Loin des médias, Caracas est si proche

baptême du livreUn livre baptisé avec des semences de pois « quinchoncho » et de «mañoco » plutôt qu’avec des pétales de fleurs, présenté par trois femmes et un homme. Terre, Femmes et Hommes Libres, paru à la maison d’édition La Estrella Roja, traite des relations de genre à l’intérieur d’un mouvement social, le Front National Paysan Ezequiel Zamora (FNCEZ).

Au fil des pages, Liz Guaramato raconte la lutte contre un système qui les opprime doublement : comme paysannes et comme femmes. Orión Hernández, éditeur du livre, souligne que cette publication inaugure la série « Sororités » de la collection Construire les Communes, dont l’objectif est de rendre visible l’organisation des femmes dans la lutte contre le capitalisme et le patriarcat. « Ils nous voulaient à la maison, en train de repriser, obéissante, accouchant dans la douleur/ Attendant la dernière heure, et disant : oui, père ; oui, mari ; oui, Dieu » énonce une partie du poème  qu’Aura Bastidas a récité samedi à la Librairie du Sud, dans le cadre de la Foire Internationale du Livre du Venezuela 2015. publicUn accouchement. Ainsi l’a défini une des protagonistes de cette histoire lors de la présentation du livre à une assemblée attentive. Un livre qui parle des inégalités de genre à l’intérieur d’un collectif en lutte, où le machisme reste une pratique commune aux hommes et aux femmes. Ainsi parle Aura Bastidas, paysanne et militante du FNCEZ : « ce livre est un accouchement tout droit sorti de nos entrailles à nous, les femmes qui militons dans la lutte paysanne. Les femmes paysanne vivent enfermées par ce système, sans possibilité et avec peu de portes ouvertes pour dire ce qu’elles vivent, comme femmes, comme militantes et comme communardes ».

A partir d’une épistémologie féministe latino-américaine, et de l’ethnographie comme méthode de travail, Liz Guaramato a décidé de se centrer sur le travail quotidien des femmes qui donnent vie à la Commission Nationale de Genre du FNCEZ. « C’est un débat urgent, et pas seulement des grandes organisations, comme le Front Paysan, mais aussi à l’intérieur des communes que nous sommes en train de construire et pour ceux et celles qui croient au projet de ce pays, un projet libérateur impulsé par le premier président qui s’est déclaré féministe, comme le fut Chavez et l’est aujourd’hui Maduro » conclut l’auteure.

« Il n’existe pas d’autre livre, pas d’autre écrit qui transmette ce qu’est la réalité des femmes qui militent à l’intérieur d’un mouvement mixte et qui prétend lutter pour la construction de ce féminisme populaire socialiste. C’est le seul » déclare Bastidas applaudie par les participants . « Nous voici, les ovaires pleins comme des grenades/ comme des banderoles et des munitions à la place de scapulaires et chapelets/ Ou avec tout à la fois, mais dignes, et déjà nous ne sommes plus muettes, nous marchons », poursuit le poème écouté attentivement à la Librairie du Sud.public 2 Le livre me reflète pas ce que disent les intellectuels, – « je m’excuse auprès des intellectuels, si j’en offense certains » déclare la paysanne-, mais ce que les femmes vivent, construisent, font. Des expériences qui se compliquent pour celles qui vivent à la campagne et affrontent le « machisme face à face », ajoute-t-elle. «Nous avons relaté les conflits internes qui ont généré la pratique libératrice de la Commission Nationale de Genre du mouvement social paysan. La lutte n’a pas pour seul objectif de parvenir à la libération des femmes mais de parvenir également à la libération des hommes  parce que «  ce système utilise les hommes que nous aimons pour nous opprimer » assume Bastidas.

« Ils nous voulaient muettes, et à présent nous chantons/ Ils nous voulaient sillonnées de larmes et à présent nous sommes des rivières/ Ils nous voulaient soumises et à présent nous résistons, nous avançons et nous menons le combat » poursuit le poème.

Autre voix présente dans le livre, celle de Yolanda Saldarriaga qui explique – émue – que l’œuvre est le produit d’une longue lutte mais qu’il est aussi aussi une production inachevée, juste une étape. « Nous devons utiliser ce livre comme outil pour la critique, pour la compréhension d’autres réalités, pour l’autocritique de ceux qui militent dans des organisations mixtes. Comment les hommes et les femmes nous reproduisons le patriarcat et le machisme » explique-t-elle. Elle fait un appel à l’unité de tous et toutes : « Le chavisme est un chavisme indigène, un chavisme féministe, un chavisime afro-descendant, un chavisme ouvrier, tout cela est le chavisme, et nous sommes frères et sœurs de lutte ». C’est à dire, ce livre a pour objectif de renforcer le collectif, pas de dénigrer quelque compagnon que ce soit. «  Si nous réunissions les gouttes nous serons capables de donner l’averse dont nous avons besoin », dit – avec la voix entrecoupée de brefs silences Saldarriaga. Derniers vers de ce poème récité en 2009 et repris aujourd’hui pour la Foire Internationale du Livre : «  Ils nous voulaient comme une brise silencieuse, à présent nous sommes le vent » (1) compagnes présentant le livre

Vivre pour écrire et lire. Le Venezuela, avec la moitié de la population aux études, est devenu le troisième pays d’Amérique Latine en nombre de lecteurs de livres. Le réseau public des Librairies du Sud met la littérature à portée de tous pour un prix modique – une politique menée par le gouvernement Allende au Chili et par le sandiniste au Nicaragua. Chaque Foire Internationale du Livre est une école populaire où des intellectuels, des créateurs, des mouvements sociaux organisent des débats, des ateliers, des concerts… img_24511426553206-632x421CAWfD4GW8AAcBslIci, sous la pluie de semences d’un arbre très vieux, un petit amphithéâtre de ciment accueille une réunion d’information et de mobilisation autour des 43 étudiants disparus du village mexicain d’Ayotzinapa. Le comité vénézuélien qui vient de naître a réuni un public encore peu nombreux mais assez passionné pour entendre et transmettre la voix des absents. CAZPz7sU0AErMYi

A gauche, T.D., auteur de ce Blog avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien rencontré en 1995.

A gauche, T.D., auteur de ce Blog, avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien MBR 200 rencontré en 1995.

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Le président Lázaro Cárdenas

Au début de la réunion, une compañera mexicaine donne la clef essentielle omise par les médias : l’école normale rurale où étudiaient les disparus est une création historique de la révolution mexicaine. Le général et président Lázaro Cárdenas, qui nationalisa le pétrole dans les années trente et défendit son pays face aux menaces des États-Unis, y vit la clef de l’irréversibilité de la révolution. Une formation intégrale basée sur cinq axes – politique, académique, culturel, productif et sportif – vise à former des enseignants critiques, analytiques, réflexifs, informés de ce qui se passe dans leur pays et dans leur communauté rurale, capables de développer les capacités de dialogue et d’organisation de leurs élèves.

Dès les années 30, des réseaux paramilitaires attaquèrent ces écoles et firent disparaitre plusieurs des pédagogues “socialistes”. Peu à peu, le modèle fut abandonné par l’État. Dans le Mexique de Peña-Nieto, très généreusement fourni en armes par les États-Unis et qui vient de reprivatiser l’exploitation des hydrocarbures, il reste 16 Écoles Normales Rurales qui résistent en s’auto-finançant et sont les cibles de la destruction programmée du mouvement social. Les derniers contacts avec les 43 disparus d’Ayotzinapa indiquent qu’ils étaient retenus par l’armée. Les familles ont contesté les aveux forcés de quelques narcotrafiquants, destinés à occulter la responsabilité directe de l’État mexicain.

43 : c’est – triste coïncidence – le même nombre de victimes qu’ont laissées l’an dernier au Venezuela les « guarimbas », ces violences de l’extrême droite aidée par les paramilitaires colombiens. La majorité de ces victimes appartient au camp bolivarien, une porte-parole du comité des victimes est venue pour témoigner (2). Notons que les quelques policiers et gardes nationaux qui ont fait fi des instructions et ont utilisé leurs armes durant ces affrontements, faisant plusieurs victimes, sont aujourd’hui en prison.

Brésil, mars 2015. "Dilma dehors !", "Assez de corruption !", "Nous réclamons une intervention militaire d'urgence face aux trois pouvoirs pourris !". "Assez d'endoctrinement marxiste", "Assez de Paulo Freire" (créateur de la célèbre "Pédagogie de l'opprimé", NdT), "US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau!", des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l'hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d'une éducation populaire critique... et ne seraient pas fâchés de  remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les "toxines marxistes"

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau du communisme ! », sans oublier des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l’hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d’une éducation populaire critique… et ne seraient pas fâchés de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Des médias occidentaux comme « Le Monde” avaient déguisé ces violences en “révolte populaire”. Tout comme ils parlent aujourd’hui du “raz-de-marée brésilien” sans dire que le million et demi de personnes qui a défilé au Brésil pour exiger le départ d’une présidente élue, représente 1 % de la population et que ce 1 %, gonflé par les médias, n’hésite pas à demander le retour de la dictature militaire. L’ex-président Lula ou le théologien Leonardo Boff ont responsabilisé le monopole privé des médias brésiliens de cette stratégie du chaos : le journal O Globo, la Télévision Globo, le journal Folha de Sao Paulo, l’État de Sao Paulo et la revue Veja. Des médias capables de prendre en otages les partis et les institutions républicaines et dont selon Lula, il est temps de démocratiser la propriété.

Au terme de la réunion  j’ai interviewé l’organisatrice du comité, Mariana Yépez, l’étudiante en cinéma de 21 ans qui a collé au mur les visages des frères mexicains.

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Mariana Yépez

T. Deronne – Mariana, en quoi consiste le travail du collectif  “Nous sommes tous Ayotzinapa, chapitre Venezuela” ?

Mariana Yépez – Le collectif est jeune, il est né en janvier 2015, à partir d’une concentration face à l’ambassade du Mexique. Les 43 étudiants sont notre référence mais nous voulons travailler pour toutes les victimes des peuples latino-américains. Nous voulons élever la voix : de même que le peuple vénézuélien a construit une solidarité avec le peuple palestinien, je crois qu’il est temps que nous organisions la solidarité avec le peuple mexicain. Un peuple qui est en train de vivre ce que notre peuple a dû vivre sous les régimes d’avant 1998, d’avant la révolution. Au Venezuela, aujourd’hui encore, on ignore où se trouvent les restes d’un grand nombre de ces disparus des années 60 à 90, paysans pour la plupart. Dans le Mexique du narco-État présidé par Peña Nieto, le massacre est quotidien. Quand on pense que le seul fait de rechercher les 43 disparus a fait apparaître les restes d’autres victimes anonymes, on imagine ce qu’est la réalité.

T. D. – Une des invitées rappelait que la majorité des mexicains ne sait rien de ce qui se passe dans le reste de l’Amérique Latine, ne savent pas qu’il existe des mouvements de solidarité. Pour toi qui étudies le cinéma, que peut-on faire face à cette dictature des médias privés qu’on voit agir aujourd’hui non seulement au Mexique mais en Équateur, en Argentine, au Brésil, ou chez nous au Venezuela ?

M.Y. – Je crois qu’il est urgent d’élever le niveau d’action des télévisions communautaires et que la population y ait une participation réelle. Ici, après 15 ans de révolution nous ne pouvons continuer à voir VTV (la chaîne gouvernementale, NdT) comme notre seule référence dans ce jeu de ping-pong avec les médias privés de la droite comme Globovision. Il y a suffisamment de propositions, même si beaucoup restent dans les tiroirs, de créer des télévisions communautaires. C’est le peuple qui doit participer, qui doit critiquer, dire ce qui se passe réellement dans tous les coins du pays, rompre avec cet élitisme audiovisuel du reporter et ses interviewés, le peuple doit être l’acteur du média, ici et en Amérique Latine, et partout ailleurs.

T.D. – Tu es née en 94, on pourrait dire avec la révolution. Un des problèmes de toute révolution est la transmission de l’Histoire à la nouvelle génération qui jouit des droits nouveaux sans avoir lutté directement pour eux. Qu’en penses-tu ?

M.Y. – C’est une de nos faiblesses, de nos manques dans la jeunesse, cette connexion avec nos lutteurs du passé. Notre jeune député Robert Serra, assassiné par les paramilitaires, avait cette obsession de nous rappeler qui nous sommes, d’où nous venons (3). L’autre travail est de nous unifier comme jeunesse. Malheureusement nous vivons souvent, en tant que jeunes, de manière individualiste, chacun pour soi. La lutte collective peut commencer par retrouver des racines. Que chacun assume sa tâche mais en s’articulant autour d’un centre, d’un corps de propositions pour les universités, pour les ministères. La droite en majorité recrute parmi les jeunes des classes supérieures, des universités privées, et même si leur vision est proche de celle de l’Empire, il faut reconnaître qu’ils savent s’unifier autour d’elle.

T.D. – La presse occidentale présente le Venezuela comme un pays dictatorial. Quelle image voudrais-tu transmettre par-delà cette muraille ?

M.Y. – (Rires) Je suis de Caracas et comme dit la chanson Caracas est folle. Que tu regardes d’un côté ou de l’autre, il y a toujours quelque chose à faire, quelque chose à dire.. Comme image je prendrais le centre de la ville, c’est un espace qui a été sauvé, je parle de toutes les activités culturelles qui s’y déroulent, la place Bolivar, la place Diego Ibarra et ses concerts permanents, les quinze théâtres reconstruits, cet espace de transformation, public, gratuit, voilà ce que fait notre “dictateur”, notre “régime castro-communiste”, ici on ne ferme la porte à personne, alors que dans l’Est de Caracas, dans les quartiers riches on ne trouve pas toute cette respiration, cette ouverture, il y reste beaucoup de la mentalité coloniale d’il y a cinq siècles.mariana yepez 2CAZPzsQUkAA4D_l Notes :

(1) Source : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/en-fotos-bautizaron-libro-tierra-hombres-y-mujeres-libres-de-editorial-la-estrella-roja/ Texte : Laura Farina. Photos : Milángela Galea.  Article traduit par Julie Jarozsewski.

(2) Lire le compte-rendu de la rencontre à Genève avec le comité des victimes des « guarimbas », le 13 mars 2015 :  http://a.louest-le.soleil.seleve.over-blog.org/2015/03/geneve-rencontre-solidaire-avec-les-familles-des-victimes-de-l-opposition-putschiste-au-venezuela.html

(3) Lire « Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/10/03/les-clefs-de-la-mort-dun-jeune-depute-bolivarien-et-de-sa-compagne/

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La mer libère

Simón Bolívar, par José Gil de Castro

Simón Bolívar, par José Gil de Castro

L’imaginaire conventionnel de notre indépendance vénézuélienne insiste sur de fulminantes charges dans les « llanos » et de rudes traversées des Andes. Mais, en tant qu’exilé ou envahisseur, Bolivar a sillonné la Caraïbe avec agilité, il a considéré les villes portuaires comme des points-clefs, il a fondé près des Etats-Unis la République indépendante des Florides, il a scellé l’Indépendance du Venezuela avec les batailles du lac de Maracaibo et de l’embouchure de l’Orénoque, il a mobilisé des armées par mer sur le Pacifique, il a planifié le Canal de Panama et avec l’aide du Congrès amphictyonique, il a préparé une invasion navale pour donner son indépendance à Cuba, comme je l’explique dans « La pensée du Libertador ». Pourtant peu de nos auteurs ont levé l’ancre avec ce capitaine qui comprit que la mer libère. Les Caraïbes auxquelles nous avons longtemps tourné le dos, sont intimement liées à notre futur.

Littérature sans Odyssée

En deux siècles de vie républicaine, les villes portuaires exportent des récoltes, des minerais et reçoivent des instructions et des modes culturelles en provenance des nouvelles métropoles sur des bateaux étrangers. Trois romans à peine parlent de notre mer : Cubagua, d’Enrique Bernardo Nuñez ; Damaso Velasquez, d’Antonio Arraiz, et Pirate, de celui qui vous parle. De rares contes décrivent notre monde marin : « Marina », de Romulo Gallegos, « Le navire Balandra Isabelle est arrivé cet après-midi » et « La main tout près du mur » de Guillermo Meneses, « Simeon Calamaris » d’Arturo Uslar Pietri, « La perle » d’Enrique Bernardo Nuñez. Ce sont des romans qui traitent davantage des ports que de la mer tempétueuse. Plus abondante et plus diversifiée est la poésie marine, depuis Cruz Salmeron Acosta jusqu’à Andrés Eloy Blanco, en passant par Ana Enriqueta Teran, Miguel Otero Silva, Aquiles Nazoa dans son magistral « Polo Doliente » (Pôle en souffrance) et Ramon Palomares dans son ontologique « L’enfant prodige ».

Écrans sans mer

De rares films, Araya de Margot Benacerraf et La balandra Isabelle est arrivé cet après-midi de Carlos Hugo Christensen, Simplicio de Franco Rubartelli et Carpion Milagrero de Michel Katz reflètent notre mer. Voici trois ans qu’attend « La Planta Insolente », ce projet de film de Roman Chalbaud sur l’agression du Venezuela par les cuirassés anglais, allemand et italien en 1902. L’océan absent des écrans sauve néanmoins notre vie. Nous confondons la mer avec le bonheur.Archipelago_los_Roques_Venezuela

Immigrés et révolutionnaires

Nos si longues côtes manquent-elles d’attrait pour la vie de la nation ? Fernand Braudel affirme que durant le temps de la Colonie la moitié du commerce avec l’Amérique s’est effectuée de façon illégale. Il en fut de même au temps de la République. C’est par la mer que sont arrivés les africains de Birongo, les sépharades de Coro, les allemands de la « Colonia Tovar » et les corses de Carupano ainsi que tous les autres flux torrentiels de migration. C’est sur la mer que sont partis, il y a un siècle, des plongeurs de l’île Margarita pour ramasser des perles dans la Mer Rouge. Tout juste José Rafael Pocaterra dans « Mémoires d’un vénézuélien de la décadence », Federico Vegas dans  « Falke » et Miguel Otero Silva dans « Fiebre » racontent-ils les invasions navales dignes de Don Quichotte contre Gomez. Pour tant de flots, cependant, il manque un Homère.

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Tankers et cargos

Il n’y a pas d’occupation physique de l’espace sans que cela génère un imaginaire d’une ampleur comparable. Au cours de mes années de navigateur à voile je n’ai presque pas rencontré de navigateurs vénézuéliens. Des entreprises transnationales de la pollution ont semé des déchets toxiques sur nos plages. Des multinationales de la pêche au chalut dévastent nos ressources. Des transnationales du tourisme installent des enclaves illégales dans des parcs nationaux comme celui de Los Roques. Le sabotage pétrolier de 2002 est venu nous rappeler à quel point nous dépendons de tankers qui exportent les hydrocarbures et des cargos qui importent de la nourriture. Depuis Curaçao nous visent des bases nord-américaines. Dans la Caraïbe, la quatrième flotte guette en nous menaçant. La Guyane et la Colombie se disputent avec nous pour nos eaux. Il y a peu, nous avons récupéré la Compagnie Vénézuélienne de Navigation qui nous met en communication avec le monde entier. C’est seulement en 2011 que nous avons déclaré Territoire insulaire Miranda nos îles et que nous avons centralisé leur administration à Los Roques. Pour que la mer soit nôtre, nous devons lui appartenir. Il ne suffit point de la sillonner : il faut la penser et la rêver.

Luis Britto García

conmapaLuis Britto García (Caracas, 9 octobre 1940) est un écrivain vénézuélien. Professeur universitaire, essayiste, dramaturge. Parmi une soixantaine de titres, on lui doit  “Rajatabla” (Prix « Casa de las Américas » 1970) et “Abrapalabra” (Prix « Casa de las Américas » 1969).

 

Source : http://luisbrittogarcia.blogspot.com/2012/10/el-mar-libera.html

Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/25/la-mer-libere/

A César ce qui est à Chirinos

Par Luis Britto Garcia

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Qu’a été le Venezuela pour nos romanciers ? Pour les romantiques, une compilation d’anecdotes de littérature picaresque et de genre ; pour les positivistes, un catalogue de tares raciales héréditaires aggravées par le métissage ; pour ceux de gauche, une étincelante violence prométhéenne. Néanmoins, au cours du dernier tiers du XXème siècle, se profile un genre narratif qui tente de récupérer une image du pays dépourvue de confrontation avec un projet sociopolitique à grande échelle. J’aime l’appeler la telluricité personnelle : le retour à la terre natale, ceci non pas selon la perspective du réformiste qui revient sous la forme d’un prédicateur, mais de celle d’un homme qui ne s’est jamais séparé spirituellement de sa région, au point de ne faire qu’une seule chose avec elle.

Carmen Navas

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Ce phénomène devient manifeste en 1970 avec « L’ossuaire de Dieu », d’Alfredo Armas Alfonzo. L’œuvre crée un modèle que suivront la majeure partie de ceux qui développent ce thème : le romancier qui se confond avec les personnages ; la simplicité et le colloquial dans le langage, la tension poétique, la fragmentation et l’extrême brièveté des textes. Ces traits caractérisent également Compagnon de voyage d’Orlando Araujo ainsi que les textes de sujet rural de Au pied de la lettre, livres publiés la même année. Les partagent aussi Redes maestras et Á deux pas à peine d’ Efrain Hurtado ; Merci pour les services rendus d’Orlando Chirinos ; Zone de tolérance de Benito Yradi, Mémoires d’Altagracia de Salvador Garmendia et Dictionnaire des fils à papa et Buchiplumas de César Chirinos. Il s’agit presque sans exception d’auteurs provinciaux qui ont cherché une vie nouvelle à la ville ; celles-ci leur semblent hostiles et inintelligibles et ils tentent de reconstruire une utopie sur les terres sacrées de leur souvenir. Presque tous, ils ont subi le choc culturel d’un déracinement précoce et une vie amphibie entre métropole et ruralité. Même César Chirinos, épitomé de zulianité, est né à Coro et résume de façon ancestrale l’héritage de l’hébraïsme sépharade, de l’africanité et des mille courants qui confluent dans les embarcadères de Coro et Zulia. Depuis 1632 les juifs sépharades qui parlent espagnol et, qui participent également au trafic d’esclaves africains, viennent de Hollande à Curaçao et de là à Coro. Un port est une agora où se retrouvent et se mêlent toutes les ethnies et toutes les cultures. Lors d’une interview César déclare au sujet de son parler : dans la Caraïbe tous ceux d’entre nous qui ont vécu dans les ports, nous avons ce langage propre à la Caraïbe.

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César reconstitue cette immense côte au moyen d’une dense élaboration linguistique : son terroir et ses origines trouvent leur fondement dans une façon de dire : un langage. Déjà dans les titres, des régionalismes agressifs nous assaillissent : El quiriminduña de los ñereñeres, Buchiplumas. Oui, nous sommes dans le baroque, la première des constantes de l’espace hallucinatoire de la Caraïbe : la complexité, la surcharge décorative qui, comme la chaleur, envahit tout. Lisons cette ligne initiale de El quiriminduña : » La main de trois doigts, arrondie, tremble dans l’une de ses pénombres ». Considérons cette fin de Desombresriendeplus : « C’est alors que ta plume et ta vie s’intègrent sublimement l’une à l’autre pour devenir poète et assumer la réciprocité des protagonistes terrestres et temporels et des protagonistes impérissables et universels, sans théomanie, rien qu’avec le symbole de ta volonté d’exprimer, exercé tel le métier guerrier de l’amour ». Dans la prose de César la fonction poétique prédomine, celle qui se rapporte au langage lui-même. Ainsi, comme l’auteur participe de ces héritages culturels africains, sépharades, coriens et zuliens, son écriture se meut entre la prose, la dramaturgie et le vers. Comme il déclare à Daniel Fermin : « Dans le passé, j’ai compris que la poésie ne suffisait pas pour dire ce que je voulais dire. Je l’ai abandonnée au profit du conte, du théâtre et du roman(…) A présent, j’utilise les ressources de ces trois genres pour faire des poèmes. Je reviens vers elle car j’ai épuisé la prose ».

César Chirinos

César Chirinos

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Mais qui dit baroque, dit musicalité et sensualité. Ecoutons César qui déclare à Yordi Piña : Bien sûr, parce que je suis fils d’afro-descendants. Je le dis toujours, en Afrique le sens guide l’ouïe, mais en occident c’est l’œil, mais celui-ci fait des erreurs. Avec l’oreille je recueille et je travaille avec ce qui se fait et non pas avec les êtres, comme dit Octavio Reyes, l’écrivain mexicain, qui a dit que ce qui se fait est un, alors que les êtres sont nombreux. Je suis spontané dans l’écriture car si je faisais des efforts je n’écrirais pas. Je vois les images et elles me poussent à écrire, même la plus simple. Avec ces boussoles sensorielles César parcourt ses labyrinthes, sans aide de parents illettrés et sans autre académie qu’un tardif doctorat Honoris Causa qui reconnaît une œuvre désormais accomplie. La mer et le lac évaluent les maîtres de la vie, attentifs au contretemps de l’infini.

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Mais les fêtes du corps de la Caraïbe ne sont qu’un déguisement pour le lointain, pour le détachement. Dans les romans du terroir le sujet s’affaiblit au moyen de la diffusion de l’anecdote qui concerne des centaines de petites créatures. Les personnages d’Alfredo Armas Alfonzo dans  L’ossuaire de Dieu et Le désert de l’ange, de César Chirinos dans Buchiplumas et Dictionnaire des fils à papa constituent une foule, des sujets collectifs. Leurs auteurs se refusent intentionnellement à faire de l’un d’eux un protagoniste. Ainsi, le personnage principal du Dictionnaire semble résumer la zulianité. Il a été homme Shell ou homme Creole, de ceux qui ôtent les boutons de manchette de leur chemise pour jouer au billard. Il a participé à des aventures imaginaires, comme le lancement d’un ballon aérostatique ; il est fidèle à la tradition qui préfère les sanitaires à chaîne Boy ; il conduit un camion jusqu’à ce que la foudre d’une syncope le précipite dans l’abîme. Dans cette profusion d’êtres et d’événements, même le narrateur, lorsqu’il se présente comme témoin des faits, semble effacé et flou. Le sujet n’est qu’une voix désireuse de se fondre et de se confondre dans l’immense communauté des voix, qui sont le souvenir. 

Un foule d’êtres sans voix et sans musique, de ceux qui incendient des universités et des écoles maternelles, a coupé des voies et m’a empêché de dire personnellement ces mots à cet admirable César. Jamais ils ne brûleront le symbole de la volonté du verbe, exercé tel le métier guerrier de l’amour.

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Liens utiles :

Chirinos, César: Diccionario de los hijos de papá. Edificaciones Guillo, Maracaibo. 1974.

-El Quiriminduña de los Ñereñeres. Monte Ávila Editores, C.A. Caracas,1980.

-Buchiplumas. Monte Ávila Editores C.A. Caracas, 1987.

-Mezclaje. Fundarte, Caracas, 1987.

-Sombrasnadamás. Editorial Planeta Venezolana S.A. Caracas, 1992.

Piña,Yordi: César Chirinos encuentra en haceres la tinta de su pluma caribeña, YVKE radio. 21-3-2014.

LBGPERSLuis Britto García (Caracas, 9 octobre 1940) est un écrivain vénézuélien. Professeur universitaire, essayiste, dramaturge. Parmi une soixantaine de titres, on lui doit  “Rajatabla” (Prix « Casa de las Américas » 1970) et “Abrapalabra” (Prix « Casa de las Américas » 1969).

 

Source de cet article : http://luisbrittogarcia.blogspot.com/2014/04/al-cesar-lo-que-es-del-chirinos.html

Traduit de l’espagnol par Sylvie Carrasco

Photos : Luis Britto, Carmen Navas

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/22/a-cesar-ce-qui-est-a-chirinos/

Vient de paraître « Ainsi parle Chávez »… ou les histoires du vendeur d’araignées

Ainsi parle ChavezLes arañas ce sont les petits gâteaux, en forme d’araignées, préparés par sa grand-mère et que Chavez vendait à la criée dans les rues de Sabaneta, sa ville natale. Voilà par où commence toute l’histoire…

Voici l’ adaptation française du livre « Histoires du vendeurs d’araignées » (Cuentos del arañero) publié en 2012 au Venezuela par le ministère du Pouvoir populaire pour la Culture. « Ainsi parle Chavez » est une sélection de ces Cuentos del Arañero pour le public francophone, avec une cinquantaine de textes, une petite chronologie et une préface d’Ignacio Ramonet, et c’est publié par l’éditeur Bruno Leprince.

Chavez n’est pas né avec une petite cuillère en argent dans la bouche. C’est justement sur cet épisode de sa vie que revient le premier texte du livre en français. Cela plante le décor : Chavez est né dans une famille pauvre. A sa naissance, ses parents étaient très jeunes ; ils travaillaient en tant qu’instituteurs intérimaires, qui gagnaient peu d’argent, et c’est pour cela que Chavez a été élevé par sa grand-mère paternelle, tout comme son frère Adan. Chez Rosa Ines, la grand-mère, les revenus du foyer reposaient essentiellement sur la vente des petits gâteaux.

Je voudrais citer Ignacio Ramonet qui nous a fait le grand plaisir de signer la préface du livre : « Chavez était un communicateur exceptionnel, ses discours étaient agréables et accessibles, illustrés d’anecdotes, de touches d’humour et même de chansons. Son admirable facilité de parole, il l’a probablement acquise dès ses années de vendeur de rue, bavardant et négociant avec d’éventuels clients à la sortie du cinéma, des magasins, du jeu de boules ou du combat de coqs. »

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Oui on peut le rappeler, Chavez avait vraiment la tchatche comme on dit, et il avait ce don de dire tout haut ce que beaucoup d’entre nous pensons tout bas. Tout le monde se souvient de son discours à l’ONU en 2006, il avait osé dire en parlant du président Bush : « Hier le diable était ici, en ces mêmes lieux. Ca sent encore le soufre ici ! » Les discours de Chavez sont nombreux, percutants, passionnants.
Mais il fallait choisir. Et plutôt que de traduire des discours, j’ai choisi de traduire quelques unes de ces « histoires de vendeurs d’araignées » qui surgissaient au fil des « Aló Presidente », émission dans laquelle Chavez venait parler en direct de tous les sujets avec les Vénézuéliennes et Vénézuéliens, chaque dimanche pendant 13 ans.

Ces récits nous font entrer dans une autre dimension plus intime, plus personnelle et nous permettent de découvrir l’homme Hugo Chavez attachant, généreux et combatif jusqu’à la mort qu’il a frôlée plus d’une fois, préoccupé jusque dans ses tripes par le sort des plus démunis, soucieux d’égalité et de dignité pour son peuple.

Voilà, ce petit document est un véritable témoignage historique dans lequel on sent flotter un esprit de lutte, de solidarité, d’internationalisme et d’optimisme permanent. C’est l’expression de la révolution bolivarienne en marche, portée par Chavez et par tout un peuple qui s’est enfin senti représenté.

C’est aussi le premier tome de la collection « Amérique bolivarienne » : un clin d’œil pour rappeler à tous ceux qui l’oublient trop souvent, par la magie du langage courant dominant, que l’Amérique est un continent qui commence au Nord au Canada et descend au Sud jusqu’à la Terre de feu. « Amérique bolivarienne » pour souligner qu’aujourd’hui plusieurs gouvernements et plusieurs peuples américains ont décidé de s’unir, pour faire progresser le rêve d’unité du Libertador Simon Bolivar.
Le prochain tome de cette collectionsera consacré à des textes du président bolivien Evo Morales.

Notre intention était de faire un livre très abordable et accessible à tout public : j’espère que vous aurez autant de plaisir à le lire que j’en ai eu à le traduire. Pensez à l’offrir à vos amis français ou francophones : c’est un outil contre la désinformation !

Karine Alvarez

Ainsi parle Chávez
128 pages, format 12 x 17 cm – 6 e
Disponible en librairie
Éditions Bruno Leprince, 62, rue Monsieur Le Prince 75006 Paris – http://www.graffic.fr/amerique-bolivarienne/145-ainsi-parle-chavez-9782364880917.html

Contact presse : 01 44 41 37 23 – presse@graffic.fr

Chavez, une révolution démocratique, par William Ospina

William Ospina (né en 1954) est un des plus importants écrivains colombiens actuels. Poète, essayiste, romancier, il étudie le Droit et les Sciences Politiques à Cali puis abandonne la carrière pour se consacrer à la littérature et au journalisme. Rédacteur de l’édition dominicale de La Prensa (1988-1989). Collaborateur de El Espectador. Prix National de l’Essai (1982). Prix National de Poésie de l’Institut Colombien de Culture (1992). Prix de l’Essai “Ezequiel Martínez Estrada” (Casa de las Américas, 2003). Prix de la littérature latino-américaine Rómulo Gallegos (2009).

William Ospina (né en 1954) est un des plus importants écrivains colombiens actuels. Poète, essayiste, romancier, il étudie le Droit et les Sciences Politiques à Cali puis abandonne la carrière pour se consacrer à la littérature et au journalisme. Rédacteur de l’édition dominicale de La Prensa (1988-1989). Collaborateur de El Espectador. Prix National de l’Essai (1982). Prix National de Poésie de l’Institut Colombien de Culture (1992). Prix de l’Essai “Ezequiel Martínez Estrada” (Casa de las Américas, 2003). Prix de la littérature latino-américaine Rómulo Gallegos (2009).

La différence la plus remarquable entre Hugo Chávez et son mentor Simon Bolívar, est que Chávez n’a pas eu besoin de mener de guerre pour triompher.

C’est aussi ce qui le différencie de Fidel Castro ou de Che Guevara : il y a derrière ces légendes des histoires de feu et de sang ; Chávez a pu heureusement assumer le défi d’entreprendre la transformation de la société —comme le réclamait même les plus puissants du continent— en n’utilisant que les instruments de la démocratie.

Sa seule défaite, celle du coup d’état militaire qu’il tenta en 1992 contre Carlos Andrés Pérez, s’est finalement convertie en une victoire, puisqu’elle lui a épargné d’accéder au pouvoir dans la précipitation, par la voie traumatique d’une rupture violente de l’institutionnalité. Combien aura-t-il apprécié par la suite que sa montée au pouvoir n’ait pas été tâchée par la violence et qu’elle ait bénéficié au contraire de la légitimité d’une élection indiscutable ! Alors que ses compagnons avaient atteint leurs objectifs en province, sachant qu’il ne pouvait pas prendre le pouvoir central, il ordonna lui-même à ses amis de rendre les armes, assumant seul toute la responsabilité du soulèvement.

C’est là qu’il laissa flotter sur la société son fameux por ahora “pour l’instant”, un apparent aveu de défaite qui deviendrait bientôt une promesse. Le peuple vénézuélien l’a élu et réélu au grand dam de ses opposants, qui jamais ne comprirent que la seule manière d’affronter un chef historique de la taille d’Hugo Chávez, devait en passer par la reconnaissance de ce que sa cause avait de vrai et de juste. Ce pays richissime, dont la richesse principale appartient à l’Etat -donc à la communauté- avait été impressionné de voir comment ses élites pétrolières arrogantes et insensibles parcouraient le monde tels des cheikhs saoudites, tandis que le peuple vénézuélien s’enfonçait dans la misère et la détresse. Nul ne peut nier que ce sont ces mêmes élites qui ont éduqué le pays dans la logique précaire des subsides sans jamais prendre la peine de “cultiver le pétrole”, de faire de cette richesse une économie diversifiée stimulante pour le travail social et l’initiative civile. Elles reprocheront ensuite à Chávez de ne pas avoir réalisé en dix ans cette culture et cette diversification qu’elles ne tentèrent même pas pendant les 50 années antérieures.

Pendant plusieurs décennies la misère se répandit au Venezuela et, contrairement à Bogota ou Buenos Aires où on peut l’occulter loin du regard des visiteurs, Caracas a vu surgir sur ses collines les quartiers de dépossédés, ces bidonvilles qui contrastaient avec l’évidente opulence pétrolière.

Déjà en 1989, la misère des multitudes étaient devenue désespérante et Chávez récolta ce que les dirigeants vénézuéliens avaient semé : l’indignation du peuple, la contestation, l’esprit de révolte étouffé qui trouva enfin grâce lui un langage et un but. On critique maintenant le manque d’éducation de ce dirigeant séducteur et impulsif, de cet homme d’origine modeste qui ne jouait pas les aristocrates, qui savait dire ce qu’il sentait comme le peuple aime qu’on le lui dise : avec un langage net et direct, provocateur et parfois dangereusement sincère. Je doute qu’il y ait eu en Amérique Latine un homme politique plus clairement issu des entrailles du peuple, plus proche des profondes sagesses, des malices, fantaisies et audaces de l’âme populaire.

HC1 005Parmi tant d’autres choses, il démontra qu’on pouvait parler des grands problèmes de l’économie et de la politique avec un langage simple. Nous nous sommes habitués à ce que, aux affaires publiques, les jeunes diplômés de Harvard et d’Oxford utilisent un jargon d’initiés pour nous parler d’économie, nous renvoyant à notre incapacité d’accéder aux arcanes de cette science impossible. Tactique évidente d’exclusion, pour éloigner les profanes, et c’est ainsi que des mains de ces ministres érudits peuvent émaner des banqueroutes financières, ces “corralitos” qui plongent des pays entiers dans la ruine, ou encore, une étrange tolérance face aux rapines scandaleuses des DMG en Colombie, qui ont escroqué des centaines de milliers de personnes sans qu’aucun de ces experts raffinés ne vienne expliquer au peuple et aux classes moyennes qu’ils étaient en train de tomber, avec la bénédiction du pouvoir, dans les filets de quelques cyniques malfaiteurs.

L’économie, dont dépend le bien-être de millions de gens, ne peut être une science hermétique et inextricable, cette farse éhontée n’est qu’un stratagème pour décourager les peuples de comprendre les processus et de juger des résultats.

Grâce à plusieurs alliances internationales et à une réduction de l’offre, Chávez réussit à faire monter prodigieusement les prix du pétrole et se retrouva soudain avec des ressources formidables pour lancer son projet. Le premier reproche qu’on fit à sa politique fut d’avoir consacré les bénéfices du pétrole à aider les pays voisins et à se faire des amis dans le monde. On oublie qu’au début des années 70, précédant Hugo Chávez, le prestigieux dirigeant Salvador Allende, avait essayé lui aussi de transformer sa société sans recourir à la violence, confiant dans le respect pour les institutions, tant vanté et exigé par les dirigeants nord-américains et proclamé haut et fort par les armées et les potentats. Lorsqu’ils constatèrent qu’Allende entreprenait de vrais changements, ce fameux respect prêché par l’empire et ses satellites, fut foulé aux pieds, et un complot criminel mit fin à Allende, à ses rêves et à la foi en la démocratie pour toute une génération. Les guérillas se multiplièrent de tous côtés, les militaires de différents pays suivirent l’exemple de Pinochet, et une nuit de sabres et de crimes qui maintient encore aux tribunes les vieux généraux génocides, fut le prix que paya l’Amérique Latine pour l’interruption du processus démocratique chilien.

De tous les processus politiques et culturels que l’Amérique Latine devait vivre, nul n’est plus important que l’incorporation des peuples à la légende nationale. La déformation coloniale s’est vue prolongée dans une tradition de castes féodales. Celle-ci a effacé les peuples indiens, leurs langues, leur mémoire et leurs mythologies ; après avoir affranchi les esclaves, elle n’a pas pris la peine de construire un projet d’intégration sociale, d’éducation, de santé et d’inscription dans le récit des origines ; elle a condamné les pauvres à l’impuissance et à l’exclusion. Cette histoire exigeait de toutes parts une grande réforme qui rende leur rôle aux peuples, en libérant leur initiative historique.

Cette tâche fut en partie accomplie par la Réforme de Benito Juárez et la Révolution de Villa et de Zapata au Mexique, par les gouvernements de Roca et Irigoyen et le mouvement péroniste en Argentine, par le mouvement d’Eloy Alfaro en Equateur et par la révolte des mineurs de Bolivie en 1952. C’est aussi ce que réussit au début la Révolution cubaine, avant que le blocus des Etats-Unis n’oblige l’Etat à imposer des restrictions de guerre. Donner au peuple sa place dans l’histoire ne peut s’obtenir qu’en le respectant vraiment, en offrant des opportunités, des valeurs, une cohésion sociale et en renforçant la dignité de tous ceux à qui il doit être permis de devenir des citoyens à part entière, faute de quoi ils se convertissent en parias ou en bourreaux.

Quelle chance cela aurait été pour la Colombie si on avait laissé il y a 65 ans Jorge Eliécer Gaitán accéder au pouvoir ! Les 300.000 morts de la violence des années 50, et les 500.000 morts dans ce qui restait du siècle, sont dues autant aux guerres qu’à la violence, la misère et la détresse sociale, la délinquance, la prolifération des guérillas, l’industrie de l’enlèvement, la montée des maffias, le démantèlement institutionnel, la perte du sentiment patriotique des chefs d’entreprises, la croissante corruption politique, le paramilitarisme, la jeunesse aux prises avec la survie, la chute de militaires dans la tentation du crime et de l’enrichissement facile… Tous ces maux auraient pu être conjurés avec l’incorporation du peuple dans la légende nationale ; tel était le sens profond du projet gaitaniste, avec la restauration morale que réclamait sa pacifique grandiloquence. Le pacifisme chaviste aura probablement épargné tout cela au Venezuela, et ceux qui le détestent lui seront un jour reconnaissants, de leur avoir épargné de vivre dans un pays où, comme en Colombie, les routes sont plutôt des chemins sans retour et où encore, en ces mois de janvier et février 2013, nous comptons déjà plus de mille disparus.

Chávez a cru en la démocratie. Il savait qu’il ne recourrait pas aux armes, mais que son projet ne trouverait pas sa voie s’il restait, en ces temps de globalisation galopante, une illusoire aventure enfermée à l’intérieur des frontières de son pays. Il s’inspirait de Bolivar qui jamais ne partagea l’idée étroite de petits pays sans communication entre eux, et qui proclamait l’idéal de solidarité et de construction d’une patrie continentale. Les magnats de tous les pays savent bien eux jouir de leur droit à l’universalité, ce droit absolu de passer les frontières avec leurs capitaux, mais ils voient d’un mauvais oeil la solidarité des peuples. Les frontières sont fermées à qui n’appartient pas au marché financier. Chávez savait assez de géographie et d’histoire pour avoir une idée de la géopolitique plus ample et plus audacieuse que celle de gouvernants purement soumis aux ordres du grand capital. Consolider l’Amérique Latine était la seule voie, légitime et efficace, pour renforcer le Venezuela : il ne faisait après tout qu’appliquer les règles du jeu de la globalisation, que d’aucuns prescrivent comme un devoir implacables à condition de ne pas prétendre en profiter.BZjstvICIAEz1aA.jpg large

A l’ombre de Chávez, plus capable de s’imposer sur la scène internationale et moins soucieux du protocole, plusieurs processus démocratiques ont ouvert leur voie en Amérique Latine. A côté de l’irrévérence de Chávez, aussi spontanée que calculée, la lutte d’Evo Morales et des indiens boliviens était peu discutable, et les gouvernements populaires de Lula da Silva et de Rafael Correa, de Néstor et Cristina Kirchner et de Pepe Mujica, semblaient de la soie. Chávez abattait les atouts maîtres, prêt à soutenir les gouvernements menacés et les processus fragiles.

Le gouvernement de Chávez est arrivé au moment où le pouvoir mondial des Etats-Unis était le plus disqualifié, où leur image démocratique et morale était au plus bas sur la planète. Les attentats terroristes d’Al Qaïda ont changé l’ordre des priorités de l’empire ; suite aux décennies d’imposition de politiques impériales en Amérique Latine, dont la criminelle Ecole des Amériques qui a formé une génération de militaires à la violation des droits humains, les gouvernements nord-américains ont cessé de s’intérésser à ce continent, se lançant dans de grandes invasions militaires en Asie, dans une lutte erronée contre la terreur par une stratégie de la terreur, et ils se sont enfoncés dans la barbarie.

Chávez a compris l’importance de ce moment historique : l’Amérique Latine, déchargée de la tutelle de son arrogant cousin, pouvait entrer vraiment dans l’ère de la globalisation et s’ouvrir au monde. D’autres puissances se consolidaient par ailleurs : le dragon chinois se réveillait, la Russie récupérait sa force ; les Etats-Unis, la France, l’Italie, l’Angleterre et l’Espagne s’étaient réjoui d’accueillir Mouamar Khadafi et de le laisser planter sa tente chez eux. Comment ont-ils pu reprocher à Chávez d’avoir eu contact avec le dirigeant d’un pays pétrolier avec qui il avait des intérêts communs ? Chávez au moins n’a pas eu l’indignité d’embrasser Khadafi devant les caméras pour le bombarder une fois les réflecteurs éteints, comme l’ont fait les gouvernements de France et d’Angleterre. Il n’a pas été offensé par lui, il se sont séparés en amis, et Chavez n’a pas mis à sac la Libye en ruines, en réclamant le butin de l’associé déchu, comme l’on fait Cameron et Sarkozy.

Il savait que si un nouveau Kissinger ou une fière Condoleezza Rice, avaient projeté l’invasion de son territoire, la réponse ne serait pas venue seulement du peuple vénézuélien, mais de l’Equateur et du Brésil, de Cuba et du Nicaragua, des pays antillais et de la Bolivie, de l’Uruguay, du Paraguay et de l’Argentine, probablement aussi de la Chine et de la Russie, et de bien d’autres qui le respectaient dans le monde entier. Avoir assuré l’indépendance de son pays lui permit de parler avec autorité, d’égal à égal, sur la scène mondiale.

Le style de Chávez mérite beaucoup de commentaires. Voici une anécdote qui doit être apocryphe, mais qui décrit bien l’esprit de ce combattant pittoresque et engagé, impatient et taquin, provocateur et déconcertant. On raconte que lors d’une de ces réunions au sommet qu’il avait caractérisé par cet épigramme inoubliable “les gouvernements vont de sommet en sommet et les peuples d’abîme en abîme”, en rencontrant la reine Elisabeth d’Angleterre, il courut l’embrasser. L’anecdote précise que les gardiens de la reine l’en empêchèrent l’informant que le protocole anglais interdisait à quiconque d’embrasser la reine, et que Chávez répondit avec son sourire : “c’est vrai, mais le protocole vénézuélien exige d’embrasser ses amis”. L’anecdote, comme je disais, doit être apocryphe, mais ce qu’elle illustre est profond. Ce qu’elle veut dire, c’est que dans une société profondément marquée par la suprématie des métropoles et par l’étiquette des puissants, désormais un roi et un président sont des puissances équivalentes, et le protocole anglais n’est pas plus respectable que le vénézuélien.

Cette petite fable exprime mieux que tout l’importance réelle d’Hugo Chávez pour l’histoire latinoaméricaine : dans un continent habitué à se sentir subalterne, un invité de 2ème catégorie au banquet des nations, cet homme a rappelé à tout le monde que le temps de la suprématie et des superstitions de supériorité était passé ; qu’était arrivé le temps de la démocratie et de la République car c’était celui des peuples, et que dans le monde moderne, comme le propose l’art contemporain et l’annoncent la littérature et la peinture depuis Shakespeare et Velazquez, un roi et un paysan ont la même dignité métaphysique et esthétique : un fils des Llanos de Barinas et une fille des chateaux de Windsor ont la même dignité et la même valeur. Et s’ils sont reconnus par leurs peuples comme leurs représentants et porte-parole, il ne peut y avoir là aucune hiérarchie.BVrmIsoIIAAhLf7.jpg large

Hors de l’anecdote, c’est bien ce qu’a fait Chávez tout au long de son mandat et même peut-être pendant toute sa vie, montrant l’exemple aux gouvernements d’Amérique Latine comme à chaque citoyen du continent. Comme le lui avait appris Bolívar et qu’avaient oublié ses successeurs, nous sommes à égalité de conditions avec tous les citoyens du monde, l’âge des diadèmes est révolu, une écharpe présidentielle et une couronne sont le même symbole, à part la différence métaphysique qui fait que l’une représente le pouvoir de la tradition et l’autre le pouvoir du présent : la couronne est soutenue par des millions de fantômes et l’écharpe est tissée par des millions de volontés vivantes.

Quel grand pays est le Venezuela ! Quelle haute idée du respect des concitoyens que celle d’un pays qui jusqu’au coeur de batailles d’opinion les plus houleuses, ne tombe pas dans la violence sectaire et le bain de sang qui reviennent de manière cyclique chez certains de ses voisins. Contrairement à ce qu’affirment certains, le Venezuela ne vit pas depuis 15 ans dans la polarisation, mais dans la politisation passionnée qui caractérise les moments de grandes transformations historiques. Chávez et ses hommes ont voulu nommer Révolution le processus entrepris, un mot que le XXème siècle nous a laissé, pour généreuse, légitime ou inévitable qu’elle soit, chargée de bombes et de sang, d’horreurs civiles et de tragédies ineffaçables ; En revanche la révolution de Chávez a consisté en décisions économiques et en mobilisacions politiques, sans exécutions, sans proscriptions, sans censure.

C’est en cela que reside sans doute la dimension historique du processus conduit par Hugo Chávez : nul ne peut ignorer l’importance de ce qui s’est passé là, nul ne peut ignorer l’énormité des problèmes urgents qu’il a affrontés, l’énormité des solutions qu’il a mises en place, et tout cela dans dans un climat de paix, de respect pour la vie, dans le cadre des institutions et au nom des hauts principes d’humanité et de dignité.

Los opposants qui sont nombreux le nieront, comme c’est leur droit, et la presse d’opposition au Venezuela, cad presque toute la presse, affirmera que ces trois lustres n’ont été que persécutions et censure, comme ils l’ont répété à tous vents avec leurs moyens de comunication modernes pendant ces treize années. Mais les opposants ne peuvent nier la générosité des objectifs de ce processus, de même que le chavisme ne peut nier la civilité de ses adversaires, dans un continent où il y a eu des contre-révolutions bien plus féroces et sanguinaires que les révolutions qu’elles combattaient.

Les millions de gens qui pleurent le coeur gros la mort de leur leader, la dimension planétaire de cette mort et l’énormité populaire de ces funérailles, confirment que nous sommes devant un fait historique de grandes dimensions. On connaît la vérité : le Venezuela, comme peu de pays au monde, s’est permis le luxe inattendu d’entreprendre une transformation historique au moindre coût en termes de conflit et d’arbitraires.

En fin de compte, Chávez pourrait bien avoir rendu un immense service à la démocratie, Chávez pourrait être, en Amérique Latine et au début de ce XXIème siècle, l’homme que aura réfuté la théorie selon laquelle la violence est le moteur de l’histoire. D’aucuns auront voulu l’y entraîner, certains en rêvent encore, mais alors que nous croyions que l’Etat n’existait que pour garantir des privilèges et maintenir l’ordre établi, quelqu’un est venu nous démontrer que la démocratie peut être un instrument de transformations réelles vers des horizons de justice pour les sociétés.

Hugo Chávez, avec son regard souriant de llanero et son sourire profond d’homme du peuple, pourrait bien avoir réalisé quelque chose de plus profond et durable que d’inventer le socialisme du XXIème siècle : il se peut même qu’il ait inventé la démocratie du XXIème siècle.

William Ospina

Source : http://www.elespectador.com/noticias/elmundo/articulo-409274-chavez-una-revolucion-democratica

Traduit de l’espagnol par Tania Roelens.

URL de cet article :
http://www.legrandsoir.info/chavez-une-revolution-democratique.html

Boubacar Boris Diop : « Il est temps pour nous, intellectuels d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique de montrer que nous vivons dans un monde d’apparences »

Boris-Diop

Dans son dernier manifeste, « Lettre à l’Afrique » (1), Hugo Chavez exprime sa conviction totale que tôt ou tard les Africains et les Latino-américains se retrouveront comme un seul et même peuple mais qu’eux seuls sont capables d’accomplir ce destin. Nous publions en ce sens une interview du romancier sénégalais Boubacar Boris Diop (Dakar, 1946), une des plumes les plus importantes de l’Afrique contemporaine. En compagnie d’autres écrivains, il s’est rendu à plusieurs reprises au Rwanda et son roman: « Murambi, le livre des ossements » est un voyage au coeur du génocide qui s’est déroulé entre avril et juin 1994 (2). Cet entretien publié originalement par la revue mexicaine « Círculo de poesía » revient sur la nécessité de l’alliance entre Afrique et Amérique Latine, l’échange entre ses intellectuels, la révolution bolivarienne et l’exemple de Chavez, le besoin d’écrire dans la langue vernaculaire ou l’interminable colonialisme de la gauche française et occidentale.

Luis Martinez Andrade : Quel est le rôle de la littérature dans le monde tel qu’il se présente à nous, avec ses abominables niveaux de pauvreté et d’exclusion, comme une situation terrible, désespérée ?

Boubacar Boris Diop : Vous avez raison, le monde va très mal, à chaque fois on a l’impression qu’il sera meilleur mais après quelques années on se rend compte qu’il est encore pire. La littérature a toujours été là, d’abord pour avertir, pour alerter : « Attention: la direction que nous prenons n’est pas la bonne« . Par conséquent, je pense que le rôle de l’écrivain est d’abord d’être à l’avant-garde pour dire à ceux qui viennent : « Attention, je vois que ça va mal tourner. » D’une certaine manière, l’écrivain est un visionnaire. Mais en annonçant le futur, il ne perd pas de vue le présent, son rôle est à la fois de faire connaître les maux de la société et de l’aider à en guérir. L’écrivain met à nu les inégalités au sein des sociétés humaines mais aussi les déséquilibres entre le Nord et le Sud, entre les pays développés et tous les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine qui sont exploités. La poésie, comme la littérature dans son ensemble, doit être active et pas seulement contemplative, elle doit aider à changer le monde.

Kaveena

LMA : Pensez-vous que la meilleure poésie francophone s’écrive aujourd’hui hors de France ?

BBD : Pour moi, le plus grand poète français du XXème siècle est Aimé Césaire. Mais Aimé Césaire était noir, nous avons été obligés de reconnaître son génie, mais en le confinant à un endroit où il ne pouvait pas bouger. Si Aimé Césaire avait été un poète français blanc, son pays lui aurait construit un monument national. Aujourd’hui, en plus de la poésie, le théâtre et la prose sont plus vivants hors de France. Mais nous ne devons pas chercher à mieux écrire que les français, l’important pour nous, je crois, est de développer nos langues maternelles pour nouer un contact direct avec nos peuples. (3)

LMA : Dans votre roman « Murambi: Le livre des ossements » (2001), vous faites un travail de reconstruction de la mémoire. Quelle est votre opinion sur le phénomène de la colonisation?

BBD : Je pense que la colonisation doit être pensée dans la relation avec le colonisateur. Et notre problème à nous est que la France a toujours refusé de réaliser la décolonisation. Voyez les pays anglophones, ils ont leurs problèmes mais d’une certaine manière ce sont des pays indépendants. Il suffit de comparer la République du Tchad, le Cameroun, le Ghana et le Kenya pour s’en rendre compte. On n’imagine pas le président du Portugal intervenir dans la vie politique interne de l’Angola. Mais si vous observez la situation au Mali, on comprend que la France refuse de quitter l’Afrique, qu’elle entend maintenir sa tutelle sur nos pays. Aujourd’hui, donc, un intellectuel sénégalais, camerounais ou ivoirien doit prendre pleinement conscience que la lutte pour la souveraineté nationale n’est pas terminée. Nous ne sommes pas vraiment indépendants et nous devons continuer à nous battre. Comme vous le savez, le fameux «discours de Dakar», c’était cela : une tentative de théoriser le contrôle des français sur leurs anciennes colonies. En résumé, la situation post-coloniale n’est pas la même dans tous les pays. Il y a une spécificité de la colonisation par la France, qui n’est pas terminée. Rappelez-vous le rôle des français dans le génocide des Tutsi au Rwanda ou, sans besoin d’aller plus loin, ces images que nous recevons du nord du Mali et qui nous ramènent presque au XIXème siècle…

LMA : Je crois même que le président François Hollande a repris le terme de «Françafrique».

BBD : C’est vrai. Chaque fois qu’un président est élu il s’empresse d’annoncer la fin de la Françafrique. Mais le simple fait de parler ainsi est un aveu que ce système de domination est injuste et immoral : ce n’est jamais le maître qui met fin à la domination, c’est le rôle de la victime, qui doit lutter pour s’affranchir. Croire qu’un «bon» et heureux président français va entrer en contradiction avec ce système serait méconnaître l’interaction des forces économiques. La France, par exemple, contrôle l’uranium du Niger, et la compagnie AREVA ne laisserait pas faire. Il y a aussi les banques, les opérateurs des télécoms, etc. Bref, il est important pour l’économie française de garder prise sur l’Afrique et la morale n’a rien à voir avec cela. C’est idiot de penser que la Françafrique puisse disparaître sans notre propre lutte.

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LMA: Nous savons que le colonisé est aussi dominé dans son imagination. Comment pouvons-nous, en tant que natifs de pays post-coloniaux, poursuivre le projet de la décolonisation tel que l’a pensé Fanon ?

BBD : Je voudrais d’abord faire une remarque : la première condition pour surmonter une situation négative est de la comprendre. Vous vous souvenez de ce que Marx a dit : « Jusqu’à présent, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, il s’agit à présent de le transformer« . Pour moi, il y a une relation dialectique entre la compréhension et le changement. Ils ne peuvent être séparés. A chaque période historique il est nécessaire d’identifier la tâche principale et de passer à l’action. Frantz Fanon, que vous avez cité, a déclaré : «Chaque génération doit, dans un état relatif de captivité, découvrir sa mission. » Il ajoute que «cette génération a le choix entre remplir sa mission ou la trahir ». Dans un monde où les identités ont été libérées, où la conscience nationale s’est évaporée, on peut voir des peuples qui se font dominer sans même le savoir. On assassine des peuples au nom de la lutte pour la démocratie ! Finalement le mensonge tente de se convertir en vérité.

Il est temps pour nous, intellectuels d’Amérique Latine, d’Asie, d’Afrique de montrer que nous vivons dans un monde d’apparences où les fascistes se présentent comme des humanistes généreux. Qui peut croire que l’OTAN a détruit la Libye et a tué Mouammar Kadhafi rien que par amour du peuple libyen? Ce n’est pas vrai, c’est même inconcevable. Qui peut croire que la France est intervenue dans le nord du Mali uniquement parce que les moudjaïdines terrorisaient les gens ? En fait, c’est le triomphe du mensonge, le triomphe d’une certain Occident. Le problème vient aussi du fait qu’il nous est très difficile de compter sur des forces de rupture en Occident. Pendant la guerre du Vietnam, à l’époque des guérillas latino-américaines comme celle de Che Guevara, pendant la guerre d’Algérie, les progressistes pouvaient compter sur des forces au sein de l’Occident. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Allez en France et on vous dira, à droite comme à l’extrême gauche, qu’Hollande a fait une bonne action pour l’Afrique en intervenant au Mali. Nous devons apprendre à nous battre. Je dis donc: que devons-nous faire ? Nous ne pouvons pas, comme votre question le laisserait entendre, refuser d’agir, en disant que la bourgeoisie nationale sera pire après l’indépendance politique. Ce risque existe, mais la souveraineté nationale est un point de départ essentiel, nous ne pouvons pas nous en remettre aux étrangers pour tout.

LMA : vous êtes sans nul doute un écrivain engagé, vous avez d’ailleurs participé au Forum Social Mondial. Que pensez-vous de la relation que nous, latino-américains, devons établir avec les africains ? Comment perçoit-on en Afrique les gouvernements progressistes d’Amérique latine?

BBD : Vous savez, j’ai une grande amie qui est aussi notre leader dans le mouvement du FSM africain, son nom est Aminata Dramane Traoré, et elle vient de rendre un juste hommage à Hugo Chavez dans l’hebdomadaire « Jeune Afrique » (3). Un hommage très beau où elle rappelle que Chavez a démontré comment un pays peut gérer ses ressources naturelles pour qu’en bénéficie la population. Les Africains devraient suivre cet exemple.

Vous le savez bien, il y a une vingtaine d’années la CIA faisait la loi en Amérique latine, assassinant des patriotes, détruisant tous les mouvements d’insurrection, menant un travail de destruction considérable. Sans la CIA les Pinochet au Chili, les Videla en Argentine ou les Stroessner au Paraguay n’auraient pas été possibles. Mais les luttes de libération sous différentes formes, la lutte de guérilla, ou dans les organisations de masse, etc.. ont fait que progressivement les dirigeants ont pris conscience des intérêts de leurs pays respectifs. Lula da Silva doit beaucoup au Forum Social Mondial de Porto Alegre. Bien sûr, il y a aussi les luttes intérieures et le rôle du Parti des Travailleurs (PT) mais Lula doit beaucoup à cette dynamique altermondialiste. On peut également citer le cas de Rafael Correa et, bien sûr, celui de Hugo Chavez. Nos deux continents ont beaucoup de choses en commun, mais cela ne se traduit pas par le niveau requis d’échanges entre les intellectuels d’Afrique et d’Amérique latine. C’est une honte, parce que quand je lis Sabato, Garcia Marquez ou Juan Rulfo, pour moi ce sont des écrivains africains, leur univers ne diffère en rien du mien.

LMA : Par ailleurs, dans votre livre « L’Afrique au-delà du miroir » (2009), vous expliquez qu’après votre séjour au Rwanda, vous avez décidé d’écrire dans votre langue maternelle. Quelles autres raisons vous ont-elles amené à prendre cette décision ?

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BBD : La carrière de l’écrivain est très complexe. Elle semble très calme, homogène, ordonnée alors qu’en fait elle est très chaotique. J’ai commencé à écrire dans mon adolescence, vers les 15 ans, parce que je lisais beaucoup Victor Hugo, Molière, etc.. On m’a dit : « Petit, c’est très bien écrit, il faut continuer ! » Je me sentais fier de ces compliments. J’ai commencé à écrire en français sans me rendre compte que la possibilité d’écrire dans une langue étrangère avait des conséquences idéologiques majeures. Les mots de l’autre véhiculaient sa culture et, même en si on s’en éloignait, sa pensée et son œuvre littéraire. La conscience restait confuse sur ce thème. Et quand un Sénégalais qui a toujours vécu dans son pays comme moi, a recours au français, il est privé de la musique intérieure de sa langue, de ses vibrations. J’ai réalisé que mes romans en français ne sont pas liés à ma vie ni aux diverses réalités du Sénégal. Les mots sont froids… ils ne peuvent apporter au récit la décharge électrique dont il a besoin et qui ne se trouve que dans notre langue. Tout cela est devenu clair pour moi à l’âge adulte. Il y a aussi des raisons politiques pour passer du français au wolof, évidemment. La France fut complice du génocide, a participé à l’assassinat d’un million de Rwandais pour défendre sa langue. En voyant tout cela, je me suis dit finalement, qu’en tant que sénégalais, j’utilisais une langue qui puait le sang et qui pourrait coûter un jour ou l’autre la vie à des centaines de milliers de Sénégalais. Donc, sans cesser de l’utiliser, j’ai pris mes distances avec le français.

Je dois ajouter que j’ai toujours été un disciple de Cheikh Anta Diop, le grand penseur africain qui a combattu toute sa vie pour la promotion de nos langues. Et puis, pourquoi écrire des romans que les gens vont lire en France ou en Belgique et jamais dans votre pays ? Dans mes romans, je mentionne que l’Afrique va mal. C’est vrai. Mais à qui dois-je le dire ? Aux étrangers ou aux Africains qui sont ceux qui doivent changer la situation ? Les Occidentaux aiment entendre des intellectuels africains dire que l’Afrique va mal. Cela justifie leurs interventions dans nos affaires. Si l’intervention française au Mali a été reçue avec tant d’enthousiasme c’est parce que tout le monde est convaincu que les Africains sont incapables de prendre leur destin en main, et que même dans les guerres, les européens doivent venir se battre à leur place. Nous, écrivains de la langue française – moi y compris, en partie – avons renvoyé au monde l’image d’une Afrique corrompue et immature. Disons que ce soit vrai … eh bien, écrivons-le dans une langue que les Africains peuvent comprendre pour qu’ils puissent changer de cap. En fin de compte, la question essentielle est : pour qui écrire ? Le français n’est compris que par cinq pour cent des Sénégalais … la réponse n’est-elle pas évidente ?

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Source (espagnol) : http://circulodepoesia.com/nueva/2013/03/entrevista-con-boubcar-boris-diop-africa-literatura-y-politica/

Traduction : Thierry Deronne

Notes :

  1. Hugo Chavez, « Lettre à l’Afrique », 21 février 2013, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/02/24/lettre-dhugo-chavez-a-lafrique-21-fevrier-2013-formons-un-seul-peuple-un-seul-continent-nous-ne-pouvons-rien-attendre-sinon-de-nous-memes/
  2. Voir http://www.zulma.fr/livre-murambi-le-livre-des-ossements-572001.html
  3. Aimé Césaire : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au VietNam une tête coupée et un oeil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées. de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. […]« 
  4. Aminata Traoré, « Hugo Chavez était un résistant », « Jeune Afrique », 7 mars 2013, http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20130307083907/

Articles liés :

  1. « Le jour où le Burkina Faso fabriqua son drapeau bolivarien »https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/20/video-esp-fr-le-jour-ou-le-burkina-faso-fabriqua-son-drapeau-bolivarien-el-dia-que-burkina-faso-tejio-su-bandera-bolivariana/
  2. « Pourquoi l’Afrique doit impérativement s’inspirer de Hugo Chavez »https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/23/pourquoi-lafrique-doit-imperativement-sinspirer-dhugo-chavez-libre-opinion/
  3. « Afrique, mère patiente de la révolution bolivarienne », https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/26/afrique-mere-patiente-de-la-revolution-bolivarienne/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/31/boubacar-boris-diop-il-est-temps-pour-nous-intellectuels-damerique-latine-dasie-dafrique-de-montrer-que-nous-vivons-dans-un-monde-dapparences/

Fernando Morais : « Tous sont Chavez même sans Chavez »

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Fernando Morais

Alors que le gouvernement vénézuélien commence à concrétiser le programme sorti vainqueur des urnes en octobre 2012 et qu’un Chavez convalescent (sa santé s’améliore de jour en jour) prend les décisions principales et prépare son retour de Cuba, la presse européenne croit encore à un « après-Chavez », une manière de refuser la décision des électeurs.

Nous publions le billet de Fernando Morais, un des plus grands écrivains brésiliens, paru le 26 janvier dans le journal Brésil 24/7.

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Il y a quelques jours, des centaines de milliers de Vénézuéliens ont occupé le centre de Caracas pour «entrer en fonction» à la place du président Hugo Chávez, absent du pays pour un traitement médical. La foule bigarrée et bruyante qui entourait le Palais de Miraflores ne portait pas de fusils AK47 ni de cocktails Molotov mais une arme d’une puissance de feu bien plus redoutable : la Constitution nationale.

Poitrines ceintes d’écharpes présidentielles de tissu ou de papier, faites à la main, sans slogans sanglants mais avec un seul cri : «Nous sommes tous Chavez, nous sommes tous Chavez. »

Tourné en dérision par la presse de droite comme « scène de réalisme magique », l’épisode était chargé de symbolisme et de signification. Si Chavez est un dictateur et si l’économie du Venezuela est à l’article de la mort – ce que martèlent quotidiennement neuf sur dix médias au Brésil – pourquoi diable est-il si populaire ?

Les étiquettes incohérentes de «populisme» et de «caudillisme» sont de moins en moins efficaces pour expliquer pourquoi Chavez et son gouvernement se sont soumis à 16 processus d’évaluation – élections ou référendums, avec une seule défaite. La dernière victoire s’est produite en décembre, lorsque Chavez était déjà à Cuba : les chavistes ont remporté 20 des 23 postes de gouverneurs d’Etats du Venezuela.

Quiconque souhaite visiter le pays et voir les choses comme elles sont, sans idées préconçues ni stéréotypes, aura l’occasion de voir ce que les journaux ne montrent pas. Tout citoyen moyen brésilien, à jeun d’informations indépendantes sur le Venezuela, va être surpris.

En 14 ans de chavisme, le taux d’analphabétisme a été réduit à zéro. Au cours des deux dernières années, la « Gran Misión Vivienda » a construit 350.000 logements, dont la moitié avec les efforts conjoints des communautés organisées.

Le nombre de médecins pour 10.000 habitants est passé de 18 à 58. Rien que le système de santé publique emploie 100.000 médecins, dont environ 30.000 sont Cubains vivant depuis cinq ans dans les quartiers pauvres qui entourent Caracas, offrant des soins gratuits en permanence à des milliers de personnes. Le taux de mortalité infantile est passé de 25 à 13 décès pour mille naissances et 96% de la population a accès à l’eau potable.

Couronnant ces politiques sociales mises en œuvre sous la direction de Chávez, les chiffres révélés par l’étude récente étude de la CEPAL (Commission économique de l’ONU pour l’Amérique latine et les Caraïbes) : sur 18 pays d’Amérique latine, le Venezuela apparaît comme ayant le taux le plus bas d’inégalité sociale.

Ce qui laisse l’opposition sans voix et sans munitions, c’est que cette marche pacifique vers le socialisme est dirigée depuis 14 ans par un catholique pratiquant, suivant un processus sui generis, sans pelotons d’éxécution, où les institutions fonctionnent, sans prisonniers politiques et où la presse jouit d’une liberté d’expression absolue.

J’exagère ? Qui en doute peut visiter les sites http://www.eluniversal.com et http://www.el-nacional.com pour voir comment les deux plus grands journaux d’opposition du pays traitent Chavez et son gouvernement tous les jours, sans exception.

L’idée que la révolution bolivarienne ne survivra pas à Hugo Chavez n’exprime que le désir des auteurs du coup d’État de 2002, l’élite nostalgique de l’ancien Venezuela. Celle pour qui les benéfices du pétrole servaient à gonfler des comptes en Suisse et à Miami, au lieu de financer des projets sociaux comme c’est le cas aujourd’hui.

Comme des millions d’autres admirateurs du processus vénézuélien, j’espère qu’Hugo Chavez gagnera la bataille contre le cancer et reviendra bien vite aux commandes. Je sais que, comme tous les autres êtres humains, le président est mortel. Je sais aussi, néanmoins, que la révolution bolivarienne qu’il a conçue et menée, continuera. Qui vivra verra.

Traduction du portugais : Thierry Deronne

Nouvelle manifestation, le 23 janvier, á Caracas, en présence notamment du vice-président Nicolas Maduro. Comme celle du 10 janvier, elle a regroupé près d’un million de personnes, et a été comme d’habitude invisibilisée par les médias occidentaux.

Source : http://www.brasil247.com/pt/247/mundo/91767/Todos-s%C3%A3o-Ch%C3%A1vez-mesmo-sem-Ch%C3%A1vez.htm

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/01/28/fernando-moraes-tous-sont-chavez-meme-sans-chavez/

Manuel Vadell : « Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, dans la voix des citoyens »

Ce fut au milieu des années 90, à Caracas, dans un sous-sol bourré de livres de Droit et de politique, que je croisai pour la premiere fois l’éditeur Manuel Vadell. Le Mouvement Bolivarien 200 (1) créé par Hugo Chavez y tenait des réunions secrètes pour fortifier le bras civil de l’union civico-militaire. C’est depuis ce dépôt, où je l’interviewe aujourd’hui (17 décembre 2012) qu’il pratique depuis trente ans la balistique idéologique. On lui doit notamment la rencontre d’Hugo Chavez avec un des derniers grands philosophes marxistes – le hongrois Iztvan Meszáros – grâce à la publication d’ouvrages tels que « Au-delà du Capital » ou « le défi et le poids du temps historique ». Quand Vadell envoie ses « torpedos » dédicacés au Palais de Miraflores, ils sont parfois assortis de listes avec recommandations pratiques au sujet de l’appétit immodéré de certains fonctionnaires pour le Trésor public.

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Manuel Vadell, le 17 décembre 2012, à Caracas.

Thierry Deronne – A quel moment avez-vous décidé d’entrer en politique ?

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Affiche du collectif Trinchera Creativa sur les violations des droits de l’homme avant l’époque de Chavez. Légende : « 1989-1993. Adecos (= sociaux-démocrates) experts en lancements – CHUTE LIBRE. »

Manuel Vadell – En 1953. J’avais 17 ans, j’appartenais à la jeunesse d’un parti qui avait beaucoup promis au pays dans sa première étape populaire, au sortir de la dictature: « Acción Democrática » (parti social-démocrate, NdT). Nos courants internes, à la gauche de AD, étaient emmenés par ce grand dirigeant que fut Domingo Alberto Rangel. Puis nous avons fondé le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR). Ce fut le début d’un long travail qui a coûté beaucoup de martyrs au pays, non seulement sous la dictature de Pérez Jimenez mais par la suite sous la dictature des partis social-démocrate (AD) et démocrate-chrétien (COPEI). Il est frappant de voir que cette période civile fut beaucoup plus meurtrière que la dictature militaire. Tant de gens sacrifiés de manière absurde. En les assassinant, en les torturant, en les lançant depuis des avions. La lutte a continué : nous avons organisé tout le mouvement étudiant, celui de l’Université de Carabobo dans mon cas. J’ai subi 17 emprisonnements. Mes séjours en prison étaient brefs : j’étais président de la Fédération des Centres Universitaires et les rues se remplissaient pour exiger ma libération. Je dois dire avec fierté que j’ai inauguré la prison de Tocuyito ! (rire) M’y ont suivi 700 autres, venus de tous les coins du pays. Au milieu de tout cela, en plein appauvrissement généralisé du pays, Hugo Chavez tente une insurrection. Nous avions déjà des contacts avec lui. Lorsqu’il fut fait prisonnier après ce fameux 4 février 1992, les contacts se sont poursuivis à travers mes visites répétées à sa prison en compagnie du Dr. Giordani (actuel Ministre de la Planification NdT) ou de Domingo Alberto Rangel. Ici même, dans cette cave de la maison d’édition, nous nous sommes réunis après la libération de Chavez – Nicolás Maduro était parfois présent – pour structurer le MBR-200 civico-militaire, qui jusque là était une formation purement militaire. Chavez me nomma au sein de la direction avec – cela paraît incroyable – la responsabilité de la « sécurité et discipline ». C’est ainsi que nous nous sommes rapprochés.

Par la suite nous avons dû créer une organisation pour participer aux élections : le « Mouvement Cinquième République » (1998-2007). Malheureusement un personnage qui s’est révélé très nuisible par la suite, et que Chavez considérait à l’époque comme un père a pris un certain ascendant sur cette organisation (Luis Miquelena, NdT). Pour ma part, du fait que j’étais connu dans l’État de Carabobo, étant né a Puerto Cabello, ayant milité dans son mouvement étudiant, Chavez m’a proposé de m’y lancer comme candidat gouverneur, et j’ai gagné l’élection. Miquilena intervint pour faire annuler ma proclamation bien qu’ elle fût signée par le Conseil Électoral de Carabobo.

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La campagne victorieuse de Vadell au poste de gouverneur de Carabobo, sous les couleurs de Chavez (1998)

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De toutes manières, honnêtement,  ces votes n’étaient pas les miens, c’étaient les votes du Président qui avait d’autres stratégies: deux mois plus tard, en décembre 1998, venaient les élections présidentielles et sa décision de convoquer une assemblée constituante. Chavez remporta le scrutin et pour ma part je fus élu comme député à l’assemblée constituante, et chargé de la commission de l’espace géographique : 900.000 kilomètres carrés de territoire mais aussi 600.000 kilomètres carrés d’un espace maritime avec plus de 300 îles et des frontières avec d’autres États ! Qu’on pense par exemple à la Isla de las Aves, une île si petite qu’elle peut disparaitre, que nos forces navales surveillent aujourd’hui. Ce thème n’est pas négligeable, il suffit de voir l’actuel conflit maritime entre le Nicaragua et la Colombie. Nous savons que nos fonds marins contiennent de grandes quantités de gaz et d’hydrocarbures.

T.D. – De quand date votre action littéraire ?

M.V. – De 1973. Nous avons fondé une maison d’édition à Valencia : « Vadell hermanos » (« Vadell Frères »). Au même titre que la petite maison d’éditions du camarade Fuentes surnommé Ho-Chi Minh, nous étions les « torpedos » de la gauche. Nos livres visaient à former idéologiquement les révolutionnaires au moment où nous sortions de la défaite politique, militaire, de notre guérrilla. Prendre le maquis fut une décision, à notre avis, précipitée. Lors d’une visite à Cuba de Domingo Alberto Rangel, secrétaire général del MIR, accompagné du camarade Simon Saez Mérida, ils en ont parlé au Che. Il s’est exclamé : « Une guérilla au Venezuela ? Quelle folie ! La plupart des paysans qui pourraient vous appuyer sont partis habiter dans les villes, ils sont fascinés à l’idée de voter. C’est dans ces conditions que vous voulez monter une guérilla ?» Ce fut exactement ce qui s’est passé : la guérrilla a manqué de l’appui de nos paysans qui croyaient dans la démocratie, dans cette fausse démocratie et dans le pouvoir du vote, et elle fut défaite.

Nous, pendant ce temps, nous travaillions à partir de la maison d’édition en effectuant des tirs importants contre le régime comme « Los peces gordos » (« les gros poissons ») d’un auteur qui nous a trahis par la suite, « El desastre »  de Pedro Duno, Juan Pablo Pérez Alfonzo et Domingo Alberto Rangel, « la invasión de Mr. Ford » ou « la pipa rota » (« la pipe cassée ») de Rangel, des titres cubains également, bref une série de livres qui cherchaient à aiguiser la participation juvénile au débat  idéologique, et la compréhension de la situation nationale. Une publication qui a causé une grande fureur à l’époque fut « La misère au Venezuela » de Michel Chossudovsky (1977).

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T.D. – Vous évoquez Domingo Alberto Rangel qui n’a jamais ménagé ses critiques vis-à-vis du processus bolivarien. Que pouvons-nous retenir aujourd’hui de sa pensée ?

M.V. – Tout. Tous ses apports sont nécessaires au processus en cours. En premier lieu, l’éthique. Nous vivons un processus qui manque encore d’éthique, de morale révolutionnaire. Il y a des personnalités qui se font passer pour révolutionnaires et qui arrivent, malheureusement, au pouvoir. Cela n’a rien de socialiste. Le rectifier est une des tâches urgentes pour les forces progressistes et réellement révolutionnaires. Il existe des risques de déviation, liés au désir chrématistique, dans beaucoup de ministères. Ce qui implique aussi de secouer notre parti.

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Domingo Alberto Rangel (1923-2012)

T.D. – Que pensez-vous de l’affirmation récente de Jesse Chacón pour qui « la grande fragilité du PSUV est de ne s’activer que dans les conjonctures électorales, sans être vraiment au contact des problèmes quotidiens de la population, et que les gens votent pour lui parce que c’ est « le parti de Chavez » ?

M.V. – Je partage totalement ces idées. Nous l’avons dit durant les derniers mois, dans toutes les activités que nous avons menées dans le pays. Les statuts du parti ne fonctionnent pas bien, il faut les refonder. C’est pourquoi je dis souvent que le véritable parti de Chavez, ce sont les forces armées nationales. Dans le parti actuel, le débat est inhibé par la peur de déclencher des batailles internes entre dirigeants. Une des solutions serait de convoquer une nouvelle assemblée nationale constituante. La constitution que nous avons élaborée en 2000 reste hantée par certaines fantômes…

T.D. – Dans quel sens ?

M.V. – Nous proclamons le socialisme mais ce texte crée des obstacles à son développement, nous ne pouvons plus en tirer grand-chose…

T.D. – Par exemple ?

M.V. – Le cas de la commune. La constitution ne permet pas d’en donner une définition efficace. Nous avons besoin d’une constitution idéologiquement plus cohérente avec le processus actuel. On me dira que c’est une constitution jeune, qu’elle n’a que douze ans. Oui, mais précisément au bout de douze ans nous avons besoin d’une nouvelle efficacité dans le chemin ouvert par Chavez vers le socialisme. C’est un thème qui devrait être débattu au sein du parti.

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Dès 2001, Vadell alertait Chavez à propos des « bandits et commerçants » infiltrés dans le Mouvement Quinta República (première plate-forme électorale bolivarienne créée en 1998, dissoute en 2007)

T.D. – Pour revenir un temps à l’époque du MBR 200, quelle leçon peut-on en tirer, sachant que Nicolás pourrait être le nouveau candidat à la présidence ?

M.V. – Nicolas s’est toujours identifié à sa classe d’origine, la classe des travailleurs. Mais au cas où Chavez devait se retirer dans ces régions du Llano qu’il aime tant comme Elorza, et que Nicolas devait assumer la tâche de mener le processus à bon port idéologique, il faudrait qu’une commission du parti l’appuie en évaluant certains actes commis par des responsables au sein des ministères, qui ont acquis des propriétés dans divers endroits du pays. Il y a des pas positifs dans ce sens comme les déclarations de biens à l’entrée et sortie de fonction mais qui enquête sur la véracité des déclarations ? C’est une tâche parfaite pour notre parti au cas où notre « Contraloría de la República » ne le fait pas. Un parti qui veut être révolutionnaire doit créer en premier lieu une commission de contrôle, un tribunal disciplinaire sérieux, capable d’examiner les dossiers de tous les fonctionnaires publics. Ici la droite ne nous fait pas autant de mal que l’immoralité de certains de nos fonctionnaires qui bien sûr , n’ont aucun intérêt à voir s’instaurer un socialisme et ne veulent pas d’un parti qui les contrôle. L’éthique socialiste qui est un des points du plan stratégique de gouvernement me parait fondamentale pour réaliser notre projet idéologique.

T.D. – Parallèlement à votre combat littéraire, une autre de vos activités permanentes est la formation socio-politique, en particulier au sein du mouvements de travailleurs, quel bilan en tirez-vous ?

M.V. – Pendant une longue période notre gouvernement a tourné le dos à la classe travailleuse, en particulier dans le secteur du fer, du pétrole, et dans d’autres secteurs liés au public. Nous ne marchons pas encore au rythme d’une classe qui doit assumer le rôle central dans une marche vers le socialisme. Dans l’hypothèse d’une présidence de  Nicolás Maduro, mon espoir est qu’il mette l’accent sur cet aspect. En même temps les travailleurs doivent maintenir leur indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’appuient pas, mais sans soumission, en gardant leur identité de classe hégémonique. Parce qu’il y aura encore certaines décisions gouvernementales que les travailleurs devront affronter si elles sont influencées par des facteurs moins révolutionnaires. Si on castre la classe, il ne pourra y avoir d’avancée du pouvoir populaire.

T.D. – Quels autres obstacles y-a-t-il à cette émancipation ?

M.V. – Rappelle-toi que nous avons affaire à un processus nouveau, ce n’est qu’aujourd’hui que nous commençons à en parler. En douze ans nous ne pouvions pas espérer davantage que ce que nous avons conquis. Sur un plan économique et public, si les contrats collectifs sont faits au détriment de la classe des travailleurs, l’avancée ne peut se faire. Je crois cependant, après la nouvelle loi sur le travail, que le gouvernement va changer sa vision au sujet du monde des travailleurs. N’oublie pas que notre classe ouvrière provient de quarante ans de tromperies, qu’elle est encore en phase de développement idéologique. Il y a beaucoup de manières de le faire. Par exemple le théâtre, on peut former les travailleurs à travers le divertissement. Il y avait un théâtre des travailleurs sour le dictateur Pérez Jimenez !.. (rires) un théâtre où des travailleurs jouaient pour leurs camarades ! Aujourd’hui il y a le développement de la culture qui consiste par exemple à enseigner comment écouter et interpréter la musique populaire. Il est temps que les syndicats organisent la sortie de cette culture consumériste et aveugle qui ne tourne qu’autour du salaire. Il faut élever les niveaux de lutte, de la conscience du fait de travailler pour un pays, ne pas se cantonner aux revendications économiques comme c’est encore, souvent, le cas aujourd’hui.

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« Conseils d’usine et Contrôle ouvrier de la production », brochure didactique éditée par Areópagos, collectif itinérant de formation socio-politique auquel participe Manuel Vadell.

T.D. – Qu’est-ce qu’être vénézuélien et bolivarien, aujourd’hui ?

M.V. – Du point de vue des médias extérieurs, cela signifie être affilié à une idéologie dictatoriale (rires)

T.D. – Et de votre point de vue ?

M.V. – La première chose à souligner c’est qu’à travers le bolivarianisme nous sommes devenus le pays le plus libre du monde. Nous avons des raisons suffisantes pour l’expliquer. Non seulement les quinze élections qu ont eu lieu depuis l’arrivée de Chavez au pouvoir, mais aussi des faits aussi simples que pendant que les européens doivent se battre pour manger, ici tous mangent, reçoivent des maisons alors que là-bas on les expulse. On pourrait multiplier les exemples. Les médias ont dressé autour de nous un rideau qui empêche de communiquer notre réalité.

T.D. – En tant qu’éditeur, comment voyez-vous le processus ?

M.V. – Chavez est le premier président dont l’objectif déclaré a été de donner au peuple vénézuélien le goût de lire. Ses programmes de télévision ont été fondamentaux pour transmettre au peuple l’émotion de la lecture. La seule erreur, je le dis sur la base de quarante ans de travail, est d’offrir les livres. Le livre doit avoir un prix modique, le gouvernement peut s’en charger. Cinq bolivars, c’est le prix d’un petit café. Livre offert, livre gaspillé en général. Par contre beaucoup le liront s’il l’achètent. En dehors du livre la Révolution doit créer des médias pour élever le niveau de connaissances des classes populaires. Pour un travailleur lire un livre de deux ou trois cents pages peut être fatigant. Mais il peut s’informer sur tout ce qui se passe par la poésie, les télénovélas, le théâtre… J’aimerais que se développe un mouvement théâtral national, semblable à notre grand mouvement symphonique national, un grand mouvement dans les quartiers. Nous avons de grands metteurs en scène et toute l’infrastructure nécessaire. Un coin de rue peut devenir une scène de théâtre, un enseignement pour les jeunes, qui contribue au développement du socialisme.

T.D. – Le général Omar Torrijos disait que la principale qualité du dirigeant est de savoir écouter le peuple.

M.V. – Il avait parfaitement raison. Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, dans la voix des citoyens qu’il veut diriger. Ce sont eux, sans que le veuille le dirigeant, qui vont tracer la route. Dans le fond, c’est la qualité que possède Chavez. Le drame est que certains, parmi ceux qui l’entourent, freinent le développement de l’action populaire, parfois par pure ignorance de comment conduire les masses. Nous devons, avec beaucoup d’habileté, transformer une admiration presque religieuse en militance active, d’où l’importance de la formation populaire. Plutôt que de dire : « j’admire Chavez parce qu’il est le coeur du peuple », l’admirer parce qu’il conduit une action progressiste vers l’égalité par le socialisme.

Photos: T.D.

Note.

(1) Mouvement ainsi nommé en référence aux 200 ans écoulés depuis la geste bolivarienne.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/22/manuel-vadell-le-meilleur-livre-dun-dirigeant-est-dans-les-yeux-dans-la-voix-des-citoyens/

Tout ce que vous vouliez savoir sur le Venezuela, par Luis Britto García

Luis Britto García

Qu’est-ce qui est le plus intéressant, les conférences ou les questions qu’on vous pose ensuite ? Je mentionne quelques unes de celles qu’on m’a faites durant un récent voyage à travers l’Europe, avec leurs réponses.

Partout on m’interroge :

– Et la santé du président ?

– Je le vois en pleine possession de ses facultés physiques et mentales.

Quand on me questionne sur le système électoral vénézuélien, je lis la déclaration de l’ex-président Carter qui affirme que c’est un des plus parfaits du monde alors que celui des États-Unis est un des moins parfaits de la planète.

A Francfort, capitale financière de l’Europe, je parcours des rues où se succèdent des commerces en faillite. Dans la Maison Syndicale DGB Haus un syndicaliste interroge :

– Le Venezuela a-t-il fait quelque chose pour briser sa dépendance des hydrocarbures ?

– Il a achevé une campagne pour substituer les ampoules photovoltaïques par des fluorescentes. Nous avons deux barrages hydro-électriques gigantesques, ceux du Guri et de Caroachi, et depuis 2002 nous construisons le Manuel Piar, qui nous permettra d’économiser quelques 25 millions de barils de pétrole par an. Comme dans le reste du monde nous entamons à peine la conversion aux énergies renouvelables, mais nous avons bien commencé.

A l’aéroport de Stockholm un portrait mural glorifie Ingmar Bergman, que les autorités suédoises ont poursuivi, humilié publiquement, raillé pour une insignifiante dette fiscale. Lors du IIème Séminaire Nordique sur « Les Médias et l’Amérique Latine » à l’ABF-Huset, on me questionne sur les mesures pour freiner l’agression des monopoles médiatiques contre les démocraties.

– Législation pour obliger à informer de manière véridique, impartiale et opportune, limiter la transmission de publicité, éviter l’incitation au racisme et établir la responsabilité des communicateurs. Médias alternatifs, de service public ou communautaires, pour équilibrer l’écrasante domination numérique des médias privés. Éducation du public pour enseigner à déchiffrer les codes médiatiques et à détecter ses mensonges.

Au Centrum fur Marxistica Samballstudien un provocateur à l’accent antillais me demande si je suis d’accord avec l’implantation d’un modèle de type cubain à Stockholm.

– Je suis d’accord avec l’existence d’un système de type cubain à Cuba.

Á Belgrade je parcours des avenues oú des édifices publics restent encore à l’état d’amas calcinés de ferrailles et de gravats, jusqu’à l’Académie Megatrends, où un étudiant se plaint :

– On nous fait payer des taux d’inscription très élevés.

– Au Venezuela bien plus que les 80% des étudiants suivent les cours dans des instituts publics gratuits à tous les niveaux, sauf pour quelques masters. Nous consacrons beaucoup plus que les 6% du Produit Interne Brut à l’Éducation; entre 2009 et 2011 l’investissement éducatif a augmenté jusqu’à 1800 %. Dans la dernière décennie le gouvernement a créé 20 centres d’éducation universitaire, quatre instituts universitaires de technologie, 6 universités polytechniques et 10 nouvelles universités; le taux d’inscription en éducation supérieure a été doublé : de 894.418 étudiants en 2000 à 2.109.331 en 2009. Aujourd’hui 9.329.703 personnes étudient: soit un vénézuélien sur trois.

A Belgrade on m’interroge  :

– Certains mouvements de droite qui ont opéré en Serbie exportent-ils leurs tactiques au Venezuela ?

– Notre droite importe autant son idéologie que ses symboles. Certains étudiants riches ont utilisé des déguisements de mains blanches, porté des tee-shirts où est imprimé le poing d’OTPOR, baissé leur pantalon pour montrer le postérieur. Mais l’habit ne fait pas le gouvernant.

Lors du Forum organisé par notre Mission à La Haye, un diplomate interroge :

– L’opposition reçoit-elle des financements externes ?

– La chercheuse Eva Golinger a démontré que des fonds de l’USAID, du National Endowment for Democracy (NED) et d’ONGs étrangères alimentent l’opposition. Wikileaks a publié l’information de réunions d’opposants qui ont demandé de l’argent à l’ambassade des États-Unis, et comme on ne leur a pas répondu immédiatement, ont refait la demande en anglais.

Quelqu’un se dit préoccupé par le retrait du Venezuela de la Commission et de la Cour Inter-Américaine des Droits de l’Homme de l’Organisation des États Américains.

– L’OEA a légitimé toutes les interventions armées des États-Unis contre l’Amérique Latine et les Caraïbes; sa Commission des Droits de l’Homme a reconnu de facto la dictature surgie du coup d’État de 2002 au Venezuela et n’a pris aucune mesure en faveur du président légitime qu’on venait d’enlever. Ni les États-Unis ni le Canada ne se sont jamais soumis à ces organismes. Nous n’avons pas à nous soumettre non plus, surtout lorsqu’ils tentent de supplanter nos tribunaux et de dicter des sentences dans des affaires qui touchent à l’ordre constitutionnel interne.

Je passe un long moment à convaincre une journaliste que non, le Conseil d’État ne décidera pas de la succession présidentielle, l’ordre de succession est prévu dans la Constitution Bolivarienne, qui a été approuvée par une écrasante majorité de la population.

À Hambourg, qui fut durant un siècle la destination de nos exportations de café et de  cacao, je passe des heures enivrantes dans le Musée Naval à photographier des modèles de caravelles, de navires de ligne, de cuirassés : toutes les flottes avec lesquelles l’Europe s’est lancée à l’assaut du monde. Au Spanisches Kulturinstitut Cervantes une dame s’inquiète pour l’insécurité.

– Jusqu’en 2008 l’Institut National de Statistiques enregistrait mille homicides par an. L’année antérieure l’INE a réalisé une enquête sur la perception citoyenne de l’insécurité auprès de 5000 personnes. Celles-ci considèrent qu’au Venezuela il y a environ 19.000 homicides annuels. Mais une opinion n’est pas un homicide. Au contraire, le total des délits est passé de 155.080 en 2009, à 143.774 en 2010 et à 129.210 en 2012. Tous les délinquants actuels se sont formés quand l’opposition gouvernait. A cette époque on pouvait envoyer un citoyen aux travaux forcés pendant des années sur la base d’un simple mémorandum l’accusant de n’avoir pas de métier ou de profession connue. De même on arrêtait illégalement des quartiers complets pour ne les libérer que par caprice. Les taux les plus élevés de délinquance s’observent dans des états où gouverne l’opposition : Zulia, Táchira, Carabobo, Miranda. Le processus bolivarien a créé une Police Nationale, une Université Expérimentale de la Sécurité et un Ministère des Affaires Pénitenciaires.

Un ouvrier évoque le chômage généralisé, le manque de logements et le non-respect des droits du travailleur en Europe, qui se manifeste notamment par la sous-traitance du travail.

– Au Venezuela est en marche un plan ambitieux de construction de deux millions de logements pour les travailleurs. En 2011 les pluies ont laissé cent mille compatriotes sans foyer : on les a logés dans des ministères, dans des édifices publics, et même dans des hôtels de luxe pendant qu’on leur trouvait un toit. Au milieu des années quatre-vingt-dix, un accord entre le patronat, les dirigeants syndicaux et le gouvernement a privé les travailleurs de leurs droits sociaux, que la nouvelle Loi du Travail leur a rendus. Cette norme interdit aussi catégoriquement la sous-traitance, c’est-a-dire l’embauche de travailleurs via des entités fictives pour mieux leur refuser le paiement de leurs droits. Le taux de chômage au Venezuela est de 6%, par contraste avec le taux de 25% en Espagne.

A l’Université Friedrich Schiller de Iéna un étudiant me pose la question :

– Les latino-américains sentent-ils vraiment le besoin de s’unir ?

– L’Allemagne fut jusqu’au XIXème siècle une diversité de principats antagoniques. Les allemands ont-ils senti le besoin de s’unir en une seule nation ? L’Allemagne fut jusqu’à la fin du XXème siècle deux Allemagne. Serait-ce que les allemands ont senti la nécessité de s’unifier ? Pourquoi pas les latino-américains?

Combien d’autres choses ne m’a-t-on demandées partout ? A propos des répercussions de la décision électorale au Venezuela sur le processus d’intégration latino-américaine, qui seraient significatives. Sur le socialisme du XXIème siècle. Sur l’achat d’armements, explicable alors que les États-Unis a augmenté à 47 le nombre de ses bases dans la région et qu’un pays voisin possède un demi-million d’hommes dans son budget militaire. Et sur un supposé massacre d’indigènes par des mineurs illégaux, qui parcourt les médias du monde entier bien qu’aucune preuve ne soit avancée nulle part de ce qu’il se soit produit, ni que soit apporté le moindre démenti à la suite du manque de preuves. Ou sur les ressemblances et les différences entre les mouvements sociaux du Venezuela et d’Amérique Latine et ceux d’Europe. Nous aussi les latino-américains avons posé beaucoup de questions avant de comprendre que nous seuls pouvions donner nos propres réponses.

Un saut jusqu’à Weimar, oú j’évite la maison du courtisan Goethe et j’entreprends une longue marche jusqu’aux archives de Nietzsche le récalcitrant. Son masque mortuaire de marbre me demande si le Règne de la Liberté ne serait pas l’étape nécessaire à la transmutation de toutes les valeurs.

Dans le crépuscule glacé de Francfort, parmi les édifices qui ressemblent à des flacons de parfum, les grues achèvent le gratte-ciel de la Banque Européenne tandis que l’Euro s’effondre. Une dame me demande s’il est vrai que les bolivariens préparent une loi pour interdire la minijupe.

– oui, mais seulement pour les dames assez naïves pour le croire.

Luis Britto García  (Caracas, 9 octobre 1940) est un écrivain vénézuélien. Professeur universitaire, essayiste, dramaturge, scénariste, dessinateur et explorateur sous-marin. Parmi une soixantaine de titres, on lui doit  “Rajatabla” (Prix « Casa de las Américas » 1970) et “Abrapalabra” (Prix « Casa de las Américas » 1969).

Source : http://www.cubadebate.cu/especiales/2012/10/04/todo-lo-que-queria-saber-sobre-venezuela/

Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/05/tout-ce-que-vous-vouliez-savoir-sur-le-venezuela-par-luis-britto-garcia/

Le Venezuela est devenu le troisième pays d’Amérique Latine pour le nombre de lecteurs de livres, par Jesse Chacón (GIS XXI)

On vient d’apprendre par une étude menée sur la base d’un échantillon de 8.652 personnes de plus de 13 ans un peu partout dans le pays, que 50,2% des vénézuélien(ne)s lisent des livres et que 82,2% lisent l’une ou l’autre publication – revues, textes scolaires, journaux, pages d’internet ou documents digitaux.

Ces résultats placent le Venezuela au-dessus du Brésil, de la Colombie, du Pérou et du Mexique, et traduisent une augmentation de 4% par rapport à  2006 et ses 46% de lecteurs .

Selon cette étude du comportement des lecteurs, de l’accès au livre et à la lecture développée par le Centre National du Livre à travers l’Équipe de Conseil Goya (formée par des statisticiens et des psychologues), le Venezuela devient le troisième pays qui lit le plus de livres en Amérique Latine.

Si l’on compare ces chiffres avec les données du Centre Régional pour le Soutien du Livre en Amérique Latine et Caraïbe  (CERLAC), le Venezuela passe devant des pays dotés d’une forte industrie éditoriale, où le pourcentage de lecteurs se trouve en dessous du nôtre :  le Brésil avec 46%, la Colombie avec 45%, le Pérou avec 35% et le Mexique avec 20%. Occupent les première et deuxième places en Amérique Latine l’Argentine (55%) et le Chili (51%). Pour le monde ibéro-américain, l’Espagne est en tête avec 61%.

Graphique: croissance du nombre de Libraires du Sud au Venezuela (2000-2008). Ces librairies généralistes offrent à bas prix des titres en tout genre et pour tous les âges, l’accent étant mis sur la littérature nationale et latinoa-américaine. Site : http://libreriasdelsur.gob.ve/nuevositio/

L’étude du comportement du lecteur réalisé par le CENAL (Centre National du Livre) apporte des conclusions intéressantes dans le contexte de transformation culturelle que vit la société vénézuélienne :

– Les femmes lisent plus que les hommes. Elles représentent 55,6% de la population lectrice, pour 44,4% de lecteurs masculins.

– Les jeunes forment le peloton de tête avec 21%, suivis par le groupe des personnes de 45 à 59 ans (20,3%).

– Les couches sociales les plus pauvres sont celles qui concentrent le plus haut pourcentage de lecteurs. Sur le tableau mesurant les strates sociales de haut en bas (1 pour la plus haute et 5 pour la plus basse), la strate numéro 4 réunit 38% des lecteurs.

– 18,2% des personnes interrogées disent avoir reçu des livres offerts par l’État.

– 81,3% des bénéficiaires de ces dons de livres gratuits par l’État disent les avoir lus.

– 71,2 % considèrent que l’État remplit sa fonction de promouvoir l’habitude de lire.

– 32,3% des personnes interrogées ont répondu qu’elles lisaient plus qu’il y a trois ans.

– Lire occupe le quart du temps libre.

– Les personnes interrogées expliquent que lire n’est pas un geste utilitaire, mais un plaisir.

On sait que l’usage du livre et de l’écriture font partie des formes par lesquelles les sociétés établissent les cartes du savoir, du pouvoir et de la reproduction symbolique et culturelle. Dans notre société vénézuélienne, le livre est devenu un objet culturel dominant pour faire circuler le savoir et la connaissance, alors qu’il était utilisé auparavant comme dispositif de discrimination et d’exclusion.

Le livre et la lecture durant le cycle du pouvoir « puntofijiste » (1) représentait un signe de pouvoir des élites , un dispositif auquel n’accédaient que les élites.  On ne peut sous-estimer l’impact sur les logiques de connaissance et de reproduction culturelle qu’a eu le fait que notre population connaisse la télévision avant le livre. Pas plus qu’on ne peut ignorer le projet social de la bourgeoisie vénézuélienne et les taux élevés d’analphabétisme qui existaient dans notre société.

La révolution bolivarienne est arrivée pour redistribuer les lieux de pouvoir, pour garantir le pouvoir du peuple. Un lieu fondamental du pouvoir populaire est la connaissance. C’est pourquoi la révolution instaure un processus de bataille culturelle dans laquelle l’alphabétisation s’accompagne d’un processus croissant de scolarisation, tout en créant parallèlement les structures nécessaires pour garantir à la population l’accès au livre comme dispositif culturel et pour qu’il puisse jouer son rôle transformateur.

La création et le renforcement d’instruments stratégiques comme les maisons d’édition et la fondation de l’Imprimerie Nationale de la Culture, ont été accompagnés d’un vigoureux processus de création de canaux de distribution et de liens directs avec les populations : c’est dans cette direction que se sont renforcés les processus de promotion de la lecture, des Fêtes du Livre et des Librairies du Sud.

Les Librairies du Sud ont cherché à dépasser le rôle de simples espaces de vente de livres pour devenir des centres culturels destinés à démocratiser l’accès au livre. La révolution bolivarienne a triplé le nombre de ces Librairies en portant leur nombre de 16 en l’an 2000 à 51 en 2008.

Quelque chose de fondamental a changé au Venezuela dans la façon de comprendre la culture. Aujourd’hui nous sommes loin de penser la culture comme le bon plaisir des élites ou sous la pure acception des Beaux Arts. Nous voyons à présent la culture comme l’ensemble de toutes les expressions matérielles et symboliques de la personnalité et de la conscience du peuple en révolution et comme un projet nouveau d’identité nationale multiculturelle.

Aujourd’hui notre population élève son capital culturel et symbolique, en pariant sur la construction de l' »homme nouveau » comme levier de la réalisation d’une nouvelle société socialiste.

(1) NDT : le « puntofijisme » est un pacte signé en 1958 à Punto Fijo entre deux partis dominants (social-chrétien et social-démocrate) pour occuper en alternance le gouvernement et l´État sans en modifier les structures.

Jesse Chacón

Directeur de la Fondation GIS XXI

www.gisxxi.org

Source (en espagnol:) http://www.gisxxi.org/articulos/venezuela-tercer-pais-de-america-latina-con-mas-lectores-de-libros-jesse-chacon-gisxxi/

Traduction : Thierry Deronne, pour www.venezuelainfos.wordpress.com