« Biden doit mettre fin aux sanctions illégales contre le Venezuela » par Ken Livingstone

Photo : les nouveaux députés chavistes, redevenus majoritaires après les législatives du 6 décembre 2020, prennent possession de leurs sièges à l’Assemblée Nationale le 5 janvier 2021, et ramènent les portraits d’Hugo Chavez et de Simon Bolivar, héros de l’indépendance, que la majorité de droite et d’extrême droite avait interdits dans les espaces du Congrès.

Malgré les coûts énormes pour son économie et son peuple imposés par les sanctions états-uniennes illégales, le Venezuela a survécu au mandat du président Donald Trump et à son objectif déclaré de renverser le gouvernement élu de Nicolas Maduro.

Dès le début de son mandat, Trump a considérablement renforcé les sanctions imposées au Venezuela par l’administration Obama, ce qui signifie de plus en plus que le pays est soumis à un blocus états-unien du type de celui imposé à Cuba.

Ces sanctions ont été accompagnées de menaces constantes d’action militaire et d’une campagne de désinformation persistante destinée à retourner les pays et l’opinion internationale (non sans succès) contre le Venezuela pour soutenir l’objectif de « changement de régime » de Trump.

Le but était de reprendre le contrôle des grands gisements de pétrole du monde.

La stratégie états-unienne a donc été de ruiner l’économie vénézuélienne, visant à pousser la population vers une migration de masse ou un conflit civil interne et de créer ainsi les conditions d’une soi-disant « intervention humanitaire ».

Les effets ont été considérables, en particulier pour un pays qui dépend fortement des exportations pétrolières pour financer ses politiques publiques.

Les sanctions interfèrent avec la possibilité de commercer internationalement du Venezuela, limitant sévèrement l’accès aux médicaments mais aussi à la nourriture et aux autres biens essentiels.

Elles bloquent les transactions financières, tant les paiements que les envois de fonds, gèlent les actifs financiers du Venezuela détenus à l’extérieur et retardent les opérations d’achat et de vente, non seulement du gouvernement et des entreprises vénézuéliennes, mais aussi des partenaires commerciaux étrangers.

On sait depuis toujours que les sanctions ont des répercussions négatives sur les citoyens les plus pauvres et les plus vulnérables du Venezuela. Un rapport de 2019 du Centre for Economic and Policy Research, basé à Washington, a estimé que les sanctions avaient causé plus de 40 000 décès entre 2017 et 2018.

Au total, ces sanctions décrétées par les Etats-Unis ont coûté à l’économie vénézuélienne plus de 116 milliards de dollars (84,8 milliards de livres sterling).

Alors que la crise Covid-19 s’est étendue jusqu’en 2020 et 2021, les mesures coercitives unilatérales de Trump contre le Venezuela sont non seulement plus dommageables pour le peuple vénézuélien, mais aussi encore plus difficiles à justifier.

L’opposition à ces mesures est venue de diverses voix, comme l’appel du Pape à la fin des sanctions empêchant les pays de « fournir un soutien adéquat à leurs citoyens ». Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a également appelé à la levée des sanctions : « C’est le moment de la solidarité, pas de l’exclusion ».

Mais malgré ces appels de haut niveau, les États-Unis ont refusé de lever les sanctions pour permettre au Venezuela (et à d’autres pays sanctionnés de la même manière comme Cuba et le Nicaragua) de faire face à la pandémie plus efficacement.

Au lieu de cela, tout au long de l’année 2020, les États-Unis ont agi encore plus vigoureusement pour renforcer le blocus.

Depuis mai 2020, ils ont ciblé quatre compagnies maritimes pour les sanctions et ont envisagé des sanctions contre des dizaines de navires dans le but de mettre le Venezuela « hors limites ».

Comme s’en vantait Brian Hook, conseiller politique du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, lors d’une interview à la mi-juillet : « Je pense que la communauté maritime sait que si vous recevez un appel téléphonique pour transporter du carburant au Venezuela, c’est une offre que vous ne devriez pas accepter. Les cinq pétroliers qui ont fait route vers le Venezuela, tous leurs capitaines ont été sanctionnés et ils vont devoir faire face à un avenir très difficile économiquement parce qu’ils ont dit oui à cette offre de transport de carburant. Nous allons donc continuer à sanctionner toute activité sanctionnable ».

Un mois plus tard, les États-Unis ont saisi plus d’un million de barils d’essence expédiés au Venezuela par quatre pétroliers en provenance d’Iran, aggravant la pénurie de carburant domestique causée par le blocage des diluants et des pièces de rechange pour les raffineries de pétrole brut du pays.

Et en novembre, l’envoyé spécial des États-Unis pour le Venezuela, Elliott Abrams, a annoncé un durcissement des accords d’échange de pétrole contre du diesel, intensifiant le blocus contre le pays malgré l’avis d’un groupe d’ONGs avertissant dans une lettre à l’administration Trump que « cette décision aurait des conséquences dévastatrices pour la population ».

Le Venezuela, cependant, survit grâce au soutien et à la solidarité de pays amis.

Depuis mars 2020, la Chine a acheminé par voie aérienne plus de 250 tonnes de fournitures, de médicaments et de matériel sanitaire pour lutter contre la pandémie.

Cuba a envoyé 50 professionnels de la santé hautement qualifiés de la brigade Henry Reeve pour aider les médecins vénézuéliens à contenir l’urgence du Covid-19.

Sur le plan politique, le Venezuela est entré dans une phase nouvelle avec l’élection d’une nouvelle Assemblée nationale.

N’étant plus membre de l’assemblée, s’auto-proclamant « président intérimaire » – en réalité un putschiste – Juan Guaido est désormais totalement dépourvu de toute légitimité juridique ou constitutionnelle.

Cela n’a pas empêché Trump de continuer à reconnaître Guaido, même si, à la différence politique états-unienne, l’Union européenne ne le désigne plus comme « président par intérim ».

M. Trump a tout récemment imposé de nouvelles sanctions au Venezuela alors qu’il est sur le point de quitter la Maison Blanche (la veille de son départ, il a étranglé un peu plus l’économie vénézuélienne en décrétant de nouvelles sanctions contre des hommes d’affaire, navires et compagnies maritimes « soupçonnées d’aider le Venezuela à vendre du pétrole », NdT) et son envoyé spécial pour le Venezuela, Elliott Abrams, a exhorté le nouveau président Joe Biden à maintenir la politique de sanctions et son objectif de « changement de régime ».

Le président Maduro a déclaré qu’il était prêt à participer à un « dialogue décent » basé sur « le respect et la coopération » et à conclure des « accords » avec la nouvelle administration états-unienne.

Mais compte tenu des antécédents et de la position de M. Biden à ce jour, un tel dialogue n’est pas sûr.

Aujourd’hui plus que jamais, il est vital d’intensifier nos expressions de solidarité internationale avec le Venezuela pour défendre sa souveraineté nationale et de faire comprendre que les sanctions sont non seulement illégales, mais aussi inacceptables et injustifiables.

Signez la pétition de la campagne de solidarité avec le Venezuela contre les sanctions illégales des États-Unis contre le Venezuela à bit.ly/stopvenezuelasanctions

Source : Biden must end the US’s illegal sanctions on Venezuela | Morning Star (morningstaronline.co.uk)

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

L’auteur : Ken Livingstone, ex-député du Parti Travailliste, ex-Maire de Londres (2000-2008). Du même auteur, on peut lire : Bellicisme tous azimuts : Trump veut reprendre le contrôle de l’Amérique Latine, par Ken Livingstone (RT) | Venezuela Infos (wordpress.com). On peut suivre Ken Livingstone sur www.twitter.com/Ken4London et www.facebook.com/KenLivingstoneOfficial

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L’invasion du Capitole, boomerang de la politique étrangère états-unienne, par Margaret Kimberley (Black Agenda Report)

par Margaret Kimberley, BAR senior columnist 13 Janvier 2021

L’attaque du Capitole des États-Unis ne fait que s’ajouter aux nombreux traumatismes créés par l’élection de Donald Trump. L’image de ses partisans défonçant littéralement les portes et provoquant la fuite ou la mise à l’abri des parlementaires n’est pas celle que les états-uniens souhaitent voir de leur pays. De toutes les réactions créées par l’émeute, la défense de l’exception américaine est la plus dominante mais aussi la plus cruelle : parmi ces personnes et institutions qui déplorent aujourd’hui l’état de la république, nombreuses sont celles qui ont donné à Trump et à ses prédécesseurs le feu vert pour subvertir la démocratie dans le monde entier. Le péché impardonnable de Donald Trump est de tendre enfin le miroir qui rend moins fier de ce que sont les Etats-Unis.

D’habitude, l’image de « foules en colère » qui prennent d’assaut les sièges du pouvoir est réservée à ce qu’il a appelé des « pays de merde » et aux « républiques bananières ». Les États-Unis ont défait la volonté populaire dans des pays comme le Guatemala parce que la United Fruit Company ne voulait pas d’un gouvernement qui travaillerait au nom du peuple et non de ses intérêts, et depuis, l’expression « république bananière » a naturalisé le récit impérialiste.

Rappelons que Donald Trump a fait la guerre non seulement en soutenant des coups d’Etat mais aussi et surtout en imposant des sanctions économiques unilatérales contre le Venezuela, la Syrie, Cuba, l’Iran, le Nicaragua et bien d’autres pays. Leurs citoyens souffrent du manque de nourriture et de médicaments à la suite de cette agression. Les infrastructures physiques et économiques de ces nations sont gravement touchées. Après tout, le but recherché est la destruction.

Pourtant, des millions de personnes sont horrifiées à l’idée que ce qui se passe dans d’autres pays puisse maintenant leur arriver, chez eux. Revenons sur la conversation téléphonique, quelques jours avant l’émeute du Capitole, entre M. Trump et le secrétaire d’État géorgien, révélée par les médias. Trump exigeait que 11.780 voix supplémentaires soient ajoutées sur son nom afin de remporter cet État. Cet acte insolite n’avait rien d’une tactique nouvelle pour M. Trump. Il l’a testée au Venezuela. Un jour, son administration a proclamé Juan Guaido président de ce pays et s’est entendue avec 50 pays alliés pour faire reconnaître l’usurpateur non élu.

Non seulement les présidents états-uniens détruisent la démocratie dans le monde entier, mais ils sont soutenus dans ces efforts par les médias de masse et le duopole politique. Lorsque des manifestants violents, à l’instigation des États-Unis et sous la surveillance de l’État, comme le National Endowment for Democracy, ont saccagé le Conseil législatif de Hong Kong, ils ont reçu des mots d’éloge de ces mêmes membres du Congrès qui ont fui la rage des trumpistes qui ont envahi le Capitole. Même les membres du Congrès soi-disant progressistes ne sortent pas du rang lorsque les États-Unis décident qui doit gouverner des endroits éloignés. Lorsqu’on lui a demandé quelle était sa position sur la tentative de coup d’État contre le Venezuela, Alexandria Ocasio-Cortez a déclaré : « Je m’en remets à la direction du caucus pour savoir comment nous allons gérer cela. »

Une combinaison de racisme réactionnaire de droite et de cynisme politique a conduit à l’invasion armée du Capitole. L’indignation est justifiée, de même que toute punition qui peut être infligée à Trump avant qu’il ne quitte ses fonctions le 20 janvier 2021. Mais il convient de se livrer à un examen de conscience et dire la vérité sur les invasions, les interventions, les coups d’État et les sanctions qui sont bien plus destructrices que ce que les adeptes de Trump pourraient jamais être.

En mai 2017 lors d’une de ses insurrections relookée par les grands médias occidentaux en « révoltes populaires contre le dictateur Maduro », l’extrême droite vénézuélienne a brûlé vifs plusieurs citoyens afrodescendants (dans ce cas le jeune Orlando Figuera), soupçonnés d’être chavistes à cause de leur couleur de peau. (Note de Venezuelainfos)

Tous les anciens présidents encore en vie ont fait des déclarations condamnant Trump et ses hordes d’extrême droite, mais aucun d’entre eux ne saurait échapper au devoir d’inventaire.  George W. Bush ne devrait pas être autorisé à se prononcer sur le vandalisme des marcheurs du « Make America Great Again » sans être interrogé sur ses mensonges qui ont conduit à l’invasion de l’Irak et à la mort d’un million de personnes ou à l’enlèvement du président haïtien Jean-Bertrand Aristide. Barack Obama a détruit la Libye et a tenté de détruire la Syrie, créant ainsi une crise humanitaire permanente. Bill Clinton a soutenu l’attaque de Boris Eltsine contre le parlement russe en 1993, qui a entraîné la mort de plus de 100 personnes. Il est intervenu lors des élections russes de 1996 pour maintenir Eltsine au pouvoir.

Les dirigeants étrangers qui agissent comme des marionnettes des États-Unis sont tout aussi mal placés pour jouer les gardiens de la morale démocratique. L’OTAN est un membre zélé du syndicat du crime américain et les Justin Trudeau, Boris Johnson ou Emmanuel Macron prêtent volontiers leur concours aux États-Unis pour déstabiliser d’autres nations. Petits rouages des entreprises criminelles que Washington met en place, pourquoi viendraient-ils pleurer les malheurs de la « démocratie » ?

Les États-Unis ne sont ni un « phare de la démocratie » ni le « nombril du monde ». Les euphémismes qui occultent les crimes doivent être écartés au profit de la vérité. L’examen de conscience doit commencer chez nous et l’acceptation des interventions états-uniennes dans le reste du monde, prendre fin.

Source: Freedom Rider: Capitol Riot Brings U.S. Foreign Policy Home | Black Agenda Report

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

L’auteure : Margaret Kimberley est une écrivaine basée à New York. Le Dr Cornel West l’a qualifiée de « l’une des rares grandes diseuses de vérité qui, avec Glen Ford, Adolph Reed, Jr. et Bruce Dixon, a préservé son intégrité pendant les années Obama ». Elle est rédactrice et chroniqueuse principale pour le Black Agenda Report depuis sa création en 2006. Son travail a été publié dans le Dallas Morning News, Consortium News, American Herald Tribune et CounterPunch. Elle a contribué à l’anthologie « In Defense of Julian Assange ». Elle est diplômée du Williams College. Son œuvre majeure, PREJUDENTIAL est une exploration concise et autorisée de la relation de l’Amérique avec la race et les noirs américains à travers la lentille des présidents qui ont été élus pour représenter l’ensemble de son peuple. Tout au long de l’histoire des États-Unis, de nombreux présidents ont laissé en héritage leur rôle de négriers, de fanatiques et d’incitateurs à la violence raciale, mais ceux qui étaient généralement considérés comme plus sensibles à la situation et aux intérêts des Noirs américains – comme Lincoln, FDR et Clinton – étaient-ils vraiment meilleurs ? Au cours de 45 chapitres – un pour chaque président – Margaret Kimberley éclaire et informe les lecteurs sur les attitudes et les actions du plus haut représentant élu du pays. Pour Counterpunch, PREJUDENTIAL « trouve sa place à côté des œuvres de Howard Zinn et de Roxanne Dunbar-Ortiz. Il devrait être obligatoire de le lire dans chaque école ».

La rubrique Freedom Rider de Margaret Kimberley paraît chaque semaine dans le Black Agenda Report, et est largement reprise ailleurs. Elle tient également un blog fréquemment mis à jour sur patreon.com/margaretkimberley et elle publie régulièrement sur Twitter @freedomrideblog. Mme Kimberley peut être jointe par courrier électronique à l’adresse Margaret.Kimberley(at)BlackAgendaReport.com.

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Révolution bolivarienne, révolution latino-américaine: l’interview intégrale de Nicolas Maduro par Ignacio Ramonet

Si effrayante pour tous, l’année 2020 a été relativement clémente pour le Venezuela. Bien sûr, le blocus et les attaques de l’extérieur n’ont pas cessé, et se sont même parfois intensifiés. Mais la révolution bolivarienne, qui vient d’avoir 22 ans, est déjà affermie par ces batailles. Ce qui est remarquable, c’est qu’ici, contrairement à ce qui s’est passé dans presque toute l’Amérique latine et en particulier dans les pays voisins (Colombie, Brésil), la pandémie de Covid-19 a été maîtrisée. Peu d’infections, faible mortalité (voir les chiffres de l’OMS). Entre-temps, l’économie, dans des circonstances très difficiles, a connu une reprise spectaculaire. Avec une augmentation sans précédent de la production agricole et des activités commerciales. En outre, la nouvelle législation encourage un afflux important d’investissements étrangers. Ces nouveaux airs et ces nouvelles grâces, après plusieurs années de difficultés, se sont traduits politiquement par une victoire éclatante du Chavisme, le 6 décembre dernier, aux élections législatives.

Attaqué férocement depuis des années, le président Nicolas Maduro savoure l’heure où, par ailleurs, deux de ses principaux adversaires mordent successivement la poussière. Sur la scène nationale : l’opposition extrémiste dirigée par Juan Guaidó, battue le 6 décembre et expulsée démocratiquement de l’Assemblée nationale. Sur la scène étrangère : le chef de la conspiration internationale, Donald Trump,a été mis KO aux Etats-Unis le 3 novembre et sera hors-jeu à dater du 20 janvier.

Pour parler de ces questions, dans les magnifiques jardins de La Casona  qui était autrefois la résidence officielle des présidents du Venezuela et qui est aujourd’hui un centre culturel ouvert au public , nous nous sommes entretenus avec Nicolás Maduro. 

Monsieur le Président, permettez-moi tout d’abord de vous remercier pour la gentillesse dont vous avez fait preuve en nous accordant cette interview. Il est devenu une tradition pour nous de nous rencontrer chaque premier janvier pour faire le bilan de l’année écoulée et aussi pour que vous nous disiez comment vous envisagez les perspectives pour l’année à venir.

Cet entretien s’articulera autour de neuf questions : trois sur la politique intérieure, trois sur l’économie et trois sur la politique internationale.

Je voudrais commencer par la politique intérieure. L’année 2020, qui vient de se terminer, restera dans l’histoire comme « l’année de la pandémie Covid-19 » avec un bilan terrifiant à l’échelle planétaire, en termes de contagion et de victimes…. Dans ce panorama effrayant, les chiffres présentés par le Venezuela sont très encourageants, très positifs, et sont parmi les meilleurs du monde… Comment expliquez-vous ces bons résultats malgré les blocus et les mesures coercitives unilatérales imposées à votre pays par les autorités étasuniennes et européennes ? Existe-t-il peut-être un « modèle vénézuélien » pour la lutte contre le Covid ?

Nicolás Maduro : Tout d’abord, je vous remercie pour cette opportunité, cette fenêtre que vous nous ouvrez pour communiquer avec de nombreuses personnes honnêtes dans le monde, en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine, dans les Caraïbes, en Afrique… En effet, ces entretiens s’inscrivent déjà dans une tradition publiée le 1er janvier et qui marquera le début de la nouvelle année 2021. En effet, nous avons fait un grand effort pour traiter le coronavirus. Je pourrais vous dire qu’il existe un modèle vénézuélien. Je le dis humblement, parce qu’au Venezuela il y a un système de santé publique gratuit et de qualité construit en révolution. Et parce que, malgré les persécutions et les sanctions pénales qui nous empêchent d’acheter du matériel médical dans le monde ; et qui nous empêchent d’acquérir, de manière naturelle, les médicaments dont le pays a besoin, nous avons réussi à maintenir, à augmenter et à perfectionner le système de santé publique fondé par le commandant Chavez. La « Mission Barrio Adentro » a été la première étape de la construction de notre système primaire de médecine familiale avec plus de 14.000 cliniques externes, avec le médecin de famille, etc. Tout cela avec le soutien de Fidel Castro, de Cuba et, depuis seize ans, de milliers de médecins et du personnel de santé cubains… Entre-temps, nous avons également formé des milliers de médecins, d’infirmiers et d’infirmières…

Quand, en mars dernier, le Venezuela a commencé à faire face à Covid, je me souviens des articles du Miami Herald, des journaux espagnols El País et ABC, du New York Times, etc. qui « prédisaient », comme toujours avec le Venezuela, l’ »effondrement » de la société vénézuélienne, l’ »effondrement » de notre système de santé, donnaient des chiffres vraiment terrifiants, tragiques…

Entretien réalisé par Ignacio Ramonet à Caracas, le 30 décembre 2020

Cette guerre psychologique a un effet… Parce que vous lisez ces chiffres et vous vous dites : « Mon Dieu, que va-t-il se passer… » En mars, quand on a su que c’était une pandémie, eh bien, on a activé tous les mécanismes de la médecine préventive… Nous avons mobilisé environ 16.000 brigades médicales — qui sont toujours actives… — pour aller chercher les cas avec les tests PCR, les tests rapides, pour aller de maison en maison, dans les quartiers, dans les communautés…

Nous avons décidé d’offrir un traitement complet à tous les patients atteints de Covid… Tous ! Et les faire hospitaliser dans le système de santé publique… Et un petit pourcentage dans les cliniques privées, le système privé avec lequel nous avons établi une parfaite coordination, pour leur donner un traitement et une hospitalisation à 100 % des cas…

Aujourd’hui, je peux vous dire que 95 % des cas de Covid que nous avons eus — cent mille et demi cas d’infection — au Venezuela, ont été détectés à temps, ont reçu un traitement médical à l’hôpital et ont eu tous leurs médicaments.

Nous avons identifié un groupe des meilleurs médicaments nationaux et internationaux et nous avons effectivement fourni un traitement complet garanti à tous les patients : à ceux qui sont asymptomatiques, à ceux qui sont légèrement infectés, à ceux qui sont modérément infectés et, naturellement, à ceux qui sont gravement infectés dans leurs différentes modalités.

De plus, la science vénézuélienne a réussi à créer deux médicaments : un appelé DR10, et un autre que j’appelle les « gouttes miracles José Gregorio Hernández », qui sont deux thérapies permettant d’attaquer et de neutraliser le coronavirus à 100 %. C’est notre petite contribution…

Ces deux médicaments, nous les certifions auprès de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)… Et très bientôt, le pays entrera dans la phase de production de masse, pour la consommation nationale, de ces deux médicaments, qui sont vraiment encourageants.

Lorsque nous parlons du « modèle vénézuélien », nous devons également mentionner une formule que nous avons créée après les longues quarantaines volontaires pendant les mois de mars, avril, mai, juin et juillet. Parce que, ensuite, nous avons essayé une méthode, qui est notre méthode, que nous appelons « 7 + 7 » : sept jours de quarantaine radicale profonde, toujours volontaire ; et sept jours de flexibilisation. Cela nous a permis de combiner la protection indispensable avec l’activité économique… La nécessaire reprise économique s’est combinée à une quarantaine stricte et volontaire pour couper les cycles de contagion. C’est ainsi que nous avons construit notre méthode.

Où l’avons nous trouvé, Ramonet ? De l’étude des expériences dans le monde. De l’étude des expériences positives, comme il y en a eu en Chine, au Vietnam, à Cuba, au Nicaragua, en Nouvelle-Zélande, dans une étape en Corée du Sud… De ces expériences et de l’étude des expériences néfastes comme celle des États-Unis, du Brésil, de la Colombie, qui ont rempli ces pays frères de coronavirus, de maladies et de décès. Nous avons donc atteint un équilibre entre la quarantaine nécessaire, les soins nécessaires, la discipline nécessaire, et la flexibilité.

IR : Il faut dire aussi que le Venezuela a été le premier pays des Amériques, sur l’ensemble du continent, à prendre des mesures de quarantaine. Si je me souviens bien, l’OMS a déclaré la pandémie le 11 mars, et ici, la quarantaine a été décrétée le 13 mars… C’est-à-dire bien avant tout autre pays de la région.

Nicolás Maduro : Oui, et nous avons eu beaucoup de succès avec très peu de cas au cours des trois premiers mois. Puis il y a eu un phénomène : le retour massif de milliers de migrants vénézuéliens de Colombie, d’Equateur, du Pérou… Fuyant le coronavirus, la violence, la famine… Certains sont venus à pied de l’Équateur, du Pérou, de Cali, de Medellin, de Bogota jusqu’à la frontière.

Nous avons reçu plus de 270.000 Vénézuéliens, dont près de 250.000 de Colombie… Une « vague » qui est arrivée en juin, juillet… La frontière est très poreuse, très longue aussi. Et une grande partie de ces migrants sont arrivés par des moyens illégaux, par les « trochas » (Une « trocha » est un chemin souvent utilisé par les narcotrafiquants et qui permet de traverser la jungle ou les sous-bois.)… C’est pourquoi on parle de « trochismo »… Beaucoup d’entre eux sont venus de Colombie, d’Equateur, du Pérou et sont arrivés directement dans leurs communautés…  Ce qui a augmenté le nombre de cas de Covid. Actuellement, cela est contrôlé. Aujourd’hui, je peux dire que, malgré le fait que nous ayons fait une flexibilisation totale au mois de décembre 2020 — nécessaire pour la famille, pour l’économie — nous avons un bon niveau de contrôle.

Et maintenant, nous avons signé un accord avec la Russie pour acheter 10 millions de doses du vaccin Spoutnik V. Nous terminons les études de phase 3 de ce vaccin contre le Spoutnik V, qui sont très favorables. Et nous allons commencer la phase de vaccination. Mais il ne faut pas se leurrer : les vaccins aideront, mais ils ne protégeront que durant six mois à deux ans… Ce n’est pas pour toujours… Les gens doivent le savoir. De nombreuses personnes qui se font vacciner maintenant dans le monde, se font vacciner en espérant que c’est la fin définitive de tout danger de contracter le Covid. Non, c’est une expérience. La vaccination de masse est encore une expérience qui sera évaluée…

IR : Monsieur le Président, tout au long de l’année dernière, les attaques et le sabotage  en particulier contre l’industrie électrique et l’industrie pétrolière  dirigés et financés de l’étranger contre la révolution bolivarienne se sont également poursuivis.  En ce sens, la défaite de l’incursion armée appelée « Opération Gédéon« , en mai 2020, a démontré une fois de plus la force de l’union civile-militaire. Quelles sont les clés de cette union qui semble résister à toutes les épreuves ? Quelles nouvelles menaces armées craignez-vous contre le Venezuela et contre vous-même ?

Nicolás Maduro : Eh bien, nous travaillons beaucoup. En premier lieu, nous travaillons avec notre parole, avec des exemples, avec des actions du gouvernement permanent. Nous travaillons sur l’idéologie, la politique, les valeurs dans toute la société… Le Venezuela a montré, en cette année 2020, une fois de plus, la grande force de ses nouvelles institutions, des valeurs constitutionnelles. Et elle a démontré une grande force de conscience de l’ »union civique, militaire et policière », comme je l’appelle.

Le Venezuela est attaqué par une guerre permanente. Il ne faut laisser planer aucun doute sur le fait que l’empire étasunien, en tant qu’empire, a décidé de reconquérir, de recoloniser le Venezuela, de détruire notre révolution, de détruire nos institutions.

Durant ces quatre années de présidence de Donald Trump, nous avons connu une version extrémiste de la politique impériale contre le Venezuela. Un extrémisme total… Trump a autorisé à plusieurs reprises — on le saura en temps voulu, Ramonet — mon assassinat. Trump a pris goût pour le sang, pour la mort… Il a fait tuer Soleimani (Le 3 janvier 2020, le général iranien Qasem Soleimani, chef de la Force Quds, a été tué à Bagdad, en Irak, par une attaque de drones étasuniens) et bien d’autres. Et à plusieurs reprises, il a autorisé des plans, coordonnés avec le président colombien Iván Duque, pour m’assassiner. Ces plans sont toujours en vigueur aujourd’hui. De temps en temps, nous découvrons des éléments et prenons des mesures pour la protection, non seulement de ma vie, de la vie de ma famille, de la vie du haut commandement politico-militaire, de la vie des dirigeants du pays, de la vie des institutions…

Récemment, nous venons de démanteler un plan qui avait été conçu à Riohacha, sur la côte atlantique de la Colombie. C’est là qu’a eu lieu, le 21 décembre 2020, une réunion dirigée par trois agents des services secrets colombiens étroitement liés à Álvaro Uribe Vélez [ex-Président Colombien], envoyés par Iván Duque pour organiser un plan d’attaque de notre centrale hydroélectrique de Guri, pour attaquer nos raffineries, pour tenter de détruire, avec des explosifs, le siège de l’Assemblée nationale ? Ce plan s’appelait « Boycott de l’Assemblée nationale ».

Nous sommes en train de le démanteler en ce moment même, avec des preuves à l’appui, avec les témoignages des personnes qui ont participé à cette réunion à Riohacha. Le gouvernement colombien a gardé le silence, parce que nous avons découvert le plan secret qu’ils avaient pour ces jours de décembre et janvier. Nous sommes attaqués en permanence, menacés en permanence…

Mais la clé, c’est la prise de conscience. Sans aucun doute, si on nous demandait : quelle est la clé pour maintenir la révolution bolivarienne ? La réponse est : la vérité ; une parole engagée ; une action permanente ; avoir l’initiative politique… Et la conscience supérieure du peuple, la conscience supérieure de notre Force armée nationale bolivarienne.

Cette année, une loi a été adoptée — la loi constitutionnelle qui régit la Force armée nationale bolivarienne — et dans cette loi ont été exposés les éléments doctrinaux avec lesquels le soldat vénézuélien se meut. L’anti-impérialisme, le bolivarisme, l’américanisme latin s’expriment… La Force armée s’est déclarée comme une force armée anti-oligarchique.

Il y a des principes, des éléments clés : travailler la conscience, travailler les valeurs avec la vérité… C’est une clé fondamentale de l’union civile-militaire-policière qui soutient, en combat permanent, notre révolution.

IR : Monsieur le Président, les élections législatives du 6 décembre ont donné une nouvelle et éclatante victoire au Chavisme et à ses alliés. Le 5 janvier, le mandat de la précédente Assemblée, qui était dominée par l’opposition, prendra fin. Et le Chavisme va reprendre le contrôle de l’Assemblée nationale. Cependant, une partie de l’opposition a refusé de participer à ces élections et ne reconnaît pas les résultats. Quelles initiatives comptez-vous prendre pour convaincre cette opposition de participer à un nouveau dialogue pour aller vers la pacification définitive de la vie politique ?

Nicolás Maduro : Eh bien, en effet, une partie importante de l’opposition a adopté la vision extrémiste imposée par Washington en cette période de Trump. Mais l’ère de Trump se termine, et nous allons voir comment cette partie de l’opposition réagit maintenant. Nous avons toujours mené des dialogues et des négociations avec toute l’opposition, y compris celle qui s’est exclue du système politique démocratique du pays. Nous leur avons même parlé, en les invitant à occuper leurs espaces. L’opposition vénézuélienne a des partisans, des militants ; elle a des électeurs. Et bien, ils ont le droit d’occuper leurs espaces politiques.

J’espère qu’avec l’installation de la nouvelle Assemblée nationale le 5 janvier pour la période 2021-2025… Le mandat constitutionnel est de cinq ans, du 5 janvier 2021 au 5 janvier 2026, et ici les mandats constitutionnels sont de cinq ans pour le pouvoir législatif, pas un jour de plus, pas un jour de moins. Je souhaite que cette Assemblée nationale qui se met en place appelle à un grand dialogue, inclusif, large, très large. Je propose de participer à ce dialogue comme une personne de plus, assis sur une chaise comme une personne de plus ; j’enlève mes épaulettes présidentielles et je m’assieds là pour contribuer à la rencontre et à la réconciliation des Vénézuéliens. Et j’espère que ce dialogue convoqué par l’Assemblée nationale donnera de bons résultats. Et qu’elle devienne un épicentre politique de dialogue, de retrouvailles, de réconciliation.

Nous espérons que toute l’opposition participera aux élections de 2021 pour les gouverneurs que nous avons et qui sont très importantes… Ils sont mandatés par la Constitution… Il y a 23 gouvernorats dans le pays.

La dernière fois, Ramonet, que nous avons lutté contre toute l’opposition unie contre les forces bolivariennes, c’était lors d’une élection de gouverneurs, le 15 octobre 2017. Et sur 23 gouvernorats, nous en avons gagné 19, bien mérités. Nous avons obtenu 54 % des votes nationaux. Une formidable victoire. C’est la dernière fois que nous avons pu nous mesurer. De plus, je peux ajouter que nous voulons nous mesurer à toute l’opposition dans tous les États du pays, au bras de fer, ou comme ils le veulent, en taekwondo, en boxe… comme ils le souhaitent, mais aux élections, aux élections… Si seulement. Puis, en 2022, vient l’élection des maires de 335 municipalités, très importante pour le gouvernement local. Et en 2022, je dois rappeler que le 10 janvier 2022, je serai président depuis trois ans…

IR : Il y a une possibilité de révocation…

Nicolás Maduro : Oui, il y a le droit à un référendum révocatoire. Si quelqu’un de l’opposition voudrait recueillir les signatures, et s’il les recueillait, en respectant les exigences constitutionnelles et légales, nous aurions, en 2022, un référendum révocatoire, nous irions nous mesurer aussi.

Et puis, en 2024, qu’il fasse beau temps ou mauvais temps, il y aura des élections présidentielles au Venezuela. Nous avons donc un grand programme électoral, un programme politique, et au-delà du programme électoral, au-delà du programme politique, il y a un programme économique de relance, il y a un programme social, il y a un programme moral de lutte contre la corruption. J’aimerais parler de toutes ces questions avec toute l’opposition, et être capable de parvenir à un consensus.

Maintenant je peux vous dire sincèrement Ramonet, vous êtes un citoyen franco-espagnol, vous connaissez très bien l’Europe. La responsabilité de l’extrémisme de l’opposition, de l’exclusion de l’opposition de la vie politique du pays, de l’abandon de ses espaces naturels et de ses électeurs, incombe en grande partie à l’Union européenne et aux gouvernements européens. Pas seulement Donald Trump, parce que ceux qui ont suivi Donald Trump c’est l’Union européenne, soutenant toutes les politiques barbares, d’extrémisme de droite, toutes les politiques insensées, imprésentables… Le seul endroit au monde où l’Union européenne soutient ces politiques est le Venezuela. Il faudra voir pourquoi. Une grande partie du fait que la droite vénézuélienne, l’opposition, s’engage dans une politique de bon sens, de participation et de dialogue, est liée à l’Union européenne, qui a une telle influence sur l’esprit de ces dirigeants politiques dans ce secteur de l’opposition. Espérons que l’Union européenne leur parlera de dialogue et les aidera à réfléchir et à rectifier le tir.

IR : Nous allons maintenant parler de l’économie, je voulais vous demander la chose suivante : votre gouvernement a choisi, depuis un an, de permettre une dollarisation partielle de l’économie, plutôt que du commerce. Pourriez-vous faire un bilan de cette dollarisation ? Pourquoi cette mesure a-t-elle été prise ? Quels avantages a-t-elle apportés ? Quels inconvénients ? Jusqu’à quand va-t-elle être maintenue ? Et une autre question que certains analystes se posent : Révolution et dollarisation, n’y a-t-il pas là une contradiction ?

Nicolás Maduro : Tout d’abord, le Venezuela est soumis à une situation très particulière. Nous sommes poursuivis par toutes les sources de financement. Je pourrais vous dire, Ramonet, que pratiquement l’empire étasunien a interdit l’utilisation de la monnaie dollar par l’État vénézuélien. Donc, vous voyez… Je vais couper court à votre question en vous disant cette grande vérité : le Venezuela n’a pas le droit de vendre du pétrole au monde et d’encaisser en dollars. Le Venezuela n’a pas le droit, en tant qu’État, de gérer des comptes pour acheter les médicaments, la nourriture dans le monde… Elle n’en a pas le droit.

Nous avons nos propres façons de faire bouger les ressources, mais elles doivent toutes être atypiques, parallèles au monde du dollar. Tout cela montre comment le dollar, comment le système bancaire étasunien est utilisé pour tenter d’imposer un modèle économique, un modèle politique, un changement de régime au Venezuela. C’est la vraie vérité.

Nous sommes au milieu d’une économie de résistance, d’une économie de guerre. Nous avons dû passer de 56 milliards de dollars de revenus en 2013 à moins de 500 millions de dollars de revenus pétroliers en 2020. Que chacun tire ses propres conclusions. Et pourtant, nous avons maintenu l’État-providence social tel que dicté par notre Constitution. Ici, l’éducation publique gratuite et de qualité a été maintenue pour notre peuple. Ici, la santé publique gratuite et de qualité a été maintenue et même augmentée. Ici, nous avons maintenu le droit au logement… Nous avons un record mondial dans la construction et la livraison de logements… Je viens de livrer 3.400.000 logements… Nous construisons 1.095 logements sociaux par jour… Un record, un vrai record du monde. Et ici, les niveaux d’emploi ont été maintenus.

Qu’est-ce qui s’est effondré ? Le revenu national et le revenu des travailleurs. Le revenu des travailleurs a été attaqué en raison de la chute à 99 % du revenu national en devises étrangères.

Et au milieu de tout cela, que s’est-il passé ? Une économie autrefois subreptice a émergé, désormais ouverte et publique, où le dollar est géré, notamment au niveau commercial. J’ai quelques chiffres que, pour la première fois, je vais vous donner officiellement. Au niveau du commerce, et au niveau de certaines activités, le dollar a fonctionné comme une soupape de sécurité pour les revenus, pour le commerce et pour la satisfaction des besoins de secteurs importants de la vie vénézuélienne… Il s’agit d’une soupape de sécurité.

Mais je peux vous donner des données à partir de cette année 2020, vous voyez ? Toute l’activité commerciale est collectée dans ces chiffres. En 2020, je peux vous dire, en particulier au cours des deux derniers mois de novembre et décembre, que l’activité commerciale dans le pays a été multipliée par cinq par rapport à l’année dernière. Quintuplé en bolivars et en dollars.

Maintenant, je peux vous dire qu’en dollars — ces données sont récentes —, l’importance relative des dépenses faites par les ménages, selon les moyens de paiement utilisés, je peux vous dire que 77,3 % des transactions commerciales dans le pays, en 2020, ont été faites en Bolivar par des moyens de paiement numériques. Vous pouvez donc encore voir le poids de la monnaie nationale, et nous allons la récupérer. Seuls 18,6 % ont été réalisés en espèces en devises convertibles, principalement en dollars… Vous pouvez voir ici, par exemple, qu’au mois de juin, juillet les paiements en devises étrangères sont passés à plus de vingt pour cent, mais le résultat annuel est déjà de 18,6 pour cent de paiements en espèces en dollars, dans de nombreuses activités des centres commerciaux, y compris le commerce de rue, le commerce informel… Et 3,4 % en bolivars physiques, dont vous savez qu’ils nous font la guerre contre la monnaie physique. Nous allons, cette année 2021, vers une économie numérique plus profonde et plus étendue… J’ai fixé l’objectif : une économie 100 % numérique, que chacun ait ses moyens de paiement en carte de débit, carte de crédit…

IR : L’argent physique disparaît, donc dans une certaine mesure ….

Nicolas Maduro : Il disparaît. Pour le Venezuela, c’est un grand avantage. Nous allons même créer quelques formats de paiement en monnaie numérique, avec un compte d’épargne en devises étrangères dans la banque vénézuélienne. Les comptes d’épargne et les comptes courants en devises étrangères sont autorisés, et les gens pourront payer au prix de la monnaie en bolivars sur le marché général du pays. Cela signifie que le dollar est une soupape de sécurité. Vous ne pouvez pas dire que le Venezuela est, comme l’Équateur par exemple, une économie dollarisée. Il ne dépend pas du département du Trésor étasunien comme le Panama. Non. Le Venezuela a sa monnaie, le bolivar, et nous allons la défendre en 2021 en améliorant les revenus. Nous devons améliorer la qualité de la monnaie vénézuélienne. Nous devons continuer à faire baisser l’inflation, qui est encore très élevée, même si nous l’avons contrôlée progressivement. Mais c’est difficile, en raison de la situation globale du revenu national… On ne peut donc pas parler d’une dollarisation de l’ensemble de l’économie. Alors à la question : Y a-t-il une contradiction entre dollarisation et révolution ? La réponse est, pour autant qu’on puisse le voir : non. Il y a plutôt une complémentarité.

IR : Monsieur le Président, le Venezuela a été victime d’un vol spectaculaire de biens à l’étranger. Vous avez notamment été dépouillé de la société Citgo aux Etats-Unis, ainsi que des réserves d’or déposées à Londres. Quelles initiatives votre gouvernement a-t-il prises pour récupérer ces avoirs ? Quelle est la situation actuelle ? Quels espoirs avez-vous de les récupérer ?

Nicolás Maduro : Nous avons toujours de l’espoir, parce que nous avons la raison juridique, nous avons la raison nationale, républicaine. Ce sont des biens de la République. L’or de Londres appartient à la République, gérée par sa Banque centrale du Venezuela. Les comptes bancaires gelés au Portugal, en Espagne, en Italie, au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis, sont des comptes bancaires de près de 30 milliards de dollars qui, s’ils étaient activés et récupérés, constitueraient une injection immédiate de reprise et de relance économique du Venezuela, uniquement avec la récupération de cet argent.

Ils nous ont volé l’entreprise Citgo, une société qui possède huit mille stations d’essence aux États-Unis. Elle est gelée, volée par le clan Trump, ils la guettaient depuis que Donald Trump est devenu président avec son groupe d’affaires pour nous voler Citgo… Avec la complicité de ces bandits sournois, des voleurs, issus de l’extrême droite vénézuélienne, dirigés par Juan Guaidó… Ils ont volé Citgo. Il y a un espoir de récupération.

Nous avons eu du mal à défendre le Venezuela et ses intérêts car, même pour payer les cabinets d’avocats internationaux, on nous en empêche. Parce que, je le répète, ils nous ont gelés et ont volé nos comptes.

Mais au Venezuela, nous trouvons toujours un moyen de trouver de bons cabinets d’avocats, de trouver des avocats courageux, compétents et bien informés… Et pour défendre nos intérêts, une nouvelle Assemblée nationale arrive… Et l’Assemblée nationale, qui a été l’épicentre du pillage, de la dépossession, du vol du Venezuela, s’en va… Cela va beaucoup changer la situation parce qu’une nouvelle Assemblée nationale dotée de pleins pouvoirs législatifs va arriver, et je crois que cela va nous aider à avancer dans l’objectif de récupérer ce qui appartient à la République. Elle n’appartient pas à Maduro, elle n’appartient pas à un groupe, elle est l’héritage de la République, elle est l’argent et l’héritage de tous les Vénézuéliens, de toutes les femmes vénézuéliennes.

IR : Monsieur le Président, dans la difficile situation économique nationale et internationale actuelle, marquée par les conséquences, comme vous le soulignez, du blocus et de la pandémie, quelles seraient les principales questions à résoudre pour relancer la croissance économique de votre pays ? Dans quelle mesure le récent vote d’une loi « anti-blocus » peut-il y contribuer ?

Nicolás Maduro : Eh bien, nous nous sommes formés aux difficultés. Le Libérateur Simon Bolivar se disait « l’homme des difficultés ». Et nous appelons notre peuple le « peuple des difficultés ». Nous avons déjà indiqué et guidé un plan de relance qui a eu pour axe, cette semaine, la loi anti-blocus.

La loi anti-blocus joue le rôle d’un grand axe matriciel dans le processus de recouvrement du revenu national. Et avec le redressement du revenu national, nous devons progressivement retrouver les facteurs et les équilibres de la macroéconomie. Recouvrer les revenus des travailleurs et maintenir un processus de redressement du marché intérieur national.

Je peux vous donner une information importante sur la façon dont, en 2020, nous avons progressé dans le processus d’installation d’une économie alternative, d’une économie post-rentière, d’une économie productive… Nous avons augmenté de 400.000 tonnes, par exemple, la production alimentaire, et nous avons dépassé les niveaux de pénurie de produits et de nourriture qui existaient il y a trois, quatre ou cinq ans. Avec une production nationale.

Je tiens à féliciter les hommes d’affaires et les producteurs, l’industrie agro-alimentaire… Nous sommes en train d’élaborer le plan du CLAP 2021… Aujourd’hui, j’ai approuvé le plan pour le CLAP 2021, qui signifie le marché alimentaire mensuel pour 7 millions de ménages…

Pour me faire bien comprendre : les CLAP sont les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production qui constituent un instrument fondamental du marché alimentaire. Qu’il s’agit sans doute d’améliorer, d’augmenter… Nous en parlerons en janvier, avec le ministère de l’alimentation, le vice-président exécutif… J’ai déjà approuvé les lignes de travail pour la production nationale de tous les CLAP, de toute la nourriture distribuée aux 7 millions de ménages nationaux. Avant, nous importions 60 ou 70 % de cette nourriture… Ainsi, à partir de 2021, avec la loi anti-blocus, nous allons récupérer le revenu national, rétablir l’équilibre macroéconomique, contenir encore plus l’inflation l’année prochaine et reprendre la croissance économique réelle, de l’économie réelle.

L’année 2021 marque le début d’une nouvelle croissance progressive, soutenue, réelle, je vous le dis, de l’économie réelle, de l’économie productive. Pas de l’économie des papiers, de la spéculation, du mensonge, de la farce, non, c’est la croissance de l’économie qui produit des céréales, du lait, de la viande, du maïs, des arépas (spécialité Vénézuélienne et Colombienne) des vêtements, du pétrole, de l’or, etc. De l’économie réelle.

Je pense que toute cette cruauté qui a été appliquée contre le Venezuela nous a laissé de grandes leçons, et nous nous sommes mis sur la voie du développement de notre propre économie, une véritable économie, qui va être très forte, très puissante, vous verrez, et d’ailleurs, nous en donnons un exemple au monde. On peut nous interdire le dollar, on peut nous interdire le financement et le refinancement dans le système bancaire occidental, on peut nous persécuter et nous retirer nos comptes, mais on ne nous a pas arrêtés et on ne nous arrêtera jamais. Et ce qui émerge ici va donner au monde un exemple qu’un autre monde est possible, qu’il n’y a plus de chantage au dollar et au système financier par le Fonds monétaire international… Au Venezuela, nous démontrons, dans la résistance, dans une résistance très dure, qu’un autre monde est possible. Nous allons aller de l’avant, vous allez le voir.

IR : Monsieur le Président, nous allons maintenant parler de politique internationale et nous allons commencer par parler de l’Amérique latine. Quelque chose est en train de changer en Amérique latine. Aux gouvernements progressistes du Mexique et de l’Argentine se sont ajoutés la récente victoire du MAS en Bolivie, le succès du plébiscite au Chili, la défaite de Bolsonaro aux élections municipales au Brésil, la révolte populaire au Pérou, les protestations au Guatemala et en Colombie, les perspectives raisonnables de victoire du candidat Araúz aux prochaines élections présidentielles en Équateur et la victoire retentissante du Chavisme aux élections législatives du 6 décembre au Venezuela… Tout cela crée une atmosphère très différente de celle qui existait récemment lorsque certains parlaient de la « fin du cycle progressif »… Comment voyez-vous la situation géopolitique en Amérique latine pour cette année 2021 qui commence ?

Nicolás Maduro : Eh bien, je peux dire que les mouvements populaires radicaux de lutte, les mouvements dits progressistes, les mouvements de gauche, les mouvements révolutionnaires sont une réalité en Amérique latine et dans les Caraïbes. Nous sommes l’alternative de nos peuples, chacun avec son profil, sa caractéristique, son discours, son leadership… On ne peut pas, par exemple, comparer la direction des mouvements populaires en Colombie avec celle de l’Equateur, ou du Venezuela, ou du Brésil… Chacun a son profil, sa texture, son esthétique, son discours, son courage, ses opportunités mais, sans aucun doute, du Mexique à la Patagonie et dans toute la Caraïbe, il existe un puissant mouvement populaire, radical, rebelle. Il existe un puissant mouvement progressiste et un puissant mouvement de gauche. Il y a une direction révolutionnaire puissante. À l’avant-garde se trouve l’ALBA, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique. La victoire en Bolivie a été une grande victoire pour l’ALBA et, eh bien, elle recompose ce qui est une grande alliance pour la paix, le développement social, la vie de nos peuples. A l’avant-garde est sans aucun doute Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie, les Caraïbes avec nos dirigeants des Caraïbes, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Antigua-et-Barbuda, la Dominique, la Grenade…   La grande alliance profonde et véritable qui a été maintenue face aux menaces, face à toutes les circonstances.

L’ALBA a toujours tenu bon. L’ALBA est née et est le produit de la première vague révolutionnaire menée par Hugo Chávez à cette époque, la première vague qui a conduit à la rencontre historique de Chávez et Fidel, au moment du retour au pouvoir du Sandinisme, de la victoire d’Evo Morales, de Rafael Correa, la victoire de Kirchner… Eh bien, de cette première vague est née l’ALBA, et là, elle est ferme, forte… Et maintenant, sans aucun doute, je vois arriver une deuxième vague. La deuxième vague de gouvernements progressistes, populaires, nationalistes, latino-américains… Une deuxième vague arrive qui est en plein développement, et pourquoi cette deuxième vague arrive-t-elle ? parce que le capitalisme néolibéral est épuisé… Le capitalisme néolibéral génère la pauvreté, l’exclusion, la répression… Observons le Chili, le Pérou, l’Équateur, la Colombie, toute la partie Pacifique : répression, misère, chômage… Colombie cette année plus de 90 massacres… Plus de 250 anciens combattants des FARC ont été tués… Et que disent les médias, que dit le monde ? Ils se taisent… Le modèle répressif, antipopulaire, excluant et générateur de misère du capitalisme néolibéral n’a pas de réponse pour le peuple… C’est un épuisement très profond, et il est naturel que de nouveaux leaderships émergent qui surprendront non seulement l’Amérique latine et les Caraïbes, mais aussi le monde entier.

Passons à une deuxième vague, je ne le dis pas simplement par optimisme, par foi — bien que je suis un homme optimiste, de foi, de foi dans les peuples, de foi dans la lutte, de foi dans l’histoire de nos pays —  je le dis par observation directe de la réalité et avec les données que vous, même, avez apportées dans votre question.

IR : Monsieur le Président, ces dernières années, alors que l’hostilité de Washington et de nombreuses capitales européennes envers le Venezuela s’est accrue, votre gouvernement a renforcé ses liens avec plusieurs puissances telles que la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie, l’Inde et d’autres qui ont défendu la souveraineté du Venezuela. Pouvez-vous nous dire quelles sont les perspectives de projets de coopération et de développement avec ces puissances ?

Nicolás Maduro : Nous sommes ouverts sur le monde. Sans aucun doute, nos relations sont particulières avec la Fédération de Russie, avec la République populaire de Chine, avec la République islamique d’Iran, avec Cuba… Nous avons aussi des liens privilégiés avec l’Inde, il y a une grande identité avec l’Inde, avec sa spiritualité, avec son peuple… Et avec de nombreux autres pays. Avec la Turquie… Et avec l’Afrique, avec de nombreux pays dans le monde, nous avons de grandes et excellentes relations.

Nous voulons que ces relations soient consolidées, nous continuerons à travailler. Grâce à la loi anti-blocus, de nouvelles alliances ont déjà fait des progrès spectaculaires dans divers domaines de l’investissement dans l’économie… Je ne peux pas en dire d’avantage, c’est la caractéristique de la loi anti-blocus, de faire sans dire, et de dire quand cela a été fait. C’est le principe : faire, faire, faire, avancer sans rien dire, pour éviter la guerre impérialiste, pour la neutraliser, et dire plus tard, quand tout sera fait, quand j’aurai l’accomplissement ici entre mes mains. Maintenant, dans cette même ligne de la loi anti-blocus, j’invite aussi les investisseurs d’Amérique latine, du Mexique, du Panama, nos frères d’investissement de Colombie, du Brésil, d’Argentine, de toute l’Amérique latine et des Caraïbes, des États-Unis : venez, voilà un monde pour investir avec des conditions spéciales. Si quelqu’un a porté préjudice aux investisseurs de toutes sortes, aux détenteurs de la dette des États-Unis, c’est bien Donald Trump et sa politique obstinée et extrémiste contre le Venezuela.

Parce que les investisseurs étasuniens ont les portes ouvertes ici pour investir dans le pétrole, le gaz, la pétrochimie, les télécommunications, le tourisme, la finance, tout ce qu’ils veulent. Trump a fait beaucoup de dégâts aux détenteurs de dettes… Et je peux également vous dire, pour la première fois, que nous avons versé aux détenteurs de la dette, par engagement de la République, plus de 76 milliards de dollars sur la période 2014-17. Et avec le commandant Chavez, sur la période 2010-2013, nous avons versé jusqu’à 56 milliards de dollars… Faites le calcul, comme le dit un de mes amis, faites le calcul : 76 milliards plus 56 milliards, c’est 132 milliards de dollars que nous avons payés de 2010 à 2017 jusqu’à l’arrivée de Trump…

C’étaient les profits des investisseurs financiers… Les détenteurs de la dette ont tout perdu quand ils ont gelé nos comptes, quand ils ont attaqué nos revenus pétroliers… J’ai affirmé à tous les détenteurs de dettes, à tous les investisseurs américains, notre volonté de négocier et de renégocier, et d’honorer tous nos engagements à l’avenir. Pour parvenir à des accords… Nous avons les meilleures relations… Ils savent que nous sommes bien payés, que nous sommes des gens de parole, fiables pour l’activité financière, économique, ils le savent, et ils savent que Trump a fait beaucoup de mal à leurs investissements, ils le savent parfaitement.

Il y a des investisseurs, Ramonet, qui représentent même des groupes, des syndicats de retraités américains, des groupes sociaux aux États-Unis qui ont acheté, pour leur fiabilité, des obligations de la dette vénézuélienne et maintenant, regardez, Trump les a brisées, Trump les a détruites. Un autre monde est possible, même à cet égard.

Je profite donc de votre question pour envoyer un message à tous les investisseurs du monde : nous sommes prêts, préparés, nous avons la loi anti-blocus, il y a la nouvelle Assemblée nationale qui va élaborer un ensemble de lois pour rendre plus flexible tout ce qui est investissement dans l’activité économique vénézuélienne, le Venezuela est ouvert au monde pour l’investissement.

IR : Monsieur le Président, c’est précisément la récente défaite électorale de Donald Trump aux États-Unis et l’arrivée imminente de la nouvelle administration démocratique du président Joe Biden qui constituent un moment particulier de changement dans la vie politique internationale. Qu’attendez-vous de cette nouvelle administration américaine ? Quel message de bienvenue adressez-vous à Joe Biden ?

Nicolas Maduro : À ce sujet, je suis obligé d’être prudent… Cela ne veut pas dire que je n’ai pas une pensée claire, j’en ai une, sur les changements aux États-Unis, sur la défaite retentissante de Donald Trump. Trump s’en va… Voyons si avec le départ de Trump, sa politique néfaste et extrémiste contre le Venezuela va partir aussi… Voyons voir… Il y a beaucoup de lobbying en cours. J’ai reçu hier des informations sur ce voleur et meurtrier nommé Leopoldo López : il vient d’engager, à Washington, deux sociétés de lobbying proches du Parti démocrate pour commencer à faire pression en faveur de l’extrémisme de droite au Venezuela face au nouveau gouvernement Biden. Vous savez que la politique américaine est basée sur le lobbying. C’est même légal… Maintenant, ils embauchent de nouveaux lobbyistes liés à Biden, liés au nouveau secrétaire d’État [Anthony Blinken] nommé par Biden, alors, eh bien, espérons que le 20 janvier arrive, que le président Joe Biden soit assermenté et que nous puissions suivre notre chemin.

J’ai toujours dit qu’avec le départ de Trump, puisse sa politique extrémiste et cruelle contre le Venezuela disparaître, espérons-le, et que le dialogue sera rétabli avec Biden et les États-Unis sur un programme constructif. Espérons, espérons. En attendant, nous sommes entre les mains de Dieu, toujours en fonction de nos propres efforts… Je dis toujours au peuple vénézuélien et aux peuples du monde : ne dépendons de personne, dépendons toujours de nos propres efforts, dépendons de nos propres pensées, de nos propres mots, le reste est du profit, comme disent nos peuples. Espérons que c’est pour le bien, le changement aux États-Unis, pour l’humanité, et espérons que c’est aussi pour le bien du Venezuela. C’est ce que je souhaite.

IR : Merci beaucoup, Monsieur le Président, nous sommes arrivés au terme de cette interview, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter, à votre famille et, bien sûr, au Venezuela et à tout son peuple, une bonne année.

Nicolás Maduro : Merci beaucoup pour cette opportunité. Face à l’avalanche de mensonges, de manipulations, d’attaques qu’il y a dans la presse mondiale… Je vois tout le temps, dans la presse et à la télévision à Madrid, des attaques et des attaques… Madrid est devenu l’épicentre de l’attaque d’extrême droite contre le Venezuela, on lit le « New York Times« , le « Miami Herald« , la presse colombienne et le monde en général : des attaques sans pitié, incessantes, incessantes… Mais, eh bien, voici notre vérité et pour notre vérité nous donnons nos vies ; et avec notre vérité nous prenons les chemins du futur.

L’année 2021, sera une année emblématique car c’est le bicentenaire de la bataille de Carabobo (Le 24 juin 1821, la victoire des forces patriotiques de Simon Bolivar contre les troupes royalistes dans la bataille de Carabobo a été décisive dans la guerre d’indépendance du Venezuela.). Elle a été fixée par le commandant Chavez lui-même : « En 2021, 200 ans après Carabobo, Chavez a dit, nous devons arriver à être libres, indépendants et souverains ». Et c’est ainsi que nous sommes arrivés : libres, indépendants, souverains dans la résistance, mais aussi dans la victoire. Bonne année.

IR : Merci Monsieur le Président, prenons rendez-vous pour le 1er janvier 2022.

Nicolás Maduro : d’accord, approuvé !

(Caracas, 30 décembre 2020.)

Source : Cubadebate / Traduit par Venesol

Action urgente: le New York Times efface la guerre économique des États-Unis contre le Venezuela (Fair.org)

Par Bryce Greene (étudiant à l’université d’Indiana/Bloomington) pour www.fair.org

Le 6 décembre 2020, le Venezuela a organisé des élections pour l’Assemblée Nationale, principal organe législatif du pays. Bien que le taux de participation a presque atteint un creux historique, le Parti socialiste Unifié du président Nicolás Maduro (PSUV) a remporté une victoire éclatante.

A l’approche des élections, le New York Times (5/12/20) a publié un article intitulé  » Le Venezuela vote dans une élection que l’opposition qualifie de farce « . Ce texte contient diverses descriptions de la crise politique et économique dans le pays.

Malheureusement, l’article ignore le fait que le gouvernement états-unien a ciblé de très nombreuses sanctions visant explicitement à déstabiliser le gouvernement Maduro et à écraser l’économie vénézuélienne. Or le mot « sanction » n’apparaît jamais dans l’article.

Le New York Times (5/12/20) décrit « une période difficile pour le Venezuela, alors que le pays est aux prises avec de profonds défis économiques et un effondrement de son système de soins de santé » – sans mentionner que la politique états-unienne est conçue pour approfondir ces défis et exacerber cet effondrement.

Au cours de la première année de Trump, son administration a considérablement étendu les sanctions de l’ère Obama sur le Venezuela dans le cadre d’une campagne visant à évincer du pouvoir le président démocratiquement élu Nicolás Maduro. Ces sanctions limitaient les exportations de pétrole du Venezuela et empêchaient son accès aux institutions financières internationales. Selon la Maison Blanche, elles étaient « calibrées pour priver la dictature de Maduro d’une source de financement essentielle ».

Avec sa principale source de revenus qui se tarit et qui est isolée du système financier mondial, l’économie vénézuélienne est en chute libre. Une étude rédigée par un économiste vénézuélien a souligné certains des effets dévastateurs des sanctions. Elles ont provoqué une accélération du déclin de la production pétrolière, qui a coûté à l’État vénézuélien jusqu’à 31 milliards de dollars. L’étude a également établi une corrélation historique entre les exportations de pétrole et les importations de provisions essentielles. De 2018 à 2020, les importations ont diminué de 77 %. Le Venezuela ne perçoit plus qu’1 % des revenus qu’il percevait avant la guerre économique.

En raison des sanctions, le système de santé s’est effondré, les importations de denrées alimentaires ont chuté encore plus rapidement et des milliers de personnes ont quitté le pays. La pression exercée par les États-Unis sur les organismes humanitaires internationaux a empêché des organisations telles que la Croix-Rouge de fournir une aide indispensable. Un responsable de la Croix-Rouge a fait remarquer qu’il était plus facile d’obtenir des fournitures pour le Yémen ou la Syrie que pour le Venezuela. Une étude du Center for Economic and Policy Research estime que les sanctions ont entraîné jusqu’à 40 000 morts supplémentaires en raison de la détérioration des conditions de vie et de l’infrastructure sanitaire. Pendant la crise du Covid-19, le Fonds monétaire international (FMI) a même refusé de fournir un financement pour aider à développer les systèmes de détection et de réponse du Venezuela.

Le New York Times, notant « un petit groupe de personnes faisant la queue pour voter », suggère que les élections vénézuéliennes ne sont pas démocratiques parce que l’attente aux bureaux de vote n’est pas assez longue ! (La photo sous-exposée est également un bon moyen de suggérer visuellement l’oppression).

Après l’investiture du président Maduro pour un second mandat en 2019, après sa réélection en 2018, les États-Unis ont refusé de reconnaître le gouvernement, et ont renforcé les sanctions. Avec le soutien et l’appui total de Washington, Juan Guaidó, chef de l’Assemblée nationale, s’est autoproclamé président par intérim du pays. M. Guaidó a été accueilli par le Nord global et a même assisté au discours du président Trump sur l’état de l’Union en 2020. Encouragée par le soutien manifeste des États-Unis, l’opposition de Maduro a intensifié ses efforts pour déstabiliser le pays et délégitimer le gouvernement actuel, alimentant de violents affrontements, une tentative d’assassinat contre Maduro et même une invasion avortée dans le style « Baie des cochons ».

Trump se serait lassé de toute cette affaire, mais les sanctions et les souffrances continuent.

Rien de tout cela n’a rendu le Venezuela « plus démocratique », ni n’a rapproché le pays de la résolution de ses problèmes politiques. Au lieu de cela, la situation est bien pire.

Tout ce contexte critique a été complètement omis par le New York Times dans sa description de la situation au Venezuela. Comme indiqué plus haut, le mot « sanction » n’apparaît pas une seule fois.

D’après ce rapport du Times, toute la « faim, le chômage, les pénuries d’essence et… l’effondrement du système de santé » qui « n’ont fait qu’empirer avec le coronavirus » est à imputer exclusivement à Maduro. Le rôle des États-Unis est ignoré, et les lecteurs du journal, pour la plupart états-uniens, sont laissés dans l’ignorance totale des actions de leur propre gouvernement. Tout cela pour justifier la poursuite de la tentative du coup d’État états-unien et pour déplorer son échec apparent.

Le Times a décrit la victoire électorale imminente du parti de Maduro comme quelque chose qui « pourrait considérablement affaiblir Juan Guaidó » dans sa « tentative audacieuse mais finalement ratée, soutenue par les États-Unis pour prendre le pouvoir ». La tentative de coup d’État est donc présentée comme un noble effort des États-Unis qui est contrecarré par les élections.

Le Times a suggéré que l’échec de la tentative de coup d’État américain « a renforcé les sentiments d’abandon et d’impuissance politique ». Le lecteur est censé supposer que les Vénézuéliens attendent que Juan Guaidó, soutenu par les États-Unis, les sauve de leur situation désespérée.

L’auteure, Julie Turkowitz, chef du bureau des Andes, a déjà usé de ce même procédé dans le passé (FAIR.org, 16/04/20). Au début de cette année, Mme Turkowitz a écrit un article (4/10/20) sur l’effondrement du système de santé vénézuélien. Là aussi, elle a minimisé le rôle de la guerre économique états-unienne, en rejetant la plus grande partie de la responsabilité sur le gouvernement vénézuélien.  Au-delà de la situation actuelle au Venezuela, le New York Times joue depuis longtemps un rôle de soutien aux tentatives états-unienne de dominer l’Amérique latine (FAIR.org, 11/20/20).

Rien de tout cela n’excuse les erreurs dont Maduro et son gouvernement ont été accusés. Cependant, rien de ce que Maduro a fait n’est une raison d’effacer les actes de violence économique que les États-Unis commettent sur le Venezuela. Si le Times s’inquiète de la santé et du bien-être des Vénézuéliens, le journal devrait concentrer ses reportages sur la campagne du gouvernement états-unien visant à écraser l’économie vénézuélienne et à briser son système politique.

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Veuillez rappeler au New York Times qu’en tant que journal états-unien, il a l’obligation de couvrir les effets de la politique du gouvernement états-unien sur des pays comme le Venezuela.

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Source : ACTION ALERT: NYT Erases US Economic War Against Venezuela — FAIR

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/12/21/action-urgente-le-new-york-times-efface-la-guerre-economique-des-etats-unis-contre-le-venezuela-fair-org/

Même l’opposition considère que l’élection au Venezuela est légitime, par Vijay Prashad (Peoples Dispatch / Globetrotter)

Note de Venezuelainfos : La transparence des élections du 6 décembre au Venezuela a déjà été soulignée par les observateurs internationaux, notamment le Conseil des Experts Électoraux Latino-américains (CEELA), organe indépendant et pluraliste regroupant des présidents de tribunaux électoraux de tout le continent (1), ou le Groupe de Puebla, un arc progressiste fondé par d’ex-président.e.s, ministres, député.e.s comme Dilma Roussef, Ernesto Samper, Lula da Silva, Adriana Salvatierra, Veronika Mendoza, Rafael Correa ou Evo Morales (2). Les gouvernements du Mexique, de Bolivie et d’Argentine ont refusé de suivre une résolution de l’OEA contestant ce scrutin (historiquement inféodé à Washington, cet organisme a soutenu le coup d’État contre la victoire d’Evo Morales en 2019) (3). Par ailleurs le leader de l’opposition vénézuélienne Capriles Radonsky, deux fois candidat à la présidence, a déclaré à la BBC: « La plus grande erreur a été de mettre la solution à la crise entre les mains de Trump. Il était plus qu’évident que c’était un jeu interne pour gagner la Floride. Guaido est fini, il n’existe plus ». (4)

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A Caracas, l’historien indien Vijay Prashad, observateur du scrutin, s’est entretenu avec les dirigeants des cinq principaux partis d’opposition au Venezuela qui ont participé aux élections du 6 décembre et ont rejeté le boycott du processus électoral réclamé par un Juan Guaidó appuyé par les États-Unis.

Le parti d’opposition COPEI tient une conférence de presse le 10 décembre à la suite des élections législatives au Venezuela. Leur alliance a remporté 17% des sièges à l’Assemblée. La bannière porte l’inscription « la lutte passe par le vote », pour exprimer leur position contre le boycott du processus par l’extrême droite. Photo : COPEI

Avant les élections à l’Assemblée nationale du 6 décembre au Venezuela, le gouvernement des États-Unis a entamé une campagne visant à délégitimer le processus. Les USA ont sanctionné la présidente du Conseil national électoral (CNE) et les membres de l’opposition qui avaient décidé de se présenter aux élections. Quelques heures seulement après l’élection, le gouvernement états-unien et son ombre portée (l’Union européenne) – ainsi que leurs alliés néo-libéraux en Amérique latine – ont annoncé, comme on pouvait s’y attendre, que les élections avaient été « frauduleuses ». Pas besoin de preuves ; il suffit de répéter la doxa médiatique – une élection dans un pays dont le gouvernement conteste l’autorité américaine ne saurait être légitime.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a déclaré que l’élection était une « farce politique » et une « mascarade », et qu’elle « ne répondait à aucune norme minimale de crédibilité ». Le haut représentant de l’Union européenne (UE) a essentiellement imité la déclaration de Pompeo au point d’utiliser le même lexique; l’UE a déclaré que le Venezuela « n’a pas respecté les normes internationales minimales pour un processus crédible ».

Ces déclarations semblent avoir été écrites quelques jours avant l’élection. Elles manquaient de détails sur les événements réels sur le terrain, et ni les États-Unis ni l’UE n’avaient d’observateurs électoraux sur place. (Pour mémoire : J’étais au Venezuela en tant qu’observateur électoral pour le compte du CNE).

L’opposition vénézuélienne

Pompeo a déclaré que « la plupart des partis politiques indépendants et des organisations de la société civile du Venezuela… rejettent ces élections fictives ». Une déclaration stupéfiante, en particulier quand il s’agit de la question des « partis politiques indépendants ».

La veille de l’élection, j’ai participé à une réunion officielle avec les dirigeants des cinq principaux partis d’opposition qui ont participé aux élections. Deux de ces partis forment la particratie de « Punto Fijo », l’ancien establishment politique qui a dominé le gouvernement du pays sans interruption de 1959 à 1999 : Acción Democrática (AD) et Comité de Organización Política Electoral Independiente (COPEI). Les dirigeants de l’AD et du COPEI – tels que Pedro José Rojas (AD) et Juan Carlos Alvarado (COPEI) – ont déclaré que les élections avaient peut-être été entachées des irrégularités habituelles, mais qu’il n’y avait aucune preuve de fraude avant les élections.

Bruno Gallo (Avanzada Progresista) m’a dit qu’il avait passé 10 ans à examiner de près le CNE pour fraude, avec l’intention de le miner, mais qu’il n’avait trouvé aucune preuve de fraude soutenue. C’est une élection équitable, a-t-il dit.

En finir avec la fake-présidence de Guaido

Timoteo Zambrano, un leader de Cambiemos Movimiento Ciudadano, m’a dit que le résultat clé de l’élection de la nouvelle Assemblée nationale est de « mettre fin à la dualité du pouvoir au Venezuela ». Tous ces chefs de partis ont déclaré qu’ils en avaient assez des excès de « l’opposition extrémiste », au centre de laquelle se trouve Juan Guaidó et le parti Voluntad Popular de Leopoldo López (qui vit maintenant au sein de la communauté des ultra-riches vénézuéliens, dans le quartier de Salamanca à Madrid). Gallo a déclaré que ce groupe pratiquait des « sales coups » ; Guaidó et López représentent le gouvernement états-unien plus que le peuple vénézuélien.

« Mettre fin à la dualité du pouvoir » signifie oublier le « fake-gouvernement » de Guaidó imposé au peuple vénézuélien par le président Trump. Quelques jours après l’élection du 6 décembre, celui qui a été deux fois candidat de l’opposition à la présidence, Henrique Capriles, a donné une interview à la BBC, où il a demandé aux États-Unis de cesser de soutenir Juan Guaidó. « La nouvelle administration », a déclaré M. Capriles en faisant référence à la prochaine présidence de Joe Biden, « doit comprendre que ce plan est épuisé et qu’on ne peut pas donner une continuité au statu quo du soi-disant « gouvernement de transition » de Guaido ». M. Capriles, qui vit à Caracas, a déclaré qu’aucune solution politique « ne peut être conçue sans tenir compte des 25 millions de Vénézuéliens ».

En d’autres termes, l’avenir politique du Venezuela ne peut plus être dicté depuis Washington. Mais, a admis M. Capriles, l’opposition est en plein désarroi. « Nous entrons dans un désert », a-t-il dit à propos de ses collègues de l’opposition. « Sans volonté de mettre fin au système Guaido », a noté M. Capriles, « nous allons disparaître comme alternative dans ce pays. »

L’échec des médias

Les médias du monde l’Atlantique Nord dictent ou reprennent les déclarations du Département d’État états-unien et de l’Union européenne. Ils se contentent de dire que l’élection a été frauduleuse et que l’Assemblée nationale qui sera inaugurée le 5 janvier est illégitime. C’est la somme totale de la couverture médiatique.

Julie Turkewitz du New York Times, par exemple, a écrit un article qui ignorait toute l’existence de l’opposition non-putschiste au Venezuela, y compris des deux principaux partis (AD et COPEI). Le titre était « Le Venezuela vote lors d’une élection que l’opposition qualifie de mascarade », mais la seule « opposition » à laquelle il fait référence était l’extrême droite putschiste de Guaido mise en place par le Département d’État américain.

Tom Phillips, écrivant… depuis Rio de Janeiro pour le Guardian, a encadré son article par une citation de Juan Guaidó. Le titre : « Maduro resserre son emprise sur le Venezuela en remportant les législatives boycottées ». Qui a boycotté le vote ? Ni AD ni COPEI, ni le principal parti évangélique (Esperanza por El Cambio) ni le principal parti libéral (Cambiemos Movimiento Ciudadano). Phillips ne fait que considérer du doigt Guaidó alors même qu’il a noté que l’autorité de Guaidó sur l’opposition était nulle.

Ni Turkewitz ni Phillips ne nous informent sur es positions de l’opposition principale au Venezuela, alors qu’elle recherche un dialogue national dans le pays sans interférence de Washington et sans que l’épée du « changement de régime » ne pèse sur le gouvernement élu.

C’est à plusieurs reprises que le gouvernement du président Nicolás Maduro a eu des discussions avec cette opposition crédible. M. Zambrano a déclaré que la nouvelle Assemblée nationale doit constituer une commission chargée d’étudier l’impact des sanctions – ou du blocus, comme l’a appelé Juan Carlos Alvarado de la COPEI – sur le peuple vénézuélien. De telles mesures visant à rétablir l’intégrité du processus politique – attaqué par le gouvernement des USA par le biais de son alliance avec López et Guaidó – sont essentielles pour le peuple vénézuélien. L’élection du 6 décembre et l’inauguration de la nouvelle Assemblée nationale le 5 janvier 2021 sont le début de ce processus de reconstruction du monde politique au Venezuela. Le message du gouvernement de Maduro et de l’opposition crédible est le même : Washington, ne vous immiscez pas dans notre vie politique.

L’auteur : Vijay Prashad est un historien, rédacteur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef de Globetrotter, un projet de l’Institut des médias indépendants. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont The Darker Nations : A People’s History of the Third World (The New Press, 2007), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013), The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016) et Red Star Over the Third World (LeftWord, 2017). Il écrit régulièrement pour Frontline, the Hindu, Newsclick, AlterNet et BirGün.

Article produit par Globetrotter

Source : https://peoplesdispatch.org/2020/12/11/even-the-opposition-believes-venezuelas-election-was-legitimate/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

Notes:

(1) https://venezuelanalysis.com/news/15072

(2) http://www.mppre.gob.ve/2020/12/10/declaracion-del-grupo-de-puebla-sobre-las-elecciones-legislativas-en-venezuela/

(3) https://www.nodal.am/2020/12/sin-los-votos-de-argentina-bolivia-y-mexico-la-oea-desconoce-las-elecciones-parlamentarias-de-venezuela/

(4) https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-55242142

URL de cet article : https://t.co/31Azu9FDby?amp=1

Venezuela, mode d’emploi, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Nick Estes, membre du Peuple Sioux de Lower Brule (USA) était un des 3000 observateurs internationaux des élections législatives du 6 décembre au Venezuela, il en a profité pour rencontrer les peuples indigènes qui élisent directement leurs représentants à l’Assemblée nationale

Le 6 décembre, comme l’exige leur Constitution, les citoyens de la République bolivarienne du Venezuela ont été appelés aux urnes pour élire 277 députés à l’Assemblée nationale. Dès l’annonce de la consultation, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a donné le ton : « La communauté internationale est de plus en plus consciente que les élections prévues par le régime de [Nicolás] Maduro ne seront ni libres ni justes. Trente-quatre pays nous ont rejoints en faveur d’un Gouvernement de transition. » Suivant à la lettre ces instructions, les secteurs extrémistes de l’opposition, emmenée par le « président autoproclamé » Juan Guaido, ont donc appelé au boycott d’un scrutin déclaré par avance « frauduleux ».

Nonobstant cette injonction, les élections ont pu avoir lieu à la date prévue et, malgré la pandémie, dans des conditions sanitaires satisfaisantes. Regroupé autour du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) au sein d’un Grand Pôle patriotique (GPP), le chavisme l’a très largement remporté avec 68,43 % des suffrages. L’Alliance démocratique (droite), au sein de laquelle figurent deux formations historiques de la vie vénézuélienne (le Copei et une scission d’Action démocratique) engrange 17,52 % des voix. Une deuxième coalition conservatrice, Venezuela Uni, recueille 4,15 % des votes. Sur le flanc gauche de l’arc politique, le Parti communiste vénézuélien (PCV) et quelques satellites rassemblés dans l’Alternative populaire révolutionnaire (APR) sont crédités de 2,7 %. En ordre dispersé, d’autres organisations politiques se partagent 6,48 % (voir l’encadré).

Au-delà de cette victoire incontestable du chavisme, deux faits, bien entendu, retiennent l’attention. D’une part, la faible participation (30,1 % du corps électoral). D’autre part, le fait que pour montrer ses muscles, l’opposition radicale organise en parallèle une « consultation populaire ». Débutant le 6, jour des législatives, celle-ci se terminera le 12 décembre par une « démonstration de force » préludant à la proclamation des résultats.

Décryptage d’un processus électoral atypique auquel ne peuvent s’appliquer les commentaires consciencieux et orthodoxes, les critères classiques et généralement admis d’analyse et d’explications.

Le contexte

Elus le 6 décembre 2015, les députés sortants, dont Guaido (représentant de l’Etat de Vargas avec 90 000 voix), termineront leur mandat de cinq ans le 4 janvier 2021. Pour avoir fait impudemment prêter serment à trois députés non élus (car accusés d’avoir eu recours à des achats de votes), cette Assemblée nationale, dominée par la droite, a été depuis 2016 déclarée en « desacato » (outrage à l’autorité) par le Tribunal de justice (TSJ). Tout en continuant à se réunir, elle n’a pu exercer ses prérogatives du fait de cette illégitimité.
Dans leur obsession d’en terminer avec le « chavisme », la droite vénézuélienne, depuis 2013, a fait du renversement de Maduro une véritable obsession. Barack Obama d’abord, mais ensuite et surtout Donald Trump, lui ont servi de boussole et de soutien. Emeutes insurrectionnelles en 2014 et 2017 (les « guarimbas »), tentative d’assassinat du chef de l’Etat (août 2018), coup d’Etat raté (avril 2020), incursion paramilitaire (mai 2020), blocus économique, commercial et financier, pression maximum et diabolisation des dirigeants chavistes se sont succédés sans discontinuer.

Depuis janvier 2019, en s’autoproclamant président, le député Guaido a établi une sorte de gouvernement parallèle, dont la capitale se situe non pas à Caracas, mais à Bogotá (où l’ambassade des Etats-Unis fait office de « palais présidentiel » vénézuélien).
Si toutes ces manœuvres – mais essentiellement les mesures coercitives unilatérales et la confiscation des biens vénézuéliens à l’étranger – ont mis le pays à genou, économiquement asphyxié, il n’en demeure pas moins que le pouvoir n’est pas tombé et que Guaido a échoué. Même Trump, le véritable patron du cirque, a lâché qu’il le considérait comme « un enfant » qui n’a pas « ce qu’il faudrait » (sous-entendu : dans le pantalon) [1] et a laissé filtrer en juillet dernier qu’il semblait avoir perdu « son autorité » (si tant est qu’il en ait jamais eu).

Les modalités du scrutin

En mars 2020, un attentat criminel a détruit par incendie un hangar où étaient entreposés 50 000 machines de vote et 582 ordinateurs utilisés par le système électoral. Le genre d’événement qui en dit long sur le caractère fanatique de certains acteurs de l’opposition. Néanmoins, tout au long de cette même année 2020, les discussions entre le gouvernement et d’autres secteurs résolus à rejoindre le chemin constitutionnel ont conduit à l’établissement de garanties électorales, unanimement acceptées (elles ont également permis la libération de cent dix opposants emprisonnés pour délits et crimes à caractère politique). Cinq nouveaux recteurs du Conseil national électoral (CNE) ont été nommés en juin par le Tribunal suprême de justice (TSJ). Dans une situation classique, ceux-ci auraient dû être élus par la majorité des deux tiers de l’Assemblée nationale. Malgré l’alliance des députés chavistes (minoritaires) et de représentants de la droite modérée, cette majorité qualifiée ne put être atteinte pendant de longs mois. Devant la situation de blocage, les protagonistes de la Table de dialogue national s’accordèrent sur une nomination par le TSJ (comme le stipule, en cas d’« omission législative », la Constitution [2]).
Une réforme (très critiquée par la droite dure et abstentionniste) a fait passer le nombre des députés de 167 à 277 de façon à favoriser la représentation des « petits partis » – 28 organisations nationales, 52 formations régionales et 6 organisations de peuples et communautés indigènes participant aux élections [3].

Tant les représentants des partis politiques que les observateurs internationaux ont participé aux audits du système électoral et des nouvelles machines de vote. Organisme pluraliste et indépendant regroupant, indépendamment de leur tendance politique, des juristes, des magistrats professionnels et des présidents de tribunaux électoraux de tous les pays du sous-continent, le Conseil des experts électoraux d’Amérique Latine (CEELA) a été en première ligne de cette observation. Le dernier audit a duré dix-sept jours et a pu compter sur une participation en présentiel et partiellement en virtuel (pour raisons de pandémie). Relatant cette expérience qu’il a vécu sur place, le chef de la mission du CEELA, Guillermo Reyes, a qualifié de « fiable et crédible » le système électoral vénézuélien [4]. Difficile, dans son cas, d’évoquer un comparse de Maduro : colombien, Reyes a été vice-ministre de la justice dans le gouvernement du très droitier Álvaro Uribe, pendant 22 mois, jusqu’en 2008.

L’opposition « made in USA »

Depuis 2015, les quatre partis d’opposition les plus importants – Voluntad Popular (VP ; extrême droite) Primero Justicia (PJ ; droite), Acción Democrática et Un Nuevo Tiempo (respectivement AD et UNT ; ex-socio-démocrates) forment ce qu’on appelle le G4. Ils dominent et imposent leur agenda. Sans aucune voix à la parole, une nébuleuse de groupuscules conservateurs se conforme de plus ou moins bonne grâce à leurs prescriptions. Toute honte bue, à l’instar d’un Nicmer Evans, quelques transfuges ou « repentis » de gauche les ont rejoints. A l’extrême de l’extrême droite, María Corina Machado (Vente Venezuela) et sa poignée de pyromanes réclament plus ouvertement que les autres un apocalypse « yankee » immédiat, sous forme d’intervention militaire, pour faire tomber le « castro-chavisme » honni.

Las ! Malgré ses appuis nationaux et internationaux – l’administration Trump, le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) Luis Almagro, les supplétifs du Groupe de Lima [5], l’Union européenne, le régime macroniste français –, le « pinochétisme » n’est pas parvenu à s’imposer.
« Pinochétisme » ! Il ne s’agit là ni d’un écart de langage, ni d’un terme excessif, ni d’un jugement outrancier. Conçue à Washington, l’ « opération Guaido » n’a eu, depuis l’origine, qu’un seul objectif : obtenir que la chaîne de commandement de la Force armée nationale bolivarienne (FANB) se retourne contre Maduro et le fasse tomber. Comme en leur temps Richard Nixon et la CIA pour renverser Salvador Allende et le socialisme chilien, trouver au sein de l’institution militaire un Augusto Pinochet. Depuis janvier 2019, pas un jour n’est passé sans que Guaido, son entourage, la Maison-Blanche ou le Département d’Etat américain, ne lancent de pressants appels du pied ou d’ouvertes exhortations au soulèvement des militaires. Seule différence avec les « golpes » des années de Guerre froide : si un quelconque quarteron de généraux était passé à l’acte et avait réussi, il aurait immédiatement rendu le pouvoir à un « gouvernement de transition » civil, après avoir fait « le sale boulot », pour éviter que puisse être employée l’expression « coup d’Etat ». Ainsi eut lieu la tentative de « golpe » contre Hugo Chávez en avril 2002 et le renversement du président Manuel Zelaya, en juin 2009, au Honduras [6].

« Pinochétisme » : n’en déplaise aux classes politiques et chefs d’Etat européens qui, relayés par leurs médias, « blablatent » à n’en plus finir sur la démocratie et l’Etat de droit, voilà ce qu’ils appuient, voilà leur véritable camp… Pour l’heure, un camp cynique, honteux et immoral, mais, nonobstant son apparente puissance, un camp perdant : malgré quelques centaines de déserteurs et une poignée de putschistes qui ont pu être neutralisés, les militaires vénézuéliens, inspirés par Simón Bolivar et Hugo Chávez, n’ont pas flanché.

Dans ces conditions, trente-sept organisations politiques emmenées par le G4 ont donc annoncé leur décision de ne pas participer aux élections du 6 décembre (comme elles avaient boycotté l’élection de l’Assemblée nationale Constituante, en juillet 2017, et la présidentielle de mai 2018 remportée par Maduro [7]). Guaido a annoncé une « nouvelle offensive » dont on a pu comprendre qu’elle s’appuierait sur la Responsabilité de protéger (R2P) – débouchant par nature sur une intervention militaire étrangère –, le renforcement de la pression internationale – c’est à dire des « sanctions » – contre son pays et la préparation d’un Gouvernement d’urgence nationale. Le Département d’Etat américain a immédiatement rendu public son soutien à cette option.

Les protestataires

Lorsque, avec son physique de « gendre idéal », Guaido a annoncé (sur ordre de Washington) qu’il s’emparait du pouvoir, il a déclenché une vague d’enthousiasme au sein de l’opposition. Maduro et le chavisme allaient s’effondrer en quelques semaines, au pire quelques mois. Résultat final : rien ! Guaido parle, Guaido parle et, pendant que Guaido parle, rien ne se crée, rien ne s’accomplit. Au fil des mois, le scepticisme et la lassitude se sont emparés des anti-Maduro. Le combat n’est plus tout à fait le même, les derniers appels aux mobilisations de rue ont débouché sur autant de fiascos. Provoquée par le blocus étatsunien, la désastreuse situation économique transforme peu à peu la vie quotidienne de tous – opposants non privilégiés compris – en parcours du combattant. Et nombre de gens, nul n’en ignore, contribuent à perpétuer ce cauchemar. A commencer par Guaido.

Depuis toujours, les dirigeants de l’opposition se chamaillent, se querellent, se jalousent, se menacent. Une lutte à mort oppose les factions qui tentent de se supplanter par tous les moyens. On touche désormais au paroxysme. Certains posent ouvertement la question : ont-ils tant travaillé, tant œuvré, tant fait souffrir leurs compatriotes, pour en arriver là ?

Le clé est comme souvent : beaucoup d’argent. Financés par les agences de Washington et le pillage des biens vénézuéliens à l’étranger – Citgo aux Etats-Unis, Monómeros en Colombie, les tonnes d’or confisquées par la Banque d’Angleterre, pour ne parler que des cas les plus connus [8] –, les « Guaido boys » s’en mettent plein les poches, ne laissant que des miettes, et parfois même pas, aux protagonistes de second rang. Désormais en exil, les Julio Borges (en Colombie), Henry Ramos Allup, Antonio Ledezma et depuis peu Leopoldo López (en Espagne) [9], Carlos Vecchio (aux Etats-Unis), plus des dizaines d’et cætera en costume cravate, vivent sur un grand pied et dépensent sans compter. Contre l’entourage du président fantoche, les accusations (et les preuves) de corruption se multiplient.

Lorsque la droite a pris le contrôle de l’Assemblée nationale, après sa victoire de décembre 2015, le G4 a décidé d’en exercer la présidence par rotation – chacun des partis l’assumant pendant une année. Ce qui fut fait (indépendamment des conséquences institutionnelles du « desacato ») : Henry Ramos Allup (AD ; 2016-2017), Julio Borges (PJ ; 2017-2018) ; Omar Barboza (UNT ; 2018-2019), Juan Guaido (VP ; 2019-2020). Désormais habitué à usurper les fonctions officielles, Guaido a refusé, début 2020, de laisser se perpétrer cette alternance. Le titre de président de l’Assemblée nationale lui procure le seul argument susceptible de justifier son auto-proclamation comme chef de l’Etat. Perdre ce statut mettrait par ailleurs en danger la cohésion de la coalition internationale engagée « derrière lui » dans la lutte contre Maduro.

Ce refus de passer la main a provoqué une première révolte dans une partie du bloc de la droite. Le 5 janvier 2020, alors que Guaido se livrait à une comédie pitoyable, devant les caméras de télévision, pour faire croire que la police « du régime » lui interdisait l’accès au Parlement (ce qui était faux) [10], une fraction substantielle des députés de droite, avec le soutien de leurs collègues chavistes, ont élu Luis Parra (PJ) au perchoir. Sans souci du ridicule, car fort du soutien de ses amis de l’étranger, Guaido a immédiatement été se faire « réélire » président de l’AN par une escouade de ses partisans lors d’une session parallèle tenue au siège d’El Nacional, un quotidien d’opposition. Parra a bien entendu été exclu de PJ (sous une accusation de corruption). Néanmoins, la contestation ne s’est pas arrêtée là.
Fin octobre 2020, Juan Carlos Caldera, dirigeant influent de Primero Justicia, révélera qu’ont effectivement été proposés au G4 une rotation à la présidence du gouvernement dit intérimaire, la limitation de ses compétences et la « remise à zéro » de la stratégie de l’opposition en vue de 2021. Du cœur d’Action démocratique sont montées les mêmes revendications.
Depuis son annonce, même la fameuse Consultation populaire de Guaido fait débat.

Un velléitaire

Entre temps, quelque peu marginalisé, laissé dans l’ombre par les projecteurs rivés aux gesticulations de Guaido, un dirigeant de poids est réapparu : Henrique Capriles Radonski. Leader historique de Primero Justicia, ex-gouverneur de l’Etat de Miranda, deux fois candidat de la droite à la présidence, contre Chávez (2012) et Maduro (2013), Capriles émet régulièrement des doutes sur la stratégie de Guaido et de son mentor Leopoldo López, le véritable leader de VP. « Le vrai débat est de savoir si nous nous battons ou non, si nous faisons quelque chose ou non, s’est emporté Capriles, début juillet. Nous n’allons pas accompagner les fictions et les fantasmes qui ne font que donner plus de frustration aux Vénézuéliens et détruire davantage l’opposition, si tant est qu’ils n’aient pas déjà fini de la détruire [11]. »
Le 2 septembre dernier, Capriles va jusqu’au bout de la logique : il appelle les citoyens à se mobiliser et à participer aux législatives. Jusqu’alors très proche conseiller de Guaido, le député Stalin González (UNT) prend ses distances avec ce dernier et se rallie. Ancien président de l’association patronale Fedecamaras, toujours très influent au sein de ce lobby, Jorge Roig déclare le 9 septembre qu’il s’engage sur le chemin tracé par Capriles, sachant que celui de Guaidó est « dynamité ». Tenant en effet des propos particulièrement sévères sur le « gouvernement Internet », Capriles remet en question le manque d’explications concernant le pseudo soulèvement militaire du 30 avril 2020 et l’incursion ultérieure d’un groupe armé venu de Colombie et dirigé par des mercenaires (l’« opération Gedeon ») [12]. « Il y a une grande déconnexion entre la classe politique et les gens dans la rue, s’insurge Capriles. Non seulement ils parlent mal du régime, mais ils parlent aussi mal de nous, l’opposition. »

L’épisode approfondit la crise du G4, les brèches qui s’ouvrent à l’intérieur même des formations politiques et la perplexité des militants. Membres du même parti que Capriles (PJ), mais tous deux en exil,Julio Borges (pseudo ministre des Affaires étrangères) et Miguel Pizarro (président de la Commission spéciale de suivi de l’aide humanitaire !) appartiennent au cercle rapproché de Guaido.

Il est temps pour les commanditaires de siffler la fin de la récréation. Depuis Bogotá, l’« ambassadeur » des Etats-Unis auprès du Venezuela imaginaire de Trump et Guaido », James Story, ordonne plus qu’il ne dit : « C’est le moment d’unir nos forces. Seule l’unité autour des pouvoirs légitimes garantit la pression et le soutien internationaux. Nous soutenons pleinement le projet du président Guaidó. » Fin octobre, lors d’une vidéoconférence organisée depuis le Bureau des affaires vénézuéliennes (ouvert le 28 août 2019 dans l’ambassade US en Colombie), James Story et Rafael Foley taperont à nouveau sèchement sur les doigts de Tomás Guanipa. Dirigeant de Primero Justicia et bien qu’ « ambassadeur » du régime imaginaire de Guaido à Bogotá, Guanipa a osé remettre en cause l’absence de rotation à la tête de l’opposition ; il a également exprimé les doutes de son parti quant à l’utilité de la Consultation populaire de l’« autoproclamé ». Il ne va pas tarder à changer prudemment d’avis…

Capriles a lui aussi compris les messages. Le 15 janvier, le Département du trésor américain a mis sur sa liste noire et sanctionné Luis Parra, opposant élu au perchoir de l’AN avec l’appui des chavistes, ainsi que ses deux vice-présidents et quatre autres députés de droite en raison de leur « tentative infructueuse (sic !) de prise de contrôle du Parlement ». Cela signifie que leurs (éventuels) actifs aux Etats-Unis sont bloqués et qu’ils ne peuvent plus faire affaire avec des entreprises ou des citoyens américains. En ce qui les concerne, et comme nombre de chavistes (ou dirigeants nicaraguayens) nominalement sanctionnés par Washington, rien ne prouve qu’ils disposent de tels actifs au pays du Destin manifeste [13] (et nous l’ignorons). Il s’agit souvent d’effets d’annonce, destinés à l’opinion publique internationale, et d’intimidation. Tout autre est la situation de Capriles. Issu d’une famille dont la fortune a été faite dans l’immobilier, le secteur des services, les chaînes de cinéma et les médias, avec des ramifications dans d’autres pays du monde, lui possède des avoirs aux Etats-Unis.

Capriles se couche. Par chance pour lui, l’Union européenne vient de faire la même chose en refusant d’envoyer une mission d’observation électorale pourtant invitée par le gouvernement vénézuélien. Capriles peut donc se cacher derrière aussi couards que lui. Début octobre, il fait volte-face et demande que les élections soient ajournées. « Comme le dit l’Union européenne, il n’y a pas les conditions, en raison de la pandémie et d’autres choses, pour qu’une élection ait lieu. Une élection qui serve le Venezuela doit être reportée. » Une sorte de mauvaise conscience le ronge-t-elle ou tente-t-il de camoufler son manque de cran ? Quelques jours plus tard, lors d’une réunion publique via Zoom, il demandera aux représentants de la communauté des affaires vénézuélienne de trouver un moyen de faire pression sur le Congrès américain et les politiciens de Washington afin d’alléger les mesures coercitives unilatérales imposées au Venezuela.

Les opposants aux opposants

L’interminable pièce de théâtre En attendant Guaido amuse de moins en moins de Vénézuéliens. Contrairement à Capriles, et suivant l’exemple de Parra et de ses apparentés, d’autres ont franchi le Rubicon. Début août, le Front large Venezuela uni (coalition regroupée autour du G4) a dû expulser la gouverneure de l’Etat de Táchira, Laidy Gómez (AD), élue en 2017 car s’étant présentée malgré la consigne de boycott, et le secrétaire régional du même parti, Miguel Reyes : ils ont manifesté l’intention de participer à nouveau aux élections. Comme mentionné précédemment, Stalin González informe qu’il quitte l’UNT, en mentionnant qu’il « respecte sa position » de non-participation au scrutin, mais qu’il « ne la partage pas ».
Les partis traditionnels tanguent. Ecartés de décisions que désormais ils contestent, militants, députés et députés suppléants « de l’intérieur » se rebellent contre les diktats de leaders vivant confortablement « à l’étranger » tout en séquestrant les partis. Depuis parfois plus de dix ans, ils ont omis ou refusé d’organiser des élections internes et d’en renouveler les directions. Ce qui provoque un clash spectaculaire au sein d’Action démocratique. «  Je propose un référendum pour que les militants décident  » de participer ou non aux législatives, lance Bernabe Gutiérrez, bras droit et ami du leader historique Ramos Allup. Silence glacial de ce dernier. Gutiérrez en tire ses propres conclusions : Ramos Allup a « des engagements » liés à des « cadeaux et des faveurs extérieures » qui freinent l’option électorale. Gutiérrez fait sécession.
Les dissidents d’AD et de PJ se tournent vers le Tribunal suprême de justice. Ils veulent pouvoir participer aux législatives. On a vu des motivations plus honteuses ! Le TSJ leur donne raison. Des directions provisoires sont nommées. Au sein d’AD, Isabel Carmona de Serra, la présidente, est écartée. Le secrétaire général Ramos Allup est remplacé par Gutiérrez. Le nouveau « comité directeur ad hoc » «  pourra utiliser le logo, les symboles, les emblèmes, les couleurs et toutes autres propriétés  » d’AD [14]. La direction de PJ passe un temps aux mains d’un militant de cette organisation, José Brito, avant que le TSJ ne revienne sur sa décision (sans doute pour ménager Capriles et ne pas insulter l’avenir). Les « ultras » hurlent à la trahison, les « commentocrates » de l’appareil médiatique global dénoncent « un nouveau coup de force contre l’opposition ».
Ces nouveaux venus renforcent le camp de l’anti-chavisme à visage légal qu’occupaient déjà les partis et dirigeants ayant participé à l’élection présidentielle de 2018 (en particulier Henri Falcón et Javier Bertucci). L’Alliance démocratique regroupe donc les deux partis historiques du XXe siècle vénézuélien, le Copei (social-chrétien) et Acción Democrática (social-démocrate), plus Avanzada Progresista (centre-gauche), Cambiemos (centre) et Esperanza por el Cambio (démocratie chrétienne). Faute d’accord avec cet ensemble, Venezuela uni emmène une autre coalition que dominent la fraction dissidente de Primero Justicia, devenue Primero Venezuela, et une émanation de Voluntad popular. Se présentent de façon indépendante, dans presque tout le pays, d’autres partis qu’on dira « périphériques », traditionnellement ignorés ou exclus par le G4 : Soluciones, Movimiento al socialismo (MAS), ProCiudadanos, Unión Progreso, Nuvipa, UPPP89…

Les mécontents

D’autres voix ont pris leur indépendance, mais dans l’autre camp. Habituellement membres du Grand Pôle patriotique (GPP) – coalition de gauche rassemblée autour du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) créé par Chávez – le Parti communiste (PCV) et des fraction dissidentes de Patria para todos (PPT) et des Tupamaros figurent au sein d’une inédite Alternative populaire révolutionnaire (APR), en compagnie d’autres formations d’extrême gauche – Corriente Marxista Internacional, Somos Lina, etc [15].
Revendiquant le socialisme, l’anti-impérialisme et l’héritage de Chávez, précisant que leur ennemi « n’est pas Maduro », ils se positionnent en « critiques de gauche », contestent l’hégémonie « excluante » du PSUV et l’absence de débat qui en résulte, réclament des mesures plus sociales, s’inquiètent de la loi anti-blocus récemment votée par l’Assemblée nationale constituante, dont ils pensent qu’elle pourrait préluder à des privatisations. Sans le dire, ils estiment également que, destinée à favoriser la participation et la présence des petits partis au sein de l’AN, l’augmentation du nombre des députés pourrait leur permettre de tirer leur épingle du jeu.

Les résultats

Tant les sondages que le sens commun avaient prévu une faible participation. Dans un dernier effort pour l’éviter et mobiliser leurs troupes respectives, l’opposition démocratique et le chavisme, dans les derniers jours de la campagne, font monter les enjeux. Pour la droite, la consultation devient « un plébiscite contre Maduro ». Relevant le gant (sans trop de risque), celui-ci rétorque : « Je ne me suis jamais rendu, je ne me rendrai jamais, et c’est pourquoi je dis à toute l’opposition que, dimanche prochain, j’accepte le défi. Voyons qui gagne. Si nous gagnons, nous irons de l’avant, mais je dois aussi dire, au peuple je dis : je laisse mon destin entre vos mains. Si l’opposition gagne, je quitterai la présidence ; si l’opposition gagne les élections, je ne resterai pas là. Je laisse mon destin entre les mains du peuple vénézuélien. »

Efforts vains. Les inconditionnels de l’anti-chavisme ont suivi les consignes de Guaido en restant à la maison. Cela n’eut pas suffi à une abstention à ce point massive, mais la volte-face de Capriles a soustrait aux bureaux de vote une masse considérable d’opposants de la « société civile » soucieux de participer à une normalisation de la vie du pays. S’y sont joint ceux qui, parmi les mêmes opposants, ont renoncé à aller voter pour des candidats décrits comme « des alliés déguisés du parti au pouvoir ». Ceux qui, dans les milieux populaires, face aux désordres et aux sabotages, ont fini par se démoraliser. Ceux qui rejettent à la fois Guaido et Maduro, rendus conjointement responsables de la crise. Ceux qui, à droite et à gauche, au vu des déclarations des puissances hostiles, ont estimé qu’une nouvelle Assemblée nationale ne changerait rien au harcèlement venu de l’étranger, et donc à leurs difficultés quotidiennes. Ceux qui, toujours au sein de l’opposition, avaient compris que le torpillage de la droite modérée par le camp Guaido favoriserait in fine la victoire des partisans de Maduro, et n’ont pas pris la peine de se déplacer. Ceux qui, enfin, mais il ne s’agit pas là d’un phénomène majeur, ont préféré éviter la promiscuité des bureaux de vote en période de pandémie [16].

On retiendra sans doute que le taux de participation de 31 % a été inférieur à celui de l’élection présidentielle de 2018 et ses 46,1 %. Toutefois, une autre comparaison s’impose. En 2005, sous Chávez, lorsque l’opposition refusa également de participer aux législatives, la participation ne fut que de 25,3 %.

Fort de son noyau dur de militants et d’une machine électorale bien rôdée, le PSUV (et par extension le GPP) l’a donc fort logiquement remporté et contrôle désormais confortablement l’Assemblée nationale. Refus des diktats de l’étranger, défense de la souveraineté et de la dignité nationales, rejet d’une droite « assassine », parfaite compréhension des tenants et aboutissants de la crise, « communauté émotionnelle » rassemblée autour du souvenir de Chávez, il s’est agi là d’un vote de résistance et de loyauté à l’égard de Maduro. Avec leur maigre solde de 2,74 %, le Parti communiste et l’Alliance populaire révolutionnaire ont échoué à imprimer leur marque « depuis la gauche ». Le PCV obtiendra même moins de députés que lorsqu’il appartenait au GPP. Parmi les vainqueurs, figurent tous les poids lourds du chavisme : Diosdado Cabello (président de l’Assemblée nationale constituante, qui va disparaître, ayant perdu sa raison d’être), Cilia Flores (épouse de Maduro), Tania Díaz, Iris Varela, Jesús Farias , Ileana Medina (PPT), Mario Silva (journaliste), etc…

La gauche latino-américaine ne s’est pas trompée sur la nature et l’importance de ce scrutin. Elle avait entre autres délégué à Caracas les ex-présidents Rafael Correa (Equateur) ; Manuel Zelaya (Honduras) et Fernando Lugo (Paraguay), renversés respectivement par des coups d’Etat en 2009 et 2012 ; Evo Morales (défenestré en 2019), accompagné d’Andrónico Rodríguez, nouveau président du Sénat bolivien après l’éclatante victoire du Mouvement vers le socialisme (MAS) et de Luis Arce en octobre dernier ; accompagné de quelques eurodéputés, l’ex-chef du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero s’est chargé de sauver l’honneur du Vieux continent [17].
Quant aux opposants élus (voir l’encadré), tout aussi respectables, car il s’agit bien d’opposants, ils espèrent négocier avec le pouvoir des projets de loi urgents, notamment en matière économique, mais aussi agir pour une levée des sanctions américaines, ces mesures illégales qui aggravent le profond marasme économique et social que connait le Venezuela. En quoi ces élus – Bernabé Gutiérrez ou José Brito, pour ne citer qu’eux – seraient-ils moins légitimes et moins représentatifs que les « terroristes modérés » et les « extrémistes démocrates » de la bande à Trump et Guaido ?

La « manip »

La tâche est claire, a proclamé Guaido, dans sa fuite en avant : le 6D (6 décembre), laisser les bureaux de vote vides et le 12, au terme de la Consultation populaire, descendre massivement dans la rue.
Trois questions ont été annoncées le 19 novembre par les organisateurs de cette « consulta » :

  • Exigez-vous la fin de l’usurpation de la présidence par Nicolás Maduro et demandez-vous des élections présidentielles et parlementaires libres, justes et vérifiables ?
  • Refusez-vous l’événement du 6 décembre organisé par le régime de Nicolás Maduro et demandez-vous à la communauté internationale de l’ignorer ?
  • Ordonnez-vous que les mesures nécessaires soient prises devant la communauté internationale pour activer la coopération, l’accompagnement et l’assistance afin de sauver notre démocratie, de faire face à la crise humanitaire et de protéger les populations des crimes contre l’humanité [18] ?

On notera que l’ensemble du questionnaire a pour évident destinataire la « communauté internationale » et que la dernière question se réfère de façon à peine subliminale à la fameuse « responsabilité de protéger » – et donc à une intervention militaire.

Qui pourra voter ? Tout « Vénézuélien de naissance », quelle que soit la ville du monde où il se trouve, inscrit ou non sur les listes électorales, en virtuel (en raison de la pandémie) ou en présentiel. Virtuellement, du 6 au 12 décembre, à travers Whatsapp, Facebook, une application mobile (Voatz) disponible sur Google Store et un site Web (www.consultaporvzla.com). Le 12 décembre, dans n’importe lequel des 3 000 « Points de liberté » installés sur le territoire vénézuélien.
Le but de l’opération et son résultat ont déjà été annoncés par Tomás Guanipa, interrogé par la radio internationale allemande Deutsche Welle : « Il faut mobiliser massivement, et les sondages indiquent qu’il y a davantage de Vénézuéliens prêts à participer à la consultation populaire de l’opposition (qu’au scrutin du 6 décembre).  » CQFD. Oui, mais, justement… Qui contrôlera l’opération, en l’absence du Conseil national électoral, par définition écarté de l’opération ? Qui garantit les droits de ceux qui voteraient « non » ? Réponse : personne ! Il n’y aura pas plus de liste électorale, votera qui veut. Afin d’« éviter les persécutions ou les représailles du régime », les données recueillies ne seront pas étayées physiquement.

Même au sein de l’opposition, cette Consultation est désavouée. Plusieurs dirigeants d’Action démocratique – dont Ramos Allup – et de Primero Justicia ont contesté son utilité. Dans son zig-zag incessant, opportuniste et sans réelle conviction, Capriles a décrit l’initiative comme « un appel à une mobilisation sans solutions tangibles ». L’« ultra » María Corina Machado y va de ses anathèmes : « Aujourd’hui, nous, les Vénézuéliens, ne tombons plus dans les manipulations ou les pièges. Ni farces électorales ni mécanismes qui, à travers des consultations débiles, donnent du temps pour que dure ou se rallonge la tyrannie au pouvoir. » Dans la rue, on le sait, le citoyen de base ne s’intéresse nullement à la question. Beaucoup même ignorent cette initiative.
Tout cela n’a qu’une influence relative. Le résultat proclamé après le 12 décembre n’aura aucun rapport avec le vrai ou le faux. Sans aucun contrôle d’aucune sorte ni de qui que ce soit, et connaissant les chiffres de participation aux législatives, il suffira d’annoncer un nombre de votants « infiniment supérieur » et le tour sera joué. Le « gouvernement Guaido » aura démontré qu’il a « le soutien » d’une « immense » majorité des Vénézuéliens. Ce que répéteront, sans aucune possibilité ni volonté de vérification, les commissaires politiques de l’information.

Fort de cette onction, et au nom d’une « continuité administrative » fantasmée, Guaido pourra ensuite prétendre prolonger l’existence de l’actuelle Assemblée nationale, et donc son « gouvernement intérimaire », sans déterminer quand ils se termineront… Ce qui, bien entendu, n’a ni queue ni tête d’un point de vue légal et constitutionnel. Ce qui, entre parenthèses, oublie (ou feint d’oublier) que, dans le « Statut de transition » élaboré en janvier 2019 par le clan Guaido, l’article 13 stipule que l’Assemblée nationale exercera ses fonctions jusqu’au… 4 janvier 2021.
On l’aura compris, la vraie question n’est pas là. S’il ne parvient pas à imposer cette fiction de la « continuité », Guaido n’est plus ni député, ni supposé président de l’AN, ni chef d’Etat imaginaire… Guaido n’est plus rien. En janvier, il ne pourra même plus compter sur ses sponsors Donald Trump, Eliott Abrams ou Mike Pompeo…

Sous-impérialisme et impérialisme

Dès le 7 décembre, le chef de la diplomatie de l’Union européenne, Josep Borrell, a déclaré que l’UE ne reconnaît pas le résultat des élections, « décision approuvée à l’unanimité par les ministres », a-t-il ajouté. Mais Guaido ? « Un processus de discussion concernant l’actuelle Assemblée nationale et le président en exercice s’ouvre aujourd’hui et s’achèvera le 5 janvier », a précisé sans trop se mouiller Arancha González Laya, ministre des Affaires étrangères du gouvernement (socialiste !) espagnol. Borrell a annoncé son intention de convoquer une réunion ministérielle du Groupe international de contact (GIC) sur le Venezuela – Royaume-Uni, France, Allemagne, Espagne, Italie et plusieurs pays latino-américains –, mais il s’agit là d’un rideau de fumée. Comme toujours, l’UE fera ce que Washington décidera. Sans surprise, les Etats-Unis ont annoncé leur décision de « continuer à reconnaître  » Guaido comme « président par intérim  » du Venezuela. Sauf que, dans quelques semaines, avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, les Etats-Unis ne seront plus ce qu’ils étaient. Quant à savoir si, nonobstant un changement de style, ils seront réellement différents…

Dans l’équipe qui va piloter la politique étrangère, tous ont travaillé au sein des administrations démocrates précédentes. Nommé Secrétaire d’Etat, Antony Blinken a été le numéro deux du Département d’Etat sous la présidence de Barack Obama, alors que Biden était vice-président. C’est l’époque pendant laquelle Obama a signé l’absurde et criminel décret exécutif (EO) déclarant une urgence nationale suite à la « menace inhabituelle et extraordinaire du Venezuela pour la sécurité nationale et la politique étrangère des Etats-Unis ».
Prochain conseiller à la fameuse Sécurité nationale, Jake Sullivan a été le bras droit d’Hillary Clinton et, sur les dossiers chauds – Libye, Syrie, Ukraine – a toujours défendu une politique musclée. Plutôt que de spéculer à n’en plus finir sur l’attitude du prochain gouvernement américain, on se référera ici à l’une des déclarations récentes de ce « faucon démocrate » sur la manière dont Washington entend « manger » le Venezuela : « Vous savez, je dirais qu’une solution militaire menée par les Etats-Unis est un trop grand risque ; les Etats-Unis devraient donc se concentrer sur tous les outils non militaires. Cela signifie qu’il faut doubler les sanctions et continuer à construire la coalition internationale et se concentrer particulièrement sur la séparation de la Chine, de Cuba et de la Russie du Venezuela, par tous les moyens dont nous disposons, car ce sont ses gilets de sauvetage. Maintenant, si les pays de la région, si la Colombie, le Brésil et d’autres, décident qu’ils veulent prendre des mesures plus agressives, c’est à eux de décider. Mais cela ne devrait pas être [19]… »
Un « ce ne devrait pas être » pas vraiment vigoureux. Moins vigoureux en tout cas que la capacité de Cuba à résister au chantage – « vous lâchez Caracas, on assouplit les sanctions » – et que la volonté des Vénézuéliens de ne pas céder aux pressions et aux agressions.Les résultats

*GAUCHE

Grand pôle patriotique (PSUV, PPT, Unidad Popular Venezolana [UPV], Organización Renovadora Auténtica [ORA], Movimiento Electoral del Pueblo [MEP], Podemos, Tupamaro, Somos Venezuela, Alianza para el Cambio) : 4 277 926 voix (68,43 %).

Parti communiste (PCV) et Alternative populaire révolutionnaire (APR) : 168 743 voix (2,7 %)

DROITE

Alliance démocratique (Acción Democrática [AD], Copei, Cambiemos Movimiento Ciudadano [CMC], Avanzada Progresista [AP], El Cambio) : 1 950 170 voix (17,52 %).Venezuela uni (Primero Venezuela, Voluntad Popular) : 259 450 voix que (4,15 %),

AUTRES

Organisations diverses (Soluciones, Movimiento al socialismo [MAS], ProCiudadanos, Unión Progreso, Nuvipa, UPPP89) : 404 017 voix (6,48 %).
* Résultats sur la base d’une transmission de 98,63 % des résultats (Conseil national électoral, deuxième communiqué, 7 décembre 2020).


[1] John Bolton, The Room Where it Happened, Simon & Schuster, New York, 2020.

[2] Cette procédure a déjà dû être utilisée en 2014.

[3] Cinquante-deux pour cent des sièges sont attribués par scrutin de liste à la proportionnelle et 48 % par scrutin uninominal, c’est-à-dire sur le nom d’un candidat.

[4]  Telesur, Caracas, 15 novembre 2020.

[5] Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Panamá, Paraguay, Pérou (et à l’origine Mexique, qui s’est retiré). Officiellement non membre, les Etats-Unis tirent les ficelles derrière le rideau.

[6] Sur ce thème : Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[7] Pendant la présidence de Hugo Chávez, l’opposition, qui redoutait une nouvelle défaite, a également boycotté les élections législatives de 2005.

[8] Citgo : filiale (d’une valeur de 8 milliards de dollars) de la compagnie pétrolière nationale PDVSA. Monómeros : entreprise publique vénézuélienne du secteur de la pétrochimie confisquée par le gouvernement colombien et remise au clan Guaido.

[9] Fondateur de Voluntad Popular, Leopoldo López, le mentor de Guaido, a été condamné pour son rôle dans le déclenchement des violences insurrectionnelles de 2014. Bénéficiant d’une détention à domicile, il a été libéré par les factieux lors de la tentative de coup d’Etat du 30 mai 2020. Il est arrivé le 25 octobre à Madrid après avoir quitté le Venezuela où il était réfugié dans la résidence de l’ambassadeur d’Espagne. 

[10https://elcomunista.net/2020/01/12/puro-show-el-video-que-muestra-como-guaido-no-quiso-entrar-en-el-parlamento/

[11]  El País, Madrid, 6 juillet 2020.

[12] Lire https://www.medelu.org/Une-inoculation-de-bleuite-sous-controle-au-Venezuela et https://www.medelu.org/Baie-des-Cochons-ou-Operation-Mangouste

[13] Expression inventée par le journaliste John O’Sullivan et repris par le représentant du Massachusetts au Congrès, Robert C. Winthrop, en 1845 : « C’est notre destin manifeste de nous déployer sur tout le continent. »

[14] Frère de Bernabe, Luis Gutiérrez, qui avait précédemment affiché son appui à Guaido, avait auparavant accepté de devenir membre du nouveau CNE.

[15] En désaccord avec la décision de faire « bande à part » au sein de cette APR, des militants et dirigeants de Patria para todos et des Tupamaros ont pris le contrôle de leurs partis et se présentent, comme d’habitude, en alliance avec le PSUV.

[16] Le Venezuela n’a comptabilisé à ce jour que 102 000 cas de Covid-19 et un peu moins de 900 morts.

[17] De nombreux intellectuels européens ont signé la pétition de 3 500 personnes remise le 1er décembre au Service européen d’action extérieure (SEAE) : « L’Union européenne doit respecter le résultat des élections législatives au Venezuela ».

[18] Sur les accusations de crimes contre l’humanité, lire : https://www.medelu.org/Venezuela-Contes-et-mecomptes-de-curieux-defenseurs-des-droits-humains

[19https://www.hudson.org/research/14923-transcript-dialogues-on-american-foreign-policy-and-world-affairs-a-conversation-with-jake-sullivan

URL de cet article : https://www.medelu.org/Venezuela-mode-d-emploi

Crier au loup à propos de « fraude électorale » ? OK pour le New York Times… si les cibles sont des ennemis officiels, par Alan MacLeod (FAIR)

Le refus catégorique de Donald Trump d’accepter ce qui semble être une défaite électorale inévitable et de plus en plus écrasante a fait craindre à juste titre à de nombreux médias les répercussions politiques d’une telle décision, certains tirant la sonnette d’alarme sur un éventuel coup d’État aux États-Unis. (e.g., Salon11/11/20Washington Post11/12/20Guardian11/13/20New Republic11/13/20).

Une vache sacrée de la presse états-unienne comme le New York Times, a pris la tête des condamnations, accusant le président de « vandaliser notre pays » (11/11/20), le diagnostiquant comme un narcissique et un sociopathe, et citant ses tentatives de s’accrocher au pouvoir comme « un renoncement brutal à la démocratie américaine ». (11/11/20).

NYT: Trump’s Post-Election Tactics Put Him in Unsavory Company

Le New York Times (11/11/20) déclare que Donald Trump agit comme le président vénézuélien Nicolás Maduro en « refusant de concéder la défaite et en lançant des accusations infondées de fraude électorale » – même si c’est l’opposition vénézuélienne qui a refusé de concéder la défaite et a fait des allégations douteuses de fraude.

Andrew Higgins, chef du bureau du Times à Moscou (11/11/2011/12/20) a été le dernier collaborateur du journal à dénoncer Trump, affirmant que « nier la défaite, invoquer la fraude et utiliser la machine gouvernementale pour inverser les résultats des élections sont les outils traditionnels des dictateurs » tels que Robert Mugabe du Zimbabwe, Slobodan Milosevic de Serbie et Nicolás Maduro du Venezuela.

Pour Higgins, Trump a effectivement « brisé la tradition démocratique de base » des États-Unis, en la faisant passer du « monde libre » au royaume des États tyranniques auxquels les États-Unis se sont si longtemps opposés au nom de la démocratie et des « élections libres ». (En réalité les Etats-Unis fournissent l’aide militaire aux trois quarts des dictateurs du monde, bien que les médias privés utilisent ce mot presque exclusivement pour désigner les politiciens Washington n’aiment pas, Fair.org 4/11/19.)

Bien sûr, a concédé Higgins, Trump n’est pas aussi mauvais que Milosevic ou Maduro, et « n’a pas à s’inquiéter d’être accusé de crimes de guerre et de génocide, comme l’était M. Milosevic ». Cela peut être une nouvelle pour les populations du Yémen, de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie ou de toute autre nation que Trump a personnellement ordonné de bombarder, ou pour les pays dont les diplomates qu’il avait assassiné, ou au presque quart de la population mondiale qui subit les sanctions mortelles des Etats-Unis.

Higgins a affirmé que, comme Trump, Maduro « a frauduleusement fabriqué une victoire dans une élection de mai 2018 », une affirmation qui a aussi peu de fondement dans la réalité que la prétention de Trump d’avoir réellement remporté la course présidentielle de 2020. Contrairement aux États-Unis, l’élection vénézuélienne a été marquée par un vote effectué dans les temps, avec des machines de vote ultra-modernes qui ont été surveillées par des centaines d’éminents observateurs internationaux, dont les rapports attestent de la propreté du processus (FAIR.org5/23/18). Maduro a remporté plus de 4 millions de votes de plus que son plus proche concurrent – un résultat peu surprenant (PAP5/20/18), en raison d’un boycott généralisé du scrutin et d’une division du vote de l’opposition restante entre deux candidats.

AP: Maduro favored as Venezuelans vote amid crisis

La réélection du président vénézuélien Nicolás Maduro était très attendue (AP5/20/18)-mais après le vote, la matrice médiatique a martelé que sa victoire ne pouvait s’expliquer que par la fraude.

Après cette élection, cependant, l’opposition de droite soutenue par les États-Unis a crié à la fraude et a tenté de renverser le gouvernement à plusieurs reprises, en utilisant des tactiques qui ne sont pas différentes des manœuvres post-électorales de Trump. Pourtant, Higgins s’est prononcé en faveur de Trump pour avoir sanctionné le Venezuela (des actions qui ont causé la mort d’au moins 100,000 personnes, selon un rapporteur spécial américain des Nations Unies), et pour la reconnaissance du president auto-proclamé Juan Guaidó comme dirigeant légitime. Une récente enquête d’opinion a révélé que Mr. Guaidó ne bénéficiait du soutien que de 3 % des Vénézuéliens – et ce, avant le désasstre de son invasion mercenaire ratée dans le style de la “Baie des Cochons”.

Ainsi, pour le Times, crier à la fraude électorale puis mettre en scène un coup d’État est mauvais car c’est ce que font les dictateurs – à moins que les États-Unis ne fassent des allégations douteuses de fraude électorale contre des ennemis officiels, auquel cas c’est une pratique honorable. Tel est le monde confus des experts des médias d’élite.

Depuis que le Venezuela a voté à gauche en 1998, le Times a préconisé le renversement du gouvernement vénézuélien. Son comité de rédaction a appuyé le coup d’État éphémère contre le président Hugo Chávez en 2002, allant jusqu’à affirmer qu’un tel événement n’avait même pas eu lieu. Avec la démission hier du président Hugo Chávez, la démocratie vénézuélienne n’est plus menacée par un apprenti dictateur. M. Chávez, un démagogue ruineux, s’est retiré après l’intervention des militaires et a remis le pouvoir à un chef d’entreprise respecté, Pedro Carmona.

Ainsi, Times (4/13/02) a écrit que Carmona licenciait tous les élus et se donnait le pouvoir suprême de gouverner par décret. Une étude FAIR 2019 sur le Venezuela (4/30/19) a constaté que Times avait publié 22 articles favorables au changement de régime sur une période de trois mois, et aucun qui s’opposait à la destitution du gouvernement démocratiquement élu.

Pas de coup d’État, juste une « surprise ». 

Les actions de Trump reflètent également celles de l’aile droite soutenue par les États-Unis en Bolivie, qui a clairement perdu les élections en octobre dernier, pour ensuite crier à la fraude et lancer un coup d’État réussi contre le vainqueur légitime, le président Evo Morales, un autre leader socialiste devenu figure de la haine dans les médias privés (FAIR.org4/11/19).

NYT: Evo Morales Is Gone. Bolivia’s Problems Aren’t.

Selon un éditorial du New York Times (11/11/19), chasser le président bolivien qui venait d’être réélu avec une marge de plus de 10 points de pourcentage était « la seule option restante ».

Alors que la sénatrice d’extrême droite, la raciste Jeanine Añez (qui ne s’est même pas présentée à la présidence, et dont le parti n’a obtenu que 4 % des voix) commençait à ordonner les rafles de journalistes et à superviser des massacres d’opposants, Times était en extase. Refusant à nouveau d’utiliser le mot « coup d’Etat » pour décrire les événements (FAIR.org11/11/19), son comité de rédaction (11/11/19) a décrit Morales comme un populiste « arrogant » qui « a effrontément abusé de son pouvoir », « a perdu sa légitimité » et « a écrasé toute institution » à sa manière. Le comité l’a accusé de présider une élection « très louche », citant une déclaration de l’Organisation des États américains (OEA) qui parlait de « manipulation évidente » des votes. Times a également applaudi la droite pour « le respect des règles et des institutions démocratiques ». Cela a apparemment forcé Añez à prendre le pouvoir… à cause d’un « vide de pouvoir ».

Le même jour, Times a publié un article d’opinion (11/11/19) intitulé « Comment l’ambition d’Evo Morales a contribué à sa chute », qui écartait d’emblée l’idée qu’il s’agissait d’un coup d’État, malgré le fait que l’armée a littéralement placé le cordon présidentiel autour du cou d’Añez.

Comme c’était évident à l’époque (CounterSpin11/21/19), les affirmations de l’OEA avaient autant de substance que les fantasmes de Trump sur la fraude électorale à l’échelle nationale. Ce n’est que sept mois plus tard – bien après que la poussière soit retombée et qu’Añez fut installée au pouvoir – que le Times (6/7/20) a reconnu que le rapport de l’OEA était défectueux. Mais même après cela, il a continué (9/17/20) à apporter de l’eau au régime d’Añez, prétendant par euphémisme qu’elle était arrivée au pouvoir de façon « surprenante » après une élection « chaotique » et qu’elle avait présidé une « année orageuse au pouvoir ».  Il s’agit d’une description peu utile d’une dirigeante qui est arrivée au pouvoir par un coup d’État militaire et qui a supervisé les fusillades de ses opposants politiques, et que seul un soulèvement national a finalement forcée à concéder une défaite électorale, qui a montré combien son pouvoir était rejeté par la population.

Imaginez que vous essayez de décrire un éléphant sans jamais utiliser le mot « éléphant ». Seuls des écrivains au talent prodigieux pourraient le faire de manière convaincante. De même, s’abstenir d’utiliser le mot « coup d’Etat » là où il est évidemment approprié demande un effort énorme, mais cela semble être la politique de Times, le mot apparaissant à peine en un an de couverture, sauf comme accusation dans la bouche des partisans de Morales (FAIR.org11/11/197/8/2010/23/20), un homme longtemps diabolisé comme un autoritaire. En écrivant sur le coup d’État, il est difficile d’éviter la répétition constante de ce mot dans chaque paragraphe, donc ne pas le mentionner du tout est un sérieux exploit.

Bien que Morales est rentré en Bolivie la semaine dernière après l’élection écrasante qui a chassé Añez et a vu le retour en force du Mouvement vers le Socialisme (MAS), Times (11/9/20) tentait encore de dissimuler le fait du coup d’État, moquant la « tentative ratée de Morales pour garder le pouvoir » qui « a déchiré la nation et l’a envoyé en exil ». Le retour de Morales, a informé Times à ses lecteurs, des Boliviens « inquiets », qui étaient « désireux de surmonter les troubles politiques déclenchés par sa tentative de division pour un quatrième mandat présidentiel ». L’aggravation de la tension politique était peut-être davantage liée au coup d’État d’extrême droite, aux massacres qui l’ont suivi, à la répression des médias critiques, à l’expulsion des étrangers et à la suspension des élections et des droits fondamentaux – mais même les abonnés avides de Times n’en sauront rien, à moins de savoir lire habilement entre les lignes.

Les coups d’Etat sont bons, en fait

Le Venezuela et la Bolivie sont loin d’être des cas isolés. De fait, une étude réalisée par Adam Johnson (Truthdig1/29/19) a constaté que le comité de rédaction du New York Times a explicitement soutenu 10 des 12 coups d’État soutenus par les Américains en Amérique latine depuis 1954.

Joao Goulart

Le comité de rédaction du New York Times (5/8/64) sur le renversement par un coup d’Etat militaire du président brésilien démocratiquement élu João Goulart : « Nous ne regrettons pas le décès d’un dirigeant qui s’était montré si incompétent et si irresponsable ».

Par exemple, deux jours après un coup d’État militaire au Brésil qui a mis fin à l’ère réformiste libérale de João Goulart et installé plus de 20 ans de dictature fasciste avec tortures et disparitions, le comité de rédaction du Times (4/3/64) a soutenu la « révolution pacifique » contre un personnage qui « n’avait presque pas de partisans ». Refusant d’utiliser le mot « coup d’Etat », ils ont conclu : « Nous ne regrettons pas la disparition d’un leader qui s’était montré si incompétent et si irresponsable ».

Un mois plus tard, la rédaction (5/8/64) a écrit sur le prétendu « sentiment général de soulagement et d’optimisme » du Brésil, selon lequel le « régime » d’extrême gauche de Goulart était terminé, et a annoncé que la « nation semble avoir aspiré » à un « nettoyage politique » des « extrémistes », tout en applaudissant l’emprisonnement généralisé de fonctionnaires libéraux au motif qu’ils étaient « communistes ».

Et comme dans le cas de Morales, le New York Times (9/12/73) a également blâmé le président chilien Salvador Allende pour son propre renversement en 1973. « Aucun parti ou faction chilien ne peut cacher sa part de responsabilité », écrit-il : Mais une part importante de responsabilité doit être attribuée au malheureux Dr Allende lui-même. Même lorsque les dangers de la polarisation sont devenus indéniablement évidents, il a persisté à impulser un programme de socialisme exacerbé pour lequel il n’avait pas de mandat populaire.

Le comité de rédaction a également éclairé son propre public avec désinvolture, en insistant sur le fait que: rien ne prouve que l’administration Nixon ait sérieusement envisagé les manœuvres à l’encontre du Dr Allende…. Il est essentiel que Washington garde méticuleusement les mains loin de la crise actuelle, que seuls les Chiliens peuvent résoudre. Il ne doit y avoir aucune raison de soupçonner une intervention extérieure.

Or les archives non gouvernementales de la Sécurité Nationale à Washington viennent de publier en novembre 2020 une nouvelle mine de documents concernant les efforts acharnés de l’administration Nixon pour renverser Allende).

En fin de compte, pour le New York Times, la légitimité des fraudes électorales criantes ne repose pas sur le fait qu’elles se soient réellement produites, mais sur leur utilité politique. Si Times dénonce les tentatives de Trump de renverser les résultats de l’élection, lorsqu’il s’agit de pays ennemis, toute accusation, aussi infondée soit-elle, est traitée avec respect et mérite d’être amplifiée. Les gouvernements légitimes qui tentent de se défendre contre les coups d’État antidémocratiques sont accusés de déployer les mêmes tactiques que celui qui veut les renverser.

Alan-MacLeod

L’auteur: @AlanRMacLeod est membre du Groupe sur les Médias de la Glasgow University. Son dernier ouvrage “Bad News From Venezuela: 20 Years of Fake News and Misreporting” (Venezuela : 20 ans de mensonges ou d’inexactitudes) a été publié par Routledge en avril 2018.

Source : https://fair.org/home/crying-wolf-on-election-fraud-is-ok-at-nyt-if-targets-are-official-enemies/

Traduction de l’anglais: Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/11/24/crier-au-loup-a-propos-de-fraude-electorale-ok-pour-le-new-york-times-si-les-cibles-sont-des-ennemis-officiels-par-alan-mc-leod-fair/

USA/Amérique Latine: le grand air de la « fraude » ou les arroseurs arrosés, par Maurice Lemoine

Depuis plus de trente ans Maurice Lemoine reste fidèle au métier d’informer comme enquête de terrain, aux antipodes du « copier-coller » qui tient lieu aujourd’hui de journalisme. Photos: par 35 mètres de fond, avec les travailleurs de l’Arc minier de l’Orénoque (Etat de Bolivar, Venezuela, 2018). Avec Giorgio Trucchi au Honduras en 2013 pour couvrir la résistance populaire au coup d’État de l’oligarchie contre le président Zelaya. Au Paraguay, en 2012, enquêtant sur un massacre de paysans dans le contexte du coup d’Etat contre Fernando Lugo… ou traversant les lignes des « guarimbas » violentes de l’extrême droite à Caracas en 2017.

Dès le 23 octobre, reçu dans le « Tonight Show » de Jimmy Fallon, sur la chaîne NBC, le sénateur Bernie Sanders, éliminé de la course à la Maison-Blanche car trop « à gauche » pour ses « amis » démocrates, avait prévu la situation. Pandémie de Covid-19 oblige, estimait-il, le vote par correspondance – les « absentee ballots » – allait considérablement augmenter et, en bonne logique, les électeurs démocrates, plus respectueux de la distanciation sociale, favoriseraient ce mode de vote par anticipation. « Pour des raisons que je n’ai pas le temps d’expliquer ce soir, déclara Sanders, vous allez avoir une situation, je suppose, dans des Etats comme la Pennsylvanie, le Michigan, le Wisconsin et d’autres, où vous allez recevoir d’énormes quantités de bulletins de vote par la poste. Contrairement à des Etats comme la Floride ou le Vermont, ils ne peuvent pas, pour de mauvaises raisons, commencer à traiter ces bulletins avant, je ne sais pas, le jour des élections ou peut-être la fermeture des bureaux de vote. Cela signifie que les Etats vont devoir traiter des millions de bulletins de vote par correspondance. » Dans ces conditions, le républicain Donald Trump pourrait très bien se retrouver en tête des décomptes dans certains Etats, le soir du scrutin, et devancé le ou les jours suivants par son adversaire démocrate Joe Biden, une fois tous les bulletins dépouillés. D’où cette prédiction de Sanders : « A ce moment-là, Trump dira : « Vous voyez ? Je vous avais dit que tout cela était une escroquerie. Je vous avais dit que ces bulletins étaient truqués. Nous ne quitterons pas nos fonctions. » C’est une préoccupation que beaucoup de gens et moi-même avons… Les gens doivent être conscients de cette possibilité. »

Sans lui retirer aucun des mérites que lui reconnaissent ses partisans, on ne qualifiera pas Sanders de « prophète ». Le 30 juillet, invoquant les « risques de fraudes » liés à la mise en place du vote par correspondance, Trump en personne avait annoncé la couleur et évoqué « l’élection la plus inexacte et la plus frauduleuse de l’Histoire ». Ce en quoi il n’innovait guère. En 2016 déjà, à la fin du troisième débat l’opposant à Hillary Clinton, il avait provoqué la stupeur en refusant de s’engager à accepter les résultats du scrutin : « Je verrai en temps voulu », avait- il déclaré.

On ne peut donc mettre les derniers événements sur le compte d’une quelconque improvisation. Le 4 novembre, lors de sa première prise de parole après la fermeture des bureaux de vote, et sans s’embarrasser des quelques millions de bulletins restant encore à dépouiller [1], le président sortant s’est autoproclamé vainqueur en dénonçant que certains Etats aient arrêté de compter les bulletins le temps de la nuit : « C’est une fraude contre le peuple américain. C’est une honte pour notre pays. Nous étions en train de gagner cette élection. Franchement, nous avons gagné cette élection. » Quelques heures plus tard, il dénoncera la dynamique désormais favorable à Biden : « Hier soir, j’avais une bonne avance dans de nombreux Etats décisifs, puis, un par un, ils ont commencé à disparaître par magie avec l’apparition et le comptage de bulletins surprises. Très étrange. »

De là à réclamer la suspension du dépouillement des votes par correspondance, en particulier dans le Michigan, la Géorgie et en Pennsylvanie, il n’y avait qu’un pas, allégrement franchi. Dans une réaction officielle, la directrice de campagne de Biden, Jen O’Malley Dillon, a déclaré scandaleuses, sans précédent et incorrectes les déclarations du président : « Scandaleuses parce qu’il s’agit d’un effort évident pour retirer les droits démocratiques aux citoyens américains. Sans précédent, car jamais auparavant dans notre histoire un président américain n’avait tenté de priver les Américains de leur voix lors d’une élection nationale. » Même la chaîne CNN, à travers ses commentateurs, a jugé la réaction de Trump « contraire à la démocratie ».

Dont acte, aux uns et aux autres. Mais on leur fera remarquer – et pas uniquement à eux ! – qu’ils auraient pu se montrer aussi clairvoyants en octobre 2019 lorsque se produisit le même phénomène en… Bolivie. Le dimanche 20 octobre, le décompte de 84 % des voix donnait au président sortant Evo Morales, candidat à la réélection en représentation du Mouvement pour le socialisme (MAS), une avance de sept points sur son concurrent de droite Carlos Mesa (45,28 % des voix contre 38,16 %), plaçant ce dernier en position de disputer un second tour. Après une interruption nocturne du dépouillement, le décompte du lundi soir changea la donne. Morales devançait à présent Mesa de dix points et, avec 46,8 % des suffrages contre 36,7 %, l’emportait dès le premier tour [2].
Aussi « trumpistes » que Trump, leur grand allié, la droite et l’extrême droite boliviennes, ainsi que quelques renégats censément « de gauche », hurlèrent à la fraude. Chargée d’observer le processus électoral, l’Organisation des Etats américains (OEA), aux ordres et à la botte de Washington, leur vint en aide en dénonçant un « changement inexplicable de tendance ».En fait, comme on l’avait constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivaient en dernier du fait des difficultés de communication, avaient fait basculer définitivement le résultat [3].

La suite est connue. Washington parla d’une tentative de « subversion de la démocratie ». Encouragés, les « ultras » boliviens déclenchèrent une vague de violence qui déboucha sur un coup d’Etat. Que l’Union européenne entérina. Le mimétisme moutonnier faisant le reste, l’immense majorité de la « communauté médiatique » ratifia la thèse de « la fraude », responsable de la crise qui s’ensuivit. Aux Etats-Unis mêmes, seul Bernie Sanders qualifia de putsch l’éviction de Morales. Egalement classée « à gauche » du Parti démocrate, la sénatrice du Massachusetts, Elisabeth Warren, évita soigneusement d’utiliser l’expression « coup d’Etat » et qualifia le « gouvernement » de la présidente autoproclamée Jeanine Añez de « leadership intérimaire », validant ainsi la nouvelle administration [4]. Il est vrai que, comme Nancy Pelosi, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Warren a reconnu en Juan Guaidó le président du Venezuela, que seul Trump et son équipe ont élu à cette haute fonction ; elle a également approuvé l’utilisation des sanctions aussi illégales que criminelles imposées à ce pays.
S’agissant de la Bolivie, et laissant la voie libre aux faucons républicains, l’ensemble du Parti démocrate s’est donc très ostensiblement désintéressé de la question.

Pour Washington et les « élites politiques » conservatrices qui, dans les Amériques, lui servent de relais en même temps qu’elles défendent leurs propres intérêts, les élections sont certes indispensables, mais à une condition : il faut pouvoir garantir que les gens votent comme il faut. De sorte que, chanté depuis la droite du noble orchestre de la Démocratie, et promus par le puissant voisin du Nord, le « grand air de la fraude » est depuis longtemps un grand classique dans la région.
 
En 2008, au Nicaragua, lors d’élections municipales largement remportées par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) – 109 villes sur 153 –, le candidat battu pour la mairie de Managua, le banquier Eduardo Montealegre, hurle au scandale et exige un recomptage des votes. Lorsque le Conseil suprême électoral (CSE) accepte la requête, il refuse d’assister à l’opération. Il n’apportera ultérieurement aucune des « preuves » censées sustenter son accusation.
Le 6 novembre 2011 voit la réélection du sandiniste Daniel Ortega, avec 62 % des suffrages. Arrivé en deuxième position avec 31 % des voix, le représentant du Parti libéral indépendant (PLI), Fabio Gadea, conteste sa défaite, prétendant avoir lui-même recueilli 62 % des voix (alors que tous les sondages lui avaient accordé environ 30 %). Alertant la « communauté internationale » (comprendre : les Etats-Unis et l’Union européenne) acquise à sa cause, il annonce une protestation massive et, pour le 3 décembre suivant, cent mille manifestants dans les rues de la capitale Managua. Présent sur place, nous n’assistons qu’à un défilé de cinq à dix mille personnes (en l’absence d’un appareil massif de répression).
Lorsque Ortega est réélu pour un troisième mandat le 6 novembre 2016, le CSE annonce une abstention de 31,8 % ; sans citer aucune source identifiable, la coalition d’opposition du Front large de la démocratie (FAD) l’estime à plus de 70 % et, comme d’habitude, conteste le résultat du scrutin.
A chaque fois, invoquant « la fraude », l’administration américaine (en l’occurrence celles de George W. Bush et Barack Obama) condamne (et sanctionne) l’indésirable vainqueur. A chaque fois, la sphère médiatique, sans plus d’hésitations que de preuves, enferme le Nicaragua dans la catégorie des « Etats voyous » [5].

Novembre 2009, en Haïti : trois jours d’émeute pour contester un résultat ! Le Conseil électoral provisoire (CEP) a bien exclu quatorze partis politiques – dont Fanmi Lavalas, formation de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide (deux fois bouté hors du pouvoir par des coups d’Etat) –, ce n’est pas suffisant. Les Haïtiens ont mal voté. Le premier tour de l’élection présidentielle a placé Mirlande Manigat (31,4 %) et Jude Célestin (22,5 %) devant le candidat de Washington Michel Martelly (21,8 %), dès lors éliminé pour le deuxième tour. Jeté dans la rue par ce dernier, un dévergondage de gens de toutes sortes sème le chaos. Sensibles à cette mobilisation de la « société civile » et sur la base d’un rapport fort bien venu de l’OEA, les principaux bailleurs de fonds, Washington en tête, obligent le CEP à modifier les résultats. Celui-ci installe Martelly en deuxième place, permettant ainsi à cet individu carrément corrompu, franchement incompétent, de participer au second tour et de devenir président de la République le 20 mars 2011.

L’année suivante, au Venezuela, le camp bolivarien emmené par Hugo Chávez continuant manifestement à envisager sa permanence au pouvoir, l’oppositionsonne le tocsin. Pourtant, le 15 septembre, l’argentin Carlos Álvarez, chef de la Mission d’observation électorale de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur), a déclaré : « Il est intéressant de souligner un élément que très peu connaissent, je parle surtout de ceux qui analysent la réalité depuis la désinformation ou les préjugés, c’est que le Venezuela possède aujourd’hui l’un des systèmes électoraux les plus vigoureux et les plus avancés technologiquement de l’Amérique latine, ce qui garantit la transparence, le contrôle et la surveillance du scrutin. » La semaine précédente, l’ancien président américain James Carter, dirigeant du Centre éponyme, avait pour sa part déclaré : « En réalité, sur les quatre-vingt-douze élections dont nous avons surveillé le déroulement, je dirais que le processus électoral du Venezuela est le meilleur du monde »…

Il n’en demeure pas moins que, à l’instar de Rafael Poleo, directeur du quotidien El Nuevo País, qui a écrit le 7 août « ignorer que le gouvernement prépare une fraude est une idiotie », l’opposition ne cesse de mettre en cause l’impartialité du Conseil national électoral (CNE) ; chaque fois qu’on le lui demande, Henrique Capriles, le candidat de droite, se refuse à préciser si, dans l’hypothèse où il lui serait défavorable, il acceptera le résultat (Trump n’a rien inventé).
Manque de chance : le 7 octobre, jour du scrutin, un million six cent mille voix de différence constituent une marge suffisante pour couper court à toute contestation. Avec 55,1% des votes et quasiment dix points d’avance, le président en exercice repart pour un nouveau de mandat. Capriles range provisoirement ses protestations dans son chapeau.

Chávez disparu, les Vénézuéliens élisent son dauphin Nicolás Maduro, le 14 avril 2013, avec 50,60 % des voix (n’importe quel fraudeur moyennement intelligent aurait porté cet avantage à 55-60 % pour éviter ce résultat « ric-rac » ; un vrai dictateur aurait, lui, gagné avec au minimum 80 %). Qu’importe. Capriles refuse d’admettre sa défaite. Le fait devrait surprendre : tout comme il a accepté avoir perdu lors de la présidentielle précédente, organisée par le même CNE, il n’a pas mis en cause l’arbitre électoral lorsque, quelques semaines auparavant, il a été réélu gouverneur de l’Etat de Miranda avec moins de trente mille voix d’avance sur le candidat du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) Elías Jaua. Appuyé par le secrétaire d’Etat américain John Kerry, l’OEA et le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, Capriles demande un recomptage de « tous » les bulletins de vote. Puis déclenche l’escalade en appelant ses partisans à exprimer leur « arrechera » –  mélange de rage et de hargne mêlées d’indignation morale – dans les rues. Suggérée sur les réseaux sociaux par le journaliste d’opposition Nelson Bocaranda, au prétexte que « les médecins cubains cachent des urnes pleines de bulletins de vote », des centres médicaux sont attaqués, incendiés et détruits. La vague de violence provoque la mort de onze personnes. Comme elles sont toutes chavistes, les grandes multinationales dites de défense des droits de l’Homme ne s’emparent pas de la question.

Contrairement à ce que croient certains niaiseux, l’impérialisme ne se manifeste pas que sous la forme extrême de l’intervention militaire et de l’invasion armée. Aux coups d’Etat menés à bien par des acteurs locaux, tentatives de déstabilisation, mesures coercitives unilatérales, guerres non conventionnelles, opérations clandestines, s’ajoutent les techniques de désinformation permettant de diaboliser l’ « ennemi ». Quoi de plus efficace, pour transformer un pays en « dictature », face à l’opinion internationale, que d’y remettre en cause l’honnêteté des processus électoraux ?
Au Venezuela, la comédie dure depuis deux décennies. Quand, en 2004, Chávez gagna un référendum révocatoire avec 59 % des suffrages exprimés, le dirigeant d’opposition Henry Ramos Allup dénonça une « gigantesque fraude » dont il présenterait les preuves dans les vingt-quatre heures. Seize années plus tard, on ne les a pas encore vues. Mais d’aucuns prennent toujours Ramos Allup au sérieux.

En 2018, en pleine période de déstabilisation économique, les leaders de l’opposition, sur ordre explicite de Washington, refusent de participer à la présidentielle et appellent à la boycotter. D’autres dirigeants, tout aussi critiques à l’égard du « chavisme », mais plus soucieux de l’intérêt général, se portent malgré tout candidats. Dans un tel contexte, 9,2 millions de citoyens se rendent aux urnes (46,02 % de participation). Maduro l’emporte avec 68 % des voix, devant Henri Falcón (ex-chef de campagne d’Henrique Capriles ; 21 %) et le pasteur Javier Bertucci (11 %). Ce qui se passe à ce moment ne peut même plus être placé dans la catégorie « comique de répétition » : soumis à une pression extrême des « ultras » étatsuniens et vénézuéliens, Falcón refuse soudain de reconnaître la légitimité du scrutin et exige… d’en organiser un autre. « On pourrait les faire en octobre et nous, nous sommes disposés une fois de plus, cohérents comme nous sommes [authentique !], à y participer. » Avec l’infime étincelle de lucidité qui semble lui rester, il constate néanmoins : « Aujourd’hui il est clair que cet appel à l’abstention a fait perdre une occasion extraordinaire de mettre un terme à la tragédie que vit le Venezuela. » Arrivé en troisième position, Bertucci n’entre pas dans une fausse polémique : « Les gens qui ont voté ont voté, on ne peut pas dire que le résultat n’est pas le produit du vote. »
En état de choc, échaudés, écœurés par l’irresponsabilité et l’incohérence de leurs dirigeants, les électeurs qui s’en réclament et les abstentionnistes ne descendent même pas dans la rue pour manifester. Nul n’y prête attention. L’effet troupeau faisant son œuvre, les médias dominants bourdonnent sur le même thème : la légende noire d’un Maduro « président illégitime » vient de naître.

On n’occultera pas ici que, le 30 juillet 2017, l’élection d’une Assemblée nationale constituante (ANC) avait été très controversée. Pas tant du fait du boycott des mêmes que l’année suivante et des violences qu’ils incitèrent alors à déclencher pour saboter la consultation. On déplora au moins quinze morts au cours de ce week-end, dont un sergent de la Garde nationale et un candidat chaviste. Vingt-et-un fonctionnaires de police furent blessés par arme à feu, huit gardes nationaux brûlés par un engin explosif. En vain : 8 089 320 Vénézuéliens se rendirent aux urnes pour élire leurs Constituants, soit 41,5 % de l’électorat.
Ces chiffres, bien sûr, furent immédiatement contestés. Toujours en première ligne dès qu’il s’agit de ruses, de manèges et de finasseries, Ramos Allup estima la participation à 12 %, soit à peine 2,4 millions de personnes. Plus troublante, et semant légitimement le doute, se révéla la déclaration d’Antonio Mugica, président de la firme Smartmatic, qui fournissait le software des machines à voter et l’assistance technique, quand il dénonça une manipulation des résultats. « Nous estimons que la différence entre la participation réelle et celle annoncé par les autorités est d’au moins un million de voix », déclare-t-il, depuis… Londres, trois jours après le scrutin.

Depuis, Mugica a disparu des radars, sans jamais avoir soumis à quiconque un quelconque rapport technique détaillé expliquant la supposée fraude, qui l’a réalisée et comment elle a été détectée. En revanche, tout observateur attentif dispose de quelques certitudes. Smartmatic, leader mondial en solutions électorales et de gestion d’identités, jouit d’une solide réputation internationale. Elle opère dans une quarantaine de pays. Sans jamais aucun incident, et défendant l’intégrité des résultats de douze élections vénézuéliennes successives, Smartmatic en encadrait techniquement le déroulement depuis 2004 – le vote étant complètement automatisé. Or, dans un contexte d’agression permanente, Washington venait d’annoncer des sanctions contre la présidente du CNE Tibisay Lucena, pour son rôle dans l’organisation de cette élection « illégale ». Toute entreprise travaillant avec le CNE risquait désormais d’être condamnées à de très fortes amendes par la justice étatsunienne et même de se voir exclue définitivement du marché américain. Or…

Après cette spectaculaire mise en cause de Caracas, et la rupture qui s’ensuivit, Smartmatic annoncera que l’Argentine (du président de droite Mauricio Macri) fait appel à sa technologie biométrique pour l’authentification de ses électeurs ; qu’elle présente sa technologie innovante aux experts et administrateurs électoraux du Royaume-Uni ; qu’elle participe à la mise en place de la même technologie innovante au Mexique (du président conservateur Enrique Peña Nieto) ; que, d’ici à 2020, « après une évaluation technique, légale et financière », le comté de Los Angeles achèvera avec elle l’installation d’un nouveau système de vote ; que la Commission européenne a attribué à son Centre d’excellence sur le vote par internet une nouvelle bourse de recherche dans le cadre du programme Horizon 2020 ; que, dans le secteur en charge des infrastructures électorales, elle intègre… le Conseil de coordination du Département de la sécurité intérieure des Etats-Unis ! Que des « amis » très chers du Venezuela ! Mieux vaut ne pas se placer sous l’épée de Damoclès des sanctions américaines quand on ne souhaite pas perdre de tels contrats [6].

« Personne n’a expliqué comment, pendant ces deux décennies de gouvernement bolivarien, l’opposition a presque toujours gagné, par exemple, dans l’Etat de Miranda, où se trouve la partie la plus grande et la plus puissante de Caracas, constate la philosophe et historienne vénézuélienne Carmen Bohórquez ; et qu’elle a également gagné à plusieurs reprises des Etats stratégiques tels que les Etats de Zulia, Táchira, Mérida, Nueva Esparta ou Amazonas [7]. » Néanmoins, au prétexte que « les conditions pour qu’il y ait des élections justes et démocratiques (n’y) sont pas réunies », l’Union européenne, en parfaite supplétive de l’administration Trump (et des ténors du Parti démocrate), refuse par avance de reconnaître les résultats des élections législatives organisées le 6 décembre prochain. Scrutin que, comme il se doit, leur petit protégé, l’autoproclamé Juan Guaido, appelle à boycotter. Une question, et non des moindres, demeurant néanmoins en suspens : le jour où aura lieu, au Venezuela, cette consultation électorale (à laquelle participent les factions non anti-démocratiques de l’opposition), connaîtra-t-on le nom du prochain président des Etats-Unis ?

Effarés, nombre d’Américains découvrent des méthodes que leurs gouvernements successifs ont sans vergogne appuyées, voire suscitées, à l’étranger. C’est que, à répandre cyniquement la peste chez les autres, on finit par l’attraper. Le 4 novembre, sans la moindre preuve, Trump s’est à nouveau posé en victime d’une vaste fraude électorale : « Si vous comptez les votes légaux, je gagne facilement. Si vous comptez les votes illégaux, ils peuvent essayer de nous voler l’élection ! » S’il perd (ce qui est probable, mais pas absolument certain, à l’heure de la rédaction de ce billet), il va multiplier les recours en justice et en appelle déjà à la Cour suprême, pour que « la loi soit respectée et utilisée de manière appropriée  ». La partie est loin d’être terminée.
 
Mais au fait… Où est passée l’OEA ? Pas d’ironie facile : elle est là et bien là. Défenseur intraitable, scrupuleux et désintéressé de la pureté des processus démocratiques sur le continent, son secrétaire général Luis Almagro a dirigé en personne une mission d’observation électorale. Pour ces minuscules Etats-Unis, pays de 328 millions d’habitants répartis sur 9,834 millions de Km², 28 experts et observateurs ont été déployés ; rien à voir avec l’immense Bolivie (11,35 millions d’habitants, 1,098 million de Km²) qui avait nécessité… 92 experts et observateurs déployés en 2019 dans les neuf départements du pays et dans trois pays étrangers (Argentine, Brésil et Etats-Unis) pour y surveiller le vote des expatriés.

Disons qu’au sein de l’OEA, et en matière de surveillance du respect de la démocratie, tous les pays sont égaux, mais que certains sont plus égaux que d’autres. « En raison de la nature décentralisée de l’administration électorale aux Etats-Unis, explique le Rapport préliminaire rendu public le 6 novembre, la Mission a dû obtenir l’autorisation de chaque Etat afin d’observer leurs processus de vote. La Mission a donc contacté les autorités de quatorze Etats [sur cinquante !] et du district de Columbia pour demander un accès pendant la période préélectorale et le jour du scrutin. (…) En fin de compte, les restrictions résultant de COVID-19 ainsi que d’autres facteurs échappant au contrôle de la Mission ont limité les Etats dans lesquels elle a pu se déployer [8]. » Et pour cause : certains Etats n’autorisent pas ou ne prévoient pas de dispositions spécifiques pour l’observation internationale de leurs processus électoraux. Et n’ont pas l’intention d’y changer quoi que ce soit. De sorte que l’imposante « Mission de l’OEA pour les élections présidentielles américaines » n’a été en réalité présente qu’en Géorgie, dans l’Iowa, dans le Maryland, dans le Michigan et dans le district de Columbia [9] !

Dans le rapport préliminaire qui en découle, l’OEA indique qu’elle « n’a pas directement observé de graves irrégularités jetant le doute sur les résultats » Préalablement, elle a mentionné sur un ton critique qu’ « un candidat en particulier » a fait référence à la « progression et à la crédibilité du vote » ce qui a ensuite conduit sa campagne à « contester le processus en cours et les résultats devant les tribunaux ». « Un candidat en particulier »… Jamais le nom de Donald Trump n’est mentionné. Il a plus de chance qu’Evo Morales, nommément cité et épinglé à de multiples reprises dans les mensongers rapports préliminaire et définitif de 2019. Mais Almagro n’insulte pas l’avenir. Le 6 novembre, date de publication de ce premier document, il n’est pas encore certain que Trump ait perdu l’élection.
On se permettra tout de même d’interpeller le secrétaire général sur cette « mission d’observation électorale à portée limitée » (expression employée dans le rapport précité). Plutôt que vouloir imposer autoritairement ses diktats à la Bolivie, au Nicaragua, au Venezuela ou aux autres pays de la région, ne devrait-il pas, en priorité, exiger des Etats-Unis un accès sans limites à l’observation de ses élections ? (excusez, « it’s a joke » : on n’a jamais vu un « péon » [10] imposer quoi que ce soit à son patron). Autre question : dans la plus extravagante des hypothèses (mais qui sait…), le président français Emmanuel Macron recevra-t-il Trump à l’Elysée si celui-ci s’autoproclame chef de l’Etat ? Et encore : comme elle l’a fait avec la Bolivie post-coup d’Etat, pourquoi l’Union européenne ne se propose-t-elle pas comme médiatrice pour « pacifier le pays »  ? Sans augurer du pire, on y note déjà une montée des tensions digne de la dernière des Républiques bananières. Selon le Washington Post, le Secret Service s’inquiète de la sécurité de Joe Biden : des agents ont été envoyés en renfort à Wilmington (Delaware) pour protéger son QG.

M.L.

Illustration : Clay Banks / Unsplash


[1] Il s’agit de bulletins postés au plus tard le jour du scrutin, donc le 3 novembre.

[2] En Bolivie, pour éviter un second tour, le candidat en tête doit obtenir la majorité absolue ou au moins 40 % des voix avec 10 points de pourcentage d’écart sur le second.

[3http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[4https://jacobinmag.com/2019/12/bernie-sanders-elizabeth-warren-foreign-policy-bolivia

[5http://www.medelu.org/Le-Nicaragua-sous-dictature-du#nb2

[6https://www.smartmatic.com/fr/

[7https://www.alainet.org/es/articulo/209597?utm_source=email&utm_campaign=alai-amlatina

[8file :///Users/admin/Downloads/PreliminaryReportoftheOASEOMUSA2020.pdf

[9] Le District de Columbia abrite la capitale fédérale Washington.

[10] En Amérique latine : gardien de bétail, ouvrier agricole, paysan pauvre, domestique…

Source : https://www.medelu.org/Le-grand-air-de-la-fraude-ou-les-arroseurs-arroses

De comment Londres créa un outil de « regime change  » au Venezuela

Le Premier ministre britannique Boris Johnson (à droite) rencontre Juan Guaidó,
le leader de l’opposition vénézuélienne, reconnu comme le « président par intérim » par le gouvernement britannique, Londres, 21 janvier 2020.
(Photo : Twitter/ Guaidó)

Dans une information communiquée par Declassified, le ministère britannique des affaires étrangères a déclaré qu’il avait accordé 250 000 livres sterling en 2019 pour créer la « Coalición Anticorrupción », qu’il décrit comme « une coalition anti-corruption de la société civile et des acteurs des médias libres, pour les aider à lutter contre la corruption et le crime organisé au Venezuela ».

Le ministère des affaires étrangères a versé 200 000 livres sterling supplémentaires à Transparencia Venezuela pour la période de mars à décembre 2020 « pour renforcer la durabilité de la coalition ».

Declassified a constaté que la coalition est dirigée par — et s’associe à — certains des individus et groupes les plus virulents du pays, opposés au gouvernement progressiste de Maduro. Les gouvernements britannique et états-uniens reconnaissent Juan Guaidó comme le « président par intérim » du Venezuela et ont ouvertement cherché à destituer Maduro de ses fonctions.

La coalition, dont le seul bailleur de fonds extérieur semble être le gouvernement britannique, compte déjà 781 organisations et promeut 243 « initiatives ». Transparencia Venezuela appelle le nouveau groupe un « mouvement de citoyens » qui espère parvenir à une « véritable transformation » et à un « nouveau Venezuela ».

Transparencia Venezuela a déclaré à Declassified qu’ils « présentent des rapports d’avancement et de gestion de projet tous les trois mois » à l’ambassade britannique à Caracas.

Les fonds ont été attribués par le Fonds britannique pour les conflits, la stabilité et la sécurité (CSSF) qui, selon le gouvernement, « travaille à la construction de la paix et de la stabilité dans les pays menacés d’instabilité ». Ce dernier est doté de 1,26 milliard de livres sterling.

Le gouvernement britannique avait précédemment refusé les demandes de Declassified de préciser qui il finance au Venezuela. En réponse à deux récentes demandes dans le cadre de la Liberté d’Information, le ministère britannique du développement international (DFID) a déclaré qu’il « dissimulait les détails des organisations que nous soutenons au Venezuela » pour des raisons de santé et de sécurité mais la pertinence de ces mesures en matière de santé et de sécurité n’est pas claire.

Un résumé du programme pour ce projet, daté de mars 2020, est la seule référence publique du gouvernement à la coalition vénézuélienne que Declassified a pu trouver. Il indique que 0,3 million de livres sterling d’aides a été alloué en 2019-2020 pour un « projet de lutte contre la corruption au Venezuela ».

Le document ajoute que « le programme finance également pour la première fois des activités au Panama et au Venezuela » et que la CSSF prévoit « une activité accrue » dans les deux pays avec le projet vénézuélien « axé sur la résistance de la société civile aux pratiques corrompues de l’État ».

Ce financement soulève des questions sur l’engagement du gouvernement en matière de transparence puisque le projet ne semble pas être mentionné sur le site web « DevTracker » du gouvernement, qui est censé répertorier tous les projets d’aide internationale du Royaume-Uni.

Un porte-parole de Transparencia Venezuela a déclaré à Declassified que le groupe « se concentre sur la transparence et la lutte contre la corruption, et pour cette raison, contrôle les ressources qui sont gérées ou qui sont sous la responsabilité des organes actuels de l’Etat ».

Pour un Venezuela intègre : Matériel promotionnel pour la Coalición Anticorrupción, soutenue par le Royaume-Uni.

Se battre dans la rue

Sur sa page « Qui sommes-nous ? », la coalition écrit que sa motivation est de « lutter activement pour mettre fin aux problèmes structurels qui perdurent depuis près de deux décennies et sont profondément enracinés dans ce pays ».

Nombre de ses initiatives nationales visent le gouvernement vénézuélien, tandis que sa page d’information contient de nombreuses critiques sur la manière dont Maduro a géré la pandémie de Covid-19 et des allégations de corruption.

Le site web du groupe ne précise pas qui dirige la coalition. Le ministère des affaires étrangères et l’ambassade britannique à Caracas ont ignoré les questions de Declassified sur les personnes impliquées dans la coalition.

Cependant, un récent rapport mentionne Yonaide Sánchez comme sa coordinatrice nationale. Sánchez, professeur à l’université Lisandro Alvarado de Barquisimeto, dans le nord du Venezuela, est une proche de Guaidó et a soutenu ouvertement les efforts de l’opposition pour renverser le gouvernement de Maduro.

Lors des violentes manifestations de rue d’avril et mai 2017, Sánchez a écrit que « chaque annonce de Maduro confirme que nous devons poursuivre la lutte dans les rues. Le gouvernement est de plus en plus isolé ».

En janvier 2019, peu après que Guaidó se soit auto-proclamé président du Venezuela, Sánchez a écrit : « Moi, Yonaide Sánchez… ne reconnais que Juan Guaidó — président de l’Assemblée nationale — comme le président légitime du Venezuela. J’espère pour le bien de mon pays que mon organisation est d’accord ».

En août 2020, la coalition a invité Guaidó pour une discussion sur le « carrefour électoral » au Venezuela, en demandant « Où allons-nous à partir d’ici ? » En présentant Guaidó comme le « président par intérim » du Venezuela, la conversation a porté sur les avantages d’inviter la Drug Enforcement Agency (DEA) nord-américaine à revenir au Venezuela après son expulsion par le président Hugo Chávez en 2005 pour des soupçons d’espionnage.

Le financement britannique des activités de « lutte contre la corruption » au Venezuela est susceptible d’ajouter aux soupçons selon lesquels le Royaume-Uni donne aux organisations de la société civile les moyens de renverser le gouvernement Maduro. Le gouvernement britannique n’est pas connu pour financer des groupes de lutte contre la corruption dans les États alliés, tels que les régimes du Golfe, où la corruption est courante.

En février 2017, l’ambassadeur britannique au Venezuela, John Saville, a participé à un événement sur la « transparence » aux côtés de Guaidó. En mai dernier, Saville a été identifié comme le chef de l’unité de reconstruction du Venezuela du ministère des affaires étrangères, qui, selon le gouvernement vénézuélien, fonctionnait dans le secret. L’unité cherche ostensiblement à « conduire le Venezuela vers une résolution pacifique et démocratique » de sa crise politique actuelle.

Lors d’un événement de la coalition en mars, Duncan Hill, l’ambassadeur adjoint du Royaume-Uni au Venezuela, aurait déclaré « Le Venezuela a été victime du plus grand pillage de l’histoire ».

L’actuel ambassadeur britannique à Caracas, Andrew Soper, a été premier secrétaire à Washington DC de 1995 à 1999, et a été dénoncé comme un informateur nord-américain « strictement protégé » dans un câble diplomatique de janvier 2010 alors qu’il était ambassadeur britannique au Mozambique.

Alors que la coalition était en cours de construction en octobre 2019, Soper a réaffirmé que « Guaidó a l’amitié et le soutien du Royaume-Uni ».

Le ministère des affaires étrangères n’a pas répondu à la question de Declassified sur l’état des relations actuelles de Soper avec l’ambassade américaine à Caracas.

Juan Guaidó (à gauche) avec l’ambassadeur du Royaume-Uni au Venezuela, Andrew Soper, qualifié d’informateur américain dans les communiqués diplomatiques de WikiLeaks. (Photo : Assemblée nationale vénézuélienne)

Le Centre Thatcher

Parmi les 20 organisations nationales de la coalition anti-corruption du Venezuela, beaucoup sont des critiques de longue date du gouvernement et des bénéficiaires passés ou actuels des financements des gouvernements occidentaux.

L’un des membres est le « Centre Thatcher », dont le site web a été mis en ligne moins d’une semaine après celui de la coalition. Bien que les informations d’enregistrement aient été rendues privées, les deux enregistrements par procuration ont été effectués par la même société basée en Arizona, aux États-Unis.

Le « Thatcher Centre » a été fondé en août 2019 par le journaliste vénézuélien Guzman González et est basé dans l’État de Carabobo, dans le nord du pays. Nommé d’après l’ancien premier ministre britannique qui était un fervent défenseur des régimes de droite en Amérique latine, le centre affirme que ses objectifs sont « une citoyenneté forte et un État faible ».

Superatec AC, un autre membre de la coalition, a reçu une subvention de 80 000 dollars de la Citibank en 2019, tandis que le responsable de Fetrasalud, la fédération des travailleurs de la santé a appelé tous les secteurs du pays à se joindre à Guaidó lors des manifestations nationales de mars 2020.

La coalition comprend également l’Asociación Civil Súmate (Association civile pour le rassemblement), qui reçoit depuis longtemps des fonds du National Endowment for Democracy (NED) du gouvernement américain et qui a été fondée et dirigée par la figure clé de l’opposition Maria Corina Machado.

La corruption est un problème grave au Venezuela, et la mauvaise utilisation des fonds publics a exacerbé une crise économique déjà grave. Cependant, les notations de corruption sont toutes produites par des organisations financées directement ou indirectement par des gouvernements occidentaux qui cherchent à renverser le gouvernement Maduro.

En 2017, l’ancien procureur général Luisa Ortega a fui le pays après avoir été licenciée et a obtenu l’asile en Colombie. Elle a soutenu que Maduro est impliqué dans le scandale de corruption autour de l’entreprise de construction brésilienne Odebrecht, et qu’un tribunal vénézuélien de haut niveau bloque une enquête, bien qu’aucune preuve n’ait été fournie publiquement pour appuyer ces allégations.

Entre-temps, les envoyés de Guaidó ont été accusés d’avoir détourné des fonds destinés aux déserteurs militaires vénézuéliens qui ont fui en Colombie en février et mars 2019. Selon la société PanAm Post, basée à Miami, deux responsables du parti Voluntad Popular ont gonflé le nombre de déserteurs afin de recevoir des fonds supplémentaires, et ont donc fait l’objet d’une enquête du gouvernement colombien.

En réponse à ce scandale, Guaidó a demandé à Transparencia Venezuela de lancer une enquête, qui a largement absous les personnes accusées de détournement de fonds. Après avoir publié ses conclusions, l’équipe de Guaidó a publiquement remercié Transparencia Venezuela pour son travail, affirmant que l’enquête prouvait « l’engagement de l’opposition vénézuélienne en faveur de la transparence et de l’utilisation correcte des ressources ».

L’équipe de Guaidó : « Où allons-nous à partir de maintenant ? »  
Matériel promotionnel pour un événement avec Juan Guaidó,
organisé par la « Coalición Anticorrupción ».

Transparencia Venezuela

Transparencia Venezuela prétend être un acteur « non partisan » au Venezuela bien que sa co-fondatrice et directrice, Mercedes de Freitas, ait établi et géré un certain nombre d’institutions financées par les Etats-Unis dans le pays.

Mme de Freitas a été directrice de la Fundación Momento de la Gente (Fondation Moment du peuple), une organisation de surveillance juridique basée à Caracas qui a reçu un financement important du NED et du National Democratic Institute (NDI), une autre fondation de « promotion de la démocratie » financée par le gouvernement américain.

Selon des documents publiés par WikiLeaks, le NDI a financé des groupes d’opposition vénézuéliens depuis les premières années de la présidence de Chávez.

Le NED a été fondé en 1983 sous le président américain Ronald Reagan après une série de scandales embarrassants pour la CIA, et a été décrit par le Washington Post comme le « sugar daddy of overt [US] operations ». Allen Weinstein, qui a dirigé l’étude de recherche qui a conduit à la création du NED, a déclaré : « Une grande partie de ce que nous faisons aujourd’hui a été fait secrètement il y a 25 ans par la CIA ».

Par le biais d’institutions comme le NED, le gouvernement américain a déboursé de l’argent pendant deux décennies au Venezuela dans le but d’y réaliser un changement de régime. En 2011, le NED a financé des groupes de rock anti-Chávez dans le but de déstabiliser le gouvernement.

Des documents obtenus grâce à la loi américaine sur la Liberté de l’Information montrent qu’en avril 2002, De Freitas a envoyé un courriel au NED pour montrer son soutien à la tentative de coup d’État infructueuse contre Chávez. Comme l’a rapporté The Nation, son courriel visait à « défendre les militaires et [l’homme d’affaires et chef de file du coup d’État Pedro] Carmona, en affirmant que la prise de contrôle n’était pas un coup d’État militaire ».

De Freitas a également travaillé comme coordinatrice de Queremos Elegir (Nous voulons choisir) — une organisation de la société civile qui a reçu des fonds américains et a fait partie du mouvement contre Chávez au début des années 2000.

Depuis 2010, De Freitas est également vice-président de la Fundación Tierra Viva (Fondation Terre vivante), qui promeut « la conservation des ressources naturelles » mais dont les mécènes financiers sont les compagnies pétrolières Chevron, Total Oil & Gas, Shell Venezuela et l’ambassade britannique.

Les audits financiers de Transparencia Venezuela, publiés chaque année depuis 2005 (sauf pour 2019 et 2020), montrent que l’ambassade britannique à Caracas a été l’un de ses principaux bailleurs de fonds.

L’organisation faîtière Transparency International, dont le siège est à Berlin et dont le revenu d’exploitation s’élève à 25,7 millions de livres sterling, est financée par les gouvernements américain et britannique, entre autres, depuis sa création en 1993. En 2019, le DFID était le plus grand donateur gouvernemental, avec 4,4 millions d’euros, soit près du double du deuxième plus grand bailleur de fonds gouvernemental, le ministère des affaires étrangères du Canada. Le Département d’État américain a donné 743 799 euros.

Le plus grand donateur de Transparency International en termes de fondations privées est le géant minier anglo-australien BHP (anciennement BHP Billiton), qui a donné au groupe 1,9 million d’euros en 2019. Parmi les autres donateurs, on trouve Shell et Exxon Mobil, qui s’est engagée dans une bataille de plusieurs années avec le gouvernement Chávez concernant la nationalisation du pétrole. (Le Venezuela possède les plus grandes réserves pétrolières prouvées au monde).

L’un des quatre membres de Transparencia Venezuela, CEDICE, est un groupe de réflexion qui « pense que l’ouverture du pétrole aux investissements privés » au Venezuela « est un pas dans la bonne direction ». Avec le soutien du réseau Atlas, un groupe de réflexion américain libertarien qui soutient les mouvements politiques de droite en Amérique latine, la CEDICE a financé le projet de recherche « Citizen Oil » visant à explorer les avantages de la privatisation du pétrole, qui a ensuite été inclus dans le plan économique de Guaidó pour le Venezuela.

Transparencia Venezuela a déclaré à Declassified qu’elle ne demandait pas le retrait de Maduro. « La coalition demande la transparence dans la gestion, avec la responsabilité, la participation des citoyens et un système de justice qui mette fin à l’impunité », a déclaré son porte-parole. Ils ont ajouté que le gouvernement britannique finançait la coalition parce qu’elle était anti-corruption, et non anti-gouvernementale.

La ventilation des flux de financement de l’organisation non gouvernementale Transparency International. La majorité de son financement provient
de gouvernements, dont beaucoup cherchent à destituer le président
du Venezuela, Nicolás Maduro, du pouvoir.

Les membres de l’opposition

Au sein du conseil d’administration de Transparencia Venezuela, qui compte neuf membres, siège l’ancienne directrice de la CEDICE, Rocío Guijarro, qui a été l’une des premières personnalités à signer la législation de 2002 qui a dissous les institutions démocratiques du Venezuela lors du coup d’État contre Chávez.

Andrés Duarte, membre du conseil d’administration de la Chambre pétrolière vénézuélienne, dont l’objectif est d’accroître la participation privée dans le secteur pétrolier du pays, siège également au conseil d’administration de la CEDICE. Miguel Bocco, un des membres fondateurs de Transparencia Venezuela et également membre du conseil d’administration, est un ancien directeur de la Chambre pétrolière vénézuélienne, et a appelé à la privatisation du secteur pétrolier vénézuélien.

Gustavo Linares Benzo, un avocat qui siège au conseil consultatif de Transparencia Venezuela, a soutenu dès novembre 2018 que Guaidó devrait appliquer l’article 233 de la Constitution vénézuélienne pour revendiquer la présidence vénézuélienne.

L’article 233 précise qu’en cas de « vide absolu du pouvoir » résultant de « l’incapacité physique ou mentale permanente » du président ou de « l’abandon de son poste », le président de l’Assemblée nationale assume légalement ses fonctions. Cet argument a fourni la principale justification juridique de la tentative de remplacement de Maduro.

Transparencia Venezuela répertorie également 24 membres dont Carlos Fernández. En tant que président de la Fédération des chambres de commerce et d’industrie (Fedecamaras) en 2002, Fernández a joué un rôle clé dans le sabotage de trois mois de l’industrie pétrolière vénézuélienne qui visait à renverser Chávez. Jorge Botti, un autre ancien président de Fedecamaras, est également membre de la fédération.

Un porte-parole de Transparencia Venezuela a déclaré à Declassified : « Notre personnel et nos organisations alliées sont des défenseurs des droits humains, des combattants pour le droit à la santé, au bien-être des enfants, aux communautés indigènes, aux groupes vulnérables, à l’accès à l’information, à la justice, entre autres choses ». Le porte-parole a ajouté : « Dans la coalition, nous n’acceptons pas la participation de partis politiques ou d’organisations ayant des objectifs politiques électoraux ».

Le ministère britannique des affaires étrangères et l’ambassade britannique au Venezuela n’ont pas retourné les demandes de commentaires de Declassified. La Coalición Anticorrupción n’avait pas de personnel ni d’informations de contact sur son site web.

Matt Kennard et John McEvoy

Matt Kennard est le chef des enquêtes de Declassified UK. John McEvoy est un journaliste indépendant qui a écrit pour International History Review, The Canary, Tribune Magazine, Jacobin, Revista Forum et Brasil Wire.

Declassified UK est une organisation de journalisme d’investigation qui couvre le rôle du Royaume-Uni dans le monde.

Source : daily maverick

Traduction : Venesol

Nouveau « coup pourri » de l’OEA en Bolivie ? par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Le 18 octobre auront lieu en Bolivie des élections générales afin d’élire le président, le vice-président et de renouveler les 130 députés et 36 sénateurs du Parlement. Peut-on parler d’une « grande fête démocratique », selon l’expression consacrée ?
Pour mémoire : suite aux élections d’octobre 2019, le pays a connu une rupture constitutionnelle débouchant sur une prise de pouvoir (le 12 novembre) de la sénatrice d’opposition Jeanine Añez, dont le parti conservateur Unité démocratique (UD) venait d’obtenir un spectaculaire… 4,24 % des voix. Elle devint néanmoins miraculeusement « présidente » grâce à l’appui des Forces armées, de la police, des partis de droite et des factions d’extrême droite, de transfuges de la société dite « civile » – les Eglises catholique et évangéliques apportant leur bénédiction. En quelques heures, les Etats-Unis (de Donald Trump), le Brésil (de Jair Bolsonaro) et l’Union européenne (par la voix de son représentant León de la Torre) adoubèrent l’enfant adultérin de cette union et le baptisèrent « gouvernement de transition ».
 
Dans tout événement, il y a les faits et il y a leur interprétation. Concernant l’épisode précité, les classiques « la démission du président Evo Morales, le 10 novembre 2019 » ou « le départ d’Evo Morales (…) à propos duquel on débat encore [1] » peuvent faire illusion au sein du club de la « pensée conforme » (qu’elle soit de droite ou prétendument de gauche), mais constituent en réalité une pure illusion [2]. En effet…
Secret de polichinelle : le 20 octobre 2019, le président sortant Evo Morales, qui se représentait au nom du Mouvement vers le socialisme (MAS), a gagné le premier tour du scrutin présidentiel avec 47,08 % des suffrages et plus de dix points d’avance sur le deuxième, Carlos Mesa (Communauté citoyenne [CC], 35,51 %) [3]. Il était donc élu. Il n’a pas été poussé à la démission en raison de « fraudes » ayant entaché sa victoire ; alors qu’explosait une vague de violence destinée à terroriser ses ministres et législateurs, ses proches, ses militants et électeurs, il a été victime d’un Coup d’Etat [4].
Autre fait établi : à travers le rapport de ses observateurs, c’est l’Organisation des Etats américains (OEA), dirigée depuis 2015 par un comparse de l’administration Trump, l’uruguayen Luis Almagro, qui a légitimé devant l’ « opinion internationale » la thèse de la fraude, qu’agitait la propagande de l’opposition depuis des mois. Ultérieurement, plusieurs organismes et experts indépendants étrangers – dont plusieurs étatsuniens de renom – ont clairement établi le caractère fallacieux des conclusions de ce rapport [5]. Ils ont ainsi confirmé la victoire d’ « Evo ».

Première conséquence de la rupture démocratique : une situation de grande violence, de répression et de violations des droits humains. Deuxième prolongement : alors que le gouvernement de facto était censé convoquer de nouvelles élections dans un délai de 90 jours, il exerce toujours le pouvoir quasiment un an après le début de l’usurpation.
 
Initialement prévues pour le 22 janvier 2020 (fin officielle du mandat de Morales), puis le 3 mai, le scrutin a été repoussé au 6 septembre et enfin au 18 octobre. A chaque fois, pour retarder l’échéance, il fut mis en avant les « conséquences et dommages sur la santé » qui pourraient survenir à cause de l’organisation de la consultation en pleine pandémie. A cet argument, que l’on peut estimer raisonnable, s’ajoute néanmoins un point beaucoup plus important : au long de tous ces mois, et malgré les multiples mesures de coercition, le MAS et son candidat à la présidence Luis Arce – Evo Morales, réfugié en Argentine, étant interdit de séjour et de participation électorale – demeurent en tête de tous les sondages dans la perspective de prochaines élections générales. Jugés inopportunes, dès lors, par le pouvoir de facto. Qui les repousse, et les repousse, et les repousserait bien à l’infini.
La pression sociale, de fortes manifestations provoquant en août un quasi blocage du pays et la résistance du pouvoir législatif que domine toujours le MAS ont rendu impossible un tel scénario. La date du 18 octobre a finalement été homologuée par une loi. Que la « présidente autoproclamée » Añez a dû signer la mort dans l’âme, après avoir beaucoup résisté.

Washington, 29 septembre. C’est là que se mènent la veillée d’armes, le branle-bas de combat. Ministre bolivien de l’Intérieur, l’extrémiste Arturo Murillo Prijic, vient de débarquer pour une visite « officielle » aux Etats-Unis. Murillo, c’est l’homme fort du régime putschiste. Surnommé « Trompo » (Toupie) lorsqu’il était pilote de course, il a fait de sa carrière politique un instrument pour réussir en affaires (et vice-versa). Riche patron du secteur, il a fondé l’Association des hôteliers du Tropique de Cochabamba. Dans sa trajectoire, rien n’est vraiment pur. Le 3 mai 2016, alors qu’il était sénateur pour le compte de l’Unité démocratique (le parti de Janine Añez), il a été condamné à deux ans de prison pour avoir falsifié son livret militaire afin de pouvoir se présenter à la députation (et être élu pour la période 2006-2011) ainsi que pour postuler à la mairie de Cochabamba. Il n’a jamais été emprisonné et, fort opportunément, le coup d’Etat a interrompu la procédure qui se poursuivait contre lui.

A moins de trois semaines de l’élection, voici donc Murillo à Washington. Pour ce faire, il s’est substitué à son homologue des Affaires étrangères, Karen Longaric, sans autre forme de procès. Mais, depuis le « golpe » [6], Murillo fait la pluie et le sale temps en Bolivie. Même ses acolytes finissent par en subir les conséquences. Démissionné de force le 28 septembre pour avoir exprimé son désaccord avec la privatisation à la hussarde de la Compagnie de lumière et d’énergie électrique de Cochabamba (ELFEC), le ministre de l’Economie Óscar Ortíz a laissé libre cours à sa frustration :« La présidente Añez a remis l’avenir du gouvernement et du pays au ministre Murillo, une personne qui n’a pas la capacité, qui n’a pas la sérénité nécessaire pour pouvoir résoudre les problèmes comme ils devraient l’être, c’est-à-dire en recherchant des solutions dans le cadre de la Constitution et des lois. »
Venant d’un ministre nommé par une présidente illégitime cette invocation de la légalité peut paraître osée, mais l’accusation mérite d’être prise en considération. Sans toutefois en exagérer l’importance…

Dans le cœur battant de « Trumpland », Murillo est reçu par de hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche, insensibles par nature à ce genre de considérations. A chacun, il prend par ailleurs soin de dire ce qu’il souhaite entendre. Il rencontre également le tout nouveau président de la Banque interaméricaine de développement (BID), Mauricio Claver-Carone, imposé au forceps par Washington, le 12 septembre, contre tous les usages, aux partenaires latino-américains et européens de l’organisme multilatéral. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient. En décembre 2019, en pleine phase de consolidation du coup d’Etat, ils se sont déjà réunis : Claver-Carone était alors Directeur principal pour les Affaires de l’hémisphère occidental (l’Amérique latine) au Conseil de Sécurité Nationale (CSN) des Etats-Unis. Le cénacle au sein duquel l’Empire peaufine ses stratégies. Aujourd’hui comme hier, ils se comprennent parfaitement.
Dernière visite et non des plus anodines : Murillo retrouve celui qui a offert sur un plateau d’argent la Bolivie aux putschistes, le secrétaire général de l’OEA Luis Almagro. En août dernier encore, celui-ci qualifiait de « bassesse » les virulentes manifestations « du MAS » (en réalité beaucoup plus larges que réduites à ce seul parti) déclenchées en réaction à un nouveau report des élections. 
Les deux individus abordent manifestement quelques sujets brûlants. Pour ne pas dire préoccupants. Le lendemain de la réunion Almagro avertit par Tweet : « Hier, j’ai rencontré le « MindeGovernment of #Bolivia@ArturoMurilloS ». Il m’a fait part de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes dans le cadre des élections générales2020. Nous nous sommes engagés à déployer un maximum d’efforts pour renforcer la mission électorale de l’OEA en Bolivie et pour garantir la volonté du peuple. »https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1311425548619575296&lang=fr&origin=http%3A%2F%2Fwww.medelu.org%2FNouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie&siteScreenName=memoireluttes&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Des fraudes électorales le 18 octobre… Mais qui diable pourrait les organiser ? Murillo a pratiquement les pleins pouvoirs et il s’en sert. Première mesure prise dès le « golpe » réussi : les membres du Tribunal suprême électoral (TSE), dont la présidente María Eugenia Choque (60 ans), ont été arrêtés et emprisonnés. Nommé par le pouvoir au sein de l’organisme qui gèrera les prochains scrutins, Salvador Romero en est devenu le président. Un parfait chien de garde, qui n’a rien d’un inconnu.
Une vieille amitié lie Romero à Carlos Mesa, actuel candidat à la magistrature suprême, battu l’an dernier par Evo Morales – mais aussi vice-président devenu chef de l’Etat en octobre 2003 après la fuite aux Etats-Unis de l’ultralibéral Gonzalo Sánchez de Lozada. Romero fut alors propulsé par Mesa au TSE, dont il deviendra une première fois président, de 2004 à 2008. Si l’on en croit un câble du 8 janvier 2007 révélé par Wikileaks, il alimente à cette époque en « informations » l’ambassadeur américain Philip S. Goldberg. Celui-ci – actuel représentant des Etats-Unis en Colombie – sera expulsé de Bolivie en 2008 par Evo Morales pour son rôle actif dans la première des tentatives à caractère fascisant destinées à le renverser. Organisée depuis le fief de l’opposition de Santa Cruz, celle-ci échouera finalement grâce à l’intervention de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur) récemment créée sous l’impulsion d’Hugo Chávez et Luiz Inácio « Lula » da Silva pour réduire les tensions régionales et faire contrepoids à l’OEA.

En 2011, et jusqu’à 2014, on retrouve Romero au Honduras où, le 28 juin 2009, un coup d’Etat contre le président réformateur Manuel Zelaya a lui été couronné de succès. Washington sachant se montrer reconnaissant, Romero y a été nommé directeur de l’Institut national démocrate (NDI). Créé en 1983 dans le cadre du programme « Soutien international à la démocratie » du Congrès étatsunien, le NDI est financé par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), organisme hautement humanitaire agissant lui-même sous la supervision du président, du Département d’Etat et du Conseil de sécurité nationale (CSN) américains. Après qu’il eut participé à la « normalisation » du Honduras post-coup d’Etat, essentiellement marquée par… des fraudes électorales [7], l’USAID financera plusieurs des conférences données par Romero pour dénoncer la gestion d’Evo Morales.

A Washington, on a le sens de la famille : l’ambassade des Etats-Unis à La Paz a donc annoncé que… l’USAID assistera le… TSE dirigé par… Romero pour l’organisation des élections générales du 18 octobre prochain. Quant à la mission des observateurs de l’OEA – dont la présence a été sans succès refusée par le MAS –, elle sera dirigée par l’ancien ministre des Affaires étrangères (2014-2018) du Costa Rica, Manuel González, celui-là même qui, en 2019, avec son rapport préliminaire, a inventé la thèse de la fraude au lendemain des élections.
Qu’une telle Sainte Alliance organise une manipulation du verdict des urnes favorisant le MAS paraîtra sans doute assez baroque à tout être doué de raison. Qui donc, alors, du côté gauche de l’échiquier politique, pourrait se livrer à un sabotage des résultats du scrutin ? Et comment ?

En décembre 2019, Murillo a sollicité l’aide d’Israël pour lutter contre le « terrorisme » [8]. Il a créé une nouvelle force de police, « antiterroriste » (forcément !), pour « démanteler les groupes étrangers menaçant le pays » (pour qui ne saurait pas lire entre les lignes : derrière chaque cocotier ou chaque sommet de la « Pachamama » se cachent des hordes d’agents cubains et vénézuéliens). En quelques mois, le gouvernement de facto va importer pour 5 millions de dollars d’armements. Préalablement, Murillo a averti qu’il dispose de « réseaux de renseignements » personnels et a annoncé une « chasse à l’homme » ciblant les dirigeants du MAS rebaptisés « animaux ».

Présidente du Sénat, la « masiste » Adriana Salvatierra aurait dû exercer le pouvoir en l’absence d’Evo Morales et du vice-président Álvaro García Linera poussés sur les chemins de l’exil. Elle doit démissionner de son poste après avoir reçu de multiples menaces de mort dirigées contre des membres de sa famille, ce dont profite Añez (seconde vice-présidente du Sénat) pour s’installer avec ses cliques, ses claques, sa Bible et ses « fachos ». Trente-quatre manifestants tués et 115 blessés suivent, lors des soulèvements du secteur de Senkata (à El Alto, périphérie de La Paz) et de la commune rurale de Sacaba (département de Cochabamba). Parallèlement et dans la durée, le pouvoir s’attache à neutraliser ce qu’il considère être la force de frappe politique de ceux qu’il vient de renverser. Réfugiés dans l’ambassade du Mexique, d’où ils ne peuvent sortir, ne serait-ce que pour partir à l’étranger, quelques-uns des collaborateurs les plus expérimentés et politisés d’Evo Morales – Hugo Moldiz (ex-ministre de l’Intérieur), Juan Ramón Quintana (ministre de la Présidence), Javier Zavaleta (Défense), Héctor Arce Zaconeta (Justice), Wilma Alanoca Mamani (Culture), Víctor Hugo Vásquez (gouverneur du département d’Oruro), Nicolás Laguna (directeur de l’Agence des technologies et de l’information [Agetic]) – sont de ce fait hors-circuit [9].

Plusieurs centaines d’autres dirigeants du MAS et d’organisations sociales sont poursuivis par la justice. Pour avoir fait l’éloge d’Evo Morales sur WhatsApp, comme Mauricio Jara à Santa Cruz, n’importe quel militant peut se retrouver embastillé, accusé de sédition, d’instigation publique à la violence et – merci la Covid-19 ! – d’attentat contre la santé publique. Même un allié d’hier, et non des moindres, l’ex-commandant en chef des Forces armées Williams Kaliman – le général qui a « suggéré » à Morales de démissionner – n’échappe pas à l’ire des Torquemada. Assigné à résidence, il est jugé pour avoir tardé à appuyer la police dans la répression des foules indigènes descendues dans la rue en appui au chef de l’Etat renversé.

Dans un tel contexte, c’est tout naturellement que, dès le 18 décembre 2019, a été lancé un mandat d’arrêt contre Evo Morales, encore constitutionnellement chef de l’Etat, pour « sédition, terrorisme et financement du terrorisme ». « Il y a un espoir que justice soit faite, se réjouira ultérieurement Murillo sur son compte Twitter, à la fois procureur, juge et bourreau. Nous espérons qu’il aura le courage de revenir et de purger 30 ans de prison, ce qui est le moins qu’il mérite, en terroriste qui a avoué (sic !)  ». Le 4 septembre 2020, le pouvoir ira plus loin en annonçant le dépôt d’une plainte devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité (plainte qui n’a bien entendu aucune chance d’être retenue, mais fait le « buzz » et travaille l’opinion). Dans cette optique, quelques « preuves » seraient particulièrement bienvenues. Incarcérée sans jugement, l’ex-cheffe de cabinet de Morales, Patricia Hermosa Gutiérrez, a révélé que le ministère public lui a proposé un « jugement accéléré » et un emprisonnement « à domicile » si elle dénonçait les « actions terroristes » de l’ex-chef de l’Etat [10].
Mis dans l’impossibilité de rentrer dans son pays pour se représenter, Morales, de l’Argentine où il réside et en chef de campagne du MAS, a fortement influencé le choix du binôme représentant le parti pour la présidence (l’ex-ministre de l’Economie Luis Arce) et la vice-présidence (l’ex-ministre des Affaires étrangères David Choquehuanca). Toutefois, cet objectif urgent et prioritaire ayant été atteint, il n’a pas renoncé à participer directement à la vie politique. Raison pour laquelle il a annoncé en février sa candidature à un poste de sénateur dans son Département d’origine, Cochabamba.
Depuis la chaude Santa Cruz, le Comité civique, force de choc fascisante du « golpisme », s’est immédiatement mis en branle en rugissant, hurlant et glapissant. « C’est définitif, la grève illimitée et les barrages qui seront mis en place dans tout le département si le TSE accepte la candidature d’Evo Morales ont déjà été décrétés », a fait savoir le président du Comité, Rómulo Calvo, le 14 février. Il n’a fallu qu’une semaine au TSE pour calmer le jeu en trouvant, pour rejeter la candidature, un argument pour le moins… amusant : outre qu’il se trouve à l’étranger (bien contre son gré), l’ancien président ne respecte pas l’exigence d’avoir une « résidence permanente » de deux ans dans le département qu’il entend représenter. Difficile en effet pour un chef d’Etat résidant à La Paz depuis 2006 de se dédoubler pour rentrer le soir ou les week-end à Cochabamba, à 387 kilomètres de là [11].
Le même argument surréaliste sera utilisé pour invalider la candidature d’un autre poids lourd, Diego Parry, à Potosi : après avoir résidé pendant un an aux Etats-Unis en tant qu’ambassadeur auprès de l’OEA, il a passé une autre année à La Paz en qualité de ministre des Affaires étrangères. De quel droit entend-il représenter Potosi ?

Exit Morales, exit Parry, exit bien d’autres… Mais le MAS continue à caracoler en tête des sondages.
Pourquoi ?
C’est une bonne question.

Plus qu’un parti traditionnel s’appuyant sur une idéologie clairement définie, le MAS rassemble des forces sociales et associatives, des syndicats et mouvements paysans, des organisations de quartiers, des secteurs de la classe moyenne – un arc-en-ciel de tendances allant de l’indianisme au nationalisme, de la lutte de classe à la social-démocratie. Le grand mérite d’Evo Morales, et sa grande force, est d’avoir su les rassembler à travers cet « instrument politique » pour mettre un terme au néolibéralisme le plus caricatural imposé au pays à partir de la décennie 1980. Il le fit au sein du parti même puis, en 2002, à travers le Pacte d’unité (PU), une alliance du MAS et du mouvement social.
Dans la durée, tant le MAS que le PU ont subi une bureaucratisation progressive. Les instances dirigeantes ont pris le pas sur la base sociale, érodant la force collective.
Par ailleurs, et dans une dynamique très spécifique à la Bolivie, chacun de ces groupes ou organisations sociales, estimant ses intérêts prioritaires, entend avoir la primauté au sein du « processus de changement ». Entre eux, ou entre certains d’entre eux et le pouvoir, les relations changent sans cesse en fonction des rapports de forces, des prises de décisions et des événements : ABC contre D, puis BCD contre A, ou bien AB contre CD, ou AD contre CB… Toutes les combinaisons possibles y passent. Pour certain jusqu’à la rupture, à l’image de la Fédération nationale des coopératives minières (Fencomin) [12], du Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyo (Conamaq), de la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (Cidob), des paysans producteurs de coca de la région des Yungas [13].

Dès avant le « golpe », des transfuges ont quitté le navire, tel Nelson Condori, le dirigeant indigène de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), le plus important syndicat du secteur – qui l’a immédiatement désavoué et a réclamé sa démission. Au plus fort de la crise, le secrétaire exécutif de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), Juan Carlos Huarachi, lui aussi conspué par une partie de ses troupes, s’allie à l’ennemi de classe pour demander le départ du chef de l’Etat [14].
« Evo tombe ». Trahisons, divisions et hésitations neutralisent toute résistance collective digne de ce nom. Le MAS lui-même se craquelle, divisé entre « radicaux » (comme le jeune et charismatique Andrónico Rodriguez, dirigeant des producteurs de coca du Chapare) et « pragmatiques » (à l’image de la nouvelle présidente du Sénat, Eva Copa). Comme elle, certains prennent leurs distances avec celui qu’hier ils encensaient. « Dans la vie démocratique interne [du MAS], je pense qu’Evo Morales et certains dirigeants doivent comprendre que nous ne sommes pas dans la ligne de confrontation [avec le pouvoir de facto] », précise le sénateur « masiste » Omar Aguilar.
Privé de son leader, figé comme un lapin dans la lumière des phares, le MAS va mourir président déjà certains…

Pari perdu. La base se réorganise, les organisations rurales et indiennes réinvestissent le Pacte d’unité (PU). Contre vents et marées, elles entendent restaurer l’unité des mouvements sociaux, nomment et confirment « Evo » chef de campagne. Au cours d’une réunion en Argentine entre cadres du MAS et représentants du PU, présidée par l’ex-chef de l’Etat, le duo Luis Arce – David Choquehuanca s’impose. Il y a eu fort débat. D’aucuns souhaitaient Choquehuanca candidat à la présidence (parce qu’originaire d’une communauté indigène) et Andrónico Rodriguez (représentant le radicalisme et la jeunesse) en second. Appuyé par « Evo », le pragmatisme l’a emporté. Considéré comme le père du « miracle économique », Arce est susceptible de récupérer une partie des classes moyennes citadines auxquelles il appartient. Choquehuanca assure la continuité en milieux autochtone et populaire dont il est issu. Dépassant ses divisions, le MAS retrouve sa discipline de parti et un rôle d’acteur stratégique.

Les actions arbitraires du gouvernement font le reste. Les « neutres », « lâcheurs », « aveugles » ou « opportunistes » d’hier se mobilisent. Et ils le font aux côtés du MAS. Fédération des conseils de voisinage d’El Alto (FEJUVE), CSUTCB, COB et autres organisations de masse alimentent la rébellion populaire. En août, les provinces de La Paz, Cochabamba, Santa Cruz, Oruro et Potosí, départements névralgiques pour la vie économique du pays, sont complètement ou partiellement bloquées par les branches syndicales locales et les mouvements sociaux. Depuis le pouvoir législatif, qu’il domine toujours aux deux-tiers, le MAS diligente des enquêtes sur la corruption du pouvoir. Et, sans ambigüité aucune, chacun peut désormais établir la différence entre ceux qui ont fait dégringoler le taux de pauvreté de 60,6 % à 34,6 % et permis l’accès à l’électricité de 92 % de la population (quand 68,3 % seulement en bénéficiaient une décennie auparavant) et le retour à la tyrannie. Car c’est bien d’une tyrannie dans la pire des traditions latino-américaines qu’il s’agit…

Là où le chef d’Etat gouverne selon la Constitution, le (ou la !) despote impose, sans règle ni loi. Maladie exotique de Républiques bananières et autres extravagants pays andins ? On peut en douter. Car, somme toute, Janine Añez est bien entourée. Son secrétaire privé et plus proche collaborateur s’appelle Erick Foronda. Journaliste, il a été l’attaché de presse de l’Ambassade des Etats-Unis à La Paz de 1995 à 2008. Lorsque Philip Goldberg a été expulsé en septembre 2018 et que les relations diplomatiques ont été rompues, Foronda a suivi son patron à Washington. Il y est resté douze ans, a pris la nationalité américaine et a adhéré au Parti républicain. Il n’est rentré que tout récemment, pour aider Añez à « pacifier » le pays.

Attention : « pacifier » ne signifie pas « administrer pour le bien du plus grand nombre ». Rien de plus caractéristique à cet égard que les premières mesures néolibérales prises par le pouvoir de facto  : dès janvier 2020, le ministre de l’Economie et des finances, José Luis Parada, a décrété la libération des exportations de produits agro-industriels, régulées sous Morales pour garantir la souveraineté alimentaire et approvisionner le marché interne à des prix contrôlés. Dans un autre registre, les prêts accordés à l’Etat bolivien pour supposément « affronter la crise sanitaire », dont 327 millions de dollars du Fonds monétaire international (FMI), ont été négociés sans l’aval ni le contrôle du Parlement (constitutionnellement concerné).
Très mal gérée, cette crise sanitaire accentue, au fil des mois, le désastre économique et social. D’alléchantes « affaires philanthropiques » débouchent en permanence sur des scandales de corruption. L’achat pour les hôpitaux de respirateurs surtaxés et inutilisables a conduit à l’arrestation du ministre de la Santé (remplacé illico par un général n’ayant strictement aucune compétence en la matière). D’autres affaires concernent l’acquisition « à prix fort » (il s’agit là d’un euphémisme), par le ministère de la Défense, de 150 000 grenades lacrymogènes destinées à la police [15] ou, au sein de la Direction générale de l’aéronautique civile (DGAC), un clonage d’immatriculation d’avions, dont les premiers bénéficiaires pourraient assez logiquement être des narcotrafiquants.

Puisqu’on parle de gangsters, on notera au passage que la crise ayant entraîné le 28 septembre la « démission » de trois ministres, et non des moindres, soudainement opposés au satrape Murillo – Oscar Ortíz (Economie), Oscar Mercado (Travail) et Abel Martínez (Développement productif) – a permis de faire accéder Branko Marinkovic à la tête du ministère de l’Economie. Fasciste d’origine croate, entrepreneur millionnaire (tendance « paradis fiscaux ») de Santa Cruz, ex-président de son Comité civique, Marinkovic a dirigé en 2008 le mouvement quasi sécessionniste et ouvertement raciste destiné à renverser Evo Morales. Il a également été accusé de financer en 2009 un groupe mercenaire chargé de l’assassiner [16]. En cavale au Brésil depuis cette époque, il a fait son retour en Bolivie en janvier dernier. Lors de sa prise de fonction, la « présidente intérimaire » lui a demandé de travailler avec transparence pour les emplois, la santé et – sans doute un trait d’humour – « pour prendre soin de la démocratie ».

Parce qu’il enquêtait sur trois dossiers impliquant le gouvernement, le procureur général de la Nation, José María Cabrera, dont la fonction, constitutionnellement établie, est d’exercer la défense juridique de l’Etat, a été destitué de façon expéditive le 18 juillet. « Sans aucun doute, a-t-il déclaré, celui qui a demandé et exigé avec véhémence cette révocation est le ministre de l’Intérieur Arturo Murillo, en raison de la remise en cause de la privatisation de l’ENDE [Entreprise nationale d’électrification] à travers un décret suprême qui a été annoncé, mais qu’aucun ministre n’ose signer jusqu’à présent, car il est illégal et causera de graves dommages économiques à l’Etat [17].  » Sans compter que l’enquête diligentée par Cabrera sur l’achat surfacturé des gaz lacrymogènes venait d’entraîner une convocation du ministre de l’Intérieur par la commission mixte de l’Assemblée législative. On prendrait le mors aux dents pour moins que cela. Dès lors, pour faire bonne mesure et deux précautions valant mieux qu’une, Anez destitue également le chef de l’Unité de transparence de la « Procuraduría » (bureau du procureur) Omar Durán.

Le remplacement de Cabrera ne tarde pas, en la personne d’un certain Alberto Morales. Avec lui, aucun risque de mauvaise surprise. L’homme a été employé par l’USAID et a été l’avocat défenseur de Leopoldo Fernández. Ex-gouverneur du Pando, celui-ci est considéré comme l’instigateur du « Massacre de Pando » (assassinat de seize paysans fidèles au chef de l’Etat, le 11 septembre 2008, dans la localité de Porvenir), lors de la tentative de renversement d’Evo Morales.
Malheureusement (pour eux), Alberto Morales et son mentor Murillo avaient négligé deux détails insignifiants : l’existence d’une législation et de députés et sénateurs du MAS décidés à la faire respecter. L’article 12 de la Loi sur le procureur général de la Nation indique comme condition pour occuper cette fonction : « Ne pas avoir eu ni parrainé de procédures et d’actions judiciaires contre l’Etat au cours des cinq années précédant sa nomination. » Ce n’est pas le cas d’Alberto Morales qui a participé, sur ce laps de temps, à au moins cinq procès contre l’Etat bolivien. La mort dans l’âme, il doit démissionner immédiatement.

Durant les quelques heures qui ont séparé son arrivée de son départ, l’éphémère procureur général de la Nation a juste eu le temps, le 8 octobre, d’entamer une action marquée du sceau « priorité absolue » : il a exigé du Ministère public qu’il incorpore les dirigeants du MAS – dont le candidat à la présidence Arce – dans l’investigation menée sur la « fraude électorale » de 2019, et ce sur la base du « rapport de l’OEA ». Autre douche froide ! L’un des membres de la Commission des procureurs qui enquêtent sur cette affaire, Luis Fernando Atanasio, a répondu publiquement : « Le rapport de l’OEA est un rapport. Qu’est-ce que cela implique ? Qu’ils ont simplement recueilli des informations, des données qui leur ont permis d’identifier certaines irrégularités. Mais qu’un rapport suffise pour que nous puissions attribuer des responsabilités à quelqu’un apparaît très précipité. »
Le très démocrate Carlos Mesa s’insurge : non seulement le MAS contrôle encore le Parlement, mais il tire aussi « les fils du pouvoir judiciaire ».

Ambiance délétère, dérive politique et sociale. Mais aussi bourbier dans lequel les luttes d’influence sont vives, les haines inexpiables, les ambitions démesurées. Dès décembre 2019, Áñez a évoqué la convocation d’un sommet des dirigeants politiques destiné à examiner la possibilité d’un front unique de l’opposition. Lors d’un entretien accordé à Televisión Universitaria, elle a précisé : « Nous ne voulons pas une dispersion des votes, nous ne voulons pas qu’il arrive ce qui est arrivé le 20 octobre » (tiens donc… suggérait-elle par là fort imprudemment qu’Evo Morales avait remporté le scrutin ?).

Tenu le 30 décembre à La Paz, à l’initiative du Comité civique pro-Santa Cruz (CCPSC), pilier « ultra » de la lutte anti-Morales et anti-MAS, ce sommet réunit notamment les ex-candidats battus Carlos Mesa (Communauté citoyenne) et, avec un score ridicule, Jorge « Tuto » Quiroga (Libre 21), lui aussi ex-président (2001-2002) et jusqu’à peu porte-parole d’Añez pour convaincre la communauté internationale qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat. La réunion n’aboutit à rien. Les candidats restent aussi nombreux. L’alliance Creemos (Nous croyons) présente Luis Fernando Camacho, ex-président du Comité civique de Santa Cruz, dit « le Bolsonaro bolivien », acteur principal du renversement d’ « Evo ». Derrière ces poids lourds, ajoutant à une future dispersion des voix, quelques comparses complètent le tableau – Chi Hyun Chung (Front pour la victoire ; FPV), María Bayá (Action démocratique nationaliste ; ADN), Feliciano Mamani (Parti action nationale bolivien (PAN-BOL).
Désespérée par cette multiplication des candidatures, qui immanquablement mènera à la victoire du MAS, Añez annonce que, en représentation de Démocrates, elle… se présentera elle aussi à sa succession. Elle s’était engagée à n’en rien faire lorsqu’elle a pris la tête de la « transition -pacification ». Désarticulant définitivement la coalition qui a réussi le « golpe » et la divisant désormais en quatre, la décision fait scandale. Mesa « le centriste » accuse Añez d’ « abus de pouvoir » parce qu’elle « n’a aucune chance de gagner l’élection en raison de sa gestion corrompue ». D’un avis quelque peu différent, l’ Añez en question multiplie les efforts pour prendre la tête de la droite, sans y parvenir. Le cœur de l’électorat de son parti se trouve à Santa Cruz, où il est né, mais, du fait de ses hauts faits d’armes pour renverser l’ « Indien », Camacho l’y domine largement. Elle demeure donc quatrième, au niveau national, dans les enquêtes d’opinion, derrière Arce, Mesa et Camacho, avec un misérable 10 % des estimations.
De son côté, tout en le qualifiant de « grand héros », d’ « homme important pour le futur de la Bolivie », le chef de campagne de Camacho, Ronald MacLean, abandonne son champion en rase campagne : « Luis Fernando a adopté une stratégie qui le place davantage à l’Est, à Santa Cruz et dans le Beni [départements d’opposition radicale], ce qui, d’après moi, l’empêchera d’arriver à la présidence parce qu’on ne peut pas gagner une élection nationale sans une forte présence dans l’Ouest [zones de l’altiplano paysan et indigène historiquement favorable à « Evo »].  »

Panique à bord du Titanic de la réaction. L’ambassade des Etats-Unis, où la chargée d’affaires Charisse Phillips (en l’absence d’ambassadeur) n’a rien d’une fonctionnaire de troisième ordre, s’est vue contrainte de hausser le ton. Le 17 septembre, Añez doit déposer les armes. « Ce n’est pas un sacrifice, c’est un honneur, lâche-t-elle, avec un sourire crispé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Je le fais devant le risque que le vote démocratique ne se divise entre plusieurs candidats avec pour conséquence que le MAS ne finisse par gagner. »
Nul ne peut assurer que toutes les voix d’Añez se reporteront sur Mesa, le « vote utile », malgré un appel en ce sens de son colistier, candidat à la vice-présidence, le riche entrepreneur Samuel Doria Medina, et du ministre de l’Intérieur Murillo. Six candidats demeurent en lice contre Arce et Choquehauanca, encore et toujours donnés favoris. De quoi troubler les méditations de l’archevêque de Sucre et président de la Conférence épiscopale bolivienne, Monseigneur Ricardo Centellas. Le 28 septembre, il appelle la population « à ne pas disperser son vote » pour assurer « la consolidation de la démocratie [18]. »

Comme une sorte de rage sans espoir… La persécution du MAS s’est amplifiée au fil des mois. Fin juin, une plainte pénale a été déposée devant le Ministère public contre Luis Arce pour un prétendu « dommage économique » causé à l’Etat lors de la mise en place en place de l’Administration publique pour la gestion des cotisations sociales des travailleurs. En juillet, l’alliance politique Creemos, de Camacho, a déposé une demande formelle d’interdiction du MAS devant le TSE. Un autre recours de la sénatrice Carmen Eva Gonzáles (Unité Démocratique ; UD), demande également l’élimination du MAS, accusant Luis Arce d’un crime atroce : il aurait commenté des sondages hors des périodes autorisées (ce qui par ailleurs n’a rien d’avéré).

Dans une telle situation, il faut tuer les symboles. « Le » symbole. Pouvoir et médias font courir les bruits les plus infamants sur Evo Morales au sujet d’une liaison amoureuse avec une jeune femme de 19 ans, qu’il connaîtrait – et donc aurait « abusé » – depuis de longues années. Le 15 septembre, le bureau du procureur général a annoncé prolonger de 60 jours l’enquête sur une plainte pénale déposée pour « détournement de mineure » et « traite d’êtres humains », afin de déterminer le lieu où se trouve une supposée autre mineure, dont personne ne connaît l’identité, avec lequel l’ex-président est présumé avoir eu une relation. Sachant par ailleurs que cette pauvresse a été laissée « en état de grossesse », à la suite de cet « abus présumé ». Soixante jours… Le temps de polluer toute la fin de campagne électorale et les semaines postérieures au scrutin, le temps de travailler les classes moyennes nationale et internationale sur un thème sensible dans cette période post-« Me Too ».

Une redite, entre parenthèses, du « Zapatagate », cette « fake news » de premier ordre qui, en 2016, sur fond de corruption, de femme fatale et de stupre, a fait perdre à Morales un référendum vital pour permettre sa réélection [19]. Aux féministes – cibles prioritaires de l’opération – qui tomberaient dans le panneau, on rappellera que le 29 juillet est apparue sur les réseaux sociaux une vidéo intime d’Eva Copa, la présidente « masiste » du Sénat, en pleine relation sexuelle avec un supposé compagnon. Grand succès d’audience, haut fait démocratique, passionnants débats. Jusqu’à ce qu’une jeune femme se manifeste et révèle être celle qui figure sur l’œuvre d’art porno, enregistrée à son insu par son ex-fiancé Roly, avant de supplier : « S’il vous plaît, ne diffusez plus cette vidéo, elle ruine ma vie, je suis mère, j’ai peur de rester sans travail [20].  » Pour être complet sur ces méthodes de « guerre sale » on mentionnera que, en novembre 2019, Janine Añez a été victime du même procédé.

Dernière ligne droite. Après un rapport rédigé par le Stanford Internet Observatory, un groupe de recherche sur la désinformation, Facebook informe qu’il vient d’éliminer un réseau pratiquant ce genre d’exercice – 55 comptes Facebook, 42 pages et 36 comptes sur sa filiale Instagram – opérant depuis les Etats-Unis et dont le contenu incluait « des publications d’appui à l’opposition politique au Venezuela et au gouvernement intérimaire de Bolivie, de même que des critiques au parti politique du président mexicain [Andrés Manuel López Obrador, centre gauche].  » Cinq cent neuf mille « followers » suivaient ces pages sur Facebook, 43 000 l’une ou l’autre des pages Instagram. Aux commandes de l’opération, CLS Strategies, firme étatsunienne de relations publiques. Pressé de questions, le cabinet de Jeanine Añez confirmera avoir sollicité et payé les services de CLS Strategies, mais uniquement, et fort modestement, pour des opérations de lobbying à Washington « en soutien à la démocratie bolivienne ». Qui fait feu de tout bois…
Le 9 octobre, à neuf jours du scrutin, le vice-ministre de la Transparence, Guido Melgar, porte plainte contre Arce, accusé d’ « enrichissement illicite ». Là encore c’est l’opinion qui est visée, aucune procédure ne pouvant être menée à bien par le Ministère public dans le court délai précédant l’élection.
Dans un autre ordre d’idée, l’avenir dira si le retrait de dernière heure de la candidature de « Tuto » Quiroga, le 11 octobre, a été dû, comme il se murmure, à des menaces directes d’Arturo Murillo. « J’ai dans l’âme une profonde douleur et une énorme angoisse, a distillé Quiroga sur les réseaux sociaux. J’ai des différences avec les autres candidats, mais j’espère qu’ils pourront agir pour battre le MAS. »

L’enjeu est clair. Nul n’en ignore, Arce arrivera en tête du premier tour – seul le score demeure incertain. Un second tour est indispensable pour que la droite puisse, en se rassemblant, espérer éventuellement l’emporter. Si le MAS triomphait au premier tour ou, éventuellement gagne au second, le caïd de l’OEA, Luis Almagro, en a déjà indiqué la cause : Murillo lui a fait part « de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes ». Le 7 octobre, Añez a prévenu : « Tant que nous sommes au gouvernement, les populistes autoritaires n’ont aucune possibilité de revenir dans notre pays. Nous les avons déjà avertis et nous allons continuer ; ils continuent à menacer, mais nous, ici, nous allons les affronter. » A son retour de Washington, Murillo a renchéri : « La police est armée » et « la démocratie sera respectée, quel qu’en soit le prix. »
Depuis quelques jours, les groupuscules fascistoïdes de la Résistance jeune Cochala (Cochabamba), des Comités civiques pro-Santa Cruz et de la Résistance Chuquisaqueña (Chuquisaca) multiplient les agressions contre les militants du MAS, les locaux du parti et même le siège du Ministère public, à Sucre (capitale administrative du pays), sa plus haute autorité, le procureur Juan Lanchipa, nommé par l’Assemblée en 2O18, n’ayant pas inculpé les dirigeants du MAS et « protégeant » Morales.

Les instruments du coup d’Etat – l’armée et la police –, qui en 2019 n’ont pas levé le petit doigt pour protéger les tribunaux électoraux départementaux (TED) quand des hordes sont venus les incendier, et avec eux les procès verbaux des bureaux votes, sont ceux qui, le 18, sont chargés d’assurer leur protection. Le TSE, à ce jour, comme l’a dénoncé Marianela Paco, porte-parole du MAS, alertant la « communauté internationale », n’a donné aucune information sur le nouveau système de « comptage rapide ». Les observateurs de l’OEA sont les mêmes que ceux de l’an dernier. L’Union européenne, qui envoie également une mission, a déroulé le tapis rouge, le 1er octobre, quand la ministre des Affaires étrangères Karen Longaric est venue s’exprimer à Bruxelles, comme en meeting, devant la Commission des affaires étrangères du Parlement européen. « C’est un plaisir de vous avoir ici, s’est extasié le président de séance, Witold Jan Waszczykowski, ex-premier ministre ultraconservateur polonais, en la recevant, le beau temps vous illumine et illumine la Bolivie [21]. »

Dans un tel contexte, quel genre de fraude craignez-vous donc, M. Almagro ?

Illustration : La Paz, Bolivie – Tobias Jelskov / Unsplash


[1] Respectivement sous la plume de Amanda Chaparro et Pablo Stefanoni, in Le Monde daté4-5 octobre 2020.

[2] Lire « Bolivie, chronique d’un fiasco médiatique », Le Monde diplomatique, Paris, octobre 2020.

[3] La loi octroie la victoire au premier tour au candidat obtenant 50 % ou plus de 40 % avec une différence de dix points sur le deuxième. Si ces conditions ne sont pas réunies, un second tour est organisé. En troisième position est arrivé le pasteur évangélique d’origine coréenne Chi Hyung Chung (8,81 % des suffrages) suivi d’Óscar Ortiz, l’homme de la riche Santa Cruz (4,24 %).

[4] Lire : http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[5] Lire (entre autres) « Bolivia dismissed its October elections as fraudulent. Our research found no reason to suspect fraud », The Washington Post, 27 février 2020 ; « A Bitter Election. Accusations of Fraud. And Now Second Thoughts », The New York Time, 7 juin 2020 ; « Silence reigns on the US-backed coup against Evo Morales in Bolivia », The Guardian (Londres), 18 septembre 2020.

[6] Coup d’Etat.

[7] Lire (entre autres) : http://www.medelu.org/Honduras-un-observateur-electoral (2013) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat et http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat (2017) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-tout-est-mal-qui-finit (2018).

[8] Le gouvernement d’Añez venait de rétablir les relations diplomatiques avec Tel Aviv après une interruption de dix ans sous Evo Morales.

[9http://www.medelu.org/Otages-des-putschistes-boliviens

[10https://www.primeralinea.info/me-ofrecieron-detencion-domiciliaria-si-denunciaba-a-evo/

[11] La décision du TSE sera confirmée le 7 septembre 2020 par le juge Alfredo Jaimes Terrazas de la troisième chambre constitutionnelle de la ville d’El Alto.

[12] Des mesures de régulation du secteur ont provoqué des émeutes en août 2016 et se sont soldées, après la mort de deux manifestants, par le lynchage et l’assassinat du vice-ministre de l’Intérieur, Rodolfo Illanes, venu négocier.

[13]  Lire Denis Rogatyuk in Le Vent se lève  :https://lvsl.fr/bolivie-anatomie-du-coup-detat/

[14] En 2005, la COB n’a pas appuyé la première élection d’Evo Morales.

[15http://estrategia.la/2020/06/03/bolivia-golpistas-lucran-con-toda-compra-desde-gases-lacrimogenos-a-respiradores/

[16] La groupe a été neutralisé par la police le 16 avril 2009 dans un hôtel de Santa Cruz lors d’une opération durant laquelle quatre de ses participants ont été tués – Eduardo Rózsa Flores (croato-bolivien), Michael Dwyer (irlandais) et Arpad Magyarosi (roumano-hongrois).

[17https://eldeber.com.bo/pais/destituyen-al-procurador-general-del-estado-jose-maria-cabrera_200981

[18] « Usted Elige », Radio FM 90.1, Chuquisaca.

[19http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[20https://correodelsur.com/sociedad/20200731_aparece-mujer-que-dice-ser-quien-se-ve-en-el-video-intimo-ruega-que-no-se-difunda-mas.html

[21] Quelques eurodéputés Verts et membres du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) ont néanmoins sauvé l’honneur en récusant les propos aussi caricaturaux qu’obscènes de la ministre de facto.

URL de cet article : http://www.medelu.org/Nouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie