Le Venezuela organise le 26ème scrutin en 20 ans de révolution. Et Guaido ?

Le gouvernement vénézuélien progresse dans la conclusion d’accords avec les secteurs de l’opposition. Le dialogue a notamment conduit à la formation d’un nouveau Conseil national électoral, composé de représentants du chavisme et de l’opposition. Le 21 novembre 2021, le Venezuela organisera son 26ème scrutin en 20 ans pour élire gouverneurs, maires et conseillers municipaux, parmi un éventail de partis de droite à gauche. Un record mondial. Lula parle « d’excès de démocratie ». Exemple de l’abîme ahurissant entre réel et virtuel médiatique.

Pendant ce temps, l’extrême droitier Guaido souffre de déréliction: l’Union Européenne ne le reconnaît plus comme « président » et si les USA le font encore, c’est du bout des lèvres. Dénoncé par des médias de Colombie, Panama, USA pour la mégacorruption de ses vols d’actifs du Venezuela ou pour ses liens avec le paramilitarisme colombien, lâché ses « amis » et sa propre « base » (même celle payée pour faire foule devant les caméras de CNN), le putschiste Guaido offre au Président Maduro de « négocier ». Ce dernier lui a répondu : « Pourquoi pas? La voie n’est pas un coup d’État, tu peux participer aux élections » en lui proposant comme bases de négociation : « renoncer aux coups d’État, aux invasions armées et aux déstabilisations violentes, reconnaître la Constitution et les autorités élues par la population, rendre les comptes de l’argent fourni par les USA pour la conspiration et restituer toutes les ressources volées à l’État vénézuélien. »

T.D., Caracas, 15 mai 2021

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Pour comprendre cette nouvelle donne, la journaliste Karen Mendez a interrogé le politologue vénézuélien William Serafino.

Karen Mendez – Beaucoup se demandent pourquoi Guaidó est passé de l’appel à renverser le président Maduro au dialogue avec lui.

William Serafino – Ce que l’on peut voir dans le scénario, objectivement parlant, c’est qu’après les accords qui ont donné lieu à l’élection d’un nouveau Conseil national électoral, Guaidó se retrouve dans une position d’inutilité et d’isolement de l’arène politique. Il est évident qu’il se trouve dans une position totalement défensive, dans une situation où il ne sait pas bien où il en est, laissé pour compte dans cet ensemble d’accords que le gouvernement vénézuélien a conclus avec un secteur de l’opposition qui est représenté au Parlement national.

Face à cela, il a dû opérer un virage à 180 degrés, en réduisant au minimum les principales demandes de « regime change » à partir de 2019. Il est forcé de le faire pour essayer de ne pas perdre le peu de capital politique qui lui reste à l’échelle nationale et essayer de ne pas perdre les possibles liens d’influence et de crédibilité face à ce qu’ils considèrent comme ses alliés internationaux, notamment les États-Unis et l’Union européenne. Ceux-ci ayant marqué une ligne d’ouverture, de flexibilité par rapport au dialogue au Venezuela, ce qui le laisse précisément dans une situation défensive et avec un risque de tomber dans l’insignifiance absolue.

Karen Mendez – Guaidó a proposé d’offrir des « incitations » au gouvernement, telles que la levée des sanctions. Comment évaluez-vous cette offre ?

William Serafino – Elle marque une continuité car la nature des sanctions contre le Venezuela a toujours été de constituer un outil de chantage ou d’extorsion pour tenter d’obtenir des avantages politiques concrets. On peut avoir différentes lectures suite à cette nouvelle prise de position de l’ex-député Juan Guaidó, mais je pense que la plus cohérente a été de comprendre l’utilisation des sanctions comme une arme, une manœuvre de chantage, d’extorsion pour obtenir certains avantages politiques contre une levée des sanctions. Sauf que cela repose sur une fausse prémisse : Guaidó n’a pas la possibilité d’autoriser la levée des sanctions, même s’il est vrai qu’après sa déclaration, certains porte-parole du département d’État ont soutenu sa « proposition ». Cela signifie en fait que la Maison Blanche est en train de repenser et de calculer la question des sanctions et qu’en tout cas pour l’heure il est indéniable que le  gouvernement de Nicolas Maduro a réussi à imposer son cadre d’interprétation et son récit, fragilisant les piliers de la campagne de pression maximale.

Karen Mendez – Guaidó insiste sur le fait que les puissances étrangères, qu’il qualifie d’alliées, doivent avoir une présence importante dans ce dialogue. L’Union Européenne a déjà déclaré qu’elle soutiendrait cet éventuel dialogue qui devrait déboucher sur des élections présidentielles et parlementaires. Que faut-il attendre de ce nouveau chapitre qui s’ouvre et de la participation éventuelle de ces pays qui avaient reconnu Guaidó comme « président par intérim » ?

William Serafino – Il y a un changement dans la façon d’aborder la question vénézuélienne, en particulier dans le cas de l’Union européenne qui, dès janvier de cette année, a rétrogradé Guaidó à simple interlocuteur de l’opposition vénézuélienne, et bien que les États-Unis maintiennent du bout des lèvres la reconnaissance de cette figure un peu folle de « gouvernement intérimaire », ils n’ont pas attaqué fortement l’élection du nouveau Conseil national électoral et, ce qui est le plus important, ils n’ont pas intensifié leur habituel récit contre la légitimité de la nouvelle Assemblée nationale élue en décembre dernier. Il est clair que les USA ne peuvent pas la reconnaître car cela reviendrait à ôter tout soutien à Guaidó, mais ils n’ont pas non plus pris la décision de l’attaquer de front lorsqu’elle a élu ce nouveau Conseil National Électoral.

Il est clair qu’il existe une voie électorale qui s’est imposée concrètement dans le pays, qui a le soutien de toutes les institutions vénézuéliennes et qui est reconnue à l’extérieur comme un premier pas vers la réinstitutionnalisation du pays.

Les élections régionales et municipales auront lieu en novembre 2021, et là, évidemment, le terrain et la marge de manœuvre sont très étroits pour le secteur de l’extrême droite putschiste représenté par Juan Guaidó, car soit il participe à ces élections mais changer sa position à ce stade aurait un coût politique et électoral énorme, soit il continue à se lancer dans des manœuvres de force, des menaces pour imposer des élections présidentielles et législatives alors qu’elles ont déjà eu lieu. Il semble très peu plausible qu’elles soient imposées par la force.

Il y a des secteurs de l’opposition qui ont acquis un plus grand prestige, une plus grande reconnaissance non seulement au niveau national mais aussi international et, évidemment, pour ces secteurs le plan a changé d’où un certain empressement de remettre sur la table d’autres élections qui ne sont pas en discussion et qui n’ont pas autant de soutien international que la voie électorale qui a été tracée depuis l’appel du CNE pour le 21 novembre.

Karen Mendez – Mais, si ces élections présidentielles et parlementaires ne sont pas en discussion, peut-on avoir de l’espoir pour cet éventuel dialogue ou son avenir est-il déjà compromis ?

William Serafino – Je crois son avenir est assez compromis parce que de nombreux secteurs de ce que l’on appelle le G4, c’est-à-dire ce secteur de l’opposition « dirigé » par Juan Guaidó, ont en fait déjà décidé de participer à ces élections de gouverneurs et de maires. D’abord, parce qu’elles offrent une opportunité d’accumuler du pouvoir, à la fois territorial et institutionnel, pour reconstruire leur infrastructure en tant que partis politiques : après tant d’années passées à parier sur un « changement de régime » par la force, ils ont négligé leur machinerie, leur formation interne, leur sélection de cadres. Donc je pense que beaucoup de partis, voyant qu’il y aura des élections présidentielles en 2024, y voient une opportunité de se remettre dans le jeu, de s’échauffer, de se replonger dans le contentieux électoral et de chercher à reconstruire le tissu des partis en vue des prochaines élections présidentielles.

Il y a beaucoup de secteurs qui voient comme peu probable que ces demandes de Guaidó, avec pour arrière-fond le chantage de la levée des sanctions, soient réalisées, que ces points entrent réellement en discussion. Par contre ces élections du 21 novembre leur semblent une opportunité plus sérieuse de se réinsérer dans le jeu politique, de gagner des espaces territoriaux de pouvoir et, à partir de là, d’édifier de meilleures bases pour les élections suivantes. Les demandes de Guaidó, au-delà de la levée des sanctions elles-mêmes, n’attirent guère un secteur de l’opposition qui même s’il a longtemps parié sur le coup d’État, et pensait qu’il allait être une réalité automatique, savent que ces élections viennent modifier la donne.

Karen Mendez – En février, le président du Parlement vénézuélien a dénoncé le fait que Leopoldo López et d’autres acteurs de l’opposition ont rencontré des représentants du gouvernement états-unien en Colombie. D’après les documents qu’il a présentés, une feuille de route a été élaborée lors de cette réunion, qui expose la tactique de la « carotte et du bâton » pour écarter Maduro de la présidence. Ils ont parlé du rôle que les États-Unis et l’Union européenne devraient jouer, de l’offre d’incitations à Maduro et du message à envoyer aux Vénézuéliens. Beaucoup de ces points se retrouvent dans la récente proposition de Guaidó. Est-ce une coïncidence ou y a-t-il un lien ?

William Serafino – Il me semble qu’il y a une relation. Évidemment, dans cette nouvelle étape qui s’ouvre, nous devons être très prudents car nous savons qu’il a déjà été prouvé que lorsqu’il y a des moments d’apparente flexibilité, lorsqu’il semble y avoir une trêve, ce qui se passe réellement, c’est que les acteurs du conflit se réarment pour une nouvelle opération de changement de régime. C’est peut-être le cas et cela peut être présent dans cette nouvelle offre, entre guillemets, faite par l’ex-député Juan Guaidó.

Je pense également que c’est un symptôme intéressant de la façon dont le contexte international évolue autour de la situation vénézuélienne : premièrement, la campagne de pression maximale qui combinait des menaces de force militaire avec une composante très élevée de sanctions destructives a échoué et qu’une nouvelle approche et une nouvelle perspective doivent être recherchées.

Deuxièmement, ces sanctions elles-mêmes génèrent des niveaux de responsabilité très élevés parmi les acteurs qui les appliquent. En d’autres termes, nous ne parlons plus du scénario de 2016 ou 2017 où les sanctions bénéficiaient d’un certain soutien international ou étaient investies d’un récit bienveillant dans lequel elles étaient censées contribuer à restaurer la démocratie. Déjà, par exemple, les rapports de l’ONU sont de plus en plus percutants en détaillant les souffrances subies par la population.

D’autres voix internationales qui pourraient se trouver dans la sphère d’influence des États-Unis commencent à émettre des critiques et des questions de plus en plus sévères sur ces sanctions, et les États-Unis perdent l’offensive symbolique et narrative en ce qui concerne ces sanctions. Ils essaient de brouiller la question des mesures coercitives unilatérales derrière une prétendue « offre de dialogue » alors qu’en réalité, ils sont obligés d’envisager d’assouplir certaines de ces sanctions. En effet, selon la lecture que font certains à Washington, elles ont fortifié le chavisme, ont rendu crédibles ses dénonciations du fait que la crise économique a une puissante causalité externe. Et bien sûr cela a affaibli de nombreux porte-parole de la droite et de nombreux acteurs qui ont bâti leur capital politique et leur stratégie sur la base du mécontentement et de la détérioration des conditions de vie.

Source : interview réalisée par Karen Mendez Loffredo, le 14 mai 2021 https://mundo.sputniknews.com/20210514/que-ofrece-juan-guaido-a-nicolas-maduro-tregua-o-una-nueva-operacion-de-cambio-de-regimen-1112187564.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/16/le-venezuela-organise-le-26eme-scrutin-en-20-ans-de-revolution-et-guaido/

Deux ou trois points sur les « i » de révolution bolivarienne

Il est de moins en moins probable que la gauche occidentale fasse ce qu’elle aurait dû faire il y a quarante ans : démocratiser la propriété des médias, libérer les « écoles » de journalisme du formatage par le marché pour les mettre au service des citoyens, soutenir concrètement le pluralisme des voix médiatiques et en particulier celles des médias associatifs, rétablir le service public dans ses fonctions originales d’éducation populaire, ou encore (last but not least) penser les réseaux sociaux – et le numérique en général – aux antipodes du modèle dominant créé par les géants privés de la Silicon Valley. Elle fait des plans « com », pleure la censure de Twitter ou la croissance de l’extrême droite, voit en Biden une référence de gauche et n’ose plus parler du Venezuela que les médias ont naturalisé en repoussoir « dictatorial ». Mais elle ne voit pas le lien entre tous ces points et ne comprend pas qu’en se coupant du monde c’est sa propre existence qu’elle a mise en péril.

Au Venezuela, l’extrême droite qui a tenté plusieurs coups d’État et organisé des déstabilisations violentes (appuyées par les médias qui les ont relookées en « révoltes-démocratiques-écrasées-par-Maduro ») est depuis toujours soutenue, armée et financée par le narco-paramilitarisme d’Alvaro Uribe qui massacre le peuple colombien. Et tout ce que fait cette extrême droite au pouvoir en Colombie est un triste rappel de ce qu’auraient fait ses protégés de l’extrême droite vénézuélienne s’ils avaient pris le pouvoir à Caracas.

L’affaiblissement de la base sociale de cette droite a fait que l’Occident a dû la substituer par le pouvoir médiatique et jouer à fond la carte « chilienne » du blocus, des sanctions et de la guerre économique, faisant fuir des milliers de vénézuélien(ne)s, pour provoquer le mécontentement social nécessaire au renversement du gouvernement élu. Rafael Correa défendant le candidat Andres Arauz face au déchaînement des médias, expliquait : «Ne vous laissez pas enfumer. Ils vous disent qu’il va faire de l’Équateur un deuxième Venezuela. Le Venezuela subit un blocus des USA et une économie de guerre. Si l’Équateur ne pouvait plus vendre son pétrole ou le Chili son cuivre, ils subiraient la même émigration». « La désinformation sur le Venezuela est impressionnante. On veut nous faire croire qu’il y a une dictature. Et que le modèle économique a échoué alors qu’il est soumis à un blocus ! »

Mais surtout : comment celui qui suit le Venezuela à travers les médias actuels pourrait-il comprendre (par exemple) que les député.e.s de la droite non-putchiste et chavistes ont depuis longtemps tourné la page du fake-président (fabriqué par les médias) Juan Guaido, et viennent d’élire le nouveau Conseil National Électoral pour organiser les prochains scrutins (municipales et régionales de 2021, possible référendum révocatoire, présidentielles, etc…) ?

Comment pourrait-il comprendre, autre exemple, ce dialogue noué le vendredi 7 mai 2021, en direct, sur une chaîne publique de télévision, entre le président Maduro et des travailleur(se)s de tout le pays ?

 » Dans certaines entreprises publiques, la classe ouvrière n’est pas écoutée par les patrons » a dénoncé Nerenys del Carmen Rodríguez, porte-parole du Conseil productif des travailleurs de Lácteos Los Andes : « Nous ne sommes pas écoutés alors que ce sont les travailleurs qui ont la connaissance de la production et que nous avons les liens avec les producteurs et les communes« . Nerenys a souligné que les conseils productifs des travailleurs de Lácteos Los Andes n’ont pas pu « obtenir quoi que ce soit parce qu’on ne nous écoute pas« . « Nous avons de nombreux projets pour lancer des sociétés de production à Lara et dans différents États du pays« .

« Qu’est-ce qui se passe à Lácteos Los Andes ? Pourquoi la classe ouvrière n’est-elle pas entendue ? » a répondu le chef de l’État, Nicolás Maduro, qui a ordonné une enquête dans les 48 heures sur ces irrégularités, ordonnant à son directeur de cabinet Jorge Márquez, de communiquer avec les travailleurs de Lácteos Los Andes pour qu’ils puissent lui envoyer toutes leurs plaintes, critiques et recommandations.

Le président vénézuélien a également ordonné de manière très claire qu’aucune représaille ne soit exercée contre Nerenys : « protégez-la, protégez-la bien. Il se trouve que dans notre entreprise publique, comme elle le dit, ils n’écoutent pas la classe ouvrière. Hé bien la classe ouvrière doit faire partie du conseil d’administration ». Il a rappelé la feuille de route du nouveau modèle de gestion à mettre en place pour que « dans toutes les entreprises soit nommés des conseils d’administration des travailleurs. Nous n’avons pas besoin d’en discuter beaucoup, ce que nous devons faire, c’est bien planifier et exécuter. C’est la ligne de travail donnée par Hugo Chávez, il y a 15 ans. Qui sont ces camarades qui arrivent à la tête de la présidence des entreprises et ignorent tout bonnement notre ligne politique, ouvrière, socialiste, pour assumer le pouvoir comme s’ils étaient capitalistes, ou pire que capitalistes, allons-nous accepter cela ? Pourquoi sommes-nous au pouvoir alors ? Pourquoi la révolution bolivarienne a-t-elle obtenu le pouvoir politique et a réussi à défendre la patrie face à l’impérialisme et à ses conspirations ? Il faut que les travailleurs du Conseil présidentiel soient intégrés dans les directions, qu’ils aient une voix et un vote, une majorité de participants dans les politiques productives de l’entreprise« .

Avant de conclure : « Personne ne peut dissimuler quoi que ce soit ». Nous avons besoin de la critique directe, claire, celle qui découvre tout ce qui ne va pas« .

Thierry Deronne, Caracas, le 8 mai 2021

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/08/deux-ou-trois-points-sur-les-i-de-revolution-bolivarienne/

Peut-il exister un réseau social latino-américain ?, par Anne-Dominique Correa

L’autrice: Anne-Dominique Correa est journaliste indépendante. Elle a étudié Science-Po à Paris.

Lors de sa conférence de presse matinale du 20 janvier, le Président Andres Lopez Obrador mettait en garde les Mexicains contre les liens de Twitter avec l’aile droite du pays. « Le directeur de Twitter au Mexique était un militant ou un sympathisant très proche du PAN – Partido Accion Nacional (…) c’est important parce qu’au-delà des institutions ou des organisations, ou disons Twitter ou Facebook, il faut voir qui gère ces institutions, qui ils sont, parce que vous qui êtes journalistes savez qu’il est très, très difficile qu’il y ait une neutralité » déclarait-il.

Peu après la déclaration d’Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO), le « King Twitero« , un compte appuyant le gouvernement, dénonça le fait que lorsqu’un nouveau compte Twitter est ouvert, la plateforme propose de suivre des politiciens du PAN.

Les représailles ne se firent pas attendre. Dans les jours qui suivirent, Twitter a non seulement suspendu le compte du « King twitero » mais aussi ceux de deux autres partisans du gouvernement suivis par des dizaines de milliers de followers, prétendument pour « violation des règles de la plateforme en matière de spam et de manipulation« . Ces fermetures ont suscité l’indignation des usagers pro-AMLO, devenue virale avec les hashtags #TwitterEsPanista et #Twitter Censura.

Les réseaux sociaux ne semblent plus être aussi « bénis » comme les qualifiait AMLO lorsqu’il a fêté son triomphe à l’élection présidentielle dans la nuit du 1er juillet 2018. À l’époque, Andres Manuel Lopez Obrador avait remercié les réseaux de lui avoir permis de contourner la censure des consortiums médiatiques pour s’adresser directement à son électorat pendant sa campagne. Trois ans plus tard, la romance a pris fin. Dans l’une de ses conférences de presse, AMLO a accusé les réseaux d’être devenus « la Sainte Inquisition de notre époque« .

Ce n’est pas la première fois que les réseaux sociaux font taire les voix progressistes dans la région. Le 12 avril 2019, la plateforme a fermé définitivement la page de l’ancien président équatorien Rafael Correa (1,5 million de followers). En septembre de la même année, Twitter a bloqué plusieurs journalistes et médias à Cuba sans justification. Un an plus tôt, le réseau avait également suspendu momentanément le compte de l’ancien candidat de gauche à la présidence colombienne, Gustavo Petro (1,4 million d’abonnés), et ce ne sont là que quelques exemples.

Le progressisme divisé sur l’idée de régulation

La censure des comptes pro-AMLO a finalement réveillé le progressisme face au pouvoir croissant des réseaux. Sans accord, cependant, sur la stratégie à adopter pour l’enrayer.

Le 1er février, Ricardo Monreal, leader de MORENA (le parti du président mexicain), a proposé un projet de loi visant à réglementer les réseaux qui comptent plus d’un million d’utilisateurs au Mexique (Twitter, Facebook, Instagram, YouTube et TikTok). « La seule façon correcte de protéger le droit humain de la liberté d’expression dans le cyberespace est de légiférer » a-t-il déclaré.

L’initiative prévoit que toute personne dont le compte est bloqué peut s’opposer à la décision et exiger une réponse du réseau dans les 24 heures. Si les utilisateurs ne reçoivent pas de réponse positive dans leur cas, ils peuvent faire appel à l’Institut fédéral des télécommunications (IFT), puis aux tribunaux mexicains. Si la suspension est jugée arbitraire, le réseau pourrait payer une amende allant jusqu’à 4,4 millions de dollars.

Le président Lopez Obrador, cependant, n’a pas été convaincu par cette proposition. « Ces questions [la réglementation] sont controversées » a-t-il expliqué.

Faisait-il référence à l’expérience des gouvernements de Cristina Kirchner en Argentine et de Rafael Correa en Équateur en matière de régulation des médias ? Les deux gouvernements ont créé des lois (la loi sur les médias en Argentine et la loi sur la communication en Équateur) pour briser le monopole des médias par le secteur privé. Dans les deux cas, on a qualifiés ces lois de « bâillons » et leurs gouvernements d' »ennemis de la liberté d’expression« , même si les lois n’ont jamais été pleinement appliquées.

En tout état de cause, les nouveaux gouvernements progressistes excluent fermement l’option réglementaire. « Je suis en faveur de ne pas réglementer ce qui a trait aux médias (…) qu’il n’y ait pas de mécanisme de régulation, pas de censure » a déclaré Lopez Obrador pour justifier son opposition à la proposition de Monreal. « Il est interdit d’interdire« , a-t-il ajouté.

De même, le président argentin Alberto Fernandez a estimé que la loi sur les médias « n’était pas le moyen » de promouvoir une plus grande pluralité dans les médias. Selon le président, « pour multiplier [les voix], il y a beaucoup de recours et ils n’ont pas besoin d’une loi sur les médias : il y a la défense de la concurrence, la protection des consommateurs, ce sont des mécanismes qui permettent de multiplier les voix« . Cette rhétorique mercantile marque une rupture avec la vision de sa prédécesseuse Cristina Kirchner, qui définissait l’information comme une activité « d’intérêt public » et ne saurait donc être confiée aux seules entreprises privées.

Vers un réseau social régional ?

L’opposition d’AMLO à la loi de Monreal ne signifie pas que le président ait l’intention de rester les bras croisés face au pouvoir croissant des réseaux. Comme alternative à la réglementation, le président a proposé une autre initiative qui pourrait réconcilier les deux côtés du progressisme dans la région : la création d’un réseau social public.

La conception de la nouvelle application a été confiée fin janvier au Conseil national de la science et de la technologie (Conacyt), ainsi qu’aux ministères de l’intérieur et des affaires étrangères. Le gouvernement n’a pas précisé à quelle date le réseau est prévu, ni donné de détails supplémentaires sur la forme qu’il prendrait.

Une idée naïve ? Les réseaux sociaux sont des entreprises monopolistiques par essence. Pour qu’un réseau social puisse concurrencer Facebook, il doit atteindre une masse critique d’utilisateurs qui abandonnent ensuite la plateforme de Zuckerberg. Toutefois, le succès du réseau social public russe VK créé en 2007, surnommé « le Facebook russe« , prouve que ce n’est pas impossible. En 2020, VK est devenu le réseau social le plus populaire du pays en termes de messages échangés.

Cependant, pour augmenter le nombre potentiel d’utilisateurs du réseau proposé par AMLO, « il serait préférable que l’initiative soit régionale » estime Luis Angel Hurtado, expert en réseaux sociaux à l’UNAM.

Selon le chercheur, lors d’une réunion avec d’autres dirigeants de la région, l’ancienne présidente brésilienne Dilma Rousseff avait appelé à la création d’un réseau social pour le Cône Sud peu avant d’être destituée. Mais la proposition ne s’est jamais concrétisée, car « (…) elle a perdu de son intérêt en raison du processus de destitution de Dilma Rousseff et du changement de gouvernement au Brésil » a déploré M. Hurtado.

La proposition de Lopez Obrador pourrait être l’occasion de reprendre cette initiative. De cette manière, le progressisme pourrait garantir un espace de discussion libre, ce que le premier « virage à gauche » n’avait pas permis de réaliser.

En effet, les lois sur la communication de Kirchner et de Correa n’ont pas survécu au tournant conservateur. Quelques semaines après leur arrivée au pouvoir, les gouvernements néolibéraux de Lenín Moreno et Mauricio Macri ont abrogé leurs articles les plus importants. Les deux dirigeants ont démantelé les médias publics créés par leurs prédécesseurs. Ces violations de la liberté d’expression n’ont pas fait grand bruit, car ces plateformes n’ont pas réussi à obtenir des taux d’audience élevés et avaient la réputation d’être des « porte-parole du gouvernement« .

La création d’un réseau social public régional pourrait empêcher que l’Histoire se répète. Atteindre une masse critique d’utilisateurs sur un réseau social est un véritable défi, mais s’il est relevé, il assurera également sa longévité. En d’autres termes, il serait plus difficile pour les gouvernements au pouvoir de s’en débarrasser. Qui peut imaginer une vie sans Facebook ou Twitter ? La force des réseaux réside dans le fait que, même si nous ne les aimons pas, nous continuons à les utiliser parce que nous en dépendons.

Anne-Dominique Correa

Source : https://jacobinlat.com/2021/05/02/puede-existir-una-red-social-latinoamericana/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/04/peut-il-exister-un-reseau-social-latino-americain-par-anne-dominique-correa/

Equateur : « Le félon, le socialiste, le banquier et… » par Maurice Lemoine

Le 11 avril, l’économiste Andrés Arauz, soutenu par l’ex-président et figure de la gauche latino-américaine Rafael Correa, affrontera l’ex-banquier conservateur Guillermo Lasso au second tour de l’élection présidentielle. Ce dénouement interviendra au terme d’une virulente polémique déclenchée par l’« Indigène écolo de gauche » Yaku Perez. Candidat du parti Pachakutik, bras politique du mouvement indigène, celui-ci a dénoncé un «  complot »  et une «  fraude »  l’écartant de ce second tour au cours duquel il entendait défaire son « ennemi principal » Andrés Arauz. La controverse a remis à l’ordre du jour le débat consistant à définir qui, en Amérique latine (et même ailleurs) représente la « vraie gauche ». Avec des résultats pour le moins surprenants…

Le 7 février 2021, un peu plus de 13 millions d’Equatoriens se sont rendus aux urnes pour choisir entre 16 candidats à la présidence de la République et élire 137 parlementaires et 5 députés andins. D’emblée, et sans contestation possible, l’économiste socialiste Andrés Arauz (Union pour l’espérance ; UNES), soutenu par l’ex-président et figure de la gauche latino-américaine Rafael Correa, a été déclaré vainqueur du premier tour avec 32,72 % des voix.
Annoncé prématurément de quatre manières différentes – un sondage « sortie des urnes », un comptage rapide, une conférence de presse, puis une annonce de résultats encore partiels –, sous l’égide du Conseil national électoral (CNE), le nom du candidat admis au second tour du 11 avril prochain a évolué au fil du temps, provoquant polémiques et confusion. Du fait d’un ballotage particulièrement serré, le banquier et ex-ministre néolibéral Guillermo Lasso (Créer des opportunités-Parti social chrétien ; CREO-PSC) a d’abord devancé le « candidat indigène écologiste de gauche » Yaku Pérez (Pachakutik ; PK), avant que celui-ci ne reprenne l’avantage, puis ne repasse en troisième position et se trouve ainsi éliminé. Quand, deux semaines plus tard, tomberont les résultats officiels (contestés par Pérez, mais définitivement confirmés quatre semaines plus tard), ils annonceront :

  • Andrés Arauz (UNES) : 32,72% (3 033 753 voix)
  • Guillermo Lasso (CREO-PSC) : 19,74% (1 830 045 voix)
  • Yaku Pérez (PK) : 19,39 % (1 797 445 voix)
  • Xavier Hervas (Gauche démocratique ; ID) : 15,98 %

Si l’on devait en rester là, on pourrait se livrer à une première analyse. Particulièrement significative est la victoire d’Andrés Arauz, tant une guerre sale a tenté d’éradiquer le « correisme » (courant lié à l’ex-président Correa) depuis l’arrivée au pouvoir en 2017 de Lenín Moreno. Vice-président de Correa de fin 2006 à 2013, censément élu pour poursuivre la « révolution citoyenne » de son prédécesseur, Moreno l’a trahi, ainsi que les électeurs du parti Alianza País (AP) [1], en reniant tous ses engagements, en co-gouvernant avec la droite et en persécutant ses anciens « amis ». Il a déjà un pied dans les poubelles de l’Equateur – en témoigne le résultat de Ximena Peña, qui représentait (plus ou moins) son courant lors du scrutin présidentiel (1,54 % des voix), et le fait que les décombres d’Alianza País (parti fondé par Correa et dominant pendant sa présidence) n’a pu faire élire aucun député. Tandis que Moreno se dispute le titre de « politicard le plus méprisable » (et le plus méprisé) d’Amérique latine avec un autre transfuge de la gauche, le secrétaire général de l’Organisations des Etats américains (OEA) Luis Almagro, le « correisme », avec son noyau dur, contre vents et marées, demeure la principale force politique et électorale du pays [2].

A un deuxième échelon, mais eux aussi au rang des gagnants, figurent Xavier Hervas et sa Gauche démocratique (GD) ainsi que, et surtout, Yaku Pérez et Pachakutik. Vieux parti social-démocrate (aujourd’hui centriste et furieusement anti-correiste), GD avait quasiment disparu de la circulation. Sa meilleure prestation remontait à 1988 quand il amena Rodrigo Borja au pouvoir. Sa renaissance remarquée doit beaucoup à son nouveau leader, Xavier Hervas, ingénieur, dirigeant d’entreprise, récemment entré en politique et particulièrement dynamique sur les réseaux sociaux.
Bras politique de la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie), Pachakutik avait certes et déjà obtenu 20 % des suffrages en soutenant, en 1996, le journaliste Freddy Ehlers à la présidentielle (finalement gagnée par Abdalá Bucaram), mais c’était en coalition avec d’autres organisations sociales, partis traditionnels de gauche et syndicats. C’est cette fois en solo qu’il affiche un score jamais atteint auparavant.

Outre Lenín Moreno, le scrutin fait deux grands vaincus : le néolibéralisme, représenté par Lasso, et… les instituts de sondage. En ne voyant surgir ni Hervas ni Yaku Pérez, très largement sous-estimés dans leurs enquêtes d’opinion, les instituts se sont une fois de plus ridiculisés. De leur côté, et bien qu’arrivant en seconde position, Lasso et sa coalition de droite CREO-Parti social chrétien font leur plus mauvais score des trente dernières années. Leur connivence avec la politique économique de Moreno (qui était en réalité la leur) et ses conséquences sociales – aggravées par la désastreuse gestion de la pandémie (plus de 15 000 morts pour une population de 17,4 millions d’habitants) – expliquent ce verdict. En tant qu’option, le néolibéralisme est très clairement rejeté par les Equatorien.
A eux trois, l’UNES, PK et GD, considérés comme de gauche ou de centre-gauche, représentent 68 % des suffrages exprimés. Sur le papier, on pourrait donc imaginer une alliance interdisant tout retour au pouvoir du parti de la « longue nuit néolibérale ». Sauf qu’il y a « gauche » et « gauche ». Sauf que, avec ses convergences, mais aussi ses incompatibilités, ses jeux d’influence, ses rivalités voire ses haines, l’affaire n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Car ce scrutin s’est déroulé dans une configuration très particulière. Un seul mot d’ordre a animé la campagne qui l’a précédé : « N’importe qui, n’importe comment, mais tout sauf Arauz » (et, sous-entendu, son « mentor » Correa).

Candidat de Pachakutik, Yaku Pérez s’est fait connaitre en tant que « défenseur du droit à l’eau, opposé à l’exploitation minière ». En ces temps de désordre climatique, un tel positionnement provoque légitimement intérêt et sympathie. A ce titre, Pérez s’est radicalement opposé à la politique « développementiste » de Correa. De cette confrontation, qui lui a valu quatre brèves incarcérations [3], Pérez a gardé une féroce détestation de l’ex-chef de l’Etat et de son courant politique. En 2017, alors que nul n’imaginait la trahison ultérieure de Lenín Moreno à l’égard de son prédécesseur, Pérez appellera à voter pour Lasso, déjà candidat, en déclarant : « Plutôt un banquier qu’un dictateur ! »
Quatre années plus tard, sa frustration devant la différence infime qui lui barre l’accès au second tour – 32 000 voix, 0,35 % des suffrages – est parfaitement compréhensible. Pour autant, l’autorise-t-elle, comme il l’a fait dès l’annonce des résultats, à dénoncer une fraude massive organisée par un supposé « pacte oligarchique » passé entre Lasso, son allié du PSC Jaime Nebot et… leur ennemi de toujours Correa ? A inventer une « main invisible qui, depuis la Belgique [où réside actuellement Correa]  », interviendrait pour truquer le scrutin « car Yaku au second tour ne leur convient pas »  ?De là à appeler la « population indigène » à prendre la rue pour « défendre la démocratie », il n’y a eu qu’un pas. Une attitude pour le moins troublante. Si, ces dernières années, le « grand air de la fraude » a été régulièrement et illégitimement employé pour contester le résultat d’une élection, c’est par la droite réactionnaire voire putschiste, au Venezuela, au Nicaragua, plus récemment en Bolivie (et même aux Etats-Unis !) [4].

Mus par la certitude qu’ils incarnent l’avant-garde éclairée de la démocratie, des défenseurs de la « diversité » et des protecteurs de l’environnement, d’aucuns ont pris partie pour un Pérez d’emblée « victimisé ». En témoigne l’appel de soutien publié sur Mediapart par quelques personnalités qui, bien souvent, après avoir porté l’aymara Evo Morales aux nues (quand il était à la mode), puis s’en être détournés (quand il était au sol), viennent de se trouver un nouveau « bon Indien à poncho » – à l’instar (pour la France) de Laurence Rossignol (Parti socialiste ; PS), David Cormand et Alain Lipietz (Europe Ecologie Les verts ; EELV), Sergio Coronado (EELV ou La France Insoumise, selon ses intérêts du moment), Pierre Salama (économiste) [5]…

Moins enclins à surfer sur l’air du temps, d’autres se montrent plus circonspects sur le positionnement réel de l’« Indigène écolo de gauche ». Quinquagénaire, avocat, le métis Carlos Ranulfo Pérez Guartambel ne s’est rebaptisé « Yaku » (« eau de la montagne » en quechua) que le 9 août 2017. Tout romantisme mis à part, on appelle cela une opération de marketing politique. Tout comme le fait de mener sa campagne électorale en vélo (comme Anne Hidalgo !). Des pratiques purement symboliques qui, à l’occasion, laissent deviner leurs limites. Quand, au cours de sa campagne, Arauz a annoncé que, en cas d’arrivée au pouvoir, il octroiera une allocation de 1 000 dollars à un million de familles en difficulté du fait de la crise et de la pandémie, l’ « éco-socialiste » s’est contenté d’une réaction fleurant bon le mépris de classe : « N’ayant jamais eu autant d’argent entre les mains, le plus probable est que certains vont tout dépenser en bières le jour même, et qu’il ne restera plus rien [6]. » Curieuse manière d’incarner une « autre gauche » et un supposé « renouveau ».
C’est donc dans un contexte plus global, et dans le temps long, qu’il convient, pour les comprendre, de replacer les événements qui amèneront au second tour du 11 avril prochain.

Rafael Correa

Après avoir assumé la présidence en 2007, l’économiste Rafael Correa va être réélu en 2013 avec 56 % des suffrages. Approuvée le 28 septembre 2008 par 64 % des électeurs, la Constitution dite de Montecristi introduit le concept autochtone à vocation universaliste du « Bien vivre » (« Buen vivir » en espagnol, « Sumak Kawsay » en quechua). Elle reconnaît la diversité culturelle et les différentes origines (traduites par le terme « plurinationalité »), le droit à une sécurité sociale universelle, l’interdiction des OGM, etc…
L’ancien modèle tremble sur ses bases. La Banque centrale perd son indépendance. En mai 2009, les banques se voient obligées à détenir 45 % de leurs actifs liquides dans le pays ; ce ratio passe à 60 % en 2012 et même 80 % en 2015. Dès novembre 2008, Quito a annoncé la suspension du remboursement de dettes jugées « illégitimes » et arrivant à échéance en 2012 et 2030 pour un montant total de 3,2 milliards de dollars. En prenant en compte les intérêts, le Trésor public économisera environ 7 milliards de dollars en rachetant ses dettes à 35 % de leur prix.
Le pouvoir investit massivement dans les infrastructures hydroélectriques et routières. Près de 10 000 kilomètres de routes ouvertes ou remises en état permettent d’accélérer les liaisons intérieures et de désenclaver certaines zones. Essentiellement axées sur l’éducation (4,3 % du PIB en 2016, contre 2,3 % en 2006) et la santé (2,4 % en 2016 contre 1,1 % en 2006), les dépenses sociales augmentent elles aussi fortement – de 4,3 % du PIB en 2006 à 8,6 % en 2016 [7]. Secrétaire générale de la Commission économique pour l’Amérique latine (Cepal) de l’Organisation des Nations unies, Alicia Bárcena cite régulièrement l’Equateur comme un exemple pour l’Amérique latine.
 
Toute tentative de modifier les habitudes politiques et sociales soulève en général des résistances assez considérables. Les classes dominantes et l’élite économique n’accepteront jamais les changements structurels imposés par Correa. Exaspérés par cette « Internationale progressiste et révolutionnaire au niveau continental », comme la définit le vice-président bolivien Álvaro García Linera, les Etats-Unis font chorus. D’autant que le chef de l’Etat équatorien défraie régulièrement la chronique en raison de ses méthodes radicales et de ses opinions tranchées. A la meute des médias de droite qui l’étrillent, le combattent, diffusent une information et une propagande à sens unique, l’accusent de tout et n’importe quoi, il rend coup pour coup. En 2013, la nouvelle Loi organique de communication définit cette activité comme de « service public » ; vise à redistribuer l’espace médiatique (un tiers du spectre radioélectrique pour le secteur privé, un tiers pour le secteur public et un tiers pour le secteur à but non lucratif) ; interdit qu’un établissement financier détienne plus de 6 % du capital d’un organe de presse [8]… L’horreur absolue !

De l’autre bord du spectre politique monte une contestation bruyante, à défaut d’être massive. Le pays profite d’un sous-sol extrêmement riche en pétrole, en minerais, en gaz – et donc en revenus pour financer les politiques sociales dont profite la majorité de la population. Au nom d’un « anti-extractivisme » du type « tout ou rien », Correa se voit systématiquement cloué au pilori. Rejoignant et confortant l’opposition de droite, ces secteurs au sein desquels se trouve la Conaie l’accusent « de trahison, d’autoritarisme et d’hyper-présidentialisme ; ils revendiquent être la gauche authentique et représenter les mouvements sociaux », rappelle l’historien Juan Paz y Miño Cepeda.
Définie par l’ex-président comme « la tourmente parfaite, une brutale chute des cours du pétrole (de 100 à 22 dollars), l’appréciation du dollar (qui en 2000 a remplacé le « sucre », l’historique devise nationale), la dévaluation des monnaies de la Colombie et du Pérou voisins (rendant leurs produits plus attractifs), les fortes amendes infligées à l’Equateur par un arbitrage international attribuant un milliard de dollars à la compagnie pétrolière américaine Oxy, plus, pour couronner le tout, le meurtrier tremblement de terre du 16 avril 2016 dans la région de Manabí (668 morts, 16 000 blessés, plus de 80 000 sinistrés, 3,5 milliards de dommages matériels), provoqueront, de 2015 à 2017, de très sérieuses difficultés économiques. Et pourtant…
 
La partie ne se comprend que par rapport au tout. La victoire d’Arauz au premier tour de la présidentielle de 2021 a un fondement. Il a été vice-ministre de la Planification, ministre de la Connaissance et du Talent Humain et directeur de la Banque centrale sous le gouvernement de Correa (un profil assez similaire à celui de Luis Arce, récemment élu, en disciple d’Evo Morales, en Bolivie). Pendant les dix années de cette présidence, l’Equateur a connu une période inhabituelle de croissance et de stabilité macroéconomique. Dans un pays souvent considéré comme « ingouvernable » (sept présidents en dix ans avant Correa), cette embellie a permis une diminution significative des inégalités et d’une pauvreté qui, de 37,6 %, est passée à 22,5 %. Le salaire minimum a bondi de 170 dollars (2007) à 360 dollars (2015). Les Equatoriens ont de la mémoire – surtout les 1,9 millions d’entre eux sortis de la pauvreté grâce au « socialisme du XXIe siècle ». Avec ses qualités et ses défauts, Correa a profondément transformé le pays.

La Conaie et Pachakutik

Selon l’Institut équatorien de statistique et de recensement (INEC), et sur la base de l’« auto-déclaration », 7 % des Equatoriens se considéraient indigènes en 2001. L’Organisation des Nations Unies avance pour sa part un chiffre de 43 %. Des estimations plus raisonnables estiment la proportion des autochtones à environ 25 %. Au-delà des évaluations plus ou moins approximatives, ces populations historiquement marginalisées – Quechua, Awa, Shuar, Ashuar, etc. – constituent, sur la scène politique équatorienne, depuis la fin du XXe siècle, des acteurs de tout premier plan.
Influence des courants marxistes, puis de la théologie de la libération, émergence d’élites ayant eu l’accès à l’éducation : la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie) apparaît en 1986. En juillet 1990, dans la perspective des célébrations prévues deux ans plus tard par l’Espagne pour commémorer le cinq-centième anniversaire de la funeste « découverte de l’Amérique », c’est à Quito que se tient la première rencontre continentale des peuples indigènes, dans le cadre de la campagne « Cinq cents ans de résistance indienne » (qui deviendra ultérieurement « Cinq cents ans de résistance indienne, noire et populaire »). « Nous voulons cohabiter, nous confie à l’époque un dirigeant autochtone équatorien, mais en nous faisant respecter. Et en ceci nous différons de quelques camarades indigènes qui proposent un regroupement entre seuls Indiens. Tous les secteurs populaires doivent faire une proposition commune sur la terre, les droits de l’homme, l’anti-impérialisme… Nous sommes Indiens, les autres sont métis, mais la lutte poursuit le même objectif. Aussi, nous devons unir nos efforts, tout en respectant nos spécificités [9]. »

Cette même année 1990, puis en 1994 du fait d’une inique nouvelle loi agraire, c’est effectivement sur la base de revendications identitaires mais aussi de classe et anti-impérialistes que la Conaie prend la tête de deux gigantesques soulèvements, paralyse une grande partie du territoire national, isole les villes et commotionne le pays. Cette montée en puissance de la Conaie, devenue la plus importante force sociale du pays, débouche sur une très grande autonomie par rapport aux mouvements, qu’ils soient de gauche, d’Eglises, d’organisations non gouvernementales (ONG) ou de partis politiques. En 1995, dans la perspective de l’élection présidentielle de l’année suivante, la Conaie se dote d’un bras politique, le Mouvement de l’unité plurinational Pachakutik-Nouveau pays (MUPP-NP, communément connu sous le nom de Pachakutik). Malgré l’échec de Freddy Ehlers, soutenu à la présidentielle dans le cadre d’une coalition, Luis Macas, président de la Conaie depuis 1990, devient le premier député indigène élu au Parlement.

Au cours des années suivantes la Conaie participe activement au renversement des présidents Abdalá Bucaram (1997) et Jamil Mahuad (2000), sauveteur des banques et fossoyeur du peuple lors d’une crise majeure qui poussera 2 millions d’Equatoriens à l’émigration. Crise dont, entre parenthèses, profitera largement à l’époque le banquier Guillermo Lasso. Le renversement de Mahuad s’est mené en alliance avec un secteur militaire emmené par le colonel Lucio Gutiérrez – ce qui en fait objectivement un coup d’Etat. Lorsque, en 2000, Gutiérrez est élu à la présidence avec l’appui de Pachakutik et des partis de gauche, quatre dirigeants indigènes entrent au gouvernement, dont Luis Macas à l’Agriculture et Nina Pacari aux Affaires étrangères. Une première dans l’Histoire équatorienne, une intrusion spectaculaire au plus haut sommet de l’Etat. Mais qui se termine mal. Elu sur un discours « de gauche », Gutiérrez fait du Moreno avant Moreno. Il trahit ses promesses, engage une politique néolibérale, se vend aux Etats-Unis de George W. Bush – leur accordant entre autres une base militaire à Manta.
Les ministres indigènes démissionnent, la Conaie rompt les ponts, mais peut-être trop tardivement… Sa crédibilité s’en trouve sérieusement entamée. Qui plus est, elle n’a aucun rôle en 2005 dans le renversement de Gutiérrez par une révolte des secteurs populaires et de la classe moyenne autoconvoqués – les « forajidos » (« hors-la-loi »).
Echaudés et meurtris par cet épisode, les dirigeants se replient sur une ligne « communautaire ». Lors de l’élection présidentielle de novembre 2006, Pachakutik choisit de se présenter contre l’économiste de gauche Correa plutôt que de forger une alliance avec lui. Et là a lieu un événement qui se reproduira et qu’on se gardera d’oublier dans la perspective du second tour de l’élection présidentielle d’avril prochain : la base indigène ne suit pas les directives de ses dirigeants. Alors que Correa est élu avec 54,92 % des suffrages, Luis Macas, pour Pachakutik, ne recueille que 2,10 % des voix.

Dès lors, le bras politique de la Conaie n’a plus rien à voir avec le Pachakutik des origines. L’un de ses ex-dirigeants, Fausto Rangles, dénoncera son financement par des ONG, comme la Fondation Pacha Mama, elles-mêmes arrosées par la New Endowment for Democracy (NED) – le bras financier destiné à canaliser les fonds du Département d’Etat américain vers les oppositions, démocratiques ou non, aux forces et aux gouvernement de gauche [10]. PK apparaît également parmi les destinataires de fonds du National Democratic Institute for International Affairs, un « think tank » étatsunien idéologiquement lié au Parti démocrate et qui, dans le cadre de la NED, prétend promouvoir dans le monde la « démocratie made in Washington ».

National Democratic Institute (NDI), 2007

« Extractivisme », « autoritarisme » : Correa est devenu l’ennemi principal d’une mouvance apparentée à l’extrême gauche. Le 30 septembre 2010, pour d’autres raisons, des centaines de policiers se soulèvent dans les principales villes équatoriennes (comme en Bolivie, neuf ans plus tard, pour renverser Evo Morales !), prennent le contrôle de l’Assemblée nationale, tandis que des effectifs des Forces armées occupent les aéroports de Quito et de Guayaquil, le cœur économique du pays. Se rendant immédiatement dans la caserne du Régiment 1 de Quito pour parler aux insurgés, le chef de l’Etat doit se replier dans l’Hôpital militaire métropolitain, où il se retrouve séquestré par les policiers qui encerclent l’établissement. Par la voix de son président Marlon Santi, la Conaie publie un communiqué ambigu renvoyant dos à dos le chef de l’Etat et les factieux, et appelant « à l’unité pour une démocratie plurinationale des peuples ». Les leaders de Pachakutik se montrent pour leur part beaucoup plus clairs. Tandis que Lourdes Tibán applaudit les policiers et militaires séditieux en précisant « C’est l’heure ! », le chef du bloc Pachakutik à l’Assemblée nationale, Cléver Jiménez, convoque « le mouvement indigène et les mouvements sociaux à constituer un seul front national pour exiger le départ du président Correa ». Le coup d’Etat échoue, mais, cette fois, la guerre ouverte est déclarée. Et pourtant (bis)…
Quand, en 2013, une supposée Unité plurinationale des gauches, rassemblée autour de Pachakutik et avec comme tête de liste Alberto Acosta se présente contre Correa, elle ne recueille, une fois encore, que 3,26 % des suffrages.

Même scénario en 2017, dans des conditions que la « tourmente parfaite » a pourtant rendues plus difficiles pour le pouvoir. D’autant que Correa ne se représente pas et lance dans l’arène son ex-vice-président Lenín Moreno, moins populaire et charismatique que lui. Dans la perspective du scrutin, trois dirigeants de Pachakutik, féroces opposants à Correa, annoncent leur candidature à une primaire : Lourdes Tibán (députée de Cotopaxi), Salvador Quishpe (préfet de la province de Zamora Chinchipe) et Carlos Pérez Guartambel (pas encore liquéfié en Yaku), président de la Confédération des peuples de la nationalité Quechua (Ecuarunari). La proposition ne convainc guère et PK opte finalement pour un attelage embarquant à son bord la vieille gauche dite marxiste, une nébuleuse de « mouvements sociaux », des dirigeants indigènes, la Gauche démocratique, le tout emmené par l’ex-général puis maire de Quito Paco Moncayo. Fichant une paix royale à la droite et à l’extrême droite, cette « izquierdosidad » réserve ses coups au « correisme » et à Alianza País (AP). La stratégie ne se révèle guère payante. Alors que Moreno arrive en tête (39,36 %) et devance d’un million de voix Guillermo Lasso (28,11 %), la supposée « vaste, unique et authentique gauche » devra se contenter de 6,72 %.

De l’entracte précédant le second tour de cette élection date la fameuse apostrophe de Carlos Pérez Guartambel : « Plutôt un banquier qu’un dictateur ! » Moins surprenante qu’il n’y paraît. Car, dans ce registre, l’« écolo-progressiste » s’est déjà fait remarquer. Après qu’en Argentine la droite soit revenue au pouvoir en la personne de Mauricio Macri, survient en 2016, au Brésil, le coup d’Etat juridico-parlementaire qui renverse Dilma Roussef. Enthousiaste, Pérez tweete : « La #Corruption a achevé le gouvernement de Dilma et Cristina [Kirchner]  ; il ne manque maintenant que tombent @MashiRafael [Correa] et [Nicolás] Maduro. C’est seulement une question de temps. »
Ce virage à droite contre-nature d’un responsable politique ayant perdu tout sens commun ne fait pas l’unanimité à la base. Dans la perspective du duel Moreno – Lasso, le Conseil élargi d’Ecuarunari désavoue Pérez en déclarant par la bouche d’un de ses principaux dirigeants, Humberto Cholango  : « Il doit être clair pour tous qu’Ecuarunari n’appuie pas le banquier. »
Moyennant quoi, Moreno gagne au second tour, le 2 avril, avec 51,1 % des voix. AP s’assure la majorité à l’Assemblée en y faisant élire soixante-quatorze députés sur cent trente-sept et parachève cette victoire en remportant le référendum voulu par Correa sur l’interdiction faite aux fonctionnaires et aux élus de détenir des avoirs dans un paradis fiscal (54,97 % de « oui »).

Lenín Boltaire Moreno Garcés

Elu, Moreno s’est déclaré « président de tous », a remercié « de tout cœur » un Rafael Correa debout à ses côtés et visiblement ému. A la stupéfaction générale, le nouveau chef de l’Etat entre en guerre avec son prédécesseur dès sa prise de fonctions. En octobre 2017, Moreno effectue un voyage officiel au Pérou. Accusés de corruption et de blanchiment d’argent, deux anciens présidents de ce pays, Alejandro Toledo et Ollanta Humala sont inculpés. Humala a été placé en détention provisoire, Toledo est en cavale aux Etats-Unis. L’un de leurs prédécesseurs, Alberto Fujimori, purge une peine de 25 ans pour violations des droits humains.Au Brésil, Luis Inacio Lula da Silva vient d’être condamné à neuf ans d’incarcération par celui qui portera Jair Bolsonaro au pouvoir, le juge Sergio Moro. « En Equateur il n’y a pas d’ex-présidents en prison, mais nous ne perdons pas espoir », lâche un Moreno sibyllin, provoquant l’étonnement. En Espagne, fin juillet 2018, il traite publiquement Correa de « caïd de quartier » (« matón de barrio »).
Dès le 25 août 2017, conscients de la dérive, les ministres et cadres de la « révolution citoyenne »Ricardo Patiño, Paola Pabón et Virgilio Hernández ont démissionné du gouvernement. Le 31 octobre, la direction nationale d’Alianza País décide à l’unanimité de la destitution de Moreno du poste de président du mouvement et indique que l’ancien ministre des Affaires étrangères Patiño assumera cette fonction. Une intervention de la justice confisque le parti et le place sous le contrôle des proches de Moreno. Des soixante-douze députés d’AP, quarante-deux ne sont pas des maniaques de la loyauté : reniant sans vergogne Correa et leurs « amis » d’hier, ils accompagnent le félon dans sa restauration conservatrice et sa Très Sainte Inquisition.
Il n’a fallu que soixante-dix jours à Jorge Glas, vice-président élu sur le ticket de Moreno, pour prendre verbalement ses distances. Moreno le suspend de ses fonctions et l’accuse de corruption. Croyant en l’impartialité des juges, Glas demande à l’Assemblée de lever son immunité pour affronter la justice – ce qui sera fait. Au terme d’un procès plus que douteux, sans preuves irréfutables, il sera condamné à six, puis huit années de prison.
Persécutés, les députés de la révolution citoyenne Gabriela Rivadeneira, Soledad Buendía, Carlos Viteri et Luis Fernando Molina doivent s’exiler au Mexique. Mais la cible « numéro un » demeure Correa. Depuis qu’il a quitté le pouvoir, il vit en Belgique (non parce qu’il a fui l’Equateur, mais parce que son épouse Anne Malherbe est originaire de ce pays). Bien lui en a pris. Moreno veut sa peau. Correa, c’est Al Capone et Ben Laden réunis, mais en plus dangereux ! Sous les prétextes les plus divers, le bureau du procureur va diligenter trente-huit enquêtes contre lui : dix pour détournement de fonds, huit pour trafic d’influence, trois pour fraude procédurale, deux pour trahison, une pour fraude fiscale, vol, tentative de meurtre, meurtre, falsification de preuves, incitation, corruption, crime organisé, falsification de documents publics… « Trente-huit procédures pénales, fermeture de comptes, suspension de la pension à vie, saisie des avoirs…. Vous souvenez-vous d’une persécution aussi brutale ? », ironisera l’ex-chef de l’Etat, sur Twitter, fin décembre 2020.

Volière de perroquets pleins de morgue, les mercenaires médiatiques – El Universo, El Comercio, El Telégrafo, Teleamazonas, Ecuavisa, etc. – se régalent. Apportent leur pierre à l’édifice. Créent une réalité alternative. Puis, au nom sans doute du droit à la désinformation, deviennent curieusement silencieux quand émerge un scandale impliquant Moreno lui même, son épouse Rocío González, son frère Edwin Moreno Garcés, sa belle-sœur Guisella González, l’un de ses amis intimes, Xavier Macías Carmignani. Une sombre histoire de pots de vin faisant passer 18 millions de dollars d’un « compte 100-4-1071378 » ouvert à la Balboa Bank, au Panamá, vers une entreprise offshore enregistrée au Belize, l’INA Investment Corporation – INA étant l’acronyme des prénoms IrINA, KarINA, CristiINA, des trois filles de Moreno.
Préalablement, les médias du service public – Ecuador TV, Radio Pública, Agencia Andes, El Tiempo, El Telégrafo – ont été fermés ou débarrassés de leurs cadres et journalistes dérangeants. Hernán Ramos s’est vu confier la direction de leur ligne éditoriale. C’est l’ex-directeur général de l’un des quotidiens équatoriens les plus à droite, El Comercio.
 
Dans ce même secteur public, 160 000 travailleurs reçoivent leur lettre de licenciement. Le budget de l’éducation supérieure perd 145 millions d’euros en 2019. Le programme des bourses est rogné. Des hôpitaux ferment, le système de santé se dégrade – la crise du Covid-19 le confirmera amplement. Ministre de l’Intérieur, María Paula Romo ne cache même pas que le pouvoir gouverne avec la droite dans le cadre d’un Accord national impliquant vingt-et-une organisations politiques : « Ce n’est pas qu’il y ait un co-gouvernement, c’est très simple. Il y a un accord, le mouvement gouvernemental a ses alliés et, même avec les mouvements d’opposition comme CREO ou le Parti social chrétien, nous avons des points communs (…) quelques points minimums de consensus, la bonne foi et la volonté de travailler [11]. »
 
Surfant sur la vague de propagande qui assimile sans nuances « correisme » et « corruption », le pouvoir a organisé en toute hâte, en février 2018, une consultation populaire. Qu’elle n’ait pas respecté l’obligation de consulter la Cour constitutionnelle et ait contourné les normes prévues (dans son article 104) par la Constitution, n’a pas empêché Ecuarunari et son leader Yaku Pérez d’appuyer avec enthousiasme son organisation. Parmi les sept questions posées à l’électorat, cinq concernent des projets de réforme constitutionnelle destinés, sans le dire, à « dé-Correiser » l’Etat, deux se présentent sous la forme d’une consultation populaire sur des thèmes chers aux « mouvements sociaux » [12]. La manœuvre réussit. Le « correisme » subit sa première défaite à une consultation électorale en onze années. A des degrés divers de pourcentage, un « oui » répond aux sept questions, avec deux conséquences majeures : l’interdiction de la « réélection indéfinie » (introduite dans la Constitution en 2015) ferme la porte à une potentielle candidature de Correa à la présidentielle de 2021 ; l’extinction des mandats des membres du Conseil de participation citoyenne et de contrôle social (CPCCS) démantèle l’organe indépendant chargé de la désignation des plus hautes autorités des entités publiques – défenseur du Peuple, procureur général, contrôleur général de l’Etat (à la tête de la Contraloría – sorte d’inspection des services), membres du Conseil national électoral (CNE) et du Tribunal de contentieux électoral (TCE), Conseil de la magistrature, etc.

L’Assemblée ayant nommé d’autorité un affidé, Julio César Trujillo, ainsi que six conseillers, à la tête d’un Conseil de participation citoyenne et de contrôle social transitoire (CPCCS-T), c’est par cette entité, qui n’a plus rien d’indépendante, que sera nommée procureure générale de la République, le 1er avril 2019, une certaine Diana Salazar. Malgré un médiocre 10/20 à l’examen écrit, celle-ci est arrivée première avec une moyenne de 88,17/100 grâce à de tout à fait exceptionnels 30/30 octroyés par trois jurés sur six à l’épreuve orale. La performance lui vaudra le sobriquet de « Procureure 10/20 » (pour la note obtenue à l’écrit).
Le 8 mai, le même CPCCS-T ratifie Pablo Céli au poste de Contrôleur général de l’Etat alors que celui-ci s’est emparé à la hussarde et dans l’illégalité la plus totale de l’institution. Le reste des décisions du Conseil est à l’avenant.
Par définition, le transitoire ne peut durer. Un nouveau CPCCS devra être élu. Craignant que certains de ses nouveaux membres ne soient issus de l’abominable « correisme », aucun des candidats ne devra appartenir, militer ou être lié à… un parti politique. Absurde, antidémocratique, mais pas suffisant ! Il semblerait que « la bête » bouge encore. Lorsque les postulants au futur Conseil se dévoilent, d’aucuns ne correspondent pas au profil désiré. Certains, dans leurs propositions, envisagent même que l’institution à venir puisse revenir sur les décisions et les nominations douteuses effectuées par le Conseil transitoire aux ordres de Trujillo. La panique s’empare de Carondelet (le palais présidentiel). Au terme d’une réunion entre Moreno, le contrôleur illégitime Pablo Céli et Trujillo, ce dernier lance une bruyante campagne réclamant que le CCPCS disparaisse définitivement. Trop tard pour empêcher, malgré une demande d’ « inconstitutionnalité » présentée devant la Cour adhoc, l’élection de ses membres, qui aura lieu le 24 mars 2019. Jour où, comble de malheur, lors d’élections locales, le « correisme », bien que dépouillé de son parti Alianza País, remporte les préfectures de Manabí (Leonado Orlando) et Pichincha (Paola Pabón), deux des trois provinces les plus peuplées du pays [13].

Une contre-révolution digne de ce nom doit complaire à 100 % à Washington. En ce sens, Donald Trump ne sera pas déçu. En août 2018, l’Equateur se retire de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) [14] avant d’incorporer le mois suivant le Groupe de Lima, mortellement hostile au Venezuela de Nicolás Maduro [15]. « Nous sommes sur le point de sortir de l’abîme dans lequel ce socialisme mal nommé du XXIe siècle nous avait placés », déclare Moreno en mars 2019 en recevant le tout récent « président autoproclamé » vénézuélien Juan Guaido. Un mois plus tard, il déchoit Julian Assange de sa citoyenneté équatorienne. Elle lui avait été accordée en 2017 dans le but d’obtenir sa liberté sous couverture diplomatique. Moreno livre misérablement le journaliste à la police britannique, autorisée à investir les locaux de l’ambassade équatorienne à Londres.

Le 17 septembre, rejoignant les gouvernements de la droite continentale – Argentine, Brésil, Colombie, Chili, Pérou et Paraguay –, l’Assemblée nationale équatorienne ratifie le retrait du pays de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur), portant un coup mortel à une intégration qui eut été fort utile, quelques mois plus tard, pour coordonner la lutte contre la pandémie. Pour ajouter l’obscénité à la bêtise, Moreno ordonne le déboulonnage de la statue de l’ex-président argentin de centre gauche Nestor Kirchner, qui trône à l’entrée du siège de l’Organisation, dans les environs de Quito et, à la mi-novembre, ordonne le départ de quatre-cents médecins cubains, souvent détachés dans des zones géographiques défavorisées, en vertu d’un accord passé avec La Havane, du temps de la « révolution citoyenne ».
Toutes les factions de l’anti-« correisme » frétillent de plaisir. Quel punch, mesdames et messieurs ! Elles se montreront moins exubérantes au mois d’avril suivant, quand, dans un chaos dantesque et faute d’une campagne de soins adaptée, les rues de Guayaquil, la deuxième ville du pays, se couvriront de dizaines de cadavres abandonnés sur les trottoirs, souvent emballés dans un film plastique pour éviter l’odeur de putréfaction.
En juin 2019, les Equatoriens ont appris l’autorisation donnée aux forces armées étasuniennes d’utiliser les Iles Galápagos comme porte-avions en agrandissant leur aéroport. Il s’agit d’une zone à la biodiversité unique, très fragile, classée « Patrimoine naturel de l’Humanité » par l’Unesco. Le silence de Carlos « Yaku Pérez » est alors assourdissant. Manifestement, le thème de l’écologie n’a rien d’une priorité quand (26 juin 2019), récemment élu gouverneur de l’Azuay, il reçoit, tout sourire, Michael J. Fitzpatrick, l’ambassadeur des Etats-Unis. Pas plus de réaction en novembre : Moreno appuie alors le rapport de l’OEA qui récuse la victoire d’Evo Morales à la présidentielle bolivienne en l’accusant de fraude, situation qui débouche sur un coup d’Etat. Et pour cause… Le 27 mai 2017, le métis Pérez s’était fendu d’un Tweet méprisant à l’égard de l’aymara, chef de l’Etat avec succès depuis dix ans : « Encyclopédique son ignorance – Evo est biologiquement indigène, mais sur le plan identitaire il s’est blanchi colonisé, il ne sent pas ou ne comprend pas la cosmovision indienne ».

Pour ne pas être en reste, la franco-brésilienne Manuela Picq, compagne de Yaku – ou ex-compagne, ou future ex-compagne (consulter la presse « people » pour connaître l’évolution de la situation) – se fendra d’un Tweet crapuleux le 11 novembre 2019, en plein coup d’État contre Evo et le Mouvement vers le socialisme (MAS) : « Des sœurs des bases indigènes en #Bolivie dénoncent une violence massive des groupes du #MAS – non seulement des maisons d’opposition brûlées, il y a en plus un réseau et des violations dans la rue. On craint qu’Evo ne soit en train de déclencher une guerre civile avec ses milices. » La déclaration tombe à Picq pour appuyer la « suprématiste blanche » Janine Añez. Le même jour, en Bolivie, celle-ci exige que les forces armées sortent pour réprimer les « hordes criminelles qui détruisent La Paz », faisant allusion aux humbles Boliviens des milieux indigènes et populaires qui protestent dans les rues contre le coup d’État. Quelques jours plus tard, ce ne sont pas les « milices d’Evo » mais le gouvernement putschiste d’Añez qui réprimera dans le sang les manifestations populaires et indigènes, faisant de l’ordre de trente-cinq morts lors des massacres de Senkata, Sacaba et Yapacaní.

Le soulèvement d’octobre 2019

Le 1er octobre 2019, le président Moreno annonce une série de mesures économiques qu’il entend appliquer dans le cadre d’un prêt de 4,2 milliards de dollars du Fonds monétaire international (FMI). Entérinant la fin des subventions, le décret 883 fait passer le prix de l’essence de 1,85 dollars par gallon (3,8 litres environ) à 2,30 $, tandis que le diesel grimpe de 1,08 $ à 2,27 $ – une hausse de plus de 120 %. Avec autant de cœur qu’un tiroir-caisse, le pouvoir notifie que les fonctionnaires verront leurs congés passer de 30 jours à 15 jours par an ; que les travailleurs occasionnels seront réembauchés avec une baisse de 20 % de leur salaire ; que les fonctionnaires se verront dépouiller d’un jour de leur rémunération mensuelle. En revanche, l’Etat procédera à un remboursement des taxes aux exportateurs « pour revigorer l’économie »  ; à une réduction de moitié de la taxe sur les sorties de devises pour les matières premières, les intrants et les biens d’équipement ; à une simplification et réduction de l’impôt sur le revenu pour le secteur de la banane ; à une série de privatisations ; etc.

Plus que le reste, l’augmentation des prix des carburants provoque un soulèvement populaire. Au secteur des transports se joignent rapidement le Front unitaire des travailleurs (FUT), les groupes liés au Mouvement révolution citoyenne (MRC) de Correa, le Front populaire, les syndicats enseignants, les fédérations étudiantes et, en tout premier lieu, apportant le plus gros des troupes, la Conaie. C’est elle qui – en coalition avec le Conseil des peuples et organisations indigènes évangéliques (Feine) et la Confédération nationale des organisations paysannes, indigènes et noires (Fenocín) – va jouer un rôle prépondérant.
 
On se gardera d’ironiser ici sur un mouvement indigène présenté de façon caricaturale comme unanimement « anti-extractiviste », en particulier s’agissant du pétrole, mais se battant en première ligne contre une hausse du prix de l’essence et du diésel. Somme toute, pour les tenants d’un idéal pur, protégé des contradictions, une telle mesure irait plutôt dans le bon sens pour réduire l’extraction de l’or noir (bien que là n’ait pas été l’objectif de Moreno) ! Avec pour conséquence une augmentation de 123 % du jour au lendemain, la fin des subventions a dans un pays comme l’Equateur un effet dévastateur puisque touchant non seulement les automobiles individuelles, mais aussi les transports public et collectifs et donc les denrées alimentaires, qui subissent une hausse de prix généralisée. Le fonctionnement des sociétés déborde sans cesse les cadres dans lesquels les théories simplistes prétendent l’enfermer : l’« Indigène » idéal des ONG et des journalistes est peut-être « anti-extractiviste », mais il n’est pas étranger aux contingences de la vie réelle non plus.

 Les protestations ont débuté le 2 octobre. Une semaine plus tard, la Conaie appelle à la grève générale. Le gouvernement décrète l’état d’exception et lance dans la rue les forces de sécurité. Entretemps, il a réussi à acheter la Fédération des coopératives de transport public de passagers (Fenacotip). Celle-ci suspend le mouvement après avoir obtenu la libération de plusieurs dirigeants détenus pendant les manifestations et des mesures compensatoires – dont une hausse des tarifs, de manière à répercuter les coûts supplémentaires sur… les usagers.
Tous ne se laissent pas acheter. Devant la montée en puissance de la rébellion, Moreno quitte la capitale Quito et installe son gouvernement à Guyaquil, ville côtière où les organisations autochtones sont peu présentes. Avec à leur tête Jaime Vargas et Leonidas Iza, les indigènes de la Conaie bousculent Quito, investie le 12 octobre quand des milliers d’habitants de la classe moyenne se joignent aux manifestations. Sous l’autorité de la ministre de l’Intérieur María Paula Romo, une « féministe » et opposante « de gauche » à Correa, la répression s’abat dans tout le pays. Elle laissera derrière elle onze morts, quelque 1 500 blessés et plus de 1 200 détenus.

Comme toujours tout au long de son histoire, la Conaie n’a rien d’un bloc monolithique. Aux combattifs Vargas et Iza, qui réclament le retrait pur et simple du « paquetazo » avant un quelconque début de négociation, s’oppose un secteur plus conciliateur. C’est vers lui que se tourne Moreno. Ignorant les autres porte-paroles du mouvement indigène, il favorise l’ex-préfet de Morona (et « anti-correiste » absolu) Salvador Quishpe. Sur les réseaux sociaux, celui-ci absous le chef de l’Etat : la répression est due aux pressions de secteurs de la droite qui ne le laissent pas « se réconcilier avec le mouvement indigène ». Après avoir dénoncé la violence des… manifestants, Quishpe et son cercle rapproché, parmi lequel Lourdes Tibán, élaborent un document remis aux médiateurs des Nations unies dans le but d’ouvrir un dialogue. 

Sous l’égide de l’ONU et de la Conférence épiscopale, les pourparlers débouchent le 13 octobre, après onze jours de confrontation, sur une dérogation du fameux décret 883 concernant le prix des carburants. Mais rien de plus. Les autres secteurs populaires ont été écartés. Dans quelques mois, Moreno remettra sur la table une réforme fiscale destinée à satisfaire le FMI.
Une telle révolte n’est jamais exempte de faits de violences incontrôlés. Mises à sac, pillages, actes de vandalisme, dommages divers infligés aux biens meubles et immeubles, attaques et brutalités contre les personnes ont laissé une trace incandescente. Un chœur impressionnant s’élève. « Ceux qui agissent dans l’unique intention d’attaquer et de nuire sont des individus externes payés et organisés, a d’emblée accusé Moreno. Croyez-vous vraiment à une coïncidence lorsque Correa, Virgilio Hernández, Patiño, Pabón, ont voyagé au même moment, il y a quelques semaines, au Venezuela ? Le satrape Maduro et Correa ont activé leur plan de déstabilisation.  » Sur les écrans de Teleamazonas, Guillermo Lasso vole au secours de son allié : « Il y a un seul responsable, Rafael Correa, qui, avec l’appui du Venezuela, veut déstabiliser l’Equateur. Nous ne devons pas le permettre. Il faut serrer les rangs aux côtés du gouvernement. » Alors qu’elle les encense au Venezuela, l’OEA condamne les actes de vandalisme en Equateur. Etroitement impliqués, sous les ordres de Washington, dans la persécution de Caracas, les gouvernements de l’Argentine, du Brésil, de la Colombie, du Salvador, du Guatemala, du Pérou et du Paraguay manifestent leur rejet catégorique de… « toute tentative de déstabilisation des régimes démocratiques légitimement constitués ». Il faut oser. Mais le comble du ridicule n’est pas encore atteint. Pour montrer qu’il existe, l’ « autoproclamé » vénézuélien Juan Guaido, bien que dépourvu de tout pouvoir, ose un désopilant : « Nous sommes en train d’essayer de localiser Rafael Correa, au cas où il serait encore au Venezuela. »
« Le “correisme” avait pris le contrôle des mobilisations », assure pour sa part (12 octobre) l’ex-président de la Conaie Salvador Quispe. A qui veut l’entendre, la réactionnaire députée de PK Lourdes Tibán raconte qu’elle a dû affronter Jaime Vargas, qui entendait radicaliser le mouvement, et dénonce qu’un secteur de la Conaie s’est laissé contaminer par le « correisme » : « Quand les indigènes ont-ils fait du vandalisme ? Jamais ! Le mouvement indigène est sorti pour faire tomber un décret, pas le gouvernement, car si nous renversions le gouvernement, ceux qui applaudiraient et célébreraient seraient les partisans de Correa, un gouvernement corrompu contre lequel je me suis battu [16] »
La Conaie n’a ni attendu ni eu besoin de Correa pour déterminer ses méthodes parfois radicales d’opposition aux pouvoirs ! Dans l’ouvrage Estallido, publié après les événements d’octobre, les auteurs, parmi lesquels Leonidas Iza, consacrent un chapitre entier à l’utilisation de la violence dans la lutte populaire [17]. Ce qui, pas plus que les « correistes », ne fait d’eux les responsables ou les instigateurs des débordements d’octobre, dont les auteurs demeurent jusqu’à preuve du contraire inconnus…
Dans ce débat fumeux, ne manque plus que… Yaku Pérez. Lequel précise lui aussi qu’il ne s’agit ni « de déstabiliser le régime » ni de laisser l’action être « récupérée par les correistes ». Malgré sa participation sporadique et sa modération, Pérez sera ultérieurement mis en cause par le député Fabricio Villamar (CREO) pour avoir occupé l‘Assemblée nationale, le 8 octobre, avec des manifestants. A la manière d’un Bill Clinton prétendant avoir certes fumé de la marijuana, « mais sans avaler la fumée », Pérez expliquera qu’il a seulement foulé « la cour du bâtiment » sans pénétrer dans l’Assemblée [18]. Ce qui lui permettra un peu plus tard, totalement dédouané, de considérer « irréfutable » la présence d’infiltrés « correistes » et de considérer que c’est à la justice de déterminer qui sont les responsables des violences. Si elle conclut, ajoutera-t-il, que ce sont ses « compañeros » Jaime Vargas et Leonidas Iza, « ils seront jugés selon ce que détermine le Code pénal [19 ». Le genre de déclaration solidaire que ses « frères indigènes » n’oublieront pas…
 
Au terme du soulèvement, la répression s’abat. Très sélective. La justice poursuit Vargas et Iza (sans conséquences pénales jusqu’à présent). Fidèle à Correa, Paola Pabón, préfète de la province de Pichincha, sera arrêtée le 14 de octobre : « Ils sont entrés dans ma maison à l’aube et ont défoncé la porte alors que je dormais. » Dirigeants de la « révolution citoyenne », Virgilio Hernández et Christian González subissent le même sort, accusés de « rébellion ». Menacé de détention préventive, l’ex-ministre Ricardo Patiño choisit de s’exiler au Mexique. Haineux, les médias appuient et encouragent la chasse aux sorcières. « Le pays veut savoir, au terme du procès, si toute l’angoisse et les dommages causés en octobre dernier étaient dirigés [au sens d’organisés par…], fulmine le 29 août l’éditorial d’El Universo  ; et si oui, que cela soit puni avec la sanction adéquate. »
Accointances et connivence sont les deux mamelles de la réaction. Le 18 septembre, Moreno rend hommage à l’un de ses alliés : « Aujourd’hui, j’ai visité les installations du journal @eluniversocom. Je félicite ses travailleurs, ses journalistes et ses dirigeants pour leurs 99 ans de vie institutionnelle » [20]. A charge pour El Universo et ses compadres médiatiques de renvoyer amplement l’ascenseur en torpillant Arauz lors de la campagne électorale qui va débuter.

Parcours du combattant pour Arauz (et Correa)

En 2018, avec l’aide du Conseil national électoral (CNE), Moreno a confisqué Alianza País aux partisans et représentants du « socialisme du XXIe siècle ». Dans le contexte de sa campagne pour le « non » au référendum de février 2018, Correa annonce la création d’une nouvelle formation politique, le Parti de la révolution citoyenne. Pour des « problèmes de procédure », le CNE refuse de l’enregistrer. Qu’à cela ne tienne, ce sera le Mouvement révolution alfariste (MRA) – du nom d’Eloy Alfaro, principal dirigeant de l’Equateur de 1895 à 1911, durant la Révolution libérale, sauvagement assassiné en 1912. Le CNE ne manque pas d’imagination : il refuse de légaliser le parti au prétexte qu’Alfaro était « libéral » et que le MRA est « anti-néolibéral » ! En décembre 2018, ce qui demeure la plus grande force politique d’Equateur réussit finalement à passer un accord avec un parti déjà existant, Fuerza Compromiso Social (FCS). C’est grâce à cette plateforme qu’il remporte le 24 mars 2019 les Préfectures de Pichincha et de Manabí.

Les regards se tournent déjà vers la présidentielle de février 2021. Interdit de réélection à la présidence par le référendum de 2018, Correa envisage une formule similaire à celle qui a réussi en Argentine : pour assurer la victoire de son camp, Cristina Fernández de Kirchner a choisi de postuler à la vice-présidence sur le ticket d’Alberto Fernández – finalement avec succès. Un premier mur de contention est dressé immédiatement. Le 7 avril, pour « corruption de fonctionnaire » dans l’affaire dite des « pots-de-vin 2012-2016 », la Cour nationale de justice requiert une peine de huit années de prison contre Correa. Objectif non dissimulé : rendre la sentence effective avant le 17 septembre 2020 – date de l’inscription des candidatures aux élections de 2021.

Eliminer l’homme va de pair avec la nécessité de détruire son mouvement : âme damnée de Moreno et de la ministre de l’Intérieur María Paula Romo, le contrôleur général Pablo Celi destitue la présidente du Conseil national électoral Diana Atamaint ainsi que deux de ses conseillers parce qu’ils refusent d’ôter son statut juridique à Fuerza Compromiso Social. Le 15 septembre, deux jours avant la période d’enregistrement des candidats, FCS se voit ainsi éliminé du registre des organisations politiques habilitées à se présenter [21]. Dans le sillage de Celi, le secrétaire général de la présidence, Juan Sebastián Roldán, pratique ouvertement l’intimidation en prévenant qu’être candidat à la députation en représentation d’une formation dirigée par Correa « entraîne un risque considérable »  : « La justice va poser ses yeux sur ceux qui ne se sont pas enfuis ou qui ne sont pas encore condamnés. »

Commence (ou se poursuit) une bataille surréaliste (pour ne pas dire un mauvais feuilleton). Estimant que Celi a outrepassé ses fonctions, les juges du Tribunal contentieux électoral (TCE) réintègrent les trois fonctionnaires sanctionnés du CNE. Pour leur part, les militants de la « révolution citoyenne » obtiennent in extremis l’asile d’une organisation politique appelée Centre démocratique, qui va leur permettre d’enregistrer leurs candidats. Ironiquement surnommé par la presse « le parfait inconnu », Andrés Arauz officialise son aspiration à la présidence. Risquant d’être arrêté dès qu’il posera un pied sur le sol national, Correa postule à la vice-présidence depuis la Belgique, via Internet. Candidature rejetée par le CNE, car non effectuée « en personne et sur place » – malgré la présence de sa sœur Pierina Correa, dont il a fait sa représentante légale. Le 7 septembre, le suspens prend définitivement fin. Une cour de cassation de la Cour nationale de justice (CNJ) rejette le dernier appel déposé par Correa et confirme sa condamnation à huit ans de prison. S’y ajoutent 21 ans de proscription politique. Record battu pour la Justice équatorienne ! Le procès a été conclu et la sentence émise en moins de douze mois. D’autres procédures de cassation ont duré jusqu’à vingt ans (comme celle engagée contre l’ex-président Jamil Mahuad pour détournement de fonds).
En catastrophe, et malgré les obstacles donnant lieu à des manifestations pacifiques devant le TCE, le journaliste Carlos Rabascall remplace Correa dans le rôle d’aspirant à la vice-présidence. Le Centre démocratique se fond dans une vaste coalition d’organisations sociales, paysannes et indigènes, l’Union pour l’espérance (UNES) [22].
 
En novembre 2020, à Chimoré, lors du retour triomphal d’Evo Morales dans son pays, Arauz partage la tribune avec lui et l’ex-vice-président bolivien Álvaro García Linera. On le voit également aux côtés du nouveau chef de l’Etat Luis Arce. Il jouit de l’appui implicite et explicite de la gauche continentale.
En Equateur, où il progresse dans les sondages, la peur engendre un redoublement de l’agressivité. Que ce soit dans ses spots télévisés ou lors de ses interventions de terrain, toute la campagne d’Arauz revendique l’héritage de Correa. Partout, dans les villes, les villages, le candidat exhibe une figurine en carton, à l’échelle, de son « mentor ». Les droites poussent des cris d’orfraie. Comment peut-on exhiber ainsi un criminel, condamné par la justice, en cavale à l’étranger ? Dans le cadre de la campagne officielle, le TSE interdit à Arauz l’utilisation de tout portrait de Correa.
Dans la lutte avec ses confrères pour savoir qui gagnera le prix du plus putassier, El Universo se distingue particulièrement. « Notre Mugabe » titre l’un de ses éditorialistes, passablement paniqué, le 30 janvier 2021 : « Etonnamment, notre Mugabe continue d’avoir une grande acceptation populaire et il ne serait pas du tout étrange que son candidat gagne les prochaines élections. Les Européens et les Nord-Américains, qui ont créé les sciences, les plus belles œuvres d’art et les avancées technologiques les plus importantes, ont également créé la démocratie, comme mécanisme permettant de contrôler les dirigeants et de limiter leurs abus. Mais en Equateur, comme au Zimbabwe, nous utilisons la démocratie pour récompenser les corrompus et élire ceux qui sont assurés d’abuser de leur pouvoir et de nous appauvrir. C’est inexplicable. »

Bonjour et « bienvenido »  : voici que vient à la rescousse le très droitier hebdomadaire colombien Semana. Juste avant le premier tour, dans son édition du 31 janvier au 7 février, celui-ci fait sa « une » sur une révélation explosive : Arauz et l’UNES ont reçu 80 000 dollars de l’Armée de libération nationale (ELN), une guérilla « terroriste » colombienne, pour financer leur campagne électorale. L’information vient d’une source particulièrement sûre : l’ordinateur trouvé près du corps d’un commandant guérillero, Andrés Vanegas, alias « Uriel », abattu en Colombie le 25 octobre 2020. « Nous souhaitons que le président Iván Duque et son gouvernement aient la gentillesse de nous fournir toutes les informations, réagit immédiatement Moreno ; selon les informations fournies par le magazine Semana, tous les dossiers ne sont pas encore ouverts. Cela ne manque pas de me faire frémir. » Il n’a pas osé employer le verbe « jouir », mais il y a sans doute pensé.
Dans le registre de l’hypocrisie absolue, Moreno fait du « Moreno de top niveau ». Alors que lui-même occupait la vice-présidence, Correa a subi le même type de campagne en 2008, après que, le 1er mars, un commando de l’armée colombienne ait tué Raúl Reyes, le numéro deux et « ministre des affaires étrangères » des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Un scandale de dimension internationale éclata lorsque trois ordinateurs, deux disques durs et trois clés USB « récupérés près du corps du guérillero et lui appartenant » révélèrent leurs « secrets ». Comme le diffusera abondamment le gouvernement colombien d’Álvaro Uribe (« père spirituel » de l’actuel président Iván Duque), relayé par la quasi totalité des médias internationaux, les enquêteurs trouvèrent dans le matériel informatique « des milliers de courriers électroniques » révélant l’« alliance armée entre les FARC et le gouvernement vénézuélien de Hugo Chávez »,ainsi que les liens politiques et économiques (lors de sa campagne électorale) entre Correa et la guérilla [23].
Le 18 mai 2011, mettant à mal la basse politique de Bogotá (et de Washington) contre Caracas et Quito, les neuf juges de la Cour suprême de justice (CSJ) de Colombie déclareront, par la voix de leur président Camilo Tarquino, que les informations obtenues à partir du matériel informatique de Reyes, dans lequel ne figurait aucun courrier électronique, étaient « nulles et illégales ».

Fille illégitime du CPCCS-transitoire, la procureure générale Diana Salazar – la « Procureure 10/20 » ! – sollicite immédiatement de la Justice colombienne les dossiers et documents évoqués par Semana. En urgence absolue, le procureur général colombien Francisco Barbosa, ami personnel de Donald Trump et proche d’Uribe, fait le voyage à Quito. Son « rapport complet » est désormais entre de bonnes mains. Salazar a déjà fait tomber le vice-président Jorge Glas. Le 25 février, avec les félicitations du Secrétaire d’Etat Antony Blinken, elle va recevoir l’International Anticorruption Champions Award, distinction octroyée par le gouvernement des Etats-Unis [24]. Le lendemain – on est alors entre les deux tours –, Yaku Pérez, révèle, s’il en était besoin, sa véritable nature : « Ce que le procureur général colombien est venu livrer à son homologue équatorienne, ce ne sont pas des indices graves, ce sont des certitudes. Et cela signifie que si la candidature de M. Arauz ne tombe pas avant [le deuxième tour des] élections, avant avril, elle tombera plus tard pour avoir reçu de l’argent illicite de la narco-politique. [25 »

Procureur général de Colombie Francisco Barbosa avec le président autoproclamé Vénézuélien Juan Guaido.

Une candidature contestée

« Iza, Iza, Iza ! Comienza la paliza ! » (« Iza, Iza, la raclée va commencer ! »). Quechua, président du Mouvement indigène et paysan de Cotopaxi (MICC), Leonidas Iza a été avec Jaime Vargas, achuar d’Amazonie et président de la Conaie, le leader le plus en pointe du soulèvement d’octobre 2019. Au terme de la crise dont elle sort renforcée, la Conaie annonce son intention de présenter un candidat à la présidentielle de 2021.
Président d’Ecuarunari de 2013 à 2019, puis élu préfet d’azuay, fonction qu’il va « planter » rapidement pour postuler à la magistrature suprême, Yaku Pérez (de même que les autorités élues de Pachakutik) n’a eu qu’un rôle secondaire lors de la rébellion populaire. Ce relatif retrait, son appel à voter Lasso en 2017, son alignement sur Washington face aux événements régionaux (Nicaragua, Cuba, Venezuela), son soutien aux renversements de Dilma Rousseff puis d’Evo Morales ne lui valent pas, au sein même du mouvement indigène, que des regards amicaux.
Dans la perspective de l’élection, la Conaie pousse Vargas et Iza. Lors d’une réunion virtuelle, sans leur présence ni celle des dirigeants de la Confédération, PK fait de Pérez son candidat « de consensus ». Devant ce coup de force, le mouvement indigène se fracture. La Conaie considère nulles et non avenues les résolutions de son bras politique, Pachakutik : « Le compañero Yaku doit terminer le mandat que lui ont donné la province, le peuple d’Amuay. Il y a une offre, un plan de gouvernement, s’il s’en va c’est un risque de perdre une préfecture de PK. » Un communiqué réclame que la désignation des candidats à la présidence et à l’Assemblée « se réalise en coordination et avec une participation active, avec voix et vote, de la structure d’organisation du mouvement indigène. »

Le 12 août 2020, la Conaie convoque une réunion avec les pré-candidats. Le comité exécutif de PK et Yaku Pérez s’abstiennent d’y assister. Malgré sa popularité et son poids, PK refuse à Vargas la responsabilité de tête de liste pour les législatives. Tout comme Iza, Vargas retire sa candidature à quelque fonction que ce soit. La fracture ne fait s’amplifier quand tous deux, invités, assistent en Bolivie au retour d’Evo Morales et y croisent… Andrés Arauz, sans manifester à son égard une quelconque animosité.
Autre problème épineux… Dans un premier temps, PK choisit Larissa Marangoni comme candidate à la vice-présidence pour accompagner Carlos « Yaku » Pérez. Le choix provoque des remous. Originaire de Guayaquil, Marangoni a, par le passé, prôné la privatisation de l’IESS (la sécurité sociale) et de l’entreprise publique d’électricité (CNEL), la cession des Galápagos à un autre pays et a estimé que les dirigeants indigènes ayant participé à la révolte d’octobre 2019 auraient dû être emprisonnés. Twitter, Facebook et les réseaux sociaux passent en surchauffe. Yaku Pérez se fend d’un tweet exprimant sa « tristesse » lorsque, sous la pression, Marangoni choisit de renoncer. La remplace une scientifique, propriétaire d’une entreprise spécialisée dans la biotechnologie de l’aquaculture (Concepto Azul), Virna Cedeño. Laquelle, simple Equatorienne, disparaît totalement pendant la campagne (et même après), totalement évincée du devant de la scène et même des coulisses par la compagne franco-brésilienne de Pérez, Manuela Picq. Ce qui en trouble plus d’un, qu’il soit adversaire, sympathisant ou militant…

Yaku Pérez et Manuela Picq

La campagne

Renversé en 2005 par la «  Rebelión de los Forajidos » (rébellion des hors-la-loi), Lucio Gutiérrez promet Dieu (qu’il réintroduira dans la Constitution), du pain (pour l’économie) et le fouet (pour muscler la justice). La Gauche démocratique de Xavier Hervas affiche un programme centriste, pour le moins dans les intentions. Seule femme candidate, Ximena Peña se présente sous les couleurs d’Alianza País, devenu le parti de Lenín Moreno, et donc inaudible pour qui que ce soit. Possesseur de plusieurs comptes dans les paradis fiscaux, Lasso (CREO-PSC) ne surprend personne avec son agenda, néolibéral – Washington, FMI, marchands, flexibilité du travail, baisse des impôts pour les financiers et les banquiers.

Yaku Pérez propose un programme « Minka por la vida » [26] destiné à capter le vote des jeunes et des communautés sensibles à la cause sociale et écologiste. Parmi les priorités se distinguent le financement de 500 000 petites et moyennes exploitations de production agricole ou la convocation d’une consultation populaire « pour déclarer l’Equateur libre de toute exploitation extractive dans les zones de recharge hydrique ». Un audit de la dette va de pair avec une renégociation des contrats miniers. Toutefois quelques aspects du logiciel attirent l’attention. On laissera de côté, pour le folklore, l’idée extravagante d’exporter de l’eau en barils plutôt que du pétrole. Comme Moreno, Pérez veut la disparition du CPCCS – mais également du Conseil de la magistrature et du Tribunal contentieux électoral (à qui il fera bientôt appel pour tenter d’inverser le résultat de l’élection !) – et, comme Lasso, il veut réduire l’Etat – en diminuant de moitié le nombre des députés et en supprimant un certain nombre d’institutions publiques (non précisées). Le développement du tourisme vert et de l’artisanat prennent plus de place dans ses interventions que l’industrie, les services, la science ou l’éducation.
Trente milliards de dollars de la « crème équatorienne » dorment dans les paradis fiscaux : Pérez s’oppose à toute pression sur leurs propriétaires, mais demande gentiment à ces indélicats de rapatrier leur pactole en échange d’avantages fiscaux. Par la même occasion, l’impôt sur les sorties de capitaux sera éliminé (de sorte que ce qui éventuellement rentrera pourra ressortir sans difficultés). Rien de surprenant donc si, en début de campagne, Lasso en personne a pu déclarer : « Si Yaku Pérez passe au second tour, soyez en sûrs, je lui apporte dès aujourd’hui mon soutien. » Rien de surprenant non plus quand, depuis la Conaie, Leonidas Iza s’insurge : « J’ai été absolument clair sur les propositions avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, défendus par certains secteurs qui sont autour de Yaku Pérez. Il y a des gens proches de CREO et à droite qui sont sûrement dans le cercle de Yaku... [27].  »

Porteur d’un projet d’« économie sociale » articulé autour du progrès technologique et d’un développement productif diversifié, le tout sous l’égide de l’Etat, Arauz entend « déclarer une urgence nationale pour l’irrigation et l’eau » et mettre en place un ministère de l’agriculture familiale, de la paysannerie et de la souveraineté alimentaire disposant d’un budget adéquat. Il n’esquive pas le débat sur les activités minières. « L’agenda anti-extractiviste doit être un peu plus sophistiqué et détaillé car de nombreuses questions doivent être prises en compte, notamment l’industrialisation des mines et le développement des communautés voisines, déclare-t-il, en visite à New York, à la mi-février 2021. Nous ne pouvons pas avoir un agenda extractiviste néocolonial, mais peut-être pouvons-nous chercher un agenda pétrolier, minier et agricole qui prenne en compte les besoins des communautés et en fasse les acteurs principaux. » Au FMI, qu’il rencontre à cette occasion, Arauz fait savoir qu’il compte revoir les conditions léonines imposées au pays (ce que prévoit également Pérez). En matière de politique extérieure, souveraineté, multilatéralisme, intégration latino-américaine reviennent à l’ordre du jour, avec en priorité une reconstruction de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et un renforcement de la Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (Celac).

On a beaucoup reproché à Correa, très influencé par la doctrine sociale de l’Eglise, ses positions rigides (et parfois même caricaturales) sur l’avortement. Celui-ci n’est autorisé en Equateur que lorsque la vie ou la santé de la mère est en danger ou si la grossesse est le résultat du viol d’une femme souffrant d’un handicap mental. Dans un pays conservateur, dont la population est à 80 % catholique, les candidats à la présidence, quelle que soit leur opinion personnelle, savent en la matière marcher sur des œufs.
Deux postulants – Xavier Hervas (GD) et Ximena Peña (AP) ont avancé la proposition très modeste de dépénaliser l’interruption de grossesse en cas de viol. Sur son compte twitter, et à destination de son public connecté – « écologiste, féministe et anti-patriarcal » – Yaku Pérez s’est chaudement félicité de l’autorisation de l’IVG votée en Argentine fin décembre 2020. Face à de potentiels électeurs, lesquels n’ont rien à voir avec ses « followers », il a fait beaucoup moins d’étincelles ! Il se déclare partisan, mais « à titre exceptionnel », de la légalisation de l’avortement thérapeutique « en cas de viol, de danger pour la santé de la mère [ce qui existe déjà] ou de malformation du fœtus [28] ». On a connu féministe autoproclamé plus audacieux.
Egalement interrogé, Arauz répond pragmatiquement, en ne fermant aucune porte : « J’ai ma position, qui répond à mon expérience de la vie, mais, en Equateur, ma position est de respecter la Constitution de la République. Je pense que dans certains cas, cela devrait être permis, mais le débat doit être promu par la société (…) par la mobilisation, notamment des femmes. Là-bas, en Argentine, nous avons eu des millions de femmes dans les rues, en Equateur, cela ne s’est pas encore produit [29]. »
Proche de l’Opus Dei, Lasso, qu’Arauz (sauf coup de théâtre) affrontera au second tour, a toujours été un féroce opposant à toute proposition de dépénalisation de l’avortement – y compris en cas de viol.

L’entre-deux tours

7 février 2021 : Arauz l’emporte devant Lasso et/ou Yaku Pérez. Par son score (plus de 19 %), ce dernier fait l’événement. Un grand leader serait-il né ? « Les presque 20 points gagnés par Yaku au premier tour reposent sur le rejet des politiques économiques de la “triple alliance” (Lenín, FMI et grands groupes économiques), analyse fort justement Alfredo Serrano, directeur du Centre latino-américain de géopolitique (Celag), le 12 février. Un rejet dont le mouvement indigène était le principal protagoniste. Ce n’est pas pour Yaku que le peuple a voté. La majorité de l’électorat aurait voté pour Yaku, Iza, Vargas, ou tout autre représentant de cette résistance manifestée de manière épique dans les rues face à l’ajustement néolibéral. Cet esprit indigène rebelle s’est transcendé, devenant un véritable sujet politique et électoral (…) On pourrait dire que Yaku est un candidat non progressiste qui a réussi à capter une partie du vote progressiste et indigène. » Plus brièvement, Leonidas Iza ne dit pas autre chose : « Ce n’est pas un appui au candidat, c’est un appui au soulèvement d’octobre ! »
Qui participera au second tour ? Dès le 8 février, où on l’annonce « éliminé de très peu, Yaku s’en prend à… tout le monde. « J’invite le candidat Pérez à rester calme, réagit Lasso, à ne pas se montrer si nerveux. » Dans n’importe quel pays, une si faible différence entre deux candidats rend parfaitement légitime la demande d’un recomptage en cas de doute ou d’anomalie avérée. Mais la réclamation prend une tournure étrange. On se croirait dans le camp de l’opposition, au… Venezuela (ou en 2019 en Bolivie). Quand le CNE confirme que Lasso le devance, Pérez hurle d’emblée à la fraude. Pourtant, Pachakutik ne conteste pas la victoire des 26 députés qu’il vient de faire élire, avec le même Conseil national électoral (CNE), devenant ainsi la deuxième force politique à l’Assemblée. Les « correistes » (Centre démocratique) sont arrivés en tête avec 51 représentants ; la Gauche démocratique en compte 17 ; le Parti social-chrétien (PSC), 18 ; CREO, 12.
Mais justement, s’insurge Pérez… « Comment est-il possible que la cinquième force politique du pays veuille déplacer la deuxième force ? Nous avons 26 membres de Pachakutik à l’Assemblée contre 12 de CREO ! » N’importe quel être doué de raison hausse immédiatement les épaules. A la présidentielle, c’est en alliance que CREO et le PSC, représentés par Lasso, ont pris l’avantage sur Pachakutik. Aux législatives, chacun s’est présenté pour son compte. Qu’on additionne leurs résultats (18 + 12 = 30), rien de surprenant à ce qu’ils devancent PK (26).

Lors de sa première conférence de presse, Pérez prétend que ses voix ont été détournées vers Hervas (GD). Puis il annonce que, en fait, il a gagné le premier tour. Dénonce le grand complot monté par Correa et Lasso. Accuse le Conseil national électoral (CNE) de complicité. Curieux, non ? La présidente de l’organisme s’appelle Diana Atamaint. Après avoir travaillé à la Banque mondiale, elle a été élue en 2006 députée de Morona Santiago en représentation de… Pachakutik. Pendant un mouvement de contestation de la communauté shuar, en 2009, elle a représenté les manifestants indigènes lors du dialogue, musclé, avec le gouvernement de Correa. Elle a enfin été nommée membre du CNE par le fameux CPCCS-Transitoire voulu par Moreno. On peut éventuellement l’accuser d’incompétence ou d’incurie, sûrement pas de connivence avec l’ancien chef de l’Etat.
Peu importe. Yaku Pérez réclame l’ouverture des urnes dans sept provinces – Pichincha, Guayas, Manabí, Los Ríos, El Oro, Bolívar, Esmeraldas – où, prétend-il, des voix lui ont été volées. Il est reçu par le Contrôleur général Pablo Celi, à qui il dénonce la manipulation du système informatique du CNE. Il porte plainte en justice pour fraude électorale. Il remet à la Cour constitutionnelle (CC) une demande de mesures préventives pour qu’on suspende le scrutin…

Effroi à bord du bateau de la Grande alliance « Moreno, partis de droite, organisations patronales, banques, médias et discrets acteurs internationaux » : seule une alliance de tous les opposants peut permettre de battre Arauz au second tour. Cette guerre « interne » risque de tout faire capoter. Depuis plusieurs jours déjà, Hervas (GD) invite Pérez et Lasso à laisser de côté leurs intérêts personnels et à passer un « Pacte pour l’Equateur », faute de quoi serait ouvert « un sentier pour le retour du “correisme” ». Les médias sont tétanisés, incapables de prendre position pour l’un ou pour l’autre. Lasso représente la droite classique, qui leur sied parfaitement, mais Pérez aurait davantage de chances de battre Arauz, du fait d’un positionnement lui permettant de capter le mouvement indigène, une partie de la « gauche » et de la jeunesse.
 
Le 12 février a lieu à Quito, au siège du CNE, dans le Salon de la démocratie, une étonnante réunion. N’y sont présents que Lasso, Pérez, des membres du CNE, des observateurs internationaux et un représentant de l’OEA. Les quatorze autres partis ayant participé au scrutin ne sont pas conviés. Et surtout pas l’UNES, pourtant directement intéressée. Il s’agit d’évaluer toutes les options possibles et de se mettre d’accord, entre adversaires, mais aussi comparses, dans la plus stricte intimité. Lasso pourrait certes défendre mordicus sa seconde place, mais il se retrouve pris à son propre piège : en avril 2017, n’a-t-il pas lui même déclaré qu’il n’acceptait pas le résultat donnant la victoire à Moreno ? N’a-t-il pas déclaré à l’époque « dans le décompte des votes, il y a fraude », avant de demander le recomptage de 100 % des voix ? N’a-t-il pas convoqué ses partisans à manifester avant que la victoire de Moreno ne soit confirmée par le recomptage de 11,2 % des bulletins ? Effet boomerang. Yaku Pérez emprunte le chemin que Lasso lui même a balisé…
 D’entrée, le candidat de PK met la barre très haut. Présentant quatre cas de procès-verbaux comportant des irrégularités, il exige que les voix soient recomptées dans… les 24 provinces du pays ! Dans la vie, d’une manière générale, la conviction peut être rationnelle ou irrationnelle. Aux objections qu’on lui présente, Pérez extrapole sur les quatre cas ainsi que sur « 15 % de procès verbaux qui ont posé problème au début du scrutin » et en déduit qu’ils équivalent à 1 500 000 voix. Lasso admet le droit légal, pour Yaku, de présenter des cas avec les preuves nécessaires pour mettre en doute certains résultats, mais, « s’il y a neuf ou dix cas, ce n’est pas suffisant pour invalider un processus », se permet-il de noter.

Six heures de conciliabules, ce 12 février ! Finalement, le CNE entérine l’accord qu’ont scellé entre eux les deux candidats : il procédera à un recomptage de 100 % des votes de la province de Guayas, qui comporte le plus d’électeurs, et de 50 % dans seize autres provinces – soit plus ou moins 6 millions de bulletins,45 % des suffrages exprimés. La présidente Atamaint précise que seuls les délégués des deux partis demandeurs participeront à ce processus de vérification, sans observateurs internationaux – à l’exception de l’OEA ! Laquelle se réjouit d’avance : membre de sa mission, Gerardo de Icaza exprime « sa reconnaissance » au CNE « pour avoir écouté les parties et les avoir reçues » dans le but de fournir « les garanties nécessaires et indispensables de certitude et de transparence ». Les commentaires émis à Washington expriment la même satisfaction.

Une énormité ! En se laissant imposer ce marchandage par deux candidats, en dehors de toute procédure légale, en écartant les quatorze autres participants au scrutin (dont celui qui a obtenu le plus de voix), en ignorant le Conseil consultatif des organisations politiques pour traiter une telle question, comme le stipule la loi, en se soumettant finalement à la décision de Pérez et de Lasso, le CNE a, comme eux, franchi une ligne rouge. « Nous ne permettrons aucune action qui, dans le cadre de la démocratie et du recomptage des votes, prétende affecter l’immense volonté du vote obtenu par l’alliance qui nous a permis un large triomphe populaire », clame le porte-parole de l’Union pour l’espérance. Lasso prend-il conscience de ce que les articles 136 et 138 du Code de la Démocratie ont été violés et qu’il se met dans une position délicate ? Dès le lendemain, il se rétracte. Dans un courrier, il demande au CNE de promulguer les résultats du premier tour, « sans préjudice des contestations qui seraient présentées conformément à la loi ». S’il confirme être d’accord avec un recomptage de 100 % des votes dans la Guayas, il estime nécessaire l’assentiment des autres candidats pour un recomptage à 50 % dans les seize autres provinces. « Si le CNE procède autrement, ajoute-t-il, ce ne sera pas seulement injuste, mais illégal et même criminel, car il sera présumé qu’un ou plusieurs crimes ont été commis et cela entraînera également la nullité du processus électoral. » Qu’il représente la droite n’y change rien : ce qu’il dit est parfaitement vrai.
Fin de l’histoire d’amour entre « anti-correistes ». Réuni en plénière, le CNE revient lui aussi sur sa décision, malgré le vote de sa présidente Atamaint. Se souvenant qu’il existe des règlements et des lois, l’un des membres ayant voté contre le recomptage déclare qu’il faut d’abord « proclamer les résultats du premier tour avant tout recours ».Pérez n’a que faire de la loi, Pérez s’emporte, Pérez insiste,Pérez accuse Lasso de trahison : « Nous demandons le respect des règles, parce que la parole ne peut pas être dévaluée, parce que les accords doivent être respectés, parce que la transparence est en jeu. » N’obtenant pas gain de cause, il annonce publiquement : « Ne rêvez pas qu’on soutiendra Lasso » au second tour, et ressasse à n’en plus finir sur « le pacte satanique » entre Correa, Lasso et Nebot(l’ex-maire de Guayaquil, leader du PSC).Il peut bientôt y rajouter la Cour constitutionnelle, qui rejette sa demande d’annulation des élections.
A l’appel de Pérez, le président d’Ecuarunari Carlos Sucuzhañay déclare l’organisation « en résistance » et annonce une « Marche pour la transparence et la démocratie », partant de Loja (à la frontière du Pérou) le 18 février pour arriver le 23 à Quito. La Fédération unitaire des travailleurs (FUT) annonce sa participation. En renforts, surgissent simultanément… le contrôleur Pablo Celi et la procureure générale Diana Salazar. A quelques heures d’une réunion du CNE destinée à examiner les recours déposés par Pachakutik, le Parquet et la Controlaría, annoncent leur intention de procéder à une saisie et à un examen du système informatique, avant le second tour du 11 avril, PK ayant porté plainte pour de supposées anomalies. Contribuant à la confusion et alimentant les doutes qui entourent les résultats, la démarche amène Arauz à dénoncer « une tentative de retarder ou pire de suspendre les élections ». D’autant que, par le plus grand des hasards, le Gouvernement de Moreno a retiré les forces de police qui protégeaient l’immeuble et les autorités du CNE.
Outre la réaction d’Arauz, la manœuvre provoque celles de Lasso et du CNE. Directeur juridique du Conseil, Enrique Vaca doit rappeler que, en vertu de l’article 16 du Code de la Démocratie, « aucune autorité extérieure à l’organisation électorale ne peut intervenir, directement ou indirectement, dans le cours des processus électoraux ». Dans un pays au bord de la crise institutionnelle, l’UNES annonce qu’elle porte plainte auprès du Tribunal contentieux électoral (TCE) contre Salazar et Celi pour « ingérence dans les élections ».

Le 23 février, escorté par les participants de la marche indigène arrivés très pacifiquement à Quito, Yaku Pérez utilise cette fois (et enfin !) la voie des recours légaux en remettant au CNE 16 086 procès-verbaux présentant « des anomalies ». Lesquels deviennent 20 000 quelques jours plus tard. D’après Pérez, deux ou trois voix lui ayant été volées dans chacun de ces bureaux de vote, cela devrait lui permettre de récupérer 180 000 voix. Au terme de son audit, le CNE émet un rapport qui ne demande un recomptage que dans trente-et-un bureaux de vote – dix procès-verbaux présentant des incohérences numériques, vingt-et-un des signatures manquantes. Ce qui, l’opération effectuée, ajoutera 612 voix supplémentaires au bilan du candidat.
Tandis qu’Ecuarunari menace de paralyser le pays et déclare « une grève générale », Pérez recourt au Tribunal contentieux électoral (TCE) à qui il demande un recomptage de 28 000 procès-verbaux – 8 000 de plus, tombés du ciel, que ceux présentés précédemment au CNE. « Si la TCE n’ouvre pas les urnes, lance-t-il, nous serons confrontés à une ratification de la fraude. Dans le Nouveau Testament, livre de Jean, chapitre 30, verset 5, il est dit : “La vérité vous rendra libres”. En ce moment, nous sommes les esclaves du CNE et la seule façon de nous libérer est de connaître la vérité [30].  » Une formulation messianique à souhait, mais quelque peu maladroite, voire imprudente, nous permettrons-nous de signaler (sans insinuation d’aucune sorte, juste par amusement). « Et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres »est certes tirée du Nouveau Testament, mais c’est aussi la phrase gravée sur le mur de gauche du vaste hall d’entrée du quartier général de la CIA, à Langley (Virginie) !
Tout au long de sa campagne, Yaku Pérez s’est fait le chantre de la « transparence ». Il serait imprudent de prétendre qu’il en a lui-même abusé. Le 4 mars, photos à l’appui, le média électronique La Posta révèle une « réunion secrète » de Pérez et de Picq avec Ángel Torres, un juge du TCE. Le Tribunal doit rendre sa décision quelques jours plus tard sur le recours de PK. La rencontre a lieu tard le soir, dans un quartier aisé du nord de Quito, au domicile de Darwin Seraquive, ex-membre du CPCCS-transitoire cher à Moreno. Fort logiquement, l’article 12 du règlement intérieur du TCE stipule : « Les juges électoraux ne peuvent pas tenir de réunions avec les parties à la procédure, sauf dans le cas où ils y assistent conjointement et en justifiant à l’avance et par écrit la nécessité de la réunion. » La première réaction vient de l’organisme quand il informe qu’il « n’était pas au courant et qu’il n’a autorisé aucune réunion ». Pris en flagrant délit, Pérez et Torres se voient obligés de confirmer qu’ils se sont bel et bien croisés, « complètement par hasard », pendant une heure et demie précise Torres (ce qui est un peu long pour juste se serrer la main), au domicile de cette connaissance commune. La révélation fait scandale. L’image romantique de l’ « Indigène écolo » différent des politiciens traditionnels en sort passablement écornée.
Le 14 mars, après avoir écarté Torres, la plénière du TCE a rejeté à l’unanimité le recours de Pachakutik pour manque de fondement juridique. Dans leur analyse, les juges observent que n’ont pas été énoncés clairement les « vices, incorrections, incohérences » imputés aux décisions du CNE. Ils disent n’avoir pas plus identifié avec précision quels procès-verbaux n’ont pas été correctement pris en considération par le Conseil électoral et considèrent par ailleurs que les plaignants se sont limités à exprimer leur désaccord sans avoir les bases légales pour l’étayer. Un recomptage des voix, précise le TCE doit se faire « dans des cas spécifiques et exceptionnels, en évitant la manipulation excessive des votes et du scrutin ». Le dernier obstacle à l’organisation du second tour entre Arauz et Lasso vient de tomber.

Epilogue provisoire

Dans un sinistre climat de fin de règne, les collaborateurs et ministres de Moreno l’abandonnent les uns après les autres. Croyant sans doute se dédouaner d’une compromission de quatre années, Alianza País l’a destitué le 3 mars de la tête du parti. AP venait de se rendre compte qu’il n’a pas respecté le « plan de gouvernement » sur lequel il avait été élu ! Pour ajouter au ridicule, Moreno, qui se savait sous le coup d’une procédure disciplinaire, avait démissionné et annoncé quitter le parti deux jours auparavant. Démission refusée par la direction nationale pour pouvoir… l’expulser.

En prévision du premier tour, et pour rassembler son noyau dur, l’UNES s’est énormément appuyée sur l’image de Correa, dont Arauz a dit qu’il ferait l’un de ses conseillers. Dans la campagne qui s’annonce, l’ex-chef d’Etat sera quelque peu relégué au second plan : il s’agit désormais de rallier les anti-néolibéraux dont il n’est pas forcément la tasse de thé.

Le vote indigène se trouve au cœur de tous les enjeux. Sachant que cette « indianité » n’a souvent de sens que dans les discours des acteurs qui s’en saisissent. Le choix de « Yaku » comme candidat a fractionné le mouvement. Lorsque, avec Ecuarunari, il a convoqué la « marche pour la transparence et la démocratie », Leonidas Iza, depuis sa province, s’est contenté du programme minimum : il a bien pris la tête de quelques manifestations, mais a estimé : « A ce moment de la pandémie, pour être responsables, nous ne pouvons pas mobiliser jusqu’à Quito les communautés de Cotopaxi ». Vargas et la Conaie observent une prudence de bon aloi. A tel point que, le 27 février, Ecuarunari se livre à un véritable coup d’Etat à l’intérieur du mouvement : après avoir menacé de paralyser le pays et décidé de déclarer une grève générale, l’un de ses dirigeants, Gustavo Tenesaca, annonce que « la direction de la Conaie n’a plus la légitimité, car ayant terminé son mandat, et qu’elle n’est plus la porte-parole du mouvement indigène équatorien ».Fonction désormais exercée par Ecuarunari, « la fédération autochtone la plus importante du pays. »
Pour autant, la fameuse « marche pour la transparence et la démocratie » demeure limitée et n’atteint nullement l’ampleur espérée. Pas plus que la « grève générale » annoncée.

Très attendue, la décision de Yaku Prez est tombée le 18 mars : il laisse à ses électeurs leur liberté de vote pour le second tour. La Conaie, elle, ménage la chèvre et le chou. Le 9 mars, lors d’un conseil élargi auquel ne participait pas Pérez, elle s’est prononcée pour un « vote nul idéologique ». Bien que son coordinateur Marlon Santi se soit prononcé dans le même sens à titre personnel, PK doit encore se réunir pour définir s’il soutient cette option, susceptible, dans les rêves de certains « anti-correistes », de faire annuler l’élection. En effet, dans son article 147, le code électoral prévoit la nullité d’un scrutin si le nombre des votes nuls est supérieur à celui recueilli par tous les candidats en lice. Un scénario très peu probable. D’après les données du CNE, le maximum de « votes nuls » observé l’a été lors du ballotage de 1996 (11,3 %) et du premier tour de 2006 (11,8 %) [31]. Dans les faits, le « vote nul » au second tour favorise le candidat arrivé en tête au premier. Ce qui est d’ailleurs, sans doute, la motivation de certains dirigeants de la Conaie qui, pour ne pas raviver les conflits qui déchirent le mouvement en appuyant le « dauphin de Correa », utilisent à dessein cette stratégie.

Par ailleurs, et comme par le passé, rien ne dit que les consignes données par les leaders seront massivement écoutées. D’autant qu’elles sont passablement contradictoire. Au lendemain de la fumeuse négociation entre candidats du 12 février, Iza, réprobateur, avertissait : « Attention ! Une réunion pour compter les votes entre Yaku Pérez et Guillermo Lasso ne signifie pas un accord avec la droite. Ce serait illégitime et en dehors de toute décision organique de la Conaie et du Pachakutik. Notre combat est contre la droite, peu importe d’où elle vient. » Qui a oublié que, pendant les mobilisations d’octobre 2019, l’allié de Lasso, le leader du PSC Jaime Nebot, recommandait aux Amérindiens « de retourner dans leurs montagnes »  ? Et il faudrait prendre le risque de laisser « le banquier » s’installer à Carondelet ?
A en croire (avec prudence) les premiers sondages, Arauz paraît le mieux placé pour l’emporter. Sauf manœuvre de dernière minute pour torpiller la démocratie…

Durant toute la polémique sur le résultat de l’élection, Yaku Pérez a insisté sur le caractère « pacifique » des manifestations qu’il mobilisait. En ce sens, son influence a été positive, il a été suivi. Il a même provoqué l’ironie de Jaime Vargas, leader pour quelque temps encore de la Conaie, lors du conseil élargi du 9 mars dernier : « Ils [Carlos Sucuzhañay, d’Ecuarunari, et Javier Aguavil, de la Conaie,] nous appellent à nous battre. Je leur ai dit : comment va être la résistance ? Si le CNE nous vole vraiment… ce sont des voleurs. Alors prenons les CNE dans toutes les provinces. C’est ce que j’ai dit. Et ils ont dit : non… Le candidat dit que c’est pacifique, avec des petites fleurs, avec des colombes blanches, je ne sais pas quoi… Ce n’est pas efficace ! Si nous devons bloquer, nous allons bloquer, prenons tous les CNE et faisons le décompte, et réclamons, et si non, brûlons toutes les urnes ! » Le plus raisonnable des deux paraît incontestablement être Pérez. Sauf que…

Dans son obsession de remettre en cause les décisions du CNE et du TCE, le candidat de PK s’est aussi tourné vers la Commission anti-corruption. Le 7 mars, dans un article intitulé « Pro País » (« Pour le pays ») publié par le quotidien de droite El Comercio, l’un des membres de cette Commission, l’ex-jésuite Simón Espinosa, qui apporte publiquement son appui à Lasso, a proprement dynamité les débats en faisant appel à l’armée. « Nous suggérons que la force publique protège nos droits d’élire et d’être élu sans tricherie. De cette façon, elle s’acquittera de son obligation de nous défendre sans demander la permission de quiconque, puisque nous sommes confrontés à une affaire grave. Elle peut le faire par le biais d’une déclaration constitutionnelle qui comprend les éléments suivants [32]… » Et de citer, entre autres demandes : une enquête immédiate sur le financement d’Arauz par des criminels ; le remplacement des membres du CNE par leurs suppléants ; l’annulation du premier tour des élections ; l’intervention du Bureau du Contrôleur Pablo Celi dans les systèmes informatiques du CNE ; l’intervention du ministère public dans les procédures et les faits qui ont provoqué une alarme sociale…
 
Cette fois, le masque tombe (et pas celui de la pandémie). Ce n’est plus le représentant d’une « deuxième gauche écolo » qui s’exprime, mais une espèce de « Juan Guaido » équatorien. Sans prendre aucune distance avec ce qu’implique un tel appel, Carlos Yaku Pérez Guartambel tweete immédiatement : « Simón Espinoza, membre de la Commission anti-corruption, souligne que les militaires des Forces armées doivent intervenir dans les urnes pour rendre claires les élections et ainsi éviter le retour du correisme ; son article souligne ce qui suit. »
Quelques jours plus tard, Bogotá s’invite à nouveau dans la campagne. Le 14 mars, la « doctora » Martha Mancera, vice-procureure générale de Colombie, débarque chez ses homologues de la « Fiscalía » équatorienne pour leur remettre un complément d’information permettant d’avancer dans l’enquête sur le financement de l’UNES par la guérilla colombienne. De son côté, Marlon Santi, pour Pachakutik, a annoncé que le mouvement ne reconnaîtra pas le président sorti des urnes.
Au moins, Andrés Arauz sait à quoi s’attendre. Si le deuxième tour a lieu dans des circonstances normales et s’il le remporte, il devra être aussi vaillant et vigilant que Nicolás Maduro au Venezuela, Luis Arce en Bolivie, Daniel Ortega au Nicaragua. Mais s’il s’impose, c’est aussi parce qu’une majorité d’électeurs équatoriens se seront prononcés pour lui. Ce qu’on appelle la démocratie.

Tweet : l’appui à un coup d’Etat militaire publié par l' »indigéniste anti extractiviste » Yaku Pérez, candidat pro-Lasso (néolibéral), appuyé par les Etats-Unis et en France par des politiques tels que Laurence Rossignol (Parti socialiste ; PS), David Cormand et Alain Lipietz (Europe Ecologie Les verts ; EELV), Sergio Coronado (EELV ou La France Insoumise, selon ses intérêts du moment), Pierre Salama (économiste)…

[1] Alianza Patria Altiva i Soberana (Patrie altière et souveraine) : l’acronyme País joue sur le mot « pays ».

[2] Si un score de 32,72 % au premier tour (inférieur à ceux obtenus en leur temps par Correa et même Moreno) n’a rien d’un raz-de-marée, on rappellera qu’en France, en 2007, le futur président Nicolas Sarkozy fit moins bien en n’obtenant que 31,18 % des suffrages ; qu’en 2012, François Hollande ne recueillit que 28,63 % ; qu’en avril 2017 Emmanuel Macron ne fut crédité que de 24,01 %.

[3] En particulier en 2009 quand il s’est opposé à la loi minière, qui autorise la présence de grandes entreprises, et en 2010 à la loi sur l’eau, qui consacre une gestion centralisée, sous l’autorité de l’Etat.

[4https://www.medelu.org/Le-grand-air-de-la-fraude-ou-les-arroseurs-arroses

[5] « Notre Soutien à Yaku Perez et Manuela Lavinas Picq » – https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/130221/notre-soutien-yaku-perez-et-manuela-lavinas-picq

[6https://www.youtube.com/watch?v=8U8PFdP_v3I

[7http://www.bsi-economics.org/767-equateur-bilaneconomique-10ans-revolution-citoyen#

[8] Lire : Anne-Dominique Correa, « Le retour des pieuvres médiatiques », Le Monde diplomatique, juillet 2019.

[9] Maurice Lemoine, « Résistance indienne, noire et populaire », Le Monde diplomatique, janvier 1992.

[10http://www.pichinchacomunicaciones.com.ec/pachakutik-se-nutre-con-dineros-de-ong-financiadas-por-la-cia-fausto-rangles-ex-dirigente/

[11http://ecuadorinmediato.com/index.php?module=Noticias&func=news_user_view&id=2818855019&umt=gobierno_lenin_moreno_tiene_acuerdo_o_puntos_comunes_con_creo_y_psc_admite_ministra_maria_p_romo

[12] L’une propose de limiter le territoire d’exploitation pétrolière dans le parc Yasuni (ce qu’avait proposé Correa avant d’y renoncer faute de l’aide, qu’il avait sollicitée, de la communauté internationale) et l’autre d’interdire l’exploitation minière dans les zones urbaines.

[13] Un projet de réforme de la Constitution pour éliminer définitivement le CPCCS a finalement été rejeté par l’Assemblée, entre les deux tours de la présidentielle, le 16 mars 2021.

[14] Née en 2004 à La Havane à l’instigation de Hugo Chávez et Fidel Castro, l’ALBA, à ce moment, comptait dix membres : Cuba, le Venezuela, le Nicaragua, la Bolivie,l’Equateur, la Dominique, Antigua-et-Barbuda, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte-Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès, La Grenade.

[15] Créé en 2017 alors que le Venezuela était secoué par une vague de violence insurrectionnelle, le Groupe de Lima comprend à l’origine l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Panamá, le Paraguay, le Pérou, la Guyana et Sainte-Lucie. Bien qu’en étant en sous-main le chef de file, les Etats-Unis n’en font pas partie.

[16https://www.eluniverso.com/noticias/2019/10/15/nota/7560500/lourdes-tiban-ecuador-indigenas-onu-dialogo-rafael-correa-lenin#cxrecs_s

[17] Leonidas Iza, Andres Tapia, Andrés Madrid, Estallido La Rebelión de Octubre en Ecuador, Ediciones Red Kapari, 2020 Quito.

[18https://www.eluniverso.com/noticias/2019/10/17/nota/7563101/yaku-perez-protestas-ecuador-denuncia-rebelion/

[19https://notimundo.com.ec/yaku-perez-yo-no-quiero-que-los-ricos-se-empobrezcan/

[20] En 2012, El Universo a été condamné à une très lourde amende (40 millions de dollars !) pour avoir diffamé le président Correa (accusé de « crime contre l’humanité »). Ayant obtenu gain de cause, et au terme de ce spectaculaire coup de semonce, Correa demanda à la justice de ne pas exécuter la sentence (dans le cadre légal de la « loi du pardon ») : « Nous avons démontré que l’on peut dénoncer et vaincre l’abus du pouvoir médiatique, déclara-t-il. Nous avons gagné parce que nous détenions la raison et la vérité. » 

[21] Sont également exclues trois autres formations : Juntos Podemos ; Libertad es Pueblo ; Justicia Social (d’ Álvaro Noboa, le magnat de la banane, candidat pour la sixième fois).

[22] Foro Permanente de Mujeres Ecuatorianas, Confederación de Pueblos y Organizaciones Indígenas Campesinas del Ecuador, Fuerza Rural y Productiva, Coalición Nacional por la Patria, Frente Patriótico Nacional, SurGente, etc.

[23] Lire Maurice Lemoine, « La Colombie, Interpol et le cyberguérillero », Le Monde diplomatique, juillet 2008.

[24https://www.state.gov/honoring-anticorruption-champions/

[25https://www.vistazo.com/seccion/actualidad-nacional/yaku-perez-vaticina-caida-de-la-candidatura-de-andres-arauz

[26] Référence à une tradition indigène de travail communautaire aux fins d’utilité sociale.

[27https://bit.ly/3jxMRwH y https://bit.ly/2MEAHpN

[28https://www.planv.com.ec/historias/entrevistas/yaku-perez-si-no-llegamos-primera-vuelta-fijo-estaremos-la-segunda-eso-lo-doy

[29https://www.pagina12.com.ar/310186-andres-arauz-buscan-impedir-que-participemos-de-las-eleccion

[30https://www.elcomercio.com/actualidad/yaku-perez-violencia-pachakutik-elecciones.html

[31https://www.elcomercio.com/actualidad/elecciones-voto-nulo-provincias-costa.html

[32https://www.elcomercio.com/opinion/columnista-elcomercio-opinion-pro-pais.html

Source de cet article : https://www.medelu.org/Le-felon-le-socialiste-le-banquier-et

URL : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/03/22/equateur-le-felon-le-socialiste-le-banquier-et-par-maurice-lemoine/

Comprendre le Venezuela

« Oh tu sais ici en Europe les gens ne s’intéressent pas beaucoup à ces histoires de commune et de démocratie participative » : cette phrase, je l’ai parfois entendue depuis vingt ans dans la bouche de personnes qui préfèrent traiter le Venezuela sous les traits de la politique classique : parti, personnalités… Mais peut-on comprendre le Venezuela et sa « révolution bolivarienne » en passant à côté de ce qui fait sa particularité historique, son moteur de résistance, son projet stratégique et fondamental ? Dans un champ médiatique qui invisibilise une démocratie participative en construction depuis vingt ans, peut-on s’identifier à l’alter ego vénézuélien, aux citoyen.ne.s du quotidien en ne privilégiant que les figures de la politique occidentale ?

Hier, le 16 mars 2021, la commune « Altos de Lidice » a élu son parlement à forte majorité de femmes. Les nouvelles et nouveaux parlementaires ont prêté serment sur la colline la plus haute de ces quartiers haut perchés de Caracas. De là-haut, la capitale des hôtels, des commerces et des ministères reprend sa dimension exacte : un petit centre qui est en réalité la périphérie de la ville populaire, celle qui travaille, celle qui l’a construite. Celle qui vote, aussi. Comprendre le Venezuela, c’est écouter ce sujet historique occulté à dessein par la quasi totalité des journalistes.

Terra TV, canal/école des mouvements sociaux, s’attache à décrire cette démocratie participative en acte. L’élection d’un parlement communal n’est que la partie émergée d’une infinité de réunions, assemblées, débats, ateliers de formation, fatigues, abandons, reprises de la marche, erreurs et leçons. Ici en mars 2021, les délégué.e.s de plusieurs conseils communaux débattent pour trouver une solution au problème de l’eau :

Autre caractéristique de la révolution bolivarienne (tout aussi occultée que le travail des bases populaires) : la tension créatrice permanente entre le programme communal d’un gouvernement et les revendications, les propositions et les critiques de ces mouvements sociaux. « Nous testons un nouveau modèle de société » a affirmé Nicolas Maduro le 16 mars 2021 lors d’un dialogue en ligne avec les communard.e.s de tout le Venezuela au moment d’aborder la construction des cités communales, comme nouveau maillon de la démocratie participative. L’Assemblée Nationale vient d’adopter un avant-projet de loi en ce sens, qui va être débattu dans tout le pays.

Thierry Deronne, Caracas, le 17 mars 2021.

Photos de l’élection du parlement communal, 16 mars 2021 : Jesus Reyes.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/03/17/comprendre-le-venezuela/

« Biden doit mettre fin aux sanctions illégales contre le Venezuela » par Ken Livingstone

Photo : les nouveaux députés chavistes, redevenus majoritaires après les législatives du 6 décembre 2020, prennent possession de leurs sièges à l’Assemblée Nationale le 5 janvier 2021, et ramènent les portraits d’Hugo Chavez et de Simon Bolivar, héros de l’indépendance, que la majorité de droite et d’extrême droite avait interdits dans les espaces du Congrès.

Malgré les coûts énormes pour son économie et son peuple imposés par les sanctions états-uniennes illégales, le Venezuela a survécu au mandat du président Donald Trump et à son objectif déclaré de renverser le gouvernement élu de Nicolas Maduro.

Dès le début de son mandat, Trump a considérablement renforcé les sanctions imposées au Venezuela par l’administration Obama, ce qui signifie de plus en plus que le pays est soumis à un blocus états-unien du type de celui imposé à Cuba.

Ces sanctions ont été accompagnées de menaces constantes d’action militaire et d’une campagne de désinformation persistante destinée à retourner les pays et l’opinion internationale (non sans succès) contre le Venezuela pour soutenir l’objectif de « changement de régime » de Trump.

Le but était de reprendre le contrôle des grands gisements de pétrole du monde.

La stratégie états-unienne a donc été de ruiner l’économie vénézuélienne, visant à pousser la population vers une migration de masse ou un conflit civil interne et de créer ainsi les conditions d’une soi-disant « intervention humanitaire ».

Les effets ont été considérables, en particulier pour un pays qui dépend fortement des exportations pétrolières pour financer ses politiques publiques.

Les sanctions interfèrent avec la possibilité de commercer internationalement du Venezuela, limitant sévèrement l’accès aux médicaments mais aussi à la nourriture et aux autres biens essentiels.

Elles bloquent les transactions financières, tant les paiements que les envois de fonds, gèlent les actifs financiers du Venezuela détenus à l’extérieur et retardent les opérations d’achat et de vente, non seulement du gouvernement et des entreprises vénézuéliennes, mais aussi des partenaires commerciaux étrangers.

On sait depuis toujours que les sanctions ont des répercussions négatives sur les citoyens les plus pauvres et les plus vulnérables du Venezuela. Un rapport de 2019 du Centre for Economic and Policy Research, basé à Washington, a estimé que les sanctions avaient causé plus de 40 000 décès entre 2017 et 2018.

Au total, ces sanctions décrétées par les Etats-Unis ont coûté à l’économie vénézuélienne plus de 116 milliards de dollars (84,8 milliards de livres sterling).

Alors que la crise Covid-19 s’est étendue jusqu’en 2020 et 2021, les mesures coercitives unilatérales de Trump contre le Venezuela sont non seulement plus dommageables pour le peuple vénézuélien, mais aussi encore plus difficiles à justifier.

L’opposition à ces mesures est venue de diverses voix, comme l’appel du Pape à la fin des sanctions empêchant les pays de « fournir un soutien adéquat à leurs citoyens ». Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a également appelé à la levée des sanctions : « C’est le moment de la solidarité, pas de l’exclusion ».

Mais malgré ces appels de haut niveau, les États-Unis ont refusé de lever les sanctions pour permettre au Venezuela (et à d’autres pays sanctionnés de la même manière comme Cuba et le Nicaragua) de faire face à la pandémie plus efficacement.

Au lieu de cela, tout au long de l’année 2020, les États-Unis ont agi encore plus vigoureusement pour renforcer le blocus.

Depuis mai 2020, ils ont ciblé quatre compagnies maritimes pour les sanctions et ont envisagé des sanctions contre des dizaines de navires dans le but de mettre le Venezuela « hors limites ».

Comme s’en vantait Brian Hook, conseiller politique du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, lors d’une interview à la mi-juillet : « Je pense que la communauté maritime sait que si vous recevez un appel téléphonique pour transporter du carburant au Venezuela, c’est une offre que vous ne devriez pas accepter. Les cinq pétroliers qui ont fait route vers le Venezuela, tous leurs capitaines ont été sanctionnés et ils vont devoir faire face à un avenir très difficile économiquement parce qu’ils ont dit oui à cette offre de transport de carburant. Nous allons donc continuer à sanctionner toute activité sanctionnable ».

Un mois plus tard, les États-Unis ont saisi plus d’un million de barils d’essence expédiés au Venezuela par quatre pétroliers en provenance d’Iran, aggravant la pénurie de carburant domestique causée par le blocage des diluants et des pièces de rechange pour les raffineries de pétrole brut du pays.

Et en novembre, l’envoyé spécial des États-Unis pour le Venezuela, Elliott Abrams, a annoncé un durcissement des accords d’échange de pétrole contre du diesel, intensifiant le blocus contre le pays malgré l’avis d’un groupe d’ONGs avertissant dans une lettre à l’administration Trump que « cette décision aurait des conséquences dévastatrices pour la population ».

Le Venezuela, cependant, survit grâce au soutien et à la solidarité de pays amis.

Depuis mars 2020, la Chine a acheminé par voie aérienne plus de 250 tonnes de fournitures, de médicaments et de matériel sanitaire pour lutter contre la pandémie.

Cuba a envoyé 50 professionnels de la santé hautement qualifiés de la brigade Henry Reeve pour aider les médecins vénézuéliens à contenir l’urgence du Covid-19.

Sur le plan politique, le Venezuela est entré dans une phase nouvelle avec l’élection d’une nouvelle Assemblée nationale.

N’étant plus membre de l’assemblée, s’auto-proclamant « président intérimaire » – en réalité un putschiste – Juan Guaido est désormais totalement dépourvu de toute légitimité juridique ou constitutionnelle.

Cela n’a pas empêché Trump de continuer à reconnaître Guaido, même si, à la différence politique états-unienne, l’Union européenne ne le désigne plus comme « président par intérim ».

M. Trump a tout récemment imposé de nouvelles sanctions au Venezuela alors qu’il est sur le point de quitter la Maison Blanche (la veille de son départ, il a étranglé un peu plus l’économie vénézuélienne en décrétant de nouvelles sanctions contre des hommes d’affaire, navires et compagnies maritimes « soupçonnées d’aider le Venezuela à vendre du pétrole », NdT) et son envoyé spécial pour le Venezuela, Elliott Abrams, a exhorté le nouveau président Joe Biden à maintenir la politique de sanctions et son objectif de « changement de régime ».

Le président Maduro a déclaré qu’il était prêt à participer à un « dialogue décent » basé sur « le respect et la coopération » et à conclure des « accords » avec la nouvelle administration états-unienne.

Mais compte tenu des antécédents et de la position de M. Biden à ce jour, un tel dialogue n’est pas sûr.

Aujourd’hui plus que jamais, il est vital d’intensifier nos expressions de solidarité internationale avec le Venezuela pour défendre sa souveraineté nationale et de faire comprendre que les sanctions sont non seulement illégales, mais aussi inacceptables et injustifiables.

Signez la pétition de la campagne de solidarité avec le Venezuela contre les sanctions illégales des États-Unis contre le Venezuela à bit.ly/stopvenezuelasanctions

Source : Biden must end the US’s illegal sanctions on Venezuela | Morning Star (morningstaronline.co.uk)

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

L’auteur : Ken Livingstone, ex-député du Parti Travailliste, ex-Maire de Londres (2000-2008). Du même auteur, on peut lire : Bellicisme tous azimuts : Trump veut reprendre le contrôle de l’Amérique Latine, par Ken Livingstone (RT) | Venezuela Infos (wordpress.com). On peut suivre Ken Livingstone sur www.twitter.com/Ken4London et www.facebook.com/KenLivingstoneOfficial

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/01/19/biden-doit-mettre-fin-aux-sanctions-illegales-contre-le-venezuela-par-ken-livingstone/

L’invasion du Capitole, boomerang de la politique étrangère états-unienne, par Margaret Kimberley (Black Agenda Report)

par Margaret Kimberley, BAR senior columnist 13 Janvier 2021

L’attaque du Capitole des États-Unis ne fait que s’ajouter aux nombreux traumatismes créés par l’élection de Donald Trump. L’image de ses partisans défonçant littéralement les portes et provoquant la fuite ou la mise à l’abri des parlementaires n’est pas celle que les états-uniens souhaitent voir de leur pays. De toutes les réactions créées par l’émeute, la défense de l’exception américaine est la plus dominante mais aussi la plus cruelle : parmi ces personnes et institutions qui déplorent aujourd’hui l’état de la république, nombreuses sont celles qui ont donné à Trump et à ses prédécesseurs le feu vert pour subvertir la démocratie dans le monde entier. Le péché impardonnable de Donald Trump est de tendre enfin le miroir qui rend moins fier de ce que sont les Etats-Unis.

D’habitude, l’image de « foules en colère » qui prennent d’assaut les sièges du pouvoir est réservée à ce qu’il a appelé des « pays de merde » et aux « républiques bananières ». Les États-Unis ont défait la volonté populaire dans des pays comme le Guatemala parce que la United Fruit Company ne voulait pas d’un gouvernement qui travaillerait au nom du peuple et non de ses intérêts, et depuis, l’expression « république bananière » a naturalisé le récit impérialiste.

Rappelons que Donald Trump a fait la guerre non seulement en soutenant des coups d’Etat mais aussi et surtout en imposant des sanctions économiques unilatérales contre le Venezuela, la Syrie, Cuba, l’Iran, le Nicaragua et bien d’autres pays. Leurs citoyens souffrent du manque de nourriture et de médicaments à la suite de cette agression. Les infrastructures physiques et économiques de ces nations sont gravement touchées. Après tout, le but recherché est la destruction.

Pourtant, des millions de personnes sont horrifiées à l’idée que ce qui se passe dans d’autres pays puisse maintenant leur arriver, chez eux. Revenons sur la conversation téléphonique, quelques jours avant l’émeute du Capitole, entre M. Trump et le secrétaire d’État géorgien, révélée par les médias. Trump exigeait que 11.780 voix supplémentaires soient ajoutées sur son nom afin de remporter cet État. Cet acte insolite n’avait rien d’une tactique nouvelle pour M. Trump. Il l’a testée au Venezuela. Un jour, son administration a proclamé Juan Guaido président de ce pays et s’est entendue avec 50 pays alliés pour faire reconnaître l’usurpateur non élu.

Non seulement les présidents états-uniens détruisent la démocratie dans le monde entier, mais ils sont soutenus dans ces efforts par les médias de masse et le duopole politique. Lorsque des manifestants violents, à l’instigation des États-Unis et sous la surveillance de l’État, comme le National Endowment for Democracy, ont saccagé le Conseil législatif de Hong Kong, ils ont reçu des mots d’éloge de ces mêmes membres du Congrès qui ont fui la rage des trumpistes qui ont envahi le Capitole. Même les membres du Congrès soi-disant progressistes ne sortent pas du rang lorsque les États-Unis décident qui doit gouverner des endroits éloignés. Lorsqu’on lui a demandé quelle était sa position sur la tentative de coup d’État contre le Venezuela, Alexandria Ocasio-Cortez a déclaré : « Je m’en remets à la direction du caucus pour savoir comment nous allons gérer cela. »

Une combinaison de racisme réactionnaire de droite et de cynisme politique a conduit à l’invasion armée du Capitole. L’indignation est justifiée, de même que toute punition qui peut être infligée à Trump avant qu’il ne quitte ses fonctions le 20 janvier 2021. Mais il convient de se livrer à un examen de conscience et dire la vérité sur les invasions, les interventions, les coups d’État et les sanctions qui sont bien plus destructrices que ce que les adeptes de Trump pourraient jamais être.

En mai 2017 lors d’une de ses insurrections relookée par les grands médias occidentaux en « révoltes populaires contre le dictateur Maduro », l’extrême droite vénézuélienne a brûlé vifs plusieurs citoyens afrodescendants (dans ce cas le jeune Orlando Figuera), soupçonnés d’être chavistes à cause de leur couleur de peau. (Note de Venezuelainfos)

Tous les anciens présidents encore en vie ont fait des déclarations condamnant Trump et ses hordes d’extrême droite, mais aucun d’entre eux ne saurait échapper au devoir d’inventaire.  George W. Bush ne devrait pas être autorisé à se prononcer sur le vandalisme des marcheurs du « Make America Great Again » sans être interrogé sur ses mensonges qui ont conduit à l’invasion de l’Irak et à la mort d’un million de personnes ou à l’enlèvement du président haïtien Jean-Bertrand Aristide. Barack Obama a détruit la Libye et a tenté de détruire la Syrie, créant ainsi une crise humanitaire permanente. Bill Clinton a soutenu l’attaque de Boris Eltsine contre le parlement russe en 1993, qui a entraîné la mort de plus de 100 personnes. Il est intervenu lors des élections russes de 1996 pour maintenir Eltsine au pouvoir.

Les dirigeants étrangers qui agissent comme des marionnettes des États-Unis sont tout aussi mal placés pour jouer les gardiens de la morale démocratique. L’OTAN est un membre zélé du syndicat du crime américain et les Justin Trudeau, Boris Johnson ou Emmanuel Macron prêtent volontiers leur concours aux États-Unis pour déstabiliser d’autres nations. Petits rouages des entreprises criminelles que Washington met en place, pourquoi viendraient-ils pleurer les malheurs de la « démocratie » ?

Les États-Unis ne sont ni un « phare de la démocratie » ni le « nombril du monde ». Les euphémismes qui occultent les crimes doivent être écartés au profit de la vérité. L’examen de conscience doit commencer chez nous et l’acceptation des interventions états-uniennes dans le reste du monde, prendre fin.

Source: Freedom Rider: Capitol Riot Brings U.S. Foreign Policy Home | Black Agenda Report

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

L’auteure : Margaret Kimberley est une écrivaine basée à New York. Le Dr Cornel West l’a qualifiée de « l’une des rares grandes diseuses de vérité qui, avec Glen Ford, Adolph Reed, Jr. et Bruce Dixon, a préservé son intégrité pendant les années Obama ». Elle est rédactrice et chroniqueuse principale pour le Black Agenda Report depuis sa création en 2006. Son travail a été publié dans le Dallas Morning News, Consortium News, American Herald Tribune et CounterPunch. Elle a contribué à l’anthologie « In Defense of Julian Assange ». Elle est diplômée du Williams College. Son œuvre majeure, PREJUDENTIAL est une exploration concise et autorisée de la relation de l’Amérique avec la race et les noirs américains à travers la lentille des présidents qui ont été élus pour représenter l’ensemble de son peuple. Tout au long de l’histoire des États-Unis, de nombreux présidents ont laissé en héritage leur rôle de négriers, de fanatiques et d’incitateurs à la violence raciale, mais ceux qui étaient généralement considérés comme plus sensibles à la situation et aux intérêts des Noirs américains – comme Lincoln, FDR et Clinton – étaient-ils vraiment meilleurs ? Au cours de 45 chapitres – un pour chaque président – Margaret Kimberley éclaire et informe les lecteurs sur les attitudes et les actions du plus haut représentant élu du pays. Pour Counterpunch, PREJUDENTIAL « trouve sa place à côté des œuvres de Howard Zinn et de Roxanne Dunbar-Ortiz. Il devrait être obligatoire de le lire dans chaque école ».

La rubrique Freedom Rider de Margaret Kimberley paraît chaque semaine dans le Black Agenda Report, et est largement reprise ailleurs. Elle tient également un blog fréquemment mis à jour sur patreon.com/margaretkimberley et elle publie régulièrement sur Twitter @freedomrideblog. Mme Kimberley peut être jointe par courrier électronique à l’adresse Margaret.Kimberley(at)BlackAgendaReport.com.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/01/15/linvasion-du-capitole-boomerang-de-la-politique-etrangere-etats-unienne-par-margaret-kimberley-black-agenda-report/

Révolution bolivarienne, révolution latino-américaine: l’interview intégrale de Nicolas Maduro par Ignacio Ramonet

Si effrayante pour tous, l’année 2020 a été relativement clémente pour le Venezuela. Bien sûr, le blocus et les attaques de l’extérieur n’ont pas cessé, et se sont même parfois intensifiés. Mais la révolution bolivarienne, qui vient d’avoir 22 ans, est déjà affermie par ces batailles. Ce qui est remarquable, c’est qu’ici, contrairement à ce qui s’est passé dans presque toute l’Amérique latine et en particulier dans les pays voisins (Colombie, Brésil), la pandémie de Covid-19 a été maîtrisée. Peu d’infections, faible mortalité (voir les chiffres de l’OMS). Entre-temps, l’économie, dans des circonstances très difficiles, a connu une reprise spectaculaire. Avec une augmentation sans précédent de la production agricole et des activités commerciales. En outre, la nouvelle législation encourage un afflux important d’investissements étrangers. Ces nouveaux airs et ces nouvelles grâces, après plusieurs années de difficultés, se sont traduits politiquement par une victoire éclatante du Chavisme, le 6 décembre dernier, aux élections législatives.

Attaqué férocement depuis des années, le président Nicolas Maduro savoure l’heure où, par ailleurs, deux de ses principaux adversaires mordent successivement la poussière. Sur la scène nationale : l’opposition extrémiste dirigée par Juan Guaidó, battue le 6 décembre et expulsée démocratiquement de l’Assemblée nationale. Sur la scène étrangère : le chef de la conspiration internationale, Donald Trump,a été mis KO aux Etats-Unis le 3 novembre et sera hors-jeu à dater du 20 janvier.

Pour parler de ces questions, dans les magnifiques jardins de La Casona  qui était autrefois la résidence officielle des présidents du Venezuela et qui est aujourd’hui un centre culturel ouvert au public , nous nous sommes entretenus avec Nicolás Maduro. 

Monsieur le Président, permettez-moi tout d’abord de vous remercier pour la gentillesse dont vous avez fait preuve en nous accordant cette interview. Il est devenu une tradition pour nous de nous rencontrer chaque premier janvier pour faire le bilan de l’année écoulée et aussi pour que vous nous disiez comment vous envisagez les perspectives pour l’année à venir.

Cet entretien s’articulera autour de neuf questions : trois sur la politique intérieure, trois sur l’économie et trois sur la politique internationale.

Je voudrais commencer par la politique intérieure. L’année 2020, qui vient de se terminer, restera dans l’histoire comme « l’année de la pandémie Covid-19 » avec un bilan terrifiant à l’échelle planétaire, en termes de contagion et de victimes…. Dans ce panorama effrayant, les chiffres présentés par le Venezuela sont très encourageants, très positifs, et sont parmi les meilleurs du monde… Comment expliquez-vous ces bons résultats malgré les blocus et les mesures coercitives unilatérales imposées à votre pays par les autorités étasuniennes et européennes ? Existe-t-il peut-être un « modèle vénézuélien » pour la lutte contre le Covid ?

Nicolás Maduro : Tout d’abord, je vous remercie pour cette opportunité, cette fenêtre que vous nous ouvrez pour communiquer avec de nombreuses personnes honnêtes dans le monde, en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine, dans les Caraïbes, en Afrique… En effet, ces entretiens s’inscrivent déjà dans une tradition publiée le 1er janvier et qui marquera le début de la nouvelle année 2021. En effet, nous avons fait un grand effort pour traiter le coronavirus. Je pourrais vous dire qu’il existe un modèle vénézuélien. Je le dis humblement, parce qu’au Venezuela il y a un système de santé publique gratuit et de qualité construit en révolution. Et parce que, malgré les persécutions et les sanctions pénales qui nous empêchent d’acheter du matériel médical dans le monde ; et qui nous empêchent d’acquérir, de manière naturelle, les médicaments dont le pays a besoin, nous avons réussi à maintenir, à augmenter et à perfectionner le système de santé publique fondé par le commandant Chavez. La « Mission Barrio Adentro » a été la première étape de la construction de notre système primaire de médecine familiale avec plus de 14.000 cliniques externes, avec le médecin de famille, etc. Tout cela avec le soutien de Fidel Castro, de Cuba et, depuis seize ans, de milliers de médecins et du personnel de santé cubains… Entre-temps, nous avons également formé des milliers de médecins, d’infirmiers et d’infirmières…

Quand, en mars dernier, le Venezuela a commencé à faire face à Covid, je me souviens des articles du Miami Herald, des journaux espagnols El País et ABC, du New York Times, etc. qui « prédisaient », comme toujours avec le Venezuela, l’ »effondrement » de la société vénézuélienne, l’ »effondrement » de notre système de santé, donnaient des chiffres vraiment terrifiants, tragiques…

Entretien réalisé par Ignacio Ramonet à Caracas, le 30 décembre 2020

Cette guerre psychologique a un effet… Parce que vous lisez ces chiffres et vous vous dites : « Mon Dieu, que va-t-il se passer… » En mars, quand on a su que c’était une pandémie, eh bien, on a activé tous les mécanismes de la médecine préventive… Nous avons mobilisé environ 16.000 brigades médicales — qui sont toujours actives… — pour aller chercher les cas avec les tests PCR, les tests rapides, pour aller de maison en maison, dans les quartiers, dans les communautés…

Nous avons décidé d’offrir un traitement complet à tous les patients atteints de Covid… Tous ! Et les faire hospitaliser dans le système de santé publique… Et un petit pourcentage dans les cliniques privées, le système privé avec lequel nous avons établi une parfaite coordination, pour leur donner un traitement et une hospitalisation à 100 % des cas…

Aujourd’hui, je peux vous dire que 95 % des cas de Covid que nous avons eus — cent mille et demi cas d’infection — au Venezuela, ont été détectés à temps, ont reçu un traitement médical à l’hôpital et ont eu tous leurs médicaments.

Nous avons identifié un groupe des meilleurs médicaments nationaux et internationaux et nous avons effectivement fourni un traitement complet garanti à tous les patients : à ceux qui sont asymptomatiques, à ceux qui sont légèrement infectés, à ceux qui sont modérément infectés et, naturellement, à ceux qui sont gravement infectés dans leurs différentes modalités.

De plus, la science vénézuélienne a réussi à créer deux médicaments : un appelé DR10, et un autre que j’appelle les « gouttes miracles José Gregorio Hernández », qui sont deux thérapies permettant d’attaquer et de neutraliser le coronavirus à 100 %. C’est notre petite contribution…

Ces deux médicaments, nous les certifions auprès de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)… Et très bientôt, le pays entrera dans la phase de production de masse, pour la consommation nationale, de ces deux médicaments, qui sont vraiment encourageants.

Lorsque nous parlons du « modèle vénézuélien », nous devons également mentionner une formule que nous avons créée après les longues quarantaines volontaires pendant les mois de mars, avril, mai, juin et juillet. Parce que, ensuite, nous avons essayé une méthode, qui est notre méthode, que nous appelons « 7 + 7 » : sept jours de quarantaine radicale profonde, toujours volontaire ; et sept jours de flexibilisation. Cela nous a permis de combiner la protection indispensable avec l’activité économique… La nécessaire reprise économique s’est combinée à une quarantaine stricte et volontaire pour couper les cycles de contagion. C’est ainsi que nous avons construit notre méthode.

Où l’avons nous trouvé, Ramonet ? De l’étude des expériences dans le monde. De l’étude des expériences positives, comme il y en a eu en Chine, au Vietnam, à Cuba, au Nicaragua, en Nouvelle-Zélande, dans une étape en Corée du Sud… De ces expériences et de l’étude des expériences néfastes comme celle des États-Unis, du Brésil, de la Colombie, qui ont rempli ces pays frères de coronavirus, de maladies et de décès. Nous avons donc atteint un équilibre entre la quarantaine nécessaire, les soins nécessaires, la discipline nécessaire, et la flexibilité.

IR : Il faut dire aussi que le Venezuela a été le premier pays des Amériques, sur l’ensemble du continent, à prendre des mesures de quarantaine. Si je me souviens bien, l’OMS a déclaré la pandémie le 11 mars, et ici, la quarantaine a été décrétée le 13 mars… C’est-à-dire bien avant tout autre pays de la région.

Nicolás Maduro : Oui, et nous avons eu beaucoup de succès avec très peu de cas au cours des trois premiers mois. Puis il y a eu un phénomène : le retour massif de milliers de migrants vénézuéliens de Colombie, d’Equateur, du Pérou… Fuyant le coronavirus, la violence, la famine… Certains sont venus à pied de l’Équateur, du Pérou, de Cali, de Medellin, de Bogota jusqu’à la frontière.

Nous avons reçu plus de 270.000 Vénézuéliens, dont près de 250.000 de Colombie… Une « vague » qui est arrivée en juin, juillet… La frontière est très poreuse, très longue aussi. Et une grande partie de ces migrants sont arrivés par des moyens illégaux, par les « trochas » (Une « trocha » est un chemin souvent utilisé par les narcotrafiquants et qui permet de traverser la jungle ou les sous-bois.)… C’est pourquoi on parle de « trochismo »… Beaucoup d’entre eux sont venus de Colombie, d’Equateur, du Pérou et sont arrivés directement dans leurs communautés…  Ce qui a augmenté le nombre de cas de Covid. Actuellement, cela est contrôlé. Aujourd’hui, je peux dire que, malgré le fait que nous ayons fait une flexibilisation totale au mois de décembre 2020 — nécessaire pour la famille, pour l’économie — nous avons un bon niveau de contrôle.

Et maintenant, nous avons signé un accord avec la Russie pour acheter 10 millions de doses du vaccin Spoutnik V. Nous terminons les études de phase 3 de ce vaccin contre le Spoutnik V, qui sont très favorables. Et nous allons commencer la phase de vaccination. Mais il ne faut pas se leurrer : les vaccins aideront, mais ils ne protégeront que durant six mois à deux ans… Ce n’est pas pour toujours… Les gens doivent le savoir. De nombreuses personnes qui se font vacciner maintenant dans le monde, se font vacciner en espérant que c’est la fin définitive de tout danger de contracter le Covid. Non, c’est une expérience. La vaccination de masse est encore une expérience qui sera évaluée…

IR : Monsieur le Président, tout au long de l’année dernière, les attaques et le sabotage  en particulier contre l’industrie électrique et l’industrie pétrolière  dirigés et financés de l’étranger contre la révolution bolivarienne se sont également poursuivis.  En ce sens, la défaite de l’incursion armée appelée « Opération Gédéon« , en mai 2020, a démontré une fois de plus la force de l’union civile-militaire. Quelles sont les clés de cette union qui semble résister à toutes les épreuves ? Quelles nouvelles menaces armées craignez-vous contre le Venezuela et contre vous-même ?

Nicolás Maduro : Eh bien, nous travaillons beaucoup. En premier lieu, nous travaillons avec notre parole, avec des exemples, avec des actions du gouvernement permanent. Nous travaillons sur l’idéologie, la politique, les valeurs dans toute la société… Le Venezuela a montré, en cette année 2020, une fois de plus, la grande force de ses nouvelles institutions, des valeurs constitutionnelles. Et elle a démontré une grande force de conscience de l’ »union civique, militaire et policière », comme je l’appelle.

Le Venezuela est attaqué par une guerre permanente. Il ne faut laisser planer aucun doute sur le fait que l’empire étasunien, en tant qu’empire, a décidé de reconquérir, de recoloniser le Venezuela, de détruire notre révolution, de détruire nos institutions.

Durant ces quatre années de présidence de Donald Trump, nous avons connu une version extrémiste de la politique impériale contre le Venezuela. Un extrémisme total… Trump a autorisé à plusieurs reprises — on le saura en temps voulu, Ramonet — mon assassinat. Trump a pris goût pour le sang, pour la mort… Il a fait tuer Soleimani (Le 3 janvier 2020, le général iranien Qasem Soleimani, chef de la Force Quds, a été tué à Bagdad, en Irak, par une attaque de drones étasuniens) et bien d’autres. Et à plusieurs reprises, il a autorisé des plans, coordonnés avec le président colombien Iván Duque, pour m’assassiner. Ces plans sont toujours en vigueur aujourd’hui. De temps en temps, nous découvrons des éléments et prenons des mesures pour la protection, non seulement de ma vie, de la vie de ma famille, de la vie du haut commandement politico-militaire, de la vie des dirigeants du pays, de la vie des institutions…

Récemment, nous venons de démanteler un plan qui avait été conçu à Riohacha, sur la côte atlantique de la Colombie. C’est là qu’a eu lieu, le 21 décembre 2020, une réunion dirigée par trois agents des services secrets colombiens étroitement liés à Álvaro Uribe Vélez [ex-Président Colombien], envoyés par Iván Duque pour organiser un plan d’attaque de notre centrale hydroélectrique de Guri, pour attaquer nos raffineries, pour tenter de détruire, avec des explosifs, le siège de l’Assemblée nationale ? Ce plan s’appelait « Boycott de l’Assemblée nationale ».

Nous sommes en train de le démanteler en ce moment même, avec des preuves à l’appui, avec les témoignages des personnes qui ont participé à cette réunion à Riohacha. Le gouvernement colombien a gardé le silence, parce que nous avons découvert le plan secret qu’ils avaient pour ces jours de décembre et janvier. Nous sommes attaqués en permanence, menacés en permanence…

Mais la clé, c’est la prise de conscience. Sans aucun doute, si on nous demandait : quelle est la clé pour maintenir la révolution bolivarienne ? La réponse est : la vérité ; une parole engagée ; une action permanente ; avoir l’initiative politique… Et la conscience supérieure du peuple, la conscience supérieure de notre Force armée nationale bolivarienne.

Cette année, une loi a été adoptée — la loi constitutionnelle qui régit la Force armée nationale bolivarienne — et dans cette loi ont été exposés les éléments doctrinaux avec lesquels le soldat vénézuélien se meut. L’anti-impérialisme, le bolivarisme, l’américanisme latin s’expriment… La Force armée s’est déclarée comme une force armée anti-oligarchique.

Il y a des principes, des éléments clés : travailler la conscience, travailler les valeurs avec la vérité… C’est une clé fondamentale de l’union civile-militaire-policière qui soutient, en combat permanent, notre révolution.

IR : Monsieur le Président, les élections législatives du 6 décembre ont donné une nouvelle et éclatante victoire au Chavisme et à ses alliés. Le 5 janvier, le mandat de la précédente Assemblée, qui était dominée par l’opposition, prendra fin. Et le Chavisme va reprendre le contrôle de l’Assemblée nationale. Cependant, une partie de l’opposition a refusé de participer à ces élections et ne reconnaît pas les résultats. Quelles initiatives comptez-vous prendre pour convaincre cette opposition de participer à un nouveau dialogue pour aller vers la pacification définitive de la vie politique ?

Nicolás Maduro : Eh bien, en effet, une partie importante de l’opposition a adopté la vision extrémiste imposée par Washington en cette période de Trump. Mais l’ère de Trump se termine, et nous allons voir comment cette partie de l’opposition réagit maintenant. Nous avons toujours mené des dialogues et des négociations avec toute l’opposition, y compris celle qui s’est exclue du système politique démocratique du pays. Nous leur avons même parlé, en les invitant à occuper leurs espaces. L’opposition vénézuélienne a des partisans, des militants ; elle a des électeurs. Et bien, ils ont le droit d’occuper leurs espaces politiques.

J’espère qu’avec l’installation de la nouvelle Assemblée nationale le 5 janvier pour la période 2021-2025… Le mandat constitutionnel est de cinq ans, du 5 janvier 2021 au 5 janvier 2026, et ici les mandats constitutionnels sont de cinq ans pour le pouvoir législatif, pas un jour de plus, pas un jour de moins. Je souhaite que cette Assemblée nationale qui se met en place appelle à un grand dialogue, inclusif, large, très large. Je propose de participer à ce dialogue comme une personne de plus, assis sur une chaise comme une personne de plus ; j’enlève mes épaulettes présidentielles et je m’assieds là pour contribuer à la rencontre et à la réconciliation des Vénézuéliens. Et j’espère que ce dialogue convoqué par l’Assemblée nationale donnera de bons résultats. Et qu’elle devienne un épicentre politique de dialogue, de retrouvailles, de réconciliation.

Nous espérons que toute l’opposition participera aux élections de 2021 pour les gouverneurs que nous avons et qui sont très importantes… Ils sont mandatés par la Constitution… Il y a 23 gouvernorats dans le pays.

La dernière fois, Ramonet, que nous avons lutté contre toute l’opposition unie contre les forces bolivariennes, c’était lors d’une élection de gouverneurs, le 15 octobre 2017. Et sur 23 gouvernorats, nous en avons gagné 19, bien mérités. Nous avons obtenu 54 % des votes nationaux. Une formidable victoire. C’est la dernière fois que nous avons pu nous mesurer. De plus, je peux ajouter que nous voulons nous mesurer à toute l’opposition dans tous les États du pays, au bras de fer, ou comme ils le veulent, en taekwondo, en boxe… comme ils le souhaitent, mais aux élections, aux élections… Si seulement. Puis, en 2022, vient l’élection des maires de 335 municipalités, très importante pour le gouvernement local. Et en 2022, je dois rappeler que le 10 janvier 2022, je serai président depuis trois ans…

IR : Il y a une possibilité de révocation…

Nicolás Maduro : Oui, il y a le droit à un référendum révocatoire. Si quelqu’un de l’opposition voudrait recueillir les signatures, et s’il les recueillait, en respectant les exigences constitutionnelles et légales, nous aurions, en 2022, un référendum révocatoire, nous irions nous mesurer aussi.

Et puis, en 2024, qu’il fasse beau temps ou mauvais temps, il y aura des élections présidentielles au Venezuela. Nous avons donc un grand programme électoral, un programme politique, et au-delà du programme électoral, au-delà du programme politique, il y a un programme économique de relance, il y a un programme social, il y a un programme moral de lutte contre la corruption. J’aimerais parler de toutes ces questions avec toute l’opposition, et être capable de parvenir à un consensus.

Maintenant je peux vous dire sincèrement Ramonet, vous êtes un citoyen franco-espagnol, vous connaissez très bien l’Europe. La responsabilité de l’extrémisme de l’opposition, de l’exclusion de l’opposition de la vie politique du pays, de l’abandon de ses espaces naturels et de ses électeurs, incombe en grande partie à l’Union européenne et aux gouvernements européens. Pas seulement Donald Trump, parce que ceux qui ont suivi Donald Trump c’est l’Union européenne, soutenant toutes les politiques barbares, d’extrémisme de droite, toutes les politiques insensées, imprésentables… Le seul endroit au monde où l’Union européenne soutient ces politiques est le Venezuela. Il faudra voir pourquoi. Une grande partie du fait que la droite vénézuélienne, l’opposition, s’engage dans une politique de bon sens, de participation et de dialogue, est liée à l’Union européenne, qui a une telle influence sur l’esprit de ces dirigeants politiques dans ce secteur de l’opposition. Espérons que l’Union européenne leur parlera de dialogue et les aidera à réfléchir et à rectifier le tir.

IR : Nous allons maintenant parler de l’économie, je voulais vous demander la chose suivante : votre gouvernement a choisi, depuis un an, de permettre une dollarisation partielle de l’économie, plutôt que du commerce. Pourriez-vous faire un bilan de cette dollarisation ? Pourquoi cette mesure a-t-elle été prise ? Quels avantages a-t-elle apportés ? Quels inconvénients ? Jusqu’à quand va-t-elle être maintenue ? Et une autre question que certains analystes se posent : Révolution et dollarisation, n’y a-t-il pas là une contradiction ?

Nicolás Maduro : Tout d’abord, le Venezuela est soumis à une situation très particulière. Nous sommes poursuivis par toutes les sources de financement. Je pourrais vous dire, Ramonet, que pratiquement l’empire étasunien a interdit l’utilisation de la monnaie dollar par l’État vénézuélien. Donc, vous voyez… Je vais couper court à votre question en vous disant cette grande vérité : le Venezuela n’a pas le droit de vendre du pétrole au monde et d’encaisser en dollars. Le Venezuela n’a pas le droit, en tant qu’État, de gérer des comptes pour acheter les médicaments, la nourriture dans le monde… Elle n’en a pas le droit.

Nous avons nos propres façons de faire bouger les ressources, mais elles doivent toutes être atypiques, parallèles au monde du dollar. Tout cela montre comment le dollar, comment le système bancaire étasunien est utilisé pour tenter d’imposer un modèle économique, un modèle politique, un changement de régime au Venezuela. C’est la vraie vérité.

Nous sommes au milieu d’une économie de résistance, d’une économie de guerre. Nous avons dû passer de 56 milliards de dollars de revenus en 2013 à moins de 500 millions de dollars de revenus pétroliers en 2020. Que chacun tire ses propres conclusions. Et pourtant, nous avons maintenu l’État-providence social tel que dicté par notre Constitution. Ici, l’éducation publique gratuite et de qualité a été maintenue pour notre peuple. Ici, la santé publique gratuite et de qualité a été maintenue et même augmentée. Ici, nous avons maintenu le droit au logement… Nous avons un record mondial dans la construction et la livraison de logements… Je viens de livrer 3.400.000 logements… Nous construisons 1.095 logements sociaux par jour… Un record, un vrai record du monde. Et ici, les niveaux d’emploi ont été maintenus.

Qu’est-ce qui s’est effondré ? Le revenu national et le revenu des travailleurs. Le revenu des travailleurs a été attaqué en raison de la chute à 99 % du revenu national en devises étrangères.

Et au milieu de tout cela, que s’est-il passé ? Une économie autrefois subreptice a émergé, désormais ouverte et publique, où le dollar est géré, notamment au niveau commercial. J’ai quelques chiffres que, pour la première fois, je vais vous donner officiellement. Au niveau du commerce, et au niveau de certaines activités, le dollar a fonctionné comme une soupape de sécurité pour les revenus, pour le commerce et pour la satisfaction des besoins de secteurs importants de la vie vénézuélienne… Il s’agit d’une soupape de sécurité.

Mais je peux vous donner des données à partir de cette année 2020, vous voyez ? Toute l’activité commerciale est collectée dans ces chiffres. En 2020, je peux vous dire, en particulier au cours des deux derniers mois de novembre et décembre, que l’activité commerciale dans le pays a été multipliée par cinq par rapport à l’année dernière. Quintuplé en bolivars et en dollars.

Maintenant, je peux vous dire qu’en dollars — ces données sont récentes —, l’importance relative des dépenses faites par les ménages, selon les moyens de paiement utilisés, je peux vous dire que 77,3 % des transactions commerciales dans le pays, en 2020, ont été faites en Bolivar par des moyens de paiement numériques. Vous pouvez donc encore voir le poids de la monnaie nationale, et nous allons la récupérer. Seuls 18,6 % ont été réalisés en espèces en devises convertibles, principalement en dollars… Vous pouvez voir ici, par exemple, qu’au mois de juin, juillet les paiements en devises étrangères sont passés à plus de vingt pour cent, mais le résultat annuel est déjà de 18,6 pour cent de paiements en espèces en dollars, dans de nombreuses activités des centres commerciaux, y compris le commerce de rue, le commerce informel… Et 3,4 % en bolivars physiques, dont vous savez qu’ils nous font la guerre contre la monnaie physique. Nous allons, cette année 2021, vers une économie numérique plus profonde et plus étendue… J’ai fixé l’objectif : une économie 100 % numérique, que chacun ait ses moyens de paiement en carte de débit, carte de crédit…

IR : L’argent physique disparaît, donc dans une certaine mesure ….

Nicolas Maduro : Il disparaît. Pour le Venezuela, c’est un grand avantage. Nous allons même créer quelques formats de paiement en monnaie numérique, avec un compte d’épargne en devises étrangères dans la banque vénézuélienne. Les comptes d’épargne et les comptes courants en devises étrangères sont autorisés, et les gens pourront payer au prix de la monnaie en bolivars sur le marché général du pays. Cela signifie que le dollar est une soupape de sécurité. Vous ne pouvez pas dire que le Venezuela est, comme l’Équateur par exemple, une économie dollarisée. Il ne dépend pas du département du Trésor étasunien comme le Panama. Non. Le Venezuela a sa monnaie, le bolivar, et nous allons la défendre en 2021 en améliorant les revenus. Nous devons améliorer la qualité de la monnaie vénézuélienne. Nous devons continuer à faire baisser l’inflation, qui est encore très élevée, même si nous l’avons contrôlée progressivement. Mais c’est difficile, en raison de la situation globale du revenu national… On ne peut donc pas parler d’une dollarisation de l’ensemble de l’économie. Alors à la question : Y a-t-il une contradiction entre dollarisation et révolution ? La réponse est, pour autant qu’on puisse le voir : non. Il y a plutôt une complémentarité.

IR : Monsieur le Président, le Venezuela a été victime d’un vol spectaculaire de biens à l’étranger. Vous avez notamment été dépouillé de la société Citgo aux Etats-Unis, ainsi que des réserves d’or déposées à Londres. Quelles initiatives votre gouvernement a-t-il prises pour récupérer ces avoirs ? Quelle est la situation actuelle ? Quels espoirs avez-vous de les récupérer ?

Nicolás Maduro : Nous avons toujours de l’espoir, parce que nous avons la raison juridique, nous avons la raison nationale, républicaine. Ce sont des biens de la République. L’or de Londres appartient à la République, gérée par sa Banque centrale du Venezuela. Les comptes bancaires gelés au Portugal, en Espagne, en Italie, au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis, sont des comptes bancaires de près de 30 milliards de dollars qui, s’ils étaient activés et récupérés, constitueraient une injection immédiate de reprise et de relance économique du Venezuela, uniquement avec la récupération de cet argent.

Ils nous ont volé l’entreprise Citgo, une société qui possède huit mille stations d’essence aux États-Unis. Elle est gelée, volée par le clan Trump, ils la guettaient depuis que Donald Trump est devenu président avec son groupe d’affaires pour nous voler Citgo… Avec la complicité de ces bandits sournois, des voleurs, issus de l’extrême droite vénézuélienne, dirigés par Juan Guaidó… Ils ont volé Citgo. Il y a un espoir de récupération.

Nous avons eu du mal à défendre le Venezuela et ses intérêts car, même pour payer les cabinets d’avocats internationaux, on nous en empêche. Parce que, je le répète, ils nous ont gelés et ont volé nos comptes.

Mais au Venezuela, nous trouvons toujours un moyen de trouver de bons cabinets d’avocats, de trouver des avocats courageux, compétents et bien informés… Et pour défendre nos intérêts, une nouvelle Assemblée nationale arrive… Et l’Assemblée nationale, qui a été l’épicentre du pillage, de la dépossession, du vol du Venezuela, s’en va… Cela va beaucoup changer la situation parce qu’une nouvelle Assemblée nationale dotée de pleins pouvoirs législatifs va arriver, et je crois que cela va nous aider à avancer dans l’objectif de récupérer ce qui appartient à la République. Elle n’appartient pas à Maduro, elle n’appartient pas à un groupe, elle est l’héritage de la République, elle est l’argent et l’héritage de tous les Vénézuéliens, de toutes les femmes vénézuéliennes.

IR : Monsieur le Président, dans la difficile situation économique nationale et internationale actuelle, marquée par les conséquences, comme vous le soulignez, du blocus et de la pandémie, quelles seraient les principales questions à résoudre pour relancer la croissance économique de votre pays ? Dans quelle mesure le récent vote d’une loi « anti-blocus » peut-il y contribuer ?

Nicolás Maduro : Eh bien, nous nous sommes formés aux difficultés. Le Libérateur Simon Bolivar se disait « l’homme des difficultés ». Et nous appelons notre peuple le « peuple des difficultés ». Nous avons déjà indiqué et guidé un plan de relance qui a eu pour axe, cette semaine, la loi anti-blocus.

La loi anti-blocus joue le rôle d’un grand axe matriciel dans le processus de recouvrement du revenu national. Et avec le redressement du revenu national, nous devons progressivement retrouver les facteurs et les équilibres de la macroéconomie. Recouvrer les revenus des travailleurs et maintenir un processus de redressement du marché intérieur national.

Je peux vous donner une information importante sur la façon dont, en 2020, nous avons progressé dans le processus d’installation d’une économie alternative, d’une économie post-rentière, d’une économie productive… Nous avons augmenté de 400.000 tonnes, par exemple, la production alimentaire, et nous avons dépassé les niveaux de pénurie de produits et de nourriture qui existaient il y a trois, quatre ou cinq ans. Avec une production nationale.

Je tiens à féliciter les hommes d’affaires et les producteurs, l’industrie agro-alimentaire… Nous sommes en train d’élaborer le plan du CLAP 2021… Aujourd’hui, j’ai approuvé le plan pour le CLAP 2021, qui signifie le marché alimentaire mensuel pour 7 millions de ménages…

Pour me faire bien comprendre : les CLAP sont les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production qui constituent un instrument fondamental du marché alimentaire. Qu’il s’agit sans doute d’améliorer, d’augmenter… Nous en parlerons en janvier, avec le ministère de l’alimentation, le vice-président exécutif… J’ai déjà approuvé les lignes de travail pour la production nationale de tous les CLAP, de toute la nourriture distribuée aux 7 millions de ménages nationaux. Avant, nous importions 60 ou 70 % de cette nourriture… Ainsi, à partir de 2021, avec la loi anti-blocus, nous allons récupérer le revenu national, rétablir l’équilibre macroéconomique, contenir encore plus l’inflation l’année prochaine et reprendre la croissance économique réelle, de l’économie réelle.

L’année 2021 marque le début d’une nouvelle croissance progressive, soutenue, réelle, je vous le dis, de l’économie réelle, de l’économie productive. Pas de l’économie des papiers, de la spéculation, du mensonge, de la farce, non, c’est la croissance de l’économie qui produit des céréales, du lait, de la viande, du maïs, des arépas (spécialité Vénézuélienne et Colombienne) des vêtements, du pétrole, de l’or, etc. De l’économie réelle.

Je pense que toute cette cruauté qui a été appliquée contre le Venezuela nous a laissé de grandes leçons, et nous nous sommes mis sur la voie du développement de notre propre économie, une véritable économie, qui va être très forte, très puissante, vous verrez, et d’ailleurs, nous en donnons un exemple au monde. On peut nous interdire le dollar, on peut nous interdire le financement et le refinancement dans le système bancaire occidental, on peut nous persécuter et nous retirer nos comptes, mais on ne nous a pas arrêtés et on ne nous arrêtera jamais. Et ce qui émerge ici va donner au monde un exemple qu’un autre monde est possible, qu’il n’y a plus de chantage au dollar et au système financier par le Fonds monétaire international… Au Venezuela, nous démontrons, dans la résistance, dans une résistance très dure, qu’un autre monde est possible. Nous allons aller de l’avant, vous allez le voir.

IR : Monsieur le Président, nous allons maintenant parler de politique internationale et nous allons commencer par parler de l’Amérique latine. Quelque chose est en train de changer en Amérique latine. Aux gouvernements progressistes du Mexique et de l’Argentine se sont ajoutés la récente victoire du MAS en Bolivie, le succès du plébiscite au Chili, la défaite de Bolsonaro aux élections municipales au Brésil, la révolte populaire au Pérou, les protestations au Guatemala et en Colombie, les perspectives raisonnables de victoire du candidat Araúz aux prochaines élections présidentielles en Équateur et la victoire retentissante du Chavisme aux élections législatives du 6 décembre au Venezuela… Tout cela crée une atmosphère très différente de celle qui existait récemment lorsque certains parlaient de la « fin du cycle progressif »… Comment voyez-vous la situation géopolitique en Amérique latine pour cette année 2021 qui commence ?

Nicolás Maduro : Eh bien, je peux dire que les mouvements populaires radicaux de lutte, les mouvements dits progressistes, les mouvements de gauche, les mouvements révolutionnaires sont une réalité en Amérique latine et dans les Caraïbes. Nous sommes l’alternative de nos peuples, chacun avec son profil, sa caractéristique, son discours, son leadership… On ne peut pas, par exemple, comparer la direction des mouvements populaires en Colombie avec celle de l’Equateur, ou du Venezuela, ou du Brésil… Chacun a son profil, sa texture, son esthétique, son discours, son courage, ses opportunités mais, sans aucun doute, du Mexique à la Patagonie et dans toute la Caraïbe, il existe un puissant mouvement populaire, radical, rebelle. Il existe un puissant mouvement progressiste et un puissant mouvement de gauche. Il y a une direction révolutionnaire puissante. À l’avant-garde se trouve l’ALBA, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique. La victoire en Bolivie a été une grande victoire pour l’ALBA et, eh bien, elle recompose ce qui est une grande alliance pour la paix, le développement social, la vie de nos peuples. A l’avant-garde est sans aucun doute Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie, les Caraïbes avec nos dirigeants des Caraïbes, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Antigua-et-Barbuda, la Dominique, la Grenade…   La grande alliance profonde et véritable qui a été maintenue face aux menaces, face à toutes les circonstances.

L’ALBA a toujours tenu bon. L’ALBA est née et est le produit de la première vague révolutionnaire menée par Hugo Chávez à cette époque, la première vague qui a conduit à la rencontre historique de Chávez et Fidel, au moment du retour au pouvoir du Sandinisme, de la victoire d’Evo Morales, de Rafael Correa, la victoire de Kirchner… Eh bien, de cette première vague est née l’ALBA, et là, elle est ferme, forte… Et maintenant, sans aucun doute, je vois arriver une deuxième vague. La deuxième vague de gouvernements progressistes, populaires, nationalistes, latino-américains… Une deuxième vague arrive qui est en plein développement, et pourquoi cette deuxième vague arrive-t-elle ? parce que le capitalisme néolibéral est épuisé… Le capitalisme néolibéral génère la pauvreté, l’exclusion, la répression… Observons le Chili, le Pérou, l’Équateur, la Colombie, toute la partie Pacifique : répression, misère, chômage… Colombie cette année plus de 90 massacres… Plus de 250 anciens combattants des FARC ont été tués… Et que disent les médias, que dit le monde ? Ils se taisent… Le modèle répressif, antipopulaire, excluant et générateur de misère du capitalisme néolibéral n’a pas de réponse pour le peuple… C’est un épuisement très profond, et il est naturel que de nouveaux leaderships émergent qui surprendront non seulement l’Amérique latine et les Caraïbes, mais aussi le monde entier.

Passons à une deuxième vague, je ne le dis pas simplement par optimisme, par foi — bien que je suis un homme optimiste, de foi, de foi dans les peuples, de foi dans la lutte, de foi dans l’histoire de nos pays —  je le dis par observation directe de la réalité et avec les données que vous, même, avez apportées dans votre question.

IR : Monsieur le Président, ces dernières années, alors que l’hostilité de Washington et de nombreuses capitales européennes envers le Venezuela s’est accrue, votre gouvernement a renforcé ses liens avec plusieurs puissances telles que la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie, l’Inde et d’autres qui ont défendu la souveraineté du Venezuela. Pouvez-vous nous dire quelles sont les perspectives de projets de coopération et de développement avec ces puissances ?

Nicolás Maduro : Nous sommes ouverts sur le monde. Sans aucun doute, nos relations sont particulières avec la Fédération de Russie, avec la République populaire de Chine, avec la République islamique d’Iran, avec Cuba… Nous avons aussi des liens privilégiés avec l’Inde, il y a une grande identité avec l’Inde, avec sa spiritualité, avec son peuple… Et avec de nombreux autres pays. Avec la Turquie… Et avec l’Afrique, avec de nombreux pays dans le monde, nous avons de grandes et excellentes relations.

Nous voulons que ces relations soient consolidées, nous continuerons à travailler. Grâce à la loi anti-blocus, de nouvelles alliances ont déjà fait des progrès spectaculaires dans divers domaines de l’investissement dans l’économie… Je ne peux pas en dire d’avantage, c’est la caractéristique de la loi anti-blocus, de faire sans dire, et de dire quand cela a été fait. C’est le principe : faire, faire, faire, avancer sans rien dire, pour éviter la guerre impérialiste, pour la neutraliser, et dire plus tard, quand tout sera fait, quand j’aurai l’accomplissement ici entre mes mains. Maintenant, dans cette même ligne de la loi anti-blocus, j’invite aussi les investisseurs d’Amérique latine, du Mexique, du Panama, nos frères d’investissement de Colombie, du Brésil, d’Argentine, de toute l’Amérique latine et des Caraïbes, des États-Unis : venez, voilà un monde pour investir avec des conditions spéciales. Si quelqu’un a porté préjudice aux investisseurs de toutes sortes, aux détenteurs de la dette des États-Unis, c’est bien Donald Trump et sa politique obstinée et extrémiste contre le Venezuela.

Parce que les investisseurs étasuniens ont les portes ouvertes ici pour investir dans le pétrole, le gaz, la pétrochimie, les télécommunications, le tourisme, la finance, tout ce qu’ils veulent. Trump a fait beaucoup de dégâts aux détenteurs de dettes… Et je peux également vous dire, pour la première fois, que nous avons versé aux détenteurs de la dette, par engagement de la République, plus de 76 milliards de dollars sur la période 2014-17. Et avec le commandant Chavez, sur la période 2010-2013, nous avons versé jusqu’à 56 milliards de dollars… Faites le calcul, comme le dit un de mes amis, faites le calcul : 76 milliards plus 56 milliards, c’est 132 milliards de dollars que nous avons payés de 2010 à 2017 jusqu’à l’arrivée de Trump…

C’étaient les profits des investisseurs financiers… Les détenteurs de la dette ont tout perdu quand ils ont gelé nos comptes, quand ils ont attaqué nos revenus pétroliers… J’ai affirmé à tous les détenteurs de dettes, à tous les investisseurs américains, notre volonté de négocier et de renégocier, et d’honorer tous nos engagements à l’avenir. Pour parvenir à des accords… Nous avons les meilleures relations… Ils savent que nous sommes bien payés, que nous sommes des gens de parole, fiables pour l’activité financière, économique, ils le savent, et ils savent que Trump a fait beaucoup de mal à leurs investissements, ils le savent parfaitement.

Il y a des investisseurs, Ramonet, qui représentent même des groupes, des syndicats de retraités américains, des groupes sociaux aux États-Unis qui ont acheté, pour leur fiabilité, des obligations de la dette vénézuélienne et maintenant, regardez, Trump les a brisées, Trump les a détruites. Un autre monde est possible, même à cet égard.

Je profite donc de votre question pour envoyer un message à tous les investisseurs du monde : nous sommes prêts, préparés, nous avons la loi anti-blocus, il y a la nouvelle Assemblée nationale qui va élaborer un ensemble de lois pour rendre plus flexible tout ce qui est investissement dans l’activité économique vénézuélienne, le Venezuela est ouvert au monde pour l’investissement.

IR : Monsieur le Président, c’est précisément la récente défaite électorale de Donald Trump aux États-Unis et l’arrivée imminente de la nouvelle administration démocratique du président Joe Biden qui constituent un moment particulier de changement dans la vie politique internationale. Qu’attendez-vous de cette nouvelle administration américaine ? Quel message de bienvenue adressez-vous à Joe Biden ?

Nicolas Maduro : À ce sujet, je suis obligé d’être prudent… Cela ne veut pas dire que je n’ai pas une pensée claire, j’en ai une, sur les changements aux États-Unis, sur la défaite retentissante de Donald Trump. Trump s’en va… Voyons si avec le départ de Trump, sa politique néfaste et extrémiste contre le Venezuela va partir aussi… Voyons voir… Il y a beaucoup de lobbying en cours. J’ai reçu hier des informations sur ce voleur et meurtrier nommé Leopoldo López : il vient d’engager, à Washington, deux sociétés de lobbying proches du Parti démocrate pour commencer à faire pression en faveur de l’extrémisme de droite au Venezuela face au nouveau gouvernement Biden. Vous savez que la politique américaine est basée sur le lobbying. C’est même légal… Maintenant, ils embauchent de nouveaux lobbyistes liés à Biden, liés au nouveau secrétaire d’État [Anthony Blinken] nommé par Biden, alors, eh bien, espérons que le 20 janvier arrive, que le président Joe Biden soit assermenté et que nous puissions suivre notre chemin.

J’ai toujours dit qu’avec le départ de Trump, puisse sa politique extrémiste et cruelle contre le Venezuela disparaître, espérons-le, et que le dialogue sera rétabli avec Biden et les États-Unis sur un programme constructif. Espérons, espérons. En attendant, nous sommes entre les mains de Dieu, toujours en fonction de nos propres efforts… Je dis toujours au peuple vénézuélien et aux peuples du monde : ne dépendons de personne, dépendons toujours de nos propres efforts, dépendons de nos propres pensées, de nos propres mots, le reste est du profit, comme disent nos peuples. Espérons que c’est pour le bien, le changement aux États-Unis, pour l’humanité, et espérons que c’est aussi pour le bien du Venezuela. C’est ce que je souhaite.

IR : Merci beaucoup, Monsieur le Président, nous sommes arrivés au terme de cette interview, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter, à votre famille et, bien sûr, au Venezuela et à tout son peuple, une bonne année.

Nicolás Maduro : Merci beaucoup pour cette opportunité. Face à l’avalanche de mensonges, de manipulations, d’attaques qu’il y a dans la presse mondiale… Je vois tout le temps, dans la presse et à la télévision à Madrid, des attaques et des attaques… Madrid est devenu l’épicentre de l’attaque d’extrême droite contre le Venezuela, on lit le « New York Times« , le « Miami Herald« , la presse colombienne et le monde en général : des attaques sans pitié, incessantes, incessantes… Mais, eh bien, voici notre vérité et pour notre vérité nous donnons nos vies ; et avec notre vérité nous prenons les chemins du futur.

L’année 2021, sera une année emblématique car c’est le bicentenaire de la bataille de Carabobo (Le 24 juin 1821, la victoire des forces patriotiques de Simon Bolivar contre les troupes royalistes dans la bataille de Carabobo a été décisive dans la guerre d’indépendance du Venezuela.). Elle a été fixée par le commandant Chavez lui-même : « En 2021, 200 ans après Carabobo, Chavez a dit, nous devons arriver à être libres, indépendants et souverains ». Et c’est ainsi que nous sommes arrivés : libres, indépendants, souverains dans la résistance, mais aussi dans la victoire. Bonne année.

IR : Merci Monsieur le Président, prenons rendez-vous pour le 1er janvier 2022.

Nicolás Maduro : d’accord, approuvé !

(Caracas, 30 décembre 2020.)

Source : Cubadebate / Traduit par Venesol

Action urgente: le New York Times efface la guerre économique des États-Unis contre le Venezuela (Fair.org)

Par Bryce Greene (étudiant à l’université d’Indiana/Bloomington) pour www.fair.org

Le 6 décembre 2020, le Venezuela a organisé des élections pour l’Assemblée Nationale, principal organe législatif du pays. Bien que le taux de participation a presque atteint un creux historique, le Parti socialiste Unifié du président Nicolás Maduro (PSUV) a remporté une victoire éclatante.

A l’approche des élections, le New York Times (5/12/20) a publié un article intitulé  » Le Venezuela vote dans une élection que l’opposition qualifie de farce « . Ce texte contient diverses descriptions de la crise politique et économique dans le pays.

Malheureusement, l’article ignore le fait que le gouvernement états-unien a ciblé de très nombreuses sanctions visant explicitement à déstabiliser le gouvernement Maduro et à écraser l’économie vénézuélienne. Or le mot « sanction » n’apparaît jamais dans l’article.

Le New York Times (5/12/20) décrit « une période difficile pour le Venezuela, alors que le pays est aux prises avec de profonds défis économiques et un effondrement de son système de soins de santé » – sans mentionner que la politique états-unienne est conçue pour approfondir ces défis et exacerber cet effondrement.

Au cours de la première année de Trump, son administration a considérablement étendu les sanctions de l’ère Obama sur le Venezuela dans le cadre d’une campagne visant à évincer du pouvoir le président démocratiquement élu Nicolás Maduro. Ces sanctions limitaient les exportations de pétrole du Venezuela et empêchaient son accès aux institutions financières internationales. Selon la Maison Blanche, elles étaient « calibrées pour priver la dictature de Maduro d’une source de financement essentielle ».

Avec sa principale source de revenus qui se tarit et qui est isolée du système financier mondial, l’économie vénézuélienne est en chute libre. Une étude rédigée par un économiste vénézuélien a souligné certains des effets dévastateurs des sanctions. Elles ont provoqué une accélération du déclin de la production pétrolière, qui a coûté à l’État vénézuélien jusqu’à 31 milliards de dollars. L’étude a également établi une corrélation historique entre les exportations de pétrole et les importations de provisions essentielles. De 2018 à 2020, les importations ont diminué de 77 %. Le Venezuela ne perçoit plus qu’1 % des revenus qu’il percevait avant la guerre économique.

En raison des sanctions, le système de santé s’est effondré, les importations de denrées alimentaires ont chuté encore plus rapidement et des milliers de personnes ont quitté le pays. La pression exercée par les États-Unis sur les organismes humanitaires internationaux a empêché des organisations telles que la Croix-Rouge de fournir une aide indispensable. Un responsable de la Croix-Rouge a fait remarquer qu’il était plus facile d’obtenir des fournitures pour le Yémen ou la Syrie que pour le Venezuela. Une étude du Center for Economic and Policy Research estime que les sanctions ont entraîné jusqu’à 40 000 morts supplémentaires en raison de la détérioration des conditions de vie et de l’infrastructure sanitaire. Pendant la crise du Covid-19, le Fonds monétaire international (FMI) a même refusé de fournir un financement pour aider à développer les systèmes de détection et de réponse du Venezuela.

Le New York Times, notant « un petit groupe de personnes faisant la queue pour voter », suggère que les élections vénézuéliennes ne sont pas démocratiques parce que l’attente aux bureaux de vote n’est pas assez longue ! (La photo sous-exposée est également un bon moyen de suggérer visuellement l’oppression).

Après l’investiture du président Maduro pour un second mandat en 2019, après sa réélection en 2018, les États-Unis ont refusé de reconnaître le gouvernement, et ont renforcé les sanctions. Avec le soutien et l’appui total de Washington, Juan Guaidó, chef de l’Assemblée nationale, s’est autoproclamé président par intérim du pays. M. Guaidó a été accueilli par le Nord global et a même assisté au discours du président Trump sur l’état de l’Union en 2020. Encouragée par le soutien manifeste des États-Unis, l’opposition de Maduro a intensifié ses efforts pour déstabiliser le pays et délégitimer le gouvernement actuel, alimentant de violents affrontements, une tentative d’assassinat contre Maduro et même une invasion avortée dans le style « Baie des cochons ».

Trump se serait lassé de toute cette affaire, mais les sanctions et les souffrances continuent.

Rien de tout cela n’a rendu le Venezuela « plus démocratique », ni n’a rapproché le pays de la résolution de ses problèmes politiques. Au lieu de cela, la situation est bien pire.

Tout ce contexte critique a été complètement omis par le New York Times dans sa description de la situation au Venezuela. Comme indiqué plus haut, le mot « sanction » n’apparaît pas une seule fois.

D’après ce rapport du Times, toute la « faim, le chômage, les pénuries d’essence et… l’effondrement du système de santé » qui « n’ont fait qu’empirer avec le coronavirus » est à imputer exclusivement à Maduro. Le rôle des États-Unis est ignoré, et les lecteurs du journal, pour la plupart états-uniens, sont laissés dans l’ignorance totale des actions de leur propre gouvernement. Tout cela pour justifier la poursuite de la tentative du coup d’État états-unien et pour déplorer son échec apparent.

Le Times a décrit la victoire électorale imminente du parti de Maduro comme quelque chose qui « pourrait considérablement affaiblir Juan Guaidó » dans sa « tentative audacieuse mais finalement ratée, soutenue par les États-Unis pour prendre le pouvoir ». La tentative de coup d’État est donc présentée comme un noble effort des États-Unis qui est contrecarré par les élections.

Le Times a suggéré que l’échec de la tentative de coup d’État américain « a renforcé les sentiments d’abandon et d’impuissance politique ». Le lecteur est censé supposer que les Vénézuéliens attendent que Juan Guaidó, soutenu par les États-Unis, les sauve de leur situation désespérée.

L’auteure, Julie Turkowitz, chef du bureau des Andes, a déjà usé de ce même procédé dans le passé (FAIR.org, 16/04/20). Au début de cette année, Mme Turkowitz a écrit un article (4/10/20) sur l’effondrement du système de santé vénézuélien. Là aussi, elle a minimisé le rôle de la guerre économique états-unienne, en rejetant la plus grande partie de la responsabilité sur le gouvernement vénézuélien.  Au-delà de la situation actuelle au Venezuela, le New York Times joue depuis longtemps un rôle de soutien aux tentatives états-unienne de dominer l’Amérique latine (FAIR.org, 11/20/20).

Rien de tout cela n’excuse les erreurs dont Maduro et son gouvernement ont été accusés. Cependant, rien de ce que Maduro a fait n’est une raison d’effacer les actes de violence économique que les États-Unis commettent sur le Venezuela. Si le Times s’inquiète de la santé et du bien-être des Vénézuéliens, le journal devrait concentrer ses reportages sur la campagne du gouvernement états-unien visant à écraser l’économie vénézuélienne et à briser son système politique.

ACTION :

Veuillez rappeler au New York Times qu’en tant que journal états-unien, il a l’obligation de couvrir les effets de la politique du gouvernement états-unien sur des pays comme le Venezuela.

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Twitter : @NYTimes

N’oubliez pas qu’une communication respectueuse est la plus efficace. N’hésitez pas à laisser une copie de votre communication dans le fil des commentaires.

Source : ACTION ALERT: NYT Erases US Economic War Against Venezuela — FAIR

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/12/21/action-urgente-le-new-york-times-efface-la-guerre-economique-des-etats-unis-contre-le-venezuela-fair-org/

Même l’opposition considère que l’élection au Venezuela est légitime, par Vijay Prashad (Peoples Dispatch / Globetrotter)

Note de Venezuelainfos : La transparence des élections du 6 décembre au Venezuela a déjà été soulignée par les observateurs internationaux, notamment le Conseil des Experts Électoraux Latino-américains (CEELA), organe indépendant et pluraliste regroupant des présidents de tribunaux électoraux de tout le continent (1), ou le Groupe de Puebla, un arc progressiste fondé par d’ex-président.e.s, ministres, député.e.s comme Dilma Roussef, Ernesto Samper, Lula da Silva, Adriana Salvatierra, Veronika Mendoza, Rafael Correa ou Evo Morales (2). Les gouvernements du Mexique, de Bolivie et d’Argentine ont refusé de suivre une résolution de l’OEA contestant ce scrutin (historiquement inféodé à Washington, cet organisme a soutenu le coup d’État contre la victoire d’Evo Morales en 2019) (3). Par ailleurs le leader de l’opposition vénézuélienne Capriles Radonsky, deux fois candidat à la présidence, a déclaré à la BBC: « La plus grande erreur a été de mettre la solution à la crise entre les mains de Trump. Il était plus qu’évident que c’était un jeu interne pour gagner la Floride. Guaido est fini, il n’existe plus ». (4)

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A Caracas, l’historien indien Vijay Prashad, observateur du scrutin, s’est entretenu avec les dirigeants des cinq principaux partis d’opposition au Venezuela qui ont participé aux élections du 6 décembre et ont rejeté le boycott du processus électoral réclamé par un Juan Guaidó appuyé par les États-Unis.

Le parti d’opposition COPEI tient une conférence de presse le 10 décembre à la suite des élections législatives au Venezuela. Leur alliance a remporté 17% des sièges à l’Assemblée. La bannière porte l’inscription « la lutte passe par le vote », pour exprimer leur position contre le boycott du processus par l’extrême droite. Photo : COPEI

Avant les élections à l’Assemblée nationale du 6 décembre au Venezuela, le gouvernement des États-Unis a entamé une campagne visant à délégitimer le processus. Les USA ont sanctionné la présidente du Conseil national électoral (CNE) et les membres de l’opposition qui avaient décidé de se présenter aux élections. Quelques heures seulement après l’élection, le gouvernement états-unien et son ombre portée (l’Union européenne) – ainsi que leurs alliés néo-libéraux en Amérique latine – ont annoncé, comme on pouvait s’y attendre, que les élections avaient été « frauduleuses ». Pas besoin de preuves ; il suffit de répéter la doxa médiatique – une élection dans un pays dont le gouvernement conteste l’autorité américaine ne saurait être légitime.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a déclaré que l’élection était une « farce politique » et une « mascarade », et qu’elle « ne répondait à aucune norme minimale de crédibilité ». Le haut représentant de l’Union européenne (UE) a essentiellement imité la déclaration de Pompeo au point d’utiliser le même lexique; l’UE a déclaré que le Venezuela « n’a pas respecté les normes internationales minimales pour un processus crédible ».

Ces déclarations semblent avoir été écrites quelques jours avant l’élection. Elles manquaient de détails sur les événements réels sur le terrain, et ni les États-Unis ni l’UE n’avaient d’observateurs électoraux sur place. (Pour mémoire : J’étais au Venezuela en tant qu’observateur électoral pour le compte du CNE).

L’opposition vénézuélienne

Pompeo a déclaré que « la plupart des partis politiques indépendants et des organisations de la société civile du Venezuela… rejettent ces élections fictives ». Une déclaration stupéfiante, en particulier quand il s’agit de la question des « partis politiques indépendants ».

La veille de l’élection, j’ai participé à une réunion officielle avec les dirigeants des cinq principaux partis d’opposition qui ont participé aux élections. Deux de ces partis forment la particratie de « Punto Fijo », l’ancien establishment politique qui a dominé le gouvernement du pays sans interruption de 1959 à 1999 : Acción Democrática (AD) et Comité de Organización Política Electoral Independiente (COPEI). Les dirigeants de l’AD et du COPEI – tels que Pedro José Rojas (AD) et Juan Carlos Alvarado (COPEI) – ont déclaré que les élections avaient peut-être été entachées des irrégularités habituelles, mais qu’il n’y avait aucune preuve de fraude avant les élections.

Bruno Gallo (Avanzada Progresista) m’a dit qu’il avait passé 10 ans à examiner de près le CNE pour fraude, avec l’intention de le miner, mais qu’il n’avait trouvé aucune preuve de fraude soutenue. C’est une élection équitable, a-t-il dit.

En finir avec la fake-présidence de Guaido

Timoteo Zambrano, un leader de Cambiemos Movimiento Ciudadano, m’a dit que le résultat clé de l’élection de la nouvelle Assemblée nationale est de « mettre fin à la dualité du pouvoir au Venezuela ». Tous ces chefs de partis ont déclaré qu’ils en avaient assez des excès de « l’opposition extrémiste », au centre de laquelle se trouve Juan Guaidó et le parti Voluntad Popular de Leopoldo López (qui vit maintenant au sein de la communauté des ultra-riches vénézuéliens, dans le quartier de Salamanca à Madrid). Gallo a déclaré que ce groupe pratiquait des « sales coups » ; Guaidó et López représentent le gouvernement états-unien plus que le peuple vénézuélien.

« Mettre fin à la dualité du pouvoir » signifie oublier le « fake-gouvernement » de Guaidó imposé au peuple vénézuélien par le président Trump. Quelques jours après l’élection du 6 décembre, celui qui a été deux fois candidat de l’opposition à la présidence, Henrique Capriles, a donné une interview à la BBC, où il a demandé aux États-Unis de cesser de soutenir Juan Guaidó. « La nouvelle administration », a déclaré M. Capriles en faisant référence à la prochaine présidence de Joe Biden, « doit comprendre que ce plan est épuisé et qu’on ne peut pas donner une continuité au statu quo du soi-disant « gouvernement de transition » de Guaido ». M. Capriles, qui vit à Caracas, a déclaré qu’aucune solution politique « ne peut être conçue sans tenir compte des 25 millions de Vénézuéliens ».

En d’autres termes, l’avenir politique du Venezuela ne peut plus être dicté depuis Washington. Mais, a admis M. Capriles, l’opposition est en plein désarroi. « Nous entrons dans un désert », a-t-il dit à propos de ses collègues de l’opposition. « Sans volonté de mettre fin au système Guaido », a noté M. Capriles, « nous allons disparaître comme alternative dans ce pays. »

L’échec des médias

Les médias du monde l’Atlantique Nord dictent ou reprennent les déclarations du Département d’État états-unien et de l’Union européenne. Ils se contentent de dire que l’élection a été frauduleuse et que l’Assemblée nationale qui sera inaugurée le 5 janvier est illégitime. C’est la somme totale de la couverture médiatique.

Julie Turkewitz du New York Times, par exemple, a écrit un article qui ignorait toute l’existence de l’opposition non-putschiste au Venezuela, y compris des deux principaux partis (AD et COPEI). Le titre était « Le Venezuela vote lors d’une élection que l’opposition qualifie de mascarade », mais la seule « opposition » à laquelle il fait référence était l’extrême droite putschiste de Guaido mise en place par le Département d’État américain.

Tom Phillips, écrivant… depuis Rio de Janeiro pour le Guardian, a encadré son article par une citation de Juan Guaidó. Le titre : « Maduro resserre son emprise sur le Venezuela en remportant les législatives boycottées ». Qui a boycotté le vote ? Ni AD ni COPEI, ni le principal parti évangélique (Esperanza por El Cambio) ni le principal parti libéral (Cambiemos Movimiento Ciudadano). Phillips ne fait que considérer du doigt Guaidó alors même qu’il a noté que l’autorité de Guaidó sur l’opposition était nulle.

Ni Turkewitz ni Phillips ne nous informent sur es positions de l’opposition principale au Venezuela, alors qu’elle recherche un dialogue national dans le pays sans interférence de Washington et sans que l’épée du « changement de régime » ne pèse sur le gouvernement élu.

C’est à plusieurs reprises que le gouvernement du président Nicolás Maduro a eu des discussions avec cette opposition crédible. M. Zambrano a déclaré que la nouvelle Assemblée nationale doit constituer une commission chargée d’étudier l’impact des sanctions – ou du blocus, comme l’a appelé Juan Carlos Alvarado de la COPEI – sur le peuple vénézuélien. De telles mesures visant à rétablir l’intégrité du processus politique – attaqué par le gouvernement des USA par le biais de son alliance avec López et Guaidó – sont essentielles pour le peuple vénézuélien. L’élection du 6 décembre et l’inauguration de la nouvelle Assemblée nationale le 5 janvier 2021 sont le début de ce processus de reconstruction du monde politique au Venezuela. Le message du gouvernement de Maduro et de l’opposition crédible est le même : Washington, ne vous immiscez pas dans notre vie politique.

L’auteur : Vijay Prashad est un historien, rédacteur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef de Globetrotter, un projet de l’Institut des médias indépendants. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont The Darker Nations : A People’s History of the Third World (The New Press, 2007), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013), The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016) et Red Star Over the Third World (LeftWord, 2017). Il écrit régulièrement pour Frontline, the Hindu, Newsclick, AlterNet et BirGün.

Article produit par Globetrotter

Source : https://peoplesdispatch.org/2020/12/11/even-the-opposition-believes-venezuelas-election-was-legitimate/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

Notes:

(1) https://venezuelanalysis.com/news/15072

(2) http://www.mppre.gob.ve/2020/12/10/declaracion-del-grupo-de-puebla-sobre-las-elecciones-legislativas-en-venezuela/

(3) https://www.nodal.am/2020/12/sin-los-votos-de-argentina-bolivia-y-mexico-la-oea-desconoce-las-elecciones-parlamentarias-de-venezuela/

(4) https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-55242142

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