Au Brésil, la bataille présidentielle ignore le vrai Venezuela

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L’auteur : Igor Fuser est Docteur en Sciences Politiques de l’Université de São Paulo (USP) et enseigne les Relations Internationales à l’Université fédérale d’ABC (UFABC).

Le Venezuela s’est invité dans les élections brésiliennes non pas comme un vrai pays, mais comme l’épouvantail que chacun rhabille à sa convenance, au mépris total de la réalité – unique et complexe – de notre pays voisin.

Les candidats de droite ont bourré leurs prêches contre Fernando Haddad de récits macabres sur le gouvernement bolivarien du président Nicolás Maduro. Ils ont insinué qu’en cas de victoire du candidat luliste, le Brésil se retrouverait plongé dans une crise similaire à celle qui affecte le Venezuela. Ce même discours intègrera certainement l’arsenal de propagande de Jair Bolsonaro lors du choc décisif du second tour.

La faille la plus évidente de cette rhétorique est que ce même Parti des Travailleurs dont Haddad fait partie a gouverné le Brésil durant treize ans, en alliance avec d’autres partis (principalement de centre et de centre-droit) et rien, absolument rien, ne permet de rapprocher la situation brésilienne de 2003 à 2016, du scénario réel ou déformé que les médias dominants véhiculent au sujet de la Patrie de Bolivar.

Un des traits les plus saillants des efforts menés par le PT, pour le meilleur comme pour le pire, fut la recherche constante d’un équilibre entre les intérêts contradictoires qui traversent la société brésilienne, injuste et inégale. Lula et Dilma ont tenté d’appliquer des politiques du type « gagnant-gagnant », dans lesquelles l’amélioration des conditions des plus pauvres se produisait parallèlement à l’expansion des bénéfices des entreprises privées, chose qui, de fait, s’est produite dans presque toute la durée de ses mandats.

Il est ironique de constater que l’une des principales critiques que ces gestions de gauche essuient de la part des adversaires néolibéraux concerne les avantages, considérés comme indus, que l’État a accordé au secteur des grandes entreprises, tels que les lignes de crédit du BNDES et des exonérations fiscales.

Au Venezuela, la période ouverte par l’arrivée de Hugo Chavez à la présidence en 1999, s’est caractérisée par une confrontation sans conciliation possible entre les classes riches d’une part, et la majorité privée de droits, d’autre part. Ce conflit est dû, en partie, aux objectifs nettement socialistes que Chavez fixa à son mandat présidentiel et, surtout, au coeur du conflit politique vénézuélien: la redistribution des revenus pétroliers.

Le chavisme a réorienté les recettes provenant de l’exportation du pétrole vers un vaste ensemble de politiques sociales menées en faveur des couches les plus pauvres de la population, ce qui a soulevé l’ire des secteurs les plus riches. L’élite vénézuélienne a déclaré la guerre au bolivarianisme et a cherché depuis vingt ans à le chasser du pouvoir par tous les moyens: élections, coups d’Etat, sabotage économique pour créer une ¨crise humanitaire¨ qui lui permet à présent de faire le pari téméraire, vu l’échec de toutes les tentatives précédentes,  d’une intervention militaire étrangère.

Les seuls points de contact entre la trajectoire du conflit vénézuélien et l’impasse actuelle du Brésil tournent autour de l’hystérie des anti-gauche qui cherchent désespérément à créer une forme d’association entre Haddad et Maduro. En réalité c’est la campagne de l’extrême droite de Bolsonaro qui attise les flammes de la lutte des classes en attaquant des conquêtes sociales ancrées depuis longtemps dans la société brésilienne, comme le 13ème mois de salaire, le congé de maternité ou les congés payés.

Le discours bolsonariste considère les opposants politiques comme des ennemis à éliminer, et considère la sphère publique brésilienne comme un champ de bataille. La question sociale redevient un « affaire de police », comme dans la Vieille République, et on annonce que « les activismes » seront interdits, comme dans toute dictature.

Mais la perspective réelle, si Bolsonaro réalise son ambition de parvenir au pouvoir accompagné d’un vice-président à la rhétorique encore plus belliqueuse, est que le Brésil sombre dans une guerre politique à l’image du pays voisin. C’est-à-dire « devienne un Venezuela », au sens tordu qu’a pris cette expression.

Il est regrettable que dans cette discussion, les aspects positifs de la voie vénézuélienne soient systématiquement occultés, non seulement par des opposants politiques qui tentent de disqualifier la candidature de Haddad en utilisant toutes sortes de sophismes et de mensonges, mais aussi par certains de ses partisans qui se joignent à la campagne internationale visant à destituer le président Maduro en le qualifiant d’anti-démocratique.

La vérité est que, contrairement au non-gouvernement de Temer, Maduro a été élu et réélu au terme d’élections nettes et pluralistes. Au Venezuela, la population a accès à l’information par le biais de médias pluriels dans lesquels tant la droite que la gauche exploitent des réseaux de télévision et de radio.

Bolsonaro, s’il arrive à la présidence, agira pour éliminer les droits et les acquis sociaux, alors qu’au Venezuela, avec toutes les erreurs qui ont pu être commises, l’objectif a toujours été d’universaliser ces droits. Sur le plan international, les forces externes soutenant Bolsonaro – notamment les secteurs les plus réactionnaires de l’administration Trump et du Parti Républicain – sont les mêmes que ceux qui financent les secteurs putschistes de la droite vénézuélienne.

Haddad a abordé le thème vénézuélien avec beaucoup d’équilibre lorsque, lorsqu’il a été pressé, face aux caméras de Rede Globo, de s’exprimer sur la situation du pays voisin. Il l’a défini comme « un pays en conflit ». C’est-à-dire comme une nation plongée dans une guerre politique où les canaux conventionnels de dialogue entre forces opposées ont disparu et où les pouvoirs de la République (exécutif, législatif et judiciaire) entrent en lutte, ce qui fait que le critère habituel d’évaluation du fonctionnement des institutions est largement bouleversé.

Pour un pays frontalier comme le Brésil, la seule attitude positive possible est celle qui favorise le dialogue entre les parties au conflit, défend la souveraineté nationale du Venezuela face à la menace d’une action militaire états-unienne exprimée par le président Trump et ses conseillers et par-dessus tout, privilégie la solution pacifique des conflits – une position qui fait partie des principes de la diplomatie brésilienne de tout temps quel que soit le gouvernement installé à Brasilia.

Telle a été la position défendue par le candidat Haddad au premier tour, ainsi que par le candidat Ciro Gomes.

Ce qui compte vraiment dans la conduite du prochain gouvernement brésilien vis-à-vis du Venezuela, ce n’est pas l’opinion qu’on possède sur les problèmes internes du pays voisin – qu’il lui incombe de résoudre sans ingérence étrangère – mais la défense de la paix en Amérique du Sud et l’obligation de solidarité avec les personnes qui viennent chercher de l’aide à nos frontières.

Des deux candidats en lice pour le second tour, seul Haddad est à même de comprendre ce besoin dicté par l’intérêt national, par-dessus les partis politiques et les intérêts en lutte.

Réunion de travail sur le pouvoir citoyen en présence de conseils communaux, coopératives, mouvements sociaux, collectifs citoyens contre la spéculation immobilière, les 28 et 29 septembre 2018, Cité nouvelle de Caribia, Venezuela.

 

Source : https://www.cartacapital.com.br/politica/debate-brasileiro-ignora-a-verdadeira-venezuela

Traduction du portugais : Thierry Deronne

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Le Venezuela vu du Sud féministe

 

 

 

Par Virginia Bolten, journal digital argentin.

Cette chronique est la première que le Journal Virginia Bolten publiera au fil des prochaines semaines sur le voyage réalisé dans ce territoire de Notre Amérique.

 

Venezuela, la dignité d’un peuple qui ne se rend pas

En débarquant à l’aéroport international de Maiquetía, proche de Caracas, on peut lire sur les uniformes des travailleurs : “Ministère du Pouvoir Populaire”; Ces mots ¨peuple¨et ¨populaire¨ sont ceux que nous avons le plus lus tout au long des journées intenses vécues dans la capitale.

Ce voyage que nous avions planifié pour écouter les mouvements sociaux et connaître de première main la réalité vénézuélienne, commençait par de nombreuses surprises… Les rues tranquilles démentaient la réalité inventée par l’hégémonie médiatique. Le chaos exposé dans les images et déroulé dans les storytellings de la ¨crise humanitaire¨ se désagrégeait peu à peu, faisant place sous nos yeux à la réalité concrète, palpable. Un privilège seulement possible quand on se trouve au coeur d’une situation.

Sur la route de Parque Central – où nous étions logées – apparaissaient de longues files dans les boulangeries et dans les banques. De nombreuses personnes, de manière ordonnée et calme, mais avec le visage de la fatigue, attendaient pour acheter du pain et retirer de l’argent. Une scène qui se répèterait souvent les jours suivants. A plusieurs reprises nous avons dû faire de longues files pour acheter des aliments et là aussi nous avons pu parler avec des personnes sur comment obtenir tel ou tel produit et partager leurs sentiments sur la situation économique en pleine réforme monétaire.

Nous sommes arrivées au moment où le gouvernement avait annoncé l’émission de nouveaux billets. Les millions de Bolivars Forts se convertissaient en Bolivars Souverains après l’élimination de cinq zéros. Dans la rue, dans les magasins et dans les ascenseurs les conversations tournaient toujours autour de : “Combien coûteront les choses après le changement de monnaie ?¨ Malgré la nouveauté, les personnes ne semblaient pas espérer grand chose de la modification monétaire. Le salaire avait certes été augmenté de 6000% mais le secteur privé, majoritaire, avait augmenté les prix dans la même proportion.

Féminisme bolivarien

Le premier jour de notre visite se tenait l’Assemblée Populaire Féministe sur la Place Bolivar. Nous arrivâmes un peu plus tôt, ce qui nous permit d’observer d’autres activités qui se déroulaient sur au coeur du vieux centre historique.

Peu à peu les compagnes arrivèrent. Les drapeaux de couleur violette, LGTB, et les foulards verts au cou des organisatrices indiquaient le lieu de l’activité : face à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC). La première du genre fut proclamée durant le gouvernement de Hugo Chávez. C’est le plus haut organe de pouvoir de l’État vénézuélien. Peu après nous sûmes que depuis un an, chaque 28 du mois, l’assemblée féministe se réunissait au même endroit.

Les interventions dénoncèrent le manque d’accès aux pilules contraceptives, celles du lendemain comme le Misoprostol. Sur ce sujet Daniella Inojosa de l’organisation féministe Encre Violette (Tinta Violeta) du Réseau de l’Araignée Féministe expliqua : “les médicaments se trouvent aux mains des grandes transnationales qui possèdent les licences, elles livrent un blocus économique contre le Venezuela et attentent contre les médicaments génériques. Durant le gouvernement de Hugo Chávez, ces médicaments étaient subventionnés mais actuellement, en pleine attaque économique contre le pays, les pilules contraceptives ne sont pas considérées comme prioritaires, elles ne comptent pas parmi les médicaments subventionnés”.

Le machisme structurel qui tarde à céder, et le manque d’appui dans les espaces de lutte, surgirent au fil de toutes les interventions. Parmi les slogans criés par les compagnes :  “Avortement légal partout !” “Pas à l’État, ni au parti, ni au mari, ni au patron; mon corps est à moi et la décision m’appartient”. Une des exigences faites au gouvernement, comme nous l’expliqua une des manifestantes du réseau de femmes qui appuient les compagnes décidant d’avorter, est que la contraception soit considérée comme un droit humain. Une intervention des plus fortes rappela le fait qu’il n’y a pas de droit à l’avortement en cas de viol.

La manifestation et les revendications prirent fin avec l’intervention d’un groupe d’étudiants qui participaient à une autre activité sur la place, avec leur uniforme scolaire et tou(te)s avec un peu plus de dix ans d’âge, et qui crièrent au micro : “hommes et femmes luttant en équité : ainsi se construit le pouvoir populaire!”.

Source : Journal Virginia Bolten, http://virginiabolten.com.ar/editorial/venezuela-la-dignidad-de-un-pueblo-que-no-se-rinde/

Traduction : Thierry Deronne

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Venezuela, derrière le décor (avec Maurice Lemoine)

Samedi 13 octobre 2018

Projection – Débat – Concerts / 18h / Pianofabriek – Rue du Fort 35, 1060 Saint-Gilles, Bruxelles

Zin TV et la Plateforme VeneSol vous convient à une soirée de projection / débat / exposition / concerts autour de la situation vénézuélienne.

Programme :

  • 18h Projection du film Venezuela, en temps de guerre de Thomas Michel & Rafael Abril – 45 min (en présence des réalisateurs)
  • 19h Le Venezuela, derrière le décor : conférence-débat avec Maurice Lemoine & invités du Venezuela
  • 20h En-cas sud-américains faits maison + bar à prix populaires
  • 21h Concerts de Sandino PrimeraWilliam Alvarado & Ali Velasquez

- Stands + Exposition photo de Jonas boussifet et Jesus Reyes sur Le mouvement paysan du Venezuela.


<p><a href= »https://vimeo.com/283486822″>Trailer – Venezuela, en temps de guerre (Zin TV)</a> from <a href= »https://vimeo.com/zintv »>zin tv</a> on <a href= »https://vimeo.com »>Vimeo</a&gt;.</p>


Maurice Lemoine est journaliste, spécialiste de l’Amérique Latine, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique. Il a publié de nombreux articles de fond sur la situation vénézuélienne et colombienne.

La Plateforme VeneSol est née d’une initiative de divers associations et citoyens belges. Elle a pour vocation d’être une source d’information et d’analyse pour le public francophone, afin de sensibiliser et de mobiliser les citoyens autour de la situation au Venezuela.


Entrée à prix libre.
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URL de cet article : https://www.zintv.org/Venezuela-derriere-le-decor-avec-Maurice-Lemoine

Venezuela, les répétitions font la vérité

C’est par de nombreuses offensives, planifiées, précises et répétées que l’on gagne une guerre. C’est par la répétition continue d’un même type de messages que l’on gagne une guerre médiatique. En ce qui concerne le Venezuela, parler de « guerre de l’information » n’est pas un superlatif. Et comme dans les guerres militaires, ce sera le nombre d’offensives médiatiques qui permettra à un des belligérants de s’imposer.

L’agence Reuters a organisé une séance photo à 23 membres de la dénommée Résistance. Photo : Carlos García Rawlins.

Réussir à faire croire au spectateur ce qu’il est obligé de penser, tel est l’objectif du conditionnement sous-jacent. Comme l’écrivait Aldous Huxley en 1931 dans Le meilleur des mondes – roman dystopique dans lequel les fœtus sont programmés durant leur sommeil à coup de répétitions auditives, « trois nuits par semaine, pendant quatre ans » pour qu’ils intègrent la condition sociale qui leur a été choisie – « Soixante-deux mille-quatre-cent répétitions font une vérité ». En effet, il n’y aurait de vérité que celle qui fait taire toutes les autres. Autrement dit, n’importe quelle soumission répétée à une opinion, à l’usure, – et on nous a toujours à l’usure… – se fait oublier comme opinion ; la récurrence d’un même discours devient le seul discours possible, et toute information qui sortirait du cadre habituel se heurterait au scepticisme le plus farouche, voire à l’indifférence la plus totale… Concernant le Venezuela donc, c’est dans un même bain d’acétaminophène que, régulièrement, les « grands médias » nous plongent depuis (en gros) l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez en 1998.

Il faut dire que la question de la partialité des médias au Venezuela n’est pas une question subsidiaire. Et pour cause… Avril 2002, Chávez au pouvoir, l’opposition vénézuélienne appelle à la grève générale tandis que les chavistes se mobilisent massivement en soutien à leur président. Dans les deux camps la mobilisation est forte. Le 11 avril, une manifestation organisée par le syndicat patronal Fedecàmaras (de droite) est méthodiquement détournée de son parcours établi vers le palais présidentiel, en vue d’un bras de fer avec le gouvernement. L’armée bolivarienne, entre les deux camps, tente, tant bien que mal, de calmer le jeu. Sans que personne n’y comprenne rien, soudainement, des gens tombent (de chaque côté) sous les balles anonymes de francs-tireurs juchés dans les tours voisines. Sans attendre, quelques chavistes armés répliqueront en direction des tours meurtrières…

Ces images, qui feront le tour du monde, assorties d’un commentaire mensonger, seront détournées, manipulées, montrant les chavistes tirant sur les manifestants de l’opposition ; derrière l’écran, la population s’insurge : « Chávez, assassin ! ». 17 morts, plus de 200 blessés, l’armée s’empresse d’annoncer qu’elle n’obéira plus au président… Aussi, dans la foulée, les moyens de communications publics (VTV, la chaîne publique) ont été coupés ; le président se retrouve isolé, privé de parole. Impossible de démentir les images manipulées. C’est fait, Hugo Chávez est renversé. Le 12 avril, le commandant général de l’armée, se félicitant du bon déroulement du coup d’État, avouera l’avoir préparé pendant 6 mois… En ce mois d’avril 2002, le Venezuela inventera le premier coup d’État de l’histoire basé sur le recours aux médias (privés)… Premier coup d’État dans le genre, la « guerre de l’information » se découvre un nouveau chapitre d’étude.

Photo : Maurice Lemoine

Le coup d’État n’aura duré que 48 heures, le peuple chaviste s’étant très massivement mobilisé (pacifiquement) pour un retour au pouvoir du président – ce qui rappelle que les médias privés « tout-puissants », à l’initiative du coup d’État raté, ne sont pas toujours si « puissants ». Chávez, jusqu’à sa mort (en mars 2013), entreprendra un travail de fond sur la question du monopole médiatique. Comme pour le reste, ce sera à la population de créer ses propres médias, une information citoyenne. Une partie de la rente pétrolière servira au développement de médias publics solides (comme ViVe, fondée en 2003, chaîne de télévision publique à vocation culturelle, ou teleSUR, lancée en juillet 2005, qui couvre les cinq continents) et nombre de médias communautaires, de journaux, de radios, de webTVs – qui continuent à diffuser aujourd’hui –, seront ainsi aidés financièrement. Le développement des médias citoyens continuera avec Nicolas Maduro.

Cependant, en 2017, les médias vénézuéliens restent encore très majoritairement privés. Sur 111 chaînes de télévision, 61 sont privées, 37 communautaires et seulement 13 sont publiques. Même domination du privé dans les journaux et à la radio. Et cela va sans dire, une majorité écrasante des médias privés vénézuéliens (Venevisión, Televen, Globovisión…) sont acquis à l’opposition. Ce que les agences de presse francophones (AFP, Belga…) omettent de mentionner lorsqu’elles puisent leurs sources dans ces mêmes médias… Quand ce ne sont pas des informations récoltées dans les médias conservateurs étasuniens (CNN, CBS, NBC, FOX news…).

Ainsi, il ne faudra pas s’étonner de voir une surreprésentativité de la droite vénézuélienne dans nos médias dominants – pour ne pas dire une absence quasi-totale de point de vue contrastant (impossible ici l’idée de Bourdieu selon laquelle il faut parfois être « inégal » pour être égal ; c’est-à-dire rétablir le temps de parole) – et ne pas être surpris de voir le remplacement de l’analyse de la situation par l’analyse des faits (sordides, s’il le faut) – pratique de fond (du panier) dans laquelle les grands médias nord-américains se montrent avant-gardistes. Ainsi, les analyses superficielles de la situation politique vénézuélienne, diffusées du côté nord-américain de l’Atlantique, voyageront sous l’océan à (quasi) la vitesse de la lumière, et pourront sans attendre être réchauffés ici. De la sorte, en Europe, courant les mois d’avril et mai 2017, on titrera en Une de certains journaux « sérieux » : « Plus de PQ au Venezuela ». Information, somme toute utile, qui incitera peut-être – puisqu’en temps de pénurie, on est jamais sûr de rien – au remplacement du papier toilette par le papier journal ? Nombre d’informations internationales étant calquées sur la vision étasunienne du monde, on préférera les lectures binaires et les explications rapides. En outre, l’unanimisme des médias occidentaux justifiera la pauvreté du contenu des informations, ce que l’obligation du format court (dans le style du journal Le Monde « La crise au Venezuela expliquée en 4 minutes ») viendra entériner, ne permettant en aucun cas de creuser le sujet ; ou comme le disait Noam Chomsky : « La concision limite le propos à des lieux communs ».

Chili & Venezuela

Les décennies passent, les pratiques médiatiques restent. En 1973, au Chili, les mêmes titres accrocheurs « Plus de papier toilette » ; « Plus de pain au Chili » feront la Une des journaux étrangers. D’ailleurs, les techniques de déstabilisation mises en place contre l’Unité Populaire d’Allende sont fort comparables aux techniques utilisées aujourd’hui contre le Venezuela de Maduro : même sabotage de l’économie par le secteur privé, même discrédit international du gouvernement en place dans les grands médias, même revente des produits manquants dans les supermarchés sur le marché noir… Seule différence, pas (encore) de coup d’État militaire au Venezuela.

Aujourd’hui, la voie de l’intervention « humanitaire » est privilégiée… Si les documents déclassifiés de la CIA attestant d’une aide financière directe au coup d’État de Pinochet sont bien connus, depuis, on favorise les intermédiaires… Quoi qu’il en soit, ce qui ne change pas, lorsqu’on souhaite déstabiliser un pays, c’est la volonté de Nixon : « Make the economy scream ! ». Il faudra tourmenter quotidiennement la population, casser la base populaire, en vue d’un changement de régime, bien sûr « voulu par le peuple ». Ici aussi, la répétition fait recette, c’est toujours à l’usure qu’on nous a… Et puisqu’au Venezuela, 80 % des biens de consommation (alimentation, médicaments, produits hygiéniques…) sont importés de l’étranger – Colombie, Mexique, États-Unis… –, il y a de quoi faire. Question : supporteriez-vous devoir faire la file pendant trois ou quatre heures pour un paquet de farine, du lait, du riz, de l’huile, alors que des tonnes de ces mêmes aliments pourrissent dans les hangars (cachés) des grandes entreprises de l’alimentation ? Sans parler de la revente de ces produits par ces mêmes entreprises sur les réseaux informels, à dix, vingt, trente, cent fois le prix.

Pourtant, nos grands médias ne voient pas le problème des pénuries du même œil. Pour certains, d’ailleurs, le secteur privé n’y est pour rien. On voit la société libérale avec les yeux compétitifs qu’elle nous a fait. Pas de guerre économique organisée donc… N’existe que la loi de l’offre et de la demande… et la gestion catastrophique de l’économie par les gouvernements (de gauche de préférence). Ces médias préféreront donc personnifier la « tragédie vénézuélienne » en la personne de Nicolas Maduro, responsable devant l’éternel de la colère du peuple affamé. Loin de vouloir défendre corps et âme les décisions politiques prises par l’ancien syndicaliste devenu président (et son gouvernement), c’est une nouvelle fois l’absence de contexte – voir la décontextualisation – qui s’impose.

Alfred-Maurice de Zayas, expert indépendant de l’ONU, écrit dans un rapport du 30 août 2018 sur la situation vénézuélienne : « La situation est due à la guerre économique et au blocus financier des [États-Unis et de l’Europe] contre le gouvernement ». En effet, pas de guerre économique sans blocus financier. Les avoirs du gouvernement vénézuélien sont gelés dans les banques nord-américaines et les entreprises européennes ne commercent plus avec le Venezuela… Peut-être avez-vous entendu parlé de l’extraterritorialité des lois étasuniennes ? Pourtant, dans les « grands médias », essayer de comprendre les causes de la crise (le sabotage de l’économie par le secteur privé) sort du cadre interprétatif autorisé… Seuls les communicants officiels, appelés « experts », peuvent s’y risquer. Et ces soi-disant « experts » étant souvent les moins critiques des fondements du système, en matière de crise économique, c’est à nouveau la répétition qui gagne, ce qui se dit le plus revient à être ce qui est vrai, ou : La Libre Belgique(via l’AFP), le 21 août 2018, « les analystes et économistes jugent « surréaliste » le programme du gouvernement vénézuélien » ; ou comme l’écrira le vice-président américain Mike Pence (en faveur d’un « isolement économique » du Venezuela) « les nouvelles mesures économiques ne vont faire que rendre plus difficile la vie de tous les Vénézuéliens », demandant de surcroît à Maduro de laisser entrer l’aide multinationale…

fotografosreportajevascocarolachavez.wordpress.com

Après la mort de Chávez, la droite vénézuélienne tentera par vagues périodiques d’en finir de manière violente avec le chavisme. Réélu le 20 mai 2018, le président Maduro fait face, depuis ses premiers jours à la tête du pays, à une opposition et à une « communauté internationale » unies, et qui lui sont foncièrement hostiles. Bien que la Fondation Carter (fondée en 1982, par l’ancien président nord-américain Jimmy Carter), dont la mission déclarée est « l’observation des élections partout dans le monde », juge le système électoral vénézuélien comme « l’un des plus sûr au monde », ou que la CEELA (Conseil d’Experts Électoraux Latino-Américains), composé de cinquante observateurs (20 ex-présidents, vice-présidents et magistrats de divers pays) ait déclaré le processus électoral du 20 mai dernier « harmonieux » et « reflétant la volonté du peuple », les médias européens dénonceront une victoire « illégitime et entachée de fraudes »… La Libre Belgique, encore, dans un article du 22 mai : « International : Le Venezuela reprend six ans de chavisme. Après avoir muselé la plupart de ses opposants, le président socialiste Nicolás Maduro est réélu avec 67% des suffrages. Ses deux principaux concurrents crient à la fraude. […] Le successeur de Hugo Chávez a été réélu jusqu’en 2025, lors d’un scrutin critiqué par la communauté internationale (États-Unis, Union européenne, Organisation des États américains) pour son absence de garanties démocratiques ».

Ou comme en atteste le bouillonnant éditorial du « Monde », du 22 mai : « Depuis la chute des grands totalitarismes du XXe siècle, les dictatures du XXIe siècle aiment se parer des atours du passage par les urnes. Qu’ils soient fascisants, populistes, islamistes, postcommunistes, néo-révolutionnaires ou simplement autocratiques, rares sont désormais les régimes politiques – monarchies absolues mises à part – qui ne tentent de s’offrir une façade démocratique. Réélu dimanche 20 mai à la présidence du Venezuela à la faveur d’une « élection » qui n’en a que l’apparence, Nicolas Maduro a ainsi beau jeu de se féliciter que son mouvement politique, le chavisme, ait remporté 22 des 24 scrutins organisés depuis la prise de pouvoir du fondateur de la « révolution bolivarienne », Hugo Chavez, en 1999 »

Au Venezuela, il y aura eu, durant ces vingt dernières années, 25 scrutins… C’est un record mondial. Certes, mal réélu (30 % de la population totale), mais réélu tout de même, le résultat de l’élection de Maduro appelle à comparaison. En France, un an plus tôt, lors des dernières élections présidentielles, 83% des français inscrits n’auraient pas voté pour Emmanuel Macron au premier tour. Ce qui relativise le score de 65,1 % du deuxième tour, si l’on prend en compte l’abstention record et le pourcentage des votes blancs, et chiffrerait la victoire de Macron aux alentours d’une trentaine de pourcent de la population totale… Reconnaissons ici que nombre de contre-études nébuleuses existent sur le sujet, certaines bien sûr plus sérieuses que d’autres, et que des chiffres officiels – et sûrs – manquent… Néanmoins, libre à chacun d’en conclure sur la légitimité du système électoral français… Pourtant, Macron le désinvolte, au lendemain des élections présidentielles vénézuéliennes, contestera la réélection, comme par automatisme, estimant qu’il n’y a pas de « scrutin juste et libre ». Plus tôt, en 2017, le président français avait dit du gouvernement vénézuélien : « Une dictature tente de se survivre au prix d’une détresse humanitaire sans précédent, de radicalisations idéologiques inquiétantes, alors même que les ressources de ce pays restent considérables ». Ici, la question de l’opposition entre démocratie représentative et démocratie participative est posée : démocratie formelle ou démocratie réelle ? La question pourrait-elle devenir gênante aux oreilles de nos dirigeants si elle en venait à trouver un large écho ?

Photo de Maurice Lemoine

D’autant que la figure de Nicolas Maduro est un formidable élément de politique intérieure (ou épouvantail) en Europe, et plus particulièrement en France, pour empêcher l’accès au pouvoir d’une éventuelle gauche « castro-communiste ». « Le régime de Maduro est une dictature » Emmanuel Macron, lors d’un discours sur la politique étrangère de la France, le 29 août 2017.
C’est dit, répété, avéré et incontestable. La diabolisation des leaders de gauche latino-américains (Chávez et Castro en tête) est utilisée depuis longtemps pour affaiblir et décrédibiliser les partis politiques aux volontés socialistes, voir – excusez-moi du terme – communistes. Et en matière de conservation du statu-quo, nos grands médias savent y faire. Pas de place pour les contestations étudiante et ouvrière, les actionnaires n’aiment pas ça. D’ailleurs, pas de place pour les révoltes populaires en général, la « lutte des classes », c’est du passé, le monde a changé et le concept est périmé. On parlera plutôt de la pluie et du beau temps, de l’innovation innovante, des amours du président. D’une certaine manière, cela fait penser à la diffusion de « telenovelas » sur les principales chaînes de télévision (privées) au Venezuela, le matin du 11 avril 2002, durant le coup d’État. Une chance pour les fans de ces feuilletons qui ne manqueraient un épisode pour rien au monde…

En Belgique : quel(s) intérêt(s) la famille Le Hodey (La Libre Belgique), la famille Hurbain (Le Soir), la famille De Nolf (Le Vif/L’Express), la famille Baert (Metro)… auraient, en tant que grands propriétaires et grands gagnants du système néolibéral capitaliste dans lequel nous vivons à médiatiser ce qui conteste, s’oppose à leur existence ? En France : pourquoi médiatiser l’idée (pourtant équivoque) d’un « socialisme du 21ème siècle » (comme l’appelait Chávez) alors que les fortunes respectives de Xavier Niel (Le Monde), de Patrick Drahi (Libération), de la famille Dassault (Le Figaro), de la famille Bouygues (TF1), pour ne citer que les plus gros, reposent sur un modèle aux antipodes du partage ? D’apparence neutre, l’information « pragmatique » des grands médias cache des intérêts bien réels. Se targuant d’objectivité, présentée comme la plus grande des vertus journalistique, le point de vue soi-disant dépolitisé est en réalité le point de vue des chefs d’entreprises (et des actionnaires) qui possèdent ces médias. Le bilan médiatique de Serge Halimi (l’actuel directeur du Monde Diplomatique) dans son livre datant de 2005 Les nouveaux chiens de garde, est on ne peut plus clair : « Des médias de plus en plus concentrés, des journalistes de plus en plus dociles, une information de plus en plus médiocre. Longtemps, le désir de transformation sociale continuera de buter sur cet obstacle ».

Ronaldo Schemidt | World Press Photo

Quoi que l’on pense du gouvernement vénézuélien, ou de Nicolas Maduro, les informations (ou désinformations) déversées ici sur la situation politique au Venezuela – accentuant la souffrance de la population – sont bien trop souvent partisanes et superficielles. Pour ceux, ne doutant pas déjà, qui commencerait à hésiter, le travail de « re-contextualisation » sera long et parfois hasardeux, la doxa étant robuste. En 2017, l’Union européenne a remis le Prix Sakharov (ou 50.000 euros) à l’« opposition démocratique vénézuélienne », c’est-à-dire à « l’Assemblée nationale destituée et aux prisonniers politiques » – autrement dit, la droite vénézuélienne –, pour son combat pour la « démocratie contre la dictature ». Les violences commises par l’opposition (dans ce cas précis) auront été jugées démocratiques… Aussi, le photographe de l’AFP, Ronaldo Schemidt, remporte le prestigieux prix de la photo de l’année 2018 lors des « World press photo » à Amsterdam. Il a pris son cliché lors des guarimbas(violences de rue) d’avril-mai 2017 à Caracas. La photo du manifestant anti-Maduro de 28 ans, Victor Salazar, en feu à cause d’un retour de flamme, après avoir fait exploser le réservoir d’essence d’une des motos de la Garde Nationale Bolivarienne, a provoqué selon les membres du jury « une émotion instantanée ». Pas de commentaire, par contre, sur l’acte insurrectionnel en lui-même…

Le 28 septembre 2018

Par Thomas Michel

Coréalisateur du film « Venezuela, en temps de guerre«  et membre de ZIN TV, www.zintv.org

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Venezuela. «Les sanctions tuent»

Par Christophe KOESSLER – Le Courrier
Le Venezuela est victime d’une guerre économique à l’interne et de sanctions internationales qui contribuent en grande partie à la crise actuelle, estime un expert onusien.
Le rapport déposé lundi au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève, jour de son ouverture, fait tache face à l’unanimisme des pays occidentaux à condamner le gouvernement de Nicolas Maduro. Pour expliquer la grave crise économique et politique que traverse le Venezuela, Alfred de Zayas, expert indépendant de l’ONU sur l’ordre international, démocratique et équitable, insiste beaucoup sur la guerre économique menée à l’interne par l’opposition et sur les sanctions internationales des Etats-Unis, de l’Union européenne et du Canada, qui viennent aggraver la situation de la population.
Spéculation sur la monnaie et le taux de change, flux illicites, rétention de marchandises, sabotage de biens publics sont autant de moyens utilisés par des financiers et de grands entrepreneurs vénézuéliens et étrangers pour déstabiliser un gouvernement démocratiquement élu, constate l’ancien professeur étasunien et suisse.
Docteur en droit de l’Université Harvard, l’homme a été haut fonctionnaire des Nations Unies pendant vingt-deux ans (1981-2003) et professeur dans plusieurs universités, dont l’Institut universitaire des hautes études internationales à Genève, l’université DePaul à Chicago, et celle de British Columbia à Vancouver. Interview à l’heure où ce juriste laisse son mandat d’expert à son successeur, après six ans de loyaux services.
Ne sous-estimez-vous pas la responsabilité du gouvernement vénézuélien dans la crise actuelle? Quelles sont vos critiques de son action?
Alfred de Zayas: Je me sens comme Denis Halliday et Hans-Christoph von Sponeck, tous les deux coordinateurs humanitaires des Nations Unies à Bagdad dans les années 1990. Ils ont démissionné à cause des sanctions économiques qui ont provoqué la mort de plus d’un million de civils iraquiens.
Au Venezuela – comme auparavant à Cuba, au Chili et au Nicaragua –, le peuple a subi une guerre économique, une guerre non conventionnelle. Les sanctions économiques tuent. Il s’agit de mesures contre la démocratie. Elles sont interdites par la Charte de l’organisation des Etats américains et par la Charte des Nations Unies.
Il est certain que le gouvernement vénézuélien porte une responsabilité dans la crise. Tant Hugo Chavez que Nicolas Maduro ont commis de graves erreurs dans le domaine économique. Mais ils ont été élus démocratiquement. Dire aux Vénézuéliens comment ils doivent voter ne rentre pas dans le cadre de ma fonction. Je veux aider tout le peuple vénézuélien. Ma mission était orientée sur les résultats et j’en ai obtenu, tels que la libération de quatre-vingts prisonniers après ma visite et l’amélioration entre les agences de l’ONU et le gouvernement.
En tant qu’expert indépendant sur l’ordre international, démocratique et équitable, j’ai un mandat limité. Je ne suis pas un «super rapporteur» ni un plénipotentiaire des Nations Unies. J’ai formulé mes préoccupations au gouvernement oralement et dans un mémorandum. Il s’agit aussi de permettre à d’autres rapporteurs de l’ONU d’effectuer des visites. Entretemps, trois autres ont été invités. Je préfère une diplomatie discrète et efficace.
La vraie fonction d’un rapporteur est de formuler des recommandations constructives et de convaincre le gouvernement que c’est dans son propre intérêt et dans l’intérêt du peuple de faire de réformes. On ne réussit rien si l’on est hostile.
De nombreuses causes expliquent la crise vénézuélienne. Comment pondérez-vous l’importance de tous ces facteurs?
La crise a effectivement des causes multiples. Bien sûr, il y a la dépendance du pays envers le pétrole. Cela ne date pas d’hier: la structure de cette économie, qui a plus d’un siècle, a été héritée par les gouvernements de Chavez et de Maduro. Il est certain qu’il faut diversifier cette économie. Le gouvernement de Maduro a mis en place plusieurs initiatives dans ce sens, dans le domaine de l’agriculture, de la production de médicaments génériques, etc. Mais la guerre économique interne puis les sanctions extérieures ont freiné les progrès dans ce domaine. Bien sûr, il y a de l’incompétence, et je l’ai dit au gouvernement, il y a trop d’idéologues, pas assez de technocrates au sein de l’Etat.
La corruption est aussi présente. Mais, là encore, elle existait aussi dans les années 1980 et 1990. Beaucoup de citoyens ont élu Hugo Chavez pour protester contre la corruption des gouvernements antérieurs. Sous Maduro, le nouveau ministre de la Justice a mis en place un programme anticorruption robuste. En ce moment même, il y a des investigations et des procès en cours.
Les membres de l’opposition qui j’ai interviewés insistent sur les facteurs endogènes et sur la mauvaise gestion. Le gouvernement pointe les facteurs extérieurs. Ces deux séries de causes existent et convergent. J’ai formulé des recommandations à ce sujet dans mon mémorandum au gouvernement. J’ai proposé entre autres la création d’un Comité d’experts internationaux pour conseiller le gouvernement. Ce pourrait être un organe composé d’experts en économie, par exemple Thomas Piketty, Joseph Stiglitz, mais aussi d’experts dans le domaine de la production de pétrole, d’or, de bauxite, de coltan, et des spécialistes du commerce et de l’agriculture. Mais il faut d’abord libérer le pays du blocage financier qu’il subit et des sanctions qui sont en train d’asphyxier l’économie, entraînant la forte émigration actuelle.
Depuis votre visite au Venezuela fin 2017, la situation économique et sociale s’est encore dégradée. Des centaines de milliers de Vénézuéliens fuient la crise en émigrant… Connaissez-vous les causes précises de cette détérioration?
Pas besoin d’un doctorat en physique nucléaire pour comprendre que la guerre économique et les sanctions ont généré des manques dans tous les domaines, ainsi qu’énormément de chômage. Il est normal que les gens cherchent une vie meilleure, en Colombie, au Brésil, en Equateur, au Pérou, et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés doit les aider. Il faut aussi rappeler que le Venezuela a accueilli par le passé quelque cinq millions d’émigrants économiques colombiens, qui ont bénéficié des programmes sociaux vénézuéliens, sans aucune discrimination.
A-t-on désormais atteint le stade de la crise humanitaire au Venezuela?
Non. Même si les médias aiment utiliser ce terme. La situation du Venezuela n’est aucunement comparable à celle de Gaza, du Yémen, de la Syrie, ou encore du Mali. Je reçois des informations fiables de toute l’Amérique latine et j’échange des informations et des statistiques avec des experts aux Etats-Unis et en Espagne. Le terme «crise humanitaire» dans le cas du Venezuela ne vise qu’à créer un climat propice à une éventuelle intervention militaire extérieure ou à la justification d’un coup d’Etat.

Vers une agression militaire?

Certains observateurs évoquent la possibilité d’une intervention armée des Etats-Unis ou d’une guerre déclenchée par la Colombie. Comment évaluez-vous la probabilité de tels événements?
Il existe effectivement plusieurs plans pour une intervention militaire. L’un serait mené par les Etats-Unis et la Colombie, avec le soutien de l’OTAN et du Brésil. L’idée serait de déguiser l’intervention et le renversement du gouvernement Maduro en une action liée à la protection des droits humains, prenant appui sur la crise économique actuelle.
Cela comporterait pourtant de grands risques, comme en 1961 lorsque Kennedy pensait que l’intervention de la CIA à la baie des Cochons, à Cuba, serait chirurgicale et rapide. Elle a échoué. Il est important de rappeler que le monopole de l’utilisation de la force reste l’apanage du Conseil de sécurité des Nations Unies. Toute intervention militaire menée sans son aval serait illégale et constituerait un crime d’agression selon le Statut de Rome.
Au vu de ces risques, je doute que les Etats-Unis ou la Colombie osent l’agression militaire. Ils misent probablement sur une aggravation de la crise et une rébellion interne contre Maduro. D’où la volonté des Etats-Unis d’imposer des sanctions économiques plus draconiennes encore, sans aucun égard pour les droits humains.
Aucune solution ne semble en vue.
Que recommandez-vous aux deux parties au Venezuela et à la communauté internationale?
Il faut renouer le dialogue entre le gouvernement et les partis de l’opposition. Avec l’appui du Vatican, l’ancien premier ministre espagnol José Luis Rodriguez Zapatero a tenté entre 2016 et 2018 une médiation internationale entre l’opposition et les représentants du gouvernement. Plusieurs Etats latino-américains ont aussi prêté leurs services pour la médiation, des deux côtés. Après deux ans de discussion, le compromis était prêt pour la signature. Hélas, à la surprise de tous les participants, le 7 février 2018, Julio Borges, le représentant de l’opposition, a refusé de signer.
Pourtant, je suis convaincu qu’il faut relancer une médiation internationale, et de bonne foi, sous les auspices des Nations Unies et de la Communauté d’Etats latino-américains (CELAC).
La seule alternative serait la violence, avec une autre tentative de coup d’Etat, comme en 2002 contre Chavez, ou une autre tentative d’assassinat, comme début août contre Maduro.
Que pensez-vous de l’appel de Quito, lancé par plusieurs Etats latino-américains après leur réunion début septembre? Il recommande l’adoption d’un mécanisme d’assistance humanitaire en faveur du Venezuela.
Une action humanitaire de bonne foi est urgente. La Croix-Rouge pourrait se charger de la distribution, de même que Caritas ou peut-être la Fondation Bill Gates. Le gouvernement Maduro a réclamé de l’aide à plusieurs reprises. Mais l’aide humanitaire ne doit pas servir des intérêts politiques cachés. Il s’agit d’aider tous les Vénézuéliens, sans discrimination.
CKR
10 septembre 2018

Prétexter une ‘crise migratoire’ pour envahir le Venezuela ?

Prétexter une ‘crise migratoire’ pour envahir le Venezuela ?

Photo d’un montage hollywoodien à la frontière entre le Venezuela et la Colombie : explication dans le texte)

Après les mesures économiques annoncées par le président Maduro pour stabiliser le  pouvoir d’achat et limiter la hausse des prix par le secteur privé majoritaire dans son pays, les grands médias se voient obligés de revenir à la charge en élevant le volume de l’émigration vénézuélienne à des niveaux stridents, qualifiant le phénomène de « crise humanitaire sans précédent » et le présentant comme la preuve irréfutable qu’une situation grave se produit au Venezuela qui nécessite « une aide humanitaire » et justifie ainsi une intervention étrangère. Un nouveau plan qui honore les déclarations que l’ancien président Obama a fait il y a quelque temps dans une interview cynique et inhabituelle pour le portail américain Vox : « … Nous avons la plus forte armée du monde et parfois nous devons tourner le bras des pays qui ne veulent pas faire ce que nous voulons… Si nous ne voulons pas avoir cette dose de ‘réalisme politique’, nous ne pourrions atteindre nos objectifs. »

Plusieurs nouvelles simultanées liées à l’émigration ont provoqué de grands bouleversements ces derniers jours :

– le rapatriement de 89 Vénézuéliens de Lima dans un avion mis à leur disposition par le gouvernement bolivarien, qui a décrit les conditions pas du tout idylliques dans lesquelles ils ont dû survivre dans un Pérou désormais xénophobe et néolibéral ;

– le nombre croissant de Vénézuéliens, comme en témoignent les milliers de demandes des consulats et ambassades qui veulent rentrer au pays, stimulés par les récentes mesures prises par le gouvernement pour affronter la guerre économique ;

– les récentes déclarations du sénateur républicain Marcos Rubio cataloguant l’émigration vénézuélienne comme une menace à la sécurité régionale ;

– l’appel de Luis Almagro en faveur d’une session ordinaire du Conseil permanent de l’OEA le 5 septembre pour traiter la « crise migratoire » causée par la situation au Venezuela et

-l’analyse de cette situation par Samuel Moncada, représentant du Venezuela auprès de l’ONU.

Le rapatriement des Vénézuéliens a montré la face cachée de cet exode, et il devient évident que la désormais appelée « crise migratoire », ainsi que la « crise économique » induite, rendent visible aux artistes publicitaires experts en construction de « réalités » dans le meilleur style hollywoodien. Dans une interview pour Telesur, la journaliste Madeleine García, qui accompagnait les rapatriés, a rendu compte de la mise en scène minutieusement préparée pour prendre la photo de « l’exode massif des Vénézuéliens fuyant la dictature », pour laquelle ils ont arrêté le trafic normal sur le pont de la frontière entre la Colombie et le Venezuela, où, chaque jour, des milliers de personnes vont et viennent, attendent qu’un grand nombre s’accumule dans un espace réduit, et capturent ainsi « la photo », que les médias internationaux ont ensuite diffusée dans le monde entier, exposant un long cortège de personnes traversant le pont international Simón Bolívar et convainquant l’opinion publique mondiale qu’il existe une « diaspora » massive. Et voici la question : les migrants sont-ils utilisés pour renforcer le bilan de la « crise humanitaire » ?

Selon les résultats d’une étude réalisée par l’Organisation des Nations Unies pour les migrations (OIM) et le Ministère colombien des affaires étrangères, aux points de passage officiels et non officiels entre la Colombie et le Venezuela dans les municipalités de Cúcuta, Villa del Rosario et Arauca (N.d.E. villes colombiennes), 67 % des personnes qui ont franchi la frontière et qui sont actuellement dans ces trois municipalités sont des ressortissants colombiens (notamment des personnes binationales), et 33 % des Vénézuéliens. Lorsqu’on leur a demandé pourquoi ils se rendaient en Colombie, 52 % ont dit qu’ils traversaient pour faire du shopping, 17 % pour rendre visite à leur famille, 14 % pour le travail, 5 % pour le tourisme, 2 % pour les études et 10 % pour d’autres raisons. Selon les informations recueillies par Migración Colombia du 1er mai 2017 à ce jour, la grande majorité des 455 094 Vénézuéliens enregistrés ont une vocation temporaire en Colombie, et plus de 50% d’entre eux entrent dans la zone frontalière pour y acheter des denrées alimentaires.

Le ministre de la Communication et de l’Information, Jorge Rodríguez, a affirmé qu’après l’arrivée récente de 89 ressortissants péruviens qui avaient souffert de mauvaises expériences dans le pays sud-américain, ils ont reçu des milliers de demandes pour faciliter de futurs retours. Pour sa part, le Président Maduro a affirmé mardi la mise en œuvre prochaine d’un plan de retour pour les Vénézuéliens. « Tous les Vénézuéliens qui sont allés dans d’autres pays et qui veulent retourner dans leur patrie seront accueillis avec amour et avec l’engagement de lutter pour le pays. Ceci, à travers le Plan « Retour à la patrie », un programme social de protection de la population qui a décidé d’émigrer et qui se trouve dans une situation difficile, avec une attention particulière à ceux qui se trouvent en Colombie, au Brésil, au Pérou et en Équateur où une forte réaction xénophobe a été déclenchée contre eux. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les coyotes d’assister à l’arrivée des avions de retour rapatriés, ils tombent sous le charme du « show hollywoodien » qu’ils induisent et mettent en scène autour des émigrants considérant que plus de 750 « fakes news » (fausses nouvelles) ont été produites du 2 mars au 28 août sur le thème de l’émigration des Venezueliens, 187 seulement en août et 80% dans le même Venezuela.

La Vice-Présidente Exécutive de la République bolivarienne du Venezuela, Delcy Rodriguez, lors d’une conférence de presse, a rappelé qu’en 2014, le Chef du Commandement Sud des États-Unis de l’époque avait menacé d’envahir le pays, elle a cité ses paroles : « Si une crise humanitaire se présentait au Venezuela, les États-Unis Interviendraient militairement. »

La Vice-Présidente a dénoncé que le Groupe de Lima a modifié le nombre d’émigrants vénézuéliens, la quantité la plus utilisée et la moins vérifiée étant celle de quatre millions d’émigrants. Elle a informé de la réunion avec des représentants du Haut commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (ACNUR) où elle a présenté des preuves dans lesquelles on demande aux vénézuéliens à l’étranger de se déclarer comme « réfugiés » et a annoncé que le gouvernement travaillera main dans la main avec l’ACNUR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour rendre compte fidèlement du nombre de migrants vénézuéliens qui ont été « malsainement » agressés par le Groupe de Lima.

Le Vice-Président a précisé qu’il est nécessaire de faire la distinction entre les réfugiés, qui sont les personnes déplacées de force qui sont obligées de fuir à cause de la violence et de la guerre, violant leurs droits humains et les migrants économiques qui sont des personnes qui décident de partir pour des raisons personnelles, à la recherche de meilleures conditions économiques. Les Vénézuéliens sont des « migrants économiques ». Le Venezuela ne connaît pas une situation de guerre, que c’est la manière comme l’ACNUR définit conceptuellement les personnes déplacées ou les réfugiés forcés en raison de la violation de leurs droits humains.

D’autre part, alors que cette guerre non conventionnelle contre le Venezuela est menée de l’étranger, le sénateur républicain de Floride Marco Rubio a déclaré le 29 août dans une interview à Univision qu’il avait tenu une réunion avec le conseiller à la sécurité nationale du gouvernement Donald Trump, John Bolton, au cours de laquelle il a évoqué la crise que traverse le Venezuela et les répercussions sur les Etats-Unis et l’Amérique latine. Il a ajouté que pendant des années, il a refusé une option militaire dans le cas du Venezuela, mais maintenant les circonstances ont changé et il considère qu’il existe des arguments solides pour considérer que le gouvernement de Nicolás Maduro représente une menace pour son pays et la région latino-américaine.

Le lendemain de ces déclarations de Marcos Rubio, l’OEA, à la demande de Luis Almagro, a convoqué une réunion d’urgence pour aborder la « crise migratoire au Venezuela ». Lors d’un forum tenu à Saint-Domingue, Almagro avait déjà annoncé que le Conseil permanent se réunirait pour discuter de la sortie massive des Vénézuéliens, qu’il considérait comme « le plus grand exode de l’histoire de l’hémisphère occidental ». Le Venezuela attaqué par Almagro a sur son territoire 5 millions 600 mille Colombiens qui ont fui la guerre sans fin en Colombie, 400 mille Équatoriens et 500 mille Péruviens, selon les registres du gouvernement vénézuélien, et le Venezuela les a reçus à bras ouverts et sans faire un scandale international, au contraire, tous bénéficiant des avantages sociaux de la Révolution Bolivarienne, mais cette question n’a pas été examinée à la séance proposée par l’OEA.

Selon l’analyse faite par le représentant du Venezuela à l’ONU, Samuel Moncada, le Venezuela entre dans une phase dangereuse d’agression. « Tout indique qu’il ne s’agit pas d’une résolution sur les migrants mais de la déclaration d’un « casus belli » (cas de guerre) contre le Venezuela. La déclaration d’un Etat en déliquescence incapable d’agir sur son propre territoire et générant une crise humanitaire qui déstabilise la région et ne peut être arrêtée que par une « intervention humanitaire ». Il est nécessaire de dénoncer dans toutes les agences de l’ONU, dans tous les forums multilatéraux et dans tous les États de l’OEA ce qu’ils appuieraient délibérément ou par inadvertance. Il s’agit d’une action énergique contre le Venezuela. Il ne s’agit pas d’une résolution sur les migrants et l’OEA est la plate-forme de l’agression. Ce texte n’est pas nouveau et a déjà été utilisé en Libye, en Irak, en Afghanistan et dans tant d’autres pays que les États-Unis ont envahi sous prétexte d’apporter une aide humanitaire.

09.09.2018 – Caracas, Venezuela – Rosi Baró, pour Pressenza

Pour plus d’information sur les raisons du bombardement médiatique de la « crise-humanitaire-au-Venezuela » : « IL N’Y A PAS DE CRISE HUMANITAIRE AU VENEZUELA » EXPLIQUE L’EXPERT INDÉPENDANT NOMMÉ PAR L’ONU

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« Dans les processus révolutionnaires, démocratiser la communication est stratégique » (Journal CoLatino, El Salvador)

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Gloria Silvia Orellana
@SilviaCoLatino

Thierry Deronne, cinéaste, professeur universitaire et journaliste, est convaincu que la démocratisation d’une société passe par le renforcement du rôle du peuple et de ses histoires, comme il l’enseigne, et que cela renforce le processus révolutionnaire dans la République Bolivarienne du Venezuela. Deronne, qui est arrivé au Venezuela en 1994, venant de Belgique, a fondé, avec d’autres professionnels vénézuéliens de l’audiovisuel, l’ « Ecole populaire latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre » .

¿Pourquoi cet intérêt pour la communication des communautés?

Ce sont deux processus, les gens ont déjà leurs histoires, et évidemment nous partons de l’idée qu’il faut leur donner les outils pour renforcer le rôle principal du peuple, comme nous l’enseignons à l’université. Pour créer véritablement un processus de démocratisation il est important que le peuple joue le rôle principal, comme pour tout le processus révolutionnaire que nous sommes en train de vivre au Venezuela. Nous devons enseigner les nouvelles formes de communication sociale, pour que, lorsque s’ouvriront de nouveaux espaces de diffusion des acteurs audiovisuels, l’on ait une nouvelle forme et de nouveaux contenus.

¿Estimez-vous que cela a été un plus pour le concept de communication?

Quand je parle d’outils, je ne veux pas seulement parler des techniques, mais précisément d’un rapport au contenu. On tombe souvent dans le piège qui consiste à les séparer, d’un côté l’idéologie, de l’autre la technique. Et ce divorce est un danger, c’est un piège. En fait, nous leur expliquons qu’il est possible de créer quelque chose de nouveau, et c’est là qu’est le saut qualitatif, une technique qui peut apporter un grand changement dans la communication.

¿Quelle est votre lecture dans le contexte politique actuel du Venezuela?

De manière générale, la réalité au Venezuela est bonne, bien que les medias soient entre les mains des grands groupes de pouvoir, mais je peux te dire que nous sommes un système démocratique qui se développe, nous savons qu’il y a une overdose d’élections, il y a eu plus de 25 scrutins en 18 ans, dont la légitimité et la transparence ont été certifiées par des présidents ou des représentants de cours électorales ainsi que par des experts de différentes latitudes de l’Amérique latine. Et nombreux de ces présidents électoraux qui ne sont pas proches de l’idéologie bolivarienne, mais qui sont des experts, ayant une longue expérience des processus électoraux, ont toujours corroboré et réaffirmé la transparence e des processus, mais ce qui caractérise véritablement cette démocratie vénézuélienne, c’est le Pouvoir Populaire.

¿Comment les institutions jouent-elles leur rôle?

Au-delà de la nature représentative de la démocratie, je crois que la démocratisation vient de la croissance en droits. Toutes les semaines, l’assemblée constituante élue l’année dernière mobilise pour une action, des mouvements sociaux ou de collectifs féministes. Et de cette manière, tout ce que l’on peut imaginer comme mouvement social cherche sa lutte aux côtés de ses représentants sectoriels et des députés à la Constituante. Car les députés ne sont pas seulement les députés des territoires, ils représentent aussi des secteurs, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les mouvements de femmes et les travailleurs font appel à leurs députés. Et à mon avis, il n’y a rien de tel que la mobilisation permanente pour que les revendications ou les pétitions ne tardent pas, ne soient pas reléguées au second plan. C’est comme une marmite toujours en ébullition, pleine de propositions. Grâce à cette participation populaire, peu à peu on vient à bout du monstre bureaucratique, pour en faire quelque chose de beaucoup plus contrôlé et efficace. C’est ce travail que nous appelons le pouvoir populaire.

¿Comment le pouvoir populaire relève-t-il les défis de la situation économique et sociale?

Il y a un secteur privé qui contrôle plus de 80% de la production et de la distribution nationales, ce qui te donne une idée des moyens qu’ils ont de créer les phénomènes de pénurie et de hausse permanente des Prix. Pour y faire face, le gouvernement travaille à deux niveaux, par l’augmentation du salaire, pour protéger le pouvoir d’achat des gens. Il y a deux mois on a presque atteint les 100%, mais le secteur privé a répliqué par une hausse des prix des produits quasiment dans la même proportion.

Cela fait dix jours que l’Etat contrôle les marchés municipaux, où se trame la manipulation des prix, avec la contrebande vers la Colombie. Le travail a été progressif et peu à peu on attaque la structure même de la spéculation, l’Etat cherche à protèger les voies vitales de production et de distribution pour les gens. Autre aspect du pouvoir populaire, la création des Comités locaux d’approvisionnement, c’est une nouvelle stratégie à laquelle a obligé la guerre économique, mais qui est intéressante car elle a réveillé à nouveau le mouvement populaire, qui était atténué depuis la mort d’Hugo Chavez.

Cela a conduit à la création de nouvelles stratégies de survie qui se sont substituées au conseil communal, et ce réveil de l’organisation populaire a joué un rôle stratégique dans la récente victoire électorale.

¿Comment abordez-vous la guerre médiatique?

On ne peut plus remettre vraiment à plus tard une initiative commune ou de démocratisation des médias. C’est inévitable, nous sommes dans la caverne de Platon, où les reflets arrivent à travers les medias hégémoniques, qui sont entre les mains des groupes du pouvoir économique qui sont ceux qui font la guerre médiatique.

Je vais te donner un exemple: l’image constante du Venezuela dans les medias, avec une grande intensité, pour justifier une invasion étrangère par une soi-disant crise humanitaire. Ou bien quand un expert de l’ONU, Alfred Maurice de Zayas, spécialiste en situations humanitaires qui travaille depuis vingt ans en Afrique, qui a publié de nombreux livres et qui enseigne dans de nombreuses universités sur la question de la crise humanitaire affirme qu’il n’y a pas de crise humanitaire au Venezuela, mais un défaut d’approvisionnement et qu’il faut différentes manières pour l’éviter.

¿Quel est l’intérêt des Etats-Unis au Venezuela?

Il y a deux niveaux d’appétit de l’empire des Etats-Unis pour le Venezuela. Les grandes réserves de pétrole sont mondialement connues, de même que d’autres richesses comme l’or et d’autres métaux, ainsi que des ressources naturelles qui intéressent les multinationales. Il y a un deuxième aspect que l’on oublie parfois, le plus important: “l’exemple politique”, cet élan qu’a donné la Révovolution Bolivarienne à de nombreux autres peuples qui aspirent à l’émancipation et à la construction d’alternatives au Capitalisme Libéral.

¿Quels sont les défis pour la gauche latino-américaine?

Le défi pour la gauche est d’apprendre à gérer les problèmes des critiques, sans les couvrir, mais au contraire en saisissant l’occasion pour aller à la rencontré des demandes et offrir de solutions , pour consolider la formation permanente du peuple , nourrir la politique publique. Il faut abandonner le verticalisme, le manque d’écoute ou les séparations bureaucratiques. Cette inconscience a coûté cher à la gauche dernièrement. C’est une leçon de plus, nul besoin de pessimisme,  c’est à partir du pouvoir populaire qu’on créera les changements.

Source : https://www.diariocolatino.com/en-procesos-revolucionarios-es-estrategico-democratizar-la-comunicacion-thierry-deronn/

Union Européenne contre démocratie vénézuélienne : «l’Occident n’est jamais qu’une toute petite partie de la communauté internationale» (Maurice Lemoine)

Interrogé par RT France pour analyser les enjeux de l’élection présidentielle vénézuélienne, Maurice Lemoine a qualifié les résultats de «classiques» mettant en avant le taux d’abstention provoqué par l’appel d’une partie de l’opposition au boycott du scrutin. A ce sujet, il a cependant précisé : «Contrairement à ce que l’on dit souvent, en particulier dans les médias en France, [sur] l’opposition [qui a] boycotté ce scrutin, ce n’est évidemment pas vrai […] C’est une partie de l’opposition qui a boycotté : la droite dure et l’extrême droite.»

Par ailleurs, revenant sur l’idée selon laquelle Henri Falcon, principal opposant de Maduro, est un «candidat fantoche», Maurice Lemoine a affirmé qu’il n’avait rien d’un «comparse» : «C’est un candidat d’opposition tout à fait crédible qui prône le retour du FMI et la dollarisation du Venezuela.»

Enfin, réagissant à l’hostilité occidentale vis-à-vis de Nicolas Maduro, Maurice Lemoine a souhaité rappeler que «l’Occident n’est jamais qu’une toute petite partie de la communauté internationale» : les Etats membres de l’ONU sont près de 200 «dont la Russie, la Chine, [des pays venant de] l’Afrique et [de] l’Asie», explique-t-il.

La victoire de Nicolas Maduro a suscité de nombreuses réactions à l’échelle mondiale. Si certains pays, comme la Russie, ont tenu à féliciter le chef d’Etat réélu, la position occidentale est quant à elle majoritairement hostile au système politique de la République bolivarienne.

 

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Ne m’appelez plus Radio France…

Maurice Lemoine Paraguay

Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus (entre autres): “Chávez Presidente”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains á Miami” et “Les enfatns cachés du général Pinochet”

Courrier au médiateur

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Le service public de radiodiffusion et de télévision français a-t-il pour vocation d’informer les citoyens ou d’être le porte-parole de l’opposition vénézuélienne ? La question est posée tant le lynchage mené par ses différentes chaînes – avec, en tête de gondole, France Inter et France culture –  contre la République bolivarienne du Venezuela a redoublé de violence (s’il était possible) à l’occasion de l’élection présidentielle du 20 mai, laquelle a vu la réélection du président Nicolás Maduro.

La critique du gouvernement dit « bolivarien » est légitime, dans le cadre, démocratique, de tout média d’information ou d’analyse digne de ce nom. Néanmoins, et sans entrer dans un débat sur le Venezuela qui nécessiterait de longs développements, comment la quasi totalité de vos propagandistes à microphone peut-elle affirmer que ce denier scrutin s’est déroulé sans opposition ? Jusqu’à preuve du contraire, il n’a été boycotté que par la droite dure et l’extrême droite, d’où une abstention similaire à celles enregistrées, par exemple, lors des présidentielles chiliennes de 2013 et 2017, la colombienne de 2014 ou… le second tour des législatives françaises de 2017 !

De la même manière, pourquoi présenter systématiquement le candidat Henri Falcón comme un « dissident chaviste »  – en gros, un candidat fantoche – quand, après avoir effectivement appartenu à cette mouvance politique, il a changé de camp au point de devenir le chef de campagne de Henrique Capriles Radonski, représentant de toutes les droites, au sein de la Table d’unité démocratique (MUD), lors de l’élection présidentielle perdue en 2013 contre Maduro ? Imagine-t-on un chaviste, quand bien même il serait « dissident », prôner la dollarisation du pays et le retour du FMI ? Et, tiens, amusons-nous un peu : présenteriez-vous Bernard Guetta comme un « dissident » de la Ligue communiste révolutionnaire (aujourd’hui NPA) qu’il a fréquentée ?

A quelques exceptions près – dont nous ne donnerons pas ici les noms afin de leur éviter tout problème avec les maîtres à penser que chaque jour ils côtoient –, la majorité de vos journalistes et éditorialistes sont totalement alignés, s’agissant du Venezuela, sur les thèses du brillant président des Etats-Unis Donald Trump, des très progressistes chefs (ex et actuel) du gouvernement espagnol José Maria Aznar et Mariano Rajoy, ou de l’ancien et dangereux chef de l’Etat colombien Álvaro Uribe, qui, pour ne citer qu’eux, refusent de reconnaître le résultat de ce scrutin et entendent sanctionner Caracas. Nous en sommes d’accord, leur position mérite d’être exposée pour comprendre la situation. Mais pourquoi ce silence absolu sur les déclarations du président bolivien Evo Morales, de l’ancien chef de l’Etat Rafael Correa (Equateur) ou même de l’espagnol José Luis Rodríguez Zapatero ? Un redoutable « gauchiste populiste », Zapatero ?

Médiateur lors du dialogue tenu en République dominicaine entre gouvernement et représentants de la MUD, Zapatero a exprimé son amertume lorsque ces derniers, au tout dernier moment, le 6 février, sous la pression de Washington, ont refusé de signer l’accord qui avait été conclu (pour, entre autres, organiser cette élection tant contestée !). Observateur du scrutin de dimanche dernier, il a été hué et agressé par certains de vos nouveaux amis « démocrates » quelque peu fascisants, dans un bureau de vote d’un quartier chic de Caracas et, s’agissant de la non-reconnaissance du résultat par l’Union européenne, a déclaré : « C’est très grave de dire à un pays : ces élections ne sont pas utiles, elles ne valent rien, avant qu’elles n’aient lieu. C’est une marque d’irresponsabilité envers un peuple et son avenir. Que des positions si importantes aient été prises avec si peu d’éléments de jugement me fait peur. » Aznar plutôt que Zapatero : c’est une option politique possible (et même légitime au Figaro). Mais sûrement pas un choix éditorial acceptable sur une chaîne publique d’intérêt général. N’ayez pas peur du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) : prononcer le mot « Zapatero » à l’antenne n’est pas un gros mot (pour ne parler que de lui).

On ne recensera pas ici (cela nécessiterait trop de place et de temps !) les innombrables bobards malveillants diffusés sur vos antennes concernant le Venezuela. Mais, pour prendre en référence cette dernière période, de l’émission « Cultures Monde » (France Culture, 18 mai), destinée à discréditer Maduro et à faire la promotion d’un documentaire « à charge » programmé sur Arte le lendemain, à la chronique hilarante (si le sujet n’était aussi grave) du « spécialiste de tout » Anthony Bellanger dans la matinale de France Inter (21 mai), votre production est devenue une véritable malédiction pour le service public, qu’il discrédite quotidiennement. D’ailleurs, peut-on encore parler de service public et d’une quelconque spécificité ?

Quand Nicolas Demorand quitte la matinale de France Inter en 2010, c’est pour rejoindre Europe 1, puis, en 2011, la codirection des « unes » racoleuses de Libération. Lorsque, après avoir échoué à redresser les ventes de ce quotidien, il revient animer la même tranche de France Inter, Patrick Cohen, qui l’avait remplacé devant le micro, part à son tour à Europe 1, dont il ne parvient pas plus à ranimer l’audience (ce qui prouve, entre parenthèses, que si France Inter demeure la station de radio la plus écoutée le matin et en début de soirée, ce n’est pas à ces rois du boniment qu’elle le doit, mais à l’attachement des Français au service public, envers et contre tout). Evincé du « 20 heures » de France 2, David Pujadas a lui quitté France Télévision et rejoint la chaîne d’info LCI (sous produit de TF1).

Appelé par Arnaud Lagardère,  le nouveau vice-président directeur général d’Europe 1 (ainsi que de RFM et de Virgin Radio), Laurent Guimier, a officiellement pris ses fonctions le 22 mai. Il y avait commencé sa carrière avant de devenir le numéro deux de… Radio France. Dans un premier temps, la rumeur a couru que Matthieu Aron, un ancien de la Maison de la radio, actuellement conseiller éditorial et directeur adjoint de la rédaction à L’Obs, quitterait l’hebdomadaire détenu par les actionnaires du Monde pour rejoindre la direction des antennes du service public, où il s’occuperait de l’information. Pour la petite histoire, Aron avait été nommé en août 2016 à L’Obs pour y remplacer Aude Lancelin, licenciée car non suffisamment « pensée conforme ».

C’est finalement Guy Lagache qui succédera à Guimier et prendra le 25 juin ses fonctions de directeur délégué aux antennes et à la stratégie éditoriale de Radio France. Il a, jusque-là, effectué toute sa carrière au sein de chaînes de télévision privées, essentiellement à M6 où, de 2003 à 2011, il a présenté le magazine économique « Capital ». Les noms d’Aron et de Catherine Nayl (directrice de l’information de France Inter après l’avoir été de… TF1) circulent pour un éventuel poste de directeur(trice) de l’information de Radio France, pour assister Laurent Guimier.

Vous avez dit service public ou « caste médiatique » indifférenciée ?

S’agissant des chaînes privées, il suffit de les éviter ou d’appuyer sur le bouton si les programmes ou l’idéologie déplaisent. Mais, qu’ils l’apprécient ou non, tous les Français (ou à peu près) sont obligés de payer la redevance rémunérant le service public. Dès lors, ils ont des droits. Entre autre celui de recevoir une information digne de ce nom, pluraliste, vérifiée et sourcée, plutôt qu’un discours de propagande. Au nom de quoi devraient-ils accepter de financer de leurs deniers les porte-paroles de la droite et de l’extrême-droite vénézuéliennes, comme c’est actuellement le cas ? Même camouflée sous un manteau démocratique, l’extrême droite est l’extrême droite, que ce soit à Caracas ou à Paris. Et qui dit qu’un jour, excédés, nombre de vos usagers ne s’organiseront pas pour boycotter le paiement injustifié d’une somme se retournant contre leurs intérêts (car, en matière de traitement médiatique, le Venezuela ne constitue pas une exception) ?

Que les tenants de la laïcité nous pardonnent, mais une excellente citation s’impose : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ? » (Evangile, Luc, 6, 41). Au lieu de bassiner vos auditeurs et téléspectateurs avec les « fake news » (réelles ou supposées) des autres, commencez par faire la chasse à celles qui sortent de vos studios. Entre autres, celle prétendant qu’il existe une « dictature » au Venezuela. Sinon,  vous ne faites que renforcer le croissant sentiment de défiance à l’égard des journalistes, que vous dénoncez à longueur de temps. Le citoyen n’y trouve pas son compte. Et ne vous faites aucune illusion. Ceux à qui vous « servez la soupe » ne vous en seront nullement reconnaissants.

En témoigne la glorieuse prestation des soixante-huitards ayant accédé à la caste, Daniel « moi je » Cohn-Bendit et Romain Goupil, ex-trotskiste admirateur de George W. Bush, invités le 21 mai dans la matinale de France Culture, après avoir bénéficié d’un complaisant tapis rouge, dans toutes les rédactions, pour leur dernière production cinématographique. La chronique du talentueux Aurélien Bellanger croquant avec humour leur nouvelle idole, Emmanuel Macron, ils l’ont interpelé en direct,  verbalement rudoyé, tutoyé comme un domestique, gratifié d’une pulsion de haine braillarde « Mélenchon – Castro ! » (nullement mentionnés dans son texte), sans que le courageux Guillaume Erner, producteur et animateur  des « Matins » plutôt obsédé par les « populismes », ne songe à élever la voix pour protester et fustiger ces petits caïds de cour de récréation.

MAURICE LEMOINE

(journaliste)

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Venezuela, en temps de guerre (ZIN TV)

Réalisation : Thomas MICHEL & Rafael ABRIL

Production : ZIN TV

Genre : Documentaire
Durée : 45 minutes
Support : HD 720p

Tournage : décembre 2017
Sortie du film : mai 2018

Image, montage et voix off : Thomas MICHEL

  • avec
    Marco Teruggi – sociologue
    Pablo Kunich – ALBA TV
  • Pablo Sepulveda Allende – médecin
    Maria Hernandez – avocate, militante féministe

Synopsis : Au Venezuela, un processus révolutionnaire fait face à une contre-révolution menée par les classes dominantes et les États-Unis et s’acharnent à vouloir détruire le chavisme. Ce conflit est aussi une guerre non-conventionnelle, baptisée « guerre de 4e génération ». L’année 2017 a mené la droite nationale dans une aventure insurrectionnelle et paramilitaire ainsi qu’à des échecs électoraux… Néanmoins, elle contrôle encore le pouvoir économique et médiatique, là où le chavisme peine à trouver des solutions. L’inconfort matériel de la population privera-t-il le chavisme d’un vote favorable ?