Les ONG et le nouveau plan Condor pour l’Amérique latine

Via le Département d’État et l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), le budget prévu par Washington en 2022 pour des « programmes de démocratie » destinés à Cuba atteindra 20 millions de dollars, soit le même niveau de financement qu’en 2021. A charge pour des organisations non gouvernementales (ONG) locales de relayer cette action « interventionniste » sur le terrain.
Censées représenter la « société civile », toutes les ONG ne sont pas à mettre dans le même sac ou sur le même plan. Il n’en demeure pas moins que, au cours des dernières années, nombre d’entre elles, ainsi que leurs financements, ont été mis en cause par les gouvernements d’Hugo Chávez et Nicolás Maduro (Venezuela), Rafael Correa (Equateur), Evo Morales (Bolivie), Andrés Manuel López Obrador (Mexique), pour ne citer qu’eux. Elles se trouvent actuellement au cœur de la violente polémique qui oppose les États-Unis, l’Union européenne et leur sphère médiatique au gouvernement nicaraguayen de Daniel Ortega [1].
Au nom de l’Internationale des peuples anti-impérialistes, l’ex-président hondurien de centre gauche Manuel Zelaya, renversé en 2009 par un coup d’Etat, s’est récemment exprimé sur la question.


L’auteur : José Manuel Zelaya. Élu président de la République du Honduras, il prend ses fonctions le 27 janvier 2006. Soucieux de sortir le Honduras de l’extrême pauvreté, il se rapproche de l’alliance régionale de coopération économique sociale, l' »ALBA ». Le 28 juin 2009 il est arrêté par les militaires putschistes sous influence de Washington et expulsé vers le Costa Rica, deux heures avant le début d’une consultation populaire. Le journal français « Libération » l’accuse alors d’avoir « joué avec le feu » (sic) en se rapprochant de l’ALBA.

À partir des années 1980, avec l’avènement du modèle d’exploitation néolibéral, sont apparues des organisations qui, en théorie, étaient censées combler le vide qui se créait naturellement entre la sphère publique et la sphère privée. Semblant au départ impartiales, ces organisations non gouvernementales (ONG) sont devenues par essence des agents politiques autoproclamés de la société civile qui légitiment l’essor impétueux de la mondialisation et du marché. En Amérique latine, avec l’arrivée de gouvernements progressistes via les élections, comme dans le cas du triomphe électoral de Daniel Ortega et de la révolution sandiniste avec plus de 70 % des voix [2], ces organisations ont orienté leur activité vers le contrôle stratégique et politique de la société, avec pour objectif ce que, aux Etats-Unis, elles appellent par euphémisme un « changement de régime ».

La structure fonctionnelle érigée au « sommet », que ce soit par les États-Unis ou l’Europe, utilise quelques fondations opulentes pour alimenter toute la machinerie des ONG. Les plus importantes de ces fondations fournissent environ 80 % de tous les fonds gérés dans le monde par ces organisations. Dans la plupart des cas, les fondations mères n’ont pas de relation directe avec les bénéficiaires, qui fonctionnent comme opérateurs locaux des fonds reçus. Un réseau constitué par des agences de coopération internationale telles que l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), l’Institut national démocrate (NDI), la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED), l’Institut républicain international (IRI) et d’autres agences gouvernementales occidentales financent des actions d’intervention visant principalement et prétendument à la « réduction de la pauvreté », au renforcement des « valeurs démocratiques », à la gouvernance, aux « droits de l’homme », à la transparence, la justice et la bonne gestion des finances publiques.

Du réseau susmentionné se déploient des centaines d’ONG qui saturent la vie politique de la société, créant une sorte d’Etat parallèle piloté par de grands médias et réseaux ; devenus artificiellement des protagonistes de la vie politique, ceux-ci tentent de saper l’action des gouvernements progressistes ou d’empêcher la montée au pouvoir de projets de gauche revendiquant la participation de la société et de l’Etat contre la tromperie du marché.

Cet immense réseau tentaculaire des pouvoirs factices se charge de promouvoir un agenda caché et spécifique défini par l’orientation qu’ils veulent voir adoptée par l’opinion publique. Au Nicaragua, ils promeuvent sans vergogne les politiques que l’Hégémon exige. Il n’est donc pas étrange qu’au Honduras, en 2009, ils aient activement soutenu le coup d’Etat, toujours sous couvert d’un discours anticommuniste de défense de la démocratie.

Dotées d’importantes ressources, ces organisations se consacrent à dire à l’Etat ce qu’il doit faire, jusqu’à devenir des agents de dé-légitimation de la politique ; pourtant, en se prononçant contre les mouvements de libération socialistes, elles adoptent de fait, au sens strict, une attitude de caractère politique.

De façon tout aussi perverse, elles se consacrent à la déstabilisation de tout gouvernement populaire qui, en Amérique latine, n’accepte pas de se soumettre aux diktats ou aux intérêts géostratégiques des faucons de Washington. Dans ce but, et en dépensant des ressources importantes, elles alimentent des réseaux de supposés mécontentements destinés à la construction d’images négatives des dirigeants.

Depuis la première décennie du XXIe siècle, ce système bien articulé de « smart power » s’est spécialisé dans la promotion et l’organisation de « révolutions de couleur ». Celles-ci ne sont rien d’autre que des « protestations populaires contrôlées » visant à un changement de régime et à l’imposition d’une administration docile, au service des intérêts des sociétés transnationales. Significatives sont les participations de la Fondation Ford et plus spécifiquement de George Soros, qui a accumulé de l’expérience dans les pays d’Europe de l’Est après la chute du bloc soviétique et a joué un rôle clé dans les fameux « printemps arabes », dont certains, dans tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, ont fini par renforcer l’existence de groupes extrémistes tels que l’Etat islamique.

En Amérique latine, l’activité de ces organisations va du Mexique, où elles s’opposent au gouvernement de la Quatrième transformation, à l’Argentine, où elles participent au travail minutieux de discrédit de l’administration péroniste. Ces derniers temps, leur principale attaque a été dirigée contre les pays de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), essentiellement le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie et Cuba.

Dans ces pays, elles ont été jusqu’à organiser des soulèvements violents, qui ont coûté la vie à de nombreux innocents. Le cas de Cuba est particulier, car les conditions existantes du blocus ne permettent pas le flux de ressources qu’elles utilisent dans les autres pays mentionnés. En ce qui les concerne, et sur leurs territoires, le Venezuela et la Bolivie ont neutralisé [NDLR : partiellement] l’opération de ces ONG qui utilisent généralement une façade d’organisation humanitaire.

Actuellement attaqué, le Nicaragua vit une situation similaire à celle qui a précédé les violentes émeutes organisées en 2018 par une opposition politique dépourvue de capacité organique, mais qui a bénéficié d’importantes ressources externes pour créer le sentiment d’une chute imminente du gouvernement démocratique. Cette fois, le nouveau « Plan Condor électoral » américain a été anticipé [par les autorités sandinistes], notamment du fait de l’injection de ressources considérables destinées à provoquer un boycott du scrutin de novembre prochain. Ces efforts visent à rehausser le profil politique de l’opposition et à empêcher une nouvelle victoire populaire du sandinisme. A cette fin, ils utilisent l’agenda médiatique qui, par sa tendance à la génuflexion, leur permet de passer de grands défenseurs du processus électoral aujourd’hui à porte-drapeaux de la suspension de l’élection demain, si son résultat ne favorisait pas leurs intérêts.


Manuel Zelaya
Lois Perez Leira

Source : https://www.el19digital.com/articulos/ver/titulo:117944-las-ong-y-el-nuevo-plan-condor-para-america-latina

[1https://www.medelu.org/Vol-d-hypocrites-au-dessus-du-Nicaragua

[2] NDLR : Daniel Ortega a été élu le 5 novembre 2006 avec 37,99 % des suffrages ; le 6 novembre 2011 avec 62,5 % ; le 6 novembre 2016 avec 72 %.

URL de cet article https://www.medelu.org/Les-ONG-et-le-nouveau-plan-Condor-pour-l-Amerique-latine

Vol d’hypocrites au-dessus du Nicaragua, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Jeudi 1er juillet 2021   |   Maurice Lemoine

« Au Nicaragua, la spirale répressive “décapite” l’opposition », titre Le Monde (17 juin 2021) en évoquant l’arrestation de treize dirigeants « à quatre mois de la présidentielle ». Le nom du support est purement anecdotique : qu’ils soient de droite, de gauche, du centre ou même qu’ils professent le « tout en même temps », la quasi totalité des médias, à la manière d’un « parti unique », publient quasiment la même chose pour dénoncer la « criminelle dérive du régime de Daniel Ortega ». Une telle unanimité devrait mettre la puce à l’oreille. Soit le Nicaragua est effectivement devenu « le Goulag centraméricain » du quotidien espagnol El País (27 juin), soit ce surprenant consensus relève d’une abstraction perversement (ou paresseusement) plaquée sur la réalité.

Héritier de la lutte de libération contre la dictature d’Anastasio Somoza (1979) puis de la résistance à la guerre de basse intensité qui lui fut imposée par Ronald Reagan (1981-1989) et George H.W. Bush (1989-1993), le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) est revenu au pouvoir, par les urnes, depuis 2007, en la personne d’Ortega. Sans faire de miracles, et dans le cadre d’une politique pragmatique, avec ses bons et ses moins bons côtés, celui-ci a sorti les Nicaraguayens les plus modestes du long cauchemar dans lequel la droite néolibérale les avait plongés depuis l’arrivée à la présidence, en 1990, de la carte de Washington, Violeta Chamorro. Raison pour laquelle, à deux reprises, Ortega a été réélu avec, de plus, une majorité sandiniste confortable à l’Assemblée.

Même s’il ne l’a pas encore officiellement annoncé, tout un chacun présume qu’il se présentera en novembre prochain à sa propre succession (à l’image d’un Helmut Kohl ou d’une Angela Merkel demeurés durant seize années au pouvoir outre-Rhin). Toutefois, pour ne pas déroger à ce qui devient une sale manie au sein de la droite continentale, l’opposition « nica » dénonce par avance une « farce électorale ». Ce bien que tous les sondages donnent l’actuel chef de l’Etat vainqueur (quelle que soit l’orientation politique de l’institut, parmi lesquels CID Gallup, qui les a menés à bien). D’où la poursuite d’une obsession : comment, et par quels moyens, se débarrasser du sandinisme et d’Ortega ?

L’opposition a tenté de le faire en 2018 par la violence. Sans résultat concret, sauf un très lourd bilan : 220 morts, dont 22 policiers et 48 sandinistes, d’après la Commission de la vérité gouvernementale. Contrairement à ce que prétend le pouvoir sandiniste, il ne s’est pas agi d’une tentative de « coup d’Etat ». Pour qu’il y ait « golpe », il faut qu’une ou plusieurs institutions de l’Etat – Forces armées, Police, Justice, Parlement – participent au renversement du président – comme au Venezuela d’Hugo Chávez en 2002 (factions militaires), au Honduras de Manuel Zelaya en 2009 (Parlement, Cour suprême de justice, Armée), au Paraguay de Fernando Lugo en 2012 et au Brésil de Dilma Rousseff en 2016 (Parlements), dans la Bolivie d’Evo Morales en 2019 (Police, Armée) – avec une contribution plus ou moins discrète de l’USG (US Government)…

Pour en revenir à 2018, toutes les institutions sont demeurées loyales au pouvoir légitime, preuve, s’il en était besoin, de la solidité du système démocratique au Nicaragua. En revanche, il y a bien eu tentative de renversement extraconstitutionnelle du président élu. Ce que l’on a généralement dépeint sous le vocable de « manifestations pacifiques » avait toutes les caractéristiques d’une rébellion anti-démocratique menée par le biais d’une violence de caractère insurrectionnel. A laquelle se sont opposés, de façon tout aussi rugueuse, le pouvoir et sa base sociale sandiniste – mouvement de masse organisé, endurci par une longue habitude des agressions, et largement sous-estimé tant par l’opposition que par le cartel d’« observateurs » qui lui sont inféodés [1].

Depuis (et même auparavant), si elle peine à affronter « à la loyale » le couple Ortega-Murillo » (Daniel, président ; Rosario Murillo, son épouse et vice-présidente), la droite ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Nostalgique de l’époque au cours de laquelle les « gueux » ont été laminés par ses politiques, elle n’a pas cru devoir élaborer et proposer un quelconque programme ou projet de pays susceptible de faire oublier à ses compatriotes le désastre social qu’elle leur a imposé dans le passé. Rien – à part la haine d’Ortega ! Et les ambitions personnelles. Voire familiales, s’agissant du clan Chamorro – Cristiana, Carlos Fernando, Juan Sebastián, Pedro Joaquín –, lesquels, héritiers d’une dynastie de présidents conservateurs [2], se considèrent légitimes propriétaires du Nicaragua. De sorte que, au-delà des grands discours essentiellement destinés à l’étranger, la confrérie des personnalités censées combattre ensemble le sandinisme passe son temps à se déchirer.

De la crise de 2018, ont surgi et survécu deux courants. L’un, l’Alliance civique pour la justice et la démocratie (ACJD), a été créé de toutes pièces par les évêques conservateurs pour un supposé « dialogue national » tenu en mai et juin 2018. Dès l’origine, l’ACJD a pu compter sur une présence importante en son sein du secteur des affaires et du patronat. De son côté, l’Union nationale bleu et blanc (UNAB) [3] représente plus ou moins la « société civile », une nébuleuse d’ « autoconvoqués », d’organisations non gouvernementales (ONG) allant du « féminisme » à la supposée « défense des droits humains » en passant par une poignée de partis politiques non représentés au Parlement – dont le Mouvement de la rénovation sandiniste (MRS). Les « dissidents » du FSLN qui y cohabitent sont devenus les plus féroces ennemis de leur ancien « compañero » Ortega depuis qu’ils ont été mis en minorité, en 1994, lors d’un Congrès extraordinaire du parti.

Censé représenter l’opposition « de gauche », le MRS n’a pas hésité à appuyer la droite la plus droitière lors des scrutins tenus en 2008, 2011, 2012 et 2016. Mettant fin à une ambiguïté entretenue depuis 1995 autour de l’adjectif « sandiniste », le parti a finalement renié son origine en devenant l’Union démocratique rénovatrice (Unamos) en janvier 2021. Le 3 mars suivant, sa présidente Suyen Barahona ainsi que Tamara Dávila, membre de sa commission exécutive, mais aussi du Conseil politique de l’UNAB, confirmeront clairement la couleur en participant à une réunion virtuelle avec le président autoproclamé Juan Guaido pour évoquer « la lutte pour la démocratie » tant au Nicaragua qu’au Venezuela.

En octobre 2018, l’ACJD et l’UNAB ont annoncé en grandes pompes leur mariage. Sans être d’accord sur rien. L’UNAB souhaitait une paralysie générale du pays (« paro nacional ») [4] pour « faire tomber Daniel ». L’ACJD – directeur exécutif : Juan Sebastián Chamorro – n’y tenait pas, lui préférant une pression diplomatique internationale destinée, avec le moins de casse possible pour les secteurs économiques, à imposer des réformes au chef de l’Etat. Commence alors un interminable (et parfois ubuesque) feuilleton. C’est ainsi que, début janvier 2020, l’ACJD annonce qu’elle se sépare « amicalement » de l’UNAB pour former… « une grande coalition nationale ». D’après José Pallais, son directeur exécutif (ex-ministre des Affaires étrangères de Violeta Chamorro), l’ACJD « dépasse une étape d’unité » pour passer à « un stade supérieur d’intégration »  ! Pour sa part, Medardo Mairena, dirigeant d’une faction de paysans antisandinistes, revendique son autonomie. Devant tant de cohérence, même le très conservateur britannique The Economist pronostique que, compte tenu du retour au calme et de la récupération graduelle de l’économie, Ortega remportera le scrutin de 2021.

Le 25 février 2020, avec les mêmes et quelques autres, nait, sans vraiment naître, tout en naissant, une Coalition nationale. Ses statuts comportent un « article transitoire » qui établit que les « désaccords et les doutes en suspens » pourront être discutés ultérieurement et que les divergences fondamentales devront être résolues par consensus. Scission du vieux Parti libéral constitutionnaliste (PLC) des ex-présidents conservateurs Arnoldo Alemán (1997-2002) et Enrique Bolaños (2002-2007), Citoyens pour la liberté (CxL), peu ou prou sous la coupe du patronat, refuse d’intégrer le bloc et invite tous les opposants à se regrouper dans un… « mouvement unitaire » – qu’il dirigera ! La Coalition nationale n’en prend pas moins son envol définitif le 25 juin, forte de l’UNAB, de l’ACJD, du Mouvement paysan, d’une faction du Front démocratique nicaraguayen (FDN ; ex-« contras » [5])et de trois partis politiques, le PLC, Restauration démocratique (PRD ; évangélique) et Yátama (Indigènes de la côte atlantique). Le projet politique hautement démocratique de cet attelage saute immédiatement aux yeux : « La fin ultime de la Coalition, déclare la membre du conseil politique de l’UNAB Alexa Zamora, n’est pas les élections [de 2021], notre objectif est de sortir Ortega, notre ennemi commun. » Pour qui n’aurait pas tout à fait saisi, Medardo Mairena précise, au nom de son Mouvement paysan : « Ceci est une nouvelle étape pour nous unir et renverser ce régime dictatorial qui a provoqué tant de souffrance [6]. »

Parmi tout ce beau monde, on devine déjà une dizaine d’aspirants à la présidence pour l’« après Ortega ». Coups et crocs en jambe se multiplient. Le 26 octobre 2020, l’ACJD formalise sa sortie de la Coalition pour (comme il se doit) « promouvoir une plateforme politique et électorale unie et inclusive ». « Ce n’est pas une rupture, clarifie le plus sérieusement du monde Juan Sebastián Chamorro, nous voulons avoir une relation respectueuse avec tous les opposants, mais notre option est de revenir à la question de l’unité, et l’unité ce n’est pas seulement la Coalition nationale. » En désaccord avec cette conception assez particulière de l’unité, des dirigeants des villes de León, Estelí, Madriz, Chontales et autres abandonnent l’ACJD et demeurent au sein de la Coalition. Dont, en juillet, le dirigeant paysan Medardo Mairena avait fait sécession : lors d’une réunion virtuelle avec le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), expliquera-t-il, « ils [les dirigeants de la Coalition] se sont connectés sur Zoom avec Luis Almagro, mais ils n’ont même pas pris la peine de nous demander “si vous étiez en face d’Almagro, que lui diriez-vous ?” et encore moins de nous inviter à participer [7]. » Pour ne pas être en reste, la dite Coalition expulse le PLC le 30 novembre en l’accusant d’être « sous le contrôle et l’influence » de l’ « orteguisme »… Sachant qu’au sein de ce même PLC, un président de facto, Miguel Rosales, s’oppose à María Fernanda Flores de Alemán (épouse de l’ex-président), qui a aussi des ambitions.

Première étape de toute réflexion un tant soit peu raisonnable sur le Nicaragua : tous les stratèges le savent, il ne faut pas lutter en ordre dispersé. Face à un tel bazar, un bloc soudé, discipliné, porteur d’une forte identité et dirigé par un « leader » reconnu a toutes les chances de l’emporter. Pour sortir éventuellement vainqueurs d’élections démocratiques en novembre 2021, Ortega et le FSLN n’ont nullement besoin de « décapiter » l’opposition. Elle coupe parfaitement, et toute seule, ses propres têtes. A l’étranger (sauf peut-être aux Etats-Unis), on l’ignore. Au Nicaragua, même les dirigeants de la droite le savent parfaitement. En octobre 2020 encore, lorsque le Mouvement vers le socialisme (MAS) bolivien mit en échec le coup d’Etat et porta à la présidence Luis Arce, le dauphin d’Evo Morales [8], l’ex-député Eliseo Núñez Morales, membre de l’ACJD, s’alarma publiquement : « L’opposition nicaraguayenne doit en tirer une leçon, nous devons arrêter les guerres intestines, arrêter ces attaques permanentes qui existent entre tous les groupes d’opposition et générer une alternative à Ortega. »

En 2001 et 2006, pendant les campagnes électorales, Washington, à travers ses ambassadeurs, avait clairement averti les Nicaraguayens qu’il fallait à tout prix barrer la route à un retour des Sandinistes. Qu’une victoire d’Ortega entraînerait une suspension des aides et de la coopération. La menace fut d’autant plus entendue que, en 2001 par exemple, sur 6,5 millions de Nicaraguayens, 10 % vivaient aux Etats-Unis d’où ils envoyaient des dizaines de millions de dollars en « remesas » (transferts d’argent). Puis l’exaspération finit par faire son œuvre, le chantage n’opéra plus. En novembre 2006, en la personne de l’ancien banquier millionnaire Eduardo Montealegre, la droite est battue. Dès lors, Washington remet en ordre de marche sa « diplomatie parallèle » (et musclée).

L’univers médiatique français – Le Monde, Médiapart, Radio France, etc. – se gargarise à n’en plus finir de sa supposée pratique du « journalisme d’investigation ». S’agissant de la couverture de l’Amérique latine, ces supposées « Forces spéciales » de l’information se caractérisent surtout par un usage particulièrement paresseux du conformisme et du « copier-coller ». Sans se croire obligés de jouer les matamores de rédaction, ce sont un certain nombre de professionnels… américains – Max Blumenthal, Ben Norton, etc. –, dans des médias alternatifs – The GrayZone [9], Behind Back Doors [10], The Intercept –, qui sauvent l’honneur de la profession. En se livrant à un travail d’enquête rigoureux. Donc… ignoré de leurs chers confrères des médias dits « dominants ». A qui cela arracherait la plume, le clavier, le micro ou la caméra de relayer (ou simplement mentionner) l’information, quand bien même ils n’en seraient pas la source, sur les méthodes employées par Washington et son « soft power » pour déstabiliser le Nicaragua (comme bien d’autres pays de la région, à commencer par Cuba et le Venezuela).

Principaux acteurs de cette guerre non conventionnelle « made in USA »  : l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) ; la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED), créée en 1983 par Reagan pour se substituer à la CIA dans l’organisation des actions « non armées » [11] ; l’Institut national démocrate (NDI) et l’Institut républicain international (IRI), dépendants du Congrès américain ; Freedom House, l’Open Society de George Soros ; quelques comparses de moindre rang. Objectif recherché : infiltrer (si nécessaire), créer, financer, former, contrôler et instrumentaliser les institutions de la mythique « société civile » – syndicats, partis politiques, institutions académiques ou professionnelles et surtout presse et ONG.

Entre 2010 et 2020, l’USAID avait prévu de transférer à la droite nicaraguayenne la somme faramineuse de 68,4 millions de dollars pour l’aider à discréditer le gouvernement (en interne et à l’étranger) tout en formant de nouveaux « leaders » et en créant une masse critique d’opposants. Deux ans avant le soulèvement « spontané » de 2018, elle y rajouta 8 millions de dollars, portant le total de sa contribution à 76,4 millions.

Au cœur du dispositif, la Fondation Violeta Barrios de Chamorro pour la réconciliation et la démocratie (FVBCH ou, en abrégé, Fondation Chamorro) a servi de plaque tournante pour la redistribution d’une partie consistante du pactole (14,6 millions de dollars). Fille du très respectable Pedro Joaquín Chamorro, assassiné par la dictature de Somoza quelques mois avant le triomphe de la révolution sandiniste, et de son épouse Violeta, ultérieurement présidente (1990-1997), Cristiana Chamorro (67 ans) se trouve à la tête de la Fondation. Durant la présidence de sa mère, elle a dirigé la communication et les relations publiques de l’Exécutif, de même que le quotidien « de la famille » depuis 1926, La Prensa.

Du cœur de cette FVBCH « promouvant la liberté de la presse », des flux de dollars fournis par l’USAID, la NED et l’IRI ont d’abord été injectés, charité bien ordonnée commençant par soi-même, dans les comptes des membres de la famille : Carlos Fernando Chamorro, son frère, propriétaire de l’hebdomadaire Confidencial et du Centre de recherche et de communication (CINCO), proche de l’ex-MRS ; Jaime Chamorro Cardenal, son oncle, rédacteur en chef de La Prensa (dont Cristiana est la vice-présidente), à la ligne éditoriale clairement assumée : « Les grandes victoires de la Contra sur l’Armée populaire sandiniste », claironne ainsi le quotidien, le 16 décembre 2020, glorifiant les sombres heures de l’agression étatsunienne [12].

Parallèlement, la Fondation arrose les chaînes télévisées 10,11 et 12, Vos TV, Radio Corporación, Radio Show Café con Voz, ainsi que les plateformes digitales 100 % Noticias, Artículo 66, Nicaragua Investiga, Nicaragua Actual, BacanalNica y Despacho 505… On omettra de mentionner (sauf en note) [13], pour ne pas lasser le lecteur, la foultitude de journalistes « indépendants » royalement rétribués pour diffuser ouvertement ou de façon subliminale un message qui a le mérite de la simplicité : « Ortega doit tomber ! » Avec, en point d’orgue, la campagne portée à incandescence en 2018 pour exacerber les esprits en instrumentalisant (au nom de l’écologie) un grave incendie survenu dans la Réserve de biosphère Indio Maíz, puis (en défense de la justice sociale) une réforme de la Sécurité sociale (très rapidement retirée devant la contestation). Ce qui, dans un premier temps, fit descendre dans la rue des foules de jeunes, sincères, certains de combattre pour la liberté, sans savoir quels intérêts ils servaient en réalité. L’affrontement changea d’âme et de nature quand cette même « Camorra médiatique » encouragea, appuya et couvrit, sans distance aucune, les actions irresponsables de criminels hyper-violents et meurtriers.


USAID – Fondation Chamorro – 100 % Noticias

USAID – Fondation Chamorro – La Prensa
USAID – Fondation Chamorro – 100 % Noticias

Depuis 2009, l’USAID a spécifiquement destiné (de l’ordre de) 10 millions de dollars aux médias d’opposition – dont plus de 7 millions ont transité par la Fondation Chamorro de 2014 à 2021. Sachant que, par ailleurs, cette dernière a bénéficié d’un cadeau de 831 527 euros (plus d’un million de dollars) de l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement (AECID) [14]. Ce flot d’innocentes contributions étant sans doute par trop limité, un programme « Médias du Nicaragua » de Family Health International (FHI), une organisation basée en Caroline du Nord et partiellement financée par le gouvernement des Etats-Unis, a octroyé 45 subventions allant de 10 000 à 15 000 dollars à des organes de presse antisandinistes pour un total de 2,8 millions de dollars.

Pendant dix années, 100 % Noticias a ainsi reçu une subvention (se montant à 43 100 dollars en 2015) de l’USAID, par le biais de la Fondation Chamorro. En diffusant des « fake news », en incitant à la violence et en encourageant à prendre les armes contre les sandinistes, ce média a joué un rôle clé dans les événements de 2018. Son directeur, Miguel Mora, a appelé et appelle encore à une intervention militaire des Etats-Unis au Nicaragua, similaire à celle menée en 1989 au Panamá.

Miguel Mora : « Ce que je vois c’est que les Etats-Unis fassent une opération de type Noriega, au Panama (…) ils viennent, ils attrapent cette famille (Ortega-Murillo) et ils l’emmènent »

Le nombre et la diversité des connexions établies pour mener cette guerre non conventionnelle donnent le tournis. Outre les médias, celle-ci s’appuie sur l’armée des ONG de toutes sortes qui, depuis la fin des conflits armés des années 1980, se sont abattues sur l’Amérique centrale.
Une véritable toile d’araignée – attention, accrochez-vous !

Présidente de la Fondation qui porte le nom de sa mère, Cristiana Chamorro est également vice-présidente de Voces Vitales Nicaragua (Voix vitales Nicaragua), à qui son organisme fournit des fonds de l’USAID. Directrice de Voces Vitales Nicaragua, Berta Valle est par ailleurs propriétaire de Voces en Libertad (Voix en liberté)que dirigeson époux Félix Maradiaga, lui-même partenaire de Javier Meléndez au sein de l’Institut d’études stratégiques et de politiques publiques (IEEPP, qu’a créé Maradiaga).

Le 25 juin 2020, interrogé en direct par CNN en espagnol sur la provenance de l’argent finançant sa revue « d’investigation » Expediente Público (Dossier public), Javier Meléndez, bafouilla plus qu’il ne répondit : « Eehhh. Je vous assure qu’il ne provient pas du Venezuela ou de trafiquants de drogue… ce que je vous assure, c’est que ce sont des sources… comme je l’explique… ce sont des sources qui répondent à une ligne de transparence absolue, mais à cause de la crise au Nicaragua, les coopérants nous ont demandé de ne pas nommer l’origine des fonds que nous recevons… » On peut comprendre sa réticence à révéler l’origine et la destination des sommes reçues. Sa femme, Deborah Ullmmer, occupe la fonction de directrice de programme pour l’Amérique latine et les Caraïbes du NDI (Congrès des Etats-Unis).

On rajoutera que de nombreux employés de Meléndez, qui travaille désormais depuis Washington, collaborent également avec CINCO, plateforme dirigée par Carlos Fernando Chamorro (par ailleurs propriétaire de l’hebdomadaire Confidencial) ; et que Voces vitales Nicaragua siège à la même adresse que la Fondation Chamorro – Km 8, Carretera Sur, Plaza San José. Tant de proximités allant de pair avec autant d’opacité amène certains mauvais esprits à se poser des questions. Par exemple : une telle opacité ne permettrait-elle pas le détournement de centaines de milliers de dollars au profit d’individus ? Ou encore : pourquoi au lieu de subventionner directement Voces vitales Nicaragua (et une multitude d’autres ONG), l’USAID et la NDI le font-ils à travers la Fondation [15] ?

USAID : 80 000 $ pour le Centre d’investigations de la communication (CINCO)

On mentionnera ici une poignée d’exemples glanés, sauf quelques exceptions, pendant les années cruciales 2017-2018 (et dans les documents officiels non encore expurgés – tant l’USAID que la NED évitant désormais de mentionner nommément certains des destinataires de leurs dons) [16]…
USAID : 4 740 000 dollars le 23 février 2017 au projet Voces para Todos ; 2 071 639 dollars le 2 mai 2017 à Voces Vitales Nicaragua ; 1 750 000 dollars le 17 juillet 2017 à Mujer, Voz Vital para el País (Femmes, voix vitales pour le pays) ; 100 000 dollars, le 4 mai 2018 au Movimiento Puente (Mouvement Pont) ; 643 214 dollars le 23 mai 2018 pour un projet Création de plateformes ; etc. Mis en œuvre de 2010 à 2020, destiné à favoriser la contestation des projets d’infrastructure du gouvernement, le Programme de gouvernance municipale a lui reçu la coquette somme de 29,99 millions d’euros.

NED : 525 000 dollars à Hagamos Democracia (Faisons démocratie) depuis 2014. En 2017, 111 000 dollars à la Commission permanente des droits humains du Nicaragua (CPDH) ; 79 000 dollars à la Fondation ibéro-américaine de cultures (FIBRAS) ; 40 000 dollars à la Fondation pour le développement économique et social (FUNIDES), lié au Conseil supérieur de l’entreprise privée (COSEP) ; 260 000 dollars à l’IEEPP) dirigé en 2018 par Madariaga, l’un des pousse-au-crime (au sens propre du terme) les plus affirmés de l’opposition ; 564 134 dollars à la Fondation Chamorro ; somme indéterminée à Popol Nah, ONG dirigée par Mónica Baltodano, députée MRS de 2007 à 2011 ; 305 000 dollars à un groupe non détaillé d’organisations ; etc…
Fondation George Soros : 6 148 325 dollars à la Fondation Chamorro, le 9 mars 2018 ; 574 000 dollars de l’Open Society, du même Soros, à la même Fondation Chamorro.

Financements USAID

S’agissant des récepteurs, les termes ONG ou fondations prêtent à confusion. Il faudrait parler d’organisations paragouvernementales (OPG), avec en référence Washington et son Département d’Etat. Toutes ont participé activement, à divers degrés, à la préparation et à la planification du soulèvement de 2018, aux campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux. Des circuits dérivés, occultes, ont directement financé la logistique des manifestants connectés en réseau et coordonnés par des dirigeants d’opposition tels que Medardo Mairena, Pedro Joaquín Mena ou Francisca Ramírez,ainsi que les violences, parfois barbares, des « tranqueros  » [17]. D’autres ont eu pour objet (et ont toujours) l’enfumage de ce qu’on appelle souvent à tort la « communauté internationale ».

L’exemple le plus emblématique s’appelle Association nationale pro-droits de l’Homme (ANPDH). Financée par la NED, le NDI et l’Open Society du banquier Soros, elle a annoncé des chiffres extravagants de morts (560 en fin de conflit), d’« enlevés » et « disparus » (1 300). Au-delà des frontières du Nicaragua, ses estimations ont été reprises par des titres aussi divers que Le Point (29 juillet et 9 août 2018), La Croix (11 septembre), CNN en espagnol, le Diario Las Américas (Miami), El País (Madrid). On a même vu circuler sur Médiapart une pétition dans laquelle des universitaires et intellectuels dits « de gauche », dont une poignée de Français passés des Brigades internationales à la Doctrine de Monroe, dénonçaient les « méthodes dictatoriales du gouvernement Ortega-Murillo » et réclamaient « la constitution d’un gouvernement de transition » en prenant comme référence les chiffres « effrayants », mais surtout complètement « bidons », de l’ANPDH [18].

Le 23 juillet 2019, à Managua, en conférence de presse, trois cadres de cette ANPDH – Gustavo Bermúdez, Francisco Lanzas et German Herrera – ont dénoncé leur directeur Álvaro Leiva en l’accusant d’avoir « embarqué » au Costa Rica, où il s’est exilé, 500 000 dollars, dont plus de 100 000 dollars alloués par la NED en 2017 et 2018. Ils ont y compris révélé qu’en 2018, l’ANPDH a artificiellement gonflé le chiffre des morts et des blessés pour recevoir davantage de subventions des Etats-Unis.

Dans le même ordre d’idée, certains masques sont tombés. Entre autres celui de l’Immaculée Sainte Amaya Coppens du Cetri (Centre Tricontinental, basé à Louvain-la-Neuve, en Belgique, devenu porte-parole quasi officiel de l’opposition antisandiniste dans le monde francophone). Bénéficiant d’une double nationalité nicaraguayenne et belge (ce qui aide beaucoup pour sensibiliser les « bobos » européens, beaucoup moins passionnés par les déclarations des syndicats ouvriers et paysans « nicas »), figure de proue du Mouvement universitaire du 19 avril (fondé lors de l’insurrection), arrêtée à deux reprises, Coppens a été présentée en Europe, où elle a mené campagne après ses libérations, comme appartenant à la gauche nicaraguayenne. Ce qui a contribué à isoler davantage encore Managua.

Toute peine mérite récompense. Le 3 mars 2020, Coppens a fait le déplacement à Washington pour y recevoir le prix « Women of Courage »,décerné chaque année par le Département d’Etat américain à douze femmes ayant démontré « un courage et un leadership extraordinaires ». Quelque peu ennuyés sans doute, ses amis progressistes européens ont soigneusement évité de diffuser les photos où on la voit, souriante, épanouie, recevoir cette haute distinction des mains de Melania Trump et du très humaniste secrétaire d’Etat Mike Pompeo. Peut-être pensent-ils comme nous que la conscience politique n’est plus vraiment ce qu’elle était… Il semblerait hélas que, en ce qui les concerne, la réflexion n’a pas été poussée plus loin.

Melania Trump, Amaya Coppens, Mike Pompeo

Tous ces faits sont largement connus et documentés, depuis longtemps, au Nicaragua. Ils ont eu un rôle capital dans la déstabilisation interne, la tentative de « révolution de couleur » et la mise au ban du gouvernement sandiniste par les puissances impérialiste (Etats-Unis) et sous-impérialiste (Union européenne). Ils permettent de justifier les menaces et sanctions coercitives de Washington.

En 2019, tandis que se déroulait un dialogue heurté entre le pouvoir et l’ACJD, des groupes successifs de détenus arrêtés pendant les événements de l’année précédente sont sortis de prison, sous le régime d’assignation à résidence. Le 8 juin, une loi d’amnistie (# 996) en faveur « de toutes les personnes qui ont participé aux événements intervenus à partir du 18 avril 2018 » fut approuvée par le Parlement. Amnistiant autant les délits instruits et jugés que les délits n’ayant pas encore fait l’objet d’enquête – c’est-à-dire concernant la direction du MRS (aujourd’hui UNAMOS), Félix Maradiaga, Cristiana et Juan Sebastián Chamorro, Violeta Granera –, elle fut contestée par l’opposition car amnistiant également les forces de police et les sandinistes ayant commis des exactions. Elle n’en permit pas moins l’élargissement total de la majorité des prisonniers « politiques », dont certains leaders de la subversion – Miguel Mora, Medardo Mairena, etc.

On peut dès lors et à juste titre, trouver curieuses les poursuites lancées par la justice nicaraguayenne depuis le 2 juin dernier contre un certain nombre d’opposants, dont des dirigeants amnistiés en 2019. Sauf si l’on rappelle un détail : l’article 3 de la loi 996 établit que les personnes en bénéficiant « doivent s’abstenir de commettre de nouveaux actes qui entraînent des conduites générant les crimes envisagés ici. Le non-respect du principe de non-répétition entraînera la révocation de l’avantage établi par la présente loi. » Ce qui n’interdit en rien de s’opposer légalement et démocratiquement au pouvoir. Mais censure la possibilité de chercher à le déstabiliser en utilisant les mêmes méthodes que précédemment.

On l’a vu, de nombreux augures prédisent une victoire du Front sandiniste aux élections générales du 7 novembre prochain. Devant cet échec probable et surtout cuisant de leur politique, les Etats-Unis ont pris leurs dispositions. On peut d’ores et déjà prévoir que Washington ne reconnaîtra pas le résultat électoral – comme au Venezuela (2018 et 2020) et en Bolivie (2019), respectivement dotés d’un président fantoche, Juan Guaido, et du gouvernement de « facto » de Janine Añez. La nouvelle mouture de la déstabilisation à venir, avant, pendant ou après le scrutin, s’intitule « Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN). Ce programme prévoit, du 11 août 2020 au 10 février 2022, l’assignation de 2 millions de dollars pour réaliser « une transition ordonnée » du gouvernement d’Ortega vers « un gouvernement qui s’engage à respecter l’Etat de droit, les libertés civiles et une société civile libre ». Sans même chercher à dissimuler sa stratégie, le document utilise cent deux fois l’expression « régime de transition » et prévoit par avance une purge au sein de l’armée et de la police sandinistes. Dans le cadre du programme annuel YouthPower pour l’année fiscale 2020, l’USAID comptait également allouer 17 millions de dollars au programme Youth and Communities of Safe, Empowered and Resilient Nicaragua (NYCSER), pour financer des groupes « de jeunes et de féministes » [19]. Les mêmes que ceux qui, en 2018, concernant les jeunes, sont descendus dans la rue ?

« Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN)
« Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN)

Daniel Ortega n’a rien d’un agneau disposé à tendre son cou au couteau du boucher. Pour tout sandiniste digne de ce nom, la souveraineté du Nicaragua ne se discute pas, elle se défend. Le 15 octobre 2020, le Parlement a approuvé la Loi 1040 dite « Loi de régulation des agents étrangers ». S’il ne les interdit pas, ce texte exige des ONG qu’elles rendent compte de tout financement étranger, en précisant l’identité de leurs donateurs, le montant des fonds reçus, l’objet des dons et une description de la manière dont l’argent a été dépensé – informations qui doivent correspondre à leurs états comptables et financiers.

Le 30 octobre, apparaît la loi (# 1042) sur les Cyber-délits. Celle-ci permet de poursuivre et de sanctionner la diffamation, les menaces, les atteintes à l’intégrité physique des enfants ou des femmes, le vol d’identité, le piratage ou l’espionnage informatique, et aussi ceux qui diffusent de « fausses informations ».

Enfin, le 21 décembre, le Parlement approuve (70 voix pour, 15 contre, 4 abstentions) la loi 1055 « Défense des droits du peuple à l’indépendance, la souveraineté et l’autodétermination pour la paix ». Celle-ci établit que « toute personne qui demande, soutient et salue l’imposition de sanctions à l’Etat du Nicaragua » ne pourra pas se présenter aux élections générales. Est également exclue toute personne qui fomente ou finance un coup d’Etat, porte atteinte à l’ordre constitutionnel, incite à l’ingérence étrangère ou participe, avec des financements extérieurs, à des actes de terrorisme et de déstabilisation. L’opposition hurle au scandale contre cette « loi guillotine ». Elle ne se rend même pas compte que celle-ci s’inspire d’une loi (# 192) du 1er février 1995, signée par son icone Violeta Chamorro : « Ne peuvent être candidats à la présidence ou à la vice-présidence de la République ceux qui dirigent ou financent un coup d’Etat, ceux qui altèrent l’ordre constitutionnel et qui, à la suite de ces actes, assument la fonction de chef du gouvernement et des ministères ou vice-ministères ou des fonctions de juge dans d’autres branches du gouvernement ».

« On m’a demandé si je vais lancer ma candidature à la présidence de la République, communique par écrit, le 12 janvier 2021, Cristiana Chamorro. Ma réponse est que je ne crois pas que ce soit le moment, je pense que la première chose que nous devons faire est de parvenir à une grande unité autour d’une vision consensuelle du pays (…)  » Comme d’habitude, la guerre fait alors rage entre la Coalition nationale, l’UNAB et le Parti Citoyens pour la liberté (CxL) dont la présidente Kitty Monterrey vient de déclarer que les deux organisations précitées « n’existent pas ».

Une semaine auparavant, en application de la loi 1040, le ministère de l’Intérieur avait annoncé que les personnes et organisations concernées devraient s’enregistrer comme « agents étrangers » avant le 5 février, sous peine d’être sanctionnées par la perte de leur personnalité juridique. Le 6 février, pour échapper à l’application de cette loi et à la nécessité de rendre des comptes, Cristiana Chamorro annonce la fermeture « volontaire » et la suspension des opérations de sa Fondation.

Au-delà des grandes déclarations de principe, apparaître pour ce qu’elle est, c’est-à-dire admettre publiquement qu’elle est financée par Washington, lui ôterait toute crédibilité face à ses compatriotes. Toutefois, l’ombre de la législation planant chaque jour un peu plus au-dessus de sa tête, Chamorro commence à évoquer plus fréquemment sa probable candidature à la magistrature suprême. Autour d’elle, et en partie pour les mêmes raisons, émanant de l’UNAB, de l’ACJD et de CxL, les prétendants à une ou des possibles primaires poussent comme des champignons : Félix Maradiaga, Medardo Mairena, Miguel Mora, Juan Sebastián Chamorro, Arturo Cruz…

Le Justice suit son cours. L’analyse des états financiers de la Fondation pour la période 2015-2019, estime le Ministère public, laisse percevoir de clairs indices de « blanchiment d’argent ». Entre autres incongruités : alors que 7 millions de dollars figuraient au solde créditeur de la Fondation lorsqu’elle a été fermée, cette somme est apparue peu après sur trois des comptes bancaires personnels de Cristiana Chamorro. Convoquée le 27 mai, celle-ci refuse de répondre aux questions des enquêteurs sur l’usage des fonds reçus d’une puissance étrangère et les mouvements financiers suspects. Elle se contente de proclamer : « Le Département d’Etat américain a rejeté les prétendues accusations de blanchiment d’argent contre la Fondation Violeta Barrios de Chamorro en se basant sur les audits qu’ils ont effectués sans trouver aucune preuve de blanchiment ou de détournement de fonds [20].  » On ne saurait être plus clair : pour elle, les juridictions étatsuniennes seraient les seules en vigueur dans un Nicaragua réduit au rang de colonie !

Quand on sait qu’on a le dos au mur, on choisit la meilleure option : quatre jours plus tard, le 1er juin, Cristiana Chamorro annonce son intention de participer via CxL aux primaires de la droite organisées par l’ACJD, pour aspirer à la présidence de la République. Quand, le 3, elle est détenue et assignée à résidence, elle devient « l’étoile montante de l’opposition [21 », « la plus sérieuse concurrente du chef de l’Etat Daniel Ortega [22] » et une martyre de la démocratie.

Une vingtaine d’arrestations ont eu lieu depuis, d’activistes connus assignés à résidence ou placés en détention préventive pour trois mois : Arturo Cruz, le 5 juin, à l’aéroport de Managua, de retour des Etats-Unis, en possession d’une grosse somme en devises non déclarée ; Maradiaga ; Juan Sebastián Chamorro ;Miguel Mora ; les dirigeants d’UNAMOS (ex-sandinistes, dont certains au passé glorieux) Dora María Téllez, Víctor Hugo Tinoco, Hugo Torres Jiménez, Ana Margarita Vigil, Suyen Barahona, Tamara Dávila…

Sont recherchés Antonio Belli et Gerardo Baltodano, pour s’être soustraits à une convocation de la Justice enquêtant sur FUNIDES. Directeur, entre autres, de Confidencial, Carlos Fernando Chamorro a quitté le pays avec sa femme après une descente de police à son domicile le 21 juin.

Tous ne sont pas candidats à la Présidence de la République ! Mais certains le sont devenue précipitamment, tel Pedro Joaquín Chamorro, arrêté le 25 juin. Interrogé la veille par CNN et Univisión sur sa possible aspiration à la fonction, celui-ci, se sachant dans l’œil du collimateur, a immédiatement enfilé le gilet de sauvetage lui accordant le statut de « persécuté » en répondant affirmativement.

Terreur sur le Nicaragua ! La grande Internationale de l’Ordre global se déchaîne – Etats-Unis, Organisation des Etats américains (OEA), Union européenne (UE), médias et leurs « justes causes », belles âmes de la « gauche » européenne, bureaucraties de la défense des droits humains (de la bourgeoisie)… Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Le même tintamarre s’est abattu sur le gouvernement bolivien de Luis Arce quand, fin mars 2021, ont été arrêtés ou inculpés l’ex-présidente de facto Janine Añez, plusieurs de ses ministres et anciens membres de haut rang de la police et des Forces armées impliqués dans le coup d’Etat de 2019. « Les Etats-Unis sont profondément préoccupés par les signes croissants de comportement antidémocratique et de politisation du système juridique en Bolivie, à la lumière de la récente arrestation et de l’emprisonnement préventif d’anciens responsables du gouvernement intérimaire », a osé communiquer l’administration de Joe Biden, suivie par ses « toutous » de l’UE, la Conférence des évêques catholiques et les groupes d’extrême droite boliviens, les organisations locales dites de défense des droits de l’Homme et les inévitables Tartufes Amnesty International et Human Right Watch (HRW)…

L’une des porte-paroles de cette dernière organisation, Tamara Taraciuk, demande désormais que la situation du Nicaragua soit portée devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

« Ces personnes [inculpées par la justice nicaraguayenne] font l’objet d’une enquête parce qu’elles ont appelé publiquement à des mesures coercitives contre l’économie du Nicaragua, qu’elles ont conspiré pour commettre des actes terroristes et qu’elles ont créé une structure frauduleuse d’ONG à but non lucratif pour le blanchiment de fonds de plusieurs millions de dollars provenant de l’étranger, ce qui constitue une intervention politique dans le pays pour y provoquer une déstabilisation catastrophique », résument les journalistes Jorge Capelán et Stephen Sefton [23]. Intervenant depuis Managua dans le cadre du Sommet de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), qui le soutient, comme le fait globalement la gauche latina, du Groupe de Puebla au Forum de São Paulo [24], Daniel Ortega a ironisé : « Les Etats-Unis font pression sur nous, pour ces vingt personnes, alors je leur dis : « libérez immédiatement les quatre cents personnes que vous avez arrêtées et maintenez en prison pour avoir pris d’assaut le Capitole [25] ! »

L’Amérique latine ne s’y trompe pas, qui dénonce régulièrement – Cuba, Venezuela, Bolivie, Equateur (sous Rafael Correa) – les outils de déstabilisation mis en place par les Etats-Unis contre les gouvernements progressistes. Bien avant l’agression totale déclenchée contre Caracas après la mort de Chávez, l’USAID, entre 2004 et 2006, avait déjà transféré quelque 15 millions de dollars à plus de 300 ONG présentes au Venezuela, leur offrant un « soutien technique et de formation » par le biais de son Bureau des initiatives de transition (OTI) [26].

Plus récemment, et dans un pays a priori moins « sulfureux », Jesús Ramírez, porte-parole de la présidence du Mexique, a révélé que l’agence de presse Artículo 19, opposée au gouvernement du président Andrés Manuel López Obrador (AMLO), est financée par Washington (et par les Fondations Ford et Heinrich Böll, Google, l’UE ansi que les ambassades du Royaume uni, des Pays-Bas, d’Allemagne et d’Irlande).

Jeu de piste : à la tête d’Artículo 19 pendant dix années, Dario Ramírez est devenu le directeur de la communication de l’ONG Mexicains contre la corruption (MCCI). Parmi les bienfaiteurs de MCCI figurent l’USAID (2,3 millions de dollars sur trois ans, octroyés en 2018) la NED et le Conseil mexicain des affaires (CMN en espagnol), où nichent les patrons les plus riches et les plus puissants du pays. En vue du méga-scrutin législatif, régional et municipal du 6 juin 2021, trois partis notoirement corrompus mais fermement opposés au projet réformateur d’AMLO – Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), Parti d’action nationale (PAN) et Parti de la révolution démocratique (PRD) – se sont coalisés dans le cadre du projet « Oui pour le Mexique » dirigé par l’homme d’affaires Claudio González Guajardo, président de MCCI de 2016 à juillet 2020 [27]. Ce dernier a depuis été remplacé à la tête de l’ONG par María Amparo Casar Pérez, coordinatrice des conseillers du ministère de l’Intérieur du gouvernement du néolibéral Vicente Fox (2000-2006) [28].

Les accusations de longue date d’AMLO selon lesquelles diverses agences étrangères tentent de saper son gouvernement ont abouti à une note diplomatique envoyée en mai à l’ambassade des Etats-Unis au Mexique. S’exprimant lors d’une conférence de presse, López Obrador a accusé le gouvernement américain d’ « un acte d’interventionnisme qui viole notre souveraineté ».

Ainsi donc, le Nicaragua serait une dictature, si l’on en croit l’appareil de propagande « yankee ». Pourtant, à y bien regarder, Ortega n’a pas tort lorsqu’il interpelle Washington et la légion des hypocrites qui s’acharnent sur son pays.

Répression illégitime en 2018 ? « Le FBI a une très bonne mémoire et le bras long », assénait le 13 janvier 2021 le porte-parole du Bureau fédéral d’Investigation, Steven D’Antuono, lors d’une conférence de presse tenue conjointement avec le procureur de Washington. Le message s’adressait aux participants pro-Trump de l’invasion du Capitole, que les autorités commençaient à identifier un par un grâce aux photos et aux vidéos. Quelque 465 personnes seront inculpées ultérieurement par le Tribunal fédéral de district de Washington ; plus de 200 l’ont été pour infractions mineures (« trouble à l’ordre public », « soutien passif ») et ont été pour l’heure libérées sous caution ; plus de 130 autres, sous le coup de chefs d’accusation plus graves – « agression », « extrême violence », « possession illégale d’arme à feu » – sont passibles de 20 ans de prison. La quarantaine de manifestants entrés au Capitole en portant une arme mortelle ou dangereuse encourent, selon le ministère de la Justice, jusqu’à 10 ans d’incarcération [29].

D’ailleurs… La doctrine méritant de s’appliquer outre-frontières, le porte-parole adjoint du Département d’Etat a très récemment publié un communiqué explicite sur le sujet : « La violence et le vandalisme sont un abus [du] droit de manifester pacifiquement. » Il est vrai qu’il évoquait la Colombie et son mouvement social violemment réprimé (plus de 70 morts) par l’ « ami » de droite radicale Iván Duque.

Dès le vote de la Loi 1040 dite « Loi de régulation des agents étrangers » au Nicaragua, le Département d’Etat américain a émis un communiqué assurant que cette « loi autoritaire » menaçait la démocratie. Curieux… Les Etats-Unis abritent certes de nombreuses ONG nationales et étrangères, parfois financées sans limite ni restriction par des gouvernements ou partis politiques étrangers, mais à une condition : qu’elles s’enregistrent en tant… qu’ « agent étranger » auprès du ministère de la Justice, remplissent des déclarations fiscales et se conforment à la législation prévue par le Foreign Agents Registration Act (FARA). Celui-ci exige que les personnes agissant en tant qu’agents de mandants étrangers « divulguent périodiquement au public leur relation avec le mandant étranger, ainsi que les activités, les recettes et les déboursements à l’appui de ces activités. » L’objectif principal de la loi est de promouvoir « la transparence en ce qui concerne l’influence étrangère aux Etats-Unis » et de permettre « que le public américain et ses législateurs connaissent la source de certaines informations destinées à influencer l’opinion publique, la politique et les lois des Etats-Unis, facilitant ainsi une évaluation éclairée de ces informations par le gouvernement et le peuple américain [30] ». Bien entendu, rajoute le texte officiel, « les lois qui sont généralement applicables à tous les Américains peuvent s’appliquer aux ONG, telles que les restrictions sur la réception de contributions d’une organisation terroriste. Il existe également des restrictions sur le soutien financier direct des candidats politiques par des personnes étrangères. »
Somme toute, la seule différence entre le Nicaragua et les Etats-Unis, est qu’ici on évoque la « Loi 1040 » et là le « FARA »…

Au sein de la Division de la Sécurité nationale du Département de la Justice, une Unité FARA est responsable de l’administration et de l’application de la législation. Pour ce faire, elle identifie les violations, examine les dossiers pour détecter les lacunes et inspecte les livres et registres des déclarants. Un non respect délibéré du FARA entraîne une peine de prison pouvant atteindre cinq ans, une amende pouvant allant jusqu’à 250 000 dollars, ou les deux [31].

Treize pays de l’Union européenne disposent de lois concernant le financement politique étranger. En Suède, recevoir de l’argent d’une puissance extérieure ou d’une personne agissant en son nom est une infraction pénale si l’objectif est d’influencer l’opinion publique sur des questions relatives au gouvernement du pays ou à la sécurité nationale [32]. En Italie, le fait de recevoir de tels fonds pour mener des activités politiques nationales est passible de sanctions ne pouvant être inférieures à 10 ans d’emprisonnement (articles 243 et 246 du code pénal).

Juste pour rire : un citoyen américain pourrait-il, comme au Nicaragua (et au Venezuela), sans désagrément aucun, demander à une puissance étrangère d’imposer des sanctions à son pays, ou même réclamer et militer activement pour une invasion militaire ? Les articles 2381 à 2390 de l’United States Federal Sentencing Guidelines (USGG ; directives de condamnation des Etats-Unis), contiennent les définitions et les sanctions relatives aux crimes de trahison, d’incitation à la trahison, de rébellion ou d’insurrection, de conspiration séditieuse, d’incitation au renversement du gouvernement, d’enregistrement d’organisations étrangères, etc. Tous ces crimes font l’objet de poursuites au niveau fédéral et, en fonction de leur gravité, peuvent entraîner des peines d’amendes, d’interdiction de se présenter à des élections, d’emprisonnement ou de mort. Qu’on se rassure… On ne réclame ici la chambre à gaz pour personne ! A Managua non plus. La Constitution de la République entrée en vigueur le 9 janvier1987, sous le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega, précise dans son article 23 : « La peine de mort n’existe pas au Nicaragua. » Les barbares ne sont pas ceux qu’on croit.

Coopération espagnole

Après avoir reçu les directeurs du Centre nicaraguayen des droits de l’Homme (Cenidh) et de l’IEEPP, qui venaient de se voir ôter leur personnalité juridique, le Quai d’Orsay, le 13 décembre 2018, réitérait sa « vive préoccupation face à la dégradation de la situation des droits de l’Homme au Nicaragua ». Le 16 juillet précédent, il avait appelé les autorités de Managua à « cesser leur répression ». Le gouvernement français aime bien donner des leçons. Quitte à perdre la mémoire. Si prompt à condamner le gouvernement sandiniste, il semblait avoir oublié l’épisode des Gilets jaunes : 12 107 interpellations, 10 718 gardes à vue, 3 100 condamnations dont 400 peines de quelques mois à trois ans de prison, avec mandat de dépôt (incarcération immédiate) [33].

En demandant « la libération immédiate de Mme Cristiana Chamorro  », en mêlant sa voix à celle de l’Espagne en particulier et de l’UE en général pour condamner, entre autres, les lois « liberticides » sur la cyber-sécurité – « Loi Poutine », d’après le Financial Time – et sur « les agents étrangers », Paris persiste et signe. Amusant ! Dans une « Tribune pour l’Europe » publiée le 5 mars 2019 dans plusieurs quotidiens européens, le président Emmanuel Macron proposait « que soit créée une Agence européenne de protection des démocraties qui fournira des experts européens à chaque Etat membre pour protéger son processus électoral contre les cyber-attaques et les manipulations. Dans cet esprit d’indépendance, nous devons aussi interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères ».

Dans le même esprit, à la tête du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Stéphane Bouillon a annoncé, le 2 juin 2021, qu’il a l’intention de mettre sur pied, dès la rentrée de septembre, un service à compétence nationale chargé de traquer les ingérences étrangères dans le domaine de l’information. « Il ne s’agit pas de faire du renseignement, a-t-il précisé, mais d’identifier ce qui est en train de devenir pandémique sur le plan informationnel et si cela émane d’un pays étranger ou d’une organisation étrangère, qui visent à déstabiliser l’Etat sur le plan politique [34] ».

Quelques temps auparavant (septembre 2020), Raphaël Glucksmann, l’homme qui, modestement, à la tête de son groupuscule Place publique (proche du Parti socialiste), veut « refonder la gauche » française sur une base « européiste » et « otanesque », a pris la tête d’une Commission spéciale de l’Euro-parlement sur « l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, y compris la désinformation ». Avec pour objectif d’« évaluer le niveau des menaces, qu’il s’agisse des campagnes de désinformation, du financement des partis ou campagnes politiques, ou des attaques hybrides », celle-ci devra « examiner la transparence du financement des partis et des campagnes, vérifier les actions et les règles nationales ainsi que les influences extérieures à travers des entreprises, des ONG ou des technologies ». Commentant sa désignation, Glucksmann a souligné  : « L’ère de la naïveté européenne est terminée. »

Qu’on ne s’en étonne pas : celle du Nicaragua aussi.


[1https://www.medelu.org/Nicaragua-une-contre-enquete

[2] Fruto Chamorro Pérez (1854-1855), Pedro Joaquín Chamorro Alfaro (1875-1879), Emiliano Chamorro Vargas (1917-1921), Diego Manuel Chamorro Bolaños (1921-1923) et enfin Violeta Barrios de Chamorro (1990-1996).

[3] Bleu et blanc : couleurs du drapeau nicaraguayen.

[4] En espagnol, « paro » signifie « grève ». Mais, comme en Colombie ces dernières semaines, le concept dépasse très largement une interruption de l’activité salariale (d’autant que le secteur informel regroupe la majorité des travailleurs). Il s’agit d’une paralysie du pays par les secteurs contestataires les plus divers de la société.

[5] Contre-révolutionnaires qui, entraînés, équipés et financés par Washington ont affronté militairement la révolution sandiniste pendant toutes les années 1980.

[6https://www.diariolibre.com/actualidad/internacional/nicaragua-oposicion-forma-coalicion-nacional-contra-ortega-CN19726631

[7https://100noticias.com.ni/politica/101623-lider-campesino-motivos-retirarse-alianza/

[8https://www.medelu.org/Avec-Evo-ou-sans-Evo

[9https://thegrayzone.com/category/nicaragua/

[10https://bbackdoors.wordpress.com/2018/11/06/how-the-usaid-prepared-the-conditions-for-a-non-violent-coup-detat-against-the-nicaraguan-government-part-i/

[11] Dans le New York Times du 1er juin 1986, le premier président de la NED, Carl Gershman, a expliqué sans détour : « Il serait terrible pour les groupes démocratiques du monde entier d’être vus comme subventionnés par la CIA. C’est parce que nous n’avons pas pu continuer à le faire que la Fondation a été créée. »

[12https://www.laprensa.com.ni/magazine/reportaje/las-grandes-victorias-de-la-contra-sobre-el-ejercito-popular-sandinista/

[13] Luis Galeano, María Lily Delgado, Miguel Mora Barberena, Dino Andino, Gerald Chávez, Roberto Mora, Lucía Pineda y Wendy Quintero, Jenifer Ortiz, Héctor Rosales, Álvaro Navarro, Uriel Hernández, Uriel Pineda, Carlos Salinas, Jackson Orozco, Leticia Gaitán, Fidelina Suárez, Patricia Orozco, Anibal Toruño.

[14https://thegrayzone.com/2021/06/01/cia-usaid-nicaragua-right-wing-media/

[15https://trincheradelanoticia.com/2021/06/29/la-dualidad-de-la-integridad/

[16https://www.usaid.gov/stabilization-and-transitions/closed-programs/nicaragua

[17] Manifestants opérant sur et depuis les barricades (« tranques »).

[18https://blogs.mediapart.fr/patricio-paris/blog/290718/nicaragua-pour-la-levee-par-ortega-du-mandat-darret-de-rene-oscar-vargas

[19https://www.resumenlatinoamericano.org/2020/09/23/nicaragua-se-acabo-el-millonario-negocio-de-las-oeneges-golpistas/

[20https://www.canal4.com.ni/avances-investigacion-en-contra-fundacion-violeta-chamorro-lavado-dinero/

[21La Presse, Montréal, 4 juin 2021.

[22Le Monde, Paris, 3 juin 2021.

[23Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 27 juin 2021

[24https://diariodecuba.com/internacional/1623950766_31993.htmlhttps://www.grupodepuebla.org/manifiestoprogresista/

[25https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/06/26/du-sommet-de-lalba-au-groupe-de-puebla-la-gauche-en-mouvement/

[26https://wikileaks.org/plusd/cables/06CARACAS3356_a.html

[27] Malgré cette alliance, AMLO a conservé une majorité à la Chambre des députés.

[28https://www.elimparcial.com/mexico/No-vamos-a-decir-quien-nos-financia-Mexicanos-Contra-la-Corrupcion-y-la-Impunidad-20201109-0092.html

[29] Les accusés qui coopèrent et plaident coupables de certains des crimes les plus graves peuvent voir leur peine ramenée à trois ou quatre ans derrière les barreaux 

[30https://www.state.gov/non-governmental-organizations-ngos-in-the-united-states/

[31https://www.justice.gov/nsd-fara/frequently-asked-questions#1

[32[13] http://www.aalep.eu/ban-donations-foreign-interests-political-parties-th-eu

[33https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/08/gilets-jaunes-plus-de-3-000-condamnations-par-la-justice-entre-novembre-2018-et-juin-2019_6018431_3224.html

[34Le Monde, 6-7 juin 2021.

Maurice Lemoine

Source de cet article : https://www.medelu.org/Vol-d-hypocrites-au-dessus-du-Nicaragua

« Amérique latine. Vox tisse sa toile néofasciste outre-Atlantique » par Rosa Moussaoui (L’Huma)

Classique « retard de la conscience sur le réel » ? Il aura fallu que les croisés coloniaux ressortent leur arsenal au Pérou en 2021 ou en Bolivie en 2019 dans le but d’empêcher les victoires électorales de Pedro Castillo ou d’Evo Morales, pour dessiller les yeux sur les insurrections d’extrême droite au Venezuela de 2014 à 2017, qui n’étaient pas davantage des « révoltes démocratiques ». Les secteurs populaires – 90 % de la population vénézuélienne – n’avaient pas participé à ces violences : les médias les ont donc invisibilisés. Sur les écrans internationaux, la droite raciste qui a lynché des afrodescendants vénézuéliens parce que « noirs donc chavistes » devint, par défaut le « peuple révolté », et le président Maduro… le « dictateur ». En inversant le montage de l’agresseur/agressé, les médias occidentaux ont non seulement blanchi les violences des « enfants cachés du général Pinochet » contre un président élu. Ils ont encouragé en direct les préparatifs d’un coup d’État et portent une responsabilité dans le massacre, dont ont été en majorité victimes le camp bolivarien ou des personnes sans affiliation politique. En attendant, la gauche qui ne voyage pas et qui « s’informe » par les médias, est tombée les pieds joints dans le piège du « Venezuela-dictature ».

Comme l’expert espagnol en réseaux sociaux Julian Macias Tovar (« Derrière Guaido, le Plan Condor 2.0 des extrêmes droites espagnole, états-unienne et latino-américaine« ), la journaliste Rosa Moussaoui nous éclaire sur l’identité politique de ceux que les médias ont relookés en « combattants de la liberté ». Rappelons que les « champions de la démocratie » comme l’oligarque vénézuélien Leopoldo Lopez, poursuivi pour sa responsabilité dans ces violences meurtrières, a fui la justice vénézuélienne pour s’installer dans le luxueux quartier de « Little Caracas » (Salamanca) à Madrid, où il se prend à rêver avec ses voisins de Vox d’une « reconquista » de l’Amérique Latine. Il vient d’ailleurs de voyager au Pérou pour soutenir ses chers alliés, les putschistes fujimoristes.

L’extrême droite bolsonariste, déguisée par les médias en « révolte contre la corruption » manifeste pour la destitution de la Présidente du Brésil Dilma Rouseff devant le Congrès national à Brasilia le 2 décembre 2015.
Des partisans d’un coup d’État de Keiko Fujimori à Lima utilisant les symboles des autorités coloniales espagnoles (Croix de Bourgogne). Sacarías Meneses, partisan du président élu Pedro Castillo, vient de mourir quelques jours après avoir subi une attaque brutale d’un de leurs commandos.
Freddy Guevara (en bas à gauche) et ses croisés « pacifiques » de l’extrême droite vénézuéliens, lyncheurs d’afrodescendants, lors de l’insurrection de 2017.
Le même Freddy Guevara (droite), reçu à l’Élysée le 4 septembre 2017 avec un autre putschiste d’extrême droite, Julio Borges, par Emmanuel Macron, pour évoquer « de nouvelles sanctions contre le gouvernement du Venezuela ».

Thierry Deronne, Caracas, le 1 juillet 2021

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Jeudi 1 Juillet 2021, Rosa Moussaoui

La formation d’extrême droite espagnole veut étendre à travers le monde son réseau politique, idéologique et militant pour contenir, selon ses termes, « l’avancée du communisme ».

Ils se rêvent en nouveaux conquistadors, en fantassins d’une « bataille culturelle » globale pour endiguer la « menace communiste », dont l’axe longitudinal premier relierait le Vieux Continent au Nouveau Monde. Dans une filiation assumée avec le franquisme, qui nourrissait l’ambition de restaurer l’influence espagnole en Amérique latine, tout en contrant celle des exilés ayant fui la dictature, les néofascistes espagnols de Vox tissent leur toile, troussent leurs basses œuvres, sèment leurs fausses nouvelles, cultivent la nostalgie colonialiste de la Grande Espagne. Ils ont baptisé leur terre de prêche « Ibérosphère », enrôlent dans leur croisade leurs amis de l’extrême droite européenne comme les ultraconservateurs états-uniens.

L’an dernier, le chef de Vox, Santiago Abascal, après avoir échoué à faire tomber le chef du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sanchez, allié à la formation de gauche Podemos, résumait à la tribune du Congrès le sens de cette entreprise à l’habillage trum­piste marqué : « L’Ibérosphère est la clé de l’avenir et des solutions dont l’Espagne a besoin. (…) L’alliance de ce gouvernement avec la tyrannie (du président vénézuélien) Nicolás Maduro au Venezuela est une attaque contre la liberté et les liens qui nous unissent avec les pays de l’Ibérosphère. » « L’alternative », selon lui : «  Rendre à l’Espagne son rôle capital de pierre angulaire des deux côtés de l’Atlantique. »

Le clan Le Pen enrôlé

Dans un délire aux accents complotistes assumés, ses lieutenants désignent les citadelles à prendre : les pays dirigés par des gouvernements de gauche, bien sûr, mais aussi le Groupe de Puebla ou le Forum de São Paulo, des cercles de gauche dédiés à la réflexion sur les alternatives au néolibéralisme. Vox a passé un cap, en 2020, dans la structuration de cette offensive aux contours jusque-là gazeux. Une Gazette de l’Ibérosphère est venue compléter son dispositif médiatique déjà bien ancré et fort peu soucieux de vérité. Cette plateforme numérique destinée au public hispanophone a été mise à flot le 12 octobre, jour de l’Hispanité qui commémore chaque année, en Espagne, l’arrivée en 1492 des premiers colonisateurs en Amérique, sous les auspices de Christophe Colomb… Marraine de l’initiative : la fondation Disenso, créée quelques mois plus tôt pour fixer à cette reconquête politique son cap idéologique. Vox entend ratisser large et se projeter loin, sans regarder à la dépense : ce think tank a d’emblée mis sur pied un programme de formation, d’échanges et de conférences, avec des bourses, tous frais payés, pour des jeunes Européens et Latino-Américains de 25 à 35 ans. Objectif affiché : faire émerger les futurs dirigeants néofascistes d’une rive à l’autre de l’Atlantique.

Au même moment, ce « laboratoire d’idées » rendait publique sa charte de Madrid, un manifeste paraphé par 50 personnalités de 15 pays d’Amérique et d’Europe pour dénoncer l’influence supposée de « régimes totalitaires narco-socialistes » et les menaces que ferait peser « l’avancée du communisme » sur «la prospérité, le développement, les libertés ». Parmi les signataires : la Française Marion Maréchal Le Pen et quelques eurodéputés néerlandais, suédois, grecs et italiens, tous issus de la droite nationaliste, mais aussi la romancière cubaine Zoé Valdés, le putschiste bolivien Arturo Murillo, le député brésilien Eduardo Bolsonaro (fils du président d’extrême droite Jair Bolsonaro), María Corina Machado (figure de la droite insurrectionnelle au Venezuela), l’acteur mexicain Eduardo Verástegui (l’hispanique le plus influent de l’administration Trump) ou encore l’ancien représentant de George W. Bush à l’Organisation des États américains (OEA), Roger Noriega.

Menaces et propos racistes

Mais les néofascistes espagnols ne font pas seulement dans l’agitation d’idées. Ils n’hésitent pas à franchir le cap de la barbouzerie. Vox a ainsi dépêché ses émissaires en Bolivie dès le lendemain du coup d’État contre Evo Morales, le 10 novembre 2019. L’un de ses arrogants propagandistes, Alejandro Entrambasaguas, qui se présente comme « journaliste d’investigation », était reçu avec faste par les putschistes à La Paz. Pendant un an, via le site Internet OKdiario, il a couvert de boue et de mensonges le Mouvement vers le socialisme (MAS) et ses dirigeants, alors pourchassés et persécutés. À la veille des élections du 18 octobre 2020, qui devaient consacrer le retour de la démocratie et de la gauche au pouvoir, ce nervi publiait les photos des observateurs espagnols, parmi lesquels des députés Podemos, désignés à la vindicte des milices d’extrême droite comme des « agitateurs bolivariens ». L’origine de ces clichés ? Les images prises par la police de l’air et des frontières à l’arrivée de la délégation à Santa Cruz. À la manœuvre : le ministre de l’Intérieur du gouvernement de facto, Arturo Murillo, qui promettait sur un ton martial de remettre dans l’avion ou de jeter en prison les observateurs et les journalistes étrangers. Ce bras droit de l’autoproclamée « présidente par intérim » Jeanine Añez a pris la poudre d’escampette au lendemain du scrutin ; il est aujourd’hui poursuivi aux États-Unis dans une affaire de malversations financières portant sur l’achat de bombes de gaz lacrymogène. Entrambasaguas, lui, a dû renoncer à ses séjours dorés en Bolivie, où la justice le poursuit pour ses propos racistes faisant des électeurs du MAS, de culture quechua ou aymara pour la majorité d’entre eux, des « analphabètes » au « niveau intellectuel nul, pratiquement inexistant ».

En Argentine, Ortega Smith, le secrétaire général de Vox, s’est rendu à Buenos Aires en août 2019, sous la présidence de Mauricio Macri, pour y donner au Cercle militaire une conférence niant les crimes contre l’humanité commis sous la dictature de Jorge Rafael Videla. Au Chili, les néofascistes espagnols ont noué des liens étroits avec le président du mouvement Action républicaine, José Antonio Kast, un nostalgique d’Augusto Pinochet . En Colombie, l’ex-président d’ultradroite Alvaro Uribe ne dissimule pas son admiration pour la stratégie de Santiago Abascal, qu’il pourrait bien répliquer dans son pays. En Équateur, une délégation de Vox s’est rendue en mai à Quito pour assister à l’investiture du président de droite, le riche banquier Guillermo Lasso. Lors de sa tournée en Europe, l’an dernier, le Vénézuélien Juan Guaido était reçu à bras ouverts, à Madrid, par ses amis d’extrême droite. Plus récemment, au Pérou, les activistes de Vox ont pris une part active à la campagne de la candidate d’ultradroite Keiko Fujimori, qui refuse de reconnaître sa défaite face au syndicaliste Pedro Castillo. Leur objectif : redonner corps à « une communauté de nations qui partagent, des deux côtés de l’Atlantique, leurs racines, leur héritage culturel avec l’Espagne ». Autrement dit, retrouver le temps béni des colonies.

Source : https://www.humanite.fr/amerique-latine-vox-tisse-sa-toile-neofasciste-outre-atlantique-713007

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/07/01/amerique-latine-vox-tisse-sa-toile-neofasciste-outre-atlantique-par-rosa-moussaoui-lhuma/

Derrière Guaido, le plan Condor 2.0 des extrêmes droites espagnole, états-unienne et latino-américaine

« Le Venezuela est un bon exemple de comment l’ultra-droite a tout investi dans les médias et le numérique, comment elle a été visionnaire, pendant que la gauche vit dans la contemplation, sans en faire une priorité » explique Julian Macias Tovar, expert des réseaux sociaux qui a étudié de très près, statistiques à l’appui, la guerre contre Podemos en Espagne ou contre des processus progressistes en Amérique Latine. Il est interrogé ici par la journaliste Karen Mendez.

Peut-être qu’une des réussites majeures de la propagande de masse a été de faire passer les déstabilisations violentes de l’extrême droite au Venezuela pour des « révoltes démocratiques », la réponse de l’État pour une « répression », et (objectif principal) un président élu pour un « dictateur ». Sur ce thème comme sur beaucoup d’autres, la gauche européenne est tombée dans le panneau. Elle croit naïvement qu’il faut suivre les règles des médias dominants et disparaît, absorbée par une technique qu’elle n’a pas inventée. Un exemple : depuis bien longtemps, les médias espagnols font des violences des riches de l’extrême droite raciste du Venezuela une « révolte populaire » et de l’action de l’État une « répression de Maduro ». Ce blanchiment n’est pas étranger à la banalisation et à la progression du parti d’extrême droite VOX et à la perte d’importance de la gauche dans la péninsule.

Julian Macias Tovar

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L‘ancien président José María Aznar a remis à l’ex-député vénézuélien Juan Guaidó le 10ème prix de la « liberté » de la FAES. La présidente d’ultra-droite, récemment élue, de la Communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, le maire José Luis Martínez Almeida et le leader du Partido Popular, Pablo Casado, ont également assisté à l’événement. Selon un communiqué de la Fondation pour l’analyse et les études sociales (FAES), présidée par José María Aznar, le prix a été attribué à l’unanimité à Guaidó, « pour avoir donné du prestige à la cause démocratique du Venezuela et suscité la solidarité internationale à son égard« .

Le prix que Guaidó a été attribué en d’autres occasions à des personnalités telles que Margaret Thatcher, Shimon Peres, Mario Vargas Llosa, Enrique Krauze, Luis Almagro, ainsi qu’à l’OTAN et aux groupes de réflexion International Republican Institute (IRI) et National Democratic Institute (NDI).

Mais quel est le rapport entre ce prix, la récente réunion des dirigeants de la droite latino-américaine en Équateur lors de l’entrée en fonction du banquier Lasso, et l’organisation Atlas Network, ce qui est recherché, et qui est derrière ? La journaliste Karen Mendez a interrogé Julián Macías Tovar, chercheur et responsable du blog Pandemia Digital.

En mai 2021 l’ultra-droite espagnole regroupée autour d’Aznar et Ayuso a remis le prix FAES à Juan Guaido

Karen Mendez – Pourquoi pensez-vous que la FAES attribue ce prix à Juan Guaidó ?

Luis Almagro, actuel secrétaire de l’OEA, coiffant une casquette vénézuélienne, en compagnie de J.J. Rendon, spécialiste en guerre psychologique et conseiller en communication de l’ex-président colombien Alvaro Uribe, lors d’un séminaire sur « marketing et gouvernance politiques en Amérique Latine » à Miami. Almagro a pris une part très active dans le coup d’Etat contre Evo Morales. L’ex-président uruguayen José Mujica a dénoncé celui qui fut son chancelier: « ce qu’il fait est dangereux non seulement pour le Venezuela mais pour tout le continent ».

Julian Macias Tovar – Eh bien, d’abord cela suit la ligne des prix de cette organisation. Auparavant, par exemple, Margaret Thatcher était l’un des lauréats ou Luis Almagro (photo), secrétaire général de l’OEA. C’est-à-dire qu’ils récompensent leurs espaces géopolitiques internationaux. Nous ne devons pas oublier que FAES est une organisation du Réseau Atlas, qui est un recueil de fondations qui ont un rôle très clair à l’échelle géopolitique et qui, clairement, soutiennent Guaidó.

On peut faire une deuxième lecture. Je pense que non seulement au sein de l’opposition vénézuélienne, mais d’autres personnes, entités et institutions, pays ont commencé à générer certaines critiques internes sur Guaidó, alors c’est comme un prix de départ pour chercher un autre personnage pour diriger l’opposition et accomplir leur plan, avec l’utilisation de mensonges et de violence.

Karen Mendez – Ou pourrait-il s’agir aussi de le renflouer en raison du peu de soutien interne dont il dispose au Venezuela ?

Julian Macias Tovar – La dernière chose que j’ai vue, c’est qu’après tous ses mouvements, les résultats qu’ils attendaient de lui sont bien en deçà de ce qui était prévu et il a essuyé de nombreuses critiques. Le joker du Venezuela est toujours très présent et ils ont besoin d’exécuter leur plan avec une personne de l’opposition qui continue à parler du manque de démocratie. Mais il se pourrait que, s’ils ne trouvent pas une meilleure option pour continuer, non seulement à attaquer le gouvernement vénézuélien, mais aussi à maintenir l’axe discursif de la confrontation avec d’autres gouvernements d’Amérique latine ou d’autres pays du monde, alors je pense que cela pourrait être n’importe laquelle des options. Ce qui est vrai, c’est que cela ne me surprend pas du tout qu’une personnalité comme Guaidó soit récompensée.

Karen Mendez – Récemment, nous avons vu que la candidate d’extrême droite au Pérou Keiko Fujimori , le leader d’extrême droite du Venezuela Leopoldo López, le président colombien Iván Duque, le leader du PP Pablo Casado et Isabel Díaz Ayuso qui a participé par le biais d’une vidéo, se sont rencontrés lors d’un forum en Équateur. Qu’y a-t-il derrière cette réunion ?

Julian Macias Tovar – Vous avez oublié de dire que José María Aznar, qui est le président de la FAES, était également présent. Voyons : le nouveau président équatorien Guillermo Lasso n’appartient pas seulement à l’Opus Dei, qui est un espace ultra-catholique, une minorité au sein de l’Église qui a été étroitement associée à l’ultra-droite, aux coups d’État, mais, point plus important encore, il est le président de la fondation Ecuador Libre, qui est une fondation du Réseau Atlas, dans lequel l’ultra-droite investit beaucoup d’argent pour essayer de coordonner les efforts contre la gauche.

En Espagne, plus que le Parti Populaire dans son ensemble, il existe un espace beaucoup plus solide que celui des partis politiques, qui est précisément cette articulation liée aux fondations, aux médias, qui n’est pas le Parti Populaire lui-même. Rappelons que tant Esperanza Aguirre que José María Aznar représentent cette aile droite au sein du Parti Populaire, qu’ils appellent libérale conservatrice, mais qui est un espace néolibéral et ultra-catholique qui dispose de tout un réseau d’espaces de pouvoir tissés et qui tente d’influencer non seulement les gouvernements, mais aussi les partis politiques internes. Par exemple, au sein du Parti Populaire, le politicien qui a obtenu les meilleurs résultats est Feijóo, qui a la majorité absolue en Galice, mais il n’appartient pas du tout à cet espace, en revanche, Ayuso ainsi que Cayetana Álvarez de Toledo, qui était également membre de la FAES, le bras droit d’Aznar, représentent cet espace comme personne.

La victoire d’Ayuso à Madrid nous a donc rappelé cette stratégie simple consistant à ne pas parler de mesures ou de programmes politiques ou électoraux, mais de slogans tels que le communisme ou la liberté. Le mot liberté est l’un des éléments discursifs qui apparaît toujours, mais si nous nous rappelons qui sont derrière, les idéologues, les gourous de tout cela, nous trouvons des gens comme Milton Friedman, qui était l’idéologue de l’opération Condor, qui a réalisé des coups d’État en Amérique latine.

Karen Mendez – Vous mentionnez souvent le Réseau Atlas. Parlez-nous de lui, qu’est-ce qu’il est, qui sont ses membres, quels sont ses objectifs, comment fonctionne-t-il ?

Julian Macias Tovar – Un peu après la guerre froide et l’opération Condor, qui était explicitement soutenue par la CIA, par les États-Unis, plusieurs espaces ont été créés qui n’étaient pas directement liés aux institutions américaines.

À l’époque de Ronald Reagan, une fondation appelée Heritage Foundation a été créée, qui est ce que la FAES est pour le Parti populaire, qui représente un peu ce qu’est le Tea Party aux États-Unis, qui défend les valeurs les plus conservatrices liées à l’ultra-catholicisme et les espaces les plus néolibéraux qui parlent de la dissolution de l’État et qu’il ne reste qu’un marché libre, qui privilégie les entreprises privées, qu’il n’y a plus de services publics et que les grandes fortunes ne paient pas d’impôts, entre autres choses.

Donc, à ce moment-là, cette fondation a été créée et petit à petit, elle s’est articulée avec d’autres. La FAES était une autre fondation très importante, surtout pour l’Amérique latine, qui a été créée pour développer la recherche d’entreprises et de familles qui financeraient des groupes de réflexion pour mener la bataille culturelle de la droite ou pour soutenir des politiciens, des gouvernements et des politiques qui serviraient ces intérêts.

À l’heure actuelle, les principales personnes ou entreprises qui sont derrière sont, par exemple, la famille Koch, qui finance non seulement la Heritage Foundation, mais aussi l’Atlas Network. Ensuite, nous avons de grandes entreprises comme la compagnie pétrolière Exxon ou la compagnie de tabac Philip Morris, et d’autres, qui, selon ces intérêts, font bouger tous ces groupes de réflexion et leurs relations avec les politiciens et les médias en leur faveur.

Le réseau ATLAS possède plus de 80 affiliés, médias, journalistes et think tanks dans toute l’Amérique Latine

Karen Mendez – Et que font-ils maintenant ?

Julian Macias Tovar – Dans chacune des élections, ils sont clairement représentés. Le dernier cas est celui de l’Équateur, où l’actuel président, Guillermo Lasso, a été « tutoré » pendant de nombreuses années par José María Aznar.

Rappelons que Guillermo Lasso était ministre de l’économie au moment de la grande crise financière en Équateur à la fin des années 90, et des chercheurs dénoncent qu’il a transféré de l’argent vers des paradis fiscaux comme les îles Caïmans ou le Panama, et il est allégué que José María Aznar soutenait la banque de Lasso au Panama. Ils ont été nommés docteurs honoris causa ensemble dans une université privée d’Équateur, et c’est lui qui l’a encouragé à créer la fondation Ecuador Libre, sous laquelle il y a au moins vingt journalistes, directeurs de médias et influenceurs qui l’ont soutenu dans cette sale campagne contre le corréisme, et qui a diffusé de fausses nouvelles avec le soutien de ces médias et de faux comptes sur les réseaux sociaux.

Par exemple cette récente réunion de la droite en Équateur a exprimé un soutien explicite pour Keiko Fujimori, de fait elle était l’un des orateurs, et malgré tout le soulèvement populaire en Colombie, a exprimé aussi un soutien explicite pour Iván Duque. En fin de compte, ils essaient d’articuler un espace politique réactionnaire mû par l’absence de scrupules, les violations des droits humains ou les crimes contre l’humanité, avec des campagnes de guerre sale, de désinformation et de haine.

Un point intéressant est la récente arrestation aux États-Unis d’Arturo Murillo, le numéro deux de Jeanine Añez dans le coup d’État en Bolivie et qui était la personne qui a signé le contrat avec CLS Strategies, la société américaine que Facebook a accusé comme l’un de ceux qui ont généré de faux comptes pour attaquer de nombreux gouvernements, mais spécifiquement détecté de fausses pages et des millions de dollars dépensés en publicité et désinformation et des campagnes de haine contre les gouvernements du Venezuela, le Mexique et la Bolivie. Et l’un des fondateurs de la société CLS Strategies est Peter Schechter, qui était président de la Fondation du Conseil Atlantique pour l’Amérique latine, et précisément, le directeur du Conseil Atlantique pour l’Amérique latine et l’Europe est José María Aznar…

En fin de compte, il existe tout un réseau d’entreprises, d’organisations telles que l’OEA ou le Conseil atlantique lui-même qui servent de lobby géopolitique pour attaquer les gouvernements de gauche. Ils agissent même avec des fonds américains, à travers l’USAID, qui donne des fonds et intervient localement dans différents pays, à travers le NED (National Endowment of Democracy), l’IRI, le NDI et tout un tas d’autres espaces qui interviennent également et qui, d’une certaine manière, articulent les organisations, les fondations et les médias dans les différents pays. Il existe une synergie entre tous ces espaces pour déséquilibrer les gouvernements ou pour influencer les élections, principalement en Amérique latine.

Alejandro Chafuen de la Fondation Atlas pour la Recherche économique, au fond à droite, serre la main de Rafael Alonzo, du CEDICE, à gauche, tandis que l’écrivain espagnol/péruvien Mario Vargas Llosa applaudit lors de l’ouverture du forum international « Liberté et Démocratie » à Caracas, le 28 mai 2009. Vargas Llosa, soutien de Thatcher, d’Aznar, de Berlusconi, de l’invasion d’Irak et du coup d’État ourdi en 2019 par les USA contre le président élu du Honduras Mel Zelaya, n’écarte pas aujourd’hui un coup d’État militaire si gagne le candidat de gauche anti-impérialiste Pedro Castillo, « pour que le Pérou ne devienne pas un autre Cuba ou Venezuela ».

Karen Mendez – Leur pouvoir d’influence atteint-il les médias ?

Julian Macias Tovar – Oui, oui, oui, bien sûr, bien sûr. Il ne faut pas oublier, en parlant de José María Aznar, qu’il est l’un des conseillers de News Corp, qui est le plus grand conglomérat médiatique du monde, qui possède Fox News et de nombreuses chaînes dans le monde.

Ensuite, les personnes du réseau Atlas ont généralement leurs propres médias et agissent également en coordination avec d’autres, comme nous l’avons dit. Par exemple, la NED (façade de la CIA) a financé l’agence de communication Fides, qui fournit des informations à plus d’une centaine de médias en Bolivie et qui a clairement soutenu le coup d’État contre Evo Morales.

Mais si nous allons en Équateur, au-delà de toutes ces personnes qui travaillent dans la Fondation Ecuador Libre, il y en a d’autres qui sont directeurs de médias ou écrivains dans différents médias qui fonctionnent de la même manière. Par exemple, Fernando Villavicencio, qui a été nommé député et qui a lancé l’affaire contre Rafael Correa, possède un média financé par la Fondation Mil Hojas, qui est également financée par la NED, et grâce à ce financement, non seulement il lance ces accusations, mais il publie également ce type d’informations contre Correa.

Dans le cas du Venezuela, puisque nous parlons de Juan Guaidó, j’ai enquêté sur tous les comptes, toutes les pages Facebook des médias qui ont soutenu Guaidó ou des opposants les plus connus, et 100% sont administrés depuis les États-Unis, et je parle de plus de 20 médias. Il existe un lien évident non seulement entre le financement, mais aussi entre l’articulation et la coordination des attaques de désinformation, tant sur les réseaux sociaux que dans les médias.

Karen Mendez – C’est ainsi que la droite est organisée, et la gauche ?

Julian Macias Tovar – Je pense que tout le monde fait le même diagnostic : il y a eu une progression des messages de haine, le Venezuela a sûrement été l’un des premiers endroits où de telles stratégies ont été utilisées, mais globalement, l’extrême droite gagne du terrain précisément parce que ces stratégies sont non seulement exécutées, mais qu’elles bénéficient d’une impunité totale.

Selon moi, depuis quelque temps, l’ultra-droite a tout investi dans la technologie. Nous parlons de nos jours, ils envoient des satellites pour la reconnaissance faciale pour la comparer, la croiser avec leurs bases de données de leurs propres plateformes de médias sociaux, et à gauche, vous n’avez pas de frondes, vous n’avez pas de préoccupation, ou peut-être que si. Mais le monde évolue vers la numérisation, tant pour la consommation d’informations que pour les contenus de divertissement.

Il est clair que la droite, ou l’ultra-droite, a été visionnaire ou a tout misé sur cette question, tandis que la gauche vit dans une contemplation complaisante, sans en faire une priorité.

Ce genre de stratégies, qui non seulement franchissent de nombreuses lignes éthiques, morales ou démocratiques afin de faire gouverner un parti politique ou un autre, est également en train de transformer cette société en une société pire, avec plus de haine, plus polarisée, plus d’inimitié, avec des haines artificielles, créées.

Où tout cela nous mène-t-il ? Elle est clairement orientée vers les catastrophes et les conflits, même les conflits armés, vers les coups d’État, parce qu’ils fomentent beaucoup de choses négatives contre lesquelles nous pensions être déjà vaccinés et qu’elles ne se répéteraient pas, mais nous avons vu, par exemple, que des cas comme celui de la Bolivie se sont produits, ou nous voyons que Mario Vargas Llosa, qui est le président d’une des fondations du Réseau Atlas, a récemment déclaré qu’un coup d’État militaire était possible au Pérou si Pedro Castillo gagnait.

C’est pourquoi j’appelle cela l’opération Condor 2.0 parce qu’ils utilisent les mêmes méthodes, les mêmes stratégies et le même manque de scrupules, et il ne faut pas que ce soit seulement la gauche qui fasse un diagnostic, mais la société en général doit faire un diagnostic et une réflexion pour prendre des mesures pour arrêter cette vague qui est assez dangereuse pour les peuples et pour toute l’humanité.

Source : https://mundo.sputniknews.com/20210528/operacion-condor-20-que-hay-detras-del-premio-que-aznar-entrego-a-guaido-y-de-atlas-network-1112645130.html 

Traduction : Thierry Deronne

Note : A propos du réseaux ATLAS on peut lire aussi sur Venezuelainfos: « comment les libertariens US refont la politique latino-américaine » https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/25/comment-les-libertariens-us-refont-la-politique-latino-americaine-par-lee-fang/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/28/derriere-guaido-le-plan-condor-2-0-des-extremes-droite-espagnole-etats-unienne-et-latino-americaine/

Le Venezuela organise le 26ème scrutin en 20 ans de révolution. Et Guaido ?

Le gouvernement vénézuélien progresse dans la conclusion d’accords avec les secteurs de l’opposition. Le dialogue a notamment conduit à la formation d’un nouveau Conseil national électoral, composé de représentants du chavisme et de l’opposition. Le 21 novembre 2021, le Venezuela organisera son 26ème scrutin en 20 ans pour élire gouverneurs, maires et conseillers municipaux, parmi un éventail de partis de droite à gauche. Un record mondial. Lula parle « d’excès de démocratie ». Exemple de l’abîme ahurissant entre réel et virtuel médiatique.

Pendant ce temps, l’extrême droitier Guaido souffre de déréliction: l’Union Européenne ne le reconnaît plus comme « président » et si les USA le font encore, c’est du bout des lèvres. Dénoncé par des médias de Colombie, Panama, USA pour la mégacorruption de ses vols d’actifs du Venezuela ou pour ses liens avec le paramilitarisme colombien, lâché ses « amis » et sa propre « base » (même celle payée pour faire foule devant les caméras de CNN), le putschiste Guaido offre au Président Maduro de « négocier ». Ce dernier lui a répondu : « Pourquoi pas? La voie n’est pas un coup d’État, tu peux participer aux élections » en lui proposant comme bases de négociation : « renoncer aux coups d’État, aux invasions armées et aux déstabilisations violentes, reconnaître la Constitution et les autorités élues par la population, rendre les comptes de l’argent fourni par les USA pour la conspiration et restituer toutes les ressources volées à l’État vénézuélien. »

T.D., Caracas, 15 mai 2021

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Pour comprendre cette nouvelle donne, la journaliste Karen Mendez a interrogé le politologue vénézuélien William Serafino.

Karen Mendez – Beaucoup se demandent pourquoi Guaidó est passé de l’appel à renverser le président Maduro au dialogue avec lui.

William Serafino – Ce que l’on peut voir dans le scénario, objectivement parlant, c’est qu’après les accords qui ont donné lieu à l’élection d’un nouveau Conseil national électoral, Guaidó se retrouve dans une position d’inutilité et d’isolement de l’arène politique. Il est évident qu’il se trouve dans une position totalement défensive, dans une situation où il ne sait pas bien où il en est, laissé pour compte dans cet ensemble d’accords que le gouvernement vénézuélien a conclus avec un secteur de l’opposition qui est représenté au Parlement national.

Face à cela, il a dû opérer un virage à 180 degrés, en réduisant au minimum les principales demandes de « regime change » à partir de 2019. Il est forcé de le faire pour essayer de ne pas perdre le peu de capital politique qui lui reste à l’échelle nationale et essayer de ne pas perdre les possibles liens d’influence et de crédibilité face à ce qu’ils considèrent comme ses alliés internationaux, notamment les États-Unis et l’Union européenne. Ceux-ci ayant marqué une ligne d’ouverture, de flexibilité par rapport au dialogue au Venezuela, ce qui le laisse précisément dans une situation défensive et avec un risque de tomber dans l’insignifiance absolue.

Karen Mendez – Guaidó a proposé d’offrir des « incitations » au gouvernement, telles que la levée des sanctions. Comment évaluez-vous cette offre ?

William Serafino – Elle marque une continuité car la nature des sanctions contre le Venezuela a toujours été de constituer un outil de chantage ou d’extorsion pour tenter d’obtenir des avantages politiques concrets. On peut avoir différentes lectures suite à cette nouvelle prise de position de l’ex-député Juan Guaidó, mais je pense que la plus cohérente est de comprendre l’utilisation des sanctions comme une arme, une manœuvre de chantage, d’extorsion pour obtenir certains avantages politiques contre une levée des sanctions. Sauf que cela repose sur une fausse prémisse : Guaidó n’a pas la possibilité d’autoriser la levée des sanctions, même s’il est vrai qu’après sa déclaration, certains porte-parole du département d’État ont soutenu sa « proposition ». Cela signifie en fait que la Maison Blanche est en train de repenser et de calculer la question des sanctions et qu’en tout cas pour l’heure il est indéniable que le  gouvernement de Nicolas Maduro a réussi à imposer son cadre d’interprétation et son récit, fragilisant les piliers de la campagne de pression maximale.

Karen Mendez – Guaidó insiste sur le fait que les puissances étrangères, qu’il qualifie d’alliées, doivent avoir une présence importante dans ce dialogue. L’Union Européenne a déjà déclaré qu’elle soutiendrait cet éventuel dialogue qui devrait déboucher sur des élections présidentielles et parlementaires. Que faut-il attendre de ce nouveau chapitre qui s’ouvre et de la participation éventuelle de ces pays qui avaient reconnu Guaidó comme « président par intérim » ?

William Serafino – Il y a un changement dans la façon d’aborder la question vénézuélienne, en particulier dans le cas de l’Union européenne qui, dès janvier de cette année, a rétrogradé Guaidó à simple interlocuteur de l’opposition vénézuélienne, et bien que les États-Unis maintiennent du bout des lèvres la reconnaissance de cette figure un peu folle de « gouvernement intérimaire », ils n’ont pas attaqué fortement l’élection du nouveau Conseil national électoral et, ce qui est le plus important, ils n’ont pas intensifié leur habituel récit contre la légitimité de la nouvelle Assemblée nationale élue en décembre dernier. Il est clair que les USA ne peuvent pas la reconnaître car cela reviendrait à ôter tout soutien à Guaidó, mais ils n’ont pas non plus pris la décision de l’attaquer de front lorsqu’elle a élu ce nouveau Conseil National Électoral.

Il est clair qu’il existe une voie électorale qui s’est imposée concrètement dans le pays, qui a le soutien de toutes les institutions vénézuéliennes et qui est reconnue à l’extérieur comme un premier pas vers la réinstitutionnalisation du pays.

Les élections régionales et municipales auront lieu en novembre 2021, et là, évidemment, le terrain et la marge de manœuvre sont très étroits pour le secteur de l’extrême droite putschiste représenté par Juan Guaidó, car soit il participe à ces élections mais changer sa position à ce stade aurait un coût politique et électoral énorme, soit il continue à se lancer dans des manœuvres de force, des menaces pour imposer des élections présidentielles et législatives alors qu’elles ont déjà eu lieu. Il semble très peu plausible qu’elles soient imposées par la force.

Il y a des secteurs de l’opposition qui ont acquis un plus grand prestige, une plus grande reconnaissance non seulement au niveau national mais aussi international et, évidemment, pour ces secteurs le plan a changé d’où un certain empressement de remettre sur la table d’autres élections qui ne sont pas en discussion et qui n’ont pas autant de soutien international que la voie électorale qui a été tracée depuis l’appel du CNE pour le 21 novembre.

Karen Mendez – Mais, si ces élections présidentielles et parlementaires ne sont pas en discussion, peut-on avoir de l’espoir pour cet éventuel dialogue ou son avenir est-il déjà compromis ?

William Serafino – Je crois son avenir est assez compromis parce que de nombreux secteurs de ce que l’on appelle le G4, c’est-à-dire ce secteur de l’opposition « dirigé » par Juan Guaidó, ont en fait déjà décidé de participer à ces élections de gouverneurs et de maires. D’abord, parce qu’elles offrent une opportunité d’accumuler du pouvoir, à la fois territorial et institutionnel, pour reconstruire leur infrastructure en tant que partis politiques : après tant d’années passées à parier sur un « changement de régime » par la force, ils ont négligé leur machinerie, leur formation interne, leur sélection de cadres. Donc je pense que beaucoup de partis, voyant qu’il y aura des élections présidentielles en 2024, y voient une opportunité de se remettre dans le jeu, de s’échauffer, de se replonger dans le contentieux électoral et de chercher à reconstruire le tissu des partis en vue des prochaines élections présidentielles.

Il y a beaucoup de secteurs qui voient comme peu probable que ces demandes de Guaidó, avec pour arrière-fond le chantage de la levée des sanctions, soient réalisées, que ces points entrent réellement en discussion. Par contre ces élections du 21 novembre leur semblent une opportunité plus sérieuse de se réinsérer dans le jeu politique, de gagner des espaces territoriaux de pouvoir et, à partir de là, d’édifier de meilleures bases pour les élections suivantes. Les demandes de Guaidó, au-delà de la levée des sanctions elles-mêmes, n’attirent guère un secteur de l’opposition qui même s’il a longtemps parié sur le coup d’État, et pensait qu’il allait être une réalité automatique, savent que ces élections viennent modifier la donne.

Karen Mendez – En février, le président du Parlement vénézuélien a dénoncé le fait que Leopoldo López et d’autres acteurs de l’opposition ont rencontré des représentants du gouvernement états-unien en Colombie. D’après les documents qu’il a présentés, une feuille de route a été élaborée lors de cette réunion, qui expose la tactique de la « carotte et du bâton » pour écarter Maduro de la présidence. Ils ont parlé du rôle que les États-Unis et l’Union européenne devraient jouer, de l’offre d’incitations à Maduro et du message à envoyer aux Vénézuéliens. Beaucoup de ces points se retrouvent dans la récente proposition de Guaidó. Est-ce une coïncidence ou y a-t-il un lien ?

William Serafino – Il me semble qu’il y a une relation. Évidemment, dans cette nouvelle étape qui s’ouvre, nous devons être très prudents car nous savons qu’il a déjà été prouvé que lorsqu’il y a des moments d’apparente flexibilité, lorsqu’il semble y avoir une trêve, ce qui se passe réellement, c’est que les acteurs du conflit se réarment pour une nouvelle opération de changement de régime. C’est peut-être le cas et cela peut être présent dans cette nouvelle offre, entre guillemets, faite par l’ex-député Juan Guaidó.

Je pense également que c’est un symptôme intéressant de la façon dont le contexte international évolue autour de la situation vénézuélienne : premièrement, la campagne de pression maximale qui combinait des menaces de force militaire avec une composante très élevée de sanctions destructives a échoué et qu’une nouvelle approche et une nouvelle perspective doivent être recherchées.

Deuxièmement, ces sanctions elles-mêmes génèrent des niveaux de responsabilité très élevés parmi les acteurs qui les appliquent. En d’autres termes, nous ne parlons plus du scénario de 2016 ou 2017 où les sanctions bénéficiaient d’un certain soutien international ou étaient investies d’un récit bienveillant dans lequel elles étaient censées contribuer à restaurer la démocratie. Déjà, par exemple, les rapports de l’ONU sont de plus en plus percutants en détaillant les souffrances subies par la population.

D’autres voix internationales qui pourraient se trouver dans la sphère d’influence des États-Unis commencent à émettre des critiques et des questions de plus en plus sévères sur ces sanctions, et les États-Unis perdent l’offensive symbolique et narrative en ce qui concerne ces sanctions. Ils essaient de brouiller la question des mesures coercitives unilatérales derrière une prétendue « offre de dialogue » alors qu’en réalité, ils sont obligés d’envisager d’assouplir certaines de ces sanctions. En effet, selon la lecture que font certains à Washington, elles ont fortifié le chavisme, ont rendu crédibles ses dénonciations du fait que la crise économique a une puissante causalité externe. Et bien sûr cela a affaibli de nombreux porte-parole de la droite et de nombreux acteurs qui ont bâti leur capital politique et leur stratégie sur la base du mécontentement et de la détérioration des conditions de vie.

Source : interview réalisée par Karen Mendez Loffredo, le 14 mai 2021 https://mundo.sputniknews.com/20210514/que-ofrece-juan-guaido-a-nicolas-maduro-tregua-o-una-nueva-operacion-de-cambio-de-regimen-1112187564.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/16/le-venezuela-organise-le-26eme-scrutin-en-20-ans-de-revolution-et-guaido/

Deux ou trois points sur les « i » de révolution bolivarienne

Il est de moins en moins probable que la gauche occidentale fasse ce qu’elle aurait dû faire il y a quarante ans : démocratiser la propriété des médias, libérer les « écoles » de journalisme du formatage par le marché pour les mettre au service des citoyens, soutenir concrètement le pluralisme des voix médiatiques et en particulier celles des médias associatifs, rétablir le service public dans ses fonctions originales d’éducation populaire, ou encore (last but not least) penser les réseaux sociaux – et le numérique en général – aux antipodes du modèle dominant créé par les géants privés de la Silicon Valley. Elle fait des plans « com », pleure la censure de Twitter ou la croissance de l’extrême droite, voit en Biden une référence de gauche et n’ose plus parler du Venezuela que les médias ont naturalisé en repoussoir « dictatorial ». Mais elle ne voit pas le lien entre tous ces points et ne comprend pas qu’en se coupant du monde c’est sa propre existence qu’elle a mise en péril.

Au Venezuela, l’extrême droite qui a tenté plusieurs coups d’État et organisé des déstabilisations violentes en 2014 ou en 2017 (toujours blanchies par les médias qui les ont relookées en « révoltes-démocratiques-écrasées-par-Maduro ») est depuis toujours soutenue, armée et financée par le narco-paramilitarisme d’Alvaro Uribe qui massacre aujourd’hui le peuple colombien. Et tout ce que fait cette extrême droite au pouvoir en Colombie est un triste rappel de ce qu’auraient fait ses protégés de l’extrême droite vénézuélienne s’ils avaient pris le pouvoir à Caracas.

L’affaiblissement de la base sociale de cette droite a fait que l’Occident a dû la substituer par le pouvoir médiatique et jouer à fond la carte « chilienne » du blocus, des sanctions et de la guerre économique, faisant fuir des milliers de vénézuélien(ne)s, pour provoquer le mécontentement social nécessaire au renversement du gouvernement élu. Rafael Correa défendant le candidat Andres Arauz face au déchaînement des médias, expliquait : «Ne vous laissez pas enfumer. Ils vous disent qu’il va faire de l’Équateur un deuxième Venezuela. Le Venezuela subit un blocus des USA et une économie de guerre. Si l’Équateur ne pouvait plus vendre son pétrole ou le Chili son cuivre, ils subiraient la même émigration». « La désinformation sur le Venezuela est impressionnante. On veut nous faire croire qu’il y a une dictature. Et que le modèle économique a échoué alors qu’il est soumis à un blocus ! »

Mais surtout : comment celui qui suit le Venezuela à travers les médias actuels pourrait-il comprendre (par exemple) que les député.e.s de la droite non-putschiste et chavistes ont depuis longtemps tourné la page du fake-président (fabriqué par les médias) Juan Guaido, et viennent d’élire le nouveau Conseil National Électoral pour organiser les prochains scrutins (municipales et régionales de 2021, possible référendum révocatoire, présidentielles, etc…) ?

Comment pourrait-il comprendre, autre exemple, ce dialogue noué le vendredi 7 mai 2021, en direct, sur une chaîne publique de télévision, entre le président Maduro et des travailleur(se)s de tout le pays ?

 » Dans certaines entreprises publiques, la classe ouvrière n’est pas écoutée par les patrons » a dénoncé Nerenys del Carmen Rodríguez, porte-parole du Conseil productif des travailleurs de Lácteos Los Andes : « Nous ne sommes pas écoutés alors que ce sont les travailleurs qui ont la connaissance de la production et que nous avons les liens avec les producteurs et les communes« . Nerenys a souligné que les conseils productifs des travailleurs de Lácteos Los Andes n’ont pas pu « obtenir quoi que ce soit parce qu’on ne nous écoute pas« . « Nous avons de nombreux projets pour lancer des sociétés de production à Lara et dans différents États du pays« .

« Qu’est-ce qui se passe à Lácteos Los Andes ? Pourquoi la classe ouvrière n’est-elle pas entendue ? » a répondu le chef de l’État, Nicolás Maduro, qui a ordonné une enquête dans les 48 heures sur ces irrégularités, ordonnant à son directeur de cabinet Jorge Márquez, de communiquer avec les travailleurs de Lácteos Los Andes pour qu’ils puissent lui envoyer toutes leurs plaintes, critiques et recommandations.

Le président vénézuélien a également ordonné de manière très claire qu’aucune représaille ne soit exercée contre Nerenys : « protégez-la, protégez-la bien. Il se trouve que dans notre entreprise publique, comme elle le dit, ils n’écoutent pas la classe ouvrière. Hé bien la classe ouvrière doit faire partie du conseil d’administration ». Il a rappelé la feuille de route du nouveau modèle de gestion à mettre en place pour que « dans toutes les entreprises soit nommés des conseils d’administration des travailleurs. Nous n’avons pas besoin d’en discuter beaucoup, ce que nous devons faire, c’est bien planifier et exécuter. C’est la ligne de travail donnée par Hugo Chávez, il y a 15 ans. Qui sont ces camarades qui arrivent à la tête de la présidence des entreprises et ignorent tout bonnement notre ligne politique, ouvrière, socialiste, pour assumer le pouvoir comme s’ils étaient capitalistes, ou pire que capitalistes, allons-nous accepter cela ? Pourquoi sommes-nous au pouvoir alors ? Pourquoi la révolution bolivarienne a-t-elle obtenu le pouvoir politique et a réussi à défendre la patrie face à l’impérialisme et à ses conspirations ? Il faut que les travailleurs du Conseil présidentiel soient intégrés dans les directions, qu’ils aient une voix et un vote, une majorité de participants dans les politiques productives de l’entreprise« .

Avant de conclure : « Personne ne peut dissimuler quoi que ce soit ». Nous avons besoin de la critique directe, claire, celle qui découvre tout ce qui ne va pas« .

Thierry Deronne, Caracas, le 8 mai 2021

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/08/deux-ou-trois-points-sur-les-i-de-revolution-bolivarienne/

Peut-il exister un réseau social latino-américain ?, par Anne-Dominique Correa

L’autrice: Anne-Dominique Correa est journaliste indépendante. Elle a étudié Science-Po à Paris.

Lors de sa conférence de presse matinale du 20 janvier, le Président Andres Lopez Obrador mettait en garde les Mexicains contre les liens de Twitter avec l’aile droite du pays. « Le directeur de Twitter au Mexique était un militant ou un sympathisant très proche du PAN – Partido Accion Nacional (…) c’est important parce qu’au-delà des institutions ou des organisations, ou disons Twitter ou Facebook, il faut voir qui gère ces institutions, qui ils sont, parce que vous qui êtes journalistes savez qu’il est très, très difficile qu’il y ait une neutralité » déclarait-il.

Peu après la déclaration d’Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO), le « King Twitero« , un compte appuyant le gouvernement, dénonça le fait que lorsqu’un nouveau compte Twitter est ouvert, la plateforme propose de suivre des politiciens du PAN.

Les représailles ne se firent pas attendre. Dans les jours qui suivirent, Twitter a non seulement suspendu le compte du « King twitero » mais aussi ceux de deux autres partisans du gouvernement suivis par des dizaines de milliers de followers, prétendument pour « violation des règles de la plateforme en matière de spam et de manipulation« . Ces fermetures ont suscité l’indignation des usagers pro-AMLO, devenue virale avec les hashtags #TwitterEsPanista et #Twitter Censura.

Les réseaux sociaux ne semblent plus être aussi « bénis » comme les qualifiait AMLO lorsqu’il a fêté son triomphe à l’élection présidentielle dans la nuit du 1er juillet 2018. À l’époque, Andres Manuel Lopez Obrador avait remercié les réseaux de lui avoir permis de contourner la censure des consortiums médiatiques pour s’adresser directement à son électorat pendant sa campagne. Trois ans plus tard, la romance a pris fin. Dans l’une de ses conférences de presse, AMLO a accusé les réseaux d’être devenus « la Sainte Inquisition de notre époque« .

Ce n’est pas la première fois que les réseaux sociaux font taire les voix progressistes dans la région. Le 12 avril 2019, la plateforme a fermé définitivement la page de l’ancien président équatorien Rafael Correa (1,5 million de followers). En septembre de la même année, Twitter a bloqué plusieurs journalistes et médias à Cuba sans justification. Un an plus tôt, le réseau avait également suspendu momentanément le compte de l’ancien candidat de gauche à la présidence colombienne, Gustavo Petro (1,4 million d’abonnés), et ce ne sont là que quelques exemples.

Le progressisme divisé sur l’idée de régulation

La censure des comptes pro-AMLO a finalement réveillé le progressisme face au pouvoir croissant des réseaux. Sans accord, cependant, sur la stratégie à adopter pour l’enrayer.

Le 1er février, Ricardo Monreal, leader de MORENA (le parti du président mexicain), a proposé un projet de loi visant à réglementer les réseaux qui comptent plus d’un million d’utilisateurs au Mexique (Twitter, Facebook, Instagram, YouTube et TikTok). « La seule façon correcte de protéger le droit humain de la liberté d’expression dans le cyberespace est de légiférer » a-t-il déclaré.

L’initiative prévoit que toute personne dont le compte est bloqué peut s’opposer à la décision et exiger une réponse du réseau dans les 24 heures. Si les utilisateurs ne reçoivent pas de réponse positive dans leur cas, ils peuvent faire appel à l’Institut fédéral des télécommunications (IFT), puis aux tribunaux mexicains. Si la suspension est jugée arbitraire, le réseau pourrait payer une amende allant jusqu’à 4,4 millions de dollars.

Le président Lopez Obrador, cependant, n’a pas été convaincu par cette proposition. « Ces questions [la réglementation] sont controversées » a-t-il expliqué.

Faisait-il référence à l’expérience des gouvernements de Cristina Kirchner en Argentine et de Rafael Correa en Équateur en matière de régulation des médias ? Les deux gouvernements ont créé des lois (la loi sur les médias en Argentine et la loi sur la communication en Équateur) pour briser le monopole des médias par le secteur privé. Dans les deux cas, on a qualifiés ces lois de « bâillons » et leurs gouvernements d' »ennemis de la liberté d’expression« , même si les lois n’ont jamais été pleinement appliquées.

En tout état de cause, les nouveaux gouvernements progressistes excluent fermement l’option réglementaire. « Je suis en faveur de ne pas réglementer ce qui a trait aux médias (…) qu’il n’y ait pas de mécanisme de régulation, pas de censure » a déclaré Lopez Obrador pour justifier son opposition à la proposition de Monreal. « Il est interdit d’interdire« , a-t-il ajouté.

De même, le président argentin Alberto Fernandez a estimé que la loi sur les médias « n’était pas le moyen » de promouvoir une plus grande pluralité dans les médias. Selon le président, « pour multiplier [les voix], il y a beaucoup de recours et ils n’ont pas besoin d’une loi sur les médias : il y a la défense de la concurrence, la protection des consommateurs, ce sont des mécanismes qui permettent de multiplier les voix« . Cette rhétorique mercantile marque une rupture avec la vision de sa prédécesseuse Cristina Kirchner, qui définissait l’information comme une activité « d’intérêt public » et ne saurait donc être confiée aux seules entreprises privées.

Vers un réseau social régional ?

L’opposition d’AMLO à la loi de Monreal ne signifie pas que le président ait l’intention de rester les bras croisés face au pouvoir croissant des réseaux. Comme alternative à la réglementation, le président a proposé une autre initiative qui pourrait réconcilier les deux côtés du progressisme dans la région : la création d’un réseau social public.

La conception de la nouvelle application a été confiée fin janvier au Conseil national de la science et de la technologie (Conacyt), ainsi qu’aux ministères de l’intérieur et des affaires étrangères. Le gouvernement n’a pas précisé à quelle date le réseau est prévu, ni donné de détails supplémentaires sur la forme qu’il prendrait.

Une idée naïve ? Les réseaux sociaux sont des entreprises monopolistiques par essence. Pour qu’un réseau social puisse concurrencer Facebook, il doit atteindre une masse critique d’utilisateurs qui abandonnent ensuite la plateforme de Zuckerberg. Toutefois, le succès du réseau social public russe VK créé en 2007, surnommé « le Facebook russe« , prouve que ce n’est pas impossible. En 2020, VK est devenu le réseau social le plus populaire du pays en termes de messages échangés.

Cependant, pour augmenter le nombre potentiel d’utilisateurs du réseau proposé par AMLO, « il serait préférable que l’initiative soit régionale » estime Luis Angel Hurtado, expert en réseaux sociaux à l’UNAM.

Selon le chercheur, lors d’une réunion avec d’autres dirigeants de la région, l’ancienne présidente brésilienne Dilma Rousseff avait appelé à la création d’un réseau social pour le Cône Sud peu avant d’être destituée. Mais la proposition ne s’est jamais concrétisée, car « (…) elle a perdu de son intérêt en raison du processus de destitution de Dilma Rousseff et du changement de gouvernement au Brésil » a déploré M. Hurtado.

La proposition de Lopez Obrador pourrait être l’occasion de reprendre cette initiative. De cette manière, le progressisme pourrait garantir un espace de discussion libre, ce que le premier « virage à gauche » n’avait pas permis de réaliser.

En effet, les lois sur la communication de Kirchner et de Correa n’ont pas survécu au tournant conservateur. Quelques semaines après leur arrivée au pouvoir, les gouvernements néolibéraux de Lenín Moreno et Mauricio Macri ont abrogé leurs articles les plus importants. Les deux dirigeants ont démantelé les médias publics créés par leurs prédécesseurs. Ces violations de la liberté d’expression n’ont pas fait grand bruit, car ces plateformes n’ont pas réussi à obtenir des taux d’audience élevés et avaient la réputation d’être des « porte-parole du gouvernement« .

La création d’un réseau social public régional pourrait empêcher que l’Histoire se répète. Atteindre une masse critique d’utilisateurs sur un réseau social est un véritable défi, mais s’il est relevé, il assurera également sa longévité. En d’autres termes, il serait plus difficile pour les gouvernements au pouvoir de s’en débarrasser. Qui peut imaginer une vie sans Facebook ou Twitter ? La force des réseaux réside dans le fait que, même si nous ne les aimons pas, nous continuons à les utiliser parce que nous en dépendons.

Anne-Dominique Correa

Source : https://jacobinlat.com/2021/05/02/puede-existir-una-red-social-latinoamericana/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/04/peut-il-exister-un-reseau-social-latino-americain-par-anne-dominique-correa/

Equateur : « Le félon, le socialiste, le banquier et… » par Maurice Lemoine

Le 11 avril, l’économiste Andrés Arauz, soutenu par l’ex-président et figure de la gauche latino-américaine Rafael Correa, affrontera l’ex-banquier conservateur Guillermo Lasso au second tour de l’élection présidentielle. Ce dénouement interviendra au terme d’une virulente polémique déclenchée par l’« Indigène écolo de gauche » Yaku Perez. Candidat du parti Pachakutik, bras politique du mouvement indigène, celui-ci a dénoncé un «  complot »  et une «  fraude »  l’écartant de ce second tour au cours duquel il entendait défaire son « ennemi principal » Andrés Arauz. La controverse a remis à l’ordre du jour le débat consistant à définir qui, en Amérique latine (et même ailleurs) représente la « vraie gauche ». Avec des résultats pour le moins surprenants…

Le 7 février 2021, un peu plus de 13 millions d’Equatoriens se sont rendus aux urnes pour choisir entre 16 candidats à la présidence de la République et élire 137 parlementaires et 5 députés andins. D’emblée, et sans contestation possible, l’économiste socialiste Andrés Arauz (Union pour l’espérance ; UNES), soutenu par l’ex-président et figure de la gauche latino-américaine Rafael Correa, a été déclaré vainqueur du premier tour avec 32,72 % des voix.
Annoncé prématurément de quatre manières différentes – un sondage « sortie des urnes », un comptage rapide, une conférence de presse, puis une annonce de résultats encore partiels –, sous l’égide du Conseil national électoral (CNE), le nom du candidat admis au second tour du 11 avril prochain a évolué au fil du temps, provoquant polémiques et confusion. Du fait d’un ballotage particulièrement serré, le banquier et ex-ministre néolibéral Guillermo Lasso (Créer des opportunités-Parti social chrétien ; CREO-PSC) a d’abord devancé le « candidat indigène écologiste de gauche » Yaku Pérez (Pachakutik ; PK), avant que celui-ci ne reprenne l’avantage, puis ne repasse en troisième position et se trouve ainsi éliminé. Quand, deux semaines plus tard, tomberont les résultats officiels (contestés par Pérez, mais définitivement confirmés quatre semaines plus tard), ils annonceront :

  • Andrés Arauz (UNES) : 32,72% (3 033 753 voix)
  • Guillermo Lasso (CREO-PSC) : 19,74% (1 830 045 voix)
  • Yaku Pérez (PK) : 19,39 % (1 797 445 voix)
  • Xavier Hervas (Gauche démocratique ; ID) : 15,98 %

Si l’on devait en rester là, on pourrait se livrer à une première analyse. Particulièrement significative est la victoire d’Andrés Arauz, tant une guerre sale a tenté d’éradiquer le « correisme » (courant lié à l’ex-président Correa) depuis l’arrivée au pouvoir en 2017 de Lenín Moreno. Vice-président de Correa de fin 2006 à 2013, censément élu pour poursuivre la « révolution citoyenne » de son prédécesseur, Moreno l’a trahi, ainsi que les électeurs du parti Alianza País (AP) [1], en reniant tous ses engagements, en co-gouvernant avec la droite et en persécutant ses anciens « amis ». Il a déjà un pied dans les poubelles de l’Equateur – en témoigne le résultat de Ximena Peña, qui représentait (plus ou moins) son courant lors du scrutin présidentiel (1,54 % des voix), et le fait que les décombres d’Alianza País (parti fondé par Correa et dominant pendant sa présidence) n’a pu faire élire aucun député. Tandis que Moreno se dispute le titre de « politicard le plus méprisable » (et le plus méprisé) d’Amérique latine avec un autre transfuge de la gauche, le secrétaire général de l’Organisations des Etats américains (OEA) Luis Almagro, le « correisme », avec son noyau dur, contre vents et marées, demeure la principale force politique et électorale du pays [2].

A un deuxième échelon, mais eux aussi au rang des gagnants, figurent Xavier Hervas et sa Gauche démocratique (GD) ainsi que, et surtout, Yaku Pérez et Pachakutik. Vieux parti social-démocrate (aujourd’hui centriste et furieusement anti-correiste), GD avait quasiment disparu de la circulation. Sa meilleure prestation remontait à 1988 quand il amena Rodrigo Borja au pouvoir. Sa renaissance remarquée doit beaucoup à son nouveau leader, Xavier Hervas, ingénieur, dirigeant d’entreprise, récemment entré en politique et particulièrement dynamique sur les réseaux sociaux.
Bras politique de la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie), Pachakutik avait certes et déjà obtenu 20 % des suffrages en soutenant, en 1996, le journaliste Freddy Ehlers à la présidentielle (finalement gagnée par Abdalá Bucaram), mais c’était en coalition avec d’autres organisations sociales, partis traditionnels de gauche et syndicats. C’est cette fois en solo qu’il affiche un score jamais atteint auparavant.

Outre Lenín Moreno, le scrutin fait deux grands vaincus : le néolibéralisme, représenté par Lasso, et… les instituts de sondage. En ne voyant surgir ni Hervas ni Yaku Pérez, très largement sous-estimés dans leurs enquêtes d’opinion, les instituts se sont une fois de plus ridiculisés. De leur côté, et bien qu’arrivant en seconde position, Lasso et sa coalition de droite CREO-Parti social chrétien font leur plus mauvais score des trente dernières années. Leur connivence avec la politique économique de Moreno (qui était en réalité la leur) et ses conséquences sociales – aggravées par la désastreuse gestion de la pandémie (plus de 15 000 morts pour une population de 17,4 millions d’habitants) – expliquent ce verdict. En tant qu’option, le néolibéralisme est très clairement rejeté par les Equatorien.
A eux trois, l’UNES, PK et GD, considérés comme de gauche ou de centre-gauche, représentent 68 % des suffrages exprimés. Sur le papier, on pourrait donc imaginer une alliance interdisant tout retour au pouvoir du parti de la « longue nuit néolibérale ». Sauf qu’il y a « gauche » et « gauche ». Sauf que, avec ses convergences, mais aussi ses incompatibilités, ses jeux d’influence, ses rivalités voire ses haines, l’affaire n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Car ce scrutin s’est déroulé dans une configuration très particulière. Un seul mot d’ordre a animé la campagne qui l’a précédé : « N’importe qui, n’importe comment, mais tout sauf Arauz » (et, sous-entendu, son « mentor » Correa).

Candidat de Pachakutik, Yaku Pérez s’est fait connaitre en tant que « défenseur du droit à l’eau, opposé à l’exploitation minière ». En ces temps de désordre climatique, un tel positionnement provoque légitimement intérêt et sympathie. A ce titre, Pérez s’est radicalement opposé à la politique « développementiste » de Correa. De cette confrontation, qui lui a valu quatre brèves incarcérations [3], Pérez a gardé une féroce détestation de l’ex-chef de l’Etat et de son courant politique. En 2017, alors que nul n’imaginait la trahison ultérieure de Lenín Moreno à l’égard de son prédécesseur, Pérez appellera à voter pour Lasso, déjà candidat, en déclarant : « Plutôt un banquier qu’un dictateur ! »
Quatre années plus tard, sa frustration devant la différence infime qui lui barre l’accès au second tour – 32 000 voix, 0,35 % des suffrages – est parfaitement compréhensible. Pour autant, l’autorise-t-elle, comme il l’a fait dès l’annonce des résultats, à dénoncer une fraude massive organisée par un supposé « pacte oligarchique » passé entre Lasso, son allié du PSC Jaime Nebot et… leur ennemi de toujours Correa ? A inventer une « main invisible qui, depuis la Belgique [où réside actuellement Correa]  », interviendrait pour truquer le scrutin « car Yaku au second tour ne leur convient pas »  ?De là à appeler la « population indigène » à prendre la rue pour « défendre la démocratie », il n’y a eu qu’un pas. Une attitude pour le moins troublante. Si, ces dernières années, le « grand air de la fraude » a été régulièrement et illégitimement employé pour contester le résultat d’une élection, c’est par la droite réactionnaire voire putschiste, au Venezuela, au Nicaragua, plus récemment en Bolivie (et même aux Etats-Unis !) [4].

Mus par la certitude qu’ils incarnent l’avant-garde éclairée de la démocratie, des défenseurs de la « diversité » et des protecteurs de l’environnement, d’aucuns ont pris partie pour un Pérez d’emblée « victimisé ». En témoigne l’appel de soutien publié sur Mediapart par quelques personnalités qui, bien souvent, après avoir porté l’aymara Evo Morales aux nues (quand il était à la mode), puis s’en être détournés (quand il était au sol), viennent de se trouver un nouveau « bon Indien à poncho » – à l’instar (pour la France) de Laurence Rossignol (Parti socialiste ; PS), David Cormand et Alain Lipietz (Europe Ecologie Les verts ; EELV), Sergio Coronado (EELV ou La France Insoumise, selon ses intérêts du moment), Pierre Salama (économiste) [5]…

Moins enclins à surfer sur l’air du temps, d’autres se montrent plus circonspects sur le positionnement réel de l’« Indigène écolo de gauche ». Quinquagénaire, avocat, le métis Carlos Ranulfo Pérez Guartambel ne s’est rebaptisé « Yaku » (« eau de la montagne » en quechua) que le 9 août 2017. Tout romantisme mis à part, on appelle cela une opération de marketing politique. Tout comme le fait de mener sa campagne électorale en vélo (comme Anne Hidalgo !). Des pratiques purement symboliques qui, à l’occasion, laissent deviner leurs limites. Quand, au cours de sa campagne, Arauz a annoncé que, en cas d’arrivée au pouvoir, il octroiera une allocation de 1 000 dollars à un million de familles en difficulté du fait de la crise et de la pandémie, l’ « éco-socialiste » s’est contenté d’une réaction fleurant bon le mépris de classe : « N’ayant jamais eu autant d’argent entre les mains, le plus probable est que certains vont tout dépenser en bières le jour même, et qu’il ne restera plus rien [6]. » Curieuse manière d’incarner une « autre gauche » et un supposé « renouveau ».
C’est donc dans un contexte plus global, et dans le temps long, qu’il convient, pour les comprendre, de replacer les événements qui amèneront au second tour du 11 avril prochain.

Rafael Correa

Après avoir assumé la présidence en 2007, l’économiste Rafael Correa va être réélu en 2013 avec 56 % des suffrages. Approuvée le 28 septembre 2008 par 64 % des électeurs, la Constitution dite de Montecristi introduit le concept autochtone à vocation universaliste du « Bien vivre » (« Buen vivir » en espagnol, « Sumak Kawsay » en quechua). Elle reconnaît la diversité culturelle et les différentes origines (traduites par le terme « plurinationalité »), le droit à une sécurité sociale universelle, l’interdiction des OGM, etc…
L’ancien modèle tremble sur ses bases. La Banque centrale perd son indépendance. En mai 2009, les banques se voient obligées à détenir 45 % de leurs actifs liquides dans le pays ; ce ratio passe à 60 % en 2012 et même 80 % en 2015. Dès novembre 2008, Quito a annoncé la suspension du remboursement de dettes jugées « illégitimes » et arrivant à échéance en 2012 et 2030 pour un montant total de 3,2 milliards de dollars. En prenant en compte les intérêts, le Trésor public économisera environ 7 milliards de dollars en rachetant ses dettes à 35 % de leur prix.
Le pouvoir investit massivement dans les infrastructures hydroélectriques et routières. Près de 10 000 kilomètres de routes ouvertes ou remises en état permettent d’accélérer les liaisons intérieures et de désenclaver certaines zones. Essentiellement axées sur l’éducation (4,3 % du PIB en 2016, contre 2,3 % en 2006) et la santé (2,4 % en 2016 contre 1,1 % en 2006), les dépenses sociales augmentent elles aussi fortement – de 4,3 % du PIB en 2006 à 8,6 % en 2016 [7]. Secrétaire générale de la Commission économique pour l’Amérique latine (Cepal) de l’Organisation des Nations unies, Alicia Bárcena cite régulièrement l’Equateur comme un exemple pour l’Amérique latine.
 
Toute tentative de modifier les habitudes politiques et sociales soulève en général des résistances assez considérables. Les classes dominantes et l’élite économique n’accepteront jamais les changements structurels imposés par Correa. Exaspérés par cette « Internationale progressiste et révolutionnaire au niveau continental », comme la définit le vice-président bolivien Álvaro García Linera, les Etats-Unis font chorus. D’autant que le chef de l’Etat équatorien défraie régulièrement la chronique en raison de ses méthodes radicales et de ses opinions tranchées. A la meute des médias de droite qui l’étrillent, le combattent, diffusent une information et une propagande à sens unique, l’accusent de tout et n’importe quoi, il rend coup pour coup. En 2013, la nouvelle Loi organique de communication définit cette activité comme de « service public » ; vise à redistribuer l’espace médiatique (un tiers du spectre radioélectrique pour le secteur privé, un tiers pour le secteur public et un tiers pour le secteur à but non lucratif) ; interdit qu’un établissement financier détienne plus de 6 % du capital d’un organe de presse [8]… L’horreur absolue !

De l’autre bord du spectre politique monte une contestation bruyante, à défaut d’être massive. Le pays profite d’un sous-sol extrêmement riche en pétrole, en minerais, en gaz – et donc en revenus pour financer les politiques sociales dont profite la majorité de la population. Au nom d’un « anti-extractivisme » du type « tout ou rien », Correa se voit systématiquement cloué au pilori. Rejoignant et confortant l’opposition de droite, ces secteurs au sein desquels se trouve la Conaie l’accusent « de trahison, d’autoritarisme et d’hyper-présidentialisme ; ils revendiquent être la gauche authentique et représenter les mouvements sociaux », rappelle l’historien Juan Paz y Miño Cepeda.
Définie par l’ex-président comme « la tourmente parfaite, une brutale chute des cours du pétrole (de 100 à 22 dollars), l’appréciation du dollar (qui en 2000 a remplacé le « sucre », l’historique devise nationale), la dévaluation des monnaies de la Colombie et du Pérou voisins (rendant leurs produits plus attractifs), les fortes amendes infligées à l’Equateur par un arbitrage international attribuant un milliard de dollars à la compagnie pétrolière américaine Oxy, plus, pour couronner le tout, le meurtrier tremblement de terre du 16 avril 2016 dans la région de Manabí (668 morts, 16 000 blessés, plus de 80 000 sinistrés, 3,5 milliards de dommages matériels), provoqueront, de 2015 à 2017, de très sérieuses difficultés économiques. Et pourtant…
 
La partie ne se comprend que par rapport au tout. La victoire d’Arauz au premier tour de la présidentielle de 2021 a un fondement. Il a été vice-ministre de la Planification, ministre de la Connaissance et du Talent Humain et directeur de la Banque centrale sous le gouvernement de Correa (un profil assez similaire à celui de Luis Arce, récemment élu, en disciple d’Evo Morales, en Bolivie). Pendant les dix années de cette présidence, l’Equateur a connu une période inhabituelle de croissance et de stabilité macroéconomique. Dans un pays souvent considéré comme « ingouvernable » (sept présidents en dix ans avant Correa), cette embellie a permis une diminution significative des inégalités et d’une pauvreté qui, de 37,6 %, est passée à 22,5 %. Le salaire minimum a bondi de 170 dollars (2007) à 360 dollars (2015). Les Equatoriens ont de la mémoire – surtout les 1,9 millions d’entre eux sortis de la pauvreté grâce au « socialisme du XXIe siècle ». Avec ses qualités et ses défauts, Correa a profondément transformé le pays.

La Conaie et Pachakutik

Selon l’Institut équatorien de statistique et de recensement (INEC), et sur la base de l’« auto-déclaration », 7 % des Equatoriens se considéraient indigènes en 2001. L’Organisation des Nations Unies avance pour sa part un chiffre de 43 %. Des estimations plus raisonnables estiment la proportion des autochtones à environ 25 %. Au-delà des évaluations plus ou moins approximatives, ces populations historiquement marginalisées – Quechua, Awa, Shuar, Ashuar, etc. – constituent, sur la scène politique équatorienne, depuis la fin du XXe siècle, des acteurs de tout premier plan.
Influence des courants marxistes, puis de la théologie de la libération, émergence d’élites ayant eu l’accès à l’éducation : la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie) apparaît en 1986. En juillet 1990, dans la perspective des célébrations prévues deux ans plus tard par l’Espagne pour commémorer le cinq-centième anniversaire de la funeste « découverte de l’Amérique », c’est à Quito que se tient la première rencontre continentale des peuples indigènes, dans le cadre de la campagne « Cinq cents ans de résistance indienne » (qui deviendra ultérieurement « Cinq cents ans de résistance indienne, noire et populaire »). « Nous voulons cohabiter, nous confie à l’époque un dirigeant autochtone équatorien, mais en nous faisant respecter. Et en ceci nous différons de quelques camarades indigènes qui proposent un regroupement entre seuls Indiens. Tous les secteurs populaires doivent faire une proposition commune sur la terre, les droits de l’homme, l’anti-impérialisme… Nous sommes Indiens, les autres sont métis, mais la lutte poursuit le même objectif. Aussi, nous devons unir nos efforts, tout en respectant nos spécificités [9]. »

Cette même année 1990, puis en 1994 du fait d’une inique nouvelle loi agraire, c’est effectivement sur la base de revendications identitaires mais aussi de classe et anti-impérialistes que la Conaie prend la tête de deux gigantesques soulèvements, paralyse une grande partie du territoire national, isole les villes et commotionne le pays. Cette montée en puissance de la Conaie, devenue la plus importante force sociale du pays, débouche sur une très grande autonomie par rapport aux mouvements, qu’ils soient de gauche, d’Eglises, d’organisations non gouvernementales (ONG) ou de partis politiques. En 1995, dans la perspective de l’élection présidentielle de l’année suivante, la Conaie se dote d’un bras politique, le Mouvement de l’unité plurinational Pachakutik-Nouveau pays (MUPP-NP, communément connu sous le nom de Pachakutik). Malgré l’échec de Freddy Ehlers, soutenu à la présidentielle dans le cadre d’une coalition, Luis Macas, président de la Conaie depuis 1990, devient le premier député indigène élu au Parlement.

Au cours des années suivantes la Conaie participe activement au renversement des présidents Abdalá Bucaram (1997) et Jamil Mahuad (2000), sauveteur des banques et fossoyeur du peuple lors d’une crise majeure qui poussera 2 millions d’Equatoriens à l’émigration. Crise dont, entre parenthèses, profitera largement à l’époque le banquier Guillermo Lasso. Le renversement de Mahuad s’est mené en alliance avec un secteur militaire emmené par le colonel Lucio Gutiérrez – ce qui en fait objectivement un coup d’Etat. Lorsque, en 2000, Gutiérrez est élu à la présidence avec l’appui de Pachakutik et des partis de gauche, quatre dirigeants indigènes entrent au gouvernement, dont Luis Macas à l’Agriculture et Nina Pacari aux Affaires étrangères. Une première dans l’Histoire équatorienne, une intrusion spectaculaire au plus haut sommet de l’Etat. Mais qui se termine mal. Elu sur un discours « de gauche », Gutiérrez fait du Moreno avant Moreno. Il trahit ses promesses, engage une politique néolibérale, se vend aux Etats-Unis de George W. Bush – leur accordant entre autres une base militaire à Manta.
Les ministres indigènes démissionnent, la Conaie rompt les ponts, mais peut-être trop tardivement… Sa crédibilité s’en trouve sérieusement entamée. Qui plus est, elle n’a aucun rôle en 2005 dans le renversement de Gutiérrez par une révolte des secteurs populaires et de la classe moyenne autoconvoqués – les « forajidos » (« hors-la-loi »).
Echaudés et meurtris par cet épisode, les dirigeants se replient sur une ligne « communautaire ». Lors de l’élection présidentielle de novembre 2006, Pachakutik choisit de se présenter contre l’économiste de gauche Correa plutôt que de forger une alliance avec lui. Et là a lieu un événement qui se reproduira et qu’on se gardera d’oublier dans la perspective du second tour de l’élection présidentielle d’avril prochain : la base indigène ne suit pas les directives de ses dirigeants. Alors que Correa est élu avec 54,92 % des suffrages, Luis Macas, pour Pachakutik, ne recueille que 2,10 % des voix.

Dès lors, le bras politique de la Conaie n’a plus rien à voir avec le Pachakutik des origines. L’un de ses ex-dirigeants, Fausto Rangles, dénoncera son financement par des ONG, comme la Fondation Pacha Mama, elles-mêmes arrosées par la New Endowment for Democracy (NED) – le bras financier destiné à canaliser les fonds du Département d’Etat américain vers les oppositions, démocratiques ou non, aux forces et aux gouvernement de gauche [10]. PK apparaît également parmi les destinataires de fonds du National Democratic Institute for International Affairs, un « think tank » étatsunien idéologiquement lié au Parti démocrate et qui, dans le cadre de la NED, prétend promouvoir dans le monde la « démocratie made in Washington ».

National Democratic Institute (NDI), 2007

« Extractivisme », « autoritarisme » : Correa est devenu l’ennemi principal d’une mouvance apparentée à l’extrême gauche. Le 30 septembre 2010, pour d’autres raisons, des centaines de policiers se soulèvent dans les principales villes équatoriennes (comme en Bolivie, neuf ans plus tard, pour renverser Evo Morales !), prennent le contrôle de l’Assemblée nationale, tandis que des effectifs des Forces armées occupent les aéroports de Quito et de Guayaquil, le cœur économique du pays. Se rendant immédiatement dans la caserne du Régiment 1 de Quito pour parler aux insurgés, le chef de l’Etat doit se replier dans l’Hôpital militaire métropolitain, où il se retrouve séquestré par les policiers qui encerclent l’établissement. Par la voix de son président Marlon Santi, la Conaie publie un communiqué ambigu renvoyant dos à dos le chef de l’Etat et les factieux, et appelant « à l’unité pour une démocratie plurinationale des peuples ». Les leaders de Pachakutik se montrent pour leur part beaucoup plus clairs. Tandis que Lourdes Tibán applaudit les policiers et militaires séditieux en précisant « C’est l’heure ! », le chef du bloc Pachakutik à l’Assemblée nationale, Cléver Jiménez, convoque « le mouvement indigène et les mouvements sociaux à constituer un seul front national pour exiger le départ du président Correa ». Le coup d’Etat échoue, mais, cette fois, la guerre ouverte est déclarée. Et pourtant (bis)…
Quand, en 2013, une supposée Unité plurinationale des gauches, rassemblée autour de Pachakutik et avec comme tête de liste Alberto Acosta se présente contre Correa, elle ne recueille, une fois encore, que 3,26 % des suffrages.

Même scénario en 2017, dans des conditions que la « tourmente parfaite » a pourtant rendues plus difficiles pour le pouvoir. D’autant que Correa ne se représente pas et lance dans l’arène son ex-vice-président Lenín Moreno, moins populaire et charismatique que lui. Dans la perspective du scrutin, trois dirigeants de Pachakutik, féroces opposants à Correa, annoncent leur candidature à une primaire : Lourdes Tibán (députée de Cotopaxi), Salvador Quishpe (préfet de la province de Zamora Chinchipe) et Carlos Pérez Guartambel (pas encore liquéfié en Yaku), président de la Confédération des peuples de la nationalité Quechua (Ecuarunari). La proposition ne convainc guère et PK opte finalement pour un attelage embarquant à son bord la vieille gauche dite marxiste, une nébuleuse de « mouvements sociaux », des dirigeants indigènes, la Gauche démocratique, le tout emmené par l’ex-général puis maire de Quito Paco Moncayo. Fichant une paix royale à la droite et à l’extrême droite, cette « izquierdosidad » réserve ses coups au « correisme » et à Alianza País (AP). La stratégie ne se révèle guère payante. Alors que Moreno arrive en tête (39,36 %) et devance d’un million de voix Guillermo Lasso (28,11 %), la supposée « vaste, unique et authentique gauche » devra se contenter de 6,72 %.

De l’entracte précédant le second tour de cette élection date la fameuse apostrophe de Carlos Pérez Guartambel : « Plutôt un banquier qu’un dictateur ! » Moins surprenante qu’il n’y paraît. Car, dans ce registre, l’« écolo-progressiste » s’est déjà fait remarquer. Après qu’en Argentine la droite soit revenue au pouvoir en la personne de Mauricio Macri, survient en 2016, au Brésil, le coup d’Etat juridico-parlementaire qui renverse Dilma Roussef. Enthousiaste, Pérez tweete : « La #Corruption a achevé le gouvernement de Dilma et Cristina [Kirchner]  ; il ne manque maintenant que tombent @MashiRafael [Correa] et [Nicolás] Maduro. C’est seulement une question de temps. »
Ce virage à droite contre-nature d’un responsable politique ayant perdu tout sens commun ne fait pas l’unanimité à la base. Dans la perspective du duel Moreno – Lasso, le Conseil élargi d’Ecuarunari désavoue Pérez en déclarant par la bouche d’un de ses principaux dirigeants, Humberto Cholango  : « Il doit être clair pour tous qu’Ecuarunari n’appuie pas le banquier. »
Moyennant quoi, Moreno gagne au second tour, le 2 avril, avec 51,1 % des voix. AP s’assure la majorité à l’Assemblée en y faisant élire soixante-quatorze députés sur cent trente-sept et parachève cette victoire en remportant le référendum voulu par Correa sur l’interdiction faite aux fonctionnaires et aux élus de détenir des avoirs dans un paradis fiscal (54,97 % de « oui »).

Lenín Boltaire Moreno Garcés

Elu, Moreno s’est déclaré « président de tous », a remercié « de tout cœur » un Rafael Correa debout à ses côtés et visiblement ému. A la stupéfaction générale, le nouveau chef de l’Etat entre en guerre avec son prédécesseur dès sa prise de fonctions. En octobre 2017, Moreno effectue un voyage officiel au Pérou. Accusés de corruption et de blanchiment d’argent, deux anciens présidents de ce pays, Alejandro Toledo et Ollanta Humala sont inculpés. Humala a été placé en détention provisoire, Toledo est en cavale aux Etats-Unis. L’un de leurs prédécesseurs, Alberto Fujimori, purge une peine de 25 ans pour violations des droits humains.Au Brésil, Luis Inacio Lula da Silva vient d’être condamné à neuf ans d’incarcération par celui qui portera Jair Bolsonaro au pouvoir, le juge Sergio Moro. « En Equateur il n’y a pas d’ex-présidents en prison, mais nous ne perdons pas espoir », lâche un Moreno sibyllin, provoquant l’étonnement. En Espagne, fin juillet 2018, il traite publiquement Correa de « caïd de quartier » (« matón de barrio »).
Dès le 25 août 2017, conscients de la dérive, les ministres et cadres de la « révolution citoyenne »Ricardo Patiño, Paola Pabón et Virgilio Hernández ont démissionné du gouvernement. Le 31 octobre, la direction nationale d’Alianza País décide à l’unanimité de la destitution de Moreno du poste de président du mouvement et indique que l’ancien ministre des Affaires étrangères Patiño assumera cette fonction. Une intervention de la justice confisque le parti et le place sous le contrôle des proches de Moreno. Des soixante-douze députés d’AP, quarante-deux ne sont pas des maniaques de la loyauté : reniant sans vergogne Correa et leurs « amis » d’hier, ils accompagnent le félon dans sa restauration conservatrice et sa Très Sainte Inquisition.
Il n’a fallu que soixante-dix jours à Jorge Glas, vice-président élu sur le ticket de Moreno, pour prendre verbalement ses distances. Moreno le suspend de ses fonctions et l’accuse de corruption. Croyant en l’impartialité des juges, Glas demande à l’Assemblée de lever son immunité pour affronter la justice – ce qui sera fait. Au terme d’un procès plus que douteux, sans preuves irréfutables, il sera condamné à six, puis huit années de prison.
Persécutés, les députés de la révolution citoyenne Gabriela Rivadeneira, Soledad Buendía, Carlos Viteri et Luis Fernando Molina doivent s’exiler au Mexique. Mais la cible « numéro un » demeure Correa. Depuis qu’il a quitté le pouvoir, il vit en Belgique (non parce qu’il a fui l’Equateur, mais parce que son épouse Anne Malherbe est originaire de ce pays). Bien lui en a pris. Moreno veut sa peau. Correa, c’est Al Capone et Ben Laden réunis, mais en plus dangereux ! Sous les prétextes les plus divers, le bureau du procureur va diligenter trente-huit enquêtes contre lui : dix pour détournement de fonds, huit pour trafic d’influence, trois pour fraude procédurale, deux pour trahison, une pour fraude fiscale, vol, tentative de meurtre, meurtre, falsification de preuves, incitation, corruption, crime organisé, falsification de documents publics… « Trente-huit procédures pénales, fermeture de comptes, suspension de la pension à vie, saisie des avoirs…. Vous souvenez-vous d’une persécution aussi brutale ? », ironisera l’ex-chef de l’Etat, sur Twitter, fin décembre 2020.

Volière de perroquets pleins de morgue, les mercenaires médiatiques – El Universo, El Comercio, El Telégrafo, Teleamazonas, Ecuavisa, etc. – se régalent. Apportent leur pierre à l’édifice. Créent une réalité alternative. Puis, au nom sans doute du droit à la désinformation, deviennent curieusement silencieux quand émerge un scandale impliquant Moreno lui même, son épouse Rocío González, son frère Edwin Moreno Garcés, sa belle-sœur Guisella González, l’un de ses amis intimes, Xavier Macías Carmignani. Une sombre histoire de pots de vin faisant passer 18 millions de dollars d’un « compte 100-4-1071378 » ouvert à la Balboa Bank, au Panamá, vers une entreprise offshore enregistrée au Belize, l’INA Investment Corporation – INA étant l’acronyme des prénoms IrINA, KarINA, CristiINA, des trois filles de Moreno.
Préalablement, les médias du service public – Ecuador TV, Radio Pública, Agencia Andes, El Tiempo, El Telégrafo – ont été fermés ou débarrassés de leurs cadres et journalistes dérangeants. Hernán Ramos s’est vu confier la direction de leur ligne éditoriale. C’est l’ex-directeur général de l’un des quotidiens équatoriens les plus à droite, El Comercio.
 
Dans ce même secteur public, 160 000 travailleurs reçoivent leur lettre de licenciement. Le budget de l’éducation supérieure perd 145 millions d’euros en 2019. Le programme des bourses est rogné. Des hôpitaux ferment, le système de santé se dégrade – la crise du Covid-19 le confirmera amplement. Ministre de l’Intérieur, María Paula Romo ne cache même pas que le pouvoir gouverne avec la droite dans le cadre d’un Accord national impliquant vingt-et-une organisations politiques : « Ce n’est pas qu’il y ait un co-gouvernement, c’est très simple. Il y a un accord, le mouvement gouvernemental a ses alliés et, même avec les mouvements d’opposition comme CREO ou le Parti social chrétien, nous avons des points communs (…) quelques points minimums de consensus, la bonne foi et la volonté de travailler [11]. »
 
Surfant sur la vague de propagande qui assimile sans nuances « correisme » et « corruption », le pouvoir a organisé en toute hâte, en février 2018, une consultation populaire. Qu’elle n’ait pas respecté l’obligation de consulter la Cour constitutionnelle et ait contourné les normes prévues (dans son article 104) par la Constitution, n’a pas empêché Ecuarunari et son leader Yaku Pérez d’appuyer avec enthousiasme son organisation. Parmi les sept questions posées à l’électorat, cinq concernent des projets de réforme constitutionnelle destinés, sans le dire, à « dé-Correiser » l’Etat, deux se présentent sous la forme d’une consultation populaire sur des thèmes chers aux « mouvements sociaux » [12]. La manœuvre réussit. Le « correisme » subit sa première défaite à une consultation électorale en onze années. A des degrés divers de pourcentage, un « oui » répond aux sept questions, avec deux conséquences majeures : l’interdiction de la « réélection indéfinie » (introduite dans la Constitution en 2015) ferme la porte à une potentielle candidature de Correa à la présidentielle de 2021 ; l’extinction des mandats des membres du Conseil de participation citoyenne et de contrôle social (CPCCS) démantèle l’organe indépendant chargé de la désignation des plus hautes autorités des entités publiques – défenseur du Peuple, procureur général, contrôleur général de l’Etat (à la tête de la Contraloría – sorte d’inspection des services), membres du Conseil national électoral (CNE) et du Tribunal de contentieux électoral (TCE), Conseil de la magistrature, etc.

L’Assemblée ayant nommé d’autorité un affidé, Julio César Trujillo, ainsi que six conseillers, à la tête d’un Conseil de participation citoyenne et de contrôle social transitoire (CPCCS-T), c’est par cette entité, qui n’a plus rien d’indépendante, que sera nommée procureure générale de la République, le 1er avril 2019, une certaine Diana Salazar. Malgré un médiocre 10/20 à l’examen écrit, celle-ci est arrivée première avec une moyenne de 88,17/100 grâce à de tout à fait exceptionnels 30/30 octroyés par trois jurés sur six à l’épreuve orale. La performance lui vaudra le sobriquet de « Procureure 10/20 » (pour la note obtenue à l’écrit).
Le 8 mai, le même CPCCS-T ratifie Pablo Céli au poste de Contrôleur général de l’Etat alors que celui-ci s’est emparé à la hussarde et dans l’illégalité la plus totale de l’institution. Le reste des décisions du Conseil est à l’avenant.
Par définition, le transitoire ne peut durer. Un nouveau CPCCS devra être élu. Craignant que certains de ses nouveaux membres ne soient issus de l’abominable « correisme », aucun des candidats ne devra appartenir, militer ou être lié à… un parti politique. Absurde, antidémocratique, mais pas suffisant ! Il semblerait que « la bête » bouge encore. Lorsque les postulants au futur Conseil se dévoilent, d’aucuns ne correspondent pas au profil désiré. Certains, dans leurs propositions, envisagent même que l’institution à venir puisse revenir sur les décisions et les nominations douteuses effectuées par le Conseil transitoire aux ordres de Trujillo. La panique s’empare de Carondelet (le palais présidentiel). Au terme d’une réunion entre Moreno, le contrôleur illégitime Pablo Céli et Trujillo, ce dernier lance une bruyante campagne réclamant que le CCPCS disparaisse définitivement. Trop tard pour empêcher, malgré une demande d’ « inconstitutionnalité » présentée devant la Cour adhoc, l’élection de ses membres, qui aura lieu le 24 mars 2019. Jour où, comble de malheur, lors d’élections locales, le « correisme », bien que dépouillé de son parti Alianza País, remporte les préfectures de Manabí (Leonado Orlando) et Pichincha (Paola Pabón), deux des trois provinces les plus peuplées du pays [13].

Une contre-révolution digne de ce nom doit complaire à 100 % à Washington. En ce sens, Donald Trump ne sera pas déçu. En août 2018, l’Equateur se retire de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) [14] avant d’incorporer le mois suivant le Groupe de Lima, mortellement hostile au Venezuela de Nicolás Maduro [15]. « Nous sommes sur le point de sortir de l’abîme dans lequel ce socialisme mal nommé du XXIe siècle nous avait placés », déclare Moreno en mars 2019 en recevant le tout récent « président autoproclamé » vénézuélien Juan Guaido. Un mois plus tard, il déchoit Julian Assange de sa citoyenneté équatorienne. Elle lui avait été accordée en 2017 dans le but d’obtenir sa liberté sous couverture diplomatique. Moreno livre misérablement le journaliste à la police britannique, autorisée à investir les locaux de l’ambassade équatorienne à Londres.

Le 17 septembre, rejoignant les gouvernements de la droite continentale – Argentine, Brésil, Colombie, Chili, Pérou et Paraguay –, l’Assemblée nationale équatorienne ratifie le retrait du pays de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur), portant un coup mortel à une intégration qui eut été fort utile, quelques mois plus tard, pour coordonner la lutte contre la pandémie. Pour ajouter l’obscénité à la bêtise, Moreno ordonne le déboulonnage de la statue de l’ex-président argentin de centre gauche Nestor Kirchner, qui trône à l’entrée du siège de l’Organisation, dans les environs de Quito et, à la mi-novembre, ordonne le départ de quatre-cents médecins cubains, souvent détachés dans des zones géographiques défavorisées, en vertu d’un accord passé avec La Havane, du temps de la « révolution citoyenne ».
Toutes les factions de l’anti-« correisme » frétillent de plaisir. Quel punch, mesdames et messieurs ! Elles se montreront moins exubérantes au mois d’avril suivant, quand, dans un chaos dantesque et faute d’une campagne de soins adaptée, les rues de Guayaquil, la deuxième ville du pays, se couvriront de dizaines de cadavres abandonnés sur les trottoirs, souvent emballés dans un film plastique pour éviter l’odeur de putréfaction.
En juin 2019, les Equatoriens ont appris l’autorisation donnée aux forces armées étasuniennes d’utiliser les Iles Galápagos comme porte-avions en agrandissant leur aéroport. Il s’agit d’une zone à la biodiversité unique, très fragile, classée « Patrimoine naturel de l’Humanité » par l’Unesco. Le silence de Carlos « Yaku Pérez » est alors assourdissant. Manifestement, le thème de l’écologie n’a rien d’une priorité quand (26 juin 2019), récemment élu gouverneur de l’Azuay, il reçoit, tout sourire, Michael J. Fitzpatrick, l’ambassadeur des Etats-Unis. Pas plus de réaction en novembre : Moreno appuie alors le rapport de l’OEA qui récuse la victoire d’Evo Morales à la présidentielle bolivienne en l’accusant de fraude, situation qui débouche sur un coup d’Etat. Et pour cause… Le 27 mai 2017, le métis Pérez s’était fendu d’un Tweet méprisant à l’égard de l’aymara, chef de l’Etat avec succès depuis dix ans : « Encyclopédique son ignorance – Evo est biologiquement indigène, mais sur le plan identitaire il s’est blanchi colonisé, il ne sent pas ou ne comprend pas la cosmovision indienne ».

Pour ne pas être en reste, la franco-brésilienne Manuela Picq, compagne de Yaku – ou ex-compagne, ou future ex-compagne (consulter la presse « people » pour connaître l’évolution de la situation) – se fendra d’un Tweet crapuleux le 11 novembre 2019, en plein coup d’État contre Evo et le Mouvement vers le socialisme (MAS) : « Des sœurs des bases indigènes en #Bolivie dénoncent une violence massive des groupes du #MAS – non seulement des maisons d’opposition brûlées, il y a en plus un réseau et des violations dans la rue. On craint qu’Evo ne soit en train de déclencher une guerre civile avec ses milices. » La déclaration tombe à Picq pour appuyer la « suprématiste blanche » Janine Añez. Le même jour, en Bolivie, celle-ci exige que les forces armées sortent pour réprimer les « hordes criminelles qui détruisent La Paz », faisant allusion aux humbles Boliviens des milieux indigènes et populaires qui protestent dans les rues contre le coup d’État. Quelques jours plus tard, ce ne sont pas les « milices d’Evo » mais le gouvernement putschiste d’Añez qui réprimera dans le sang les manifestations populaires et indigènes, faisant de l’ordre de trente-cinq morts lors des massacres de Senkata, Sacaba et Yapacaní.

Le soulèvement d’octobre 2019

Le 1er octobre 2019, le président Moreno annonce une série de mesures économiques qu’il entend appliquer dans le cadre d’un prêt de 4,2 milliards de dollars du Fonds monétaire international (FMI). Entérinant la fin des subventions, le décret 883 fait passer le prix de l’essence de 1,85 dollars par gallon (3,8 litres environ) à 2,30 $, tandis que le diesel grimpe de 1,08 $ à 2,27 $ – une hausse de plus de 120 %. Avec autant de cœur qu’un tiroir-caisse, le pouvoir notifie que les fonctionnaires verront leurs congés passer de 30 jours à 15 jours par an ; que les travailleurs occasionnels seront réembauchés avec une baisse de 20 % de leur salaire ; que les fonctionnaires se verront dépouiller d’un jour de leur rémunération mensuelle. En revanche, l’Etat procédera à un remboursement des taxes aux exportateurs « pour revigorer l’économie »  ; à une réduction de moitié de la taxe sur les sorties de devises pour les matières premières, les intrants et les biens d’équipement ; à une simplification et réduction de l’impôt sur le revenu pour le secteur de la banane ; à une série de privatisations ; etc.

Plus que le reste, l’augmentation des prix des carburants provoque un soulèvement populaire. Au secteur des transports se joignent rapidement le Front unitaire des travailleurs (FUT), les groupes liés au Mouvement révolution citoyenne (MRC) de Correa, le Front populaire, les syndicats enseignants, les fédérations étudiantes et, en tout premier lieu, apportant le plus gros des troupes, la Conaie. C’est elle qui – en coalition avec le Conseil des peuples et organisations indigènes évangéliques (Feine) et la Confédération nationale des organisations paysannes, indigènes et noires (Fenocín) – va jouer un rôle prépondérant.
 
On se gardera d’ironiser ici sur un mouvement indigène présenté de façon caricaturale comme unanimement « anti-extractiviste », en particulier s’agissant du pétrole, mais se battant en première ligne contre une hausse du prix de l’essence et du diésel. Somme toute, pour les tenants d’un idéal pur, protégé des contradictions, une telle mesure irait plutôt dans le bon sens pour réduire l’extraction de l’or noir (bien que là n’ait pas été l’objectif de Moreno) ! Avec pour conséquence une augmentation de 123 % du jour au lendemain, la fin des subventions a dans un pays comme l’Equateur un effet dévastateur puisque touchant non seulement les automobiles individuelles, mais aussi les transports public et collectifs et donc les denrées alimentaires, qui subissent une hausse de prix généralisée. Le fonctionnement des sociétés déborde sans cesse les cadres dans lesquels les théories simplistes prétendent l’enfermer : l’« Indigène » idéal des ONG et des journalistes est peut-être « anti-extractiviste », mais il n’est pas étranger aux contingences de la vie réelle non plus.

 Les protestations ont débuté le 2 octobre. Une semaine plus tard, la Conaie appelle à la grève générale. Le gouvernement décrète l’état d’exception et lance dans la rue les forces de sécurité. Entretemps, il a réussi à acheter la Fédération des coopératives de transport public de passagers (Fenacotip). Celle-ci suspend le mouvement après avoir obtenu la libération de plusieurs dirigeants détenus pendant les manifestations et des mesures compensatoires – dont une hausse des tarifs, de manière à répercuter les coûts supplémentaires sur… les usagers.
Tous ne se laissent pas acheter. Devant la montée en puissance de la rébellion, Moreno quitte la capitale Quito et installe son gouvernement à Guyaquil, ville côtière où les organisations autochtones sont peu présentes. Avec à leur tête Jaime Vargas et Leonidas Iza, les indigènes de la Conaie bousculent Quito, investie le 12 octobre quand des milliers d’habitants de la classe moyenne se joignent aux manifestations. Sous l’autorité de la ministre de l’Intérieur María Paula Romo, une « féministe » et opposante « de gauche » à Correa, la répression s’abat dans tout le pays. Elle laissera derrière elle onze morts, quelque 1 500 blessés et plus de 1 200 détenus.

Comme toujours tout au long de son histoire, la Conaie n’a rien d’un bloc monolithique. Aux combattifs Vargas et Iza, qui réclament le retrait pur et simple du « paquetazo » avant un quelconque début de négociation, s’oppose un secteur plus conciliateur. C’est vers lui que se tourne Moreno. Ignorant les autres porte-paroles du mouvement indigène, il favorise l’ex-préfet de Morona (et « anti-correiste » absolu) Salvador Quishpe. Sur les réseaux sociaux, celui-ci absous le chef de l’Etat : la répression est due aux pressions de secteurs de la droite qui ne le laissent pas « se réconcilier avec le mouvement indigène ». Après avoir dénoncé la violence des… manifestants, Quishpe et son cercle rapproché, parmi lequel Lourdes Tibán, élaborent un document remis aux médiateurs des Nations unies dans le but d’ouvrir un dialogue. 

Sous l’égide de l’ONU et de la Conférence épiscopale, les pourparlers débouchent le 13 octobre, après onze jours de confrontation, sur une dérogation du fameux décret 883 concernant le prix des carburants. Mais rien de plus. Les autres secteurs populaires ont été écartés. Dans quelques mois, Moreno remettra sur la table une réforme fiscale destinée à satisfaire le FMI.
Une telle révolte n’est jamais exempte de faits de violences incontrôlés. Mises à sac, pillages, actes de vandalisme, dommages divers infligés aux biens meubles et immeubles, attaques et brutalités contre les personnes ont laissé une trace incandescente. Un chœur impressionnant s’élève. « Ceux qui agissent dans l’unique intention d’attaquer et de nuire sont des individus externes payés et organisés, a d’emblée accusé Moreno. Croyez-vous vraiment à une coïncidence lorsque Correa, Virgilio Hernández, Patiño, Pabón, ont voyagé au même moment, il y a quelques semaines, au Venezuela ? Le satrape Maduro et Correa ont activé leur plan de déstabilisation.  » Sur les écrans de Teleamazonas, Guillermo Lasso vole au secours de son allié : « Il y a un seul responsable, Rafael Correa, qui, avec l’appui du Venezuela, veut déstabiliser l’Equateur. Nous ne devons pas le permettre. Il faut serrer les rangs aux côtés du gouvernement. » Alors qu’elle les encense au Venezuela, l’OEA condamne les actes de vandalisme en Equateur. Etroitement impliqués, sous les ordres de Washington, dans la persécution de Caracas, les gouvernements de l’Argentine, du Brésil, de la Colombie, du Salvador, du Guatemala, du Pérou et du Paraguay manifestent leur rejet catégorique de… « toute tentative de déstabilisation des régimes démocratiques légitimement constitués ». Il faut oser. Mais le comble du ridicule n’est pas encore atteint. Pour montrer qu’il existe, l’ « autoproclamé » vénézuélien Juan Guaido, bien que dépourvu de tout pouvoir, ose un désopilant : « Nous sommes en train d’essayer de localiser Rafael Correa, au cas où il serait encore au Venezuela. »
« Le “correisme” avait pris le contrôle des mobilisations », assure pour sa part (12 octobre) l’ex-président de la Conaie Salvador Quispe. A qui veut l’entendre, la réactionnaire députée de PK Lourdes Tibán raconte qu’elle a dû affronter Jaime Vargas, qui entendait radicaliser le mouvement, et dénonce qu’un secteur de la Conaie s’est laissé contaminer par le « correisme » : « Quand les indigènes ont-ils fait du vandalisme ? Jamais ! Le mouvement indigène est sorti pour faire tomber un décret, pas le gouvernement, car si nous renversions le gouvernement, ceux qui applaudiraient et célébreraient seraient les partisans de Correa, un gouvernement corrompu contre lequel je me suis battu [16] »
La Conaie n’a ni attendu ni eu besoin de Correa pour déterminer ses méthodes parfois radicales d’opposition aux pouvoirs ! Dans l’ouvrage Estallido, publié après les événements d’octobre, les auteurs, parmi lesquels Leonidas Iza, consacrent un chapitre entier à l’utilisation de la violence dans la lutte populaire [17]. Ce qui, pas plus que les « correistes », ne fait d’eux les responsables ou les instigateurs des débordements d’octobre, dont les auteurs demeurent jusqu’à preuve du contraire inconnus…
Dans ce débat fumeux, ne manque plus que… Yaku Pérez. Lequel précise lui aussi qu’il ne s’agit ni « de déstabiliser le régime » ni de laisser l’action être « récupérée par les correistes ». Malgré sa participation sporadique et sa modération, Pérez sera ultérieurement mis en cause par le député Fabricio Villamar (CREO) pour avoir occupé l‘Assemblée nationale, le 8 octobre, avec des manifestants. A la manière d’un Bill Clinton prétendant avoir certes fumé de la marijuana, « mais sans avaler la fumée », Pérez expliquera qu’il a seulement foulé « la cour du bâtiment » sans pénétrer dans l’Assemblée [18]. Ce qui lui permettra un peu plus tard, totalement dédouané, de considérer « irréfutable » la présence d’infiltrés « correistes » et de considérer que c’est à la justice de déterminer qui sont les responsables des violences. Si elle conclut, ajoutera-t-il, que ce sont ses « compañeros » Jaime Vargas et Leonidas Iza, « ils seront jugés selon ce que détermine le Code pénal [19 ». Le genre de déclaration solidaire que ses « frères indigènes » n’oublieront pas…
 
Au terme du soulèvement, la répression s’abat. Très sélective. La justice poursuit Vargas et Iza (sans conséquences pénales jusqu’à présent). Fidèle à Correa, Paola Pabón, préfète de la province de Pichincha, sera arrêtée le 14 de octobre : « Ils sont entrés dans ma maison à l’aube et ont défoncé la porte alors que je dormais. » Dirigeants de la « révolution citoyenne », Virgilio Hernández et Christian González subissent le même sort, accusés de « rébellion ». Menacé de détention préventive, l’ex-ministre Ricardo Patiño choisit de s’exiler au Mexique. Haineux, les médias appuient et encouragent la chasse aux sorcières. « Le pays veut savoir, au terme du procès, si toute l’angoisse et les dommages causés en octobre dernier étaient dirigés [au sens d’organisés par…], fulmine le 29 août l’éditorial d’El Universo  ; et si oui, que cela soit puni avec la sanction adéquate. »
Accointances et connivence sont les deux mamelles de la réaction. Le 18 septembre, Moreno rend hommage à l’un de ses alliés : « Aujourd’hui, j’ai visité les installations du journal @eluniversocom. Je félicite ses travailleurs, ses journalistes et ses dirigeants pour leurs 99 ans de vie institutionnelle » [20]. A charge pour El Universo et ses compadres médiatiques de renvoyer amplement l’ascenseur en torpillant Arauz lors de la campagne électorale qui va débuter.

Parcours du combattant pour Arauz (et Correa)

En 2018, avec l’aide du Conseil national électoral (CNE), Moreno a confisqué Alianza País aux partisans et représentants du « socialisme du XXIe siècle ». Dans le contexte de sa campagne pour le « non » au référendum de février 2018, Correa annonce la création d’une nouvelle formation politique, le Parti de la révolution citoyenne. Pour des « problèmes de procédure », le CNE refuse de l’enregistrer. Qu’à cela ne tienne, ce sera le Mouvement révolution alfariste (MRA) – du nom d’Eloy Alfaro, principal dirigeant de l’Equateur de 1895 à 1911, durant la Révolution libérale, sauvagement assassiné en 1912. Le CNE ne manque pas d’imagination : il refuse de légaliser le parti au prétexte qu’Alfaro était « libéral » et que le MRA est « anti-néolibéral » ! En décembre 2018, ce qui demeure la plus grande force politique d’Equateur réussit finalement à passer un accord avec un parti déjà existant, Fuerza Compromiso Social (FCS). C’est grâce à cette plateforme qu’il remporte le 24 mars 2019 les Préfectures de Pichincha et de Manabí.

Les regards se tournent déjà vers la présidentielle de février 2021. Interdit de réélection à la présidence par le référendum de 2018, Correa envisage une formule similaire à celle qui a réussi en Argentine : pour assurer la victoire de son camp, Cristina Fernández de Kirchner a choisi de postuler à la vice-présidence sur le ticket d’Alberto Fernández – finalement avec succès. Un premier mur de contention est dressé immédiatement. Le 7 avril, pour « corruption de fonctionnaire » dans l’affaire dite des « pots-de-vin 2012-2016 », la Cour nationale de justice requiert une peine de huit années de prison contre Correa. Objectif non dissimulé : rendre la sentence effective avant le 17 septembre 2020 – date de l’inscription des candidatures aux élections de 2021.

Eliminer l’homme va de pair avec la nécessité de détruire son mouvement : âme damnée de Moreno et de la ministre de l’Intérieur María Paula Romo, le contrôleur général Pablo Celi destitue la présidente du Conseil national électoral Diana Atamaint ainsi que deux de ses conseillers parce qu’ils refusent d’ôter son statut juridique à Fuerza Compromiso Social. Le 15 septembre, deux jours avant la période d’enregistrement des candidats, FCS se voit ainsi éliminé du registre des organisations politiques habilitées à se présenter [21]. Dans le sillage de Celi, le secrétaire général de la présidence, Juan Sebastián Roldán, pratique ouvertement l’intimidation en prévenant qu’être candidat à la députation en représentation d’une formation dirigée par Correa « entraîne un risque considérable »  : « La justice va poser ses yeux sur ceux qui ne se sont pas enfuis ou qui ne sont pas encore condamnés. »

Commence (ou se poursuit) une bataille surréaliste (pour ne pas dire un mauvais feuilleton). Estimant que Celi a outrepassé ses fonctions, les juges du Tribunal contentieux électoral (TCE) réintègrent les trois fonctionnaires sanctionnés du CNE. Pour leur part, les militants de la « révolution citoyenne » obtiennent in extremis l’asile d’une organisation politique appelée Centre démocratique, qui va leur permettre d’enregistrer leurs candidats. Ironiquement surnommé par la presse « le parfait inconnu », Andrés Arauz officialise son aspiration à la présidence. Risquant d’être arrêté dès qu’il posera un pied sur le sol national, Correa postule à la vice-présidence depuis la Belgique, via Internet. Candidature rejetée par le CNE, car non effectuée « en personne et sur place » – malgré la présence de sa sœur Pierina Correa, dont il a fait sa représentante légale. Le 7 septembre, le suspens prend définitivement fin. Une cour de cassation de la Cour nationale de justice (CNJ) rejette le dernier appel déposé par Correa et confirme sa condamnation à huit ans de prison. S’y ajoutent 21 ans de proscription politique. Record battu pour la Justice équatorienne ! Le procès a été conclu et la sentence émise en moins de douze mois. D’autres procédures de cassation ont duré jusqu’à vingt ans (comme celle engagée contre l’ex-président Jamil Mahuad pour détournement de fonds).
En catastrophe, et malgré les obstacles donnant lieu à des manifestations pacifiques devant le TCE, le journaliste Carlos Rabascall remplace Correa dans le rôle d’aspirant à la vice-présidence. Le Centre démocratique se fond dans une vaste coalition d’organisations sociales, paysannes et indigènes, l’Union pour l’espérance (UNES) [22].
 
En novembre 2020, à Chimoré, lors du retour triomphal d’Evo Morales dans son pays, Arauz partage la tribune avec lui et l’ex-vice-président bolivien Álvaro García Linera. On le voit également aux côtés du nouveau chef de l’Etat Luis Arce. Il jouit de l’appui implicite et explicite de la gauche continentale.
En Equateur, où il progresse dans les sondages, la peur engendre un redoublement de l’agressivité. Que ce soit dans ses spots télévisés ou lors de ses interventions de terrain, toute la campagne d’Arauz revendique l’héritage de Correa. Partout, dans les villes, les villages, le candidat exhibe une figurine en carton, à l’échelle, de son « mentor ». Les droites poussent des cris d’orfraie. Comment peut-on exhiber ainsi un criminel, condamné par la justice, en cavale à l’étranger ? Dans le cadre de la campagne officielle, le TSE interdit à Arauz l’utilisation de tout portrait de Correa.
Dans la lutte avec ses confrères pour savoir qui gagnera le prix du plus putassier, El Universo se distingue particulièrement. « Notre Mugabe » titre l’un de ses éditorialistes, passablement paniqué, le 30 janvier 2021 : « Etonnamment, notre Mugabe continue d’avoir une grande acceptation populaire et il ne serait pas du tout étrange que son candidat gagne les prochaines élections. Les Européens et les Nord-Américains, qui ont créé les sciences, les plus belles œuvres d’art et les avancées technologiques les plus importantes, ont également créé la démocratie, comme mécanisme permettant de contrôler les dirigeants et de limiter leurs abus. Mais en Equateur, comme au Zimbabwe, nous utilisons la démocratie pour récompenser les corrompus et élire ceux qui sont assurés d’abuser de leur pouvoir et de nous appauvrir. C’est inexplicable. »

Bonjour et « bienvenido »  : voici que vient à la rescousse le très droitier hebdomadaire colombien Semana. Juste avant le premier tour, dans son édition du 31 janvier au 7 février, celui-ci fait sa « une » sur une révélation explosive : Arauz et l’UNES ont reçu 80 000 dollars de l’Armée de libération nationale (ELN), une guérilla « terroriste » colombienne, pour financer leur campagne électorale. L’information vient d’une source particulièrement sûre : l’ordinateur trouvé près du corps d’un commandant guérillero, Andrés Vanegas, alias « Uriel », abattu en Colombie le 25 octobre 2020. « Nous souhaitons que le président Iván Duque et son gouvernement aient la gentillesse de nous fournir toutes les informations, réagit immédiatement Moreno ; selon les informations fournies par le magazine Semana, tous les dossiers ne sont pas encore ouverts. Cela ne manque pas de me faire frémir. » Il n’a pas osé employer le verbe « jouir », mais il y a sans doute pensé.
Dans le registre de l’hypocrisie absolue, Moreno fait du « Moreno de top niveau ». Alors que lui-même occupait la vice-présidence, Correa a subi le même type de campagne en 2008, après que, le 1er mars, un commando de l’armée colombienne ait tué Raúl Reyes, le numéro deux et « ministre des affaires étrangères » des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Un scandale de dimension internationale éclata lorsque trois ordinateurs, deux disques durs et trois clés USB « récupérés près du corps du guérillero et lui appartenant » révélèrent leurs « secrets ». Comme le diffusera abondamment le gouvernement colombien d’Álvaro Uribe (« père spirituel » de l’actuel président Iván Duque), relayé par la quasi totalité des médias internationaux, les enquêteurs trouvèrent dans le matériel informatique « des milliers de courriers électroniques » révélant l’« alliance armée entre les FARC et le gouvernement vénézuélien de Hugo Chávez »,ainsi que les liens politiques et économiques (lors de sa campagne électorale) entre Correa et la guérilla [23].
Le 18 mai 2011, mettant à mal la basse politique de Bogotá (et de Washington) contre Caracas et Quito, les neuf juges de la Cour suprême de justice (CSJ) de Colombie déclareront, par la voix de leur président Camilo Tarquino, que les informations obtenues à partir du matériel informatique de Reyes, dans lequel ne figurait aucun courrier électronique, étaient « nulles et illégales ».

Fille illégitime du CPCCS-transitoire, la procureure générale Diana Salazar – la « Procureure 10/20 » ! – sollicite immédiatement de la Justice colombienne les dossiers et documents évoqués par Semana. En urgence absolue, le procureur général colombien Francisco Barbosa, ami personnel de Donald Trump et proche d’Uribe, fait le voyage à Quito. Son « rapport complet » est désormais entre de bonnes mains. Salazar a déjà fait tomber le vice-président Jorge Glas. Le 25 février, avec les félicitations du Secrétaire d’Etat Antony Blinken, elle va recevoir l’International Anticorruption Champions Award, distinction octroyée par le gouvernement des Etats-Unis [24]. Le lendemain – on est alors entre les deux tours –, Yaku Pérez, révèle, s’il en était besoin, sa véritable nature : « Ce que le procureur général colombien est venu livrer à son homologue équatorienne, ce ne sont pas des indices graves, ce sont des certitudes. Et cela signifie que si la candidature de M. Arauz ne tombe pas avant [le deuxième tour des] élections, avant avril, elle tombera plus tard pour avoir reçu de l’argent illicite de la narco-politique. [25 »

Procureur général de Colombie Francisco Barbosa avec le président autoproclamé Vénézuélien Juan Guaido.

Une candidature contestée

« Iza, Iza, Iza ! Comienza la paliza ! » (« Iza, Iza, la raclée va commencer ! »). Quechua, président du Mouvement indigène et paysan de Cotopaxi (MICC), Leonidas Iza a été avec Jaime Vargas, achuar d’Amazonie et président de la Conaie, le leader le plus en pointe du soulèvement d’octobre 2019. Au terme de la crise dont elle sort renforcée, la Conaie annonce son intention de présenter un candidat à la présidentielle de 2021.
Président d’Ecuarunari de 2013 à 2019, puis élu préfet d’azuay, fonction qu’il va « planter » rapidement pour postuler à la magistrature suprême, Yaku Pérez (de même que les autorités élues de Pachakutik) n’a eu qu’un rôle secondaire lors de la rébellion populaire. Ce relatif retrait, son appel à voter Lasso en 2017, son alignement sur Washington face aux événements régionaux (Nicaragua, Cuba, Venezuela), son soutien aux renversements de Dilma Rousseff puis d’Evo Morales ne lui valent pas, au sein même du mouvement indigène, que des regards amicaux.
Dans la perspective de l’élection, la Conaie pousse Vargas et Iza. Lors d’une réunion virtuelle, sans leur présence ni celle des dirigeants de la Confédération, PK fait de Pérez son candidat « de consensus ». Devant ce coup de force, le mouvement indigène se fracture. La Conaie considère nulles et non avenues les résolutions de son bras politique, Pachakutik : « Le compañero Yaku doit terminer le mandat que lui ont donné la province, le peuple d’Amuay. Il y a une offre, un plan de gouvernement, s’il s’en va c’est un risque de perdre une préfecture de PK. » Un communiqué réclame que la désignation des candidats à la présidence et à l’Assemblée « se réalise en coordination et avec une participation active, avec voix et vote, de la structure d’organisation du mouvement indigène. »

Le 12 août 2020, la Conaie convoque une réunion avec les pré-candidats. Le comité exécutif de PK et Yaku Pérez s’abstiennent d’y assister. Malgré sa popularité et son poids, PK refuse à Vargas la responsabilité de tête de liste pour les législatives. Tout comme Iza, Vargas retire sa candidature à quelque fonction que ce soit. La fracture ne fait s’amplifier quand tous deux, invités, assistent en Bolivie au retour d’Evo Morales et y croisent… Andrés Arauz, sans manifester à son égard une quelconque animosité.
Autre problème épineux… Dans un premier temps, PK choisit Larissa Marangoni comme candidate à la vice-présidence pour accompagner Carlos « Yaku » Pérez. Le choix provoque des remous. Originaire de Guayaquil, Marangoni a, par le passé, prôné la privatisation de l’IESS (la sécurité sociale) et de l’entreprise publique d’électricité (CNEL), la cession des Galápagos à un autre pays et a estimé que les dirigeants indigènes ayant participé à la révolte d’octobre 2019 auraient dû être emprisonnés. Twitter, Facebook et les réseaux sociaux passent en surchauffe. Yaku Pérez se fend d’un tweet exprimant sa « tristesse » lorsque, sous la pression, Marangoni choisit de renoncer. La remplace une scientifique, propriétaire d’une entreprise spécialisée dans la biotechnologie de l’aquaculture (Concepto Azul), Virna Cedeño. Laquelle, simple Equatorienne, disparaît totalement pendant la campagne (et même après), totalement évincée du devant de la scène et même des coulisses par la compagne franco-brésilienne de Pérez, Manuela Picq. Ce qui en trouble plus d’un, qu’il soit adversaire, sympathisant ou militant…

Yaku Pérez et Manuela Picq

La campagne

Renversé en 2005 par la «  Rebelión de los Forajidos » (rébellion des hors-la-loi), Lucio Gutiérrez promet Dieu (qu’il réintroduira dans la Constitution), du pain (pour l’économie) et le fouet (pour muscler la justice). La Gauche démocratique de Xavier Hervas affiche un programme centriste, pour le moins dans les intentions. Seule femme candidate, Ximena Peña se présente sous les couleurs d’Alianza País, devenu le parti de Lenín Moreno, et donc inaudible pour qui que ce soit. Possesseur de plusieurs comptes dans les paradis fiscaux, Lasso (CREO-PSC) ne surprend personne avec son agenda, néolibéral – Washington, FMI, marchands, flexibilité du travail, baisse des impôts pour les financiers et les banquiers.

Yaku Pérez propose un programme « Minka por la vida » [26] destiné à capter le vote des jeunes et des communautés sensibles à la cause sociale et écologiste. Parmi les priorités se distinguent le financement de 500 000 petites et moyennes exploitations de production agricole ou la convocation d’une consultation populaire « pour déclarer l’Equateur libre de toute exploitation extractive dans les zones de recharge hydrique ». Un audit de la dette va de pair avec une renégociation des contrats miniers. Toutefois quelques aspects du logiciel attirent l’attention. On laissera de côté, pour le folklore, l’idée extravagante d’exporter de l’eau en barils plutôt que du pétrole. Comme Moreno, Pérez veut la disparition du CPCCS – mais également du Conseil de la magistrature et du Tribunal contentieux électoral (à qui il fera bientôt appel pour tenter d’inverser le résultat de l’élection !) – et, comme Lasso, il veut réduire l’Etat – en diminuant de moitié le nombre des députés et en supprimant un certain nombre d’institutions publiques (non précisées). Le développement du tourisme vert et de l’artisanat prennent plus de place dans ses interventions que l’industrie, les services, la science ou l’éducation.
Trente milliards de dollars de la « crème équatorienne » dorment dans les paradis fiscaux : Pérez s’oppose à toute pression sur leurs propriétaires, mais demande gentiment à ces indélicats de rapatrier leur pactole en échange d’avantages fiscaux. Par la même occasion, l’impôt sur les sorties de capitaux sera éliminé (de sorte que ce qui éventuellement rentrera pourra ressortir sans difficultés). Rien de surprenant donc si, en début de campagne, Lasso en personne a pu déclarer : « Si Yaku Pérez passe au second tour, soyez en sûrs, je lui apporte dès aujourd’hui mon soutien. » Rien de surprenant non plus quand, depuis la Conaie, Leonidas Iza s’insurge : « J’ai été absolument clair sur les propositions avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, défendus par certains secteurs qui sont autour de Yaku Pérez. Il y a des gens proches de CREO et à droite qui sont sûrement dans le cercle de Yaku... [27].  »

Porteur d’un projet d’« économie sociale » articulé autour du progrès technologique et d’un développement productif diversifié, le tout sous l’égide de l’Etat, Arauz entend « déclarer une urgence nationale pour l’irrigation et l’eau » et mettre en place un ministère de l’agriculture familiale, de la paysannerie et de la souveraineté alimentaire disposant d’un budget adéquat. Il n’esquive pas le débat sur les activités minières. « L’agenda anti-extractiviste doit être un peu plus sophistiqué et détaillé car de nombreuses questions doivent être prises en compte, notamment l’industrialisation des mines et le développement des communautés voisines, déclare-t-il, en visite à New York, à la mi-février 2021. Nous ne pouvons pas avoir un agenda extractiviste néocolonial, mais peut-être pouvons-nous chercher un agenda pétrolier, minier et agricole qui prenne en compte les besoins des communautés et en fasse les acteurs principaux. » Au FMI, qu’il rencontre à cette occasion, Arauz fait savoir qu’il compte revoir les conditions léonines imposées au pays (ce que prévoit également Pérez). En matière de politique extérieure, souveraineté, multilatéralisme, intégration latino-américaine reviennent à l’ordre du jour, avec en priorité une reconstruction de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et un renforcement de la Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (Celac).

On a beaucoup reproché à Correa, très influencé par la doctrine sociale de l’Eglise, ses positions rigides (et parfois même caricaturales) sur l’avortement. Celui-ci n’est autorisé en Equateur que lorsque la vie ou la santé de la mère est en danger ou si la grossesse est le résultat du viol d’une femme souffrant d’un handicap mental. Dans un pays conservateur, dont la population est à 80 % catholique, les candidats à la présidence, quelle que soit leur opinion personnelle, savent en la matière marcher sur des œufs.
Deux postulants – Xavier Hervas (GD) et Ximena Peña (AP) ont avancé la proposition très modeste de dépénaliser l’interruption de grossesse en cas de viol. Sur son compte twitter, et à destination de son public connecté – « écologiste, féministe et anti-patriarcal » – Yaku Pérez s’est chaudement félicité de l’autorisation de l’IVG votée en Argentine fin décembre 2020. Face à de potentiels électeurs, lesquels n’ont rien à voir avec ses « followers », il a fait beaucoup moins d’étincelles ! Il se déclare partisan, mais « à titre exceptionnel », de la légalisation de l’avortement thérapeutique « en cas de viol, de danger pour la santé de la mère [ce qui existe déjà] ou de malformation du fœtus [28] ». On a connu féministe autoproclamé plus audacieux.
Egalement interrogé, Arauz répond pragmatiquement, en ne fermant aucune porte : « J’ai ma position, qui répond à mon expérience de la vie, mais, en Equateur, ma position est de respecter la Constitution de la République. Je pense que dans certains cas, cela devrait être permis, mais le débat doit être promu par la société (…) par la mobilisation, notamment des femmes. Là-bas, en Argentine, nous avons eu des millions de femmes dans les rues, en Equateur, cela ne s’est pas encore produit [29]. »
Proche de l’Opus Dei, Lasso, qu’Arauz (sauf coup de théâtre) affrontera au second tour, a toujours été un féroce opposant à toute proposition de dépénalisation de l’avortement – y compris en cas de viol.

L’entre-deux tours

7 février 2021 : Arauz l’emporte devant Lasso et/ou Yaku Pérez. Par son score (plus de 19 %), ce dernier fait l’événement. Un grand leader serait-il né ? « Les presque 20 points gagnés par Yaku au premier tour reposent sur le rejet des politiques économiques de la “triple alliance” (Lenín, FMI et grands groupes économiques), analyse fort justement Alfredo Serrano, directeur du Centre latino-américain de géopolitique (Celag), le 12 février. Un rejet dont le mouvement indigène était le principal protagoniste. Ce n’est pas pour Yaku que le peuple a voté. La majorité de l’électorat aurait voté pour Yaku, Iza, Vargas, ou tout autre représentant de cette résistance manifestée de manière épique dans les rues face à l’ajustement néolibéral. Cet esprit indigène rebelle s’est transcendé, devenant un véritable sujet politique et électoral (…) On pourrait dire que Yaku est un candidat non progressiste qui a réussi à capter une partie du vote progressiste et indigène. » Plus brièvement, Leonidas Iza ne dit pas autre chose : « Ce n’est pas un appui au candidat, c’est un appui au soulèvement d’octobre ! »
Qui participera au second tour ? Dès le 8 février, où on l’annonce « éliminé de très peu, Yaku s’en prend à… tout le monde. « J’invite le candidat Pérez à rester calme, réagit Lasso, à ne pas se montrer si nerveux. » Dans n’importe quel pays, une si faible différence entre deux candidats rend parfaitement légitime la demande d’un recomptage en cas de doute ou d’anomalie avérée. Mais la réclamation prend une tournure étrange. On se croirait dans le camp de l’opposition, au… Venezuela (ou en 2019 en Bolivie). Quand le CNE confirme que Lasso le devance, Pérez hurle d’emblée à la fraude. Pourtant, Pachakutik ne conteste pas la victoire des 26 députés qu’il vient de faire élire, avec le même Conseil national électoral (CNE), devenant ainsi la deuxième force politique à l’Assemblée. Les « correistes » (Centre démocratique) sont arrivés en tête avec 51 représentants ; la Gauche démocratique en compte 17 ; le Parti social-chrétien (PSC), 18 ; CREO, 12.
Mais justement, s’insurge Pérez… « Comment est-il possible que la cinquième force politique du pays veuille déplacer la deuxième force ? Nous avons 26 membres de Pachakutik à l’Assemblée contre 12 de CREO ! » N’importe quel être doué de raison hausse immédiatement les épaules. A la présidentielle, c’est en alliance que CREO et le PSC, représentés par Lasso, ont pris l’avantage sur Pachakutik. Aux législatives, chacun s’est présenté pour son compte. Qu’on additionne leurs résultats (18 + 12 = 30), rien de surprenant à ce qu’ils devancent PK (26).

Lors de sa première conférence de presse, Pérez prétend que ses voix ont été détournées vers Hervas (GD). Puis il annonce que, en fait, il a gagné le premier tour. Dénonce le grand complot monté par Correa et Lasso. Accuse le Conseil national électoral (CNE) de complicité. Curieux, non ? La présidente de l’organisme s’appelle Diana Atamaint. Après avoir travaillé à la Banque mondiale, elle a été élue en 2006 députée de Morona Santiago en représentation de… Pachakutik. Pendant un mouvement de contestation de la communauté shuar, en 2009, elle a représenté les manifestants indigènes lors du dialogue, musclé, avec le gouvernement de Correa. Elle a enfin été nommée membre du CNE par le fameux CPCCS-Transitoire voulu par Moreno. On peut éventuellement l’accuser d’incompétence ou d’incurie, sûrement pas de connivence avec l’ancien chef de l’Etat.
Peu importe. Yaku Pérez réclame l’ouverture des urnes dans sept provinces – Pichincha, Guayas, Manabí, Los Ríos, El Oro, Bolívar, Esmeraldas – où, prétend-il, des voix lui ont été volées. Il est reçu par le Contrôleur général Pablo Celi, à qui il dénonce la manipulation du système informatique du CNE. Il porte plainte en justice pour fraude électorale. Il remet à la Cour constitutionnelle (CC) une demande de mesures préventives pour qu’on suspende le scrutin…

Effroi à bord du bateau de la Grande alliance « Moreno, partis de droite, organisations patronales, banques, médias et discrets acteurs internationaux » : seule une alliance de tous les opposants peut permettre de battre Arauz au second tour. Cette guerre « interne » risque de tout faire capoter. Depuis plusieurs jours déjà, Hervas (GD) invite Pérez et Lasso à laisser de côté leurs intérêts personnels et à passer un « Pacte pour l’Equateur », faute de quoi serait ouvert « un sentier pour le retour du “correisme” ». Les médias sont tétanisés, incapables de prendre position pour l’un ou pour l’autre. Lasso représente la droite classique, qui leur sied parfaitement, mais Pérez aurait davantage de chances de battre Arauz, du fait d’un positionnement lui permettant de capter le mouvement indigène, une partie de la « gauche » et de la jeunesse.
 
Le 12 février a lieu à Quito, au siège du CNE, dans le Salon de la démocratie, une étonnante réunion. N’y sont présents que Lasso, Pérez, des membres du CNE, des observateurs internationaux et un représentant de l’OEA. Les quatorze autres partis ayant participé au scrutin ne sont pas conviés. Et surtout pas l’UNES, pourtant directement intéressée. Il s’agit d’évaluer toutes les options possibles et de se mettre d’accord, entre adversaires, mais aussi comparses, dans la plus stricte intimité. Lasso pourrait certes défendre mordicus sa seconde place, mais il se retrouve pris à son propre piège : en avril 2017, n’a-t-il pas lui même déclaré qu’il n’acceptait pas le résultat donnant la victoire à Moreno ? N’a-t-il pas déclaré à l’époque « dans le décompte des votes, il y a fraude », avant de demander le recomptage de 100 % des voix ? N’a-t-il pas convoqué ses partisans à manifester avant que la victoire de Moreno ne soit confirmée par le recomptage de 11,2 % des bulletins ? Effet boomerang. Yaku Pérez emprunte le chemin que Lasso lui même a balisé…
 D’entrée, le candidat de PK met la barre très haut. Présentant quatre cas de procès-verbaux comportant des irrégularités, il exige que les voix soient recomptées dans… les 24 provinces du pays ! Dans la vie, d’une manière générale, la conviction peut être rationnelle ou irrationnelle. Aux objections qu’on lui présente, Pérez extrapole sur les quatre cas ainsi que sur « 15 % de procès verbaux qui ont posé problème au début du scrutin » et en déduit qu’ils équivalent à 1 500 000 voix. Lasso admet le droit légal, pour Yaku, de présenter des cas avec les preuves nécessaires pour mettre en doute certains résultats, mais, « s’il y a neuf ou dix cas, ce n’est pas suffisant pour invalider un processus », se permet-il de noter.

Six heures de conciliabules, ce 12 février ! Finalement, le CNE entérine l’accord qu’ont scellé entre eux les deux candidats : il procédera à un recomptage de 100 % des votes de la province de Guayas, qui comporte le plus d’électeurs, et de 50 % dans seize autres provinces – soit plus ou moins 6 millions de bulletins,45 % des suffrages exprimés. La présidente Atamaint précise que seuls les délégués des deux partis demandeurs participeront à ce processus de vérification, sans observateurs internationaux – à l’exception de l’OEA ! Laquelle se réjouit d’avance : membre de sa mission, Gerardo de Icaza exprime « sa reconnaissance » au CNE « pour avoir écouté les parties et les avoir reçues » dans le but de fournir « les garanties nécessaires et indispensables de certitude et de transparence ». Les commentaires émis à Washington expriment la même satisfaction.

Une énormité ! En se laissant imposer ce marchandage par deux candidats, en dehors de toute procédure légale, en écartant les quatorze autres participants au scrutin (dont celui qui a obtenu le plus de voix), en ignorant le Conseil consultatif des organisations politiques pour traiter une telle question, comme le stipule la loi, en se soumettant finalement à la décision de Pérez et de Lasso, le CNE a, comme eux, franchi une ligne rouge. « Nous ne permettrons aucune action qui, dans le cadre de la démocratie et du recomptage des votes, prétende affecter l’immense volonté du vote obtenu par l’alliance qui nous a permis un large triomphe populaire », clame le porte-parole de l’Union pour l’espérance. Lasso prend-il conscience de ce que les articles 136 et 138 du Code de la Démocratie ont été violés et qu’il se met dans une position délicate ? Dès le lendemain, il se rétracte. Dans un courrier, il demande au CNE de promulguer les résultats du premier tour, « sans préjudice des contestations qui seraient présentées conformément à la loi ». S’il confirme être d’accord avec un recomptage de 100 % des votes dans la Guayas, il estime nécessaire l’assentiment des autres candidats pour un recomptage à 50 % dans les seize autres provinces. « Si le CNE procède autrement, ajoute-t-il, ce ne sera pas seulement injuste, mais illégal et même criminel, car il sera présumé qu’un ou plusieurs crimes ont été commis et cela entraînera également la nullité du processus électoral. » Qu’il représente la droite n’y change rien : ce qu’il dit est parfaitement vrai.
Fin de l’histoire d’amour entre « anti-correistes ». Réuni en plénière, le CNE revient lui aussi sur sa décision, malgré le vote de sa présidente Atamaint. Se souvenant qu’il existe des règlements et des lois, l’un des membres ayant voté contre le recomptage déclare qu’il faut d’abord « proclamer les résultats du premier tour avant tout recours ».Pérez n’a que faire de la loi, Pérez s’emporte, Pérez insiste,Pérez accuse Lasso de trahison : « Nous demandons le respect des règles, parce que la parole ne peut pas être dévaluée, parce que les accords doivent être respectés, parce que la transparence est en jeu. » N’obtenant pas gain de cause, il annonce publiquement : « Ne rêvez pas qu’on soutiendra Lasso » au second tour, et ressasse à n’en plus finir sur « le pacte satanique » entre Correa, Lasso et Nebot(l’ex-maire de Guayaquil, leader du PSC).Il peut bientôt y rajouter la Cour constitutionnelle, qui rejette sa demande d’annulation des élections.
A l’appel de Pérez, le président d’Ecuarunari Carlos Sucuzhañay déclare l’organisation « en résistance » et annonce une « Marche pour la transparence et la démocratie », partant de Loja (à la frontière du Pérou) le 18 février pour arriver le 23 à Quito. La Fédération unitaire des travailleurs (FUT) annonce sa participation. En renforts, surgissent simultanément… le contrôleur Pablo Celi et la procureure générale Diana Salazar. A quelques heures d’une réunion du CNE destinée à examiner les recours déposés par Pachakutik, le Parquet et la Controlaría, annoncent leur intention de procéder à une saisie et à un examen du système informatique, avant le second tour du 11 avril, PK ayant porté plainte pour de supposées anomalies. Contribuant à la confusion et alimentant les doutes qui entourent les résultats, la démarche amène Arauz à dénoncer « une tentative de retarder ou pire de suspendre les élections ». D’autant que, par le plus grand des hasards, le Gouvernement de Moreno a retiré les forces de police qui protégeaient l’immeuble et les autorités du CNE.
Outre la réaction d’Arauz, la manœuvre provoque celles de Lasso et du CNE. Directeur juridique du Conseil, Enrique Vaca doit rappeler que, en vertu de l’article 16 du Code de la Démocratie, « aucune autorité extérieure à l’organisation électorale ne peut intervenir, directement ou indirectement, dans le cours des processus électoraux ». Dans un pays au bord de la crise institutionnelle, l’UNES annonce qu’elle porte plainte auprès du Tribunal contentieux électoral (TCE) contre Salazar et Celi pour « ingérence dans les élections ».

Le 23 février, escorté par les participants de la marche indigène arrivés très pacifiquement à Quito, Yaku Pérez utilise cette fois (et enfin !) la voie des recours légaux en remettant au CNE 16 086 procès-verbaux présentant « des anomalies ». Lesquels deviennent 20 000 quelques jours plus tard. D’après Pérez, deux ou trois voix lui ayant été volées dans chacun de ces bureaux de vote, cela devrait lui permettre de récupérer 180 000 voix. Au terme de son audit, le CNE émet un rapport qui ne demande un recomptage que dans trente-et-un bureaux de vote – dix procès-verbaux présentant des incohérences numériques, vingt-et-un des signatures manquantes. Ce qui, l’opération effectuée, ajoutera 612 voix supplémentaires au bilan du candidat.
Tandis qu’Ecuarunari menace de paralyser le pays et déclare « une grève générale », Pérez recourt au Tribunal contentieux électoral (TCE) à qui il demande un recomptage de 28 000 procès-verbaux – 8 000 de plus, tombés du ciel, que ceux présentés précédemment au CNE. « Si la TCE n’ouvre pas les urnes, lance-t-il, nous serons confrontés à une ratification de la fraude. Dans le Nouveau Testament, livre de Jean, chapitre 30, verset 5, il est dit : “La vérité vous rendra libres”. En ce moment, nous sommes les esclaves du CNE et la seule façon de nous libérer est de connaître la vérité [30].  » Une formulation messianique à souhait, mais quelque peu maladroite, voire imprudente, nous permettrons-nous de signaler (sans insinuation d’aucune sorte, juste par amusement). « Et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres »est certes tirée du Nouveau Testament, mais c’est aussi la phrase gravée sur le mur de gauche du vaste hall d’entrée du quartier général de la CIA, à Langley (Virginie) !
Tout au long de sa campagne, Yaku Pérez s’est fait le chantre de la « transparence ». Il serait imprudent de prétendre qu’il en a lui-même abusé. Le 4 mars, photos à l’appui, le média électronique La Posta révèle une « réunion secrète » de Pérez et de Picq avec Ángel Torres, un juge du TCE. Le Tribunal doit rendre sa décision quelques jours plus tard sur le recours de PK. La rencontre a lieu tard le soir, dans un quartier aisé du nord de Quito, au domicile de Darwin Seraquive, ex-membre du CPCCS-transitoire cher à Moreno. Fort logiquement, l’article 12 du règlement intérieur du TCE stipule : « Les juges électoraux ne peuvent pas tenir de réunions avec les parties à la procédure, sauf dans le cas où ils y assistent conjointement et en justifiant à l’avance et par écrit la nécessité de la réunion. » La première réaction vient de l’organisme quand il informe qu’il « n’était pas au courant et qu’il n’a autorisé aucune réunion ». Pris en flagrant délit, Pérez et Torres se voient obligés de confirmer qu’ils se sont bel et bien croisés, « complètement par hasard », pendant une heure et demie précise Torres (ce qui est un peu long pour juste se serrer la main), au domicile de cette connaissance commune. La révélation fait scandale. L’image romantique de l’ « Indigène écolo » différent des politiciens traditionnels en sort passablement écornée.
Le 14 mars, après avoir écarté Torres, la plénière du TCE a rejeté à l’unanimité le recours de Pachakutik pour manque de fondement juridique. Dans leur analyse, les juges observent que n’ont pas été énoncés clairement les « vices, incorrections, incohérences » imputés aux décisions du CNE. Ils disent n’avoir pas plus identifié avec précision quels procès-verbaux n’ont pas été correctement pris en considération par le Conseil électoral et considèrent par ailleurs que les plaignants se sont limités à exprimer leur désaccord sans avoir les bases légales pour l’étayer. Un recomptage des voix, précise le TCE doit se faire « dans des cas spécifiques et exceptionnels, en évitant la manipulation excessive des votes et du scrutin ». Le dernier obstacle à l’organisation du second tour entre Arauz et Lasso vient de tomber.

Epilogue provisoire

Dans un sinistre climat de fin de règne, les collaborateurs et ministres de Moreno l’abandonnent les uns après les autres. Croyant sans doute se dédouaner d’une compromission de quatre années, Alianza País l’a destitué le 3 mars de la tête du parti. AP venait de se rendre compte qu’il n’a pas respecté le « plan de gouvernement » sur lequel il avait été élu ! Pour ajouter au ridicule, Moreno, qui se savait sous le coup d’une procédure disciplinaire, avait démissionné et annoncé quitter le parti deux jours auparavant. Démission refusée par la direction nationale pour pouvoir… l’expulser.

En prévision du premier tour, et pour rassembler son noyau dur, l’UNES s’est énormément appuyée sur l’image de Correa, dont Arauz a dit qu’il ferait l’un de ses conseillers. Dans la campagne qui s’annonce, l’ex-chef d’Etat sera quelque peu relégué au second plan : il s’agit désormais de rallier les anti-néolibéraux dont il n’est pas forcément la tasse de thé.

Le vote indigène se trouve au cœur de tous les enjeux. Sachant que cette « indianité » n’a souvent de sens que dans les discours des acteurs qui s’en saisissent. Le choix de « Yaku » comme candidat a fractionné le mouvement. Lorsque, avec Ecuarunari, il a convoqué la « marche pour la transparence et la démocratie », Leonidas Iza, depuis sa province, s’est contenté du programme minimum : il a bien pris la tête de quelques manifestations, mais a estimé : « A ce moment de la pandémie, pour être responsables, nous ne pouvons pas mobiliser jusqu’à Quito les communautés de Cotopaxi ». Vargas et la Conaie observent une prudence de bon aloi. A tel point que, le 27 février, Ecuarunari se livre à un véritable coup d’Etat à l’intérieur du mouvement : après avoir menacé de paralyser le pays et décidé de déclarer une grève générale, l’un de ses dirigeants, Gustavo Tenesaca, annonce que « la direction de la Conaie n’a plus la légitimité, car ayant terminé son mandat, et qu’elle n’est plus la porte-parole du mouvement indigène équatorien ».Fonction désormais exercée par Ecuarunari, « la fédération autochtone la plus importante du pays. »
Pour autant, la fameuse « marche pour la transparence et la démocratie » demeure limitée et n’atteint nullement l’ampleur espérée. Pas plus que la « grève générale » annoncée.

Très attendue, la décision de Yaku Prez est tombée le 18 mars : il laisse à ses électeurs leur liberté de vote pour le second tour. La Conaie, elle, ménage la chèvre et le chou. Le 9 mars, lors d’un conseil élargi auquel ne participait pas Pérez, elle s’est prononcée pour un « vote nul idéologique ». Bien que son coordinateur Marlon Santi se soit prononcé dans le même sens à titre personnel, PK doit encore se réunir pour définir s’il soutient cette option, susceptible, dans les rêves de certains « anti-correistes », de faire annuler l’élection. En effet, dans son article 147, le code électoral prévoit la nullité d’un scrutin si le nombre des votes nuls est supérieur à celui recueilli par tous les candidats en lice. Un scénario très peu probable. D’après les données du CNE, le maximum de « votes nuls » observé l’a été lors du ballotage de 1996 (11,3 %) et du premier tour de 2006 (11,8 %) [31]. Dans les faits, le « vote nul » au second tour favorise le candidat arrivé en tête au premier. Ce qui est d’ailleurs, sans doute, la motivation de certains dirigeants de la Conaie qui, pour ne pas raviver les conflits qui déchirent le mouvement en appuyant le « dauphin de Correa », utilisent à dessein cette stratégie.

Par ailleurs, et comme par le passé, rien ne dit que les consignes données par les leaders seront massivement écoutées. D’autant qu’elles sont passablement contradictoire. Au lendemain de la fumeuse négociation entre candidats du 12 février, Iza, réprobateur, avertissait : « Attention ! Une réunion pour compter les votes entre Yaku Pérez et Guillermo Lasso ne signifie pas un accord avec la droite. Ce serait illégitime et en dehors de toute décision organique de la Conaie et du Pachakutik. Notre combat est contre la droite, peu importe d’où elle vient. » Qui a oublié que, pendant les mobilisations d’octobre 2019, l’allié de Lasso, le leader du PSC Jaime Nebot, recommandait aux Amérindiens « de retourner dans leurs montagnes »  ? Et il faudrait prendre le risque de laisser « le banquier » s’installer à Carondelet ?
A en croire (avec prudence) les premiers sondages, Arauz paraît le mieux placé pour l’emporter. Sauf manœuvre de dernière minute pour torpiller la démocratie…

Durant toute la polémique sur le résultat de l’élection, Yaku Pérez a insisté sur le caractère « pacifique » des manifestations qu’il mobilisait. En ce sens, son influence a été positive, il a été suivi. Il a même provoqué l’ironie de Jaime Vargas, leader pour quelque temps encore de la Conaie, lors du conseil élargi du 9 mars dernier : « Ils [Carlos Sucuzhañay, d’Ecuarunari, et Javier Aguavil, de la Conaie,] nous appellent à nous battre. Je leur ai dit : comment va être la résistance ? Si le CNE nous vole vraiment… ce sont des voleurs. Alors prenons les CNE dans toutes les provinces. C’est ce que j’ai dit. Et ils ont dit : non… Le candidat dit que c’est pacifique, avec des petites fleurs, avec des colombes blanches, je ne sais pas quoi… Ce n’est pas efficace ! Si nous devons bloquer, nous allons bloquer, prenons tous les CNE et faisons le décompte, et réclamons, et si non, brûlons toutes les urnes ! » Le plus raisonnable des deux paraît incontestablement être Pérez. Sauf que…

Dans son obsession de remettre en cause les décisions du CNE et du TCE, le candidat de PK s’est aussi tourné vers la Commission anti-corruption. Le 7 mars, dans un article intitulé « Pro País » (« Pour le pays ») publié par le quotidien de droite El Comercio, l’un des membres de cette Commission, l’ex-jésuite Simón Espinosa, qui apporte publiquement son appui à Lasso, a proprement dynamité les débats en faisant appel à l’armée. « Nous suggérons que la force publique protège nos droits d’élire et d’être élu sans tricherie. De cette façon, elle s’acquittera de son obligation de nous défendre sans demander la permission de quiconque, puisque nous sommes confrontés à une affaire grave. Elle peut le faire par le biais d’une déclaration constitutionnelle qui comprend les éléments suivants [32]… » Et de citer, entre autres demandes : une enquête immédiate sur le financement d’Arauz par des criminels ; le remplacement des membres du CNE par leurs suppléants ; l’annulation du premier tour des élections ; l’intervention du Bureau du Contrôleur Pablo Celi dans les systèmes informatiques du CNE ; l’intervention du ministère public dans les procédures et les faits qui ont provoqué une alarme sociale…
 
Cette fois, le masque tombe (et pas celui de la pandémie). Ce n’est plus le représentant d’une « deuxième gauche écolo » qui s’exprime, mais une espèce de « Juan Guaido » équatorien. Sans prendre aucune distance avec ce qu’implique un tel appel, Carlos Yaku Pérez Guartambel tweete immédiatement : « Simón Espinoza, membre de la Commission anti-corruption, souligne que les militaires des Forces armées doivent intervenir dans les urnes pour rendre claires les élections et ainsi éviter le retour du correisme ; son article souligne ce qui suit. »
Quelques jours plus tard, Bogotá s’invite à nouveau dans la campagne. Le 14 mars, la « doctora » Martha Mancera, vice-procureure générale de Colombie, débarque chez ses homologues de la « Fiscalía » équatorienne pour leur remettre un complément d’information permettant d’avancer dans l’enquête sur le financement de l’UNES par la guérilla colombienne. De son côté, Marlon Santi, pour Pachakutik, a annoncé que le mouvement ne reconnaîtra pas le président sorti des urnes.
Au moins, Andrés Arauz sait à quoi s’attendre. Si le deuxième tour a lieu dans des circonstances normales et s’il le remporte, il devra être aussi vaillant et vigilant que Nicolás Maduro au Venezuela, Luis Arce en Bolivie, Daniel Ortega au Nicaragua. Mais s’il s’impose, c’est aussi parce qu’une majorité d’électeurs équatoriens se seront prononcés pour lui. Ce qu’on appelle la démocratie.

Tweet : l’appui à un coup d’Etat militaire publié par l' »indigéniste anti extractiviste » Yaku Pérez, candidat pro-Lasso (néolibéral), appuyé par les Etats-Unis et en France par des politiques tels que Laurence Rossignol (Parti socialiste ; PS), David Cormand et Alain Lipietz (Europe Ecologie Les verts ; EELV), Sergio Coronado (EELV ou La France Insoumise, selon ses intérêts du moment), Pierre Salama (économiste)…

[1] Alianza Patria Altiva i Soberana (Patrie altière et souveraine) : l’acronyme País joue sur le mot « pays ».

[2] Si un score de 32,72 % au premier tour (inférieur à ceux obtenus en leur temps par Correa et même Moreno) n’a rien d’un raz-de-marée, on rappellera qu’en France, en 2007, le futur président Nicolas Sarkozy fit moins bien en n’obtenant que 31,18 % des suffrages ; qu’en 2012, François Hollande ne recueillit que 28,63 % ; qu’en avril 2017 Emmanuel Macron ne fut crédité que de 24,01 %.

[3] En particulier en 2009 quand il s’est opposé à la loi minière, qui autorise la présence de grandes entreprises, et en 2010 à la loi sur l’eau, qui consacre une gestion centralisée, sous l’autorité de l’Etat.

[4https://www.medelu.org/Le-grand-air-de-la-fraude-ou-les-arroseurs-arroses

[5] « Notre Soutien à Yaku Perez et Manuela Lavinas Picq » – https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/130221/notre-soutien-yaku-perez-et-manuela-lavinas-picq

[6https://www.youtube.com/watch?v=8U8PFdP_v3I

[7http://www.bsi-economics.org/767-equateur-bilaneconomique-10ans-revolution-citoyen#

[8] Lire : Anne-Dominique Correa, « Le retour des pieuvres médiatiques », Le Monde diplomatique, juillet 2019.

[9] Maurice Lemoine, « Résistance indienne, noire et populaire », Le Monde diplomatique, janvier 1992.

[10http://www.pichinchacomunicaciones.com.ec/pachakutik-se-nutre-con-dineros-de-ong-financiadas-por-la-cia-fausto-rangles-ex-dirigente/

[11http://ecuadorinmediato.com/index.php?module=Noticias&func=news_user_view&id=2818855019&umt=gobierno_lenin_moreno_tiene_acuerdo_o_puntos_comunes_con_creo_y_psc_admite_ministra_maria_p_romo

[12] L’une propose de limiter le territoire d’exploitation pétrolière dans le parc Yasuni (ce qu’avait proposé Correa avant d’y renoncer faute de l’aide, qu’il avait sollicitée, de la communauté internationale) et l’autre d’interdire l’exploitation minière dans les zones urbaines.

[13] Un projet de réforme de la Constitution pour éliminer définitivement le CPCCS a finalement été rejeté par l’Assemblée, entre les deux tours de la présidentielle, le 16 mars 2021.

[14] Née en 2004 à La Havane à l’instigation de Hugo Chávez et Fidel Castro, l’ALBA, à ce moment, comptait dix membres : Cuba, le Venezuela, le Nicaragua, la Bolivie,l’Equateur, la Dominique, Antigua-et-Barbuda, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte-Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès, La Grenade.

[15] Créé en 2017 alors que le Venezuela était secoué par une vague de violence insurrectionnelle, le Groupe de Lima comprend à l’origine l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Panamá, le Paraguay, le Pérou, la Guyana et Sainte-Lucie. Bien qu’en étant en sous-main le chef de file, les Etats-Unis n’en font pas partie.

[16https://www.eluniverso.com/noticias/2019/10/15/nota/7560500/lourdes-tiban-ecuador-indigenas-onu-dialogo-rafael-correa-lenin#cxrecs_s

[17] Leonidas Iza, Andres Tapia, Andrés Madrid, Estallido La Rebelión de Octubre en Ecuador, Ediciones Red Kapari, 2020 Quito.

[18https://www.eluniverso.com/noticias/2019/10/17/nota/7563101/yaku-perez-protestas-ecuador-denuncia-rebelion/

[19https://notimundo.com.ec/yaku-perez-yo-no-quiero-que-los-ricos-se-empobrezcan/

[20] En 2012, El Universo a été condamné à une très lourde amende (40 millions de dollars !) pour avoir diffamé le président Correa (accusé de « crime contre l’humanité »). Ayant obtenu gain de cause, et au terme de ce spectaculaire coup de semonce, Correa demanda à la justice de ne pas exécuter la sentence (dans le cadre légal de la « loi du pardon ») : « Nous avons démontré que l’on peut dénoncer et vaincre l’abus du pouvoir médiatique, déclara-t-il. Nous avons gagné parce que nous détenions la raison et la vérité. » 

[21] Sont également exclues trois autres formations : Juntos Podemos ; Libertad es Pueblo ; Justicia Social (d’ Álvaro Noboa, le magnat de la banane, candidat pour la sixième fois).

[22] Foro Permanente de Mujeres Ecuatorianas, Confederación de Pueblos y Organizaciones Indígenas Campesinas del Ecuador, Fuerza Rural y Productiva, Coalición Nacional por la Patria, Frente Patriótico Nacional, SurGente, etc.

[23] Lire Maurice Lemoine, « La Colombie, Interpol et le cyberguérillero », Le Monde diplomatique, juillet 2008.

[24https://www.state.gov/honoring-anticorruption-champions/

[25https://www.vistazo.com/seccion/actualidad-nacional/yaku-perez-vaticina-caida-de-la-candidatura-de-andres-arauz

[26] Référence à une tradition indigène de travail communautaire aux fins d’utilité sociale.

[27https://bit.ly/3jxMRwH y https://bit.ly/2MEAHpN

[28https://www.planv.com.ec/historias/entrevistas/yaku-perez-si-no-llegamos-primera-vuelta-fijo-estaremos-la-segunda-eso-lo-doy

[29https://www.pagina12.com.ar/310186-andres-arauz-buscan-impedir-que-participemos-de-las-eleccion

[30https://www.elcomercio.com/actualidad/yaku-perez-violencia-pachakutik-elecciones.html

[31https://www.elcomercio.com/actualidad/elecciones-voto-nulo-provincias-costa.html

[32https://www.elcomercio.com/opinion/columnista-elcomercio-opinion-pro-pais.html

Source de cet article : https://www.medelu.org/Le-felon-le-socialiste-le-banquier-et

URL : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/03/22/equateur-le-felon-le-socialiste-le-banquier-et-par-maurice-lemoine/

Comprendre le Venezuela

« Oh tu sais ici en Europe les gens ne s’intéressent pas beaucoup à ces histoires de commune et de démocratie participative » : cette phrase, je l’ai parfois entendue depuis vingt ans dans la bouche de personnes qui préfèrent traiter le Venezuela sous les traits de la politique classique : parti, personnalités… Mais peut-on comprendre le Venezuela et sa « révolution bolivarienne » en passant à côté de ce qui fait sa particularité historique, son moteur de résistance, son projet stratégique et fondamental ? Dans un champ médiatique qui invisibilise une démocratie participative en construction depuis vingt ans, peut-on s’identifier à l’alter ego vénézuélien, aux citoyen.ne.s du quotidien en ne privilégiant que les figures de la politique occidentale ?

Hier, le 16 mars 2021, la commune « Altos de Lidice » a élu son parlement à forte majorité de femmes. Les nouvelles et nouveaux parlementaires ont prêté serment sur la colline la plus haute de ces quartiers haut perchés de Caracas. De là-haut, la capitale des hôtels, des commerces et des ministères reprend sa dimension exacte : un petit centre qui est en réalité la périphérie de la ville populaire, celle qui travaille, celle qui l’a construite. Celle qui vote, aussi. Comprendre le Venezuela, c’est écouter ce sujet historique occulté à dessein par la quasi totalité des journalistes.

Terra TV, canal/école des mouvements sociaux, s’attache à décrire cette démocratie participative en acte. L’élection d’un parlement communal n’est que la partie émergée d’une infinité de réunions, assemblées, débats, ateliers de formation, fatigues, abandons, reprises de la marche, erreurs et leçons. Ici en mars 2021, les délégué.e.s de plusieurs conseils communaux débattent pour trouver une solution au problème de l’eau :

Autre caractéristique de la révolution bolivarienne (tout aussi occultée que le travail des bases populaires) : la tension créatrice permanente entre le programme communal d’un gouvernement et les revendications, les propositions et les critiques de ces mouvements sociaux. « Nous testons un nouveau modèle de société » a affirmé Nicolas Maduro le 16 mars 2021 lors d’un dialogue en ligne avec les communard.e.s de tout le Venezuela au moment d’aborder la construction des cités communales, comme nouveau maillon de la démocratie participative. L’Assemblée Nationale vient d’adopter un avant-projet de loi en ce sens, qui va être débattu dans tout le pays.

Thierry Deronne, Caracas, le 17 mars 2021.

Photos de l’élection du parlement communal, 16 mars 2021 : Jesus Reyes.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/03/17/comprendre-le-venezuela/

« Biden doit mettre fin aux sanctions illégales contre le Venezuela » par Ken Livingstone

Photo : les nouveaux députés chavistes, redevenus majoritaires après les législatives du 6 décembre 2020, prennent possession de leurs sièges à l’Assemblée Nationale le 5 janvier 2021, et ramènent les portraits d’Hugo Chavez et de Simon Bolivar, héros de l’indépendance, que la majorité de droite et d’extrême droite avait interdits dans les espaces du Congrès.

Malgré les coûts énormes pour son économie et son peuple imposés par les sanctions états-uniennes illégales, le Venezuela a survécu au mandat du président Donald Trump et à son objectif déclaré de renverser le gouvernement élu de Nicolas Maduro.

Dès le début de son mandat, Trump a considérablement renforcé les sanctions imposées au Venezuela par l’administration Obama, ce qui signifie de plus en plus que le pays est soumis à un blocus états-unien du type de celui imposé à Cuba.

Ces sanctions ont été accompagnées de menaces constantes d’action militaire et d’une campagne de désinformation persistante destinée à retourner les pays et l’opinion internationale (non sans succès) contre le Venezuela pour soutenir l’objectif de « changement de régime » de Trump.

Le but était de reprendre le contrôle des grands gisements de pétrole du monde.

La stratégie états-unienne a donc été de ruiner l’économie vénézuélienne, visant à pousser la population vers une migration de masse ou un conflit civil interne et de créer ainsi les conditions d’une soi-disant « intervention humanitaire ».

Les effets ont été considérables, en particulier pour un pays qui dépend fortement des exportations pétrolières pour financer ses politiques publiques.

Les sanctions interfèrent avec la possibilité de commercer internationalement du Venezuela, limitant sévèrement l’accès aux médicaments mais aussi à la nourriture et aux autres biens essentiels.

Elles bloquent les transactions financières, tant les paiements que les envois de fonds, gèlent les actifs financiers du Venezuela détenus à l’extérieur et retardent les opérations d’achat et de vente, non seulement du gouvernement et des entreprises vénézuéliennes, mais aussi des partenaires commerciaux étrangers.

On sait depuis toujours que les sanctions ont des répercussions négatives sur les citoyens les plus pauvres et les plus vulnérables du Venezuela. Un rapport de 2019 du Centre for Economic and Policy Research, basé à Washington, a estimé que les sanctions avaient causé plus de 40 000 décès entre 2017 et 2018.

Au total, ces sanctions décrétées par les Etats-Unis ont coûté à l’économie vénézuélienne plus de 116 milliards de dollars (84,8 milliards de livres sterling).

Alors que la crise Covid-19 s’est étendue jusqu’en 2020 et 2021, les mesures coercitives unilatérales de Trump contre le Venezuela sont non seulement plus dommageables pour le peuple vénézuélien, mais aussi encore plus difficiles à justifier.

L’opposition à ces mesures est venue de diverses voix, comme l’appel du Pape à la fin des sanctions empêchant les pays de « fournir un soutien adéquat à leurs citoyens ». Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a également appelé à la levée des sanctions : « C’est le moment de la solidarité, pas de l’exclusion ».

Mais malgré ces appels de haut niveau, les États-Unis ont refusé de lever les sanctions pour permettre au Venezuela (et à d’autres pays sanctionnés de la même manière comme Cuba et le Nicaragua) de faire face à la pandémie plus efficacement.

Au lieu de cela, tout au long de l’année 2020, les États-Unis ont agi encore plus vigoureusement pour renforcer le blocus.

Depuis mai 2020, ils ont ciblé quatre compagnies maritimes pour les sanctions et ont envisagé des sanctions contre des dizaines de navires dans le but de mettre le Venezuela « hors limites ».

Comme s’en vantait Brian Hook, conseiller politique du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, lors d’une interview à la mi-juillet : « Je pense que la communauté maritime sait que si vous recevez un appel téléphonique pour transporter du carburant au Venezuela, c’est une offre que vous ne devriez pas accepter. Les cinq pétroliers qui ont fait route vers le Venezuela, tous leurs capitaines ont été sanctionnés et ils vont devoir faire face à un avenir très difficile économiquement parce qu’ils ont dit oui à cette offre de transport de carburant. Nous allons donc continuer à sanctionner toute activité sanctionnable ».

Un mois plus tard, les États-Unis ont saisi plus d’un million de barils d’essence expédiés au Venezuela par quatre pétroliers en provenance d’Iran, aggravant la pénurie de carburant domestique causée par le blocage des diluants et des pièces de rechange pour les raffineries de pétrole brut du pays.

Et en novembre, l’envoyé spécial des États-Unis pour le Venezuela, Elliott Abrams, a annoncé un durcissement des accords d’échange de pétrole contre du diesel, intensifiant le blocus contre le pays malgré l’avis d’un groupe d’ONGs avertissant dans une lettre à l’administration Trump que « cette décision aurait des conséquences dévastatrices pour la population ».

Le Venezuela, cependant, survit grâce au soutien et à la solidarité de pays amis.

Depuis mars 2020, la Chine a acheminé par voie aérienne plus de 250 tonnes de fournitures, de médicaments et de matériel sanitaire pour lutter contre la pandémie.

Cuba a envoyé 50 professionnels de la santé hautement qualifiés de la brigade Henry Reeve pour aider les médecins vénézuéliens à contenir l’urgence du Covid-19.

Sur le plan politique, le Venezuela est entré dans une phase nouvelle avec l’élection d’une nouvelle Assemblée nationale.

N’étant plus membre de l’assemblée, s’auto-proclamant « président intérimaire » – en réalité un putschiste – Juan Guaido est désormais totalement dépourvu de toute légitimité juridique ou constitutionnelle.

Cela n’a pas empêché Trump de continuer à reconnaître Guaido, même si, à la différence politique états-unienne, l’Union européenne ne le désigne plus comme « président par intérim ».

M. Trump a tout récemment imposé de nouvelles sanctions au Venezuela alors qu’il est sur le point de quitter la Maison Blanche (la veille de son départ, il a étranglé un peu plus l’économie vénézuélienne en décrétant de nouvelles sanctions contre des hommes d’affaire, navires et compagnies maritimes « soupçonnées d’aider le Venezuela à vendre du pétrole », NdT) et son envoyé spécial pour le Venezuela, Elliott Abrams, a exhorté le nouveau président Joe Biden à maintenir la politique de sanctions et son objectif de « changement de régime ».

Le président Maduro a déclaré qu’il était prêt à participer à un « dialogue décent » basé sur « le respect et la coopération » et à conclure des « accords » avec la nouvelle administration états-unienne.

Mais compte tenu des antécédents et de la position de M. Biden à ce jour, un tel dialogue n’est pas sûr.

Aujourd’hui plus que jamais, il est vital d’intensifier nos expressions de solidarité internationale avec le Venezuela pour défendre sa souveraineté nationale et de faire comprendre que les sanctions sont non seulement illégales, mais aussi inacceptables et injustifiables.

Signez la pétition de la campagne de solidarité avec le Venezuela contre les sanctions illégales des États-Unis contre le Venezuela à bit.ly/stopvenezuelasanctions

Source : Biden must end the US’s illegal sanctions on Venezuela | Morning Star (morningstaronline.co.uk)

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

L’auteur : Ken Livingstone, ex-député du Parti Travailliste, ex-Maire de Londres (2000-2008). Du même auteur, on peut lire : Bellicisme tous azimuts : Trump veut reprendre le contrôle de l’Amérique Latine, par Ken Livingstone (RT) | Venezuela Infos (wordpress.com). On peut suivre Ken Livingstone sur www.twitter.com/Ken4London et www.facebook.com/KenLivingstoneOfficial

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/01/19/biden-doit-mettre-fin-aux-sanctions-illegales-contre-le-venezuela-par-ken-livingstone/