Malhonnêteté « calibrée » : pourquoi les médias occidentaux continuent à occulter les sanctions contre le Venezuela (Fair.org)

Malhonnêteté « calibrée » : pourquoi les médias occidentaux continuent à occulter les sanctions contre le Venezuela (Fair.org)
Selon AP (17/5/22), les États-Unis vont « alléger quelques sanctions économiques contre le Venezuela »…

Par Ricardo VAZ

Les sanctions décrétées par les États-Unis d’Obama à Biden en passant par Trump ont tué, même selon des estimations déjà dépassées, des dizaines de milliers de Vénézuéliens. Ces politiques unilatérales ont été largement condamnées par les organismes multilatéraux et les experts en droits humains de l’ONU Alfred de Zayas ou Alena Douhan pour leur impact meurtrier, ainsi que pour leur violation du droit international (Venezuelanalysis, 18/09/21, 15/09/21, 25/03/21, 31/01/19).
Mais les lecteurs/téléspectateurs des médias privés du monde occidental ne sont absolument pas conscients de cette réalité, car les médias de l’establishment ont fait tout leur possible pour valider les sanctions en occultant complètement leurs effets humains et sociaux (FAIR.org, 6/4/21, 12/19/20) – en écrivant par exemple que Washington a « sanctionné le gouvernement » (AP, 5/21/22) plutôt que le peuple du Venezuela.

Une récente ouverture politique de la part de Biden, microscopique au départ et fermée assez rapidement, a mis en évidence tous ces traits malhonnêtes, illustrant à quel point les responsables des États-Unis ont les coudées franches pour continuer à infliger une punition collective aux Vénézuéliens sans être remis en question ni être contrôlés par personne.

Les sténographes l’ont à la bonne…

…alors que NBC (17/5/22) dit que les « États-Unis allègent certaines sanctions » en usant de l’indicatif présent…

Le 17 mai, le département du Trésor des États-Unis a autorisé la compagnie pétrolière américaine Chevron à s’entretenir avec PDVSA, la compagnie pétrolière d’État vénézuélienne, pour discuter de ses activités dans le pays. Les responsables ont clairement indiqué qu’il était toujours interdit au géant de l’énergie de forer ou de vendre du brut vénézuélien (AP, 17/5/22).
Deux semaines plus tard, la Maison Blanche a renouvelé la licence actuelle de Chevron, qui ne permet que des travaux de maintenance, jusqu’en novembre. Néanmoins, cette brève « ouverture » a révélé quelques techniques intéressantes…

Tout d’abord, tous les médias mainstream ont pratiquement fait le même titre, écrivant que les États-Unis « assouplissent certaines sanctions » (NBC, 17/5/22), allaient « assouplir quelques sanctions économiques » (AP, 17/5/22) ou « commencent à assouplir les restrictions » (Washington Post, 17/5/22) sur le Venezuela. Et bien que la portée très étroite de l’autorisation ait laissé peu de choix de mots, elle n’a certainement pas forcé les journalistes du secteur privé à s’en tenir aux informations fournies par des « fonctionnaires anonymes« .
Pas un seul média de l’establishment n’a mentionné que les sanctions ont un impact sur les Vénézuéliens ordinaires. Au lieu de cela, le privilège de « simplement pouvoir parler » à des compagnies pétrolières a été dépeint comme une incitation pour le président Nicolás Maduro à reprendre le dialogue avec l’opposition !

…et le Washington Post (17/5/22) annonce à ses lecteurs que les États-Unis « commencent à assouplir les restrictions ».

Le rachitique arrière-plan/contexte fourni dans la plupart des articles laisse la place à de nombreuses allégations. Lorsque l’on évoque les raisons de l’échec des pourparlers entre le gouvernement et l’opposition en octobre dernier, on dit aux lecteurs que Maduro s’est retiré après « l’extradition d’un allié proche/clé » aux États-Unis (Washington Post, 17/5/22 ; AP, 17/5/22). Toutefois, il n’est jamais fait mention du fait que, selon les documents officiels divulgués par Caracas, l' »allié » en question (Alex Saab) jouit de l’immunité diplomatique, et que Washington a violé la convention de Vienne en le faisant arrêter à l’étranger et en l’extradant (FAIR.org, 21/07/21).

Les médias privés ont continué à se faire l’écho d’accusations sans fondement contre le gouvernement élu de Nicolas Maduro comme s’il s’agissait de vérités absolues, qu’il s’agisse de fraude électorale (FAIR.org, 27/01/21), de trafic de drogue (FAIR.org, 24/09/19) ou de censure des médias (FAIR.org, 20/05/19). La conséquence est qu’à présent, aucun rédacteur en chef ne bronchera devant une description du gouvernement vénézuélien comme étant « autoritaire » (Washington Post, 17/5/22), « autocratique » (CNN, 17/5/22) ou « corrompu et répressif » (New York Times, 17/5/22).

Les journalistes de l’establishment se sont montrés assez enthousiastes dans le relai des menaces de style mafieux de leurs sources anonymes, à savoir que les États-Unis « calibreront » leurs sanctions en fonction des progrès jugés acceptables dans les pourparlers entre le gouvernement et la droite (Reuters, 17/5/22 ; NBC, 17/5/22 ; AFP, 17/5/22 ; AP, 17/5/22). Les responsables états-uniens font référence aux politiques qui tuent des milliers de civils comme s’il s’agissait d’un commutateur qu’ils peuvent baisser ou remonter à volonté, et leurs complices dans les médias ne voient aucune raison de s’en alarmer. D’ailleurs, pourquoi faudrait-il s’en alarmer ?

Le New York Times (17/5/22) a titré de manière plus correcte que les États-Unis allaient « offrir un allégement mineur des sanctions ».

Pour sa part, le New York Times (17/5/22) a décrit les mesures comme un « allégement mineur des sanctions« , ce qui, malgré l’adjectif, semble encore un peu exagéré, considérant que les sanctions impliquent un embargo pétrolier et qu’il n’y a eu en tout qu’une simple conversation avec Chevron. Le journal de référence a également essayé de dépeindre les sanctions comme ayant peu à voir avec l’effondrement de l’industrie pétrolière du Venezuela, en écrivant qu’elles n’ont commencé qu’en 2019. En fait, les premières mesures prises à l’encontre de PDVSA – la coupant du crédit international – datent de la mi-2017, après quoi la production s’est effondrée, passant de près de 2 millions de barils par jour à 350 000 en trois ans (Venezuelanalysis, 27/08/21), faisant perdre comme l’a rappelé l’ex-président économiste Rafael Correa 99% de ses revenus à l’État vénézuélien.

Simultanément, l’espagnol Repsol et l’italien Eni ont obtenu des licences d’exploitation de pétrole en contrepartie de dettes qui « ne profiteront pas financièrement à [PDVSA] » (Reuters, 6/5/22). Et aucun journaliste de média privé n’a trouvé à redire sur le fait que, d’une manière ou d’une autre, c’est le département du Trésor américain qui a le pouvoir « d’autoriser » les entreprises européennes à traiter avec le Venezuela.

Toutes les critiques ne sont pas égales…

Wall Street Journal : L’allégement des sanctions contre le Venezuela est un piège pour Biden. Mary Anastasia O’Grady (Wall Street Journal, 19/5/22) a averti que les États-Unis « se dirigeaient sur la pointe des pieds vers un rapprochement avec le dictateur Nicolás Maduro ».

Le fait que l’administration Biden revisite ne serait-ce qu’un peu sa politique de sanctions a généré une réaction féroce qui a alimenté le parti pris des médias d’entreprise. La section d’opinion du Wall Street Journal a fourni son extrémisme habituel, avec un membre du comité éditorial, Mary Anastasia O’Grady (26/5/22) écrivant que les États-Unis pourraient se diriger « sur la pointe des pieds vers un rapprochement avec le dictateur Nicolás Maduro qui abandonnera la cause de la liberté vénézuélienne« .

La chroniqueuse du Wall Street Journal a qualifié le « président intérimaire » vénézuélien non élu de l’opposition, Juan Guaidó, de « reconnu internationalement« , alors que le nombre de pays qui le reconnaissent effectivement n’est plus que de 16 (Venezuelanalysis, 12/8/21). Elle a en quelque sorte présenté le coup d’État militaire, médiatique et patronal d’avril 2002, soutenu par les États-Unis et qui a brièvement renversé le président démocratiquement élu Hugo Chávez, comme « des opposants qui défendent l’État de droit en utilisant les institutions« .

Mais les reportages étaient également très partiaux lorsqu’il s’agissait de peser le pour et le contre de l’initiative de l’administration Biden. En effet, seules les critiques « bellicistes » de la politique officielle sont diffusées (FAIR.org, 5/2/22).

Un groupe de personnalités de la droite vénézuélienne, allant d’économistes à des analystes politiques en passant par des chefs d’entreprise, a écrit une lettre à l’administration Biden en avril pour demander un allègement des sanctions (Bloomberg, 4/14/22). Bien qu’ils aient reconnu le rôle supposé des États-Unis dans la résolution de la crise politique du pays, ils ont souligné l’évidence : les sanctions nuisent au peuple vénézuélien. Néanmoins, lorsqu’il a été temps de discuter de la politique de sanctions, aucune de ces personnalités n’a été contactée par les journalistes des médias privés pour faire un commentaire.

The Guardian : L’Occident ne doit pas lever les sanctions contre Maduro, affirme l’opposition vénézuélienne
La levée des sanctions contre le Venezuela « donnerait la victoire à une alliance autocratique dirigée par Vladimir Poutine », selon celui que le Guardian (14/5/22) appelle « le vice-ministre des affaires étrangères du pays ».

Au lieu de cela, le Guardian (14/5/22) a tendu la main aux partisans de la ligne dure, allant jusqu’à interviewer une personne ayant un emploi fictif dans le « gouvernement intérimaire » de Guaidó et l’appelant « vice-ministre des affaires étrangères du pays« . La politicienne parrainée par les États-Unis s’oppose à l’allègement des sanctions sans concessions politiques et – suivant les dernières tendances en matière de propagande – prévient que « si Maduro est aidé, Poutine l’est aussi. »

Un certain nombre de démocrates de la Chambre des représentants des États-Unis s’opposent de plus en plus vivement à la politique vénézuélienne de l’administration, en raison de ses conséquences humanitaires. Quelques jours avant les timides ouvertures, ils ont écrit une autre lettre à Biden (The Hill, 5/12/22). Mais lorsqu’il a fallu évaluer la dernière mesure, cette lettre n’a mérité qu’une seule phrase dans un seul rapport (AP, 17/5/22).

En revanche, le sénateur Marco Rubio (Guardian, 19/5/22) et le représentant Michael McCaul (New York Times, 17/5/22), tous deux républicains d’extrême droite, étaient présents pour accuser l’administration d' »apaiser » ou de « capituler » devant Maduro. Le seul démocrate présent était le faucon anti-Cuba et anti-Venezuela notoire Bob Menendez, dont le rejet de toute pitié envers le Venezuela a été largement diffusé (AP, 17/5/22 ; AFP, 17/5/22 ; NBC, 17/5/22 ; Washington Post, 17/5/22 ; Reuters, 17/5/22).

Il est remarquable que, même après la décision de l’administration Biden de repousser l’octroi de la licence à Chevron jusqu’aux élections de mi-mandat, des agences comme Associated Press (27/5/22) n’ont fait que soutenir les partisans de la ligne dure. Et donc, avec pratiquement aucun changement dans les efforts de « pression maximale » de Trump, le public des médias privés verra la Maison Blanche critiquée pour « s’être pliée en quatre pour apaiser un despote du pétrole« , mais pas pour avoir causé la sous-alimentation de 30% de la population vénézuélienne (Venezuelanalysis, 22/08/21).

Des impérialistes au pays des merveilles

Bloomberg : Les États-Unis ont besoin d’en voir plus de la part de Maduro pour alléger les sanctions contre le Venezuela. « La levée unilatérale des sanctions contre le Venezuela ne va pas améliorer la vie des Vénézuéliens », a affirmé de manière absurde un haut conseiller de la Maison Blanche à Bloomberg (19/5/22).

Si les journalistes occidentaux ne sont pas désireux de dire à leur public ce que les sanctions ont signifié, ils sont encore moins désireux de contester les faussetés flagrantes provenant de personnalités haut placées du Beltway.

Dans un reportage de Bloomberg (19/5/22), les rédacteurs Patrick Gillespie et Erik Schatzker ont emprunté un chemin familier en permettant au conseiller principal de la Maison Blanche Juan Gonzalez de jouer les preneurs d’otages, en exigeant que l’allègement des sanctions nécessite des « mesures démocratiques » non spécifiées et des « libertés politiques plus grandes« . Mais dans le processus, ils ont publié un mensonge scandaleux et flagrant.

« La levée unilatérale des sanctions à l’encontre du Venezuela ne va pas améliorer la vie des Vénézuéliens« , a déclaré M. Gonzalez, cité par Bloomberg. Étonnamment, les auteurs ont publié cette déclaration sans émettre la moindre réserve ou critique, alors qu’en fait la levée des sanctions est la chose la plus évidente que les États-Unis pourraient faire pour améliorer la vie des Vénézuéliens.

Le gouvernement vénézuélien, des personnalités/groupes de la droite vénézuélienne, des rapporteur(se)s spéciaux des Nations Unies, des groupes de réflexion, des économistes, des représentants des États-Unis et même la Chambre de commerce états-unienne ont documenté ou au moins reconnu les conséquences néfastes des sanctions unilatérales. Ne pas inclure une seule de ces sources pour équilibrer les propos de Gonzalez est un choix aussi délibéré que malhonnête.

La dernière apparition du Venezuela sous les projecteurs a montré une fois de plus à quel point les médias privés sont essentiels pour défendre la politique étrangère des États-Unis. Avec leurs efforts « calibrés » pour dissimuler les conséquences des sanctions, les journalistes occidentaux ont en fait rendu invisibles au public des milliers et des milliers de victimes vénézuéliennes. Ce sont eux qui mériteraient d’être sanctionnés.

Ricardo Vaz

Source : https://fair.org/home/calibrated-dishonesty-western-media-coverage-of-venezuela-sanctions/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/06/15/malhonnetete-calibree-pourquoi-les-medias-occidentaux-continuent-a-occulter-les-sanctions-contre-le-venezuela-fair-org/

« Naviguer dans des réalités parallèles », par Alexander Main.

Caracas 13 avril 2002, le peuple descend dans la rue et fait échouer le coup d’État contre Hugo Chávez.

La lecture de Manufacturing Consent de Herman et Chomsky, alors que j’étais étudiant, ne m’avait pas préparé à ce que j’ai vu lors de mon premier voyage au Venezuela. Mes amis vénézuéliens m’avaient prévenu que la description que faisaient les médias mainstream du pays sous Hugo Chávez déformait grossièrement les faits sur le terrain, mais en regardant les chaînes de télévision nationales et CNN la nuit du 11 avril 2002, je n’en croyais toujours pas mes yeux.

J’étais à Caracas depuis à peine 48 heures. La veille, deuxième jour de la « grève générale » lancée par l’opposition, je m’étais promené dans différents quartiers et j’avais été frappé par deux réalités distinctes. Dans les quartiers aisés de l’est de la ville, les commerces étaient fermés et les rues étaient vides, tandis que les quartiers ouvriers, plus pauvres, étaient animés.

Tôt le 11 avril, je me suis dirigé vers l’Autoroute Guaicaipuro pour observer la marche massive de l’opposition. La plupart des marcheurs que j’ai vus avaient le teint clair et portaient des vêtements à la mode. Certains tenaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Chávez = Ben Laden » et appelaient les États-Unis à intervenir, comme ils l’avaient fait en Afghanistan quelque six mois plus tôt. La marche devait se terminer au siège de PDVSA, la compagnie pétrolière d’État, pour protester contre la décision de Chávez de licencier les principaux dirigeants de l’entreprise. Mais soudain, j’ai entendu quelqu’un annoncer dans un mégaphone que la marche se dirigeait désormais vers le palais présidentiel de Miraflores pour « jeter Chávez dehors et l’envoyer à Cuba ».

J’ai sauté dans le métro pour rejoindre Miraflores avant la marche et je me suis rapidement retrouvé au milieu d’une foule immense de chavistes à la peau foncée, probablement issus des quartiers pauvres des environs. Certains brandissaient des bâtons, d’autres s’agrippaient à des copies bleues, au format de poche, de la Constitution vénézuélienne de 1999. Ils ont crié qu’ils allaient défendre le palais, et la nouvelle constitution, au prix de leur vie.

Peu de temps après, la marche est arrivée. Certains des marcheurs ont jeté des pierres et des bouteilles sur une ligne de soldats de la garde présidentielle qui leur bloquait le passage et ont finalement été repoussés par des nuages de gaz lacrymogènes. J’ai alors entendu un bruit sec, comme un feu d’artifice, et un homme qui se tenait à côté de moi est tombé au sol, le sang jaillissant de son cou. Quelques personnes ont attrapé ses jambes et ses bras et ont couru avec son corps pour essayer de trouver de l’aide, mais il était manifestement trop tard. Un homme dans la foule a crié « snipers ! » et a montré du doigt une personne sur le toit d’un grand bâtiment à proximité. Dans la demi-heure qui a suivi, j’ai vu d’autres corps mous, dont le sang s’écoulait des blessures à la tête et à la poitrine, être transportés devant moi.

À peu près au même moment, des agents de la fameuse police métropolitaine de Caracas ont été vus en train de tirer des coups de fusil sur une foule de chavistes rassemblés sur le Puente Llaguno, à un demi-pâté de maisons du palais. Alors que tout le monde se mettait à l’abri, deux hommes ont sorti de petits pistolets et ont tiré sur les agents de police, bien qu’ils semblaient hors de portée. Après quelques heures, les choses se sont calmées. Les manifestants et les agents de la police métropolitaine ont quitté les lieux, les ambulances sont venues chercher les morts et les blessés, et nous avons tous fini par nous éloigner, hébétés et incertains de ce qui s’était passé.

En regardant la télévision avec mes amis vénézuéliens plus tard dans la soirée, nous avons été stupéfaits par ce que nous avons vu. Les chaînes vénézuéliennes, CNN et d’autres chaînes internationales ont diffusé en boucle des images de deux « pistoleros » de Puente Llaguno, sans montrer ce sur quoi ils tiraient. Ils ont tous rapporté que Chávez avait ordonné à ses sbires d’ouvrir le feu sur une marche pacifique, tuant 10 personnes ou plus. Des officiers supérieurs de l’armée lui avaient demandé de démissionner, ce qu’il avait fait, bien qu’aucune lettre de démission vérifiée n’ait jamais été produite. Un gouvernement de transition a été mis en place, dirigé par le président de Fedecámaras, la chambre de commerce. Les commentateurs de l’actualité étaient en liesse, tout comme le département d’État dans ses déclarations du lendemain : Le Venezuela était enfin sur la bonne voie.

Ce n’est que bien plus tard que le coup d’État éphémère a été docilement reconnu comme tel par les médias et le gouvernement des États-Unis. Mais à ce moment-là, ils étaient passés à d’autres narratifs faussés sur le pays.

Je m’étais rendu au Venezuela en tant que touriste politique, m’attendant à y passer quelques semaines pour en apprendre davantage sur le mouvement populaire à l’origine du processus bolivarien. Après avoir vécu le coup d’État du 11 avril et l’étonnant soulèvement populaire qui a contribué à ramener Chávez au pouvoir, j’ai abandonné mes études supérieures en France et j’ai fini par vivre à Caracas pendant six ans, en faisant divers petits boulots, dont celui de conseiller en relations internationales de Chávez. Pendant tout le temps où j’étais là-bas, j’ai continué à observer deux réalités alternatives, qui coexistaient en quelque sorte. Dans l’une, les membres des classes moyennes et supérieures se considéraient comme la société civile, luttant pour restaurer la démocratie et la liberté par tous les moyens nécessaires. L’autre réalité se trouvait dans les communautés à faible revenu qui avaient été abandonnées par l’État pendant des décennies et qui ressentaient maintenant un sentiment de pouvoir et d’action au sein d’une démocratie beaucoup plus inclusive.

En dehors du Venezuela, c’est la première de ces deux réalités qui a façonné le récit dominant que l’on retrouve dans les médias et dans le discours des gouvernements occidentaux, en particulier le gouvernement états-unien. Le scénario de base était que Chávez était un dictateur en herbe, un « Castro-communiste » qui avait permis aux Cubains de prendre le contrôle de l’appareil de sécurité et de renseignement du pays. Peu importe que lui et son parti gagnent continuellement des élections compétitives et transparentes ; le gouvernement Chávez était une menace pour la liberté et la démocratie au Venezuela et, d’ailleurs, dans le reste de l’Amérique latine.

Et donc, les dirigeants de la société civile étaient justifiés de soutenir la rébellion militaire. Ils étaient également justifiés dans leur effort pour forcer Chávez à quitter le pouvoir en paralysant l’industrie pétrolière et en déclenchant une dépression économique, comme ils l’ont fait fin 2002 et début 2003. Ayant perdu le référendum de 2004 sur la révocation de Chávez, ils étaient également fondés à boycotter les élections législatives de 2005, affirmant que le système électoral était « truqué » en leur défaveur. Ayant ensuite perdu pratiquement tous leurs sièges à l’Assemblée nationale, ils étaient en droit d’affirmer que Chávez et son parti contrôlaient toutes les branches du gouvernement et que, par conséquent, le Venezuela n’était plus vraiment une démocratie.

Les responsables états-uniens et les principaux médias ont adopté cette vision, tout en ne voyant et ne reconnaissant que rarement, voire jamais, l’autre réalité du Venezuela, celle des barrios – quartiers populaires. De temps en temps, l’un des correspondants étrangers les plus courageux rapportait certains faits gênants qui contribuaient à expliquer la popularité durable de Chávez : comment les politiques sociales et économiques de son gouvernement avaient considérablement réduit la pauvreté et fourni à des millions de personnes un accès gratuit aux soins de santé, aux programmes d’alphabétisation et à l’enseignement supérieur pour la première fois. Mais aucun grand média n’a parlé de ce qui se passait de vraiment passionnant dans les barrios : la démocratie participative.

Il y avait les comités de terre urbaine et les équipes populaires de gestion de l’eau, dans lesquels les habitants des quartiers à faibles revenus travaillaient ensemble à l’élaboration de plans d’amélioration des logements et des infrastructures d’eau et d’assainissement. Il y avait les cercles bolivariens, des groupes locaux qui discutaient et débattaient longuement de la nouvelle constitution du Venezuela et des dernières nouvelles lois. Et il y avait les conseils de planification locale, qui sont devenus plus tard des conseils communaux, où les membres des communautés locales concevaient et supervisaient des projets financés par l’État pour améliorer les quartiers. Ces organes sont apparus dans de nombreux quartiers de la classe moyenne également.

Cette extraordinaire ruche d’organisation communautaire dans les barrios (quartiers populaires) – qu’elle soit promue par le gouvernement vénézuélien ou initiée par les communautés elles-mêmes – a reçu peu d’attention de la part des médias internationaux et en reçoit toujours peu à ce jour. De même, lorsque des centaines de milliers d’habitants de barrios sont descendus dans la rue pour défendre le projet bolivarien ou socialiste, ils sont généralement ignorés par la presse, alors que les marches et les rassemblements de l’opposition, quelle que soit leur taille, font l’objet de reportages quasi systématiques, présentés comme des mouvements pro-démocratie, quel que soit le véritable programme de l’opposition. Lorsque les manifestations de rue de la droite ont été violentes – comme cela s’est produit avec les guarimbas (barrages et violences de rue) délibérément violentes de 2004 et 2014 -, les gros titres finissent toujours par être une version de « manifestations pacifiques brutalement réprimées par le régime vénézuélien ».

Bien que le Venezuela ait beaucoup évolué depuis que j’y ai vécu dans les années 2000, le récit dominant aux États-Unis et dans le monde est toujours façonné par les élites internationales du pays et, de plus en plus, par les secteurs durs et de droite de la société vénézuélienne, dont beaucoup vivent maintenant dans le comté de Miami-Dade, en Floride. Cela a entraîné des distorsions et des omissions extrêmes dans les informations qui parviennent à la plupart des gens aux États-Unis et dans le monde.

On peut pardonner aux lecteurs et aux téléspectateurs des informations grand public de croire que le président autoproclamé Juan Guaidó se battait pour une transition pacifique et démocratique au Venezuela, alors qu’en réalité, lui et ses associés ont ouvertement tenté de provoquer un coup d’État militaire et appelé à une intervention militaire étrangère. On peut également leur pardonner de ne pas savoir que, même si le président Nicolás Maduro a mené certaines politiques qui ont endommagé l’économie vénézuélienne, de multiples études montrent que ce sont les dures sanctions économiques des États-Unis imposées pour la première fois en 2017 qui expliquent de manière significative l’effondrement rapide de l’économie depuis lors.

Tout comme pendant les années Chávez, le meilleur antidote au barrage continu de désinformation sur le Venezuela est de voir la réalité – ou les réalités parallèles – de ses propres yeux, par exemple en rejoignant une mission d’enquête. Grâce à un mouvement de solidarité dynamique et dévoué aux États-Unis qui s’est formé après le coup d’État de 2002, des délégations de militants de tous horizons continuent de se rendre au Venezuela, passant souvent du temps dans les barrios et les zones rurales reculées où peu de journalistes internationaux, voire aucun, ne mettent les pieds. Pour mieux comprendre la réalité qui se cache derrière les gros titres alarmants et sensationnels et voir comment les communautés continuent de s’organiser et de trouver des solutions collectives face aux sanctions états-uniennes et à d’autres défis énormes, envisagez de faire le voyage. Je vous garantis que vous en ressortirez profondément inspiré.

Vous pourriez même finir par rester un peu.

L’auteur : Alexander Main est directeur de la politique internationale au CEPR https://cepr.net/ Center for Economic and Policy Research, Washington DC.

Source : NACLA https://nacla.org/venezuela-alternate-realities

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/03/26/naviguer-dans-des-realites-paralleles-par-alexander-main/

Amérique Latine : l’Age d’or et la Fin de cycle ne sont plus ce qu’ils étaient !

Un « kasting » d’enfer ! En prévision du second tour de l’élection présidentielle chilienne du 19 décembre 2021, le candidat José Antonio Kast avait réuni autour de lui une impressionnante équipe de seconds rôles : José María Aznar, Leopoldo López, Mario Vargas Llosa ! L’un, Aznar, ancien président du gouvernement espagnol (1996-2004), administrateur de NewsCorp (dirigé par le milliardaire Rupert Murdoch) et président de la Fondation pour l’analyse et les études sociales (FAES), un think tank néolibéral situé sur le flanc droit du Parti populaire. L’autre, López, dirigeant extrémiste de l’opposition pseudo-démocratique vénézuélienne, « réfugié » dans le quartier le plus chic de Madrid, le « barrio » Salamanca, avec la bénédiction du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez. Le dernier, Vargas Llosa, péruvien devenu marquis espagnol, prix Nobel de littérature, président de l’ultraconservatrice Fondation internationale pour la liberté (FIL) et membre, depuis peu, de… l’Académie française [1]. Tous trois, Aznar et Vargas Llosa par visioconférence, López sur place, au siège du Parti républicain à Santiago, se sont donc démenés pour appeler à voter Kast, opposé au « dangereux » candidat de centre-gauche Gabriel Boric. Catholique conservateur défendant un programme économique ultra-libéral, opposé à l’avortement et au mariage pour tous, Kast est un admirateur revendiqué du chef de l’Etat brésilien Jair Bolsonaro, de l’ex-président américain Donald Trump, mais aussi de l’ancien dictateur Augusto Pinochet.
Plusieurs récentes victoires de la gauche ayant affecté son confort intellectuel, Vargas Llosa attendait beaucoup de ce scrutin et ne manqua pas de le faire savoir aux Chiliens : « Si le Chili parvient à inverser cette tendance, cela changera les choses en Amérique latine, ce sera très important pour le centre et les libéraux. Vous avez donc une responsabilité énorme ! »

L'auteur: Maurice Lemoine, spécialiste de l'Amérique Latine depuis quarante ans, auteur d'une trentaine d'ouvrages, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique. Ici dans un barrio populaire des hauteurs de Caracas, en 2003. Photo: Thierry Deronne
L’auteur: Maurice Lemoine, spécialiste de l’Amérique Latine depuis quarante ans, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique. Barrio populaire des hauteurs de Caracas, 2003. Photo: Thierry Deronne

Quelque temps auparavant, le même Vargas Llosa était déjà monté au front en appuyant au Pérou son ex-ennemie jurée Keiko Fujimori, la fille de l’ex-dictateur Alberto Fujimori. Dans La República du 12 juin, il put ainsi livrer l’une des plus belles pages de sa carrière politico-littéraire en imaginant le candidat de gauche Pedro Castillo, un syndicaliste enseignant, arrivé au pouvoir et gouvernant « …un pays dévasté par la censure, l’incompétence économique, sans entreprises privées ni investissements étrangers, appauvri par des bureaucrates désinformés et serviles et une police politique qui étouffe quotidiennement des conspirations fantastiques, créant ainsi une dictature plus féroce et sanguinaire que toutes celles que le pays a connues au cours de son histoire ».
La vie est parfois injuste, même pour les génies : malgré l’ardent soutien du marquis, Kast, comme Fujimori avant lui, a été battu. Un malheur n’arrivant jamais seul, d’aucuns ont publiquement dénoncé la connivence désormais avérée de ce Prix Nobel de la Peste, qu’on savait déjà ultralibéral, avec l’extrême-droite. Un collectif d’universitaires a même vigoureusement protesté en demandant dans quelles conditions cet écrivain réactionnaire, qui n’a jamais rédigé une ligne dans la langue de Molière, a été élu sociétaire de l’Académie française, qui plus est à un âge (85 ans) plus élevé que ne l’autorisent les statuts.
Fort heureusement, c’est dans les moments difficiles que l’on peut compter ses véritables amis. « Donc, pour être académicien, il faut avoir été un soutien de Castro, de Chávez ou des héritiers [de la guérilla péruvienne] du Sentier lumineux, a finement tweeté l’ancien premier ministre « socialiste » français (et ex-futur maire de Barcelone) Manuel Valls. Ces chercheurs pourraient se prononcer d’abord sur les qualités littéraires de Mario Vargas Llosa au lieu de lui faire un procès indigne. » Par pure étourderie, Valls n’a pas évoqué le « digne » protégé du marquis Vargas Llosa, le chilien José Antonio Kast, pas plus qu’il n’a terminé son message par un vibrant « Vive Pinochet » !

A partir de la fin du XXe siècle et pendant une quinzaine d’années, les gouvernements progressistes de plusieurs pays du continent – Cuba, Venezuela, Brésil, Argentine, Bolivie, Chili, Paraguay, Uruguay, Equateur, Nicaragua, Honduras, Salvador –, ont, à des degrés divers, certains en pointe, d’autres plus en retrait, exploré des voies alternatives de développement, tout en mettant en œuvre, souvent avec succès, des politiques post-néolibérales. Parallèlement, ces gouvernements favorisaient l’intégration régionale et desserraient l’étreinte des Etats-Unis en créant des organismes aussi divers que l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et la Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (Celac). A partir de 2012, la poursuite de ces embellies politiques, économiques et sociales a été entravée sous les effets d’une rétractation de l’économie mondiale – pertes du pouvoir par la voie démocratique en Argentine (2015), au Chili (2018), au Salvador (2019), en Uruguay (2020),– mais aussi sous la pression d’agressions internes et externes exprimée sous la forme de coups d’Etat – Paraguay (2012), Brésil (2016), Bolivie (2019) –, de trahison – Equateur (2017) [2] – ou de déstabilisations – Venezuela (2013-2021), Nicaragua (2018), sans parler de Cuba (1960-2021 !!!).
 
Ces reculs ont bien sûr ravi Vargas Llosa. Dans un autre registre, portée par toute une confrérie d’ « universitaires de studios » (radiophoniques et télévisés), la notion de « fin de cycle » est devenue un lieu commun pour caractériser cette évolution. Restait à en déterminer les causes. Les tentatives d’explications et d’analyse des situations concrètes, des difficultés rencontrées, des obstacles à surmonter, des contradictions à résoudre, et aussi des erreurs commises, car il y en a eu, ont très vite été remplacées par une manichéenne mise en accusation : au-delà de quelques avancées initiales, ces gauches de gouvernement auraient misérablement échoué, responsables (au choix ou en bloc) de « saccage des biens communs », « dérives autoritaires », « caudillisme », « hyper-présidentialisme », conception centralisatrice de l’Etat », « assistanat », « politiques de distribution plutôt que de transformation », « productivisme conservateur », « extractivisme forcené », « marginalisation des mouvements sociaux », « division des secteurs organisés », etc…
En conséquence, ce bilan sans appel, cette décennie perdue devraient amener, en particulier la gauche européenne, à désavouer et à renier cette génération de gouvernants et dirigeants latinos. C’est que, prédatrice, répressive, la « restauration conservatrice » dont « ils » sont « responsables » du fait de leurs politiques erronées semble s’installer pour un temps indéterminé, peut-être même très long, car « le reflux – voire la fin – de ces gouvernements progressistes est réel [3 ».

Dans la vraie vie, hors chimères conservatrices ou rhétorique prétendument « révolutionnaire », voici ce qui se passe réellement… Le 6 juin 2021, au Mexique, Andrés Manuel López Obrador (« AMLO »), qui a fait basculer le pays à gauche en 2018, remporte les élections législatives ; si sa coalition Ensemble nous faisons l’histoire (JHH) perd la majorité qualifiée des deux tiers, elle conserve, avec ses alliés du Parti vert et du Parti du travail, la majorité absolue des sièges, ce qui lui permet de voter les budgets et les lois. En Bolivie, un an après le coup d’Etat qui a renversé Evo Morales, son dauphin Luis Arce rend le pouvoir au Mouvement vers le socialisme (MAS) au terme du premier tour de l’élection présidentielle du 19 octobre 2020, avec plus de 52 % des voix. Le 19 juillet 2021, au Pérou, le candidat de gauche radicale Pedro Castillo est proclamé vainqueur avec 50,12 % des suffrages. Tandis que, le 7 novembre, le président nicaraguayen Daniel Ortega est réélu pour un troisième mandat consécutif, au Honduras voisin, le 28, Xiomara Castro conduit le Parti Liberté et refondation (Libre) à la présidence. Le 21 novembre, c’est le Grand pôle patriotique (GPP) regroupé autour du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) qui a dominé très largement une méga-élection » (régionales et municipales) à laquelle l’opposition radicale participait. Enfin, le 19 décembre, le dernier en date à basculer à gauche sera le Chili.
Dans un registre différent, on n’oubliera pas l’accession de La Barbade au rang de République, le 29 novembre 2021. Déjà indépendante du Royaume-Uni depuis 1966, la petite île a ainsi achevé une transition mettant fin à quatre siècles de sujétion au souverain britannique. Jusque-là gouverneure générale du pays, mais aussi ex-ambassadrice de l’île au Venezuela et ex-présidente de la Communauté des Caraïbes (Caricom), Sandra Mason, élue présidente en octobre au suffrage universel indirect, a prêté serment.
 
Au-delà de la pluralité des courants idéologiques et des expériences politiques de ces forces de gauche et de centre gauche, deux constats s’imposent d’emblée. D’une part, ces victoires accompagnent, relaient ou suivent les très forts mouvements sociaux et mobilisations populaires qui ont secoué la région depuis 2018 (Equateur, Chili, Colombie, Bolivie, Haïti) ; les uns ne vont pas sans les autres, les autres n’éliminent pas les premiers. Par ailleurs, agité par les techno-oligarques néolibéraux, un leitmotiv a partout dominé les campagnes électorales : « Si vous ne votez pas pour le conservatisme, le pays va devenir un nouveau Venezuela ! » Echec total. D’abord parce qu’il existe des différences criantes entre les dirigeants de ces gauches nationales, très variées, et le pouvoir bolivarien. Ensuite, et quand bien même… Les électeurs latinos, et en particulier ceux de gauche, semblent manifestement moins craindre Nicolás Maduro qu’un nouveau Jair Bolsonaro.
Pour autant… Comme celles qui les ont précédées depuis la fin des années 1990, ces victoires qu’on nommera « progressistes » recouvrent une réalité singulièrement plus vaste et plus floue qu’il peut y paraître au premier abord. On ne peut par ailleurs ignorer quelques accrocs.

Le 11 avril 2021, en Equateur, la « victoire surprise » du banquier Guillermo Lasso a permis la perpétuation des politiques néolibérales initiées par le transfuge de la gauche Lenín Moreno ; sous couvert d’ « écologie », une partie du mouvement indigène, historiquement classé dans le camp progressiste, a précipité la défaite d’Andrés Arauz, continuateur potentiel de la « Révolution citoyenne » de Rafael Correa (2007-2017).
Au Salvador, triomphalement élu dès le premier tour du scrutin présidentiel de 2019 (53,10 %), Nayib Bukele, au pouvoir très personnel et autoritaire, écrase de son côté ses adversaires du Front Farabundo Martí de libération nationale (mais aussi de la droite traditionnelle, l’ARENA) aux législatives du 28 février 2021.
 
En Argentine, le rejet des brèves (2015-2019) mais dévastatrices mesures libérales de Mauricio Macri a été à l’origine de la victoire du Front de Tous (FDT) péroniste, en la personne d’Alberto Fernández (et de sa vice-présidente Cristina Kirchner) en 2019. Depuis, et comme tout pouvoir, qu’il soit de droite ou de gauche, la Casa Rosada (siège du pouvoir exécutif) a dû gérer la pandémie de Covid-19 et payer le prix de son bilan (117 000 morts début janvier 2021). Une vaccination jugée trop lente (faute de doses disponibles), un confinement interminable et particulièrement strict en 2020 ont provoqué une violente récession économique en même temps qu’ils exaspéraient des pans entiers de l’électorat. Dans le même temps, otage de l’endettement aussi colossal qu’irresponsable de Macri auprès du Fonds monétaire international (FMI) – 44,3 milliards de dollars –, le pays a dû rembourser un peu plus de 5 milliards de dollars en 2021 [4].
Dans ces conditions, les quelques mesures promulguées par la Loi d’urgence économique de décembre 2019 – hausse de la fiscalité pour les classes moyennes et supérieures, taxe de 30 % sur les achats en devises étrangères, prestations sociales pour les plus défavorisés, augmentation des taxes sur les exportations agricoles (seul secteur à avoir progressé ces dernières années) – ou plus tard, en octobre 2021 – gel du prix de plus de 1 200 produits de première nécessité – n’ont pu inverser la tendance : quatre Argentins sur dix (soit dix-huit millions de personnes) vivent sous le seuil de pauvreté.

Conséquence immédiate : lors des élections législatives partielles du 14 novembre 2021, le Front de Tous (32,43 % des suffrages) a subi une sévère défaite face à la coalition de droite Ensemble pour le changement (41,53 %). Les électeurs étaient appelés à renouveler 127 des 257 députés et 24 des 72 sénateurs. Des huit provinces qui rénovaient ces derniers, six sont tombées dans l’escarcelle conservatrice et le péronisme, tout en y demeurant la première force politique, a perdu sa majorité au Sénat (que préside Cristina Kirchner) et à la Chambre des députés. S’il a réussi à obtenir des résultats satisfaisants dans ses bastions du nord-ouest – provinces de Salta, de Formosa, du Chaco ou de Tucumán – et a limité les dégâts dans la province de Buenos Aires (la plus peuplée du pays), le FDT a été largement distancé dans la capitale elle-même ainsi que dans les principales métropoles de la nation.
Au cours de ce scrutin de mi-mandat, deux partis ont fait une apparition remarquée. Renforçant quatre autres députés de La Liberté avance, l’économiste libéral-libertaire Javier Milei (fan de Trump et Bolsonaro) a fait son entrée au Parlement pour « dynamiter le système de l’intérieur ». Venu de l’autre bord du spectre politique avec près de 6 % des votes au niveau national, le Front de gauche (FIT-U ; gauche non péroniste) a décroché un quatrième siège grâce à la députée Myriam Bergman.
Ce revers a provoqué de fortes tensions au sein du pouvoir. Représentante de son aile gauche et seule figure politique à même de mobiliser massivement les militants, Cristina Kirchner, sans aller jusqu’à se retourner contre le président en exercice, critique la politique économique du gouvernement. Celui-ci, pris entre le marteau et l’enclume, tente de renégocier avec le FMI un « prêt Macri » qui n’a été utilisé en son temps ni pour investir ni pour stabiliser l’économie, mais, au contraire, pour alimenter la fuite des capitaux.
 
Soucieuses de ne voir couper ni les flux de devises ni la possible captation des dollars, l’Association des entreprises argentines (AEA) et l’Union industrielle argentine (UIA) exigent un accord avec le Fonds. Surgis de la tranchée d’en face, le 11 décembre, des centaines de milliers de manifestants ont investi la mythique Plaza de Mayo et se sont mobilisés dans tout le pays contre tout ajustement économique et fiscal effectué « sur le dos des majorités populaires » et touchant à l’éducation, la santé, les salaires, ainsi qu’à l’accès à la terre, à l’eau et au logement.
Faute d’accord, Buenos Aires est censé rembourser 19 milliards de dollars en 2022 et autant en 2023. Ce qui serait un véritable suicide. Le 6 janvier, Alberto Fernández et son ministre de l’Economie Martín Guzmán ont refusé l’« austérité » exigée par l’institution internationale. « Nous en appelons à la responsabilité de ceux qui ont autorisé ce prêt, alors qu’il n’était pas viable », a déclaré le président argentin. Il faut qu’ils comprennent que ce temps que nous réclamons est le produit d’une dette dont eux-mêmes disent qu’ils ne comprennent pas comment ils ont pu l’autoriser. » De fait, quelques jours avant Noël, un rapport interne du FMI a reconnu que la stratégie et les conditions du prêt « n’étaient pas suffisamment solides pour faire face aux problèmes structurels » de l’Argentine et qu’un certain nombre de directeurs du Fonds s’étaient interrogés « sur la faisabilité de ces mesures [5] ».
Sans savoir encore quelle politique sera adoptée par la Casa Rosada, nul n’en disconvient : piégée par Macri et le FMI, la gauche de gouvernement argentine va affronter deux années difficiles jusqu’à l’élection présidentielle de 2023.

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Chili, octobre 2019 : une explosion sociale d’une force dévastatrice (dans le bon sens du mot) paralyse la vie institutionnelle du pays. Des centaines de milliers de manifestants tiennent la rue malgré la répression et son lot d’assassinés, blessés et mutilés. Poussé dans ses derniers retranchements, le gouvernement de Sebastián Piñera doit accepter la convocation d’une Convention qui, très marquée à gauche après l’élection de ses 155 membres les 15 et 16 mai 2021, réformera la Constitution élaborée sous la dictature de Pinochet. Pour beaucoup, la cause est entendue. Fruit de cette irrésistible rébellion populaire, la gauche « de gauche » remportera sans problème les élections législatives et le scrutin présidentiel du 21 novembre 2021. Une prophétie d’autant plus raisonnable que, le 13 juin, pour le second tour des régionales, la droite au pouvoir, avec un seul gouverneur élu sur seize, essuie une défaite de première catégorie. Toutefois, tandis que le centre gauche traditionnel remporte dix régions, la gauche issue des mouvements sociaux n’en conquiert que cinq [6]. Et 80 % des électeurs sont restés à la maison.

Arrive le premier tour de la présidentielle : une douche froide, un cataclysme ! Seuls 47 % des 15 millions d’électeurs se rendent aux urnes et, à la stupéfaction générale, le candidat arrivé en tête s’appelle José Antonio Kast (27,91 % des suffrages). Un néolibéral, militariste, nostalgique de la dictature ! Qu’a-t-il bien pu se passer ? En octobre 2020, avec une participation de 50,8 %, un record depuis la fin du vote obligatoire en 2012, 78 % des Chiliens s’étaient prononcés en faveur d’une nouvelle Constitution destinée à enterrer définitivement Pinochet…
A droite, lors de la présidentielle, le parti au pouvoir s’est effondré. Fissuré par le séisme social de 2019, essoré lorsque les Pandora Papers révèlent ses turpitudes financières dans les Iles vierges britanniques [7], Piñera entraîne dans son naufrage Sebastián Sichel (Chili Nous pouvons +), son dauphin présumé. Le centre (Parti socialiste, Parti pour la démocratie, Démocratie chrétienne) qui, en alternance avec la droite, sans rupture réelle avec le modèle mis en place par les Chicago Boys, a gouverné le pays depuis la fin de la dictature sous le sigle « la Concertation », en paie également le prix. Jusque-là, tout un chacun peut comprendre. Au niveau du « folklore », la performance de Franco Parisi (Parti pour les gens), candidat de droite libérale « antisystème » qui, après avoir fait campagne depuis l’Alabama, aux Etats-Unis, sans mettre les pieds au Chili, récolte 12,8 % des suffrages, a de quoi étonner [8]. Mais, et surtout, une question en taraude plus d’un : comment Gabriel Boric, le candidat de la « nouvelle gauche », sociale, féministe écologiste, a-t-il pu n’arriver que second avec 25,8 % des voix ?

Alors jeune militant de 25 ans aux cheveux longs, Boric a été l’une des figures de proue de la Confédération des étudiants du Chili (Confech). Les fortes mobilisations « pour une éducation gratuite et de meilleure qualité », en 2011, l’ont catapulté sur la scène nationale et, en mars 2014, sans être affilié à un quelconque parti politique, il a réussi la performance d’être élu député. Membre du Front large (une coalition de formations de gauche radicales et modérées), devenu le candidat d’une alliance plus vaste, Apruebo Dignidad (Pour la dignité), qu’a rejoint le Parti communiste [9], Boric prône la reconstruction d’un Etat providence, promet de profondes réformes de la santé, des retraites et de l’éducation, prévoit d’augmenter les minimas vieillesse et le salaire minimum. Une parfaite décalque des revendications du mouvement social de 2019 au sein duquel, pourtant… il ne fait pas l’unanimité.
Début 2021, passé de 6 % à 24 % et caracolant en tête de tous les sondages, un autre dirigeant de gauche était donné vainqueur de la présidentielle : le communiste Daniel Jadue. Maire de La Recoleta (150 000 habitants), l’une des principales banlieues ouvrières de la capitale Santiago, où il a mené de nombreuses expériences novatrices particulièrement appréciées de la population, Jadue a malgré cela accepté de participer à une primaire « ouverte » de la gauche organisée par Apruebo Dignidad. Fruit d’une logique dite « pragmatique » désormais classique, cette mécanique a permis l’élimination du « rouge », considéré par définition clivant (39,58 % des suffrages), au profit de Boric (60,42 %), moins « radical » et donc plus susceptible d’attirer le centre de l’électorat. D’où un premier décrochage de certains des jeunes révoltés de 2019.

Par ailleurs, les ex-manifestants de la première ligne ont avec Boric un ou deux contentieux. Le 15 novembre 2019, c’est un accord politique signé par des représentants des partis au pouvoir et de l’ancienne Concertation, mais aussi par Boric, à titre personnel, qui a mis fin à l’insurrection. Beaucoup ne pardonnent pas ce « Pacte de la cuisine » qui, de fait, a sauvé la mise à un Piñera politiquement agonisant. Témoignant de la diversité de la gauche dans ses conceptions et ses stratégies, cet accord a néanmoins eu le mérite d’ouvrir stratégiquement la porte à l’organisation de la Convention constituante – la « mère de toutes les batailles » des Chiliens désireux d’en finir avec un système hérité de Pinochet. Succès d’importance à mettre donc au crédit de Boric. En revanche, son vote en faveur de la très répressive loi « anti-barricades et anti-sabotage », susceptible d’accentuer une répression déjà hors norme en accroissant considérablement le nombre des rebelles condamnés, provoqua un fort rejet.
De nombreux ex-manifestants de 2019 croupissent en prison (« préventive » pour certains). Le Sénat planche sur une loi d’amnistie générale pour les personnes accusées et condamnées depuis le 7 octobre 2019 jusqu’à la date de la présentation du projet de loi. Lors du débat présidentiel précédant le premier tour, le11 juillet, Boric a déclaré qu’il était « d’accord avec ce projet de loi et avec la déclaration faite dans le même sens par cent cinq membres de la Convention sur cette question ». Entre les deux tours, dans sa chasse aux voix, il crispera à nouveau les militants des organisations sociales et de quartiers en revenant sur cette position : « On ne peut pas pardonner à une personne qui a brûlé une église, une PME ou pillé un supermarché… » (depuis son élection, il a de nouveau fait volte-face en demandant au Parlement de légiférer rapidement sur une loi d’amnistie).
Le même flou a parfois été entretenu sur d’autres sujets centraux. Ainsi, après avoir d’emblée annoncé son intention de réformer le système privé des retraites – des comptes d’épargne individuels gérés par les Administrateurs de fonds de pension » (AFP) –, Boric a, dans la ligne droite finale, annoncé « être prêt à dialoguer » avec ses adversaires sur ce point.

Boric, pour ces raisons, n’a pas fait le plein au premier tour. Mais le candidat arrivé en tête n’avait rien d’anodin. Il représentait l’extrême droite, l’ombre portée de Pinochet. Dès lors, plutôt que d’un vote utile, il va s’agir d’une union sacrée. Malgré leurs réserves dues à la présence du PC dans la coalition Apruebo Dignidad, les partis de la Concertation se rapprochent. Passant outre ses réticences face à cette association, une partie de la gauche radicale mobilise. Depuis Genève où elle dirige le Haut-commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU, l’ex-présidente « socialiste » Michelle Bachelet appelle à voter Boric.
Sans états d’âme, la droite se tourne vers Kast, montrant s’il en était besoin sa véritable nature.
Le résultat est cette fois sans appel. Avec 55 % des suffrages, le meilleur résultat jamais obtenu dans une élection présidentielle, Boric l’emporte haut la main. Il ne prendra ses fonctions que le 11 mars mais, aux antipodes de ce qu’aurait fait Kast, il réserve sa première visite à la Convention constituante pour lui signifier son soutien. « Le fait que nous soyons en train d’écrire pour la première fois de notre histoire républicaine une Constitution en démocratie, à parité hommes-femmes et avec la participation des peuples autochtones, est une grande fierté, déclare-t-il à cette occasion. Nous nous tenons à leur disposition car si la Constituante fonctionne bien, le Chili aussi.  »

On gardera à l’esprit que, tant à la Chambre qu’au Sénat, les conservateurs ont obtenu une représentation quasiment similaire à celle de l’ex-Concertation et du Front large mathématiquement réunis, ce qui pourrait leur permettre de négocier des alliances avec les secteurs les moins enthousiasmés par un profond changement. On peut donc, sans tomber dans un quelconque procès d’intention, imaginer un « recentrage » pragmatique du chef de l’Etat désireux d’éviter les défections dans le camp très pluriel qui l’a amené au pouvoir. C’est-à-dire la gestion du pays par une sorte de « Concertation bis  », en un peu moins timorée.

La révélation, courant janvier 2022, de la liste des futurs ministres de Boric, qui entrera en fonction le 11 mars, confirme s’il en était besoin cette analyse. Un tiers des quatorze femmes et dix hommes sont des leaders indépendants. Afin d’assurer la gouvernabilité, les autres appartiennent aux partis de centre-gauche qui n’ont pas soutenu Boric au premier tour. De sorte que si Convergence sociale, la force politique du chef de l’Etat, est logiquement le plus représenté, on trouve dans ce Cabinet la communiste Camila Vallejo (secrétaire générale du gouvernement) ; l’écologiste Estebán Valenzuela (Agriculture) ; la représentants du Parti socialiste, Maya Fernández Allende, petite fille du « compañero présidente » Salvador Allende (Défense) ; l’avocate et ancienne présidente en 2021 d’une Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) très hostile à Cuba, au Nicaragua et au Venezuela, Antonia Urrejola (Affaires étrangères) ; et aussi, pour ne pas fâcher les marchés, le « socialiste » néolibéral Mario Marcel (Economie), jusqu’alors président de la Banque centrale du Chili.
« Je pense que c’est un gouvernement principalement de centre gauche, a confié sans détour Camila Vallejo au quotidien El Mercurio après sa nomination. Il a un programme qui inclut des aspects de la social-démocratie européenne, mais qui tient compte des exigences contemporaines ». Autre militant du PC, membre de la Convention constituante, Hugo Gutiérrez, pour sa part, a lâché : « J’ai été un peu surpris, mais il faut féliciter le Parti socialiste [quatre ministres]. Quelle façon de gagner en perdant ! »

D’où l’importance de la Convention constituante. Dès juillet, celle-ci doit proposer sa nouvelle Carta Magna, qu’un référendum devra ratifier (ou non) au cours du second semestre. Elue l’an dernier, cette assemblée renouvelait début janvier ses présidence, vice-présidence et sept vice-présidences adjointes. Si, lors de sa visite hautement symbolique, Boric avait assuré ne pas vouloir une convention « partisane, au service de son gouvernement », le contrôle de sa direction n’en a pas moins donné lieu, à gauche (la droite n’atteignant pas le tiers des constituants), à une âpre bataille politique. Il aura fallu vingt heures et huit votes infructueux pour que Maria Elisa Quinteros remplace à la présidence l’universitaire issue du peuple Mapuche Elisa Loncon [10]. Féministe, écologiste, spécialiste en santé publique issue des mouvements sociaux et de l’Assemblée populaire pour la dignité (née dans le sillage de l’explosion sociale), Quinteros a bénéficié du combat de l’aile gauche, et en particulier du Parti communiste, opposés à une domination de la Convention par les forces « centristes » ou « gatopartidistas » – en référence au Guépard (Il gattopardo) de Giuseppe Tomasi di Lampedusa et à la fameuse formule : « Tout changer pour que rien ne change ».
Sans augurer de la teneur de la nouvelle Constitution, le gouvernement mis en place par Boric devra tenir compte (version a minima) ou s’appuyer sur (vision optimiste) ce texte fondamental qui, on peut du moins le supposer, maintiendra en première ligne les revendications des mouvements sociaux.

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Tout autre contexte au Pérou voisin, où la surprise du premier tour vient non pas de l’extrême droite, mais d’une gauche que personne n’a vu arriver. Le pays est à la dérive. Le 9 novembre, le Congrès de la République a abusivement destitué le respecté président de centre droit Martín Vizacarra et a intronisé le chef du Parlement Manuel Merino. Vizcarra lui-même était arrivé à la tête de l’Etat après le départ de Pedro Pablo Kuczynski (PKK), poussé le 21 mars à la démission. Contesté par la rue qui s’embrase (2 morts, des centaines de blessés), Merino ne va tenir que cinq jours. Après d’interminables tractations, le Parlement le remplace par le centriste Francisco Sagasti.
Aux commandes de ce jeu de massacre : Keiko Fujimori, fille aînée de l’ancien président autoritaire Alberto Fujimori (1990-2000), condamné depuis 2007 à vingt-cinq années d’incarcération [11]. Personnellement aux prises avec l’institution judiciaire pour corruption, Keiko, depuis sa seconde défaite à la présidentielle, en 2016, paralyse la vie politique en exerçant une constante pression sur l’Exécutif. Lorsque nécessaire, le Parlement lui donne un coup de main : soixante députés sur cent trente y sont également poursuivis par la justice ou, déjà condamnés, n’ont pas encore vu (et ne tiennent pas à voir) leur immunité parlementaire levée.
Tout cela est professionnel, abouti, sophistiqué : le PIB s’est effondré de 11%, 2,1 millions de personnes ont perdu leur emploi, le pays compte 10 % de pauvres de plus qu’en 2020 et le taux de mortalité par Covid-19 est le plus élevé du monde (6 065 décès par million d’habitants) – ce qui a conduit les gouverneurs régionaux de Junín, Tumbes et Lambayeque à implorer de l’aide… du président vénézuélien Nicolás Maduro.
En assumant la présidence par intérim, Sagasti a fait une promesse : les élections présidentielle et législatives du 11 avril auront lieu « sans contretemps ». Sagasti tient parole, le fait mérite d’être souligné. 
Dix-huit candidats, pas un de moins. Six seulement ont une chance de dépasser la barre de 10 % des votes. Pour la droite de Force populaire (FP) se présente Fujimori. Au programme, un mélange de libéralisme économique, d’autoritarisme et de conservatisme sociétal. Considérée par beaucoup comme la principale figure de la gauche péruvienne – lors de l’élection de 2016, elle n’a raté le second tour que de deux points – Verónika Mendoza (Ensemble pour le Pérou), une franco-péruvienne née à Cuzco, plaide fort logiquement, mais en mode « mesuré », pour une rupture avec le système laissé en héritage par Fujimori père. C’est évidemment sur elle que s’abat la fureur des médias. Tant le puissant groupe El Comercio que les quotidiens Perú 21 et Willax, pour ne citer qu’eux,l’attaquent sous tous les angles : après avoir été « associée » à la guérilla du Sentier lumineux (ridicule), elle va faire du Pérou « un nouveau Venezuela » (classique !), générer une hyperinflation (évident !) et même encore pire (pour résumer).
Premier tour : la stupéfaction ! Si Keiko Fujimori accède au deuxième tour (13,35 % des suffrages), un parfait inconnu a fait mieux qu’elle en nombre de voix : Pedro Castillo (19 %). Seul fait alors réellement avéré : il est l’un des huit candidats sur dix-huit qu’aucune entité judiciaire ne poursuit. Derrière les deux vainqueurs, López Aliaga (« le Bolsonaro péruvien ») et Hernando de Soto (un technocrate ultralibéral) font de la figuration. En cinquième position, Verónika Mendoza s’effondre avec 8 % des suffrages [12].
Au Chili, Boric a été dirigeant étudiant. Ici, c’est un maître d’école qui fait l’événement. Plutôt bon signe. Le grand chambardement a lieu sous le signe de l’instruction. « Cholo » (métis d’Indien et d’Européen), venu du petit village de Puña, dans les hauteurs de Cajamarca, une terre de « ronderos » [13], Castillo a dirigé en 2017 une grève nationale des enseignants pour le compte du Syndicat unitaire des travailleurs de l’éducation du Pérou (SUTEP). Pendant plusieurs jours, au centre de Lima, ses troupes ont rempli l’immense Place San Martín. Dans le Pérou profond oublié des « élites » de la capitale, tournées sur leur nombril, il y a gagné en notoriété.

Du meurtrier conflit opposant l’Etat et la guérilla maoïste du Sentier lumineux (1982-1992 : 60 000 morts), puis de l’auto-coup d’Etat et de la dictature d’Alberto Fujimori, la gauche péruvienne est sortie exsangue. Depuis 2008, elle a resurgi de ses cendres, entre autres dans la province de Junín, à travers le parti Pérou libre. Marxiste-léniniste-mariateguiste [14], dirigé par le médecin Vladimir Cerrón, ce parti a gouverné la région entre 2011 et 2014, avec comme symbole un… crayon. Enracinées dans les territoires, des forces populaires locales sont également arrivées au pouvoir dans d’autres circonscriptions – Puno, Moquegua, etc.
Leader naturel de Pérou libre, mais poursuivi par la justice pour de sombres affaires dont on peine à discerner les aspects « légitimes » ou les côtés « acharnement », Cerrón ne peut se présenter personnellement. Il met donc le parti à disposition d’un novice en politique : Pedro Castillo. Portant symboliquement le chapeau blanc et le poncho typiques de sa province natale, celui-ci fait campagne, gros crayon de Pérou libre à la main et programme sous le bras : reprise du contrôle par l’Etat des richesses énergétiques et minérales du pays (gaz, lithium, cuivre, or), investissements publics par le biais de projets d’infrastructures et de marchés publics confiés aux petites entreprises, arrêt de certaines importations pour renforcer l’industrie locale et la paysannerie, élection d’une Assemblée constituante pour changer la Carta Magna promulguée en 1993 par Fujimori. Le tout, néanmoins, « dans le respect de la propriété privée ».

Chaines de télévision, stations de radio, presse écrite et groupes de pouvoir transpercent le mur du son. « Contre le communisme et pour la liberté », la droite, dans son ensemble, fait corps autour de Fujimori. En face, la haine et la crainte de cette dernière favorisent les rapprochements. Pérou libre et Ensemble pour le Pérou de Verónika Mendoza souscrivent un accord « Pour la refondation de notre patrie avec souveraineté, justice et égalité ». Il a fallu pour ce faire gommer quelques divergences, dont le conservatisme de Pérou libre sur les thématiques sociétales (avortement, mariage homosexuel, euthanasie) et la très urbaine modération de style « classe moyenne » d’Ensemble pour le Pérou.
C’est un pays cassé en deux qui va donc se rendre aux urnes. Une troisième partie de la population se désespère. Les considérant « extrémistes », elle n’a envie de voter pour aucun des deux candidats. Le 6 juin, la « sierra » (les Andes) et la « selva » (l’Amazonie) font la différence. Alors que les grandes villes votent Fujimori, les zones déshéritées et historiquement marginalisées donnent la victoire à Castillo, mais sur un score particulièrement étriqué (50,12 % contre 49,87 %).
 
La mode ayant été lancée avec succès au Venezuela, en Bolivie et même – effet boomerang ! –, aux Etats-Unis avec Donald Trump, Fujimori entonne le grand air de la fraude. Elle a de bonnes raisons pour cela. Elle a passé 16 mois en détention préventive et le Parquet requiert à son encontre 31 ans de prison, notamment pour « organisation criminelle » et « corruption. Une victoire à la présidentielle est capitale pour lui permettre d’échapper un temps aux poursuites et n’être éventuellement jugée qu’à l’issue de son mandat de cinq ans. Elle exige donc l’annulation de 200 000 votes dans les régions pauvres et rurales. En juin, des dizaines de militaires à la retraite manifestent à Lima pour lui apporter leur soutien. Le recours au « terruqueo » fait des ravages dans l’opinion. Est baptisé « terruco » tout homme ou femme de gauche, tout mouvement populaire ou paysan, supposés avoir sympathisés hier avec les groupes armés comme le Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA ; marxiste non orthodoxe, « mariateguiste ») et surtout le Sentier lumineux ou, aujourd’hui, avec les queues de comètes de ce dernier [15].
Pendant plus d’un mois, Fujimori va multiplier les arguties et les manœuvres pour empêcher l’annonce de la victoire de son adversaire. Pourquoi se gêner ? « Tout ce qui est fait pour arrêter cette opération louche [la prise de pouvoir par Castillo], qui va à l’encontre de la légalité et de la démocratie est parfaitement justifié », a déclaré l’inévitable Vargas Llosa. Il faudra attendre le 19 juillet pour qu’enfin le Jury national des élections (JNE) proclame président de la République Pedro Castillo. Fujimori annonce immédiatement la couleur : « J’appelle les Péruviens à ne pas baisser les bras et à mettre en œuvre une défense démocratique », annonce d’emblée Fujimori.

La double (ou triple, ou quadruple !) mâchoire d’une tenaille se referme sur le nouveau président. Pérou libre n’a obtenu que 37 sièges sur 130 au Congrès. L’alliance avec Ensemble pour le Pérou de Verónika Mendoza ne lui permet pas d’inverser le rapport de forces. Si aucun parti n’obtient la majorité absolue, le parlement reste dominé par les formations du centre, de droite et d’extrême droite. Chauffées à blanc par Fujimori, celles-ci déclarent immédiatement une guerre sans merci. Les attaques redoublentaprès la nomination de Guido Bellido, membre de l’aile radicale de Pérou Libre, à la présidence du Conseil des ministres (l’équivalent d’un premier ministre). Bellido devra renoncer, tout comme le très estimable ministre des Affaires étrangères Héctor Béjar (un ancien guérillero guévariste de 85 ans), sans que la droite ne cesse de tirer à vue sur les autres ministres, les membres du Congrès et les dirigeants de Pérou Libre, à commencer par Vladimir Cerrón.
Circonstance aggravante : confronté à l’acharnement du camp réactionnaire, le nouveau pouvoir a d’emblée commis une erreur d’appréciation. Castillo ne l’a emporté qu’avec une marge infime de 44 000 voix ; une bonne moitié de ceux qui ont voté pour lui l’ont fait plus par rejet viscéral de Fujimori que par adhésion au projet de Pérou libre. En d’autres termes : le rapport de forces réel ne penche pas en faveur du soutien à la mise en œuvre d’un programme radical. Et, dans les faits, l’initiative échappe progressivement à Castillo. D’après une source interne, « des membres de son gouvernement foncent tête baissée sur des grandes réformes, sans même se coordonner avec lui ; ça ne mène à rien, ça crispe les Péruviens et la droite se déchaine. » Sur Twitter, des ministres se critiquent les uns les autres, la situation tourne au chaos.
 
Pour mettre fin à la confusion, le chef de l’Etat nomme à la mi-octobre, au poste de Première ministre, Mirtha Vásquez, une militante de l’environnement et des droits humains. Considéré comme un geste envers l’aile modérée, la mesure provoque la colère de Cerrón et de Pérou libre, qui retirent leur appui au gouvernement, « sans toutefois passer dans l’opposition ». Le groupe parlementaire de Pérou libre se divise entre « loyalistes » et « dissidents ». La droite s’engouffre dans la brèche et accentue son offensive. Le Congrès approuve une loi d’interprétation de la Constitution qui empêche l’Exécutif de poser la question de confiance – mesure lui permettant éventuellement de dissoudre le Parlement ; en revanche, le législatif garde la faculté de destituer le président pour « incapacité morale », ce qui peut donner lieu à n’importe quelle interprétation.
 Sous l’infernale pression, le « recentrage » est dans ce cas une question de survie. L’ambitieux programme de départ s’édulcore de ses aspects les plus emblématiques, tel la convocation d’une Assemblée constituante, considérée comme « non prioritaire » par Mirtha Vásquez ou le ministre de l’économie Pedro Francke appartenant au parti Nouveau Pérou (8 % des voix, rappelons-le, au premier tour de l’élection). Il est vrai que, là aussi, la droite balise le chemin : le 18 décembre 2021, la plénière du Congrès a approuvé (76 voix pour, 43 contre et 3 abstentions) une loi en vertu de laquelle un référendum visant à convoquer une Assemblée constituante ne pourra avoir lieu sans une réforme constitutionnelle préalablement approuvée par le Parlement. Qui s’octroie ainsi, par une voie manifestement anticonstitutionnelle, un droit de veto.

Parallèlement, sous les motifs les plus divers, les manœuvres se multiplient pour mettre le chef de l’Etat en accusation et le destituer. Lors d’une visite aux « Cortes » espagnoles (les deux chambres du Parlement), début décembre, la présidente du Congrès péruvien Doña María del Carmen Alva ira jusqu’à demander aux députés du Parti populaire de publier une déclaration affirmant que « le Pérou a été capturé par le communisme et que Pedro Castillo est un président dépourvu de toute légitimité ».

Au-delà d’une certaine immaturité des forces de gauche – qui, en réalité, qu’il s’agisse de Cerrón et de Pérou libre ou de Castillo lui-même, n’avaient pas prévu d’arriver au pouvoir et n’y étaient donc nullement préparées ! –, on peut, dans le cas présent, parler d’un coup d’Etat « à mèche lente », en pleine exécution.Nul ne peut, pour l’heure, prévoir l’issue de la confrontation. Pas plus qu’il n’est possible de déterminer jusqu’où, s’il survit politiquement, devra reculer le président Castillo. Ou même, et pourquoi pas, s’il pourra repasser à l’offensive. Pour le journaliste Ricardo Giménez, membre de l’ALBA Movimientos (section Pérou) : « Il ne s’agit pas du tout d’un glissement vers la droite [de Castillo], comme cela s’est produit avec l’ancien président Ollanta Humala [16] il y a quelques années, mais d’un glissement vers la gauche modérée, ce qui a déconcerté la base. La base se dit : « Peut-être que c’est encore possible, peut-être que c’est vrai que le président cherche la stabilité, qu’il cherche la gouvernabilité afin d’être sur une meilleure base, afin d’avoir une meilleure base pour pousser au changement » [17]. »

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Au Nicaragua, le 7 novembre, le candidat du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), Daniel Ortega, a été réélu avec 75,9 % des voix (abstention : 35 %) ; en tant que vice-présidente son épouse Rosario Murillo l’accompagne. Dans une paix totale, sans contretemps et sans violence à déplorer, ces élections ont également permis à 75 députés du FSLN (sur 91) d’intégrer le Parlement [18]. Une victoire incontestable. Et, nonobstant, assez unanimement contestée…
Se plonger dans la bouillie médiatique consacrée au Nicaragua s’apparente à une visite au Musée des horreurs. Et pourtant… Depuis le retour de d’Ortega à la présidence en 2007, et dans le cadre d’une économie mixte, la santé et l’éducation sont redevenues publiques et gratuites ; 16 centres de santé, 452 dispensaires et 21 hôpitaux ont surgi du sol (cinq autres seront terminés et mis en service en 2022 à Chinandega, León, Wiwilí, Ocotal et Bilwi) ; le réseau électrique a été étendu à l’ensemble du pays ; priorité est donnée au développement des petites et moyennes entreprises ainsi qu’à l’économie familiale ; de nouvelles routes sillonnent le territoire et l’une d’entre elles désenclave la côte atlantique, jusque-là complètement isolée, en mettant ses populations indigènes et afro-caribéennes à six heures de Managua ; l’autosuffisance alimentaire a été atteinte à 80 % ; l’insécurité demeure dérisoire comparée aux cataclysmes qui s’abattent sur les pays du Triangle nord (Honduras, Salvador, Guatemala) ; les femmes occupent 51 % des sièges de l’Assemblée nationale (ainsi que sa vice-présidence et 57 % de son comité exécutif), 46 % des fonctions de maires (dont la capitale Managua), 57 % des postes de direction de la Banque centrale, les charges de procureure générale et de ministres de la Défense et de l’Intérieur ; elles président également la Cour suprême de justice et le Conseil suprême électoral…
Indépendamment du fait que beaucoup reste à accomplir et qu’on ne parle pas ici d’un pouvoir au-dessus de toute critique, qui dit mieux dans la région (et même au-delà) ?

Question : l’élection présidentielle s’est-elle déroulée dans des conditions normales ? Réponse : non. Raison généralement avancée : trente-deux opposants, dont sept candidats potentiels (mais qu’aucun des partis enregistrés n’avait choisi comme représentant) sont aux prises avec la justice, assignés à résidence, incarcérés et/ou en attente de jugement. De ce fait, ils n’ont pu se présenter. On admettra que c’est fâcheux. S’agit-il d’une violation de leurs droits politiques et humains ? On nous permettra d’en douter.
Tous sont poursuivis en vertu de trois textes législatifs votés en 2020 et intitulés « Loi de régulation des agents étrangers », « Loi sur les cyber-délits » et « Défense des droits du peuple à l’indépendance, la souveraineté et l’autodétermination pour la paix ». Origine de cette législation et de sa mise en application : de 2010 à 2020, le gouvernement des Etats-Unis a versé 76 millions de dollars à l’opposition, à travers de multiples ONG, dont la Fondation Violeta Chamorro – que dirige Cristina Chamorro, fille de l’ex-présidente néolibérale (1990-1996) –, pour déstabiliser le pouvoir sandiniste. Des flots considérables de ces billets verts ont été redirigées vers des médias soit disant « indépendants » – Confidencial, La Prensa, Vos TV, Radio Corporación, Radio Show Café con Voz –, ainsi que vers les plateformes digitales – 100 % Noticias, Artículo 66, Nicaragua Investiga, Nicaragua Actual, BacanalNica et Despacho 505.
 
Une autre partie de cet argent a servi à équiper, financer et rétribuer les groupes de choc qui, sous couvert de manifestations présentées comme « pacifiques », et qui toutes ne l’étaient pas, loin de là, ont tenté en 2018 de renverser Ortega [19]. Destinés aux mêmes opérateurs dans le cadre d’un programme Responsive Assistance in Nicaragua (RAIN), 2 millions de dollars ont été annoncés par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) pour la période 2020-2022 afin d’organiser une « transition » [20]. Une façon même pas camouflée de clamer qu’il a toujours été hors de question de respecter le résultat des élections de 2021… Ce que dénonçait sans ambages, en juillet 2021, l’ex-président hondurien Manuel Zelaya, expert en déstabilisations pour avoir lui-même été renversé en 2009 : « Actuellement attaqué, le Nicaragua vit une situation similaire à celle qu’il a connue pendant les émeutes violentes de 2018, menées par une opposition politique qui, sans aucune capacité organique, a servi de point d’entrée à d’importantes ressources externes visant à créer le sentiment de la chute imminente du gouvernement démocratique. Cette fois, le nouveau plan condor électoral américain a anticipé, notamment par la quantité de ressources destinées à boycotter le processus électoral en novembre prochain [21]. »
Confronté à cette collusion entre « le grand voisin du Nord » et une opposition incapable de s’organiser pour prendre le pouvoir de façon démocratique, le gouvernement a renforcé son cadre légal. Il ne s’est pas agi pour lui d’interdire les ONG ou les Fondations, mais d’exiger d’elles qu’elles rendent compte de leurs financements étrangers en précisant l’identité de leurs donateurs, le montant des fonds reçus, l’objet des dons et une description de la manière dont l’argent a été dépensé. Lois scélérates, s’emporte la machine à décerveler l’opinion ! Les multinationales de l’industrie des « droits de l’Homme » font chorus. Renseignement pris, il semblerait pourtant que les Etats-Unis appliquent exactement les mêmes règles, sans que nul y trouve à redire, à travers le Foreign Agents Registration Act (FARA) ou les articles 2381 à 2390 du Code pénal relatifs aux infractions de trahison, d’incitation à la trahison, de rébellion ou d’insurrection, de conspiration séditieuse, de promotion du renversement du gouvernement, d’enregistrement d’organisations étrangères, etc [22].
En y regardant de plus près, on découvre aussi que, en septembre 2020, le Parlement européen a créé une Commission spéciale contre la désinformation et les ingérences étrangères. « Financements de partis politiques, financements de campagnes électorales, cyber-attaques, campagnes coordonnées de désinformation massive…, s’est inquiété son président, l’eurodéputé français Raphaël Glucksmann. Nos droits, notre sécurité, notre souveraineté sont en jeu. La scène politique européenne ne peut pas être un marché sur lequel des puissances étrangères hostiles viennent faire leurs emplettes. Nous ne sommes pas à vendre, et nos démocraties ne sont pas à vendre [23]. »
Si, au risque d’agacer, on continue à approfondir, on constatera que, le 15 octobre 2021, est né en France le service de Vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), notamment chargé de surveiller les tentatives de déstabilisation pendant la campagne présidentielle. Cette agence n’aura pas un rôle décisionnel, mais, une fois une campagne hostile repérée, l’Etat décidera ou non de répondre à celle-ci, et selon quelles modalités : révéler les ingérences au grand public, geler des accords commerciaux ou même… « s’engager dans des opérations plus discrètes [24 » !
Que les adeptes du double standard et de la géométrie variable nous permettent d’insister : c’est parce que soupçonné d’avoir perçu de l’argent non déclaré de la Libye, un pays étranger alors dirigé par Mouammar Kadhafi, pour sa campagne présidentielle de 2007, que l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy a été mis en examen.
« Dans notre pays, pas un seul innocent n’est poursuivi, a déclaré le représentant du Nicaragua Michael Campbell Hooker lors d’une session spéciale de l’Organisation des Etats américains (OEA) convoquée le 20 octobre 2021 dans le but de condamner son gouvernement. Ceux qui font l’objet de procédures judiciaires sont des agents étrangers, clairement identifiés au sein de la masse salariale de gouvernements étrangers, qui, en utilisant les structures d’organisations privées, ont reçu des millions de dollars pour détruire, tuer, mettre en faillite l’économie et subvertir l’ordre constitutionnel. »
 
Quelques détails intéressants – fascinants, même… D’après quelques groupuscules européens vaguement « trotsko-libertaires » qui se chargent d’assurer le « service après-vente » de Washington, non seulement « le couple Ortega-Murillo » réprime ou emprisonne ses opposants de droite, mais il s’en prend aussi à « la gauche », lâché qu’il est par les « sandinistes historiques »  : Dora María Téllez, Ana Margarita Vigil, Tamara Dávila, Hugo Torres, Víctor Hugo Tinoco, Mónica Baltodano, Gioconda Belli, Oscar René Vargas, Sergio Ramírez, etc.
Mais encore ? Jusqu’à sa mort en 2012, l’ex-« comandante » Tomás Borge (légendaire fondateur du FSLN en 1961 avec Carlos Fonseca, arrêté, torturé, emprisonné, puis ministre de l’Intérieur de 1979 à 1990) est demeuré étroitement lié au Front et à Ortega. Ex-membre de la Direction nationale, Bayardo Arce se tient aussi à ses côtés, de même que Víctor Tirado et la plupart des commandants présents sur les champs de bataille, avant et après le renversement d’Anastasio Somoza, pendant la lutte contre la « contra » – ces contre-révolutionnaires financés par les Etats-Unis pendant toutes les années 1980. Immense souvenir collectif, le passé est présent avec une telle force qu’aucun exorcisme ne pourrait le chasser. Ce sont les très respectés « combattants historiques » de base qui, en 2018, se sont mobilisés aux côtés de la police nationale pour démanteler les barricades, reprendre le contrôle du pays et empêcher le renversement d’Ortega.
Tout un symbole : élue députée le 7 novembre dernier, Amada Pineda a été une paysanne persécutée, torturée, violée et emprisonnée par la dictature de Somoza dans les années 1970 ; elle est également la mère de Francisco Araúz Pineda, travailleur de la mairie de Managua et militant sandiniste assassiné par balles, dont le corps a été brûlé en plein jour, dans la rue, par de « chouettes gars » de l’« opposition pacifiques », le 16 juin 2018.

De quelle gauche nicaraguayenne parlent donc les « intermittents de l’anti-impérialisme » désormais alignés sur la droite, les évêques réactionnaires et les médias dominants ?
Dora María Téllez : légendaire « Comandante Dos », elle a dirigé la prise de l’Assemblée nationale grâce à laquelle la guérilla a réussi à libérer soixante sandinistes de prison. Dont acte – et respect. Mais c’était en 1978 ! Depuis, en compagnie d’Hugo Torres et de Víctor Hugo Tinoco, Téllez a abandonné le Front et créé le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS), un parti d’opposition d’abord centriste, puis carrément droitier et devenu Union de rénovation démocratique (Unamos) en 2020. Progressiste Téllez ? En novembre 2019, en plein coup d’Etat en Bolivie, elle applaudissait le renversement de l’ « aspirant dictateur » Evo Morales et félicitait l’Organisation des Etats américains (OEA) [25]. « Nous marchons ensemble », affirme-t-elle en exprimant son soutien aux putschistes vénézuéliens Leopoldo López et Juan Guaido.
Ana Margarita Vigil : présidente du MRS de 2012 à 2017. Se rend régulièrement aux Etats-Unis et, pour demander un « changement de régime » au Nicaragua, n’hésite pas à s’afficher aux côtés d’Ileana Ros-Lehtinen, représentante néoconservatrice de Floride, pilier de la droite dure anti-Cuba et anti-Venezuela, infatigable instigatrice des blocus, sanctions et souffrances imposées par Washington à ces pays et à leurs populations.
Sofía Montenegro : Lorsque nous la rencontrons, le 11 novembre… 2011 (2011, pas 2018 !), dans les locaux du Centre d’investigation de la communication (CINCO), qu’elle dirige en employée de la famille Chamorro, la chercheuse et journaliste s’emporte contre « la pseudo gauche orthodoxe stérile, autoritaire et réactionnaire » latino-américaine, se réjouit – « dans six mois Chávez [qu’on sait malade] sera mort ! » – et conclue sobrement : « Daniel et Rosario finiront comme les Ceausescu ! » Nous ne le savons pas alors, mais CINCO fait partie de la nébuleuse des ONG et médias que financent en sous-main les Etats-Unis.

Sergio Ramírez : écrivain, il n’a jamais pris les armes, mais a été vice-président d’Ortega, en guise d’ouverture à ce qu’on n’appelait pas encore la « société civile », de 1984 à 1990. Participe à la création du MRS et, en 2006, appelle publiquement à voter pour le banquier multimillionnaire et corrompu Eduardo Montealegre. Le 9 juillet dernier, pour ne citer qu’un exemple parmi cent, Ramírez participait au IVe Forum atlantique ibéro-américain organisé par la FIL de Vargas Llosa, en compagnie (entre autres) des célèbres gauchistes Mauricio Macri, Leopoldo López, Iván Duque, Sebastián Piñera et Guillermo Lasso.
Gioconda Belli : membre de la Commission politico-diplomatique du FSLN pendant la lutte contre Somoza, cette poétesse et romancière passe son temps, depuis 1990, entre le Nicaragua et les Etats-Unis. Le 10 novembre 2021, elle a signé un texte de soutien à la manifestation de l’opposition cubaine prévue pour le 15 novembre suivant. Pourquoi pas, on peut y discerner une logique, qu’on la partage ou non. Mais pourquoi le nom de Belli n’apparait-il pas dans les textes (très rares au demeurant) condamnant le blocus illégal auquel est soumis Cuba ou exprimant leur solidarité aux manifestants bien plus férocement réprimés d’Equateur (11 morts), du Chili (27 morts), d’Haïti (77 morts), de Bolivie (34 morts sous la dictature de Janine Anez) en 2019 ou de Colombie (80 morts en 2021) ? Lorsque Belli s’en prend au gouvernement cubain, c’est en compagnie de, of course, Mario Vargas Llosa, Mauricio Macri, Lenín Moreno, Ernesto Zedillo (ancien président mexicain), María Corina Machado (extrémiste vénézuélienne qui appelle à une intervention militaire des Etats-Unis), Luis Fernando Camacho (l’un des principaux instigateurs, depuis Santa Cruz, du coup d’Etat de 2019 contre Evo Morales), Patricia Bullrich (ancienne ministre argentine, particulièrement répressive, de la Sécurité), Carlos Sánchez Berzaín (ex-ministre de la Défense bolivien dans le gouvernement de Gonzalo Sánchez de Lozada ; 74 morts et plus de 400 blessés au compteur en 2003) [26].
 
Oscar René Vargas : jadis fort respectable. Le passé est le passé. Depuis longtemps, Vargas fréquente plus souvent l’ambassade des Etats-Unis que les quartiers populaires de Managua. En 2018, en pleine insurrection, il imagine quelques solutions constructives : « Que les gens, dans une de ces marches auxquelles nous participons, disent, eh bien, allons à El Carmen [résidence du chef de l’Etat], et même s’il doit y avoir 200, 300, 400 morts, c’est résolu, et c’est une autre sortie à chaud, parce que nous ne savons pas ce qui va se passer, ils peuvent l’attraper [Ortega] et le pendre comme cela s’est passé avec Mussolini. » Ou encore, pourquoi pas « une pression des Etats-Unis ou des différents gouvernements latino-américains et européens sur le gouvernement, sur l’exécutif, mais aussi sur l’armée » ? Ce qui, si cette dernière se laisse convaincre, mène généralement à un coup d’Etat. A moins que, pudeur charmante, merveilleuse délicatesse, on n’arrive « à une sortie comme celle de [Manuel] Noriega [27] ; ils [les Etats-Unis] viennent, ils interviennent, il y a des morts, etc., des blessés et tout, pour résoudre le problème du Nicaragua [28]. » En juillet 2019, Vargas appelait encore à former un « gouvernement provisoire » en prévision de « la lutte qui vient ».

Mónica Baltodano : « comandante » de la guérilla, membre de la direction nationale du FSLN, fondatrice du MRS, présidente de Popol Na et membre de l’Articulation des mouvements sociaux (AMS). Compagne de route de la droite tout en ayant conservé une phraséologie adaptée à la gauche, elle a un rôle déterminant dans la mobilisation des réseaux européens. « Avec son mari Julio López, elle contrôlait le DRI, le Département des relations internationales du FSLN dans les années 1980, commente André Fadda, syndicaliste CGT présent au Nicaragua à cette époque. Tous les deux ont maintenu les contacts avec certains anciens de ce que furent les comités de solidarité européens, notamment le Collectif de Solidarité avec le Peuple du Nicaragua [CSPN] français, une minorité d’anciens militants ibériques, comme les trotskystes de feu la Ligue communiste révolutionnaire [LCR] espagnole et quelques ex-maos d’une organisation elle aussi disparue, le Mouvement communiste d’Espagne [MCE], sans oublier le Nouveau parti anticapitaliste [NPA] français. » Grand écart formidable, mais hautement productif, il est ainsi possible de parcourir la version particulièrement simpliste de Baltonado sur la crise nicaraguayenne aussi bien sur le site de Confidencial, bastion viscéralement néolibéral de Carlos Fernando Chamorro, que sur celui de France Amérique latine [29] ou du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), lu, suivi et apprécié par des cohortes de militants francophones altermondialistes [30]. A qui l’on se permettra de signaler que les labels « ancien commandant » ou « ex-guérillero » ne constituent nullement une garantie. Sauf à oublier quelques précédents, dont celui particulièrement significatif du salvadorien Joaquín Villalobos.
Fondateur en 1971 de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP), chef de guerre exceptionnel, mais très souple idéologiquement, Villalobos, dès les accords de paix signés, en 1992, a renié son passé révolutionnaire [31]. Après avoir fondé un Parti démocrate – suivant la même logique et en subissant le même rejet populaire que le MRS nicaraguayen –, il quittera définitivement le Salvador en 1999 et passera sans vergogne dans le camp d’en face. Un temps conseiller auprès du gouvernement mexicain dans la répression de la rébellion zapatiste au Chiapas – il alla jusqu’à offrir son arme d’ex-rebelle au président Carlos Salinas de Gortari –, il passa ensuite par la Colombie en tant que conseiller des chefs narco-paramilitaires en cours de « démobilisation » puis du gouvernement de Juan Manuel Santos – pas de la guérilla des FARC ! – lors de la négociation des Accords de paix. Devenu analyste et politologue, Villalobos publie régulièrement, en particulier dans le quotidien espagnol El País, des articles hostiles aux gauches latino-américaines. De sorte qu’on peut ici boucler la boucle : invité en décembre dernier à s’exprimer dans le cadre du pseudo Sommet pour la démocratie de Joe Biden, le président imaginaire vénézuélien Juan Guaido a intégré dans sa « délégation officielle » Berta Valle, épouse nicaraguayenne de Félix Maradiaga. Boutefeu de l’opposition à Ortega, directeur de l’Institut d’études stratégiques et de politiques publiques (IEEPP, largement « subventionné » par Washington), supposé pré-candidat de l’Unité nationale (UNAB) à la présidentielle de novembre dernier, Maradiaga a été détenu, accusé d’« agissements contre la souveraineté du pays et incitation à l’ingérence étrangère ».
Que déduire de tout cela ? Des personnalités de l’opposition ont été détenues dans le cadre de procédures qui n’ont rien d’imaginaires. D’aucuns estimeront que le pouvoir ne fait guère preuve de modération. Mais le cas du Venezuela laisse à réfléchir : manifestement plus souple (ou plus « tactique »), la justice n’y a pas fait arrêter Guaido qui, dans n’importe quel autre pays du monde, serait depuis longtemps sous les verrous. Malgré cette retenue, Caracas subit et blocus des Etats-Unis et sanctions de l’Union européenne. Managua en tire les leçons et, sachant que de toute façon la messe est dite, répond à l’agression passée et future en faisant appliquer la loi.
C’est donc dans ce contexte que les élections se sont déroulées, en l’absence, effectivement, d’un certain nombre de têtes d’affiche de l’opposition. Pour autant, sept alliances et partis politiques, dont six antisandinistes, participeront au scrutin, dont le Parti libéral constitutionnaliste (PLC), au pouvoir de 1997 à 2007 ; l’Alliance libérale nicaraguayenne (ALN), fondé en 1999 par des dissidents du PLC ; le Parti libéral indépendant (PLI), 31 % des voix et deuxième place à la présidentielle en 2011, 4,51 % et seulement deux députés en 2016 ; d’autres micro-formations.
Les radicaux de l’opposition traitent ces partis de « zancudos » (moustiques), de « satellites du FSLN » ou de « collabos ». Exactement la même attitude que celle de l’extrême droite vénézuélienne à l’égard des forces politiques non chavistes qui, désormais hostiles à la déstabilisation en cours et aux « sanctions » étatsuniennes mortifères pour la population, ont participé aux élections présidentielle (2018), législatives (2020) et régionales (2021).

Pas de surprise : la victoire sandiniste a provoqué les réactions attendues. « En étroite coordination avec les autres membres de la communauté internationale, les Etats-Unis, utiliseront tous les outils diplomatiques et économiques à leur disposition pour soutenir le peuple du Nicaragua et demander des comptes au gouvernement Ortega-Murillo et à ceux qui facilitent ses abus », a déclaré Joe Biden, dès les résultats connus. En signe d’approbation, les toutous de l’impérialisme – Canada, Chili (de Piñera), Colombie, Equateur, France, Royaume-Uni, Espagne, Allemagne – ont immédiatement aboyé. Le 9 décembre, l’inévitable OEA a émis une résolution demandant au gouvernement sandiniste de laisser entrer au Nicaragua une mission diplomatique pour entamer un dialogue sur des réformes électorales et… la convocation de nouvelles élections. Luis Almagro, son secrétaire général, avait manifestement raté un épisode. Le 19 novembre précédent, le ministre des Affaires étrangères Denis Moncada avait annoncé que le Nicaragua, après le Venezuela (et sans parler de Cuba exclue en 1962), entamait la procédure lui permettant de quitter l’OEA.
Oubliant manifestement que les Etats-Unis, le 1er janvier 1979, ont reconnu la République populaire de Chine, le Département d’Etat a réagi très durement lorsque Managua, le 9 décembre 2021, pour éviter un isolement en cas d’aggravation des mesures coercitives unilatérales prises à son encontre, a annoncé rétablir des relations diplomatiques avec Pékin (rompues sous le gouvernement de Violeta Chamorro). Une mesure assez dans l’air du temps : au Honduras, pendant sa campagne électorale, la candidate de gauche Xiomara Castro a affirmé qu’elle établirait des relations diplomatiques avec la Chine immédiatement après son élection.

***

Scrutin sous tension, le 28 novembre, au Honduras. Cinq millions et demi d’électeurs doivent élire leur chef de l’Etat, 128 députés au Congrès, 20 au Parlement centraméricain et 298 maires et conseillers municipaux. Si quatorze candidats s’affrontent pour la magistrature suprême, seuls deux ont des possibilités de l’emporter : Nasry Asfura du Parti national (PN), au pouvoir depuis 2010, et Xiomara Castro pour Liberté et refondation (LIBRE), né le 26 juin 2011 en tant que bras politique du Front national de résistance populaire (FNRP), après le renversement de Manuel « Mel » Zelaya, l’époux de Castro, le 28 juin 2009.
 Un coup d’Etat dont le pays ne s’est jamais relevé. Mais dont le Parti national a été le premier bénéficiaire, si l’on excepte l’ « intérim » assuré par Roberto Micheletti, du Parti libéral (2009-2010). Lui ont en effet succédé Porfirio « Pepe » Lobo (2010-2014), élu lors d’un scrutin boycotté par toutes les forces démocratiques, puis Juan Orlando Hernández, dit « JOH » (2014-2022). Des scrutions qu’on qualifiera de « sous contrôle ». En 2013, malgré des dénonciations argumentées de fraude énoncées par Xiomara Castro, une première fois candidate, et de Salvador Nasralla, arrivé en troisième position (13,43 %) pour le compte du Parti anticorruption (PAC), la victoire de « JOH » fut entérinée dans des conditions extrêmement contestables par les missions d’observation de l’OEA et de l’Union européenne (UE) [32].
Quatre ans plus tard, en 2017, la Cour suprême de justice déclare « inapplicable » l’article de la Constitution interdisant la réélection. Du cynisme à l’état pur : l’accusation de vouloir se livrer au même contournement de la loi – ce qui était faux – avait justifié en 2009 le renversement de « Mel » Zelaya !
En cette année 2017, Xiomara Castro passe son tour au profit du centriste Nasralla, candidat d’une Alliance d’opposition néanmoins coordonnée par Manuel Zelaya. Après plus d’une semaine de retards et d’incidents plus suspects les uns que les autres, le Tribunal suprême électoral (TSE) octroie à nouveau la victoire à Juan Orlando Hernández (42,8 % des voix). Les irrégularités ont été telles que d’importantes manifestations secouent le pays, durement réprimées – au moins 23 morts (22 civils et un policier), 232 blessés, plus de 1350 personnes détenues [33]. Même l’OEA rechigne à reconnaître le résultat, mais l’administration de Donald Trump le légitime – de sorte que, dans la grande tradition, l’OEA se tait.

Un résumé succinct rendra compte ici du désastre que ces élections douteuses ont permis. Dans un pays de 9,1 millions d’habitants gangrené par le chômage et au taux de pauvreté de 64,3 % en 2018, Hernández a fait adopter une série de lois visant à privatiser l’énergie, l’eau, la sécurité sociale et le secteur minier. La réduction des salaires s’est faite en 2014 au travers de la Loi sur l’emploi « par heure » (Ley de Empleo por Hora) destinée à pulvériser le salaire minimum. Autour de produits d’exportation phare – café, banane, huile de palme, canne à sucre –, la concentration des terres s’accélère, au détriment des paysans.
Dans une quête sans limites de réformes néolibérales, la Cour suprême, en octobre 2012, et le Congrès, en juin 2013, ont entériné la création de Zones d’emploi et de développement économique (ZEDE). Egalement connues sous l’appellation de « Villes modèles », ces zones permettent à des entreprises privées, nationales et surtout internationales, de gérer librement la main-d’œuvre et les terres en disposant de leurs propres police et administration judiciaire. De fait, une abolition pure et simple de la souveraineté nationale.
Ajoutant l’autoritarisme à l’ultralibéralisme, le pouvoir a entrepris une militarisation croissante par la création de nouvelles structures telles que la Force nationale de sécurité interinstitutionnelle (Fusina) et la Police militaire de l’ordre public (PMOP) commandées par des officiers complices et alliés. Toutefois, quand en avril 2019, sous la pression d’un FMI prônant la « prudence budgétaire », le gouvernement tente de privatiser les secteurs de la santé et de l’éducation, ces forces répressives ne parviendront pas à freiner la mobilisation populaire. Le gouvernement devra reculer. Raison pour laquelle, en prévision des futures échéances, il fera approuver un nouveau Code pénal particulièrement répressif par le Congrès. En janvier 2020, la même Assemblée mettra un terme à la Mission d’appui contre la corruption et l’impunité au Honduras (MACCIH), organisme pourtant pas très « méchant » mis en place après un accord avec l’OEA. L’initiative avait suivi le soulèvement en 2015 de milliers de Honduriens qu’indignaient le pillage par « JOH » et le Parti national de l’Institut hondurien de sécurité sociale (IHSS) : un rapt de 120 millions de dollars provenant des fonds destinés à l’achat de médicaments, de fournitures pour le système de santé et au paiement des pensions de vieillesse et d’invalidité. L’opposition avait alors réclamé une commission d’enquête de l’ONU, demande immédiatement bloquée par les Etats-Unis. Soucieux de protéger le pouvoir hondurien tout en tentant de le cadrer, Washington avait manœuvré pour instaurer un organisme plus contrôlable, la MACCIH, sous les auspices de l’OEA.
Fin mai 2021, en prévision des élections de novembre, et dans la même logique, le gouvernement d’Hernández blindera les hommes politiques accusés de corruption ou d’implication dans le crime organisé, ce qui leur permettra de se présenter. Dans son article 312, la nouvelle Loi électorale précise en effet  : « Les procédures judiciaires à l’encontre de tout candidat à un poste électif, depuis la date de son inscription jusqu’à la déclaration des élections respectives, n’ont pas d’effet de disqualification, à moins (…) qu’il existe une condamnation définitive à cet effet ou qu’elles résultent de la commission d’un crime ou d’une violation de la Constitution de la République. » Si le texte n’enthousiasme pas le Conseil national anti-corruption (CNA) – « Les forces politiques ont aligné leurs étoiles pour se protéger, laissant sans effet les actions judiciaires contre ceux qui sont actuellement sous enquête » –, elle ravit le futur candidat du Parti national à la présidence, Nasry Asfura : bien que n’étant pas sous le coup d’un mandat d’arrêt, il fait l’objet d’une enquête du Ministère public et ses biens ont été saisis.
Que l’on rajoute à ce tableau une insécurité endémique (37,6 assassinats pour 100 000 habitants) [34], la dévastation provoquée à moins de quinze jours d’intervalle par les deux ouragans ETA et IOTA fin 2020 (une centaine de morts, 1,8 milliard de dollars de dégâts), plus la pandémie de Covid-19, on conviendra que la situation ne correspond en rien aux transformations radicales dont la société aurait besoin. Seul espoir de changement, la prochaine élection.
 Après l’impasse faite en 2017, LIBRE présente à nouveau Xiomara Castro. Si elle a été « première dame » à partir de 2006, elle n’a rien d’une potiche. Au moment du coup d’Etat, elle s’est réfugiée pendant une semaine dans une ambassade avant de ressortir, d’intégrer le Front national de résistance populaire et de se lancer dans la lutte, à la tête des manifs anti-putsch. Elle avance dans la vie avec une personnalité qui ne la cantonne pas au statut réducteur de « femme de Zelaya ».
L’exaspération des Honduriens face au pouvoir de « JOH » ne garantit en rien le succès – qui devra être large pour éviter les fraudes et manœuvres habituelles. Trois semaines avant le scrutin, Castro obtient le ralliement de Salvador Nasralla, leader du Parti sauveur du Honduras (PSH), en berne dans les sondages. En échange de la vice-présidence de la République et de la présidence du Congrès pour l’un des siens, Nasralla renonce à briguer la magistrature suprême. Dirigé par la très respectée Doris Gutiérrez, le petit Parti innovation et unité (PINU), social démocrate, se joint à la coalition. Sondages à l’appui, le chemin du succès semble assuré. Ne reste qu’une question, et non des moindres…
Depuis le coup d’Etat appuyé en sous-main par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, les Etats-Unis ont accordé un appui inconditionnel aux gouvernements de droite honduriens. Pendant les campagnes, ils ont ouvertement soutenu le Parti national ; au moment des fraudes électorales, ils ont fermé les yeux. Cette fois, pourtant, ils demeurent curieusement en retrait…

Gros mal de tête pour Washington. Ses alliés traditionnels ont transformé le Honduras en un Etat failli, pour ne pas dire en un « narco-Etat ».
Septembre 2017 : Fabio Lobo, fils de l’ancien président Porfirio Lobo, est condamné par un juge fédéral de Manhattan à 24 ans de prison pour son implication dans un trafic de drogue à destination des Etats-Unis. En décembre, un autre Hondurien, Yani Rosenthal, plaide coupable et écope de trois années d’incarcération, également aux Etats-Unis, pour « blanchiment » d’argent du cartel Los Cachiros, la bande la plus violente de l’histoire du pays, responsable de la mort de dizaines de Honduriens. Yani appartient lui aussi à une puissante famille de l’oligarchie : son père, le banquier Jaime Rolando Rosenthal, a été vice-président de la République, son cousin, Yankel Rosenthal Coello, ministre de l’Investissement. Ayant purgé sa peine, Yani Rosenthal n’hésitera pas à se présenter à la présidentielle de 2021 pour le compte du Parti libéral (il obtiendra 10 % des voix).
En mars 2021, c’est au tour de l’ancien député Tony Hernández, frère de « JOH », d’être reconnu coupable de « participation à l’importation de 185 tonnes de cocaïne » aux Etats-Unis et de se voir notifier la sentence : prison à vie. « L’accusé était un membre du Congrès hondurien qui, avec son frère Juan Orlando Hernández, a joué un rôle de premier plan dans une violente conspiration de trafic de drogue parrainée par l’Etat », ont dénoncé les procureurs avant l’énoncé de la peine.
Début juillet, suite du feuilleton digne d’une série télévisée : les accusant de « corruption significative », les Etats-Unis interdisent à l’ex-président Lobo et à son épouse Rosa Elena l’entrée sur leur territoire. Résultat d’une enquête menée avec la collaboration de la MACCIH, cette dernière a été arrêtée le 28 février 2018 pour s’être approprié, depuis le Bureau de la Première Dame et avec l’aide de quelques comparses, 16 millions de lempiras de fonds publics (environ 600 000 dollars) initialement destinés à des œuvres sociales. Reconnue coupable, Rosa Elena Lobo a été condamnée le 4 septembre 2019 à 58 ans de prison avant que, en mars 2020, la Cour suprême du Honduras n’annule la sentence, ne la libère et n’ordonne un nouveau procès (après que la MACCIH ait été éjectée du pays).

Washington se bouche le nez. Cette décomposition a pénétré toutes les instances honduriennes, depuis la police et l’armée jusqu’au système judiciaire en passant par les partis politiques et le Congrès. Circonstances aggravantes : alors que la Maison-Blanche a fait de l’immigration une priorité, du Honduras, poussés par la misère et l’insécurité due aux gangs (les « maras »), des caravanes de centaines de migrants s’élancent à pied vers le Nord, à travers le Guatemala et le Mexique, à intervalles de plus en plus fréquents [35]. Sous le gouvernement de Trump, « JOH » a encore bénéficié d’un sursis. Le démocrate Biden est fait d’un autre bois. Sur un scénario désormais classique, la droite hondurienne peut bien se déchainer, accusant Mme Castro et LIBRE « de liens avec le Venezuela et le Nicaragua » et de participation au Forum de São Paulo (qui regroupe les gauches latino-américaines), l’ex-président colombien Andrés Pastrana peut bien venir à la rescousse… Cette fois, depuis Washington, rien n’est entrepris pour empêcher l’inéluctable. Au contraire, pourrait-on dire. Du 21 au 23 novembre, Brian Nichols, secrétaire d’Etat adjoint pour l’Hémisphère occidental (les Amériques), débarque au Honduras et y rencontre des membres du gouvernement de « JOH », les magistrats du Conseil national électoral (CNE), des représentants de la « société civile » et du patronat, en demandant à tous de « travailler ensemble pour garantir des élections libres, justes, transparentes et pacifiques », avant d’ajouter : « Les Etats-Unis n’ont de préférence pour aucun candidat ou parti. Face à cette consultation, nous sommes impartiaux. »
 Moyennant quoi, le 28 novembre, douze ans après le coup d’Etat contre son mari « Mel » Zelaya, Xiomara Castro l’emporte largement avec plus de 53 % des voix.

En apparence, tout paraît normal. Le programme ne promet par le Grand soir, mais présage un profond changement. Lutte contre le narcotrafic, la corruption et l’impunité, élimination des ZEDE, réformes sociales, légalisation de l’avortement thérapeutique et du mariage homosexuel, démocratie directe et participative en lien avec les acteurs locaux – maires, organisations, syndicats, etc. Un « socialisme démocratique à la hondurienne », a résumé pendant sa campagne la nouvelle cheffe de l’Etat.
Les tracas commencent lorsque Mme Castro confirme qu’elle a l’intention d’établir des relations diplomatiques avec la Chine. L’ambassade des Etats-Unis réagit négativement. Et trouve immédiatement un allié des plus inattendus pour qui ne connaît pas le contexte hondurien : Salvador Nasralla ! « Le Honduras entretient des relations avec Taïwan et n’en a pas besoin avec la Chine, tant que ses liens avec les Etats-Unis sont bons, déclare le colistier et désormais vice-président de Castro. Les Etats-Unis sont notre allié commercial, proche et historique. Nous ne voulons pas nous battre avec eux. »
En 2017, estimant à tort ou à raison Xiomara Castro trop « clivante » pour pouvoir l’emporter, LIBRE prit la décision de soutenir Nasralla, populaire ex-star de la télévision, dans sa course à la présidence. Les défaites suscitent toujours des lâchetés, des égarements, des trahisons. Après la victoire frauduleuse de « JOH », c’est contre ses alliés que Nasralla s’est retourné. En novembre 2018, évoquant la tricherie de l’année précédente, il ira jusqu’à déclarer : « Si je ne m’étais pas impliqué en politique avec Mel Zelaya, les Etats-Unis m’auraient permis d’être président. » Il s’attira une réponse cinglante de Xiomara Castro : « Tu n’as jamais dit que l’opinion des Etats-Unis était plus importante que l’opinion du peuple. Si j’avais connu ta double morale, je n’aurais jamais renoncé à ma candidature. (…) Tu n’es pas honnête, tu es un ingrat [36]. » Les relations demeurèrent exécrables. En 2021, quelques jours avant d’entériner sa nouvelle alliance avec Xiomara Castro, Nasralla s’en prenait encore sur les réseaux sociaux aux partis National, Libéral et… LIBRE : « C’est tous les mêmes ; ils ont tous commis des vols d’argent destiné au peuple pour l’alimentation, la santé et l’éducation ; ces péchés sont connus du dictateur JOH et il les contrôle, car il peut les mettre en prison ou les extrader s’ils n’obéissent pas à ses ordres. » Pour faire bonne mesure, il diffusa que la famille Zelaya était impliquée dans les Panama Papers. Information qui se révéla totalement erronée.

Voici donc l’opportuniste et inconstant Nasarra vice-président de Xiomara Castro. Incohérence ? Il s’agit en réalité d’une contradiction commune à nombre de gauches latinas : craignant de ne pouvoir l’emporter, ou ne pouvant objectivement gagner avec leurs seules forces, elles doivent trouver des partenaires porteurs d’un supplément de voix leur assurant la victoire. Dans les « moins pires » des cas, ces alliances les attirent vers le centre. Dans les situations les plus funestes, elles se terminent en trahison. Au cœur de la conspiration qui a renversé Zelaya en 2009, figurait non pas un allié, mais un coreligionnaire et « ami », le président du Congrès Roberto Micheletti, membre, comme « Mel », du Parti libéral (mais de son aile droite). Au Paraguay, en 2012, l’ex-« évêque des pauvres » Fernando Lugo (Alliance patriotique pour le changement) est défenestré par son vice-président Francisco Franco, du Parti libéral radical authentique (PLRA), une force politique traditionnelle d’opposition à la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989), indispensable par son apport de voix pour en finir avec l’indéboulonnable Parti Colorado. La brésilienne Dilma Rousseff (Parti des travailleurs ; PT) tombe en 2016 du fait de la félonie de son vice-président Michel Temer (Parti du Mouvement démocratique brésilien ; PMDB), porté à cette fonction pour les mêmes raisons.
 
Le pire n’est jamais sûr. On ne se livrera ici à aucun procès d’intention concernant Nasralla. Il n’en demeure pas moins que, en fonction de contradictions qui ne peuvent être complètement résolues, sa pente naturelle l’amènera dans le meilleur des cas à tenter de « décaféiner » le projet de LIBRE (comme le feront au Chili avec Boric ses alliés de l’ex-Concertation).
Au Parlement monocaméral de 128 membres, LIBRE dispose alors de 50 députés (20 de plus que pour la période précédente) auxquels s’ajoutent les 10 élus du PSH de Nasralla. Face aux 44 représentants du Parti national, le parti au pouvoir, ne disposant pas d’une majorité absolue, devra négocier, notamment avec le Parti libéral (22 sièges), le Parti anti-corruption et le Parti de la démocratie chrétienne (un élu chacun).

Une tâche déjà ardue. Mais qui va s’avérer plus rude que prévue, et ce pour deux raisons : dans toute famille politique se rencontrent le meilleur et le pire ; au Honduras, la trahison est si banale qu’elle n’en est pas vraiment une.

On l’a vu, pour sceller leur alliance, Xiomara Castro et Salvador Nasralla ont convenu qu’un député du PSH, Luis Redondo, présiderait le Congrès s’ils y obtiennent une majorité qui le leur permette – soit 65 voix (la moitié plus une des 128 sièges). La crise éclate le 20 janvier, à une semaine de l’investiture, quand vingt députés de… LIBRE, emmenés par deux des leurs, Jorge Calix et Beatriz Valle, dirigeants historiques de premier rang, refusent de respecter l’accord. Lors de l’élection du président provisoire du Congrès, sans respecter les procédures – proposition d’un candidat suivie d’une discussion –, ils élisent Calix, avec le soutien des « cachurecos » (nom donné aux membres du Parti national) et d’une faction du Parti libéral emmenée par Yani Rosenthal (l’homme condamné aux Etats-Unis pour des crimes liés au trafic de drogue). En pleine Chambre, la déloyauté provoque un beau chahut ponctué d’échange de coups. Inspirée par des ambitions personnelles, la démarche des contestataires de LIBRE permet en effet au Parti national et au Parti libéral de contrôler le Congrès et d’entraver le politique de la cheffe de l’Etat. Ulcérés, les « loyalistes » élisent à leur tour in président, Redondo en remplaçant les déserteurs par leurs suppléants, au cours d’une « session » pas plus réglementaire que celle de leurs adversaires.
Une colère à la hauteur des espérances déçues : Xiomara Castro et LIBRE annoncent l’expulsion des dix-huit « traîtres » – deux étant revenus sur leur décision devant l’ampleur des réactions dans leur parti. Poussés par le démon des tentations troubles où l’on tombe tout entier, les dissidents vont néanmoins persister et signer le dimanche 23. Ce jour là, le bâtiment de la Chambre des députés étant encerclée par une foule de manifestants appuyant « Xiomara » Luis Redondo, Calix se fait élire par les dix-huit « dissidents » et les partis de droite (79 voix en tout) lors d’une séance tenue dans un club social chic, Bosques de Zambrano, dans la banlieue de Tegucigalpa. Au même moment, les parlementaires et suppléants de LIBRE fidèles à la parole donnée, plus quelques membres du Parti libéral soucieux de favoriser la gouvernabilité, soit 96 parlementaires, font prêter serment à Redondo, dans l’enceinte du Congrès.

Fort du soutien de Xiomara Castro, Redondo a installé son assemblée au siège du Parlement, en présence d’une escorte de cadets des Forces Armées. De son côté, en tenant une séance virtuelle, Calix a réuni son Congrès parallèle sur Zoom. Précurseurs de ce type de démarche, Guaidó et sa clique, au Venezuela, ont dû apprécier. Les Honduriens en quête de stabilité et de changement, beaucoup moins.
Mal emmanchée, la réussite du mandat de Mme Castro dépendra donc fondamentalement de l’organisation et du renforcement du mouvement social et populaire. Pilier historique de la résistance au coup d’Etat, puis du Parti LIBRE, membre d’ALBA Mouvements, Gilberto Ríos, avant même le déclenchement de cette crise, en était parfaitement conscient : « Je me souviens qu’au moment où nous allions fonder le parti [en 2011], il y a eu une réunion privée avec le commandant Daniel Ortega. Il nous a dit que la fondation de ce parti était une bonne chose, que c’était très positif, mais il nous a dit aussi de ne pas négliger la force populaire, le pouvoir populaire, parce qu’au Honduras, contrairement au reste de l’Amérique Centrale, les travailleurs ont fait beaucoup de conquêtes grâce aux syndicats et grâce à la force du mouvement populaire [37].  »
Le 18 janvier, là encore avant la crise, à proximité du palais présidentiel, une cinquantaine d’organisations ont officialisé la formation de l’Assemblée permanente du pouvoir populaire (APPP) et appelé à l’élection d’une Assemblée nationale constituante, à la démilitarisation et la révocation du modèle de concessions inconsidérées et corrompues. Parallèlement, à quelques jours de l’investiture du 27 janvier, trois commissions ont été créées par l’équipe de Mme Castro. La première est chargée du transfert du pouvoir, la deuxième de la transition des différents ministères et la troisième, la plus importante, des mouvements sociaux. Au sein de cette dernière, une quinzaine de tables rondes ont été mises en place et différentes réunions ont été programmées pour recevoir des propositions.

Malgré l’incertitude provoquée par l’existence de deux Congrès, le 27 janvier a été une grande fête populaire. Dans le Stade national, à Tegucigalpa, trente mille personnes se sont massées pour honorer la nouvelle présidente. C’est devant la juge Karla Lizeth Romero Dávila que Xiomara Castro a prêté serment. En l’absence du chef du pouvoir législatif ou du président de la Cour suprême de justice (CSJ), précise l’article 244 de la Constitution, un juge de la République doit procéder à l’assermentation. Tout un chacun a cependant remarqué que c’est Luis Redondo, président d’un Congrès qui, quelques heures auparavant, avait réuni 110 députés, entre titulaires et suppléants, qui a remis l’écharpe présidentielle à « Xiomara ».

Pour un petit pays d’Amérique centrale, le Honduras a fait très fort. L’événement a été suivi par 40 délégations internationales, et non des moindres, à commencer par celle des Etats-Unis. C’est en effet la vice-présidente Kamala Harris qui, en représentation de Washington, a assisté à l’investiture de Mme Castro. Il s’agissait du premier voyage officiel au Honduras de celle qui a été chargée par Joe Biden de résoudre le problème de l’immigration incontrôlée en provenance de l’isthme centraméricain. Mais outre cet aspect spécifique des relations entre les deux nations, les Etats-Unis ont affiché ostensiblement l’intérêt tout particulier qu’ils accordent au Honduras de demain. En a témoigné l’importance et le niveau de leur délégation : outre la vice-présidente, celle-ci comprenait le sous-secrétaire aux Affaires de l’hémisphère occidental, Brian A. Nichols ; l’administratrice de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) Samantha Power ; le sous-secrétaire à la croissance économique, à l’énergie et à l’environnement, Jose W. Fernandez ; le représentant démocrate de Californie Raúl Ruiz.
Le coup d’Etat de 2009 dans toutes les mémoires, la gauche continentale s’est également mobilisée. Cristina Fernández de Kirchner, Dilma Rousseff, Fernando Lugo, Evo Morales, le ministre des Affaires étrangères mexicain Marcelo Ebrard, le vice-président de Cuba Salvador Valdés Mesa, les prix Nobel de la paix Rigoberta Menchú et Adolfo Pérez Esquivel… Kamala Harris ou pas Kamala Harris, le ministre des Affaires étrangères vénézuélien Felix Plasencia, également invité et présent, a pu jubiler : « Aujourd’hui, les relations diplomatiques entre la République bolivarienne du Venezuela et la République du Honduras sont rétablies. »

***

Le 21 novembre 2021, au Venezuela, le Grand pôle patriotique (GPP), coalition regroupée autour du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), raflait la mise en remportant 19 des 23 Etats du pays à l’occasion des élections régionales. Les municipales marquaient la même tendance : 213 mairies sur 322, dont celle de Caracas, tombaient dans l’escarcelle du chavisme. Des résultats d’autant plus remarquables que, après avoir boycotté tous les scrutins organisés depuis 2018, l’opposition radicale participait à la confrontation.
On ne reviendra pas ici sur cette victoire largement traitée sur ce site dans un article précédent [38]. Mais sur son dénouement. Car, le 21 novembre, une ombre avait entaché le tableau : le pataquès ayant accompagné la consultation dans l’Etat de Barinas.

Cet Etat a vu naître l’ex-président Hugo Chávez, le charismatique inspirateur de la Révolution bolivarienne. Il a été gouverné successivement par Hugo de Los Reyes Chávez, père de feu le chef de l’Etat (1998-2008), puis par Adán Chávez, frère d’Hugo, jusqu’en 2017, année de l’élection d’Argenis, un autre frère du défunt. Un fief donc auquel, pour des raisons évidentes, le pouvoir en place tient comme à la prunelle de ses yeux.
Ce 21 novembre, première conflagration : le résultat donne une très courte avance au candidat d’opposition de la Table d’unité démocratique (MUD) Freddy Superlano. Avec 37,60 % des suffrages, il devance le gouverneur sortant et candidat à la réélection pour le PSUV, Argenis Chávez (37,21 %). Deuxième embrasement, immédiatement après : affirmant que Superlano n’aurait pas dû pouvoir se présenter en raison d’une sanction administrative imposée en août, le Tribunal suprême de justice (TSJ) invalide le résultat. La privant de sa victoire, cette mesure effectivement contestable, car survenant après coup, indigne l’opposition.
 
Une nouvelle élection devra avoir lieu le 9 janvier 2022 annoncent les instances concernées. Battu quelques jours auparavant, Argenis Chávez renonce. Conscient de l’enjeu, le pouvoir mobilise un poids lourd, Jorge Arreaza, plusieurs fois ministre depuis 2011, dont quatre années aux Affaires étrangères, et par ailleurs ex-mari de la fille aînée de Chávez, Rosa Virginia. Un membre de la famille, en quelque sorte. Et il le faut… En effet, outre le contexte général – difficultés économiques et effondrement des services publics dus à l’agression tous azimuts et au blocus imposé par les Etats-Unis –, une sombre querelle, précisément familiale, a divisé et démobilisé le chavisme dans cet Etat. Lors des primaires organisées le 8 août par le PSUV pour déterminer son candidat, ce sont deux Chávez qui se sont affrontés : Argenis, le gouverneur sortant et Hugo Chávez Terán, député et neveu de feu le « comandante ». Chacun ayant, comme il se doit, ses partisans. Le débat entre les deux hommes a été acharné et violent. En juillet, leurs fidèles sont allés jusqu’à échanger des horions. La désignation finale (et contestée) d’Argenis a fini de casser le chavisme en deux. Division qui a précipité la défaite. Davantage de militants et sympathisants ont participé aux primaires du 8 août qu’au vote déterminant du 11 novembre suivant !

Arreaza rassemble. Arreaza réalise une très belle campagne. En un mois, Arreza fait passer le nombre de voix chavistes de 103 693 à 128 583, pour un total de 41,27 %. Mais la droite a également sonné le rappel. Ulcérée par ce qu’elle considère comme une injustice et un « bidouillage », elle se rassemble, récupère des abstentionnistes, et son candidat, l’élu régional Sergio Garrido (MUD) l’emporte largement avec 55,36 % des suffrages. Victoire immédiatement reconnue par Arreaza.
 Bien que relative, puisque l‘opposition ne s’adjuge que quatre Etats sur vingt-trois, il s’agit pour le chavisme d’une défaite. Mais qui, paradoxalement, ne comporte pas que des inconvénients. Elle prouve d’abord que, contrairement aux éternelles allégations, le système électoral est fiable et que, quel que soit l’enjeu, nul n’altère le résultat des élections. Elle permet en conséquence de pointer quelques situations cocasses. « Il n’y a pas de conditions pour une élection libre et équitable au Venezuela (…) Nous n’acceptons qu’une élection présidentielle », étaient jusque-là les déclamations préférées du « président intérimaire » autoproclamé Juan Guaidó, hostile à toute participation à quelque scrutin que ce soit. Phénomène incroyable, pour ne pas dire miraculeux : mettant à la sauce vénézuélienne le slogan du Loto français – « 100 % des gagnants ont participé ! » – Garrido l’emporte dans le Barinas. Oubliant ses mantras, Guaidó déboule ventre à terre pour s’approprier la victoire : « Le message le plus important que le peuple vénézuélien a reçu aujourd’hui et que Barinas donne au monde entier est que nous allons voir notre démocratie récupérée, que, sans aucun doute, l’organisation porte ses fruits et que nous allons voir ce pays renaître à très court terme. » Une satisfaction assez brève au demeurant. Répondant aux questions de Vladimir Villegas, dans l’émission « Vladimir à la 1 », sur Globovisión, Garrido assène : « Nicolás Maduro ne peut être ignoré. Il est une réalité, il est là, il est le président. Que nous le voulions ou non, il est la réalité. » Là dessus, comme l’ont fait les trois autres gouverneurs d’opposition élus – Morel Rodríguez (Nueva Esparta), Alberto Galíndez (Cojedes) et Manuel Rosales (Zulia) – Garrido se rend au palais de Miraflores pour s’y réunir avec le seul et unique chef de l’Etat. Renvoyant un peu plus dans les limbes la créature sortie des laboratoires frankensteiniens des docteurs Donald Trump, Mike Pence et Mike Pompeo.

 Sans les Etats-Unis, Guaidó ne serait rien. Le président Maduro ne s’est d’ailleurs pas privé d’une réflexion sarcastique quand l’administration de Joe Biden s’est elle aussi hâtée de féliciter Garrido alors qu’elle dénonce en permanence des élections vénézuéliennes « sujettes à caution ». Cela étant, même dans son propre camp, le président imaginaire est de plus en plus contesté. Dans certains secteurs des partis Primero Justicia et Action démocratique des voix se sont élevés, fin 2021, pour demander de mettre un terme à une plaisanterie qui, depuis janvier 2019, n’a que trop duré. Les démissions se succèdent, dont celle du poids lourd Julio Borges, supposé ministre des Affaires étrangères, au sein du gouvernement fantoche. Ou encore celle de Iván Simonovis, « commisaire spécial à la sécurité et au renseignement » ; José Ignacio Hernández, « procureur spécial » ; Ricardo Haussman, « représentant du Venezuela devant la Banque interaméricaine de développement (BID) ». Même les magistrats du Tribunal suprême de justice qu’il a inventé viennent de porter plainte contre Guaidó.

Pour freiner cette guerre interne infernale, Washington a dû jouer les pompiers. Si la figure du « président intérimaire reconnu par la communauté internationale » (en réalité, une poignée de pays) venait à disparaître, le gouvernement de Nicolás Maduro pourrait réclamer et dans certains cas obtenir le contrôle des milliards de dollars d’actifs vénézuéliens confisqués à l’étranger. Il contrecarrerait ainsi un peu plus les effets dramatiques du blocus économique imposé au Venezuela. Sans parler de la victoire morale et politique dont il pourrait se féliciter, ni de l’humiliation des instigateurs de l’opération de déstabilisation.
Au terme d’un vif débat arbitré par le Département d’Etat américain, l’Assemblée nationale fictive (élue en 2015, elle a terminé son mandat en 2020) a donc, tout en réduisant ses prérogatives, prolongé de douze mois le mandat de Guaidó – et de la camarilla de près de 2 000 personnes qui vivent grassement (153 millions de dollars en 2021) de cette fiction. Laquelle, hormis ses promoteurs et ses profiteurs, ne trompe plus personne : « La soi-disant « option Guaidó » a échoué dès qu’elle a vu le jour, a lâché le 9 janvier au quotidien El Tiempo l’ex-président colombien de droite Juan Manuel Santos. C’est l’une des plus grandes stupidités diplomatiques de ces derniers temps. Malheureusement, la Colombie en a été l’un de ses promoteurs les plus enthousiastes. »

Le 10 janvier 2022, le Conseil national électoral (CNE) a accueilli positivement les demandes formelles de trois petites organisations, le Mouvement vénézuélien pour le Révocatoire (Mover), Tous unis pour le référendum révocatoire et le Comité exécutif national de la Confedejunta en collaboration avec le Comité de la démocratie nationale et internationale. Maduro est arrivé à mi-mandat le 10 janvier 2022 et, ainsi que le stipule l’article 72 de la Constitution, il est dès lors possible d’organiser un référendum révocatoire. L’activation éventuelle de ce processus nécessite que 20 % des personnes inscrites au registre électoral de chaque Etat du pays expriment « leur volonté », ratifiée par leurs signatures.
En surprenant beaucoup, le CNE va très vite en besogne et annonce que ce recueil des 4,2 millions de paraphes requis aura lieu le 26 janvier entre 6 heures et 18 heures, dans 1 200 centres électoraux. Tant les trois organisations promotrices que les partis politiques d’opposition hurlent au scandale et contestent cette décision, les initiateurs annonçant un recours devant le Tribunal suprême de justice (TSJ).
Il y a plusieurs explications à ce rejet…

Pour l’ex-député et ex-gouverneur du Barinas (2008-2012) César Pérez Vivas, « c’est une bouffonnerie d’annoncer (…) 1200 centres de recueil de signatures pour que 20 millions de citoyens puissent exercer leur droit. C’est comme mettre 1 000 litres d’eau dans un récipient de 5 litres… » Argument quelque peu absurde puisqu’il semble considérer que tout le corps électoral va se déplacer pour demander le départ de Maduro ! Moins caricatural, le Mover que dirige un transfuge du chavisme, Nicmer Evans, estime que, même pour ne recueillir que les 4,2 millions de signatures indispensables, douze heures et 1 200 centres électoraux ne sont pas suffisants. Argument recevable et partagé par l’un des représentants de l’opposition au sein du CNE, Roberto Picón. L’estimant « précipitée », celui-ci ajoute qu’il est imprudent d’organiser cette consultation « en plein pic du virus Omicron »– semblant sur ce point oublier que les récentes élections régionales et municipales, sans qu’il les conteste, ont également eu lieu en pleine pandémie.
Mais l’essentiel n’est peut-être pas là. Dès l’annonce de l’hypothèse « référendum révocatoire », l’opposition radicale a exprimé une forte contrariété. A commencer par Guaidó, qui en appelle à la communauté internationale et à la reprise de négociations à Mexico pour pouvoir envisager une telle option. D’autres renâclent ouvertement : comment, sans sombrer dans le ridicule, lancer la procédure de révocation d’un président dont on prétend depuis deux ans qu’il n’est pas le chef de l’Etat ? S’embarquer dans cette opération c’est reconnaître la légitimité de Maduro ! D’autres enfin, tel Segundo Meléndez, dirigeant du Mouvement vers le socialisme – MAS qui n’a de socialiste qu’un adjectif hérité de son passé – exposent plus franchement les vraies raisons de ce front du refus : une défaite de Maduro à ce référendum impliquerait une nouvelle élection présidentielle et « faute de stratégie commune, d’objectif commun (…) il y aura le lendemain [du référendum] cinq ou six candidats de l’opposition, sans aucune possibilité d’accord. Nous garantirions, une fois de plus, le triomphe du chavisme [39] ! »
La droite modérée considérant pour sa part que la récupération économique est plus urgente qu’un référendum, le chavisme, dans les conditions actuelles, n’ayant pour sa part aucun intérêt à son organisation, nul ne pouvait parier que le processus irait très loin … De fait, les instigateurs s’étant retirés pour protester contre les conditions jugées inacceptables de la consultation, la population ne regardant cette « histoire » que de très loin, le 27 janvier, le CNE put annoncer que, n’ayant recueilli que 42 421 signatures la veille, soit 1,01 % du corps électoral, la demande de référendum révocatoire était nulle et non avenue. Pour la plus grande satisfaction du chavisme et des partis d’opposition, aux yeux désormais rivés sur la présidentielle de 2024.

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On note une certaine agitation chez les tenants de la « fin de cycle ». Les gauches demeurent fortement présentes à la tête des pays latino-américains. Certes, au terme de notre tour d’horizon et en vertu de situations fort contradictoires et pour le moins contrastées, il peut apparaître difficile de s’enthousiasmer. De déterminer si la bouteille est à moitié vide ou à moitié pleine. Rien n’est acquis nulle part, les difficultés ne manquent pas. Pour autant, les présidents et présidentes récemment élus, sans forcément présenter un programme de transformations révolutionnaires, mettent l’accent sur la justice sociale et veulent affermir la démocratie dans leurs pays. Rien de vraiment différent hier : quand les radicaux évoquaient le « socialisme du XXIe siècle » – Fidel et Raúl Castro (Cuba), Hugo Chávez, Rafael Correa (Equateur), Evo Morales (Bolivie) – d’autres menaient des politiques plus traditionnellement modérées – Nestor et Cristina Kirchner (Argentine), Manuel Zelaya, Fernando Lugo (Paraguay), Salvador Sanchez Céren (Salvador), Luiz Inacio Lula da Silva et davantage encore Dilma Rousseff (Brésil) – ou atypiques – Daniel Ortega –, d’autres enfin se tenaient très en retrait – Tabaré Vázquez et José « Pepe » Mujica (Uruguay), Michelle Bachelet (Chili).
 Un « âge d’or » ? C’est oublier que cette génération des années 2000-2015 a dû elle aussi affronter de sérieux embarras. Les « dirty tricks » – sales coups ou opérations subversives – de la diplomatie des cow-boys : « golpes » réussis ou ratés contre Chávez, Zelaya, Morales, Lugo, Correa et Rousseff ; éternel embargo contre Cuba. Les conflits internes en Bolivie, en Equateur ou au Salvador, les tourments de la dette en Argentine, déjà. Y eut-il des erreurs ? « Les révolutions ne sont pas faites par des saints mais par des hommes, qui parfois ont raison et parfois ont tort », répondit en son temps Fidel Castro à cette question. Seule différence peut-être avec aujourd’hui, l’exceptionnel charisme de certains dirigeants – Castro et Chávez en tout premier lieu, mais aussi Kirchner, Lula, Morales, Correa… L’absence d’une « locomotive » de la force de Chávez. Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas. Sans leur peuple, les dirigeants n’existent pas. Les raisons profondes de leur arrivée au pouvoir ne diffèrent guère de celles d’aujourd’hui. A la fin des années 1990, une vague continentale de colère populaire contre le néolibéralisme. Une vingtaine d’années plus tard, les mobilisations sociales qui, depuis 2019, ont débordé les partis conservateurs demeurés ou revenus au gouvernement.
Sale temps pour la fin de cycle, donc. Créé à l’initiative de l’administration Trump pour donner une couleur latina à l’intervention croissante et multiforme contre le Venezuela, le Groupe de Lima a explosé en vol. Apparu en 2019 après que les gouvernements de droite (Brésil, Colombie, Equateur, Pérou, Chili, Paraguay, Guyana) aient abandonné l’Union des nations sud-américaines (Unasur) pas assez unanimement conservatrice à leurs yeux, le Forum pour le progrès et le développement de l’Amérique du sud (Prosur) est aux abonnés absents. Destinée pour sa part à se démarquer du Marché commun du sud (Mercosur) et à faire souffler un vent de libéralisme sur la région, l’Alliance du Pacifique (Chili, Pérou, Colombie, Mexique) n’a pas encore réellement pris son envol, malgré un récent Sommet. En revanche, les pays dont les peuples ont refusé d’être domestiqués – Cuba, Venezuela, Nicaragua, Bolivie – sont toujours debout.
Le 13 décembre 2021, à La Havane, pour le célébrer le 17e anniversaire de la création par Fidel Castro et Chávez de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba), le président cubain Miguel Díaz-Canel accueillait ses « complices », les proscrits Nicolás Maduro et Daniel Ortega, mais aussi le revenant Luis Arce (dont le pays avait quitté l’organisation sous la présidence de la « Guaidó bolivienne », Janine Añez) et les fidèles Ralph Gonsalves (premier ministre de Saint-Vincent-et-les-Grenadines), Keith Mitchell (premier ministre de la Grenade) ainsi que les envoyés des gouvernements de Sainte-Lucie, de Saint-Kitts-et-Nevis et d’Antigua-et-Barbuda.
 
A une plus large échelle, l’organisation des Etats américains (OEA), sous la coupe de Washington, perd du terrain au profit de la CELAC (Communauté des Etats latino-américains et caraïbes). Fille des gouvernements progressistes de la vague précédente désireux de promouvoir le dialogue et l’intégration régionale, celle-ci n’incorpore ni les Etats-Unis ni le Canada. Le dernier sommet de l’organisation, mise en sommeil par le désintérêt des nations conservatrices et par les effets de la pandémie, remontait à 2017, en République dominicaine, à Punta Caña. L’arrivée à sa présidence pro tempore du mexicain Andrés Manuel López Obrador (AMLO) l’a sortie de sa léthargie. Et a remis quelques pendules à l’heure.
Le 18 septembre 2021, le VIe sommet de la CELAC a lieu au Palais national de Mexico. Premier geste particulièrement symbolique : la veille, en guise de prologue, AMLO avait invité le président de Cuba, Miguel Díaz-Canel, à assister aux commémorations de l’indépendance du Mexique. Second coup de tonnerre : l’arrivée surprise de Nicolás Maduro ! Depuis que le cow-boy de la Maison-Blanche a mis sa tête à prix 15 millions de dollars, sans que les élites ultra-civilisées de la « communauté internationale » ne s’en offusquent, le président vénézuélien doit se montrer très prudent dans ses déplacements et éviter tout pays dont le gouvernement ne serait pas en mesure d’assurer à 100 % sa sécurité [40]. En expédiant de fait un pied de nez aux Etats-Unis, AMLO sort spectaculairement Maduro de cet isolement. Inattendu, l’épisode donne lieu à quelques scènes savoureuses. Tandis que les participants déambulent en attendant le début des cérémonies, les présidents Guillermo Lasso (Equateur), Luis Lacalle Pou (Uruguay) et Mario Abdo Benítez (Paraguay) ne peuvent dissimuler leur mauvaise humeur en découvrant la présence du Vénézuélien. Maduro surprend leurs regards pleins d’animosité. Sans faire ni une ni deux, il propulse sa carcasse d’un mètre 90 vers eux, les encercle de ses bras, et leur jette dans une explosion d’incontrôlable gaieté : « Je sais que vous êtes furieux de me voir, mais je suis là, alors arrêtez de faire la tête, ça ne sert à rien [41] ! »

Autour de la table de dialogue, seuls manquent deux pays : le Brésil, qui s’est retiré de la CELAC au motif qu’« elle accorde une place prépondérante aux régimes non démocratiques », et la Colombie, qui au dernier moment boycotte l’événement pour protester contre la présence de Maduro. Alberto Fernández, lui, a dû annuler son voyage : suite à la défaite du Front de Tous aux élections primaires parlementaires du week-end précédent, des membres de son cabinet proches de la vice-présidente Cristina Kirchner ont démissionné, l’obligeant à remanier une grande partie de son équipe. Le sommet réunit donc dix-huit chefs d’Etat, un vice-président et plus d’une douzaine de ministres des Affaires étrangères. Fidèle à sa vocation, la CELAC respecte les différences et oppositions idéologiques ou politiques. Díaz-Canel, Luis Arce ou le nouveau président péruvien Pedro Castillo y discutent d’égal à égal avec les chefs d’Etat néolibéraux – et vice-versa.
Une tendance lourde marque les débats : la mise en cause de l’OEA et de l’interventionnisme des Etats-Unis. « Il est nécessaire, précise d’emblée AMLO, qu’aucun gouvernement ne s’arroge le pouvoir de subjuguer un autre pays pour quelque motif, cause ou prétexte que ce soit, ou par le biais de l’argent, de la propagande, de sanctions économiques et diplomatiques, ou de l’usage de la force. » Lorsque lui revient la parole, le bolivien Luis Arce enfonce le clou : « Au lieu d’agir selon les mandats de la charte démocratique, l’OEA agit contre les principes de la démocratie. Son ingérence croissante dans les affaires des Etats ne contribue pas à la résolution pacifique des différends, mais les génère plutôt. C’est un organe obsolète et inefficace qui ne répond pas aux besoins de nos Etats ni aux principes du multilatéralisme. » Pour mémoire : par la voix de son secrétaire général Luis Almagro, l’OEA a activement soutenu la thèse mensongère de la « fraude électorale » qui a mené au coup d’Etat de 2019 en Bolivie.

Au-delà des critiques de Lacalle Pou et de Mario Abdo Benítez pour la participation de Maduro, dont la seule présence constitue une défaite cuisante pour le Nord et ses alliés, les différences de vues n’empêcheront pas une résolution finale pragmatique : un accord en 44 points détaille entre autres une position commune à l’égard de la crise climatique, une ferme déclaration contre le blocus économique de Cuba et en faveur de la souveraineté argentine sur les îles Malouines, la mise en œuvre d’un plan de souveraineté sanitaire destiné à renforcer les capacités de production et de distribution de vaccins contre le Covid et de médicaments dans la région (ce dont l’OEA ne s’est jamais préoccupée).
La remarquable gestion du Mexique a ainsi revitalisé un contrepoids à Washington que beaucoup voyaient ou espéraient déjà démembré. Deux nouveaux gouvernements progressistes vont le rejoindre : ceux de Gabriel Boric et Xiomara Castro. Depuis le 7 janvier 2022 et un nouveau sommet tenu à Buenos Aires, le chef d’Etat argentin Alberto Fernández en assume pour une année la présidence pro tempore. On pourrait voir dans cette conjonction le renforcement d’une gauche « intégrationniste » de plus en plus unie. Peut-être. Peut-être pas. Car ii existe toujours « des sujets qui fâchent » en son sein…

Pour l’investiture du péruvien Pedro Castillo, le 28 juillet 2021, différentes personnalités du monde ibérique et latino-américain étaient présentes, de Sebastián Piñera, Guillermo Lasso et du colombien Iván Duque à Luis Arce et Alberto Fernández en passant par Jorge Arreaza, le ministre des Affaires étrangères du Venezuela. Lors du déjeuner offert aux délégations étrangères, Castillo présida, encadré à sa droite par le roi d’Espagne Felipe VI et à sa gauche par Evo Morales, reçu comme un chef d’Etat. Immédiatement après son élection, Castillo avait reçu un message téléphonique de félicitations du secrétaire d’Etat américain Antony Blinken au cours duquel, précisa le Département d’Etat dans un communiqué, celui-ci annonça le don de 2 millions de doses de vaccins anti-Covid, offrit l’ « appui continu » de Washington pour affronter la pandémie et exprima son espérance que le Pérou « continuera à jouer un rôle constructif pour aborder la détérioration de la situation à Cuba et au Nicaragua ». En matière de gros sabots, on a rarement fait plus évident.
Au Honduras, avant que n’éclate la crise de la présidence du Congrès, Juan Orlando Hernández s’est livré à une dernière bouffonnerie. En lançant les invitations aux cérémonies d’investiture de Xiomara Castro, le ministère des Affaires étrangères, encore sous le contrôle du gouvernement sortant, a fait parvenir la sienne au président du Venezuela… Juan Guaidó. C’était juste oublier que le coordonnateur de LIBRE, Manuel Zelaya, continue à soutenir fermement la Révolution cubaine, le Nicaragua et le Venezuela, et que « Xiomara, en tant que future cheffe de l’Etat, a le pouvoir d’inviter qui elle veut ». De sorte qu’une autre invitation a été formalisée par LIBRE à destination du président Maduro (ou de l’un de ses représentants) et que le membre de la commission de passation des pouvoirs présidentiels Tony García a émis un message on ne peut plus explicite : « Nous espérons que M. Guaidó, lorsqu’il aura pris conscience qu’il n’est pas le bienvenu au sein du nouveau gouvernement, refusera, en toute courtoisie, de venir au Honduras. »
Situation plus ambiguë en Argentine. Dans ses négociations sur la dette, le pays peut difficilement se mettre à dos Washington, le principal contributeur du FMI, où les Etats-Unis disposent d’un droit de veto. Si, sur ordre du président Fernández, Buenos Aires s’est officiellement retiré du Groupe de Lima fin mars 2021 en considérant que ses « actions visant à isoler le gouvernement vénézuélien et ses représentants n’ont abouti à rien », l’Argentine n’a toujours pas nommé de nouvel ambassadeur à Caracas (le dernier ayant été retiré sous la présidence de Macri). Le très droitier ministre des Affaires étrangères Felipe Solá ne ménage pas ses critiques au Nicaragua de Daniel Ortega. Il se trouve que les sandinistes ont pour coutume de parler haut quand on les attaque. Le ton monte, les deux pays rappellent leurs ambassadeurs respectifs. L’affaire se corse lorsque l’Argentine envisage d’assumer la présidence de la CELAC. L’élection doit se faire par consensus, à l’unanimité. Pour marquer sa mauvaise humeur, Managua refuse d’appuyer cette candidature, même lorsque, après le retrait de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, un temps postulant, Buenos Aires reste seule en lice. Il faudra la médiation de Cuba et du Venezuela ainsi que l’entreprise de séduction du nouveau ministre des Affaires étrangères argentin, Santiago Cafiero, pour qu’enfin et in extremis le gouvernement d’Ortega revienne sur son opposition. Quand, le 7 janvier 2022, à Buenos Aires, le président Fernández inaugure sa fonction et son succès politique, il le fait « avec la conviction que nous faisons tous partie d’une Grande patrie, même si beaucoup font tout pour nous diviser et, par conséquent, pour nous soumettre avec facilité ». Tout est bien qui finit bien. Une nouvelle étape peut commencer entre l’Argentine et le Nicaragua. Ah, oui, mais, non…
Trois jours plus tard, le 10 janvier, au cœur de Managua, sur la Place de la Révolution, Daniel Ortega inaugure son nouveau mandat. Compte tenu des polémiques ayant accompagné son élection, peu de délégations ont confirmé leur participation. Parmi les représentants du Belize, du Honduras, de la Bolivie et du Mexique, on distingue les membres de l’ALBA Nicolás Maduro et Miguel Díaz-Canel ainsi que Mohsen Rezaï, vice-président pour les affaires économiques de la République islamique d’Iran. Réputé proche de Cristina Fernández de Kirchner, l’ambassadeur Daniel Capitanich représente l’Argentine.
 Coup de tonnerre dans un ciel (presque) serein : hargneusement anti-péroniste et méchamment hostile aux gauches continentales, le site d’information argentin Infobae diffuse avec fanfares et trompettes la photo d’Ortega, de Maduro et de Díaz-Canel aux côtés du « terroriste iranien ». Le tout en présence de Capitanich, « qui ne dit rien », pas plus que le gouvernement argentin.
Précision : commandant en chef des Gardiens de la révolution de 1981 à 1997, Rezaï est accusé d’être l’auteur intellectuel de l’attentat à la voiture piégée perpétré le 18 juillet 1994 à Buenos Aires et visant un bâtiment de l’Alliance mutuelle israélite argentine (AMIA), avec un bilan de 84 morts et 230 blessés. Jamais revendiquée, jamais élucidée, la tragédie demeure une plaie ouverte dans ce pays où vit la deuxième communauté juive des Amériques (300 000 personnes) après celle des Etats-Unis. Elle a aussi permis, dans un climat délétère, de porter de multiples accusations de type « lawfare » contre Cristina Kirchner – qui n’était pas au pouvoir en ce temps-là, soyons sérieux [42] ! Infobae relance la polémique. Rezaï fait l’objet d’un mandat d’arrêt international et Interpol a placé une alerte rouge sur sa tête pour permettre son arrestation. L’opposition argentine s’engouffre, accuse le gouvernement de connivence avec le « terroriste iranien ».

Un instant pris de court, le ministère des Affaires étrangères argentin demande au gouvernement sandiniste d’arrêter Rezaï. Le 11 janvier, la police fédérale, par l’intermédiaire d’Interpol Argentine, contacte Interpol Nicaragua. Pays qu’on imagine mal détenant et livrant le représentant d’un pays invité et potentiel allié pour résister aux « sanctions » de l’Union européenne et des Etats-Unis. Les autorités nicaraguayennes ignorent les mises en demeure envoyées par Buenos Aires. L’Iranien quitte leur territoire pour rentrer dans son pays via le Venezuela.
 Pressé par son opinion publique, Santiago Cafiero signe une note de protestation – puis de condamnation dans l’enceinte de l’OEA – contre le gouvernement d’Ortega, la visite de Rezaï constituant « une offense à la justice argentine et aux victimes » de l’attentat contre l’AMIA. Managua persiste et signe : « En tant que pays souverain, en tant que nation indépendante et en tant que peuple digne, le Nicaragua peut inviter qui il veut sur son territoire pour l’inauguration du président Daniel Ortega (…) Si cette personne arrive avec une attitude correcte, les portes lui seront toujours ouvertes. »

Inévitablement, les Etats-Unis s’en mêlent. Le sous-secrétaire d’Etat Brian Nichols se fend d’un Tweet manifestement destiné à critiquer Buenos Aires : « L’hémisphère ne peut pas regarder ailleurs pendant qu’Ortega-Murillo minent la démocratie et la sécurité régionale. » En visite à Washington la veille pour y aborder différents sujets, dont les difficiles négociations avec le FMI, Santiago Cafiero avait déjà reçu et compris le message. Il signe avec Antony Blinken un communiqué commun dénonçant explicitement Rezaï et implicitement le Nicaragua.
Toujours pris à la gorge, Buenos Aires tentera de ne pas s’aliéner l’administration américaine en sacrifiant également le Venezuela. Un véritable numéro d’équilibrisme. S’abstenant lors des votes qui s’acharnent sur la République bolivarienne dans le cadre de l’OEA, l’Argentine, le 26 janvier, à Genève, n’hésite pas à condamner Caracas lors de la réunion du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU consacrée au Venezuela.
 
Hier la lutte des classes, aujourd’hui le conflit des générations ! Le 8 novembre 2021, un texte signé par le Parti communiste chilien et quelques formations situées à gauche de l’arc politique [43] rejette la déclaration du ministère des affaires étrangères critiquant la réélection d’Ortega et estime que le Chili se joint au gouvernement des Etats-Unis dans une ingérence qui va « à l’encontre de la volonté du peuple nicaraguayen ». La déclaration suscite une avalanche de critiques. Alors candidat présidentiel d’Apruebo Dignidad, Boric invite le PC à se rétracter et affirme qu’aucun de ses gouvernements ne soutiendrait des dictatures, « peu importe qui cela dérange ». Boric reçoit un renfort immédiat. Militante des Jeunesses communistes ayant émergé lors des grandes manifestations étudiantes de 2011, devenue députée, Camila Vallejo soutient que le texte n’a pas été approuvé par la direction du parti, dont elle est membre, et ajoute : « Nous condamnons les violations des droits de l’homme au Nicaragua. » Dans le sillage de la mairesse de Santiago Irací Hassler, des députés Carmen Hertz et Amaro Labra, de l’ancienne ministre Claudia Pascual, tous communistes, l’ex-candidat du parti à la présidence, Daniel Jadue prend lui aussi ses distances avec la déclaration : « Je ne serai jamais d’accord avec les régimes qui persécutent et emprisonnent leurs opposants. Les problèmes de la démocratie sont résolus avec plus de démocratie, jamais avec moins. Il n’y a pas de double lecture ici. »

La gauche chilienne en général et le PC en particulier se déchirent. Le texte controversé a été élaboré et diffusé par deux des leaders historiques du parti, membres du Comité central et chargés des relations internationales, Juan Andrés Lagos et Claudio De Negri. Parmi bien d’autres, le constituant Hugo Gutiérrez les appuie.
L’ancienne génération a une relation particulière avec Managua. Elles remontent à 1979, quand des membres du Front patriotique Manuel Rodríguez (FPMR), groupe armé chilien qui s’entraînait pour lutter contre Pinochet, ont quitté Cuba pour le Nicaragua afin de combattre aux côtés des Sandinistes et renverser le dictateur Anastasio Somoza. Ces révolutionnaires ont joué un rôle clé sur le Front Sud Benjamín Zeledón, à la frontière avec le Costa Rica. Certains rejoindront ultérieurement l’appareil d’Etat et d’autres les Bataillons de lutte irrégulière pour affronter les contre-révolutionnaires – la « contra ». D’où leur fidélité à leurs anciens « compañeros ».

Rien de vraiment nouveau sous le soleil de Santiago. Toute communiste qu’elle soit, Camila Vallejo a déjà pris position en 2020 en condamnant « les violations des droits de l’homme par le régime Maduro » après le rapport très contestable de Michelle Bachelet, la haute-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU (HCDH) [44]. Après son élection, Boric se distinguera lors d’une interview donnée le 21 janvier 2022 à la BBC : « Le Venezuela est une expérience qui a plutôt échoué et la principale démonstration de son échec, ce sont les six millions de Vénézuéliens de la diaspora [45]. »
Boric, Vallejo ou les membres de la jeune garde qui les accompagnent sont des trentenaires, nés après 1986. Aucun d’entre eux n’a subi personnellement les coups de la dictature de Pinochet. Aucun n’a été confronté directement aux agissements de l’impérialisme. Ils ont certes dirigé des cortèges, hurlé des slogans, le nez recouverts de foulards contre les gaz lacrymo, mais une manifestation étudiante n’a rien à voir avec l’affrontement d’un régime totalitaire ou d’une déstabilisation. On ne leur souhaite pas de le découvrir. Mais, pour l’heure, la guerre psychologique et informationnelle battant son plein, leur discours ravit les analystes, commentateurs et autres intellectuels organiques qui voient en eux, et surtout en Boric, les tenants d’une « nouvelle gauche » en rupture avec le courant « autoritaire, dictatorial », de Cuba, du Nicaragua et du Venezuela.

Cette posture ne fait pas l’unanimité. S’y opposent des voix qui ont l’avantage d’opposer des arguments solides aux hypothèses chéries par les politiciens qu’effarouchent tout ce qui est trop « hors consensus » ou dérangeant. Dès août 2018, une chilienne dite « anonyme », Margarita Labarca, qui a connu la dictature de Pinochet, s’adresse à Boric, alors député : « Je pense que passer du Chili à d’autres pays lorsqu’on parle des droits de l’homme, c’est être hors sujet et tomber dans les pièges de la droite. Parce que nous ne sommes pas en mesure de juger ce qui se passe dans d’autres pays sans bien les connaître. (…) Il me semble que les jeunes de votre génération ne se soucient pas de savoir si les droits de l’homme sont violés ou non au Nicaragua. Ce qu’ils veulent, c’est paraître impartiaux devant la droite chilienne. (…) Je ne connais pas le Venezuela, je n’ai pas vécu au Venezuela. Mais en regardant les choses de l’extérieur, il me semble qu’il s’y passe la même chose que ce qui s’est passé au Chili pendant l’Unité populaire. (…) Y a-t-il des pénuries, notamment de médicaments ? Oui, comme ce fut le cas au Chili à l’époque de Salvador Allende. (…) Et je vais à Cuba. Parce que j’ai vécu six ans en exil à Cuba avec ma famille et je la connais bien. As-tu vécu à Cuba ? Je ne pense pas, je suppose que tu y a été en visite [46]…  »

Petit fils de Salvador Allende, né en 1976 au Mexique où il a grandi avec sa famille en exil, étudiant en médecine à Cuba, praticien pendant neuf ans en République bolivarienne du Venezuela, Pablo Sepulveda Allende lui aussi interpelle son compatriote  : « Monsieur le député, j’ose vous répondre parce que je vois le danger que des leaders importants comme vous, de jeunes leaders de la « nouvelle gauche » qui a émergé au sein du Frente Amplio, fassent des comparaisons simplistes, absurdes et mal informées sur des questions aussi délicates que les droits de l’homme. (…) Le fait d’écrire de telles inepties [sur le Nicaragua et le Venezuela] ne fait pas « devenir un supposé agent de la CIA », mais dénote une grande irresponsabilité et immaturité politique, qui peut vous transformer en un élément utile pour la droite, ou pire, finir par être cette « gauche » dont la droite a besoin ; une gauche terne, ambiguë, une gauche inoffensive, qui par opportunisme préfère apparaître « politiquement correcte », cette gauche « ni chicha ni limonada »[ni chair ni poisson, sans consistance], cette gauche qui ne veut être mal avec personne. »
Dernier en date, l’ex-président équatorien Rafael Correa a réagi sur Twitter au jugement porté par le nouveau chef d’Etat chilien sur l’ « échec » de la République bolivarienne : « Gabriel : as-tu oublié le blocus criminel du Venezuela ? On empêche le Venezuela de vendre son pétrole ! Combien de Chiliens feraient partie de la « diaspora » si on empêchait le Chili de vendre son cuivre ? C’est comme trouver un homme enchaîné, qui se noie, et dire qu’il ne sait pas nager. »

Ne tirons pas à boulets rouges, tout n’est pas perdu. Dans le même entretien à la BBC, Boric confie : « J’ai beaucoup d’espoir et j’espère travailler au coude à coude avec Luis Arce en Bolivie, avec Lula s’il gagne les élections au Brésil, avec l’expérience de Gustavo Petro s’il se consolide en Colombie. Je crois que l’on peut construire un axe extrêmement intéressant. » Le Chilien avoue même une proximité idéologique avec l’ex-vice-président bolivien Álvaro García Linera. Oui, après tout, pourquoi pas ? Quelques rencontres avec ce dernier et Arce, président d’une Bolivie membre de l’Alba en compagnie de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua, quelques conversations avec Lula, vieux compagnon de route de Chávez et de Maduro, devraient contribuer non à une conversion, nul n’en demande autant, mais à une plus raisonnable évaluation de la situation. Ne serait-ce que pour fortifier l’Unasur et la CELAC plutôt que de poursuivre les politiques divisionnistes de Piñera, Duque, Lasso et Bolsonaro.

Brésil et Colombie feront-ils définitivement basculer l’équilibre des forces en 2022 ? Des élections présidentielles cruciales doivent y avoir lieu. Ce n’est pas faire insulte aux habitants du Costa Rica que de ne traiter qu’en quelques mots celle qui doit avoir lieu le 6 février dans leur pays. Vingt-sept candidats, la majorité du centre ou de droite, une classe politique de gauche déconnectée des classes populaires, un candidat vaguement social-démocrate, José María Figueres (déjà président entre 1994 et 1998 pour le Parti libération nationale) au coude à coude avec un ou deux conservateurs – José María Figueres (Parti unité sociale chrétienne ; PUSC), Fabricio Alvarado (Parti Nouvelle République ; PNR) : particulièrement incertain, le résultat ne devrait pas changer la face du continent. En revanche…
 
Le 10 décembre dernier, à Buenos Aires, sur une place de Mai qui honorait le Jour de la démocratie, la vice-présidente Cristina Kirchner a littéralement lancé la campagne de Lula et pronostiqué sa victoire, tandis que des militants « kirchneristes » déployaient des banderoles « Lula président ! ». Présent à la tribune en compagnie de « Pepe » Mujica, celui-ci n’a toujours pas confirmé officiellement sa candidature, même si, la Cour suprême lui ayant restitué ses droits politiques, elle paraît probable à beaucoup [47]. Tous les sondages le donnent vainqueur (mais pas forcément au premier tour) face à un Bolsonaro démonétisé.
Conscients de la déconfiture certaine de l’actuel chef de l’Etat en cas de confrontation directe avec celui qui a transformé le Brésil entre 2002 et 2010, chefs d’industrie et chefs de partis des classes dominantes cherchent désespérément une troisième voie en martelant le thème « Ni Lula ni Bolsonaro ». Sans trouver l’homme ou la femme providentiels pour l’instant. En matière de charisme, tant Lula que Bolsonaro dominent largement l’ex-juge Sergio Moro, Ciro Gomes (Parti démocratique travailliste ; PDT) ou Joao Doria (gouverneur de São Paulo), leurs potentiels rivaux les plus connus.

Là encore, donc, bataille se jouera en grande partie au centre. Que Lula va tenter de conquérir en passant alliance avec un rival historique, pour ne pas dire un ennemi du Parti des travailleurs (PT) : l’ancien gouverneur de São Paulo et leader du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB ; centre-droit) Geraldo Alckmin. Après que, le 15 décembre, ce dernier ait officiellement quitté le PSDB, Lula a confirmé sa prédisposition à présenter une candidature commune, Alckmin aspirant à la vice-présidence. « Peu importe que nous ayons été adversaires par le passé, que nous ayons échangé quelques coups de pied, que dans le feu de l’action nous nous soyons dit ce que nous n’aurions pas dû dire, a déclaré Lula. L’ampleur du défi auquel nous sommes confrontés fait de chacun de nous un allié de premier ordre. »
A gauche, ce choix provoque de l’urticaire. Même Dilma Rousseff exprime de fortes réserves. Et pour cause… Alckmin a soutenu le coup d’Etat parlementaire qui l’a renversée en 2016. D’autres figures du PT renâclent. Davantage en phase avec les classes populaires, des cadres importants du Parti socialisme et liberté (PSOL), dont le charismatique Guilherme Boulos (aspirant à la présidence en 2018) qui, pour vaincre l’extrême droite, s’est rapproché du PT, estiment que « cette alliance affaiblit la candidature de Lula ».
Une tension désormais classique entreles tenants de la pureté idéologique et les pragmatiques. Mais Lula n’a-t-il pas eu l’homme d’affaires évangélique José Alencar comme vice-président pendant ses deux mandats ? Avec succès. Et le PT a gouverné avec le soutien de petits partis sans idéologie affirmée (mais plutôt conservateurs !) – le Centrão. Cette fois avec une fin désastreuse : ce magma s’est finalement retourné contre « Dilma ». Comme ailleurs, ces acteurs tendent à l’édulcoration du discours et du projet. Ils peuvent aussi être, selon les cas, danger primordial ou suprêmes alliés. Mais comment arriver au pouvoir sans eux ? Une conjoncture politique ne peut pas être créée à volonté

Si le centre doit permettre l’élection de Lula au Brésil, il pourrait empêcher celle de Gustavo Petro en Colombie ! Dirigeant le plus populaire du Pacte historique, vaste alliance de gauche allant du Pôle démocratique alternatif (PDA) à l’Union patriotique (UP) et à Colombie humaine (CH) en passant par Comunes (l’ex-guérilla des FARC) et des organisations sociales, le sénateur et ex-maire de Bogotá mène de loin tous les sondages dans la course à la Casa de Nariño (premier tour le 29 mai, éventuel second le 19 juin). Il y a quatre ans, Petro avait perdu au second tour face à Yván Duque, mais, fait exceptionnel dans une Colombie où la gauche, même modérée, a historiquement été martyrisée et marginalisée, il avait obtenu plus de huit millions de voix (43 %). Il aurait pu gagner face à l’extrême droite « uribiste » du Centre démocratique (CD) représentée par Duque si le centriste Sergio Fajardo (Coalition Colombie), arrivé troisième au premier tour avec 23,7 % des voix, n’avait annoncé qu’au second tour, il voterait « blanc ». Un « non choix » favorisant incontestablement Duque, ne serait-ce qu’en encourageant la tendance déjà très forte à l’abstention [48].

Comme celui de Macri, Bolsonaro ou Piñera, le bilan de Duque est calamiteux. Aux turpitudes économiques et sociales des autres, il ajoute le torpillage des Accords de paix avec les FARC (2016) et un massacre quotidien de dirigeants sociaux (145 en 2021 auxquels s’ajoutent, en cinq ans, 293 ex-guérilleros ayant déposé les armes). Petro annonce un « gouvernement de transition » axé sur quatre projets : le passage d’une économie basée sur l’extraction du pétrole et du charbon à une économie durable ; d’un régime autoritaire à la démocratie ; de la violence à la paix ; de l’injustice à la justice. Face à Óscar Iván Zuluaga, ex-ministre d’Uribe qui n’a à offrir que mort et dénuement, il a toutes les chances de l’emporter au second tour. Même pronostic face à la coalition de droite néolibérale Equipe Colombie, également porteuse d’autoritarisme et de corruption. Mais…
Même s’il convient de les manier avec prudence, les enquêtes d’opinion placent le Centre Espérance en deuxième ou troisième position au premier tour. Comme dans les autres coalitions, une primaire doit départager ses principaux leaders Sergio Fajardo, Juan Manuel Galán et Alejandro Gaviria qu’a rejoint la « verte » Ingrid Betancourt, de retour en politique. La présence du candidat de ce courant au second tour – sans doute Fajardo ou Galán – est vraisemblablement la seule qui menace Petro. La haine que porte la droite à ce dernier l’amènerait sans hésitation aucune à préférer et soutenir ce centriste contre « la menace petriste », le « subversif », le « castrochaviste », l’ « ex-guérillero » (c’est un ancien du M-19), le « démagogue », le « populiste » et autres gracieusetés.
Reste que, si l’on se place dans une optique de gauche, le pire n’est jamais sûr. Petro va bénéficier de l’impact produit par la victoire de Boric, l’ « étoile montante », au Chili. Celle-ci a provoqué une onde de choc symboliquement vécue par beaucoup comme « un changement d’air » en Amérique latine. Que Petro et Lula l’emportent et, effectivement, sans parler de « nouvelle marée rose-rouge », le visage de la région aura repris des couleurs.

Tegucigalpa, 26 janvier, veille de la cérémonie d’investiture de Xiomara Castro. Dans un auditorium archicomble de l’Université nationale autonome du Honduras (UNAM) où se trouvent ses amis et ex-chefs d’Etat Dilma Rousseff et Fernando Lugo, Cristina Kirchner donne une conférence magistrale. « Etre ici aujourd’hui est un rappel que le peuple revient toujours », commence-telle en évoquant 2009, année où, présidente de l’Argentine, elle a tout fait, avec les Chávez, Lula et Correa, pour tenter d’arrêter le coup d’Etat contre Zelaya. Ce furent des moments très difficiles, mais ce furent des moments de remarquable solidarité latino-américaine. » Quelques réflexions sur le colonialisme direct des puissances européennes, la domination des Etats-Unis, le néolibéralisme, les ajustements structurels, les « coups d’Etat en douce », mais une constante, sous diverses formes, revient tout au long de l’exposé : « Le peuple revient toujours et ne le fait jamais de la même manière ni avec les mêmes dirigeants, mais avec le même objectif : l’autodétermination. »
Moins connue que « Cristina », mais également femme de courage, Adriana Salvatierra, présidente du Sénat lors du coup d’Etat de novembre 2019 en Bolivie, a préféré démissionner que collaborer de quelque forme que ce soit avec les putschistes qui venaient de renverser Evo Morales. Récemment interrogée sur les leçons à tirer de l’ « étape précédente », elle a répondu : « Je pense que la grande leçon de la synchronisation progressive que nous avons connue au début du siècle en Amérique latine est que nous ne devons plus gouverner timidement. » Quant à la renaissance d’un « nouveau pôle progressiste »… « Je me méfie un peu de ce terme de “cycles”, comme si tout se résumait à un jeu permanent de va-et-vient, comme si l’action du peuple, c’est-à-dire la possibilité de la transformation historique par l’action politique du peuple, ne jouait pas un rôle fondamental. En raison de la façon dont la Bolivie a déjoué le destin qui lui était sous l’effet d’une forte conspiration internationale, je suis très confiante. L’histoire reste ouverte et reste écrite par le peuple [49]…  »
Age d’or, fin de Cycle ? N’en parlons plus.

Illustration : Leon Overweel – Unsplash CC


[1] Tout comme la FAES, la FIL fait partie d’Atlas Network, un réseau de lobbies ultra-capitalistes et anti-communistes. Cette nébuleuse mène en permanence de violentes campagnes contre les gauches latino-américaines.

[2] Elu en 2017 sous les couleurs d’Alianza País pour poursuivre l’œuvre réformatrice du président Rafael Correa, Lenín Moreno retourne sa veste dès son arrivée au pouvoir et mène une politique néolibérale tout en poursuivant ses anciens « amis ».

[3] Franck Gaudichaud, Thomas Posado (dir), Gouvernements progressistes en Amérique latine (1998-2018) : La fin d’un âge d’or, Presses universitaires de Rennes, 2021. Voir également : Franck Gaudichaud, Massimo Mondonesi, Jeffery R. Webber, Fin de partie ? Amérique latine : les expériences progressistes dans l’impasse (1998-2019), Syllepse, Paris, 2020.

[4] La dette publique s’élève à quelque 330 milliards de dollars (dont les 44 milliards du FMI), soit plus de 90 % du PIB. En 2016, à la fin du mandat de Cristina Kirchner, elle s’élevait à 20 % du PIB.

[5https://www.imf.org/en/News/Articles/2021/12/22/pr21401-argentina

[6] Il s’agit d’une élection inédite car, jusque-là, les gouverneurs régionaux étaient nommés par le pouvoir exécutif.

[7] Révélation de fraudes et d’évasion fiscale à très large échelle par la fuite d’environ 11,9 millions de documents.

[8] Parisi est sous le coup d’un mandat d’arrêt pour non paiement d’une pension alimentaire.

[9] Apruebo Dognidad : Partido Comunista, Revolución Democrática, Convergencia Social, Comunes, Federación Regionalista Verde Social, Movimiento Unir, Fuerza Común, Acción Humanista et Izquierda Cristiana de Chile).

[10] La vice-présidence sera occupée par un médecin de centre-gauche qui ne milite dans aucun parti politique, Gaspar Domínguez.

[11] Démocratiquement élu (62,4 % des voix) en 1990 en battant… Mario Vargas Llosa (37,6 %), Alberto Fujimori a été l’auteur d’un « auto-coup d’Etat » en 1992, avant d’employer l’armée pour suspendre les libertés publiques et abolir la quasi-totalité des institutions.

[12] Pour une interprétation de cette défaite, voir : https://www.les2rives.info/changement_ou_la_continuite

[13] Groupes de paysans constitués dans les années 1970 afin de lutter contre le vol de bétail, puis, par la suite, pour faire face aux milices du Sentier lumineux.

[14] José Carlos Mariátegui (1894-1930) : considéré comme le fondateur du marxisme latino-américain, Mariátegui en a fait une interprétation originale en y incorporant la question indigène.

[15] Après l’arrestation en 1992, puis la condamnation à perpétuité d’Abimael Guzmán – le « camarade Gonzalo » –, charismatique chef de la guérilla, celle-ci a déposé les armes en 1993. Quelques factions irréductibles sont demeurées dans la clandestinité, en particulier dans les zones de l’ Alto Huallaga et du Valle de los Ríos Apurímac-Ene (VRAE) où elles se livrent davantage à la culture de la coca et au narcotrafic qu’à une quelconque activité politique.

[16] Ex-militaire réputé proche d’Hugo Chávez, élu en 2011 (contre Keiko Fujimori) sur un programme de gauche, Ollanta Humala, soumis au même type de pressions, a rapidement recentré son discours et mis de l’eau dans son vin.

[17https://redhargentina.wordpress.com/2021/10/17/ricardo-jimenez-desde-peru-es-constante-el-retroceso-del-gobierno-ante-las-presiones-de-la-derecha/

[18] FSLN : 75 ; Parti libéral constitutionnaliste (PLC) : 10 ; Alliance libérale nicaraguayenne (ALN) : 2 ; Alliance pour la République (APRE) : 1 ; Parti libéral indépendant (PLI) : 2 ; Chemin chrétien nicaraguayen (CCN) : 1 ; Yapti Tasba Masraka Nanih Asla Takanka (Yatama) : 1.

[19] Lire « Nicaragua : une contre-enquête » : https://www.medelu.org/Nicaragua-une-contre-enquete

[20https://www.developmentaid.org/#!/organizations/awards/view/184280/responsive-assistance-in-nicaragua-rain-program

[21https://www.el19digital.com/articulos/ver/titulo:117944-las-ong-y-el-nuevo-plan-condor-para-america-latina

[22] Lire « Vol d’hypocrites au-dessus du Nicaragua » : https://www.medelu.org/Vol-d-hypocrites-au-dessus-du-Nicaragua

[23https://www.rfi.fr/fr/europe/20200923-parlement-europ%C3%A9en-engage-contre-d%C3%A9sinformation-et-ing%C3%A9rences-%C3%A9trang%C3%A8res

[24https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/sept-questions-sur-viginum-nouvelle-agence-contre-les-cyber-attaques-etrangeres-1355306

[25https://twitter.com/DoraMTellez/status/1193523182432636928

[26https://notaclave.com/personalidades-del-mundo-emiten-carta-de-respaldo-al-pueblo-cubano/

[27] Ex-agent de la CIA, lié au narcotrafic, le général Manuel Noriega a gouverné le Panamá de façon autoritaire de 1983 à 1989. Utile pendant la guerre froide, mais devenu encombrant, Noriega est lâché par Washington. Le 3 janvier 1990, au terme d’une invasion militaire – l’opération « Juste Cause » – à laquelle participent 28 000 soldats américains et qui fait 4 000 morts –, Noriega est capturé et extradé vers la Floride où il sera condamné à 40 ans de prison (ramenés à 30 ultérieurement).

[28100% Noticias, Managua, 26 juillet 2018.

[29https://www.franceameriquelatine.org/quarante-et-unieme-anniversaire-revolution-sandiniste-naufrage-regime-orteguiste-monica-baltodano-kassandra-blog-mediapart/

[30https://confidencial.com.ni/el-41-aniversario-de-la-revolucion-sandinista-y-el-hundimiento-del-regimen-orteguista/ et http://www.cadtm.org/Le-41e-anniversaire-de-la-revolution-sandiniste-et-l-effondrement-du-regime

[31] Sur le conflit salvadorien : https://www.medelu.org/Salvador-La-couleur-du-sang-jamais-ne-s-oubliera

[32https://www.medelu.org/Honduras-un-observateur-electoral

[33https://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat

[34] Cette insécurité atteignait 77,4 assassinats pour 100 000 habitants en 2013 et avait culminé à 93,2 en 2011.

[35] Les « remesas » (envois d’argent) de plus d’un million de nationaux installés légalement ou non aux Etats-Unis représentent plus de 5 milliards de dollars, soit 20 % du PIB du Honduras.

[36https://notibomba.com/manuel-zelaya-responde-a-los-ataques-de-salvador-nasralla/

[37https://www.resumenlatinoamericano.org/2021/12/03/honduras-gilberto-rios-del-partido-libre-con-el-gobierno-de-xiomara-esperamos-volver-a-todas-las-formas-de-integracion-latinoamericana-posibles/

[38https://www.medelu.org/Paysages-venezueliens-avant-la-victoire-chaviste

[39https://twitter.com/contrapuntovzla/status/1483683641133654018

[40] Sur cette aberration criminelle, lire : https://www.medelu.org/Maduro-mort-ou-vif

[41] La scène a été racontée par Maduro à l’intellectuel franco-espagnol Ignacio Ramonet

[42https://www.medelu.org/L-antisemitisme-a-la-carte-du-Centre-Simon-Wiesenthal

[43] Partido Igualdad, Movimiento del Socialismo Allendista, Izquierda Libertaria, Ukamau Chile, Movimiento de Pobladores en Lucha MPL.

[44https://www.medelu.org/Michelle-Bachelet-la-Chilienne-qui-a-oublie-d-ou-elle-vient

[45https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-60083855

[46https://elporteno.cl/margarita-labarca-responde-gabriel-boric-sobre-ddhh/#more-5216

[47] Luiz Inácio Lula da Silva avait été condamné à neuf ans et six mois de prison par le juge Sergio Moro au cours d’un procès entaché d’irrégularités.

[48https://www.medelu.org/Qui-a-trahi-le-camp-de-la-paix-en

[49https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/01/03/adriana-salvatierra-la-grande-lecon-de-letape-precedente-en-amerique-latine-est-que-nous-ne-pouvons-plus-gouverner-timidement

URL de cet article : https://www.medelu.org/L-Age-d-or-et-la-Fin-de-cycle-ne-sont-plus-ce-qu-ils-etaient

Interview du Président Maduro par Ignacio Ramonet : de la résistance à la croissance en 2022; les trois défis d’une révolution mondiale.

Ignacio Ramonet – Bonsoir Monsieur le Président, merci beaucoup de nous recevoir et de nous accorder cette interview. C’est déjà un classique, non ? Comme au football (rires) ces rencontres que nous avons…

Nicolás Maduro Oui, c’est un peu comme les matches du Real Madrid-Barcelone (rires). 

Ignacio Ramonet C’est la sixième fois que nous réalisons un entretien à la fin de l’année, afin de faire le bilan de l’année qui s’achève mais aussi de dessiner des perspectives pour l’année qui commence.

Nicolas Maduro – exact.

Ignacio Ramonet – j’aimerais vous interroger autour de trois thèmes : la politique intérieure, l’économie et la politique internationale. Et j’aimerais terminer par une dernière question sur un sujet beaucoup plus vaste. Commençons par la politique intérieure. Au Venezuela comme dans d’autres pays, l’année 2021, puis 2022, ont été marquées par la pandémie. Ces dernières semaines on nous annonce, depuis l’OMS aussi, une sorte de tsunami de la variante Ómicron, que nous voyons en Europe en ce moment avec en France 200 mille cas quotidiens il y a quelques jours. La question est : comment le Venezuela va y faire face ? La méthode que vous avez mise en place pour lutter contre la Covid sera-t-elle efficace contre Omicron ? Et enfin, pouvez-vous nous donner une idée de la façon dont la vaccination se passe, au Venezuela ?

Nicolas Maduro – Eh bien, tout d’abord, je tiens à te remercier pour ce cycle d’entretiens qui servent à évaluer ce que nous faisons, depuis 2016, nous voici déjà à l’orée de 2022. J’envoie un salut à tous les adeptes de vos interviews, de vos articles et à tous ceux dans le monde qui peuvent nous voir et nous entendre. 

Cette variante Ómicron rappelle au monde que la pandémie n’est pas terminée, que les prévisions sur une fin de la pandémie ne sont pas exactes, qu’il est donc nécessaire de combiner des mesures préventives de biosécurité sanitaire, de vaccination de masse, avec la recherche scientifique à la recherche de solutions et de traitements pour ce coronavirus, qui a déjà eu tant de variantes.

Ómicron a des dizaines de mutations, ce qui la rend plus contagieuse. Jusqu’à présent les études qui ont été faites dans le monde disent que cette variante n’est pas plus mortelle, mais plus contagieuse, d’où les phénomènes que nous voyons en Espagne, en Italie, en Allemagne, en France, aux États-Unis, de milliers, de milliers de cas; aux États-Unis, il y a eu 250 000 cas en une seule journée; en Espagne, ils ont atteint 1400 cas pour 100 000 habitants, 1400 cas pour 100 000 habitants, 100 000 cas par jour.

Nous avons fait un grand effort avec beaucoup de conscience collective, de discipline, avec beaucoup de leadership de la révolution, du système de santé publique que nous avons, le rôle éminent des médecins femmes et hommes, des infirmières, de tout ce que nous appelons la Mission 100% santé « Barrio Adentro » (« au cœur du quartier »). Avec toute une batterie de mesures offertes à la population depuis le gouvernement bolivarien.

L’élément clé de la prévention est la sensibilisation, c’est l’éducation des personnes. Si les gens sont motivés, si les gens sont bien informés, ils prennent soin d’eux-mêmes. Si vous donnez en permanence aux gens de bonnes raisons de prendre soin d’eux-mêmes, ils veilleront à prendre eux-mêmes leurs mesures de biosécurité.

Nous avons suivi une méthode depuis 2020 qui a couvert pratiquement toute l’année, et que nous avons levée en novembre, qui est la méthode « sept + sept », une semaine flexible suivie d’une semaine plus préventive. Cette année, les variantes brésiliennes sont arrivées ici, les deux variantes brésiliennes, la variante Delta est arrivée, plus létale, toutes sont venues et sont entrées par la Colombie et le Brésil; et maintenant nous venons de détecter la variante Ómicron. Et nous avons maintenu par rapport au monde, en particulier ce qu’ils appellent le monde développé, les États-Unis, l’Europe et tous ces pays, en ce qui concerne le nombre de contagions et de décès et les pourcentages qu’ils ont, le Venezuela a eu un contrôle exemplaire sur la pandémie. Nous l’avons maintenue, avec la méthode « sept + sept ».

Quand nous avons commencé à progresser dans la vaccination, avec déjà 40% de la population vaccinée, nous avons repris les classes présentielles et flexibilisé les mesures de biosécurité, puis nous sommes passés à une flexibilisation totale. C’est ainsi que le pays a fonctionné, en novembre, avec une affluence spectaculaire des gens dans les rues, sur les places publiques, les boulevards, les parcs, les fêtes, ce fut un Noël vraiment formidable, heureux. Et malgré ce grand brassage, tu peux voir comment notre peuple prend soin de lui-même, vraiment. Il peut y avoir une personne qui, par fatigue ou négligence, cesse de porter le masque, mais c’est circonstanciel, dans l’ensemble, les gens prennent soin d’eux-mêmes.

Nous arrivons à des chiffres vraiment impressionnants. Le Venezuela vient d’atteindre 6 cas pour 100.000 habitants. Alors que l’Espagne, les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, se disent « pays développés », possèdent la richesse du monde, n’est-ce pas ?, eh bien, cet humble pays appelé Venezuela atteint six cas pour 100.000 habitants. Et malgré ce chiffre, vraiment impressionnant, nous maintenons les soins et l’ensemble des mesures sur la population afin qu’elle puisse continuer à être prise en charge. Et nous nous sommes également fixé comme objectif d’atteindre 90% de vaccination.

Il faut tenir compte du fait que les mesures coercitives illégales connues comme « sanctions », le blocus, la guerre économique des États-Unis contre le Venezuela cette année, avaient notamment pour but de nous priver de vaccins, Ramonet ! Ils ont menacé toutes les compagnies internationales de vaccins de sanctions si elles vendaient des vaccins au Venezuela. Le monde doit le savoir. Le gouvernement états-unien a menacé toutes les entreprises du monde. Puis ils ont dit que c’était un mensonge. Et nous avons fait notre travail, intensivement, pour réussir à acquérir tous les vaccins dont le pays avait besoin cette année (principalement de Cuba, de la Chine, de Russie, contrairement en Europe où règnent Pfizer and Co, NdT). Je te donne un scoop : nous avons atteint 89% de la vaccination. Et nous en avons en stock, pendant le mois de janvier de nouveaux lots de vaccins arriveront, nous avons déjà budgétisé tous les vaccins dont le peuple vénézuélien a besoin pour les rappels au cours de l’année 2022.

« Les mesures préventives contre la Covid doivent être prises volontairement, consciemment,  elles ne peuvent pas être imposées à la population ni avec des couvre-feux, ni avec la répression »

Le monde devrait savoir que nous vaccinons à partir de 2 ans, puis nous commençons à vacciner à partir de 18 ans, puis les femmes enceintes, puis nous commençons à vacciner de 12 à 18 ans. Ce qui va nous donner une immunité plus forte, cela va nous donner une protection plus puissante pour notre population.

Je crois donc que le virus continuera d’affecter l’Humanité, nous devons rester attentifs à la bonne méthode à appliquer. Nous ne pouvons pas renoncer à la méthode « sept + sept », ni renoncer aux mesures préventives. Mais que ce soit volontairement et consciemment; les mesures préventives ne peuvent pas être imposées à la population avec des couvre-feux, avec la répression, les mesures préventives doivent être basées sur la conquête de la conscience et de la volonté du peuple, pour démontrer l’équité des mesures de protection de la santé. En 2022, j’espère qu’en réalisant la vaccination de 95% de la population, nous aurons un pays calme, avec sa population libre de se déployer, de travailler, avec une vie sociale relativement normale, de la même manière heureuse qu’il a pu vivre durant ces deux derniers mois de l’année 2021.

Ignacio Ramonet – Après les élections régionales et municipales du 21 novembre, j’aimerais que vous nous donniez votre analyse des résultats, que révèlent ces résultats sur l’état des forces politiques actuelles au Venezuela?

Nicolas Maduro – Les méga-élections du dimanche 21 novembre de cette année, nous donnent beaucoup matière à réfléchir. Cette campagne électorale n’a pas été facile, je l’ai dit à plusieurs reprises à la direction de campagne des forces révolutionnaires dirigées par le camarade Diosdado Cabello, parce que le blocus, les sanctions ont créé des problèmes de services publics, des problèmes dans la vie quotidienne du peuple, qu’il y a une bonne partie de la population qui ne comprend pas que ces effets proviennent en grande partie des sanctions, il y a beaucoup de mécontentement, de désagréments. C’est ce que l’impérialisme américain recherche quand il met un pays sous pression,  pour l’écraser, comme il l’a fait avec le Venezuela, il cherche à créer cette confusion, cet agacement, la protestation du peuple, c’est le but de leurs mesures coercitives et unilatérales, leurs sanctions, de leur guerre économique contre nos finances publiques, contre notre liberté de commercer.

J’ai dit aux compagnons : regardez, il y a des problèmes dans des services publics importants tels que l’eau, il y a des problèmes qui sont venus du sabotage du système électrique, il y a des problèmes dans tout ce qui est le service des déchets solides, ce sont les problèmes que les maires et les gouverneurs doivent résoudre, ce sont de vrais problèmes de la population. Beaucoup d’entre eux causés par le blocus occidental, par l’accès impossible aux pièces de rechange, aux équipements que tout pays doit renouveler pour maintenir ses services publics, et constituer un stock de pièces de rechange pour maintenir en état leurs services publics.

Nous sommes arrivés à un point où pour acheter les pièces de rechange d’une pompe à eau – au Venezuela 90% de l’eau doit être montée des rivières aux villes en altitude-, pour acheter un moteur, une pompe à eau d’une certaine envergure ou des pièces de rechange, l’OFAC, le gouvernement états-unien, empêchent le Venezuela de l’acquérir.  Comment expliquer tout cela à la population? On lui explique, et il y a une partie de la population qui le comprend parfaitement, qui d’une manière stoïque et héroïque, continue à soutenir la révolution consciemment; mais il y a une autre partie de la population qui s’est dépolitisée et qui tout simplement proteste, s’énerve, blâme le gouvernement, la révolution et blâme souvent les dirigeants régionaux et locaux. Cette élection n’a pas été facile. Et nous en étions conscients.

Au parti socialiste uni du Venezuela nous avons décidé de mener un processus primaire pour consulter la base, pour choisir nos candidats à partir du vote populaire. Les primaires ont été bonnes, avec une bonne participation. Mais ces primaires ont aussi ouvert des conflits dans les régions, dans les municipalités, avec parfois des divisions en deux groupes, ou trois. Si Ramonet et Maduro se sont lancés pour être gouverneur de l’État et que Ramonet a gagné, Maduro a ensuite demandé à ses partisans de ne pas voter pour Ramonet. Ce qui a fait que dans certaines municipalités et dans certains États, eh bien, la bataille a été plus difficile encore. Et nous avons gagné malgré cela et dans certaines municipalités et certains États, en l’occurrence trois États de la République, sur les 23 postes de gouverneurs, l’opposition a remporté trois postes de gouverneur. Et sur les 335 maires, l’opposition en a remporté 108. Beaucoup de nos défaites s’expliquent par ces divisions, ces intrigues et ces affrontements entre groupes, il faut le dire. C’est la première fois que j’en parle, Ramonet.

Les primaires ont laissé des blessures insurmontables dans la plupart des États et des municipalités du pays, qui ont été exploitées de différentes manières par des secteurs de la droite, de l’opposition, et qui ont rendu la bataille plus dure mais malgré ces circonstances objectivement difficiles, produit des sanctions et de ces dimensions subjectives des divisions produites par les primaires, nous avons obtenu une grande victoire, nous avons remporté 65% des maires et des conseils municipaux du pays, nous avons remporté 80% des postes de gouverneurs du pays. Avec un leadership renouvelé lors des primaires, profondément enraciné dans le peuple. Vraiment, Ramonet, ces dirigeants que nous avons dans les rues, dans les communautés, dans les quartiers, dans les municipalités et dans les états, est composé de vrais dirigeant(e)s. Nous avons construit un système de direction et un système de forces vraiment impressionnant qui a rendu possible cette formidable victoire, je dirais (sûrement cette interview sera vue par de nombreux dirigeant(e)s de gauche, de ce qu’on appelle des mouvements progressistes révolutionnaires).

« Quelle force de gauche, quelle force révolutionnaire, quelle force politique de n’importe quelle idéologie dans le monde aujourd’hui peut obtenir une victoire comme celle obtenue par le mouvement chaviste au Venezuela ? »

D’où ma question : après toute la guerre qu’ils ont faite au Venezuela, comment se fait-il que les forces bolivariennes et chavistes obtiennent cette formidable victoire ? Au Venezuela, nous avons organisé 29 élections en 22 ans et c’est la 27e victoire. Il faut en être conscient :  la 27ème victoire. Nous sommes comme je le dis toujours fait de ce bois particulier, enracinés dans le réel, nous sommes réels. Nous avons un leadership, nous ne tournons pas le dos aux gens, nous sommes avec les gens à travers dans les réussites comme dans les épreuves, nous sommes capables de renouveler notre discours, notre programme politique, nous sommes capables de nous renouveler spirituellement, nous sommes capables de renouveler notre sourire et de regarder les gens dans les yeux.

Quelle force de gauche, quelle force révolutionnaire, quelle force politique de n’importe quelle doctrine ou idéologie dans le monde aujourd’hui peut obtenir une victoire comme celle obtenue par le mouvement bolivarien, le mouvement chaviste au Venezuela ? Laissons chacun tirer ses propres conclusions. En tout cas, je pense que cela a été une impulsion importante, cela montre que nous sommes la majorité et que nous avons une base solide pour promouvoir la reprise économique, la relance de l’État-providence et construire ce que nous allons construire, de nouvelles majorités, de nouvelles directions, de nouvelles forces.

Ignacio Ramonet – Il faut ajouter, Monsieur le Président dans cette perspective, qu’en plus de cette victoire dans un cadre très démocratique, ce sont des élections qui ont été menées sous l’observation de centaines d’observateurs internationaux.

Nicolas Maduro – en effet.

Ignacio Ramonet – C’est pratiquement la seule victoire d’un parti au pouvoir dans ce contexte de Covid dans le monde. Aux États-Unis, le parti au pouvoir perd, en ce moment le parti au pouvoir perd, en Allemagne…

Nicolas Maduro – Celui qui a gouverné auparavant a perdu, Donald Trump.

Ignacio Ramonet – Donald Trump, c’est pourquoi Donald Trump a perdu.

Nicolas Maduro – Et maintenant Biden est en train de perdre.

Ignacio Ramonet – Merkel a perdu, en Norvège, aussi, dans de nombreux pays d’Amérique latine, ceux qui gouvernent ont perdu.

Nicolas Maduro – en Argentine Macri a perdu, Piñera au Chili. La droite au Pérou…

Ignacio Ramonet – Toutes ces élections qui ont été faites en cette période de Covid, le résultat est que, celui qui gouverne a du mal à mener à bien ces élections. C’est pourquoi cette victoire au Venezuela est en effet exceptionnelle. J’aimerais aussi que nous parlions de la relation avec la droite et l’extrême droite. Vous avez eu un dialogue avec cette opposition au Mexique, un dialogue avec la médiation de la Norvège. Mais ce dialogue, cette table de dialogue a été interrompu notamment après l’arrestation et l’extradition d’Alex Saab, qui avait un statut diplomatique et son extradition vers les États-Unis. Je voulais vous demander, Monsieur le Président, à quelles conditions comptez-vous reprendre le dialogue avec l’opposition, l’opposition la plus radicale, au Mexique?

Nicolas Maduro – Il est important de garder à l’esprit, Ramonet, que j’ai appelé au dialogue pendant plus de huit ans, presque neuf ans, mille fois je l’ai proposé sous ma présidence, en toutes circonstances j’ai appelé au dialogue politique, avec toutes les oppositions, dialogue, débat, compréhension.  Parce que je suis un homme de dialogue et de paix. Je crois au dialogue, à la compréhension, au débat et je crois à la recherche du consensus et chaque fois qu’il y a eu un dialogue, nous avons trouvé la voie du consensus et de la paix. Je suis contre la violence politique totale que la droite a introduite au Venezuela depuis plusieurs années, à plusieurs reprises, les insurrections violentes d’extrême droite en 2014, ou en 2017. Je suis contre les appels qu’ils ont lancés pour envahir le Venezuela, leur appel aux marines, à l’armée impériale des États-Unis, pour envahir le Venezuela au cours des années 2019, 2020. 

Et cette fois, après plusieurs efforts avec le royaume de Norvège, avec la Russie, avec les Pays-Bas, entre autres, avec le Mexique, nous avons réussi à établir un terrain d’entente avec l’opposition extrémiste, avec l’opposition qui agit en dehors de la Constitution, l’opposition de Guaido/Trump, tout ce que Trump a laissé. Cette opposition en dehors de la Constitution, nous sommes allés la chercher : nous sommes arrivés au Mexique après de nombreuses réunions privées, avec parfois des accords préliminaires via les médiateurs, secrètes et semi-secrètes. Pendant que cette opposition « guaidociste » lançait ses discours grandiloquents, proférant des bêtises, ils nous rencontraient en secret. Et il a été possible de se mettre d’accord sur un accord signé, un mémorandum où l’opposition putschiste de Guaido reconnaît pour la première fois la légitimité constitutionnelle du gouvernement que je préside. On en a beaucoup parlé et expressément, et nous l’avons mis comme condition : « ou vous reconnaissez et signez la reconnaissance du gouvernement constitutionnel ou il n’y a pas de dialogue avec vous ». Et ils ont dit qu’ils signeraient et ils l’ont signé. Les dialogues se sont très bien déroulés, je peux le dire. Nous entrions déjà dans la profondeur des grandes questions de la ré-institutionnalisation du Venezuela, de l’économie, des sanctions pénales, de tout , de la vie du pays. Et alors que nous entamions déjà l’examen de ces grandes questions et qu’il y avait un pré-accord là-dessus, et que nous allions pouvoir donner de bonnes nouvelles et de bonnes nouvelles pour le pays, une fois de plus le gouvernement des États-Unis, le département d’État a commis un acte dont ils savaient à l’avance qu’il allait provoquer la rupture des dialogues.

Ignacio Ramonet – Pensez-vous qu’il s’agit d’un sabotage ?

Nicolas Maduro – Je pense que oui, je n’ai aucun doute, ce fut un sabotage du gouvernement des États-Unis contre le dialogue au Mexique, je peux l’affirmer car nous en avons parlé avec le gouvernement des États-Unis. L’opposition elle-même, son coordinateur Gerardo Blyde, s’est entretenue à Washington avec le département d’État qui lui a donné des garanties, comme à nous, qu’ils n’allaient pas emmener Alex Saab, notre diplomate, pour que les dialogues se poursuivent de manière fructueuse. Et Alex Saab, que nous avions intégré à ces pourparlers, a commencé à participer par vidéoconférence. Mais les États-Unis ont porté un coup, un coup de poignard, à nos négociations au Mexique.

Pourquoi l’ont-ils fait? Vraiment, chacun peut s’interroger : pourquoi les États-Unis sabotent-ils un dialogue fructueux pour le pays, qui donnera des résultats au Venezuela et qui consolidera la paix et l’institutionnalité de notre démocratie? Ils ont enlevé le diplomate Alex Saab, l’ont emmené sans avertissement et sans protestation. Et maintenant Alex Saab est enfermé dans une prison de Floride, ils l’ont kidnappé et ont inventé mille accusations qui ne reposent sur rien. Alex Saab reste notre représentant à la table de négociation au Mexique. Il faudrait qu’il y ait de grands changements dans cette affaire de l’enlèvement d’Alex Saab pour que nous retournions au Mexique.

On verra ce qui se passera en janvier, en février, nous attendons avec impatience les mois à venir.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, nous allons parler de l’économie maintenant : il y a quelque chose que tous les analystes – qui étaient si critiques de la situation économique au Venezuela il y a quelques années – disent, et qu’aujourd’hui tous les observateurs notent : malgré le blocus des États-Unis ou de l’Union européenne,  malgré les mesures coercitives et unilatérales, la situation économique s’améliore très visiblement. J’aimerais que vous nous disiez comment vous vous expliquez cette amélioration.

« Le Venezuela dispose de ses propres moteurs pour aller de l’avant et remplacer l’ancienne économie capitaliste dépendante du pétrole, la vieille économie rentière installée au Venezuela pendant 100 ans »

Nicolas Maduro – Eh bien tout d’abord le Venezuela a ses propres moteurs pour répondre à ses besoins économiques. Je le dis depuis longtemps. Le Venezuela a ses propres moteurs économiques, il a une puissance économique, il a une capacité industrielle, il a une capacité technologique, il a les connaissances nécessaires pour aller de l’avant et remplacer l’ancienne économie capitaliste dépendante du pétrole, la vieille économie rentière qui a été installée au Venezuela pendant 100 ans. Une économie devenue totalement dépendante du pétrodollar.

Les sanctions économiques ont sans aucun doute terriblement frappé la vie économique du pays, le revenu économique du pays et donc le revenu économique de l’État, de la classe ouvrière, de la famille vénézuélienne, du monde des affaires. Ces 440 mesures coercitives et sanctions de l’ère Trump contre le Venezuela, ont eu l’effet d’une bombe atomique.

La guerre économique contre la production de pétrole, contre la production d’or, l’attaque contre la monnaie, contre la crypto-monnaie créée comme une alternative pour les achats internationaux.

J’ai lancé le Programme économique bolivarien, ce programme économique composé de 17 moteurs, avec une stratégie de développement pour chacun de ces moteurs.

Et nous avons progressivement mis en œuvre des mesures pour libérer les forces productives dans un schéma d’économie de guerre, qui n’est pas une économie normale. Voyez par exemple l’économie du Mexique, de l’Argentine, du Chili, du Brésil : aucune de ces économies n’est soumise à aucune mesure de blocus, de limitation de leur liberté commerciale, de limitation de leur liberté monétaire, financière, aucune.

Le Venezuela subit une économie de guerre de facto, qui nous a été imposées, brutalement. Je vois parfois des gens qui parlent du Venezuela dans le monde, même des gens qui se disent progressistes et qui ne savent pas ce que c’est que de faire face à une situation comme celle-ci, je voudrais les y voir, j’aimerais les voir à l’œuvre, ces dirigeants qui se disent progressistes et qui répètent tant de clichés sur le Venezuela, alors qu’ils ne savent pas ce que nous avons souffert, et comment de la souffrance nous sommes passés à la résistance et maintenant à la croissance.

Nous avons pris une série de mesures. J’ai ici un document économique du bilan que je m’apprête à présenter à l’Assemblée nationale en janvier 2022, le Venezuela s’est adapté progressivement à la guerre économique, depuis le lancement du Programme de relance économique en août 2018. Nous lancions déjà des éléments pour adapter l’économie à l’économie de guerre.

Nous avons avancé toutes ces années, d’abord la loi sur les délits du change a été abrogée, pour faciliter la circulation de la monnaie, un élément fondamental. En gardant le bolivar comme monnaie, nous rendons le mouvement des devises internationales plus flexible.

Le système de contrôle des prix a été remplacé par un système de prix convenus avec le privé, qui, bien que très faible, aide. Des réformes fiscales ont été menées et un programme de dépenses publiques et d’investissements a été mis en œuvre pour réduire le déficit budgétaire. Et nous faisons de grands progrès dans la réduction du déficit budgétaire.

Un marché des changes a été créé qui n’existait pas au Venezuela, aujourd’hui le taux de change officiel est la moyenne pondérée des marchés de change existants au Venezuela, dans les banques.

Nous avons adapté et créé des mécanismes pour une économie de guerre. Les subventions ont été optimisées. Par exemple, la subvention aux taux d’intérêt sur les prêts et la subvention à l’essence.

Un nouveau cadre juridique a été développé pour faciliter et sécuriser les investissements, et la loi anti-blocus a été approuvée qui fonctionne d’une manière « divine » comme on dirait là-bas dans les Andes.

« Au second semestre de 2021, nous avons connu une croissance économique de 7,5 %. Cela signifie que l’économie avec son propre moteur, avec sa propre force, l’économie réelle, a repris le chemin de la croissance économique. »

Le mécanisme de dialogue avec tous les secteurs privés du pays a également été réactivé. Aujourd’hui, nous avons une relation étroite avec tous les secteurs moyens, petits, moyens, grands, nationaux, internationaux, nous avons un dialogue permanent au sein du Conseil national de l’économie productive.

La production de pétrole et la production des raffineries, du complexe pétrochimique et des complexes d’amélioration du pays se sont progressivement rétablies.

La politique tarifaire est en train d’être récupérée, très importante en tant que mécanisme de promotion et de défense de la production nationale, dans un cadre de respect des accords internationaux, avec le slogan « d’abord le Venezuela, d’abord le nôtre », pour protéger l’industrie nationale, pour protéger les producteurs nationaux.

Cette année, nous avons lancé ce que les experts appellent, la ré-expression monétaire : nous avons éliminé 6 zéros au Bolivar et nous avons renforcé le point de vue psychologique, la gestion du Bolivar dans un cadre général d’amélioration de l’économie. Il a été très bien accepté par la population, le lancement du Bolivar numérique, notre monnaie numérique.

Grâce à cet ensemble de mesures, Ramonet, de manière systématique, soutenue et cohérente, l’économie vénézuélienne est actuellement dans une période claire de reprise.

Je peux te dire que nous avons récupéré la croissance économique et qu’au second semestre de 2021, nous avons connu une croissance économique de 7,5 %. Cela signifie que l’économie avec son propre moteur, avec sa propre force, l’économie réelle, a repris le chemin de la croissance économique. C’est une excellente nouvelle.

C’est le fait surtout de l’économie non pétrolière, bien que l’économie pétrolière soit également en croissance, mais l’économie non pétrolière ne dépend plus des pétrodollars, elle croît sur la base de son propre effort, de sa capacité d’autofinancement et du marché national.

Nous avons réactivé le marché intérieur avec une reprise impressionnante du commerce intérieur, que notre peuple observe.

Par conséquent, sans aucun doute, la plus grande réussite a été la défense de notre modèle économique. Le Venezuela réactive son économie, promeut la croissance avec des opportunités pour tous, mais surtout pense aux plus vulnérables, aux plus nécessiteux, à partir de notre vision humaniste et socialiste.

Cela signifie que 2021 a été la meilleure année malgré toute cette guerre économique et je crois que nous devons continuer à être très attentifs au développement de l’économie, à fournir des installations pour que les forces productives internes continuent d’être libérées et à continuer à contrôler tous les processus inflationnistes.

Nous terminons maintenant le mois de décembre avec de bonnes nouvelles de l’année du point de vue inflationniste.

Ignacio Ramonet – C’est ce que je voulais vous demander Monsieur le Président parce que l’inflation est toujours une préoccupation de la population et la question est de savoir quelles mesures vous comptez adopter pour réduire l’inflation ou la faire disparaître. Bien que dans le monde entier en ce moment l’inflation est de retour, pour des raisons également liées au monde post-pandémie de Covid. Quelle est la situation de l’inflation ici au Venezuela ?

Nicolas Maduro – Le Venezuela a toujours eu une économie inflationniste, avant la guerre économique, avant les mesures coercitives, avant le plan de guerre économique, avant l’économie de guerre. Une économie avec 60 ans de revenus pétroliers et une consommation élevée du marché intérieur qui a toujours généré un déséquilibre entre la capacité de consommation intérieure comme produit des pétrodollars, avec la capacité de production et la satisfaction de ces besoins. 

Et d’ailleurs nous avons toujours connu cette tendance du secteur privé à spéculer pour gagner, pour obtenir le maximum de profit. Ce sont deux éléments qui ont traversé la vie économique au cours des 60, 70 dernières années. Lorsque cette période de guerre intense pour écraser le Venezuela est arrivée, eh bien les mesures économiques ont fait perdre à l’État vénézuélien, Ramonet, 99% de ses revenus. Je veux dire, nous sommes passés en un jour d’un revenu public de 100 dollars à un revenu public d’1 dollar.

Nous sommes passés en un jour de 54 milliards de dollars en un an à un revenu de 600 millions de dollars l’an dernier. Par l’embargo contre le pétrole, mais aussi contre les comptes : avec le gel de nos comptes bancaires, ils nous ont volé plus de 30 milliards de dollars à l’étranger et ils ne les ont toujours pas rendus. Par le vol et l’enlèvement de nos entreprises elles-mêmes comme la société Citgo aux États-Unis, ou de la société Monomeros en Colombie. Ce fut brutal ! Comme je disais, une bombe atomique contre le pays.

S’il n’y a pas de revenu, cela a eu un impact énorme sur la capacité de l’État à réguler le marché, le marché des changes, et dans ce cas le marché du dollar. Et cela a eu un impact énorme sur l’hyperinflation qui était positionnée au Venezuela.

La façon de lutter contre l’hyperinflation en premier lieu était la protection sociale, à travers le système d’allocations du « Carnet de la Patrie » pour notre peuple, à travers les aides alimentaires de nos Comités d’Approvisionnement et de Production, à travers toutes les missions et les grandes missions sociales. En premier lieu, la protection sociale du peuple et deuxièmement, un ensemble de mesures de nature économique, monétaire, financière.

Tu me dis : que faut-il faire? Eh bien, nous devons approfondir ce que nous avons fait. Attaquer l’une des bases de l’inflation et augmenter la capacité de production de nourriture, de biens et de services, de sorte que l’offre équilibre la demande ou la dépasse. C’est un élément, parfois fondamental dans les processus inflationnistes du Venezuela et partout dans le monde.

L’autre chose, c’est d’augmenter les revenus nationaux. Le revenu national nous permet de réguler marché des changes et de satisfaire ses besoins. Les besoins en devises de l’économie pour avancer et contrôler encore plus, contrôler pleinement les processus inflationnistes générés par le mouvement du dollar à l’intérieur du pays.

Nous avons fait des progrès sur chacun de ces fronts, je peux vous dire, par exemple, qu’avec ce système de taux de change nous avons réussi à stabiliser ce dollar qui montait en flèche dans le pays; nous avons réussi à le stabiliser, à ralentir et j’ai bon espoir que d’ici 2022, nous pourrons continuer à gouverner le nouveau système de taux de change du pays, dans le cadre du schéma de guerre économique.

Toujours au niveau de l’inflation, le Venezuela a déjà connu durant quatre mois consécutifs une inflation à un chiffre. Aujourd’hui, nous pouvons dire et déclarer politiquement, sûrement les autorités économiques le feront dans les mois à venir, mais je peux déclarer politiquement avec le résultat de la gestion de l’inflation entre les mois de septembre, octobre, novembre et décembre, qui a été d’un chiffre avec une tendance à la baisse, que le Venezuela abandonne la situation d’hyperinflation,  produit de la guerre économique et des sanctions.

Le Venezuela avance d’un bon pied dans l’année 2022. Je crois que 2022 combinera des éléments importants de croissance, de ralentissement de l’inflation, de création de richesse, ce qui permettra la chose la plus importante de toutes: que toute cette richesse devienne éducation, santé, logement, salaire, revenu, bonheur social, vie. Ce que notre commandant Chavez définissait comme une transition vers un modèle socialiste humainement gratifiant. C’est notre objectif.

Ignacio Ramonet – C’est d’autant plus remarquable, que la production de pétrole n’a pas connu une croissance spectaculaire, à la suite du blocus. Et le Venezuela n’avait pas l’habitude d’avoir une économie dans laquelle le pétrole n’était pas l’élément le plus important. J’aimerais donc que vous nous parliez un peu du pétrole au Venezuela en ce moment, comment va la production? Et en quoi cela sera-t-il lié aux perspectives économiques dont vous parlez pour l’année prochaine ? Et quels sont les nœuds qui existent encore dans l’économie vénézuélienne, qui devraient être débloqués pour permettre une plus grande croissance? 

« Les dirigeants progressistes de gauche ou de droite sociale-démocrate, doivent savoir que le blocus contre le Venezuela restera l’un des crimes les plus inhumains commis contre un peuple. Parce que tout a été fait. »

Nicolas Maduro – Le nœud principal, c’est la génération de richesse monétaire qui nous permette de faire des investissements suffisants dans l’appareil économique, dans l’appareil pétrolier, et des investissements suffisants dans le système de protection sociale, afin que le pays vive un processus d’expansion économique et sociale, de croissance économique et sociale.

Le nœud principal est le revenu national. Et c’est le principal point d’attaque de l’impérialisme états-unien. Ce qui est fait contre le Venezuela est quelque chose de criminel, de cruel, les dirigeants progressistes de gauche, ou de droite sociale-démocrate, doivent savoir, tout dirigeant qui peut m’écouter doit savoir, que le blocus contre le Venezuela restera l’un des crimes les plus inhumains commis contre un peuple. Parce que tout a été fait.

Le monde doit comprendre, et je l’explique parfois dans les réunions internationales, dans des vidéoconférences, la guerre déployée contre nos comptes. L’État vénézuélien ne peut pas avoir un compte bancaire dans le système financier international, par exemple, pour payer des vaccins, des médicaments, des fournitures, des matières premières. C’est-à-dire tout ce dont nous avons besoin.

Le Venezuela n’a pas le droit d’importer les pièces de rechange, ni les machines nécessaires à son industrie pétrolière, à ses raffineries, à sa pétrochimie, à son industrie en général.

Le Venezuela n’a aucun droit, on a voulu empêcher sa liberté de commerce pour ses produits naturels, ses produits fondamentaux, et les entreprises, les comptes bancaires, les gens, les navires, qui veulent charger les produits du Venezuela et les vendre au monde, sont sanctionnés ou menacés de sanctions. C’est pourquoi je suis plus que jamais convaincu de la construction d’une économie non pétrolière, productive, génératrice de richesses qui réponde aux besoins du peuple, fidèle à ce chemin laissé par le projet du commandant Hugo Chávez, face à ces conditions extrêmes que nous avons dû vivre et que nous devons vivre. Je vois ces conditions extrêmes comme une occasion d’avancer sur cette voie, et la justesse de cette voie et cette possibilité de générer de la richesse par nos propres efforts est démontrée.

Le Venezuela a atteint 1 million de barils par jour de production de pétrole. Nous avions prévu 1 million 200 mille barils quotidiens pour cette année, PDVSA (compagnie publique du pétrole, NdT) nous doit 200.000 barils, mais c’est vraiment une formidable réussite des travailleurs. Pratiquement sans argent. La production de pétrole est une activité économique d’investissement élevé, pour récupérer les puits, mettre la technologie dans les puits, et cet investissement se rétablit très rapidement. Tous ceux qui connaissent le secteur pétrolier savent qu’il en est ainsi, nous récupérons la production pétrolière avec des investissements vénézuéliens, centime après centime, pour récupérer un puits, récupérer un autre puits et c’est ainsi que nous avançons, Ramonet. Cette année, nous avons atteint 1 million de barils par jour. L’objectif pour 2022 est d’atteindre 2 millions de barils par jour. Avancer pas à pas de manière soutenue, durable pour récupérer la capacité de production.

Cette année, nous avons récupéré la capacité des quatre raffineries du pays, malgré les tentatives de bombardement, de sabotage de nos raffineries par des incursions terroristes. Une grande réussite des travailleurs du pétrole, cette année, est que nous avons récupéré plus de 90% de la capacité de production de la pétrochimie.

Cela signifie que l’industrie du raffinage et du pétrole pétrochimique du Venezuela avance avec son propre poumon, avec son propre investissement, avec son propre effort, avec sa propre technologie. Tous ceux qui nous écoutent doivent savoir que le système avec lequel l’industrie pétrolière de raffinage et pétrochimique du Venezuela a été construite est à 100% états-unien ou européen. Donc il y a encore une partie du processus de production qui est paralysée, abîmée, endommagée, car la dépendance à l’extérieur est de 100%. Et les états-uniens le savent, les impérialistes le savent. Et ils ont attaqué pendant des années, jusqu’à ce que nos ingénieur(e)s, nos scientifiques, nos travailleur(se)s commencent à fabriquer des pièces avec l’ingénierie nationale et à récupérer des puits, des raffineries, etc.

C’est un chemin vraiment héroïque. Le Venezuela travaille très dur pour construire une économie qui ne dépende pas du pétrole, générant des biens et des services qui répondent vraiment aux besoins nationaux. Générateur de richesse alternative, richesse monétaire. Et nous travaillons également à la reprise de la puissante industrie pétrolière qui complétera merveilleusement tout le processus de développement économique que le Venezuela va connaître dans toutes ces années à venir.

Ignacio Ramonet – Président, en matière de politique internationale et en particulier, je voudrais que nous parlions d’abord des États-Unis. Plus tôt cette année, il y a eu un changement politique majeur aux États-Unis, quand le président démocrate Joe Biden a succédé au président républicain Donald Trump. Cependant, la politique des États-Unis à l’égard du Venezuela n’a pas changé, elle reste extrêmement hostile, objectivement parlant, quelles initiatives comptez-vous adopter pour avoir des contacts, des relations, peut-être que vous les avez et vous pouvez nous le révéler ici ? Quelles sont les relations que le Venezuela entretient actuellement avec l’administration actuelle des États-Unis ?

Photo: Créé de toutes pièces par Donald Trump puis « naturalisé » par le rouleau-compresseur des médias internationaux, Juan Guaido n’a jamais participé à une élection présidentielle mais s’est autoproclamé « président du Venezuela » dans un centre commercial des quartiers chics de Caracas. Putschiste d’extrême droite, photographié en compagnie de la bande d’assassins/ravisseurs colombiens « Les Rastrojos » et ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens ou le Washington Post – qui publia même son contrat avec des paramilitaires pour envahir le Venezuela-, ce fake-président a été abandonné par la plupart de ses alliés, comme son « ministre des affaires étrangères » le putschiste Julio Borges, son « ambassadeur à Bogota » Calderon Berti, ou l’ex-candidat présidentiel Capriles, qui lui reprochent sa corruption débridée. (Note de Venezuelainfos).

Nicolas Maduro – Eh bien, je l’ai dit à plusieurs reprises, Donald Trump est parti, mais l’empire est resté, l’empire est intact. Joe Biden est arrivé comme une grande promesse de changement, de grand changement pour la société états-unienne et de grand changement pour l’Humanité. Mais en ce qui concerne le Venezuela, tout a continué : la guerre financière, monétaire, pétrolière, économique, commerciale. Il n’y a eu aucun signe, aucun signe de rectification, d’amélioration sur toutes ces mesures cruelles.

Quand nous sommes allés au Mexique, nous savions que lorsque nous allions nous asseoir pour parler à l’opposition extrémiste de Guaido, nous allions en fait parler aux États-Unis. Et le gouvernement états-unien l’a laissé entendre, l’a fait comprendre dans des déclarations publiques. Mais bon, on sait déjà quel a été le sort des négociations du Mexique, comment Washington s’est arrangé pour faire dérailler les négociations de paix.

Cela dit, je pense et je le dis toujours à mes compagnons, aux dirigeants, à tous les dirigeants politiques que nous avons, du Grand Pôle patriotique, du Parti socialiste Uni du Venezuela, aux gouverneurs, à toute la direction de la révolution et au peuple en général, que nous ne pouvons rien attendre que de nous-mêmes. C’est une pensée de José Gervasio Artigas qu’aimait beaucoup le président Chávez. N’attendons rien que de nous-mêmes. Considérons-nous dans notre vérité, dans notre raison, dans notre projet bolivarien et avançons. Loin de nous l’impérialisme, loin de nous leurs accusations, leurs persécutions, poursuivons ici notre travail, notre combat quotidien, avec notre vérité et nos réalisations, avec nos avancées. Espérons que, qui sait quand et avec qui, les possibilités d’un dialogue direct, courageux, sincère et compréhensif avec le gouvernement des États-Unis s’ouvriront. J’aimerais que ce soit avec l’administration Joe Biden, espérons-le. S’il se noue, parfait. Sinon, nous continuons notre lutte, notre combat. C’est notre façon, de marcher avec nos propres pieds, de penser avec notre propre tête, comme dirait Ho Chi Min.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, vous parliez tout à l’heure des actifs vénézuéliens à l’étranger, et vous avez cité Citgo, cette compagnie pétrolière qui est aux États-Unis, ou Monomeros, qui se trouve en Colombie. Il y a aussi la question des réserves d’or déposées au Royaume-Uni. Quelles initiatives votre gouvernement prend-il pour tenter de recouvrer, par exemple, la gestion souveraine de ces actifs ?

Nicolas Maduro – Nous menons une activité diplomatique, politique et juridique permanente. Nous menons un jugement à Londres pour récupérer des réserves d’or de la Banque centrale du Venezuela. Il y a eu suffisamment de preuves des autorités légitimes reconnues à l’échelle nationale et mondiale par le système des Nations Unies, les autorités légitimes de la Banque centrale du Venezuela, du gouvernement constitutionnel du Venezuela. S’il s’agissait de jugements ajustés à la vérité réelle, à la vérité juridique et à la justice, le Venezuela devrait récupérer l’or qui appartient à la Banque centrale du Venezuela et qui fait partie des réserves et des actifs du Venezuela. 

Dans le cas de la société Citgo aux USA, il faut savoir qu’elle possède six raffineries aux États-Unis, et plus de 7.000 stations-service. C’est une entreprise qui apportait des contributions importantes à la fin de chaque année et que nous gérions de manière transparente et soignée. Et toutes les contributions qu’elle a données sont devenues au Venezuela des investissements économiques, pour le logement, l’éducation, la santé, l’alimentation. Il y a des comptes clairs de tous les revenus qui ont été générés par Citgo.

Citgo, c’était aussi mais je ne sais pas si elle fonctionne encore, une fondation pour l’aide humanitaire aux enfants, qui a été totalement démantelée et dont les ressources ont été utilisées pour des activités illicites, pour des activités personnelles, familiales, de la mafia de l’extrême droite vénézuélienne qui s’est emparé de Citgo.

Eh bien, nous continuerons également à chercher par la voie judiciaire légale, bien qu’aux États-Unis, il n’y a aucune possibilité de garantir un processus équitable pour le gouvernement et l’État vénézuéliens afin de récupérer Citgo, il n’y en a pas. C’est la justice impériale, ils s’imposent, point final, et ils ont volé Citgo, ses biens, ses actifs, ses comptes bancaires.

Il en va de même pour Monómeros, une entreprise qui avait des chiffres positifs, une entreprise bien gérée par la révolution, qui a été mise en faillite, détruite par Juan Guaidó, Leopoldo López et toute cette bande de gangsters d’extrême droite. C’est la vérité.

En cela, il y a une lutte politique et diplomatique; en cela, il y a aussi une lutte juridique que nous devons mener parce que les droits du pays prévalent, mais c’est aussi une lutte morale. Ces gens ont démontré leur hypocrisie, la déchéance morale qui les caractérisent, en tombant comme des oiseaux de proie sur ces entreprises, sur ces actifs, et qu’ont-ils fait? Voler, se répartir le butin.

Sans oublier, Ramonet, les 1.600 millions de dollars que le gouvernement états-unien a reconnu, il y a un an, avoir donnés au groupe de Guaido. Puis ils se sont tus. Ils ont tenté de minimiser l’affaire.

Mais ces 1.600 millions de dollars appartiennent aux contribuables américains. Un jour, des juristes émergeront, de bonnes personnes qui chercheront la vérité sur la source de l’argent. 1.600 millions de dollars, c’est beaucoup d’argent pour un pays, à qui l’ont-ils donné? Et comment ont-ils détourné cet argent ? Voilà à quel type de personnages nous sommes confrontés, Ramonet. A une ultra-droite très corrompue, très bradeuse de patrie. Et tant mieux si tout cela entre dans la lumière publique : il est temps que notre peuple sache ce qu’ils représentent et les dommages qu’ils ont causés à notre pays.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, parlons de l’Amérique latine. Dernièrement, en Amérique latine, à mesure que les élections ont lieu, les victoires du camp progressiste se multiplient, nous l’avons vu de manière très spectaculaire au Honduras et au Chili en particulier, et les sondages en ce moment semblent annoncer également des victoires progressistes de la gauche latino-américaine en Colombie, où les élections auront lieu en mai 2022, et au Brésil, où les élections auront lieu en octobre 2022.  Comment analysez-vous cette situation, comment expliquez-vous tant de victoires progressistes en ce moment en Amérique latine ?

« Le Venezuela a toujours été à l’avant-garde de la lutte contre le néolibéralisme, je le dis humblement, mais c’est notre vérité historique. Nous ne sommes pas seulement une force de gauche. Nous nous définissons comme une force transformatrice, révolutionnaire à la racine, une force bolivarienne historique.»

Nicolas Maduro – Eh bien, je les attribue à l’épuisement du néolibéralisme, un épuisement profond et absolu. Ce modèle néolibéral a été maintenu au cours des 20 dernières années sur la base de la tromperie, des mensonges, de la manipulation, de la fraude électorale, dans de nombreux pays sur la base de la division dans le camp progressiste ou sur la base de la répression comme c’est le cas de la Colombie, du Chili, de l’Équateur, et comme ce fut le cas dans les gouvernements précédents au Pérou, à feu et à sang, ces gouvernements de droite et néolibéraux ont imposé leurs politiques de privatisation et supression de droits sociaux en usant du mensonge, de la tromperie et de la répression. Bolsonaro a également imposé son modèle néolibéral au Brésil, mais le néolibéralisme n’a pas de réponses pour le peuple, il est épuisé, totalement épuisé. Le Venezuela est à l’avant-garde. Le Venezuela a toujours été à l’avant-garde, Ramonet, je le dis humblement, mais c’est notre vérité historique, le 27 février, le 28 février 1989, le peuple vénézuélien a été le premier à se soulever contre la politique du Fonds monétaire international imposée par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez. C’était le premier soulèvement populaire, la première rébellion populaire en l’an 89, il y a 32 ans.

Nous allons célébrer, le 4 février 2022, les 30 ans de la rébellion militaire bolivarienne du commandant Chávez contre le Fonds monétaire international, contre l’impérialisme, contre l’oligarchie, contre le néolibéralisme, c’était une rébellion anti-néolibérale, anti-oligarchique, anti-monétariste.

Nous avons été les premiers à nous rebeller. Puis le projet bolivarien a été le premier projet anti-néolibéral qui est arrivé au pouvoir avec des votes. Six décembre 1998. Nous venons de célébrer les 23 ans de la première victoire anti-néolibérale d’une force révolutionnaire. Parce que nous sommes une force révolutionnaire, nous ne sommes pas seulement une force anti-néolibérale, nous ne sommes pas seulement une force de gauche, nous ne sommes pas seulement une force qui s’agrège au progressisme. Nous nous définissons comme une force transformatrice, révolutionnaire à la racine, une force bolivarienne historique.

Eh bien à partir de ce triomphe, tu le sais, est venue la première vague, l’arrivée de Lula en 2003, l’arrivée de Néstor Kirchner en 2003, l’arrivée du Frente Amplio en Uruguay avec Tabaré Vázquez, le retour du Front sandiniste de Daniel Ortega, l’émergence et le triomphe d’Evo Morales en Bolivie. L’émergence et le triomphe de Rafael Correa, les forces progressistes des Caraïbes, le Cuba historique de Fidel, de Raúl, et maintenant de Miguel Díaz Canel.

Ainsi s’est formée la première vague qui a permis de grands progrès dans la création de l’ALBA, Petrocaribe, Unasur, CELAC, la réunion dans la diversité des idéologies et des politiques, la réunion de l’Amérique latine et des Caraïbes.

Et il a été possible d’indiquer la voie vers les années et les décennies à venir. Maintenant, il y a une deuxième vague très différente de la première, mais qui reste fondamentalement anti-néolibérale, car les peuples se sont réveillés, les peuples cherchent un moyen d’en sortir et, espérons-le, les dirigeants et les forces politiques qui émergent en Amérique latine, seront fidèles à l’héritage historique de ceux qui les ont précédés, aux martyrs qui ont donné leur sang pour un changement profond, un changement historique en Amérique latine. Espérons-le. Et que le passage des années à venir cette floraison anti-néolibérale prenne un cours unitaire pour que l’Amérique latine dans sa diversité, dans sa diversité complexe, puisse se redécouvrir sur son propre chemin, le chemin de l’union, de la libération et du développement partagé.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président pour conclure, une question qui nous amène à une vision plus théorique, disons. J’ai observé que dans plusieurs de vos récents discours, vous parlez du monde qui change de cycle. Et vous dites, vous avez répété qu’il est nécessaire en ce moment aussi de changer l’analyse politique. J’aimerais que vous nous expliquiez, comment voyez-vous ce changement de cycle qui se produit dans le monde? Et quelle analyse politique faut-il adapter à ce changement de cycle ?

Nicolas Maduro – C’est une contribution que nous apportons depuis le Venezuela pour que les secteurs de la pensée et de la culture, et les secteurs politiques mènent un débat éclairant sur l’époque historique que nous vivons. La période historique de l’an 2000 à l’an 2010 est-elle la même que celle de l’année 2010 à l’année 2020, que nous commençons à « voir »? Nous remarquons des changements substantiels qui méritent compréhension et qui méritent une transformation dans la création de la politique, en particulier parmi les secteurs révolutionnaires progressistes de la gauche, les secteurs qui recherchent la transformation du monde. Il y a 30 ans, l’Union soviétique s’est désintégrée, et quelques-uns ont compris les opportunités qu’il y avait pour de nouveaux projets, beaucoup à gauche se sont retrouvés moralement brisés, intellectuellement, beaucoup sont passés à droite, dans les frustrations du pessimisme. Et la frustration et le pessimisme sont toujours le prélude au reniement des objectifs et des politiques transformatrices. Peu de gens ont résisté dans le monde, mais c’est après la chute de l’Union soviétique qu’au Venezuela a émergé le projet bolivarien, sous la direction de Chávez, le projet national Simón Bolívar, à partir de nos racines. Nous avons modestement apporté nos contributions aux nouveaux paradigmes des mouvements révolutionnaires du monde. L’impact du leadership de Chávez pour les nouveaux paradigmes n’est aujourd’hui nié par personne, sinon nous ne serions pas la cible de la campagne que l’impérialisme promeut et finance dans tous les pays du monde contre le Venezuela, contre la révolution bolivarienne, avant contre Chávez, maintenant contre moi, dans toute les télévisions, radios, presse écrite, réseaux sociaux de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal, de l’Argentine, du Mexique, du Brésil, du Chili, de Colombie, partout où vous allez, il y a une campagne contre le Venezuela, il doit bien y avoir une raison à cela ! 

Si nous ne pouvions nous défendre, nous n’aurions pas eu l’impact que le projet bolivarien, la direction du commandant Chávez, la révolution bolivarienne, ont eu.

A partir de cette expérience d’être liés à l’émergence d’une nouvelle époque, d’un nouveau paradigme, nous proposons au mouvement révolutionnaire du monde, aux intellectuels honnêtes du monde, aux secteurs progressistes du monde, que nous examinions les changements qui existent, que nous les identifiions très bien. Il y a au moins trois éléments qui ont un impact rapide sur le changement dans le monde. L’émergence d’une autre époque, d’autres générations, d’une autre mentalité, d’un autre discours et d’une autre façon de voir la vie et la politique. Trois éléments au moins, Ramonet.

Tout d’abord, la pandémie. Cela a tout changé et sa fin n’est pas à l’ordre du jour, elle imprimera sa marque dans la psyché collective, dans la façon d’assumer la vie sociale. La pandémie a tout changé, les coutumes sociales, la manière d’entrer en relation avec l’autre. Il y a dans le monde des secteurs négationnistes, qui exposent leur propre vie en niant, en affirmant que c’est une manipulation des systèmes politiques du monde. La pandémie est un élément qui est là pour rester et qui a modifié tous les comportements sociaux, et qui nous oblige à comprendre les nouveaux schémas de relation sociale.

Photo : Vijay Prashad, Directeur de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale, lors du vidéo-débat avec Nicolas Maduro, entouré de quelques ministres, et les dirigeants de l’ALBA-TCP pour formuler des propositions sur « le monde d’après ».

L’autre élément est l’accélération du changement économique, les nouveaux acteurs économiques du monde. Quand vous vous demandez, ou demandez dans les années 50, 60, donnez-moi le nom du magnat du monde, les gens diraient Rockefeller, et qu’est-ce que Rockefeller? Industrie pétrolière. Quand on vous demande aujourd’hui, quels sont les magnats du monde ? Elon Musk, fusées spatiales, technologie. Zuckerberg le propriétaire de Facebook, Instagram, WhatsApp, communications… Propriétaire du monde, Zuckerberg.

Ignacio Ramonet – Ils appellent cela le capitalisme numérique.

Nicolas Maduro – Capitalisme numérique. Ou Bill Gates, qui est déjà en train d’être supplanté. Mais Bill Gates parle d’Internet, de technologie, d’informatique, de smartphones.

Ignacio Ramonet – Microsoft.                            

Nicolas Maduro – L’économie et les relations qui émergent des deux économies marquent un changement accéléré dans la façon d’être, dans la conscience et dans le fonctionnement de la circulation des richesses dans le monde entier. Il faut garder un œil là-dessus. Depuis le Venezuela, nous demandons l’aide de tous les chercheurs, de tous les spécialistes de ces sujets pour comprendre le mieux et être en mesure d’adapter notre vision et notre action à la nouvelle ère qui a déjà émergé. 

« Depuis le Venezuela, nous demandons l’aide de tous les chercheurs, de tous les spécialistes de ces sujets pour comprendre et adapter notre vision et notre action à la nouvelle ère du capitalisme numérique. »

Et un troisième élément, sur lequel tu insistes beaucoup Ramonet, est le caractère dominant des réseaux sociaux dans les relations sociales, culturelles, humaines de l’humanité d’aujourd’hui. À ce sujet, il y a beaucoup de théoriciens, j’ai entendu plusieurs conférences que tu as données sur la façon dont les réseaux sociaux ont remplacé les médias traditionnels, et comment les réseaux sociaux ont créé une réalité virtuelle très puissante et piègent l’individu en tant que tel, contrairement aux anciens médias qui ont généré de grands débats de caractère collectif et social.

La nature dominante des médias sociaux à elle seule a changé notre monde. Il n’est plus possible de faire de la politique sans les réseaux sociaux, il n’est plus possible de faire du marketing sans les réseaux sociaux. Vous ne pouvez pas vendre, si vous vouliez vendre une marque de lunettes comme celle-ci, et que vous alliez en faire la promotion à la radio et dans la presse, vous n’en vendriez pas, mais si vous en faites la promotion sur Tik Tok, sur Instagram, on vous l’arrache des mains.

C’est une autre vie, c’est un autre monde. C’est pourquoi je dis que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Et depuis la révolution bolivarienne, nous l’assumons, nous l’étudions pour nous adapter, pour nous renouveler, pour faire les changements que nous devons faire et pour que les forces révolutionnaires et progressistes du changement soient à l’avant-garde de la nouvelle époque et des temps nouveaux qui arrivent.

Ignacio Ramonet – Merci beaucoup, Monsieur le Président. Est passionnante en particulier la réflexion théorique sur ce nouveau monde qui s’installe. Je vous transmets mes vœux de bonheur pour la nouvelle année, pour tout le peuple vénézuélien et vous donne rendez-vous l’année prochaine pour notre « classique » 2023.

Nicolas Maduro – Merci à toi Ramonet. Je salue toutes les personnes de bonne volonté de par le monde. Depuis le Venezuela nous continuons à résister avec beaucoup d’amour et beaucoup de foi dans notre victoire.

Source (vidéo de l’entretien original en espagnol) : https://youtu.be/J_VwS6DxCgw

Traduction : Thierry Deronne pour Venezuelainfos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/01/02/interview-du-president-maduro-par-ignacio-ramonet-de-la-resistance-a-la-croissance-en-2022-les-trois-defis-dune-revolution-mondiale/

Paysages vénézuéliens avant la victoire (chaviste !)

vendredi 10 décembre 2021   |   Maurice Lemoine, pour Mémoire des Luttes

Même sans connaître les résultats des « méga-élections » de la veille, il n’était guère difficile de les deviner en ce matin du 12 novembre : dans les journaux de 6 heures, 6h30, 7h, 7h30 de France Culture, ou à 8h et 12h sur France Inter ou France Info (pour ne citer qu’eux), aucune mention du Venezuela. La pilule, il est vrai, était dure à avaler : devoir annoncer à l’antenne une victoire de Nicolás Maduro ! En effet, et sans contestation possible (comme le précisait l’Agence France Presse), le chavisme venait de remporter une éclatante victoire lors des élections régionales en s’adjugeant vingt (ramenés ultérieurement à dix-neuf) des vingt-trois Etats du pays ainsi que la mairie de Caracas. Après avoir boycotté la présidentielle de 2018 et les législatives de 2020, l’opposition radicale et pour partie « putschiste » participait cette fois au scrutin.
Comment comprendre un tel succès dans un pays systématiquement présenté par les « chiens de garde » comme un mélange d’Etat failli et d’Etat voyou à l’origine d’une catastrophe humanitaire ? Pour pallier aux carences prévisibles du « service public » (tant son hostilité au chavisme est devenue caricaturale), nous nous sommes rendus au Venezuela avant cette « méga-élection » (23 gouverneurs, 335 maires, 253 législateurs d’Etat et 2 471 conseillers municipaux). Au terme d’un séjour passé essentiellement à Caracas et sur la frontière colombienne, dans l’Etat du Táchira, deux zones aussi emblématiques que stratégiques, il était relativement aisé de prévoir la future victoire du Grand pôle patriotique (GPP) et la forte abstention qui, de toute évidence, caractériseraient le scrutin [1].

Autant le préciser d’emblée : l’arrivée au Venezuela provoque une sorte de soulagement. La logique voudrait que l’on débarque dans un pays de zombies et de « morts-vivants ». Il n’en est rien. Pourtant, d’après une Enquête nationale sur les conditions de vie (Encovi) publiée le 30 septembre à Caracas par l’Université catholique Andrés Bello (UCAB) et reprise avec délectation par l’internationale médiatique [2], plus de neuf Vénézuéliens sur dix (94,5 % !) ont sombré dans la pauvreté ; plus de trois sur quatre (76,6 %) vivent même en-dessous du seuil de l’extrême pauvreté (moins de l’équivalent de 1,25 dollar par jour, d’après l’ONU). « Nous avons définitivement atteint ce qui pourrait être le plafond de la pauvreté totale. C’est le maximum possible », a doctement expliqué le sociologue Luis Pedro España, chercheur à l’Institut de recherche économique et sociale (IIES) de l’UCAB.

Saisissant. Mais, tout de même… Avec de tels chiffres, on devrait croiser des foules aux pieds nus, en haillons, le visage mangé par une barbe de huit jours, dans un état de délabrement physique avancé. Rien de tel à Caracas, sur Sabana Grande, ce boulevard piétonnier de quelque 3 kilomètres, bordé de boutiques, ponctué d’amateurs de jeux d’échec et de vendeurs ambulants, où circule tranquillement, masques sur le visage, un monde d’hommes et de femmes, sans parler des enfants, ni trop petits ni trop grands, ni trop maigres ni trop gras. Normaux, osera-t-on avancer. Même constat dans le vieux centre, autour de la place Bolivar, du Congrès et de la cathédrale, ou, plus significatif encore, dans les « barrios » populaires – Petare (le plus grand faubourg de la ville), Catia, Lidice, etc.

A 9 heures, sur la place de La Pastora, quartier pentu, lui aussi populaire, où s’alignent des demeures de style colonial joyeusement peintes ou décrépies, un groupe de femmes du troisième âge pratique avec assiduité une gymnastique douce tandis que des grappes éparses échangent les derniers potins – on appelle ça « Radio Bemba » – en buvant du café dans des gobelets en plastique et en prenant le soleil du matin. Le soir, dans la tiédeur retrouvée, les promeneurs musardent sur une autre place, celle de La Candelaría, où des athlètes musculeux martyrisent leurs biceps, dorsaux et pectoraux sur des installations sportives mises à disposition par la municipalité. Même sensation de normalité dans les bastions de l’est de Caracas – classes moyenne et supérieure, locaux commerciaux et restaurants – où la circulation bat son plein ; dans les grouillants terminaux d’autocars et de bus ; dans les campagnes ; dans les petites et grandes agglomérations. Partout, l’approvisionnement des marchés, des magasins, des pharmacies et de tous les établissements de services saute aux yeux.

Lorsque, à Rubio (Táchira), nous rapportons l’information qui circule, véhiculée par les journalistes et les « universitaires de plateaux télé », à savoir que, « complété par une prime alimentaire de l’Etat, le salaire minimum mensuel dépasse à peine l’équivalent de 2 dollars par mois » (trois pour les employés et retraités, un peu plus de 10 pour les professeurs d’université, accordera généreusement Le Monde du 21 novembre) [3], l’enseignante Ixiareny Godoy ne peut masquer son ironie : « Quels crétins ! Un paquet d’un kilo de Harina Pan [farine de maïs précuite, omniprésente dans les foyers vénézuéliens] vaut un dollar. Avec mon époux, un kilo nous fait trois jours. Un salaire de deux dollars permettrait donc de faire… un repas par mois. Et le reste ? Les vêtements, les transports, les fournitures diverses, la parfumerie ? »
D’après le président de la Confédération nationale des industriels (Conindustria), Luigi Pisella, un ouvrier ou un opérateur industriel gagne actuellement, en moyenne, 124,95 dollars par mois, un professionnel ou un technicien 253,68 dollars [4]. Pas de quoi s’extasier, et tout le monde – travailleurs de l’informel, paysans, petits commerçants, retraités, etc. – n’est pas logé à la même enseigne, mais on est loin de la situation infrahumaine décrite quasiment à l’unisson.

Au risque de troubler la quiétude des « observateurs » aux yeux quelque peu bouchés, on précisera, pour expliquer la distorsion, que l’UCAB, une université privée, prête fréquemment ses locaux pour les réunions du « gouvernement » fantoche du président autoproclamé Juan Guaidó. Tout comme son prédécesseur, le jésuite Luis Ugalde, le recteur de l’UCAB, le père Francisco José Virtuoso, n’a jamais caché son hostilité au pouvoir légitime de Nicolás Maduro.

Caracas : Sabana Grande.

Non qu’il s’agisse ici de nier l’existence de la pauvreté. Elle a augmenté de façon considérable. Elle rampe sournoisement. D’après un récent rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 27,4 % de la population vénézuélienne serait « sous-alimentée » (contre seulement 5 % entre 2013 et 2015). C’est que la « crise » est là, présente, et bien présente, depuis plusieurs années, aggravée par la pandémie.
Tout un chacun doit composer avec les nouvelles réalités économiques et sociales. A cet égard, l’exemple des fonctionnaires se révèle édifiant. « Je suis universitaire, confie José Pérez, candidat du Parti communiste vénézuélien (PCV) à la mairie de Rubio. Comme professeur, je vivais modestement, mais bien, jusqu’en 2012. En 2013 ont commencé les restrictions, nos salaires ont été pulvérisés par l’inflation. Le pire a été en 2019. On n’avait plus de combustibles, ni pour les véhicules ni pour cuisiner. Il fallait chercher du bois… » Même son de cloche à San Antonio de Táchira, ville frontière face à la colombienne Cúcuta : « Du temps de Chávez, on partait en vacances, on allait à la plage, on avait assez d’argent pour voyager, raconte Antonio Ovalles, comptable public à la mairie gérée par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV). Les fins de semaine, on faisait la fête, on allait acheter des illuminations. Tout ça est terminé. » Assise à ses côtés, sa collègue avocate Joselyne Gouverneur, mère célibataire ayant à charge sa mère et ses deux enfants, renchérit : «  Bien qu’on soit professionnels, universitaires ou hauts fonctionnaires, notre salaire ne suffit pas pour vivre correctement. On est le seul pays au monde qui ne se réjouit pas quand les salaires augmentent, parce que tout augmente en même temps. C’est dur de survivre – la scolarité des “muchachos”, les uniformes, les souliers… » Conséquence : « On n’a pas assez pour manger correctement, constate Ixiareny Godoy. Notre diète comporte beaucoup de farine, de riz, de pâtes, mais compte peu de protéines fournies par la viande, le poisson et le poulet. Les légumes et les fruits ? Trop chers. Et tout le monde n’a pas un jardin. Avec un salaire d’enseignante, je n’y arrive pas. »

Aucun de ces interlocuteurs n’appartient à l’opposition de droite. Tous se revendiquent « chavistes », révolutionnaires, s’impliquent dans les conseils communaux ou la milice bolivarienne – 3 400 000 civils, hommes et femmes, dont 700 000 combattants opérationnels, qui s’entraînent régulièrement, dans le cadre d’exercices militaires, pour « défendre la patrie » au cas où. « Le moral des militants est élevé », nous précise même Antonio Ovalles. Mais nul n’élude les difficultés, personne ne mâche ses mots. Dans le hameau de Baritalia, perché en hauteur, au bout d’une route infâme bordée de pins, toujours dans le Táchira, l’enseignant Mariano Rangel grimace, en plein travail manuel, une pelle à la main. « D’ici, il me faut 1 500 pesos [la monnaie colombienne, nous y reviendrons] pour aller en ville, à Rubio. Trois mille pesos aller et retour. C’est 20 % de mon salaire quotidien. Je mange, j’ai besoin de chaussures… Pour survivre, tout le monde a un second boulot, et ça a des conséquences sur la qualité de l’administration publique. La fréquence avec laquelle les gens vont travailler n’est pas la même, ça s’est ajouté à la pandémie. » Elle ne le chante pas sur les toits, mais, pour compléter son salaire, l’une de nos interlocutrices fait du commerce de contrebande avec la proche Colombie.

S’ajoutent à ce marasme les défaillances des services publics. Entre autres les « apagones » – les fréquentes coupures d’électricité. Dans sa maison de Rubio, José Pérez reçoit bien Internet par satellite, mais depuis la Colombie. « CANTV [fournisseur public de services téléphoniques et Internet au Venezuela] a des problèmes de largeur de bandes, n’a pas de matériel de rechange, explique-t-il, désabusé – non sans conclure par un tranchant « et ses équipements ont été sabotés. »
Pour revenir à Caracas, les canalisations de gaz domestique ne dépassent pas les limites de la paroisse [5] d’Altagracia, donc n’arrivent pas à La Pastora. Pratiquement tout le quartier doit recourir aux bouteilles de gaz domestique. Quand elles ne manquent pas. Toutefois, le cauchemar des habitants porte un autre nom : l’eau. Dans chaque logis, qu’il soit aisé ou modeste, fûts, bassines, bouteilles et récipients encombrent les pièces et les couloirs, emplis du précieux liquide. Il s’agit de n’en pas manquer lorsque l’inévitable coupure surviendra. Et, une fois de plus, en ce mois de novembre, elle est survenue. Quatre jours déjà que faire la cuisine ou la vaisselle, se laver les dents, prendre une douche ou aller aux toilettes sont devenus un parcours du combattant. Alors que sans cesse, pour lutter contre la pandémie, les responsables politiques et sanitaires houspillent les imprudents et les distraits : « Coño, lavez-vous les mains ! »

Une salle de classe dans une école primaire (très bien entretenue) de La Pastora. Vingt-cinq personnes appartenant à autant de conseils communaux – institution créée en 2006 pour organiser les citoyens au niveau communautaire, sur la base d’une démocratie directe. Jésus García, animateur et formateur de la Commune populaire d’Altos de Lidice (un quartier voisin), candidat du Grand Pôle Patriotique (GPP), la coalition chaviste, à un poste de conseiller communal du « municipio » Libertador (le cœur de Caracas) lors de l’élection du 21-N (21 novembre, en abrégé). Objet de la réunion : la création d’une Table technique de l’eau. L’organisme gestionnaire, Hidrocapital, a envoyé trois de ses fonctionnaires, dont un ingénieur. Sans agressivité excessive, sans ménagements non plus, les habitants lui font part de leur mécontentement. Attentif, l’ingénieur a l’air habitué à ce type d’interpellations. Les habitants lui posent beaucoup de questions. Ses réponses n’ont rien d’un laïus rédigé en langage administratif. Il fait le tour de la question.
« A Caracas, on ne produit pas un litre d’eau. » L’alimentation de la capitale dépend de trois lacs artificiels. Situé à 160 kilomètres de distance et à 200 mètres d’altitude, à Camatagua, le plus important d’entre eux lui fournit 80 % de sa consommation. Entre vallées et « cerros » – les collines –, Caracas s’étale, elle, entre 800 et 1 000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il faut donc y faire monter l’eau de Camatagua. Cinq gigantesques pompes installées dans les années 1980 par Siemens y contribuent. Deux de ces équipements sont en panne. La firme allemande est la seule à maîtriser leur technologie, assez ancienne, et à pouvoir les remettre en état. « Quand on les a construit, on n’avait de problèmes avec aucun pays du monde. Ce n’est plus le cas. Nous demandons à Siemens d’intervenir. La firme nous répond : “Nous aimerions vous aider mais, si nous le faisons, nous tomberons sous le coup des sanctions des Etats-Unis”. » Malgré ses difficultés, le Venezuela a de l’argent pour payer une réparation ou acheter du matériel. « Ils ne nous vendent même pas un tournevis ! »

De Camatagua devraient fuser 23 000 litres par seconde. Fruit de la panne et des « sanctions », 12 000 litres par seconde seulement parviennent à Caracas. « On ne prive personne d’eau, résume l’ingénieur, on la passe d’un secteur à l’autre, à chacun son tour, pour que tout le monde en ait. Le samedi, c’est vrai, c’est une loterie. » Loterie dont s’emparent les candidats de l’opposition pour dénoncer « l’incurie du pouvoir ». Un commentaire fuse dans la salle de classe : « Leur campagne est particulièrement hypocrite. C’est eux qui réclament les sanctions ! »
Direct, tranchant, sans fioritures, suit un vigoureux : « Coño de madre ! Exaaaaaacto ! »

Caracas, Altos de Lidice : livraison d’eau par le gouvernement.

Mille fois lu, dix mille fois entendu : « Les sanctions américaines aggravent la crise, mais celle-ci existait avant les sanctions [6] » Particulièrement fallacieux. La chute brutale des cours du pétrole, passés de 103,46 dollars le baril en 2012 à 34,02 dollars en 2016, a incontestablement provoqué de sérieuses difficultés au gouvernement bolivarien et aux programmes sociaux menés à travers les « missions » – programmes qu’applaudissait la FAO. Mais des « difficultés » n’impliquent pas un « effondrement total », comme celui auquel on a assisté. A partir de 2017, les prix des hydrocarbures n’ont-ils pas commencé à remonter pour se situer autour de 80 dollars actuellement ?
Assèchement des revenus pétroliers, mort d’Hugo Chávez (2013), violence insurrectionnelle des « guarimbas » (2014) : pour les Etats-Unis, le moment paraît opportun. Le Congrès américain prend ses premières mesures contre le pouvoir bolivarien. Il n’y a alors pas de crise alimentaire – même si, au milieu des « guarimbas », dans les quartiers bourgeois, se glissent d’exquises « marches des ventres vides », comme au Chili sous Salvador Allende. En mars 2015, Barack Obama signe le fameux décret qui invente de toutes pièces un Venezuela « menace extraordinaire pour la sécurité nationale des Etats-Unis ». « Commence alors un blocus économique, mais aussi politique, diplomatique et militaire, accompagné d’une opération médiatique sans précédent, affirme la chercheuse Clara Sánchez, auteure d’un ouvrage sur les ravages des mesures coercitives unilatérales imposées par Washington à son pays [7].

Caracas : à Lidice, bouteilles de gaz domestique à recharger.

Le chemin ayant été ouvert par le démocrate Obama, Donald Trump et ses « boys » s’engouffrent et fignolent une opération de « changement de régime ». Sanctions financières (août 2017) ; mesures destinées à rendre impossible l’achat d’aliments par le gouvernement vénézuélien (novembre 2017) ; blocus de PDVSA, de ses filiales, et de toute l’industrie pétrolière (janvier 2019) ; poursuite des entreprises étrangères collaborant avec Caracas (février 2020) ; saisies illégales des avoirs vénézuéliens à l’étranger – CITGO, filiale de PDVSA aux Etats-Unis (valeur : 7 milliards de dollars ; revenus annuels : 11 milliards de dollars) [8] ; Monómeros Colombo Venezolanos S.A., entreprise pétrochimique située en Colombie (valeur opérationnelle : 295 millions de dollars en 2018) ; 31 tonnes d’or appartenant à la Banque centrale vénézuélienne et séquestrées par la Banque d’Angleterre (1,2 milliard de dollars)… Au total, plus ou moins 25 milliards de dollars séquestrés.
Pas moins de deux lois du Congrès des Etats-Unis, sept ordres exécutifs et 352 mesures de sanctions directes contre des personnes, des entreprises, des navires et des avions, servent de base à ce cocktail assassin !
Tous les secteurs du pays s’en trouvent affectés. Très souvent défaillant, le système électrique a été installé avec des technologies américaines et européennes. « Dès 2014, ces entreprises ont refusé de venir au Venezuela pour faire la maintenance ou vendre des pièces de rechange, nous confie le 10 novembre le ministre de l’Industrie (et ex-ministre des Affaires étrangères) Jorge Arreaza. Alors, il peut y avoir un manque d’investissement de l’Etat à un moment donné, on doit admettre qu’on fait des erreurs, mais, fondamentalement, l’état du réseau est dû aux sanctions. [Comme pour Siemens avec l’eau], importer une pièce de General Electric est devenu impossible. On a pu en substituer quelques-unes, avec l’aide d’une entreprise chinoise, mais ce n’est jamais vraiment équivalent. »

Pour les mêmes raisons, l’industrie pétrolière, assise depuis plus d’un siècle sur des technologies, des équipements et des outillages importés des Etats-Unis, s’effondre progressivement. Plus de matériel, plus de pièces de rechange, plus de maintenance efficace au quotidien. Ses ressources diminuant, le Venezuela commence à avoir des difficultés pour importer des aliments. « Ce n’est pas que le pays ne produisait pas, précise Clara Sánchez. Depuis l’arrivée au pouvoir de Chávez, la production a considérablement progressé. Mais la population a aussi augmenté, de même que son niveau de vie et donc sa consommation. De sorte qu’il fallait importer [9]. » A partir de 2015, pénuries organisées, interminables files d’attente et « bachaqueo » (vente d’aliments au marché noir) pourrissent la vie des Vénézuéliens. Pour desserrer l’étau et protéger la partie de la population la plus vulnérable, le pouvoir crée les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), un programme fournissant des aliments subventionnés à six millions de familles. « A peine ce programme a-t-il été lancé qu’il est devenu, sans aucune logique, le programme le plus attaqué du monde ! En Argentine, il y a 11 millions de personnes dans les cantines populaires : s’en prendre à ces “comedores” ne viendrait à l’idée d’aucune personne sensée ! »

De l’alimentation utilisée comme arme de guerre : pour que les Vénézuéliens se retournent contre Maduro, il faut les faire mourir de faim. Dès 2016, l’Assemblée nationale (AN) 2016-2020, dominée par l’opposition et d’où sortira l’ « autoproclamé » Juan Guaidó, dénonce les CLAP ; à la tête de la Commission permanente de contrôle de l’AN, le plus ardent à la manœuvre s’appelle Freddy Superlano. De leur côté, Washington et ses comparses du Groupe de Lima popularisent le thème de « la crise alimentaire la plus grave du monde » tout en traquant les entrepreneurs nationaux et internationaux qui fournissent de la nourriture à la République bolivarienne. Le 25 juin 2018, l’Union européenne sanctionne des membres de l’administration vénézuélienne, dont ceux opérant dans le secteur de l’alimentation. Un exemple parmi cent : poursuivies cette même année 2018 sous la pression des Etats-Unis, les entreprises mexicaines El Sardinero, Delmar Logística, Almacenes Vaca et Rice & Beans devront payer chacune une amende de 750 000 dollars et s’engager à ne plus fournir d’aliments aux CLAP.
Cible de la même stratégie mortifère, un entrepreneur colombo-vénézuélien, Alex Saab, se retrouve au cœur de la tourmente. Aliments, médicaments, combustibles, il contribue à fournir au Venezuela des biens essentiels achetés à l’étranger. Financé à hauteur de 200 000 dollars annuels par l’Open Society Foundation du banquier George Soros et par la National Endowment for Democracy (NED) étatsunienne [10], le site d’opposition Armando.info, dont les journalistes vivent à Miami et Bogotá,publie une série d’ « enquêtes » faisant du « corrompu » Saab l’homme de paille de Maduro. Ça éclabousse, ça mitraille sec ! Reprise par les sites RunRun.es, El Pitazo et Efecto Cocuyo, très populaires au sein de l’opposition vénézuélienne, amplifiée par les médias internationaux, la campagne « Maduro-Saab-corruption-CLAP » est lancée. Arrêté illégalement au Cap-Vert le 12 juin 2020, alors qu’il se rendait en Iran pour y passer des accord commerciaux, Saab sera extradé aux Etats-Unis le 17 octobre 2021, accusé d’être à la tête d’un vaste réseau ayant permis au président vénézuélien et à son gouvernement de détourner l’aide humanitaire destinée aux habitants [11] !

Guerre sale, non conventionnelle, mais totale. Non seulement l’embargo a bloqué les exportations de pétrole, mais il a également interrompu les importations de diluants, nécessaires au raffinage du brut lourd en essence raffinée pour la consommation intérieure. Les pénuries d’essence et de gas-oil qui en résultent obligent les autorités à mettre en place des plans de rationnement et à chercher de nouvelles sources d’approvisionnement. « En 2020, les Etats-Unis ont tenté d’empêcher la fourniture de combustible venu d’Iran, rappelle Clara Sánchez. Faute de carburant, tracteurs et transports intérieurs étaient censés s’immobiliser ! Ils espéraient que l’agriculture et la production nationale d’aliments allaient s’effondrer et affecter encore plus la population… »

Rubio : dans le quartier La Palmita.

Une bouteille d’eau minérale (un litre et demi) : « Un dollar ! », annonce cette commerçante de l’avenue Baralt, dans le cœur battant et populeux de Caracas. Tout est à « un dollar » ou à l’un de ses multiples. Un compte rond, parfois assez exorbitant. Mortel pour le pouvoir d’achat. Il n’empêche : c’est la guerre pour posséder des petites coupures. En ce qui concerne les « cents », inutile d’en chercher : il n’y en a pas. Ici, si nécessaire, pour l’achat d’une « empanada [12] », après un rapide cliquetis de la calculette, on vous rend la monnaie en bolivars (la devise nationale). Là, faute d’en disposer, on vous propose l’équivalent de la somme due en bonbons.
Le bolivar ? Le pays souffre depuis des années d’une pénurie de monnaie locale en liquide. Celle-ci ne croît pas au même rythme que les prix. Voici peu, les Vénézuéliens se sont réveillés avec six zéros en moins sur leurs billets. L’hyperinflation a fait perdre toute valeur au bolivar. L’achat du plus simple des produits donnait lieu à des transactions en millions.

Ce 19 novembre, la Banque centrale du Venezuela (BCV) annonce une parité de 4,58 bolivars pour un dollar. Dépourvu de toute légitimité, le site @Monitor Dólar Vzla, pour le même billet vert, indique, lui, 5 bolivars. Curieux ? Non, pas particulièrement. Le procédé ne date pas d’hier. Il rappelle la période au cours de laquelle, à partir de 2015, le «  Dolar Cúcuta », du nom de la ville colombienne posée sur la frontière, a imposé sa loi. Depuis le 5 mai 2000, sous la présidence d’un Andrés Pastrana hostile à Chávez, la Banque Centrale de Colombie (BCC) a institutionnalisé une double législation pour l’échange peso/bolivar : l’une officielle, établie par et pour la BCC, l’autre permettant aux maisons de change des zones frontalières, très liées au narco-paramilitarisme, d’établir elles-mêmes, de façon aussi indépendante qu’arbitraire, la valeur des devises. De mèche avec le site internet d’opposition vénézuélienne Dolar Today – https://dolartoday.com/ –, hébergé aux Etats-Unis, ces bureaux de change ont créé de toutes pièces et officialisé les taux exorbitants du marché noir, générant des distorsions et engendrant un cycle inflationniste incontrôlable dans l’économie vénézuélienne. Phénomène aggravé à l’époque par un écoulement massif de billets vénézuéliens en dehors des frontières du pays – les faisant disparaître de fait [13].
Après seize ans d’un régime sévère de contrôle des changes, la libre convertibilité du bolivar a été rétablie le 29 août 2019, dollarisant de fait une bonne partie de la vie quotidienne. « Libérer l’usage du billet vert a permis de stabiliser un peu l’économie et, d’une certaine manière, d’atténuer les déséquilibre provoqués par la guerre économique et l’attaque sur le bolivar, explique Carlos Ron, vice-ministre des Affaires étrangères pour l’Amérique du Nord. Evidemment, ce n’est pas l’idéal ; ce sont des mesures prises au milieu d’une situation qui n’a de comparaison avec aucune autre période historique. »
 
De San Cristobal, la capitale du Táchira, un toboggan farci de nids-de-poule de 42 kilomètres s’engouffre entre les montagnes pour rejoindre Rubio. Un car « full », les bagages entassés à l’arrière, pas de place pour les jambes – en résumé, rien à signaler. En revanche, impossible de payer dans le bus qui nous mène de la gare routière au centre de Rubio. Le chauffeur n’accepte ni les bolivars ni les dollars et nous n’avons pas de… pesos.
« Nos enfants ne connaissent pas le bolivar, rit Yosaida Izarra, fondatrice et animatrice de la radio communautaire Kanya FM. Ici, toutes les transactions sont soit digitales soit en monnaie étrangère. Il y a un an que je n’ai pas vu un billet vénézuélien. »
Rubio : petite ville possédant un quartier colonial et andin, des générateurs électriques posés devant certains magasins (pour pallier aux coupures d’électricité), un marché couvert aux venelles très animées, des fruits et des légumes à profusion, un énorme (et très laid) gymnase de plusieurs étages construit par Chávez (personne n’est parfait), des loteries permettant de gagner qui une auto, qui une bicyclette, qui un jouet, la place Bolivar et sa cathédrale d’où sortent des fidèles plus passionnés par la prise de selfies que par leur récente rencontre avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, un simulacre électoral organisé face à la caserne de la police par le Conseil national électoral (CNE), de la publicité à la radio pour le parti d’opposition Action démocratique et un médecin spécialiste établi à Cúcuta (Colombie), des taxis collectifs qui, en quarante minutes, mènent à San Antonio – précisément en face de Cúcuta, située de l’autre côté du río Táchira.

Sortie de la messe à Rubio.

Cette zone frontalière a toujours été aussi active que perméable. Depuis longtemps, côté vénézuélien, on y utilisait les deux monnaies. « Tu allais à Cúcuta et tu payais avec des bolivars sans problème ; les colombiens venaient ici et réglaient en pesos, il n’y a jamais eu aucune difficulté. » Celles-ci commencent avec la guerre contre le bolivar – « une guerre par laquelle on cherche la disparition de notre monnaie ». Lorsque celle-ci s’est effondrée, sous les coups de boutoir de Dolar Today, les commerçants, pour se protéger, ont tout converti en pesos. On peut le comprendre : ils vendaient en monnaie nationale et, quand ils allaient se réapprovisionner, leurs bolivars étaient déjà complètement dévalués. « A Ureña [également sur la frontière], la plupart des commerces – Supercosmo et tout ça – ont péri, commente Mariano Rangel. Alors est apparu le thème de la substitution de la monnaie. Dans le pays, ça a été le dollar. Ici, le peso, depuis deux ans… »
On rajoutera que cette « colombianisation de fait » a été favorisée par la double nationalité dont peuvent se prévaloir de très nombreux habitants de la région. Celle-ci leur permet d’ouvrir des comptes bancaires et de participer au système financier colombien. On estime que, dans le Táchira, entre 20 % et 30 % des transactions numériques sont effectuées via des plateformes du pays voisin – Nique ou Bancolombia.
Pour autant, Ixiareny Godoy « résiste », comme elle dit. « Je suis payée en bolivars. Beaucoup de gens courent dans les commerces de Rubio, qui possèdent des comptes en Colombie, car ils y ont des affaires, et changent leurs bolivars en pesos à un taux qui leur fait perdre énormément. Alors, je préfère payer tout ce que je peux en “bolos”, par carte ou par le système biométrique. »
Dollar, peso… Le bolivar « souverain » serait-il condamné ? « On a impulsé une politique de digitalisation des paiements », commente Carlos Ron, à l’évocation de la situation. Cartes bancaires ; système biométrique avec prise d’empreinte digitale ; application de paiement mobile par téléphone portable ; Petro (crypto-monnaie lancée en février 2018) : « L’objectif est de faciliter au citoyen le paiement au quotidien pour contrecarrer la guerre contre le bolivar papier. » Un sourire confiant, puis : « Rien n’est perdu. La population vénézuélienne est très jeune, domine l’utilisation des réseaux sociaux et des téléphones intelligents. Ça facilite la transition à ce type de monnaie. »

Porte-parole du conseil communal de Baritalia, Rosario Rangel laisse fuser un léger rire : « La frontière n’existe pas. C’est nous qui l’avons inventée. » Mariano, son époux, esquisse un imperceptible signe de tête : « Je suis un descendant de Colombiens. On s’est installés ici, on n’est jamais repartis. » D’où la remarque de Yosaida Izarra, à Rubio : « Les Colombiens cohabitent avec nous. Qui n’a pas de sang colombien, ici ? On en a tous. Ça nous unit. Le problème c’est les mercenaires. »
Vallées profondes entourées de vertes montagnes, le Táchira fait face au Nord Santander, un département colombien particulièrement sulfureux. A deux heures trente de sa capitale Cúcuta, et donc de la vénézuélienne San Antonio, s’étend une zone de culture de la coca contrôlée par des groupes structurés de la délinquance organisée. Les narco-paramilitaires – Autodéfenses gaitanistes de Colombie (AGC) et Rastrojos. Ceux-là même, Los Rastrojos, qui ont aidé « le sauveur du Venezuela » Guaidó à traverser clandestinement la frontière, le 22 février 2019, lors du fameux épisode de l’ « aide humanitaire » censée entrer au Venezuela depuis la Colombie [14].
Ces groupes criminels ont eu un rôle de premier plan dans le pillage du Venezuela à travers ce qu’on a appelé la « contrebande d’extraction », un fléau endémique des années allant de 2015 à 2018. Compte tenu de leur prix subventionné (de 30 % à 80 %), la valeur du lait, du sucre, du riz, des produits de toutes sortes, des médicaments, mais aussi des combustibles, pouvait être multipliés par dix en arrivant dans le pays voisin. Grâce à ce trafic et à une effervescence phénoménale, de grands centres commerciaux se sont développés à Cúcuta, où il n’y avait jamais eu un supermarché. Le Venezuela, lui, s’enfonçait dans les pénuries.

Radio communautaire, Kanya FM est née à Rubio le jour du coup d’Etat contre Chávez, le 11 avril 2002. « Les médias faisaient silence et disaient qu’il s’agissait d’un vide de pouvoir, relate Yosaida Izarra. Quelqu’un nous a appelé depuis Caracas et nous a raconté ce qui se passait. On a utilisé un ordinateur, un micro et une antenne montée sur le toit d’une boulangerie. Ça appartenait à un journaliste. On a dénoncé le “golpe”. On n’avait pas la puissance suffisante pour couvrir tout le “municipio”, mais on a été entendus. » Dix-neuf ans plus tard, la radio est toujours aussi engagée. Ce 31 octobre, dans un petit « patio », on y fait la fête. On commémore Ali Primera, le « chanteur du peuple », qui, s’il n’était mort dans un accident de la route en février 1985, aurait eu ce jour 80 ans. Les intervenants se succèdent au micro, un chanteur à guitare reprend des mélodies connues de tous, un gros gâteau se présente à la découpe, chacun tend son verre pour qu’on le lui remplisse, l’espace s’emplit de rires et d’applaudissements.
L’ambiance n’est pas toujours aussi sereine dans ce Táchira considéré comme « guarimbero ». Gouverné par l’opposition en la personne de Laidy Gómez (Action démocratique), il a de fait été secoué en 2014 et 2017 par les fameuses « guarimbas » insurrectionnelles. Depuis le début des années 1990, le COPEI (social-chrétien) et la Table d’unité démocratique (MUD ; droite) alternent à la mairie de sa capitale San Cristobal.
Par ailleurs, nous confie le directeur de Kanya FM, Sergio Bonillas, « cette zone est affectée par les groupes irréguliers. Il y en a des deux côtés. » Exact. Quelques jours plus tard, à une quinzaine de kilomètres de Rubio, on nous signalera soudainement : « Ici, c’est zone de guérilla. » Et comme nous levons un sourcil : « L’ELN [Armée de libération nationale] traîne dans le coin. » Guêpier militaire inextricable, le conflit colombien s’invite à l’occasion en territoire vénézuélien [15]. Ses combattants se mêlent aux populations civiles.
Toutefois, et en tout état de cause, pour les chavistes, le plus grand danger se nomme « paramilitarisme ». L’extrême droite du pays voisin, en parfaite supplétive du président Iván Duque. « Ces groupes sèment la peur de s’exprimer et on perd notre liberté, continue Bonillas. J’ai le programme “Opinion” de la radio et les amis me disent : “Fais attention”. » Dans le hameau d’El Bojal, « c’est dangereux d’être un leader social et de défendre le drapeau de Chávez », considère Hendry Suazo. Mais… « Les miliciens veillent sur l’entrée et la sortie de la commune », précise-t-il aussitôt.
Pour ne rien arranger, des individus se font passer pour membres de ces groupes et, par téléphone ou internet, jouent avec la peur pour exiger le versement d’une rançon – la célèbre « vacuna » (vaccination).

Dans les locaux de la radio communautaire Kanya FM, à Rubio, pour le 80e anniversaire de la naissance d’Ali Primera.

« Avant, les Colombiens venaient ici, maintenant c’est l’inverse », nous fait-on remarquer.Bien que Baritalia soit une communauté rurale et que les gens y possèdent des cultures, la crise les a poussés à émigrer. Une part notable de la main d’œuvre de la zone se trouve dans le pays voisin. Combien de personnes ? Nul ne le sait. Et encore moins à l’échelle du pays. Les estimations les plus fantaisistes circulent. La surenchère bat son plein. En avril 2019, des chiffres supposément « officiels » évoquaient environ 3,7 millions de personnes ; en mai, la plateforme régionale de coordination inter-agences du Haut-commissariat pour les réfugiés de l’ONU (HCR) tabla sur 4 001 917 ; deux mois plus tard, pas un de plus, l’Organisation des Etats américains (OEA) lançait une opération de basse propagande permettant de passer – Hop ! Hop ! Hop ! – à un intéressant… 6 millions ; vexée de se faire déborder, l’ONU renchérit : ce serait 6,6 millions en 2020 et 7 millions en 2022. Informations bien entendu reprises sans distance critique ni investigation – mais n’est-ce pas ainsi que le monde médiatique procède aujourd’hui ?

Double avantage. Les intérêts politiques et financiers sont colossaux. D’une part, l’amplification à l’extrême du nombre des migrants vénézuéliens permet de dénoncer devant les opinions publiques « les politiques dévastatrices de Maduro ». D’autre part, l’argent coule à flots. Dans un rapport de février 2020, sous l’administration Trump, le Département d’Etat a divulgué le montant de ses contributions versées depuis 2016 à « l’aide humanitaire aux Vénézuéliens » : plus de 656 millions de dollars. Avant que Trump ne quitte le Bureau ovale, en janvier dernier, la même administration annonçait que le montant de la contribution étatsunienne « en aide aux Vénézuéliens vulnérables » était de 1,2 milliard de dollars. A titre indicatif, les fonds de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) se sont élevés à 507 millions de dollars pour les années fiscales 2017-2019, dont 260 millions de dollars pour l’aide censée être gérée par les gouvernements des pays (de droite) environnants, et 247 millions de dollars pour l’« aide au développement », directement tombée dans les poches de l’équipe de Guaidó.

En juin 2021, organisée par le Canada, la Conférence internationale des donateurs en solidarité avec les réfugiés et migrants vénézuéliens a promis plus de 1,5 milliard de dollars de subventions et de prêts, 954 millions étant destinés aux pays d’accueil d’Amérique latine et des Caraïbes. Lesquels, pour toucher un pactole maximum, ont tout intérêt à gonfler les chiffres. Le filon intéresse également une pléthore d’organisations non gouvernementales (ONG), « solidaires », certes, mais pas forcément toujours désintéressées.
Le 30 mars 2020, Uniminuto, une radio universitaire colombienne, a effectué un décompte des ressources reçues par la seule Colombie : 950 millions de dollars depuis 2017, sans compter les sommes octroyées par le HCR, l’Eglise catholique et autres organismes. En septembre 2019, l’Union européenne transférait 30 millions d’euros à Bogotá, suivie, un mois plus tard, par l’Espagne (50 millions d’euros). Seulement, note Clara Sánchez, « dans ce pays qui prétend recevoir le plus de migrants vénézuéliens, avec presque 2 millions de personnes, seules 500 d’entre elles ont réussi à achever les démarches permettant d’avoir accès au récent Statut de protection temporaire (SPT) sur les 15 000 qui les ont commencées. C’est loin de l’objectif annoncé pour cette année 2021, qui était de 800 000 régularisations [16] ! » De là à dire que la réalité n’est guère conforme aux assertions du gouvernement colombien et qu’on peut légitimement s’interroger sur le nombre réel des « réfugiés » vénézuéliens, il n’y a qu’un pas…
« Le départ de familles entières n’a pas fonctionné, nous explique ainsi Mariano Rangel, connaisseur, pour le moins, de son environnement immédiat. Partir est bon pour l’homme qui s’en va et laisse les siens sur place, ce qui est le plus fréquent. Il est là-bas, dans le secteur agricole, mais il a sa famille ici, à qui il envoie de l’argent… »

Rubio.

Il n’y a pas si longtemps, des combustibles à la nourriture, la contrebande fonctionnait dans le sens Venezuela – Colombie. Le flux s’est inversé. Huile, lait, viande, shampooing : n’importe quel magasin du Táchira regorge aujourd’hui de produits colombiens. « C’est une question de prix. Il existe une production vénézuélienne, mais, du fait de l’hyperinflation, elle est désormais plus chère que celle du pays voisin. »
Outre les mafias paramilitaires, trafiquant à très grande échelle, des milliers de personnes, des deux côtés de la frontière, dépendaient d’une source de revenus informelle : la contrebande d’essence vénézuélienne. Installés avec leurs bidons de 25 litres, côté Colombie, des cohortes de vendeurs improvisés – les «  pimpineros » – se succédaient le long des principales voies du Nord Santander, chacun s’en souvient.
Pour mettre un terme à ce juteux trafic de l’essence « la moins chère du monde », car subventionnée, le gouvernement bolivarien a mis en place un double système de distribution : l’un, au prix « international », inabordable pour la plupart des Vénézuéliens ; l’autre subventionné, pour toute la population qui dispose du Carnet de la patrie (une carte d’identité biométrique destinée à gérer les programmes sociaux). Problème réglé ? Pas vraiment…
 « On vit maintenant de l’essence colombienne et on la revend », grogne la chaviste qui nous accompagne en stoppant son auto mal entretenue – faute de pièces de rechange, devenues introuvables ou hors de prix – devant une demeure d’où sort une jeune fille portant un gros récipient en plastique plein de carburant. Sur ce sujet, notre interlocutrice peut se montrer intarissable : « D’abord, l’essence subventionnée n’arrive pas régulièrement. Elle est rationnée. Quand il y en a, les autorités décident qui y a accès, en fonction de sa plaque d’immatriculation. Aujourd’hui, à 5 heures du matin, est sortie l’annonce : pour le “municipio” Junín [chef-lieu : Rubio], seront servies les voitures dont le numéro se termine par 6. Moi, j’ai 2. Je ne sais pas quand je pourrai faire le plein. D’autre part, notre essence, pour des raisons que j’ignore [mais qui sont liées aux sanctions imposées à PDVSA], est de mauvaise qualité. Elle abîme les moteurs des véhicules. Donc, on la mélange avec de l’essence colombienne. »
La démerde, la débrouille, la bidouille permanentes. Alors, la population fatigue. Toute « chaviste » qu’elle soit, notre conductrice « en a marre », vomit sur le protecteur du Táchira [17], Freddy Bernal – « Il a surtout protégé ses amis, regardez les routes, elles sont dans un état déplorable ! » –, sur le maire – « un corrompu ! » –, sur « les mauvaises décisions prises par les politiques », sur les CLAP – « qui n’arrivent pas régulièrement » –, sur les programmes sociaux – « qui fonctionnent de moins en moins bien » – et ne sait même pas si elle ira voter.

Mission médicale « Barrio Adentro » (« Au cœur des quartiers ») à Rubio.

Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. La guerre non conventionnelle menée par Washington et ses alliés atteint son but. Epuiser la population. Y compris celle qui hier, massivement, portait la révolution.
Au cœur du processus, se trouvent les conseils communaux – quarante-sept mille dans tout le pays – chargés de gérer, planifier et gouverner au niveau des communautés. Le peuple organisé de la fameuse démocratie « participative et protagonique ». « En 2006, quand a été promulguée la loi, il y a eu un enthousiasme pour le pouvoir populaire et la participation, se souvient Mariano Rangel. Dans le cas de Baritalia, on a formé notre conseil, avec des gens d’ici et on a présenté des projets pour résoudre les problèmes qui affectaient la population. A partir de programmes gratuits pour les familles, on a obtenu des logements en bonne condition. On a changé les toitures, on a asphalté les rues, on a arrangé l’école, la maison communale. » Ont accompagné, dans cette première phase, des améliorationsen matière d’accès à l’eau potable et à l’électricité. « Avec la mort de Chávez est survenu un premier recul et, ces dernières années, le niveau de participation a baissé de manière significative. Les citoyens sont plus préoccupés par leurs problèmes quotidiens et la situation alimentaire… Les droits de participation politique passent au second plan. » Ce pour les résultats de l’agression. S’y ajoutent les contradictions inhérentes à tout projet, quand bien même il serait révolutionnaire…

« Nous, au niveau des conseils communaux, on est en autogestion, vous confie-t-on à El Bojal. Mais il y a un choc de pouvoirs avec la bureaucratie. Elle ne veut pas reconnaître qu’il y a un peuple organisé, une transformation, un Etat dans l’Etat. »
Une institution est un organisme vivant. Son premier instinct est de survivre. « Indifféremment de qui gouverne, confirme Mariano Rangel, révolutionnaire ou opposant, il y a une tendance à ne pas permettre la participation citoyenne. En théorie, au sein du “municipio”, doivent être impliqués le maire, les conseillers municipaux et les représentants communautaires. Les maires font leur possible pour coopter ces représentants et il n’y a ni planification participative ni discussion du budget. »
Même critique adressée au système éducatif. A travers les conseils scolaires, il prévoit des espaces de participation. Il a fait peu en la matière. « Il y a une tendance qui persiste, tant au niveau des ministères que des directeurs et des enseignants, de maintenir une certaine verticalité. » Par ailleurs, même à la base, nul n’est parfait.Loin du vide absolu des principes, des abstractions et de la course à la pureté idéologique, la « démocratie participative » doit composer avec ce qu’on nommera le facteur humain. « D’une certaine manière, il y a une forme de paternalisme au niveau communautaire : tandis qu’une majorité se comporte en simple réceptrice des bénéfices, seules deux ou trois personnes gèrent les problèmes face aux instances du gouvernement. »

Caracas : « barrio » Altos de Lidice.

« Faisons confiance au peuple » a rappelé le président Maduro : en deux temps, le PSUV organise des primaires ouvertes pour que ses militants choisissent qui les représentera le 21-N. A travers tout le pays, le 27 juin, 14 381 assemblées départagent les membres qui soumettent leur candidature : 60 % sont des femmes, 83 % ont moins de 50 ans et la moitié entre 21 et 30 ans ; 10 % seulement des maires en place se représentent, plus de 90 % des aspirants à cette fonction postulent pour la première fois. Difficile de faire mieux en matière de participation de la base et de renouvellement [18]. Seulement, il y a toujours quelques exceptions à n’importe quelle règle. Si la différence séparant deux candidats est trop mince, le parti intervient : « Nous voulons (…) qu’il n’y ait pas de positions irréconciliables provoquant qu’un groupe parte dans un sens et un autre dans l’autre, a clairement indiqué le vice-président du PSUV, Diosdado Cabello ; dans ces cas-là, la révision intervient. » Et, de fait, en certaines circonstances, le parti impose son choix, souvent en la personne d’un troisième larron.
Ces quelques exceptions n’obèrent en rien l’exemplarité de l’ensemble du processus. Mais elles provoquent des crispations – par exemple dans les « municipios » de Maracaibo, San Francisco, Cabimas et Santa Rita (Etat de Zulia) ; ou à San Antonio del Táchira, où le jeune maire William Gómez, très populaire chez les militants, a été écarté au profit de l’aspirante Sandra Sánchez ; ou à… Rubio. « Au final, le parti décide ce qu’il considère comme satisfaisant ses intérêts, s’emporte Ixiareny Godoy. Pas les nôtres. Les nôtres étaient représentés par ceux pour qui nous avons voté. A primé l’intérêt de quelques-uns sur l’intérêt collectif et ça a généré de la désillusion. Notre parti, car ici on est tous PSUViste – elle montre du doigt Mariano et Rosario Rangel, qui participent à la discussion – nous a tourné le dos. Et il y a une fracture. Quelques-uns résistent et restent, par discipline, mais d’autres s’en vont. Comment tu les reconquiers ? »

Pour de multiples raisons, la fatigue, la déception voire une sourde colère érodent le chavisme. Aux causes précédemment évoquées, on ajoutera la corruption ou l’inefficacité de certains élus. La gestion des pourparlers avec la droite honnie, celle de Guaidó : « L’Etat recule. On veut la paix, c’est bien, mais on cède sur des points clés. Si on négocie, il faut le faire dans le cadre de la légalité et de l’état de droit, sans céder sur les principes. Ceux-là, on ne peut pas les toucher. » Le doute aussi devant certaines initiatives prises par le pouvoir pour desserrer l’étau du blocus, à l’image du projet des Zones économiques spéciales (ZES) destinées à augmenter la production nationale et les exportations en attirant les investisseurs locaux et étrangers – « Une néo-privatisation ! » – ou les marques de rapprochement avec le patronatLe Parti communiste vénézuélien PCV) va plus loin encore, qui a rompu avec le pouvoir (sans rallier la droite, cela va de soi). D’après son secrétaire général Oscar Figuera, la gestion de l’administration de Maduro « n’a plus rien à voir avec le projet politique proposé par Chávez ».
A Caracas, dans le quartier Altos de Lidice, une militante pure et dure, chaviste jusqu’au bout des doigts, lève les bras au ciel avec amusement : « La vie est difficile, jusqu’à nos enfants basculent dans l’opposition ! »
A l’évidence, désaffection ou abstention n’épargneront pas cette famille politique le 21-N.

Caracas.

Guaidó : le naufrage. Il allait tout casser, diviser l’armée, provoquer l’intervention des « marines », pulvériser le chavisme, mettre fin à l’ « usurpation » de Maduro. Trump l’avait fait roi, l’Union européenne l’adorait, les médias du « premier monde » le couvaient tendrement. Echec total. Sa seule réussite est d’avoir affamé ses compatriotes en réclamant chaque jour davantage à Washington et à ses supplétifs de la « communauté internationale » des sanctions cruelles contre son pays. Depuis le 5 janvier 2021, il n’est même plus député [19]. Des secteurs de l’opposition lui ont tourné le dos et entretiennent des relations institutionnelles normales avec le pouvoir. Malgré les appels au boycott des dernières élections,certains d’entre eux siègent au Parlement et sont présents dans les gouvernements locaux et régionaux.
 Guaidó est assez à cran ces temps-ci. Il continue toutefois à jouer les présidents imaginaires. En mai 2021, il a présenté sa nouvelle trouvaille : « Oui, j’appelle à la protestation organisée et civique pour réclamer nos droits, oui, j’appelle à manifester pour sauver le Venezuela et exiger un Accord de salut national. Cet accord ne viendra pas tout seul, il viendra en exerçant la majorité, en faisant descendre le plan « Sauvez le Venezuela » dans la rue ! » La rue… Elle reste vide. Il y a belle lurette que les opposants, déçus, frustrés, écœurés, désabusés, ont cessé de prendre ses appels au sérieux.

Cette fois, la cavalerie ne vient pas au secours de Guaidó. Prenant acte du fiasco de sa stratégie, Washington, depuis Bogotá, par la voix de l’ambassadeur James Story, annonce au G-4, la coalition des quatre principaux partis d’opposition – Volonté populaire (VP), Primero Justicia (Justice d’abord ; PJ), Action démocratique (AD), Un Nouveau Temps (UNT) – qu’elle soutiendra le « président intérimaire » jusqu’au 1er décembre 2021. « Au-delà de cette limite, votre billet n’est plus valable », semblent dire les maîtres à leur commis en autorisant ou en ordonnant à la droite radicale vénézuélienne d’accepter le « dialogue » proposé en permanence par le gouvernement de Maduro.
Qu’on n’y voie pas un relâchement de la « pression maximum ». Il s’agit de poursuivre le même objectif, mais par d’autres moyens. Alors que, désireux de voir lever les mesures coercitives, Maduro a libéré Freddy Guevara (VP), condamné pour incitation à la violence, Story, depuis le programme « Aló Embajador », qu’il diffuse sur Facebook, YouTube et Twitter, assène un explicite : « Lever les sanctions serait une erreur, tant qu’il n’y aura pas des changements irréversibles, fort importants pour la restauration de la démocratie au Venezuela ».

Les conversations n’en débutent pas moins le 13 août à Mexico, facilitées par leRoyaume de Norvège, accompagnées par la Fédération de Russie et les Pays-Bas. A contrecœur, mais le dos au mur, Guaidó nomme l’équipe des négociateurs de la Plateforme unitaire, que dirigera Gerardo Blyde, ex-député de Primero justicia passé à Un Nouveau Temps. L’accompagnent entre autres Freddy Guevara, Tomás Guanipa (secrétaire général de Primero Justicia), Stalin González (membre de la direction d’UNT), Luis Aquiles Moreno (sous-secrétaire général d’Action démocratique), Roberto Enríquez (membre de Copei, vieille formation historique de la IVe République).
Président de l’Assemblée nationale, Jorge Rodríguez emmène la délégation du gouvernement qui, elle, ne parle que d’une seule voix.
De ces premières conversations sortent les accords qui vont permettre l’organisation de la « méga-élection ». En effet, au sein de la délégation de droite, cohabitent des « durs » (VP), mais aussi des représentants des partis moins fondamentalistes (PJ, AD). En geste d’ouverture, le pouvoir accorde à l’opposition deux des cinq postes exécutifs du Conseil national électoral (CNE) et invite une mission de l’Union européenne pour observer la prochaine consultation.

Rubio ; simulacre électoral permettant de se familiariser avec la machine électronique.

Indépendamment de ces avancées, un ou deux points sautent immédiatement aux yeux : le 13 mai, à Mexico, le Mémorandum d’Entente sur le processus de dialogue a été signé entre la Plateforme unitaire et… « le gouvernement de la République bolivarienne du Venezuela ». Une opposition qui, il y a peu encore, dénonçait « l’usurpation  » et proclamait le pouvoir « illégitime », rend à César ce qui appartient à César et met fin à la fiction du « gouvernement Guaidó ». Qui plus est, le 6 septembre, l’Accord partiel pour la protection de l’économie vénézuélienne et la protection sociale du peuple remet implicitement et explicitement en cause les sanctions.
Le segment le plus lié aux intérêts de Washington se rend compte qu’il perd du terrain. A l’extrême extrême droite, l’ultra-radicale María Corina Machado multiplie les diatribes contre les discussions : « Il n’y aura pas de fin à la faim, à la violence, à la misère, pas une pièce de monnaie ou un revenu qui vaille quelque chose. Pas tant que la mafia ne sera pas hors du pouvoir. Tout le reste n’est que de l’eau chaude et des miettes pour les collabos ! » Vice-présidente et ministre des Affaires étrangères colombienne, Marta Lucía Ramírez s’en mêle, bien que personne ne lui ait rien demandé (sauf peut-être ses amis Leopoldo López, le leader de VP installé dans le quartier le plus chic de Madrid, et Guaidó) : « Le dialogue au Mexique est une tentative timide contre laquelle nous ne voulons pas poser une charge de dynamite, mais nous devons être très clairs sur le fait que si l’objectif de la négociation est un dialogue, il ne conduira pas vraiment à un changement profond [20]. »
Le 17 octobre, semblant répondre à ces appels, l’extradition de Saab du Cap-Vert vers les Etats-Unis porte un rude coup aux pourparlers. « Sabotage, s’interroge Carlos Ron ? Je pense que oui. D’une certaine manière, à travers la table de négociation, ils voulaient obtenir ce qu’ils n’ont pas pu gagner dans la rue. Quand ils ont vu que, dans le cadre de ce dialogue, on avançait positivement et que leur espace se réduisait, ils ont prétendu siffler la fin de la partie. »

Semi-satisfaction pour les faucons : si le président Maduro suspend immédiatement les négociations, les élections du 21-N ne sont pas remises en question. Que faire ? Le 9 octobre, Freddy Guevara (membre de la délégation de la Table unitaire), Carlos Vecchio (pseudo-ambassadeur de Guaidó aux USA) et Leopoldo López (le chef d’orchestre) se réunissent avec les influents sénateurs démocrates Bob Menéndez, président de la Commission des relations extérieures des Etats-Unis, Dick Durbin, numéro deux («  Whip ») de la majorité démocrate au Sénat, et Tim Kaine, colistier à la vice-présidence d’Hillary Clinton lors de l’élection présidentielle de 2016. Ce qui, à court terme, ne résout en aucun cas une sacrée difficulté…

Dans l’antichambre des élections à venir, il n’y a pas une droite mais dix droites. Le 6 avril 2021, un simple « communiqué » a annoncé la naissance de la Plateforme unitaire « utile, complète, inclusive, assurée, efficace et opérationnelle », réunissant quarante partis autour du G-4 et incluant la « société civile ». Le 11 mai, néanmoins, Guaidó semblait ignorer cette annonce lorsqu’il a lancé un appel à un Accord de salut national. Seulement, l’unique « base sociale » de Guaido se trouve à l’étranger : gouvernement américain et supplétifs de l’Union européenne, « exilés » installés en Colombie, en Espagne ou aux Etats-Unis (Julio Borges, Antonio Ledezma, Leopoldo López, Carlos Vecchio). Que l’ex-président du gouvernement espagnol José María Aznar octroie au président imaginaire le Xe prix FAES de la Liberté [21] ne change strictement rien à l’affaire. Le 23 juin, Capriles, ex-gouverneur de Miranda et deux fois candidat de la droite contre Chávez, affirme lors d’un entretien à Bloomberg, qu’il n’a plus aucune relation avec Guaidó : « Ce soi-disant gouvernement provisoire est terminé ». Capriles a quitté le parti qu’il a contribué à créer il y a vingt-deux ans, Primero Justicia, pour fonder une nouvelle formation, La Fuerza del Cambio (le force du changement). Ignorant ostensiblement son ex-comparse Leopoldo López, qui l’attaque furieusement, Capriles appelle à participer « sans complexes » aux élections du 21 novembre.
 
C’est que, entre-temps, composée de partis fermement opposés au chavisme, mais tout autant en désaccord avec la stratégie de la droite extrémiste, l’Alliance démocratique trace son chemin [22] . Avec des résultats modestes, elle a déjà participé aux élections législatives de 2020. Dès lors, pour le G-4, se pose un dilemme face à la prochaine consultation démocratique. Y aller ou pas ? Continuer à boycotter ? Laisser le champ libre aux modérés ? Le G-4 se déchire. Eux-mêmes divisés en différentes tendances, ses partis s’épient les uns les autres, se balancent des coups bas. Tous veulent récupérer le pouvoir. Leur lutte n’a rien d’idéologique. Chaque faction veut sa part d’accès à l’Etat, à l’argent de l’Etat. Ce qui les intéresse c’est le contrôle de PDVSA. Ils se battent pour ça. Et, au-delà de la lutte contre le chavisme, ne partagent guère qu’un objectif, à peine dissimulé : se débarrasser de Guaidó.
La confusion devient telle que, le 24 août, les dirigeants de la Table d’unité démocratique (MUD) – coalition des mêmes protagonistes, fondée en 2010, et dont tout le monde avait oublié l’existence – annoncent leur démission !

Caracas : Altos de Lidice.

Au bout du compte, le pragmatisme l’emporte. Le 31 août, par la voix d’Henry Ramos Allup, le vieux renard d’Action démocratique, la Plateforme unitaire, « poussée par un sentiment d’urgence et afin de trouver des solutions permanentes pour la population », annonce sa participation aux élections. Lorsque Ramos Allup précise « avec l’approbation des Etats-Unis, du Canada et de l’Union européenne », tout un chacun devine qui en réalité a pris la décision (d’avantage Washington que Toronto ou Bruxelles au demeurant). Plus étonnant, en revanche : lors de cette conférence de presse, Guaidó est aux abonnés absents. Questionné, Ramos Allup précise que ce dernier « n’est pas un parti », mais que Volonté populaire, sa formation, participera bel et bien aux différents scrutins. Au grand dam de… Leopoldo López, le véritable « boss » de VP et de Guaido ! López fait immédiatement savoir qu’il est « contre cette participation », mais que la base du parti a fait pression sur lui. Tout fout le camp dans la chefferie ! Pour signifier qu’il existe, Guaido dénonce l’absence de « conditions et de garanties pour des élections libres et justes ». Déclaration en partie occultée par une nouvelle déflagration : douze petits partis de la Plateforme unitaire dénoncent le G-4, qui prend ses décisions sans les consulter. Sachant que, pour avoir refusé les primaires comme moyen de sélection des candidats d’une opposition unie, le G-4 a déjà été fortement critiqué lors du lancement d’une nouvelle formation composée de maires ancrés dans la vie locale, Fuerza Vecinal (Force du voisinage), le 11 juillet.

Sur les 70 000 candidats en lice pour le 21-N, 3 082 seulement appartiennent au chavisme, qui ne présente qu’un candidat pour chaque fonction (avec au mieux un suppléant). Les autres postulants – près de 63 000 ! – appartiennent aux partis, formations et micro-formations de l’opposition. « Plus divisés, tu meurs », s’amuse un observateur ! « Il y a ici des situations qui échappent à la logique politique, ou plutôt à sa narration, observe de son côté Carlos Ron. Un Etat qui, par tradition, ne serait pas difficile à remporter, sera perdu par l’opposition. Et ça peut se passer dans bien des cas. Alors, il ne faudra pas être surpris et, au vu des résultats, penser à des manœuvres irrégulières du pouvoir. »
Aucun message clair, aucun programme, aucune offre politique en direction des opposants de droite qui, ayant mis leurs espoirs dans la supposée présidence intérimaire, se sentent floués. Et plutôt deux fois qu’une. Car, et qui plus est, un parfum permanent de scandale flotte dans le sillage de la « Team Guaidó ». Ces « beaux messieurs » se sont emparés de la porcelaine, de l’argenterie et des bijoux de famille, tout le monde le sait désormais. Censés gérer les fonds des entreprises publiques vénézuéliennes confisquées à l’étranger – CITGO, Monómeros, etc. –, ils ne rendent de comptes à personne sur l’utilisation de ces ressources. Mais de préoccupantes informations remontent à la surface, de plus en plus régulièrement.
Non défendue par ses administrateurs « bidons », occupés à la piller, CITGO risque le démantèlement au profit de deux multinationales qui, expropriées sous la présidence de Chávez, ont porté l’affaire devant les tribunaux étatsuniens – Crystallex International Corp (pour un milliard de dollars) et ConocoPhillips (pour 1,3 milliard). En janvier 2021, un juge fédéral du Delaware, Leonard Stark, a déjà autorisé la vente d’actions de CITGO pour indemniser ces créanciers.
En Colombie, dévastée et menée à la ruine, Monómeros a été placée sous contrôle de la Superintendance des entreprises, c’est-à-dire du gouvernement d’Iván Duque, pour la « protéger » de la faillite. « C’est la vérité, c’est la réalité, cette droite trahit, a férocement commenté le président Maduro. C’est pourquoi nous les appelons le G4RP, le Groupe-des-4-rats-pelés dirigés par le super-grand-rat-pelé Juan Guaidó, je demande pardon à ces innocents petits animaux. »
Même au sein du G-4, la consternation règne. Fin septembre, « horrifié », Primero Justicia a annoncé se retirer des organes de gestion et d’administration des actifs du Venezuela à l’étranger. Devant le désastre, tout le monde proteste de son innocence. Tout le monde se lave les mains. Chacun prend une attitude offensée. Personne n’est responsable de rien – sauf, clament tous leurs complices, Volonté populaire et Guaidó !

Dans la mouvance de ce gouvernement fantoche, la « défense de la démocratie » débouche de fait sur d’épaisses liasses de billets verts. Chavistes en rage et opposants effarés découvrent jour après jour, l’ampleur de la razzia.
 Créé sous les auspices des Etats-Unis, le « gouvernement intérimaire » est financé par l’Office of Foreign Assets Control (Office des actifs étrangers ; OFAC), qui a pris le contrôle des avoirs confisqués à la République bolivarienne. Pour qui l’ignorerait, l’OFAC, division du Département du trésor américain, « administre et fait appliquer des sanctions commerciales et des restrictions économiques basées sur la politique étrangère américaine et les objectifs de sécurité nationale à l’encontre de régimes et pays étrangers, terroristes, trafiquants de drogue internationaux, individus impliqués dans des activités de prolifération d’armes de destruction massive et autres agents pouvant menacer la sécurité nationale, la politique étrangère ou l’économie des Etats-Unis » – tout le monde aura reconnu le Venezuela ! C’est donc auprès de cet organisme que le pseudo-gouvernement, qui ne contrôle strictement rien, mendie son argent de poche. Car il lui en faut…
Sur le territoire national, opèrent de grandes entreprises publiques – PDVSA, Corporación Venezolana del Petróleo, Pequiven, Banque de développement économique et social (Bandes), Corporación Venezolana de Guayana (CVG), etc… Bien que n’ayant aucune prise sur ces entreprises gérées par l’Etat, Guaidó a nommé pour chacune d’elles un conseil d’administration parallèle. Sans exercer aucune activité en quoi que ce soit productive, ces « présidents » et « directeurs » perçoivent un salaire de 2 500 à 3 000 dollars par mois.
Treize « magistrats » titulaires et leurs vingt suppléants inoccupés flânent au sein de la Cour suprême de justice parallèle ; pour se réunir de temps en temps dans une salle du Congrès colombien, à Bogotá, ils empochent mensuellement 4 000 dollars sonnants et trébuchants [23]. Bonne affaire également pour les buffets d’avocats chargés de protéger les actifs extérieurs du Venezuela (avec les résultats que l‘on connaît s’agissant de CITGO et Monómeros) : 6 552 512 dollars depuis le début de la plaisanterie [24].

D’après le président de l’Assemblée nationale légitime, Jorge Rodríguez, et sur la base d’une conversation téléphonique interceptée de Sergio Vergara, ex-député du Táchira et conseiller de Guaidó, le gouvernement intérimaire a prévu, lors d’une réunion virtuelle tenue le 12 avril 2021, de demander près de 53 millions de dollars de budget à l’OFAC. Parmi les dépenses, sont prévus 7,28 millions de dollars pour les députés élus en décembre 2015 – et qui ne siègent évidemment plus depuis l’élection de la nouvelle Assemblée, le 6 décembre 2020. Si l’on en croit les « documents officiels » du gouvernement autoproclamé, le « bureau de la présidence » – lire Guaidó – a reçu la modeste somme de 2,6 millions de dollars en 2021, dont un dernier versement de 1,9 millions de dollars le 29 septembre. Si l’intéressé gère ce pactole en bon père de famille – lui et son épouse Fabiana Rosales viennent d’avoir une deuxième fille –, il devrait sortir de l’aventure avec de substantielles économies. On pourrait même suggérer que, comme les politicards de son entourage, il n’a pas intérêt à ce que l’imposture de sa « présidence intérimaire » se termine trop rapidement.
Seulement…
Si la masse des opposants ne croit pas au socialisme et abhorre Maduro, elle rejette désormais ce groupe de parvenus qui, tout en demandant des sanctions porteuses de préjudices pour toute la population, « se goinfre » aussi outrageusement. Qu’on y rajoute l’éparpillement « façon puzzle » des partis et le discours incohérent – hier « boycott car l’élection ne sera ni juste ni crédible », aujourd’hui « participation bien que les élections ne soient ni justes ni crédibles » –, une abstention massive et une défaite mémorable sont hautement prévisibles. D’autant que…

Caracas. « Il y a 200 ans, nous avons vaincu l’Empire espagnol… Aujourd’hui, en 2021, nous résistons et nous vaincrons le criminel impérialisme yankee et ses vend-la-patrie ».

La situation s’améliore. Le peuple ne s’est pas rendu. Le gouvernement a réagi. « Quand les Etats-Unis nous ont attaqué, analyse Jorge Arreaza, ils ont frappé directement l’industrie pétrolière, le cœur de notre économie. Cela a affecté les revenus nationaux, mais a également eu un aspect positif. Aussi bien la classe travailleuse que les propriétaires des moyens de production, qu’ils soient étatiques ou privés, ont dû faire preuve de créativité pour affronter l’adversité. »
En tant que ministre de l’Industrie, Arreaza multiplie les « inspections surprise »dans les entreprises d’Etat. « L’appareil productif, en ce moment, fonctionne à 30 % de ses capacités installées. Mais cette capacité demeure importante. On va la rendre indépendante et la relancer. »
Voici peu encore, du fait des sanctions et des « apagones », l’industrie de base, la sidérurgie, l’acier, l’aluminium se trouvaient pratiquement à zéro. Grâce à l’ingéniosité des travailleurs organisés dans les comités de productivité et à de longues journées de réflexion – « Cette ligne de production n’est pas nécessaire, on va se concentrer sur celle-ci » –, des miracles ont eu lieu. S’appuyant sur leurs années d’expérience, ces travailleurs ont recyclé, dessiné et réalisé des pièces de rechange impossibles à obtenir à cause du blocus, remis en marche des industries paralysées. A l’heure où nous terminons ce texte, des ouvriers d’Hidrocapital s’activent, semble-t-il avec succès, sur l’une des installations en panne – E/B 32-Systema TuyIII – qui, de Camatagua, approvisionne Caracas en eau. Petit à petit, production et distribution d’électricité se stabilisent. Malgré le blocus, PDVSA reprend ses exportations de pétrole, par des chemins et des réseaux détournés.

« L’entrepreneur vénézuélien, qui a lui aussi souffert et affronté l’adversité, qui a envie de travailler, s’est rendu compte que ce gouvernement peut lui tendre la main, sans affrontement, pour stabiliser le pays », poursuit Arreaza. Je crois qu’on a passé le moment le plus critique du conflit. » L’Etat se réservaitcertains secteurs – fournitures industrielles, alimentation. Lui accordant autorisations et exonérations, il s’appuie davantage sur le secteur privé. Celui-ci innove : là où, voici peu encore, le géant alimentaire et hégémonique Polar avait l’exclusivité de la fameuse « Harina Pan », et en coupait à l’occasion le robinet pour provoquer des pénuries (2002, 2016 et 2017), deux ou trois marques nouvelles se disputent à présent le marché. « On passe une alliance. On ne sait pas si elle est circonstancielle ou définitive, mais ce sont des changements indispensables, compte tenu de la situation. »
Dans un autre domaine, le Venezuela commence à substituer certaines importations. Les « paquets CLAP », en 2016, étaient constitués à 90 % de produits importés. Les aliments « made in Venezuela » y atteignaient 40 % en 2019 et, nous précisera Clara Sánchez, « cette année, ça va augmenter ». Entretemps, 2020 a permis de constater une progression historique dans la production de semences de maïs.
Le début de la fin pour la fameuse « économie de rente » ? « Le pétrole restera important, demeurera un levier, conclue Arreaza, mais il n’est plus, ni ne doit être l’essence de notre économie. »
En tout cas, un vent léger, chargé d’optimisme, souffle sur le Venezuela.

Teatro Nacional de Venezuela.

Même le Táchira semble respirer mieux. Depuis 2015, la frontière avec la Colombie était presque totalement fermée, en raison des tensions politiques entre Caracas et Bogotá. En temps normal, quelque quarante mille personnes transitent quotidiennement, dans les deux sens, sur le pont Simón Bolivar, qui relie San Antonio et Cúcuta. La collaboration d’Iván Duque avec Guaidó en février 2019, provoqua la coupure de tout lien terrestre, interrompant les importants flux commerciaux. Au détriment des secteurs économiques situés des deux côtés de la démarcation. « Les gens venaient de l’intérieur et s’arrêtaient dans cette “posada”, nous confie la propriétaire de l’Hôtel El Marques, à Rubio, dont nous sommes le seul client. Depuis la fermeture de la frontière, on survit. »
Même pour le petit commerce informel auquel s’adonnent les frontaliers, l’impossibilité de passer légalement constitue un gros mal de tête. Des milliers de personnes n’ont d’autre choix que les « trochas », ces sentiers illégaux tenus par toute une faune qui les rançonne au passage en exigeant une « taxe » ou une « collaboration ».
En juin 2021, Bogota a entendu rouvrir la frontière de manière unilatérale, mais le gouvernement vénézuélien a alors qualifié cette mesure d’ « intempestive » et réclamé un processus « contrôlé ». Il s’agissait, pour Caracas, de contrôler la pandémie de Covid-19, contenue au Venezuela, débordante en Colombie. Aucune communication raisonnable n’étant possible du fait de l’attitude hostile de Duque, c’est le protecteur du Táchira, Freddy Bernal, qui a pris les choses en main et négocié directement avec les premiers intéressés : les commerçants et la Chambre de commerce du Nord Santander, installée à Cúcuta. C’est ainsi que le 4 octobre, Maduro a pu annoncer la réouverture de la frontière aux piétons. Dès le 5, des monte-charges évacuaient les conteneurs qui bloquaient le pont Simón Bolivar depuis 2019. Avec un premier résultat : la reconnaissance des habitants à l’égard du protagoniste de cette avancée. « Le protecteur, le compañero Freddy Bernal, a fait un travail extraordinaire ces derniers mois pour obtenir une réouverture piétonnière. A moyen terme, l’ouverture totale est prévue. » Un pas de géant pour San Antonio, qui ne l’oubliera pas le jour de l’élection.

Ouverture aux piétons de la frontière avec la Colombie à San Antonio

« Seul le peuple sauve le peuple ! » Là se trouve le secret de la future victoire. Le mouvement populaire et social se mobilise. On pourrait évoquer la Comuna El Maizal – vingt-deux conseils communaux, 4 500 familles – née en 2009 de l’expropriation d’un grand domaine du même nom. Sur 1 500 hectares, entre les municipalités de Simón Planas (Lara) et d’Araure (Portuguesa), ces « communards » autogérés produisent maïs, café, légumineuses, légumes, semences indigènes, lait, fromage, viande bovine et porcine. Ils gèrent également quatorze entreprises de production sociale, transforment le maïs en farine précuite, ont fondé une école de formation idéologique et technique, le tout avec le soutien de militants du Mouvement des Sans Terre (MST) brésiliens. Si l’on ne s’étend ici pas sur cette expérience exemplaire, c’est que des réseaux sociaux dignes de ce nom s’y sont déjà intéressés [25].
Moins connus, très souvent complètement ignorés, y compris d’une aire militante ou intellectuelle européenne se gargarisant en permanence d’un narcissique « depuis en bas et à gauche », 47 000 conseils communaux, 3 567 communes officiellement enregistrées ont poussé comme des champignons dans tout le Venezuela. Si tous ne fonctionnent pas à la perfection, on l’a vu, s’ils ne sont pas exempts de contradictions, ils n’en constituent pas moins le cœur et l’âme de la démocratie participative voulue par Chávez en son temps. Et le noyau dur d’une révolution bolivarienne qui ne se rend pas.

Dans le hameau d’El Bojal, étiré le long d’une route étroite du Táchira, le jeune Hendry Suazo pourrait parler pendant des heures des dix conseils communaux réunis au sein de la Commune socialiste paysanne et productive des Trois frontières. Des divers membres du collectif – le professeur, le militaire, l’ingénieur, le cultivateur, l’artisan. « Face au blocus impérialiste, la population s’est vue dans l’obligation d’inventer de nouveaux mécanismes pour subsister. Nous, les leaders communautaires, qui avons cette passion pour la révolution, nous animons le processus, pour ne pas laisser péricliter ce projet de pays que voulait notre “comandante”.  » Inévitable, un grand portrait de Chávez occupe un mur, à proximité d’une étagère emplie de bibelots. Un soupir : « Les gens de l’opposition pourraient participer, mais ça ne les intéresse pas. »
Du café circule dans les verres, l’écran de la télé éclaire la pénombre d’un rectangle flamboyant. «  En tant que commune, on s’est organisés pour produire, semer, récolter et participer au marché afin de réduire les pénuries. On a développé la Banque des semences grâce à l’aide de l’Etat. » Suit un récit circonstancié des « actions d’envergure » entreprises dans tous les registres, du logement à la culture et au sport en passant par… la religion. Enseignante et mère d’Hendry, Irène Suazo échange avec son fils un regard complice avant de rire joyeusement : « En tant que femme, je me sens orgueilleuse. L’amour de mon fils pour la révolution a commencé dans mon ventre. J’étais enceinte et, en pleine caravane de Chávez, en visite dans la région, il criait “Chávez, Chávez, Chávez ! ” en me donnant des coups de pieds ! »
Ils parlent, ils pensent, ils agissent. A l’extérieur, trois membres du conseil communal entretiennent les accotements de la chaussée qu’envahissent d’épineuses broussailles et une hirsute végétation.

El Bojal (Táchira) : Hendry Suazo et son épouse.
El Bojal : membres du conseil communal entretenant le bord de la route.

Retour à Caracas, sur une colline si raide que certaines rues ne sont rien d’autre que d’interminables volées de marches en béton. La ligne d’autobus n’y monte pas. Dans le temps, un quartier « normal ». A présent, la Commune socialiste Alto de Lidice, composée de huit conseils communaux. Un jour, vingt-deux femmes se sont réunies (il en reste seize aujourd’hui). Avec l’aide d’un médecin, elles ont créé un Bureau de la santé. La Mission « Barrio adentro » (« Dans le quartier ») fonctionnait déjà, avec ses toubibs cubains et vénézuéliens. Plus bas, se trouve un Centre de diagnostic intégral (CDI). Elles se sont ajoutées à l’offre de soins. Elles s’occupent entre autres des femmes enceintes et des handicapés. Elles visitent maison par maison. « On a enregistré toutes les personnes qui vivent dans ce conseil communal, avec leurs pathologies et les médicaments qu’elles utilisent, raconte Roselita Patero… » S’ils veulent consulter, les habitants s’adressent au Bureau de la santé, qui organise les rendez-vous. Deux médecins viennent deux fois par semaine – mardi et jeudi matin. Les communardes retirent les médicaments de la Pharmacie communale et les apportent chez les patients. « Voilà, c’est ça la force de notre commune… » Et, soit dit en passant, l’explication des résultats exceptionnels obtenus par le Venezuela dans la lutte contre la pandémie [26].
En contrebas, sur un terrain aménagé, des adolescents jouent au basket, perçant l’air tiède de leurs cris stridents. Des femmes bavardent et enguirlandent leurs gamins. Notre interlocutrice hausse légèrement le ton. « A partir de 2016, on a dû s’organiser encore plus. L’apprentissage a été dur. Depuis, tout fonctionne parfaitement. Ce qui a changé c’est qu’on solutionne nous-mêmes nos problèmes. On n’a pas besoin que viennent des gens du gouvernement. Par exemple, on a appris qu’on doit produire des aliments pour notre consommation. » Des jardins urbain ont vu le jour, essentiellement pour les cantines des écoles, un peu pour les familles. La commune a aussi sa Maison de l’alimentation. « Oui, on a eu nos moments difficiles, mais peu à peu les gens ont compris que pour résoudre les problèmes, il faut s’organiser. »

Commune Altos de Lidice.

Lidice, fin de journée. Candidat conseiller communal, Jésus García arpente les flancs urbanisés de hauteurs escarpées. Rien d’un politicien : T-shirt, boucle d’oreille, visière de la casquette reposant sur sa nuque. Jésus retrouve des camarades plantés devant un ordinateur et une liasse de papiers. Ils organisent le « 1 pour 10 » – chaque militant doit persuader dix voisins, collègues ou personnes de son entourage de voter « rojo-rojito » (rouge bien rouge) « Il y en a qui sont découragés, mais on travaille pour qu’ils se remobilisent. » Une discussion s’engage. Au mur, trois affiches : Bolivar, Chávez et Maduro. Les amis évoquent les difficultés du moment, la démotivation perceptible. « Les gens doivent comprendre que c’est une guerre, s’emporte l’un, une guerre asymétrique, qui utilise de nouvelles méthodes, de nouvelles technologies, plus pour asservir les peuples que pour leur libération. » Une pause. Ils examinent la liste qui emplit l’écran de l’ordi. Ils respirent une seconde en évoquant l’amirale et ex-ministre de l’Intérieur Carmen Meléndez. « Elle fait une campagne d’enfer pour la mairie de Caracas. Elle est super-populaire. Elle va l’emporter les doigts dans le nez ! »
Jésus García prend congé. Il a beaucoup à faire. Masque sur le nez, il parcourt le « barrio ». En passant devant les habitants que, manifestement, il connaît, il lève le bras dans le geste classique du meneur d’hommes. Il interpelle joyeusement tout le monde. Et tout le monde lui rend son salut. Explication : « Humblement et à pied, il a beaucoup œuvré à monter le conseil communal et la Commune Bataille victorieuse de Lidice, okay ? »

Le soleil glisse lentement derrière la crête. García parvient au lieu dit Polvorín – un carrefour, surmonté de bâtiments de deux ou trois étages ; réverbères chauds sur ciel violet. Une petite foule le suit. Assemblée de rue ! Pas besoin de local ni de matériel. Certains s’assoient sur le trottoir, d’autres restent debout. García s’appuie sur le capot d’une vieille bagnole stationnée dans la rue en pente, une pierre sous la roue arrière pour suppléer le frein à main.
Sans s’attarder sur les banalités d’usage, le jeune homme entre dans le vif du sujet. « Les gens votent pour un type ou “una typa”… Alors l’idée est de vérifier si vous savez ce qu’est un conseiller et à quoi il sert, et que vous me disiez quel type de conseiller vous souhaitez. C’est clé, pour moi, de le savoir. Parce que, pour être porte-parole d’une communauté, il faut l’écouter. C’est ce que j’ai fait au cours de toute ma vie politique et c’est ce que je vais continuer à faire. Je suis là pour que mes voisins de toute la vie me disent ce qu’ils veulent de Jésus García quand il sera conseiller. Voilà. N’espérez aucune solennité de ma part, je suis comme ça, désolé. »
Des voix s’élèvent. Aucune timidité. On s’exprime d’égal à égal. Des interventions qui suivent, il ressort que le conseil municipal « est une très vieille institution datant de la colonie et des “cabildos”  » et que « malheureusement les derniers conseillers qu’on a eu sont des gens qui parcourent les “barrios” quand il y a une campagne pour soi-disant écouter les habitants, puis, une fois au conseil municipal, les oublient complètement », sachant que « de tout le système législatif, celui qui a le moins d’impact est le conseil municipal », d’où la question, « que va-t-on faire de ce fourbi ? », car il est évident que « le Parlement communal doit être l’institution, moderne, du siècle à venir, remplaçant cette bureaucratie qui ne sert à rien. » Une exécution en règle, sans fioritures ni ornements.

Jésus García fait signe qu’il a compris le message. Il reprend la parole après avoir laissé passer les pétarades d’une moto. « Il y a un élément clé : les conseillers ne parlent jamais des services publics. Rien sur l’électricité, sur le gaz ou sur CANTV. » Il fait part de sa préoccupation : « On connaît tous le problème qu’on avec l’eau. On a fait une assemblée avec les “voceros” des conseils communaux, à La Pastora. On aurait dû avoir cent neuf porte-paroles. Vous savez combien on était ? Vingt-cinq à tout casser. Alors, “conchale”, comment résout-on les problèmes si les gens ne s’impliquent pas ? »
De ce cas particulier, García tire une réflexion générale. « La politique s’est transformée en “politiquería” [27], les gens ne croient plus ni dans les hommes politiques ni en rien ; ils veulent des solutions. Mais pour ça, il n’y a pas de formule magique, on doit travailler collectivement. »
García se tait pour attendre les commentaires. Ils arrivent en rafale. On allègue finalement que « la commune est la solution. Il faut transformer le conseil municipal. Au nom de la Commune Bataille victorieuse de Lidice, j’aimerais que notre conseiller pousse le développement du Parlement communal, plutôt que de préserver ce putain de conseil municipal où on va l’envoyer. »
Car en effet… « Ce “muchacho”, on le connaît, il a la foi, s’enflamme une charmante dame à la chevelure prématurément grisonnante. Il va être accessible. Il y a des années qu’il nous écoute, on l’a sous la main. Je voterai pour lui ! » Un souffle d’assentiment parcourt le rassemblement. « Je ressens beaucoup de joie », s’exclame un homme à l’âge avancé. Du doigt, il désigne deux voisins appartenant à sa génération : « Alors que nous allons prendre congé, qu’on est sur la sortie, on est heureux que des jeunes comme toi continuent sur le chemin de la révolution. »
Un bon quart d’heure encore de discussion animée. Très sobrement, Jésus García clôture la réunion  : « Vous pourrez toujours compter sur moi. Je considère Polvorín comme ma maison natale. C’est ici que j’ai grandi, ici que, il y a déjà longtemps, j’ai fait ma première assemblée de rue… Je voulais simplement me présenter. »
Des chapelets de lumières brillent dans les collines. Le clair de lune baigne les murs d’une blancheur bleutée.
C’est ça le Venezuela de Maduro.

Lidice : Jésus Garcia lors d’une assemblée de rue.

Prévisible, prévu, le résultat du scrutin n’a rien pour surprendre. Nombre d’observateurs ont mis l’accent sur la faible participation : 42 % des inscrits. « Un chiffre extrêmement bas, même pour une élection locale », a-t-on pu lire ici ou là. C’est faire abstraction de la situation très particulière dans laquelle se trouve le pays. Des raisons de l’abstention, aussi bien à droite qu’à gauche. C’est également regarder la République bolivarienne avec des œillères. Sans aller jusqu’à éplucher les résultats électoraux du monde entier, on se contentera de remarquer que le Venezuela fait mieux que le Chili – participation aux régionales du 13 juin 2021 : 20 % ! – ou même que… la France (régionales des 20 et 27 juin 2021 : 33,28 % de participation au premier tour ; 34,69 % au second !). Aucun de ces deux pays n’est pourtant victime d’un blocus doublé d’une déstabilisation.

Les élections sont finies, elles se sont déroulées sans grabuge, c’est merveilleux. Patatras ! Un incident notable bouleverse le dépouillement après que, le 28 novembre, le Conseil national électoral (CNE) ait annoncé la création d’une commission ad hoc chargée de compter les votes de l’Etat de Barinas. Une telle commission est prévue par la loi lorsqu’un conseil électoral régional ne parvient pas à achever le décompte des voix dans les délais impartis. Or une semaine s’était écoulée depuis le jour du vote et les résultats définitifs de cet Etat n’étaient toujours pas connus. A ce moment, les projections enregistrées par le CNE donnaient le candidat d’opposition Freddy Superlano très légèrement en tête, avec 37,60 % des suffrages, devant Argenis Chávez (PSUV), frère de feu le président (37,21 %).
Coup de théâtre le lendemain : la Chambre électorale du Tribunal suprême de justice (TSJ) ordonne au CNE de suspendre le recomptage et d’annuler l’élection. Un recours constitutionnel a été déposé le 26 novembre pour un motif particulièrement nébuleux – « violation des droits constitutionnels de participation et de suffrage » lié au « climat de tension entre les militants politiques » dans le Barinas – et le fait que, « suite à l’existence présumée de procédures et d’enquêtes administratives et pénales », Freddy Superlano avait antérieurement été « disqualifié pour exercer toute fonction publique » par le contrôleur général de la République – fermez le ban.

Le Barinas été gouverné par Hugo de Los Reyes Chávez, le père de feu le président (1998 – 2008), puis par Adán Chávez, frère d’Hugo, jusqu’en 2017, année de l’élection d’Argenis, un autre frère du défunt. De là à présenter l’Etat comme un bastion que le chavisme ne veut perdre en aucun cas, quelques soient les moyens employés, il n’y a qu’un pas. L’opposition hurle donc au « sale coup » de Maduro. Pourtant, et curieusement, le recours n’a pas été déposé par un proche du pouvoir, mais par… un politicien de l’opposition, Adolfo Superlano (aucun lien de parenté avec Freddy), candidat du Mouvement d’intégrité nationale-Unité (MIN-Unidad) ! Originaire de Barinas, ce Superlano, après être passé par Action démocratique, a été élu député de la MUD en 2015, avant de s’en écarter en participant au vote qui a installé tout à fait légalement Luis Parra, un autre dissident contestant l’opposition radicale, à la tête de l’Assemblée nationale, en substitution de Guaido, le 13 janvier 2020. Ce qui lui a valu d’être qualifié de « traître » et de « scorpion » par le secteur des ultras, puis d’être sanctionné par les Etats-Unis. Une mise au ban qu’à l’évidence il a décidé de faire payer… Mais qui provoque un hourvari contre le chavisme.
« C’est l’action d’un membre de l’opposition qui a été membre de la MUD, s’emporte Iris Varela, responsable de la campagne du PSUV dans le Barinas… Ils s’attaquent entre eux et ils veulent nous en faire porter la responsabilité ! »

Victime de la manœuvre, Freddy Superlano, il faut le préciser, est ce qu’on appelle un rescapé. Le matin du 23 janvier 2019, jour où le « Guaido Circus » entendait faire entrer de l’ « aide humanitaire » au Venezuela depuis la Colombie, ce député VP, président de la Commission permanente de l’Assemblée nationale (et à ce titre particulièrement déchaîné contre les CLAP), s’est réveillé dans un hôpital de la ville frontalière de Cúcuta, à sa grande surprise et particulièrement mal en point. Après le grand « concert caritatif » de la veille au soir et une virée en discothèque en hommage aux « Vénézuéliens mourant de faim », il avait été drogué par une prostituée dans une chambre du motel Pénelope avant de se faire délester de 250 000 dollars en liquide (destinés sans doute aux bonnes œuvres de Guaido). Moins chanceux que Superlano, son cousin et assistant Carlos Salinas, qui avait partagé avec lui la chambre et une deuxième fille de joie, ne put être sauvé de l’empoisonnement.
Le 8 mai suivant, on reparla de Superlano lorsque le TSJ leva son immunité parlementaire et ordonna de l’inculper, comme neuf autres dirigeants d’opposition, pour sa participation à la tentative de coup d’Etat organisée par Guaido le 1er mai, à Caracas, aux alentours de la base militaire de La Carlota. Si le « golpe » échoua, il permit la libération de Leopoldo López, alors en détention à domicile, et sa cavale vers Madrid avec l’aide de l’ambassade d’Espagne. Superlano, pour échapper aux poursuites, se réfugia en ce qui le concerne en Colombie. L’homme a donc eu effectivement affaire à la justice. Mais…

Le 31 mai 2020, à cent jours des élections législatives, et avecl’intention « d’approfondir le processus de réconciliation nationale », le président Maduro a signé un «  décret d’amnistie  » pour cent-dix prisonniers à caractère politique, dont vingt-six députés de l’AN. Parmi eux, Freddy Guevara, réfugié à l’ambassade du Chili, Roberto Marrero, le bras droit de Guaido, et… Superlano [28]. Qui aurait donc, de ce fait, retrouvé ses droits civiques. Mais (bis repetita)… Le 17 août 2021, une résolution du Bureau du contrôleur général de la République lui aurait à nouveau interdit l’accès à une quelconque fonction publique. Possible. Il n’en demeure pas moins que Superlano s’est inscrit dans le système automatisé du CNE, sans que cet organisme n’annule son inscription pour vice de forme ou de données, comme il l’a fait pour d’autres candidats. Alors que la victoire du candidat de la MUD paraissait possible ou probable, son élimination fait à juste titre scandale. Reste à l’interpréter. Turpitude, omissions, imprudence, dysfonctionnement ?
Ancien procureur général et ex-vice-président de la République, Isaías Rodríguez s’inquiète publiquement : ce pataquès risque de conduire à la perte de la crédibilité que le pays a réussi à reconstruire tant au niveau national qu’international. « Je parle fondamentalement en tant que juriste et en tant que personne absolument engagée dans le processus politique [le chavisme] auquel je crois, dont je ne me suis pas séparé et dont je ne me séparerai pas (…) Si la personne [Freddy Superlano] était disqualifiée, cela aurait dû être décidé au préalable par le CNE. Celui-ci ne peut pas décider a posteriori, après que la personne invalidée ait apparemment gagné. Le résultat n’est pas connu, mais je m’en tiens à ce que dit la Chambre électorale elle-même. Je pense qu’il est grave (…) qu’il n’y ait pas, dans ces institutions [le TSJ et le CNE], toute la sagesse et la réflexion sur la portée de leurs décisions [29]. »

Dans la nuit du 29 novembre, la Chambre électorale du TSJ a ordonné au CNE de convoquer, pour le 9 janvier 2022, un nouveau scrutin. Ex-candidat du PSUV, Argenis Chávez a jeté l’éponge et notifié qu’il n’y participerait pas et que, « pour accélérer le processus de transition d’ici les élections », il démissionnait du poste de gouverneur que, jusque-là, il occupait. Le 4 décembre, lors d’un rassemblement organisé par l’opposition, Aurora Silva de Superlano, militante de Volonté populaire et épouse de Freddy Superlano, a repris le flambeau de la MUD et annoncé qu’elle le porterait lors de la nouvelle élection. Alors qu’il n’a soutenu aucun candidat et a poussé à l’abstention avant le 21-N, Guaidó, par pur opportunisme, était cette fois présent à ses côtés. Toutefois, et comme dans un mauvais feuilleton, la candidature d’Aurora Silva n’a pas été acceptée par le CNE, qui l’a déclarée à son tour « inhabilitée » (sans en préciser le motif).
Par la voix de Nicolás Maduro, président du parti, le PSUV a lancé la candidature d’un de ses poids lourds et ex-gendre d’Hugo Chávez, Jorge Arreaza. Celui-ci affrontera finalement trois adversaires : Sergio Garrido (Action démocratique-MUD), en remplacement de Freddy Superlano ; Claudio Fermín (Alliance démocratique) ; Adolfo Superlano (MIN-Unidad), l’individu par qui le scandale est arrivé.
Le dénouement de ce scrutin du 9 janvier demeure particulièrement incertain. Le chavisme, après avoir frôlé ou subi une défaite, appelle à la mobilisation générale, au nom de la mémoire du « comandante ». Mais, s’estimant flouée, l’opposition peut tout aussi bien faire revenir vers elle des abstentionnistes se remobilisant par solidarité.
Représentant cette opposition, au sein du CNE, le recteur Roberto Picón, dès le 30 novembre, a publié un communiqué. « Il va sans dire que si le CNE avait été informé [de l’invalidation de Freddy Superlano], il aurait été impossible de traiter sa candidature », y a-t-il déclaré. S’il a dénoncé « une omission préoccupante », il n’en a pas moins précisé que la péripétie ne perturbait pas « la validité du processus électoral dans son ensemble ».
En effet, forcément monté en épingle dans les jours et les semaines à venir par le cluster de l’information, l’arbre du Barinas, pour épineux qu’il soit, ne doit pas cacher la forêt du Venezuela.

Lidice : militants du PSUV préparant le « 1 pour 10 ».

Le chavisme remporte une incontestable victoire. Dix-neuf Etats sur vingt-trois (en attendant le résultat du Barinas). Dont les emblématiques Miranda, deuxième du pays en terme de poids démographique, avec la réélection d’Héctor Rodriguez (qui y avait succédé à Capriles) et Táchira (en la personne de Freddy Bernal, le coordinateur des CLAP). Caracas, conquise de haute main par Carmen Mélendez. Deux tiers des municipalités du pays [30] – dont San Cristobal, fief de l’opposition au chavisme depuis vingt-deux ans. Sur un plan hautement symbolique, comment ne pas noter le triomphe d’Ángel Prado, animateur de la commune socialiste d’El Maizal, à la mairie de Simón Planas ? Pas plus anecdotique, le succès, à Caracas, du militant surgi des « barrios » Jésus García, non seulement élu conseiller municipal, mais qui plus est nommé président de la Commission des infrastructures, de l’habitat et de l‘urbanisme, et vice-président de la Commission services publics et transport, par la nouvelle femme forte de la capitale Carmen Mélendez…

Que le chavisme, année après année, scrutin après scrutin, perde des voix par rapport à ses niveaux historiques n’a rien d’étonnant (même si, en l’occurrence, la participation à ces régionales est supérieure à celle des législatives de décembre 2020). La mise à genoux de l’économie du pays et les souffrances imposées aux Vénézuéliens par le blocus et l’agression ont précisément pour objectif d’obtenir cette désaffection. On devrait au contraire s’étonner de ce que, dans ces conditions extrêmes, le chavisme est encore debout. Consciente de ce fait pour elle insupportable, la droite s’efforce de minorer les résultats du camp adverse en jetant quelques approximations que les alliés formels et informels s’empressent de diffuser. Genre : « Dans les vingt Etats gagnés par Nicolas Maduro, seulement quatre ont été gagnés avec la majorité absolue ; dans les autres, c’est seulement la division de l’opposition qui lui permet de remporter ces scrutins [31]. » 
Aux quatre Etats évoqués,– Aragua (51,60 %), Carabobo (54,85 %), Delta Amacuro (61,28 %) et La Guaira (50,21 %) – on se permettra de rajouter Caracas (58,93 %). Dans les quinze autres, si l’on excepte le score d’Amazonas (39,71 %), très en deçà de la moyenne, les victoires du Grand pôle patriotique s’étagent entre 40,77 % (Merida) et 48,44 % (Miranda). Rien ne permet de prétendre que l’opposition unie aurait emporté ces Etats. On récusera ici l’argument de l’effet multiplicateur qui veut que le tout puisse être supérieur à la somme des parti(e)s. Compte tenu de l’ampleur de leurs divergences, l’improbable fusion des droites modérées et radicale vénézuéliennes aurait autant de chance de créer une dynamique que, en France, une alliance rassemblant à droite Eric Zemmour et François Bayrou ! Chacun, dans une telle configuration contre-nature et dénuée de sens, perdrait des pans entiers de ses partisans plutôt que de les voir se multiplier.

Campagne électorale de Jésus Garcia, « casa por casa » (maison par maison).

Derrière le retour de certains des membres du G-4 dans le cadre démocratique, se cachait un objectif : au terme du 21-N, celui des partis qui pourrait se prévaloir du meilleur résultat se trouverait en position favorable dans la perspective de l’élection présidentielle de 2024. En ce sens, les résultats prennent tout leur sens. Les trois opposants élus gouverneurs appartiennent à la vieille garde plutôt qu’aux jeunes « ultras » : Morel Rodríguez, vainqueur dans l’Etat Nueva Esparta, pour le compte de l’Alliance démocratique et de Force du voisinage (42,56 %), a 81 ans ; dans le Cojedes, Alberto Galíndez (Primero Justicia-MUD), 66 ans, a déjà été aux commandes de 1995 à 2000 ; à 68 ans, Manuel Rosales (Un Nouveau Temps-MUD, 54,82 %), demeure à l’évidence le plus en pointe, après avoir été deux fois maire de Maracaibo, deux fois gouverneur du Zulia et candidat à la présidence contre Chávez en 2006.
Si, toutes élections confondues, le PSUV l’emporte (42 % des suffrages) devant la MUD (22 %) et l’Alliance démocratique (15 %), cette dernière, avec les autres modérés de Force du voisinage et de Lápiz (première force d’opposition dans l’Etat de Miranda et Caracas), s’installent dans le panorama.
Comme il fallait s’y attendre, chacun, dès lors, a joué sa partition. La présence de l’Union européenne et de ses observateurs avait fait l’objet d’un feu vert après une conversation entre le haut représentant de l’UE pour la politique extérieure, Josep Borrell, et le secrétaire d’Etat étatsunien Antony Blinken. Le choix de Borrell, désignant cheffe de la Mission d’observation (MOE) l’eurodéputée du Parti socialiste portugais Isabel Santos offrit un premier signal. Lors d’un débat au Parlement européen, le 14 janvier 2020, Santos s’est déclarée favorable à l’imposition de « sanctions » au Venezuela. Borrell fit ensuite monter la tension en déclarant que la MOE se trouvait au Venezuela pour « accompagner l’opposition » et que le rapport des observateurs « légitimerait ou délégitimerait » et le processus électoral et le gouvernement vénézuélien. Fortement critiqué par Caracas, Borrell dût baisser le ton. Très momentanément. Le 18 novembre, trois jours avant les élections, l’Union européenne se livra à une véritable provocation en stipulant qu’elle prolongeait jusqu’à novembre 2022 les « sanctions » imposées depuis 2017 à cinquante-cinq fonctionnaires vénézuéliens. Le lendemain, pour enfoncer le clou, Isabel Santos rencontrait Guaidó (partisan du boycott électoral) et María Corina Machado (plus que jamais adepte d’une intervention militaire internationale).
 Cette attitude ne surprit pas. « L’Europe a deux problèmes, nous déclara Arreaza, fort de son expérience d’ex-ministre des Affaires étrangères. Le premier c’est de s’être maintenue très soumise aux Etats-Unis, y compris pendant le mandat de Trump, avec qui elle avait pourtant quelques différences. Elle a toujours fini par faire ce que lui ordonnait Washington. L’autre problème, c’est qu’elle conserve une mentalité coloniale. Elle sous-estime les pays du sud. Il est impossible d’avancer dans une relation vertueuse si l’on ne s’entend pas entre égaux. Et ça, elle ne le comprend pas. »
Rendu public avant que ne survienne la polémique sur le résultat du scrutin dans l’Etat de Barinas, le rapport préliminaire de la MOE est la copie conforme de ce qu’on pouvait en espérer (ou en désespérer). S’il démarre par un singulier « Nous avons pu constater des progrès dans le processus électoral vénézuélien » – amusant constat dans la mesure où l’UE n’a pas observé une élection dans ce pays depuis quinze ans ! –, il poursuit par une série de critiques et d’appréciations négatives dont la plupart ignorent délibérément le contexte dans lequel est plongé le pays. Il est par exemple tout à fait inapproprié de dénoncer le retrait arbitraire « à des dirigeants et à des membres les plus connus de certains partis le contrôle de leurs symboles et de leurs cartes électorales », en omettant de mentionner ce qu’on a appelé « la révolte des suppléants ». Favorables à l’option électorale, outrés d’être soumis aux diktats de leaders vivant à l’étranger tout en séquestrant les partis – privés d’élections internes et de renouvellement des directions depuis parfois plus de dix ans –, des militants, députés et députés suppléants « de l’intérieur » ont fait sécession et, en représentation d’Action démocratique ou de Primero Justicia, ont obtenu gain de cause auprès du TSJ [32].
Le rapport final de l’UE devant être révélé fin janvier ou début février 2022, on peut s’attendre à ce qu’il épouse définitivement le sens du vent – c’est-à-dire la direction qu’aura indiquée Washington.

En autorisant certains de ses protégés à participer aux élections, le Département d’Etat américain entendait faire de celles-ci un thermomètre permettant d’évaluer les rapports de force sur la scène politique vénézuélienne. Il sait désormais à quoi s’en tenir : le chavisme l’a emporté. Dès 22 novembre, Antony Blinken a donc considéré que le gouvernement de Maduro a « une fois de plus privé les Vénézuéliens de participer à un processus électoral libre et juste ». Reste pour lui à remettre de l’ordre dans la maison (qui ne lui appartient pas). Et la tâche devient particulièrement ardue.
D’un côté, face à la presse et à une poignée de partisans, Guaido a appelé au rassemblement : «  Ce n’est pas le moment pour les disputes entre partis, a-t-il lancé, ce n’est pas le moment pour les disputes d’ego ou les guéguerres de pouvoir, c’est le moment de la réflexion et de l’unité.  » D’un autre côté, et au même moment, les gouverneurs d’opposition élus, Manuel Rosales, Alberto Galíndez et Morel Rodríguez, étaient reçus par le président Maduro avec qui ils devisaient très courtoisement. Constatant la montée en puissance de l’opposition modérée, le chavisme a d’ailleurs fait savoir qu’il entend voir l’Alliance démocratique intégrer la table de négociations de Mexico.
Pendant ce temps, au sein du fondamentalisme, le torchon brûle sérieusement : « ministre des Affaires étrangères » de Guaidó, Julio Borges vient d’annoncer sa démission. « Nous devons réformer le gouvernement intérimaire, qui avait un sens pour sortir de la dictature, mais qui a été déformé et qui (…) est devenu une fin en soi », a-t-il déclaré. Mettant en cause « une bureaucratie de près de 1600 personnes », Borges va même plus loin en prônant la disparition du gouvernement provisoire – « une caste qui s’est bureaucratisée ».

Les 9 et 10 décembre, les « leaders » de la « société civile », du secteur privé et des gouvernements de cent-dix pays – dont vingt-huit des trente membres de l’OTAN – ont été convoqués à une réunion virtuelle mondiale, le « Sommet pour la démocratie », par le « Guide suprême » Joe Biden. Pour l’Amérique latine, Cuba, le Nicaragua, la Bolivie, le Salvador et le Venezuela en ont été exclus. En revanche, Washington n’ayant pour le moment pas de réelle solution de rechange, Guaidó, invité, pourra s’y exprimer. Il aurait tort de pavoiser. Dans les prochaines semaines, le Département d’Etat va beaucoup consulter au sein du spectre large de la droite dure vénézuélienne. Par ailleurs, le 6 décembre, à New York, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies a reconnu une nouvelle fois le gouvernement de Nicolás Maduro comme le représentant légitime du Venezuela. Seuls 16 pays sur 193 s’y sont opposés.

Caracas.

Texte et photos : Maurice Lemoine


[1] Sur cette analyse préalable et non démentie par les faits, écouter : Radio France Internationale (RFI), « Elections au Venezuela : vers un déblocage de la situation politique et économique du pays ? », 19 novembre 2021 – https://www.rfi.fr/fr/podcasts/g%C3%A9opolitique-le-d%C3%A9bat/20211119-%C3%A9lections-au-venezuela-vers-un-d%C3%A9blocage-de-la-situation-politique-et-%C3%A9conomique-du-pays

[2] Entre autres, en France : RFI, Le Figaro, Libération, Le Monde, 20 Minutes, L’Obs, France 24 – https://www.france24.com/es/video/20210930-francisco-virtuoso-la-pobreza-en-venezuela-ya-toc%C3%B3-fondo

[3] L’hebdomadaire Le Point établira de son côté un record absolu en annonçant « un salaire minimum d’un dollar par mois » (15 août 2018) !

[4https://www.costadelsolfm.org/2021/11/18/la-industria-venezolana-opera-a-casi-1-4-de-su-capacidad-instalada/

[5« Parroquia »  : plus petite division administrative du Venezuela.

[6] Thomas Posado, RFI, 8 octobre 2021.

[7] Clara Sánchez Guevara, Operación Bloqueo de Alimentos a Venezuela, Trinchera, Caracas, 2021.

[8] Trois raffineries, quelque 4 000 stations-service et 3 500 employés sur le sol des Etats-Unis.

[9] A titre d’exemple, la production de céréales est passée d’un peu plus de 2 millions de tonnes en 1998 à plus de 3,6 millions de tonnes en 2014.

[10] Créée en 1983 par Ronald Reagan pour se substituer à la trop sulfureuse CIA, la NED finance chaque année, sous forme de subventions directes, des centaines d’organisations non-gouvernementales et de médias qui, à travers le monde, œuvrent à renforcer la stratégie de Washington et à affaiblir, voire à déstabiliser, les gouvernements progressistes.

[11] Lire « Trump en a rêvé, Biden l’a fait ».

[12] Chausson à base de farine de maïs – « Harina Pan, claro ! » – fourrée de viandes hachées.

[13] D’après les calculs du gouvernement, près de 300 milliards de bolivars se trouvaient à l’étranger – Colombie, Paraguay, etc. – fin 2016, principalement en coupures de billets de 100 bolivars. Voir sur Mémoire des Luttes (août 2017), le feuilleton en quatre parties « La guerre économique pour les nuls (et les journalistes) » – https://www.medelu.org/La-guerre-economique-pour-les-Nuls

[14https://www.medelu.org/Venezuela-aux-sources-de-la-desinformation

[15] Des affrontements extrêmement violents ont eu lieu fin avril 2021 entre les Forces armées nationales bolivariennes (FANB) et des dissidences des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) dans l’Etat d’Apure. Seize militaires vénézuéliens ont été tués, selon le bilan de Caracas.

[16] Ce SPT doit ou devrait permettre aux sans-papiers vénézuéliens d’obtenir des documents temporaires, le droit de travailler légalement pendant 10 ans et d’avoir accès au système de santé publique ainsi qu’à la campagne de vaccination contre la Covid-19.

[17] Sorte de gouverneur parallèle, nommé par Maduro, dans les Etats sensibles – par exemple, dans ce cas, sur la frontière colombienne – dirigés par l’opposition. Il est prévu que cette fonction disparaisse après les élections du 21-N.

[18https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/06/04/pourquoi-et-comment-le-chavisme-renforce-la-democratie-electorale-au-venezuela/

[19] L’opposition radicale ayant appelé à « rester à la maison », le Grand Pôle patriotique a obtenu 68,43 % des suffrages et 256 députés sur 277 lors des législatives du 6 décembre 2020 (abstention : 69,5 %).

[20https://efectococuyo.com/politica/colombia-dialogo-venezolano-eleccion-presidencial-libre/

[21] FAES : Fondation pour l’analyse et les études sociales.

[22] Avanzada Progresista, Unidad Visión Venezuela, Prociudadanos, El Cambio, Cambiemos, Bandera Roja, Movimiento al Socialismo (MAS), Venezuela Unida, Nuvipa, Redes, Soluciones, ainsi que les dissidences du Copei, de Primero Justicia (Primero Venezuela), de Voluntad Popular et d’Acción Democrática.

[23] Le 16 août 2018, cette institution parasite a justifié son existence en « condamnant » le président Maduro à 18 ans de prison et à 25 millions de dollars « pour corruption », plus 35 milliards de dollars ! pour « blanchiment ».

[24https://misionverdad.com/venezuela/guaido-roba-millones-de-dolares-para-despojar-venezuela-de-sus-activos

[25] Voir le documentaire « El Maizal, la bataille pour produire », Terra TV, mars 2019 – https://youtu.be/II9djXHrCws – ainsi que : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/12/05/au-venezuela-les-communardes-del-maizal-construisent-un-nouveau-modele-de-pouvoir/

[26] 5 186 morts au 5 décembre 2021 d’après le Center for Systems Science and Engineering (CSSE) de la Johns Hopkins University.

[27] Terme péjoratif qu’on pourrait traduire par « politicaillerie ».

[28http://historico.tsj.gob.ve/gaceta_ext/agosto/3182020/E-3182020-5959.pdf#page=1

[29https://www.aporrea.org/ideologia/n369694.html

[30] PSUV, 212 ; MUD, 63 : Alliance démocratique, 38 : autres partis, 22,

[31] Thomas Posado, RFI, 22 novembre 2021.

[32https://www.medelu.org/Venezuela-mode-d-emploi#nb10

Source de cet article : https://www.medelu.org/Paysages-venezueliens-avant-la-victoire-chaviste

Pour les médias états-uniens, les élections au Venezuela ne peuvent être qu’« anti-démocratiques » : elles ont été gagnées par le chavisme (Fair.org)

Titre du New York Times: « Dans le vote faussé du Venezuela, Maduro trouve un moyen de conserver le pouvoir. » Le principal « défaut » identifié par le New York Times (23/11/21) dans les récentes élections vénézuéliennes est que le mauvais parti a gagné…

S’il est une couverture particulièrement tronquée des grands médias au cours des 20 dernières années, c’est sans conteste celle sur le Venezuela. Surtout lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses processus électoraux (FAIR.org, 11/27/08, 5/23/18, 1/27/21).

Le dernier pic de désinformation s’est produit alors que les vénézuéliens votaient pour élire leurs nouveaux maires et gouverneurs, le 21 novembre 2021. Le chavisme a remporté une victoire éclatante, obtenant 19 des 23 gouvernorats et 212 des 335 mairies. Les observateurs internationaux, dans leur grande majorité, ont souligné « le pluralisme et la transparence » du processus. Mais les experts de plateaux, toujours pressés d’assimiler la démocratie aux élections, perdent leur enthousiasme lorsqu’une population décide de voter pour un parti ou un gouvernement « ennemi » de Washington (Washington Post, 11/22/21).

Il faut dire que, ces dernières années, la droite radicale du Venezuela avait facilité le travail de l’establishment médiatique en boycottant complètement les élections. Les médias pouvaient alors se contenter de reprendre les allégations de « fraude », même infondées, des responsables états-uniens pour passer à autre chose (NPR, 5/21/18 ; BBC, 5/21/18 ; Reuters, 5/20/18 ; Bloomberg, 5/7/18 ; New York Times, 5/17/18).

Le problème, cette fois-ci, est que la plupart des partis de droite, y compris de la droite putschiste, se sont présentés au scrutin. Les journalistes des grands médias, peu attentifs au Venezuela au cours des derniers mois alors que les efforts de changement de régime soutenus par les États-Unis vacillaient, ont dû se réveiller pour discréditer cet événement démocratique. Faute de pouvoir recycler l’étiquette « fraude », on a assisté au retour de classiques tels que « truqué » (CNN, 11/24/21) ou « imparfait » (New York Times, 11/23/21), mots d’ordre qui se sont avérés être également ceux du département d’État.

Des rapports « faussés »

Les sondages privés avaient déjà montré que les partis financés par les États-Unis ne feraient pas un bon score lors de leur retour dans le champ électoral. De fait, les reportages parlaient d’une opposition… « sceptique » (Al Jazeera, 11/19/21 ; AFP, 11/19/21) pour atténuer les espoirs, après avoir construit le mythe selon lequel les partis anti-gouvernementaux bénéficiaient d’un soutien écrasant dans le pays.

Titre de Reuters : « Avec des jingles accrocheurs et un optimisme prudent, l’opposition vénézuélienne retourne voter« . L’agence ose ensuite une explication inattendue (22/11/21) : « Certains opposants à Maduro craignent que la liberté laissée à l’opposition de faire campagne fasse partie d’une stratégie gouvernementale visant à abaisser délibérément les tensions politiques et à décourager la participation. »

Au-delà de cette « gestion des attentes », on a observé quelques efforts acrobatiques pour expliquer le changement de cap. Reuters (11/22/21) a affirmé que, pour justifier son boycott, la droite affirmait qu’un scrutin équitable était impossible en raison de l’ingérence du gouvernement du président Nicolas Maduro et des gangs violents qui lui sont fidèles. Mais le même article finit par mettre à mal cette thèse selon laquelle le boycott ne concernait que l’exigence de conditions « équitables ». En affirmant que le retour aux urnes s’est produit « dans un contexte de frustration liée à l’échec des sanctions états-uniennes pour déloger Maduro », l’article admet sans le vouloir que les partis de droite espéraient que l’intervention états-unienne les débarrasserait du gouvernement démocratiquement élu du Venezuela.

Ce n’est pas la première fois que Reuters tient ce discours « ingérence + gangs » (11/17/21). Mais son explication devient plus surprenante lorsqu’il s’agit d’expliquer comment les politiciens de l’opposition « prudemment optimistes » ont finalement pu faire campagne sans être intimidés : c’est parce que les barrios à flanc de colline de Caracas n’appartiendraient plus « au chavisme ». Au passage les journalistes Vivian Sequera et Mayela Armas ne cachent pas leur mépris de classe pour tous ces pauvres et cette classe ouvrière qui habitent dans ces quartiers et s’identifient encore au processus bolivarien. Hélas pour elles, c’est précisément dans ces barrios populaires que la candidate chaviste Carmen Meléndez, élue mairesse de Caracas avec 58 % des voix, a obtenu son score le plus élevé…

Des bons usages de l’UE

La défaite électorale de l’opposition fragmentée a incité certains médias à publier des titres qui donnent à réfléchir, suggérant que l’opposition devait « se regrouper » (NPR, 11/25/21), « se reconstruire » (Reuters, 11/22/21) ou « panser ses plaies » (Financial Times, 11/25/21). Mais d’autres ont redoublé de propagande.

C’est le New York Times (11/23/21) qui a ouvert le bal. Isayen Herrera et Anatoly Kurmanaev affirment que le président vénézuélien Nicolás Maduro avait trouvé un « moyen de conserver le pouvoir » : gagner des élections. Sur un ton hyperbolique, le Times a accusé Maduro de « subvertir les vestiges des institutions démocratiques » et de « perfectionner un système politique » qui… garantit le succès.

WAPO : « Les observateurs de l’UE déclarent que les élections vénézuéliennes montrent une amélioration importante, mais que les règles du jeu restent inégales. » Curieusement, les sanctions états-uniennes destinées à évincer le gouvernement vénézuélien en détruisant l’économie du pays, en générant des souffrances sociales et en limitant les transports et la mobilité, n’ont pas été mentionnées par le Washington Post (11/23/21) comme faisant partie des « règles du jeu inégales ».

Le journal de référence a déformé de manière flagrante les conclusions de la mission d’observation électorale de l’Union européenne alors que celle-ci, tout en exprimant des critiques, a reconnu que le Centre National Électoral était « le plus équilibré des 20 dernières années et qu’il avait amélioré le processus notamment via les audits du matériel électoral ». L’accroche de l’article indique que « les observateurs européens ont déclaré que les élections n’étaient ni libres ni équitables ». Mais ce n’est pas le cas. Au contraire, la chef de la mission, Isabel Santos, à qui on a posé la question à plusieurs reprises, a refusé de répondre, ce que d’autres rapports ont clairement indiqué (Reuters, 11/23/21). En tirer que la mission a considéré que les élections « n’étaient pas libres ou équitables » est donc, à tout le moins, malhonnête.

La plupart des grands médias se sont accrochés aux conclusions de l’UE selon lesquelles les candidats pro-gouvernementaux auraient dépensé des ressources de l’État pour faire campagne, ou auraient été favorisés dans les médias publics (Washington Post, 23/11/21 ; Financial Times, 25/11/21 ; Bloomberg, 23/11/21). Bien entendu, le fait que les forces d’opposition obtiennent des ressources étrangères (Financial Times, 18/07/19) ou soient favorisées dans les médias privés qui sont majoritaires au Venezuela (FAIR.org, 20/05/19) ne constitue pas une préoccupation.

Les journalistes de grands médias ont commodément minimisé l’approbation par la mission de la fiabilité du système de vote vénézuélien, car elle saperait les allégations de « fraude » passées et futures. Washington, comme l’admet le Post (11/8/21), n’a pas été « amusé » par le fait que ses partenaires européens aient voulu assister au processus. Les responsables états-uniens ont même voulu imposer les conclusions du rapport à l’avance.

La couverture médiatique suggère également que la présence européenne est en soi synonyme d’amélioration des conditions et d’un niveau de surveillance internationale auparavant absent, alors qu’en réalité l’UE avait été invitée à plusieurs reprises à envoyer des délégations électorales, et avait refusé. En outre, tous les scrutins vénézuéliens (29 en 22 ans) ont fait l’objet de nombreuses missions de surveillance internationales, mais pas de la part de proches alliés des États-Unis (Venezuelanalysis, 31/5/18, 9/12/20).

L’opposition « divisée

Un consensus dominant s’est dégagé pour dire que la désunion de l’opposition s’est avérée coûteuse. Les résultats parlent d’eux-mêmes, le PSUV ayant obtenu la plupart des postes, bien qu’il ait obtenu moins de 50 % des voix. Cependant, au lieu d’examiner les raisons pour lesquelles l’opposition est fragmentée entre factions très différentes et difficilement conciliables, de nombreux médias ont trouvé plus facile d’en accuser… Nicolas Maduro.

Le New York Times (23/11/21) a accusé le président vénézuélien, apparemment tout-puissant, de « diviser les partis d’opposition » pour qu’ils se mesurent à des « adversaires soigneusement calibrés ». Les journalistes du Times ont accusé les candidats qui ne sont pas de la ligne dure d’adopter « une ligne plus douce contre le président », alors qu’en fait la principale différence est que les secteurs modérés de l’opposition condamnent les sanctions états-uniennes et les tentatives de coup d’État approuvées par les États-Unis. Mais les journalistes des grands médias semblent préférer la loyauté aux desseins de Washington.

Reuters (23/09/21) avait donné le ton à l’approche des élections en qualifiant les personnalités non soutenues par les États-Unis de « candidats trouble-fête », avec de possibles « liens déguisés » avec le gouvernement. Le fait qu’ils aient été considérés une menace pour l' »opposition » signifie que les journalistes Vivian Sequera et Brian Ellsworth ont pris sur eux de décider qui pouvait être qualifié d' »opposition ». En fait, les « trouble-fête » avaient des candidats prometteurs dans un certain nombre de scrutins, et c’est la Table ronde de l’Unité Démocratique (connue en espagnol sous le nom de MUD), soutenue par les États-Unis, qui leur a ravi la victoire en présentant ses propres candidats contre eux.

L’un des cas les plus médiatisés de luttes intestines de l’opposition s’est produit dans l’État de Miranda, où les candidats Carlos Ocariz et David Uzcátegui se sont battus à coup d’insultes et d’accusations de toute sorte. Ocariz s’est finalement retiré mais après le délai légal, et comme le Washington Post (11/21/21, 11/23/21) l’a rapporté plus d’une fois, « le Conseil électoral a décidé qu’il était trop tard » pour retirer son nom du bulletin de vote. Le journal de Mr. Bezos a fait passer cela pour une décision arbitraire d’un organe pro-gouvernemental, alors que le calendrier électoral avait été publié des mois auparavant. Et Ocariz le savait, puisqu’il publiait des messages sur les médias sociaux annonçant « qu’il reste X temps pour parvenir à un accord unitaire. »

Un « président intérimaire » de carton-pâte

L’examen précipité des règles électorales et des candidats de l’opposition par les médias occidentaux contraste avec leur attitude de laisser-faire à l’égard du « président intérimaire » autoproclamé Juan Guaidó. Le mandat imaginaire inventé par les USA pour ce putschiste d’extrême droite, ni élu ni candidat à la présidence mais autoproclamé dans un quartier chic de Caracas, n’a jamais eu de fondement constitutionnel, mais le Washington Post (23/11/21) ne l’a jamais contredit lorsqu’il évoque son « mandat constitutionnel ».

De même, le Post (21/11/21) reste attaché à l’idée que « 50 pays » reconnaissent Guaidó, alors que le 6 décembre 2021, 177 des 193 pays membres de l’ONU ont reconnu la légitimité du président élu, Nicolas Maduro. En revanche, certains médias tombent le masque et considèrent carrément que c’est aux États-Unis de décider qui est le dirigeant légitime du Venezuela (Financial Times, 25/11/21 ; Bloomberg, 22/11/21).

Le fake-président autoproclamé Juan Guaidó regarde son écu présidentiel tomber de son set en pleine conférence de presse (Twitter, 22/11/01).

Guaidó a récemment vécu un épisode malheureux lorsque son écu présidentiel a chuté de son set en pleine conférence de presse. On imagine aisément qu’un tel symbole aurait fait les gros titres s’il avait concerné Maduro ou tout autre « ennemi officiel ». Mais les médias fermé les yeux, tout comme ils le font pour les scandales de corruption à répétition qui ont vu le président autoproclamé par Donald Trump puiser dans les milliards de dollars d’actifs publics sous son contrôle pour les offrir à des prédateurs industriels (Venezuelanalysis, 25/09/21 ; 4/10/21 ; 23/10/21) ou encore se faire lâcher le 5 décembre 2021 par son propre « ministre des affaires étrangères » Julio Borges à cause de sa « corruption inacceptable« .

Dans l’ensemble, les dernières élections ont montré qu’à l’instar du Département d’État sous Biden, les médias ne changeront pas leur discours sur le Venezuela. Plutôt que de corriger les vieux préjugés, les grands médias cherchent des moyens toujours plus créatifs de faire passer la ligne de la Maison Blanche, même si cela implique de soutenir un escroc aussi discrédité que Guaidó ou, pire, de blanchir un blocus et des sanctions qui ont tué des dizaines de milliers de personnes (FAIR.org, 6/4/21). Leur discours en faveur de la « démocratie » sonne décidément bien creux à côté de leurs efforts pour discréditer des élections au seul motif que leur résultat ne convient pas à l’empire états-unien.

Ricardo Vaz

Source : https://fair.org/home/western-media-venezuelan-elections-must-be-undemocratic-because-chavismo-won/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/12/07/pour-les-medias-etats-uniens-les-elections-au-venezuela-ne-peuvent-etre-qu-anti-democratiques-elles-ont-ete-gagnees-par-le-chavisme-fair-org/

(Teaser:) « Nostalgiques du futur » : devenez coproducteur(trice) !

Il était une fois un pays en révolution. Un exemple si dangereux de démocratie participative que le champ médiatique la transformait depuis vingt ans en « dictature ». Sans contradicteurs. Jour après jour. Mais « Nostalgiques du futur » ne tombe pas dans le piège de répondre symétriquement à tous les mensonges. Ici, on écoute, on apprend des acteurs et actrices d’une révolution vivante pour transmettre leurs expériences à d’autres révolutions citoyennes, actives ou en gestation, dans le reste du monde. « Comment transformer l’espace de vie ? » La réponse vient de toutes celles et ceux qui se retroussent les manches et que nous avons suivi(e)s des mois durant, en parcourant des milliers de kilomètres dans tout le Venezuela, là où les médias ne vont jamais : parmi les communard(e)s, les femmes des équipes de quartier de santé, les architectes en herbe, les paysan(ne)s, les étudiant(e)s en agroécologie, les artistes de cirque populaire, les fonctionnaires publics…

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Le peuple nicaraguayen a voté : défaite cuisante des médias

Défaite cuisante des médias: à cheval, en barque, à pied, les électeurs du #Nicaragua ont exercé le suffrage universel, à bulletin secret, avec une forte participation (65%). L’appel à ne pas voter lancé par certains secteurs de l’opposition politique est tombé dans le vide.

En Occident, la gauche « morale », ombre des grands médias et de la droitisation, avait appuyé la déstabilisation meurtrière contre un gouvernement élu puis menti en parlant d' »autocratie », de « candidats arrêtés » et méprise aujourd’hui le droit d’un peuple à élire ses représentants au vote secret.

4,4 millions de citoyen(ne)s étaient appelé(e)s aux urnes pour élire le président, 90 député(e)s à l’Assemblée nationale et 20 au Parlement d’Amérique centrale. 7 partis étaient en lice, 6 candidats à la présidence. 225 observateurs de 27 pays accompagnaient le processus électoral.

Un sondage réalisé avant les élections par la firme privée M&R Consultores montrait que 69,8% des Nicaraguayens pensent que l’avenir du pays dans les 5 prochaines années sera fait de stabilité et de progrès économique, et 79,3% reconnaissent les progrès réalisés depuis le retour au pouvoir du #FSLN.

Quelques indicateurs sur le Nicaragua en 2021 : – Réduction de la pauvreté de 48% à 24% – Extrême pauvreté de 17% à 7%. – 5ème place mondiale en matière d’égalité des sexes. – Couverture électrique de 98 %. – 92% d’autosuffisance alimentaire. – Réduction de 70% et 60% de la mortalité maternelle et infantile.

On ne peut que recommander la contre-enquête de Maurice Lemoine, antidote à l’invention du concept magique d' »orteguisme » ou de « régime » (comme s’il n’y avait ni peuple ni élections au Nicaragua) par des ONGs, des journalistes ou des centres d’études « progressistes », désormais « pensés » par un champ médiatique tout-puissant : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/07/02/vol-dhypocrites-au-dessus-du-nicaragua/

Pendant ce temps, au Honduras, peu avant une possible victoire de Xiomara Castro De Zelaya du Partido Libre (centre-gauche), Laura Dogu y est nommée ambassadrice des #USA. Au Nicaragua c’est elle qui tirait les ficelles du soutien économique et politique au coup d’État manqué. Message subliminal, politique préventive…

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/11/08/le-peuple-nicaraguayen-a-vote-defaite-cuisante-des-medias/

Alex Saab : Trump en a rêvé, Biden l’a fait

par Maurice Lemoine

France Culture (« l’esprit d’ouverture »), journal du 17 octobre 2021 au matin : « Extradition aux Etats-Unis d’Alex Saab, un proche de Maduro accusé d’avoir détourné l’aide alimentaire destinée au Venezuela. » Pour Libération (« CheckNews » à tous les étages), « l’opposition vénézuélienne et de nombreux journalistes qui ont enquêté sur le personnage affirment qu’il sait tout sur la corruption du régime de Nicolas Maduro ». Ce que confirme La Croix : « Soupçonné d’avoir profité de sa proximité avec Caracas pour détourner 350 millions de dollars, il pourrait détenir des informations compromettantes pour Maduro. » D’autant que, à en croire Le Monde (le quotidien « de référence »), reprenant l’Agence France Presse (AFP), l’opposant vénézuélien Julio Borges déclare qu’avec l’extradition commence « le passage devant la justice de quelqu’un qui a volé des millions de dollars aux Vénézuéliens, qui est responsable direct de la faim et de la crise humanitaire » dans ce pays. Bref, résume France Inter (« écoutez la différence »), « le président Maduro a de quoi être inquiet. Un homme qui sait tout de sa fortune, du financement de son régime, de la corruption vénézuélienne, est aujourd’hui entre les mains des Etats-Unis, son pire ennemi [1]. »

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Version quelque peu différente de l’histoire : envoyé spécial du gouvernement vénézuélien, avec rang d’ambassadeur, Saab effectuait une mission pour le compte de celui-ci, volant de Caracas vers l’Iran, le 12 juin 2020, afin d’acquérir de la nourriture et de l’essence dont manquent cruellement les habitants de la République bolivarienne du fait du blocus économique et financier imposé par les Etats-Unis. A la requête de Washington, Saab a été arbitrairement arrêté lors d’une escale technique au Cap-Vert. Depuis, Caracas s’est battu becs et ongles pour empêcher cette « séquestration » d’aller à son terme par le biais d’une extradition vers un cul-de-basse fosse étatsunien.

Né dans une famille colombienne d’ascendance libanaise, mais également citoyen vénézuélien, Alex Saab (49 ans), n’est pas entré subrepticement dans le sillage de la révolution bolivarienne. En novembre 2011, cet homme d’affaires inconnu du grand public participe à une rencontre entre les présidents vénézuélien Hugo Chávez et colombien Juan Manuel Santos. Les relations sont alors au beau fixe. Chávez s’implique personnellement pour persuader la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) de négocier une sortie du conflit armé avec le pouvoir de son pays. Lors de cette rencontre, donc, et en présence du ministre des Affaires étrangères vénézuélien Nicolás Maduro, le jeune Saab monte à la tribune et signe une « alliance stratégique » : Fondo Global de Construcción, une de ses entreprises, fournira au Venezuela des maisons préfabriquées destinées au programme naissant de la Mission logement (« Misión Vivienda »).

Deux années plus tard, en mars 2013, Chávez disparaît. Maduro accède démocratiquement au pouvoir (50,61 % des voix). L’estimant moins solide que le défunt « comandante », l’opposition radicale se lance dans sa déstabilisation. Le 8 mars 2015, le président des Etats-Unis Barack Obama apporte sa pierre à l’édifice et prépare l’avenir en signant l’Ordre exécutif 13692 qui fait du Venezuela « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis ». Chef du Southern Command (le commandement sud de l’armée américaine), le général John Kelly déclare le 28 octobre suivant que les Etats-Unis interviendront en cas de crise humanitaire au Venezuela. Ne reste plus qu’à provoquer celle-ci. La doctrine a été développée par le politologue américain Gene Sharp, le « Machiavel de la lutte non violente » (camouflage moderne des « révolutions de couleur ») [2] : « Les piliers économiques sont des cibles bien plus faciles que les bases militaires ou les palais présidentiels ; secouez-les et le tyran finira par tomber. » En avril 2016, le blocus financier commence. Il n’a qu’un objectif : affamer la population vénézuélienne pour qu’elle se retourne contre le pouvoir bolivarien.

L’économie se détraque. Le chœur médiatique et le troupeau des pseudo érudits vont bientôt s’en donner à cœur joie : « Au Venezuela, Nicolás Maduro fait face à un effondrement économique sans précédent, avec des conséquences dramatiques pour les habitants (…), une crise liée à la gabegie gouvernementale, à l’incurie de la gestion pétrolière » et (pour paraître objectif) « aggravée par les sanctions de l’administration Trump [3 » Aggravée ? Dès le 9 janvier 2018, une déclaration d’un haut fonctionnaire du Département d’Etat interrogé par María Molina de Radio Colombia a implicitement taillé en pièces cette niaiserie : « La campagne de pression contre le Venezuela fonctionne. Les sanctions financières que nous avons imposées (…) ont obligé le gouvernement à commencer à tomber en défaut [de paiement], tant pour la dette souveraine que pour la dette de PDVSA, sa compagnie pétrolière. Et ce que nous voyons (…) est un effondrement économique total au Venezuela. Donc notre politique fonctionne, notre stratégie fonctionne et nous la maintiendrons. »

Le 12 février 2021, la rapporteuse spéciale des Nations unies, Alena Douhan, dénoncera, depuis Caracas, les « effets dévastateurs » pour la population des sanctions décrétées par Washington contre le Venezuela. Soulignant les difficultés rencontrées par ce pays pour vendre son pétrole et obtenir du carburant sur le marché international, la rapporteuse demandera la levée des sanctions et l’accès du gouvernement vénézuélien aux fonds lui appartenant, mais gelés, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et au Portugal – quelque 6 milliards de dollars – pour acheter des médicaments, des vaccins et du matériel médical. « Les entraves aux importations de denrées alimentaires, précisera-t-elle, qui représentent plus de 50 % de la consommation, ont conduit à la croissance soutenue de la malnutrition au cours des six dernières années. » Même le Government Accountability Office (Bureau de la responsabilité gouvernementale ; GAO), agence d’audit travaillant pour le Congrès des Etats-Unis, affirmera sans détours, quasiment au même moment, que l’économie vénézuélienne s’est brusquement effondrée du fait des 450 mesures coercitives unilatérales prises à son encontre, tout en précisant : « Quelle que soit la position de chacun sur les sanctions, nous devrions convenir qu’elles ne doivent pas être imposées à la légère et qu’elles ne doivent pas faire obstacle à une aide qui sauve des vies [4]. »
Dès la fin 2015, les pénuries de toutes sortes accablent la population vénézuélienne. Les étals se vident des produits de première nécessité. Pour empêcher ses citoyens de mourir de faim du fait de cette « guerre économique », le pouvoir invente les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP). Un plan de distribution d’aliments à prix subventionnés. Fin 2016, à travers son Group Grand Limited, entreprise enregistrée à Hong Kong en 2013, puis au Mexique, Saab signe ses premiers contrats pour fournir dix millions de colis alimentaires destinés aux CLAP. « Il a fallu chercher des solutions pour créer de nouvelles chaînes d’approvisionnement, de logistique, de financement et de relations commerciales, souvent avec des entreprises et des pays qui, historiquement, auraient été laissés à l’écart du marché vénézuélien, en raison de la présence des entreprises américaines », expliquera-t-il ultérieurement [5].
L’homme n’a rien d’un philanthrope. En homme d’affaire avisé, il n’ignore rien de la notion de profit. Il prend son bénéfice au passage. Il vit sur un grand train – hôtels de luxe et jet privé. Mais si, fondamentalement, il dérange, c’est parce qu’il participe très activement à la politique destinée à protéger les Vénézuéliens, et en particulier les plus modestes, de la famine organisée par l’anti-chavisme local et international.

La première flèche est tirée par une transfuge, l’ex-procureure générale vénézuélienne Luisa Ortega Díaz. Ayant pris ses distances avec le pouvoir après les « guarimbas » (émeutes insurrectionnelles) de 2017, mais surtout soupçonnée de corruption, elle a rejoint la Colombie et s’est ralliée à une opposition dont, la veille encore, elle poursuivait certains éléments. Elle a beaucoup à se faire pardonner par ses nouveaux amis. En cette année 2017, elle pointe du doigt Saab. Mais pas que lui. Elle déclare en effet que les enquêtes qu’elle a menées au sein du ministère public l’ont amenée à présumer que le président Maduro est en réalité le propriétaire de Group Gran Limited – alors que les documents mentionnent comme propriétaires Saab et son associé colombien Álvaro Pulido.
Journaliste aux antipodes du chavisme, directeur de l’équipe d’investigation de la chaîne télévisée Univisión, aux Etats-Unis, Gerardo Reyes a interviewé Ortega pour son livre « à charge » Alex Saab : la verdad sobre el empresario que se hizo multimillonario a la sombra de Nicolás Maduro (Alex Saab : la vérité sur l’homme d’affaires devenu multimillionnaire dans l’ombre de Nicolás Maduro) [6]. « Quand elle était au Venezuela, explique-t-il néanmoins, elle n’a pas dit grand-chose à ce sujet, mais elle est sortie et a dit qu’elle en savait beaucoup et a appelé Saab l’homme de paille de Maduro. Lorsque je l’ai interrogée pour lui demander la preuve qu’il était l’homme de paille de Maduro, elle ne me l’a jamais donnée, alors que c’est elle qui a inventé ce terme [7]. »

Saab se retrouve dans le collimateur. Les CLAP, qui assistent six millions de familles, également. En 2018 le site d’opposition vénézuélienne Armando Info, dont les journalistes vivent à Miami et Bogotá, déclenche une violente campagne contre les entreprises mexicaines qui approvisionnent les CLAP en question. Leurs produits seraient de mauvaise qualité, sans valeur nutritive et de surcroît surfacturés. Avec un pouvoir éditorial concentré dans quelques mains, le cirque médiatique emboîte le pas. Le Département du Trésor américain sanctionne les entreprises mexicaines (El Sardinero, Rice&Beans et La Cosmopolitana), huit autres firmes et deux navires. La justice mexicaine – pays alors gouverné par la droite en la personne de Enrique Peña Nieto – « démantèle le réseau » ! Partout dans le monde, firmes et entreprises enregistrent le danger qu’il y a à commercer avec le Venezuela.

Devenu un élément clé dans la lutte contre le blocus, Saab est inclus dans la « Liste Clinton » par le Département du trésor. Toute personne intégrant cette liste, voit ses biens aux Etats-Unis confisqués, ses comptes bancaires gelés, la déchéance de ses visas et donc de la possibilité d’entrer dans le pays, ainsi que l’interdiction de toute relation avec des personnes physiques ou morales américaines. Pour le protéger, Caracas nomme Saab « envoyé spécial », avec rang d’ambassadeur, toujours en 2018. Privé de la voie mexicaine pour acheter aliments et médicaments, Saab se tourne entre autres vers la Turquie et les Emirats arabes unis. Grâce à ces tours de passe-passe discrets, les Vénézuéliens modestes survivent. Et Washington enrage, forcément.
 
Quand Washington enrage, la Colombie d’Iván Duque rugit. Saab possède dans ce pays l’entreprise Shatex. La Direction d’investigation criminelle et Interpol (Dijin), la Direction des impôts et des douanes nationales (DIAN), l’Unité d’information et d’analyse financière (UIAF) lancent des meutes de limiers aux trousses de Saab. En arrière plan se tiennent la Drug Enforcement administration (DEA, les « stups » américains) et le FBI. Pour incriminer Saab, ces deux organismes s’appuient sur le « témoignage » de Jorge Luís Hernández Villazón, alias « Boliche », ex-paramilitaire colombien, proche du leader Salvatore Mancuso, et qui, depuis deux décennies, est « témoin protégé » du gouvernement américain. Dépendant des autorités pour sa liberté et sa sécurité, ce type de repenti n’a rien à leur refuser. D’ailleurs, pour faire d’une pierre deux coups, il met également en cause l’ex-sénatrice colombienne d’opposition Piedad Córdoba, dont la carrière politique aurait été financée par… Saab, évidemment.
 
Début septembre 2018, mandat d’arrestation en main pour « blanchiment d’argent » et « terrorisme », un groupe d’enquêteurs colombiens se présente afin d’arrêter Saab à Barranquilla. Sans doute averti par son avocat Abelardo De La Espriella – grand admirateur d’Álvaro Uribe ! – l’oiseau a quitté le nid. Mais sa « légende noire » prend de l’ampleur. Elle ne faiblira plus, bien que, en mai 2019, un juge de Barranquilla, Néstor Segundo Primera Ramírez, ait annulé, faute de preuves, l’ordre d’arrestation le concernant [8]. Ni même quand en Suisse, en mars 2021, les procureurs de Genève décideront, après trois années d’investigation, de clôturer l’enquête lancée contre lui pour vingt-deux comptes supposés suspects dans la banque UBS, faute de trouver là encore une quelconque irrégularité.
 
Entretemps, en 2019, le justice américaine a inculpé l’homme d’affaires pour « blanchiment d’argent » et l’accuse d’être à la tête d’un vaste réseau ayant permis au président vénézuélien et son gouvernement de… détourner de l’aide humanitaire destinée aux habitants.
L’absurdité de l’accusation saute tellement aux yeux que, même au sein de l’opposition vénézuélienne, on observe des réactions. Après un début de « Cirque Juan Guaido » (président autoproclamé) tonitruant, les manifestations anti-Maduro peinent à rassembler et des fissures commencent à apparaître au sein de l’antichavisme. Conscients des souffrances d’une population sacrifiée par les tenants de la déstabilisation économique, neuf députés des partis Primero Justicia, Voluntad Popular, Un Nuevo Tiempo, Cambiemos et de la fraction 16 de Julio (dont ils seront ultérieurement expulsés) se rendent en Europe, en Colombie et aux Etats-Unis où ils mènent des négociations informelles en défense des entreprises de Saab [9]. Sans résultat, bien entendu.

Plus d’exportations pétrolières permettant financer les achats vitaux pour la population, en pleine pandémie. Souterraines, les transactions s’effectuent en particulier grâce à l’or extrait de l’Arc minier de l’Orenoque [10] – que, volant au secours de Washington, certains inconscients d’extrême gauche et écologistes ignorants dénoncent vigoureusement, au nom de la défense de l’environnement.
Le 12 juin 2020, en route pour l’Iran en quête de nourriture, Saab fait escale à l’aéroport international Amílcar-Cabral de l’île de Sal, au Cap-Vert – un archipel composé d’îles volcaniques situé au large du Sénégal – pour procéder à une opération de ravitaillement. Bien que muni de son passeport diplomatique – le Venezuela l’ayant également nommé ambassadeur auprès de l’Union africaine –, il est arrêté par les autorités cap-verdiennes. « On ne m’a jamais montré de notice rouge [d’Interpol] ou de mandat d’arrêt, racontera-t-il ; on m’a poussé hors de l’avion sans chaussures et on a ensuite dit au pilote de quitter l’île immédiatement [11]. » En cas de non reconnaissance de son immunité diplomatique, le respect du droit internationalimpliquerait pourtant que, au pire, Saab soit déclaré persona non grata et qu’il puisse poursuivre son voyage. Pour justifier cette incarcération arbitraire, un mandat d’Interpol ne surgira que le lendemain de l’arrestation. Le mandat d’arrêt américain, qui réclame l’extradition, n’arrivera qu’au bout de vingt-cinq jours de détention préventive.

Il est désormais possible d’examiner de plus près l’acte d’accusation rédigé en juillet 2019. En fait, la Cour du District de Floride fait référence à une somme de 350 millions de dollars ayant circulé entre 2011 et 2015 à travers le système bancaire américain – et, entre autres, la Bank of America, la Citibank et la Deutsche Bank. Tous établissements supervisés par le Département de services financiers de New York et la Réserve fédérale (FED) – qui, pendant cette période, n’ont pas levé un sourcil. Aucune preuve n’accompagne l’accusation – juste des insinuations et de demi-vérités recueillies auprès de témoins « repentis » qui ont obtenu en échange la nationalité étatsunienne.
La prison préventive se prolonge au-delà des délais permis par la loi. Bientôt, l’ex-juge espagnol Baltasar Garzón, qui dirige l’équipe de défense, devra faire remarquer que « la durée maximale de privation de liberté dans le cadre d’un processus d’extradition, en vertu de la législation cap-verdienne, est de 80 jours ». Délai allégrement dépassé, malgré des demandes d’habeas corpus répétées.

Saab dénonce : « Dès le premier jour de mon enlèvement, j’ai été torturé et soumis à des pressions pour signer des déclarations d’extradition volontaire et faire un faux témoignage contre mon gouvernement. Par la suite, le Cap-Vert m’a torturé physiquement trois autres fois en prison, en plus d’une torture psychologique constante. Demandez à n’importe lequel des autres prisonniers qui étaient là. Ils peuvent le confirmer [12]. » Malgré une détérioration de sa santé et une intervention rapide du Tribunal de la Communauté économique des états d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), il faudra attendre le 21 janvier 2021, soit sept mois, pour que le détenu soit transféré dans une résidence touristique abandonnée. Une bien piètre amélioration. « Je suis surveillé par cinquante gardes armés, mes avocats sont fouillés quand ils viennent et quand ils partent, mes flacons de médicaments sont vidés, même quand ils sont neufs et scellés, confie-t-il le 3 mars à l’agence de presse espagnole EFE. Si je sors dans le jardin, la police suit tous mes mouvements avec des drones. Je n’ai pas le droit d’accéder à l’internet et si je veux parler à ma famille, je dois le faire sur un téléphone fourni et surveillé par la police. Le Cap-Vert refuse de me laisser accéder aux médecins spécialistes de mon choix, même à mes propres frais. Avec autant de gardes armés autour de moi, je suis très stressé. Le jeu de la torture psychologique, commencé en prison, se poursuit sous cette fausse assignation à résidence. »

Le 1er mars 2021, Hannibal Uwaifo, président de l’Association des avocats d’Afrique (AFBA), lance un appel public pour que le gouvernement du Cap-vert libère immédiatement « le diplomate vénézuélien Alex Saab ». Le 15 mars, puis à nouveau le 24 juin, c’est la Cour de justice de la Cedeao qui juge la détention « illégale », ordonne une « libération immédiate », « l’arrêt de l’exécution de la procédure d’extradition vers les Etats-Unis » et le versement à l’intéressé d’une indemnité de 200 000 dollars « pour les dommages moraux résultant de sa détention illégale ». Bien que parti prenante de cet organisme régional et membre de plein droit de son Tribunal, le Cap-Vert décide de ne pas appliquer la décision. Il ne réagit pas plus quand, le 8 juin, le Comité des droits de l’Homme de l’ONU demande à Praia (la capitale) de suspendre la procédure d’extradition pendant qu’il examine les allégations de torture physique et psychologique.

Approuvée dès le 31 juillet 2020, suspendue par les appels et les recours de l’équipe de l’avocat Garzón, l’extradition de Saab est confirmée le 7 septembre 2021 par le Tribunal constitutionnel cap-verdien, une sentence de 194 pages attestant, contre toute évidence, de la « légalité » du processus. Confronté au danger imminent de sa déportation, le pouvoir vénézuélien nomme Saab membre de la délégation gouvernementale qui, au Mexique, a entamé des négociations avec la droite radicale, ramenée à la raison par l’échec spectaculaire de la stratégie de « changement de régime » qu’a incarné le président imaginaire Juan Guaido.
Le Cap-Vert, pour sa part, se prépare à une élection présidentielle. Des rumeurs courent, audibles de Praia à Washington. Candidat de gauche pour le compte de l’historique Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert (PAICV), José Maria Neves, envisagerait de libérer Saab, pour « raisons humanitaires », s’il était élu. En toute hâte, le chef d’Etat sortant, Jorge Carlos Fonseca, colle Saab dans un avion, à destination des Etats-Unis, le 17 octobre, veille du scrutin. Détail qui fait mal : l’aéroport porte le nom d’Amilcar Cabral, le héros de l’indépendance du pays (ex-colonie portugaise), l’homme qui en son temps déclara : « Notre lutte n’est pas seulement contre le colonialisme portugais ; nous voulons, dans le cadre de notre lutte, contribuer de manière plus efficace à mettre définitivement fin à la domination étrangère sur notre continent. »
Le lendemain du « vol de l’infamie », José Maria Neves, l’éventuel libérateur, a été élu avec 51,5% des voix.
 
Ce 18 octobre, Saab a été présenté devant un juge de la Cour de Miami. La porte-parole du Département de la justice, Nicole Navas Oxfam, a exprimé sa gratitude et son admiration pour le gouvernement du Cap-vert en raison de « son professionnalisme et de sa persévérance dans ce cas complexe ». Comme toujours, les mouches du coche et les larbins ont tenu à se faire remarquer. « L’extradition d’Alex Saab est un triomphe dans la lutte contre le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et la corruption qui ont conduit à la dictature de Nicolás Maduro, a tweeté l’imprésentable président colombien Iván Duque. La Colombie a soutenu et continuera de soutenir les Etats-Unis dans l’enquête contre le réseau criminel transnational dirigé par Saab. » Traité comme un « criminel » parce qu’il a contribué à contourner les sanctions américaines illégales destinées à asphyxier l’économie vénézuélienne, Saab risque vingt années de prison.
 
Le captif sera jugé en Floride, nid des puissants lobbys anti-castristes et anti-bolivariens dressés vent debout contre les négociations en cours à Mexico. A son corps défendant, il rejoint ainsi le cercle des emblématiques otages de l’Empire. Les Cinq Cubains de Miami – René González, Fernando González, Gerardo Hernández, Ramón Labañino et Antonio Guerrero – iniquement jugés et incarcérés, de treize à seize années, entre 1998 et 2014, pour avoir infiltré les réseaux criminels qui, depuis la Floride, menaient des actes terroristes contre Cuba. Ou encore Ricardo Palmera (alias Simón Trinidad), dirigeant guérillero et négociateur des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), extradé en 2005 et depuis enterré, au sens propre du mot, dans un « Alcatraz » inhumain, à Florence (Colorado) [13]. Incapable de le faire condamner, faute de preuves, pour narcotrafic, comme elle l’avait prévu, la justice américaine l’a finalement déclaré coupable de « conspiration », avec d’autres membres des FARC, lorsque, dans le cadre du conflit armé, furent capturés en 2003 trois mercenaires américains (finalement libérés en 2008). On n’oubliera pas Julian Assange. Bien qu’incarcéré en Angleterre, il est avant tout l’otage du gouvernement américain. Mais lui, il s’agit de le réduire au silence ; en ce qui concerne Saab, il faut le faire parler !

Pour les Etats-Unis, il s’agit de pénétrer le système de défense économique et financier du gouvernement bolivarien ainsi que les méthodes utilisées pour tourner l’embargo. But ultime : neutraliser et démanteler les réseaux d’approvisionnement, mais aussi de vente de l’or et du pétrole vénézuéliens, tordre dans le mauvais sens une situation qui, pour le gros de la population, tend à s’améliorer. Il s’agit aussi, sur la base de « confessions » réelles ou inventées dans l’objectif d’obtenir une réduction de peine, de bombarder l’opinion publique des « turpitudes » de Maduro et de son entourage.
Pris dans un piège de cette nature, certains flanchent, d’autres résistent. Dans une lettre écrite avant d’être extradé et lue par son épouse Camilla Fabri lors d’un rassemblement public à Caracas, Saab a fait savoir que jamais ilne fournira volontairement « des informations classifiées sur le gouvernement du président Maduro et les relations diplomatiques et commerciales » de la République bolivarienne : « J’affronterai mon procès avec une dignité totale (…) Je veux être clair  : je n’ai pas à collaborer avec les Etats-Unis. Je n’ai commis aucun crime, ni aux Etats-Unis ni dans aucun autre pays et je n’ai pas l’intention de mentir pour favoriser les Etats-Unis contre un pays qui subit un blocus inhumain. »
Pour lui, le calvaire commence, à n’en pas douter.

Quand bien même le Département de la justice aurait mené l’opération, c’est en toute connaissance de cause que l’administration de Joe Biden s’est livré à cette opération. Le locataire de la Maison-Blanche n’a pas modifié d’un iota les mesures particulièrement agressives mises en œuvre par son prédécesseur Donald Trump contre la « Troîka de la tyrannie » – Cuba, le Nicaragua et le Venezuela. Les « midterm elections » (élections de mi-mandat) de novembre 2022, seront, pour les démocrates une épreuve redoutable. Il s’agit, dans cette perspective, de ne pas décevoir la Floride, un Etat clé. Mais il s’agit aussi, incontestablement, d’une torpille lancée contre le processus de dialogue entrepris par les chavistes et les anti-chavistes au Venezuela. D’ores et déjà, Caracas a suspendu sa participation aux conversations, qui devaient reprendre le 18 octobre. L’extradition de Saab, a déclaré Jorge Rodríguez, président de l’Assemblée nationale et chef de la délégation gouvernementale, « est une agression inacceptable qui viole les principes juridiques internationaux et contredit l’esprit constructif qui devrait prévaloir dans toute négociation politique. » Très cyniquement, le porte-parole de la diplomatie américaine Ned Price a immédiatement réagi : « Par sa suspension du dialogue avec l’opposition, le président vénézuélien Nicolás Maduro fait passer le cas de l’homme d’affaires Alex Saab avant les intérêts de millions de Vénézuéliens. »

C’est dans le cadre de ces conversations que les secteurs durs de l’opposition, mettant un terme à leur stratégie de boycott des élections, ont annoncée leur participation au méga-scrutin (pour les maires et les gouverneurs) du 21 novembre prochain. Malgré les réticences clairement exprimées de Washington, l’Union européenne a prévu l’envoi d’une Mission de plusieurs dizaines d’observateurs. Que feront les uns et les autres ? Caracas veut avant tout une suppression des sanctions imposées par les Etats-Unis. En ce sens, l’extradition de Saab relève à l’évidence de la provocation et du refus. La perspective de normalisation politique qui se dessinait en interne risque-t-elle, de ce fait, et d’une évidente volonté de Washington, d’être réduite à néant ?


[1https://www.franceinter.fr/emissions/le-monde-d-apres/le-monde-d-apres-de-jean-marc-four-du-lundi-18-octobre-2021

[2] Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet (précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation), Don Quichotte, Paris, 2015.

[3] Thomas Posado, Michel Rogasky, Pierre Salama, « L’Amérique latine en bascule », Recherches internationales, n° 115, Paris, juillet-septembre 2019.

[4https://www.gao.gov/assets/720/712253.pdf

[5https://misionverdad.com/venezuela/alex-saab-denuncia-extralimitacion-judicial-de-eeuu-en-su-contra

[6] Planeta, Bogotá, 2021.

[7https://www.diariolasamericas.com/america-latina/las-claves-del-caso-alex-saab-un-proceso-dinamitado-el-chavismo-n4234534

[8] Le 9 juin 2020, après qu’eussent été lancés de nouveaux chefs d’accusation, ses luxueux biens immobiliers de Barranquilla ont été saisis.

[9] Parmi ces députés d’opposition figurent Luis Eduardo Parra (futur président de l’Assemblée nationale de janvier 2020 à janvier 2021), Conrado Pérez, Richard Arteaga, José Brito, Chaim Bucaran, José Luis Pirela et Adolfo Superlano.

[10https://www.medelu.org/L-Arc-minier-de-l-Orenoque-les

[11https://www.elespectador.com/noticias/judicial/desde-el-primer-dia-me-torturaron-y-me-presionaron-para-que-firmara-mi-extradicion-alex-saab/?cx_testId=20&cx_testVariant=cx_1&cx_artPos=0#cxrecs_s

[12https://www.elespectador.com/noticias/judicial/desde-el-primer-dia-me-torturaron-y-me-presionaron-para-que-firmara-mi-extradicion-alex-saab/?cx_testId=20&cx_testVariant=cx_1&cx_artPos=0#cxrecs_s

[13] Trinidad a été capturé en 2004 en Equateur où il établissait des contacts avec des diplomates européens afin de parvenir à des accords d’échanges humanitaires de prisonniers.

Maurice Lemoine

Source de cet article : https://www.medelu.org/Trump-en-a-reve-Biden-l-a-fait

« Quand les États-Unis s’arrogent le droit de décider quels pays peuvent manger » par Caitlin JOHNSTONE

Les agences de presse AP et AFP, démultiplicateurs de propagande à l’échelle mondiale, ont toutes deux informé leurs lecteurs qu’un « fugitif » a été extradé vers les États-Unis.

« Un homme d’affaires fugitif proche de Maduro, le président vénézuélien, est extradé vers les États-Unis », titre l’AFP.

« Alex Saab, un fugitif proche du gouvernement socialiste du Venezuela, a été mis dans un avion à destination des États-Unis pour faire face à des accusations de blanchiment d’argent », a annoncé AP sur Twitter.

On peut se demander ce qui fait de cet homme un « fugitif » et ce que ce statut a à voir avec son extradition vers un gouvernement étranger dont les lois ne devraient avoir aucune incidence sur sa vie. Il se trouve qu’Alex Saab, citoyen vénézuélien d’origine colombienne, est un « fugitif » de l’autorité autoproclamée du gouvernement américain, qui décide quelles populations de notre planète sont autorisées à avoir un accès facile à la nourriture. Son crime est de travailler à contourner les sanctions américaines écrasantes qui ont fait mourir les civils vénézuéliens par dizaines de milliers.

Saab est en cours d’extradition depuis la nation africaine de Cabo Verde où il était emprisonné depuis l’année dernière sous la pression du gouvernement américain. Dans un article publié en mai dernier et intitulé « Alex Saab v. The Empire : How the US Is Using Lawfare To Punish a Venezuelan Diplomat« , Roger D Harris explique comment les États-Unis utilisent leur domination du système financier international pour écraser les nations qui leur désobéissent et expose les véritables raisons de l’emprisonnement de Saab, qui inclut la torture et des conditions de vie draconiennes. Harris écrit :

Alex Saab, envoyé spécial et ambassadeur auprès de l’Union africaine pour le Venezuela, effectuait une mission humanitaire en volant de Caracas vers l’Iran afin de se procurer de la nourriture et de l’essence pour le programme vénézuélien d’aide alimentaire CLAP. Saab a été arrêté lors d’une escale de ravitaillement dans la nation africaine de Cap-Vert et est détenu depuis le 12 juin 2020.

Le « crime » de Saab – selon le gouvernement américain, qui a ordonné l’emprisonnement – était le blanchiment d’argent. En d’autres termes, Saab a mené un commerce international parfaitement légal. Pourtant, le fait qu’il ait contourné les sanctions américaines – qui visent à empêcher l’aide aux Vénézuéliens – est considéré par Washington comme du blanchiment d’argent.

Après une enquête de deux ans sur les transactions de Saab avec les banques suisses, le gouvernement suisse a conclu le 25 mars qu’il n’y avait pas de blanchiment d’argent. Saab est poursuivi en justice parce qu’il sert les intérêts de son pays plutôt que ceux des États-Unis.

Les agences de presse comme AP et AFP savent très bien que Saab est extradé non pas pour avoir enfreint une quelconque loi, mais pour avoir osé transgresser les sanctions unilatérales de Washington. Comme l’écrivait Joe Emersberger de FAIR en juillet dernier :

Reuters (15/3/21, 18/3/21) a rapporté avec désinvolture que Saab « risque d’être extradé vers les États-Unis, qui l’accusent de violer les sanctions américaines » et qu’il a été « désigné à plusieurs reprises par le Département d’État américain comme un opérateur qui aide Maduro à conclure des accords commerciaux que Washington cherche à bloquer par des sanctions ». Un article de Reuters (28/2/20) sur l’affaire Saab en 2020 mentionne au passage que « les États-Unis ont saisi ce mois-ci quatre cargaisons de carburant iranien à destination du Venezuela, où les pénuries de carburant s’aggravent à nouveau. »

Les critiques de l’empire américain ont eu des mots durs pour cette extradition.

« Biden, reprenant le bâton de Trump, a enlevé le diplomate vénézuélien Alex Saab pour le crime d’avoir essayé de nourrir les Vénézuéliens au mépris des sanctions américaines destinées à empêcher cela », a tweeté le journaliste Aaron Maté. « Les Vénézuéliens n’ont pas le droit de manger tant que la mafia de Washington a désigné leur gouvernement pour un changement de régime. »

Oui, en effet. Le gouvernement américain s’est attribué l’autorité de décider unilatéralement quelles populations du monde ont le droit de manger et lesquelles ne l’ont pas, et d’emprisonner toute personne qui tente de faciliter l’alimentation non autorisée dans une nation sanctionnée par les États-Unis.

« L’extradition du diplomate vénézuélien Alex Saab est un signal clair que l’administration Biden n’a pas rompu avec l’assaut total de Trump contre le droit international », a tweeté la journaliste Anya Parampil. « C’est aussi un signe inquiétant pour le cas de Julian Assange – un autre citoyen étranger que les États-Unis ont essentiellement kidnappé et retenu en otage. »

C’est vrai. Il semblerait que la principale différence entre le cas d’Assange et celui de Saab soit que l’empire américain s’efforce d’extrader Assange parce qu’il a transgressé son autorité autoproclamée sur l’accès du monde à l’information, alors que Saab a transgressé son autorité autoproclamée sur l’accès du monde à la nourriture.

« L’État voyou américain vient de bafouer toutes les lois internationales, après avoir emprisonné et maintenant extradé le DIPLOMAT vénézuélien Alex Saab. L’immunité diplomatique est morte ; l’empire américain l’a tuée. Désormais, tous les diplomates étrangers peuvent être kidnappés et emprisonnés, si Washington le souhaite », a tweeté le journaliste Ben Norton, ajoutant : « Les accusations américaines de ’blanchiment d’argent’ sont absurdes et politiquement motivées. Les États-Unis prétendent que toute personne qui viole leurs sanctions ILLÉGALES est un ’criminel’. »

En effet, le « blanchiment d’argent » est une accusation vague qui, en gros, signifie simplement essayer de dissimuler la source ou la destination de l’argent considéré comme ayant été obtenu illégalement, et puisque le gouvernement américain se considère comme l’arbitre des transactions financières légales dans les nations qu’il sanctionne, il peut appliquer cette affirmation à toute personne qui tente de contourner financièrement les sanctions américaines.

Le gouvernement américain ne nie pas que ses sanctions nuisent aux Vénézuéliens en s’attaquant à l’économie dont ils dépendent pour se nourrir, en fait il a ouvertement admis que « les sanctions, en particulier sur la compagnie pétrolière d’État en 2019, ont probablement contribué au déclin plus rapide de l’économie vénézuélienne. »

Le gouvernement américain ne nie pas non plus que les sanctions de famine qu’il a infligées à l’Iran visent sa population civile, le secrétaire d’État de l’époque, Mike Pompeo, ayant ouvertement admis en 2019 que la guerre économique menée par Washington contre cette nation visait à faire pression sur les civils iraniens pour qu’ils « changent de gouvernement », c’est-à-dire les rendre si misérables qu’ils mènent un soulèvement national pour renverser Téhéran. https://www.youtube.com/embed/Uiz934HVZjY

Le gouvernement américain ne nie pas non plus que les sanctions de famine qu’il a infligées à la Syrie sont conçues pour nuire à sa population civile, l’actuel secrétaire d’État Tony Blinken ayant réaffirmé mercredi dernier que la politique de l’administration Biden consiste à « s’opposer à la reconstruction de la Syrie » tant qu’Assad reste au pouvoir. En d’autres termes, les États-Unis n’accorderont pas à la Syrie les fonds nécessaires pour l’aider à se reconstruire après la guerre dévastatrice de changement de régime que les États-Unis et leurs alliés ont menée contre elle, alors même que les Nations unies signalent que 60 % de la population du pays est proche de la famine.

Et bien sûr, il y a l’horrible blocus du Yémen par l’alliance de puissance américaine, qui tue des centaines de milliers de personnes par la famine et la maladie, l’ONU signalant que 16 millions de personnes supplémentaires  » se dirigent vers la famine « .

La famine est le seul type de guerre où, en raison du recadrage continuel de la propagande des médias de masse, il est considéré comme parfaitement normal et acceptable de cibler délibérément une population civile avec une force létale.

L’empire américain est tout à fait ouvert sur le fait qu’il se considère comme le gardien de l’approvisionnement alimentaire mondial. Si une population désobéit à l’empire, elle mourra de faim, et quiconque tentera de lui procurer de la nourriture sera arrêté par des mandataires américains et extradé vers une cellule de prison américaine.

C’est la vision qu’ont les impérialistes du paradis sur terre. Un monde où la mainmise de l’Amérique sur les systèmes financiers mondiaux lui permet d’étouffer des populations entières si leurs gouvernements désobéissent aux décrets impériaux, sans même tirer un coup de feu. Un monde où les cauchemars en matière de relations publiques de civils bombardés et de nations détruites font partie du passé, où les nations désobéissantes peuvent simplement être écrasées à mort par des tactiques modernes de guerre de siège tandis que les sociétés de propagande impériales comme AP et AFP rejettent la responsabilité de leur famine sur les dirigeants de leur nation.

C’est ça le pouvoir ultime. C’est le contrôle total. Faire en sorte que le monde se plie à la volonté du dollar tout-puissant et de la force militaire massive avec laquelle il est inextricablement lié, à tel point que la désobéissance devient impossible. C’est pour cela que l’on se bat dans la guerre au ralenti du tiers monde que l’empire mène contre des gouvernements non asservis comme le Venezuela, la Syrie, l’Iran, la Russie et la Chine. Et c’est pourquoi ces gouvernements non asservis sont en train de se détourner rapidement du dollar en réponse.

Il va sans dire qu’une structure de pouvoir qui affame ouvertement des civils pour assurer sa domination mondiale n’est pas le genre de structure de pouvoir que l’humanité devrait vouloir voir dominer le monde. La volonté de faire des choses aussi monstrueuses révèle une corruption et un manque de sagesse qui ne devraient pas être autorisés à déterminer l’avenir du monde.

Caitlin Johnstone

Traduction « l’antiaméricanisme n’est jamais primaire, il est réfléchi, raisonné et justifié » par Viktor Dedaj avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles »» https://caitlinjohnstone.substack.com/p/the-us-has-placed-itself-in-charge

Source pour la traduction française :
https://www.legrandsoir.info/les-etats-unis-s-arrogent-le-droit-de-decider-quels-pays-peuvent-manger.html