Le Venezuela sans la télévision

par Marco Teruggi

Jour 1 : pays en mouvement

Caracas 6 heures du matin, recommence la ville du travail. L’agenda du jour indique des violences à hauteur de l’autoroute Francisco Fajardo, une nouvelle confrontation médiatique et armée, un possible épicentre de terreur dans un point de l’intérieur du pays – on parle de Barinas- qui laissera un mort ou plus, et de nouvelles pressions internationales. Comme s’il s’agissait d’un ordre dans le siège, un quotidien de l’impact assimilé par la force par la majorité.

A cette heure tout est calme, en particulier dans l’Ouest de Caracas où vit la majorité de la population. Personne ne dirait que nous sommes en guerre – sommes-nous en guerre ? On ne le dirait pas non plus lorsque nous partons en direction de l’état de Guarico, point-charnière du pays par sa situation stratégique d’état limitrophe avec huit autres états. Le plan pour ces jours-ci est de parcourir, écouter, raconter le pays en mouvement, comprendre ce qui se passe hors du champ des caméras. Autant celles de la droite que du gouvernement. Qui raconte ce qui se passe dans les profondeurs du pays ? Presque personne, comme on nous le dira lors de ce parcours.

Le chemin ? Le pays. D’abord un arrêt faute de nourriture: plusieurs mois sans que parvienne les produits au Comité Local d’Approvisionnement et de Production (CLAP). Ensuite une manifestation de la droite à la hauteur de El Sombrero, la localité où on parlait du Picure, chef d’une bande criminelle structurée selon la logique paramilitaire, abattu l’an dernier lors d’une opération policière. Les opposants ne coupent pas la route, ils agitent leurs panneaux, soufflent dans des vuvuzelas. Casquettes tricolores, chemises blanches. Ils sont la surface de la bataille, la part la plus authentique peut-être de l’opposition.

Tout aux alentours est immense : plaine, herbages, oiseaux, vaches. L’amour de Simón Díaz.

Ce sont des heures de plaine pour parvenir à la Valle de La Pascua, zone d’élevage et d’agriculture, jusqu’à une entreprise privée de traitement de farine de mais précuite, la « Doña Goya ». Elle est une des bénéficiaires des accords que l’État a signés pour fournir matière première et machines. La capacité est d’empaqueter 100 tonnes par jour. 70% sont destinés aux Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production : c’est la contrepartie de l’accord. Il s’agit de stimuler un secteur d’entrepreneurs qui produisent pour le marché national, hors de la logique spéculative qui consiste à demander à l’État des dollars subventionnés pour importer des biens surfacturés et les revendre en s’alignant sur la valeur du dollar parallèle/illégal…

Peut-on encore créer une bourgeoise nationale en Amérique Latine ?

Nous parcourons les lieux, nous conversons avec les dirigeants de l’entreprise pour comprendre la logique de ceux qui cherchent à émerger dans un marché écrasé par une seule entreprise : la Polar contrôle 56 % du marché de farine de maïs. Ils ne s’identifient avec aucun courant politique, mais seulement avec leur commerce, et ils ont besoin de l’État. En cas de victoire de la droite, disent-ils en raisonnant avec pragmatisme, le pays irait mieux.

Là-bas les boucliers, les gaz lacrymogènes, les destructions de Barinas qui ont lieu au même moment, semblent un peu lointains. Combien de pays existent-ils en même temps ? Dans la Valle de la Pascua, l’offensive de la droite ne s’est pas encore mise en route. Fera-t-elle partie d’une prochaine phase du plan ? Nous repartons à l’aube vers l’État d’Apure. La vendeuse d’empanadas et de café ou nous déjeunions nous raconte qu’elle achète sa farine dans sa communauté à prix de marché noir, c’est à dire trois fois plus cher.

Combien de temps faut-il pour connaître la carte de la vérité des choses ?

Jour 2 : les distances de la plaine

Nous ne comprenons pas les distances de cette grande Plaine (« le Llano »), nous qui venons de la ville serrée, toujours pris dans ce bus, ce métro, cette moto-taxi, rapide qui n’en finit pas d’arriver. Ici le temps se défait de tant d’horizon vert et d’heures qui passent. Nous voyageons de jour, depuis les premières heures de ce pays qui commence avant le soleil. Par les nuits les routes sont dangereuses : manque d’éclairage, de panneaux de signalisation, animaux-surprises traversant sur la route, vaches, sangliers « chiguïres », ours mangeurs de fourmis, caïmans, – et vols à main armée.

Nous nous arrêtons pour interviewer une dame qui vend la chair de caïman séchée au soleil, du piranha moulu pour soigner tout type de douleur, des épices très piquantes de fourmis à gros derrière, prépare le casabe (1), résiste à la chaleur qui écrase. Littéralement écrase. Les points de vente sont alignés au bord de la route. Tous vendent la même chose. Plus loin, derrière, et de chaque côté, continue l’immensité. Il ne manque pas de nourriture produite ici. Manque l’autre, celle du Comité Local d’Approvisionnement et de Production. Tandis que nous interviewons, on entend entre cris et rires:

Dis qu’on ne trouve pas de riz, ni de pâtes, ni de sucre !

Le plan était d’arriver au Hato (grand domaine destiné à l’élevage) El Cedral en début d’après-midi. Nous arrivons à 21 heures. 53 mille hectares achetés en 2008 par l’État qui à présent possède 90% des terres. Les 10% restants appartiennent à l’ancien propriétaire. Contredisant le mythe de l’improductivité des entreprise d’État, celle-ci fonctionne. Le tourisme se maintient encore, mais affecté par la violence et l’insécurité, a baissé. Le Hato, rebaptisé Unité de Production Socialiste Agroécologique El Cedral, dispose de 14 mille têtes de bétail – vaches et buffles. Il est un des maillons de l’Entreprise Socialiste d’Élevage Bravos de Apure – elle aussi d’État -, qui regroupe 9 de ces hatos avec un total de 40 mille têtes. Un de ces grands domaines – El Frío – fut récupéré après des années de mauvaise gestion. Il est vrai que souvent les espaces sous administration directe de l’État n’ont pas donné de résultats. Par manque de suivi, par la corruption, l’impunité, l’inexpérience, la nomination à leur tête de personnes non formées, par la fermeture des directions à la participation des travailleurs, et l’éternelle confiance dans la rente pétrolière.

Mais certains fonctionnent comme El Cedral. Ce sont les cas modèles. Ici se développe la politique du point et du cercle : on réalise un travail social dans les communautés qui l’environnent -14 plus 13 territoires indigènes – et on s’appuie sur les petits producteurs avec des crédits pour les animaux sans spéculation bancaire. L’entreprise est partie de quelque chose de plus que le bénéfice propre, d’un projet défini de manière intégrale. Quant aux ventes elles se font à un prix moindre que celui du marché, avec priorité pour les réseaux de l’État – écoles, grandes ou petites surfaces du réseau public alimentaire (PDVALs, Mercals).

La propriété d’État, la privée, et la sociale/communale sont les trois formes de propriété au Venezuela. Dans cette époque d’ouverture – dramatique – constituante, plusieurs proposent que la troisième forme soit incorporée dans le texte de la nouvelle Constitution.

Nous réalisons les entretiens, nous parcourons, nous filmons. Les maisons sont regroupées en régime de fruits dans l’immensité. Dans toutes les directions il y a une immensité que nous ne saurions pas comment traverser. On nous monte dans une embarcation qui va remonter le fleuve Matiyure. A quelques mètres passent des cerfs, des petits sangliers chigüires, des caïmans, des hérons blancs d’un mètre et demi qui s’arrachent dans un vol lent et lourd.

Nous en restons bouche bée.

Jour 3: brigades populaires à la frontière.

Nous sommes en zone frontalière. La Colombie n’est pas de l’autre côté du fleuve, elle est ici, déjà. Dans la musique, les accents, l’économie, la population. L’essence, par contre, est de l’autre côté. Une partie au moins en tout cas. La contrebande des biens subventionnés par le socialisme bolivarien et revendus aux prix du marché colombien n’est pas nouvelle, elle a lieu depuis de nombreuses années dans la zone – et parfois dans les deux sens, selon le type de change. Le changement est venu avec la guerre économique qui lui a fait prendre des proportions jusque là inconnues, se transformant en pénurie. Et la frontière, selon les habitants, même lorsqu’elle a été officiellement fermée, est toujours restée ouverte partiellement, avec son ordre et avec ses prix.

Il faut faire près de six heures de file pour remplir les réservoirs d’essence. Nous en profitons pour suivre une mobilisation de la droite qui passe à un pâté d’un rassemblement chaviste. Pas de tirs, ni de lynchages, ni de pierres. La violence de la droite – je parle de sa base sociale et non de ses groupes de choc dans la rue et de ses paramilitaires – est avant tout classiste. C’est pour cela que dans ce village du « Llano », personne n’incinère un chaviste vivant ou quelqu’un qui serait simplement suspect de l’être. Cela ne se passe pas dans les quartiers populaires. (2)

D’Elorza à Guasdualito il reste trois heures – cela paraît déjà peu. Il pleut et l’immensité prend des tons gris qui l’étirent un peu plus. Ce pays pèse des tonnes de beauté.

La menace aussi : à Guasdualito est entré un groupe de 20 paramilitaires depuis la Colombie. 20 hommes qui ont pour plan de former 20 cellules. Ils ont dû y recourir parce que malgré les tentatives ils n’ont pas réussi à déclencher dans cette municipalité. Pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’agit comme pour tout Apure, d’une zone profondément chaviste.

Il serait nécessaire pour comprendre cette dimension, de saisir l’impact qu’a eu Hugo Chavez dans ces villages oubliés, relégués, tombés de la carte historique, politique, culturelle du Venezuela. Ensuite, parce que le niveau d’organisation est très élevé, tant communard – tout le municipe Páez est couvert de communes – qu’en ce qui concerne les groupes de défense civile. Dans cette zone, où les mouvements populaires affrontent la contrebande et le paramilitarisme depuis des années, ont surgi des équipes de défense populaire Hugo Chávez avec un objectif clair : défendre le territoire, les infrastructures, prévenir les attaques de la droite. Pour cela il n’est pas de meilleure arme que la participation et les informations que peuvent apporter les citoyens. Et ce ne sont pas de simples citoyens, ils ont vécu un processus de transformation de 18 ans.

La chaleur à Guasdualito est plus forte que toutes les autres chaleurs. Le village est calme. Le dernier épisode de violence remonte à décembre dernier, pendant la crise des billets de 100 bolivars, quand furent incendiés la Banque du Venezuela et les billets de 100 lancés en l’air, brûlés et distribués par sacs. Le lendemain on apprenait qu’ils resteraient en circulation et garderaient leur valeur pour un mois de plus. Ces jours-là on remarqua que ceux qui menaient les destructions avaient été en majorité ramenés d’états voisins. Dans ces petits espaces tout le monde se connaît.

Le climat est donc de calme et d’attente. On sait ce qui peut se passer. Les mesures de protection sont prises. Des assemblées ont lieu. Dans les communes on parle de l’Assemblée Nationale Constituante, de comment organiser des réunions avec toute la communauté, dialoguer, écouter l’autre, cet autre qui peut être fatigué, déçu, pris dans l’urgence de la recherche d’aliments, de prix relativement justes. Nous assistons aux réunions : dans la politique communarde est condensé le meilleur du chavisme.

Comment raconter tant de choses ? Comment raconter le Venezuela : une révolution et sa contre-révolution ?

Je lance une mangue dans les feuillages pour qu’en tombent d’autres de l’arbre. Des perroquets guacamayas s’envolent.

Les vaches observent. Un compagnon filme l’après-midi dans son heure la plus longue.

Nous savons ce que ferait la droite si elle reprenait les rênes du pouvoir politique.

Jour 4 : scènes de guerre.

Nous arrivons à Socopó, un des points névralgiques dans cette étape de la guerre. Il s’agit d’une municipalité de droite, avec une forte dose de narcotrafic, de paramilitarisme et de gros éleveurs. Cela donne un bloc compact, auquel se joignent une partie des commerçants. Ils ont des conditions pour disputer le territoire. Et Socopó possède surtout une position stratégique : elle est sur la route qui unit San Cristóbal – arrière-garde du paramilitarisme – à la ville de Barinas, et possède un pont qui en cas de coupure empêche tout transit. Fermer Socopó, c’est fermer une des voies principales vers Caracas. Et c’est du Táchira que sortent de grandes quantités de légumes vers Caracas. Supprimer les aliments : une tactique principale dans cette guerre.

La situation à l’arrivée est tendue. On sait qu’un vendeur de jus, d’arepas (3), un homme assis sur le banc public, toute personne peut être un informateur de la structure paramilitaire. Ici a eu lieu une bataille frontale – les 19 et 20 avril et les 22, 23 et 24 mai – cinq jours de terreur au dire des voisins. Nuits de pillages et de destructions dans un village dont l’éclairage avait été coupé. Le commissariat de police fut attaqué pendant quatre heures avec des armes à feu, pris sous le feu d’un franc-tireur blessant six policiers – l’objectif était de les tuer – laissant l’édifice incendié et détruit par un bulldozer. Ne restent que des ruines.

A Socopó, comme à Guasdualito, le chavisme de base s’est organisé et à créé le Front de Défense Intégrale Hugo Chávez. L’initiative a surgi pour deux raisons principales. La première, celle de se protéger : les menaces envers les dirigeants ont commencé le 20 avril, avec des motos parcourant les rues avec une liste de chavistes à tuer. La deuxième, le besoin de mettre en mouvement un niveau d’organisation majeur, capable de prévenir les actions de la droite. Et si c’est la fonction des corps de sécurité de l’État, il est aussi vrai que le chavisme, en tant que trame organisée dans les territoires, lieux de travail, possède une capacité d’intelligence populaire et de lecture directe du terrain.

C’est la guerre. Avec ses batailles, ses balles, ses sièges, ses tactiques, ses ponts, ses compagnons menacés.

Il n’y a pas de doute à ce sujet quand on débarque à Socopó et qu’on comprend ce qui s’est passé ici – ce qui se passera.

– Une télévision du gouvernement est venue ici ? ai-je demandé.

– Personne, c’est comme si on nous avait oubliés, me répond une compagne.

Socopó est une répétition de la phase deux de l’insurrection paramilitaire. Elle en contient tous les éléments. On est dans une trêve, on sait que cela continuera. C’est une partie de la tactique déployée par la droite qui déplace les affrontements sur le territoire, comme un coup d’échecs qui a des points clefs à frapper. Elle est passée par plus de dix villes.

Toutes les variables sont à leur tension maximale. La droite cherche à ce que l’une d’elles explose et précipite la corrélation de forces en sa faveur. Une des tâches est de comprendre cette réalité, d’informer, de construire des clefs pour l’analyse, d’agir et d’écouter, simplement, comme disait Rodolfo Walsh quand il affirmait qu’écrire c’est écouter. C’est le pourquoi de notre itinéraire de Valle de la Pascua, à Guasdualito et à Socopó, là l’écoute des gens, de la militance, du temps profond et silencieux qui n’est pas transmis par les médias, du retour à Caracas et de ces textes. La réalité est dans le 2.0 et dans les territoires. C’est là que se trouve un pays en mouvement, une des sources majeures d’information, les meilleures synthèses communardes, populaires, chavistes.

Ce pays a les portes ouvertes.

Il demande qu’on le raconte.

M. T.

Notes :

(1) grande galette très plate de manioc, tradition indigène.

(2) https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/24/la-rage-raciste-de-lextreme-droite-venezuelienne

(3) galettes de maïs, aliment quotidien au Venezuela.

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/06/04/cronicas-llaneras-historias-silenciadas/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2FZ

Venezuela: tout comprendre sur l’inflation et les pénuries

Dans deux récents articles nous avons étudié comment « Le Monde » d’avril et mai 2017 a fait passer une insurrection de l’extrême droite au Venezuela pour une « révolte populaire » et imputé à ce qu’il appelle un « régime » les assassinats commis par la droite (1). Ce média use de ce procédé depuis le début des tentatives de déstabilisation en 2013. Le mensonge corollaire, tout aussi gros, que propage « Le Monde » à l’unisson de la Sainte Alliance médiatique, c’est la « crise-humanitaire-comme-faillite-de-la révolution-bolivarienne ».

La méthode est simple : faire passer les effets pour les causes. Les images de files d’attente interminables, de rayons vides dans les supermarchés, de manque de médicaments, d’inflation galopante, de marché noir endémique… qui servent à la droite locale et internationale de justification à une intervention extérieure ne sont pas, en effet, la « faillite d’un modèle socialiste » mais la conséquence d’une guerre ouverte du secteur privé – 80 % de l’économie – contre la révolution bolivarienne. Une déstabilisation sociale, économique et politique savamment orchestrée que le Chili de Salvador Allende a subie en 1973, et face à laquelle le Président Nicolas Maduro a décrété l’état d’urgence économique en mai 2016, comme le prévoit la Constitution.

A rebours de l’effet-pour-la-cause et des « décryptages » superficiels repris en boucle par les médias occidentaux, nous proposons une synthèse de l’analyse détaillée sur les causes des difficultés économiques et sociales auxquelles le Venezuela Bolivarien est confronté depuis 2003, réalisée par Pasqualina Curcio Curcio, professeure de sciences économiques à l’Université Simon Bolivar, et publiée dans un document intitulé « Pénuries et inflation au Venezuela » (20/12/2015). Précisons que depuis cette publication, la tendance est à l’amélioration progressive de l’approvisionnement, bien que les prix des denrées restent élevés. Cette hausse constante des prix par le secteur privé est contrée de diverses manières par le gouvernement : par la hausse à répétition du salaire minimum légal, un effort de productivité nationale dans l’agriculture et la distribution massive d’aliments hautement subventionnés aux secteurs populaires à travers le réseau national des CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production).

L’économiste Pascualina Curcio Curcio

LES PENURIES AU VENEZUELA : MYTHES ET REALITE

Pasqualina Curcio Curcio

Pour le dire simplement, la théorie économique admet qu’une pénurie survient lorsque l’offre se contracte et n’arrive plus à faire face à la demande ou bien lorsque la demande augmente mais l’offre n’arrive pas à suivre ou pire encore lorsqu’on observe simultanément une contraction de l’offre et une augmentation de la demande.

Une contraction de l’offre au Venezuela ?

En théorie, une contraction de l’offre peut s’expliquer tant par une baisse de la production nationale que par une baisse des importations des biens que l’économie nationale n’est pas en mesure de produire ; les deux facteurs peuvent là encore se combiner. Les pénuries recensées au Venezuela peuvent-elles s’expliquer par ces facteurs ?

Entre 2003 et 2013, le pays connaît une période de croissance économique et de baisse du taux de chômage (passant de 18% à 8%).

On ne peut en outre établir aucun lien de corrélation entre l’évolution du PIB et le niveau de pénuries puisqu’à titre d’exemple, on observe une forte hausse des pénuries sur la période 2006-2007 bien que la production augmentait sur cette même période et, au contraire, on note une diminution des pénuries entre 2008 et 2011 alors même que la production chutait (période de récession mondiale). Les pénuries étant principalement alimentaires, on ne peut cependant établir aucun lien empirique entre Produit Intérieur Brut Agricole et le niveau de pénurie puisque le PIBA est soit à la hausse soit stable sur la période observée.

A ce stade, on peut donc dire que ce n’est pas une chute de la production vénézuélienne qui explique les pénuries qui affligent le peuple et l’économie du Venezuela. Les causes de ces pénuries seraient donc peut-être à chercher du côté des importations… Le Venezuela n’ayant pas encore atteint l’autosuffisance dans de nombreux domaines, il importe un grand nombre de biens et services. Mais là encore, l’indice des importations exprimé en dollars US est en forte augmentation entre 2003 et 2013 et aucun lien de corrélation ne peut être établi avec le niveau de pénurie. Par exemple, entre 2006 et 2007, on observe une hausse de 25% de l’indice de pénurie concomitante avec une hausse de 39% des importations ! Entre 2008 et 2009, une forte chute des importations coïncide en revanche avec une baisse des pénuries…

Concernant les produits alimentaires importés, on obtient un résultat surprenant d’un point de vue théorique : on enregistre au même moment une augmentation des pénuries et une augmentation des importations de produits alimentaires (exprimés en dollars US) et lorsque les importations baissent, les pénuries baissent ! Les pénuries des produits tant alimentaires que non-alimentaires ne sont donc pas non plus liées à une baisse des importations !

Étant données ses caractéristiques de pays mono-exportateur de pétrole, l’octroi de devises étrangères de la part de l’État au secteur privé importateur est une nécessité.

Une partie de l’opposition vénézuélienne reproche au gouvernement vénézuélien de ne pas mettre à disposition assez de devises étrangères aux entreprises privées importatrices. Or, entre 2003 et 2013, c’est une augmentation de plus de 440% du nombre de devises étrangères mises à disposition par l’État.

Sur l’ensemble de la période étudiée (2003-2013) et en dépit de la forte diminution entre 2009 et 2010 (récession mondiale), la mise à disposition de devises étrangères au secteur privé n’a jamais été inférieure à son niveau de 2004. Il est important de le relever puisque 2004 correspond à l’année où l’on enregistre le niveau de pénurie le plus bas sur l’ensemble de la période 2003-2013 !

Les pénuries n’ont donc pas grand-chose à voir non plus avec une mise à disposition insuffisante de devises étrangères au secteur privé importateur de la part de l’État.

A ce stade, voici ce que l’on observe :

– Les niveaux de production mesurés par le PIB et le PIBA, ont augmenté en moyenne de 75% et 25% respectivement entre 2003 et 2013 ;

– Le total des importations exprimées en dollars US et, plus spécifiquement, les importations de denrées alimentaires ont augmenté en moyenne d’un peu moins de 390% et d’un peu plus de 570% respectivement entre 2003 et 2013 ;

– Le nombre de devises étrangères attribuées au secteur privé importateur a augmenté en moyenne d’un peu plus de 440% entre 2003 et 2013 ;

– L’indice de pénurie, quant à lui, a pourtant augmenté en moyenne de 38% sur la même période.

Ce n’est donc pas du côté de la contraction de l’offre que l’on peut expliquer les problèmes de pénurie auxquels le monde du travail vénézuélien est confronté.

Une explosion de la demande que l’offre n’arrive pas à juguler ?

L’autre piste à étudier est donc l’hypothèse d’une explosion de la demande que l’offre ne serait pas en mesure de satisfaire. Il faudrait, pour confirmer cette hypothèse, vérifier une hausse de la consommation finale des ménages et de l’État plus forte que la hausse de la production et des importations. Nous observons bien une hausse de la consommation tant intermédiaire que finale entre 2003 et 2013 mais le taux de croissance moyen de l’indice de consommation reste toujours inférieur au taux de croissance moyen de la production et des importations.

Mais même lors du pic de pénurie en 2006, la production et les importations augmentent plus vite que la consommation. Les pénuries ne trouvent manifestement pas leurs origines ici non plus.

A ce stade, il n’est pas possible d’établir de lien entre le niveau de pénurie, le niveau de production et des importations et l’indice de consommation au Venezuela. La question demeure entière : comment se fait-il que les biens produits au Venezuela ou importés ne finissent pas dans les rayons des supermarchés vénézuéliens ? On comprend dès lors que les pénuries qu’endure un grand nombre de Vénézuéliens s’expliquent par d’autres facteurs.

Accaparement, importations fantômes et contrebande : les vraies causes des pénuries

Une analyse plus fine des importations au Venezuela nous montre très nettement une augmentation des importations exprimées en dollars US bien plus forte que l’augmentation des importations exprimées en kilogrammes bruts à partir de 2003. Entre 2003 et 2013, le Venezuela importe moins de biens et services malgré un plus grand nombre de devises étrangères mises à dispositions du secteur privé par l’État pour l’import.

On observe d’ailleurs le même phénomène concernant les seules importations de denrées alimentaires…

Si cet octroi croissant de devises étrangères au secteur privé importateur ne sert donc pas à importer davantage de biens et services et satisfaire la demande, où ces devises s’évaporent-elles ?

Comme on l’a vu, le secteur privé importateur dispose de toujours plus de devises étrangères pour importer et qu’il importe toujours moins de biens et services, il est intéressant de confronter ce phénomène à l’évolution des stocks de numéraire et dépôts à l’étranger du secteur.

On observe bien une augmentation de plus de 230% du stock de numéraire et dépôts détenus à l’étranger par le secteur privé vénézuélien entre 2003 et 2013.

On comprend qu’une part croissante des devises étrangères accordées par l’État pour l’import est en réalité directement placée à l’étranger. On parle notamment d’importations « fantômes ». Fausses factures, transfert d’argent liquide non déclaré aux douanes et autres combines plus ou moins élaborées ne manquent pas. C’est une véritable fuite de capitaux !

Mais le placement à l’étranger d’une partie des devises étrangères destinées à l’import ne peut expliquer pas à lui seul, les pénuries. Certains secteurs privés se livrent en effet à un véritable accaparement, c’est-à-dire qu’ils accumulent et stockent massivement des marchandises de même espèce en vue de provoquer leur raréfaction artificielle.

D’ailleurs, les caractéristiques des biens pour lesquels on recense les principales pénuries ne trompent pas : les pénuries concernent principalement des biens et non des services ; Biens facilement stockables et non périssables : denrées alimentaires (pâtes, lait en poudre, sucres, …), produits d’hygiène personnel, produits d’hygiène, etc ; Biens de première nécessité pour les foyers (de nombreuses pénuries recensées parmi les 20 aliments les plus consommés par le Venezuela) et biens intermédiaires indispensables pour la production de biens et services (pièces de rechange, moteurs de voiture, etc.) ; Biens principalement produits, importés ou distribués par des monopoles et oligopoles privés : farine de maïs, farine de blé, sucre, huile, … Pénuries recensées principalement dans le commerce de détail : un restaurateur se procurera plus facilement de la farine de blé qu’un consommateur final.

Les biens accaparés par ces oligopoles et monopoles privés sont ensuite déversés sur des marchés parallèles : marché noir local et surtout commerce de contrebande à la frontière avec la Colombie.

Les pénuries ne sont donc pas le résultat d’un effondrement de la production nationale et/ou d’une baisse des importations consécutive à une baisse des devises étrangères accordées par l’État

Les causes réelles des pénuries recensées au Venezuela sont donc dans l’ordre :

– Importations « fantômes » : Diminution des importations malgré un octroi croissant de devises étrangères au secteur privé importateur qui place à l’étranger une part des devises attribuées pour l’import

– Accaparement sélectif de biens de première nécessité

Commerce de contrebande

Les acteurs économiques qui se livrent à ce genre de pratiques frauduleuses poursuivent bien entendu des intérêts économiques puisqu’ils réalisent de juteux profits mais l’appât du gain n’est pas la motivation principale : ce sont des intérêts principalement politiques qui sont poursuivis. En effet, force est de constater que les pics de pénuries coïncident avec des événements politiques majeurs tels que des rendez-vous électoraux et des épisodes de forte tension politique : « coup d’état pétrolier » (2003), référendum constitutionnel (2007), campagne et élection présidentielles (2012-2013).

Les biens qui sont l’objet de pénuries ne sont d’ailleurs pas choisis au hasard comme on l’a vu, il s’agit de produits de première nécessité : médicaments, aliments de base, pièces de rechange, produits d’hygiène…

Cette déstabilisation socio-économique qui se traduit par une déstabilisation sociale, vise le monde du travail, cœur de l’électorat chaviste alors que les classes aisées sont épargnées (http://www.telesurtv.net/opinion/Ejecutivo-vasco-muestra-supermercados-de-la-clase-alta-en-Caracas-no-falta-nada-20160529-0004.html). Les manifestations les plus visibles de cette déstabilisation sont bien entendu les files d’attente à l’abord des supermarchés vénézuéliens à l’effet médiatique et psychologique dévastateur ; les images étant abondamment diffusées par les médias et les réseaux sociaux du monde entier.

Toutes les composantes de l’opposition sont d’ailleurs mobilisées puisque les médias d’opposition tant locaux (majoritaires au Venezuela) qu’internationaux participent également à l’opération de déstabilisation en mettant en place de vastes campagnes médiatiques destinées à générer une psychose et une peur de manquer au sein de la population. A l’image de ce qui s’est passé en France lors de la grève des raffineries de pétrole contre la Loi « Travail » (mai 2015), certaines pénuries sont le résultat de pics de demande momentanés consécutifs à la psychose et la peur de manquer générées par les médias.

Au Venezuela, ce sont notamment les couche-culotte et le lait en poudre qui en ont fait les frais. Ces pénuries très ciblées ne sont donc pas le résultat d’une soi-disant « faillite» du modèle économique vénézuélien. Ces pénuries sont l’instrument et le résultat d’opérations savamment orchestrées de déstabilisation économique et sociale motivés par des intérêts essentiellement politiques.

LA MANIPULATION DE LA MONNAIE, LEVIER PRINCIPAL DE LA GUERRE ECONOMIQUE

Dollar parallèle et inflation

Le deuxième problème qui mine l’économie du pays est le taux d’inflation. L’indice des prix à la consommation révèle deux points d’inflexion en 2007 puis en 2012 pendant lesquels l’augmentation de l’indice des prix s’envole (prix de base 1997) :

La théorie économique admet que l’indice des prix dépend du total de la demande : une augmentation de la demande a pour conséquence une inflation des prix. Les monétaristes retiennent, en revanche, que l’inflation dépend de la masse de liquidité monétaire en circulation : une plus grande masse de liquidité monétaire stimulera la demande surtout sur le court terme, ce qui engendrera une hausse des prix.

Cependant, au Venezuela, la fixation des prix n’est pas simplement déterminée par le niveau de la demande et la masse des liquidités en circulation car il existe une variable additionnelle qui rentre en ligne de mire: le taux de change du marché « parallèle » des devises. Pasqualina Curcio-Curcio établit grâce à ses calculs que l’indice des prix est déterminé à hauteur de 70% par le dollar parallèle et par le niveau de la demande à hauteur de 30% seulement.

Le taux de change parallèle sert donc non seulement de base de référence pour la fixation des prix du marché souterrain (ou « noir » si l’on préfère) mais également pour la fixation des prix dans l’économie « réelle » par un effet-en-chaîne : il suffit de quelques secteurs établissent leur prix en fonction du taux de change du dollar parallèle pour que l’ensemble des secteurs suivent le pas.

Ce taux de change parallèle fait office de base de référence pour l’ensemble des agents économiques, y compris les agents économiques qui n’ont pas de pouvoir de marché et qui ne peuvent se constituer en monopole ou oligopole : petites entreprises, petites exploitations agriculteurs, petits commerçants, etc…

Une manipulation délibérée de la monnaie

Pasqualina Curio-Curio démontre que les critères de calcul du taux de change n’obéissent à aucune règle logique connue et que par conséquent, la valeur du dollar parallèle est tout à fait fictive. Le taux de change du dollar parallèle, publié quotidiennement sur internet, est fixé arbitrairement

Cette fixation arbitraire du dollar parallèle correspond donc à une manipulation du taux de change de la monnaie qui constitue le principal levier de la guerre économique livrée au Venezuela. D’abord, l’inflation induite a pour conséquence directe une perte du pouvoir d’achat du monde du travail qui les contraint à une recomposition du panier des dépenses donnant la priorité aux biens de première nécessité, au transport et à la santé. L’effet en chaîne est la baisse de la demande des biens et services de « seconde nécessité », ce qui provoque une baisse de la production et une montée du chômage. Par ailleurs, le marché parallèle du dollar constitue une incitation aux « importations fantômes » avec les conséquences économiques et sociales que l’on sait : des pénuries source douloureuses pour la population. En effet, l’échange de devises sur le marché parallèle est plus rentable que l’importation de biens et services.

Dès lors, un cercle vicieux entre inflation/pénurie /maximisation des profits du secteur importateur s’installe : le financement de la guerre économique revient moins cher aux importateurs et la guerre économique s’avère être pour eux une affaire plus juteuse que d’importer.

Publié le 26 Mai 2017 par Bolivar Infos

Traduction : Françoise Lopez

Notes :

(1) Voir « Comment « Le Monde » invente « la répression » au Venezuela, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/20/comment-le-monde-invente-la-repression-au-venezuela/

et « Le Monde » lâché par la BBC : Stephen Sackur démasque la droite vénézuélienne et ses rêves de coup d’état, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/25/le-monde-lache-par-la-bbc-la-droite-venezuelienne-revele-son-objectif-dun-coup-detat/

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La première boulangerie occupée par le pouvoir populaire à Caracas

Plus le temps passe, plus les citoyens « informés » croient que le Venezuela est un cocktail de chaos humanitaire, de corruption généralisée et de dictature politique. Sans moyens de comprendre que la guerre économique et les pénuries déclenchées par les grands groupes médiatico-économiques visent, depuis la mort d’Hugo Chavez, à rayer de la carte latino-américaine la révolution bolivarienne. Sans savoir que l’image créée a pour but obsessif la préparation psychologique à une intervention que les populations occidentales applaudiront avec la ferveur habituelle. Sans imaginer une seconde que cette démocratie participative génère depuis dix-huit ans des expériences qui nous intéresseraient, nous, citoyens du monde entier, expériences que les médias cachent avec la même intensité… 

 

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Sabotage et vol de la communauté, poils de chats dans les gâteaux, café à base d’eau croupie dans du tartre, sacs de farine subtilisés, insectes grouillant sur les aliments, travailleurs exploités, produits périmés….. voici quelques exemples de ce qu’on a trouvé dans la boulangerie privée Maison Bakery, de l’avenue Baralt dans le centre de Caracas.  Les habitants ont demandé à plusieurs reprises au responsable de ne pas dépasser les prix mais pour toute réponse leur ration quotidienne de pain a diminué et le poids du pain est passé de 180 à 140 gr.

Lenis Coromoto Murillo, connue comme « La Flaca » qui fait le meilleur café du quartier, a travaillé pendant 5 ans dans le local aux rayons café et charcuterie et à l’accueil des clients. «  Quand le  président Chavez, en promulgant la Loi du Travail, a instauré deux jours de repos pour les travailleurs, nous, on a continué à n’avoir qu’une journée, et moi je ne prenais pas ma journée de libre par nécessité,  pour payer ma maison. J’étais payée 22 000 bolivars par semaine, je travaillais de 7h à midi, je sortais un moment voir mes enfants et je devais revenir travailler de 4h à 8h30 ». Ce qui veut dire que Lenis a travaillé 9 heures par jour pendant 5 ans sans que ses droits soient respectés.

Cette boulangerie recevait de la farine subventionnée par le gouvernement… mais 90% étaient destinés à la fabrication du pain et 10% à la fabrication des gâteaux. Ils augmentaient même les prix de la farine et disposaient de plusieurs codes de différentes entreprises pour en recevoir davantage, n’utilisaient que cinq sacs par jour, dont deux étaient destinés au pain.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Premier inventaire citoyen : sacs de farine accaparés

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Eau utilisée pour faire le café

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Boîtes de conserves en vente, périmées.

Face à la “guerre du pain”, l’occupation citoyenne.

Quelques jours avant l’occupation de cette boulangerie, le président Maduro avait annoncé l’ouverture de cent boulangeries populaires sous la responsabilité des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) dans le cadre du Plan Pain pour le Peuple. L’avertissement était clair : toute boulangerie découverte en train de spéculer sur la farine de blé serait prise par l’Etat et passerait sous le contrôle des CLAP.  Et tout le poids de la loi retomberait sur les responsables de la « guerre du pain ».

Paroles prises au sérieux par la population puisque moins d’une semaine plus tard, les CLAP et les conseils communaux “Arturo Michelena”, “Misia Jacinta”, “Cuartel de Miraflores”, “Jardín Miraflores” et “Victoria de Altagracia” du secteur, ainsi que la Maison des Mouvements Culturels « La Minka », les Communautés au Pouvoir, la plateforme nationale Projet Notre Amérique et le Gouvernement de la Capitale  avec l’appui du président Nicolas Maduro ont occupé la boulangerie.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Porte-parole du mouvement culturel « La Minka » : José Enrique Solórzano, dit “Yoda”

« C’est une action directe du peuple pour sauver le peuple. Nous subissons les assauts de la guerre économique et en tant que peuple organisé, nous ne pouvons la surmonter qu’en restant organisés autour du processus révolutionnaire. Nous sommes en train de récupérer ce secteur productif et nous le rendons au peuple » dit José Enrique Solórzano Morales, « Yoda » , membre fondateur de la Minka. Cet espace culturel a organisé en 2015 une Rencontre des Producteurs Libres en rapport avec le Pain ; elle a permis de  mettre en place  des réseaux de boulangeries communautaires qui ont aidé des petits producteurs artisanaux à se développer. « Nous qui sommes une organisation communautaire, en lien avec  les formes organisées du pouvoir populaire, nous occupons cet espace pour que le pain ne soit plus une marchandise mais un aliment accessible et sain pour nos communautés. Nous allons changer les logiques des boulangeries commerciales et nous entrerons dans une dynamique de boulangeries communautaires où il n’y a ni exploité ni exploiteur, où la division du travail n’existe plus, mais où toutes et tous sommes des producteurs  libres et associés et où l’excédent économique  ne tombe pas dans les poches d’une personne, mais sera réinvesti dans le social pour développer les organisations du pouvoir populaire : nous allons faire des travaux sur les terrains de sports, les trottoirs, organiser des activités culturelles,  le Centre de Diagnostique Intégral et renforcer les CLAP du secteur ».

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Nouvelle production, nouveaux prix…

L’étincelle citoyenne qui peut générer de nouvelles occupations de boulangeries

C’est la première boulangerie à Caracas occupée par des organisations culturelles et le peuple organisé, et selon les acteurs du mouvement ce ne sera pas la seule. « Nous allons raviver la flamme. Les boulangeries privées doivent s’adapter ; il doivent savoir qu’ils doivent offrir un service au peuple et non pas une marchandise pour leur profit. S’ils ont cru qu’ils avaient ouvert des boulangeries pour exploiter les employés et faire des bénéfices, ils se sont fait avoir avec la révolution » raconte Yoda pendant qu’à l’extérieur on peint à la bombe le nouveau nom : « Boulangerie communautaire La Minka ».

Ils ne se contenteront de faire du pain traditionnel à la farine de blé, ils vont également travailler avec des farines alternatives et impliquer d’autres producteurs ; en ce qui concerne la division du travail, ils ont déjà une proposition : tous serviront la clientèle, feront du pain, du café, le ménage et se mettront d’accord avec la communauté pour changer les logiques de rapports sociaux. Ils ne veulent pas être boulangers ou « artisans boulangers » mais artisans de la Révolution pour remplir les tâches qui s’imposent : s’il faut faire de la culture, de l’art, de la philosophie, du pain ou des tissus, ils le feront, tout simplement parce que ce  sont des hommes et des femmes complets.

La Minka - Panadería en Caracas tomada por el Poder Popular.

Un plus grand nombre de pains produits…

Pour cette nouvelle étape ils comptent avec plusieurs employés qui ont travaillé il y a plusieurs années dans la boulangerie et qui avaient protesté contre les injustices et l’insalubrité, et ils ont l’intention de se réunir prochainement avec les autres pour parvenir à un accord. « Nous allons respecter leurs droits il ne faut jamais oublier que notre ennemi n’est pas, et ne sera jamais le travailleur, notre problème c’est avec le patron »

La cuisine est en pleine effervescence : les camarades du Centre de Développement Endogène “Maestro Pueblo” sont en train de faire du pain.  Les porte parole de la boulangerie sortent avec un microphone et expliquent que désormais c’est un nouvel espace pour garantir l’accès régulier aux aliments. Les portes s’ouvrent, les habitants entrent, désireux d’acheter les pains qui sortent du four et en quelques minutes ils notent sur le carnet: 376 pains vendus au juste prix. Désormais ces organisations communautaires utiliseront 10 sacs pour la fabrication du pain salé ; et ils sont en mesure de produire 10 000 pains par jour.

Leur certitude : “Si la droite prétend nous arrêter avec sa guerre économique, elle se trompe, elle nous donne de la force et du courage pour continuer à avancer à pas de géants »

Texte: Katherine Castrillo / Contacto: @ktikok

Photographies: Milángela Galea

Source : http://laculturanuestra.com/tomada-primera-panaderia-por-el-poder-popular-en-caracas/

Traduction : Pascale Mantel

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« Les 10 victoires du Président Nicolás Maduro en 2016 », par Ignacio Ramonet

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Début 2016, tout semblait bien complexe pour les autorités de Caracas.  Et cela principalement pour trois raisons : 1) L’opposition néolibérale avait remporté les élections législatives de décembre 2015 et contrôlait désormais l’Assemblée Nationale ; 2) La chute des prix du pétrole, la principale ressource du Venezuela,  avait atteint son plus bas niveau dans les dernières décennies ; 3) Le président des Etat Unis, Barack Obama, avait signé un Ordre exécutif déclarant le Venezuela une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et pour la politique extérieure des Etats-Unis »
C’est-à-dire, dans trois domaines décisifs  – politique, économique et géopolitique – la Révolution bolivarienne semblait à la défensive. Tandis que la contrerévolution, autant intérieure qu’extérieure, pensait avoir enfin le pouvoir à portée de la main.

Le tout dans un contexte de guerre médiatique de longue durée contre Caracas,  commencée avec l’arrivée à la Présidence d’Hugo Chávez en 1999, qui s’est intensifiée en avril 2013 et a atteint des niveaux inouïs de violence depuis l’élection du Président Nicolás Maduro.

Ce climat d’harcèlement médiatique agressif et permanent a produit une désinformation insidieuse sur le Venezuela, semant la confusion même chez de nombreux amis de la Révolution  bolivarienne. En particulier car dans cette ère de la « post-vérité », la pratique du mensonge, de la fraude intellectuelle et de la tromperie manifeste n’est  sanctionnée par aucune conséquence négative, ni sur la crédibilité, ni sur l’image.

Tout vaut, tout sert dans cette « ère du relativisme post-factuel », et même les faits ou les données les plus objectifs ne sont pas pris en considération. Même l’argument – si évident pour le Venezuela – du complot, de la conjuration, de la conspiration, n’est pas accepté.  Le nouveau discours médiatique dominant dénonce et ridiculise d’avance « le prétendu complotisme » comme un argument inacceptable de « récits à l’ancienne »,  non recevable…

Tout, donc, au début de l’année 2016, semblait difficile pour le Président vénézuélien.  A un point tel que le bancal opposant néolibéral  Henry Ramos Allup, enivré pas sa majorité parlementaire, a osé assurer en janvier 2016, dans son premier discours comme Président de l’Assemblée Nationale, que « dans un délai de mois de six mois » il chasserait Nicolás Maduro du pouvoir. En s’inspirant sans doute du coup d’Etat institutionnel contre la Présidente Dilma Rousef, au Brésil, et misant sur la victoire dans un éventuel référendum révocatoire.

Ainsi allaient les choses quand le Président Maduro, dans une séquence magistrale que personne n’a vu venir dans le jeu d’échecs qui se déroulait – et conformément à la Constitution – a surpris tout le monde.  Il a renouvelé, comme il en avait le droit, les membres du Tribunal Suprême de Justice (TSJ), instance supérieure du pouvoir judiciaire, dont la Salle Constitutionnelle a le dernier mot en matière d’interprétation de la Constitution.

L’opposition, imbue de sa superbe, a commis alors deux erreurs majeures :

  1. Elle a décidé d’ignorer les avertissements du TSJ et a admis en séance trois députés de l’état d’Amazonas dont l’élection en décembre 2015 était l’objet de suspension pour irrégularités.  Devant cet affront, le TSJ a évidemment proclamé la non validité des décisions de l’Assemblée Nationale en raison de la présence en séance de trois députés « non élus régulièrement » .  En fait, le TSJ a déclaré l’Assemblée en désobéissance (desacato) et en conséquence, a décidé  que  « toutes ses décisions seraient considérées nulles».  Ainsi, par ses propres erreurs, l’Assemblée non seulement n’a pas réussi à légiférer ni à contrôler le Gouvernement, mais bien au contraire, comme l’ont reconnu des spécialistes renommés en droit constitutionnel, elle s’est annulée elle-même, a dilapidé son pouvoir est s’est auto-dissoute. Cela a été la première grande victoire de Nicolás Maduro en 2016.
  1. Dans son obsession de renverser le Président, l’opposition anti-chaviste a également décidé d’ignorer ce que stipule la loi (article 72 de la Constitution)  sur les étapes indispensables et les exigences juridiques pour la tenue d’un référendum révocatoire en 2016.  L’opposition a également connu un important échec sur ce point.  Et ce fut une autre grande victoire de Nicolás Maduro.

Malgré cela, vers mars-avril 2016, tout est devenu de plus en plus complexe. Car aux offensives habituelles des forces hostiles à la révolution bolivarienne est  venue s’ajouter une sécheresse impressionnante, la deuxième en importance depuis 1950, et une canicule, résultat du  phénomène El Niño. Or au Venezuela 70% de l’énergie provient des centrales hydroélectriques, dont la principale dépend du barrage El Guri.  Et avec l’absence de pluies, les niveaux de ce barrage ont diminué jusqu’à atteindre presque le niveau minimum.

La contre-révolution a tenté de profiter de ces circonstances pour multiplier les sabotages électriques, cherchant à créer un chaos énergétique, la colère sociale et des manifestations.  Le danger a été grand, car au problème électrique s’ajoutait le manque d’eau potable, conséquence de la sécheresse persistante, ….

Mais une fois de plus le Président Maduro a réagi rapidement en prenant des mesures radicales : il a décidé le remplacement de millions d’ampoules à incandescence par des ampoules à faible consommation d’énergie ; il a ordonné le remplacement des vieux climatiseurs par d’autres moins gourmands en énergie ;  il a décrété la demi journée de travail dans l’administration publique et mis en œuvre un plan national spécial de consommation d’électricité et d’eau.

Grâce à ces mesures audacieuses, le Président a réussi à éviter l’effondrement énergétique.  Et obtenu une de ses victoires les plus populaires de l’année 2016.
Un autre des problèmes importants que le Gouvernement a du affronter (peut-être le plus grave) – conséquence en partie de la guerre économique contre la révolution bolivarienne – est l’approvisionnement alimentaire. Il faut rappeler qu’avant 1999, 65% des vénézuéliens vivaient en situation de pauvreté et seulement 35% pouvaient bénéficier d’une bonne qualité de vie. C’est-à-dire, sur 10 vénézuéliens, seulement 3 mangeaient régulièrement de la viande, du poulet, du café, du maïs, du lait, du sucre… Tandis que pendant les 17 dernières années la consommation alimentaire (grâce à l’investissement social massif de la Révolution) a augmenté de 80%.

Ce changement structurel explique par lui-même pourquoi subitement la production nationale d’aliments, bien plus importante qu’on ne le croit, est devenue insuffisante.

Avec l’augmentation massive de la demande, la spéculation a explosé.  Devant une offre structurellement limitée, les prix se sont envolés vertigineusement.  Et le phénomène du marché noir ou « bachaqueo » s’est propagé : acheter les produits subventionnés par le Gouvernement à des prix inférieurs à ceux du marché pour les revendre à des prix supérieurs à ceux du marché. Ou les « exporter » massivement aux pays voisins (Colombie, Brésil) pour les revendre au double ou au triple du prix subventionné.  Ainsi le Venezuela se « vidait » de ses dollars – de moins en moins nombreux en raison de l’effondrement des prix du pétrole – pour nourrir les « vampires » qui dépouillent les plus humbles des produits de base pour s’enrichir de façon spectaculaire.

Une telle immoralité ne pouvait continuer. Une fois de plus, le Président Maduro agit avec fermeté.  D’abord – très important – il a changé la philosophie de l’aide sociale. Et il a rectifié une erreur majeure commise par le Venezuela depuis des décennies.  Il a décidé que l’Etat, au lieu de subventionner les produits, devait subventionner les personnes. Pour que seulement les pauvres, ceux qui en ont réellement besoin, puissent avoir accès aux produits subventionnés par le Gouvernement. Pour tous les autres, les prix des produits sont les prix justes fixés par le marché.  Ce qui évite la spéculation et le bachaqueo.

Et la deuxième mesure décisive: le Président a annoncé que désormais le Gouvernement orienterait  tous ses efforts vers le changement du modèle économique du pays, passant d’un « modèle rentier » à un « modèle productif ».  Et le Président a défini ce qu’il appela les « quinze moteurs » pour dynamiser l’activité économique tant du secteur privé que du secteur publique et de l’économie communale.

Ces deux décisions essentielles ont convergé dans une création originale, imaginée par le Président Maduro: les CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) qui constituent une nouvelle forme d’organisation populaire.  Foyer après foyer, les représentants des communautés organisées remettent des sacs pleins d’aliments à un prix régulé.  Beaucoup de ces aliments viennent d’ailleurs de la nouvelle production nationale.  Les CLAP devraient approvisionner pendant les prochains mois de 2017 environ quatre millions de familles à revenus modestes.  Garantissant ainsi l’alimentation du peuple. Et signant donc une nouvelle grande victoire du Président Maduro.

Une autre victoire non moins importante en cette difficile année 2016 est le taux record des investissements sociaux, qui représentent 71,4% du budget national.  C’est un record mondial.  Aucun autre Etat au monde ne consacre presque les trois quarts de son budget à l’investissement social.

En matière de santé, par exemple, le nombre d’hôpitaux a été multiplié par 3,5 depuis 1999.  Et le montant des investissements dans un nouveau modèle humain de santé publique a été multiplié par dix.

Dans le cadre de la Misión Barrio Adentro, dont l’objectif est l’accès aux soins des malades des zones urbaines les plus modestes du pays, ont eu lieu presque 800 millions de consultations et on a sauvé la vie de presque 1.400.000 personnes.  Les facultés de médecine ont formé 27.000 médecins et 30.000 autres doivent obtenir leur diplôme en 2017.  Huit états du Venezuela sont couverts à 100% par la Mission Barrio Adentro, alors que l’objectif fixé était de six états.

Une autre victoire sociale fondamentale, non mentionnée par les grands média dominants, concerne les retraites.  Avant la révolution, seulement 19% des personnes en âge d’être retraitées recevaient une pension, le reste subsistait souvent dans la misère ou à la charge de leur famille.  En 2016, 90% des personnes en âge d’être retraités reçoivent une pension, et cela même s’ils n’ont pas pu cotiser à la Sécurité Sociale pendant leur vie active.  Un record en Amérique du Sud.

Une autre victoire spectaculaire –   une fois de plus non mentionnée par les média dominants-  est celle de la  Misión Vivienda,  dont le but est de construire des logements sociaux à prix régulé pour les familles les plus modestes.

En 2016, cette Mission a remis 359.000 logements (à titre de comparaison, un pays développé comme la France a construit à peine 109.000 logements sociaux en 2015).  Il faut y ajouter les 335.000 logements rénovés dans le cadre de la belle Misión Barrio Nuevo, Barrio Tricolor.  Mission qui a reçu les éloges du génie de l’architecture Frank Gehry, créateur du  Musée Guggenheim de Bilbao et du Musée Louis Vuitton à Paris, qui a affirmé vouloir y participer.  Nous parlons donc de presque 700.000 logements sociaux en 2016.  Un chiffre sans équivalent dans le monde.

Depuis le début de son mandat, en 2013, le Président Maduro a déjà remis à des familles modestes presque un million et demi de logements.  Un record mondial passé sous silence par des média hostiles à la Révolution bolivarienne.  Et que même ses amis négligent parfois de mentionner.
Pour finir, rappelons quelques unes des victoires éclatantes obtenues dans le domaine géopolitique.  Par exemple, avoir empêché l’Organisation des Etats Américains (OEA), contrôlée par Washington, de condamner le Venezuela, comme le voulait le Secrétaire général de l’Organisation, Luis Almagro, en invoquant la Charte Démocratique contre le Venezuela.

Ou le succès du 27ème Sommet du Mouvement des Pays Non Alignés (MNOAL), qui s’est tenu en septembre 2016 au Centre de Conventiond Hugo Chávez, dans l’île de Margarita, en présence de nombreux Chefs d’Etat et de Gouvernement et de représentants de cent vingt pays qui ont manifesté leur solidarité avec le Venezuela.

Mais la principale victoire du Président Maduro en ce domaine a été la réussite inouïe de l’accord entre les Pays OPEP et NON OPEP pour une réduction concertée des exportations de pétrole, fruits de nombreux voyages du Président en quête de cet objectif.
Cet accord historique, signé en novembre 2016, a immédiatement freiné la chute du prix des hydrocarbures, qui s’effondrait depuis le milieu de l’année 2014, quand le prix dépassait 100 dollars le baril.
Grâce à cette victoire capitale, le prix du pétrole, qui était de 24 dollars en janvier, dépassait  45 dollars fin décembre 2016.

Ainsi, pendant l’année la plus dure et la plus longue, pendant laquelle nombreux ont été ceux qui ont misé sur son échec, le Président Nicolás Maduro, déjouant tous les pièges et toutes les difficultés, a montré sa taille exceptionnelle d’homme d’Etat.  Et de leader indestructible de la Révolution bolivarienne

Ignacio Ramonet

Source: Telesur http://www.telesurtv.net/opinion/Las-10-victorias-del-presidente-Maduro-en-2016-20161231-0028.html

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Le peuple sait toujours pourquoi il chante

golpe-11C’est la fin de la saison des pluies au Venezuela. Il pleut presque tous les jours, en général vers quatre heures de l’après-midi. Il tombe ce qu’on appelle un tonneau, un dense courant d’eau, les trombes rendent sourd, et dans cette chute d’eau il y a un peu d’air, comme la pluie décrite par Vladimir Maïakovski lors de son séjour à Cuba. Chaque fois que cela arrive et que je suis à la maison la chienne devient folle, les chambres, la cuisine et la salle à manger suintent, nous nous répartissons les seaux stratégiquement, et il semble même faire froid. Je profite de ces après-midis pour écrire un peu et m’interroger : que dire que je n’ai pas dit encore ? Comment aborder sous un angle nouveau une réalité aussi complexe que le processus vénézuélien ? Il est indomptable, personne ne sait la vérité de la révolution. C’est pour cela qu’on écrit autant.

Aujourd’hui est une de ces après-midis. Je suis encore á Caracas, avec la sensation qui reste du coup d’État démonté. Il n’y a plus de soubresauts politiques – le peu qui reste ressemble plus à un aboiement lointain, pathétique – c’est depuis l’économie que la bataille a repris. Du lieu exact où nous sommes faibles, structurellement faibles, d’où on voit les coutures du chavisme – on voit même les os. Là où il y a moins d’épique, mais des négociations à huis-clos, des clauses en petits caractères. Il faut tailler si fin le crayon que l’économie s’éloigne des maisons communes pour devenir le monopole des experts, une régression dans ce processus. Il faut s’asseoir pour lire, chercher les pages de moindre rhétorique politique et de plus de donnés économiques, comprendre ce qui se passe dans le domaine de la production, de l’importation, des finances, des surprix, des maisons de change, etc. Le Che demanda à être Ministre de l’Economie et de l’Industrie à Cuba, me rappela un jour Vicente Zito Lema, en parlant du Venezuela et de l’importance de l’économie dans tout processus de transformation. La relation entre infrastructure et superstructure n’est pas linéaire mais les retards peuvent coûter cher.

C’est une évidence, à ce stade du déploiement de la contre-révolution, que le volet le plus efficace et le plus criminel de son plan a été l’attaque économique. De même que depuis la direction on n’a pas pu apporter de réponse, au-delà de parades tactiques – importantes comme toute parade, mais insuffisantes. Cette sphère a pénétré les autres : la psychologique, la morale, la politique, l’idéologique, répandant un poison qui sape l’accumulation de forces chavistes à la base. L’attaque a visé à désarticuler le lien entre la direction et le chavisme de la rue, à susciter une destruction prolongée qui ouvre un abîme entre la réalité matérielle et la conscience populaire. Ils ont réussi en partie. Cette partie qu’ils ont démontée, cependant, ne suffit pas : il existe 35% de chavisme dur dans le pays, qui ne cède pas sous la marée des coups. Le politique est fort : il a résisté aux effondrements matériels.

Il n’y a pas de majorité comme à d’autres époques. La retrouver est un des défis principaux qui passe par la politique de la communication et centralement par l’économie – il n’y aura pas de mot qui prenne l’envol s’il ne reste proche de la réalité matérielle. Le quotidien doit cesser d’être incertitude, une impuissance face aux chiffres de prix et de dollars qui font de tout calcul futur un exercice de violence. La droite a développé une grande adresse dans cet exercice, elle nous place sur son terrain, et nous y sommes perdants. Elle l’a prouvé une fois le Coup d’État dégonflé : un dialogue se noue pour éteindre l’imminente confrontation, mais le bal de la spéculation reprend aussitôt. Le jour même où débutait la négociation nationale entre les deux parties, le dollar parallèle grimpa de 1417 à 1501 bolivars, et c’était un dimanche, journée sans activité boursière. En un mois et demi le dollar a monté de 1.000 à 2.000 bolivars. Après trois ans de guerre on continue à jouer au ballon économique.

***

– Pourquoi ne nationalisez-vous pas certaines importations ? demandent des compagnons qui passent par le Venezuela. Ce ne serait pas une mesure socialiste mais une décision qui découle de l’analyse du circuit décrit dans de nombreux articles : les grands entrepreneurs obtiennent les dollars préférentiels délivrés par l’État – 10 bolivars pour 1 dollar dans 80% des cas – surfacturent ce qu’ils importent, accaparent et montent des réseaux de distribution parallèle pour fournir le marché parallèle avec des prix de vente liés au dollar en noir. En d’autres mots ils captent les dollars que génère l’État à travers le pétrole, importent, ne produisent pas et tirent les fils des pénuries. Ils font pression sur la population, les moyens entrepreneurs, la vie quotidienne. Pourquoi, face au parasitisme structurel de cette bourgeoisie l’État ne prend-il pas le contrôle de certaines importations stratégiques ? Ce serait une manière de contrôler la principale source d’attaques dans la plus complexe période de la révolution, á quelques mois du début d’une nouvelle course électorale.

Les analyses politiques sont souvent un mélange d’informations de plusieurs sources, de points de vue théoriques, de comparaisons historiques, de désir, de conversations, d’analyse, d’intuition et de quelques choses de plus, bien sûr. Bref, pour ma part, j’ai une hypothèse. Dans ce cas l’irrésolution face au nœud gordien tient à la complexité même de la direction du chavisme. Ce n’est pas dans les bases qu’il faut chercher la réponse sur ce point précis mais parmi ceux qui ont tenu les fils de la politique économique, ce qui n’est pas non plus la totalité de la direction. Il y a deux luttes en haut : certains veulent sortir du labyrinthe avec des mesures néo-libérales soutenant des politiques sociales – certains dirigeants l’ont déjà écrit. D’autres sont partie du commerce des importations, de manière directe avec des entreprises d’importation ou à travers des pourcentages. On trouve aussi des compagnons qui voient une issue par la gauche – c’est-à-dire chaviste – sans corrélation suffisante pour impulser cette voie.

On pourrait dire qu’une telle mesure de nationalisation n’est pas nécessaire en réalité. Ce dont il s’agit est de réguler ce qui existe déjà : le problème ne serait pas l’architecture d’importations mais le manque de contrôle sur celle-ci. Ce problème présente une autre complexité : l’exercice de l’autorité traverse un moment d’incertitude. Qui inspecte/surveille qui ? Qui en possède la capacité ? Un problème qui touche inexorablement à celui de la corruption, cette eau qui oxyde l’indispensable force morale. Les pieds d’argile. La corruption s’unit à la politique : les révolutions ont des traîtres, des opportunistes, des infiltrés, qui face à une possible défaite – comme celle qu’on a vécue cette année – sortent les canots de sauvetage pour prendre la fuite. Comment combattre cela ?

Je pourrais donner d’autres exemples, comme celui de la dette extérieure ou du comportement face au dollar parallèle. Des décisions macro-économiques aux mains de la direction. Les articles ne servent pas à grand-chose : il faut construire raison et force. Par le haut et par le bas. Et se regarder dans la glace pour se demander, que fais-je pour que le futur ressemble à ce que je souhaite ?

***
vicent-chanza-11Dans le fossé entre économie et conscience populaire jouent des facteurs subjectifs, culturels, des possibilités réelles. Par exemple, qu’’y a –t-il hors du chavisme ? Un abîme. Peut-on pousser une majorité à voter pour l’abîme ? C’est ce que tente la droite qui cherche à conquérir par le désespoir le vote des pauvres. Pour comprendre jusqu’où on résiste il faut se submerger, là où est le thermomètre populaire. C’est lui qui explique pourquoi les appels au pillage n’ont pas eu de réponse, pourquoi les rues restent pleines de chavisme quand l’appel au coup d’État s’élève comme une inondation prête à crever. Certains diront que ceux qui vont y vont par obligation, un argument disséminé au Venezuela et en Argentine pour masquer le mépris historique envers le peuple. Cet argument comme celui de dire que la révolution n’a été possible que grâce au pétrole, est un regard qui n’appartient pas qu’à la droite.

Les profondeurs sont complexes. Il existe un tissu de mouvements sociaux, de partis hors du Parti Socialiste Uni du Venezuela, et un univers étendu d’organisations populaires présent sur tout le territoire avec une force majeure dans certaines régions – les llanos, par exemple : une force organisée que peu de processus politiques sur le continent possède. La limite est que la majeure partie de ces expressions sont locales et sectorielles, elles sont nées ainsi et ne se projettent pas – à quelques exceptions près – au-delà. Et la rénovation á l’intérieur de la révolution devrait venir de ces eaux-là. C’est ici que se construisent des leaderships authentiques, des processus de production autogestionnaire, etc. Le chavisme a besoin que cet acteur se transforme en sujet protagonique, dispute le pouvoir, se déploie au-delà de ses limites.

Ce sont quelques éléments pour comprendre la complexité du processus, son labyrinthe, lire ce qu’il y a entre la pluie, ce que laisse chaque nouvelle tempête, comme une sorte de bilan sur bilan. C’est pourquoi j’aime passer ces après-midi sous les trombes d’eau, quand j’ai le temps. Je peux lire, écrire, regarder des photos, me rappeler que depuis que je vis dans ce pays le peuple a toujours chanté. Et il n’est pas fou. Il sait pourquoi il chante.

Texte : Marco Teruggi
Photos : Vicent Chanza
Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/11/21/el-pueblo-sabe-siempre-por-que-canta/

Traduction : Thierry Deronne

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Budget 2017 : l’offensive chaviste…

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Nicolas Maduro lors de la marche populaire du 26 octobre 2016 à Caracas: une image et un son interdits dans les médias internationaux…

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Les médias-système recommencent à s’exciter sur le Venezuela… Vieilles ficelles : montrer les manifestations de la droite sans montrer les marches populaires qui défendent la révolution bolivarienne. Parler de crise humanitaire alors même que de nombreux produits reparaissent peu à peu dans tout le pays. Occulter le fait que face à la guerre d’un secteur privé jusqu’ici quasi monopolistique, le gouvernement a construit un vaste système public de production, commercialisation et distribution alimentaires qui commence à porter ses fruits.

Le budget très social de 2017 ayant été rejeté d’emblée par la droite – majoritaire à l’Assemblée Nationale – le président vénézuélien l’a soumis au Tribunal Suprême de Justice qui l’a validé. Explication par William Serafino de Misión Verdad.

Ce qu’on ne dit pas sur le budget…

  • Le calcul des ressources générées par l’exportation de produits pétroliers sur la base du prix international de 30 dollars le baril, ne garantit pas seulement la capacité de l’Etat vénézuélien de couvrir une part importante des dépenses (malgré un -toujours possible- scénario de contraction des prix sur le marché énergétique mondial à court ou moyen terme). Il permet aussi d’avoir une marge suffisante dans le cas contraire d’une stabilisation des prix au-dessus de 50 dollars le baril en 2017; c’est d’ailleurs ce que projettent les ministres de l’énergie de pays comme l’Iran et la Russie pour leur propre budget. Le gouvernement bolivarien a établi un budget permettant d’assurer, dans la pire des hypothèses, les services publics tels que la santé, l’éducation, le paiement des salaires et des pensions ainsi que les investissements sociaux ou  en infrastructures.
  • L’investissement dans les programmes sociaux équivaut à 73,6% du budget 2017 alors qu’il n’était que de 42% en 2016 ; à titre de comparaison, un pays comme l’Espagne, érigé en modèle de planification, ne consacre que 0,65% de son budget à l’Education, 1,11% à la Santé, 4,73% aux services publics et 0,5% aux services sociaux. On constate la même tendance pour des pays considérés comme des modèles en Amérique latine : la Colombie et le Mexique. Selon des sources autorisées, en 2015, si l’on s’en tient au domaine de l’Education, l’Etat colombien n’y avait consacré que 10% de l’ensemble de son budget ; et le Mexique a réduit les dépenses de 5 milliards 697 millions de pesos soit d’environ 9%, tout en supprimant  au passage 14 programmes scolaires. Décidément, le néo-libéralisme ne paie pas…
  • Le point névralgique du budget 2017 de la Nation repose sur l’indépendance des ressources pétrolières pour pouvoir se financer. 83% sera assuré par le recouvrement interne du SENIAT (service de perception des impôts) et les 17% restant par la vente internationale du pétrole, à quoi s’ajouteront à hauteur de 11,9% du budget total les dividendes produits par les entreprises et les banques d’Etat. Les services publics et les programmes sociaux ainsi que l’augmentation de 413% de la dotation constitutionnelle aux mairies et aux gouverneurs seront maintenus grâce à l’activité économique interne à laquelle sera appliquée l’augmentation des taux de recouvrement impositif (ISRL, impôt sur le luxe, droits d’importation, etc…) ; cette dernière procède du paquet de lois organiques lancé par le président Maduro au début de cette année et vise à taxer davantage les grands patrons et autres riches contribuables.

Les tendances suicidaires de la droite vénézuélienne.

Au-delà de l’économie il y a les facteurs politiques. Ce sont les plus importants car ils dessinent les traits et les caractéristiques du conflit actuel au Venezuela.

La MUD (coordination de la droite), qui engage de grands groupes économiques nationaux ou internationaux  par les discours qu’elle émet  -ou omet-  depuis l’Assemblée Nationale, se frottait les mains à l’idée de paralyser l’Etat par un refus d’approuver et d’appliquer le budget 2017.

Elle ne pensait pas en termes d’ « infaisabilité technique » sur le plan économique, mais en termes de gain politique : arriver à  imposer politiquement au chavisme son propre agenda et son propre rythme.

Mais elle s’est elle-même mise entre le mur et l’épée. Elle a passé outre les normes du Tribunal Suprême de Justice (TSJ) et a autoproclamé une majorité qualifiée de 112 députés malgré la fraude électorale avérée dans l’état d’Amazonas le 6 décembre dernier. La décision des députés chavistes de solliciter l’arbitrage du  TSJ est une façon de refuser les fraudes de la droite.

Cette droite parlementaire invoque l’ « illégalité » de la présentation du budget de la Nation 2017 devant le TSJ, veut juger Nicolas Maduro et le TSJ, et argue du fait que la décision « viole » plusieurs articles de la Constitution. L’ironie étant qu’en 10 mois elle s’est déjà bien chargée de violenter chaque règle légale du jeu juridique, économique et politique.

Au-delà du budget : la capacité politique du chavisme.

Derrière le budget 2017 de la Nation et au-delà des aspects stratégiques commentés ci-dessus, il y a une signification politique globale qui ne peut se réduire à des considérations techniques et encore moins économique.

L’Etat de droit et ses institutions représentatives traditionnelles entrent en crise. Ce processus a débuté au Venezuela en 1989 et n’a jamais cessé depuis. Mais ce n’est pas un symptôme local ; cette crise politique est globale.

Pour preuve les coups d’Etat au Honduras, au Paraguay ou plus récemment au Brésil où les parlements ont été instrumentalisés afin de procéder à un changement rapide de régime et au démantèlement de l’Etat au service des grandes multinationales. Ou encore, en Colombie, un Alvaro Uribe Velez brisant le consensus des élites politiques et financières en imposant le NON au référendum sur les accords de paix avec la guérilla des FARC, via ses puissants lobbies médiatiques et ses réseaux paramilitaires.

Si le chavisme perdure au pouvoir c’est bien parce qu’il a su tirer les leçons des expériences récentes de coups d’état parlementaires. Le pouvoir est une question de rapports de forces, pas d’ « équilibre des pouvoirs ». Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir toutes les tentatives  de sanctionner le Venezuela dans le cadre de l’OEA, la politique systématique de sabotage financier contre le pays, le soutien au décret Obama, l’asphyxie économique appliquée par Fedecamaras et ses acolytes.

Ce sont les mêmes, avec un tel passif,  qui exigent maintenant que le chavisme leur soumette sur plateau d’argent la décision d’approuver ou non le budget 2017 de la Nation,  ou qui refusent de reconnaître une décision de justice invalidant la collecte de signatures pour fraude massive de l’opposition. Allez raconter ça à une autre Dilma !

Dans cette course effrénée contre la montre, où la droite n’a pas su capitaliser sa victoire aux législatives de décembre 2015 et voit avec effroi une possible sortie de la crise économique, le chavisme a pris un temps d’avance.

Texte : William Serafino

Traduction : Jean-Claude Soubiès

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/presupuesto-2017-ofensiva-chavista-y-los-alaridos-de-la-legalidad-burguesa

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Commune El Tambor : le rêve ne meurt pas

img_20150217_092249Poèmes, chansons, thèses, chroniques, arts plastiques : beaucoup de témoignages ont été produits sur la Commune de La Azulita, la beauté de ses paysages et de ses gens. Sans atteindre la même ampleur, beaucoup de documentaires et de chroniques ont évoqué le développement productif et le bilan organisationnel de la Commune de El Tambor. Mais rare sont ceux qui  expriment la force d’El Tambor; hé oui, vous lisez bien, il y a une force occulte à El Tambor, somme d’éléments naturels, magiques, symboliques, agricoles et politiques.

Au bout de notre route nous attend l’arbre Tambor, gardien végétal couronné de fleurs dont le  jaune contraste avec l’obscur du feuillage, ce qui lui donne un attrait particulier au sein de la flore locale.

La commune se compose d’environ 500 familles, soit un peu moins de 4000 habitants ; elle abrite l’entreprise  de torréfaction, siège de l’Entreprise en Propriété Sociale Directe (EPSD) « Cœur du café », qui fédère huit producteurs de café. Leur production organique provient de 3 hameaux voisins. Cette initiative née pendant la révolution à 5 ans d’âge et elle a bénéficié de l’aide du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Rien qu’en 2015 pas moins de 8 tonnes de café qui ont été empaquetées et distribuées.

Actuellement les associés ont décidé de faire une pause dans la production après avoir analysé de façon détaillée les logiques de marché qui obèrent les possibilités de construire un système économique communal.  Julio Mota et Shirley Guerra, habitants de la commune et porte-paroles de l’entreprise, m’expliquent que les conditions de la culture du café ont changé au fil du temps ; l’élevage extensif et les monocultures de cycle court, en particulier la culture de la pomme de terre, des carottes et de l’ail ont pris des extensions considérables de terrain, faisant reculer les pratiques ancestrales de culture du café.

L’aspect le plus terrible en sont la pollution des principales sources d’eau de la municipalité d’Andrés Bello par suite de l’usage abusif de produits agro-toxiques et chimiques pour nettoyer les étables, et la présence dans ces sources vitales de résidus fécaux générés par les troupeaux de bovins.

A quoi s’ajoute le fait que la culture du café a perdu son caractère culturel d’entreprise de famille : avant, chaque membre participait solidairement au processus productif.

« Aujourd’hui nous n’avons pas de génération de relève qui prenne à bras-le-corps la problématique du café, et plus généralement, la problématique de la terre. Les jeunes veulent travailler comme chauffeurs de moto-taxis, vendre des disques piratés, que sais-je, tout sauf s’investir dans le travail du café. D’où notre projet dont l’objectif principal étaient la réhabilitation de cette culture et l’attraction d’une main d’œuvre jeune, en l’associant à de nouveaux processus technologiques » me dit Julio, alors que nous partageons le déjeuner dans l’entreprise de torréfaction.

Julio Mota, le lutin des champs de café

Julio Mota, le lutin des champs de café

L’entreprise a mis en production près de 4000 hectares mais les distorsions de l’économie de marché brident ce potentiel en modifiant profondément la réalité et les besoins de la paysannerie. Des producteurs qui dans de nombreux cas ont bénéficié des divers programmes de l’Etat sur le plan agricole finissent par écouler leur production sur base de la logique mafieuse des marchés de gros, ce qui entraîne une augmentation conséquente du prix au consommateur ; alors qu’en réalité produire et distribuer le café peuvent épouser une logique différente, celle d’un prix juste et solidaire.

C’est ce qu’expliquent ces compagnons, qui ont réalisé un travail méticuleux, méthodique, et vraiment passionnant pour produire du café en zones ombragées. L’ombre offre une option plus soutenable, en équilibre avec l’environnement et plus proche des postulats de l’agroécologie. En fin de compte il s’agit de réhabiliter des formes ancestrales de culture.

D’où leurs réflexions sur les adaptations nécessaires pour assurer une production de café pérenne. Sans bien sûr que cela ne se fasse au détriment de la production générale d’aliments dans la commune, nécessaire à l’autosuffisance.

Il s’agit aussi des décisions éthiques et politiques liées à  la construction du pouvoir, de l’autogestion et de l’auto-gouvernement.

Ironie de l’Histoire ! Le café le plus cher du monde provient des excréments d’éléphant, vieille bataille entre Capital et conscience….14139042_10153584429432574_1940944035_o

Paysage et histoire.

L’histoire raconte que ces mêmes sentiers que nous parcourons parmi les caféiers furent un temps le Chemin Royal par lequel on transportait le café vers le Port de Gibraltar (sud du Lac de Maracaibo, État du Zulia). D’où l’idée qui a germé chez les associés de l’entreprise de torréfaction d’une route touristique du café qui permettrait, tout en visitant la plantation, de comprendre le processus de culture du café, de sa récolte et de sa distribution.

La route du café

La route du café

Ces paysages d’une beauté unique abritent le haut-plateau d’El Tambor ; le sommet du même nom culmine à 3047 mètres sur le niveau de la mer. La toponymie résulte de cette circonstance géographique. Ce n’est pas tout : sur ce plateau on trouve la pierre sacrée El Tambor à laquelle on attribue des pouvoirs curatifs ; cette pierre a la particularité de résonner, d’où la comparaison avec un tambour.

La montagne, la pierre, le haut-plateau et l’arbre ont construit un imaginaire naturel, magique, symbolique et  historique qui alimente un héritage culturel marqué du sceau de la résistance et de l’insurrection. Même si aujourd’hui la participation aux activités de la commune a diminué (comme dans d’autres espaces militants au niveau national) en raison de la situation complexe que nous vivons, le rêve n’est pas mort. L’expérience de ces associés est la concrétisation d’un militantisme conscient de son rôle historique, qui place le travail collectif par-dessus toute atomisation. Voilà une expérience concrète de comment se mène la bataille au quotidien. Magnifique pays en mouvement.

Texte : Xavier Rodríguez, École Populaire de Comunicación “Casa del Costurero”, Mérida.

Photos : Tatuy TV

Source : http://laculturanuestra.com/comuna-el-tambor-viaje-al-corazon-del-cafe/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Au Venezuela, la bataille pour récupérer le revenu des familles

P1270659La conjoncture économique vénézuélienne a entraîné de grandes inflexions qu’on ne peut nier ni occulter. Si on considère la guerre économique comme en faisant partie, toute guerre a ses victimes et, pour de nombreuses familles vénézuéliennes, la victime majeure est le revenu réel, le pouvoir d’achat familial.

Cela fait déjà trois ans que les systèmes et sous-systèmes d’approvisionnement et de prix sont soumis à un chaos programmé et télécommandé. L’usure résultant des facteurs industriels et de distribution produit ses effets et l’on constate un profond impact dans un contexte économique où les délits d’accaparement s’imposent et où la spéculation ronge de façon accélérée le revenu familial. La situation s’aggrave du fait de la chute des cours du pétrole, en raison de l’étroite interrelation entre des facteurs industriels et la rente en devises. Avec les cours du pétrole actuellement bas, l’Etat a moins de ressources pour procéder à des importations et soutenir l’économie.

Dans le cadre de l’Agenda économique bolivarien, cette conjoncture appelle une restructuration du modèle économique. De façon pragmatique, des stratégies sont mises en œuvre pour réorienter l’ensemble de l’économie, en créant de nouveaux espaces de gouvernance, en procédant à des ajustements et en centrant les efforts sur la résorption des déséquilibres. En théorie, le second semestre 2016 pourrait être plus favorable sur le plan économique que le premier en termes d’approvisionnement mais à ce jour l’impact de la baisse réelle du pouvoir d’achat est réel. Il est tellement profond qu’il importe avant tout de l’examiner rigoureusement et sans tabou. Il est plus important à l’heure actuelle d’en analyser les mécanismes afin de contenir la chute du revenu réel et de créer les conditions élémentaires de sa récupération.

On nous a « mexicanisé » l’économie

Je me permets de vous relater une anecdote personnelle. J’étais il y a peu à Mexico dans le cadre d’un événement politique et académique pour expliquer des aspects de la situation économique et politique du Venezuela. J’ai essayé de comprendre comment les choses fonctionnent là-bas, je me suis empressé d’interroger de nombreux mexicains sur des aspects quotidiens de l’économie, dans un pays où les étals sont bien fournis, ce qui suppose que « tout va bien ». J’ai fait ensuite des comparaisons et des rapprochements.

Depuis le réajustement du premier mai dernier, le salaire minimum vénézuélien est de 15 051 Bolivars, à quoi on ajoute les bons d’alimentation dont le montant est estimé à 18 585 Bolivars, cela fait un total de 33 636 Bolivars. A Mexico le salaire de base (sans aucun autre apport) est de 2 100 pesos. J’ai alors interrogé les gens sur les dépenses de base des familles et l’on m’a répondu que « personne ne peut vivre avec le salaire minimum » ; je me suis dit que « c’est la même chose au Venezuela » ; mais si on va dans les détails, j’ai appris que faire le plein d’essence peut coûter 1 000 pesos (soit presque 50% du salaire minimum), le coût de l’électricité dans une résidence familiale peut aller jusqu’à 400 pesos (20% du salaire minimum), le gaz domestique mensuel 300 pesos (15% du salaire minimum), la facture mensuelle d’eau 250 pesos (12,5%), ceci sans compter les dépenses de loyer qui sont différentes selon les endroits (cette donnée est importante dans la mesure où une très forte proportion de mexicains sont locataires). Au Venezuela, si ont fait la comparaison le plein d’essence, soit 400 Bolivars, représente 1,3%du salaire minimum, l’électricité à 600 Bolivars, c’est 2% du salaire minimum, l’eau avec 150 Bolivars 0,5% du salaire minimum et le gaz domestique 0,3% soit environ 100 Bolivars.

En  voyant les différences exorbitantes entre les dépenses basiques des mexicains et des vénézuéliens, j’ai demandé alors ce qui était le plus cher pour la majorité des familles mexicaines. Je m’attendais à ce qu’ils me disent que c’était les dépenses courantes. Non : « c’est l’alimentation » m’entendis-je répondre. Pour sûr l’économie vénézuélienne est dans une passe difficile, mais je me suis demandé « bon sang comment font-ils dans ce Mexique où ils « «vont bien » » ; la réponse fut que personne ne vit avec le salaire minimum et qu’il est normal que beaucoup de mexicains aient 2 emplois, salariés, indépendants ou informels. Il y en a même qui travaillent le week-end inclus pour couvrir les dépenses courantes et ça c’est habituel là-bas.

Dans le domaine de l’alimentation au moins, on nous a « mexicanisé l’existence…

Faisons des mises au point importantes. Quand on parle de service public et de sa relation au pouvoir d’achat des familles, il faut souligner qu’en raison de la propriété publique de ces services et  la nature socialiste de notre gouvernement, l’Etat vénézuélien ne nous  ponctionne même pas 4% du salaire minimum. Ce n’est pas le cas du Mexique. Mais indubitablement la crise du pouvoir d’achat des vénézuéliens touche le domaine de l’alimentation. Dans ce domaine au moins, ils nous ont « mexicanisé » l’existence… Le rude changement dans les systèmes de fixation des prix a conduit l’économie des familles vénézuéliennes à des situations similaires à celles de familles mexicaines, colombiennes et de l’Argentine de Macri. Avec l’aggravant pour ces familles qu’elles n’ont pas les protections sociales que nous avons encore au Venezuela et que la droite veut démanteler. Le problème est qu’il nous en coûte de comprendre la dimension réelle de tout ça : en effet cela fait 17 ans que nous vivons sous la protection de l’Etat, mais la guerre économique et l’ensemble de la conjoncture la sapent. Bien évidemment ce qui se passe nous affecte.

La perte du pouvoir d’achat réel des familles vénézuéliennes est donc un thème qui requiert toute notre attention. La spéculation épuise le pouvoir d’achat et ses effets sont particulièrement notables sur la vie des salariés ces derniers 6 mois de 2016. Les soutiens de famille qui représentent 60% de la population active dans le secteur formel sont ceux qui supportent le plus grand impact de la pagaille régnante dans l’approvisionnement et la fixation des prix. Ce sont 3 ans d’inflation provoquée par la fixation des prix en fonction du cours du dollar parallèle,  par le boycott des systèmes de juste prix, par le sabotage des réseaux de productions régulées, le tout orchestré par la grande, moyenne et petite bourgeoisie qui ont ainsi affaibli 14 ans de récupération progressive du salaire réel.

La lutte pour récupérer le revenu familial.

Pour la seconde partie de cette année, les perspectives relatives à une atténuation et une résorption des déséquilibres dans le domaine de l’approvisionnement sont favorables (1). Une légère remontée des prix du pétrole, le cycle national de semailles, l’investissement centré à doses homéopathiques sur  les matières premières, les nouvelles sources de financement et le reprofilage de la dette forment un ensemble qui va contribuer profondément à cette amélioration.

Il y a actuellement un réaccomodement dans les structures et les processus de fixation des prix. Un dollar flottant Dicom verra le jour, vu que l’Etat est dans l’incapacité d’importer de tout et d’affecter des dollars pour tout (y compris les matières premières pour les entreprises), ce qui signifie qu’une bonne partie des biens de consommation intérieure ne bénéficieront pas de l’aide indirecte de l’Etat ; c’est ce qui avait permis durant ces dernières années que le marché soit inondé par des articles achetés ou associés au dollar. Les ajustements inflationnistes en Bolivars pour les produits arrivent et continueront. Cela implique que devant une progressive et éventuelle récupération des produits sortant des usines, le problème principal  ne sera pas la pénurie d’aliments mais la capacité de consommation des familles socio-économiquement les plus vulnérables.

Aujourd’hui il est assez difficile pour beaucoup de familles d’acheter des aliments sensibles et soumis aux horreurs de la spéculation, particulièrement ceux qui relèvent du régime en protéines animales telles que la viande, le poulet, le fromage, les œufs, le ton, le poisson, le porc, les boudins. C’est donc un problème de l’ici et du maintenant, qui impose des mesures d’urgence afin de corriger de façon conséquente les causes de la dépression des salariés.

Il y a 2 façons fondamentales de revaloriser le revenu familial. La première est à travers les hausses salariales. Si l’on peut être sûrs d’une chose c’est que le président Maduro suivra cette voie. C’est malgré tout un défi pour le gouvernement dans un contexte de baisse des revenus pétroliers. Même si les nouvelles sont bonnes sur ce front puisque les impôts payés au Venezuela ont crû de façon très importante : ils représentent 90% de budget 2015. Il est vrai également qu’il est plus facile de réajuster les salaires avec un baril de pétrole à 100 dollars, mais c’est hypothétique. Les réajustements salariaux ont été fréquents mais il a fallu compter avec l’inflation générée par la spéculation. Cette dernière est une arme politique et à ce titre elle est irrationnelle et incontrôlable, alors que les hausses salariales dépendent d’un ajustement mathématique dans le cadre du budget et d’un effort pour trouver et diversifier les ressources.

Le problème des aliments réside dans la structure de la distribution.

C’est pourquoi la deuxième voie pour revaloriser le revenu familial est la plus importante : les gens doivent pouvoir acheter leurs produits de base en toute confiance et au juste prix. Dit autrement : les nouveaux produits régulés qui se vendront, circuleront davantage (en théorie), ils serviront pour remplir les rayons ; ils seront certes plus chers, mais 6 fois plus économiques que les produits accaparés illégalement, ce qui les rend encore vulnérables à un détournement vers le marché parallèle et le sabotage de ces 3 dernières années. La solution réside dans le contrôle total de tous les mécanismes distributifs

L’Agenda économique bolivarienne doit reconnaître l’importance vitale de la distribution, comme facteur essentiel aujourd’hui soumis au sabotage. Sans corriger ce travers il est impossible que les produits arrivent dans les foyers dans des conditions justes. Pour protéger la consommation des foyers, les CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) sont une réponse à la hauteur de l’enjeu ; il convient donc de les étendre, de les consolider et de centrer leur action sur les groupes socio-économiques les plus vulnérables, là où est la classe salariée, là où la conjoncture a le plus durement frappé. Le défi à relever doit être de rendre efficaces les mécanismes permettant aux produits régulés (qu’ils proviennent d’entreprises privées ou publiques) d’arriver jusqu’aux populations les plus démunies.

Chercher les produits détournés dans les réseaux privés ou les ventes de produits accaparés est certes nécessaire et il faut  poursuivre cette action, mais cela ressemble à la situation d’un apprenti karateka cherchant à tuer chaque abeille d’un essaim qui l’attaque avec des baguettes chinoises. Le problème réside dans la structure de la distribution. L’alternative des CLAP est une stratégie plus nécessaire que jamais et elle contribuera fortement au contrôle du problème de distribution ; mais il faut se pencher également sur le rôle des intermédiaires, les grandes chaînes de distribution et de commercialisation où une bonne partie des détournements a lieu. Il faut aller au cœur du système. Cela implique qu’en plus de préparer le terrain à des mesures structurelles et correctives inhérentes à la production, notre gouvernement doit s’atteler à des mesures conjoncturelles et correctives des mécanismes de distribution.

Comprenons de quoi il s’agit : une économie marquée par la guerre systématique et coordonnée contre la population. Pour gagner cette guerre, il faut la comprendre, reconnaître chaque étape, chaque piège et chaque espace contrôlé par l’adversaire pour la vider de son efficacité opérationnelle et de son pouvoir de feu. La lutte consiste à protéger notre front intérieur, la vie des gens humbles et les conquêtes sociales obtenues durant la révolution. N’abandonnons pas nos réussites entre les mains des spéculateurs. Protégeons-les avec courage et créativité. Il faut soustraire les produits du flux mercantiliste de la guerre, en suscitant des voies solidaires de distribution et en soumettant les facteurs intermédiaires à des mesures conjoncturelles et fortes. La meilleure voie pour la récupération du revenu familial décent, c’est la construction d’une économie juste.

Franco Vielma

Note : 1) https://venezuelainfos.wordpress.com/2016/05/28/la-contre-offensive-bolivarienne-et-la-course-contre-la-montre-de-la-droite-au-venezuela/

Source de cet article : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/la-debacle-del-ingreso-familiar-y-el-reto-de-recuperarlo

Traduction : Jean-Claude Soubiès

Photo (Thierry Deronne) : réunion d’un Comité Local d’Approvisionnement et de Production, Palo Negro, état d’Aragua, juin 2016.

URL de cet article: http://bit.ly/1PcFpQl

La contre-offensive bolivarienne et la course contre la montre de la droite au Venezuela

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par Franco Vielma

Une vue d’ensemble d’abord : pour les droites vénézuélienne et transnationale, la stabilité politique est un vrai problème car elle permet au gouvernement élu (Maduro) de travailler et d’approfondir cette étape de la révolution. D’où la nécessité d’accélérer l’offensive de la pénurie économique, la confrontation politique, la construction du récit de “l’explosion sociale”, la confrontation des pouvoirs institués, la violation des normes du Centre National Électoral pour que celui renonce aux délais légaux et organise de manière très rapide le référendum révocatoire, la propagation de la campagne internationale sur une “crise humanitaire” et les appels à une intervention extérieure.

Sur le plan économique, la contre-offensive du camp bolivarien amène des nouveautés qui, même si elles ne sont pas dûment visibilisées (par l’ensemble de la classe politique) préparent une nouvelle donne à moyen terme.

C’est dans l’économique que se trouve le noyau du malaise, au bout de trois ans d’une guerre économique dure aggravée par la chute mondiale des cours du pétrole. C’est donc en 2016 que les acteurs du putschisme espèrent enfin mener à bien leur coup d’État sur la base politique du mécontentement et de la fatigue.

De nouvelles perspectives d’amélioration de la situation économique apparaissent cependant, qui trouvent leur origine principale dans les actions du gouvernement Maduro. La droite comprend le risque de voir ces actions produire leurs effets. Voyons:

  1. Le prix du pétrole: après les mois catastrophiques de février et de mars 2016, les cours du pétrole connaissent une remontée qui pourrait atteindre un niveau d’équilibre autour des 50 dollars par baril suivant les indicateurs Brent et WTI.

Bien que ce prix reste très bas, il marque une rupture avec le niveau de 10 ou 20 dollars auquel aurait pu stagner le baril cette année, ce qui aurait mis en faillite toute l’économie des hydrocarbures. Même dans les conditions instables du marché, c’est une bonne nouvelle pour le Venezuela.

Si ce niveau se maintient, l’impact de ce prix encore modeste se fera sentir au cours du second semestre lors de l’entrée des revenus générés par ce nouveau prix.

  1. La gestion de la dette en devises: Le président Maduro a expliqué que dans les 20 derniers mois le Venezuela a honoré ses paiements de dette, pour plus de 35 mille millions de dollars. Malgré ce respect strict des engagements, les agences de notation internationales continuent à élever de manière démesurée le “risque pays”, provoquant et générant de fait un blocus financier. Cependant le ministre Miguel Pérez Abad a déclaré à Reuters que le Venezuela a convenu de meilleures conditions de paiement et a signé de nouveaux contrats financiers avec la Chine.

Le Ministère des relations Extérieures chinois a annoncé le mardi passé qu’il est parvenu à un accord avec le Venezuela pour renforcer sa coopération financière. Sur cette alliance avec la Chine, Abad a précisé qu’elle est adaptée « aux nouvelles conditions, ce qui va insuffler au pays un oxygène très important pour avancer ». Le réaménagement de la dette n’est pas une situation totalement nouvelle : quand il était à la tête de la Banque Centrale du Venezuela Nelson Merentes avait déjà évoqué la possibilité de mettre en place des swaps en or ou tout autre instrument. C’est le cas avec les titulaires de bons émis par la compagnie pétrolière publique PDVSA. La recherche de nouvelles sources pour le paiement des engagements allègera la pression sur les liquidités très affaiblies cette année.

  1. Certification et monétisation des réserves de l’Arc Minier: dans quelques mois seront rendues publics les résultats de l’évaluation des réserves de l’Arc Minier. Une fois certifiées, ces réserves pourront être monétisées, avec pour résultat immédiat l’attraction de nouvelles devises à travers les investissements étrangers.

Mais la Nation peut aussi mettre en œuvre l’émission de bons payables à terme en or (ou en autres minéraux), ce qui implique une entrée rapide de devises qui peuvent contribuer en grande partie à atténuer la chute des revenus en dollars suite à la chute du pétrole. Pour notre économie hautement dépendante d’importations de biens et de matières premières, la mise en route rapide de ces sources alternatives est une bonne nouvelle.

  1. Investissements focalisés sur des leviers de la production nationale: Un des aspects favorables de la conjoncture est la conjugaison d’une politique pertinente et cohérente de substitution des importations et de la diversification des exportations, en partant de la capacité installée dans le pays. L’investissement « par acuponcture financière » vise à recapitaliser des secteurs comme l’alimentation et la santé, ce qui limite la pression sur les devises pour les importations (une variable de l’extraction de devises, de la spéculation et de la fraude dans le cadre de la guerre économique) et favorise la rotation de produits nationaux.

L’effort en faveur de la production nationale transversalise l’économie. L’usage des ressources financières se met en place de manière planifiée, de manière pragmatique, sur la base d’une méthodologie plus efficace, avec des accords directs entre l’État et certains acteurs économiques à toutes les échelles, des grandes entreprises privées jusqu’aux entreprises d’État ainsi que des entreprises du tissu communal.

On construit une administration de ressources sur la base de résultats. Le rôle de l’État étant de superviser et d’inspecter rigoureusement les secteurs concernés pour qu’ils remplissent les objectifs prévus de productivité. En plus de préserver des devises, la production nationale fait du bien en profondeur sur l’approvisionnement du marché avec beaucoup d’autres articles.

  1. Contention de la tempête du dollar parallèle: Une partie des accords passés au sein du Conseil de l’Économie Productive est le rejet par certains acteurs économiques (pas les importateurs) de matières premières qui se basent sur le taux du DolarToday, ce qui limite la tendance à  la hausse, clairement spéculative, que ce taux a généré. Bien qu’il reste un marqueur important de la spéculation et des prix commerciaux et qu’il continue à affecter le pouvoir d’achat des vénézuéliens, le DolarToday stagne à 1000 bolivars pour un dollar et perd de sa force après avoir occasionné des dommages brutaux aux acteurs économiques.
  2. Avec l’arrivée des pluies, viendront les grandes récoltes: La complexité de la conjoncture vénézuélienne provient également de deux années de grande sécheresse et de faibles pluies. Son impact le plus médiatisé sont les coupures d’électricité et les réductions d’horaire dans l’administration publique en vue d’économiser l’énergie générée par des barrages victime du faible étiage. Cette mesure sera levée dans quelques semaines et les pluies sont d’une énorme importance dans la production d’aliments stratégiques sur le plan national.

De nombreux produits au Venezuela sont soumis aux conditions d’irrigation, des céréales telles que le riz et le maïs dépendent des cycles hydriques et les grandes récoltes dépendent des pluies. Les pluies de cette année auront donc un impact positif sur ces productions dont la circulation se fera sentir dans la seconde moitié de l’année.

  1. Nouveau système de prix: c’est un thème polémique et sujet à de longs débats. Il y a beaucoup de facteurs en jeu. Pour commencer admettons que l’actuelle conjoncture économique vénézuélienne met fin à une période de plus de dix ans de prix artificiellement bas maintenus grâce aux différentes subventions directes et indirectes de l’État. Beaucoup de produits sujets à de fortes baisses d’inventaire sont dérivés de matières premières importées au dollar préférentiel. Ce qui explique les prix de produits comme le fameux Pantène à 37 bolivars, ou le dentifrice Colgate à 40 Bolivars, ou le paquet de couches-culottes Huggies à 100 bolivars.

Pendant des années nous avons été nombreux à ne pas reconnaitre l’effort de l’État pour protéger la population avec ces subventions. La situation a changé. Nous ne disposons pas d’une réserve énorme de devises pour effectuer des achats massifs de matières premières et pour produire à grande échelle ces produits à des prix artificiellement bas, ce qui en a fait la proie d’aspects sanglants de la guerre économique tels que la contrebande, le méga-accaparement, le méga-détournement et la méga-revente liés à l’induction de la micro-revente, des files d’attente et des asymétries dans la distribution.

La « mise à niveau » réaliste des prix de nombreux produits (précisément ceux qui subissent le plus de pénurie organisée) implique que les nouveaux prix stimulent la production et la circulation de nombreux produits. Certains resteront subventionnés, leur prix sera plus élevé qu’avant, mais ils se verront favorisés dans leur circulation. Pérez Abad a dit que « le  second semestre de 2016 sera meilleur que le premier, tant en ce qui concerne les niveaux d’approvisionnement que de perception économique ».

  1. Le nouveau modèle d’approvisionnement populaire: pour les acteurs de terrain du sabotage économique, la transformation de la nature du modèle de distribution est plus qu’une menace. Le renforcement des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) dans les secteurs populaires, à travers les conseils communaux, l’introduction de plus de produits et la régularisation de nouvelles formes de distribution vont s’accélérer et s’approfondir dans les prochains mois. Chaque semaine des milliers de tonnes supplémentaires de produits sont distribuées par les CLAP à seulement trois mois de leur naissance. Cette modalité a l’avantage de protéger la population face aux asymétries et aux irrégularités de la distribution, et limite la spéculation qui affecte des produits essentiels.

Dans la lutte contre trois ans de guerre économique, les CLAP ne sont pas la solution définitive et totale mais constituent un facteur d’un poids énorme comme réponse au chaos. Leur importance vient de qu’ils ont un impact au-delà de leur objectif économique. Ils relancent l’économie solidaire au service des gens, revitalise le tissu politique chaviste, surmonte la logique de l’économie cannibale de guerre, impose la gouvernance d’État en faveur de mécanismes participatifs pour la distribution et confère au peuple un rôle vital dans la contre-offensive.

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/acelerar-el-conflicto-y-propiciar-el-golpe-antes-que-la-economia-mejore

Traduction: Thierry Deronne

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“Une cité communale brise toute limite établie”

17 avril 2016, Reportage de Katherine Castrillo pour Cultura Nuestra

IMG_20160330_222121-744x558Qu’est-ce qu’une cité communale ?

“C’est l’espace dans lequel nous dépassons les bornes géographiques. Ici, nous les habitants nous unifions les problèmes, les besoins, les pratiques, les forces, les identités.” Une définition de vie claire pour Alexander Molina, responsable de communication de la Commune Manuelita Sáenz. C’est sur ce chemin qu’avancent peu à peu les 14 mille habitants de la Cité Communale Florencio Ramírez.

Nous sommes dans l’État de Mérida mais en entrant dans cette cité communale nous entrons aussi dans l’état du Zulia où se trouve une des communes qui appartiennent à ce « système d’agrégation ».

Au Venezuela, ces formes d’organisation qui se répandent hors des concepts traditionnels de frontière, sont de plus en plus courants. Pour comprendre la dimension de ce qu’ont réussi ces quarante conseils communaux organisés en cinq communes réparties sur deux états, il faut revenir aux concepts de la Loi Organique des Communes (LOC) : un « système d’agrégation » est une figure qui permet à plusieurs systèmes communaux de s’articuler pour résoudre collectivement des problèmes territoriaux, politiques, économiques, sociaux, culturels, écologiques, de sécurité, et de défense de la souveraineté. Bien. Ce qui permet de fortifier leur autogouvernement, faire des plans d’investissement sur leur territoire, impulser leur système économique, effectuer des inspections citoyennes sur les plans et projets qu’exécutent les pouvoirs citoyens et pouvoirs publics. En d’autres termes leur niveau d’autonomie croît avec leur degré d’organisation.

Ces systèmes d’agrégation se développent à d’autres niveaux, à commencer par le conseil communal, puis l’articulation de plusieurs communautés avec leurs conseils communaux qui génèrent la commune. Au troisième niveau on trouve la cité communale: plusieurs communes s’organisent dans un territoire déterminé. Ici, dans la commune Florencio Ramírez, atteindre ce troisième niveau a pris trois ans.

“En 2013 nous commençâmes á nous organiser, à étudier comment nous pourrions former des communes. Les compagnons du courant révolutionnaire Bolívar y Zamora (CRBZ) nous ont beaucoup aidés. Ensuite nous sommes allés visiter tous les conseils communaux, pour les informer. Nous voulions passer à la deuxième étape, celle de la commune. Au début de 2014 nous étions déjà organisés en communes mais nous nous sommes arrêtés, nous avons lu, nous nous sommes formés avec notre école de pouvoir populaire et d’autogouvernement, et nous avons décidé de marcher vers la troisième étape, l’organisation en « cité communale” raconte  Alexander.

Pour initier leur organisation ils ont mis en commun ce dont chacun disposait pour pouvoir fortifier ce qui manquerait aux autres : “nous travaillons dans différents projets socio-productifs qui ne sont pas répétitifs, par exemple la Commune Manuelita Sáenz travaille dans un usine de traitement de la farine de banane à cuire et de manioc; la commune Simón Bolívar travaille dans la pisciculture et dans l’agriculture; la commune Juan Evangelista González dispose d’une unité d’empaquetage et de traitement de matières pour l’engrais organique; la commune Bolívar Bicentenaire travaille dans un centre de stockage de cacao; et la commune Luis Mora travaille dans la volaille et le café. Globalement, nous devons définir nos politiques de production et de travail, ce qui entraîne pas mal de difficultés, certes, mais nous le faisons toujours en débattant”.

Ismaël Reyes, parlementaire du conseil communal Delicias Altas, qui fait partie d’une des communes qui forment la cité communale, raconte qu’au début ils n’étaient qu’un groupe de voisins : “Ensuite, avec notre président Chavez, nous avons démarré les conseils communaux et petit à petit cette nouvelle politique a fait son sillon. Aujourd’hui je suis parlementaire, j’ai beaucoup lutté pour obtenir ce que nous avons”.IMG_20160331_042937-744x411

“Ici nous unifions la force de nos communes”

Dans l’état de Mérida existent deux cités communales. Celle-ci est à 90 % agricole. De son travail paysan bénéficient non seulement ses 14 mille habitants mais aussi plusieurs villes du pays. Ils cultivent du café, du manioc, de l’ananas, de la banane à cuire, du cacao, des citrons, de l’avocat et plusieurs types d’élevage.

Ils racontent que leurs conseils communaux ne perdent pas l’autonomie, mais échelonnent le travail, l’organisation, les projets, par étapes: si le projet est petit il est mené par le conseil communal, si le projet est important, il est porté par la commune, s’il est d’une envergure majeure, il sera traité par la cité communale. Comment ? A travers les porte-paroles de chaque conseil communal, plus les parlementaires que ces conseils communaux désignent pour la commune. Ceux qui légifèrent et discutent des projets sont les parlementaires de la commune. A part cette organisation, la cité communale est formée par onze comités choisis comme porte-paroles lors des élections du bloc de l’état de Mérida, formé de quatre-vingt-deux communes.

Les difficultés ne manquent pas. Bien qu’ils n’ont pas cessé de travailler un seul jour, ils subissent l’état précaire des routes, le manque d’intrants agricoles pour pouvoir travailler la terre, et en particulier la mafia des intermédiaires: “Ce que nous voulons, c’est vendre directement à qui va manger, c’est très triste de travailler et investir autant pour devoir vendre le kilo de banane à cuire à 90 bolivars et pour que celui qui va le manger le paye à 1000 bolivars” explique Lourdes Camacho, autre communarde. Ils veulent établir un système de distribution pour garantir que leur travail ne soit pas précarisé et pouvoir contribuer ainsi pouvoir contribuer à l’offensive économique.

Celui qui parcourt cette cité communale se rend compte que la majeure partie des terres productives sont travaillées par les conseils paysans alors que les terrains abandonnés sont aux mains des grands propriétaires. Hé oui…. Dans une cité communale peuvent persister des incohérences qui ne furent pas résolues à temps par l’appareil d’État et qui se maintiennent par la “grâce” de certains tribunaux agraires…

Face à ces contradictions ce qui soutient les processus sociaux et communaux nouveaux est le haut degré de conscience politique: “Ici nous ne sommes pas pour le bénéfice du logement ou des crédits, ce dont il est question c’est du transfert de pouvoirs, c’est le véritable pouvoir du peuple. Nous ne sommes pas ici pour une bourse ou pour une place, ce que nous voulons c’est de décider sur nos processus, sur notre économie. Le soi-disant “progrès” a fait que nous perdions les habitudes de produire, de générer nos propres processus, cela a fait de nous des parasites, la crise nous fait revenir à l’autogestion, au bénéfice de nos communautés et des voisines” dit Lourdes.IMG_20160331_044720-744x482

A suivre….

Ils veulent continuer à grandir et ils en sont capables. Selon la LOC ils peuvent avancer vers la création d’une Fédération Communale, mais cela dépend de la création d’autres cités communales qui peuvent s’articuler. Y de là, passer à la Confédération Communale, où se réunissent plusieurs fédérations. Le but ultime est la création d’un État communal complet, où le pouvoir “est exercé directement par le peuple, à travers les autogouvernements communaux, avec un modèle économique de propriété sociale et de développement endogène et soutenable”. Même si ce chemin est le plus long, le plus escarpé et le plus épineux, surtout au milieu de cette guerre économique, il y a des gens qui ont commencé à le parcourir et qui savent comme Jenifer Villafañe, que cette organisation se traduit en forces: “La force que nous avons maintenant est celle d’un peuple organisé, et à l’heure de défendre ceci nous allons tous nous mobiliser. Nous avons brisé des barrières, comme disait Chávez, brisé les limites géographiques établies”.

Alexander s’interroge : “quelle est notre légitimité comme cité communale? Celle de répondre à toutes sortes de problèmes d’organisation, de communication, de fraternité. De comment ressentir ce que vivent d’autres là-bas, à quatre heures de route, et eux de même envers nous. Assurer la continuité du travail territorial que nous a laissé Chávez et que poursuit Maduro. Nous sommes cinq communes qui se sont imbriquées l’une après l’autre, qui vivons la même chose. Cela nous permet de nous voir avec une même identité pour travailler. C’est une des expériences les plus fortes, parce qu’elle nous fait sentir que nous faisons partie d’u espace et d’un projet plus grand, où nous travaillons pour que les figures anciennes (mairies, gouvernements régionaux) disparaissent. Pour renforcer l’organisation populaire”.

La chose semble possible, construire depuis un seul corps, avec des identités communes, alors, à quand la suite ?

Source: http://laculturanuestra.com/una-ciudad-comunal-rompe-cualquier-limite-establecido/

Texte et photographies: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Traduction: Thierry Deronne

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