L’IALA, une école d’agroécologie en résistance au Venezuela

La télévision paysanne Terra TV continue de former les étudiant(e)s de l’IALA, une école latino-américaine d’agroécologie qui comme beaucoup d’autres projets résiste aux épreuves que traverse le Venezuela aujourd’hui et en particulier au blocus très lourd de l’économie par les Etats-Unis. Voici un nouvel épisode de leur chronique audiovisuelle et un résumé des tâches récemment accomplies, rédigé par Leiber Montana :

✓ La brigade permanente de 15 membres formée par les étudiants nationaux et internationaux, et les professeurs accompagnateurs, bénéficie du soutien à mi-temps des familles paysannes vivant autour de l’école.

✓ Avancement du processus pédagogique-académique avec des études de la communauté familiale et des communautés d’origine de chaque étudiant. On a initié les processus de 18 recherches en agroécologie sur les mêmes territoires.

✓ Appui agroécologique aux projets sociaux et productifs intégrés pour l’élevage, l’ensemencement et la production de bio-intrants. Tous ces éléments sont renforcés par le potentiel des unités de production.

✓ Prise en charge et protection du territoire local. Avec la volonté de ne pas abandonner les espaces d’éducation et de production, mais plutôt de les renforcer de manière durable.

✓ La territorialité agroécologique travaille main dans la main avec les communautés du Pie de Monte Andino, pour générer des processus agroécologiques à partir de l’agriculture familiale et communautaire.

✓ Ouverture et renforcement des projets : semis communautaires, semences paysannes, élevage collectif de porcs.

Dans les moments actuels de crise structurelle, où le capitalisme intensifie son contrôle hégémonique de la biosphère planétaire dans l’extraction, la contamination et la marchandisation de la nature et continue à étendre son contrôle culturel de la population, à la fragmentation des relations humaines, de la société et de la nature, la formation de l’être humain est plus que jamais un axe transversal de toute transformation révolutionnaire.

Ces moments de difficulté doivent devenir des leviers de grandes transformations et nous avons réussi à réparer des machines endommagées, un camion, une pompe…En inventant des formes d’appui qui viennent des organisations populaires et du gouvernement bolivarien, nous devons continuer à rassembler nos forces, échanger, troquer pour donner une réponse à ces difficultés et ouvrir de nouveaux projets qui renforcent la souveraineté alimentaire et les processus d’éducation populaire.

Étude, lutte et organisation, avec l’agroécologie dans la révolution

Pour la Coordination Politico-Éducative de la Coordinadora Latinoamericana de las Organizaciones del Campo (CLOC-VIA CAMPESINA), CLOC-LVC.

Leiber Montana

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Alto Apure, victoire paysanne (Terra TV)

Le documentaire s’ouvre sur le « courtois » dialogue de sourds entre les « héritiers » des terres abandonnées et les paysans qui veulent les faire produire. Les premiers sont obligés de négocier avec les seconds qui ont commencé à délimiter leurs parcelles à force de marches épuisantes dans les marais. Reflet d’un rapport de force qui, ici, dans l’Alto Apure, a basculé en faveur des paysans grâce à la révolution bolivarienne… Dans l’ensemble la lutte initiée sous l’impulsion des mouvements paysans et du volontarisme agraire du président Chavez reste difficile. Le 8 août, le président Maduro a de nouveau exigé des Forces Armées qu’elles protègent les paysans et a exigé un rapport sur les 370 paysan(ne)s assassiné(e)s par les grands propriétaires en vingt ans de lutte pour la terre.

La genèse de ce film produit par une équipe de la télévision paysanne Terra TV (Betzany Guedez, Jorge Henriquez, Thierry Deronne, Miguel Escalona) pour défendre la lutte des pionniers du campement « Hugo Rafael Chavez Frias », et coproduit par la Coordination paysanne CRBZ (Corriente Revolucionaria Bolivar y Zamora), est narrée ici : https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/10/22/vivre-le-venezuela-3-au-pays-du-bucheron-perdu/

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Le pouvoir populaire et le rôle de la femme dans l’autogestion du logement au Venezuela

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Par Nahir González

Par l’intermédiaire de la Gran Misión Vivienda Venezuela (Grande Mission Sociale du Logement, GMVV), le gouvernement bolivarien de Nicolas Maduro a remis au secteurs populaires 3.105.131 maisons, ce qui en fait le seul pays au monde à développer ce type d’action sociale en pleine pandémie. Et jusqu’à présent 1.087.869 titres de propriété ont été remis aux familles bénéficiaires selon les données publiées par la presse du ministère de l’habitat et du logement du pays.

La GMVV a promu l’auto-construction, avec les Conseils Communaux, qui sont l’une des organisations de base les plus consolidées, et a formé les hommes et les femmes dans ce domaine, en leur fournissant des outils pour le plan des structures, le nettoyage du terrain, la préparation des matériaux de construction tels que les blocs et les structures métalliques, entre autres tâches de construction, et en participant également au processus de planification et aux propositions de développement urbain.

Ces politiques de protection sociale s’étendent à tout le pays. La création de la « Mission Venezuela Bella », qui vient de fêter un an de création, a été un facteur fondamental dans la restauration des espaces publics et leur entretien afin de fournir une qualité de vie au peuple vénézuélien. Elle s’appuie également sur les mairies et d’autres organisations pour la réhabilitation et la remise en état des maisons dans les zones urbaines établies par la « Misión Barrio Nuevo Barrio Tricolor« . L’objectif du Ministère de l’Habitat et du Logement pour 2025 est d’en construire et remettre cinq millions, pour lesquels il a garanti l’achat de matériaux de construction spéciaux nationaux et internationaux, avec notamment la coopération de la Chine, en donnant la priorité aux domaines et aux ressources.

Fin avril 2020, dans le cadre de la célébration du neuvième anniversaire de la GMVV, le président Maduro a approuvé un budget pour continuer à honorer la dette sociale qui, au Venezuela, fait partie du Plan de la Patrie rédigé par le chavisme: « Que les villes et les établissements humains soient inclusifs, sûrs, résistants et durables« . Il est prévu de construire 500.000 maisons d’ici 2020 : « Je signe le budget de 647.133 mille petros, pour cette première phase qui prévoit la construction de 500.000 maisons, 602 travaux d’urbanisme et de services de base, l’activation de 729 terrains, la délivrance de titres de propriété unifamiliale et de terrains urbains, ainsi que la planification de neuf nouvelles villes et l’attribution de 200.000 logements pour les jeunes » a déclaré M. Maduro.En 2018, le plan des Assemblées de Construction du Bien-Vivre Vénézuélien (AVV) a été lancé, pour préparer la population au processus d’auto-construction et de gestion de logements durables. Nous nous sommes entretenus avec Ayary Rojas, le principal porte-parole de l’organisation et le responsable de la construction urbaine « Jorge Rodríguez padre », situé dans le secteur El Algodonal de Caracas.
En quoi consiste ce projet et comment les gens ont-ils été préparés au processus d’auto-construction de logements ?
Il s’agit d’une construction verticale de plus de cinq étages, qui bénéficiera à 96 familles de Caracas. Nous sommes un système organisationnel, participatif et acteur direct de son destin : chacune des familles impliquées qui forge sa propre clé, son habitat et son logement digne, avec beaucoup de discipline, de constance, de volonté, avec des objectifs clairs, avec l’esprit, avec le cœur, avec l’action, notre devoir, notre droit, notre obligation de maintenir ce merveilleux processus qu’est la Grande Mission Logement.Nous avons l’organisation du pouvoir populaire, nous sommes les garants de ce processus d’autogestion constructive et de la distribution équitable des ressources économiques, des matériaux qui sont assignés par l’État à travers Construpatria et l’AVV.Les décisions sont prises en assemblée, l’information est discutée, diagnostiquée et socialisée, et là nous planifions, exécutons, réévaluons dans tous les aspects, modifions et sommes complètement impliqués dans tous les aspects.

« En tant que femmes, nous avons pris le contrôle de cette réalité et nous avons vu dans l’art de la construction les possibilités de l’exercer comme une profession ou comme une partie de notre métier« .

La formation des personnes au processus d’auto-construction de logements a été progressive. Nous avons le soutien technique du Ministère de l’Habitat et du Logement, et de la main d’œuvre qualifiée, nous sommes des organisations atypiques car 80% d’entre nous sont des femmes, constructrices intégrales, nous imprimons le temps d’exécution et nous sommes des participantes directes, du choix de la qualité des matériaux à la bonne exécution des travaux. Le matériel doit être conforme aux normes de sécurité, il doit être le bon, coupé à la taille exacte, selon ce qui a été établi dans le projet initial.

Dans le secteur de l’autogestion, et pour être durable dans le temps, nous nous sommes aventurés dans la production de protéines animales, nous sommes une communauté dédiée à la production de lapins, de lombriculture, nous avons une unité de production porcine et une plantation de maïs qui couvre deux hectares, des arbres différents Pour la récolte à moyen et long terme de mangues, fruits de la passion, carottes, avocat, guanabana, courge, qui sont distribués également aux membres de l’organisation.

8643a0c0-d7d8-4145-86ad-39de957e3c39-768x1024Nous traitons tous les domaines que nous considérons vitaux : formation sociopolitique, convivialité sociale, santé, constructif, malheureusement nous avons souffert d’un blocus bestial et inhumain qui nous a affaiblis, mais nous n’avons pas renoncé et nous nous battons toujours, nous sommes un projet qui va du personnel au collectif.
Comment le Covid-19 a-t-il affecté l’achèvement des travaux?
Le confinement a bien sûr touché le monde entier et nous n’échappons pas à cette réalité, cependant, comme nous sommes un projet autogéré, nous travaillons et nous construisons tous les jours avec quelques limitations, car nous évitons le surpeuplement de personnes dans les espaces. Nous ayons l’avantage d’être dans un espace ouvert, nous respectons les mécanismes de biosécurité mis en place par le gouvernement national.Le chantier a été un peu retardé, c’est vrai, par exemple, nous devions réaliser le faux-plafond du troisième étage et depuis deux semaines nous avons suspendu la tâche en raison du confinement radical, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas éviter, nous convenons en tant que communauté que nous devons d’abord garantir la santé et ne pas générer de surexposition aux membres de l’organisation.L’État nous a accompagnées à tout moment, n’a cessé de nous soutenir, de nous envoyer le matériel pour répondre aux attentes et notre urbanisation entre dans les statistiques à livrer à la fin de cette année.
Comment s’est opérée la transformation personnelle pour vous en tant que femme, et en tant que leader communautaire, pour la famille?
Je pense que cela a été un tournant total, intense, y compris dans le cadre familial, et ce n’est pas courant, malgré le fait qu’Hugo Chávez se soit affirmé comme féministe, car dans notre pays nous continuons dans une certaine mesure à subir cette culture patriarcale, où les femmes ont généralement été invisibilisées, étiquetées comme “sexe faible”, comme des êtres incapables de mener des activités de ce type. Je crois que nous avons brisé des paradigmes, parce qu’ici nous, les femmes, nous nous sommes autonomisées et avons vu dans la construction la possibilité de l’exercer comme une profession ou comme une partie de notre profession, bien que cela soit d’habitude réservé aux hommes, nous démontrons que nous avons la force physique, et à notre rythme la capacité d’effectuer des tâches avec les mêmes compétences et capacités que n’importe quel expert.Nous avons découvert au cours de ces années ce qu’est un travail collectif, l’implication totale du noyau familial, nos attentes sont nombreuses pour l’avenir, nous savons qu’elles ne s’arrêtent pas ici, que le mouvement vénézuélien du logement existe au niveau national et que simultanément dans toutes les régions on construit des logements unifamiliaux et qu’à la différence de Caracas, le système de construction a été extraordinaire et que la formation, l’auto-formation, ce travail cohérent est ce qui nous a conduit au succès. Nous continuons de penser que c’est la voie qui nous incombe en tant que pouvoir populaire, en tant que personne à faibles ressources ou de ressources non constantes. Nous savons bien que dans le capitalisme, nous ne sommes pas en mesure d’acheter une maison dans un habitat décent semblable à ces espaces que nous construisons et qui deviennent une réalité tangible dans ce pays.

Source : https://correodelalba.org/2020/07/10/poder-popular-y-el-rol-de-la-mujer-en-la-autogestion-de-la-vivienda-en-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

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Nicolas Maduro décrète une série de mesures pour protéger les travailleur(se)s vénézuélien(ne)s

Le président vénézuélien Nicolás Maduro a décrété dimanche plusieurs mesures pour protéger les travailleur(se)s vénézuélien(ne)s face à la situation générée par le Covid-19. Ces mesures viennent accompagner les mesures de santé publique (confinement général à domicile, port généralisé de masques, interruption ou réduction des activités économiques au minimum vital des transports et des services publics et commerces, etc..) qui ont déjà permis d’endiguer la progression de l’épidémie (1)

Ces mesures sont :

1. Prolongement de l’interdiction totale de licenciement jusqu’à la fin de 2020.
2. Les banques doivent suspendre pour six mois le recouvrement du capital et des intérêts sur tous les prêts, dettes, crédits.
3. Suppression immédiate du paiement des loyers des logements principaux et des commerces pendant 6 mois.
4. Interdiction de toute expulsion de logement, de toute coupure d’électricité, d’eau, de téléphone et d’internet.
5. Plan spécial par lequel le gouvernement assumera le paiement des salaires aux petites et moyennes industries par le biais du système Patria pendant 6 mois.
6. Restructuration des conditions d’accès au crédit, en faveur des petits et moyens producteurs.
7. Plan d’investissement prioritaire pour l’agroalimentaire en vue de garantir la production de 7 millions de caisses de nourriture à très bas prix pour leur distribution par les Comités Locaux d’Approvisionnement au même nombre de familles.
8. Des primes spéciales pour tous les travailleur(se)s de l’économie informelle et des entreprises privées par le biais du système Patria
9. Allocation pour l’ensemble de la population via le Carnet Patria.

Note (1):

Depuis que le Covid-19 est arrivé dans le pays (via les liaisons aériennes avec l’Europe en majorité, ainsi que via la Colombie), on compte 77 cas confirmés et aucun décès à ce jour, selon les statistiques officielles. Le gouvernement a très tôt déclaré l’état d’alarme, imposant une quarantaine générale d’un mois dans tout le pays. Il commence à administrer de la chloroquine non seulement aux patients infectés mais aussi à ses contacts proches – une quinzaine – et au personnel soignant qui s’occupe de ces personnes. Aucun patient infecté, pas même ceux ou celles qui sont dans des cliniques privées, ne paie un centime pour le traitement. Sont disponibles 23.762 lits  (11 mille dans le réseau public, 4003 dans les Centres de Diagnostic Intégral installés dans les quartiers populaires, 4759 dans le réseau privé et 4000 supplémentaires dans les hôtels réquisitionnés).

Nicolas Maduro a appelé de nouveau les États-Unis à lever toutes leurs sanctions et leur blocus bancaire, afin de pouvoir acheter l’ensemble du matériel médical dont a besoin le pays. La coopération médicale de la Russie, la Chine et Cuba, avec la production d’Interféron, l’envoi de kits de dépistage ainsi que la présence sur le terrain de 130 médecins cubains, permettent de pallier en partie les effets de la guerre économique de l’administration Trump. Le Venezuela vient de déposer plainte pour ces “crimes contre l’humanité” responsables de nombreuses morts et de vagues d’émigration, et visant à générer un chaos social comme technique de renversement d’un gouvernement élu.

Thierry Deronne, Caracas, 23 mars 2020

Sources: agences et https://albaciudad.org/2020/03/jefe-de-estado-nicolas-maduro-anuncio-medidas-economicas-para-proteger-a-los-venezolanos-durante-la-contingencia-del-coronavirus/

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(Photos:) l’avantage de la démocratie communale dans l’endiguement d’une pandémie

« Le Venezuela à l’agonie » nous dit France Inter. Il y a quelque chose de réconfortant dans le fait que les tigres de papier soient obligés depuis vingt ans de s’accrocher aux dix principes de la propagande de guerre pour nous convaincre que le Venezuela est une dictature doublée d’une faillite du socialisme, où tout effet aura fait fuir les causes.

A part les quelques fake news ponctuelles de Marie Delcas du « Monde » (comme les « 18000 morts du régime », resucée du « charnier de TImisoara« , ou des « charniers sandinistes » de De la Grange dans le même journal), démontées en leur temps par Maurice Lemoine, la méthode aura été aussi bête que peut l’être toute propagande. Les journalistes français basés dans les quartiers chics de l’Est de Caracas, ou.. à Bogota, ont tout simplement occulté la majorité de la population, les 80 % de secteurs populaires, la base sociale du chavisme. Ils ont repeint en « peuple » substitutif les insurrections périodiques de l’extrême droite et en « répression » les affrontements générés. Ils n’occultent pas le peuple par pure morgue idéologique ou par mépris de classe, comme ils le font en France face à la colère sociale. Il leur faut aussi cacher la mise en place par une révolution de gauche d’une participation citoyenne comme ressort démocratique renforçant la forme représentative. Car on pourra rappeler cent fois que Jimmy Carter, le Conseil des Juristes Latino-américains, Rodriguez Zapatero, Lula, ou Rafael Correa, avec tant d’observateurs internationaux et de médiateurs entre gouvernement et opposition démocratique, ont insisté sur la transparence, sur la légitimité, et sur le nombre record d’élections, que cela resterait insuffisant. C’est en fin de compte l’avènement d’une démocratie participative depuis vingt ans qui aura permis d’endiguer assez vite, pour l’heure en tout cas, l’épidémie.

Nous venons d’étrenner « Temps de Lutte », chronique documentaire réalisée pendant plus d’un an aux côtés des citoyen(ne)s construisant une de ces communes invisibles dans les médias. Ces photos prises dans les dernières heures en sont la suite. Les personnages du film ont pris en main la prévention, le dépistage, la remise d’aliments à la population qui a rapidement accepté, avec un grand niveau de conscience, les instructions gouvernementales sur le confinement et la prévention. Au 19 mars, on compte dans tout le pays 42 cas détectés (34 de personnes voyageant d’Europe et 8 venues de Colombie) et suivis médicalement. Aucun décès. Le réseau de remise d’aliments gratuits créé face au blocus des USA sert à recenser les symptômes et, notamment, à préparer 320.000 examens grâce aux 4015 kits arrivés de Chine, avec laquelle un pont aérien vient d’être installé, et bientôt de Russie. Cuba aussi est présent, agit sur le terrain avec 130 nouveaux médecins qui renforceront le système de santé dans les quartiers populaires, ainsi qu’avec ses experts, dont le créateur du puissant Interféron, qui sera produit sur place.

Alors que la destruction du secteur public vendue depuis des décennies par les mêmes médias au nom de l' »efficacité du privé », génère aujourd’hui chaos, détresse, hécatombes en Europe ou aux Etats-Unis, le Venezuela récolte un travail sui generis de construction d’une double alliance : Etat-organisation populaire, et union civico-militaire. Les deux convergent en cet instant, dans un contexte de guerre économique et de blocus occidentaux. Car bien sûr les Etats-Unis redoublent leurs sanctions, empêchant des avions et des bateaux d’apporter de la nourriture ou des médicaments, tentant d’attiser le feu de l’épidémie. Face à quoi des soldats des forces armées bolivariennes aident avec les citoyen(ne)s à fermer des commerces privés, à arrêter des accapareurs qui cachent ou spéculent sur le matériel médical, à organiser la remise de tonnes de nourriture gratuite aux quartiers populaires via les Comités Locaux d’Approvisionnement, quand ce n’est pas à désinfecter les sols des marchés populaires ou fabriquer des masques et des gants dans le centre militaire de production textile.

Au blocus bancaire occidental, aux sanctions états-uniennes, à l’impossibilité d’acheter des médicaments essentiels, répond un travail invisible, essentiellement féminin, de recensement des besoins des familles, repris ensuite par le « Carnet de la Patria » pour faire arriver à des millions de bénéficiaires une alimentation mensuelle quasi gratuite mais aussi des allocations. C’est ce système du www.patria.org.ve qui a permis à chacun de remplir un questionnaire en ligne sur ses symptômes. Au 21 mars plus de de 10 millions de personnes ont participé à l’enquête en ligne du gouvernement. Grâce à cette carte 16336 personnes ont été visitées chez elles.

Tout cela explique – avec le confinement organisé par le gouvernement, la réduction des déplacements au strictement vital pour le métro, les routes, le maillage des centres de santé populaire renforcés récemment dans leur capacité d’accueil, et la capacité politique de Nicolas Maduro (toujours méprisé et sous-estimé en tant qu’ex-ouvrier)-, pourquoi le Venezuela bolivarien freine fortement la progression du virus, alors que des gouvernements voisins, d’extrême droite, laissent filer l’épidémie, comme le rappellent les concerts de casserole à Brasilia ou à Bogota.

Thierry Deronne, Caracas, le 19 mars 2020

Photos: Giuliano Salvatore, Jesus Garcia, Commune socialiste d’Altos de Lídice.

Mise à jour 21 mars: depuis le début de l’épidémie dans le monde on compte 70 cas, pas de décès, deux états critiques, 15 guérisons. Tous sont suivis et soignés à l’hôpital.

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L’Institut Agroécologique “Paulo Freire” du Venezuela: sur la voie d’une société nouvelle (Via Campesina/Radio Mundo Real)

Avant j’avais un sentiment de privation, aujourd’hui je me sens libre car je travaille ma terre et je décide ce que je veux faire de ma production : la vendre ou la troquer, mon gain ne dépend que de ma propre initiative. Je ne dépends plus d’un salaire” nous raconte Geronimo, paysan de la communauté Pena Larga, dans l’état de Barinas. C’est dans le cadre de la première Mission Internationale de Solidarité de la Via Campesina au Venezuela, que nous avons visité récemment le centre éducatif IALA “Paulo Freire” et l’exploitation familiale de Geronimo Solorzano, l’un des paysans accompagnateurs.

Geronimo Solorzano (deuxième à partir de la droite). Photo de David Crump, membre de l’Association des Travailleurs Agricoles de Floride (EEUU), qui fait partie de la Via Campesina. 

Geronimo Solorzano (deuxième à partir de la droite) partage son témoignage avec les délégué(e)s internationaux(nales) de Via Campesina. Photo de David Crump, membre de l’Association des Travailleurs Agricoles de Floride (Etats-Unis), qui fait partie de la Vía Campesina.

Quand j’ai besoin de sous, je vais vendre quelque chose et j’en obtiens. Cela aide les gens à se sentir mieux. Si ma fille a besoin d’un cahier, je pars vendre un kilo de quichoncho”  (pois cajan, ou pois d’angole), et aussitôt elle a son cahier. Comme ça tu vis tranquille, et c’est pour cela que je dis que je suis libre et indépendant”, ajoute Geronimo pendant son entretien avec Radio Mundo Real (Radio Monde Réel).

Nous l’avons interviewé en même temps que sa fille de 13 ans, Erlinda, qui s’est déroulée du 20 au 27 janvier et a visité plusieurs états de l’ouest de ce pays.

Le conuco (potager familial) de Geronimo est un terrain de 15 000 mètres carrés (l’équivalent d’un hectare et demi). Il s’y est installé il y a trois ans et demi avec sa famille après avoir quitté une entreprise pour travailler la terre avec le soutien de l’Institut Universitaire Latino-Américain d’Agroécologie Paulo Freire (IALA Paulo Freire). Cela fait maintenant sept ans que Geronimo travaille aux côtés de professeurs et d’étudiants de ce centre éducatif situé à une courte distance en voiture de sa maison, dans la même commune. L’IALA a été officiellement créé en avril 2008 par un accord entre le gouvernement vénézuélien de Hugo Chavez et la Via Campesina, pour former des étudiant(e)s (proposés par des mouvements sociaux) dans la production agropastorale à vocation agroécologique. Il a été l’un des premiers IALA de la Vía Campesina, qui en compte beaucoup plus actuellement dans différentes régions d’Amérique Latine.

Géronimo, sa femme et sa fille cultivent du riz, du maïs, de la caraota (haricots noirs), du quinchoncho (pois cajan), du topocho (banane plantain), de la canne à sucre, de l’ajonjoli (sésame), des haricots à galettes et du lait de chèvre. Une partie de la récolte sert à nourrir la famille, une autre est destinée à la vente et une autre encore au troc (échanges sans l’intermédiaire d’argent). Quelquefois il leur faut aussi conserver les semences.

Le paysan, auquel nous avons rendu visite le 22 janvier 2020, nous explique que les professeurs et les élèves de l’IALA Paulo Freire lui ont installé un système de compost à vers et lui apportent leur aide lors de visites chaque vendredi afin de surveiller et traiter l’apparition de ravageurs et de maladies dans ses cultures. Ils lui apportent aussi des plants de café ou de cacao.

Ci-dessus: À la demande de certains des étudiants de l’Institut Agro-écologique Latino-américain « Paulo Freire » (IALA, Venezuela), Betzany Guedez de Terra TV a planifié avec eux un atelier de formation audiovisuelle qui permette de visibiliser l’énorme travail qui est réalisé dans cette école polyvalente. Voici les notes visuelles de cette première réunion. Réalisé par : Betzany Guedez. Edition : Miguel Escalona. Terra TV août 2019

 

Geronimo apprécie l’oeuvre du chavisme et de la révolution bolivarienne en cours, qui a permis de récupérer de grands latifundios improductifs pour les distribuer aux paysans et paysannes organisé(e)s, et il revendique haut et fort l’identité et la dignité du paysannat.

Avant nous devions nous soumettre aux gens riches. Tu travaillais pour eux et tu avais peur de prendre ton indépendance. Tu avais peur en te disant : “si cet homme me renvoie, ma famille ne mangera pas aujourd’hui”. Mais maintenant je n’ai plus peur, je travaille en sachant que je dois le faire parce que j’ai une famille à entretenir et je cultive moi-même mes propres produits”.

Géronimo projette d’élever des porcs, des vaches et des poules et sa parcelle devra nourrir les animaux en plus de sa famille. Sa fille Erlinda est en 2ème année d’Enseignement Secondaire et a surpris les membres de la mission de Via Campesina par ses connaissances sur les cultures et l’usage des plantes médicinales. Elle a appris des choses à plus d’un d’entre nous : “l’origan sert à assaisonner la nourriture. Il existe deux variétés d’origan, le plus grand sert à fabriquer des remèdes, il faut broyer, recueillir le jus qu’il contient pour le mélanger avec du miel et le boire afin de soigner la toux ou la grippe. Le plus petit est mélangé à la nourriture et sert à conserver la viande. A défaut de réfrigérateur, on fait sécher l’origan pour le conserver.”

ÉDUCATION POPULAIRE

La mission de de l’IALA Paulo Freire est de former les étudiants proposés par les mouvements paysans, indigène et afro-descendants d’Amérique Latine, des Caraïbes et d’Afrique pour en faire des professionnels hautement qualifiés dans le domaine de la transformation des modes de production agricole et d’élevage dans une approche agro-écologique, afin d’atteindre la souveraineté alimentaire.

Le militant José Luis Riber Rodriguez, du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora (CRBZ) qui a dirigé la mission, participe à ce processus de coordination politique et pédagogique de l’IALA depuis 2017. José Luis est ingénieur dans le domaine de l’agroécologie et sort de cette école de formation. Agé de 25 ans, ce fils de paysans de l’Etat de Barinas, est responsable, à l’IALA, de projets socio-productifs et sociaux-intégratifs, ainsi que des unités de formation.

En ce qui concerne les projets sociaux-productifs, José Luis nous dit lors de notre visite à l’IALA qu’il s’occupait du secteur de la production animale, volailles, porcins et pisciculture. Il travaille par exemple à la récupération de poules créoles pour la consommation de viande et d’œufs à l’IALA. Le jeune dirigeant a opté pour la formation continue dans le cadre du collectif de formation de la Coordination Latino-Américaine des Organisations paysans (CLOC-La Via Campesina) et d’autres mis en place par le CRBZ.

La principale richesse de l’IALA, fondée sur la pensée du “pédagogue des opprimés” Paulo Freire, est, selon José Luis, sa contribution à générer des processus de formation qui misent sur la construction de l’être humain, ou “comment convertir une personne en sujet de construction de sa propre réalitéNous travaillons avec un sujet sensible, qui pense et agit en même temps, qui a la capacité d’évaluer les choses, de comprendre chacune des activités et de créer cette dynamique d’auto-construction en tant qu’être humain”, explique le jeune vénézuélien.

Nous travaillons à la formation de l’être humain, de son bien-être, du Vivre-Ensemble, pour que chacun puisse créer ses propres outils pour fonder sa propre base sociale et matérielle au sein de ce processus, qui se veut dialogique et qui relève de l’édification d’une nouvelle société”, ajoute-t-il.

José Luis explique à Radio Mundo Real les raisons d’être des accompagnements réalisés par le Centre d’études auprès des familles se dédiant à la production familiale : “Notre mission dans le cadre de ces accompagnements des exploitations est de renforcer les espaces agroécologiques ; territorialiser l’agroécologie est essentiel pour l’IALA, qui se différencie de l’Université dans le processus de la construction communale et doit s’appuyer sur la population et être en relation constante avec elle. Le but premier étant de promouvoir les processus de base d’organisation et de formation, et de tout ce qui relève de la transformation et de la production d’aliments selon une perspective écologique. Nous nous rencontrons une fois par semaine et nous maintenons cette relation pour poursuivre de manière planifiée ce processus de formation avec une méthodologie d’investigation et d’action participative, de paysan à paysan. Cela permet de socialiser et de créer un lien tout en établissant ensemble une planification du travail, pour atteindre notre objectif commun : la souveraineté alimentaire”.

La délégation internationale de Via Campesina à son arrivée à Caracas et (ci-dessous) parcourant les régions paysannes de l’ouest du Venezuela

Source: Radio Mundo Real, https://rmr.fm/informes-especiales/en-la-senda-de-una-nueva-sociedad/

Traduction: Frédérique Buhl

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« Temps de lutte », le nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne

On sait pourquoi le gouvernement mondial des médias a creusé un abîme entre la réalité du Venezuela et son image. Encore faut-il pouvoir ressourcer notre conscience au réel. “Temps de lutte” nous fait entrer au coeur d’une démocratie participative que la plupart des journalistes ont substituée par “la-dictature-de-Maduro”.

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les réalisateurs de ce documentaire dense et imposant de 90 minutes, Jesús Reyes (image) et Víctor Hugo Rivera (son), se sont immergés pendant un an dans un “barrio”. Un de ces quartiers populaires où vit la majorité des vénézuélien(ne)s, invisibilisés par les grands médias depuis vingt ans en tant que base sociale de la révolution. Ils y ont suivi sept conseils communaux qui, face à la guerre économique impériale, prennent en main la santé, le transport, l’approvisionnement, et surmontent mille et une difficultés pour s’organiser en commune. Au départ, les auteurs voulaient étudier le lien possible entre luttes paysannes et approvisionnement de Caracas. Ils ont fini par se marier pour une année avec cette organisation populaire dans ses doutes, ses rires, ses conflits, ses chutes et ses nouveaux départs. Le personnage principal du film, ce sont comme souvent au Venezuela, les femmes.

Temps de lutte” est le contraire d’une vitrine. Il refuse la colonisation des images par la voix off. Le montage associe le local et le global, le passé et le futur, l’individu et le groupe, laissant le spectateur libre de sa lecture. Croire dans le documentaire, c’est aussi croire dans le droit des sujets d’une Histoire de transmettre une expérience qui peut nous aider dans nos propres processus de transformation.

Durée: 90 minutes. HD. Sous-titres français. Coproduction: Commune Socialiste « Altos de Lidice »/EPLACITE. Venezuela janvier 2020.

Ci-dessous: première du film au Théâtre Principal de Caracas, le 12 décembre 2019, en présence des communard(e)s. Photos: Yrleana Gomez.

Ci-dessous: photogrammes tirés du documentaire « Temps de lutte« .

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Comment les Vénézuéliens vivent-ils en temps de blocus économique et de crise ?

L’auteure: Fania Rodrigues, journaliste brésilienne en poste à Caracas

La crise économique, causée en grande partie par le blocus occidental dont souffre le pays, pousse la population à utiliser sa créativité au quotidien ; l’organisation populaire est le moyen que beaucoup ont trouvé pour résoudre collectivement les problèmes.

Il n’est que 6 heures du matin et toute une vie agite déjà les impasses, rues et les escaliers du grand quartier populaire de Altos de Lídice au centre de Caracas. Dans ce quartier, peuplé de maisons simples, chaque porte s’ouvre sur un travailleur qui rejoint la longue file ouvrière qui descend chaque jour la colline pour fournir la main-d’œuvre à la ville.

Là, au pied de l’imposante Avila, la chaîne de montagnes qui coupe Caracas d’un bout à l’autre, vit Wilmer Villarroel, cuisinier de 38 ans, qui se bat pour vivre en temps de crise. « Ici, nous ne pouvons pas travailler à une seule chose, nous devons avoir plusieurs emplois pour garantir la nourriture de la famille« , dit-il. Le salaire minimum légal est dépassé par l’inflation élevée, la crise financière, la baisse de la production pétrolière et du prix du pétrole, ainsi que par le blocus occidental et l’instabilité politique. Au Venezuela, le salaire est payé chaque quinzaine et s’élève environ à 150 000 bolívares (5 USD). C’est pour compenser sa faible valeur qu’il est combiné à des avantages sociaux.

Je me réveille à 5 heures du matin pour faire des arepas (galettes typiquement vénézuéliennes à base de maïs) et je descends la colline à 6h45 du matin pour les vendre. Il y a un arrêt de bus à proximité et je les vends aux chauffeurs. À 7 h, j’ai déjà tout vendu, je reviens et je me joins au travail communautaire, à la brigade d’entretien, nous balayons les rues jusqu’à 12 h” raconte Wilmer.

Le travail est rémunéré par l’intermédiaire de la Commune Altos de Lídice, une forme d’organisation populaire. Pour ce travail, ils perçoivent l’équivalent de six salaires minimums. Cela ne suffit pas. Wilmer doit complémenter avec un troisième et un quatrième revenu. “Je fais de la soupe que je vends le dimanche. Nous avons aussi des terres qui ont été abandonnées, où les gens jetaient des ordures. Avec un oncle et un voisin, nous avons nettoyé et commencé à planter. Nous avons maintenant de la citrouille, du poivre, du poivre, du manioc, du maïs, de la banane, de la tomate, de l’igname, de l’avocat et de la tomate” dit-il.

Comme Wilmer, des milliers de vénézuélien(ne)s considèrent la mise en culture de terres comme un moyen de résoudre le problème de la pénurie. Depuis octobre 2018, les supermarchés améliorent progressivement le niveau de l’offre. Aujourd’hui, il ne manque presque aucun produit dans les rayons, mais le problème est le prix, car le salaire dévalué par l’inflation et la valeur des produits marqués en dollars créent un abîme économique entre la classe qui a accès au dollar et le salarié, qui reçoit en bolivars, la monnaie locale.

Wilmer Villarroel: cultiver soi-même ses aliments pour résister aux pénuries. Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Aujourd’hui, cela vaut la peine de planter, car un kilo de bananes dans la rue coûte très cher. Une banane plantain peut coûter 8 000 bolívares. Trois bananes plantains coûtent une demi-semaine. Nous économisons ainsi un argent dont parfois nous ne disposons même pas. Nous aidons également les habitant(e)s du quartier qui n’ont pas les ressources nécessaires pour acheter. Cet aspect est important” souligne Villarroel.

Le Venezuela subit un scénario d’hyperinflation causé par des facteurs internes et externes. La crise économique, qui a débuté en 2013, a été causée par le déficit budgétaire et la baisse de la production pétrolière. En 2012, la production de pétrole était de 2,2 millions de barils par jour et a diminué au cours des dernières années avec un peu moins d’un million de barils en 2019. De plus, le prix du baril a été réduit de plus de 50 %. L’impact a été immédiat, puisque 90% du budget de l’Etat dépend des recettes pétrolières.

En outre, la crise a été accélérée par des facteurs externes, tels que le blocus économique et financier imposé par les États-Unis depuis 2014. Selon le gouvernement vénézuélien, les ressources bloquées dans des banques à l’étranger dépassent 24 milliards de dollars, qui pourraient être utilisés pour acheter des produits de première nécessité, tels que de la nourriture et des médicaments.

A cela s’ajoute ce que l’on appelle l’inflation induite, terme utilisé au Venezuela pour désigner la spéculation opérée par des sites web gérés hors du pays et qui marquent la valeur du dollar parallèle et illégal, servant de référence au commerce et aux médias privés (tous deux majoritaires au Venezuela), et sont aussi les soutiens de la droite.

Économie collective

La vie en communauté est aussi un moyen de surmonter les problèmes économiques. “Le besoin économique nous a forcés à être plus unis et à reprendre l’organisation collective qui avait été laissée de côté après la mort du commandant Hugo Chávez. Organiser de nouveau la commune est le seul moyen de s’assurer que toutes les familles du quartier aient au moins de la nourriture”, explique l’artisane Rosiris Zapatero, une leader communautaire du quartier de La Pastora. Les habitants eux-mêmes ont essayé de faire un recensement du quartier afin de pouvoir suivre les familles qui ont des enfants souffrant de malnutrition infantile. Grâce à quoi ceux-ci bénéficient d’une assistance spéciale, de soins médicaux et du droit de prendre leurs repas à la cantine communautaire, qui fournit aujourd’hui de la nourriture à plus de 200 personnes.

En plus du travail communautaire, Rosiris se dédouble pour gagner sa vie, en tant que décoratrice de fêtes, ce qui est considéré comme un véritable luxe à l’heure où la plupart des gens travaillent pour se procurer la nourriture. Dans n’importe quel pays, dans ces conditions, elle se retrouverait sans travail, mais pas au Venezuela, où les célébrations sont presque sacrées, surtout quand il s’agit des anniversaires des enfants.

Les prix que je facture sont modestes. Les gens d’ici ne sont pas en condition d’acheter beaucoup de choses, alors ils inventent et utilisent leur créativité pour s’amuser. Nous continuons à célébrer, de façon plus simple, mais nous n’arrêtons pas de faire la fête”, dit Rosiris. “Le Vénézuélien est une personne très heureuse. Ils n’ont pas pu nous ôter cette identité. Nous n’avons pas perdu cet esprit joyeux. Les gens luttent contre ce sentiment de tristesse qui laisse une crise de cette ampleur. Nous résistons et luttons de toutes les façons. Nous n’allons pas devenir des personnes tristes parce qu’il y a un problème économique.

Pour Rosiris, “en temps de guerre, maintenir la joie est une forme de résistance”. “Nous n’attendons pas de miracle pour pouvoir célébrer la vie. Nous avons décidé de rendre réels les moments de joie. Pour une mère, il est important que son enfant ait un gâteau d’anniversaire et oui, c’est possible. Ce don de la joie, on ne pourra jamais nous l’enlever. Et j’aide les gens à profiter de ces moments et j’en vis” explique Rosiris.

Roisris: « Nous n’allons pas laisser le problème économique faire de nous des personnes tristes ». Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Outre les fêtes de famille, dans les quartiers les plus humbles, les distractions sont les jeux de hasard – tiercé, loteries et bingos -, les projections itinérantes de films, les jeux sportifs tels que le championnat intercommunal de basket-ball, les spectacles de danse et de théâtre dans les espaces communautaires, les fêtes et les réunions familiales. Quant aux voyages à la plage, les visites au centre commercial et les repas à l’extérieur de la maison, ils ont été réduits ou ont tout simplement cessé d’exister pour les secteurs populaires.

Même la façon de sortir a changé, raconte l’avocat Raúl Escalona, 28 ans, qui travaille pour un organisme public et gagne un peu plus qu’un salaire minimum. Le plus dur c’est la conquête amoureuse, selon Raul, parce que les temps de crise exigent plus de créativité.

Quand je rencontre quelqu’un que j’aime vraiment et avec qui je veux sortir, je l’invite, mais aux restaurants et aux boîtes de nuit on préfère un dîner à la maison, où je cuisine pour elle. C’est aussi un problème, parce que parfois la fille ne veut pas venir à la maison dès le début. Mais nous sommes tous clairs sur la situation actuelle” confie cet avocat venu de la classe moyenne, et qui ressent également les difficultés économiques du pays.

Une fois que l’amour est noué, on cherche ensemble des solutions quotidiennes pour maintenir la flamme. “Ce que nous faisons, en plus de tout diviser, c’est de recourir aux choses les plus simples. Parfois, nous mangeons un hot-dog dans la rue ou achetons cinq bières en réunissant nos ressources. Parfois, je dépense tout ce que j’ai pour sortir et elle aussi, et le week-end suivant, nous restons à la maison. Et c’est comme ça qu’on tient” dit Raúl.

Est-il possible de manger plus sainement dans un pays en crise ?

Dans un pays où la priorité pour beaucoup est tout simplement de manger, la variété nutritive passe au second plan. La question centrale est que le Venezuela importe plus de 50 pour cent de tous les aliments qu’il consomme et qu’avec le blocus économique, certains produits sont devenus plus chers et plus rares, notamment les protéines animales.

Le gouvernement vénézuélien fournit un panier de nourriture subventionné, qui atteint actuellement 25 % de la population la plus pauvre, selon les chiffres officiels du Ministère de l’alimentation. Cependant, il est composé d’aliments riches en glucides et pauvres en protéines animales, en fibres et autres nutriments.

Pour se nourrir plus sainement, le professeur de droit Sílio Sanchez, 42 ans, a décidé de sortir de son milieu intellectuel d’enseignant à l’Université Centrale du Venezuela, la première université du pays, pour aller vivre à la campagne, où il peut développer sa propre production alimentaire.

Ici, nous avons des chèvres, des lapins, des poules de pays et des cochons d’Inde. Ces animaux nous donnent d’autres protéines comme les œufs, le lait et les produits laitiers, en plus de la viande. Pour la viande, ce que nous avons le plus, ce sont les lapins, parce que c’est la production la plus rapide et la plus saine” raconte le professeur. Les chèvres sont davantage utilisées pour la production de fromage, de crème, de confiserie à base de lait, entre autres produits.

Silio explique aussi pourquoi il a choisi ces types d’animaux. « Ils sont plus résistants, ils peuvent survivre sans médicaments dans un contexte de crise et de blocus international, et se nourrissent d’une plus grande variété de végétation et de nourriture. Cela me permet d’économiser toute sorte de choses dont je ne pourrais disposer« .

C’est sur un terrain de 300 mètres, considéré comme petit pour la production rurale, dans une modeste maison en bois, qu’il vit avec sa femme et ses deux enfants. Il partage également le travail et la production avec un ami et un voisin. Ce qu’ils ne consomment pas, ils le vendent, ce qui rapporte environ sept salaires pour chacun des chefs de ménage. “Ce que nous produisons ici ne pourrait pas être achetés avec nos salaires, en tout cas pas dans la quantité que nous consommons. Nous nous offrons un luxe énorme, qu’on peut comparer aux pratiques de consommation de la classe moyenne. En outre, ce sont des produits sains, comme le fromage et le lait de chèvre, des œufs de ferme, le chocolat nutritif qu’ils fabriquent ici avec le cacao, le pollen, le sucre de mélasse et la citrouille”.

Silio est l’exemple du vénézuélien qui “transforme le citron en limonade”. Il a créé un nouveau style de vie et une nouvelle économie domestique qui à leur tout inspirent maintenant d’autres personnes. Des voisins et des amis se sont joints à lui, produisent maintenant collectivement et le partagent en parts égales. Il rêve déjà d’augmenter sa production et de continuer à s’associer avec ses voisins. “Nous avons toujours une carence, qui est celle des légumes, parce que nous n’avons pas d’espace où planter. Nous travaillons à résoudre ce problème, le voisin va nous prêter un terrain près d’ici”.

Les difficultés sont immenses et vont du manque de crédit aux outils de base, difficiles à obtenir dans un pays bloqué. Mais c’est ainsi que chaque vénézuélien(ne) résout les problèmes quotidiens. Le blocus économique et la crise ont touché toutes les classes sociales, mais les plus pauvres sont les plus touchés, c’est pourquoi l’organisation populaire a resurgi comme moyen de résoudre collectivement les problèmes.

Le professeur de Droit Silio Sanchez a laissé son milieu intellectuel d’universitaires pour produire ses propres aliments. Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Fania Rodrigues

Source : https://operamundi.uol.com.br/sociedade/61905/como-vivem-os-venezuelanos-em-tempos-de-bloqueio-economico-e-crise

Traduit du portugais par Thierry Deronne

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« Commune Las Lomas. Les raisons d’un peuple » (Terra TV)

Terra TV transmet depuis Villa Nueva dans l’état de Lara, Venezuela. Dans ce deuxième épisode de la chronique communale de Betzany Guedez, le collectif révolutionnaire Argelia Lara raconte comment il s’est organisé pour mener à bien le sauvetage des terres abandonnées par des entreprises publiques ou des propriétaires privés. Il appelle à mettre fin aux intimidations de pouvoirs régionaux afin de pouvoir travailler pleinement en vertu de la Loi des Terres et pour la souveraineté alimentaire du Venezuela.

Montage : Miguel Escalona. Durée: 17 minutes. Production: Terra TV, République Bolivarienne du Venezuela, novembre 2019.

Le champ médiatique qui surplombe aujourd’hui les champs universitaire et journalistique, fixe les obligations de recherche ou de réponse. Le temps médiatique a peu à peu remplacé le temps politique, menant la majorité des occidentaux a une inintelligence du monde. Nous sommes responsables de n’avoir jamais voulu démocratiser la propriété des médias, ni défendre et multiplier un authentique service public, ni protéger un enseignement journalistique des forces du marché, ni repenser une autre forme de “réseaux sociaux”. Le temps de l’Histoire, celui des peuples, continue.

Répondre sans cesse aux mensonges chaque jour plus grotesques du champ médiatique durera des siècles si nous ne construisons une hégémonie de médias au service des citoyens face à celle, actuelle, de grands groupes privés et de leurs actionnaires, bref : si nous ne sommes pas capables de développer notre propre agenda. La tactique doit céder le pas à la stratégie. Le journaliste ou le militant ne peut que rester en surface s’il ne s’immerge pas dans la pensée populaire. C’est-à-dire s’il ne récupère pas le temps perdu qui seul permet de cultiver la relation morale avec l’Autre social comme base de l’information. Être sur un pied d’égalité avec l’Autre, loin du marché thématique qui pousse subtilement à gommer l’Histoire pour individualiser des « objets humains ».

Prendre ce temps, c’est ce que fait Betzany Guedez , réalisatrice et formatrice de Terra TV, dans cette commune vénézuélienne née sur les hautes collines d’une ancienne “corporation publique du café” si mal gérée que les paysan(ne)s ont décidé de se l’approprier, en vertu de la Loi des Terres. Les médias privés les traitent d’envahisseurs pendant que les mafias agraires utilisent des corps régionaux de sécurité pour les intimider et les chasser de leurs terres. Les mots d’un paysan donnent une belle définition de ce que serait un média au service du peuple : “notre but est de produire des aliments pour satisfaire les besoins de la population la plus proche”.

Photos ci-dessous : pendant ce temps, à un autre bout du pays, dans l’état de Barinas, Betzany Guedez et Jorge Henriquez de TERRA TV donnent un atelier de réalisation aux étudiant(e)s autogestionnaires de l’Institut Agroécologique Latino-américain “Paulo Freire” (IALA). Ce futur noyau de production audiovisuelle est une réponse à leur demande de visibiliser toutes leurs activités et tous leurs efforts pour maintenir l’école en vie.

T.D. Caracas 13 novembre 2019

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Vivre le Venezuela (3) : au pays du bûcheron perdu

par Thierry Deronne, Alto Apure, Venezuela, octobre 2019

« Nous n’avions pas de terres mais ici nous pouvons offrir un futur à nos enfants. C’est ce qui nous a motivées à participer en tant que mères. Ils ne tomberont pas malades comme dans les villes. Ici, ils apprendront à partager, à être humbles et respectueux » raconte Maria. « Ouiiii ! Ouiiii !» font les machettes qu’on affûte sur la pierre plantée entre deux churuatas, cabanes en forme d’étuves, faites de palmes, planches, zinc et bambou. L’une sert aux paysan(ne)s de salle de réunion et de dortoir, l’autre de cuisine. « C’est dans cette casserole qu’on a cuit le poisson ? » « Oui, ne jette pas l’eau ! » Hommes et femmes de garde travaillent sans relâche à nourrir le collectif. A cheval ou à pied, paysan(ne)s et fonctionnaires de l’Institut National des Terres – qui sont ici des alliés – vont et viennent du camp de base à la terre en friche pour démarquer les lots assignés aux 107 familles. Après quinze ans d’attente, chaque agriculteur aura droit à neuf des 1200 hectares abandonnés. « 10% au moins de la zone restera vierge pour préserver la biodiversité » précise un des ingénieurs de l’Institut des Terres. Erigé il y a dix mois au cœur de l’Alto Apure, le campement « Hugo Rafael Chavez Frias », témoigne d’une grande force d’organisation et d’une grande patience…

« Au début nous avons marché, marché beaucoup, partout, pour retrouver les chemins. Tout était recouvert par l’herbe et la forêt. La lutte a été longue. En 2000 quand Chavez a encouragé les paysans nous avons pris la terre mais on nous a demandé de suivre la voie légale. En 2006, en 2014, à chaque occupation, nous sommes restés sans réponse de l’Institut des Terres. Et puis nous nous sommes regroupés ici, en 2019. Il y a eu des nuits où nous devions dormir debout car la pluie avait inondé le campement. Qu’est-ce qu’on a ri, la nuit où le toit de plastique s’est troué, et a douché José de la tête aux pieds ! Quand une compagne a senti un serpent dans son sac de couchage, elle a failli déchirer le hamac ! Il y a des jours où on ne peut pas même boire un café, il n’y a que du pain et de l’eau. De six à neuf heures du soir, nous sommes mangés par les moustiques. A l’aube ils reviennent, ils te rendent fou ! Celui qui n’a pas l’habitude part en courant. Mais nous sommes des paysans. Nous aimons travailler la terre. Nous aimons travailler ensemble ! Avoir sa parcelle, c’est le rêve ! Pouvoir cultiver ses bananes, ses haricots, connaître de nouveaux amis ! Heureusement sous le gouvernement révolutionnaire, cela nous est permis, et grâce à Dieu aussi, car pour nous ce serait impossible d’acheter un lopin. Nous avons formé des groupes armés, pour nous défendre, des équipes pour la cuisine, le bois, l’eau. Et maintenant le toit ne laisse plus passer la pluie. »

« Qui vient avec nous ? » « On se rejoint au fleuve ? ». La vase des étangs, les sentiers oubliés, les friches d’herbe se réveillent à l’aube sous les bottes pressées. Les lames se fraient pendant des heures un chemin dans la forêt de ronces et de roches. Parfois un écho poursuit les pionniers : le bûcheron perdu, un fantôme qui coupe des arbres et qu’on ne voit jamais. Mais rien, ni les trombes de pluie ni les sangsues, n’arrête les trois arpenteurs de l’Institut National des Terres qui s’enfoncent dans les rivières en crue, GPS au-dessus de la tête, et qui se sont engagés à rester sur place tant que la dernière parcelle ne serait pas démarquée. L’après-midi, un groupe électrogène leur permet de transcrire les relevés. Un Etat au service des paysans, des fonctionnaires travaillant et dormant sous le même toit : une fraternisation dont Chavez avait rêvé.

La pointe des machettes tatoue sur la boue séchée les futures parcelles de cacao, maïs, banane plantain, haricots, ail, potiron, tomate, tubercules – ocumo, manioc –, citron, avocat, abricot, noix de coco, goyave et pourquoi pas, ici ou là, dans les marécages, un élevage de buffles, pour la viande et le fromage. Les très poissonneux étangs et le fleuve Uribante sont proches. « Ce que nous voulons, c’est produire. Pas seulement pour nous, mais pour vendre au prix juste à la population voisine, dans les grandes villes, dans les marchés populaires, et pourquoi pas pour exporter. » Juchés sur une estrade de terre, sous les branches d’un guarataro del llano, malgré la fatigue et entre deux averses, les dirigeants locaux et ceux de la Corriente Revolucionaria Bolívar et Zamora ont réuni l’assemblée. La Corriente est forte d’une expérience avancée de pouvoir populaire : elle a organisé près d’ici une vaste cité communale (1). Elle peut donc conseiller les défricheurs: « Sur d’autres terres récupérées nous nous sommes entraidés en offrant trois jours de travail les uns aux autres. Il y en a qui sont venus en rêvant de négoces, mais sont vite partis quand on leur a parlé de socialisme et de révolution. Chaque parcelle est le fruit de la lutte, pas question que certains revendent la leur. Nous voulons travailler pour nourrir le peuple. Pas comme ceux qui émigrent vers des pays voisins parce que la télévision leur dit qu’on y gagne plus d’argent, et qui s’y font exploiter à mort » explique Ovidio.

L’auteur avec Betzany Guedez formatrice et réalisatrice de Terra TV et sa fille. Campement « Hugo Rafael Chavez Frias », Alto Apure, Venezuela, octobre 2019.

Un homme et une femme bien habillés débarquent en 4X4. Ils assistent à l’assemblée, en retrait, visage tendu, lèvres serrées pendant l’hymne national. « Nous sommes les héritiers de ces terres, nous avons les preuves, on ne nous a pas informés de ce qui se passe ici ». « Mais où est votre titre de propriété ? » interrogent les paysans. « Nous n’avons pas eu le temps de le photocopier ». Quand on leur rappelle poliment que l’Institut des Terres a tranché en faveur de ceux qui veulent semer (2), les « héritiers » menacent : « Nous avons de la famille dans le gouvernement.» Après leur départ, un paysan analyse : « Ils parlent d’héritage mais que signifie ce mot puisqu’ils ont abandonné ces terres ? Pour en hériter, il faudrait les mériter comme nous qui les avons assez aimées pour les travailler ». Faut-il prendre au sérieux ces personnages de telenovela ? Peut-être ne sont-ils venus que pour quémander une parcelle, dans leur défaite ? Mais ailleurs les terratenientes continuent à régner à coups d’assassinats. Les médias privés – majoritaires au Venezuela – traitent les paysans d’« envahisseurs », justifiant la violence. Cinq compagnons et une compagne sont encore tombés, le 27 juillet, sur la route de Ticoporo, d’une balle paramilitaire dans la nuque. (3)

Ici, aux croisements des états du Tachira, d’Apure et de Barinas, tout le long de la frontière avec la Colombie, la souveraineté du Venezuela vacille : le peso colombien a remplacé le bolivar. Le satellite diffuse les télés colombiennes. Aux trafics en tout genre – billets de banque, drogue, essence -, s’ajoutent les effets du blocus impérial: centres de santé sans médicaments, réseaux sans électricité, machines agricoles sans pièces de rechange. Les paysans s’organisent pour résister à la guerre économique, aux menaces des mafias agraires, et, parfois, aux maires, gouverneurs, fonctionnaires « chavistes » qui renouent avec les pratiques politiques dénoncées par Chavez. « Nous soutenons à fond le camarade Nicolas Maduro. Un autre gouvernement nous aurait déjà tous massacrés. Mais s’il ne secoue pas l’Etat…  s’il continue à négocier… »

A chaque pas, la lutte révolutionnaire affronte de nouvelles contradictions. Au Venezuela le modèle urbain, celui du grand exode post-boom pétrolier, a généré de curieux hybrides. Comme nous ne sommes ni à la campagne ni dans de vraies villes, la délinquance tend à remplir le vide d’identité sociale. Alors, quand naîtra cette commune paysanne ? Quel sera son visage ? On n’y a pas encore vraiment réfléchi. On attend que l’Etat remplisse sa fonction : électricité, internet, la route surtout… « Sur les terres nous avons réservé une aire pour un terrain sportif, une école, un centre de santé, une église car ici nous respectons le credo de chacun, et puis, nous aimerions bénéficier d’une Mission du Logement paysan ».

Pour les vétérans de la Corriente, le point crucial est d’organiser au plus vite la production, en évitant les dérives commerciales, et la formation. « Pour éviter de vendre tous nos légumes en Colombie, nous devons créer un espace commun de travail. Il faut développer la vie collective du projet, et démontrer au gouvernement que c’est la meilleure alternative. Penser « commune » avant lopin. Dans une commune, un secteur peut produire de l’engrais pour tous les autres, par exemple. Vous vous souvenez de la Commune « Brisas de Caño Amarillo », quand on leur a dit que c’était impossible de cultiver 30 hectares sans machines ? Ils ont récolté à la main et tout transporté jusqu’à la mairie ! C’est ce genre d’expériences que nous devons transmettre. Et que nos futures assemblées soient comme les premières, comme des retrouvailles… et plutôt que de répéter mille fois « commune, conseils communaux… », regardons comment a fonctionné réellement l’auto-gouvernement en pleine crise économique. Pour ne pas décevoir ceux qui viendront à l’assemblée, il faut leur dire ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné. »

Sous les discussions et les rires percent les motos, le ruminement intime des chevaux, le bras de fer asthmatique de la pompe à eau, les infatigables oiseaux, singes araguatos, grenouilles, d’une infinité à l’autre de ces terres où chaque famille rêve de construire son rancho. Bientôt viendra l’heure de semer, d’attendre la pluie. « Et qu’elle ne soit pas trop forte

T.D.

Ci-dessous: octobre 2019, une équipe de la télévision paysanne Terra TV (Betzany Guedez, Jorge Henriquez, Thierry Deronne) réalise un documentaire pour défendre la lutte des pionniers du campement « Hugo Rafael Chavez Frias ». Surmontant une mauvaise fièvre, l’amie Danilsa, une « commandante » de la « ciudad comunal », est venue de Chorrosquero, avec dans son sac, le livre que j’avais publié en 2009 chez l’éditeur bolivarien Manuel Vadell, à Caracas : « Dix propositions pour créer une télévision socialiste ». Il y a douze ans, avec une équipe de la télévision publique Vive TV, nous étions déjà venus ici pour former au langage de la caméra des militant(e)s de la Corriente Revolucionaria Bolivar et Zamora. La ville communale a bien grandi, et ses défis aussi.

Lire les récits précédents : « Vivre le Venezuela » (1) https://wp.me/p2ahp2-4rZ et “Vivre le Venezuela” (2) https://wp.me/p2ahp2-4su

Notes :

  1. Site de ce mouvement social :http://www.crbz.org/

  2. Lorsque des paysans réclament le droit de semer des terres abandonnées, l’Institut National des Terres (https://twitter.com/INTi_Venezuela ) inspecte le domaine et le cas échéant, publie un avis d’abandon pour que l’éventuel propriétaire puisse faire valoir ses droits à la défense. S’il ne se manifeste pas, la loi dit que la terre doit être remise aux paysans en vertu du droit de la population à la souveraineté alimentaire.

  3. Voir http://www.crbz.org/masacre-en-barinas-contra-militantes-revolucionarios-comunicado-de-la-corriente/ et http://www.crbz.org/intervenciones-en-los-actos-homenajes-a-ls-martires-de-ticoporo/

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