaient plus en état de desservir le quartier. Surtout depuis les inondations de 2010. Nous avons donc décidé de nous organiser ». Des détails qui ont leur importance : on en a profité pour installer des rampes d’escalier, un système d’éclairage, mais aussi un jardin public. Depuis, le quartier a complètement changé d’apparence.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.11.49

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L’autogestion, clef du changement.

Le secteur de Mamera-El Junquito a tiré avantage de l’exécution de 24 tranches du programme, grâce à l’action conjuguée de Barrio Nuevo et Barrio Tricolor. Placées sous la houlette de l’organisation populaire organisé, 12 de celles-ci relèvent de l’auto-organisation, de l’autogestion.

Ce n’est pas tout. Le secteur de La Bomba (Las Cumbres/Antimano) a également bénéficié des bienfaits de la Gran Mision. Pour être plus précis, c’est un mur de soutènement qui s’élèvera désormais ici, pour prévenir les inondations éventuelles. Olga Andrade qui est la porte-parole du Conseil Communal Warairarepano, souligne que cet objectif est en passe d’aboutir. Dans un avenir très proche, les écoulements anarchiques dues aux pluies, responsables des inondations à répétition, seront canalisés efficacement par la mise en place de larges rigoles bétonnées. (A ce jour, ces dernières sont achevées à une hauteur de 95%. Quant au mur, on en est à 45%).

Olga : « ces travaux ont incontestablement changé notre vie du tout au tout. L’installation de ces rigoles relevait de l’urgence absolue. Parce qu’à chaque orage, les inondations nous submergeaient ; les pluies dévalaient la pente en laissant derrière elles un terrain désolé, boueux et fangeux. C’était une source permanente de tracas ».

Pas moins de 625 familles ont pu profiter de ces diverses réalisations, grâce au soutien qu’apporte le gouvernement bolivarien à la réhabilitation des quartiers et secteurs populaires. Olga poursuit : « Barrio Nuevo, Barrio Tricolor ont transfiguré la vie de nos Communautés. Nous attendions depuis longtemps la réalisation effective de ces chantiers. On a obtenu qu’ils deviennent prioritaires, lorsque nous avons participé aux Tables rondes « planification ».

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Le Plan « paix et vie en commun » au service des quartiers populaires.

Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.12.38Le Plan « Paix et vie en commun » est l’une des pierres angulaires d’un dispositif d’ensemble, qui voit les programmes sociaux Barrio Nuevo et Barrio Tricolor être activés partout ; notamment dans la capitale du pays. (Pour le seul Caracas, 13 points de ce genre, sont comptabilisés).

La Mairie de Caracas et le Gouvernement du district de la capitale, ont décidé de placer le Plan « Paix et vie en commun » sous leur patronage conjoint. Le but de cette action commune ? Promouvoir au sein des quartiers populaires classés prioritaires, l’épanouissement de l’esprit civique, dont « concorde » et « civilité » sont les maîtres-mots.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.14.23

Ce programme permet dans un premier temps, d’agir en amont, en identifiant les facteurs se situant à la racine des violences qui touchent ces secteurs. Dans un second temps, il s’agit de mettre en oeuvre les divers moyens susceptibles de porter remède à ces dérapages.

Le but étant d’atteindre une efficacité maximale, les programmes sociaux s’articulent autour de 4 axes essentiels :

1/ Journées récréatives, culturelles, et sport. Les acteurs institutionnels impliqués : Caracas Rueda Libre (Caracas Roues Libres) ; Jeux sportifs Barrio Tricolor ; Cine en el Barrio (Cinéma dans le quartier) ; Feria Comunal del libro (Foire Communale du livre) ; Miguel Vicente Patacaliente (personnage de conte populaire) ; Activités culturelles dans les espaces publics.

2/ Public concerné : les familles et l’école. Les acteurs institutionnels impliqués : Caracas a Creyon ; El Buen Trato ; Enseignants engagés pour la paix ; Vie en commun à l’école.

3/ Ecologie et environnement.

4/ Communes, formation et éducation populaire pour l’émancipation.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.20.49Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.12.08Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.14.04
Les ¨Cayapas socialistes¨.

(La cayapa est une tradition indigène vénézuélienne, qui décrit un processus à travers lequel les membres d’une communauté travaillent en coopération).

La réalisation de projets sociaux par le truchement des cayapas socialistes est l’une des formes d’auto-organisation qui s’expriment à travers la Gran Mision Barrio Nuevo Barrio Tricolor (GMBNBT). Le lancement de campagnes de propreté des espaces publics, la réappropriation de terrains aux fins de réhabilitation, et l’entretien de la voirie sont les domaines de prédilection des cayapas socialistes. Un exemple : une cayapa est intervenue rue Mata Palo de La Bandera. Il s’agissait de remplacer en urgence, 315 mètres de canalisations destinées à l’évacuation des eaux usées et à la desserte en eau potable.

C’est l’assemblée locale des citoyens qui est à l’origine de cette initiative, puisqu’il en allait du bien-être des occupants de 47 logements, qui subissaient de très importantes et malsaines infiltrations.

Ronaldo Caicedo, responsable de la plate-forme technique La Bandera et Gran Colombia : « C’est à FundaCaracas que nous devons l’apport en matériel nécessaire. De plus, afin de prêter main forte à la main d’oeuvre composée des habitants du quartier, les ouvriers des Services techniques de la mairie de Caracas, mais aussi ceux qui relèvent de l’autorité du Gouvernement du District de la capitale se sont chargés d’ouvrir une tranchée dans la chaussée. Ils se sont également occupés de la récupération des gravats ».

A partir de cet exemple, constatant que l’organisation populaire s’est saisie du projet (comme de très nombreux autres) avec succès, Caicedo en conclut que ce genre de coopération fonctionne.

Zuleika Landaeta -coordinatrice de la plate-forme technique de Los Mangos, Los Totumos et El cementerio– insiste sur le fait que l’un des points-forts de ce dispositif d’ensemble, sa réussite essentielle, c’est la puissante activation des Conseils communaux, qui en sont le rouage essentiel. « La dynamique issue de cette configuration globale a été rendue possible du fait de l’accent mis sur le caractère communautaire, collectif des actions engagées ; de l’attention toute particulière que l’on a accordé à la concrétisation du Plan « Paix et vie en commun », et des activités sportives qui en sont l’un des instruments privilégiés ».

quartiers populaires Caracas

Secteurs de la capitale (en couleurs et numérotés) où se déploie la Mission Sociale Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (2014)

Secteurs de la capitale (en couleurs et numérotés) où se déploie la Mission Sociale Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (2014)

Texte : Joselin Arteaga, Belén Van Arcken. Photos : Ciudad Caracas

Source : http://www.ciudadccs.info/wp-content/uploads/2014/07/25/SupleCCS447.pdf

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Un rêve aux mains de femmes

Campo-Rico-SP-188CopiaAu beau milieu de la ville de Caracas, sur l’avenue Francisco de Miranda, là, au coin d’une rue et au hasard des regards il est impossible de ne pas voir un immense immeuble. Pour beaucoup, il aurait pu être construit par une entreprise du bâtiment. Mais celui qui s’approche peut constater que c’est un chantier qui est construit à la sueur et par les mains de 200 femmes.

Ce rêve -en passe de devenir réalité- commence avec l’idée de l’une de ces femmes conseillée par la parole d’un homme. Limina Santaella, 33 ans, mère d’une petite fille, raconte comment son père se trouve à l’origine de ce rêve partagé.

Elle raconte que souvent ils voyaient ce terrain vague, plein de décombres ; et une idée a commencé de germer en elle ; elle s’est unie avec des copines qui partageaient son sentiment. Voici huit années que nous avons commencé à réfléchir dans le quartier, nous avons commencé à parcourir toutes les entités gouvernementales et chemin faisant nous avons décidé de réunir davantage de personnes pour qu’elles se joignent à notre lutte.

Pour Limina, c’était seulement le commencement mais tout a trouvé son sens lorsqu’elle a entendu parler du travail d’un campement de pionniers (mouvement social qui encourage l’auto-construction de logements).

Campo-Rico-SP-126Copia-300x199Au début, il y avait de nombreux obstacles –raconte-t-elle- mais nous avons insisté et puis, lorsque nous avons obtenu le terrain, nous avons connu d’autres campements. Tout commence à prendre forme et à partir de là démarrent les réunions, le travail bénévole, la création d’une conscience.

S’engager dans l’auto-construction de logements 

Limina se souvient de la genèse du projet née de l’intervention d’une compagne d’un campement national qui avait déclaré que s’ils n’étaient pas prioritaires sur la liste de remise de logements par le gouvernement, ils étaient disposés à les construire eux-mêmes.

Campo-Rico-SP-166Copia-300x199“Le président Chávez écouta avec attention, parla du mouvement social, du travail d’auto-construction et cela a éveillé notre intérêt, ce fut le déclic, nous sommes entrées par cette brèche”.

Le 5 mai 2011 Chávez exproprie le terrain et approuve le financement pour que ces femmes puissent commencer à construire leurs nouveaux logements. C’est à cette date qu’elles décidèrent de se former en campement de pionniers dans le secteur Gran Campo Rico, dont les 11 conseils communaux projettent de se transformer en commune.

Campo-Rico-SP-164Copia-300x199Auto-construction ? Ça a été toute une affaire-continue Limina- car le peuple vénézuélien a passé toute sa vie à construire ses maisons, en les construisant pour le privé pour que celui-ci les vendent, et en construisant dans les « barrios » au fur et à mesure de ses possibilités pour y installer sa famille.

Ils ne devaient pas nécessairement être ingénieurs pour agrandir leur logement, lesquels devenaient souvent petits pour tout ce petit monde. A présent, il leur est devenu possible de construire des immeubles au beau milieu d’une avenue, de construire en temps de révolution.

Lorsqu’on lui demande comment ils construisent une révolution, Limina affirme avec assurance qu’il ne s’agit pas seulement de construire. « Il s’agit de démontrer que la seule façon pour que le peuple vénézuélien comprenne que la politique d’aide du gouvernement nous permet de nous débrouiller, c’est en faisant les choses, il ne s’agit pas qu’on donne tout pour pouvoir valoriser ce que j’ai ».

Campo-Rico-SP-015CopiaDans de nombreux cas, la facilité n’est pas un chemin, c’est une évidence pour ces femmes qui ont décidé de travailler ensemble. « Il n’est pas facile de créer une conscience car tous pensent différemment », raconte-t-elle et elle souligne que les habitants des « barrios » sont habitués à une façon de vivre différente » : habituellement, ces personnes ne comptent pas sur les services publics, pas plus qu’elles ne s’impliquent dans des activités communes au sein de la communauté, avançant l’excuse du travail quotidien.

C’est tout le contraire de ce que l’on pense dans les campements, car maintenant que l’on travaille ensemble, on a prévu de maintenir cette unité, en évaluant les possibilités de créer des projets socio-productifs (menuiserie et forgerie) pour les autres campements, avec l’idée de s’auto-suffire dans la communauté.

En ce qui concerne le travail d’auto-construction dans les nouvelles formes d’urbanisme, Limina signale que l’on doit perpétuer la révolution dans le pays et que la seule façon de le faire c’est en la vivant, en la faisant, en la créant et non pas en vivant d’elle, mais en apportant quelque chose pour elle et quoi de mieux que l’exemple vivant du travail quotidien dans le campement des Pionniers.

La vrai raison, c’était de créer une communauté

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Campo-Rico-SP-023Copia1Du haut de ces trente années, Natali Corzo est l’une de ces femmes travailleuses. Elle raconte que lorsqu’ont commencé les assemblées, on jugeait plus fructueux de construire des logements un peu plus bas plutôt qu’en plein « barrio », « pourquoi ne pas le faire sur les avenues ? »

La croyance populaire selon laquelle seuls les hommes font les travaux durs n’a jamais traversé l’esprit de Natali. Habituée à l’assistance médicale – elle est hygiéniste dentaire- petit à petit, et en tant que femme bien femme, elle est devenue, aux côtés de ses camarades, experte en encabillado, en coffrage et fabrication de pilotage dans la construction des immeubles qui à présent se distinguent en pleine avenue.

L’engagement porte sur la construction de sept immeubles, proposant deux cents logements. « S’ils ne sont pas finis, on ne les livre pas, c’est simple, parce que cela doit être une même joie pour tous, explique Natali.

Campo-Rico-SP-073CopiaEt elle rappelle que le besoin de logement a résulté de l’entassement des personnes. « C’est cela qui a été moteur, ajoute-t-elle, néanmoins, cela faisait du besoin mais ne constituait pas une raison car, lorsque nous en sommes arrivés à l’urbanisme, nous avons dit clairement que notre réelle motivation était de faire communauté.

Au fil du temps, en se levant à quatre heures du matin, en retrouvant l’une de ses compagnes dans une petite activité socio-productive –comme la vente de galette de maïs-, Natali a montré qu’elle était une bagarreuse en tant que porte-parole dans l’accomplissement de ses devoirs au campement et comme mère de Juan Sebastian, un enfant d’à peine un an qui « pousse » au milieu de ces 200 familles de la construction.

Travail engagé qui se compte en heures

Campo-Rico-SP-138Copia-300x199« La cohabitation de ces 200 familles dans le campement est très dynamique », dit Yulimar Martinez sans retenue, une autre mère, une autre bagarreuse fondatrice de ce rêve qui se poursuit. Entre factures et paperasse, elle dit que les familles peuvent décider de l’horaire où ils sont disponibles, de comment ils peuvent accomplir leur travail bénévole en accord avec leurs responsabilités.

« L’important est qu’ils fassent un minimum de 11 heures de travail par semaine sur le chantier et sur les lieux du campement- raconte Yulimar. C’est-à-dire être sur place, participer à la cuisine pour les déjeuners des travailleurs, couvrir les gardes de jour et de nuit. ».

On constate couramment que les équipes construisent dans les « barrios » sans aucune assistance technique. Mais le campement des Pionniers de Campo Rico bénéficie d’un personnel technique diplômé qui évalue également le travail que réalisent les familles.

En plus de la connaissance du chantier, chaque famille doit avoir une connaissance de base en matière politique. Simultanément, on fait des réunions pour les nouveaux groupes, pour ces personnes qui souhaitent participer à ce type de campement desde sus espacios, et également des réunions pour connaître l’état des matériaux dont on a besoin pour la construction.

« Pour les mères de famille c’est assez dur car les enfants demandent beaucoup, souvent ils ne comprennent pas cet engagement à être ici, parfois, nous voulons être avec eux au parc, mais c’est donc une lutte constante ce que nous avons ici », raconte Yulimar.

En plein travail de maçonnerie et enveloppée de la tête aux pieds à cause du soleil constant, Luz Mary Sobogal, une grand-mère de 61 ans, considère « qu’elle se sent privilégiée » d’être là à construire son propre logement de ses mains. Cela fait 33 ans – après être arrivée de Colombie, sa terre natale- qu’elle vit dans une maison en location avec sa famille, et se voyant dans l’obligation de payer pour quelque chose qui n’est pas à elle, elle a décidé d’intégrer le campement de pionniers.Campo-Rico-SP-134Copia

« Ici, on nous a proposé de construire un logement pour moi et mes enfants et voilà, je suis là, pour chercher à avoir un meilleur niveau de vie. Pour moi, ce modèle d’auto-construction est une bénédiction. Malgré mon âge j’ai la force nécessaire pour construire, cela m’aide à avoir beaucoup plus de courage », raconte-t-elle, enthousiaste, pour ensuite avoir de l’espoir. « Si on voit que tout le monde est en train d’avoir son logement, pourquoi ne pas avoir l’espoir que je pourrai avoir le mien ».

Le modèle d’auto-construction de logements a renforcé la capacité d’organisation des communautés, en créant de nouveaux espaces, en en finissant avec l’hégémonie des entreprises du bâtiment qui durant des années ont exploité les plus défavorisés, lesquels, sur la base de leurs besoins, ont créé des alternatives de vie dans les « barrios » de la ville. La création des campements de pionniers en est un exemple ; c’est une fierté pour beaucoup, et ceci malgré le fait que, pour ceux qui ont toujours détenu le monopole de la construction, cette révolution qui se fait avec les mains , apparaisse comme un détournement.

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/construyendo-un-sueno-en-manos-de-mujeres/

Texte : Diana Hernandez / Photos : Sabrina Porras

Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1wv

Le gouvernement Maduro accélère la révolution citoyenne du logement

Loin des violences de l’extrême droite nostalgique de l’apartheid des Leopoldo López ou María Corina Machado, la stratégie du gouvernement présidé par Nicolas Maduro est de poursuivre le travail, de concrétiser les promesses électorales de 2013, qu’il s’agisse de l’État communal, de l’alimentation et de l’agriculture, ou encore du logement et de la ville en général, secteurs sur lesquels la mafia a longtemps régné. L’idée est toujours la même : construire une économie libérée des spéculateurs, qui part des besoins fondamentaux pour produire sur place le nécessaire et resserre les liens entre producteurs et usagers. ¨Il y a tout un réseau de mafieux qui se consacrent à construire des baraques pour les vendre, il faut les arrêter et les passer en jugement¨ dénonce le président au sujet de ceux qui spéculent sur la détresse des sans–logis.

Depuis sa création par Hugo Chavez en 2011 pour résoudre le déficit de logements et venir en aide aux victimes des inondations de 2010, la Grande Mission Logement Venezuela (GMVV) a remis plus de 560.000 logements aux secteurs populaires. Le Ministre concerné, Ricardo Molina, en annonce ¨600.000 pour bientôt″. Nicolas Maduro a décidé de faire de cette mission un moteur de l’économie, en passant du rythme actuel de construction de 2000 logements par semaine à 4000. Le mandataire veut aussi améliorer l’accès de la population aux matériels de construction grâce à la réactivation intégrale de la filière – toits, charpente, céramique, plastique, matériel électrique, ciment (la nouvelle usine de Cerro Azul, dans l’État de Monagas, produira un million de tonnes de ciment par an). Dans de nombreuses communautés, à travers les conseils communaux notamment, la population participe activement à la construction de ses propres logements.

img_20140611_1949411402533033Lors de sa visite à la Foire Internationale du Logement qui a réuni au début de juin 251 entreprises publiques ou privées vénézuéliennes et les représentants de 17 pays (Colombie, Espagne, Turquie, Chine, Mexique, Brésil, Cuba, Portugal, Equateur, Royaume-Uni, Granada, Iran, Italie, Panama, République Dominicaine, Russie et Allemagne), le président bolivarien a expliqué : “cette foire revêt une grande importance car elle articule deux axes fondamentaux de notre travail : d’une part la Grande Mission Logement, d’autre part la Grande Mission Barrio Nuevo, Barrio Tricolor (mission de rénovation intégrale des logements et services des quartiers populaires), qui sont nos deux axes pour réurbaniser et reconstruire le Venezuela”. L’accord passé avec le Portugal prévoit ainsi la construction de 50.000 logements. L’objectif général étant d’octroyer un logement à trois millions de familles en 2019.

T.D., Caracas, 13 juin 2014.

Nouveaux logements populaires récemment construits au coeur de Caracas (métro Bellas Artes).

Logements populaires récemment construits au coeur de Caracas (métro Bellas Artes).

La Grande Mission Vivienda Venezuela : l’espérance d’une vie meilleure pour la population.

Depuis le 30 avril 2011, la Grande Mission Vivienda Venezuela (GMVV) a changé la vie de plus de 558 000 familles. « On peut espérer accéder à une vie meilleure, voir tous ses enfants grandir dans une ambiance plus sereine, avoir le sentiment d’appartenir à une communauté, de progresser en famille », précise Carlos Carabal. Ce dernier, son épouse et leurs 5 enfants habitent dans l’immeuble Teatros, qui se situe sur l’avenue Lecuna (Caracas). La famille de ce moniteur de foot-ball fut l’une des 29 000 victimes des pluies diluviennes qui se sont abattues sur le pays, à la fin de l’année 2010. C’est la raison pour laquelle ils se sont tournés dans un premier temps, du côté de foyers provisoires habilités par l’Etat, pour y attendre dans de bonnes conditions, le parachèvement du programme gouvernemental destiné à leur attribuer un lieu de vie définitif.

« Nous avons été confrontés à des temps difficiles. Nous avons tout perdu, exception faite des quelques vêtements que nous avons pu sauver. Mais l’épreuve nous a rendus plus forts. Aujourd’hui, grâce aux bons offices de cette Mission créée par notre président Hugo Chavez, nous jouissons d’un logement qui nous appartient réellement ». Carlos se souvient qu’il n’a jamais perdu courage, convaincu que le président Chavez tiendrait la promesse formulée le 13 février 2011. Au moment où ce dernier avait déclaré qu’il « était en train de monter la grande Mission Vivienda Venezuela ». C’est aussi à cette date que le mandataire avait assuré que dorénavant, « il n’y aurait plus une seule famille dans le pays, qui ne bénéficierait pas de son propre appartement. D’un lieu de vie digne de ce nom ».

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Partout dans la cité, des logements dignes de ce nom.

Durant les 3 dernières années, la Mission Logement (Misión Vivienda) aura su occuper à bon escient les terrains vagues des centres urbains du pays et redefinir les plans d’urbanisme. On a ainsi pu contrecarrer le déficit chronique en matière d’habitations auquel le pays était aux prises depuis longtemps déjà. Un déficit qui atteignait le chiffre de 2,7 millions.

Rien que sur Caracas, pas moins de 27 000 logements ont vu le jour. Chiffre auquel il faut ajouter 14 000 autres en cours d’édification. Il est commun d’observer nombre de d’édifices et de constructions récents, occuper des lieux autrefois à l’abandon.

Pour Carabal, « Hugo Chavez a, en toutes circonstances, donné la priorité à l’humain. A son épanouissement. C’est pourquoi il a réfléchi à la manière dont il serait possible d’apporter une solution au déficit chronique d’habitations auquel le peuple vénézuélien était confronté. Plus que cela, il aura oeuvré à l’amélioration de notre vie. En réunissant les conditions d’une intégration de tous ceux d’entre nous, aux origines plus que modestes, qui vivaient au sein de communautés de vie isolées de tout. De ceux qui ne pouvaient accéder aux modes de transport trop onéreux, et aux services, pour des raisons analogues ».

« Je donnerai un exemple. Teatros, la plus proche des stations de métro, se situe à l’angle de notre immeuble. Cet état de fait facilite grandement les allées et venues de nos enfants qui fréquentent l’école et le lycée. Comment aurais-je pu imaginer qu’un jour, l’opportunité me serait offerte de vivre avec ma famille en plein centre de Caracas. En un lieu central comme celui-ci, qui nous permet d’accéder à toutes les commodités que cela implique ? ».

Logements du projet La Ladera remis en 2013 à 600 familles de Los Teques, en présence du président Maduro.

Logements du projet La Ladera remis en 2013 à 600 familles de Los Teques en présence du président Maduro.

Un plan massif de construction.

Pour les Vénézuéliens qui ont vécu sous les gouvernements néo-libéraux de la IVè République, il était tout bonnement inimaginable d’espérer accéder à des appartements de qualité. Pour s’en convaincre, il suffit simplement de se pencher sur les statistiques officielles. Entre 1985 et 1998, c’est-à-dire durant les 14 années qui ont précédé la Révolution, 891 000 appartements ¨commerciaux¨ont été construits. Alors que depuis 1999 et jusqu’à l’an passé, 1 million 43 000 de ces derniers ont été mis à la disposition de ceux qui en avaient le plus besoin.

« Aucun de ces gouvernements de droite ne songeaient à nous. Sans la révolution bolivarienne, nous serions encore sur nos collines, taraudés par la peur de voir nos baraques détruites à tout moment ou de ne plus avoir de toit au-dessus de nos têtes. L’action des gouvernements de la I Vè République se bornait à nous fournir des plaques de zinc, pour que les familles concernées bricolent un nouveau toit s’il s’était écroulé. Telle était leur façon de régler la question du logement » se souvient Marilyn Suarez.

Accompagnée de son époux, de leurs 4 enfants, et d’un frère handicapé, cette habitante de Caracas s’est vu attribuer un appartement au sein de la barre d’habitation Santa Rosa (Avenue Libertador). C’est ainsi que depuis février 2014r, date à laquelle ils ont pu intégrer leur nouveau lieu de vie, les conditions de vie de cette famille se sont fortement améliorées.

« Quand on nous a averti du fait que l’on allait nous remettre les clés de notre nouvel appartement, nous ne pouvions pas le croire. Notre rêve de toujours devenait enfin réalité. Avant cela, nous vivions à San Agustin del Sur. C’était une maison que l’on partageait avec d’autres familles. Alors qu’aujourd’hui, grâce à la révolution, nous occupons un appartement – pourvu d’une salle de bain, d’une cuisine et d’un réfrigérateur- que l’on a pu aménager avec nos propres meubles ».

Marilyn Suarez précise qu’auparavant, tous les membres de sa famille étaient contraints de se partager une seule et unique pièce. Le nouvel appartement dont ils bénéficient a une surface de 73 m2 : 3 pièces, 2 salles de bain, une salle à manger, une cuisine, une buanderie et un balcon. Marilyn assure que dans de telles conditions, ses enfants pourront enfin jouir d’un cadre de vie rassurant, sécurisant ; qu’ils auront également accès à des espaces récréatifs. « Ici même, alors que les terrains vagues étaient notre seul horizon, un boulevard, une place, des espaces de jeux et divers locaux socio-productifs vont voir le jour. Et ce, afin que nos enfants bénéficient d’une enfance meilleure que celle que nous avons vécue ».

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Veiller sur son habitat, l’aimer.

Lisbeth Cardenas est la voisine de Marilyn. Elle manifeste un souhait : que tous les vénézuéliens jouissent d’un logement digne de ce nom, grâce à l’action de la GMVV, et prennent soin de veiller sur ces espaces de vie. De les conserver en l’état.

« Je ne pouvais en aucune manière compter sur mes revenus pour envisager de faire l’achat d’un appartement. C’est pourquoi j’apprécie à leur juste valeur chacun des jours qui me voient vivre ici, en compagnie des membres de ma famille. Je suis par ailleurs absolument convaincue que c’est à nous tous que revient la tâche de conserver en bon état notre immeuble; de faire en sorte que chacun de nos appartements soient accueillants et propres. Car veiller sur son habitat, c’est l’aimer ».

Marilyn considère qu’il incombe à l’ensemble des Venezueliens bénéficiaires du programme GMVV, de s’acquitter d’une manière juste – compte tenu de la prise en considération des revenus de chacun d’entre eux- du paiement du logement attribué. Un tableau de financement accompagne la réalisation de ce programme social, avec une prise en compte fine des revenus de chacun ; ce qui facilite la mise en œuvre des facilités de paiement. « Si je prends soin de payer mon appartement, la Mission continuera et d’autres pourront aussi jouir d’un mode vie qui est désormais le mien. C’est de cette façon que cette grande mission (GMVV) répondra aux aspirations qui se manifestent partout dans le pays ».

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Espaces de convivialité.

Nicolas Maduro rappelle l’importance du volet social : par-delà sa fonction initiale de création de logements, la Grande Mission Vivienda peut se résumer en ces termes : « une nouvelle organisation sociale basée sur la convivialité ».

En décembre 2012, accompagnée de ses 3 petits-enfants, Ingrid Aguado a reçu les clés d’un appartement (OPPE 12) se situant à Bellas Artes. Depuis cette date, elle est le témoin de la manière dont une organisation appropriée, facilitera un travail en commun ( de nature sociale) entre voisins.

« Dès que nous nous sommes installés ici, les 144 familles habitant cette barre d’immeuble se sont investies dans l’élaboration d’un mode d’organisation qui nous aura permis de mettre en place un comité inter-familial de gestion. (1 par immeuble). Le Conseil communal qui en résulte est constitué de l’ensemble de ces comités inter-familiaux. A l’heure actuelle, nous nous fixons ce but : nous rapprocher des autres expériences de ce type, pour déboucher sur la création d’une Commune ».

Ingrid ajoute que l’une des tâches que s’est assignée la communauté de vie dont désormais elle dépend, consiste à identifier l’ensemble des potentialités qu’elle recèle : « Nous nous situons dans le centre de Caracas. Nous avons par conséquent décidé de constituer le fer de lance d’un engagement collectif en faveur de la convivialité. Nous veillons aussi à préserver nos traditions, notre culture. ».

Sources : Ciudad CCS et l’article de Leonardo Buitrago pour AVN : http://www.avn.info.ve/contenido/gran-misi%C3%B3n-vivienda-venezuela-esperanza-del-vivir-bien-para-pueblo

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/14/le-gouvernement-maduro-accelere-la-revolution-citoyenne-du-logement/

« Avant, je restais dans l’ombre, je ne sortais que rarement de chez moi ». Vies des femmes communardes de Santa Rita.

SantaRita-093Une douce odeur de café émane des mains de cinq femmes arrêtées quelques instants devant les fondations terminées d’une maison. A l’heure où les premières ampoules s’allument, les rues de Santa Rita que les versants de los Valles del Tuy protègent, se vident un peu. Pour nombre de ses habitants, la journée touche à sa fin. Les communardes regardent la nuit tomber. Elles cherchent les mots.

D’un coup la conversation s’engage. « Une communarde fait partie intégrante du peuple. Et parce que j’appartiens au peuple, je suis une personne qui tient tout particulièrement à sa Commune d’appartenance ». C’est Zenaida Rios, la première à prendre la parole. Agée de 41 ans, elle arbore une casquette blanche où est écrit en rouge : Luchadores por Santa Rita. (Ceux qui luttent pour Santa Rita).

¨Il pleuvait. Cela ne nous empêchait pas de coller des affiches¨

Mireya Espinosa : « nous ne sommes pas celles qui dirigeons la Commune, la communauté est composée de chacune d’entre nous ». Mireya a 40 ans. Elle est la sœur de Zenaida. « La Commune, c’est quelque chose de grand. Nous avons à trouver des solutions, à répondre aux attentes de la communauté, de telle famille qui rencontre des problèmes. Parfois nous nous sentons repoussées dans les cordes. Que faire face à un tel enjeu ? Nous nous concertons avant d’agir ». Elle porte une casquette identique à la première ; Comme sa sœur, elle a la bonne humeur contagieuse.

Zenaida et Mireya sont des protagonistes (comme on dit au Venezuela) des conseils communaux. Depuis 6 ans maintenant. Le 27 octobre 2013 la Communauté se prononça en faveur de l’acte de fondation, par 99,5% des suffrages. Ainsi est née la première Commune de l’Etat de Miranda. « Nous avons commencé notre campagne de rues autour de 22, 23 heures. Il pleuvait. Cela ne nous empêchait pas de coller des affiches » se rappellent-elles.SantaRita-016

Aux côtés de Mireya, se tient Velqui Serrano. Elle profite d’une interruption pour nous expliquer ce qui pour elle est le point central : « La communauté nous a poussées à être ses porte-parole, mais c’est pour trouver les solutions aux problèmes évoqués. Initialement nous n’avons pas particulièrement aspiré à l’être, nous ne voulions pas copier des pratiques de l’oligarchie ». Velqui a 38 ans, les cheveux noués, le regard en mouvement. La maison en construction appartient au Conseil communal dont elle est membre.

Toutes insistent sur un point : si elles possèdent la qualité de porte-paroles c’est par la volonté d’une population qui les a désignées. «Les assemblées réélisent celles et ceux qui ont fait preuve d’un travail de qualité en faveur de leur secteur respectif», nous explique Zenaida, qui décrit la forme de démocratie née à Santa Rita. «Il s’agit de la démocratie participative, protagonique (terme de la constitution bolivarienne). Une communarde ne se laisse jamais abattre. Toujours prête à lutter, elle recherche la rencontre en permanence. Nous sommes nées ainsi. Ce n’est pas facile d’être une communarde. Ici, on apprend, on profite de la vie, on souffre et on lutte tout à la fois »

Les vallées, les arbres, les maisons sont engloutis par la nuit. Le mouvement des mains accompagnent les phrases que chacune prononce. Le cercle des interlocutrices s’élargit à la mère de Pireya et Zenaida – elle même communarde – qui propose à la petite assemblée de reprendre un café. Pause dans la conversation. Les appels téléphoniques fusent ici et là ; la préparation des réunions va bon train ; On planifie les diverses tâches en attente de réalisation.SantaRita-011

« Nous restions dans l’ombre » remarque Zolla Villa – 48 ans. Ses camarades qui l’on incitée à s’exprimer, précisent qu’avant son intégration au Conseil communal, nul ne la connaissait à Santa Rita. Zolla nous raconte son histoire : « Mon mari est décédé. J’ai voulu rompre mon isolement. J’ai décidé d’apporter mon aide à la communauté. Au début, je rencontrais des difficultés à participer activement aux débats menés au sein des assemblées. J’étais timide. Malgré cela, j’ai beaucoup appris et continue à apprendre ». « Nous restions dans l’ombre, répète-t-elle. Nous étions des gens de peu. Nous occupions une maison aux murs d’argile ». Plus bas, dans une direction que les femmes désignent du doigt, parmi d’autres maisons pas encore assoupies.

« Dans le temps, nous avions affaire aux ¨assemblées de voisins¨ (ancienne forme d’organisation clientéliste mise en place par les gouvernements sociaux-démocrates). Les hommes composaient la grande majorité de l’assistance. Lorsque l’une d’entre nous se rendait à ces réunions, le silence se faisait. Nul ne parlait. En fait, nous ne les intéressions nullement ».

¨Pourquoi nous exprimons-nous en tant que femmes ? Parce que le machisme est bien enraciné…¨

Désormais, elles sont actrices de leur propre vie – c’est le sens, ici, du mot protagonistes. Les rangs de la Commune sont essentiellement composés de femmes. Elles se sont imposées, s’attelant à remodeler leur mode de vie publique et privée. « Nous avons connu une période pendant laquelle nous nous réunissions tous les jours. Les problèmes auxquels nous étions confrontées, c’est à la maison qu’ils apparaissaient. Parce qu’il est difficile de laisser temporairement la famille de côté. Et nos époux lorsqu’ils étaient de retour, s’attendaient à trouver le repas tout prêt ». C’est Mireya qui raconte, tandis que les autres acquiescent. Car cette vie et ces péripéties sont celles que, précisément, toutes ont vécues.

« Pourquoi nous exprimons-nous en tant que femmes ? Parce que le machisme est bien enraciné. Les hommes nous disent : lorsque tel ou tel projet sera en cours de réalisation, je t’apporterai mon aide. Ils ne nous aident lorsque l’on a affaire à des travaux lourds. Toutefois, toutes ces allées et venues que nous imposent nos activités, cela les hommes ne le font pas ». C’est Velqui qui soulève la question : « Eux ils ne sortent pas de 7 heures du matin jusqu’à 9 heures du soir, pour le lendemain se démener de 5 heures du matin jusqu’à 10 heures du soir ».

¨Avant, elle ne sortait que rarement de chez elle¨

SantaRita-092-300x187Au moment où le silence se fait dans la rue, Mari Carreno quant à elle, apporte son écot au débat. « Il faut lutter avec fermeté pour être une communarde. Il en est ainsi ». Mari qui a 29 ans, a rejoint le Conseil communal dès sa fondation, il y a 6 ans. Avant cela, elle ne sortait que rarement de chez elle.

Peu à peu, ces femmes, ces communardes ont vu leur vie changer. C’est pour Santa Rita qu’elles ont décidé de lutter. « Ici, le feu de bois était la manière dont les gens cuisinaient. Certains dormaient à même le sol. Nous nous sommes peu à peu engagées. Nous avons sérié les priorités, nous sommes occupées des familles en difficulté. Celles qui vivaient dans des cabanes. Et nous nous sommes lancés dans la construction de logements » poursuit Mireya.

C’est pourquoi elles se retrouvent ce soir sur les fondations des logements que les équipes communautaires ont bâties. Elles sont conscientes du fait que les choses avancent ; qu’aujourd’hui est déjà différent d’hier, que demain sera meilleur. « En tant que communardes, porter au sein de la communauté, l’idée même du socialisme, c’est le plus difficile » explique Zenaida.

De leurs mains imprégnées de l’arôme du café, elles ont contribué à façonner un horizon dont elles ont découvert, pas à pas, en avançant, tous les possibles. Elles savent désormais qu’ils sont à leur portée. Et ce, de leur propre fait. Cet avenir leur appartient.

L’une après l’autre, les lumières des foyers s’éteignent. La conversation ralentit. Avant de s’éloigner, Mari déclare : « Mes enfants et petits-enfants diront un jour : ma maman, ma grand-mère a été une communarde ».

SantaRita-215SantaRita-188 SantaRita-210

Source : Marco Teruggi, http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneras-de-santa-rita-cinco-puntas-de-una-estrella-2/

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/17/avant-je-restais-dans-lombre-je-ne-sortais-que-rarement-de-chez-moi-vies-des-femmes-communardes-de-santa-rita/

Le Gros Edgar et le quartier La Vega : deux temps et toujours…

La Vega, août 1974

Le "Gros Edgar", militant du quartier populaire La Vega, Caracas,

Le « Gros Edgar », militant du quartier populaire La Vega, Caracas.

Le Gros Edgar cessa de manger. Des curés aussi; d’autres compagnons suivirent la ligne. Non, ce n’était pas le jeûne fixé par le calendrier catholique. Ils s’étaient lancés dans une grève de la faim parce qu’ils occupaient un terrain et revendiquaient le droit au logement pour les sinistrés du quartier La Vega.

Le problème était celui que les pauvres ont toujours subi : l’exclusion” dit le Gros Edgar sans sursaut dans sa voix lente et basse. La réponse aussi fut “celle de toujours” : les matraques de la police politique (Disip). Mais les coups reçus eurent une répercussion : des gens déboulèrent de l’autre bout du pays (de Barquisimeto, État de Lara); d’autres affluèrent de diverses zones de Caracas, les voisins de La Vega se rebellèrent. Le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez fut contraint de… promettre des maisons.

Le Gros Edgar se remit à manger. Les curés et les compagnons aussi. L’argent arriva, l’entreprise privée arriva, l’ingénieur arriva, l’architecte arriva. Les immeubles étaient là : une première tour… une deuxième tour… puis l’argent s’épuisa (?!) et la désillusion arriva : les appartements furent vendus et les sinistrés retournèrent à leur vie de zinc, de ravins, et de glissements de terrain. 

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La Vega, 11 février 2010 (douze ans après l’élection de Chavez)

Le jour tombe. Le Gros Edgar prend l’autobus avec Mariela Machado. Il l’a vue grandir; elle jouait de la guitare chez lui quand elle était petite; il est fier d’elle et… des autres, car ils ne sont pas seuls : 80 familles voyagent non pas dans un autobus mais dans quatre. Ils font irruption sur le terrain vague qui servait de stationnement-atelier-de-carrosserie-pompe privée de gasoil-bla-bla-bla… 

Les tours avaient déteint sous les innombrables pluies; comme deux blessures ouvertes dans la mémoire du Gros Edgar. Une fois de plus, le terrain, une fois de plus, les mêmes de toujours. 

Deux ans d’assemblées avaient servi de prélude à cette occupation. Mariela réussit à briser la peur de ses compagnons. Ils se renforcèrent en adhérant au Movimiento de Pobladores (mouvement d’habitants). A partir de l’occupation, ils ont mis un an pour convaincre de la justesse de leur lutte les chauffeurs qui y parquaient leurs véhicules. 

La Vega 043

Kaika-Shi-IIII

Campement de pionniers Kaika Shi

Niveler le terrain à coups de pioches et de pelles, dresser les poutrelles, les plier, remuer le ciment frais, tamiser le sable, porter du ciment, les mains calleuses. Études de sol et traçage de plans. Six groupes de 14 à 15 familles. Gardes de 24 heures. Journées de travail de 16 heures 

Le financement est arrivé : 14 milliards de bolivars pour construire 80 maisons. Cette fois, l’argent ne s’est pas épuisé : 92 appartements, plus une petite structure de trois étages qui à court terme servira de centre de formation intégrale pour les habitants. 

Le petit-fils du Gros Edgar s’appelle Kaika Shi, ce qui veut dire “soleil et lune” dans une langue indigène dont il ne se souvient pas aujourd’hui. En hommage à la lutte pour les siens, l’urbanisme et le campement de pionniers portent ce nom.

12delavegaLa Vega, toujours…

Pour le Gros Edgar le plus difficile a été de comprendre que “les succès ne se recueillent pas tout de suite”.  En août 2014 on fêtera les 40 ans de cette histoire : “aujourd’hui, au bout de 39 années, nous voyons les fruits. Beaucoup des participants proviennent de la même école que moi : La Vega; ce fut mon école politique. Je ne suis pas sociologue, je ne suis pas économiste : je suis un citoyen qui lutte”.

Le vieux fait brièvement le tour de l’origine de ceux qui construisent aujourd’hui leurs logements de leurs propres mains. Ce sont ceux qui dans les années 90 militaient dans l’Assemblée des Quartiers de Caracas; ce sont les enfants de ceux qui se sont battu dans les années 70 pour installer le service de l’eau dans le secteur; les héritiers de ceux qui ont collecté petit à petit des fonds pour soutenir la guérilla José Leonardo Chirinos dans les années soixante.

20delavegaCe sont les invisibles qui n’ont un corps que lorsqu’ils sont assassinés et qui finissent dans les journaux à sensation. “La presse parle de La Vega tous les week-ends pour le bilan des morts; mais jamais de la violence structurelle du système capitaliste, encore moins des organisations populaires qui bataillent contre l’exclusion”. 

S’il a ressenti la peur dans une de ses actions comme la lointaine grève de la faim de sa jeunesse ou l’occupation du terrain en 2010 ? Peu importe. Edgar avait et garde une certitude : “Nous sommes innocents; nous avons une idéologie politique et nous croyons dans un projet historique : une société d’hommes et de femmes égaux”.

Aucune de ces occupations n’a été menée pour obtener un toit individuel. Pourquoi, dans ce cas, risquer sa peau ? “Il s’agit de lutte de classes” explique-t-il, brossant rapidement le sens de l’Histoire : « Bolívar mène une lutte d’indépendance contre sa classe d’origine. Il comprend la profondeur de la lutte et l’oligarchie elle-même le condamne. Bolívar meurt loin de sa terre, dans la pauvreté, et il meurt dans ces conditions parce que tous ceux qui se battent aux côtés du peuple, la classe dominante le leur fait payer”.

L’afro-descendante Mariela Machado complète la dissertation du gros : “la lutte est pour la vie, il n’y en a pas d’autre”. Elle remercie l’État pour le transfert des ressources mais ajoute aussitôt : “l’assistentialisme ne génère rien; pas même la conscience. Pour fortifier la lutte des classes le peuple doit être l’acteur central de la solution du problème”.  03delavega 04delavega 05delavega 06delavega 07delavega11delavega 09delavega 13delavega 14delavega 15delasvega 17delavega 18delavega 19delavega16delavega

Auteur : Neirlay Andrade

Photos : Sabrina Porras (Venezuela) / Prensa de Frente (Argentine)

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2013/12/la-vega-dos-tiempos-y-siempre.html

Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/12/22/le-gros-edgar-et-le-quartier-la-vega-deux-temps-et-toujours/

Juan Vicente Patin: “Le centre commercial est l’antithèse de l’espace public”

Jorge Rodriguez

Jorge Rodriguez

C’est tout un symbole : le 1 août 2013, le maire bolivarien Jorge Rodriguez (photo), fervent militant de la réhabilitation de l’espace public contre sa privatisation commerciale et de la rénovation intégrale des quartiers populaires contre leur élimination a annoncé que le centre commercial Sambil du quartier de La Candelaria serait converti en un vaste projet culturel.

Sambil-CandelariaLes services de Rodriguez étudient avec les mouvements sociaux la transformation intégrale de ce dinosaure capitaliste, symbole de la corruption d’une mairie antérieure qui avait signé illégalement un permis de construire contre la volonté des habitants.

La force des choses fait de la révolution bolivarienne une révolution urbaine. Historiquement, depuis le boom pétrolier, c’est dans les grandes villes du Venezuela que vit la grande majorité de la population. Dans ce passage brutal de la société rurale à une société de consommation aux rêves modelés par la télévision commerciale, réside une des principales difficultés de la transition actuelle au socialisme. macdonald

Le simple fait que les centres commerciaux ou les MacDonald – degrés zéro de la culture de masse états-unienne – soient devenus des référents culturels ou des lieux de loisir familial en dit long sur la difficulté de changer la vie.

A Caracas en août 2013 la révolution a récupéré et réhabilité un million cent mille mètres carrés pour les citoyen(ne)s. C’est pour éclairer cette politique à contre-courant de celle que subissent la plupart des grandes villes dans le reste du monde, que nous publions le point de vue d’un architecte vénézuélien de la nouvelle génération, Juan Vicente Patin, interrogé par Reinaldo Gonzalez D. pour le quotidien gratuit Ciudad Caracas du 28 juillet 2013.

T.D.

L'architecte Juan Vicente Pantin

Juan Vicente Patín: “Le centre commercial est l’antithèse de l’espace public”

La place Diego Ibarra est un des espaces réhabilités par la Mairie de Caracas et par le Gouvernement de la Capitale. Un peu plus bas se trouve le terminal d’autobus Río Tuy, réhabilité lui aussi à travers cette gestion partagée. Sur son aile nord (celle du terminal), derrière une file de commerces, on trouve un petit coin agréable qui selon les résultats d’une enquête personnelle, n’est connu que des happy few; une sorte de terrasse aux grandes tables et aux chaises spacieuses (grandes et très lourdes) idéales pour jouer au domino ou interviewer le pote Juan Vicente Pantin. Je me permets de l’appeler “pote” parce que bien qu’il soit architecte de l’Université Centrale du Venezuela, professeur d’Histoire d’Architecture Contemporaine de “la Grande Maison d’Étude” et qu’il ait assumé plusieurs postes de responsabilité dans l’administration publique, les titres ne lui sont pas montés à la tête comme à beaucoup d’intellectuels et bureaucrates. Au contraire, ils l’ont marié de plus près à la ville au point d’exercer aujourd’hui son métier en indépendant, et de pratiquer ce qui paraît inconcevable pour un professionel-universitaire-conservateur-idiot de ceux qui abondent à l’Université Centrale : accompagner dans leurs processus d’auto-construction les campements de pionniers, partie intégrante du Mouvement des Habitants. Nul hasard s’il juge que “le plus grand patrimoine de la Caracas contemporaine sont les tissus sociaux qui se sont constitués peu à peu; c’est l’espoir qu’un jour nous aurons une ville plus politique”. L’entretien s’est transformé en conversation.

Reinaldo Gonzalez – Certains perçoivent Caracas comme un chaos…

Juan Vicente Patin – Caracas est une invention du XXème siècle. Le Caracas des toits de tuile rouge a existé jusqu’en 1939, à l’époque du premier plan urbain mais cela n’a duré que deux décennies, les années 40 et  50. Ensuite la ville a été livrée à son sort, aux mains du capital. Ce que nous avons aujourd’hui est le résultat de comment le négoce immobilier a occupé certaines zones et en a ghettoïsé d’autres.

RG – L’Est riche et l’Ouest, majoritaire et populaire…

JVP – Dans les années 40 et 50 s’est produit le fameux “exode paysan”. Certains soutiennent que Caracas, parce qu’il a dû se construire sur des prémisses de moumentalité et de grandeur, exigeait une quantité de force de travail telle que cela a provoqué une grande partie du déplacement vers la ville. Les zones populaires se sont formées par la nécessité de construire ce “centre”. C’est ainsi que la ville s’est divisée en deux. Le secteur immobilier a pris les meilleures zones. Et où se sont formées les zones populaires ? Dans des zones à haut risque géologique, hydrologique, dans des ravins et des lits de rivières, dans des lieux non rentables pour le commerce urbain.

RG – Dans l’Est, il y a eu planification urbaine ?

JVP – Cela reviendrait à dire que le capital planifie… Si nous parlons techniquement, de manière universitaire, Caracas est une ville sans planification. Mais il faudrait répondre depuis les dynamiques sociales qui visent l’organisation et la vision de l’avenir. Quelle est la vision des habitants de Palos Grandes et du Guarataro ? Dans les quartiers populaires il y a un sentiment d’appartenance qu’on perçoit dans la manière de se présenter : “Je suis du 23”, “Je suis de La Vega”. Alors que les habitants de l’Est aisé disent : “Je vis à Santa Paula, dans les Chaguaramos, à La Tahona…”. Il semblerait que le signe du succès social soit dans le déplacement de l’Ouest populaire vers l’Est privilégié. Bien sûr il y en a qui te disent : “J’étais de Catia et maintenant je vis à…”.

RG – Mais on ne peut nier les difficultés de nombreux quartiers populaires, par exemple l’accès aux services publics…

JVP – La classification, un peu ridicule, de ville “formelle” et “informelle” a beaucoup à voir avec l’offre, surtout en termes de service et d’infrastructure. C’est un thème fondamentalement politique, à l’intérieur d’une matrice économique. Quelle serait la différence entre ces deux villes ? Que dans l’une le commerce a toujours été présent, dans l’autre pas.

RG – Quel rôle a joué l’État ?

JVP – Depuis les années 70 jusqu’à Chávez, si nous parlons de planification urbaine et de construction, l’État avait cessé d’exister. La doctrine libérale du “laissez faire” s’était imposée. Ce qui a ouvert la voie à une ville qui ressemble à une graphique de niveaux. Combien peut-on spéculer sur le sol ? La mesure te donne la hauteur des édifices. Regarde La Candelaria, Los Palos Grandes, Chacao… Ils se sont ouverts en fonction des intérêts du capital. De plus, l’État n’a pas investi dans les secteurs dans lesquels il devait investir par nature : les quartiers populaires, qui sont restés dépourvus de tout.

RG – Certains pensent qu’il faut éliminer les quartiers populaires…

JVP – Il y a toujours eu une politique qui s’est perpétuée, qui a consisté à stigmatiser les quartiers populaires au lieu de penser comment les renforcer. Certes il faut prendre en compte la matrice de l’infrastructure, la présence de risques : certains quartiers sont construits sur des terrains propices aux glissements, aux affaissements, vulnérables en cas de tremblement de terre. Mais je crois que plus que se fixer sur l’aspect physique l’important est de préserver le tissu social qui s’y trouve.

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RG – Des projets comme le métro-cable visent ce renforcement du populaire ?

JVP – Le métro surgit dans les années 80 avec pour objectif d’acheminer la force de travail à son poste de travail. Le Metrocable fait partie de la même réalité. Il reproduit le même moule de la mobilité urbaine et non de la mobilité ou des communications visant à fortifier les dynamiques internes de la communauté. Les avantages sont indéniables (1) mais je crois que le Métro-cable peut contribuer à une certaine perte de contact de la zone populaire de San Agustin avec ce qui était son axe naturel de relation : le boulevard Ruiz Pineda.

RG – Il y a des projets similaires en cours d’exécution…

JVP – Il faut faire attention à certains chantiers d’infrastructure à grande échelle qui apportent des bénéfices sans aucun doute, pour qu’ils n‘attentent pas contre ce patrimoine en cours de construction et je crois que c’est le travail principal que nous devons mener à Caracas: comment fortifier les collectifs, comment générer un sentiment d’identité, comment passer de cette vision métropolitaine du Grand Caracas à une vision, encore une fois, régionale, si nous entendons par ce terme les zones populaires, les quartiers résidentiels…

RG – N‘est-ce pas l’objectif de la commune ?

JVP – De nombreux vénézuéliens se sont joints à cette construction collective mais d’autres pas. Il faut le dire. Sur la ville, sur la manière d’être, pèse encore une vision très individualiste. Tu peux le voir par exemple dans la Grande Mission Logement (2) : les gens veulent qu’on leur donne leur logement, ensuite ils s’enferment, installent leur antenne satellitaire DirecTV et oublient la ville. Cet individualisme va contre la construction du sens de communauté. Pour construire la commune il faudrait commencer par éteindre la télévision.

Une ville pour les voitures

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Pour Pantin, malgré les efforts inédits pour créer ou réhabiliter des zones piétonnières, des places et des parcs publics, Caracas reste une ville pour voitures… parquées. Le parc automobile croissant qui circule par les mêmes artères construites il y a des décennies : “l’avenue  Bolívar était ce désir de reconstruire les axes monumentaux de Paris mais cette vision européiste a été déplacée par l’urbanisme nord-américain, basé sur la mobilité, les grandes autoroutes… L’objectif était l’expansion de cette ville qui  n’existait pas encore. Autour de cette grande artère qu’était l’autoroute s’édifient des quartiers résidentiels comme Altamira, La Castellana, Prados del Este, Bello Monte… La ville se crée donc sur la prémisse commerciale de l’automobile. Il fallait stimuler les conditions pour l’usage de la voiture. Il fallait la rendre obligatoire”.

RG – Et aujourd’hui, que faire avec autant de voitures ?

JVP – Le seul plan sensé en matière de voirie passe par la réduction du parc automobile. De nombreuses familles de Caracas ont une voiture et celles de la classe moyenne, une voiture par personne.

RG – On ne peut réduire le parc automobile sans améliorer le transport public…

JVP – Les bus ou taxis collectifs ne sont pas un transport public, ils sont privatisés. En tant qu’usagers nous n’avons aucun pouvoir de décision sur la qualité du service, la fréquence des unités, les itinéraires. La rue est complètement anarchisée par manque d’ordre dans le transport public. Nous sommes encore aux mains des bus privés.

RG – Et que penses-tu du Bus Caracas (nouveau transport public) ?

Despues-de-cuatro-anos-BusCaracas-salio-al-ruedo_23636JVP – Quand on a lancé le projet on a dit que cela allait saturer la zone de Nueva Granada. Je suis usager du Bus Caracas et j’observe combien le trafic s’est amélioré. Cela pourrait aller beaucoup mieux si on arrivait à organiser le reste du transport.

Espace en conflit

Selon Juan Vicente Pantin, la lutte entre deux modèles de société irréconciliables s’exprime à tous les niveaux. L’espace urbain n’est pas l’exception. “Si nous parlons du processus politique comme processus de lutte contre la logique du capital, un des champs fondamentaux doit être la ville, pour beaucoup de raisons. La motivation sociale, politique est claire parce qu’il y a une motivation économique : le fait est que la ville, le commerce urbain, la construction, la vente de terrains sont les secteurs qui, ensemble, apportent le plus au PIB. Dans ce contexte de guerre économique il faut revoir l’économie urbaine, et l’État devrait en prendre le contrôle exactement comme il l’a fait pour l’industrie pétrolière ou que nous sommes en train de le faire pour l’industrie alimentaire”.

RG – La grande mission logement semble aller dans ce sens…

gmvv1JVP – Sa plus grande réussite est de construire ces logements populaires DANS la ville. Dans les années 50 Perez Jiménez a construit le quartier “23 de Enero” comme une extension de la ville vers l’Ouest. Puis la quatrième république a construit Caricuao comme une annexion supplémentaire vers l’Ouest. Aujourd’hui on mène un travail inédit qui est la reconnaissance des terrains vagues à l’intérieur de la ville. Dans d’autres pays les impôts sur les terrains abandonnés sont si élevés que beaucoup finissent par les céder à la municipalité, à l’État, faute de pouvoir payer. Ici nous nous donnons le luxe d’avoir une ville à moitié vide. Bien sûr cela fait l’objet de beaucoup de critiques car beaucoup de gens veulent que Caracas reste une ville de ségrégation. Quand on construit des logements dans les zones de El Rosal ou Plaza Venezuela surgissent des arguments sur l’absence de services, la mauvaise qualité des édifices mais le problème de fond est que nous sommes en train de permettre à ceux qui étaient considérés comme la “plèbe” de vivre aux côtés de la classe moyenne et cela crée beaucoup de tension. Cela fait partie de la bataille silencieuse et donne un exemple de la lutte des classes dans l’espace public.

RG – La récupération des espaces publics fait aussi reculer le capital…

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f3452_Ruta-nocturnaJVP – Quand on assume la réhabilitation des espaces publics de Caracas, il y a un effet de reconnaissance de l’histoire de la ville, jusqu’ici totalement refoulée. Le centre était dans l’abandon le plus total. Aujourd’hui tu vois des gens qui se promènent sur la Place Bolivar, qui prennent leur café à San Jacinto… Tu te rends compte qu’il y a eu un changement d’attitude, une réconciliation avec la ville et c’est un premier pas (3). Nous allons vers une ville meilleure que celle que nous avions. Maintenant il nous reste à apprendre à vivre en elle, à la soigner.

RG – Beaucoup cependant continuent à se réfugier dans les centres commerciaux…

JVP – Le centre commercial est lié à la même pénétration états-unienne et aux négoces de Rockefeller qui ont lieu à partir des années 50. Caracas, comme ville du XXème siècle, était une proie facile pour les centres commerciaux, phénomène qui ne s’est pas produit si facilement pour d’autres villes d’Europe ou à Buenos Aires. Un centre commercial implique une destruction du patrimoine, car il occupe de grandes étendues de terrain. Le centre commercial est l’antithèse de l’espace public. Apparemment l’accès est libre mais il y a des gardes, des caméras et une quantité d’éléments qui en font un espace sous contrôle. C’est un espace privé d’usage public et cela aussi est relatif. L’usage en est la consommation et la consommation est l’antithèse de l’usage démocratique de la ville.

Par Reinaldo Gonzalez D. / Photographies : Jonathan Mendoza et Alii

Source: http://www.ciudadccs.info/?p=453647

Traduction : Thierry Deronne

Notes :

(1) Lire “Quand écologie, socialisme et transport public se marient : le métro-cable, transport public révolutionnaire”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/02/15/quand-ecologie-socialisme-et-transport-public-se-marient-le-metro-cable-transport-public-revolutionnaire/

(2) Lire “Quand s’éloigne le bruit de la pluie sur les toits de carton”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/17/quand-seloigne-le-bruit-de-la-pluie-sur-les-toits-de-carton/

(3) Lire « je suis heureuse à Caracas« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/03/19/je-suis-heureuse-a-caracas-photos/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/08/02/juan-vicente-pantin-le-centre-commercial-est-lantithese-de-lespace-public/