Le paramilitarisme colombien profite de « la paix » pour se déployer à la frontière avec le Venezuela

paracos_fronteraLa reconfiguration du champ politique et du territoire colombiens suite aux accords de paix signés avec les FARC a donné lieu à une nette progression du paramilitarisme dans tout le pays voisin, principalement dans les régions de production intensive de coca et à la frontière avec le Venezuela.

Par Mision Verdad, novembre 2017

La para-économie colombienne, qui parasite massivement l’économie du Venezuela, s’étend sur un territoire  principalement situé à la frontière binationale dont Cúcuta constitue l’épicentre. Les autorités colombiennes se sont déclarées « impuissantes » à stopper ce trafic qui, s’aidant de certaines astuces juridiques pour légaliser les marchés parallèles, fortifie le néo-libéralisme colombien grâce aux subventions du socialisme bolivarien.

Le Département du Nord de Santander, dont la capitale est Cúcuta et dont le gouverneur appartient au parti du président Juan Manuel Santos, compte parmi les trois Etats présentant le plus grand nombre de “cultures illicites”. Depuis l’an dernier déjà, lors de l’instauration d’un cessez-le-feu unilatéral par les FARC, des conflits entre bandes paramilitaires ont été signalées dans ce département, surtout dans la zone urbaine de Cúcuta où la lutte entre des groupes paramilitaires comme « Los Rastrojos » et le Cartel du Golfe pour le contrôle des routes de contrebande s’intensifiait.

Même si la propagande médiatique évoque un soi-disant combat des forces de sécurité colombiennes contre ces groupes criminels, qui se font de plus en plus puissants dans la région, il est indubitable que le paramilitarisme se développe et se renforce en Colombie. Après la démobilisation des FARC, les forces armées colombienne se sont focalisées sur ce qu’elles appellent le post-conflit et sur le contrôle d’une dénommée « structure de menaces permanentes » (SAP) qui, selon les autorités, serait formé de dissidents des FARC et de l’ELN n’ayant pas négocié la « paix » avec le gouvernement ainsi que de bandes paramilitaires.

Reconfiguration du narco-Etat colombien

Cependant, l’alliance entre les forces armées colombiennes et les différents groupes paramilitaires existant dans ce pays est telle que dans la mesure où les FARC ont été évacuées de leurs territoires, les corps de sécurité de l’Etat colombien s’assurèrent que ces espaces soient réoccupés par ces mêmes bandes criminelles, consolidant ainsi le narco-Etat en toute « légalité ». Derrière cette nouvelle reconfiguration se cache le contrôle exercé par les cartels de la drogue mexicains et états-uniens sur les mafias colombiennes. C’est un problème d’une telle ampleur que le mieux que puisse faire le président Santos est de regarder ailleurs et d’attaquer le Venezuela.

La lutte pour le contrôle de l’intégralité du territoire colombien est une réalité tangible dans le cadre d’une guerre qui se poursuit malgré les accords signés avec les FARC, car, comme on pouvait s’y attendre, la démobilisation de la plus importante des guérillas sert davantage la consolidation du narco-Etat et la soumission aux projets des Etats-Unis qu’à l’établissement d’une véritable paix. Les matrices d’opinion répandues par les médias tentent d’imposer l’idée que le Venezuela est le théâtre d’opérations de cette lutte entre groupes paramilitaires, cherchant implicitement à légitimer le bellicisme du gouvernement de Juan Manuel Santos envers le processus bolivarien.

La débâcle et les fortes divisions internes de l’opposition vénézuélienne et le relâchement partiel des tensions politiques ont entraîné le besoin d’amplifier les voyages à l’étranger et les effets d’annonce (“Prix Sakharov” décerné par la droite du parlement européen à la droite vénézuélienne, World Tour de Luisa Ortega, etc…) pour pallier cette faiblesse électorale, mais aussi de multiplier les manœuvres contre la souveraineté du Venezuela, comme la contrebande de billets de banque, d’essence et d’autres produits d’origine vénézuélienne, l’offensive contre le bolivar et l’augmentation du narcotrafic. Le président Maduro a fait le lien entre le président Juan Manuel Santos et la progression de ces mafias dans la zone frontalière.

Les médias colombiens tirent à boulets rouges sur le Venezuela

La presse colombienne – un oligopole privé aux mains de l’élite économique au pouvoir – veut imposer le storytelling selon lequel les groupes paramilitaires colombiens trouvent plus sûr de se disputer le pouvoir du côté vénézuélien de la frontière plutôt que du leur, en raison du contrôle qu’y exercent les forces armées de Colombie et parce que le Venezuela serait le premier intéressé par la contrebande de ses produits d’extraction, qu’il organise lui-même ou qu’il introduit en Colombie.

Les médias colombiens martèlent que le Venezuela ouvre ses routes  au narcotrafic depuis la Colombie, principal producteur de drogue au monde, jusqu’à la mer des Caraïbes. Dans ce renversement du responsable et de la victime, les médias de Bogota accusent les Forces Armées Nationales Bolivariennes (FNAB) de disculper son propre appareil militaire et les nombreux parapolitiques qui occupent les gouvernements et les mairies de départements frontaliers comme le Nord de Santander.

Les paramilitaires colombiens veulent élargir la frontière à leur guise

Les incohérences sautent aux yeux. Un exemple : « El Tiempo »  (média colombien appartenant à la famille Santos) a décrit brièvement les  affrontements qui eurent lieu en mai dernier du côté vénézuélien de la frontière, les morts et les blessés ayant été évacués vers des hôpitaux de Cúcuta sans aucune procédure de transfert ou de déportation.

Ces actions de propagande combinées à la simulation « d’attaques armées  » de l’armée bolivarienne en territoire colombien tentent d’établir une base de légitimité politique dont  Juan Manuel Santos pourrait se servir à moyen terme pour se présenter comme un « gouvernement agressé » devant se défendre face au Venezuela.

Infiltration paramilitaire en territoire vénézuélien

La défaite politique de la droite que représente l’élection de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) a donc renvoyé la balle dans le camp international, les affrontements de plus en plus fréquents entre les forces armées bolivariennes et des bandes criminelles comme celle de « Los Rastrojos »  indiquent une augmentation des incursions paramilitaires sur le territoire vénézuélien lui-même.

Les 120 jours de violence qui secouèrent le Venezuela à la mi-2017 avec un solde de près de 100 morts (imputés par les médias internationaux au gouvernement Maduro), ainsi que les sabotages et les actions de guerre urbaine dans les Etats frontaliers (à Táchira et Mérida surtout) trouvèrent dans des bandes paramilitaires comme « Los Rastrojos » les hommes de mains indispensables.

Ce chapitre de la violence meurtrière heureusement stoppé depuis l’élection de la Constituante à la fin du mois de juillet, le paramilitarisme se reconstitue comme Terminator, de l’autre côté de la frontière : le « processus de paix »  génère une réactivation du paramilitarisme, une confrontation interne pour le contrôle territorial et économique et un déploiement d’activités économiques illégales qui servent à les financer dans la zone frontalière. Ces niches para-économiques sont liées à la contrebande de billets de banque et de marchandises – aliments, médicaments, etc. ainsi qu’à la manipulation du taux de change entre le peso et le bolivar qui non seulement facilite le blanchiment des capitaux du narcotrafic mais favorise aussi la hausse du dollar parallèle dont la « base de calcul », protégée légalement par l’Etat Colombien,  se trouve à Cúcuta.

Les liens qu’entretiennent ces bandes avec l’opposition vénézuélienne ont été dénoncés par le Président Nicolas Maduro; quant au groupe « Los Rastrojos », sa présence au Venezuela et sa participation à la contrebande de combustibles vénézuéliens et à d’autres trafics en rapport avec le dollar parallèle deviennent de plus en plus évidentes. Au cours des cinq dernières années, les arrestations au Venezuela de chefs de cette bande sont devenues fréquentes, preuve évidente de leur activité. L’une des plus importantes arrestations après celle de « Diego Rastrojos » en 2012 dans l’Etat de Bolivar, eut lieu en septembre dernier (voir “alias Commandant Camilo”voir “alias Commandant Camilo”) dans la ville dont est originaire la gouverneure du Táchira appartenant au parti d’opposition “Action Démocratique”, Laidy Gomez.

On se demande pourquoi le gouvernement colombien n’a pas manifesté sa reconnaissance légitime pour ces actions du Venezuela contre les paramilitaires, comme c’est l’usage en diplomatie bilatérale.

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En 2017, les fosses communes et les « faux positifs » de l’ère Uribe-Santos commencent à peine à émerger du silence médiatico-gouvernemental. Les réseaux paramilitaires qui ont, avec l’armée, perpétré ces violations massives des droits humains, sont aussi les formateurs, les fournisseurs en armes, en argent et en hommes de main des insurrections de la droite au Venezuela – que les médias nous présentent comme des « révoltes populaires contre la dictature de Maduro ».

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Le milliardaire Henrique Capriles Radonsky, un des leaders de la droite vénézuélienne, avec un des principaux articulateurs du réseau paramilitaire – l’ex-président colombien Alvaro Uribe.

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Autre protégé d’Uribe, autre oligarque vénézuélien : Leopoldo Lopez. Jugé et emprisonné pour l’organisation de violences qui ont fait des dizaines de morts, ce leader de d’extrême droite serait selon les médias occidentaux détenu… « pour ses opinions » (sic). Pour plus de détails en photos sur ces « combattants de la démocratie », voir « Venezuela : la presse française lâchée par sa source ? », http://wp.me/p2ahp2-20J

Extension du champ de bataille dans la zone frontalière

Des massacres commis par l’Etat colombien à l’encontre de son propre peuple sont révélés quotidiennement. Une nouvelle fosse commune découverte à La Macarena (département du Meta) et contenant plus de 2000 cadavres, victimes présumées de l’opération « faux-positifs » menée par l’ex-président Alvaro Uribe avec le soutien de son ex-ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, a secoué, une fois de plus, l’opinion publique il y a quelques semaines.

Alors que la Colombie vit une situation de précarisation sociale et que les forces de sécurité et les paramilitaires assassinent chaque semaine des leaders sociaux, politiques, des journalistes, des défenseurs des droits humains, des paysans, des indigènes, un rapport comme celui de la « Fondation Idées pour la Paix« , intitulé « Crime organisé et saboteurs armés en période de transition«  (dans lequel le Venezuela est cité plus de vingt fois), signale parmi les nombreuses sources de financement de ces bandes, le trafic d’essence, de bétail et d’aliments du Venezuela vers la Colombie en règle générale. On cherche aussi à répandre la fausse idée selon laquelle le gouvernement de Santos prépare le chemin de la paix en Colombie, faisant abstraction du rôle fondamental joué par le Gouvernement Vénézuélien dans ces accords. Ce rapport rejette la faute d’un éventuel échec de ce qu’il appelle la « transition » sur le Venezuela.

Il dénonce le renforcement de la bande « Los Rastrojos » sur le territoire vénézuélien et le met au compte de la « grave détérioration de la situation sécuritaire au Venezuela, encore aggravé par l’existence d’une collusion criminelle à de nombreux niveaux du Gouvernement« . L’idée centrale dudit rapport  étant que « le développement de structures locales du crime organisé plus réduites, y compris celle des « Rastrojos » peut mettre en péril la transition vers le post-conflit en Colombie« .  En conclusion, il offre une argumentation très dangereuse qui pourrait bien justifier une ingérence plus forte du gouvernement de Santos dans les affaires intérieures du Venezuela et laisse entrevoir la possibilité d’autres « faux-positifs ».

Cette pratique des « faux-positifs » qui maintient le gouvernement vénézuélien  en état d’alerte, en particulier le Ministre de la Défense Vladimir Padrino Lopez. Les offensives économiques et monétaires dans la zone frontalière, ajoutées aux sanctions états-uniennes défendues par le gouvernement de Santos sur le plan diplomatique et à la réorganisation du paramilitarisme utilisé comme un instrument de guerre asymétrique démontrent que le vrai danger qui  menace actuellement ne provient pas de chez nous, mais bien de chez nos voisins.

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/paramilitarismo-colombiano-dispara-a-la-soberania-venezolana-en-la-frontera

Traduction : Frédérique Buhl

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Lire et offrir « Des taupes à Caracas » de Géraldina Colotti

Traduit de l’italien par Anne MARSALEIX


Préface de Maurice LEMOINE

Ce livre raconte un voyage en deux temps qui s’est déroulé sur une année : en février et mars 2011, puis en janvier et février 2012.

S’il ne verse pas dans le retour au tiermondisme, la recherche stérile de « modèles » ou l’enthousiasme sénile de l’ancien combattant, cet ouvrage assume donc un parti-pris. Du costume de l’enthousiaste ou de celui de l’impartiale, aucun ne me convient vraiment. La vie m’a appris que la plus précieuse des libertés, même dans des situations difficiles, voire extrêmes, est celle de pouvoir choisir. En politique, si vous ne faites pas de choix, quelqu’un d’autre s’en chargera, et cela fait partie du jeu.


Pour ce que j’en ai vu, l’essence du Venezuela bolivarien se situe dans le réveil d’une extraordinaire participation populaire : la passion pour la politique, au sens de la gestion de la polis, par l’exercice constant de l’agora par les exclus, ces « affreux, sales et méchants » qui, aux confins épuisés de la gauche comme il faut, suscitent « le dégoût et l’horreur » qu’exprimait Tocqueville à l’évocation d’Auguste Blanqui.
Dans ce livre, ce sont surtout eux, les « invisibles », qui parlent : des femmes et des hommes de toutes les couches populaires, devenus protagonistes au pied levé.

G.C.

Commandez le livre aux Editions du Cerisier // Tél. : 00 32 65 31 34 44 // editionsducerisier@skynet.be

Différences entre la lutte anticorruption menée par le Venezuela et celle dirigée par les Etats-Unis. 

29 octobre2017

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Tarek William Saab, Procureur Général de la République

L’Etat moderne et le capitalisme sont fondamentalement corrompus, c’est pourquoi dès leur apparition en Amérique Latine, la corruption y a existé. Depuis l’emploi que fit Santander des ressources de la Colombie afin de laisser les troupes du Libertador démunies de tout argent au 19ème siècle, la corruption s’est donnée deux objectifs : l’enrichissement personnel et la manipulation politique.

La nouveauté du XXè siècle fut la poursuite constante d’une prétendue « lutte contre la corruption » très sélective, dirigée par les Etats-Unis pour faire tomber des gouvernements considérés comme portant atteinte à leurs intérêts hégémoniques dans le monde, et surtout dans ce que ce pays considère comme son « arrière-cour ». Leur utilisation partiale, discriminante et très sélective de la lutte anti-corruption est basée sur cet objectif. Par exemple, la dite « Operation Lava Jato » au Brésil a réussi à atteindre son but : la destitution de Dilma Roussef de la Présidence sans que son implication dans les affaires de corruption et de négligence administrative dont elle fut accusée n’ait jamais été prouvée, ce que reconnurent même des médias tels que la BBC. L’objectif actuel est d’emprisonner le candidat favori des prochaines élections présidentielles, Lula Da Silva.

A l’inverse, les accusations de corruption contre Michel Temer, qui reposent pourtant sur des faits avérés , ont été rejetées et il continue à exercer la présidence du Brésil en toute illégitimité, imposant un retour en arrière dans  toutes les avancées politiques réalisées par les gouvernements du Parti des Travailleurs brésilien. Il se passe la même chose dans l’affaire de l’entreprise de bâtiment et de travaux publics Odebrecht, dûment divulguée et filtrée depuis le Département de Justice des Etats-Unis dans le but d’attaquer des gouvernements progressistes ou des personnalités qui après leur sortie du gouvernement, sont devenus gênantes pour les intérêts états-uniens, comme cela s’est produit au Pérou, au Panama et au Guatémala.

Egalement utilisé pour discréditer l’image du gouvernement des Kirchner en Argentine, ce moyen est employé pour amener le président de l’Equateur, une fois trahi le vote qui le désigna pour poursuivre la ‘révolution citoyenne », à entamer un processus de privatisation et à faciliter la détention du vice-président qui avait été son compagnon de la campagne présidentielle mais qui fut le premier à élever la voix contre ses intentions de privatiser les entreprises de l’Etat équatorien et à attirer l’attention de manière générale sur la trahison par Lenin Moreno  des réalisations de Rafael Correa.

Par contre, l’affaire des Panama’s Papers, dans laquelle étaient impliqués des présidents et leaders de pays alliés des USA comme l’Argentine, le Chili et l’Arabie Saoudite, a été étouffée. Toutefois, l’implication de Macri n’a pas été niée, pas même par son avocat qui s’est contenté de défendre la légitimité des entreprises offshore. 

La lutte anticorruption menée par le Venezuela est radicalement différente. Des affaires comme celle de « Coco » Sosa, des dizaines de hauts dirigeants de l’entreprise publique du pétrole PDVSA parmi lesquels l’ex-président Orlando Chacin, prouvent que personne n’est intouchable.

Pour les Etats-Unis, la « lutte contre la corruption » tant vantée n »est qu’un combat contre l’Etat Nation

Le combat que mène le gouvernement bolivarien contre la corruption est dirigé depuis l’Etat lui-même et adopte une méthode très différente. En premier lieu, c’est le Président Nicolas Maduro lui-même qui en a pris la tête. A plusieurs occasions, il exigea de la Ministre de la Justice, Luisa Ortega Diaz de sanctionner les délits de corruption affectant la stabilité de la nation. Mais Ortega Diaz et son époux German Gerrer ont construit une pyramide d’impunité et faisaient chanter (pour procéder à des extorsions) ceux qui auraient dû être condamnés pour ces mêmes délits, confiants dans le vieil adage qui absout le « voleur volé » ; se voyant découvert, ils ont fui le pays pour se joindre à la campagne internationale contre le Venezuela.

Contrairement à Ortega Diaz, le Procureur Général qui lui a succédé – Tarek William Saab – personnifie l’Etat vénézuélien et a pris l’offensive contre la corruption, aboutissant hier à la détention du déjà cité Orlando Chacin, qui était aussi le vice-président du service Exploration et Production de PDVSA. Des chefs d’accusation tels que « association de malfaiteurs, obstruction à la liberté de commerce et  collusion de fonctionnaires avec des entreprises », ainsi que de  » péculat, détournement de fonds et dommages causés à l’industrie pétrolière » lui ont été imputés.

Cela permet de constater deux choses :  premièrement que la lutte menée contre la corruption inclut les cadres supérieurs les plus proches du gouvernement, deuxièmement, que la corruption constitue l’instrument utilisé par les intérêts des transnationales pour saboter l’économie nationale et détruire l’infrastructure de la plus importante entreprise du Venezuela.

La réaction de médias tels que Reuters a été très suspecte, car au lieu de saluer ces détentions, l’agence tente de ternir cet important coup porté à la corruption en dénonçant un prétendu affrontement qui n’existe pas entre le Tribunal Suprême de Justice et le Ministère Public.

En plein XXIème siècle, tandis que les médias privés d’information contrôlent toujours davantage l’opinion publique, au beau milieu d’une guerre multidimensionnelle qui produit des matrices d’opinions bénéficiant à l’élite occidentale, les enquêtes des principales agences internationales et d’ONGs qui publient et établissent des classements (rankings) de corruption, se basent sur des « enquêtes d’opinion » et non sur des chiffres réels, comme par exemple le nombre de plaintes publiques ou officielles déposées, de chefs d’accusation et  d’arrestations, ce qui aurait un caractère plus scientifique mais pourrait évidemment montrer au grand jour la réalité des chiffres, mettant les Etats-Unis et leurs alliés de la région sur la sellette.

Cela montre clairement que le modèle étatsunien de « lutte contre la corruption » tant vanté  n’est qu’un combat acharné contre l’Etat-nation pour éliminer les contrôles et faire du pillage et de la spoliation des ressources des pays d’Amérique Latine un acte légitime, par des discours prétendant justifier la nécessité de réduire la figure étatique et de tout abandonner aux mains des monopoles privés.

Pour le Venezuela en revanche, la lutte contre la corruption est un combat vital pour garantir la solidité de l’Etat, protéger et réorganiser les entreprises importantes pour le pays (comme la compagnie pétrolière publique PDVSA) ainsi que le système de gestion des devises dans un contexte économique où elles sont moins abondantes que les années antérieures. Toutes ces actions dépassent la simple question de l’économique et ont pour objectif la sécurité et la défense nationales.

Source : http://misionverdad.com/LA-GUERRA-EN-VENEZUELA/venezuela-y-eeuu-tienen-diferentes-objetivos-con-la-lucha-anticorrupcion

Traduction : Frédérique Buhl

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Élections régionales au Venezuela : la soudaine discrétion et l’embarras de la presse française

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« Tant d’élections… ce n’est pas de la liberté, c’est un excès de liberté » avait lancé il y a quelques années le président Lula à propos du Venezuela. Ce pays continue à battre le record mondial en quantité de scrutins puisqu’après l’élection de la Constituante de juillet 2017, et celle des gouverneurs le 15 octobre, viennent les municipales de décembre qui seront suivies en 2018, des présidentielles. Mais alors que l’élection de l’Assemblée nationale constituante en juillet dernier avait fait l’objet d’une intense couverture médiatique pendant plusieurs jours en France, les élections régionales qui se sont tenues la semaine dernière n’ont pas fait les gros titres de la presse hexagonale. Est-ce parce que l’opposition y a largement participé et que la campagne et les élections se sont déroulées dans le calme, la thèse de la « dictature chaviste » se voyant ainsi invalidée ? Ou bien est-ce parce que la victoire de la coalition au pouvoir contredit le récit médiatique majoritaire d’un peuple tout entier dressé contre Maduro ? Éléments de réponse.

A la surexposition médiatique, succède le strict minimum journalistique

rRétrospectivement, la couverture médiatique de l’élection de l’Assemblée constituante était d’une toute autre intensité. Avalanche de dépêches, reportages court, moyen et long format, « éclairages » et débats en plateau, titres choc en manchette, interviews, articles de décryptage, photos reportage, tweets enragés d’ « intellectuels engagés » … Le Venezuela et sa constituante auront l’honneur de faire la une de Libération. Tout y est passé pour une couverture médiatique maximale de l’élection de l’Assemblée nationale constituante.

L’instrumentalisation du Venezuela à des fins de politique intérieure était à son comble du Front national jusqu’à l’Elysée : il s’agissait de faire d’une pierre, deux coups en diabolisant le Venezuela bolivarien et la gauche de transformation sociale en France (FI, PCF). Un phénomène que l’on a pu observer également en Angleterre avec Corbyn, en Espagne avec Unidos-Podemos, etc. Il faut dire que la frange la plus radicale de la droite vénézuélienne avait alors renoué avec la stratégie insurrectionnelle des « guarimbas ». Une flambée de violence dont les médias, dans leur grande majorité, imputaient la responsabilité au gouvernement accusé d’organiser la répression contre ce qui était présenté comme une insurrection populaire. En réalité, une stratégie de violence d’extrême-droite qui n’avait rien de spontané et qui suscitait alors l’indulgence de la presse hexagonale comme nous l’avions illustré dans un précédent article à relire ici.

Nous pouvions donc raisonnablement nous attendre à ce que les médias de masse accordent au moins la même attention aux élections régionales au Venezuela. Un pays accusé d’être une dictature qui organise des élections régionales auxquelles l’opposition, dans son immense majorité, participe : en voilà un scénario qui aurait de quoi susciter l’intérêt d’éditorialistes et de journalistes si soucieux des droits de l’homme et de la démocratie. N’ont-ils pas à cœur de vérifier la validité de leurs thèses sur la dictature vénézuélienne et de répondre à ceux qui, « idéologiquement aveuglés », les contestent ? Où sont donc passés les Enthoven, Naulleau et autres chevaliers blancs du tweet ?

Une élection reléguée au second plan dans les médias français

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Des électeurs font la queue très tôt le matin pour aller voter à Petare, l’un des plus grands « barrios » d’Amérique latine. AVN / Fausto Torrealba

Bien entendu, la plupart des grands quotidiens et hebdomadaires ont relayé les résultats des élections régionales et la victoire de la coalition chaviste qui remporte 18 gouvernorats sur 23. Cependant, les articles consacrés à l’événement électoral sont souvent des reprises de dépêches AFP ou Reuters ou, tout du moins, ils en adoptent le ton très factuel. Nous sommes loin des unes, des manchettes et des articles exhaustifs de l’été dernier. Pas de reportages non plus sur les chaînes d’information suite aux élections. Des reportages ont en revanche été diffusés par certains journaux télévisés et chaines d’information un peu avant la tenue des élections afin de rappeler à leur manière les enjeux du scrutin. La veille du vote, le présentateur de BFM TV introduit un reportage intitulé « Au pays du chaos » par ces mots : « La dictature ou la démocratie, c’est pour résumer l’enjeu de l’élection de demain au Venezuela. » Même ton pour le JT de 13 heures de TF1 qui consacre un reportage au système D dans le pays caribéen le même jour. L’élection passée, les téléspectateurs devront se contenter des bandeaux d’alerte info en bas de leur écran pour savoir si le Venezuela a fini par basculer dans la dictature ou non. Jean-Luc Mélenchon invité au 20h de TF1 le lendemain des élections n’a pas été interrogé sur le sujet. Ni les autres représentants de la France Insoumise ou du PCF invités dans les médias dans le même laps de temps. Etrange … Les députés de la FI avaient dû faire face à de nombreuses injonctions médiatiques à condamner le « régime» vénézuélien l’été dernier. Décidément, la couverture médiatique des élections régionales n’est pas de la même ampleur.

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Cartographie des résultats officiels publiés par le Conseil National Electoral (CNE) : le PSUV et ses alliés réunis au sein du Gran Polo Patriotico (GPP) remportent 18 Etats ; la coalition de droite (Mesa de Unidad Democratica – MUD) en remporte 5. Source : site internet du PSUV

L’information mise en avant : l’opposition conteste les résultats

Les articles insistent presque tous sur le fait que la coalition d’opposition (MUD) conteste les résultats et ce, jusque dans leurs titres. Libération titre sur « la victoire et des soupçons pour Maduro ». Pour l’inénarrable Paulo Paranagua  du Monde, « le pouvoir s’attribue la victoire aux élections régionales, l’opposition conteste ». Pour Courrier international, c’est une victoire écrasante mais contestée du parti au pouvoir. Même son de cloche pour LCI et ainsi de suite.  Ce que ces articles taisent, c’est qu’en 18 ans de révolution bolivarienne, l’opposition a contesté tous les résultats des élections … qui lui étaient défavorables. A l’instar de Laidys Gomez, nouvelle gouverneure d’opposition de l’Etat du Táchira, qui s’était empressée de reconnaitre sa très large victoire face au gouverneur chaviste sortant pour ensuite contester les résultats dans le reste du pays. C’est « le folklore habituel destiné aux médias internationaux et aux chancelleries » juge, tranchant, Benito Perez dans les colonnes du quotidien suisse le Courrier (classé à la « gauche de la gauche »).

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Florilège de titres que l’on pouvait lire dans la presse française au lendemain des élections.

Les chavistes ont, quant à eux, tout de suite reconnu leur défaite dans tous les Etats remportés par l’opposition incluant des zones stratégiques comme le Táchira, frontalier avec la Colombie. Par ailleurs, Henri Falcon, gouverneur d’opposition sortant en quête d’une réélection dans l’Etat de Lara a reconnu sa défaite en dépit de la position officielle adoptée par la MUD. Même scénario dans l’Etat de Carabobo où le candidat de droite a reconnu la victoire de son adversaire chaviste. Ce qui a bien moins été relayé également, c’est l’avis rendu par le CEELA (Conseil des Experts Electoraux Latino-Américains) et ses 1300 observateurs déployés dans tous les pays pour suivre l’élection, par la voix de son président lors de la conférence de presse de présentation du rapport final de leur mission d’accompagnement : « les élections se sont déroulées dans le calme et dans des conditions en tout point normales, aucun incident n’est à déplorer et le vote reflète en conséquence la volonté des citoyens vénézuéliens. » Le président du CEELA, Nicanor Moscoso, a en outre précisé qu’au terme des 12 audits de chacune des phases du processus électoral auxquels les représentants de tous les partis politiques en lice étaient étroitement associés, le document final a été signé par tous les partis de la coalition chaviste (GPP) et de la coalition d’opposition (MUD), le jugeant donc conforme.

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Hector Rodriguez Castro, l’une des figures montantes du PSUV (chaviste) en pleine campagne à Petare. Il a été élu gouverneur de Miranda, le « joyau de la couronne » qu’il a ravi à la droite. L’Etat était jusqu’ici gouverné par l’opposant Henrique Capriles, candidat malheureux aux élections présidentielles de 2012 face à Chavez et 2013 face à Maduro, depuis déclaré inéligible par la justice vénézuélienne suite à des pots-de-vin de la part d’Odbrecht. C’est notamment dans certaines riches municipalités de Miranda dirigées par la droite comme Chacao que se concentraient les « guarimbas ». FACEBOOK

En outre, les articles proposant une véritable analyse des raisons d’un tel résultat ou à défaut avançant ne serait-ce que quelques éléments, ne sont pas légion. Ainsi, pour les Echos, reprenant Reuters, les chavistes remportent l’élection « par surprise ». Surprise, magie, hasard sont rarement les ingrédients d’une élection … Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Amérique Latine qui nous avait accordé un long entretien sur le pays caribéen, avance, quant à lui, quelques éléments d’analyse, d’abord sur les réseaux sociaux puis dans un entretien sur le site de l’IRIS : « Comme en 2015 pour le chavisme (lors élections législatives), l’opposition vient de connaître un « trou » électoral parmi ses électeurs. Une bonne partie des classes moyennes et supérieures urbaines s’est abstenue. […] Cette tendance semble indiquer que le vote est venu sanctionner les événements de l’année et leurs responsables. […] Ils invalident les stratégies de la tension et de la violence développées ces derniers mois. » Peut-être qu’une analyse approfondie des résultats du scrutin s’apparenterait alors à une remise en question pour tous ces médias qui ont depuis longtemps pris fait et cause pour l’opposition vénézuélienne, y compris pour sa frange la plus radicale. Peut-être aussi que la presse française dominante aurait été plus loquace si l’issue de l’élection avait été favorable à l’opposition. Jack Dion, directeur adjoint de la rédaction de Marianne, livre ses réflexions sur son compte Facebook : « Une présumée dictature qui organise des élections avec des opposants en lice, c’est déjà une surprise. Une opposition battue alors que tous les médias la donnaient archi favorite, c’est encore plus étrange. Moralité : la réalité du Venezuela est plus complexe que les raccourcis en vogue, d’où qu’ils viennent. » A méditer …

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Le président Maduro reçoit trois des quatre gouverneurs d’Acción Democratica (au centre) qui ont prêté serment devant l’Assemblée Nationale Constituante (Etats d’Anzoátegui, Nueva Esparta et Mérida) au Palais Miraflores, la résidence officielle de la présidence de la République, le 24 octobre 2017, en présence du Vice-président Tareck El Aissami (de dos à droite) et de la première dame Cilia Flores (à gauche). TWITTER

La droite vénézuélienne est aujourd’hui profondément divisée quant à l’attitude à adopter entre ceux qui, à l’instar des quatre nouveaux gouverneurs du parti Acción Democratica qui ont prêté serment devant l’Assemblée nationale constituante puis ont rendu visite à Nicolás Maduro à sa résidence officielle de Miraflores, semblent jouer l’apaisement et le dialogue, ne serait-ce que temporairement, et d’autres qui prônent la ligne dure comme Henrique Capriles qui a décidé de quitter la coalition en dénonçant la « trahison » d’Acción Democratica, la grande gagnante de ce scrutin au sein du camp antichaviste. La presse française standardisée se montre assez peu diserte sur les dissensions de l’opposition comme Libération qui se contente de relayer une dépêche AFP qui explique en creux que pour comprendre les échecs et les fractures de la droite vénézuélienne, c’est du côté des chavistes et de leur « plan d’accaparer le pouvoir pour toujours » qu’il faut chercher. Sur les ondes de France Inter, Anthony Bellanger, l’ex-directeur de l’information de Courrier international aujourd’hui chroniqueur éditorialiste aux Inrocks,à BFM TV et à France Inter, livre à peu près la même analyse : « On n’est plus à l’époque soviétique où les dictateurs remportaient 99,8% des voix. On gagne les élections, il ne faut pas exagérer, mais on perd un peu de terrain, pour ne pas être ridicules. »

Si dictature il y a, celle-ci n’aurait aucun intérêt à livrer à l’opposition des Etats aussi stratégiques que le Táchira, le Mérida ou le Zulia, principale zone pétrolière du pays, à la frontière avec la Colombie et ayant manifesté par le passé des velléités sécessionnistes comme le rappelle le journaliste indépendant Maurice Lemoine spécialiste de l’Amérique Latine et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique dans un article publié par Mémoire des Luttes. Juan Pablo Guanipa, élu gouverneur du Zulia est le seul nouvel élu à avoir refusé de prêter serment devant l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) ; il n’a par conséquent pas pu prendre ses fonctions, contrairement à ses quatre autres collègues de l’opposition, et de nouvelles élections seront organisées en décembre. En tout cas, aucune remise en cause conséquente de l’opposition vénézuélienne, de sa stratégie et de sa rhétorique, malgré le désaveu électoral et les profondes divisions, ne semble vraiment à l’ordre du jour dans les salles de rédaction parisiennes.

Qu’est-ce que ce traitement médiatique en dents de scie révèle des relations que la presse française dominante entretient avec le Venezuela ? Loin de vouloir réellement informer sur la situation du pays caribéen, loin de se soucier des droits de l’homme et de la démocratie à Caracas, cette presse proclame inlassablement le mot d’ordre TINA (« There is no alternative – il n’y a pas d’alternative ») et fait le procès sous toutes les latitudes d’une gauche de transformation sociale un peu trop gesticulante à son goût. Toute information en provenance de Caracas qui ne donnerait pas de grain à moudre pas à ce discours ne sera pas mise en avant. C’est manifestement le cas des élections régionales. On préfèrera insister sur le fait que l’opposition conteste les résultats, en omettant qu’elle agit ainsi à chaque défaite électorale depuis 18 ans, plutôt que d’analyser les raisons d’un résultat favorable au chavisme malgré une profonde déstabilisation économique, sociale, politique et géopolitique depuis 3 ans. Et on préfèrera surtout vite passer à une autre « actualité ». Comme, par exemple, la décision du Parlement Européen dominé par la droite (PPE) et les sociaux-démocrates (S&D) de décerner le prix Sakharov à « l’opposition démocratique vénézuélienne » (1) en décembre.

Note : (1) Sur les violations des droits humains commises par cette opposition, on peut lire notamment « la rage raciste de l’extrême droite vénézuélienne » https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/24/la-rage-raciste-de-lextreme-droite-venezuelienne/ et « Venezuela: la presse française lâchée par sa source ? » : https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/08/04/venezuela-la-presse-francaise-lachee-par-sa-source/

Crédits photo :

Photo en couverture : REUTERS / Ricardo Moraes
https://www.lapatilla.com/site/2017/10/15/en-fotos-asi-se-llevan-a-cabo-las-elecciones-regionales-en-venezuela-este-15oct/
Capture : https://boutique.liberation.fr/products/samedi-12-et-13-aout-2017
http://www.resumenlatinoamericano.org/2017/10/15/en-venezuela-eleccionesfotos-electores-de-petare-acudieron-a-votar-desde-muy-temprano/
http://www.psuv.org.ve/temas/noticias/detalles-gobernaciones-revolucion-infografia-gppsb-psuv-cne-primer-boletin/#.WehVFzs6-M9
http://www.elciudadano.cl/entrevistas/el-dia-despues-de-las-elecciones-regionales-en-venezuela-debemos-destacar-la-voluntad-democratica-del-pueblo/10/16/
http://www.el-nacional.com/noticias/politica/las-imagenes-reunion-tres-gobernadores-adecos-con-maduro_209105

 

Source : « Le vent se lève », http://lvsl.fr/elections-regionales-venezuela-discretion-presse-francaise

Insoumission vénézuélienne, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Le 15 octobre, alors que plus de 18 millions de Vénézuéliens étaient invités à élire leurs gouverneurs, le Grand pôle patriotique Simón Bolivar (GPP), constitué autour du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), a triomphé dans 18 Etats sur 23, n’en abandonnant que 5 à la coalition de la Table d’unité démocratique (MUD ; opposition). Malgré ce résultat sans équivoque, on se gardera bien ici d’accabler le malheureux Paulo A. Paranagua, deskman Amérique latine au service international du quotidien du soir Fake News (ex-Le Monde) pour le titre de son article du 17 octobre : « Le pouvoir s’attribue la victoire aux régionales ». C’est bien sûr le Conseil national électoral (CNE) et non « le pouvoir » qui a annoncé le résultat des élections. Simplement, ayant écrit quelques jours auparavant (14 octobre) « tous les pronostics évoquent une progression de la MUD, qui pourrait l’emporter dans 12 à 18 Etats, au lieu de 3 actuellement », l’infortuné journaliste ne pouvait qu’invoquer « une fraude à l’échelle nationale », sous peine de passer pour une diseuse de bonne aventure de troisième catégorie.

De la même manière, on recommandera l’indulgence pour Anthony Bellanger, l’ex-directeur de l’information de Courrier international aujourd’hui chroniqueur éditorialiste aux Inrocks, à BFM TV et à France Inter. Devant courir de l’un à l’autre pour y disserter sur des pays dont il ne connaît strictement rien, il s’en tire avec talent en racontant n’importe quoi. Ayant constaté en parcourant rapidement les dépêches que, malgré « les fraudes », l’opposition avait fait élire deux gouverneurs de plus que lors de l’élection précédente, il a levé le mystère pour les auditeurs du « service public » le 16 octobre à 18h55 : « On n’est plus à l’époque soviétique où les dictateurs remportaient 99,8% des voix. On gagne les élections, il ne faut pas exagérer, mais on perd un peu de terrain, pour ne pas être ridicules. » Précaution franchement inutile : quiconque a déjà entendu Bellanger parler du Venezuela sait pertinemment que, fort heureusement pour lui, le ridicule ne tue pas.

Avec une participation de 61,4 %, certes « non soviétique », mais néanmoins supérieure à celles affichées dans des pays aussi hautement démocratiques que la Colombie, le Chili, l’Argentine, le Mexique, la France, l’Allemagne ou les Etats-Unis, le chavisme s’est donc imposé (54 % des suffrages), infligeant un dur camouflet à ceux qui avaient fait de cette élection un référendum contre le chef de l’Etat Nicolás Maduro [1]. Ajoutant au poids des chiffres, il a reconquis deux juridictions hautement symboliques : l’Etat de Barinas, où se trouve Sabaneta, le village natal de feu Hugo Chávez, a élu l’un de ses frères, Argenis Chavéz ; l’Etat-clé de Miranda, qui inclue une partie du Grand Caracas, dirigé jusqu’ici par un des leaders de l’opposition, le multimillionnaire Henrique Capriles Radonsky, déclaré inéligible par la justice [2], a vu triompher l’un des jeunes espoirs de la révolution bolivarienne, Héctor Rodríguez.

Au lendemain de l’annonce des résultats, les dirigeants de l’opposition ont semblé complètement groggies. Puis, selon un scénario rôdé depuis presque deux décennies, le porte-parole Gerardo Blyde a annoncé que la MUD ne reconnaissait pas les résultats issus d’une « fraude sans précédent » alors que les prévisions lui annonçaient une « victoire gigantesque ». Avant d’ajouter : « Nous demandons aux candidats d’organiser des activités de rue pour soutenir notre accusation d’irrégularité. »

Pour l’instant, sans grand résultat, hormis celui qui voit les médias nationaux mais aussi internationaux, de la droite assumée à la gauche la plus décervelée, dérouler le tapis rouge à tous les poncifs : « pays à l’agonie », « dérive autocratique », « régime autoritaire », « installation d’une dictature »… Car, en matière de journalisme de basse intensité, Paranagua et Bellanger, épinglés ici non en vertu d’une haine personnelle mais en tant qu’archétypes du dévoiement partisan de l’information, ne constituent hélas en rien des exceptions.

Ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, le journaliste Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet”, aux Éditions Don Quichotte, Paris.

L’œuvre en cours de formatage de l’opinion est devenue telle qu’il convient désormais de remettre systématiquement en mémoire les épisodes passés pour permettre un minimum de compréhension du présent. Ainsi…

Une crise sans précédent (récent) a mis à genou le Venezuela. Le « madurisme » serait « en train d’achever le chavisme » (Marianne, 1er août 2017). Qu’est-ce à dire ? Si le pouvoir de ce pays pétrolier ne commettait aucune erreur, cela se saurait ; il serait bien le seul au monde à rendre une copie parfaite. Mais, les ratés de sa gestion n’expliquent pas tout. Des pénuries organisées et de l’accaparement des aliments, médicaments et biens de première nécessité aux conséquences désastreuses du marché noir, en passant par une inflation démente sciemment provoquée, c’est bien, depuis l’arrivée de Maduro au pouvoir, une déstabilisation économique qui sème le chaos dans le pays [3]. Elle a, affectant, décourageant et provoquant un mal-être social, enfanté la victoire de l’opposition lors des législatives de décembre 2015. Majoritaire à l’Assemblée nationale, celle-ci, en faisant prêter serment à trois députés non élus car suspectés de fraude, s’est mis en janvier 2016 dans l’illégalité, amenant depuis le Tribunal suprême de justice (TSJ) à invalider toutes ses décisions. Confronté à un tel défi à l’ordre institutionnel, aucun Etat de droit ne procéderait autrement.

« Prisonnier politique » emblématique, le dirigeant de Volonté populaire (VP) Leopoldo López n’a pas été condamné pour ses « opinions », mais pour avoir déclenché une vague de violence destinée à renverser le chef de l’Etat – « La Salida » (la sortie) – qui, en 2014, a fait 43 morts et plus de 800 blessés. Président du gouvernement espagnol et membre de la noble « communauté internationale » qui, de Donald Trump à Emmanuel Macron, traite le Venezuela de dictature, Mariano Rajoy a appelé López le 12 juillet dernier et l’a « félicité pour son courage » avant d’exiger, pour la énième fois, sa libération « totale » (le « dissident » effectuant désormais sa peine à domicile) [4]. Sacré Rajoy ! Le 16 octobre, accusés d’être « les principaux promoteurs et directeurs » des incidents qui se sont produits en Catalogne le 20 septembre, sans faire aucune victime mortelle, les présidents de deux associations indépendantistes, Jordi Sanchez (Assemblée nationale catalane) et Jordi Cuixart (Omnium cultural), ont été mis en examen pour sédition et placés en détention préventive. L’Union européenne s’est contentée de « discrètes critiques », trop occupée qu’elle est à menacer Caracas de sanctions.

D’avril à juillet 2017, ce n’est pas, comme l’ont dit et répété les commentateurs disciplinés de nos radios et télés, « la répression des manifestations de l’opposition » mais « la vague de violence » qui a fait plus de 125 morts. Bavures policières, mais aussi assassinat de membres des forces de l’ordre, crimes de haine dans les rangs des manifestants, citoyens lambda victimes d’accidents dus aux barricades ou assassinées pour avoir voulu les contourner ou les déblayer, protestataires se faisant sauter avec leurs propres armes artisanales ou engins explosifs, etc., la camarde a frappé tous les camps, des opposants aux chavistes et aux indifférents.

Pourtant, le 1er septembre, dans Fake News (ex-Le Monde), l’inévitable Paranagua écrit encore : « Depuis cinq mois, les manifestations de l’opposition se déroulent selon le même scénario, rappelle Mme Tamara Taraciuk [analyste de Human Right Watch sur le Venezuela]  ; les rassemblements et les cortèges commencent de manière pacifique ; les forces de l’ordre les dispersent de manière brutale ; des jeunes radicalisés s’interposent alors avec des boucliers improvisés et renvoient les grenades lacrymogènes sur les policiers ou ripostent avec des jets de pierres ou de cocktails Molotov. » Comme la représentante de l’organisation de défense des droits humains notoirement proche du Département d’Etat dont il rapporte les propos, Paranagua n’a soit jamais couvert, comme est censé le faire un journaliste, les démonstrations de l’opposition, soit ment délibérément.

« Jeunes radicalisés s’interposant alors que la Police réprime avec férocité les manifestants » (Fake News – ex-Le Monde).


Photos à l’appui, on constatera sur ce site que l’inversion des séquences qu’il opère dénature sciemment les événements [5] : Garde nationale et police bolivarienne ne répriment pas les manifestations pacifiques (ni ne les provoquent en les « encageant » comme l’ont fait les forces de l’ordre françaises, suivant des ordres ineptes de leur hiérarchie, lors des défilés contre la loi Loi El-Khomri). Elles n’interviennent que quand « les jeunes radicalisés » et surtout les groupes de choc fascisants équipés pour la guérilla urbaine, loin de s’interposer pour protéger les citoyens d’une répression qui alors n’existe pas, s’émancipent de la tête du cortège et entreprennent de provoquer les affrontements.

Violence insurrectionnelle, vandalisme, énormes dommages matériels, rupture de l’ordre démocratique, tragédie humaine, refus de l’opposition de s’asseoir pour dialoguer : pour sortir de ce piège mortel, Maduro se tourne vers le peuple et convoque l’élection d’une Assemblée nationale constituante (ANC), faculté que lui donne sans aucune équivoque l‘article 348 de la Constitution [6]. L’opposition qui, en 2014, réclamait une telle Constituante, la rejette en bloc et refuse de participer à la Commission présidentielle chargée d’en élaborer le fonctionnement et le mode d’élection. Celui-ci combinera finalement un vote par circonscriptions municipales (364 membres) et un vote sectoriel (176) permettant d’élire spécifiquement : 79 travailleurs ; 28 retraités ; 24 membres des conseils communaux ; 8 paysans et pêcheurs ; 8 indigènes (élus selon leurs us et coutumes) ; 5 chefs d’entreprise ; 5 handicapés ; 24 étudiants. Tandis que la Conférence épiscopale vénézuélienne encore plongée en pleine Guerre froide dénonce « l’inscription dans la Constitution d’une dictature militaire, socialiste, marxiste et communiste », les bourreaux en col blanc du pilori médiatique s’accordent peu ou prou sur le fait que la Constituante a été « désignée grâce à un scrutin sur mesure et contraire au suffrage universel et à la Constitution ».

Hormis le dernier point, parfaitement mensonger, cette polémique mérite qu’on s’y arrête un instant. Reposant sur l’égalité impliquée par le suffrage « direct et universel » – un individu, une voix – la démocratie s’opposerait par définition à tout mode de scrutin favorisant certaines catégories de citoyens, sauvegardant ainsi la volonté du bien général face aux intérêts corporatifs, sectoriels ou particuliers. Toutefois, il ne manque pas d’analystes, généralement progressistes, pour noter, voire dénoncer, le fossé qui sépare le « monde politique » de la société. La fracture entre les électeurs et leurs représentants « professionnalisés ». Ou le mode de reproduction des élites. Beaucoup se retrouvent dans le constat suivant : « Il ne faut pas minimiser les effets de l’appartenance sociale de ceux qui concentrent le pouvoir – fût-il local – sur le contenu même des politiques qu’ils mènent. On peut en outre douter de leur capacité à représenter d’autres catégories de population que la leur, ou que celles qui savent se faire entendre d’eux… et qui sont rarement éloignées de la leur [7].  » Qui contesterait qu’en France, par exemple, la majorité « macroniste » de l’Assemblée nationale est composée de chefs d’entreprises et de yuppies issus des start-up ? Combien d’ouvriers ? Combien de paysans ? Le constat valant peu ou prou pour l’ensemble des partis.

Quand bien même le Venezuela se voudrait une démocratie « participative » et « protagonique », ce phénomène sociologique y existe également. Dès lors, ne peut-on considérer que le type de représentativité partiellement choisi pour la Constituante s’inscrit dans l’histoire des mouvements d’émancipation, riches des combats menés pour impliquer les classes populaires ? Avec des arguments philosophiques également respectables, on peut être d’accord ou non. Mais, plutôt qu’une excommunication automatique, la question mériterait un vrai débat de « philosophie politique » – en particulier chez les « rebelles professionnels », prompts à s’enflammer dès qu’il s’agit du Tiers-état de la Révolution française ou de la Commune de Paris, mais particulièrement timorés et distants dès qu’il s’agit du Venezuela d’aujourd’hui [8]. D’autant que, dans le cas présent, les arguments avancés par l’opposition ne tiennent pas.

A la veille du scrutin, d’El Universal et El Nacional (Venezuela, 16 et 29 juillet), à Clarín (Argentine, 10 juillet), La Razón (Bolivie, 17 juillet), El Espectador (Colombie, 27 juillet et 10 octobre), El Universo (Equateur, 18 juillet), El Excelsior (Mexique, 16 juillet), CNN (Etats-Unis, 10 juillet), El Nuevo Herald (Miami, 11 juillet), El País (Espagne, 8 juillet), L’Obs (25 avril), Le Point (15 juillet) et La Croix (16 juillet), sans parler de Fake News (ex-LeMonde, quasiment un jour sur deux !), le club planétaire de la pensée conforme diffuse avec délectation ou inconséquence les chiffres de l’institut de sondage vénézuélien Datanalisis : « Près de 70 % des Vénézuéliens sont opposés à la Constituante et 80 % d’entre eux dénoncent la gestion du chef de l’Etat. »

Dans ces conditions, et avec un tel rapport de forces, comment imaginer un seul instant que même dans des collèges d’ouvriers, de paysans, de chefs d’entreprises, d’étudiants (fers de lance supposés des manifestations !), ou, sur le plan territorial, dans les plus modestes des « municipios » [9], l’opposition ne puisse obtenir des élus, voire même une majorité ? A moins, bien sûr, que les fameuses estimations reprises unanimement par la sélecte confrérie du bourrage de crâne ne relèvent de la plus extrême fantaisie… Ce qu’on n’ose imaginer.

En réalité, en refusant de participer au scrutin et de siéger dans la Constituante, l’opposition a commis la même erreur qu’en 2005 ou, en ne présentant aucun candidat aux législatives du 4 décembre, elle s’était exclue de la représentation à l’Assemblée nationale pour cinq années – ce que les plus lucides de ses dirigeants ont ensuite amèrement regretté et critiqué.

Le 30 juillet, jour de l’élection de l’ANC, non seulement la MUD boycotte le scrutin, mais ses dirigeants les plus radicaux appellent à le saboter. Dans le cadre d’une grève générale (non suivie !) de deux jours, Freddy Guevara, principal porte-parole du parti Volonté populaire, incite les Vénézuéliens à « rester à la maison ou à sortir uniquement pour ériger des barricades ». Dans les quartiers des classes aisées de Caracas, épicentres des violences d’avril à juillet, les électeurs potentiels sont menacés d’agressions physiques et même de mort s’ils vont voter. Le CNE devra ouvrir dans la capitale des « bureaux d’urgence » pour permettre la participation de milliers de citoyens empêchés de le faire dans leurs circonscriptions. Au cours de cette escalade de violence qui voit, en province, des bureaux de vote attaqués à la grenade ou à coups de fusils, près de 200 terminaux de vote électronique sont incendiés (dans les Etats de Mérida Táchira, Zulia et Trujillo), un sergent de la Garde nationale et un candidat chaviste sont assassinés, vingt-et-un fonctionnaires de police blessés par arme à feu, huit gardes nationaux brûlés par un engin explosif dans le quartier caraqueño d’Altamira.

Au moins quinze morts tombent au cours de ce week-end. En vain. A la surprise générale (forcément !), 8 089 320 Vénézuéliens se rendent aux urnes pour élire leurs Constituants, soit 41,5 % de l’électorat. Une claque pour ceux qui pensaient Maduro au bord d’une tombe sur laquelle ils rêvaient d’aller cracher.

Ces chiffres seront bien sûr contestés. D’abord, semant légitimement le doute, par Antonio Mugica président de la firme Smartmatic, qui fournit le software des machines à voter. « Nous estimons que la différence entre la participation réelle et celle annoncé par les autorités est d’au moins 1 million de voix », déclare-t-il, depuis… Londres, trois jours après le scrutin.
Une bien curieuse affaire… Sans jamais aucun incident, et défendant l’intégrité des résultats de douze élections successives, cette entreprise en encadre techniquement le déroulement depuis 2004 – le vote étant complètement automatisé. Dans le cas présent, non seulement Mugica sort précipitamment ses vingt employés du Venezuela et ferme ses bureaux « jusqu’à nouvel avis », mais il s’abstient de tout contact avec le CNE, son partenaire familier, avant de s’envoler pour la Grande-Bretagne, où il organise sa spectaculaire conférence de presse. Ensuite, il disparaît des radars, sans jamais avoir soumis à quiconque un quelconque rapport technique détaillé expliquant la supposée fraude « d’au moins 1 million de voix » (on admirera la précision), qui l’a réalisée et comment elle a été détectée.

Devant ce qui demeure un (relatif) mystère, on avancera une hypothèse. Dans un contexte d’agression permanente, les Etats-Unis viennent alors d’annoncer des sanctions contre, entre autres, la présidente du CNE Tibisay Lucena pour son rôle dans l’organisation de cette élection « illégale ». « Cette action du gouvernement américain affecte également d’autres fournisseurs de notre institution qui, nous en avons connaissance, ont vu bloquer leurs comptes à l’extérieur », révélera Lucena [10]. De là à en conclure que les entreprises travaillant avec le gouvernement vénézuélien risquent de se couper définitivement du marché américain, voire d’être condamné à de très fortes amendes par la justice de ce pays, il n’y a qu’un pas – que nous franchissons (en compagnie des dirigeants de Smarmatic, manifestement)…

Trouvant sans doute le président de Smartmatic un peu mollasson, Henry Ramos Allup, député d’Action démocratique (AD, membre de la MUD) n’estime lui la participation qu’à 12 %, soit à peine 2,4 millions de personnes. Inspiré par ces savantes « expertises », le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) Luis Almagro, la bave aux lèvres, s’empresse de tweeter : « On confirme la plus grande fraude de l’histoire latino-américaine en pourcentage et millions de votants ».Par la voix de la chef de sa diplomatie Federica Mogherini, l’Union européenne déclare qu’elle refuse de reconnaître cette ANC et annonce qu’elle est prête à « accentuer graduellement » les pressions sur Maduro. Parmi ses membres, c’est l’Espagne qui pousse le plus pour des mesures de rétorsion. Sacré Mariano Rajoy (bis) !

La droite vénézuélienne, euphorique lors de son écrasante victoire aux législatives de 2015… et le soir de l’élection des gouverneurs d’octobre 2017. On reconnaît notamment les invités du président Macron : Julio Borges et Freddy Guevara, leaders d’extrême droite et de plusieurs tentatives de déstabilisation violente, depuis 2002, du gouvernement élu. Des leaders peu représentatifs d’une société majoritairement féminine, métissée, pacifique, qui habite les barrios populaires, invisible dans les médias occidentaux. Chuo Torrealba, l’ex-secrétaire général de cette coordination (MUD, Mesa de Unidad Denocratica) a critiqué sévèrement la stratégie de l’insurrection violente, sanctionnée par la majorité des électeurs. Suite à sa défaite la MUD est en pleine implosion : 4 des cinq gouverneurs élus dans ses rangs et membres d’AD (Accion Democratica) ont en effet reconnu les résultats, comme d’autres dirigeants de ce mouvement, et prêté serment, avant de se réunir avec le président Maduro. Ils ont été aussitôt dénoncés comme « traîtres » par l’extrême droite locale et… par le Secrétaire Général de l’OEA, Luis Almagro, ombre portée de Washington et de plus en plus entreprenant dans son rêve d’éliminer la révolution bolivarienne. L’éclatement de la MUD peut mener à une nouvelle radicalisation violente des « démocrates » patentés par la Sainte Alliance Trump-Macron-Morgherini (UE). La « communauté internationale » comme disent les médias, s’isole ainsi un peu plus face à la nouvelle alliance mondiale qui regroupe, notamment à travers les BRICS et le nouvel ordre monétaire en chantier, la majorité de l’économie et de la population mondiales. (Note de Venezuelainfos)

Le 16 juillet, deux semaines avant l’élection de la Constituante, l’opposition avait défié le pouvoir en organisant un plébiscite présenté avec sa mesure habituelle comme « l’acte de désobéissance civile le plus grand de l’humanité », « détonateur » de la dernière phase de la mobilisation visant à forcer le départ du chef de l’Etat. Au milieu des questions posées, la première sur le rejet de la Constituante, la dernière sur la formation d’un gouvernement d’union nationale, la deuxième attirait particulièrement l’attention : « Demandez-vous à la Force armée nationale et à tous les fonctionnaires publics d’appliquer et défendre la constitution de 1999 et de respecter les décisions de l’Assemblée nationale ? » Un appel non dissimulé à une intervention militaire.

Arrivé la veille en compagnie de quatre autres anciens présidents latino-américains en tant qu’« observateurs internationaux », le Mexicain Vicente Fox jugea que le scrutin marquait le début « du chemin vers la fin » du gouvernement Maduro.

« Le Venezuela a envoyé un message clair à l’exécutif national et au monde », déclarera deux jours plus tard la rectrice de l’Université centrale du Venezuela, Cecilia García Arocha, en précisant que 6 492 381 personnes avaient voté dans le pays et 693 789 à l’étranger (alors que 101 000 seulement y sont enregistrés par le CNE !). Permettant ultérieurement à Freddy Guevara d’annoncer une nouvelle étape de la lutte baptisée « Heure Zéro », cette consultation anticonstitutionnelle et dépourvue de valeur légale, menée sans aval ni participation du CNE, sans registres électoraux ni bulletins de vote vérifiables puisque brûlés à la fin du scrutin, se déroula dans le plus grand calme et sans intervention du « gouvernement dictatorial » [11].

Quel contraste avec la gestion calamiteuse par le gouvernement de droite au pouvoir à Madrid du référendum (déclaré également illégal par la Cour constitutionnelle espagnole) organisé le 1er octobre par les indépendantistes catalans. Dix mille policiers et gardes civils casqués et armés jusqu’aux dents pour garantir le maintien de l’ordre ! Des charges policières sur la foule pacifique, des écoles prises d’assaut, des dizaines de blessés, des personnes âgées en sang… En fin de journée, près de 900 manifestants auront été examinés par les services de secours (de même que près de 40 policiers). Heureusement pour lui, Rajoy n’est pas Maduro.

Dix-huit gouverneurs à cinq ! L’élection du 15 octobre confirme la tendance observée le 30 juillet. Et provoque les mêmes accusations : « Fraudes, violences, irrégularités, manipulations, extorsions et chantage destinés à nier la volonté des Vénézuéliens »… L’opposition dénonce notamment l’absence d’observateurs internationaux. Pourtant, le 4 octobre, c’est Nicanor Moscoso, le président du Conseil des experts électoraux latino-américains (Ceela), qui, en conférence de presse au siège du CNE, a confirmé que, au terme de douze audits de chacune des phases du système électoral, tant le Grand pôle patriotique que les partis d’opposition ont signé le document en manifestant la conformité.
En l’occasion fort de cinquante observateurs, dont vingt ex-présidents, vice-présidents et magistrats d’organismes électoraux dans leurs pays respectifs, le très respecté Ceela a accompagné et observé plus de trois cents scrutins, partout sur le continent (sauf aux Etats-Unis !). Son porte-parole, le colombien Guillermo Reyes qui, à Caracas, affirme que les vérifications effectuées offrent « confiance, sécurité et transparence », peut difficilement être considéré comme un redoutable gauchiste : il a été président du CNE colombien – pays où la droite monopolise le pouvoir depuis la nuit des temps ! Tous confirmeront après coup la sincérité du scrutin. Tenu dans les mêmes conditions d’ailleurs, avec les mêmes software et hardware, que celui qui a entériné la victoire de la MUD en décembre 2015.

Dans son communiqué, l’opposition met également en cause le déplacement de bureaux de vote dans les heures qui ont précédé le scrutin. Et pour cause… Il s’agit des centres où, lors de l’élection de la Constituante, des voyous à la solde de l’extrémisme ont créé le chaos et menacé les citoyens pour les empêcher de voter. Ne s’étant pas évaporés, échappant au contrôle des dirigeants de la MUD qui ont décidé de la participation à ces élections régionales, ils font peser une menace potentielle sur la journée. Raison pour laquelle le CNE déplace effectivement et à juste titre, dans sept Etats, 282 centres (sur 13 599) vers des endroits plus aisément protégés par les forces de sécurité.

A l’exception de l’opposant Andrés Velásquez qui, battu de très peu (0,26 % des suffrages) dans l’Etat de Bolívar, présente des documents susceptibles de mettre en évidence des irrégularités, l’ensemble des leaders se contentent de dénoncer « le système électoral le plus corrompu du monde » (Henrique Capriles) et d’en appeler à la communauté internationale. Et omettent évidemment de remettre en cause le CNE pour les résultats annoncés dans les Etats qu’ils ont gagné. Il est vrai que…
« Mieux encore ! Les Chavistes perdent des Etats périphériques, un peu comme s’ils concédaient quelques broutilles sans importance à l’opposition », assène Anthony Bellanger aux infortunés auditeurs de France Inter, dans sa brillante chronique du 16 octobre. S’il avait autre chose qu’un petit pois à la place du cerveau, il saurait que c’est précisément trois de ces Etats – Zulia, Táchira et Mérida – que le pouvoir, s’il avait fraudé, aurait tout fait pour contrôler.

Dans le Zulia, le candidat de Justice d’abord (Primero Justicia), Juan Pablo Guanipa, s’est imposé avec 51,6 % des suffrages. Principale zone pétrolière, disposant d’une sortie sur la mer caraïbe à travers le lac de Maracaibo, et donc vitale pour l’économie du pays, le Zulia, s’appuyant sur des particularités historiques et culturelles, a régulièrement manifesté des velléités de sécession. En 1863, dans le cadre de la « guerre fédérale », le général Jorge Sutherland y proclama l’Etat souverain du Zulia, qui deviendra en 1866 la République du Zulia (incorporant les Etats de Trujillo, Mérida et Táchira) avant d’être soumise.
Sans remonter aussi loin, en 2003, Julio Portillo, directeur de l’Ecole de sciences politiques de l’Université [privée] Rafael Urdaneta, le comparant au Québec et au Panamá, propose un référendum sur l’indépendance du Zulia, avec comme argument qu’il « est une Nation du fait… de ses richesses » [12]. En 2005, la directrice du département des sciences politiques de l’Université de Zulia, Lucrecia Morales, exhortera encore à détacher l’Etat de « ce gouvernement » (de Chávez) par la voie de « l’émancipation définitive [13] ».

Peu de temps avant les élections législatives tenues cette année-là, l’ambassadeur des Etats-Unis William Bromfield, lors d’une visite au gouverneur d’opposition Manuel Rosales, déclara à Maracaibo : « Il y a vingt-cinq ans, j’ai vécu deux années dans la République indépendante et occidentale du Zulia [c’est nous qui soulignons], et je sais parfaitement ce qu’est un climat chaud  [14 ! » Avant d’évoquer la possible signature d’un « accord bilatéral » entre le Zulia et les Etats-Unis.

Situés sur la frontière colombienne, le Táchira et Mérida ont été, hors les quartiers huppés de Caracas, deux épicentres de la vague de violence d’avril à juillet 2017. La victoire des deux gouverneurs élus, Laidy Gómez (Táchira, 63,3 % des votes) et Ramón Guevara (Mérida, 51,05 %), impliqués dans l’appui à ces « guarimbas », laisse augurer une absence d’enthousiasme dans les tâches de maintien de l’ordre en cas de reprise des hostilités dans cette région particulièrement sensible. Alors que les acteurs locaux des troubles récents ont pu compter sur l’aide de paramilitaires colombiens, Laidy Gómez semble faire d’une large ouverture de la frontière avec le pays voisin une priorité, sans trop sembler se préoccuper de la contrebande des biens de première nécessité qui, dans le cadre de la « guerre économique », mine le Venezuela.

Du fait de sa continuité géographique, ce triangle stratégique (Zulia, Táchira, Mérida) pourrait déclencher une crise d’une gravité exceptionnelle si, comme l’ont fait en 2008 les riches provinces pétrolières et gazifières de la « demi-lune » en Bolivie – Santa Cruz, Beni, Pando, Tarija – pour tenter de déstabiliser Evo Morales, elles venaient à refuser l’autorité du pouvoir central, organisant une quasi-sécession. Ou même si elles fermaient les yeux sur une forte pénétration paramilitaire venue du pays voisin. Ou encore si elles favorisaient la création d’une « zone libérée » d’où pourrait surgir l’appel d’un gouvernement dit « légitime » – prémisse peut-être d’un « gouvernement en exil », un Tribunal suprême de justice parallèle a déjà pris ses quartiers, à Washington, au siège de l’OEA. Ou enfin si, dans le cadre de l’éventuelle « opération humanitaire » invoquée par Washington et l’OEA, elles favorisaient une intervention également venue de Colombie.

Complotisme ? Qui peut avoir oublié les inquiétantes déclarations du directeur de la CIA, Mike Pompeo, lorsqu’il a révélé que la Colombie « est disposée à collaborer à la récupération de la démocratie au Venezuela »  ?
Bref, il eut été vital pour le PSUV de contrôler directement ces trois Etats. Mais, par pitié, ne dites pas à la mère d’Anthony Bellanger qu’il est analphabète, elle le croit chroniqueur dans la matinale de France Inter

En attendant, de fortes turbulences secouent la MUD. Déjà, les primaires organisées le 10 septembre pour choisir ses candidats, avaient engendré de fortes tensions. Minoritaires, les partis « ultras » Vente Venezuela, de María Corina Machado, et Alianza Bravo Pueblo, du maire de Caracas Antonio Ledezma actuellement assigné à résidence, avaient décidé de ne pas participer aux élections régionales « pour ne pas trahir le peuple ». Ces primaires opposèrent donc Action démocratique (de Henry Ramos Allup), Volonté populaire (de Leopoldo López et Freddy Guevara), Justice d’abord (d’Henrique Capriles), Un Nouveau temps (de Manuel Rosales), Avancée progressiste (de Luis Romero et Henry Falcón) et le Copei (d’Enrique Mendoza). Marquée par une forte abstention, la confrontation « entre amis » permit au vieux parti social-démocrate Action démocratique de rafler la plupart des candidatures grâce à sa relative modération et à son implantation en régions. Promoteur de la violence au cours des mois précédents, Volonté populaire s’effondra. Trahisons, insultes et même horions agitèrent les centres de vote. Justice d’abord accusa son ex-militant Ismael García, passé à Action démocratique, d’avoir eu recours à la fraude et à l’aide d’une bande criminelle – le Train d’Aragua – pour intimider ses adversaires. Dans l’Etat d’Amazonas, le gouverneur sortant Liborio Guarulla dénonça la MUD pour avoir séquestré le matériel électoral et imposé un candidat.

Après l’inattendue victoire chaviste, les camps en présence ne jouent plus le même jeu. La furibonde María Corina Machado accuse les « cogollos » [15] d’être complices de la fraude pour avoir accepté les conditions, imposées par le pouvoir, dans lesquelles se dérouleraient ces élections. Plus ou moins trotskiste, censé représenter la gauche politique, le politologue Nícmer Evans reproche à la MUD (la droite et l’extrême droite) de « ne pas avoir inclus le chavisme critique dans sa stratégie [16] ». Les candidats d’opposition vaincus hurlent au scandale, avec plus ou moins de conviction. Mais pas tous. Gouverneur sortant de l’Etat de Lara et candidat de la MUD Henri Falcón déclare : « De façon responsable, je dis que nous avons perdu, c’est aussi simple que ça, et il faut l’accepter parce qu’il faut aussi savoir faire preuve de courage. » Député anti-Maduro, José Guerra ne mâche pas plus ses mots : « Nous nous sommes battus nous-mêmes, nous n’avons pas été capables de mobiliser nos sympathisants ! » L’ex-premier secrétaire de la MUD, Jesús « Chuo » Torrealba, se montre particulièrement agacé : « La déclaration de la MUD me préoccupe, on n’y comprend rien. Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire dans les résultats (…) Elle doit pouvoir dire ici j’ai les actes [de chaque table], ici j’ai les résultats, et ils ne coïncident pas. »

Tout comme le vice-président de son parti Action démocratique, Antonio Ecarri Bolívar – « Les résultats sont dus à l’abstention, pas à une supposée fraude » – Henry Ramos Allup constate , le 16 octobre, sur la chaîne Globovisión : « Déjà, dans l’après-midi [de dimanche], j’avais des informations m’indiquant que l’affluence des électeurs de l’opposition avait diminuée, ce qui laissait prévoir un résultat positif pour le chavisme. » Puis, interrogé sur la position du secrétaire général de l’OEA Luis Almagro, qui critique la participation aux régionales, il fait exploser une bombe (qu’on aurait dû entendre au moins jusqu’à Bruxelles, Paris et, pourquoi pas, la Maison de la Radio)  : « Je crois qu’Almagro se trompe complètement (…) Je lui recommande de reconsidérer sa position et de cesser de donner tant de leçons depuis l’extérieur. »

Pour expliquer ce spectaculaire retournement de perspective, on précisera que sur les cinq gouvernorats gagnés par l’opposition, quatre l’ont été par Action démocratique – ce qui fait de Ramos Allup le potentiel leader de l’opposition dans la perspective de l’élection présidentielle de 2018.

La stratégie insurrectionnelle de la MUD n’a pas payé. Alors que le pays sombrait dans la folie, l’Assemblée nationale constituante convoquée par Maduro a ramené un calme dont rêvaient une majorité de Vénézuéliens. D’une façon inattendue, l’une de ses premières décisions, la destitution de la procureure générale Luisa Ortega, passée avec armes et (surtout) bagages à l’ennemi, et son remplacement par Tarek William Saab, a permis l’enclenchement d’une lutte inédite et spectaculaire contre la corruption – fléau qui a causé un tort considérable à la révolution bolivarienne, scandalisant les citoyens, toutes tendances confondues [17]. La montée en puissance des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) entraînant la distribution de kits de nourriture subventionnée par le gouvernement à neuf millions de familles leur permet d’échapper aux pénuries organisées pour faire tomber Maduro, manœuvre cynique, mais également bouillon de culture du mécontentement populaire. Les menaces de Donald Trump et l’ingérence de pays de la région suscitent un viscéral rejet. « C’est juste dingue ! » : Bolivar et Chávez redeviennent plus vivants que jamais.
En un mot : malgré un contexte social et économique délicat, le cœur du chavisme s’est remobilisé.

La MUD, elle, a fait tout ce qui était humainement possible pour échouer. Pendant quatre mois, elle a jeté la classe moyenne dans la rue au nom d’une « rébellion civique » lui assurant la chute imminente de la tyrannie de Maduro. Sans résultat. La sauvagerie et les excès de ses escadrons de choc militaro-délinquants ont fini par effrayer la fraction modérée de ses partisans. Après le plébiscite du 16 juillet, Julio Borges, le président du Parlement, affirmait encore, évoquant la « partialité » du CNE : « La Constituante est inacceptable et nous ne tomberons pas dans le piège des élections des gouverneurs. » Leitmotiv : « Dans une dictature, on ne vote pas », ce serait « légitimer le régime ». Soudain, Ramos Allup, puis Freddy Guevara, changeant leur fusil d’épaule, annoncent qu’Action démocratique et que Volonté populaire participeront – de manière « tactique » pour Guevara –à ce scrutin. « Tactique » peut-être, mais tout de même… Smartmatic vient juste de dénoncer une manipulation « d’environ un million de voix » par le CNE ! Guevara s’attire des rangs de son propre camp l’accusation de « traître » et d’« opportuniste ». Ce qui n’empêche pas les autres partis de suivre le mouvement et 196 candidats d’opposition de postuler aux primaires. Amenant les « durs » à la rupture. Désarçonnant complètement militants et sympathisants, qui ne savent plus à quel Saint se vouer.

Plus près de toi mon Dieu : BHL et le leader de l’extrême droite la plus violente, Freddy Guevara.

Autre malaise chez les modérés : la MUD ne propose aucun programme crédible, aucune mesure, aucune solution concrète susceptible d’atténuer la crise économique. Juste « renverser la dictature ». Qui plus est, les leaders du « G-4 » – Justice d’abord, Volonté populaire, Un Nouveau temps, Action démocratique – les yeux rivés sur la présidentielle de décembre 2018, passent leur temps à se faire des croche-pieds. Annoncent qu’ils dialoguent avec le pouvoir, mais attention, sans dialoguer. Vivent luxueusement dans des avions volant entre Caracas, Lima, Washington et Bruxelles, où ils quémandent des sanctions et l’asphyxie… économique du pays. Voire même une intervention, certes « humanitaire », mais tout de même un peu militarisée… Chez les chavistes, on parle de « trahison de la patrie » – ce qui fait hurler la bien-pensance planétaire – , mais, chez les plus raisonnables des anti-Maduro, la démarche choque et inquiète : la réponse à la crise qui les affecte aussi se situe peut-être ailleurs, non ? Comme leurs compatriotes « bolivariens », ils aimeraient bien un minimum de raison et un peu de tranquillité.15 octobre. La diabolisation permanente du CNE a atteint son but (même si ce n’est pas le moment !) : elle incite nombre d’opposants à s’abstenir de voter. Les divisions et trahisons lors des primaires ont laissé des traces : les mécontents du candidat demeuré en lice restent également à la maison. Les enragés de Maria Corina Machado crachent sur tout le monde. Par rapport aux législatives de décembre 2015, la MUD perd trois millions de voix. Pas en raison de fraudes, du fait d’un vote sanction.
Comme il se doit, ses dirigeants avaient annoncé qu’en aucun cas leurs cinq élus ne prêteraient serment devant l’Assemblée nationale « prostituante », démarche exigée par le pouvoir. Mais, pour les intéressés, c’était prendre le risque, comme l’Assemblée nationale l’a fait depuis janvier 2016, de se retrouver hors-jeu. Le 23 octobre, dynamitant la MUD, les quatre gouverneurs d’Action démocratique – Laidy Gómez (Táchira), Alfredo Díaz (Nueva Esparta), Ramón Guevara (Mérida) y Antonio Barreto Sira (Anzoátegui) – ont franchi le Rubicon et, de ce fait, pourront exercer leur fonction. Seul Juan Pablo Guanipa (Justice d’abord), élu dans le Zulia, a refusé de reconnaître la légitimité de l’ANC et risque donc de voir son élection invalidée.
En apprenant la nouvelle de cette victoire hautement symbolique, le président Maduro s’est prononcé avec mesure à la radio et à la télévision : « J’ai appelé tous les gouverneurs d’opposition et je leur ai dit qu’on tourne la page. Je leur tends la main pour qu’on travaille ensemble. Dieu fasse qu’on puisse maintenir ce climat de bonne volonté. » Pas sûr qu’il soit entendu par tous. Evoquant les quatre gouverneurs, Leopoldo López les a accusés de « trahison et de tromperie ». Et la droite dure a annoncé une (nouvelle) tournée internationale pour dénoncer la tyrannie.

L’intrusion de ces opposants raisonnables troublera-t-elle le jeu ? Pas sûr. Car celui de Washington semble clair : imposer de l’extérieur ce que ses protégés sont incapables d’obtenir dans le pays. Trump accentue les sanctions économiques. A l’OEA où, le 14 octobre, il a présidé la cérémonie d’investiture d’un Tribunal de justice vénézuélien parallèle et où il manigance pour faire déférer le gouvernement vénézuélien devant la Cour pénale internationale (CPI), la dérive de Luis Almagro prend une telle ampleur que le président bolivien Evo Morales estime qu’il faudrait lui envoyer un psychiatre. Toutefois, bien que parfois gênés aux entournures par un activisme que ne lui permettent nullement les statuts de l’OEA, l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, Panamá, le Paraguay et le Pérou suivent le mouvement. Alors que chaque jour, en Colombie, tombent des dirigeants populaires sous les balles assassines, le président Juan Manuel Santos assure que la résolution de la crise du Venezuela passe par « la célébration d’élections générales » anticipées, avec « un CNE indépendant ».
Les vingt-huit Etats membres de l’UE ont récemment donné leur « accord de principe » à la mise en place de sanctions contre « le régime » de Maduro. « Il faut un retour à l’Etat de droit » au Venezuela, a affirmé de son côté le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Dans son édition datée du 20 octobre, le quotidien du soir Fake News (ex-Le Monde) a publié un long reportage de sa correspondante Claire Gatinois contant les tristes tribulations d’une jolie étudiante en comptabilité de Caracas qui se prostitue pour 80 reais la passe (20 euros) au Brésil, à Boa Vista (Etat de Roraima). Tonalité de l’article : « Même une vie misérable vaut mieux que le Venezuela ».
Rien, en revanche, sur le tout récent recours en nullité déposé auprès de la Cour suprême fédérale par Dilma Rousseff, visant à révoquer le pseudo « impeachment » qui a interrompu son mandat présidentiel en 2016. Un nouveau témoignage a révélé que l’ex-député Eduardo Cunha, bras droit de Michel Temer et alors président de la Chambre des députés, a reçu un million de reais (265 809 euros) afin d’acheter le vote de députés pour obtenir sa destitution.
Rien non plus, jamais, sur les femmes des quartiers populaires (et autres) qui, au Venezuela, votaient hier Chávez et aujourd’hui Maduro.

Illustration : Mobilisation du Grand Pôle Patriotique (juin 2017)

Notes

[1] Le PSUV a gagné les Etats d’Amazonas, Apure, Aragua, Barinas, Bolivar, Carabobo, Cojedes, Falcón, Guárico, Lara, Miranda, Monagas, Portuguesa, Sucre, Trujillo, Yaracuy, Delta Amacuro, Vargas, et a reconnu sa défaite dans les Etats d’Anzoátegui, Mérida, Táchira, Nueva Esparta et Zulia.

[2] Capriles aurait bénéficié de pots-de-vin de la part d’Odebrecht, le grand groupe de BTP brésilien impliqué dans un scandale qui touche des fonctionnaires et hommes politiques de toutes tendances dans douze pays d’Amérique latine et d’Afrique.

[3] Lire Mémoire des luttes, « La guerre économique pour les nuls (et les journalistes) », 11 août 2017.

[4]  ABC, Madrid, 12 juillet 2017.

[5] http://www.medelu.org/Au-Venezuela-la-fable-des

[6] Article 348- L’initiative de la convocation de l’Assemblée nationale constituante pourra être prise par le président ou la présidente de la République en conseil des ministres, l’Assemblée nationale avec l’accord des deux tiers de ses membres, les conseils municipaux réunis en conseil municipal avec l’accord de deux tiers de leurs membres ou de 15% des électeurs inscrits sur les listes électorales.

[7] Michel Koebel, Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[8] D’autres réflexions et propositions existent de par le monde, telles, par exemple, celles du politologue américain James Fishkin qui suggère notamment la formation de comités, d’assemblées de citoyens tirés au sort et statistiquement représentatifs, ayant compétence pour se prononcer sur des dossiers compliqués.

[9] Hormis le vote sectoriel, 364 des Constituants ont été élus sur la base d’un par commune, deux pour les capitales des provinces et sept pour Caracas.

[10]  Misión Verdad, Caracas, 3 août 2017.

[11] Seule exception notable, une fusillade provoqua la mort d’une femme devant un bureau de vote situé dans l’ouest de Caracas. Supposément « chaviste », le présumé coupable a depuis été arrêté.

[12]  La Verdad, Maracaibo, 26 octobre 2003.

[13]  La Jornada, Mexico, 11avril 2007.

[14]  Ibid.

[15] Terme péjoratif venant de la IVe République : les notables de la direction des partis.

[16]  BBC Mundo, Londres, 16 octobre 2017.

[17] Lire « Comment le nouveau procureur général Tarek William Saab a repris et accéléré la lutte contre la corruption au Venezuela, Venezuela Infos, Caracas, 21 octobre 2017 – https://venezuelainfos.wordpress.com/

 

Source de cet article : http://www.medelu.org/Insoumission-venezuelienne

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Élections régionales au Venezuela : large victoire du chavisme et… nouvelle défaite de la droite et des médias

Ce dimanche 15 octobre, plus de 18 millions de vénézuéliens étaient invités à élire les 23 gouverneurs de 23 états parmi 226 candidats de droite ou bolivariens (= chavistes) – sauf à Caracas qui n’est pas un État. À cet effet le Centre National Électoral avait installé dans tout le pays 13.559 centres de vote et 30.274 tables électorales. Le taux de participation a été de 61,4 %, un taux très élevé pour un scrutin régional.

Les bolivariens remportent une large victoire avec 17 états contre 5 pour l’opposition. Celle-ci gagne notamment dans les états stratégiques de Mérida, Táchira, Zulia, proches de la Colombie, foyers de violence paramilitaire. Les bolivariens récupèrent trois états historiquement gouvernés par la droite : les états d’Amazonas, de Lara et – victoire hautement symbolique – celle du jeune candidat chaviste Hector Rodriguez dans l’État de Miranda, longtemps gouverné par le milliardaire et ex-candidat à la présidentielle Henrique Capriles Radonsky.

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Pour mieux comprendre le ressort vivant du chavisme, il suffit de comparer deux images. En haut : une droite machiste, blanche, liée à l’entreprise privée, adoubée par Donald Trump, l’Union Européenne, Emmanuel Macron, Mariano Rajoy, Angela Merkel et les grands médias internationaux, pour « rétablir la démocratie ». En bas, les secteurs populaires – une population métissée, majoritaire, mais invisibilisée par les médias – font la fête à Petare, un des plus grands « barrios » d’Amérique Latine, après la victoire du candidat bolivarien Hector Rodriguez. (1)

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Le candidat bolivarien Hector Rodriguez a gagné son pari de reprendre l’état de Miranda à la droite.

C’est le 22ème scrutin depuis que le chavisme est arrivé au gouvernement, et le deuxième de l’année (on peut y ajouter plusieurs consultations – organisées en interne et sans cadre légal – par les partis de droite en 2017). Cette élection des gouverneurs sera suivie par celle des maires puis, en 2018, par les élections présidentielles.

Ces résultats qui donnent au chavisme 54 % des votes nationaux contre 45 % à la droite sont d’autant plus intéressants que ces élections ont lieu dans un contexte difficile. Il y a deux mois et demi encore, une insurrection armée dirigée par l’extrême droite cherchait à renverser le gouvernement élu, avec un bilan de près de 200 morts (2). Cette déstabilisation prit fin le 30 juillet, lorsque la population jusque-là restée en marge de ces violences s’est mobilisée pour élire une Assemblée Constituante. Désavouée, la droite s’est alors déchirée entre un secteur radical maintenant l’objectif de revenir au pouvoir sans passer par les urnes et un secteur acceptant de revenir à la voie électorale. Pour tenter d’infléchir le scrutin en sa faveur, la droite, le secteur privé (80 % de l’économie) et les Etats-Unis ont remis toute la pression dans la guerre économique, avec l’envol astronomique des prix de certains de produits de base afin d’augmenter le mécontentement populaire. Comme d’habitude, soucieuse d’alimenter le storytelling international, la droite a contesté les résultats, évoquant une « fraude ». Le président Maduro a répondu en demandant un recomptage de 100 % des votes.

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Les experts du Collège d’Experts Electoraux d’Amérique Latine (CEELA)  ont suivi l’ensemble du processus électoral.

Parmi les observateurs internationaux dont 50 experts électoraux, le colombien Guillermo Reyes, porte-parole du respecté Collège d’Experts Electoraux d’Amérique Latine (formé d’ex-présidents de centres nationaux électoraux de nombreux pays) a rappelé que le système électronique du Venezuela est le plus moderne du continent et que plusieurs jours avant l’élection, l’ensemble des partis de droite et de gauche ont participé aux essais techniques du vote, signant le rapport concluant à sa fiabilité. En 2012 déjà, le système électoral automatisé du Venezuela a été qualifié par le Centre Carter de « meilleur du monde ». (3)

Avec 22 scrutins en 18 ans de processus bolivarien, le Venezuela continue donc à battre tous les records en nombre d’élections et même si les secteurs radicaux de la droite crient à la fraude quand les résultats ne les favorisent pas, celle-ci en a remporté plusieurs, comme les législatives de 2015.

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Scènes de la campagne et de l’élection régionale du 15 octobre 2017.

Contrairement à ce que les médias veulent faire croire au monde entier, la droite vénézuélienne dispose de tous les moyens pour s’exprimer. La majorité des médias, privés, et des réseaux sociaux (bots y compris…) lui est largement favorable sur les plans local, régional, national et international (4). On comprend le silence des médias internationaux sur ce scrutin qui contredit, une fois de plus, le plus grand fake news de l’histoire contemporaine : « la dictature au Venezuela ». Les urnes répondent aux « journalistes » qu’il ne faut jamais oublier l’existence d’un peuple, et encore moins sous-estimer sa conscience.

Thierry Deronne, Caracas, le 15 octobre 2017

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Pour Rafael Correa, « le Venezuela vient de vivre une fête démocratique (..) Avec ces résultats le peuple vénézuélien dénude la manipulation médiatique ». Evo Morales félicite le Venezuela parce que la démocratie a vaincu l’intervention et la conspiration. Le peuple défend sa souveraineté, sa dignité, ses ressources naturelles. La paix a triomphé face à la violence, le peuple face à l’Empire. Luis Almagro (secrétaire général de l’OEA, NdT) et son chef Trump ont perdu. »

Notes

  1. Lire « On n’a encore rien dit du Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/25/on-na-encore-rien-dit-du-venezuela-le-journal-de-linsoumission/
  2. Pour un graphique et un tableau précis et complet des victimes, des secteurs sociaux, des responsables et des personnes condamnées, voir https://venezuelanalysis.com/analysis/13081; Sur les assassinats racistes de la droite : Sous les Tropiques, les apprentis de l’Etat Islamique – 27 juillet 2017 ; Le Venezuela est attaqué parce que pour lui aussi « la vie des Noirs compte » (Truth Out) – 24 juillet 2017
  3. « Former US President Carter: Venezuelan Electoral System “Best in the World” », https://venezuelanalysis.com/news/7272
  4. Au Venezuela la majorité des médias, comme l’économie en général, sont privés et s’opposent aux politiques sociales du gouvernement bolivarien. Voir Mensonges médiatiques contre France insoumise, partie I : « Maduro a fermé 49 médias ». – On peut lire aussi, sur ce thème : Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture, http://wp.me/p2ahp2-1M7

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Désaccords de paix en Colombie, par Maurice Lemoine

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Une citoyenne colombienne proteste contre le massacre par la police d’une dizaine de paysans dans la zone rurale de Tumaco, le 5 octobre 2017.

Comprendre le Venezuela passe forcément par comprendre la Colombie. Vus comme deux faces d’une seule et même Nation par Simón Bolívar, les deux pays se sont souvent opposés depuis que son successeur à Bogota, Francisco de Paula Santander (1792-1840), signa un accord de commerce avec les États-Unis et demanda l’exclusion d’Haïti du Congrès de Panama par lequel le « Libertador » voulait ancrer l’unité de l’Amérique Latine. Deux siècles plus tard, la Colombie néo-libérale des Uribe et Santos a trouvé dans la contrebande massive de produits subventionnés par le socialisme vénézuélien un oxygène économique et un palliatif au chômage de dizaines de milliers de ses habitants. Sous l’impulsion de Hugo Chavez, fidèle au rêve unitaire de Bolivar, le Venezuela a accueilli et légalisé six millions de colombiens déplacés par la guerre, chassés de leurs terres, et leur a donné accès aux programmes sociaux mis en place par la révolution. Les autorités de Bogota ont reconnu les importants efforts des médiateurs de Caracas dans les négociations qui ont mené à la « paix » actuelle. Chavez le visionnaire avait compris l’importance, pour le futur du continent, d’ouvrir le jeu politique en Colombie, au-delà de l’élite primitive qui gouverne encore cette nation. Cette « paix » cependant est toute relative. Alors que les médias accusent faussement le Venezuela de violations massives des droits humains, la Colombie de Juan Manuel Santos perpétue (comme le Mexique) le massacre de défenseurs de ces droits, de journalistes, de militants sociaux et de citoyen(ne)s qui s’opposent à la mainmise des transnationales. Les paramilitaires colombiens, toujours très actifs sous la direction de l’ex-président Alvaro Uribe, ont également prêté main forte à la récente insurrection de la droite au Venezuela – dont les médias ont imputé systématiquement les victimes au « régime » de Nicolas Maduro…

Thierry Deronne, Caracas, 10 octobre 2017.

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Désaccords de paix en Colombie,

par Maurice Lemoine

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Le président Juan Manuel Santos, ex-ministre de la Défense d’Alvaro Uribe (à droite)

Il aura fallu plus d’un demi-siècle d’une guerre fratricide pour que, le 1er septembre 2017, l’impensable ait lieu : ce jour-là, c’est bien le numéro un des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), Rodrigo Londoño Echeverri, alias Timoleón Jiménez ou « Timochenko », qui prononce un discours sur la Place Bolivar de Bogotá, haut lieu de la vie politique colombienne, à quelques mètres du palais présidentiel – la Casa de Nariño. Toutefois, ce n’est plus au nom de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie qu’il s’exprime devant mille deux cents ex-combattants et des milliers de personnes souvent émues jusqu’aux larmes, mais en tant que porte-parole de la Force alternative révolutionnaire du commun, le tout nouveau parti politique des désormais ex-insurgés.

Pour en arriver là, il a fallu quatre années de pourparlers à La Havane entre gouvernement et rebelles ; l’approbation unanime de l’Accord de paix par deux cents délégués de la guérilla, le 23 septembre 2016, lors de sa dixième et dernière Conférence (la première non clandestine), tenue dans les plaines du Yarí, au sud-ouest du pays ; la signature en grandes pompes de cet accord par le président Juan Manuel Santos et Timochenko, le 26 septembre 2016, à Cartagena ; censé l’entériner, un plébiscite voulu par le chef de l’Etat malgré les mises en garde et perdu, sous la pression du « camp de la guerre », d’une insidieuse campagne médiatique et d’une forte abstention, le 2 octobre suivant ; un nouvel accord négocié en catastrophe puis signé le 24 novembre, avant d’être adopté le 30 par le Congrès ; le regroupement pendant un semestre des plus de sept mille guérilleros dans vingt-six Zones transitoires de normalisation (ZVTN), avant leur passage à la vie civile ; une troisième et ultime phase de remise des armes des rebelles à la Mission des Nations unies, le 28 mars 2017.

« Les FARC se transforment en une nouvelle organisation exclusivement politique, qui exercera son activité par des moyens légaux », lance « Timochenko », devant les mille deux cents délégués réunis dans la capitale pour leur premier Congrès d’« anciens combattants », du 27 au 31 août dernier. « Nous continuerons à lutter pour un régime démocratique qui garantisse la paix dans la justice sociale. »

Très symptomatiques du changement d’époque, les délégués, jusque-là soumis et habitués à la discipline verticale d’une armée en campagne, sont pour la première fois appelés à voter pour prendre les décisions. La première n’a rien d’anodin : quel nom pour le futur mouvement ? Bienveillants ou hostiles, nombre des observateurs et analystes estiment que, porteur d’une charge très négative du fait du pourrissement d’un conflit transformé qui plus est en « une lutte du bien contre le mal absolu » par les médias de la classe dominante, le maintien du sigle « FARC » constituerait une erreur fatale. Dans la chaleur des délibérations menées par les intéressés, cette théorie fait long feu. Une très forte majorité convient de maintenir l’acronyme. En choisissant Force alternative révolutionnaire du commun, les « farianos » marquent leur fidélité à un passé et une histoire dont ils ne renient rien malgré ses zones d’ombre, à leur identité de groupe, à leur cohésion interne, à leurs convictions politiques, tout comme leur loyauté à l’égard des camaradas tombés en chemin.

Le débat se révélera plus âpre lorsqu’il s’agira de décider si l’organisation doit se définir comme « marxiste-léniniste » ou non – même si, à l’examen du dernier quart de siècle, ce fameux « marxisme-léninisme » des origines s’est révélé assez peu orthodoxe. Comme on le subodorait depuis la Dixième Conférence, c’est finalement la thèse de l’ouverture qui prévaut : le nouveau parti devra être une large plateforme au sein de laquelle pourront cohabiter diverses sensibilités progressistes – des libertaires (en théorie !) jusqu’aux bolivariens.

A l’heure d’élire la Direction nationale collégiale, cent onze bulletins rouges portent les noms avancés par l’état-major de la guérilla, cinquante-six (verts) ceux des candidats proposés par la base. Parmi les cent onze élus, figurent vingt-six femmes et dix civils, le plus grand nombre de voix revenant néanmoins, dans l’ordre, aux ex-comandantesIván Márquez (chef de la délégation à La Havane) et Pablo Catatumbo (membre du Secrétariat depuis la mort de Marulanda en 2008 [1]). La fonction de président du nouveau parti revient à « Timochenko ».

Tout est désormais théoriquement en place pour un retour à la normalité démocratique tant espérée. Sauf que, sur une échelle de un à dix, les préoccupations sur la pérennité du processus atteignent… le niveau douze ! Si en effet, de l’avis général, les FARC respectent scrupuleusement les termes des accords signés, nul ne peut faire le même constat s’agissant du pouvoir et de ses représentants.

Devenues Espaces territoriaux de formation et réincorporation le 15 août 2017, les Zones de transition, qui auraient dû être prêtes, organisées et aménagées par l’Etat, au plus tard le 1er janvier précédent, ne l’ont jamais été. Dépourvus des équipements et des commodités les plus élémentaires, à commencer souvent par l’eau et l’électricité, les ex-guérilleros y vivent toujours dans la plus totale précarité.

La catastrophe du plébiscite perdu a eu une conséquence très importante : contrairement à ce qui avait été négocié à l’origine, la mise en application de chaque point du nouvel accord nécessite désormais l’approbation parlementaire de lois et de réformes à la Constitution. Le mécanisme de fast-track imaginé par le pouvoir pour réduire la durée et l’ampleur des débats n’a de « voie rapide » que le nom. Ainsi, les juges menant de fait une sorte d’« opération escargot », la loi d’amnistie approuvée le 30 décembre 2016 par le Parlement n’est toujours pas totalement appliquée. Alors que les FARC ont communiqué au gouvernement une liste de 3406 de leurs combattants et miliciens incarcérés dans les établissements pénitentiaires, plus de 1000 sont toujours en prison ; 540 ont été transférés dans une Zone de normalisation (dont 140 seulement en liberté conditionnelle, le statut des autres demeurant incertain). Violant ouvertement la parole de l’Etat, un certain nombre de magistrats ont annoncé la couleur en affirmant qu’ils ne vont « ni libérer des terroristes ni faire des faveurs à la guérilla [2 ».

En juillet, 1500 rebelles emprisonnés ont dû se déclarer en « désobéissance civile » tandis que plusieurs dizaines d’entre eux entamaient une grève de la faim – accompagnée, à l’extérieur, en solidarité, par celle du commandante Jesús Santrich, signataire des accords de paix. Interrogé par le quotidien de Calí El País (17 juillet), celui-ci n’a pas cherché alors à cacher son exaspération : « Il y a eu une réunion à laquelle ont participé le ministère de la justice et quantité de fonctionnaires ; ils ont trouvé de supposés vides [juridiques] qu’ils sont censés combler en pondant un décret chargé d’expliquer le décret qui explique la loi qui a expliqué l’accord. Qu’ils le sortent s’ils veulent, mais, je le répète, c’est un problème de volonté politique parce que la loi d’amnistie est plus détaillée que l’Accord, c’est la plus détaillée du monde, et que le décret présidentiel est quasiment un mode d’emploi, de sorte que la solution doit venir de l’Etat. »

Inquiète de la tournure prise par les événements, la Mission des Nations unies chargée de contrôler la mise en application de l’Accord final avait lancé quatre jours auparavant un appel urgent à la résolution du problème. L’ONU n’étant jamais que l’ONU, pour sans véritable résultat.

Brandissant le spectre du « castro-chavisme » et de « l’impunité des crimes commis par les FARC », l’opposition d’extrême droite, emmenée par le Centre démocratique de l’ex-président Álvaro Uribe, exerce une énorme pression pour torpiller les accords et, plus que tout, la mise en place d’une Commission de la vérité et de la juridiction spéciale pour la paix (JSP). Chargée de sanctionner les coupables de crimes commis dans le cadre du conflit, cette dernière exaspère tout particulièrement car elle concerne certes les guérilleros, mais aussi les militaires, les agents de l’Etat, les acteurs économiques et les civils impliqués – par exemple dans le financement du paramilitarisme [3].

Le 13 mars, par soixante voix contre deux, après quatre débats et quatre sessions marathon, le Sénat a bien approuvé une réforme constitutionnelle créant le système judiciaire ad hoc de la JSP, mais il est apparu très vite que le texte définitif modifiait substantiellement et unilatéralement des éléments de l’acte signé entre les FARC et le gouvernement. En ce sens, le Mouvement national des victimes des crimes d’Etat (Movice) souligne que la nouvelle mouture restreint la possibilité d’enquêter sur le financement du paramilitarisme et de le sanctionner, qu’elle limite la participation des victimes à la recherche de la vérité et, sous la pression de la hiérarchie militaire, élude la responsabilité de la chaîne de commandement : en tant que responsables matériels des délits, seuls les soldats seront jugés et sanctionnés, « alors que les plus grands responsables, civils et hauts gradés militaires pourront jouir d’une impunité totale pour les crimes commis sous leurs ordres [4] ».

A la contestation de ces modifications arbitrairement imposées par le Congrès, d’aucun arguent de la séparation des pouvoirs. « Nous avons négocié à La Havane avec le gouvernement, ce qui implique qu’il l’a fait au nom de l’Etat, répond Iván Márquez. Ce qui doit suivre est donc une coordination harmonieuse des pouvoirs pour qu’il ne soit pas attenté à l’esprit de ce qui a été signé. Seulement, tout le monde a mis sa main dans les accords, plus pour le pire que pour le meilleur : non seulement quelques congressistes qui arrivent avec des idées nocives de dernière heure, mais aussi des magistrats, des représentants de l’exécutif et le procureur général de la République[Nestor Humberto Martínez] [5] qui, par exemple, n’a pas permis la mise en place de l’Unité spéciale de lutte contre le paramilitarisme, prévue dans le point 74 de la JSP. »

Le 6 septembre, dans un autre registre, la Cour constitutionnelle a suspendu la décision qu’elle devait prendre sur un point capital : la « sécurité juridique » des accords de paix. Ratifié par l’« acte législatif n° 2 » du 11 mai 2017, celui-ci prévoit que – nul ne pouvant écarter l’éventualité du retour d’un « faucon » à la Casa de Nariño –, durant les trois prochains mandats présidentiels, les futurs gouvernements et les différentes institutions auront l’obligation de respecter « les contenus et les principes »de ce qui a été signé entre les insurgés et l’Etat. Un recours de Marta Lucía Ramírez, ex-ministre de la défense d’Uribe, récusant deux magistrats de la Cour qu’elle accuse d’« avoir participé à l’élaboration des accords » – un crime, après cinquante ans de conflit et plus de 200 000 morts ! – en a bloqué l’éventuelle approbation [6]. Ajoutant à l’incertitude…

Car à cette absence de « blindage juridique » s’ajoute une autre insécurité – mortifère celle-là.

Depuis le 30 novembre 2016, cinq ex-combattants, neuf miliciens et onze parents d’anciens membres de la guérilla ont été assassinés. Aucun de ces vingt-cinq crimes n’a été éclairci par le ministère public. Sachant que n’avoir jamais pris les armes ne protège pas plus des sicarios. Le 22 août dernier, Andrés Mauricio Ramos, coordinateur de la commission internationale de la plateforme politique Marche patriotique (MP), recevait par courrier électronique un message titré « Un petit salut aux communistes guérilleros » : « Les communistes qui dans les prochains jours formeront un nouveau parti ont leurs jours comptés ; nous suivons tous leurs pas et savons ce qu’ils font (…) Qu’ils ne croient pas qu’ils vont arriver au pouvoir parce qu’on va les éliminer avec du plomb. »

D’après le très officiel Défenseur du peuple Carlos Alfonso Negret Mosquera, entre le 1er janvier 2016 et le 1er mars 2017, cent cinquante-six dirigeants de mouvements sociaux ou populaires ont été exécutés, trente-trois ont été victimes d’attentats, cinq ont « disparu » [7]. D’après la MP, sur une période quelque peu différente, de janvier à août 2017, au rythme de quasiment un tous les deux jours, ce sont cent un activistas qui ont été tués ; cent quatre-vingt-quatorze ont été menacés [8]. Un bilan désastreux si l’on ajoute que, depuis sa naissance le 21 avril 2012 à la fin novembre 2016, la MP avait déjà enterré cent vingt-trois de ses militants.

Même si comparaison n’est pas raison, le spectre du massacre de l’Union patriotique (UP) et de ses quatre mille morts dans la seconde moitié des années 1980, ou de l’assassinat du dirigeant de la guérilla du M-19 Carlos Pizaro, le 26 avril 1990, quelques semaines après avoir déposé les armes, plane sur cette supposée transition.

Dans les campagnes, des bandes criminelles occupent les zones dans lesquelles les FARC, autrefois très présentes, pouvaient compter sur une base sociale et jouaient à certains égards le rôle de l’Etat. Résidus de la pseudo démobilisation paramilitaire montée en 2005 par le président Uribe, ces groupes –Autodefensas Gaitanistas de Colombia ou Clan del Golfo (autrefois appelé Urabeños ou Clan Úsuga), Los Pelusos, le Bloque Meta et le Bloque libertadores del Vichada, Los Rastrojos, las Águilas Negras, le Clan Isaza, etc. – se battent entre eux pour contrôler les cours d’eau et les voies de communication, les ressources naturelles, de l’or au bois en passant par la coca. Baignant jusqu’au cou dans le narcotrafic, elles n’en conservent pas moins leur idéologie « contre-insurrectionnelle », ennemie de tout mouvement social organisé, et recourent comme auparavant à la terreur pour établir leur domination sur la population.

Exemple emblématique : une fois de plus, le 2 octobre, la Communauté de paix de San José de Apartadó (Antioquia) [9] a dû lancer un appel au secours en direction de la « communauté internationale », harcelée qu’elle est par les Autodefensas Gaitanistas de Colombia, sans que la proche XVIIe Brigade militaire ou le lointain Etat ne lèvent le petit doigt. Il est vrai que, loin de combattre cette plaie mortifère, le ministre de la défense Luis Carlos Villegas s’en tient à la déclaration qu’il a fait le 11 janvier : « Il n’y a plus de paramilitarisme. Prétendre qu’il y en a signifierait offrir une reconnaissance politique à quelques bandits qui se livrent à la délinquance commune et organisée. »Comme lui et contre toute évidence, les relais du pouvoir continuent d’affirmer que les crimes commis contre les leaders sociaux n’ont rien de systématiques et que leurs auteurs, dépourvus de mobiles politiques, n’ont pour seul motif que s’enrichir et trafiquer. Quant au ministère public, on l’a vu, il s’est contenté jusqu’à présent d’entraver la mise en place et le fonctionnement de l’Unité spéciale pour le démantèlement du paramilitarisme.

D’avancées espérées en grandes reculades, les accords de La Havane perdent donc peu à peu de leur substance. D’après eux, seize Circonscriptions spéciales transitoires de paix (représentant cent soixante-sept municipios particulièrement affectés par le conflit) devraient élire des représentants issus des organisations sociales au Congrès, pour deux périodes législatives : 2018-2022 et 2022-2026. Là encore, les obstacles s’accumulent. Evoquant ce droit accordé aux victimes et aux organisations populaires d’avoir pour la première fois une représentation dans la vie politique, le sénateur du Pôle démocratique (centre gauche) Iván Cepeda dénonce : « L’approbation de ce projet législatif n’intéresse pas les mafias politiques » qui prétendent « défigurer ou faire traîner les procédures administratives pour qu’elles ne puissent pas entrer en vigueur lors des prochaines élections [du 11 mars 2018] [10].  »

D’après un recensement mené par l’Université nationale, 66 % des 10 015 ex-guérilleros et miliciens des FARC ont une origine rurale et au moins 80 % souhaitent se reconvertir dans une activité agricole. Si certains d’entre eux envisagent un retour individuel à la vie civile, la majorité souhaite une démobilisation collective en lien avec les communautés paysannes dont elle partage la vie depuis des décennies. Permise par le décret-loi 902 qu’a signé le président Santos le 31 mai 2017, la création d’un Fonds national des terres n’en tourne pas moins le dos a ce qui a été convenu à La Havane pour faciliter la mise en œuvre d’une Réforme rurale intégrale (point 1 de l’agenda). Sous la pression du cercle très peu sélect et souvent mafieux des éleveurs et grands propriétaires terriens, la renégociation hâtive des accords après le « non » au plébiscite a entériné le fait que ce Fonds ne peut en aucun cas affecter la propriété privée (légale ou, très souvent, acquise par les assassinats et les déplacements forcés). Destinant théoriquement trois millions d’hectares aux paysans sans terre, aux victimes rurales du conflit et aux populations déplacées, il ne prend pas en compte les guérilleros démobilisés. Qui iront où ?

Lorsque les FARC remettent au pouvoir l’état de leur patrimoine – biens mobiliers, véhicules, exploitations agricoles (fincas), têtes de bétail, argent en liquide, etc. – établi à 276 millions d’euros et destiné à la réparation des victimes, leurs contempteurs grimpent dans les rideaux [11]. Au fil des années, les fantasmes les plus fous ont attribué aux insurgés un trésor de plusieurs milliards de dollars, fruit de l’exploitation minière illégale, de l’extorsion, des enlèvements et du narcotrafic, dissimulé dans d’innombrables caches au fond d’insondables forets ! Aux ex-rebelles qui annoncent 240 000 hectares de terre et 606 fincas, le tout estimé à 126 millions d’euros, le procureur général Martínez rétorque très sérieusement : « Ces propriétés devraient être identifiées par leur numéro d’enregistrement. » Devant une telle absurdité, lecommandante Pastor Alape doit répliquer : « Nous n’étions pas une personne juridique, mais une organisation hors-la-loi ! » Conseiller juridique espagnol des FARC, l’espagnol Enrique Santiago précisera : « Les fincas en leur possession l’étaient du fait de leur domination territoriale, comment auraient-ils pu les enregistrer ? »

A la lecture de la revue britannique The Economist qui, en avril 2016, évaluait la fortune de l’organisation armée à 10 milliards de dollars, même le président Santos devra soupirer : « Malgré l’appui des services de renseignements étrangers, nous n’avons pas détecté ces sommes fabuleuses dont on dit qu’elles appartiennent aux FARC [12].  » Il en faudrait évidemment plus pour émouvoir le procureur Martínez pour qui la liste des biens remise par la guérilla est « inutile et déplacée ». Une crainte majeure l’habite, qu’il a clairement exprimée : que ces sommes « dissimulées » soient utilisées pour la réincorporation économique et sociale des guérilleros et, encore pire, pour financer le Centre de pensée et de formation politique du nouveau parti.

Une autre crainte, plus sérieuse, surgit : celle d’une chasse aux sorcières lancée contre les paysans possédant des propriétés, enregistrées ou non par le cadastre, dans les ex-zones d’influence de la guérilla. En faisant d’eux de supposés prête-noms des FARC, on justifierait la thèse les fameux « milliards de dollars », mais aussi et surtout, on pourrait les dépouiller [13].

Tant de traquenards politiques ont forcément des conséquences. Le 22 septembre, dans une lettre ouverte à la Mission de vérification de l’ONU, « Timochenko » a tiré la sonnette d’alarme, expliquant entre autres choses que les mesures prises par le gouvernement tendent « à dévertébrer et détruire l’unité de ceux qui se trouvent dans les zones de réincorporation ».

Depuis que les paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) se sont démobilisés, il y a une décennie, on estime que 20 % d’entre eux ont repris les armes. Politiquement très structurées, caractérisées par une forte cohésion interne et des combattants-militants très disciplinés, les FARC ne présentent pas le même profil que les « paracos ». Toutefois, le pouvoir aurait tort de trop jouer avec le feu.

Si, lors de leur signature, l’ensemble de cette troupe essentiellement paysanne (et très féminisée) a plébiscités les accords, aucune victoire militaire n’étant envisageable à court, moyen ou même long terme, quelques voix ne s’en sont pas moins fait entendre pour exprimer leur réprobation. Dans un texte non signé, mais raisonnablement crédible, un ex-militant urbain du Parti communiste colombien clandestin (PCCC, excroissance politique des FARC), après la remise des dernières armes et à la veille de la Xe Conférence, expliquait, « avec rage, mais sans rancœur », sa dissension : « Je ne suis pas un dissident, je suis un communiste convaincu (…) Avec cet accord, on ne touchera pas un cheveu du modèle économique, ni des traités, ni de la politique économique, ni de la doctrine militaire contre-insurrectionnelle de l’Etat, ni au fait que la promesse de réforme rurale soit si pauvre (…) Une autre preuve [de l’échec, voire de la trahison de la direction] est que le processus a continué quand, après le “non” à Santos lors du plébiscite, la bourgeoisie, d’une seule voix, a exigé la renégociation. Une autre preuve a été qu’on a effectivement renégocié des points très sensibles pour faire plaisir à l’uribisme et à un christianisme récalcitrant, ce qui a été une véritable humiliation qu’une armée non défaite n’aurait jamais accepté. Une preuve de plus est qu’il y a eu une concentration [des guérilleros] et un désarmement total alors qu’on ne fait toujours rien pour démonter le paramilitarisme, quand tout l’accord renégocié demeure entre les mains d’un Congrès qui va le détricoter point par point avant de l’approuver [14]. »

Fin 2016, lorsque cinq cadres intermédiaires de la guérilla – Gentil Duarte (membre, un temps, de la délégation de paix de La Havane), John Cuarenta, Euclides Mora, Giovanny Chuspas et Julián Chollo – annoncèrent leur décision de ne pas rejoindre les zones de regroupement, la direction des FARC les qualifia de « groupe d’insensés qui, méconnaissant le désir de paix de l’immense majorité de notre peuple, se lancent dans le précipice de l’ambition personnelle ». Spectaculaire, car impliquant des commandants d’origine paysanne qui affichaient plusieurs décennies de présence dans la guérilla et jouissaient de la confiance du Secrétariat, cette désertion n’inquiéta pas outre mesure, dans un premier temps. Tout processus de démobilisation de ce type, en quelque région du monde que ce soit, voit entrer en dissidence de l’ordre de 5 % des combattants.

On estime raisonnablement à quatre cents le nombre des guérilleros et miliciens ayant refusé de se démobiliser (certains, sans s’appuyer sur des sources vérifiables, montant à sept cents [15]>). Ce dont on est sûr, c’est qu’il n’existe pas un seul modus operandi. Ainsi, si Tibú (Nord Santander) a connu des désertions individuelles d’ex-combattants s’évanouissant dans nature, purement et simplement, des membres du Front 40, dans le département du Meta, ont repris les armes ensemble, en unité constituée, après avoir abandonné un point de regroupement. Certains des réfractaires tournent délibérément le dos au processus de paix pour conserver le contrôle de l’économie illégale, à commencer par le narcotrafic. Pour nombre d’autres, le facteur « politique » demeure prédominant.

La situation demeure sous contrôle, mais pourrait ne pas le demeurer. Dû à l’incertitude que provoque le sabotage de la démobilisation, quand ce n’est pas le viol pur et simple des accords, le doute commence à habiter nombre d’ex-guérilleros. Dans les campements, des fissures apparaissent, des vents de division, de forts débats. Depuis Llano Grande (Antioquia), le commandant Omar Gadafi, un cadre intermédiaire, fait un constat inquiétant : « Tout ça est dans les limbes. Il y a une démotivation de toute la base fariana. Et on se demande quel est l’être machiavélique qui a construit toute cettevaina [16]. »Un jour ou l’autre, pour peu que la menace demeure et que la situation d’incertitude n’évolue pas, la tentation de regagner « la montagne » et de réincorporer les factions demeurées en activité peut se transformer en passage à l’acte. Surtout quand, de toute sa vie, on n’a connu « que » la guérilla.

Au-delà, comment cette situation chaotique pourrait-elle inciter l’Armée de libération nationale (ELN), qui actuellement négocie à Quito, à déposer les armes ? Dans un trait de réalisme tragique digne de Macondo, le commandant Santrich, lui-même signataire des accords, conseillait en juin aux commandants et guérilleros de l’ELN « de ne pas se montrer ingénus face à l’Etat [17]>  ».

Comme d’aucuns s’exclament parfois « mais, que fait la police ? », beaucoup s’interrogeront : mais que fait le prix Nobel de la paix ? N’y a-t-il pas tout juste un an, le 7 octobre, que la prestigieuse distinction a été attribuée au président Santos par une vingtaine de Norvégiens ? Des questions d’autant plus légitimes que, outre cette démobilisation qui bat de l’aile, le pays traverse une crise particulièrement aiguë.

Les partis traditionnels se décomposent. La justice est déshonorée : le 22 septembre, sa plus haute autorité, le président de la Cour suprême Francisco Ricaurte a été incarcéré, accusé de faire partie d’un réseau de prévarication. Outre d’autres juges, d’ex-députés et sénateurs, plusieurs gouverneurs, le scandale implique l’ancien procureur anticorruption Gustavo Moreno, dont les Etats-Unis réclament l’extradition pour… « blanchiment d’argent ».

Sur le plan social, le Sommet agraire, paysan, ethnique et populaire annonce de nouvelles mobilisations. Depuis 2013, après de nombreuses manifestations durement réprimées, des engagements ont été pris par le pouvoir, qui ne les a jamais respectés.« Il est évident que l’unique objectif du gouvernement est de signer des accords pour obtenir la démobilisation populaire et celle des insurgés, tout en approfondissant la mise en œuvre d’un modèle agroexportateur et extractiviste néolibéral », a réagi la plateforme le 19 septembre dernier.

Malheureusement pour la résolution des problèmes colombiens, Santos doit concentrer son énergie sur une priorité autrement plus importante : la situation du Venezuela. Dès la fin juin, il condamnait l’élection d’une Assemblée nationale constituante et réclamait (sans rire) la « libération des prisonniers politiques » dans le pays voisin. Le 13 août, lors d’une conférence de presse tenue à l’occasion de la visite du vice-président des Etats-Unis Mike Pence à Bogotá, il déclarera : « Nous approuvons les mesures [sanctions économiques] qu’a pris le gouvernement nord-américain et nous appuierons d’éventuelles mesures supplémentaires (…) La pression sur le Venezuela doit se maintenir et s’accentuer. »

Certes, le chef de l’Etat colombien s’est publiquement prononcé contre l’intervention militaire agitée par Donald Trump, le docteur Folamour de Washington. Mais, alors que le conflit armé domestique est censé se terminer, il a annoncé une augmentation du budget militaire de 8 % (ainsi qu’une diminution de l’investissement social de 16 %), déployant dans le même temps trois mille hommes supplémentaires sur la frontière vénézuélienne – mille pour la Brigade de la Haute Guajira, deux mille pour la Brigade 30, à Cúcuta.

Après avoir proposé l’asile politique à l’ex-procureure générale vénézuélienne Luisa Ortega, pseudo « chaviste critique » destituée par l‘Assemblée constituante et très fortement suspectée de délits de corruption aussi graves que ceux pour lesquels le président de la Cour suprême colombienne Francisco Ricaurte est emprisonné, Santos joue sans complexe sa partition au sein du Groupe de Lima. Composée de douze pays [18], cette confrérie inféodée à Washington a réaffirmé le 18 août sa décision d’intensifier les consultations pour mettre en œuvre la Charte démocratique interaméricaine et sanctionner le Venezuela.

Autre grand ordonnateur de cette déstabilisation, le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), Luis Almagro, a nommé, avec l’aval de leurs pays respectifs, trois juristes argentin, costaricien et canadien pour enquêter (depuis Washington) et trouver des éléments permettant d’envoyer le gouvernement vénézuélien devant la Cour pénale internationale (CPI). Destinée à « balader » l’opinion publique internationale, la manœuvre ne manque pas de sel : après plusieurs années d’enquête, la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, vient précisément d’envoyer un rapport détaillé au gouvernement colombien, lui demandant « un jugement sérieux et pénalement garanti » de vingt-neuf officiers supérieurs retraités ou en activité (dont l’actuel commandant en chef de l’armée, le général Juan Pablo Rodríguez) « impliqués dans les crimes contre des civils innocents, appelés “faux positifs” » – 1228 cas ayant provoqué 4497 morts à l’époque où le président de la République s’appelait Álvaro Uribe et le ministre de la Défense… Juan Manuel Santos.

En visite à Bogotá, la procureure Bensouda en est repartie très mécontente le 14 septembre, le procureur général Néstor Humberto Martínez ne lui ayant fourni aucune information concrète sur l’avancée des enquêtes et des mises en accusation. Peut-être pourrait-elle demander à Almagro de prendre l’affaire en main…

En tout cas, de ce « détail de l’Histoire » il n’a bien sûr pas été question lors du dîner offert par Donald Trump le 19 septembre, à New York, aux chefs de l’Etat colombien et panaméen Santos et Juan Carlos Varela, au président de facto brésilien Michel Temer et à la vice-présidente argentine Gabriela Michetti, pour discuter en petit comité des futures actions à entreprendre contre la « dictature socialiste », le « régime corrompu »de Nicolás Maduro. Toutefois, Washington sait jouer de la carotte et du bâton, même avec Santos, son fidèle allié. A la mi-septembre, Donald Trump a menacé de « décertifier » et donc sanctionner la Colombie en raison de « l’extraordinaire augmentation des cultures de coca et de production de la cocaïne ces trois dernières années ». Peu de temps auparavant, le sous-secrétaire d’Etat pour la sécurité et la lutte anti-narcotique, William Brownfield, avait expliqué devant une commission du Sénat américain : « Je crois personnellement que le gouvernement de la Colombie et son président, un homme que j’admire et respecte, et que, pendant dix années, j’ai considéré comme un ami, je crois que ces six dernières années, ils se sont concentrés d’une manière accablante (sic !) sur les négociations, sur les accords de paix [19].  »

Ce qui a suivi va de soi. Dans un entretien accordé au quotidien El Tiempo (24 septembre), l’ambassadeur des Etats-Unis à Bogotá, Kevin Whitaker, affirmait : « A mon avis, les FARC n’ont pas respecté les obligations précisées dans l’accord (…) Elles doivent fournir des informations sur le narcotrafic pour qu’il y ait des enquêtes. » Sans souci de l’incohérence, il précisa que son pays n’allait ni appuyer ni participer au financement de la substitution volontaire des cultures illicites convenue entre pouvoir et guérilla lors des pourparlers. Ajoutant que le nouveau parti politique demeurait sur la liste des… « organisations terroristes », malgré son désarmement, et que le traité d’extradition entre Washington et Bogota demeurait en vigueur, il n’exclut pas que la justice américaine puisse y avoir recours contre d’ex-guérilleros. Puis, ayant puissamment contribué à torpiller la confiance de ces derniers dans les accords, il se rendit, le 25, dans l’Arauca, sur la frontière vénézuélienne, pour visiter les militaires colombiens.

Quelques jours auparavant (le 12 septembre), devant le Comité de contrôle international des narcotiques, l’« expert » Douglas Farah attirait l’attention du Sénat des Etats-Unis sur le fait que « la principale structure de blanchiment de l’argent des FARC est PDVSA [la compagnie pétrolière nationale contrôlée par le gouvernement vénézuélien].  » Pour faire bonne mesure, il impliqua également dans ce trafic criminel les gouvernements (de gauche) du Salvador et du Nicaragua.

En 2018, les Colombiens désigneront les 268 membres du Parlement, au sein duquel l’accord de paix garantit dix sièges à la Force alternative révolutionnaire du commun. A partir de 2026, celle-ci devra se soumettre aux mêmes règles que les autres partis. Sera également élu l’an prochain le successeur du président Santos qui, après deux mandats, ne peut légalement se représenter.

Composée de quatre partis – le Parti de la U, Changement radical, le Parti conservateur et le Parti libéral – la coalition de gouvernement est profondément lézardée par l’ambition, la haine, la vengeance, la soif du pouvoir et les aspirations présidentielles de ses dirigeants ainsi que par la polarisation du pays face à la paix.

Dans l’orbite de l’ex-président Uribe et de son Centre démocratique, gravite un attelage particulièrement toxique – grands propriétaires, secteurs de l’agro-industrie, groupes économiques qu’accompagnent l’ex-procureur général Alejandro Ordóñez, son actuel homologue Nestor Humberto Martínez, l’ancien chef de l’Etat Andrés Pastrana, le récent vice-président (août 2014 – mars 2017) de Santos, Germán Vargas Lleras. Cet attelage des va-t-en guerre fait feu de tout bois.

Consciente de son image et de sa réputation négative à l’échelle nationale, la FARC joue le long terme et concentrera ses efforts sur les zones rurales et leurs mouvements sociaux. Pour l’heure, l’éventualité d’un candidat présidentiel ayant été écartée dès décembre par Rodrigo Londoño – « Timochenko » –, l’ex-guérilla marxiste appelle à « une grande convergence politique qui dépasse les frontières de la gauche » et espère trouver des alliés pour former un « gouvernement de transition ». De fait, seul un « vote utile » pourra mettre en échec les « faucons ».

La Colombie jouera donc très gros l’an prochain : de la période très incertaine du post-accords saura-t-elle passer définitivement à l’ère tant espérée du post-conflit ?

NOTES

[1] La guérilla comportait un état-major (soixante et un membres) et le Secrétariat, son organe exécutif (sept membres).

[2]  El País, Madrid, 11 juillet 2017.

[3] La JSP pourra condamner les justiciables à des peines alternatives à la prison, d’un maximum de huit années, s’ils disent toute la vérité sur les faits qui leur sont reprochés. En revanche, une incarcération pouvant aller jusqu’à vingt ans sanctionnera ceux dont on découvrira qu’ils ont tenté de cacher leurs actes.

[4]  Colombia Plural, Calí, 15 mars 2017.

[5] Elu par le Sénat à la tête d’un organisme autonome, le fiscal général est censé défendre les intérêts civils de l’Etat.

[6] Depuis la mairie de Bogotá où il assistait, le 18 mai 2016, à la présentation du livre de l’opposant vénézuélien Leopoldo López, Preso pero libre (Prisonnier, mais libre), en présence de son épouse Lilian Tontori, le responsable « Amérique latine » de l’organisation Human Right Watch, José Vivanco, considéré à tort comme un défenseur des droits humains, s’est lui aussi vivement opposé au « blindage juridique » des accords de paix.

[7]  Alba TV, Caracas, 12 août 2017.

[8]  Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 27 août 2017.

[9] Le 23 mars 1997, en se déclarant « communauté de paix », les paysans de San José de Apartadó ont annoncé s’organiser pour protéger leur territoire, ne collaborer avec aucun des acteurs du conflit, et ont réclamé le respect de leur neutralité. Depuis, plus de trois cents d’entre eux ont été tués ou déplacés de force.

[10] Macha patriótica, Bogotá, 13 septembre 2017.

[11] Causant un grand scandale dans la « bonne société », les FARC ont inclus dans leur patrimoine 3 753 kilomètres de chemins et voies de communication ouverts par leurs soins et estimés à 196 milliards de pesos.

[12]  RCN Noticias, Bogotá, 15 avril 2016.

[13] Lire sur Mémoire des luttes, « La finca des FARC : récit d’un enfumage » (21 novembre 2015)

[14]  Las 2 Orillas, 18 août 2017 : https://www.las2orillas.co/carta-abierta-al-secretariado-las-farc/

[15]  Razón Publica, Bogotá, 26 juin 2017.

[16] Expression colombienne omniprésente et difficilement traduisible – le truc, la chose, la situation, au sens très large. Pour un Colombien, comme pour un vénézuélien, tout est una vaina (prononcer vaïna).

[17]  Resumen Latinoamericano, 8 juin 2017.

[18] Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Panama, Paraguay, Pérou.

[19]  El Espectador, Bogotá, 13 septembre 2017.

 

Source : http://www.medelu.org/Desaccords-de-paix-en-Colombie

Droits de l’homme : mensonges sur le Venezuela, silence complice pour le Mexique

Luis Alberto REYGADA

Ces derniers mois, les projecteurs de nos médias dominants au service de la pensée unique se sont braqués sur un pays qui tente, avec ses réussites et ses erreurs (mais qui n’en commet pas ?), de construire les bases d’une société différente au modèle néolibéral que nous impose le système capitaliste. Il s’agit évidemment du Venezuela, et si ce pays s’est retrouvé au centre de toutes les attentions, c’était dans le seul but d’attaquer le candidat de la « vraie gauche » française qui avait une possibilité de remporter l’élection présidentielle d’avril/mai dernier. Le Venezuela a été accusé à tort par les médias dominants de violation massive des droits de l’homme.

L’hypocrisie des chiens de garde médiatiques est une offense à l’intelligence et à la vérité, mais surtout une offense pour les populations qui elles sont réellement soumises à des violations de droits de l’homme dans d’autres pays. Le Mexique est un bon exemple. Allié historique des États-Unis, et se plaçant donc du bon côté de l’échiquier géostratégique, son peuple peut bien souffrir les pires situations que son gouvernement jouira toujours du silence complice auquel ont droit les « bons élèves ». François Hollande avait fait de ce pays l’invité d’honneur du 14 juillet, en 2015, et son armée avait pu défilé sur l’avenue des Champs Elysées, sans que cela ne choque grand monde. Macron perpétue cette relation privilégiée avec le président Enrique Peña Nieto, l’invitant à dîner à l’Elysée le 6 juillet dernier. Pourtant peu de français connaissent vraiment la situation que traverse ce pays, surtout du point de vue des droits de l’homme. Le texte suivant tente de faire le point sur ces questions. Il est important que nous sachions ce qui se cache derrière les autorités que le représentant de la France invite à dîner en notre nom. Surtout si l’on y trouve une mare de sang…

Quel bilan du mandat de Enrique Peña Nieto peut-on tirer dès aujourd’hui, à moins d’un an des prochaines élections présidentielles du Mexique qui se tiendront le 1er juillet 2018 ? S’il est vrai que la réforme du secteur énergétique – mettant fin au monopole d’Etat en permettant les investissements privés étrangers – lui a d’abord attiré la sympathie de la grande presse économique et des gouvernements liés aux multinationales du secteur, les répercussions positives promises tardent à se faire sentir auprès de la population [1]. Les derniers chiffres de la Commission économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (Cepal) indiquent d’ailleurs que la pauvreté a augmenté ces dernières années, passant de 51,6% de la population en 2012 à 53,2% en 2014, soit l’équivalent de plus de 63 millions de mexicains [2].

De plus, les inégalités se renforcent : alors que le PIB augmente (moyenne annuelle de 2,1%), les salaires ne suivent pas au bas de la pyramide (baisse de 3,5% des revenus des ménages entre 2012 et 2014) tandis les fortunes s’envolent à son sommet. La croissance reste concentrée dans la partie supérieure de la distribution des revenus et l’organisation Oxfam attire l’attention sur le fait que la fortune des 4 premiers milliardaires mexicains représente 9,5% du PIB en 2015 contre 2% en 2002 [3]. Le panorama s’est assombri au fil du sexennat, au point que l’ancien ministre des affaires étrangères Jorge Castañeda en est venu à déclarer au Financial Times que le pays a basculé du « moment mexicain » au « désastre mexicain » [4].

Ces dernières années sont aussi marquées par les scandales d’enrichissement illicite. Alors qu’ils avaient été présentés par Peña Nieto comme des modèles de la relève générationnelle du « nouveau Parti révolutionnaire institutionnel, PRI », plusieurs gouverneurs ont été impliqués dans des affaires de détournement de fonds publics. Javier Duarte n’a pas pu terminer son mandat à la tête de l’Etat de Veracruz suite à une mise en examen ; il sera finalement arrêté au Guatemala (avril 2017). Ayant aussi tenté d’échapper à l’action de la justice, l’ancien gouverneur de Quintana Roo Roberto Borge s’est fait interpeller au Panama ; il était sur le point de sauter dans un avion à destination de Paris (juin 2017). Quant à Cesar Duarte, l’ancien cacique de Chihuahua, il reste à ce jour introuvable et est actuellement recherché par Interpol.

Au plus haut sommet du gouvernement, le bon exemple n’a pas été à l’ordre du jour. Le président a dû lui-même demander des excuses à la télévision après l’énorme indignation causée par « l’achat » par sa femme d’une luxueuse maison – estimée à près de 7 millions de dollars – construite par une entreprise ayant bénéficié d’importants contrats publics. En matière de corruption, le New York Times n’hésite plus à décrire un « niveau d’audace qui n’avait encore jamais été vu » auparavant dans le pays [5].

Des forfaitures qui ne surprennent plus les Mexicains, mais qui attisent néanmoins les tensions dans un climat de malaise social généralisé non exempt de risques d’explosion. C’est ce qu’a démontré la vague de pillages de ce début d’année, déclenchée suite à l’augmentation soudaine du prix de l’essence (+20,1 %), conséquence de la réforme énergétique antérieurement citée. Résultat : plus de mille magasins dévalisés, 1500 arrestations, 5 morts [6].

Malgré tout cela, le pire échec du retour du PRI au pouvoir aura été son incapacité à résoudre un autre problème, qui reste la principale préoccupation de la société : la violence.

En poursuivant la « guerre contre le narcotrafic » (instaurée par son prédécesseur Felipe Calderon fin 2006), alors qu’elle affichait des résultats très discutables, Peña Nieto a enlisé le pays dans un conflit au bilan désastreux. En effet, depuis le début de son mandat, la violence a provoqué plus de 100 000 morts, et la tendance toujours à la hausse du nombre d’homicides laisse présager que ce sexennat sera au final encore plus meurtrier que le précédent.

Mais c’est bien la population civile qui paye le prix fort de cette politique en se retrouvant prise au piège entre les membres des cartels et les forces de l’Etat (policiers ou militaires) : 310 000 déplacés internes depuis 2009 (plus de 23 000 l’année dernière), une situation que certains analystes n’hésitent pas à comparer à celle d’un conflit armé. Pire encore : à l’extrême insécurité sont venues se greffées disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, ainsi qu’une recrudescence des pratiques de torture. Des corps décapités ou même entièrement démembrés sont découverts toutes les semaines, tout comme des fosses communes. Si l’histoire tragique de l’enlèvement des 43 étudiants d’Ayotzinapa a été médiatisée (Lire sur Mémoire des luttes « Rendez-les-nous vivants ! », un livre incontournable sur les 43 d’Ayotzinapa), elle ne représente malheureusement qu’une goutte d’eau dans l’océan de désolation que vivent des milliers de familles mexicaines : le pays compte aujourd’hui 31 000 disparus (4 814 cas en 2016), au point que le Comité contre les disparitions forcées des Nations unies s’est alarmé du contexte de « disparitions généralisées » tout en pointant du doigt l’implication récurrente d’agents de l’Etat. Le dossier d’Ayotzinapa – toujours non élucidé – aura surtout servi à exposer au grand jour la collusion manifeste entre pouvoir politique et délinquance organisée existant dans certaines régions du territoire [7].

« Le Mexique est plongé dans une crise inédite de violence et de violations des droits de l’homme » observe Santiago Aguirre, vice-directeur du Centro ProDH, qui insiste sur la nécessité de prendre en compte « trois facteurs qui alimentent ce cycle : l’impunité [taux de 98%], la corruption [des études de la Banque mondiale estiment que la corruption politique et économique pourrait représenter 9% du PIB] et la macro-criminalité », une fusion du crime organisé et du pouvoir public [8].

Plusieurs organisations n’hésitent d’ailleurs plus à dénoncer le fait que durant la dernière décennie, des crimes de lèse humanité ont été commis à l’encontre de la population, « tant par les forces gouvernementales que par certains cartels du narcotrafic », agissant parfois en toute complicité. En effet, dans le rapport qu’elle a remis à la Cour pénale internationale, la Fédération internationale des droits de l’homme démontre que certaines régions subissent une violence qui serait causée par des politiques mises en place directement par certaines structures de l’Etat, en précisant que le pays traverse la pire situation du continent en matière de droits de l’homme [9].

ba595c445368be09250ab02ff6554a8a_XLDe ce fait, le Mexique occupe depuis 2014 la première place pour le nombre de plaintes pour violation des garanties individuelles présentées devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme. Parmi ces victimes se trouvent aussi des militants, des journalistes ou bien des défenseurs des droits de l’homme. En janvier dernier, Michel Forst, le rapporteur spécial sur la situation des défenseurs des droits de l’homme (mandaté par le Haut-Commissariat des Nations unies) a déploré l’existence d’une lourde tendance à la violence et à l’agression à leur encontre, tout en dénonçant le fait qu’ils soient parfois considérés par les autorités comme des « ennemis de l’Etat ».

D’ailleurs, le New York Times a récemment confirmé, dans une enquête publiée en juin dernier, que ces défenseurs des droits de l’homme se trouvaient effectivement dans le viseur des autorités. Celles-ci auraient en effet espionné des militants engagés dans des batailles judiciaires mettant en cause la responsabilité du gouvernement ainsi que des journalistes couvrant des dossiers politiquement sensibles (notamment des affaires de corruption), via des mouchards installés sur leurs téléphones portables. L’enquête signale que depuis 2011, au moins trois agences fédérales mexicaines ont dépensé près de 80 millions de dollars pour acheter des programmes d’espionnage de type « Pegasus », fabriqués par l’entreprise israélienne NSO Group, laquelle affirme ne vendre ses logiciels qu’à la condition qu’ils soient utilisés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou le crime organisé [10].

Le fait que le gouvernement surveille des ONG et des journalistes dévoilant la corruption au lieu d’enquêter sur les responsables de celle-ci a provoqué un véritable scandale, dénoncé par plus de 200 organisations latino-américaines. Il a aussi contribué à ternir encore un peu plus le désolant panorama de la presse locale : 35 assassinats de journalistes recensés durant ces cinq dernières années par l’ONG Article 19, ainsi que 426 agressions subies par les professionnels de l’information en 2016 (dont 53% par des fonctionnaires). Avec ce palmarès, il n’est pas étonnant que le pays ait été considéré par Reporters sans frontières comme le troisième plus dangereux au monde pour exercer la profession, après la Syrie et l’Afghanistan.

Ainsi en est-il de de la situation au Mexique, terre de contrastes, où les plages paradisiaques côtoient des régions transformées en véritables enfers. Près d’un an avant la fin de son mandat et à la tête d’un bilan clairement accablant, ce qui peut surprendre, c’est que le président Enrique Peña Nieto échappe aussi facilement aux critiques de la « communauté internationale ».

Luis Alberto Reygada
Twitter : @la_reygada  

http://www.medelu.org/Mexique-le-bilan-accablant-de

NOTES :

[1] Lire John M. Ackerman, « Le Mexique privatise son pétrole », et Jean-François Boyer, « Echec et mat pour la gauche mexicaine », Le Monde diplomatique, mars 2014..

[2] Les chiffres du Conseil national d’évaluation de la politique de développement social sont plus réservés, avec 46,2% de la population en situation de pauvreté, soit 55,3 millions de personnes en 2014.

[3] Cf. « Desigualdad Extrema en México : Concentración del Poder Económico y Político », Oxfam México, 23 juin 2015..

[4] Jude Webber, « The ‘new Mexico’ goes up in flames », Financial Times, 14/11/2014.

[5] Lire Elisabeth Malkinapril, « Corruption at a Level of Audacity ‘Never Seen in Mexico’ », The New York Times, 19/04/2017.

[6] Frédéric Saliba « Le Mexique en crise après la hausse du prix de l’essence », Le Monde.

[7] Arrêtés par la police sur ordre d’un maire, les étudiants de l’Ecole Nnormale rurale d’Ayotzinapa (Etat de Guerrero) ont été remis par les forces de l’ordre à un cartel ; des doutes planent encore autour du rôle joué par l’armée, bien que diverses preuves semblent confirmer sa participation.

[8] Contacté par courriel. Le Centro ProDH est une organisation civile non-gouvernementale possédant un statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations unies ; elle promeut et défend les droits de l’hommes des populations les plus vulnérables du Mexique. www.centroprodh.org.mx/

[9] Manuel Hernandez Borbolla, « Buscan llevar a los Moreira ante la Corte Penal Internacional por crímenes de lesa humanidad en Coahuila », 07/07/2017, Huffington Post Mexique, et Gloria Leticia Diaz, « Los Moreira, denunciados ante la Corte Penal Internacional », Proceso, 08/07/2017.

[10] Azam Ahmed et Nicole Perloth « ‘Somos los nuevos enemigos del Estado’ : el espionaje a activistas y periodistas en México », The New York Times, 19/06/2017.

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Venezuela : la droite rompt le dialogue avec le gouvernement bolivarien

Imaginons la tête des « dircom » du président Macron si celui-ci leur proposait de se faire prendre en photo à l’Elysée avec une brochette de suprématistes blancs de Charlottesville. C’est pourtant ce qu’il a fait en adoubant les éléments les plus violents de l’extrême droite vénézuélienne, dont les troupes ont lynché des êtres humains au motif qu’ils étaient noirs, pauvres et chavistes. La photo de la réception du Ku Klux Klan tropical sous les ors élyséens aurait été impossible si les médias n’avaient préalablement bombardé l’opinion française pour la convaincre que la résistance du gouvernement vénézuélien à l’insurrection armée de la droite était la « répression d’un peuple luttant pour la démocratie » et que ces croisés du seizième siècle colonial étaient des « combattants de la liberté ». Cet évènement insolite a lieu en 2017. Il en dit long sur la relation des médias de France avec le monde extérieur et sur ce qu’est devenue la politique étrangère de ce pays.

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Autour du président français Emmanuel Macron, les leaders de l’extrême droite vénézuélienne Julio Borges (gauche) et Freddy Guevara (droite), reçus à l’Élysée le 4 septembre 2017.

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Julio Borges (centre) avec Leopoldo Lopez et Henrique Capriles Radonsky lors du coup d’État sanglant d’avril 2002 organisé contre le Président Chavez par le MEDEF local, les télévisions privées et des militaires formés à la School of Americas.

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Freddy Guevara (en bas à gauche) et ses croisés « pacifiques », lors de l’insurrection de 2017.

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Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par des extrémistes transformés par les médias internationaux en « combattants de la liberté » ». Voir http://wp.me/p2ahp2-2CO

L’élection le 30 juillet dernier d’une Assemblée Constituante (qualifiée de dictature par Emmanuel Macron) fut la réponse donnée aux violences de l’extrême droite par une majorité pacifique, jusque-là occultée par les médias. Face au verdict des urnes, la droite a dû mettre un terme (pour un temps) à la déstabilisation et accepter de revenir à la table des négociations avec le gouvernement bolivarien. Tout cela sur fond de cotation du pétrole en yuan  – ce qui permet en partie de s’affranchir de la dépendance au dollar et de la terrible spéculation financière qui lui est associée –, de campagne électorale pour les prochaines élections des gouverneurs qui se tiendront le 15 octobre, et de rentrée scolaire.

Malgré les menaces de Trump, malgré des sanctions envers des fonctionnaires et des restrictions dans l’octroi de visas pour entrer aux Etats-Unis pour toute la population; malgré le blocus financier, la guerre économique et ses effets en terme de souffrance pour toute le population vénézuélienne – spécialement, pour les secteurs les plus vulnérables -, tout le monde désirait que les différends au sein du pays se résolvent enfin, comme cela s’était fait tout au long de la révolution bolivarienne : en votant et dans le respect de la Constitution. « Je crois au dialogue, je crois aux mots, aux accords conclus dans la dignité et la souveraineté, parce que je crois en la paix et j’aspire à ce que de la table de négociations installée sous la coordination des présidents Danilo Medina et Rodriguez Zapatero sorte un accord fiable et, ce qui est le plus important, qu’il en sorte un système permanent de dialogue » a déclaré le président Nicolas Maduro le 17 septembre.

Néanmoins, petit à petit, sont apparus des signes de désintégration et de reconfiguration de la droite vénézuélienne jusqu’ici regroupée dans la Table de l’Unité Démocratique (MUD).

Le 16 septembre dernier, Maria Corina Machado, figure de l’oligarchie, dirigeante d’extrême droite et l’une des principales instigatrices des mobilisations violentes qui ont coûté la vie à près de 200 vénézuéliens en 2017, a confirmé son refus de participer aux prochaines élections des gouverneurs et rejeté toute possibilité de dialogue avec le gouvernement, annonçant la création d’une autre coalition d’opposition formée par son parti (Vente Venezuela), l’Alianza Bravo Pueblo (le groupe que dirige Antonio Ledezma) et qui compterait également sur la sympathie de Voluntad Popular (le groupe extrémiste de droite de Leopoldo Lopez).

« Nous avons fait en sorte que le monde réagisse, qu’il laisse derrière lui l’indifférence et la rhétorique, et qu’il passe à l’action. Nous n’avons pas hésité, nous avons été en première ligne, nous avons appelé et participé à la rébellion populaire dans un seul but : la sortie de la dictature. C’est pourquoi notre conviction et notre total engagement se retrouvent aujourd’hui dans notre nouveau mouvement : « Soy Venezuela », a souligné Machado. « Le régime veut temporiser pour constituer, dans un an, un Etat Communal ; il veut que nous nous résignions, et cela commence par la reconnaissance de la Constituante, eh bien, nous ne le ferons pas ».

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Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « baillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d’attendre des élections, il faut relancer les confrontations « non-dialogantes » (sic) pour forcer le président élu à partir.

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En résumé, devant l’avènement du dialogue qui cherche à pacifier le pays, le secteur radical de la droite – reconnu comme interlocuteur principal par Mariano Rajoy, Emmanuel Macron, Angela Merkel et Donald Trump -, a décidé de préparer le terrain d’un renforcement de l’affrontement qui donnerait ensuite une excuse à l’ingérence et l’intervention étrangère, comme elle a souvent tenté de le faire depuis son coup d’État en avril 2002. La MUD, au lieu de se défaire des secteurs les moins démocratiques et les plus violents (en cherchant peut-être à ne pas perdre leur appui pour les élections du 15 octobre) a déclaré qu’elle cessait d’assister aux réunions prévues en présence des principaux médiateurs internationaux pour le dialogue avec le Gouvernement National.

Bien que l’on ait déterminé les pays accompagnateurs du dialogue en suivant les propositions de la MUD (Mexique, Chili et Paraguay) en plus de  la Bolivie et du Nicaragua désignés préalablement par le gouvernement et que la délégation chaviste (formée de Jorge Rodriguez, Delcy Rodriguez, Elias Jaua et Roy Chaderton, voir photo) se trouvait déjà en République Dominicaine, alors que l’ex-président du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero et le gouvernement dominicain (photo) avaient préparé la réunion, la MUD a annoncé qu’elle refusait de participer au dialogue.

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La délégation bolivarienne aux négociations: de gauche à droite, Roy Chaderton, Delcy Rodriguez, Jorge Rodriguez et Elias Jaua

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Garants et médiateurs du dialogue : le président dominicain Danilo Medina et l’ex-président espagnol Rodriguez Zapatero

Le député d’opposition Luis Florido, au nom de la MUD, a déclaré : « Un processus d’exploration consiste à créer les conditions sérieuses d’une négociation. Nous avons essayé de construire ces conditions jusqu’à ce jour. Mais, les conditions pour débuter un processus en République Dominicaine ne sont pas encore réunies et c’est pour cette raison que nous n’y serons pas présents. Nous devons comprendre que cela est sérieux, mais nous voulons le faire bien et nous ne sommes pas pressés. » a souligné Florido. « La priorité, c’est de gagner les élections de gouverneurs car ce serait un coup dur pour le gouvernement. Nous ne voulons pas faire les choses en ayant un doute, mais il faut qu’il y ait des signes de la volonté d’avancer de la part du gouvernement de Nicolas Maduro. Le Venezuela peut commencer ce processus de changement si nous gagnons les gouvernorats. Ils représentent un élément pour les négociations. La seule arme que nous avons, tous les vénézuéliens, c’est le vote, avec les mouvements dans la rue et l’appui de la communauté internationale ».

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Julio Borges et d’autres dirigeants de la droite annoncent leur refus de participer au dialogue.

Une attitude qui amène plusieurs lectures : la MUD et en particulier Acción Democratica, parti de droite autoproclamé « social-démocrate », ne veut pas perdre les votes de l’extrême droite dans les élections régionales, et sauver les gouvernorats qu’elle avait conquis lors des dernières élections régionales de décembre 2012 (Miranda, Lara et Amazonas).

Ce n’est pas chose facile pour la MUD elle-même qui durant des mois (en réalité, des années) a promis à sa base la « sortie » de Maduro par la violence, déclarant urbi et orbi, que le gouvernement était en perdition et que le chavisme était vaincu, hypothèse qui a été démentie lorsque plus de huit millions de vénézuéliens se sont déplacés contre vents et marées pour élire les membres de la Constituante le 30 juillet dernier.

Le maire de Caracas Jorge Rodriguez, qui se trouve à la tête de la délégation bolivarienne, a signalé au sujet de ce renoncement in extremis de l’opposition à participer aux dialogues de Saint-Domingue : «  Il est dû aux dissensions internes, nous parlons de 17 partis, qui font la vie de l’opposition vénézuélienne, ceci occasionne certaines difficultés pour le déroulement du dialogue ». Rodriguez a demandé à l’opposition de ne pas permettre que les problèmes internes à la coalition des partis de la Mesa de Unidad Democratica (MUD) fassent obstacle au nécessaire dialogue qui garantira la paix au Venezuela : « Nous autres, eu égard à ce qui doit être la position de ceux qui sont responsables, nous sommes ici, nous avons dit que l’on nous verrait le 27 septembre en République Dominicaine et nous y sommes, nous tenons notre promesse de façon responsable ». Le maire chaviste a rappelé que depuis le 12 septembre, ils ont tenu de multiples réunions avec l’opposition vénézuélienne et a révélé certains des points de l’agenda sur lesquels ils se sont mis d’accord.  «  S’il est bien vrai que nous nous sommes mis d’accord dans la plus grande discrétion, il est nécessaire d’éclairer le peuple, surtout le peuple d’opposition que l’on est en train de le tromper, sur l’agenda sur lequel nous nous sommes mis d’accord (…) Cet agenda incluait la discussion du chronogramme électoral du Venezuela pour les prochains mois et pour l’année 2018. Nous avons également fixé les probables dates des élections des maires pour la prochaine année 2018 ; quant à l’élection du président, n’en n’ayez pas le moindre doute,  elle se tiendra comme prévu en 2018 ».

Rodriguez a signalé que parmi les autres points en négociation se trouve la défense de la souveraineté du Venezuela et le rejet de toute type d’agression, l’incorporation de l’opposition à la Commission de la Vérité, la Justice, la Paix publique créée par l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), le respect par l’Assemblée Nationale de la décision du Tribunal Suprême de Justice pour, de cette manière, récupérer l’équilibre des pouvoirs. Enfin, l’agenda prévoit la lutte contre « la guerre économique et le blocus financier, et la reconnaissance nationale et internationale de la plénipotentiaire ANC ».

En parallèle avec la radicalisation d’une partie de la droite, le ministre de l’Energie Electrique Luis Motta Domínguez a dénoncé un plan de sabotage électrique dans l’un des états stratégiques du Venezuela en matière économique. Au moins 50 personnes ont été arrêtées pendant ces 2 dernières semaines pour avoir participé à un plan de destruction de noeuds vitaux de l’infrastructure électrique du pays, dans l’état de Falcón, au centre ouest du pays, et qui a déjà causé des dégâts au service sur la péninsule de Paraguaná, capitale de l’état.

Pour Motta Dominguez, le plan de sabotage a été mis en marche en tenant compte de la proximité des élections régionales du 15 octobre et après l’annonce du vice-président exécutif Tareck El Aisami de la remise en marche de la Zone Économique Spéciale de Paraguaná. Suite aux attaques contre le service, 38 personnes qui essayaient de voler des câbles à haute tension sont mortes et 19 000 mètres de ces câbles ont été perdus, a indiqué Motta.

« Même un aveugle verrait qu’il y a un sabotage pour chercher un vote sanction» a-t-il dénoncé. Le ministre vénézuélien a déclaré qu’un plan de sécurité sera mis en place avec le soutien des Forces Armées Nationales Bolivariennes pour freiner toute tentative de sabotage de ce service du peuple.

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L’uruguayen Luis Almagro, Secrétaire Général de l’OEA, organisme historiquement inféodé à Washington et actuel fer de lance de l’intervention contre la « dictature vénézuélienne »,  réuni il y a quelques jours avec l’amiral Kurt w. Tidd, chef du Southern Command

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Luis Almagro coiffant une casquette vénézuélienne, en compagnie de J.J. Rendon, spécialiste en guerre psychologique et conseiller en communication de l’ex-président colombien Alvaro Uribe, lors d’un séminaire sur « marketing et gouvernance politiques en Amérique Latine » organisé à Miami. L’ex-président uruguayen José Mujica a dénoncé son ex-chancelier Almagro : « ce qu’il fait est dangereux non seulement pour le Venezuela mais pour tout le continent ». (1) Pour sa part le président bolivien Evo Morales a déclaré « Almagro doit respecter les principes de l’OEA. On ne comprend pas ce que fait l’OEA contre le Venezuela » (2)

Pendant ce temps, l’establishment politique états-unien planifie le budget de l’Etat pour 2018. Celui-ci comprend une partie intitulée « Situation du Venezuela » du point de vue militaire. Sur le site du Congrès des Etats-Unis, on trouve le projet de loi de Défense pour l’année fiscale 2018 (National Defense Authorization Act for Fiscal Year 2018). Ce projet de loi a été introduit à la chambre basse du Congrès, la Chambre des Représentants (House of Representatives), le 7 juin dernier et approuvé le 14 juillet à une large majorité. Le 18 septembre, il a été voté par le Sénat. Il ne manque plus que le passage du projet à la Maison Blanche pour qu’il soit autorisé et puisse devenir une loi.

Ceux qui ont présenté ce projet sont le républicain Mac Thornberry, patronné par BAE Systems, Northrop Grumman Corporation et Lockheed Martin, classés par Open Secrets parmi les plus importants entrepreneurs du monde et pionniers du montage du complexe industriel et militaire états-unien. Pour la discussion de ce projet de loi budgétaire, 2 rapports ont été présentés qui justifieraient l’approbation de ce texte. Le premier, qui est passé par la Chambre des Représentants le 6 juillet, contient un paragraphe particulier intitulé « Sécurité et stabilité du Venezuela. »

Ce rapport a été présenté par le Comité des Services Armés et à propos du Venezuela, il déclare ce qui suit : « Le comité est préoccupé par le mal-être économique et politique croissant qui existe en République Bolivarienne du Venezuela sous le Gouvernement du président Nicolás Maduro. Face aux rapports sur la famine, l’incertitude politique et la corruption, une économie en désintégration et une action indubitablement violente du Gouvernement contre les citoyens, le comité est préoccupé parce que l’instabilité au Venezuela pourrait amener à un effondrement de la gouvernabilité et à un Etat en situation d’échec. De plus, cette instabilité pourrait faire émigrer une partie de la population dans les pays voisins, y compris en République de Colombie, en République Coopérative du Guyana, dans la République du Pérou et dans la République Fédérative du Brésil pour chercher une aide humanitaire. Les effets d’une crise humanitaire à grande échelle dans la région pourraient être catastrophiques. Le comité est préoccupé par les plans d’urgence du Gouvernement des Etats-Unis en cas d’effondrement du Gouvernement et de l’économie vénézuéliens. Par conséquent, le comité désigne le Secrétaire à la Défense en coordination avec les autres agences et départements du gouvernement Fédéral que le Secrétaire considère comme appropriés pour fournir des informations, qui peuvent être classées secret-défense, au Comité des Services Armés de la Chambre au plus tard le 30 septembre 2017 sur les plans d’urgence du Gouvernement des Etats-Unis pour une éventuelle crise humanitaire et migratoire au Venezuela en cas d’effondrement du Gouvernement et de l’économie vénézuéliens pour y inclure le rôle et les responsabilités du Département de la Défense et les actifs qui pourraient contribuer à ces plans. »

L’association du Venezuela à des termes que les médias privés majoritaires au-dedas comme au-dehorrs du Venezuela, ainsi que le secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro utilisent habituellement (« effondrement du Gouvernement », «Etat en situation d’échec », « aide humanitaire ») est un discours permanent dans l’establishment politique intérieur et qui, par conséquent, continuera à être la sémantique de base des Etats-Unis pour parler d’intervention.

Le fait qu’on considère une éventuelle crise migratoire qui provoquerait une « catastrophe » pour la région est en accord avec ce que dit Luis Almagro dans son dernier rapport et avec ce qui a été déclaré par l’amiral Kurt Tidd, chef du Commandement Sud, dans son rapport devant le Sénat états-unien cette année. Cette hypothèse a des relents de « faux positifs » faits pour gonfler le dossier contre le Venezuela dans la mesure où les pays limitrophes nommés et aussi le Pérou ont été des hauts-parleurs contre le Gouvernement Bolivarien et sont soumis à la politique étrangère des Etats-Unis.

Que le rôle du Pentagone soit considéré comme central concernant la « catastrophe » régionale provoquée par la « situation vénézuélienne » attire l’attention, surtout en ce qui concerne les précédents qui ont impliqué l’armée des Etats-Unis et de l’OTAN dans les tristement célèbres « interventions humanitaires » au Moyen Orient, en Afrique et en ex-Yougoslavie pendant ces dernières décennies.

Dans le « sous-titre C. Questions concernant la Syrie, l’Irak et l’Iran, » (Subtitle C—Matters Relating To Syria, Iraq, And Iran) du « titre XII Questions concernant les pays étrangers » (Title XII—Matters Relating To Foreign Nations), le texte du projet de loi budgétaire cite le Venezuela comme un pays qui coopère avec l’Iran dans le domaine militaire. Pour cela,il demande que le Venezuela soit évalué en termes militaires par le Secrétaire à la Défense, James Mattis et qu’il prenne en compte que l’Iran, avec la Russie, la Chine et le Venezuela , font partie du bloc de pays émergents qui remettent en question l’hégémonie états-unienne sur le monde.

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L’étude du Venezuela du point de vue militaire et l’évaluation d’un éventuel envoi « d’aide humanitaire » de l’armée états-unienne prendraient en compte l’inefficacité des opérateurs locaux dans la mission d’imposer une situation de violence armée qu’on a essayé de mettre en place pendant les 120 jours de manifestations organisées par l’anti-chavisme dans diverses zones du territoire vénézuélien.

Faute des ressources nécessaires pour imposer ce scénario et malgré tout le soutien que l’opposition a obtenu de la part des Etats-Unis, des médias et d’autres acteurs de la région, le Congrès des Etats-Unis et la direction militaire qui gouverne aujourd’hui le pays depuis la Maison Blanche envisagent expressément une intervention au Venezuela, au moins du point de vue du budget et en termes d’opérations. Les sanctions et le blocus financier contre le Venezuela, justement, cherchent à fabriquer cette situation « d’effondrement économique, » de paralysie du système de paiement et de limitation des importations pour justifier « l’urgence » de l’intervention.

Le profil de ce rapport correspond aux actions qui ont contribué aux interventions en Libye et en Irak, toutes 2 précédées par des actions de blocus financier et des sanctions envers la direction nationale comme prétexte pour, à force de bombardements, « protéger » les populations assiégées. « L’option militaire » envisagée par Trump n’est donc pas une folie ou une absurdité du discours mais un plan politique qui continue à être tissé, à prendre forme et à franchir les étapes.

Sources: http://cajaderespuestas.blogspot.com/2017/09/venezuela-el-anhelado-dialogo-se-queda.html et http://misionverdad.com/LA-GUERRA-EN-VENEZUELA/congreso-y-pentagono-de-eeuu-enfila-sus-baterias-contra-venezuela de

Traduction: Sylvie Carrasco pour Venezuelainfos et Françoise Lopez pour Bolivar Infos

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A propos de l’Arc Minier au Venezuela

L’Arc Minier au Venezuela, comme d’autres projets de sortie de la pauvreté (par exemple le canal interocéanique mis en construction par le gouvernement sandiniste du Nicaragua) sont critiqués par certaines ONG qui allèguent un « désastre écologique ». Même si on n’est jamais assez prudent, il ne faut pas sous-estimer le fait que cette vigilance existe aussi sur place et que les gouvernements progressistes sont plus soucieux que les gouvernements néo-libéraux de l’impact écologique. Par ailleurs on élude, de manière assez inhumaine, l’objectif de ces projets. Dans le cas vénézuélien, il s’agit de sortir les mineurs artisanaux du joug de mafias sans scrupules et, sur le plan national, de financer des droits fondamentaux comme la santé, l’éducation et toutes les politiques d’État dont des millions de citoyens pauvres ont un besoin vital. La prudence est donc requise, notamment vis-à-vis d’un anti-extractivisme qui s’est développé fortement sur la Toile… à partir du moment où les gouvernements progressistes en Amérique Latine ont mis fin au pillage de leurs ressources par les transnationales et les consacrent au développement social et économique de leurs peuples. (1)

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Ce jeudi 28 septembre 2017, un avion transportant 45 barres d’or a atterri à l’aéroport La Carlota en provenance de l’Etat de Bolivar. Cette cargaison permet de dépasser le chiffre de 4 tonnes d’or que contiennent déjà les coffres-forts de la Banque Centrale du Venezuela (BCV). Elle est le fruit du projet « Moteur Minier » initié par le Gouvernement national pour diversifier l’économie, la dégager du « rentisme » pétrolier ainsi que pour renforcer les réserves internationales face à la guerre économique.

« Depuis 2009, aucun dépôt permettant de dépasser ce montant  n’avait pu être effectué. Ce résultat a été obtenu grâce aux efforts conjoints du Ministère du Développement Ecologique et de plus de 25 000 petits mineurs syndiqués » explique le Ministre du Développement Minier Ecologique Victor Cano. Avec le déploiement du projet « Moteur Minier » dans la région de l’Arc Minier de l’Orénoque, l’extraction minière artisanale à petite échelle a fourni des cargaisons d’or apportant au pays de nouvelles sources de richesses par le biais d’une exploitation responsable, mettant fin au pillage par les mafias des guarimperos de la vaste réserve de ressources minérales  située dans le Sud de l’Etat de Bolivar. « Il est indéniable qu’une population locale a mis sur pied une activité minière depuis plus de 80 ans dans l’Arc Minier de l’Orénoque.  Nous voulons que cette activité se poursuive, mais il est temps qu’elle se fasse de manière responsable et sans nuire à l’environnement. Nous devons nous emparer des technologies et des savoir-faire qui permettront de changer la situation existant dans la région de l’Arc Minier de l’Orénoque » explique le ministre qui a appelé la population des mineurs à s’approprier les nouvelles technologies et à prendre connaissance des projets scientifiques afin de continuer à progresser vers une exploitation minière moins dommageable pour l’environnement.

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Victor Cano, le nouveau Ministre du Développement Minier Ecologique

Ces propos ont été tenus lors de la clôture des Journées Technologiques de l’Or qui se tenaient à la fin du mois de septembre à Ciudad Guyana, dans l’Etat de Bolivar. Lors de cette rencontre, plus de 3 000 techniciens, scientifiques, chercheurs et producteurs miniers ainsi que des représentants des Ministères de l’Education Universitaire, de la Science et de la Technologie et du Développement Minier Ecologique ont échangé expériences et savoir-faire. Le Ministre considère ces journées comme un pas supplémentaire dans l’élaboration d’une pratique minière en accord avec la nature et les droits des populations indigènes, ainsi qu’avec  les revendications économiques et sociales des mineurs et la reconnaissance de leur métier.

« L’idée est que notre activité minière nuise le moins possible à l’écosystème. Nous devons faire appel à la conscience de nos amis mineurs et nous adapter aux nouvelles technologies afin de parvenir à ce que cette activité ait le moins d’impact négatif possible sur l’environnement. Nous avons aussi pris des mesures pour rendre sa dignité au métier de mineur. Au Venezuela, l’être humain et la nature ont priorité sur l’exploitation de l’or et le mineur, sa famille et l’environnement passent en premier » explique le Ministre, qui insiste sur le fait que le gouvernement national et le pouvoir populaire des mineurs discutent, dans les assemblées permanentes,  des options possibles de substitution du mercure pour le traitement de l’or dans l’Arc Minier de l’Orénoque (AMO). Cano rappelle que si depuis des années les petits exploitants miniers ont utilisé le mercure dans le traitement de l’or, c’est parce que cette méthode faisait partie d’un héritage d’exploitation et d’abus laissé par les transnationales qui opéraient dans la zone avec le soutien des gouvernements néolibéraux du « Puntofijismo » (coalition social-démocrate et social-chrétienne qui a gouverné le Venezuela durant 40 ans, de 1958 à 1998).

Jusqu’à ce jour, quelques villes minières du sud de l’Etat de Bolivar ont perçu des financements de la banque publique pour construire des usines de cyanuration, procédé consistant à faire évaporer rapidement le composant toxique utilisé dans l’extraction de l’or. Il attire également l’attention sur le financement que l’Etat affecte au développement de projets scientifiques et technologiques destinés à une exploitation optimale et responsable des richesses minérales du pays. Ces journées tendaient justement à  évaluer les solutions de remplacement proposées par des chercheurs vénézuéliens dans les domaines scientifique et technologique, afin de concevoir de nouvelles méthodes de traitement de l’or.

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L’initiative de l’Arc Minier a été lancée par le Président Hugo Chavez en 2011 dans le but de diversifier l’économie vénézuélienne et de briser sa dépendance historique au pétrole. Ainsi fut créée la Zone de Développement Stratégique National Arc Minier de l’Orénoque, qui s’étend sur une surface de 111  846,86 km2 occupant en grande partie le nord de l’Etat de Bolivar, et en moindre proportion le nord-est de l’Etat d’Amazonas et une partie de l’Etat de Delta Amacuro. Cette zone contient 7 000 tonnes de réserves d’or, de cuivre, de diamant, de Coltan, de fer, de bauxite et d’autres minéraux cruciaux pour l’industrie électronique et d’armement.

Cette stratégie de développement national est mal vue par les États-Unis : ce n’est un secret pour personne qu’une partie du financement du Département d’Etat des États-Unis est investi dans l’industrie médiatique afin de créer « des médias indépendants, libres et professionnels en plus grand nombre ». Ce financement est important (plus d’1 million 300.000 dollars). Les médias tels que « Efecto Cocuyo » et « OCCRP » (sigle en anglais pour « Projet d’Enquête sur les Délits Organisés et la Corruption) évoquent les « promesses non tenues » du gouvernement de Nicolas Maduro par rapport à l’Arc Minier. Cette opération est financée par le magnat Georges SOROS, Google, le « National Endowment for Democracy » (NED), l’USAID par le biais du Centre International de Journalistes (ICFJ), le Département d’Etat des États-Unis et la Confédération Suisse, ces deux derniers pays ayant été les principaux acquéreurs d’or du Venezuela entre 2010 et 2015.

Recyclage de la bannière de la corruption

Les Etats-Unis et ses corporations qui engendrent le chaos écrivent en gros titres, comme s’ils n’y participaient pas : »L’or et le chaos dans l’Orénoque » (en anglais) et « Arc Minier de l’Orénoque : criminalité, corruption et cyanure », ces articles servant d’alibi pour  poursuivre la narrative d’ingouvernabilité susceptible de justifier une intervention militaire tout en étayant leur propagande sur le journalisme d’investigation et en recyclant le thème de la corruption dans le cortège des matrices médiatiques destinées à alimenter le dossier « Etat en faillite ».

L’or échappe à tout contrôle

Selon les déclarations du vice-président du Conseil Législatif de l’Etat de Bolivar, Aldrin Torres, l’usage de la violence armée et l’appui de bandes armées ont commencé en 2011, juste après la révocation par le Président Chavez des concessions de quelques entreprises transnationales. Des affrontements entre les Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB) et des mafias minières, qui ont emprunté le visage de « syndicat » pour exercer leur contrôle sur l’extraction d’or et d’autres métaux précieux, ont été enregistrés cette année-là. Mais le scénario vénézuélien est loin de ressembler à la situation lamentable de certaines nations africaines, car l’Etat y combat les bandes paramilitaires. Cependant, une partie de l’économie aurifère reste partiellement hors du contrôle souverain de l’Etat vénézuélien, ce qui génère un trafic illégal d’or et représente donc une perte de ressources pour la nation.

Le Venezuela détient la principale réserve d’or du continent. En ce qui concerne la législation réformée en 2011, les médias ont tendancieusement utilisé la matrice de la nationalisation lorsqu’ont été établies des entreprises mixtes dans lesquelles l’Etat vénézuélien devait avoir une participation actionnaire majoritaire. La violence devint le mécanisme auquel les entreprises concessionnaires évincées ont eu recours pour tenter de maintenir leur contrôle sur la commercialisation des minéraux, car bien que ne les extrayant plus, elles se chargeaient toujours de leur vente liée au marché mondial.

Quelques dates

Selon l’Observatoire de la Complexité économique de l’Institut de Technologie du Massachussetts (MIT), le Venezuela a exporté 1 milliard 770 millions de dollars-or entre 2010 et 2015, dont 900 en Suisse en 2015, les Etats-Unis apparaissant comme acquéreur les années précédentes.

Curaçao, dont les côtes sont situées face au Venezuela, a exporté 2 milliards 300 millions de dollars-or  dans le même laps de temps. 539 millions (plus de la moitié de ce qui a été exporté par le Venezuela) ont été exportés en Suisse en 2015 (67%) et aux Etats-Unis (33%), ce qui représente 33% des recettes d’exportation de ce pays pour cette année-là.

Curaçao déclare avoir importé 2,28 millions de dollars-or (la millième partie de ses exportations). Ce qui nous pousse à nous demander d’où sort le restant d’or exporté par Curaçao et d’où provient l’intérêt commercial de la Suisse et des Etats-Unis à payer des journalistes pour qu’ils présentent une version  de sang et de chaos à l’intérieur de la zone minière.

Ordre ou chaos ?

Ce n’est pas la première fois que le Venezuela tente de mettre de l’ordre dans son modèle  extractif, comme ce fut le cas pour la Frange Pétrolifère de l’Orénoque (FPO), zone riche en pétrole lourd et extra-lourd située au nord du fleuve Orénoque et de l’Arc Minier. Avec l’aménagement de zones d’extraction sur le territoire des Etats de Guárico, Anzoátegui et Monagas, la participation de plus de 20 entreprises mixtes de différents pays et la mise en œuvre du plan de certification « Proyecto Magna Reserva », a été calculé le meilleur mode d’organisation possible pour une région dont le sous-sol contient les réserves de pétrole les plus importantes du monde : 296 milliards 500 millions de barils (avec un facteur de reconstitution de 20%).

Les évènements violents liés à l’activité pétrolière sont peu nombreux et l’intention de Chavez était d’appliquer le même mode d’extraction méthodique au sud de l’Orénoque. Si malgré toute la vision politique et souveraine adoptée par la FPO, des structures mafieuses constituées de hauts fonctionnaires du Ministère Public, d’importants gérants d’entreprises pétrolières et des entreprises de tous bords ont pu apparaître comme dispositifs de sabotage de l’industrie pétrolière, ce qui peut se produire dans la zone du Bouclier Guyanais est bien pire : une activité minière illégale s’y maintient et des bandes criminelles y sont présentes, ainsi que des agent de la MUD (Mesa de la Unidad Democratica) comme Americo de Grazia, à qui la journaliste de droite Patricia Poleo en personne dit être intéressée à ce que la « situation actuelle » d’exploitation minière illégale y perdure.

Par ailleurs, une donnée géopolitique est devenue incontournable : les achats massifs d’or par la Russie et la Chine au cours des dernières années vont de pair avec l’édification d’une architecture financière mondiale basée sur des monnaies autres que le dollar et rivées à l’étalon-or qui les soutient comme réserve de valeur et d’échange. Ce qui représente une atteinte au règne du pétrodollar qui a soutenu les Etats-Unis en tant que principale économie mondiale basée sur l’émission de billets verts devant influer sur le commerce pétrolier et d’autres matières premières au niveau mondial.

Le fait que le Venezuela détient la plus importante réserve d’or de la région représente non seulement pour le pays une source de devises non liées au pétrole sur le moyen terme et est nécessaire pour la stabilisation de l’économie nationale face aux sanctions a américaines, mais devient aussi un actif sensible pour retarder ou accélérer, selon l’angle géopolitique où l’on se place, le processus de dédollarisation mondial qui menace l’hégémonie de Washington. C’est ce qu’il faut lire entre les lignes de la propagande contre l’Arc Minier de l’Orénoque.

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Note:

(1) Sur ce thème on peut lire l’enquête de terrain de Marco Teruggi, « L’or en temps de guerre », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/27/lor-en-temps-de-guerre/

Source : Eder Peña, article publié dans http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/al-fondo-del-arco-minero-del-orinoco-los-que-financian-el-caos-y-la et données disponibles sur le site du Ministère du Développement Écologique Minier : http://desarrollominero.gob.ve/

Traduction : Frédérique Buhl

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