Lire et offrir « Des taupes à Caracas » de Géraldina Colotti

Traduit de l’italien par Anne MARSALEIX


Préface de Maurice LEMOINE

Ce livre raconte un voyage en deux temps qui s’est déroulé sur une année : en février et mars 2011, puis en janvier et février 2012.

S’il ne verse pas dans le retour au tiermondisme, la recherche stérile de « modèles » ou l’enthousiasme sénile de l’ancien combattant, cet ouvrage assume donc un parti-pris. Du costume de l’enthousiaste ou de celui de l’impartiale, aucun ne me convient vraiment. La vie m’a appris que la plus précieuse des libertés, même dans des situations difficiles, voire extrêmes, est celle de pouvoir choisir. En politique, si vous ne faites pas de choix, quelqu’un d’autre s’en chargera, et cela fait partie du jeu.


Pour ce que j’en ai vu, l’essence du Venezuela bolivarien se situe dans le réveil d’une extraordinaire participation populaire : la passion pour la politique, au sens de la gestion de la polis, par l’exercice constant de l’agora par les exclus, ces « affreux, sales et méchants » qui, aux confins épuisés de la gauche comme il faut, suscitent « le dégoût et l’horreur » qu’exprimait Tocqueville à l’évocation d’Auguste Blanqui.
Dans ce livre, ce sont surtout eux, les « invisibles », qui parlent : des femmes et des hommes de toutes les couches populaires, devenus protagonistes au pied levé.

G.C.

Commandez le livre aux Editions du Cerisier // Tél. : 00 32 65 31 34 44 // editionsducerisier@skynet.be

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Venezuela, écarte de moi ce calice.

Enrique Ubieta Gómez

Défendez-nous, vous qui savez écrire !”, demandait une vieille femme à Carpentier et aux intellectuels qui l’accompagnaient en juillet 1937, lors de son passage par un petit village de Castille, tout près de la capitale assiégée. L’écrivain cubain reprit cette anecdote dans les chroniques sur le IIème congrès International de Défense de la Culture qu’il publia dans la revue Carteles (1). La demande était justifiée : le peuple espagnol nous défendait tous, les armes à la main.

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Alejo Carpentier. Chroniques publiées dans la revue “Carteles”. « Défendez-nous, vous qui savez écrire ! ». Images : Internet

Sans hommes et sans femmes il n’y a pas de culture. Bertolt Brecht l’avait dit pendant le 1er congrès, célébré deux années auparavant à Paris : « Ayons pitié de la culture, mais ayons d’abord pitié des hommes ! La culture sera sauvée quand les hommes seront sauvés ». Cette première rencontre avait senti le danger : le nazisme menaçait de s’étendre, pendant que les bourgeoisies « démocratiques » en Europe misaient sur le fait que les menaces visaient la jeune Union des Républiques Socialistes Soviétiques.

Être de gauche, pour les intellectuels des années 30 – tout comme dans les années 60 ou dans la première décennie du XXIème siècle, après l’espoir de la révolution bolivarienne – était une prise de position en faveur de la culture, en faveur des êtres humains qui se référait à des projets concrets. Mais dans le Paris de 1935 une partie des intellectuels de gauche s’égarait dans des demandes abstraites et opposait la liberté des êtres humains et celle des créateurs ou du moins niait tout lien entre eux.

D’après ce que rapporte Carpentier, André Malraux, le grand romancier qui avait été nommé lieutenant-colonel au sein de l’Aviation Républicaine racontait qu’il avait vu un homme marcher, imperturbable, un grand rouleau de papier sous le bras, alors que les bombes tombaient sur Madrid; il lui demanda ce qu’il comptait faire et celui-ci lui précisa : «ce sont des rouleaux de papier pour changer celui de ma chambre » ; alors, s’appuyant sur cette métaphore, il déclarait : il y a trop d’intellectuels qui ne pensent qu’à changer le papier de leurs chambres ». Mais la gauche avait ses propres divisions : communistes, sociaux-démocrates (bien que réformistes, ils revendiquaient encore le marxisme comme base théorique de leurs analyses), staliniens, trotskistes, anarchistes, libres penseurs, surréalistes.

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César Vallejo, Poemas humanos: “Si la madre España cae ‒digo, es un decir‒”

En 1936 devait encore avoir lieu une conférence intermédiaire manquée à Londres, centrée surtout sur les intérêts corporatistes qui s’est terminée en opérette : la réception en frac dans la résidence de son organisatrice. Peu de semaines après il n’y avait plus aucune excuse pour se voiler la face : le soulèvement du général Franco contre la république espagnole et l’ouverture en Allemagne du camp de concentration de Sachsenhausen, reléguait le conflit moral à un point critique (2).

Un poète anglais du XVIIème siècle, John Donne, en avait exposé les raisons les plus profondes :

Aucun homme n’est une île entière à lui tout seul.

Chaque homme est un morceau du continent, une partie d’un tout.

Si la mer emporte un morceau de terre, toute l’Europe rapetisse, comme s’il s’agissait d’un promontoire ou de la maison d’un de tes amis, ou encore de la tienne.

Personne n’est une île; la mort de n’importe qui m’affecte, parce que je suis lié à l’humanité toute entière; c’est pour cela que tu ne dois jamais demander pour qui sonne le glas, il sonne pour toi.

Ernest Hemingway reprit cette idée pour défendre la cause républicaine dans le roman qui rapporte ses expériences de ce que l’on appelle la guerre civile espagnole. Les alternatives en Espagne étaient cependant plus radicales : d’un côté le fascisme, c’est-à-dire la violence capitaliste la plus extrême; de l’autre le socialisme, la République des travailleurs, avec son lot de contradictions et de balbutiements de nouveau né. En Espagne ce n’était pas un combat pour la survie, comme ce fut le cas plus tard; c’était un combat pour la vie, parce qu’il existait un projet alternatif en construction. C’est aussi pour cela que César Vallejo, un des grands poètes hispano-américains qui a participé au Congrès de 1937 – aux côtés entre autres de Nicolas Guillén, Pablo Neruda et Octavio Paz, celui-là même qui rejettera plus tard la cause populaire, s’adresse symboliquement aux enfants, au futur, dans un poème extraordinaire intitulé : Espagne, écarte de moi ce calice » :

Enfants

Fils de guerriers,

parlez plus bas maintenant, l’Espagne est en train de distribuer

l’énergie entre le règne animal,

Les fleurs, les comètes et les hommes.

(…)

Respirez plus bas, et si

Votre bras flanche

Si les atèles font du bruit, s’il fait nuit

Si le ciel tient entre deux limbes terrestres,

Si les portes grincent

Si je tarde à rentrer

Si vous ne voyez personne,

si les crayons cassés vous font peur

si la mère Espagne tombe, façon de parler

sortez enfants du monde, allez la chercher !…

Un peu plus de trente ans s’étaient à peine écoulés après la fin du long et sanglant combat pour l’indépendance du joug de l’Espagne – après des siècles de colonialisme – mais qu’importe : près de mille cubains se sont enrôlés comme soldats de la république pour aller défendre l’Espagne, l’Humanité toute entière. Quelques uns, comme Pablo de la Torriente Brau sont tombés au combat.

Le fascisme a fauché des millions de vies, a déshumanisé les assassins à un point inimaginable – et est entré physiquement et moralement à l’intérieur de chaque foyer. Il était impossible de l’ignorer, même pour une bourgeoisie bien pensante, qui acceptait comme un « mal inévitable » la pauvreté et la mort des autres, tant qu’elles n’interféraient pas dans son milieu aseptisé. Lorsque la guerre fut finie, d’autres alliances « plus civilisées » ont été signées – comme l’Opération Gladio en Europe, ou l’Opération Condor en Amérique Latine, ou l’Opération Mangosta et les attaques biologiques à Cuba -, exécutées par des tueurs à gage qu’il n’était pas nécessaire de connaître ni d’inviter à déjeuner, ni même de leur sourire car ils étaient payés dans le plus grand secret.

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Affiche du 2ème Congrès International des Écrivains pour la Défense de la Culture, 1937

C’est-à-dire que la violence capitaliste a pris d’autres formes : au cours de la décennie suivant la soi-disante victoire, des dizaines de dirigeants communistes et antifascistes ont été assassinés en Europe. La « guerre froide » a déplacé la violence d’État, le fascisme, (une maladie indésirable dans le monde barbare civilisé – comme la malaria ou le choléra, presque oubliées dans ces pays, mais toujours actives dans le Sud, où chaque année elles fauchent des milliers de vies) vers la sphère coloniale et néocoloniale : l’Afrique, l’Asie, l’Amérique Latine. Car les guerres coloniales en Afrique, les armes chimiques, les bombes au napalm lancées sur le Vietnam, les dictatures militaires en Amérique Latine avec leur lot de disparus, les guerres de missiles et de drones « intelligents » au moyen Orient, la guerre de « basse intensité » au Venezuela n’ont-elles pas été, ne sont elles pas l’expression de l’extrême violence impérialiste ?

Cependant, ceux qui savent écrire préfèrent conserver les honneurs et les prix, les éditions et les applaudissements. Il arrive parfois aussi qu’ils se contentent de répéter ce qu’ils lisent des autres, se laissant intoxiquer par les préjugés et le manque de soleil sur la peau. La conjuration médiatique dans les pays démocratiques – qui n’avait pas encore atteint la portée et la sophistication d’aujourd’hui, mais résolument opposée à toute expérience anticoloniale et socialiste – nous vendait une Espagne républicaine inexistante. La première victime de la guerre, c’est la vérité comme on dit, et cela nous rappelle le Venezuela. Alejo Carpentier essaie de nous la révéler, en décrivant son passage dans la ville espagnole de Gérone :

On nous conduit à la Cathédrale. (…) Un bâtiment latéral, transformé en musée public, renferme les peintures et les pièces d’orfèvrerie du trésor rituel.(…) Un restaurateur travaille minutieusement, avec ses couches d’or et ses vernis, tout entier à la tâche de faire revivre la tête d’une vierge décolorée par le temps…Où se trouve ici les races de ce vandalisme de masses en folie dont parlent tant les journaux de droite du monde entier ? (3)

Dans une autre de ses chroniques, cette fois sur Valence, il écrit :

Jusqu’à présent, partout, nous n’avons rencontré qu’ordre et paix. Jamais nous n’avons vu de scènes telles que celles qui remplissent encore, dans d’autres pays les innombrables rotogravures sensationnalistes. (…)

Et il me semble important d’insister sur ce détail , car c’est incroyable de constater à quel point certains récits influencent le jugement de personnes censées. Dans un article récent, Paul Claudel lui même, affirmait de façon insensée – sans même avoir mis les pieds en Espagne – qu’en territoire républicain toutes les églises, sans exception, avaient été incendiées…. Si j’avais fait partie du gouvernement de Valence, j’aurais invité monsieur Claudel à venir faire un tour dans ces régions. Il se convaincrait que le seul crime commis contre certaines églises – et cela ne concerne que peu d’entre elles – a été de les transformer en hôpitaux ou en musées…(4)

Il y a toujours eu et il y aura toujours des intellectuels d’une grande dignité, qui ne négocient pas leur engagement avec l’Humanité. Ils ont répondu présents lorsque l’Espagne a eu besoin d’eux, et ils répondent présents aujourd’hui pour le Venezuela.

Comment ne pas penser au Venezuela, 80 ans après ce Congrès qui s’est tenu, successivement à Valence, Madrid, Barcelone et Paris en juillet 1937, sous le fracas des bombes, dans une Espagne qui dévorait son autre moitié, et avec elle tout espoir, préambule de la Seconde Guerre Mondiale. Suite à un caprice de l’histoire, le cubain Alejo Carpentier, qui avait vécu des journées intenses de guerre et de solidarité , s’est établi au Venezuela , à partir de 1945 et jusqu’en 1959. C’est là qu’il a trouvé , tout comme José Marti, dans la forêt amazonienne, sur le tempétueux fleuve Orénoque, dans ses villages et ses villes, le cœur de Notre Amérique.

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Rencontre pour le 10ème anniversaire du Réseau d’Intellectuels et Artistes pour la Défense de l’Humanité, Caracas; Venezuela, 2014.

Pendant les premières décennies du XIXème siècle, le libérateur Simon Bolivar avait conduit une armée de libérateurs, pour fonder ou aider à fonder des républiques indépendantes. Il rêvait d’un seul et grand pays, qui serait allé du Rio Bravo à la Patagonie. Deux siècles après, dans les premières décennies du XXIème siècle, le Venezuela a mené une fois de plus, la croisade libératrice. Ali Primera, chanteur populaire, a donné un autre sens au son des cloches dans les années les plus difficiles précédent le triomphe d’Hugo Chavez :

On ne peut pas dire que ceux

qui meurent pour la vie sont morts

C’est pourquoi il est interdit

De les pleurer

Que le glas de tous les clochers

Cesse de sonner.

Aujourd’hui, comme dans l’Espagne républicaine, au Venezuela, c’est la vie qu’on défend, c’est à dire un projet anti-néocolonial et anti-impérialiste. Comme en Espagne, le succès ou l’échec du pouvoir populaire démocratiquement élu, aura des conséquences telluriques imprévisibles pour tous les latino-américains et pour l’Humanité. Notre Espagne d’aujourd’hui – non seulement la frontière mais aussi la tranchée qui sépare le Passé et le futur, – c’est le Venezuela.

Tout comme pendant les années précédant la Seconde Guerre Mondiale, il existe des gouvernements corrompus – dirigés depuis Washington –qui encouragent, au nom de la Démocratie, la création de groupes fascistes, dans l’espoir irresponsable qu’ils renversent le processus révolutionnaire. Depuis leurs positions confortables, quelques savants (comme en Espagne) dictent des recettes, critiquent ceux qui prennent les décisions, se jugent plus à gauche dans leurs théories que la Révolution elle-même ; au point qu’ils marchent coude à coude avec la droite. La gauche est encore divisée : entre ceux qui pensent que oui, ceux qui pensent que non, les hétérodoxes, les orthodoxes, les pragmatiques….

Les images qui circulent montrent un pays en pleine guerre civile, mais les troubles, les fameuses “guarimbas” – capables de provoquer des crimes de haine, comme l’assassinat de jeunes chavistes – dans les moments les plus forts, avaient lieu dans17 municipalités sur les 335 du pays (au moment où j’écris ces lignes, les troubles n’ont lieu que dans 7 de ces municipalités, dont trois dans les quartiers de la bourgeoisie de la capitale, car Caracas est divisée entre l’Est et l’Ouest, qui sont comme le Nord et le Sud).

Comme au temps de l’Espagne insurgée, les appels envers les intellectuels et les artistes se font au nom de la Culture et de l’Humanité. Mais cela de suffit pas de nous déclarer « de gauche » et d’assister en tenue de gala à des réceptions syndicalistes. Il faut écrire pour défendre le peuple vénézuélien, il faut dénoncer la conjuration comme nous le demandait cette vieille espagnole, parce que le peuple vénézuélien nous défend aujourd’hui, tous les jours. Si cela s’avérait nécessaire, il faudrait risquer notre vie aux côtés de ce peuple. Si un jour, – souhaitons que cela n’arrive pas – il y a une invasion mercenaire ou impérialiste – préparée par les scènes de violence provoquée et les mensonges à répétitions – il faudra réinventer les Brigades Internationales. Et ce jour là je demande d’y participer.

Si le Venezuela, notre mère

Tombe – c’est une façon de parler

Enfants du monde, sortez pour aller la chercher !!

Notes:

1. Alejo Carpentier: “España bajo las bombas, I, II, III y IV” (revista Carteles, septiembre – octubre de 1937), en Crónicas, tomo II, La Habana, Editorial Arte y Literatura, 1976, pp. 205 – 244;

2. Eliades Acosta Matos: Siglo XX: intelectuales militantes, La Habana, Casa Editora Abril, 2007, p. 153;

3. Alejo Carpentier: Ob. cit., p. 210;

4. ——————–: Idem, p. 226 – 227.

Source : http://www.lajiribilla.cu/articulo/venezuela-aparta-de-mi-este-caliz

Traduction : Pascale Mantel

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¨Comprendre le Venezuela¨, Andrés Bansart parle de son nouveau livre.

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Thierry DeronneTu t’es marié, il y a longtemps, à notre pays le Venezuela. Peux-tu nous parler de cette vie commune? A-t-elle changé ta vision de l’être humain?

Andrés Bansart – Après le coup d’Etat au Chili et la mort d’Allende, je me suis installé au Venezuela. Le pays avait la réputation d’être un bastion de la démocratie en Amérique Latine. Bien sûr, en comparaison avec la plupart des pays qui étaient tombés sous les dictatures les plus féroces, il semblait que le Venezuela était un exemple de démocratie. A un ami, qui avait été accueilli par la Suède et qui m’avait écrit qu’il était bien mais se trouvait là comme dans une cage d’or, je répondis que, quant à moi, j’avais cru arriver dans un pays démocratique, mais que ce n’était pas le cas. En effet, le Pacte de Punto Fijo de 1958 avait fixé des règles de jeu qui  n’étaient pas démocratiques du tout et permettaient à une certaine classe sociale avec deux partis de contrôler le pays qu’ils vendaient aux Etats-Unis et aux entreprises transnationales. Ce système politique dura pendant quarante ans. Quant à ma vision de l’être humain, elle n’a pas beaucoup changé. Je me suis attaché à ce pays jusqu’à obtenir la nationnalité venezuelienne et vivre comme miens les événements positifs et négatifs du pays où, finalement, j’ai passé le plus d’années de ma vie. Si ma vision de l’être humain n’a pas changé, celle de la société a par contre évolué. Je suis très reconnaissant pour tout ce que j’ai pu vivre au Venezuela. J’ai donc connu une certaine époque, puis pu vivre les événements et les changements qui eurent lieu en 1989, 1992, 1998 et se poursuivent quasi vingt ans après.

T.D. – La globalisation comme fait culturel, l’urbanisation qui déplace peu à peu l’agriculture se ressentent au Venezuela comme dans tous les pays. On le voit en particulier dans une jeunesse bien différente de celle d’y a dix ans. Crois-tu que l’héritage bien palpable du chavisme -comme la souveraineté ou l’écosocialisme- a des chances de durer?

A. B. – Il faut peut-être rappeler que le Venezuela est un pays extrêmement riche sur lequel sévit la pauvreté parfois la plus extrême. C’est le résultat du colonialisme puis de l’impérialisme, celui des actions de certaines classes sociales, au cours de son Histoire depuis le XVIème siècle. Après le vol des perles de Cubagua, il y eut les plantations de café, de cacao et de sucre pour les acheteurs riches des pays riches, les haciendas et les esclaves. Puis, il y eut le pétrole et les camps miniers avec des ingénieurs souvent étrangers et des cabanes d’ouvriers, les déplacements de populations, les ceintures de misère autour des villes, les quartiers riches des villes, les ports d’où saignaient les richesses du pays et où entraient les produits que les riches achetaient avec les gains du pétrole, les aéroports pour recevoir les ingénieurs étrangers et enmener les riches qui voulaient faire du tourisme ou placer ailleurs leur trop-plein d’argent. Des dizaines d’années de gains pour les uns, de misère pour les autres. Et puis, il y eut 1989: les pauvres en avaient assez. Combien de personnes furent-elles tuées? Et puis, il y eut 1992: la tentative de renverser le Pouvoir échoua, mais un certain Hugo Chávez dit: “Por ahora! Pour l’instant!” Et puis, il y eut encore des points de suspension dans les espoirs… Et puis, il y eut 1998, 1999, Chávez Président, une nouvelle Constitution, une nouvelle République, les missions, une certaine solidarité, pas d’aumônes, mais des droits. Les prix du pétrole ont chuté et les anciens maîtres du pays ont voulu en profiter pour récupérer les avantages d’antan. La situation a changé. Ce n’est plus si facile. Les gens connaissent leurs droits. Le Peuple est souverain. L’héritage est là. Des moments durs sont devant nous, mais le désespoir n’est pas permis. Quant à l’ecosocialismo, certaines communautés de base le pensent et commencent à le pratiquer. Il faudra longtemps pour qu’il s’étende vraiment. Les jeunes ont la responsabilité du futur.

T. D.Le Venezuela peut-il être compris, et par qui devrait-il être compris?

A. B. – Il peut être compris par ceux qui le veulent. Mais pour vraiment comprendre un phénomène, il faut connaître les antécédents de celui-ci. Les grands médias nationaux et étrangers appartiennent à ceux qui ont avantage à manipuler l’information et à distorsioner les faits. Là, on voit l’effort qui doit être le nôtre, le tien, le mien, celui des camarades du Venezuela lui-même et ceux qui vivent dans d’autres pays. Dans “Comprendre le Venezuela” (Paris, Le Temps des Cerises, 2016), je tente d’expliquer nos problèmes, nos difficultés, pourquoi est né un personnage comme Chávez, quel a été son rôle, comment a réagi le Peuple, comment le Peuple continue à chercher un chemin, à construire une société nouvelle.

T. D.Existe-t-il en France une information sur nous qui ne soit pas projection de positions internes?

AB. – En France comme ailleurs, certains médias offrent des informations qui permettent de comprendre l’évolution du Venezuela. Il faut les en remercier. Mais l’ensemble des gens se font une idée en se référant à ce qu’ils connaissent et, comme je viens de le dire, à ce qu’ils recoivent comme matériel pour la comprendre (souvent ce matériel fait qu’il comprennent mal). Puis, il y a en effet un système de projections. Mais cela se fait dans les deux sens. Ainsi, lorsque, au moment des élections présidentielles francaise de 2012, au cours d’une interview sur TeleSur, j’ai expliqué que le parti socialiste francais n’avait rien à voir avec le PSUV; le mot “socialiste” prête à confusion. On tente toujours de comprendre à partir de son expérience et souvent on fausse ainsi les explications qu’on se donne.

T. D.L’Européen pourra-t-il un jour adopter cette humilité vis-à-vis des Africains ou des Latino-américains sans laquelle une vraie gauche ne saurait exister?

A. B. – Un jour! Quand? Il est difficile pour les gens de connaître la vérité de l’Histoire. Qui écrit celle-ci? Et dans quel but? Comment enseigne-t-on l’Histoire à l’école? Quels sont ces héros (anti-héros) qu’on fait admirer aux enfants? Quelles sont les valeurs (souvent les anti-valeurs) de ces héros? Il y a plusieurs manières d’aborder l’Histoire, celle de la colonisation, de l’esclavage et du néo-colonialisme. Bien sûr, dans les pays riches, il est difficile d’expliquer la provenance des richesses. Et puis, le bien-être est, pour les habitants de ces pays plus important que le Bien-Vivre (le Buen Vivir), concept que la plupart ne comprend même pas. Il leur est difficile de constater que leur bien-être (“buen-estar”) provient de la rapine, de la domination de l’être humain par d’autres êtres humains, de la domination implitoyable de la nature, de l’exploitation. La plupart des gens ne savent pas ou ne veulent pas savoir que cette exploitation a déséquilibré la nature et les sociétés. Ils ne savent pas ou ne veulent pas savoir que leur industrialisation est en partie responsable du changement climatique et voudraient maintenant que tous les pays fassent un effort pour empêcher les drames qu’auraient sans doute a souffrir la Terre et, partant, l’Humanité. Une minorité le sait. Elle comprend. Elle lutte. Elle cherche le moyen, comme nous, d’imaginer un écosocialismo et de commencer à le faire fonctionner. Mais il faudra du temps. Les vraies révolutions se font lentement. Pour y participer, il faut de l’humilité, de la patience et une grande capacité de travailler en équipe.

Andrés BansartComprendre le Venezuela, Paris, Le Temps des Cerises Editeurs, 200 pages, 15 euros, publié le 21 octobre 2016.

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Sortie de « Rouges, les collines de Caracas » de Maxime Vivas

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“Mystérieusement avertis qu’un épisode de la lutte se joue là, des milliers de miséreux des ranchos sont descendus sur la ville, vêtus de « franelas » rouges. L’écho, renvoyé par le béton du complexe culturel Teresa Carreño rend puissant et terrible le leitmotiv craché de toute la force des poumons comme en préambule à une entrée en mêlée : « ¡ Hu ! ¡ Ah ! Chávez no se va !».  

“Rouges, les collines de Caracas. Rouges par leurs baraques de briques… »

Lire la suite ici :

Couverture Maxime Vivas

Maxime Vivas présentera et dédicacera son nouveau livre le 12 septembre 2015 à la Fête de l’Huma dans le cadre du débat « Les médias et le Vénézuéla », au Stand de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique) de 13 à 14h, en compagnie de Christophe Ventura. 

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Une maison en juillet à Caracas

Milangela GaleaC’est dans un bruit confus, “comme ce bruit de chaise renversée sur le tapis ou le murmure noyé d’une conversation” que fut occupée la maison du conte connu de Julio Cortázar. Depuis ce jour, le frère et la soeur qui habitaient la maison cédèrent peu à peu l’espace, entre la peur de ce qu’on ne voit pas et l’indifférence face à l’inconnu.

Il y a des manières très opposées d’occuper des maisons. L’une d’elles nous a menés à convertir une maison en terre collective de création artistique.

De quoi s’agit-il ? Plusieurs artistes qui partageaient le quotidien d’un même espace dans le secteur populaire de La Pastora (Caracas) devaient déménager et pour marquer cette fin de cycle ont décidé de transformer la maison en galerie d’un jour, pour montrer à la communauté que toute création peut être itinérante.Milangela Galea

“Cette expo offre les résultats d’un projet qui lie l’espace de vie en commun à la création collective et qui en même temps l’ouvre au public, tant pour montrer des œuvres que pour initier des processus de formation et récupérer des espaces dans les quartiers” explique Joseph Villamizar du collectif Antimantuanxs.

En une semaine ils ont rassemblé vingt créateurs pour monter des expositions de photographie, de peinture, de gastronomie, d’artisanat, de littérature, des installations, du vidéo-art, sur les murs, sur les toits, sur les sols.

C’est la première expérience de cette sorte pour la plate-forme Urbano Aborigen, un collectif qui travaille depuis trois ans dans diverses disciplines artistiques et qui se veut une organisation itinérante, révolutionnaire et latino-américaine.Milangela Galea

“Parmi nous il y a des compagnons et des compagnes qui savent travailler, planifier, s’organiser. Nous venons des Andes, de Maracay, de Los Teques, de Barquisimeto, de Caracas. Quand nous nous sommes réunis nous avons voulu récupérer notre héritage bâillonné, récupérer notre mémoire. Nous avons commencé à travailler l’art corporel à partir de l’esthétique aborigène, des pétroglyphes mais à mesure que le groupe a mûri nous nous sommes transformés en réseau de réseaux interdisciplinaires” raconte Marijó.

Avec la maison-galerie on tente de casser les paramètres traditionnels des musées, les distances entre communautés et espaces d’exposition formels ou académiques. Casser, aussi, cette tradition de mettre le travail artistique dans un espace blanc avec un éclairage spécifique.Milangela Galea

Ce qu’on recherche, pour le dire avec Marijó, c’est “faire de notre foyer un lieu de création. Se rapprocher des collectifs et des voisins. Que les biens culturels s’exposent principalement dans les lieux où ils naissent, dans ce cas das le quartier lui-même, le lieu qui a été mis à la marge dans sa relation avec l’art, comme si, d’ici, nous n’avions pas la possibilité de créer, de nous penser !”.

Et à quoi peut aboutir l’action d’une journée? A ce grain de folie de créer un précédent là où on n’a jamais assumé qu’on pouvait le faire, à la signification symbolique de ce qu’une maison fermée et silencieuse en face de laquelle nous sommes passés durant des années puisse faire palpiter de musique une impasse endormie, la possibilité de vivre une expérience créative, ne fût-ce qu’un jour, qui nous rapproche d’un art qui nous plaît, et que nous ressentons profondément parce qu’il est notre identité.

Et pourquoi une maison partagée et pas une maison réservée aux expositions d’art ? “Parce qu’on nous a habitués à entrer en relation en maintenant les distances, avec cette idée de “la maison d’autrui”, dans l’ignorance de comment vivent nos voisin(e)s. Nous voulons briser ces paradigmes, nous regarder depuis l’intimité, de toi à toi”. Ouvrir la maison, donc, pour la visite du voisin mécanicien, de la compagne muraliste, des enfants qui veulent se peindre le visage. Alors la maison paraît s’étendre, embrasser la rue, jusqu’à l’arrêt du bus.

Cortázar le disait, dans le conte mentionné au début : quand la porte fut ouverte, “on se rendit compte que la maison était très grande”.casa tomada fotos

Texte : Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Milangela Galea

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/?p=1110

Traduction : T.D.

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« Permettre l’utopie, organiser l’impossible » – Ma première vie, par Hugo Chávez (Conversations avec Ignacio Ramonet)

Cet ouvrage publié aux Editions Galilée (2015, 720 pages, 32€) dans une présentation très soignée peut être vu comme un document de référence pour ceux qui s’intéressent à l’histoire latino-américaine1, mais aussi comme un récit de vie profondément humain, ou encore comme une mine de réflexions sur la stratégie révolutionnaire, dans le contexte anti-impérialiste de la dernière partie du XXe siècle.

CECjHTLWMAAwkUWDéjà auteur d’une biographie à deux voix de Fidel Castro, Ignacio Ramonet a travaillé avec le président vénézuélien – rencontré dès 1999 – pendant plusieurs séances de travail échelonnées de 2008 à 2012 et à partir d’une documentation considérable. La maladie qui a emporté Hugo Chávez en 2013 n’est pas la raison pour laquelle le livre s’arrête au moment de l’investiture présidentielle. Cette « première vie » a été voulue à la fois comme une œuvred’histoire sur une période dont le recul permet une certaine sérénité et comme une approche de la personne de Hugo Chávez, de sa formation, une réflexion aussi sur son « destin ». De fait, il n’y a pas de ces allers-retours entre le présent et le passé dont les biographies sont coutumières mais dont la sincérité peut parfois être mise en doute. En totale empathie avec son interlocuteur, Ramonet relance, précise, ramène au fil de la chronologie sans juger : sur deux points seulement Chávez semble devoir se justifier, sur sa solidarité « patriotique » avec le terroriste Carlos, sur ses relations avec l’Argentin Rafael Ceresole aux thèses antisémites « inacceptables ».

L’évocation de l’enfance est pleine de couleurs, de senteurs et de sentiments, dans les LLanos, ces plaines de cet Etat de Barinas que « Huguito » ne quittera qu’à 15 ans pour aller à l’Académie militaire de Caracas. Une famille pauvre de paysans sans terre, des parents maîtres d’école qui le confient pour être élevé à une grand-mère qu’il vénère2. Une région de métissage où lui-même porteur de sang noir, indien et blanc dit que le racisme n’existait pas. Par contre l’histoire des luttes sociales y est très présente : c’est le peuple y garde la mémoire d’Ezequiel Zamora, chef d’une révolution paysanne que Chávez qualifie de « présocialiste » et liée au mouvement des idées en Europe en 1850-1860. Sa famille a éloigné la mémoire d’un autre héros local qualifié d’assassin, « Maisanta » qui est son aïeul et sur lequel il fera des recherches prolongées : en fait, un des derniers guérilleros à cheval, un rebelle politique. Dans une zone où le pétrole a causé l’exode rural, les guérillas ne peuvent plus prospérer, analyse Chávez ; il en verra les derniers épisodes dans l’État de Sucre, en tant que jeune officier chargé de la répression. Il en retire une profonde horreur de la violence et l’analyse politique de ce qu’une rébellion sans le peuple est condamnée à l’échec.000_Mvd64743331

Sur le jeune Chávez, notons encore l’empreinte du catholicisme : le Christ fera définitivement partie de son panthéon, à côté de Simón Bolívar et Ezequiel Zamora. Notons la soif d’apprendre et la mémoire d’un excellent élève, la façon dont il a appris à former son esprit avec l’Encyclopédie autodidactique Quillet, alors qu’il rêve de devenir peintre, puis joueur de base-ball. Notons son caractère éminemment sociable : animateur, organisateur de concours de beauté… il est populaire, partout à l’aise, toujours prêt à chanter, il ne lui sera pas difficile, pour suivre Gramcsi « d’être le peuple » plutôt que « d’aller au peuple »3.

Sa formation militaire sera aussi une formation scientifique et politique. Dans les transmissions puis dans les blindés, le jeune sous-lieutenant s’interroge encore sur sa vocati,on. Il découvre une armée vénézuélienne où la troupe est formée des fils du peuple les plus humbles, tandis que les officiers proviennent des couches moyennes ou supérieures avec d’ailleurs certains progressistes (à plusieurs occasions, et parfois au travers d’anecdotes savoureuses, on découvre comment les activités clandestines deChávez sont percées à jour par ses supérieurs et font l’objet d’une certaine bienveillance, de même que le traitement des mutins emprisonnés). Appliquant la notion d’alliance civico-militaire due à Fabricio Ojeda4, Chávez prend conscience du rôle social et politique du soldat, et fait de l’alphabétisation au sein de l’armée.

Or, suite à la nationalisation du pétrole en 1976 et malgré l’argent qui coule à flot, les inégalités sociales et le mécontentement s’accroissent. Chávez participe au Mouvement Rupture et est proche du parti d’extrême gauche Causa R. Il travaille à implanter dans l’armée des cellules bolivariennes et recrute en profitant même de ses activités officielles d’instructeur.

Devenu capitaine de parachutistes en 1982, il crée à la fin de la même année un MBR-200 (Mouvement bolivarien révolutionnaire-200) bien modeste : 8 ou 10 officiers, 20 ou 30 élèves officiers au début. Il faudra compter 10 ans avant le déclenchement d’une première rébellion, années qu’il est impossible de résumer ici mais que ponctue le Caracazo, grand soulèvement populaire du 27 février 1989 dû au virage austéritaire néolibéral du président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, et qui se termine dans le sang. « Le peuple nous a pris de vitesse », analyse douloureusement Chávez. Trois ans plus tard, l’alliance civico-militaire sera au rendez-vous lors du « 4-F », 4 février 1992, qui parvient presque à la prise de pouvoir. Le Commandante en attribue l’échec à la démoralisation de la gauche. Il est fait prisonnier avec 300 officiers et 10 000 soldats.

Paradoxalement, c’est l’intervention télévisée de 50 secondes qu’il fait pour expliquer la reddition qui sera au départ de son immense popularité et implante l’idée que le dernier mot n’est pas dit. Une seconde rébellion, principalement due à l’armée de l’air, se produit en novembre. Chávez la soutient mais sans participer à sa direction stratégique. La conspiration reprend en prison, période « féconde » pour travailler sur le programme politique, la démocratie participative, les modalités d’une assemblée constituante… Tant et si bien que lorsque Chávez est libéré en 1994, sous condition de démissionner de l’armée, il est prêt à faire ouvertement campagne dans une longue tournée à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Il reçoit notamment à La Havane un accueil exceptionnel de Castro. Le voilà plus clairement perçu sur le nuancier politique mais aussi cible d’une propagande violente de plusieurs bords. La réflexion le conduit alors à préférer désormais l’action électoraliste à l’action militaire, et face aux critiques de la gauche il se décide à « assumer le leadership que le peuple [lui] réclamait ».

Finalement, en avril 1997, le Mouvement Ve République est lancé et la pré-candidature deChávez annoncée. On sait la suite avec les 56,20 % de voix obtenues aux présidentielles du 6 décembre 1998.

La fin du livre revient sur des notions plus générales, le socialisme, la révolution et sur un « mythe Chávez » qui n’était pour l’intéressé que l’expression d’une espérance collective, destinée à être dépassée pour que le « mythe du nouveau Venezuela » puisse émerger, pour que l’utopie (bolivarienne) soit enfin possible, et c’est pour pour cela que Chávez dit avoir surmonté ses doutes en travaillant à organiser l’impossible5.

Voilà donc gros ouvrage qui peut être le compagnon de longues semaines d’été. L’histoire a beau se dérouler sur un autre continent et au siècle dernier, je mets le lecteur au défi de ne pas en tirer de fructueuses réflexions pour le monde dans lequel nous vivons !

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Un briseur de protocole. Ici à Caracas conversant avec un jeune SDF. Ci-dessous lors d’une promotion d’officiers.

Un président qui cassait le protocole. En haut, avec un jeune SDF, en bas lors d'une promotion d'officiers

Avec les travailleurs du Mouvement des Sans Terre (Brésil, Tapes, janvier 2003)

Avec les travailleurs du Mouvement des Sans Terre (Brésil, Tapes, janvier 2003)

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Dans le llano vénézuélien

à la rencontre du peuple haïtien

A la rencontre du peuple haïtien

Notes

  1. Le lecteur peu familier avec le contexte historique sera aidé par les notes concernant les centaines de personnages mentionnés et par l’index qui les regroupe. []
  2. Sur le machisme, il écrira : « La femme libre libère le monde… la femme libre nous libère, nous, les hommes. » []
  3. Pour lui, c’est le peuple « l’intellectuel organique ». []
  4. Il lit alors beaucoup d’histoire et de stratégie militaires et évoque Mao : le soldat au milieu du peuple comme le poisson dans l’eau. []
  5. Marc Aurèle : « Le secret de toute victoire réside dans l’organisation de l’impossible. » []

Source de cet article : http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/ma-premiere-vie-par-hugo-chavez-conversations-avec-ignacio-ramonet/7396476

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“Réfléchir avec les latino-américains” : entretien avec Maurice Lemoine pour la sortie de son livre “Les enfants cachés du général Pinochet”

Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez  Presidente 1”,  « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains á Miami” et “Les enfatns cachés du général Pinochet”

Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet

Depuis l’uniformisation des médias dans les années 80, l’Amérique Latine n’apparaît plus que lorsqu’un pic de désinformation épouse un programme de déstabilisation ou comme objet victimaire, humanitaire (indigènes, écologie…). Les 99 % du temps et de l’espace d’un sujet historique restent hors de portée de l’occidental.
Le nouveau livre de Maurice Lemoine que publient les Editions Don Quichotte jette un pont. Les 716 pages des Enfants cachés du général Pinochet ont la force du cinéma de Francesco Rosi. Le thriller populaire fait avancer l’enquête à grand renfort de détails “vécus” sans renoncer aux surimpressions de cartes et de listes, et finit par nous arracher à notre fauteuil comme dans « l’Affaire Mattei ». En plus, ici, les peuples font l’Histoire (ce qui rappelle l’épique « Salvatore Giuliano »). Il faut vivre les histoires avant de les raconter, et vivre l’Amérique Latine tend à rendre meilleur : ce qui nous donne un style aux antipodes de la morgue du journalisme franco-français.

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Thierry Deronne Cours d’Histoire ou sirène d’alarme ? 

Maurice Lemoine En Europe en général et en France en particulier, bien peu comprennent réellement ce qui se passe en Amérique latine depuis la fin des années 1990. Et bien peu soutiendraient que, depuis cette fin de XXe siècle, une série de coups d’Etat et de tentatives de déstabilisation ont secoué la région. Ce constat est à l’origine du projet : expliquer dans quelles conditions on renverse, aujourd’hui, un Président démocratiquement élu.

Mais très vite, un impératif a surgi : pour expliquer ce qu’est un « coup d’Etat moderne », encore faut-il en comparer les modalités à celles du passé. Double objectif : rappeler à tout le monde (et en particulier aux jeunes générations, pour qui tout cela est bien lointain) que la notion de coup d’Etat ne se résume pas à un nom : Pinochet. Mettre en évidence les différences entre passé et présent, mais aussi les points communs (beaucoup plus nombreux qu’on imagine). D’où le résultat inattendu (y compris pour l’auteur !) : d’un projet modeste – les « golpes light » d’aujourd’hui – on a débouché sur une histoire plus ambitieuse de l’Amérique latine à travers les coups d’Etat – depuis le début de la Guerre froide, car le XIXe siècle mériterait 700 pages à lui tout seul (mais l’éditrice aurait craqué !).

Photo prise par Juan Pérez Terrero lors de l’invasion de la République Dominicaine par 42.000 marines en 1965. L'étudiant Jacobo Ricón résiste au soldat états-unien qui lui ordonne de ramasser des ordures.

Photo prise par Juan Pérez Terrero lors de l’invasion de la République Dominicaine par 42.000 marines en 1965. L’étudiant Jacobo Ricón résiste au soldat états-unien qui lui ordonne de ramasser des ordures.

T.D. – Si l’Amérique Latine d’aujourd’hui reste menacée par les “enfants de Pinochet”, son unité et ses relations multipolaires ne l’éloignent-elles pas de ce passé ?

M.L. – Quand, le 9 mars 2015, Barack Obama signe un « Executive Order » décrétant une « urgence nationale » en réponse à « la menace inhabituelle et extraordinaire » que représente le Venezuela  « pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis » (!!!) et que, dès le 14 mars, les Etats membres de l’Unasur manifestent leur rejet unanime de ce décret et réclament son abrogation, on peut effectivement être amené à considérer que la nouvelle configuration de l’intégration latino-américaine (Alba, Unasur, Celac), en modifiant profondément les rapports de force et de sujétion, rend improbable l’imposition de sa politique au sous-continent par Washington.

Mais force est de constater que, malgré cette situation nouvelle, sur les cinq pays ciblés depuis 2002 (Venezuela, Haïti, Bolivie, Equateur, Paraguay), deux ont vu un coup d’Etat réussir : le Honduras et le Paraguay. Que l’offensive se poursuit, contre le Venezuela et, à un degré moindre, contre l’Argentine. Et que le travail de sape effectué dans la durée par Washington et les oppositions internes, via les médias, a globalement réussi à neutraliser une analyse rationnelle et une potentielle réaction de l’« opinion internationale » en cas de coup de force, violent ou insidieux, dans ces pays.

T.D. – La droite latino-américaine, minoritaire dans les urnes, est majoritaire médiatiquement. En déguisant ses campagnes contre le choix des électeurs en «révoltes populaires» contre Maduro, Fernandez, Roussef ou Correa, n’est-ce pas d’abord contre les citoyens européens que sévissent les Paulo Paranagua (« Le Monde ») ? La coupure des occidentaux avec le monde ne risque-t-elle pas de se retourner contre eux ?

M.L. – Réponse dans ce titre (parmi la pléthore relevée quotidiennement) du quotidien Le Monde du 19 mars 2015 : « Alexis Tsipras fait l’unanimité contre lui à Bruxelles » (sous-entendu : et chez les citoyens civilisés). La guerre de propagande déclenchée contre les gouvernements progressistes d’Amérique latine par l’infernal trio « économico-politico-médiatique » a pour objet, implicite et explicite, la disqualification de quiconque remet en cause le dogme des dirigeants euro-états-uniens : « TINA » (« There is no alternative »). Il faut à tout prix qu’échouent les expériences diverses menées outre-Atlantique pour que la contagion ne s’étende pas. Et si, du fait de peuples « irresponsables », ces expériences, vote après vote, se voient confirmées au pouvoir, il convient de les affaiblir, à travers un tissu d’omissions, de distorsions et de contre-vérités. Avant, si possible, de les éliminer.

Comment procéder (et on entre là dans le phénomène de la « déstabilisation moderne ») ? A la manière dont, dans l’arène, le picador (journaliste ou assimilé), monté sur un cheval protégé par un caparaçon (la « liberté d’expression »), enfonce la pique pour couper les muscles du cou du taureau, avant que ce dernier, déjà très diminué, ne soit lacéré par les banderilles des peones (éditorialistes), qui le rendent « toréable », et qu’enfin le matador (le tueur), dans son habit de lumière (le néolibéralisme), ne le mette à mort, se faisant passer sans trop de risques pour un héros (de la démocratie). Bien entendu, on a vu parfois certains matadores se faire encorner – tels les célèbres vénézuéliens Pedro Carmona, Carlos Ortega, Leopoldo López ou Antonio Ledezma, pour ne citer qu’eux – , mais cette issue contre-nature provoque et la vertueuse indignation des organisateurs et bénéficiaires financiers de la corrida, et les éditoriaux vengeurs de leurs soutiens médiatiques (alors que, faut-il le rappeler, le taureau, ce superbe animal présenté comme dangereux, est un herbivore et non un carnassier).

Pour revenir aux fondamentaux, on n’inventera rien ici en rappelant la célèbre affirmation de Noam Chomsky : « Les medias sont à la démocratie ce que la propagande est à la dictature. »

T.D.On cherchera en vain un parti progressiste occidental proposant de démocratiser la propriété des médias, de sevrer le service public de l’imitation suicidaire du privé, de libérer la formation journalistique de l’ « actu », bref de retrouver ce “peuple qui discute avec le peuple” selon Sartre cité dans ton livre…

couv-lemoine_2M.L. – Le malaise est profond, tant chez nombre de citoyens, de moins en moins dupes de la mainmise des groupes de pouvoir financiers sur la nature de l’information (voir le discrédit de plus en plus grand des médias), qu’au sein de la profession – où, pour les journalistes consciencieux (et il n’en manque pas), la survie passe par la soumission au « ce qu’il faut dire » et au renoncement à l’originalité.

En ce sens, en Europe, et en particulier en France, tout reste à faire. Même les plus ardents défenseurs du service public s’arrachent les cheveux : concernant l’Amérique latine (mais aussi la gauche dite « de gauche » autochtone, mise sur le même plan que le Front national pour la discréditer), et en matière de « désinformation », ses « commissaires politiques » à micros et caméras incorporés réussissent la performance de faire aussi « bien » (comprendre aussi mal) que ceux du privé. Pour tous, les lieux communs hostiles valent toujours mieux qu’une enquête en bonne et due forme. Quant aux partis progressistes (nous ne parlons pas là de l’actuelle gauche de gouvernement), ils n’ont jamais réellement mis la « dictature médiatique » en débat – soumis au chantage permanent de la « liberté d’expression ». Confondue avec « la pensée dominante », laquelle refuse au citoyen le droit d’être informé.

Veuve et orphelins d'un des paysans en lutte pour la terre et victime du "massacre de Curugaty" (Paraguay, 2012) , photo de Maurice Lemoine http://bit.ly/1DnvQgL

Veuve et orphelins d’un des paysans en lutte pour la terre et victime du « massacre de Curugaty » au Paraguay, en juin 2012. Photo : Maurice Lemoine. Lire http://bit.ly/1DnvQgL

T.D. – Tu cites le cycle décrit par Josué de Castro dans Géographie de la faim : “Des crabes naissent dans ces bourbiers. L’homme les pêche et les mange. Puis ses propres déchets alimentent les crabes. Et le cycle recommence jusqu’à la fin des temps” pour, face à cette absence d’État, faire revivre un Francisco Caamaño “calme, déterminé, en uniforme kaki, la mitraillette au poing (..) Ce que d’aucuns appelleraient avec ironie le côté volontiers romantique des latinos. Ce que d’autres qualifieraient de dignité d’hommes libres défendant leur patrie” Ou ce “grand gaillard barbu” de Maurice Bishop, le “jacobin noir” assassiné juste avant l’invasion de sa Grenade par les États-Unis et qui préfigure la Lettre à l’Afrique de Hugo Chávez. Il y a aussi Arosemena l’équatorien, Jesús Martinez, alias « Chuchu » le panaméen… En ces plus de quarante ans de vécu d’un continent, quelle rencontre t’a-t-elle le plus marqué, ou changé ta vie ? Sucre Amer de Maurice Lemoine

M.L. – La première, en 1973, de ces gamines que, du Honduras britannique (aujourd’hui le Belize) jusqu’au Venezuela et à la Colombie, j’ai vu vendre n’importe quelle camelote dans les rues. Puis, en France, celle des exilés politiques chiliens. Puis les Veines ouvertes d’Eduardo Galeano et les Roulements de tambour pour Rancas de l’écrivain péruvien Manuel Scorza.  Puis les « esclaves modernes » haïtiens, dans l’enfer de la canne à sucre, en République dominicaine, en 1980. Puis Lucía, jeune étudiante salvadorienne passée à la guérilla en pensant que la victoire « surviendrait en trois semaines » (alors que la guerre et ses souffrances durerait des années), qui m’a accompagné pendant vingt jours sur les fronts du FMLN, dans les montagnes du Chalatenango. ACH001250332.1389946672.580x580Puis les « cachorros » paysans du Nicaragua, en lutte contre la contra. Puis les Indiens des Communautés de population en résistance, en 1996, au Guatemala. Puis le carnaval de Río, la cachaça, la musique, la joie de vivre, la vitalité des Brésiliens ! Et, en même temps, tous ces compañeros, travailleurs, paysans, déshérités, syndicalistes, lutteurs, mères, femmes , épouses, curés de gauche, journalistes honnêtes et souvent menacés, militants, militantes anonymes du quotidien, qui n’ont jamais baissé les bras pendant la longue nuit dictatoriale, puis néolibérale.51VB5MZXR0L Enfin, un certain Hugo Rafael Chávez Frías qui, à lui seul, avec ses qualités et ses défauts, sa gouaille, son rire, la force de ses convictions, sa capacité d’entraînement, les symbolise tous, et a contribué à refaire de l’Amérique latine une région libre, fière et indépendante.

T.D. – Si les Lumières ont inspiré Simon Bolivar, ton livre raconte comment ce rêve s’est dissipé : de la formation de tortionnaires argentins par des militaires français rodés en Indochine et en Algérie, à un Hollande qui interdit sur injonction de la CIA au président Evo Morales de survoler l’Hexagone. Sans oublier le rôle, dans un tout autre registre, de quelqu’un qui aime parler de souveraineté – Régis Debray – s’envolant pour Haïti en plein rapprochement de Paris avec Washington pour « conseiller fortement » au président Jean-Bertrand Aristide d’abandonner son mandat en toutes illégalité et inconstitutionnalité. Malgré la lueur de la reconnaissance franco-mexicaine de la guérilla salvadorienne en 1981, tu rappelles ce que disait en 1989 François Mitterrand à son homologue vénézuélien Carlos Andrés Perez qui avait ordonné quelques mois auparavant le massacre de 3000 révoltés contre la faim : « Se retrouver dans ce pays, c’est une façon de célébrer la démocratie en Amérique latine car le Venezuela a su maintenir une tradition et des institutions qui ont su traverser les crises et échapper aux contagions ». Tu pointes enfin l’insignifiance de la présence  française aux récentes prises de fonction des présidents latino-américains… Pourquoi Paris a-t-il dérivé si loin de ce qui aurait pu être un allié stratégique ?

M.L. – La question est très vaste, et impossible à traiter (à moins de repartir pour 700 pages !) : elle a a trait à l’évolution des gauches française, européennes et même latino-américaines – certaines des unes et des autres étant d’ailleurs étroitement liées dans un fourbi (déclinant) appelé Internationale Socialiste, certaines des autres ayant sombré avec l’explosion en vol du socialisme dit  « réel ». L’échec des deux ayant ouvert un formidable espace aux secteurs conservateurs, qui n’attendaient que cela.

Puisque je viens d’utiliser la métaphore « explosion en vol », rien ne permet mieux de comprendre l’actuelle distance entre Paris et Caracas, La Paz ou Quito (pour ne citer que ces capitales) que la tragédie à laquelle nous venons d’assister. Je rappelle : dans un appareil d’une compagnie low-cost, PS Airlines, le co-pilote, un certain Manuel Valls, s’enferme dans la cabine. Tandis que le pilote, Lagauche, tambourine sur la porte blindée en hurlant désespérément, avec les passagers, « ouvre cette putain de porte ! », Valls entraîne l’appareil, Lagauche et passagers dans son suicide. On découvrira lors de l’enquête que Valls avait été jugé impropre à piloter lors de l’examen psychologique des primaires du PS où il était arrivé bon dernier avec 6 % des voix des spécialistes l’ayant examiné. Désespérant ? A la fin des années 1990, l’Amérique latine en était là. Mais, surgie des catacombes, une autre gauche est née !  Depuis son arrivée au pouvoir, cinquante-six millions de latinos sont sortis de la pauvreté. De quoi reprendre espoir, non ?


arton28186-6a5c2-ace14Les enfants cachés du Général Pinochet
de Maurice  Lemoine, Éditions Don Quichotte, 716 pages, prix : 25 euros. En librairie le 2 avril 2015. http://www.donquichotte-editions.com/donquichotte-editions/Argu.php?ID=98

Maurice Lemoine sur Radio Aligre: http://bit.ly/1BWWO7M

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interventions états-uniennes en Amérique LatineUnité de l'Amérique Latine en 2015 Source des infographies : http://www.ciudadccs.info/

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Loin des médias, Caracas est si proche

baptême du livreUn livre baptisé avec des semences de pois « quinchoncho » et de «mañoco » plutôt qu’avec des pétales de fleurs, présenté par trois femmes et un homme. Terre, Femmes et Hommes Libres, paru à la maison d’édition La Estrella Roja, traite des relations de genre à l’intérieur d’un mouvement social, le Front National Paysan Ezequiel Zamora (FNCEZ).

Au fil des pages, Liz Guaramato raconte la lutte contre un système qui les opprime doublement : comme paysannes et comme femmes. Orión Hernández, éditeur du livre, souligne que cette publication inaugure la série « Sororités » de la collection Construire les Communes, dont l’objectif est de rendre visible l’organisation des femmes dans la lutte contre le capitalisme et le patriarcat. « Ils nous voulaient à la maison, en train de repriser, obéissante, accouchant dans la douleur/ Attendant la dernière heure, et disant : oui, père ; oui, mari ; oui, Dieu » énonce une partie du poème  qu’Aura Bastidas a récité samedi à la Librairie du Sud, dans le cadre de la Foire Internationale du Livre du Venezuela 2015. publicUn accouchement. Ainsi l’a défini une des protagonistes de cette histoire lors de la présentation du livre à une assemblée attentive. Un livre qui parle des inégalités de genre à l’intérieur d’un collectif en lutte, où le machisme reste une pratique commune aux hommes et aux femmes. Ainsi parle Aura Bastidas, paysanne et militante du FNCEZ : « ce livre est un accouchement tout droit sorti de nos entrailles à nous, les femmes qui militons dans la lutte paysanne. Les femmes paysanne vivent enfermées par ce système, sans possibilité et avec peu de portes ouvertes pour dire ce qu’elles vivent, comme femmes, comme militantes et comme communardes ».

A partir d’une épistémologie féministe latino-américaine, et de l’ethnographie comme méthode de travail, Liz Guaramato a décidé de se centrer sur le travail quotidien des femmes qui donnent vie à la Commission Nationale de Genre du FNCEZ. « C’est un débat urgent, et pas seulement des grandes organisations, comme le Front Paysan, mais aussi à l’intérieur des communes que nous sommes en train de construire et pour ceux et celles qui croient au projet de ce pays, un projet libérateur impulsé par le premier président qui s’est déclaré féministe, comme le fut Chavez et l’est aujourd’hui Maduro » conclut l’auteure.

« Il n’existe pas d’autre livre, pas d’autre écrit qui transmette ce qu’est la réalité des femmes qui militent à l’intérieur d’un mouvement mixte et qui prétend lutter pour la construction de ce féminisme populaire socialiste. C’est le seul » déclare Bastidas applaudie par les participants . « Nous voici, les ovaires pleins comme des grenades/ comme des banderoles et des munitions à la place de scapulaires et chapelets/ Ou avec tout à la fois, mais dignes, et déjà nous ne sommes plus muettes, nous marchons », poursuit le poème écouté attentivement à la Librairie du Sud.public 2 Le livre me reflète pas ce que disent les intellectuels, – « je m’excuse auprès des intellectuels, si j’en offense certains » déclare la paysanne-, mais ce que les femmes vivent, construisent, font. Des expériences qui se compliquent pour celles qui vivent à la campagne et affrontent le « machisme face à face », ajoute-t-elle. «Nous avons relaté les conflits internes qui ont généré la pratique libératrice de la Commission Nationale de Genre du mouvement social paysan. La lutte n’a pas pour seul objectif de parvenir à la libération des femmes mais de parvenir également à la libération des hommes  parce que «  ce système utilise les hommes que nous aimons pour nous opprimer » assume Bastidas.

« Ils nous voulaient muettes, et à présent nous chantons/ Ils nous voulaient sillonnées de larmes et à présent nous sommes des rivières/ Ils nous voulaient soumises et à présent nous résistons, nous avançons et nous menons le combat » poursuit le poème.

Autre voix présente dans le livre, celle de Yolanda Saldarriaga qui explique – émue – que l’œuvre est le produit d’une longue lutte mais qu’il est aussi aussi une production inachevée, juste une étape. « Nous devons utiliser ce livre comme outil pour la critique, pour la compréhension d’autres réalités, pour l’autocritique de ceux qui militent dans des organisations mixtes. Comment les hommes et les femmes nous reproduisons le patriarcat et le machisme » explique-t-elle. Elle fait un appel à l’unité de tous et toutes : « Le chavisme est un chavisme indigène, un chavisme féministe, un chavisime afro-descendant, un chavisme ouvrier, tout cela est le chavisme, et nous sommes frères et sœurs de lutte ». C’est à dire, ce livre a pour objectif de renforcer le collectif, pas de dénigrer quelque compagnon que ce soit. «  Si nous réunissions les gouttes nous serons capables de donner l’averse dont nous avons besoin », dit – avec la voix entrecoupée de brefs silences Saldarriaga. Derniers vers de ce poème récité en 2009 et repris aujourd’hui pour la Foire Internationale du Livre : «  Ils nous voulaient comme une brise silencieuse, à présent nous sommes le vent » (1) compagnes présentant le livre

Vivre pour écrire et lire. Le Venezuela, avec la moitié de la population aux études, est devenu le troisième pays d’Amérique Latine en nombre de lecteurs de livres. Le réseau public des Librairies du Sud met la littérature à portée de tous pour un prix modique – une politique menée par le gouvernement Allende au Chili et par le sandiniste au Nicaragua. Chaque Foire Internationale du Livre est une école populaire où des intellectuels, des créateurs, des mouvements sociaux organisent des débats, des ateliers, des concerts… img_24511426553206-632x421CAWfD4GW8AAcBslIci, sous la pluie de semences d’un arbre très vieux, un petit amphithéâtre de ciment accueille une réunion d’information et de mobilisation autour des 43 étudiants disparus du village mexicain d’Ayotzinapa. Le comité vénézuélien qui vient de naître a réuni un public encore peu nombreux mais assez passionné pour entendre et transmettre la voix des absents. CAZPz7sU0AErMYi

A gauche, T.D., auteur de ce Blog avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien rencontré en 1995.

A gauche, T.D., auteur de ce Blog, avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien MBR 200 rencontré en 1995.

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Le président Lázaro Cárdenas

Au début de la réunion, une compañera mexicaine donne la clef essentielle omise par les médias : l’école normale rurale où étudiaient les disparus est une création historique de la révolution mexicaine. Le général et président Lázaro Cárdenas, qui nationalisa le pétrole dans les années trente et défendit son pays face aux menaces des États-Unis, y vit la clef de l’irréversibilité de la révolution. Une formation intégrale basée sur cinq axes – politique, académique, culturel, productif et sportif – vise à former des enseignants critiques, analytiques, réflexifs, informés de ce qui se passe dans leur pays et dans leur communauté rurale, capables de développer les capacités de dialogue et d’organisation de leurs élèves.

Dès les années 30, des réseaux paramilitaires attaquèrent ces écoles et firent disparaitre plusieurs des pédagogues “socialistes”. Peu à peu, le modèle fut abandonné par l’État. Dans le Mexique de Peña-Nieto, très généreusement fourni en armes par les États-Unis et qui vient de reprivatiser l’exploitation des hydrocarbures, il reste 16 Écoles Normales Rurales qui résistent en s’auto-finançant et sont les cibles de la destruction programmée du mouvement social. Les derniers contacts avec les 43 disparus d’Ayotzinapa indiquent qu’ils étaient retenus par l’armée. Les familles ont contesté les aveux forcés de quelques narcotrafiquants, destinés à occulter la responsabilité directe de l’État mexicain.

43 : c’est – triste coïncidence – le même nombre de victimes qu’ont laissées l’an dernier au Venezuela les « guarimbas », ces violences de l’extrême droite aidée par les paramilitaires colombiens. La majorité de ces victimes appartient au camp bolivarien, une porte-parole du comité des victimes est venue pour témoigner (2). Notons que les quelques policiers et gardes nationaux qui ont fait fi des instructions et ont utilisé leurs armes durant ces affrontements, faisant plusieurs victimes, sont aujourd’hui en prison.

Brésil, mars 2015. "Dilma dehors !", "Assez de corruption !", "Nous réclamons une intervention militaire d'urgence face aux trois pouvoirs pourris !". "Assez d'endoctrinement marxiste", "Assez de Paulo Freire" (créateur de la célèbre "Pédagogie de l'opprimé", NdT), "US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau!", des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l'hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d'une éducation populaire critique... et ne seraient pas fâchés de  remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les "toxines marxistes"

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau du communisme ! », sans oublier des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l’hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d’une éducation populaire critique… et ne seraient pas fâchés de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Des médias occidentaux comme « Le Monde” avaient déguisé ces violences en “révolte populaire”. Tout comme ils parlent aujourd’hui du “raz-de-marée brésilien” sans dire que le million et demi de personnes qui a défilé au Brésil pour exiger le départ d’une présidente élue, représente 1 % de la population et que ce 1 %, gonflé par les médias, n’hésite pas à demander le retour de la dictature militaire. L’ex-président Lula ou le théologien Leonardo Boff ont responsabilisé le monopole privé des médias brésiliens de cette stratégie du chaos : le journal O Globo, la Télévision Globo, le journal Folha de Sao Paulo, l’État de Sao Paulo et la revue Veja. Des médias capables de prendre en otages les partis et les institutions républicaines et dont selon Lula, il est temps de démocratiser la propriété.

Au terme de la réunion  j’ai interviewé l’organisatrice du comité, Mariana Yépez, l’étudiante en cinéma de 21 ans qui a collé au mur les visages des frères mexicains.

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Mariana Yépez

T. Deronne – Mariana, en quoi consiste le travail du collectif  “Nous sommes tous Ayotzinapa, chapitre Venezuela” ?

Mariana Yépez – Le collectif est jeune, il est né en janvier 2015, à partir d’une concentration face à l’ambassade du Mexique. Les 43 étudiants sont notre référence mais nous voulons travailler pour toutes les victimes des peuples latino-américains. Nous voulons élever la voix : de même que le peuple vénézuélien a construit une solidarité avec le peuple palestinien, je crois qu’il est temps que nous organisions la solidarité avec le peuple mexicain. Un peuple qui est en train de vivre ce que notre peuple a dû vivre sous les régimes d’avant 1998, d’avant la révolution. Au Venezuela, aujourd’hui encore, on ignore où se trouvent les restes d’un grand nombre de ces disparus des années 60 à 90, paysans pour la plupart. Dans le Mexique du narco-État présidé par Peña Nieto, le massacre est quotidien. Quand on pense que le seul fait de rechercher les 43 disparus a fait apparaître les restes d’autres victimes anonymes, on imagine ce qu’est la réalité.

T. D. – Une des invitées rappelait que la majorité des mexicains ne sait rien de ce qui se passe dans le reste de l’Amérique Latine, ne savent pas qu’il existe des mouvements de solidarité. Pour toi qui étudies le cinéma, que peut-on faire face à cette dictature des médias privés qu’on voit agir aujourd’hui non seulement au Mexique mais en Équateur, en Argentine, au Brésil, ou chez nous au Venezuela ?

M.Y. – Je crois qu’il est urgent d’élever le niveau d’action des télévisions communautaires et que la population y ait une participation réelle. Ici, après 15 ans de révolution nous ne pouvons continuer à voir VTV (la chaîne gouvernementale, NdT) comme notre seule référence dans ce jeu de ping-pong avec les médias privés de la droite comme Globovision. Il y a suffisamment de propositions, même si beaucoup restent dans les tiroirs, de créer des télévisions communautaires. C’est le peuple qui doit participer, qui doit critiquer, dire ce qui se passe réellement dans tous les coins du pays, rompre avec cet élitisme audiovisuel du reporter et ses interviewés, le peuple doit être l’acteur du média, ici et en Amérique Latine, et partout ailleurs.

T.D. – Tu es née en 94, on pourrait dire avec la révolution. Un des problèmes de toute révolution est la transmission de l’Histoire à la nouvelle génération qui jouit des droits nouveaux sans avoir lutté directement pour eux. Qu’en penses-tu ?

M.Y. – C’est une de nos faiblesses, de nos manques dans la jeunesse, cette connexion avec nos lutteurs du passé. Notre jeune député Robert Serra, assassiné par les paramilitaires, avait cette obsession de nous rappeler qui nous sommes, d’où nous venons (3). L’autre travail est de nous unifier comme jeunesse. Malheureusement nous vivons souvent, en tant que jeunes, de manière individualiste, chacun pour soi. La lutte collective peut commencer par retrouver des racines. Que chacun assume sa tâche mais en s’articulant autour d’un centre, d’un corps de propositions pour les universités, pour les ministères. La droite en majorité recrute parmi les jeunes des classes supérieures, des universités privées, et même si leur vision est proche de celle de l’Empire, il faut reconnaître qu’ils savent s’unifier autour d’elle.

T.D. – La presse occidentale présente le Venezuela comme un pays dictatorial. Quelle image voudrais-tu transmettre par-delà cette muraille ?

M.Y. – (Rires) Je suis de Caracas et comme dit la chanson Caracas est folle. Que tu regardes d’un côté ou de l’autre, il y a toujours quelque chose à faire, quelque chose à dire.. Comme image je prendrais le centre de la ville, c’est un espace qui a été sauvé, je parle de toutes les activités culturelles qui s’y déroulent, la place Bolivar, la place Diego Ibarra et ses concerts permanents, les quinze théâtres reconstruits, cet espace de transformation, public, gratuit, voilà ce que fait notre “dictateur”, notre “régime castro-communiste”, ici on ne ferme la porte à personne, alors que dans l’Est de Caracas, dans les quartiers riches on ne trouve pas toute cette respiration, cette ouverture, il y reste beaucoup de la mentalité coloniale d’il y a cinq siècles.mariana yepez 2CAZPzsQUkAA4D_l Notes :

(1) Source : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/en-fotos-bautizaron-libro-tierra-hombres-y-mujeres-libres-de-editorial-la-estrella-roja/ Texte : Laura Farina. Photos : Milángela Galea.  Article traduit par Julie Jarozsewski.

(2) Lire le compte-rendu de la rencontre à Genève avec le comité des victimes des « guarimbas », le 13 mars 2015 :  http://a.louest-le.soleil.seleve.over-blog.org/2015/03/geneve-rencontre-solidaire-avec-les-familles-des-victimes-de-l-opposition-putschiste-au-venezuela.html

(3) Lire « Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/10/03/les-clefs-de-la-mort-dun-jeune-depute-bolivarien-et-de-sa-compagne/

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La mer libère

Simón Bolívar, par José Gil de Castro

Simón Bolívar, par José Gil de Castro

L’imaginaire conventionnel de notre indépendance vénézuélienne insiste sur de fulminantes charges dans les « llanos » et de rudes traversées des Andes. Mais, en tant qu’exilé ou envahisseur, Bolivar a sillonné la Caraïbe avec agilité, il a considéré les villes portuaires comme des points-clefs, il a fondé près des Etats-Unis la République indépendante des Florides, il a scellé l’Indépendance du Venezuela avec les batailles du lac de Maracaibo et de l’embouchure de l’Orénoque, il a mobilisé des armées par mer sur le Pacifique, il a planifié le Canal de Panama et avec l’aide du Congrès amphictyonique, il a préparé une invasion navale pour donner son indépendance à Cuba, comme je l’explique dans « La pensée du Libertador ». Pourtant peu de nos auteurs ont levé l’ancre avec ce capitaine qui comprit que la mer libère. Les Caraïbes auxquelles nous avons longtemps tourné le dos, sont intimement liées à notre futur.

Littérature sans Odyssée

En deux siècles de vie républicaine, les villes portuaires exportent des récoltes, des minerais et reçoivent des instructions et des modes culturelles en provenance des nouvelles métropoles sur des bateaux étrangers. Trois romans à peine parlent de notre mer : Cubagua, d’Enrique Bernardo Nuñez ; Damaso Velasquez, d’Antonio Arraiz, et Pirate, de celui qui vous parle. De rares contes décrivent notre monde marin : « Marina », de Romulo Gallegos, « Le navire Balandra Isabelle est arrivé cet après-midi » et « La main tout près du mur » de Guillermo Meneses, « Simeon Calamaris » d’Arturo Uslar Pietri, « La perle » d’Enrique Bernardo Nuñez. Ce sont des romans qui traitent davantage des ports que de la mer tempétueuse. Plus abondante et plus diversifiée est la poésie marine, depuis Cruz Salmeron Acosta jusqu’à Andrés Eloy Blanco, en passant par Ana Enriqueta Teran, Miguel Otero Silva, Aquiles Nazoa dans son magistral « Polo Doliente » (Pôle en souffrance) et Ramon Palomares dans son ontologique « L’enfant prodige ».

Écrans sans mer

De rares films, Araya de Margot Benacerraf et La balandra Isabelle est arrivé cet après-midi de Carlos Hugo Christensen, Simplicio de Franco Rubartelli et Carpion Milagrero de Michel Katz reflètent notre mer. Voici trois ans qu’attend « La Planta Insolente », ce projet de film de Roman Chalbaud sur l’agression du Venezuela par les cuirassés anglais, allemand et italien en 1902. L’océan absent des écrans sauve néanmoins notre vie. Nous confondons la mer avec le bonheur.Archipelago_los_Roques_Venezuela

Immigrés et révolutionnaires

Nos si longues côtes manquent-elles d’attrait pour la vie de la nation ? Fernand Braudel affirme que durant le temps de la Colonie la moitié du commerce avec l’Amérique s’est effectuée de façon illégale. Il en fut de même au temps de la République. C’est par la mer que sont arrivés les africains de Birongo, les sépharades de Coro, les allemands de la « Colonia Tovar » et les corses de Carupano ainsi que tous les autres flux torrentiels de migration. C’est sur la mer que sont partis, il y a un siècle, des plongeurs de l’île Margarita pour ramasser des perles dans la Mer Rouge. Tout juste José Rafael Pocaterra dans « Mémoires d’un vénézuélien de la décadence », Federico Vegas dans  « Falke » et Miguel Otero Silva dans « Fiebre » racontent-ils les invasions navales dignes de Don Quichotte contre Gomez. Pour tant de flots, cependant, il manque un Homère.

mare nostrum

Tankers et cargos

Il n’y a pas d’occupation physique de l’espace sans que cela génère un imaginaire d’une ampleur comparable. Au cours de mes années de navigateur à voile je n’ai presque pas rencontré de navigateurs vénézuéliens. Des entreprises transnationales de la pollution ont semé des déchets toxiques sur nos plages. Des multinationales de la pêche au chalut dévastent nos ressources. Des transnationales du tourisme installent des enclaves illégales dans des parcs nationaux comme celui de Los Roques. Le sabotage pétrolier de 2002 est venu nous rappeler à quel point nous dépendons de tankers qui exportent les hydrocarbures et des cargos qui importent de la nourriture. Depuis Curaçao nous visent des bases nord-américaines. Dans la Caraïbe, la quatrième flotte guette en nous menaçant. La Guyane et la Colombie se disputent avec nous pour nos eaux. Il y a peu, nous avons récupéré la Compagnie Vénézuélienne de Navigation qui nous met en communication avec le monde entier. C’est seulement en 2011 que nous avons déclaré Territoire insulaire Miranda nos îles et que nous avons centralisé leur administration à Los Roques. Pour que la mer soit nôtre, nous devons lui appartenir. Il ne suffit point de la sillonner : il faut la penser et la rêver.

Luis Britto García

conmapaLuis Britto García (Caracas, 9 octobre 1940) est un écrivain vénézuélien. Professeur universitaire, essayiste, dramaturge. Parmi une soixantaine de titres, on lui doit  “Rajatabla” (Prix « Casa de las Américas » 1970) et “Abrapalabra” (Prix « Casa de las Américas » 1969).

 

Source : http://luisbrittogarcia.blogspot.com/2012/10/el-mar-libera.html

Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/25/la-mer-libere/

A César ce qui est à Chirinos

Par Luis Britto Garcia

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Qu’a été le Venezuela pour nos romanciers ? Pour les romantiques, une compilation d’anecdotes de littérature picaresque et de genre ; pour les positivistes, un catalogue de tares raciales héréditaires aggravées par le métissage ; pour ceux de gauche, une étincelante violence prométhéenne. Néanmoins, au cours du dernier tiers du XXème siècle, se profile un genre narratif qui tente de récupérer une image du pays dépourvue de confrontation avec un projet sociopolitique à grande échelle. J’aime l’appeler la telluricité personnelle : le retour à la terre natale, ceci non pas selon la perspective du réformiste qui revient sous la forme d’un prédicateur, mais de celle d’un homme qui ne s’est jamais séparé spirituellement de sa région, au point de ne faire qu’une seule chose avec elle.

Carmen Navas

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Ce phénomène devient manifeste en 1970 avec « L’ossuaire de Dieu », d’Alfredo Armas Alfonzo. L’œuvre crée un modèle que suivront la majeure partie de ceux qui développent ce thème : le romancier qui se confond avec les personnages ; la simplicité et le colloquial dans le langage, la tension poétique, la fragmentation et l’extrême brièveté des textes. Ces traits caractérisent également Compagnon de voyage d’Orlando Araujo ainsi que les textes de sujet rural de Au pied de la lettre, livres publiés la même année. Les partagent aussi Redes maestras et Á deux pas à peine d’ Efrain Hurtado ; Merci pour les services rendus d’Orlando Chirinos ; Zone de tolérance de Benito Yradi, Mémoires d’Altagracia de Salvador Garmendia et Dictionnaire des fils à papa et Buchiplumas de César Chirinos. Il s’agit presque sans exception d’auteurs provinciaux qui ont cherché une vie nouvelle à la ville ; celles-ci leur semblent hostiles et inintelligibles et ils tentent de reconstruire une utopie sur les terres sacrées de leur souvenir. Presque tous, ils ont subi le choc culturel d’un déracinement précoce et une vie amphibie entre métropole et ruralité. Même César Chirinos, épitomé de zulianité, est né à Coro et résume de façon ancestrale l’héritage de l’hébraïsme sépharade, de l’africanité et des mille courants qui confluent dans les embarcadères de Coro et Zulia. Depuis 1632 les juifs sépharades qui parlent espagnol et, qui participent également au trafic d’esclaves africains, viennent de Hollande à Curaçao et de là à Coro. Un port est une agora où se retrouvent et se mêlent toutes les ethnies et toutes les cultures. Lors d’une interview César déclare au sujet de son parler : dans la Caraïbe tous ceux d’entre nous qui ont vécu dans les ports, nous avons ce langage propre à la Caraïbe.

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César reconstitue cette immense côte au moyen d’une dense élaboration linguistique : son terroir et ses origines trouvent leur fondement dans une façon de dire : un langage. Déjà dans les titres, des régionalismes agressifs nous assaillissent : El quiriminduña de los ñereñeres, Buchiplumas. Oui, nous sommes dans le baroque, la première des constantes de l’espace hallucinatoire de la Caraïbe : la complexité, la surcharge décorative qui, comme la chaleur, envahit tout. Lisons cette ligne initiale de El quiriminduña : » La main de trois doigts, arrondie, tremble dans l’une de ses pénombres ». Considérons cette fin de Desombresriendeplus : « C’est alors que ta plume et ta vie s’intègrent sublimement l’une à l’autre pour devenir poète et assumer la réciprocité des protagonistes terrestres et temporels et des protagonistes impérissables et universels, sans théomanie, rien qu’avec le symbole de ta volonté d’exprimer, exercé tel le métier guerrier de l’amour ». Dans la prose de César la fonction poétique prédomine, celle qui se rapporte au langage lui-même. Ainsi, comme l’auteur participe de ces héritages culturels africains, sépharades, coriens et zuliens, son écriture se meut entre la prose, la dramaturgie et le vers. Comme il déclare à Daniel Fermin : « Dans le passé, j’ai compris que la poésie ne suffisait pas pour dire ce que je voulais dire. Je l’ai abandonnée au profit du conte, du théâtre et du roman(…) A présent, j’utilise les ressources de ces trois genres pour faire des poèmes. Je reviens vers elle car j’ai épuisé la prose ».

César Chirinos

César Chirinos

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Mais qui dit baroque, dit musicalité et sensualité. Ecoutons César qui déclare à Yordi Piña : Bien sûr, parce que je suis fils d’afro-descendants. Je le dis toujours, en Afrique le sens guide l’ouïe, mais en occident c’est l’œil, mais celui-ci fait des erreurs. Avec l’oreille je recueille et je travaille avec ce qui se fait et non pas avec les êtres, comme dit Octavio Reyes, l’écrivain mexicain, qui a dit que ce qui se fait est un, alors que les êtres sont nombreux. Je suis spontané dans l’écriture car si je faisais des efforts je n’écrirais pas. Je vois les images et elles me poussent à écrire, même la plus simple. Avec ces boussoles sensorielles César parcourt ses labyrinthes, sans aide de parents illettrés et sans autre académie qu’un tardif doctorat Honoris Causa qui reconnaît une œuvre désormais accomplie. La mer et le lac évaluent les maîtres de la vie, attentifs au contretemps de l’infini.

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Mais les fêtes du corps de la Caraïbe ne sont qu’un déguisement pour le lointain, pour le détachement. Dans les romans du terroir le sujet s’affaiblit au moyen de la diffusion de l’anecdote qui concerne des centaines de petites créatures. Les personnages d’Alfredo Armas Alfonzo dans  L’ossuaire de Dieu et Le désert de l’ange, de César Chirinos dans Buchiplumas et Dictionnaire des fils à papa constituent une foule, des sujets collectifs. Leurs auteurs se refusent intentionnellement à faire de l’un d’eux un protagoniste. Ainsi, le personnage principal du Dictionnaire semble résumer la zulianité. Il a été homme Shell ou homme Creole, de ceux qui ôtent les boutons de manchette de leur chemise pour jouer au billard. Il a participé à des aventures imaginaires, comme le lancement d’un ballon aérostatique ; il est fidèle à la tradition qui préfère les sanitaires à chaîne Boy ; il conduit un camion jusqu’à ce que la foudre d’une syncope le précipite dans l’abîme. Dans cette profusion d’êtres et d’événements, même le narrateur, lorsqu’il se présente comme témoin des faits, semble effacé et flou. Le sujet n’est qu’une voix désireuse de se fondre et de se confondre dans l’immense communauté des voix, qui sont le souvenir. 

Un foule d’êtres sans voix et sans musique, de ceux qui incendient des universités et des écoles maternelles, a coupé des voies et m’a empêché de dire personnellement ces mots à cet admirable César. Jamais ils ne brûleront le symbole de la volonté du verbe, exercé tel le métier guerrier de l’amour.

cac

Liens utiles :

Chirinos, César: Diccionario de los hijos de papá. Edificaciones Guillo, Maracaibo. 1974.

-El Quiriminduña de los Ñereñeres. Monte Ávila Editores, C.A. Caracas,1980.

-Buchiplumas. Monte Ávila Editores C.A. Caracas, 1987.

-Mezclaje. Fundarte, Caracas, 1987.

-Sombrasnadamás. Editorial Planeta Venezolana S.A. Caracas, 1992.

Piña,Yordi: César Chirinos encuentra en haceres la tinta de su pluma caribeña, YVKE radio. 21-3-2014.

LBGPERSLuis Britto García (Caracas, 9 octobre 1940) est un écrivain vénézuélien. Professeur universitaire, essayiste, dramaturge. Parmi une soixantaine de titres, on lui doit  “Rajatabla” (Prix « Casa de las Américas » 1970) et “Abrapalabra” (Prix « Casa de las Américas » 1969).

 

Source de cet article : http://luisbrittogarcia.blogspot.com/2014/04/al-cesar-lo-que-es-del-chirinos.html

Traduit de l’espagnol par Sylvie Carrasco

Photos : Luis Britto, Carmen Navas

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/22/a-cesar-ce-qui-est-a-chirinos/