Mensonges médiatiques contre France Insoumise (partie III) : « dictature et crise humanitaire au Venezuela »

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Ces derniers mois en France, on observe au hasard des plateaux de télévision et de radio une situation plutôt comique : tout militant insoumis est sommé de rendre des comptes sur le Venezuela. Or s’il y a quelqu’un qui doit rendre des comptes, c’est bien le journaliste. D’abord, pour avoir occulté les 90 % de la population qui n’ont pas participé aux violences et les ont rejetées, faisant passer la minorité insurgée pour « la population »; Ensuite, pour avoir inversé l’ordre du montage. L’agression des commandos de la droite et la réponse des forces de l’ordre, montées à l’envers, ont créé l’image d’un « régime » réprimant des manifestants. Il y a plus grave : les médias ont imputé automatiquement, jour après jour, au « régime » les morts causés par l’extrême droite, ce qui a alimenté l’énergie des tueurs. Ceux-ci savaient parfaitement que chaque mort imputé à Maduro renforcerait le discours en faveur d’une intervention. Mais qui, de Médiapart au Soir, de France Inter au Monde, qui, dans la vaste zone grise (Primo Levi) des grands groupes privés médiatiques, à l’abri de son écran d’ordinateur ou d’un studio ouaté à dix mille kilomètres de Caracas, acceptera de reconnaitre qu’il a encouragé des assassins ?

Les insoumis de France n’ont aucun compte à rendre mais nous sommes tous en droit d’en demander aux « médias ».

Avec huit millions d’électeurs qui ont élu une assemblée constituante le 30 juillet 2017, malgré les violences d’extrême droite et la campagne médiatique, la démocratie vénézuélienne déjà riche en pouvoir communal, médias associatifs, mouvements sociaux, est une démocratie vivante. Elle n’a jamais connu une telle densité d’élections : depuis juillet on a compté deux consultations internes organisées par les partis de droite, l’élection nationale de la Constituante, et ce 15 octobre aura lieu celle des gouverneurs. L’ensemble de l’échiquier politique y participera.

Autre point non négligeable : alors que des gouvernements néo-libéraux – comme ceux de la France ou du Mexique – continuent à détruire la protection sociale de la population, la guerre économique subie par le Venezuela ne lui a pas fait renoncer au maintien et au développement de ses investissements sociaux en faveur des secteurs populaires. L’ONU vient de le confirmer par la voix de la Secrétaire Exécutive de la Commission Economique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL) Alicia Bárcena. « Le dernière décennie a été très prometteuse pour le Venezuela en matière sociale. Nous, nous enregistrons une réduction très importante de la pauvreté au Venezuela, sans précédent et aussi de l’amélioration de l’égalité, » a-t-elle déclaré le 22 septembre au siège des Nations Unies, à New York. Elle a souligné que malgré la situation économique mondiale, au Venezuela, les programmes sociaux n’ont pas été réduits, en particulier les missions qui ont des objectifs très concrets : « Dans le domaine social, nous pensons que les choses s’améliorent, dans le domaine économique, il faut mettre plus insister pour pouvoir d’une certaine façon restabiliser les politiques macro-économiques. » Pour Bárcena, les missions sociales du Venezuela sont importantes pour obtenir la réduction de la pauvreté réelle et l’insertion dans le marché du travail ou dans l’éducation : « Ces expériences sont très importantes et ne doivent pas être perdues ». La politique d’assistance sociale stimulée par le Gouvernement Bolivarien a permis de réduire l’indice de pauvreté extrême qui était de 10,8% en 1999 à 4,4% actuellement. Enfin Bárcena a condamné les sanctions unilatérales imposées par les Etats-Unis au Venezuela : « Nous espérons que ces problèmes pourront être résolus. Chaque pays doit résoudre ses problèmes intérieurs par ses propres moyens et l’interférence étrangère est contre-productive ».

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Dans son discours à l’ONU, le président Trump soutient, comme les journalistes, qu’il y a une dictature au Venezuela. Or ces 4 dernières années, et depuis que Nicolas Maduro a accédé au pouvoir, il y a eu pas moins de 4 processus électoraux: 1) élections présidentielles en avril 2013, avec un taux de participation de 79,7%; 2) élections municipales en décembre 2013, avec un taux de participation de 58,36%; 3) des élections législatives auxquelles ont participé 74,17% des électeurs inscrits; et enfin 4) le tout récent processus constituant qui a vu une participation de 41,3% malgré les violences et un appel à l’abstention de la part de secteurs radicaux de l’opposition.

Peut-on qualifier de dictature un système politique dans lequel non seulement on a pu réaliser 4 élections en 4 ans, soit en moyenne 1 par an, mais dans lequel également on reconnaît les victoires mais aussi les défaites? En décembre 2015 le président Maduro n’a-t-il pas reconnu la victoire de l’opposition aux législatives, ou en décembre 2013 la conquête de 81 municipalités -soit 39,34% de l’ensemble des communes- par cette même opposition?

S’il y avait réellement un régime dictatorial au Venezuela, comment comprendre alors que les médias privés n’ont cessé d’augmenter en nombre, font 85 % d’audience et sont pour la plupart opposés au gouvernement ? Et que les 17 partis d’opposition aient inscrits 77 candidats aux élections du 15 octobre prochain pour les postes de gouverneurs dans les 23 états du pays? Ce qui représente 77% des candidats inscrits alors que le Pôle patriotique (partis qui appuient le gouvernement, dont le PSUV) n’en a inscrit que 23%!

Doit-on vraiment parler de dictature dans un pays qui a non seulement réalisé 21 élections depuis 1999, mais qui les a réalisées avec une transparence validée par des organismes internationaux tels que le prestigieux Centre Carter ? Même les plus féroces opposants au soi-disant “régime dictatorial” de Maduro ont légitimé ces processus et leur transparence en participant et emportant des victoires en 2013 et 2015, et en s’inscrivant aux élections à venir; n’est-ce pas au final un signal clair qu’ils donnent sur la fiabilité de la démocratie vénézuélienne, de son système et de son pouvoir électoral?

Mais encore : peut-on appeler dictature un pays où la différence entre le nombre de personnes en âge de voter et le nombre de personnes effectivement inscrites sur les listes électorales est seulement de 3% ? A ce compte-là on peut dire que le Venezuela vivait sous le joug d’une féroce dictature avant 1999, lorsque cette même différence était de plus de 30%! Précisons que sous la prétendue dictature de Maduro le taux moyen de participation aux élections est d’un peu plus de 70%…

On voit bien d’évidence que le terme “dictature” des journalistes n’est pas adéquat pour un pays qui garantit le droit de vote et n’a cessé d’améliorer les conditions de participation des citoyens. En comparaison on est en droit de se demander ce qu’il en est du système électoral étatsunien: quel taux de participation aux élections? Quelle différence entre personnes en âge de voter et personnes effectivement inscrites sur les listes électorales? Les conditions de la transparence du processus électoral et du secret du vote sont-elles bien réunies?

Et quelle profonde contradiction, inexplicable pour tout théoricien ou philosophe politique, que de dire qu’une Assemblée Constituante, expression du peuple souverain originel, n’est pas démocratique! Dans toute définition classique -et toujours actuelle- de la démocratie, l’Assemblée Constituante est au contraire l’espace, le lieu et l’instrument de l’expression du peuple souverain. Aurait-on une autre définition de la démocratie aux Etats-Unis?

Pourquoi donc Donald Trump s’aventure-t-il à qualifier l’Assemblée Nationale Constituante d’illégitime? Elle procède pourtant du dispositif prévu par l’article 348 de la Constitution actuellement en vigueur, par ailleurs dûment débattue et approuvée par referendum populaire en 1999: “La convocation d’une Assemblée Nationale Constituante pourra être prise par le Président ou la Présidente de la République en Conseil des Ministres; par l’Assemblée Nationale à la majorité des 2/3; par les Conseils Municipaux réunis en assemblée générale à la majorité des deux tiers; ou par 15% des électrices et électeurs dûment inscrits sur les listes électorales”

Pourquoi dire que “le Président Maduro a créé l’Assemblée Nationale Constituante”! C’est le peuple vénézuélien qui l’a créée le 15 décembre 1999 en débattant largement puis en l’approuvant par referendum. Ce sont 8.089.320 vénézuéliens qui, le 30 juillet 2017, ont élus leurs députés constituants. Ces citoyens représentent 41,3% des inscrits sur les listes électorales, et ce malgré l’appel à l’abstention de secteurs dits “démocratiques” de l’opposition, et les obstacles physiques (bureaux de vote attaqués, brûlés, barricades) imposés par ces mêmes secteurs pour empêcher le libre exercice du droit de vote universel et secret. Si l’on ajoute à ces 41,3% la traditionnelle abstention de 30% en moyenne constatée lors des processus électoraux antérieurs, il ne reste que 28,7% qui se seraient abstenus pour répondre à l’appel de l’opposition!

Donald Trump affirme que l’Assemblée Nationale Constituante usurpe les pouvoirs de l’Assemblée Nationale législative aux mains de l’opposition. Cette affirmation se heurte à 2 objections majeures. D’abord la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela en vigueur précise ceci dans son article 349: “… Les pouvoirs constitués ne pourront en aucun cas entraver les décisions de l’Assemblée Nationale Constituante”; celle-ci compte en effet avec des pouvoirs qui sont hiérarchiquement au-dessus de ceux des pouvoirs constitués, y compris le pouvoir législatif. Ensuite cette affirmation ignore le récent décret pris par l’Assemblée Nationale Constituante qui régule les relations et les domaines d’intervention avec les 5 autres pouvoirs -que l’ANC reconnaît et entérine donc-. Qui sont les 5 pouvoirs prévus par la Constitution de 1999: exécutif, législatif, judiciaire, électoral et moral]

Donald Trump affirme encore que le prétendu dictateur Maduro “emprisonne les dirigeants de l’opposition élus démocratiquement”. Faut-il considérer comme « prisonniers politiques » les assassins du parti d’extrême droite grec Aube Dorée, parce qu’ils sont emprisonnés ? Dans un État de Droit, qu’il s’appelle France ou Venezuela, être de droite ne signifie pas être au-dessus des lois ni pouvoir commettre impunément des délits tels qu’assassinats, attentats à la bombe ou corruption. Ce n’est pas pour leurs opinions politiques mais pour ce type de délits que des personnes ont été jugées et emprisonnées.

Rappelons que les leaders actuels de la droite n’ont jamais respecté les institutions démocratiques : ce sont les mêmes qui en avril 2002 avaient mené un coup d’État sanglant contre le président Chavez, avec l’aide du MEDEF local et de militaires formés à la School of Americas. Ce sont les mêmes qui ont organisé les violences de 2013 à 2016. Notons l’identité d’un de leurs mentors : Alvaro Uribe, un des plus grands criminels contre l’humanité de l’Amérique Latine, ex-président d’un pays gouverné par le paramilitarisme et les cartels de la drogue, qui possède les plus grandes fosses communes du monde, qui compte 9500 prisonniers politiques, 60.630 personnes disparues au cours des 45 dernières années et qui depuis la signature des accords de paix a repris une politique sélective d’assassinat de leaders sociaux et de défenseurs des droits de l’homme. (Pour une information complète et en photos sur ces liens des héros du « Monde » avec le paramilitarisme colombien, lire « Venezuela : la presse française lâchée par sa source ? » http://bit.ly/1NQgl43)

Comment fait-on aux Etats-Unis pour garantir le droit à la vie, à la libre circulation, à la santé, à l’éducation et au travail quand des groupuscules, se disant “pacifiques”, bloquent durant des heures, voire des jours, les autoroutes, les rues et avenues et empêchent de façon violente les gens de sortir de leurs résidences et d’aller au travail, d’accéder aux centres de soins, aux écoles ou aux marchés? Comment garantit-on, aux Etats-Unis, l’ordre public quand des groupes violents et armés, convoqués par des secteurs de l’opposition aux avant-postes des manifestations “pacifiques”, agressent à coups de cocktail Molotov, de mortiers et d’excréments les forces de sécurité? Quelle est la marche à suivre, aux Etats-Unis, quand ces mêmes groupes violents dont les membres se cachent courageusement le visage sous des cagoules incendient des écoles, assiègent des maternités, et à l’instar des méthodes fascistes ou suprématistes brûlent vif des personnes à cause de la seule couleur de leur peau? Permet-on, aux Etats-Unis, que ces mêmes groupes se prévalent du droit à manifester pour lancer des bombes et tentent d’envahir des casernes militaires?

Enfin, pour justifier sa volonté d’intervenir au Venezuela, Donald Trump évoque une crise humanitaire, alors que le PNUD, organisme émanant de cette même ONU, a signalé en mars dernier que le pays de Bolivar a maintenu un haut indice de développement humain (IDH) -0,767 contre 0,762 en 2012- malgré l’agression économique subie et la brutale chute des prix du pétrole ces 4 dernières années. Cela situe le Venezuela à la 71e place sur 188 pays en termes d’Indice de Développement Humain. L’argument de la crise humanitaire est donc bien léger et il faudra en trouver d’autres plus crédibles et solides. S’il y a crise humanitaire, c’est bien dans des pays comme le Pérou ou le Brésil dont l’IDH est 0,740, ou même la Colombie avec un IDH de 0,727! N’y a-t-il pas contradiction à imposer des sanctions économiques à un pays sous prétexte de crise humanitaire, et contribuer par ces mêmes sanctions à l’aggravation de ladite crise? Car c’est bien ce qui est visé : empêcher le peuple vénézuélien d’accéder à des crédits internationaux lui permettant de se procurer des médicaments et de la nourriture.

Avec un taux de 4,4% de pauvreté extrême, et de 18,5% de pauvreté générale le Venezuela est bien mieux loti qu’un nombre conséquent d’autres pays aux taux bien supérieurs de pauvreté. Comment soutenir, à moins que cela ne soit qu’un prétexte, qu’un pays est englué dans une crise humanitaire quand la production per capita de ces 4 dernières années se maintient à des niveaux relativement élevés -9% de plus que ceux qui ont été enregistrés lors des 3 dernières décades-? Et, répétons-le, tout cela dans un contexte de guerre économique orchestrée et de chute drastique des prix mondiaux du pétrole… Toute l’industrie alimentaire ou sanitaire qui opère dans le pays avec des capitaux américains n’a pas été détruite. Ce n’est pas l’ouverture d’un couloir humanitaire, cheval de Troie d’une intervention au Venezuela, qui résorbera la pénurie dans ces secteurs, mais bien la levée de l’embargo commercial clandestinement mis en place depuis 4 ans contre le peuple vénézuélien par ces grands capitaux.

Source : 15 y Ultimo (Pasqualina Curcio) : http://www.15yultimo.com/2017/09/07/dictadura-y-crisis-humanitaria-inventos-de-donald-trump-para-intervenir-en-venezuela/ et Venezuelainfos

Traduction : Jean-Claude Soubiès

Lire les deux volets antérieurs de ce dossier :

 

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Mensonges médiatiques contre France Insoumise (partie II) : le digne chavisme de Mr. Bourdin

« Et que dites-vous de Luisa Ortega, la procureure générale, c’est une chaviste digne ! » : L’émission touche à sa fin et pour Jean-Jacques Bourdin comme pour tant de « journalistes », c’est le moment de glisser une énième peau de banane sous les pieds de Jean-Luc Mélenchon. Luisa Ortega ! La caution de gauche parfaite, puisque, venue du camp bolivarien, elle dénonce à présent la « dictature » de Nicolas Maduro !

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Reposons aujourd’hui la question à Mr. Bourdin et à ceux qui tenaient enfin leur pasionaria du chavisme critique : « Et que dites-vous de Luisa Ortega ? » Si le droit de suite existait encore, on découvrirait le surprenant itinéraire d’un fantôme qui travaille aujourd’hui avec les États-Unis (1) selon le Miami Herald – après avoir fui le Venezuela dès qu’un coin de voile s’est levé sur l’important réseau mafieux qu’elle organisait depuis ses bureaux à Caracas. La justice vénézuélienne s’intéresse en particulier aux contrats de la frange pétrolière de l’Orénoque, à la destruction de preuves de corruptions moyennant commission des entrepreneurs concernés, et dans les derniers mois de 2017, aux nombreux cas d’impunité de casseurs ou d’assassins d’extrême droite, arrêtés par la police mais relâchés sur ordre de Mme Ortega « faute de preuves ». Une situation critique de laxisme judiciaire qui favorisa l’explosion des violences meurtrières et obligea pour un temps l’Etat vénézuélien à déférer les prévenus vers une autre instance – la Justice militaire. La fuite d’Ortega et la nomination à son poste de l’ex-défenseur des droits du citoyen Tarek William Saab a permis depuis de transférer ces cas devant les tribunaux civils.

Le nouveau Procureur Saab a informé le 22 septembre qu’il commençait les démarches pour obtenir le rapatriement de plus de 200 millions de dollars détournés au préjudice de l’Etat vénézuélien grâce à des contrats illégaux en faveur de 10 entreprises de la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque- 41.000 de ces contrats environ représenteraient plus de 35.000 millions de dollars de pertes pour le pays : « Rien que sur 1000 contrats, nous avons détecté une surfacturation de plus de 230%, ce qui a causé un dommage au patrimoine de la République de 200 millions de dollars. Nous devons aller jusqu’au bout pour qu’en plus de la saisie des biens et de l’arrestation des responsables présumés, on puisse rapatrier l’argent pillé à la nation. »

L’enquête a permis la mise en examen d’une dizaine de hauts dirigeants de la compagnie pétrolière nationale PDVSA et de ses filiales, mais ce réseau semble n’être que la pointe de l’iceberg.  D’autres affaires, que la droite accusait jusqu’ici le gouvernement Maduro d’étouffer, ont été rouvertes. Comme l’impunité sur les fraudes massives dans l’octroi de dizaines de millions de dollars via CADIVI, CENCOEX, organismes publics, à des entreprises privées qui n’ont pas respecté leur engagement d’en user pour importer des biens vitaux– médicaments, nourriture, etc… Ou les dossiers de près de 200 paysans assassinés par les grands propriétaires dans le cadre de la réforme agraire, eux aussi mis sous le boisseau par Luisa Ortega et les juges qu’elle avait nommés.

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Son amour immodéré de l’argent, visible dans le luxe de son domicile à Caracas, amenait la procureure générale Ortega à effectuer de fréquents voyages à Paris, comme sur cette photo, où on la voit (de dos, à gauche) en compagnie de José Rafael Parra Saluzzo (à droite), un des « blanchisseurs » du réseau d’extorsion et avocat de l’organisateur des violences d’extrême droite Leopoldo Lopez (2).

C’est probablement en découvrant les nombreux comptes bancaires ouverts par Luisa Ortega à travers Parra Saluzzo ou son époux German Ferrer aux Bahamas et aux Etats-Unis que la CIA a pu exercer un chantage sur le couple, et monnayer son opposition très médiatisée à la « dictature » de Nicolas Maduro.  

Conclusion

Le manque d’information du terrain allié au besoin de prendre ses distances à travers une critique de gauche, a conduit des militants à monter sur le lierre de Mr. Bourdin (3). Un « chavisme critique » populaire existe pourtant, sur place, qui offre des enseignements utiles pour d’autres processus de transformation. C’est pourquoi il est invisibilisé par les médias. Comme le rappelait il y a peu le sociologue altermondialiste Boaventura de Souza Santos « Je pense qu’il faut lutter pour la qualité de la démocratie. Mais encore faut-il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par démocratie. Par exemple, il existe aujourd’hui au Venezuela une structure très importante qui s’appelle le Pouvoir Communal, à laquelle participent des gens très critiques vis-à-vis des politiques de Maduro et qui essaient de construire depuis la base un pouvoir communal qui est un pouvoir participatif, pas nécessairement représentatif en termes de démocratie représentative. » (4)

Thierry Deronne, Caracas, le 26 septembre 2017

Lire la première partie de ce dossier : Mensonges médiatiques contre France insoumise, partie I : « Maduro a fermé 49 médias ».

Notes

  1. http://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/venezuela/article168752747.html
  2. « Leopoldo Lopez, la presse française lâchée par sa source ? », http://wp.me/p2ahp2-20J
  3. « Comment redescendre du lierre de Mr. Bourdin et cultiver notre propre jardin », http://wp.me/p2ahp2-2y8
  4. « Boaventura de Souza Santos: pourquoi je continue à défendre la révolution bolivarienne au Venezuela », http://wp.me/p2ahp2-3kl

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3wD

« On n’a encore rien dit du Venezuela » (Le Journal de l’Insoumission)

Interview de Thierry Deronne (1) par Maxime Vivas, pour « Le Journal de l’Insoumission« .

Propos recueillis à Caracas, le 20 septembre 2017, en marge des rencontres internationales de solidarité : « Todos somos Venezuela ».

Maxime Vivas. Le Venezuela est le pays d’Amérique Latine dont on parle le plus à travers le Monde (désormais plus que de Cuba). Pourquoi ?

Thierry Deronne. Eh bien, Maxime, je pense qu’on n’a encore rien dit du Venezuela. La vitesse de projection des Européens sur notre réalité est due parfois à leur histoire de domination, à l’excès de théorie, aux besoins de plus-value idéologique de certains courants politiques ou à la « négociation science-po» avec le pouvoir médiatique. Soyons plus humbles, plus attentifs à « l’autonomie du réel ».

MV. Qu’est-ce que nous devrions mieux comprendre ?

TD. D’abord que la politique au Venezuela voit s’affronter en permanence deux grands « champs magnétiques ». Le premier, c’est la formation historique « social-démocrate » : le parti Acción Democrática comme appareil clientéliste, fabriquant de sommeil populaire avec télévision de masse, État « magique »au service du pillage de la nation par une élite surtout blanche. C’est l’école politique première, avec ses rêves d’ascension sociale, qui a duré longtemps (40 ans), assez pour expliquer beaucoup de comportements à l’intérieur de notre Etat. La fosse commune des 3000 manifestants anti-FMI laissée par le président Carlos Andrés Pérez en 1989 fit tomber le masque de cette « social-démocratie » et déclencha l’entrée en politique du deuxième « champ magnétique », celui des marrons (2), ces ex-esclaves qui appelaient au son de leurs tambours à fuir les chaînes coloniales pour créer la « vraie vie » dans les montagnes, ranimés cette fois par Hugo Chavez. L’élite vit d’abord en lui son « Obama », celui qui sauverait le système discrédité, et qu’on pourrait acheter une fois élu : les militants de la social-démocratie se déguisèrent massivement en chavistes. Mais l’esclave fit un pied de nez au maître, et la guerre commença : avec le coup d’Etat de 2002 mené par l’alliance des médias privés, du Medef local, et de militaires de droite, déjoué par une mobilisation populaire et par les militaires bolivariens, qui ramenèrent Chavez au pouvoir en 48 heures.

Un des déclencheurs de la première indépendance latino-américaine, ce fut le sauvetage par les Jacobins noirs d’Haïti d’un Bolivar en déroute, au bord du suicide. Dès qu’il put comprendre la vision des soldats libres de Pétion et Louverture, il vola de victoire en victoire à la tête d’une armée d’ex-esclaves, passant les Andes glaciales à pied pour fonder la première union de républiques indépendantes d’Amérique du Sud. C’est de cette dialectique historique que Chavez se fit le pédagogue, portant ses doigts dans ses cheveux crépus pour rappeler au peuple d’où il venait, rappelant l’origine des origines, la rébellion de Jose Leonardo Chirino, dont le corps démembré par les espagnols fut exposé aux quatre vents, pour avoir annoncé avant Bolivar la libération des esclaves. Ce désir d’égalité est toujours vivant, et c’est un moteur extraordinaire du point de vue démocratique.

 

Photos: le jeune Hugo Chavez, Mohammed Ali et mémorial de la déportation des Africains vers les Amériques.

MV. Comment ce « moteur » se manifeste-t-il, de nos jours ?

TD. En amenant des gens à traverser à gué des rivières, à déjouer les attentats et les menaces de la droite pour aller voter pour l’Assemblée Nationale Constituante, débordant même le Parti Socialiste Unifié (le principal parti chaviste). Cette dialectique maître-esclave, on la retrouve partout dans l’Etat ou dans la société. On sait que la guerre économique ne vise pas seulement à asphyxier un pays, elle vise à détruire la culture en tant qu’elle relie les citoyens. Or, ce sursaut citoyen, cette « pulsion créatrice d’un peuple »que Chavez avait prophétisée en citant Marc Bloch, se produit au moment où toute une micro-corruption quotidienne parle plutôt d’un affaissement collectif. Malgré tout ce que signifient le dollar parallèle, la vie plus difficile et l’éreintement de trois ans et demi de guerre économique, malgré le sabotage violent de l’élection par l’extrême droite, huit millions de Vénézuéliens « repassent les Andes » pour sauver le rêve de Bolivar et vont déposer un bulletin dans l’urne pour élire une Assemblée Constituante. Et on a donc actuellement un oxygène formidable dans la société.

MV. Un oxygène formidable ?

TD. Oui car l’abstention populaire aux législatives de 2015 – et la victoire de la droite – marquait la fatigue, la colère et le rejet par la base chaviste de la permanence dans l’Etat d’un personnel social-démocrate, expert en corruption et rhabillé en « chaviste », dont le poids devenait plus insupportable en pleine hausse des prix par le secteur privé. Forte de cette victoire, la droite a cru son heure revenue, a mis la pression grâce à l’appui sans conditions des Etats-Unis et des médias, et a déclenché l’insurrection de ces derniers mois. Le peuple invisibilisé par les médias, a subi, observé en spectateur, cette minorité violente brûler vifs des citoyens afrodescendants. Il y a lu, avec raison, le retour du fouet du maître. Le peuple a eu cette « sagesse patiente », comme chantait Ali Primera, de ne pas tomber dans la provocation et de bouter hors des rues, à l’aide de bulletins de vote, cette violence qui a causé la majorité des morts – et que les médias ont imputés automatiquement au « régime ». Le vote constituant du 30 juillet, le retour à la paix, c’est d’abord cela : la réparation de la défaite électorale de décembre 2015, la remoralisation populaire. Huit millions de citoyens descendant des versants glacés, traversant des rivières fortes. Le bruit des pas à contre-courant trouble le sommeil des politologues. Un pouvoir originaire, constituant est au travail.

Si Chavez est vivant malgré la dictature des médias privés au-dedans comme au-dehors c’est parce qu’il est le mouvement d’un ressort comprimé pendant trop longtemps : trop de larmes rentrées, trop d’humiliation. Une partie de la droite l’a compris en se démarquant récemment des violences de l’extrême droite – celle que Macron vient de recevoir à l’Elysée : en annonçant les premiers leur participation aux élections des gouverneurs d’octobre, ces vieux renards de la « social-démocratie » ont assez de flair pour comprendre que la violence raciste ne peut que réveiller la conscience des esclaves. Trop tard. Tous les grands chantiers, qu’il s’agisse de la transformation de l’Etat, de la lutte contre la corruption, de la transformation du système productif, de la sortie du « rentisme pétrolier », mais aussi des droits en matière culturelle, écologique, y compris les droits des animaux, tous les chantiers possibles et imaginables reviennent à la surface.

MV. En France, l’idée d’une Constituante a été portée par Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la France Insoumise, pendant la campagne des élections présidentielles.

TD. En effet, il incombe à chaque génération, disait Frantz Fanon, de découvrir sa « mission ». Ce que je peux dire à la France Insoumise, c’est que ce chantier de la Constituante vénézuélienne, qui approfondit la démocratie, mérite d’être visibilisé, étudié, et surtout qu’on n’a peut-être pas encore commencé à en prendre la mesure ni à en déchiffrer l’origine. Et c’est pourquoi j’affirme qu’on n’a encore rien dit du Venezuela.

NOTES.

(1) Thierry Deronne, licencié en Communications Sociales (IHECS, Bruxelles, 1985) vit au Venezuela depuis 1994. Enseignant universitaire (UBV, UNEARTE) et formateur des mouvements sociaux au sein de l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma et de Télévision. Après avoir donné des formations audiovisuelles dans le Nicaragua sandiniste des années 80, il fonde cette école au Venezuela en 1994, et participe à la fondation de plusieurs télévisions associatives et publiques comme Vive TV, dont il fut vice-président de 2004 à 2010. Créateur du Blog www.venezuelainfos.wordpress.com. Cinéaste, réalisateur du Passage des Andes (2005), de Carlos l’aube n‘est plus une tentation (2012) et de Jusqu’à nous enterrer dans la mer (2017), documentaire sur la vie d’un quartier populaire dans la révolution bolivarienne qu’on peut commander à gloriaverges@free.fr de France Amérique Latine (FAL 33).
(2) Au seizième siècle, dans plusieurs pays d’Amérique latine sous domination espagnole, portugaise ou française, les marrons étaient des esclaves noirs qui fuyaient les traitements cruels et le travail forcé, pour créer des « cumbes » ou « quilombos », sortes de « communes » restées vivantes dans la géographie et dans la mémoire collective. Des historiens avancent que ce nom leur a été donné par référence à un type de cheval sauvage, Cimarron, réputé difficilement domptable.

Maxime Vivas

URL de cet article: http://www.leji.fr/monde/58-on-n-a-encore-rien-dit-du-venezuela.html

Comment les libertariens US refont la politique latino-américaine, par Lee Fang

Source : The Intercept, Lee Fang, 09-08-2017

Pour Alejandro Chafuen, le rassemblement qui a eu lieu au printemps dernier à l’hôtel Brick de Buenos Aires était autant un retour au pays qu’un tour d’honneur. Chafuen, un américano-Argentin dégingandé, a passé sa vie d’adulte à saper les mouvements sociaux et les gouvernements de gauche en Amérique latine et centrale, et à promouvoir à leur place une version du libertarianisme favorable au business.

Pendant des décennies, cela a été un combat solitaire, mais pas dernièrement. Chafuen était entouré d’amis au Forum de 2017 sur la liberté en Amérique latine. La rencontre internationale de militants libertariens était sponsorisée par la Fondation Atlas de Recherche économique, une organisation à but non lucratif pour la formation en leadership, maintenant simplement connue comme le réseau Atlas (Atlas Network), que Chafuen dirige depuis 1991. A l’hôtel Brick, Chafuen se délectait de ses récentes victoires : ses années de travail commençaient à payer, grâce aux circonstances politiques et économiques — mais aussi grâce au réseau de militants que Chafuen avait mis tant de temps à construire.

Ces 10 dernières années, les gouvernements de gauche ont utilisé « l’argent pour acheter des votes, pour redistribuer », dit Chafuen, confortablement assis dans le hall de l’hôtel. Mais la récente chute des prix des matières premières, couplée avec des scandales de corruption, a donné l’occasion aux groupes du Réseau Atlas de passer à l’action. « Quand il y a une opportunité, vous avez une crise, et il y a des exigences de changement, vous avez des gens qui sont formés à la promotion de certaines politiques », a observé Chafuen, paraphrasant feu Milton Friedman. « Et dans notre cas, nous avons tendance à privilégier les solutions privées aux problèmes publics. »

Chafuen a désigné les nombreux leaders affiliés au réseau Atlas maintenant sous les feux de la rampe : des ministres dans le nouveau gouvernement conservateur en Argentine, des sénateurs en Bolivie, et les dirigeants du Mouvement Brésil Libre, qui a fait tomber la présidente Dilma Rousseff, où le réseau de Chafuen a pris naissance sous ses propres yeux.

« Au Brésil j’ai été dans les manifestations de rue, et je me dis d’un coup : “Hé ! Ce gars que j’ai rencontré quand il avait 17 ou 18 ans — il est là dans le bus et il dirige ça. C’est dingue !” » s’exclame Chafuen, tout excité. Ceux qui gravitent autour du réseau Atlas étaient tout aussi excités de tomber sur Chafuen à Buenos Aires. Des militants de divers pays l’arrêtaient de temps à autres pour chanter ses louanges quand il traversait l’hôtel. Pour beaucoup d’entre eux, Chafuen, depuis son piédestal dans le réseau Atlas, a servi de mentor, de mécène et de balise de guidage pour un nouveau paradigme politique dans leur pays.

Un virage à droite est en cours dans la politique latino-américaine. Des gouvernements socialistes triomphants s’étaient à un moment répandus pendant la majeure partie du début du 21e siècle – de Cristina Fernandez de Kirchner en Argentine au populiste favorable à la réforme agraire Manuel Zelaya au Honduras – défendant de nouveaux programmes pour les pauvres, nationalisant des entreprises, et défiant la domination US sur les affaires de l’hémisphère.

Cependant, ces dernières années les dirigeants de gauche sont tombés l’un après l’autre, parfois de façon spectaculaire. Zelaya fut sorti du palais présidentiel en pyjamas par un coup d’État militaire ; en Argentine, un baron de l’immobilier a été porté à la présidence et Kirchner a été inculpée pour corruption ; et au Brésil, le Parti es Travailleurs qui était au pouvoir et qui était confronté à un scandale de corruption grandissant fut balayé par une procédure de destitution pour des accusations de magouilles budgétaires.

Ce virage peut sembler faire partie d’un rééquilibrage régional plus large, simplement sous l’effet des circonstances économiques. Et pourtant le Réseau Atlas semble omniprésent, comme un fil conducteur faisant bouger les développements politiques.

On n’a jamais raconté toute l’histoire du Réseau Atlas et de son impact profond sur l’idéologie et sur le pouvoir politique. Mais des archives d’entreprises et des rapports provenant de trois continents, ainsi que des interviews de dirigeants libertariens dans tout l’hémisphère, révèlent l’étendue de l’histoire de son influence. Le réseau libertarien, qui a remodelé le pouvoir politique pays après pays, a également fonctionné comme une extension discrète de la politique étrangère des USA, avec les laboratoires d’idées associés au réseau Atlas et discrètement subventionnés par le Département d’État et la Fondation Nationale pour la démocratie [National Endowment for Democracy, NED] , une tentacule essentielle du « soft power » US.

Bien que de récentes enquêtes aient éclairé le rôle de puissants milliardaires conservateurs, tels que les frères Koch, dans le développement d’une version favorable aux entreprises de la pensée libertarienne, le réseau Atlas, qui reçoit des subventions des fondations Koch, a recréé des méthodes affinées dans le monde occidental pour les pays en développement.

Le réseau est en expansion et revendique actuellement des partenariats souples avec 450 laboratoires d’idées à travers le monde. Atlas déclare qu’il a distribué plus de 5 millions de dollars à ses partenaires durant la seule année 2016.

Au fil des ans, Atlas et ses fondations charitables affiliées ont accordé des centaines de subventions à des laboratoires d’idées conservateurs et favorables à la libre concurrence en Amérique latine, parmi lesquels le réseau libertarien qui a soutenu le Mouvement Brésil Libre et des organisations derrière l’offensive libertarienne en Argentine, dont la Fondation Pensar, le laboratoire d’idées du réseau Atlas qui a fusionné avec le parti créé par Mauricio Macri, un homme d’affaires qui dirige maintenant le pays. Les dirigeants du Mouvement Brésil Libre et le fondateur de la Fondation Eléutera au Honduras, un laboratoire d’idées néolibéral influent issu du coup d’État, ont reçu l’appui financier d’Atlas, et font partie de la prochaine génération d’acteurs politiques qui sont passés par les séminaires de formation d’Atlas.

Le réseau Atlas intègre des dizaines d’autres laboratoires d’idées à travers la région, dont d’importants groupes qui appuient les forces de droite qui sont à l’origine du mouvement anti-gouvernemental en cours au Venezuela et la campagne de Sebastián Piñera, le candidat de centre-droit en tête des sondages pour l’élection présidentielle de cette année au Chili.

Des gens manifestent pour la destitution de la Présidente du Brésil Dilma Rouseff devant le Congrès national à Brasilia le 2 décembre 2015. Photo : Eraldo Peres/AP

La méthode d’Atlas n’a jamais été aussi bien illustrée que dans le réseau nouvellement formé de laboratoires d’idées brésiliens pour la libre concurrence. Des instituts récemment créés ont travaillé ensemble pour fomenter la colère contre les politiques socialistes, certains se concentrant sur les centres universitaires, tandis que d’autres œuvrent à former des militants et à entretenir une guerre constante contre les idées de gauche dans les médias brésiliens.

L’effort pour concentrer la colère exclusivement sur la gauche a porté ses fruits pour la droite brésilienne l’année dernière. Les militants du Mouvement Brésil Libre, issus de la génération Y, dont un grand nombre s’est formé à l’organisation politique aux USA, ont dirigé un mouvement de masse pour canaliser la colère publique sur un vaste scandale de corruption contre Dilma, la présidente de centre-gauche populairement désignée par son prénom. Le scandale, surnommé Operação Lava Jato, ou Opération Lavage de Voiture, est une histoire toujours en cours de corruption impliquant des dirigeants politiques appartenant à tous les principaux partis politiques du Brésil, y compris les partis de droite et de centre-droit. Mais le Mouvement Brésil Libre, connu par ses initiales en portugais, MBL, très branché sur les médias sociaux, a réussi à orienter la plus grande partie de l’indignation directement sur Dilma, exigeant son éviction et la fin de la politique axée sur la protection sociale de son Parti des Travailleurs.

Le soulèvement, qui a suscité des comparaisons avec le mouvement du Tea Party, particulièrement si l’on considère l’appui discret des conglomérats industriels locaux et d’un nouveau réseau complotiste de voix médiatiques d’extrême-droite, a mis fin à 13 ans de gouvernement par le Parti des Travailleurs, en révoquant Dilma par la procédure de destitution en 2016.

Le paysage d’où a surgi le MBL est un nouveau développement au Brésil. Il y avait peut-être trois laboratoires d’idées libertariens il y a dix ans, a indiqué Helio Beltrão, un ancien dirigeant de fonds d’investissement qui dirige maintenant l’Instituto Mises, un organisme sans but lucratif portant le nom du philosophe libertarien Ludwig von Mises. Maintenant, a-t-il ajouté, avec l’appui du réseau Atlas, il y a presque 30 instituts comme celui-ci actifs au Brésil, qui travaillent tous en collaboration, ainsi que des groupes comme les Étudiants pour la Liberté ou le MBL.

« C’est comme une équipe de football. La défense est le milieu universitaire. Les attaquants sont les politiciens. Nous avons marqué quelques buts », a-t-il dit, faisant allusion à la destitution de Dilma. Les milieux de terrains, dit-il, sont les « cultureux » qui façonnent l’opinion publique.

Beltrão a expliqué que le réseau de laboratoires d’idées espère privatiser la poste nationale au Brésil, l’appelant « un fruit facile à cueillir » qui pourrait entraîner une vague plus importante de réformes en faveur de l’économie de marché. Beaucoup de partis conservateurs brésiliens ont accueilli des agitateurs libertariens quand ceux-ci ont montré leur capacité à mobiliser des centaines de milliers de personnes pour protester contre Dilma, mais n’ont pas encore adopté les principes de base propres à la théorie de l’offre et de la demande.

Fernando Schüller, un universitaire et chroniqueur lié à l’Instituto Millenium, un autre laboratoire d’idées d’Atlas au Brésil, a présenté les choses différemment.

« Le Brésil a 17 000 syndicats financés par l’argent public, une journée de salaire par an va aux syndicats, complètement contrôlés par la gauche », dit Schüller. La seule façon de renverser la tendance socialiste est de leur damer le pion. « Grâce à la technologie, les gens pourraient participer par eux-mêmes, organiser à un coût modéré une sorte de manifestation publique en utilisant les réseaux — WhatsApp, Facebook, YouTube » a-t-il ajouté, en expliquant la façon dont les organisateurs libertariens ont mobilisé un mouvement de protestation contre les politiciens de gauche.

Les agitateurs anti-Dilma avaient créé un feu roulant quotidien de vidéos YouTube se moquant du gouvernement du Parti des Travailleurs, ainsi qu’un tableau de bord interactif pour encourager les citoyens à faire pression sur leurs députés pour appuyer la destitution.

Schüler a expliqué que le Mouvement Brésil Libre et son propre laboratoire d’idées reçoivent des soutiens financiers de la part de groupes industriels locaux, mais que le mouvement avait réussi en partie parce qu’il n’est pas assimilé aux partis politiques en place, dont la plupart sont considérés avec suspicion par le grand public. Il a avancé que la seule façon de transformer radicalement la société et d’inverser le sentiment populaire en faveur de l’État providence était de mener une guerre culturelle permanente visant à affronter les intellectuels de gauche et les médias.

Fernando Schüler. Photo : capture d’écran de YouTube.

L’un des fondateurs du laboratoire d’idées Instituto Millenium de Schüler, le blogueur brésilien Rodrigo Constantino, à polarisé la vie politique brésilienne avec sa rhétorique hyper-partisane. Constantino, qu’on a surnommé le « Breitbart du Brésil » pour sa vision conspirationniste et ses commentaires de droite acerbes, préside encore un autre laboratoire d’idées d’Atlas, l’Instituto Liberal. Il voit dans chacune des actions de la gauche brésilienne une tentative déguisée de subvertir la démocratie, qu’il s’agisse de la couleur rouge utilisée dans le logo brésilien de la Coupe du Monde, ou du programme Bolsa Familia d’aide pécuniaire aux familles pauvres.

Constantino a à son actif la diffusion de la fable selon laquelle les partisans du Parti des Travailleurs sont des progressistes en limousine, des hypocrites fortunés qui se précipitent vers le socialisme pour revendiquer une supériorité morale tout en snobant les classes laborieuses qu’ils prétendent représenter.

La « breitbartisation » du discours public n’est que l’une des nombreuses manières dont le réseau Atlas a habilement influencé le débat politique.

« C’est un État très paternaliste. C’est fou. Il y a beaucoup de contrôle de l’État, et c’est le défi à long terme », a dit Schüler, ajoutant que malgré les récentes victoires, les libertariens avaient beaucoup de chemin à faire au Brésil. Il espérait copier le modèle de Margaret Thatcher, qui s’était appuyée sur un réseau de laboratoires d’idées libertariens pour promouvoir des réformes impopulaires. « Ce système de retraites est absurde. Je privatiserais tout l’enseignement », dit Schüler, débitant une litanie de changements qu’il ferait dans la société, depuis l’arrêt du financement des syndicats jusqu’à l’abrogation de la loi qui rend le vote obligatoire.

Mais la seule façon de rendre tout cela possible, ajouta-t-il, serait de construire un réseau politiquement actif d’organismes à but non lucratif, menant tous des combats séparés pour promouvoir les mêmes buts libertariens. Le modèle existant — la constellation de laboratoires d’idées de droite à Washington, soutenus par de puissantes fondations— est la seule marche à suivre pour le Brésil, dit Schüler.

C’est ce qu’Atlas, de son côté, est occupé à faire. Il accorde des aides à de nouveaux laboratoires d’idées, fournit des cours sur la gestion politique et les relations publiques, sponsorise des événements de réseautage dans le monde entier, et, ces dernières années, a consacré des ressources spéciales pour inciter les libertariens à influencer l’opinion publique au moyen de médias sociaux et de vidéos en ligne.

Une compétition annuelle encourage le réseau d’Atlas à produire des vidéos virales sur YouTube promouvant les idées de laissez-faire et ridiculisant les partisans de l’État providence. James O’Keefe, le provocateur célèbre pour avoir asticoté les Démocrates avec ses vidéos tournées en caméra cachée, est venu expliquer ses méthodes chez Atlas. Des producteurs d’un groupe du Wisconsin, qui ont travaillé à la création de vidéos en ligne pour discréditer les manifestations d’enseignants contre la loi du Gouverneur Scott Walker pour casser les syndicats du secteur public, ont également fourni des instructions aux séances de formation d’Atlas.

Une foule brûle un mannequin représentant le Président vénézuélien Hugo Chávez sur la place Altamira au cours d’une manifestation contre le gouvernement. Photo : Lonely Planet Images/Getty Images

Parmi ses exploits récents, Atlas a joué un rôle dans un pays d’Amérique latine ravagé par la crise politique et humanitaire la plus aiguë de la région : le Venezuela. Des rapports obtenus grâce au Freedom Information Act [loi sur la liberté d’information, NdT] par l’auteure et militante Eva Golinger, ainsi que des câbles du Département d’État révélés par la lanceuse d’alerte Chelsea Manning, révèlent l’effort sophistiqué des décideurs US pour utiliser les laboratoires d’idées d’Atlas dans une campagne de longue durée visant à déstabiliser le règne du dirigeant vénézuélien Hugo Chávez.

Dès 1998, le Cedice Libertad (Centre de divulgation de la connaissance économique pour la liberté), fleuron des laboratoires d’idées d’Atlas à Caracas, capitale du Venezuela, recevait un soutien financier régulier du Centre pour l’entreprise privée internationale, l’un des quatre instituts de la NED. Dans une notification de subvention, les fonds destinés par la NED au Cedice sont indiqués avec la mention « aide au plaidoyer pour un changement de gouvernement ». Le directeur du Cedice était parmi les signataires du très douteux « Décret Carmona » avalisant l’éphémère coup d’État militaire contre Chavez en 2002.

Un câble de 2006 de l’ambassadeur des USA William Brownfield exposait la stratégie de financement d’organismes sans but lucratif politiquement actifs au Venezuela : « 1-Renforcer les institutions démocratiques; 2-pénétrer la base politique de Chavez; 3-diviser le chavisme; 4 – protéger les affaires vitales des USA et 5-isoler Chavez sur le plan international. »

Dans la crise actuelle du Venezuela, le Cedice a promu la récente vague de manifestations contre le Président Nicolas Maduro, le successeur de Chavez en difficulté. Le Cedice est étroitement lié à la figure de l’opposition Maria Corina Machado, l’une des cheffes de file des manifestations antigouvernementales massives des derniers mois. Machado a publiquement rendu hommage à Atlas pour son travail. Dans un message vidéo adressé au groupe en 2014 elle a dit : « Merci au Réseau Atlas, à tous les combattants de la liberté. »

Au Forum latino-américain de la Liberté du réseau Atlas qui s’est tenu à Buenos Aires, les jeunes leaders s’agitaient dans tous les sens, partageant des idées sur la façon de battre le socialisme à tous les niveaux, depuis des batailles rangées sur les campus universitaires jusqu’à la mobilisation d’un pays entier en faveur d’un impeachment.

Des « entrepreneurs » de laboratoires d’idées du Pérou, de République dominicaine et du Honduras se sont affrontés dans une compétition sur le modèle de « Shark Tank » (Bassin de requins), une émission de télé-réalité dans laquelle des promoteurs de startups présentent leurs idées à un panel d’investisseurs fortunés et impitoyables. Mais au lieu de rechercher des investissements auprès d’un panel d’investisseurs de capital-risque, les leaders des laboratoires d’idées lançaient des idées de marketing politique dans une compétition pouvant leur rapporter 5 000 dollars. Dans une autre session, on débattait de stratégies pour attirer le soutien de l’industrie afin de soutenir des réformes économiques. Dans une autre pièce, des agents politiques discutaient des arguments que les « amoureux de la liberté » peuvent utiliser pour répondre à la vague générale de populisme « pour rediriger le sentiment d’injustice que beaucoup ressentent » vers des objectifs de libre concurrence.

Un jeune leader du CADAL (Centre pour l’ouverture et le développement de l’Amérique latine), un laboratoire d’idées de Buenos Aires, a présenté une idée pour classer chaque province de l’Argentine en utilisant ce qu’il a appelé « »un index de la liberté économique », qui utiliserait les niveaux d’imposition et de réglementation comme le principal critère pour générer un battage médiatique pour des réformes en faveur de l’économie de marché. L’idée est consciemment inspirée par des stratégies similaires aux USA, dont « l’index de la Liberté économique » de la Fondation Heritage, qui compare les pays en se fondant sur des critères incluant les politiques fiscales et les barrières réglementaires à la formation d’entreprises.

Les laboratoires d’idées sont traditionnellement associés à des instituts indépendants formés pour développer des solutions non conventionnelles. Mais le modèle d’Atlas se concentre moins sur le développement de propositions de politiques réellement nouvelles, et plus sur la fondation d’organisations politiques qui offrent la crédibilité d’institutions universitaires, ce qui en fait des organismes efficaces pour gagner les cœurs et les esprits.

Les idées de la libre concurrence — telles que la réduction des impôts sur les riches, la réduction du secteur public, placé sous le contrôle d’opérateurs privés, et la libéralisation des règles du commerce et les entraves à l’action syndicale — se sont toujours heurtées à un problème de perception. Les partisans de cette vision ont découvert que les électeurs ont tendance à considérer de telles idées comme un outil au service du gratin. Le relookage du libertarianisme économique en idéologie d’intérêt public a nécessité des stratégies élaborées de persuasion de masse.

Mais le modèle Atlas qui se répand maintenant rapidement à travers l’Amérique latine est fondé sur une méthode perfectionnée par des décennies de lutte aux USA et au Royaume-Uni, durant lesquelles les libertariens ont travaillé à endiguer le flux de l’État providence d’après-guerre.

Les groupes Atlas en Amérique latine. Carte The Intercept

Anthony Fisher, l’entrepreneur britannique qui a fondé le Réseau Atlas, a été le pionnier de la vente des idées libertariennes en matière d’économie à un public élargi. L’approche était simple : Fisher s’était fixé comme mission, selon les mots d’un de ses associés, « d’infester le monde de think-tanks libre-échangistes ».

La base des idéaux de Fisher venait de Friedrich Hayek, le précurseur de la pensée moderne sur le gouvernement limité. En 1946, après avoir lu dans le Reader’s Digest la version condensée du livre de référence de Hayek, « La route de la servitude », Fisher prit rendez-vous avec l’économiste autrichien à Londres. Selon le récit de son collègue John Blundell, Fisher suggéra à Hayek de se lancer dans la politique. Mais Hayek opposa une fin de non-recevoir, répliquant qu’en se focalisant sur une démarche ascendante visant à faire changer le discours public, on pourrait mieux contribuer à façonner la société.

Pendant ce temps, aux USA, Leonard Read, un autre idéologue de l’économie de marché, cultivait des notions similaires après avoir conduit, à la tête du bureau de Los Angeles de la Chambre de Commerce US, des batailles acharnées contre les syndicats. Pour contrer la montée de l’État providence, il allait falloir trouver des réponses plus élaborées pour animer des débats populaires sur la direction que devait prendre la société, en occultant le lien avec les intérêts patronaux.

Fisher fut propulsé par une visite fatidique qu’il rendit à la Fondation pour l’éducation économique, récemment lancée par Read, à New York ; celle-ci avait été fondée pour aider à subventionner et promouvoir les idées d’intellectuels partisans du libre-échange. Là, l’économiste libertarien F.A.. Harper, qui à cette époque travaillait à la FÉÉ, donna des conseils à Fisher sur la manière de créer son propre organisme sans but lucratif au Royaume-Uni.

Pendant son séjour aux USA, Fisher se rendit aussi avec Harper à l’Université Cornell pour y observer la dernière innovation de l’industrie animale : les cages en batterie. Il fut émerveillé par la vision de 15 000 poulets hébergés dans un seul bâtiment. Cela l’inspira à à rapporter cette innovation chez lui. Son usine, Buxted Chickens, grandit rapidement et lui rapporta une fortune conséquente. Une partie de ses bénéfices fut investie dans l’autre projet nourri pendant son voyage à New York : en 1955, Fisher créa l’Institut des Affaires économiques (IEA).

L’IEA permit de populariser les économistes, jusque-là obscurs, de la nébuleuse des adeptes des idées de Hayek. L’institut était une vitrine de l’opposition à l’État-providence britannique, alors en plein essor, mettant en relation des journalistes avec des universitaires adeptes du libre marché et diffusant régulièrement des critiques par des tribunes dans les journaux, des interviews radio et des conférences.

La majeure partie des financements de l’IEA provenait d’entreprises : des géants britanniques de l’industrie et de la banque — de Barclays à BP — fournissaient des contributions annuelles. Selon « Making Thatcher’s Britain » [La fabrication de la Grande-Bretagne thatchérienne, NdT] des historiens Ben Jackson et Robert Saunders, un magnat du transport maritime avait fait la remarque que, puisque les universités fournissaient des munitions aux syndicats, l’IEA était une importante source de balles pour les patrons.

Comme le ralentissement économique et la montée de l’inflation des années 70 secouaient les fondements de la société britannique, des hommes politiques Tories [parti conservateur, NdT], se sont mis à graviter de plus en plus autour de l’IEA pour qu’il leur fournisse une vision — et l’ IEA rendait service avec des notes d’information accessibles et des thèmes de discussion que les politiciens pouvaient utiliser pour faire passer les concepts de libre concurrence auprès du public. Le Réseau Atlas plastronne : c’est l’IEA qui « a préparé intellectuellement ce qui est devenu plus tard la révolution thatchérienne des années 80 ». L’équipe de l’IEA écrivait des discours pour Margaret Thatcher, alimentait sa campagne de notes politiques sur des thèmes aussi variés que les syndicats ou le contrôle des prix et fournissait des réponses aux critiques contre elle dans les médias. Dans une lettre à Fisher après sa victoire de 1979, Thatcher écrivit que l’IE avait créé « le climat d’opinion qui a rendu notre victoire possible ».

Milton Friedman a dit un jour : « Il ne fait aucun doute qu’il y a eu un énorme progrès en Grande-Bretagne, l’Institut des Affaires économiques créé par Antony Fisher a fait une énorme différence. Il a rendu possible Margaret Thatcher. Il a rendu possible, non pas son élection comme Premier ministre mais la politique qu’elle a été en mesure de suivre. Et la même chose dans ce pays [les USA], la pensée développée selon ces lignes a rendu possible Ronald Reagan et la politique qu’il a pu mener. »

L’IEA a bouclé la boucle. Hayek a monté un groupe sélect d’économistes libre-échangistes appelé la Société du Mont-Pèlerin. L’un de ses membres, Ed Feulner, a aidé à fonder le laboratoire conservateur de Washington, l’Heritage Foundation, inspiré du travail de l’IEA. Un autre membre de Mont-Pèlerin, Ed Crane, a fondé le Cato Institute, le laboratoire d’idées libertarien le plus réputé des USA.

L’économiste et philosophe politique austro-britannique Friedrich Hayek avec une classe d’étudiants à la London School of Economics en 1948. Photo Paul Popper/Popperfoto/Getty Images

En 1981, Fisher, qui s’était installé à San Francisco, entreprit de développer la Fondation Atlas pour la Recherche économique, à la demande d’Hayek. Fisher s’était servie de son succès avec l’IEA pour courtiser des entreprises donatrices pour aider à établir une chaîne de laboratoires d’idées plus petits, parfois régionaux à New York, au Canada, en Californie entre autres. Toutefois, avec Atlas l’échelle du projet du laboratoire d’idées pro libre-concurrence de Fisher serait mondiale : un organisme à but non lucratif destiné à continuer sa tâche d’établir des têtes de pont libertariennes dans chaque pays de la planète. « Plus il y aura d’instituts établis dans le monde », déclara Fisher, « plus il y aura d’occasions de s’attaquer à divers problèmes demandant une solution. »

Fisher commença à lever des fonds, sollicitant des entreprises comme donateurs à l’aide de lettres de Hayek, Thatcher et Friedman, lançant même un appel urgent aux donateurs pour qu’ils aident à reproduire le succès de l’IEA avec Atlas. Hayek a écrit que le modèle de l’IEA « doit être utilisé pour créer des instituts semblables dans le monde entier ». Il a ajouté : « Ce serait de l’argent bien utilisé, si de grosses sommes pouvaient être rendues disponibles pour un tel effort concerté. »

La proposition fut envoyée à une liste de dirigeants d’entreprises de haut niveau et bientôt, l’argent commença à affluer des coffres d’entreprises et de méga-donateurs républicains, parmi lesquels Richard Mellon Scaife. Des sociétés comme Pfizer, Procter & Gamble et Shell contribuèrent toutes à Atlas. Mais Fisher affirma que leur influence devrait rester camouflée pour que le projet fonctionne. Fisher nota dans une proposition exposant l’objet d’Atlas : « Pour influencer l’opinion publique, il est nécessaire d’éviter toute suggestion d’intérêts particuliers ou d’intentions d’endoctriner ». Fisher ajoutait que le succès de l’IEA reposait sur le sentiment qu’il était universitaire et impartial.

Atlas grandit rapidement. En 1985, le réseau comprenait 27 institutions dans 17 pays, dont des organismes à but non lucratif en Italie, au Mexique, en Australie et au Pérou.

Et le timing n’aurait pas pu être meilleur. L’expansion internationale d’Atlas arriva juste au moment où la politique étrangère de l’administration Reagan redoublait d’agressivité, dans l’espoir de régler leur compte aux gouvernements de gauche à l’étranger.

Alors qu’en public, Atlas déclarait qu’il ne recevait aucune subvention des gouvernements (Fisher dénigrait l’aide de l’étranger comme n’étant qu’une variété de « pot-de-vin » pour fausser les forces du marché), des documents montrent que le réseau travaillait discrètement à acheminer de l’argent de gouvernements à sa liste grandissante de partenaires internationaux.

Dans une lettre de 1982 de l’Agence de Communication internationales [International Communication Agency], une petite agence fédérale se consacrant à promouvoir les intérêts US à l’étranger, un bureaucrate du Bureau des Programmes du Secteur privé [Office of Private Sector Programs] écrivit à Fisher en réponse à une demande pour obtenir des subventions fédérales. Le bureaucrate disait qu’il lui était interdit de subventionner « directement des associations étrangères », mais qu’il pouvait co-parrainer « des conférences ou des échanges avec des associations » organisés par des groupes comme Atlas. Il encourageait Fisher à envoyer une proposition. La lettre, expédiée un an après la fondation d’Atlas, était le premier signe que le réseau deviendrait un partenaire secret des intérêts de politique étrangères US.

Des mémos et d’autres documents émanant de Fisher montrent que, dès 1986, Atlas avait aidé à programmer des rencontres avec des dirigeants d’entreprises pour adresser des fonds US vers son réseau de groupes de réflexion. Dans un cas, un responsable de l’Agence US pour le Développement international [U.S. Agency for International Development, USAID], le principal organe de subventions du gouvernement fédéral, recommandait que le directeur de la filiale de Coca-Cola à Panama collabore avec Atlas pour y mettre en place un groupe de réflexion affilié dans le style de l’IEA. Les partenaires d’Atlas tiraient aussi des subventions des coffres de la National Endowment for Democracy [NED], un organisme à but non lucratif homologué par les pouvoirs publics fondé en 1983, largement financé par le Département d’Etat et l’USAID dans le but de construire des institutions favorables aux USA dans les pays en développement.

Alejandro Chafuen de la Fondation Atlas pour la Recherche économique, au fond à droite, serre la main de Rafael Alonzo, du CEDICE, à gauche, tandis que l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa applaudit lors de l’ouverture du forum international « Liberté et Démocratie » à Caracas, le 28 mai 2009. Photo Ariana Cubillos/AP

En même temps que les subventions des entreprises et du gouvernement US affluaient, Atlas prit une nouveau tournant fortuit avec l’arrivée d’Alejandro Chafuen. Linda Whetstone, la fille de Fisher, s’est rappelée dans un hommage, qu’en 1985, le jeune Chafuen, qui vivait alors à Oakland, s’était présenté au bureau d’Atlas de San Francisco « et qu’il était prêt à travailler bénévolement ».

Chafuen, né à Buenos Aires, était originaire de ce qu’il décrivait comme « une famille antipéroniste ». Ils étaient fortunés et bien qu’ayant grandi dans une période de troubles incroyables, Chafuen vécu une vie relativement privilégiée. Il passa ses années d’adolescence à jouer au tennis et à rêver de devenir un athlète professionnel.

Chafuen attribue sa démarche idéologique à la voracité avec laquelle il dévorait des textes libertariens, depuis Ayn Rand jusqu’à des brochures publiées par la FEE, le groupe de Leonard Read qui avait inspiré Fisher à l’origine. Après des études au Grove City College, une école d’arts libéraux chrétienne et profondément conservatrice où il fit fonction de président du club libertarien, Chafuen retourna dans son pays natal. Les militaires étaient intervenus sous prétexte d’une menace de la part des révolutionnaires communistes. Des milliers d’étudiants et de militants allaient être torturés et tués dans la répression de la contestation de gauche qui suivit le coup d’État.

Chafuen se souvient de cette période d’une façon principalement positive, écrivant plus tard que l’armée avait agi par nécessité pour empêcher une « prise de contrôle du pays » par les communistes. Alors qu’il poursuivait une carrière d’enseignant, Chafuen rencontra « des totalitaires en tous genres » dans la vie universitaire. Après le coup d’État militaire, il écrivit qu’il avait remarqué que ses professeurs étaient devenus « plus indulgents » malgré leurs désaccords avec lui.

Dans d’autres pays d’Amérique latine, le libertarianisme trouvait également un public réceptif auprès des gouvernements militaires. Au Chili, après que l’armée eut balayé le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende, des économistes de la Mont Pelerin Society [Société du Mont-Pèlerin] affluèrent rapidement dans le pays, ouvrant la voie à des réformes libertariennes de grande envergure, dont la privatisation de l’industrie et du régime de retraites du pays. Dans toute larégion, sous la surveillance des dirigeants militaires de droite qui avaient pris le pouvoir, les politiques économiques libertariennes ont commencé à prendre racine..

De son côté, Chafuen manifesta son zèle idéologique dès 1979, quand il publia un essai pour la FEE intitulé « War Without End » [Guerre sans fin, NdT]. Il y décrivait les horreurs du terrorisme de gauche « comme la Famille de Charles Manson ou à un niveau de régiments, comme les troupes de guérilla au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud ». Il y avait un besoin, écrivait-il, de riposter pour les « forces de la liberté individuelle et de la propriété privée. »

Son enthousiasme attira l’attention. En 1980, à l’âge de 26 ans, Chafuen fut invité à devenir le plus jeune membre de la Mont Pelerin Society. Il voyagea à Stanford, une occasion qui le mit en contact direct avec Read, Hayek, et d’autres dirigeants libertariens. Dans les cinq ans qui suivirent, Chafuen épousa une USAméricaine et s’installa à Oakland. Il commença à établir des contacts avec des membres du Mont-Pèlerin, dans la région de San Francisco, dont Fisher.

Selon les PV du conseil d’administration d’Atlas, Fisher dit à ses collègues qu’il avait payé des honoraires de 500 $ pour Noël à Chafuen cette année-là, et qu’il espérait engager le jeune économiste à plein temps pour développer les groupes de réflexion d’Atlas en Amérique latine. L’année suivante, Chafuen organisa le premier sommet Atlas de laboratoires d’idées latino-américains à la Jamaïque.

Chafuen comprenait bien le modèle d’Atlas et travailla avec zèle pour étendre le réseau, aidant à lancer des groupes de réflexion en Afrique et en Europe, même s’il concentrait ses efforts sur l’Amérique latine. Expliquant comment attirer des donateurs, Chafuen fit remarquer un jour dans une conférence que les donateurs ne devaient pas apparaître comme les commanditaires d’enquêtes publiques, car les sondages perdraient en crédibilité. « Pfizer Inc. ne parrainerait pas des enquêtes sur les questions de santé, et Exxon ne paierait pas non plus des enquêtes sur l’environnement », nota Chafuen. Cependant les groupes de réflexion libertariens comme ceux du réseau Atlas pouvaient non seulement présenter la même étude avec plus de crédibilité, mais encore le faire d’une façon qui recueillerait plus de couverture dans les médias locaux.

« Les journalistes sont très attirés par tout ce qui est nouveau et facile comme sujet de reportage », dit Chafuen. Cela intéresse moins la presse de citer des philosophes libertariens, argua-t-il, mais quand un groupe de réflexion produit une enquête, les gens écoutent. « Et c’est aussi ce que voient les donateurs », ajouta-t-il.

En 1991, trois ans après la mort de Fisher, Chafuen prit la barre d’Atlas, et allait avoir l’occasion de s’adresser aux donateurs avec autorité sur le travail d’Atlas. Il se mit rapidement à accumuler des parrains pour promouvoir des objectifs spécifiques aux entreprises à travers le réseau. Philip Morris accorda des donations régulières à Atlas, dont une contribution de 50 000 $ au groupe en 1994, qui fut révélée des années plus tard à l’occasion d’un procès. Les documents montrent que le géant du tabac voyait Atlas comme un allié pour travailler sur des questions faisant l’objet de litiges internationaux.

Cependant des journalistes chiliens découvrirent que laboratoires d’idées soutenus par Atlas avaient œuvré pour faire discrètement du lobbying contre les réglementations antitabac sans révéler leur financement par des compagnies de tabac, une stratégie que des groupes de réflexion similaires répétèrent dans le monde entier.

Des géants industriels comme ExxonMobil et MasterCard figuraient parmi les donateurs d’Atlas. Mais le groupe attirait également des figures dirigeantes du libertarianisme, comme les fondations associées à l’investisseur John Templeton et aux frères milliardaires Charles et David Koch, qui prodiguaient à Atlas et ses filiales des contributions régulières.

Les prouesses de Chafuen pour lever des fonds s’étendaient à un nombre grandissant de riches fondations conservatrices qui commençaient à fleurir. Il a été membre fondateur du Donors Trust, un fonds secret orienté par les donateurs qui a alloué plus de 400 millions de dollars à des organismes à but non lucratif libertariens, dont des membres du réseau Atlas. Il fait aussi fonction d’administrateur dans la Chase Foundation de Virginie, qui a été fondée par un membre de la société du Mont-Pèlerin et envoie également de l’argent à des groupes de réflexion d’Atlas.

Une autre source de financement est venue du gouvernement US. A l’origine, la National Endowment for Democracy a rencontré des difficultés pour établir des associations politiques favorables aux USA. Gerardo Bongiovanni, le président de la Fundación Libertad, un groupe de réflexion rattaché à Atlas, de Rosario, en Argentine, a fait remarquer pendant une conférence avec Chafuen que la mise de fonds initiale provenant du partenaire pour les subventions de la NED, le Centre pour l’Entreprise privée internationale [Center for International Private Enterprise], s’est élevée à un million de dollars entre 1985 et 1987. Les groupes de réflexion qui ont reçu ces subventions initiales ont rapidement disparu, selon Bongiovanni, qui a invoqué un manque de formation en gestion.

Toutefois Atlas a réussi à transformer l’argent du contribuable US reçu par l’intermédiaire de la NED et du Centre pour l’Entreprise privée internationale en une importante source de financement pour faire grandir son réseau. Les vecteurs de financement ont fourni de l’argent pour dynamiser les groupes de réflexion d’Atlas en Europe de l’Est à la suite de la chute de l’Union soviétique, et plus tard, pour promouvoir les intérêts US au Moyen-Orient. Parmi les bénéficiaires de l’argent du Centre pour l’Entreprise privée internationale, il y a le Cedice Libertad, le groupe remercié par la dirigeante de l’opposition vénézuélienne Maria Corina Machado.

Sebastian Gorka, assistant adjoint du président à la Maison Blanche, participe à une interview télévisée à l’extérieur de l’aile ouest, le 9 juin 2017, à Washington. Photo : Chip Somodevilla/Getty Images

À l’hôtel Brick, à Buenos Aires, Chafuen réfléchit sur les trois dernières décennies. Fisher « serait satisfait d’une manière générale et il n’en reviendrait pas de voir à quel point notre réseau a grandi », dit-il, notant que le fondateur d’Atlas ne se serait peut-être pas attendu au niveau d’engagement politique direct dans lequel le groupe est impliqué.

Chafuen rayonnait quand le Président Donald Trump est arrivé, félicitant les personnes nommées par le Président. Et pourquoi pas ? L’administration de Trump est truffée d’anciens élèves de groupes liés à Atlas et d’amis du réseau. Sebastian Gorka, conseiller islamophobe au contre-terrorisme de Trump, a dans le passé dirigé un groupe de réflexion épaulé par Atlas en Hongrie. Le Vice-président Mike Pence a assisté à une manifestation d’Atlas et a fait un vibrant éloge du groupe. La secrétaire à l’Éducation nationale Betsy DeVos [fille et belle-fille de milliardaires, sœur du fondateur de la compagnie militaire privée Blackwater, NdT] et Chafuen étaient proches de par leurs rôles de direction à l’Institut Acton, un groupe de réflexion du Michigan qui développe des arguments religieux en faveur des politiques libertariennes — et qui entretient à présent une filiale au Brésil, le Centro Interdisciplinar de Ética e Economia Personalista.

Cependant la personnalité peut-être la plus appréciée par Chafuen dans l’administration, est Judy Shelton, économiste et camarade de longue date du Réseau Atlas. Après la victoire de Trump, Shelton est devenue présidente de la NED. Elle avait auparavant œuvré en tant que conseillère de la campagne de Trump et de l’effort de transition. En en parlant, Chafuen rayonnait : « Vous avez là des gens d’Atlas à la présidence de la Fondation nationale pour la démocratie. »

Avant de terminer l’entretien, Chafuen a annoncé que beaucoup de choses restaient à venir : plus de groupes de réflexion, plus pour renverser des gouvernements de gauche, et plus de partisans d’Atlas et anciens élèves parvenus aux plus hauts niveaux des gouvernements du monde entier. « Le travail se poursuit », a-t-il déclaré.

Plus tard, Chafuen est apparu au gala du Forum Liberté pour l’Amérique latine. Avec un groupe d’experts d’Atlas, il a discuté du besoin d’accroître les mouvements d’opposition libertariens en Équateur et au Venezuela.

Danielle Mackey a contribué à la documentation pour ce récit.

Source : The Intercept, Lee Fang, 09-08-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les clefs cachées du discours de Trump contre le Venezuela

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Dîner offert par le président Trump à ses alliés latino-américains – le colombien Juan Manuel Santos, le brésilien Michel Temer, le panaméen Juan Carlos Varela et la vice-présidente argentine Marta Gabriela Michetti, dans un hôtel de luxe de Manhattan le 18 septembre 2017, en marge de la 72ème Assemblée Générale des Nations-Unies. Donald Trump leur a expliqué le plan à suivre : « les institutions démocratiques sont détruites au Venezuela » et la mission est de « restaurer la démocratie ».

Parallèlement au désastre politique de l’antichavisme au Venezuela, l’establishment Etats-unien vit sa propre version de chaos et d’affrontements internes. L’évènement vedette pour les médias au cours du premier jour de la 72ème session annuelle de l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à savoir le discours de Donald Trump, ne doit pas être vidé de son contenu ni être pris à la légère. Le cadre militaire qu’il essaie de mettre en place devant le forum politique mondial le plus important du monde consiste à faire croire qu’il n’existe pas de solution politique au Venezuela, mais uniquement militaire. Des qualificatifs comme « narco-état » ou « dictature » illustrent bien le storytelling médiatique qui vise à occulter le fait que le Venezuela vient de mettre fin à un cycle de violence politique par un processus électoral constituant, que dans quelques semaines auront lieu des élections régionales auxquelles participera l’opposition de droite et que des négociations avec des acteurs politiques antigouvernementaux sont en cours pour stabiliser l’économie du pays face aux agressions internes et externes. L’agressivité de Trump est symptomatique de la manière dont le gouvernement de Nicolas Maduro a commencé à répondre à ses sanctions et du haut niveau de sensibilité géostratégique que représente la sortie progressive du dollar et l’entrée dans une architecture financière internationale externe aux Etats-Unis.

Une introduction peu romantique.

 

S’il est une chose que Donald Trump a démontré après avoir été élu président depuis presqu’une année, c’est avant tout sa faiblesse en politique intérieure et son incohérence en politique extérieure. Les contradictions dont il a fait preuve suite à ses promesses électorales (l’envoi de troupes en Afghanistan alors qu’il s’était engagé à les en retirer durant sa campagne) ajoutées au démontage expéditif de son équipe initiale rendent compte non seulement d’une forte lutte interne pour le contrôle de la politique extérieure des Etats-Unis, mais aussi de la personnalité du président lui-même.

Un article écrit par Daniel Larison dans « The American Conservative » tente de définir le pourquoi des incessantes contradictions de Trump, si bien exploitées par Fox et CNN : « Comme  je l’avais déjà remarqué, il s’agit d’un homme qui ne croit qu’en lui-même, il n’a pas de convictions fortes et peut donc être manipulé par son interlocuteur du moment« . L’analyste ajoute « 1) Il ne comprend rien en matière de politique et ne s’en soucie pas : 2) il ne se sent pas obligé d’accomplir les promesses qu’il a faites, 3) la seule chose qui l’intéresse est d’apparaître dans une négociation réussie« .

Ces trois points caractérisent l’orientation des agissements de Trump. A ses yeux, envoyer des troupes en Afghanistan ne représente pas la trahison d’un quelconque précepte idéologique, tout comme vociférer qu’il détruira la Corée du Nord ou affirmer que le gouvernement iranien est une « dictature corrompue » tout comme celui du Venezuela n’a rien de politique, tout cela étant dit en même temps et générant plus de doutes que de consensus.

Exhiber ses muscles politiquement parlant et faire voir que les Etats-Unis  restent réellement le gendarme intraitable du monde, plus fort que jamais depuis la fin du XXème siècle, a autant d’importance pour les apparences que pour ce qui se cache derrière : le manque de puissance pour atteindre des objectifs fixés de façon désastreuse, compensée par la nécessité d’imposer une narrative qui maintienne à flot la perspective d’un affrontement avec ses rivaux stratégiques. Le Venezuela est perçu, par Trump en particulier  en tant que négociateur, comme une opportunité (politique, économique et financière) hautement rentable,  en concordance obligée avec la ligne de ceux qui contrôlent actuellement la politique extérieure. Pour autant, les coûts énergétique et politique que risquent d’entraîner sur le plan interne de futures sanctions plus agressives à l’encontre des secteurs pétrolier et financier du Venezuela, ou une intervention militaire directe, font obstacle -pour l’instant- à la concrétisation de la réalité augmentée exprimée dans son discours.

Militarisation de la politique extérieure des Etats-Unis

 

Contrairement à l’administration Obama, caractérisée par un équilibre entre autorités civiles et militaires en matière de politique extérieure, l’administration Trump a rapidement penché du côté du secteur militaire.

L’écrivain et ex-reporter du « New York Times », Stephen Kinzer, affirme que  » le pouvoir suprême de façonner la politique extérieure et sécuritaire des Etats-Unis est tombé entre les mains de 3 militaires: le général James Mattis, Secrétaire de la Défense, le général John Kelly, chef de cabinet du président Trump et le général H.R.McMaster, conseiller pour la sécurité nationale« . Kinzer analyse l’étape actuelle de l’administration Trump comme la conclusion d’une « coup d’état militaire en caméra lente« , destiné à discipliner le gouvernement des Etats-Unis face aux « politiciens fous » qui assiègent  la Maison Blanche depuis l’ascension du président Trump. Ce qui revient concrètement à imposer un gouvernement de facto lui aussi composé de « fous ». Ce schéma visant à homogénéiser l’administration Trump dans le cadre d’une seule stratégie, celle répondant aux intérêts de corporations d’armement et pétrolière qui font du lobbying derrière les autorités, révèle qu’il est prévu pour perdurer sur le terrain diplomatique.

Le discours de Trump à l’ONU met en évidence que ses vociférations sont programmées par les néoconservateurs, parti politique au service du complexe militaro-industriel qui disposent des placements les plus prometteurs par le truchement de H.R. McMaster et de John Kelly, et dont la doctrine de guerre permanente sert de viseur dirigé sur le bloc émergent représenté par la Russie, la Chine, l’Iran et le Venezuela, entre autres. Acteurs  de poids qui concentrent une part importante des réserves énergétiques et minérales dont a besoin le complexe militaro-industriel, soutien des économies états-uniennes pour continuer à fonctionner. Vu le profil militaire de l’administration actuelle des Etats-Unis, la trame de la guerre non conventionnelle est tissée depuis la Maison Blanche même. Le ton agressif, belliqueux et grossier de Trump est l’expression et le symptôme du désespoir d’un immense système d’accumulation qui revendique  à cors et à cris sa perpétuation sur le long terme.

Comme The Saker le résume bien, les néoconservateurs représentent « une tendance hégémonique au sein de Wall Street, de la Maison Blanche, du Congrès, du Pentagone et des médias « mainstream » ; leur programme doctrinal contenu dans le « Projet pour un nouveau siècle américain » et la « Doctrine de Domination à spectre intégral » représentent les cartes de navigation qu’ils ont établies pour défendre leur exceptionnalisme global, leur agenda hypermilitariste et la dérégulation pleine et entière de Wall Street et de la Réserve Fédérale.

L’enjeu est énorme et le Venezuela, considéré comme faisant partie de « son hémisphère », est sa mise la plus convoitée.

La « solution militaire » s’impose à la politique menée par la Maison Blanche envers le Venezuela

 

Etant donné que ce sont des militaires qui contrôlent actuellement la politique extérieure des Etats-Unis, leur approche logique de la géopolitique est éminemment militaire. Les « priorités nationales » des Etats-Unis en tant que nation (ou de ce qu’il en reste) sont reléguées en marge  sur le moyen terme, et sont remplacées par les « priorités militaires » qui ressemblent à s’y méprendre à une méthodologie guerrière, mais qui a peu à voir avec une gestion administrative de ce qui ne passe qu’au second rang.

Les trois chefs militaires suprêmes se sont cependant engagés dans des tâches qui vont au-delà de l’intention de « discipliner » la Maison Blanche. Leurs tentacules se sont étendues jusqu’au Département d’Etat, réussissant à mettre en poste une Secrétaire d’Etat parallèle, au détriment de Rex Tillerson, porte-parole alignée sur l’agenda hypermilitariste de ceux qui détiennent le commandement central du gouvernement. Il s’agit de l’ex-gouverneure de la Caroline du Sud, Nikki Haley, sans expérience  en politique étrangère.

Nikky Haley, ambassadrice nommée par Donald Trump auprès de l’ONU, ici en campagne pour le sénateur d’extrême droite Marco Rubio.

« National Review« , de tendance nettement néo-conservatrice, donne dans le mille au sujet de ces changements de poste récents, en révélant comment, par l’intermédiaire de cette porte-parole, on essaie de soumettre le bloc émergent dans son ensemble à une même stratégie de harcèlement : « Haley est devenue la porte-parole principale des Etats-Unis en faveur des droits de l’homme et contre la tyrannie« . On a trouvé en elle la parfaite ventriloque pour discréditer le Département d’Etat dirigé par Tillerson et mettre à l’unisson l’agenda de politique extérieure et sa petite pieuvre à l’ONU.

Phillip Giraldi, qui écrit pour « The American Conservative« , affirme que Halley agit non seulement hors contrôle de Trump, mais qu’elle « se tient fermement dans le camp des néoconservateurs, recevant les éloges de sénateurs tels que Lindsey Graham de Caroline du Sud et des médias de Murdoch« . Graham aurait offert un armement militaire et un soutien à Juan Manuel Santos lors de sa première visite officielle à Washington en cas de conflit éventuel avec le Venezuela. Haley s’est également entretenu avec le président Colombien pendant le dîner de conspirateurs organisé par Trump à New York le 18 septembre dernier, auquel assistait le même général Kelly qui fit part en 2015 de son intention d’envahir le Venezuela pour des raisons dites « humanitaires ».

Cadre symbolique, exceptionnalisme et manœuvres destinées à faire échouer le dialogue

 

Le dialogue politique entamé en République Dominicaine entre la droite/extrême droite d’une part et gouvernement bolivarien d’autre part, avec l’appui de l’ex-président espagnol Zapatero et de pays come la Bolivie ou le Mexique, noué à la suite de l’installation de l’Assemblée Nationale Constituante, a provoqué une série d’actions cherchant à l’enrayer. Les audiences bidons d’ONG et de personnages corrompus vénézuéliens protégés par les Etats-Unis devant Luis Almagro à l’O.E.A., en coordination avec Zeid Al Hussein, Haut-Commissaire des Droits de l’Homme à l’ONU, dans l’intention d’aplanir le chemin devant mener Maduro devant la Cour Pénale Internationale) pour y répondre de crimes de « lèse-humanité », en constituèrent le plat principal.

Quelques jours plus tôt, on serrait les boulons du blocus financier contre CITGO, filiale de PDVSA, réduisant ses lignes de crédit afin de diminuer ses bénéfices et d’affecter le rapatriement des dividendes, allant jusqu’à empiéter sur les licences du Département du Trésor lui-même suite à l’ordre exécutif de Trump. Des tonnes d’aliments et de médicaments n’entrent plus dans le pays du fait que des banques comme Citibank n’assurent plus les paiements des sociétés d’importation. Haley est non seulement en proche relation avec Zeid, mais elle cherche à rallier, depuis son poste à l’ONU et au moyen de chantages et d’extorsions en tous genres révélées aux mois d’avril et de juillet, l’OEA, diverses agences de l’ONU  et des partenaires régionaux du groupe ad hoc créé à Lima, y incluant même des opposants internes, pour resserrer l’étau financier et diplomatique autour du Venezuela en réaction au dialogue instauré en République Dominicaine, cette initiative ayant pourtant reçu le soutien de l’ONU, de gouvernements de l’Union Européenne et de la région qui jouent le rôle de médiateurs.

L’article de « National Review » déjà mentionné explique aussi à quel jeu joue Haley au sein de l’ONU : »C’est quelqu’un de tout disposé à faire pression publiquement sur des agences de l’ONU aussi corrompues et inefficaces que le Conseil des Droits de l’Homme du fait de son hypocrisie et de son antisémitisme, tout en réaffirmant l’alliance entre les Etats-Unis et Israël, alors qu’une telle déclaration relève du Secrétariat d’Etat ». Depuis le Conseil des Droits de l’Homme, le duo Haley-Zeid réaffirme qu’il tient à renforcer l’isolement du Venezuela et les différents moyens utilisés, qui vont de l’intention de monter un dossier contre le Président Maduro devant la CPI à une tentative d’activer la Convention de Palerme ; tout cela faisant partie d’un bouillon de culture qui, même s’il ne finira pas par prendre sur un terrain favorable, doit être considéré comme une stratégie en cours de développement, cherchant à élever les sanctions à un niveau plus sensible.

Derrière le slogan fétiche de Trump « Restaurer la démocratie » au Venezuela, aucune politique réelle

 

L’Assemblée Générale de l’ONU, ouverte par le discours hypermilitariste de Trump et la convocation à une réunion des ministres des affaires étrangères du « Groupe de Lima » représentait une occasion en or pour avancer à grands pas dans l’agenda interventionniste. Déblayer le terrain pour faciliter le traitement du « problème vénézuélien » au plus haut niveau (Conseil de Sécurité) comme ce fut le cas pour la Lybie et la Syrie antérieurement. En parallèle, ils essaient de mettre en œuvre des mesures coercitives d’ordre pénal contre la direction du mouvement chaviste. Une autre solution qui ne semble pas aussi facile consiste à faire du Venezuela le thème récurrent du Conseil de Sécurité, les options posées sur la table suggèrent qu’un objectif plus viable dans un avenir proche serait de consolider le dossier « Etat en faillite » via l’homogénéisation du champ médiatique, des agences de l’ONU et du Congrès des Etats-Unis afin de justifier des actions unilatérales plus agressives sur le terrain économique et financier.

Au-delà des apparences et des discours publics, ajuster de tels objectifs contre le Venezuela exige des Etats-Unis de venir à bout du contrôle des institutions multilatérales traditionnelles ou du moins, de les associer à des structures informelles du style « Groupe de Lima » dans le but de se libérer du joug du droit international pour finalement ne dépendre que d’eux-mêmes. Le cas de la Syrie sert d’exemple pour montrer comment passer outre la législation internationale afin d’envahir un pays par des méthodes non conventionnelles. Les guerres hybrides en préparation nécessitant des institutions mondiales plus flexibles, dérégulées, dénationalisées et plus expéditives, effaçant les frontières diplomatiques, politiques et militaires présentes sur le terrain d’opération.

Cependant, n’ayant pas développé cette stratégie jusqu’à son plus haut niveau, et bien que l’ONU soit une institution ayant souvent servi les intérêts stratégiques des Etats-Unis, rien n’a pu empêcher la partie syrienne d’utiliser cet organisme pour blinder les processus de négociation et de dialogue d’Astana. De l’autre côté de l’Atlantique, le Venezuela bénéficie du soutien du Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres et du Conseil des Droits de l’Homme. C’est pourquoi les « recommandations » faites par Haley en prélude à la réunion de l’Assemblée Générale vont dans le sens d’un démantèlement des organismes qui entravent ou condamnent l’agenda exceptionnaliste des Etats-Unis, tout particulièrement là où la Russie, la Chine, l’Iran et la Syrie exercent une influence clé.

Conclusion ouverte…

 

Bien que la stratégie politique des Etats-Unis gagne en précision, tant par les acteurs et intérêts du complexe militaro-industriel qui en sont à l’origine, que par les objectifs poursuivis à l’encontre du Venezuela dans la conjoncture actuelle, le discours de Trump devant l’ONU ne doit pas être vidé de son contenu ni être pris à la légère. Le cadre militaire qu’il essaie de mettre en place devant le forum politique mondial le plus important du monde –pour l’instant- consiste à faire croire qu’il n’existe pas de solution politique au Venezuela, mais uniquement militaire.

Des qualificatifs du genre « narco-état » ou « dictature » illustrent bien les narratives au moyen desquelles on cherche à occulter le fait que le Venezuela vient de mettre fin à un cycle de violence politique par un processus électoral constituant, que dans moins d’un mois auront lieu des élections régionales auxquelles participera l’opposition et que des négociations avec des acteurs politiques antigouvernementaux sont en cours pour stabiliser l’économie du pays face aux agressions internes et externes.

Rien de tout cela ne transparaît dans le discours de Trump devant l’ONU. Les trois chefs militaires qui représentent le gouvernement réel surenchérissent en faisant pression sur des partenaires favorables au Venezuela ou qui restent neutres dans le concert des nations, afin qu’ils suivent leur agenda anti-politique et violent contre le pays, au niveau de toutes les instances multilatérales où ils exercent leur influence. Sur le plan interne, la méconnaissance et la fracture de l’Etat Vénézuélien  devient son point d’honneur. N’importe quel mécanisme de négociation et de stabilisation politique, que ce soit par des élections ou par le dialogue ne change en rien sa posture (à moins que ne perde le chavisme). Non seulement en raison de la guerre à laquelle ils veulent nous mener par simple nécessité économique, ou parce que les prémisses dont découlent leurs actions de blocage financier et d’isolement diplomatique ont pour fondement de considérer comme « illégitime » tout scénario politique reconnaissant le chavisme comme gouvernement.

Derrière l’argument fétiche de « restaurer la démocratie » au Venezuela avancé par Trump, il n’y a aucune politique. Son ton belliqueux le met en évidence. Les multiples fronts ouverts par les Etats-Unis avec le même storytelling médiatique, devenues des guerres désastreuses, le montrent.

Pour l’heure, le Venezuela a toujours le même président et se bat pour surmonter les défis économiques, renforçant ses relations avec la Russie, la Chine et l’Iran engagés dans un mégaprojet économique et financier global qui menace la suprématie du dollar ainsi que les règles commerciales et les institutions financières qui le soutiennent. L’agressivité de Trump est symptomatique de la manière dont nous avons commencé à répondre à ses sanctions et du haut niveau de sensibilité géostratégique que représente l’entrée dans une architecture financière externe aux Etats-Unis.

En attendant, Haley continuera d’essayer d’agir contre le Venezuela (et la Russie, l’Iran et la Corée du Nord…) avec H.R.McMaster et John Kelly opérant dans les coulisses via notre ventriloque de Caroline du Sud. Le dénommé « Axe du Mal », qui dans sa grande majorité n’a pas envoyé de représentation présidentielle à l’occasion de l’assemblée de l’ONU -clair message de désaveu de cet organisme de la part de Poutine, Maduro et Xi Jinping- est sorti renforcé par la désastreuse introduction de Trump, laquelle a mis les Etats-Unis en position de faiblesse politique et dans l’incapacité de présenter une politique extérieure générant confiance et crédibilité pour le concert des nations.

William Serafino

Source : http://misionverdad.com/columnistas/discurso-de-trump-contra-venezuela-claves-de-lo-que-hay-detras

Traduction : Frédérique Buhl

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Succès pour l’avant-première du documentaire « Jusqu’à nous enterrer dans la mer »

Organisée par ATTAC Bruxelles, que nous remercions pour son travail constant de réinformation face à l’univocité médiatique, l’avant-première du documentaire sur la révolution bolivarienne « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » a rempli la salle du cinéma « Aventure » dans le centre de la capitale, ce jeudi 21 septembre. Vu l’énorme affluence il faudra sans doute organiser une nouvelle séance pour ceux qui n’ont pu entrer dans la salle… La projection a été précédée d’une interview en vidéo de Maurice Lemoine et suivie d’un débat sur la situation actuelle du Venezuela, avec Carolina Gerendas et Paul-Emile Dupret.

Le film est le fruit d’un an de vie en commun avec les habitants du quartier populaire « Bello Monte » dans l’état d’Aragua au Venezuela. Il tente de faire le point sur la révolution bolivarienne. Il est aussi une autre manière de parler de la politique et de la faire s’exprimer. (Réalisation: Thierry Deronne, Venezuela, 2017. Durée: 60 min. Vidéo HD.)

On peut commander le DVD  en écrivant à Gloria Verges de France-Amérique Latine (FAL 33) : gloriaverges@free.fr

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Macron, Maduro et Saint-Martin, d’une instrumentalisation l’autre

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Au sommet de l’hystérie qui est décidément son mode habituel de fonctionnement, Emmanuel Macron, Monsieur-15% du corps électoral, avait déclaré le 30 août, à propos du Venezuela et de la révolution bolivarienne: «Nos concitoyens ne comprennent pas comment certains ont pu être aussi complaisants avec le régime qui est en train de se mettre en place au Venezuela. Une dictature qui tente de se survivre au prix d’une détresse humanitaire sans précédent, alors même que les ressources de ce pays restent considérables ».

En disant cela, Emmanuel Macron s’offrait déjà le petit plaisir de l’instrumentalisation implicite de la question vénézuélienne à des fins intérieures pour contrer par ce bien pauvre argument ses seuls opposants dignes de ce nom, La France Insoumise et les communistes qui n’ont pas sombré, contrairement à la quasi-totalité du monde médiatique et politique, dans la lecture caricaturale de ce qui est en jeu à Caracas.

La petite Venise au secours des inondés

Plus grave, Macron donnait de fait son soutien aux Etats-Unis et à la droite patronale vénézuélienne pour continuer la déstabilisation du régime bolivarien par le sabotage économique, la désinformation éhontée et la violence politique : sait-on que parmi les derniers morts lors des manifestations, il y a aussi, pour une part importante, des policiers et des militants chavistes, ce qui tendrait à prouver que l’on est plus proche d’une tentative de coup d’Etat larvé néo-libéral, façon Chili pré-Pinochet que d’un peuple opprimé en lutte contre un caudillo populiste ? Rappelons d’ailleurs que cette droite vénézuélienne, à la façon d’un Capriles ou d’un Leopoldo Lopez, très extrême pour une droite qui se prétend respectueuse des institutions, est coutumière des putschs puisqu’elle avait déjà tenté de renverser militairement Chavez en 2002. De fait, elle n’a jamais digéré cette révolution douce qui l’a forcée à partager le gâteau de la rente pétrolière avec un peuple qui était le plus pauvre d’Amérique latine dans un des pays les plus riches.

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L’auteur: le romancier français Jérome Leroy. Derniers romans parus : 2011 : Le Bloc (Prix Michel-Lebrun). 2014, L’Ange gardien (Prix des lecteurs Quai du polar). Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche

Mais voilà, alors que le président Macron va faire le beau sur l’île ravagée des milliardaires bling-bling où l’ouragan a révélé à la fois les conséquences des coupes sauvages dans les services publics mais aussi la lutte des classes larvée entre les pauvres d’un côté, souvent noirs et jamais interviewés à la télé et les riches présentés à longueur de reportages comme de pauvres migrants soumis aux pillages des barbares locaux, on apprend que ce salopard de sanguinaire Maduro et son régime encore plus abject que la Corée du Nord ou l’Empire des Daleks réunis a déjà, lui, envoyé 10 tonnes d’aide humanitaire à l’île de Saint-Martin et 30 dans le reste des Caraïbes touché par les ouragans (il a même osé aider Cuba, ce qui prouve bien qu’il est un dictateur, non?).

Un léger retard à l’allumage…

Des biens de première nécessité tel que de l’eau, de l’équipement de secours, des vêtements ou encore des matelas avaient été acheminés sur place quand notre président a enfin décidé de se bouger sur fond d’hypercommunication compassionnelle et facebookienne.

Le retard jupitérien est donc sans doute explicable par le soin apporté à la mise en scène très Kennedy 2.0 du voyage ou alors par le désir d’être un peu loin du mouvement social contre la loi « travaille! », qui commence à pointer son nez avec un succès somme toute honorable: il est plus flatteur, n’est-ce pas, d’être photographié en train de câliner des exilés fiscaux ou des touristes friqués que de devoir communiquer sur les « les fainéants, les cyniques, les extrémistes » qui en plus osent briser l’unité nationale devant la catastrophe.

Alors, l’aide de Maduro ? De la vile propagande, évidemment ! Enfin, c’est comme ça que les macronistes appelleront sans doute le geste du Venezuela, cette puissance régionale dont on nous explique pourtant à longueur de temps et depuis des années qu’elle est au bord du chaos.

Source : http://bit.ly/2jyIi9R

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Irma, la France et l’ALBA…

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Décollage immédiat de l’aide humanitaire vénézuélienne après la dévastation de l’ouragan Irma dans les Caraïbes

L’ouragan Irma vient de passer sur les Antilles avec son cortège de tragédie, de vies humaines emportées, et de celles qui devront se reconstruire dans la douleur et dans les pertes matérielles.

Comme réponse politique à cette catastrophe naturelle, le président du Venezuela, Nicolas Maduro, a ordonné, le 10 septembre 2017, l´envoi d’aide humanitaire à Cuba, à Antigua-et-Barbuda ainsi qu’aux habitants de Saint Martin.

COMPENDIO CONVERSATORIO Y ENTREGRA DEL LIBRO EL PROGRAMA DE LA MUD CON EL AUTOR ROMAIN MIGUS ESCUELA DE DERECHO UCV 18-09-2012FOTOS MIGUEL GARCIA MOYA0023

L’auteur: le sociologue et journaliste Romain Migus

Le ministre de l’intérieur vénézuélien, Nestor Reverol, a annoncé, depuis l’aéroport de Caracas, que ce don de 10 tonnes de vêtements, de matelas, d’eau potable, et d’aliments non périssables à la collectivité d’outre mer française, s’inscrivait “dans le cadre du respect mais aussi de la solidarité avec le peuple de Saint Martin” (1). Il a précisé que l’aide humanitaire serait acheminée via “un avion des Forces Armées vénézuéliennes et que cette iniciative faisait partie de la coopération internationale dans le cadre de l´Alliance Bolivarienne des Peuples de notre Amérique (ALBA) » (2).

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Depuis Paris, bien peu de médias ont souligné le geste de la République Bolivarienne du Venezuela. Et pourtant, cela soulève plusieurs questions qu’aucun de nos éditorialistes n’a daigné relever. Eux qui, il y a quelques semaines, étaient si prompts à dénoncer le Venezuela bolivarien à longueur d´émissions. En effet, cette aide précieuse, venant pourtant d´un pays qui connaît une crise économique, révèle de grandes incohérences dans la politique menée par le président Macron.

Il y a 15 jours à peine, Emmanuel Macron qualifiait le gouvernement de Nicolas Maduro de « dictature ». Par quel mystère de notre diplomatie le pouvoir français approuve-t-il désormais des liens de coopération, quels qu’ils soient, avec un régime non démocratique ? Y a-t-il une quelconque cohérence dans la diplomatie de notre pays ou bien l’ouragan Irma a-t-il déboussolé la girouette de notre politique extérieure? Pourquoi le gouvernement français autorise-t-il un avion militaire en provenance d’une dictature à atterrir sur notre territoire ? Car le pouvoir français a donné son aval au gouvernement vénézuélien puisqu’il reste souverain tant dans sa politique de gestion des risques que dans celle des désastres naturels.

Dans le cas contraire, il s’agirait alors d’une invasion et notre armée aurait l´obligation de « mener les opérations de résistances militaires » (Article R*1421-1 du Code de la Défense) pour bouter le bolivarien hors de France. Si l’avion militaire n´a pas été autorisé à acheminer l´aide humanitaire, cela révèlerait surtout l´incapacité de notre gouvernement à protéger l’intégrité de notre territoire et notre population. Les conséquences en termes de sécurité pour nos concitoyens seraient tellement désastreuses que nous préférons penser que le gouvernement français a finalement coopéré avec un pays que le président a lui même définit comme étant une dictature.

Ce qui nous amène à la situation la plus probable. Si comme le déclarait le Quai d´Orsay le 30 août 2017, il convenait « d’évaluer les relations avec le Venezuela sur la base de l´Etat de droit et des libertés fondamentales » (3), alors les liens diplomatiques mis à jour dans les décombres du passage d’Irma semblent démontrer que Paris « évalue » de manière plutôt positive la situation politique vénézuélienne. Les récentes déclarations de notre ambassadeur à Caracas vont d´ailleurs dans le même sens (4).

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Le gouvernement français sait donc très bien que le gouvernement vénézuélien n’a rien de dictatorial mais pour des raisons médiatico-politiciennes, le président a décidé de soumettre la diplomatie de notre pays à des tactiques politicardes contre la France Insoumise. Autrement dit, d’utiliser l´appareil d´Etat à des fins partisanes et électorales. Ce qui est extrêmement préoccupant.

Mais comment pourrait-il en être autrement ? Chaque jour qui passe semble donner raison aux propositions esquissées dans l’Avenir en Commun, le programme de la France Insoumise.

En effet, l’aide humanitaire envoyé par le Venezuela a été décidé dans le cadre de la solidarité régionale promue par l´ALBA, cette organisation de coopération qui regroupe plusieurs pays des Caraïbes. Cette fameuse ALBA à laquelle Jean-Luc Mélenchon voudrait faire adhérer la France, au même titre que d’autres processus de coopération régionale auxquels participe notre pays comme l’Organisation des Etats de la Caraïbe orientale (OEC), la communauté des Caraïbes (CARICOM), ou encore l’Association des Etats de la Caraïbe (AEC). A notre connaissance, aucune organisation supranationale régionale autre que l´ALBA n’a envoyé de l´aide aux sinistrés de Saint Martin.

Que vont donc faire Patrick Cohen et tous les membres de la caste politico-médiatique ? Vont-ils protester contre l´aide humanitaire envoyé par l’ALBA à nos compatriotes ? Oseront-ils, après Irma, reparler de l’adhésion de la France à l’ALBA, lorsqu’ils auront en face d´eux un des cadres de la France insoumise ? (5)

12 septembre 2017

12 septembre 2017, rencontre du chancelier vénézuélien Jorge Arreaza avec son homologue français et avec l’ex-Premier Ministre et ex-Ministre des Affaires Etrangères Dominique de Villepin

Et que va faire le président Macron lors de son déplacement dans les Antilles françaises ? Remerciera-t-il publiquement la « dictature vénézuélienne » ? Lancera-t-il un processus d´adhésion de la France à l´ALBA ?

Décidemment, il semblerait que la queue du cyclone Irma ait considérablement dévasté ce qui reste de cohérence à la tête de l’Etat français.

Romain Migus

Notes :

(1) « Tras paso de Huracán Irma | Venezuela envió 10 toneladas de insumos como ayuda humanitaria a la isla de San Martín », Venezolana de Television, 10/09/2017, http://vtv.gob.ve/tras-paso-de-huracan-irma-venezuela-envio-insumos-como-ayuda-humanitaria-a-la-isla-de-san-martin/

(2) Ibid.

(3) « Venezuela : Extrait du point de presse », France Diplomatie, 30 août 2017, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/venezuela/evenements/article/venezuela-question-reponse-30-08-17

(4) Voir https://twitter.com/NadalDiplo/status/897279727442026496

(5) Lire « Quand France Inter et Europe 1 découvrent opportunément l’ALBA« , http://www.medelu.org/Quand-France-Inter-et-Europe-1

 

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Invitation à l’avant-première de « JUSQU’À NOUS ENTERRER DANS LA MER », nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne

EN AVANT-PREMIÈRE

Cinéma d'Attac (Le sigle horizontal sur deux  lignes).jpg

​​PRÉSENTE
JEUDI 21 SEPTEMBRE
20 HEURES À «L’AVENTURE»…

Affiche_DansLaMer_taille moyenne_Franc

UN DOCUMENTAIRE BOULEVERSANT
SUR LE VENEZUELA

Depuis l’élection du Président Nicolás Maduro, le pays subit ainsi une guerre totale, multiforme, économique et médiatique, sans merci –à l’image de ce qui s’était passé au Chili dans les années 1970.
Comment le petit peuple, les gens modestes, les paysans et les habitants des quartiers populaires, (que les grands médias s’évertuent à invisibiliser) vivent-ils ces temps délétères, organisent la résistance et renforcent la démocratie à la base… ? De cela, l’information calibrée ne parle jamais. D’où l’importance du dernier documentaire de Thierry Deronne qui surgit d’un an de vie commune avec les habitants du barrio Bello Monte et fait le point sur la révolution bolivarienne en essayant de faire « politiquement du cinéma plutôt que du cinéma politique« . Pour le spécialiste de ce continent qu’est le journaliste français Maurice Lemoine, «c’est le film le plus juste que j’ai vu sur l’Amérique Latine»…

ATTAC Belgique

N’HÉSITEZ DONC PAS
POUR CETTE SÉANCE EXCEPTIONNELLE https://www.facebook.com/events/2066074420289601/,
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OU VIA LE SITE DE CE CINÉMA

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Affiche (Attac Bruxelles PICTO 18 mai 2016)

JUSQU’À NOUS ENTERRER DANS LA MER

de Thierry DERONNE

Venezuela 2017 / 60 minutes / Vidéo HD
au Cinéma L’Aventure
Galerie du Centre, 57 rue des Fripiers à Bruxelles
[entre la Monnaie et l’arrière de la Bourse]
Attac-Bruxelles https://www.facebook.com/events/2066074420289601/
http://bxl.attac.be tél : 0494 808 854

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Révolution bolivarienne de B à M (#4) : Maduro, ou la difficile succession à Chavez

I. Election présidentielle post-Chavez de 2013: le départ d’une crise économique, les prémices d’une grande crise politique

Avant sa mort, Chavez annonce, dans une intervention télévisée devenue célèbre1, vouloir comme successeur à la présidence de la République un certains Nicolas Maduro Moros. C’est un ancien syndicaliste et ancien conducteur de bus alors âgé de cinquante ans, qui a notamment été ministre des Affaires étrangères de Chavez pendant plus de six ans.

Au moment de la disparition du président, Nicolas Maduro est alors vice-président. En accord avec la constitution, de nouvelles élections doivent être convoquées dans les trente jours qui suivent et c’est au vice-président que revient temporairement la charge de président de la République2. A croire que certains ne savent pas lire une constitution, l’opposition déclare la présidence par intérim de Maduro comme une « fraude constitutionnelle »3, je vous laisse vérifier par vous même si c’est vrai (voir les notes pour explication). C’est peut-être un détail, mais vous allez voir que ce n’est que le début d’une longue série de mensonges de ce type dont use l’opposition.
Les prochaines élections présidentielles ont donc lieu le 14 avril. Deux « gros » candidats s’y opposent: à droite, Henrique Capriles Radonski, candidat de la MUD (Table de l’unité démocratique), une coalition de partis de droite et d’extrême-droite qui ont comme point commun un rejet viscéral du chavisme, et à gauche, évidemment Nicolas Maduro, candidat du GPP (Grand Pôle Patriotique), coalition soutenant la révolution bolivarienne.

– Portrait de Henrique Capriles

De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d'un manifeste soutenant le coup d'Etat contre Chavez en 2002De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d’un manifeste soutenant le coup d’Etat contre Chavez en 2002

 

Penchant nous un peu sur ce Henrique Capriles. Comme de nombreux leaders de l’opposition, il ne sort pas de nul part. Sa famille est l’une des plus riche du Venezuela, possédant plus de vingt grandes entreprises dans le pays parmi lesquelles des entreprises immobilières, industrielles, de services, d’entretien, mais aussi des médias de communication. On peut citer par exemple la société américaine Kraft Foods (géant de l’agroalimentaire tiens donc) dont le père de Capriles est le représentant au Venezuela, ou encore des journaux très populaires comme Ultimas Noticias dont le groupe qui en ait propriétaire s’appelait autrefois la Chaîne Capriles (curieusement ils ont changé de nom en 2014).
Bon, passons sur le fait que Capriles ait la chance d’avoir ses propres grands médias de communication et que sa situation est plus que confortable. Après tout, ce qui nous importe c’est son comportement de démocrate non? A en croire Le Figaro, on a affaire à un « gendre idéal » qui peut « revendiquer une carrière politique brillante »4. Pour France Info, « mince et photogénique », il est « l’image de la réussite »5, ou pour El Pais, il est tout simplement « l’espoir du Venezuela »6. Merveilleux.

Sérieusement, voyons à qui nous avons vraiment à faire. Comme vous avez pu le constater un peu plus haut, il fait partie de ceux qui ont soutenu le coup d’Etat de 2002 et qui y ont aussi directement participé. Ainsi, il est l’un de ceux qui ont assiégé l’ambassade de Cuba pendant le putsch, où s’étaient réfugiés certains dirigeants chavistes. Après l’échec du coup, il fera un séjour en prison jusqu’à être amnistié en 2006 par Chavez. Petit couac donc dans la « carrière politique brillante ».
On peut également noter une de ses promesses de campagne qui était de « libérer les prisonniers politiques » vénézuéliens dont un certains…Pedro Carmona, président auto-proclamé lors du coup de 2002, et qui a fuit la justice vénézuélienne en Colombie. Drôle de prisonnier politique. Mais c’est pas fini, vous allez adorer la suite.

– Plan de la Patrie, élection de Maduro, contestation de Capriles

Avant sa mort, Chavez laisse au chavisme et à Maduro un testament politique censé être une feuille de route pour le prochain mandat présidentiel: le Plan de la Patrie7. Tel Salvador Allende au début des années 1970, Chavez n’était pas dupe, il savait que son pays restait en majeure partie capitaliste et que la révolution n’avait fait qu’entamer une transition vers l’écosocialisme (on y reviendra dans le bilan du dernier épisode). Le Plan de la Patrie fixe cinq grands objectifs historiques afin d’accentuer cette transition: la défense de l’Indépendance Nationale, la continuation de la construction du socialisme bolivarien du XXIème siècle, la création d’une zone de paix en Amérique, la contribution à un monde multipolaire, et le sauvetage de la vie humaine sur Terre.

Nicolas Maduro lisant le Plan de la Patrie en 2013Nicolas Maduro lisant le Plan de la Patrie en 2013

 

C’est sur cette base que le 14 avril 2013, Nicolas Maduro est élu président de la République bolivarienne du Venezuela avec 50,61% des suffrages face à Henrique Capriles, avec 49,12%. Les résultats surprennent un peu quand on sait que moins d’un an auparavant, Chavez avait été réélu en récoltant 55,07% des suffrages, soit une différence de 685 794 voix (et un gain pour l’opposition à peu près similaire). Maurice Lemoine analysait bien ce résultat par d’un côté, la démobilisation d’un certain électorat chaviste qui votait surtout pour l’orateur qu’était Chavez, et de l’autre, la re-mobilisation d’un électorat de droite, jusque là démoralisé par la force électoral que représentait le chavisme8.
L’écart de voix entre Maduro et Capriles s’élève à un peu plus de 220 000. Il n’en faut pas plus à Capriles pour dénoncer une fraude. Pourtant, 173 observateurs internationaux du scrutin parmi lesquels l’UNASUR ou le Mercosur notamment, ont reconnu la transparence du scrutin9. Le caractère démocratique et légitime de la présidence de Maduro est indéniable. A titre de comparaison, c’est comme si Mitterand face à Giscard en 1976, ou Romney face à Obama en 2012, n’acceptaient pas les résultats sous prétexte que les vainqueurs aient obtenu respectivement 50,81% et 51,07%. Lui-même, Capriles, a été réélu gouverneur de l’Etat de Miranda le 16 décembre 2012 avec 51,83% des voix.

Mais l’opposition ne reconnait pas le résultat. Malgré le re-comptage partiel des voix qui n’a présenté aucune anomalies, les hostilités sont lancées dans la rue. Les partisans de Capriles déchaînent leur haine: quatre sièges régionaux du PSUV sont incendiés, des centres médicaux pris d’assaut, des radios communautaires attaquées, pour un total de 7 morts et 61 blessés.

Groupes violents d'opposition brandissant le portrait de Capriles après l'élection de MaduroGroupes violents d’opposition brandissant le portrait de Capriles après l’élection de Maduro

 

La photo que vous pouvez voir ci-dessus rappelle celles que l’on peut voir dans la presse actuellement. Les violences na datent pas d’hier, ici ce n’est qu’un début, mais prenez bien soin de discerner qui est et qui sera l’agresseur à chaque nouvelles vagues de violences.

– La Salida et les guarimbas

Le 8 décembre 2013, nouveau camouflet pour l’opposition. Lors des élections municipales, la MUD n’obtient que 81 mairies contre 256 pour le GPP. Il n’aura pas fallu plus de deux mois pour que, le 23 janvier 2014, la Salida (la Sortie) soit lancée.
A la date symbolique de la chute du dictateur Perez Jimenez en 1958, trois leaders de l’opposition parmi lesquels Antonio Ledezma, Maria Corina Machado et un certain Leopoldo Lopez, appellent au chaos dans les rues pour organiser « la Sortie » de Maduro, autrement dit l’obliger à démissionner.

A gauche: Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado annonce leur plan La Salida le 23 janvier 2014 | A droite: Lopez, Machado et Ledezma prononce leurs discours qui vont lancer les guarimbas le 12 févrierA gauche: Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado annonce leur plan La Salida le 23 janvier 2014 | A droite: Lopez, Machado et Ledezma prononce leurs discours qui vont lancer les guarimbas le 12 février

 

Le 12 février, Lopez lance ses sbires à l’assaut du ministère Public dans un discours enflammé. Sans mauvais jeu de mot, des cocktails Molotov sont lancés sur le ministère et des voitures de police incendiées. C’est le début d’une vague d’émeutes extrêmement violentes qui vont durer plusieurs semaines et qui sont connues sous le nom deguarimbas. Les pires méthodes y sont utilisées: des routes sont bloquées, des câbles métalliques sont tendus en travers de certaines avenues et des motocyclistes sont décapités, des partisans du gouvernement sont attaqués, des autobus, des ministères, des universités, des écoles, des centres de santé ou encore de distribution d’aliments sont incendiés10.

Quelques images des guarimbas de 2014 (je pourrais mettre "2017" on y verrait que du feu)Quelques images des guarimbas de 2014 (je pourrais mettre « 2017 » on n’y verrait que du feu)

 

Bilan des guarimbas: 43 morts (dont 9 fonctionnaires de police, 9 personnes ayant tenté de franchir des barricades ou de dégager des rues, et le reste des victimes sont des partisans chavistes ou des passants) et 878 blessés (dont 300 membres des forces de l’ordre). 6 morts (de trop évidemment) sont attribués aux actions des effectifs militaires. 30 policiers inculpés, 3 reconnus coupables, 14 placés en détention et 12 mis en liberté conditionnelle11. Tout ça sans compter les coûts matériels considérables.

– La fabrique du « martyr » Lopez

Il est important de s’arrêter un moment sur le cas de Leopoldo Lopez, car il est emblématique de la guerre médiatique sans précédent qui est livrée depuis le début du gouvernement Maduro, à la révolution. Vous avez pu le voir, Lopez est déjà à l’origine de la Salida. Mais c’est également un ancien cadre enrichit de PDVSA qui a participé au coup d’Etat de 2002 contre Chavez (comme Henrique Capriles).
Le jour même du lancement des guarimbas le 12 février, il se rend aux forces armées. Certains expliquent son choix par la peur d’être assassiné par son propre camp pour en faire un martyr, ou l’écarter d’un certain leadership de l’opposition12. Il est jugé et condamné à 13 ans et 6 mois de prison pour les violences meurtrières qu’il a initié durant les guarimbas. Ça y est, l’opposition et la presse nationale et internationale ont leur martyr, représentant des « prisonniers politiques » au Venezuela.

Leopoldo Lopez le 12 février lorsqu'il se rend, l'image fera le tour des médiasLeopoldo Lopez le 12 février lorsqu’il se rend, l’image fera le tour des médias

 

Vous voyez donc bien que ceux qui nous sont présentés comme des héros ne sont rien d’autres que des voyous criminels, qui ne cherchent qu’à faire tomber un gouvernement démocratiquement élu, en rien des prisonniers politiques. Imaginons que demain je lance des cocktails Molotov sur le ministère de l’Intérieur en criant « à bas la dictature de Macron » et que l’on m’emprisonne après cela. Est-ce que vous me considéreriez comme un prisonnier politique? J’en doute.
Pourtant c’est ce qui est fait pour le Venezuela. Il est considéré par le Monde comme le « prisonnier politique numéro un » de « centre-gauche »13 (s’il vous plait). Manuel Valls, alors premier ministre, a appelé à sa libération, considérant qu’enfermer un « démocrate », c’était « trahir la démocratie »14 (on connaît d’ailleurs la conception de la démocratie selon Valls). Sa femme, Lilian Tintori, est aussi très présente dans les médias. On la présente comme « l’égérie infatigable des droits de l’Homme »15, et la « messagère » du prisonnier Lopez16, sûrement entre Caracas et Washington… (on reparlera de l’ingérence nord-américaine plus loin)

Début 2017, Lilian Tintori, la femme de Leopoldo Lopez, à Washington avec Donald Trump, Mike Pence, et Marco Rubio (pour discutailler évidemment)Début 2017, Lilian Tintori, la femme de Leopoldo Lopez, à Washington avec Donald Trump, Mike Pence, et Marco Rubio (pour discutailler évidemment)

 

– La crise économique

Le début de la présidence de Maduro est également marqué par une crise économique qui va crescendo. Elle pointait déjà le bout de son nez en 2012, lorsque Chavez était encore président, mais elle va vraiment prendre racine dans les années 2013-2014.

Si vous avez suivi les autres épisodes de la série, vous savez que le Venezuela est un pays pétrolier. Les devises viennent du pétrole, et le pays importe la grande majorité de ses biens. Par conséquent, si le prix du baril commence à chuter, cela n’augure rien de bon pour le pays, et c’est précisément ce qui s’est passé à partir de 2012. Pourtant, contrairement à ce qui est souvent dit, ce n’est pas la seule raison du mauvais état de l’économie vénézuélienne. Le résumé qui va suivre est partiellement repris du livreComprendre le Venezuela d’André Bansart17, je le trouve très pertinent:

  • Le prix du baril commence à baisser à partir de 2012, et chute durant l’année 2014, notamment du fait de la politique de maintient de la production de l’Arabie Saoudite. L’offre devient énorme par rapport à la demande mondiale. Le baril qui a pu atteindre 110$, passe progressivement à 28$.
  • Le Venezuela, dont je le rappelle, 96% des exportations et 50% des recettes fiscales proviennent de la production pétrolière (en 2012), connait ainsi une inflation galopante. Les importations étant entrain de diminuer du fait de manque de revenus, les prix augmentent naturellement.
  • Les années Chavez ont vu augmenter le pouvoir d’achat des plus pauvres, à cela s’ajoute la naturelle croissance démographique. Deux facteurs supplémentaires qui augmente la carence de l’offre de produits de première nécessité.
  • Oui, les énormes revenues pétroliers dont a bénéficié Chavez ont favorisé le financement de l’intervention sociale mais n’ont pas contribuer à la stimulation de l’appareil productif (déjà saboté en 2003 par l’opposition en plus) et à la diversification de l’économie (malgré des tentatives mais qui n’ont pas eu de franc succès).

Mais là vous allez voir, c’est un peu plus complexe que la simple explication de la baisse des prix du baril et les erreurs de gestion de Chavez. Des facteurs de déstabilisations économiques tant intérieurs qu’extérieurs existent bel et bien. Il ne faut pas avoir peur de la formule « guerre économique », voyons pourquoi.

  • Face au manque de produits de première nécessité, les entreprises de productions de biens produisent moins, ou cachent leurs produits pour spéculer, les entreprises d’importation importent elles aussi volontairement moins, et les magasins vendent le plus cher possible leurs produits. A cela s’ajoute le marché noir. Les bachaqueros, ceux qui achètent des produits et les revendent dix fois plus chers, se sont multipliés et constitués en véritables mafias.
    A gauche: En août 2015, 56 tonnes d'aliments sont saisies par l'armée à la frontière colombienne | A droite: En décembre 2016, 138 millions de bolivars sont interceptés à cette même frontièreA gauche: En août 2015, 56 tonnes d’aliments sont saisies par l’armée à la frontière colombienne | A droite: En décembre 2016, 138 millions de bolivars sont interceptés à cette même frontière

La réalité de la situation c’est que les biens comme la nourriture sont là, dans le pays, mais ne sont sciemment pas distribués. On a ainsi pu voir des images d’énormes stocks de nourritures ou même de bolivars (monnaie vénézuélienne) stagner à la frontière colombienne, hors des circuits de distribution du pays.

Pour parer au manque d’approvisionnement et aux prix élevés, le gouvernement augmentera régulièrement les salaires et mettra en place début 2016 les CLAP (Comité Locaux d’Approvisionnement et de Production), qui distribuent massivement des aliments à bas prix aux secteurs populaires.

Tel le Chili d’Allende dans les années 1972-1973, avec les files d’attente devant les supermarchés et la population qui s’agace de la situation qui dure, la stratégie semble claire: on exaspère un maximum la population en empêchant l’accès aux produits du quotidien comme la farine de maïs une semaine, ou les serviettes hygiéniques une autre semaine, puis, on pointe du doigt la responsabilité du gouvernement dans son incapacité à distribuer même les biens de premières nécessités, et enfin, on essai de le faire tomber. Seulement, maintenant on sait que c’était la CIA qui était derrière la déstabilisation du Chili et la chute d’Allende en 1973, mais pour le Venezuela d’aujourd’hui, on ne le saura que dans trente ans. Quoique, elle n’a même plus l’air de s’en cacher…18

II. Elections législatives de fin 2015: crise économique installée, crise politique lancée

Le 6 décembre 2015 doivent se tenir des élections législatives. Les deux mêmes camps, à savoir le GPP et la MUD, s’opposent à nouveau, mais le rapport de force semble cette fois tourner en faveur de l’opposition.
L’exaspération due aux pénuries fait son effet, la MUD remporte le scrutin et gagne ainsi sa première élection majeure depuis le début de la révolution. Le GPP passe de 98 à 55 sièges en ne récoltant que 5 622 844 voix, la MUD passe elle de 65 à 112 sièges, avec 7 726 066 voix19. L’année 2016 va sans doute être la plus difficile pour le chavisme, qui va passer sur la défensive. Avec cette nouvelle assemblée qui sera investie le 5 janvier, la contre-révolution se sent pousser des ailes, et pense enfin toucher à son but.

– Analyse des résultats

L’unanimité de la presse vis-à-vis de cette élection est une fois de plus de mise: l’opposition en sortirait victorieuse20 et mettrait un camouflet au chavisme. Pourtant, à y regarder de plus près, ce n’est pas ce qui s’est passé.
Ce vote a en effet davantage l’allure d’un vote de contestation que d’un vote d’adhésion. Si l’on compare les résultats des deux partis avec ceux de l’élection présidentielle de 2013, on constate que l’opposition ne gagne qu’un peu plus de 360 000 voix, tandis que dans le même temps, le chavisme en perd quasiment deux millions. A cela s’ajoute également 700 000 votes nuls (moins de 70 000 en 2013), sachant qu’au Venezuela sont comptés comme nuls les votes blancs.

Nicolas Maduro lors de l'allocution télévisée dans laquelle il reconnait la victoire de l'opposition aux législatives et la victoire de la démocratie, le 7 décembre 2015 © EFENicolas Maduro lors de l’allocution télévisée dans laquelle il reconnait la victoire de l’opposition aux législatives et la victoire de la démocratie, le 7 décembre 2015 © EFE

 

On voit donc très clairement une démobilisation de l’électorat chaviste, mais il n’y a pas eu de transfert de voix en faveur de l’opposition. La parole exprimée est avant tout un signal fort envoyé au gouvernement, non seulement celui émanant de l’exaspération due aux pénuries, mais aussi contre une certaine bureaucratie chaviste qui s’est installée depuis le début de la révolution, et dont ne peut nier l’existence.
Cependant, les vénézuéliens ayant exprimé démocratiquement leur contestation, ne s’attendaient surement pas à donner une telle majorité à l’opposition, dont elle connait la dangerosité pour le pays, et on va le voir par la suite.

– Une Assemblée Nationale illégale

L’assemblée est donc investie le 5 janvier 2016. On pourrait croire que c’est un événement somme toute anodin, bien que les circonstances soient assez spéciales. Et pourtant, il faut bien comprendre que c’est à partir de là que commence l’affrontement et le blocage qui va avoir lieu entre l’exécutif et le législatif.
En effet, avant l’investiture de la nouvelle assemblée, le TSJ (Tribunal Suprême de Justice) avait annoncé la suspension temporaire de quatre députés de l’Etat d’Amazonas, sur suspicions de fraudes les concernant, comme l’achat de voix par exemple. Parmi ces quatre élections frauduleuses, on trouve trois députés de la MUD et un député chaviste.
Mais l’opposition refuse la décision du TSJ, et décide envers et contre tout d’investir ses trois députés le 5 janvier. Il faut donc bien comprendre, car c’est important pour la suite, que l’Assemblée Nationale vénézuélienne est en situation d’illégalité depuis le jour même de son investiture.

Alors pourquoi la MUD fait forcer les portes de l’assemblée par trois de ses députés?
L’AN comporte 167 sièges, dont 55 sont aux couleurs du GPP, et 112 aux couleurs de la MUD. Si l’on retire les quatre députés suspendus, la MUD ne se retrouve qu’avec 109 sièges, ce qui lui retire la majorité des deux tiers. Or cette majorité lui aurait conféré davantage de pouvoirs, notamment celui de la convocation d’un référendum révocatoire, dont elle rêve pour faire partir Maduro.

– D’étranges objectifs pour une Assemblée Nationale

Lors de son premier discours, le nouveau président de l’AN, Henry Ramos Allup, annonce comme objectif principal, se donner six mois pour faire partir Maduro par la « voix constitutionnelle », tiens donc comme c’est original. Il faut se poser des questions quand on entend ce genre de chose. La fonction d’une Assemblée Nationale nouvellement élue est-elle de faire tomber le président de la République? Est-ce que Lionel Jospin, une fois premier ministre, a annoncé se donner six mois pour faire tomber Jacques Chirac? C’est absurde, mais c’est dans la continuité du fait que l’opposition n’a en réalité jamais accepté le chavisme, et encore moins l’élection de Maduro. Par conséquent, quoi de plus logique que de vouloir faire tomber un président dont on ne reconnait pas le caractère démocratique de son élection?

Le président Nicolas Maduro (à gauche) et le nouveau président de l'Assemblée Nationale Henry Ramos Allup (à droite), le 15 janvier 2016 © ReutersLe président Nicolas Maduro (à gauche) et le nouveau président de l’Assemblée Nationale Henry Ramos Allup (à droite), le 15 janvier 2016 © Reuters

 

Si l’objectif premier de la majorité est de faire tomber Maduro, ce n’est pas pour autant qu’elle va se priver de présenter de nouvelles lois au pays.
Le premier projet de loi que l’assemblée va présenter est tout simplement hallucinant, et je pèse mes mots. La Loi d’amnistie (c’est comme ça qu’ils la nomment) est à la fois une loi criminelle et révélatrice. L’opposition veut non seulement permettre à des criminels de retrouver la liberté, mais fait également des aveux concernant ses propres crimes.

Pour vous rendre compte à quel point la MUD est culottée et cherche à se blanchir avec cette loi, je me sens obligé de vous citer quelques passages de la « Loi d’amnistie« 21:

  • Déjà, dans l’article 2, il est précisé que les amnisties qui seront prononcées concernent l’exclusive période de la révolution, c’est-à-dire du 1er janvier 1999 à aujourd’hui. Evidemment.
  • Article 10: « Est accordée une amnistie aux crimes et délits, y compris ceux visés par l’article 4 de la présente loi (article 4 dans lequel on trouve l’amnistie de faits comme la violence à l’encontre de l’autorité, l’incitation à la désobéissance des lois, ou encore l’incitation à la haine), relatifs aux faits contraires à la paix et à l’ordre général établi, qui ont eu lieu entre le 11 et le 14 avril 2002 […]. »
    Souvenez-vous, du 11 au 14 avril 2002, c’est la période durant laquelle a eu lieu le coup d’Etat contre Chavez. Autrement dit, avec cette loi, on aurait par exemple pu voir le retour tranquille au Venezuela de Pedro Carmona (pour ne parler que de lui). Dans l’article 11 on a à peu près la même chose mais cette fois en rapport avec la grève pétrolière de fin 2002-début 2003.
  • Pour citer d’autres exemples, le projet de loi amnistie également explicitement, des fraudes et escroqueries immobilières (article 31), des ports illégaux d’armes à feux ou d’engins incendiaires ou explosifs, des outrages à agents, des destructions de biens publics ou privés en tout genre (article 4), certains trafics de drogues durant des manifestations (article 30), ou encore des « délits de financement du terrorisme » (article 20).
  • Mais c’est pas tout. L’opposition reconnait également la guerre économique dans son projet de loi. Ainsi on amnistie aussi l’accaparement et la spéculation sur l’alimentation et les médicaments depuis 2011 (article 19), et les sabotages d’installations électriques dont on reparlera plus tard (article 4).

Nicolas Maduro refuse évidemment de signer la loi, qui sera d’ailleurs déclarée anticonstitutionnelle par le TSJ.
Ainsi commence le blocage entre les deux pouvoirs, législatifs et exécutifs. Par des lois inconstitutionnelles et une Assemblée Nationale en situation d’illégalité, le TSJ bloque systématiquement ce que fait l’assemblée, l’opposition ne souhaitant pas revoir ses positions. La stratégie est clairement affichée: plutôt que de commencer à, en partie gouverner le pays (quitte à se séparer de trois députés), l’opposition préfère cette situation de blocage qui lui permet une fois de plus de se présenter en victime de l’autoritarisme présumé du « régime chaviste », légitimant ainsi ses actions antidémocratiques.

– Le référendum révocatoire

Une chose dont on a également beaucoup entendu parler, c’est cette histoire de référendum révocatoire. Même si on l’a déjà évoqué, voyons plus en profondeur de quoi il s’agit, étant donné que cet outil n’existe pas chez nous.

La constitution de 1999 pose les bases de ce qu’on appelle le référendum révocatoire. « Constituent des moyens de participation et d’élection du peuple pour l’exercice de sa souveraineté politique : l’élection aux charges publiques, le référendum, la consultation populaire, la révocation du mandat, […] » (article 70) et « Toutes les charges et magistratures de l’élection populaire sont révocables » (article 72)22. Autrement dit, après avoir rempli certaines conditions, un référendum peut être convoqué pour révoquer le mandat de n’importe quel élu, allant du maire au président de la République. Cet outil citoyen n’est pas une spécificité vénézuélienne, on peut également le retrouver dans d’autres pays comme l’Equateur, la Bolivie, et même dans certains Etats des Etats-Unis.

En 2004, l’opposition avait convoqué pour la première fois, un référendum révocatoire pour faire partir Chavez. Celui-ci eu lieu le 15 août, et Chavez le remporta haut la main avec 59% de « non ». Evidemment, l’opposition avait crié à la fraude alors que, dès le 16 août, les observateurs internationaux avaient confirmé les résultats.

L'Avenue Bolivar à Caracas, lors d'un discours de Chavez de trois heures pour le "non" au référendum révocatoire, le 9 août 2004L’Avenue Bolivar à Caracas, lors d’un discours de Chavez de trois heures pour le « non » au référendum révocatoire, le 9 août 2004

 

Bref, revenons en 2016. Alors que l’opposition est majoritaire à l’AN depuis un peu plus de trois mois, elle se décide à engager, le 14 avril, la procédure auprès du CNE qui vise à convoquer un référendum révocatoire contre le président Maduro. Le référendum n’aura jamais lieu, pourquoi?

La version médiatique, la voici: alors qu’il empêcherait déjà l’AN de fonctionner, Nicolas Maduro a une fois de plus fait preuve d’autoritarisme en sabotant une mesure constitutionnelle que l’opposition a sollicité pour le faire partir. Le « sabotage » consistait a repousser le jour du référendum après le 10 janvier 2017, date limite après laquelle, si le peuple aurait voté en faveur de la révocation du président, ce ne sont plus de nouvelles élections qui sont convoquées, mais c’est le vice-président qui terminerait le mandat.
Encore une fois, on omet certaines vérités pour diaboliser l’adversaire et légitimer des actions antidémocratiques.

Il y a deux faits que la plupart des médias oublient de mentionner. Le premier, c’est que la procédure pour convoquer un référendum révocatoire est très longue (peut-être trop), 260 jours pour être plus précis23. Or, bizarrement, l’opposition a attendue avril 2016 pour se présenter au CNE et commencer la collecte des signatures citoyennes nécessaires dans la procédure.
A la longueur de la procédure s’ajoute également de nombreuses fraudes dans la collecte de signatures. 8 600 plaintes sont déposées devant les tribunaux par des citoyens. Ainsi, dans la liste des signataires pour le référendum, on peut recenser 10 000 personnes décédées, 9 333 personnes qui n’existent pas, 3000 mineurs sans droit de vote, ou encore 1300 personnes inhabilités (car en prison notamment)24.

Inutile de vous dire que le gouvernement ne va pas lâcher un centimètre de terrain à la MUD, et les fraudes s’ajoutant à la longueur de la procédure suffisent amplement à ce que le référendum ne soit pas convoqué avant le 10 janvier 2017.
Mais alors pourquoi la MUD ne s’y est pas prise avant? Au départ, lorsqu’elle est arrivée majoritaire à l’AN, elle a concentré ses efforts à tenter de raccourcir le mandat de Maduro plutôt que de se pencher sur le révocatoire. Pour autant, si on analyse le retard de la MUD comme un acte volontaire, on pourrait penser que, l’extrême-droite et la droite extrême étant aux commandes de cette coalition, la décision ait été motivée dans une optique de délégitimation supplémentaire du pouvoir chaviste, afin de tenter de le mettre à terre par la force, ce qui l’affaiblirait sur le long terme, davantage que s’il perdait à travers des élections.

– Sécheresse

Si sur les plans politiques et économiques, l’année 2016 fut éprouvante pour le Venezuela, il faut y ajouter également les catastrophes naturelles malheureusement. En effet, le pays a été frappé d’une très grave sécheresse durant les premiers six mois de l’année. La sécheresse a mise à mal les réserves d’eau du pays et l’approvisionnent en électricité, étant donné qu’il dépend principalement de centrales hydroélectriques. Inutile de vous dire que l’opposition a également surfé sur la catastrophe pour pointer du doigt le gouvernement. On constatera aussi que pendant cet épisode de sécheresse, des sabotages d’installations électriques ont pu être constaté.

Sabotage d'installations électriques à Caracas, février 2016Sabotage d’installations électriques à Caracas, février 2016

 

Pour faire face à la sécheresse, le gouvernement a réussi à mettre plusieurs mesures d’urgences qui se sont avérées efficaces. Est mis en œuvre un plan national spécial de consommation d’électricité et d’eau. On décide de remplacer des millions d’ampoules à incandescence par des ampoules faible consommation, de remplacer des vieux climatiseurs par d’autres moins gourmands en énergie, et il est même décrété la demi journée de travail dans l’administration publique, afin d’économiser électricité25.

L’année 2016 aura donc bel et bien été une année mouvementée pour le chavisme. Entre la nouvelle Assemblée qui se met hors-la-loi, le calvaire du référendum révocatoire, et une sécheresse terrible, le chavisme passe un nouvel an difficile. Sortie de crise en 2017? Voyons ça dans la troisième et dernière partie de cet épisode.

III. Election de l’Assemblée Nationale Constituante de 2017: vers une inversion du rapport de force?

Si l’année 2016 a vu s’exercer une pression terrible sur le chavisme, celle-ci va s’accélérer pour la nouvelle année, en 2017. Au grand dam de l’opposition, le prix du baril avait recommencé à augmenter début 2016 (de façon modérée, en se stabilisant aux alentours de 50 dollars le baril), à la suite d’accord de gels de productions entre pays producteurs, dont l’Arabie Saoudite, qui commençait elle aussi à pâtir de sa politique. Bien que la situation soit encore difficile, elle tend petit à petit à s’améliorer, ce qui pousse l’opposition à accentuer la pression pour rapidement prendre la place du chavisme au pouvoir. Et c’est malheureusement le chavisme lui-même qui va permettre à l’opposition de « lancer les hostilités ».

– 30 mars 2017: le TSJ s’octroie temporairement les pouvoirs de l’assemblée

Les événements de 2016 ont permis à la presse nationale mais surtout internationale, de présenter Maduro comme un dictateur. Mais en 2017, l’événement du 30 mars ne va pas arranger les choses. Il va permettre de lancer la « résistance à la dictature », ou autrement dit, le retour des guarimberos. Explications.

Le 30 mars 2017, c’est le jour où ce qui devait arriver arriva. Exécutifs et législatifs sont bloqués depuis maintenant plus d’un an, et le Tribunal Suprême de Justice décide d’agir. Etant donné que l’AN est encore et toujours illégale du fait de l’investiture de trois députés frauduleux, le TSJ décide de prendre TEMPORAIREMENT les pouvoirs de l’AN, jusqu’à ce que celle-ci obéisse au TSJ et retire ses trois députés. On peut dire ce que l’on veut, mais il n’y a là rien de surprenant. Déjà deux jours avant, l’immunité parlementaire des députés avait été levée.
Pourtant la décision déclenche un tollé médiatique internationale. On omet évidemment qu’il s’agit là d’une mesure temporaire et qu’il fait suite à un contexte institutionnel bien précis, et le dévolu contre la révolution est une fois de plus lancé, mais avec une puissance redoutable.

Bien qu’il y ait exagération, et que même sans cette décision du 30 mars, on peut penser que la suite des événements allait quand même avoir lieu d’une façon ou d’une autre, force est de constater qu’au niveau juridique, la décision du TSJ est en effet discutable, et que c’est un cadeau pour l’opposition. (pour mieux comprendre ce qui s’est passé juridiquement, je vous renvoie dans les notes à la seconde partie de cet article26)

Luisa Ortega Diaz, la Fiscal General de la República (équivalent de Procureure générale de la République) en fonction de décembre 2007 à août 2017Luisa Ortega Diaz, la Fiscal General de la República (équivalent de Procureure générale de la République) en fonction de décembre 2007 à août 2017

 

Le chavisme se scinde en deux, d’un côté on soutient la décision du TSJ, de l’autre on la rejette. On voit notamment apparaître sur le devant de la scène la procureure générale Luisa Ortega Diaz, qui devient le symbole de l’opposition interne au chavisme. Une grande partie des médias vont la présenter comme une dissidente que le régime va se mettre à persécuter sans relâche pour « l’empêcher de parler » (avec parfois des mises en scène médiatiques pittoresques). Étrangement, on parlera moins d’elle quelques mois après, quand la justice sera saisie pour dénoncer les scandales de corruption dans lesquels elle baigne, et quand elle fuira la justice en s’exilant en Colombie.

Pour finir avec le cas Ortega Diaz, il est intéressant de noter qu’elle a changé de discours brutalement envers le chavisme. Lors des guarimbas de 2014 elle dénonçait la violence des groupes d’opposition et la déstabilisation qui était en cours du pouvoir chaviste. Après le 30 mars 2017, elle change du tout au tout en prenant fait et cause pour l’opposition en adoptant le même vocabulaire qu’elle (« dictature », « répression » etc.). Je vous laisse vous faire votre propre opinion sur ce changement soudain de comportement, mais c’est tout de même très étrange.

Attention cependant, ce n’est pas parce que Ortega est une corrompue avérée (maintenant on le sait), qu’il faut en faire une généralité. Le « chavisme critique » existe bel et bien, et ce n’est pas un fait nouveau. Il y a toujours eu confrontation entre les partisans d’une ligne dure et d’une ligne plus souple, mais toujours dans un cadre démocratique. À travers les événements qui vont suivre, le gouvernement de Maduro va justement devoir arbitrer entre ces deux lignes politiques pour prendre ses décisions.

– Le retour des guarimberos | Vers l’élection d’une Assemblée Nationale Constituante

Après le 30 mars, le président Maduro a lui-même demandé à ce que le TSJ revienne sur sa décision27, mais c’est trop tard. Bien que le TSJ annule finalement ses décisions du 28 et du 30 mars deux jours plus tard, l’opposition se jette sur l’occasion pour lancer une offensive de grande ampleur. Des manifestations sont organisées et on voit réapparaître les mêmes groupes de chocs qu’on avait vu en 2014.

Dans un premier temps on assiste à des manifestations pacifiques et démocratiques qui se déroulent dans le calme, puis celles-ci laissent place à des groupes violents qui utilisent des méthodes très similaires à celles des guarimbas. Ce sont des bandes très bien organisées qui s’attaquent à la police, à l’armée, aux passants, aux bâtiments publiques comme privés, voir militaires. En plus d’une très bonne organisation, ces groupes de chocs sont également très bien équipés. Ça va des boucliers, cocktails Molotov, casques, masques à gaz, engins pyrotechniques, aux bombes artisanales et voir même aux armes à feux.
Caracas (mais aussi d’autres villes du pays) va faire les frais de ces violences quasi quotidiennes pendant des mois. On constate que c’est toujours dans les quartiers est de la capitale (quartiers aisés et bourgeois comme à Chacao, une des cinq municipalités de Caracas) qu’ont lieu les manifestations et les violences. On parle souvent de « révolte des riches » car rares sont les mobilisations dans les quartiers populaires, bien que le mécontentement y soit aussi présent.

Quelques images des guarimbas "version 2017" | En bas à gauche, on voit le député Freddy Guevara avec un manifestant "pacifique"Quelques images des guarimbas « version 2017 » | En bas à gauche, on voit le député Freddy Guevara avec un manifestant « pacifique »
En haut à droite, des manifestants attaquent la base militaire de La Carlota en juin 2017 | En bas à gauche, une personne est brûlée vive par des opposants car présumée chaviste. Il s'appelait Orlando Figueroa, et il succombera à ses blessures | En bas à droite, un opposant se brûle lui-même avec son cocktail Molotov. Il survivra à ses blessures.En haut à droite, des manifestants attaquent la base militaire de La Carlota en juin 2017 | En bas à gauche, une personne est brûlée vive par des opposants car présumée chaviste. Il s’appelait Orlando Figueroa, et il succombera à ses blessures | En bas à droite, un opposant se brûle lui-même avec son cocktail Molotov. Il survivra à ses blessures.

 

Les violences insurrectionnelles durent, et les morts et blessés s’accumulent. Les habitants commencent également à être exaspérés par les barricades qui sont dressées sur les routes et les autoroutes, et qui s’ajoutent aux problèmes d’approvisionnement encore présents. Face à la situation de crise qui semble interminable, Maduro annonce le 1er mai vouloir convoquer une Assemblée Nationale Constituante pour faire revenir la paix et faire face aux problèmes que le pays affronte. Scénario classique vous vous en doutez, la décision est qualifiée d’inconstitutionnelle par l’opposition et on dénonce la « dérive autoritaire et dictatoriale » du « régime Maduro ». Si vous avez suivie la série dans son ensemble, vous savez que l’opposition fait le coup à chaque fois.

L’opposition dénonce le fait qu’un référendum doit être convoqué pour mettre en place une constituante (elle se base sur l’article 347 de la constitution). Si effectivement, pour une fois, il y avait quelque chose à redire sur les décisions du TSJ du 30 mars, il n’y a là rien d’anticonstitutionnel dans la décision de Maduro de convoquer une ANC. Si avant la constitution de 1999, en effet, une constituante ne pouvait être convoquée qu’après consultation populaire, aujourd’hui « l’initiative de convocation de l’Assemblée Nationale Constituante peut être prise par le Président ou Présidente de la République », comme le stipule clairement l’article 34828. Donc aucun problème de légalité, surtout que Maduro a d’ores et déjà annoncé qu’une fois les travaux de la constituante terminés, ceux-ci seront soumis à référendum. Autrement dit, c’est le peuple qui aura le dernier mot, rien de plus normal dans une démocratie non?

– 30 juillet 2017: une ANC élue contre vents et marrées | Fin et bilan des manifestations

L’élection de l’ANC doit se tenir le 30 juillet, ce qui laisse trois mois à la branche radicale et extrémiste de l’opposition (qui domine la MUD malheureusement) pour faire sortir Maduro avant la fin de son mandat en 2018. En choisissant de ne pas participer à la constituante, la MUD sait très bien qu’elle sortira affaiblit par cette épreuve, surtout si la participation populaire est élevée. La constituante est le meilleur moyen pour le chavisme de réaffirmer sa légitimité démocratique.

Mais si vous voulez mon analyse personnel, je n’hésite pas une seconde à dire que c’est un véritable coup de maître de la part du président Maduro. La constituante était la seule sortie démocratique de crise qui puisse mettre l’opposition face à ses contradictions. Je m’explique.
Au moment où Maduro annonce la convocation d’élections pour une ANC, la MUD, avec l’appui de la presse nationale et internationale, n’avait de cesse de qualifier le gouvernement de dictature. Or, il aurait été plus avantageux pour elle de présenter des candidats à l’ANC. Elle y aurait pris toute sa place, elle serait resté sur le devant de la scène politique, et aurait pu continuer la pression sur le gouvernement. Mais comment traiter un gouvernement de dictature et ensuite participer à une élection? La MUD est prise dans le piège des règles démocratiques qu’elle n’a jamais sue accepter. Ainsi, il ne lui reste que ses méthodes antidémocratiques pour prendre le pouvoir. Le seul risque pour Maduro dans cette histoire, c’est qu’il y ait une faible participation populaire au 30 juillet. Nous verrons plus loin si tel sera le cas.

Comme on vient de le voir, l’opposition a donc très peu de temps pour agir, et pour ça, quoi de mieux qu’un bon vieux putsch?
Alors attention, je prend des précautions: étant donné qu’il n’y a pas de preuves (au moment où j’écris ces lignes) qui établissent un lien entre la MUD et les événements qui vont suivre, je tiens à préciser que je n’accuse personne.

Le 27 juin, un hélicoptère de la police survole Caracas. A son bord, Oscar Pérez, ancien membre de la police scientifique, est au commande. Quatre grenades sont lancées sur le siège du TSJ, et des rafales sont tirées sur le ministère de l’Intérieur. Par chance, pas de blessés. Plus tard, une vidéo de Pérez sort, dans laquelle il appelle publiquement à la démission de Maduro et à la rébellion. N’importe qui s’accorderait à dire que c’est une attaque terroriste, mais pas les journalistes visiblement. Au contraire, Oscar Pérez est considéré comme le « Rambo du Venezuela »29, un père de famille, etc.

A gauche, l'hélicoptère durant l'attaque du 27 juin | A droite, Oscar Pérez et ses sbires qui déclarent publiquement leurs intentionsA gauche, l’hélicoptère durant l’attaque du 27 juin | A droite, Oscar Pérez et ses sbires qui déclarent publiquement leurs intentions

 

Même si ce qui va suivre a eu lieu peu après l’élection de l’ANC, je préfère le mentionner ici. Le 6 août, le fort militaire de Paramacay, à 180 kilomètres au Nord de Caracas, est attaqué. Des mercenaires déguisés en militaires prennent d’assaut le fort mais l’attaque est repoussée. Cette fois-ci, deux morts sont à déplorer, et huit assaillants sont arrêtés. Une vidéo circule de ces mercenaires se faisant passer pour des militaires, dans laquelle ils appellent à la rébellion.

A gauche, une vue aérienne du fort Paramacay lors de l'attaque du 6 août | A droite, les mercenaires déguisés en militaires, appellent publiquement eux aussi à la rébellionA gauche, une vue aérienne du fort Paramacay lors de l’attaque du 6 août | A droite, les mercenaires déguisés en militaires, appellent publiquement eux aussi à la rébellion

Le but est clairement affiché. L’intention est de créer une scission au sein de l’armée afin d’organiser un coup d’Etat, mais l’appel ne prend pas. La loyauté de l’armée est grandement due à l’union civico-militaire en place au Venezuela, sans laquelle sans doute depuis longtemps, des rébellions auraient été organisées.

Le 30 juillet approche, rien ne se passe. Les violences continuent, mais le gouvernement légitime tient le coup jusqu’au jour J. Donc le dimanche 30 juillet 2017, c’est jour de vote dans tout le pays, et inutile de vous dire que jusqu’au dernier moment, les groupes de chocs vont tout faire pour empêcher le bon déroulement du scrutin.
Durant la nuit du 29 au 30, José Felix Pineda, candidat chaviste à la constituante a été assassiné chez lui. Dans la journée du 30, des bureaux de vote sont bloqués, des machines à voter sont détruites, des barricades sont dressées sur les grands axes pour empêcher les gens d’aller voter, des affrontements ont lieu, une bombe incendiaire explose même au passage d’un convoi de la police, blessant quatre policiers30. Au moins quinze morts sont à déplorer sur les journées du 29 et du 30.

Le jours du vote, une bombe incendiaire artisanale explose au passage d'un convoi policier motorisé, blessant quatre agents © EPA/MaxPPPLe jours du vote, une bombe incendiaire artisanale explose au passage d’un convoi policier motorisé, blessant quatre agents © EPA/MaxPPP

 

Pourtant, une masse considérable de gens vont aller voter, malgré les menaces proférées par l’opposition. 41,53% des inscrits se sont déplacé, soit un peu plus de huit millions de personnes. En quoi est-ce une victoire pour le chavisme?
Le Venezuela a toujours été divisé en trois blocs électoraux: les chavistes, les anti-chavistes, et les « ni-ni ». Souvenez-vous, l’opposition ne participe pas au scrutin, et ses électeurs ont suivi en s’abstenant. Mais de l’autre côté, c’est une véritable démonstration de force du chavisme. Maduro a été élu en 2013 avec 7,5 millions de voix, autrement dit le chavisme regagne 500 000 voix lors de ce scrutin, c’est énorme, alors que l’on disait le chavisme mort. Le 30 juillet a prouvé que la base populaire n’a pas disparue, malgré la situation difficile que le pays connait.

En haut, un centre de votation à Caracas | En bas à gauche, des personnes traversent une rivière pour éviter des barricades routières et aller voter | En bas à droite, des machines à voter sont acheminées d'urgence après que certaines aient été endommagéesEn haut, un centre de votation à Caracas | En bas à gauche, des personnes traversent une rivière pour éviter des barricades routières et aller voter | En bas à droite, des machines à voter sont acheminées d’urgence après que certaines aient été endommagées

 

A partir du 30 juillet, les violences s’arrêtent, l’opposition commence à se diviser et ne mobilise plus. Quel aura été le bilan de ces quatre mois de violence au Venezuela? Les enquêtes étant toujours en cours, les chiffres divergent selon les sources. Je vais tenter de synthétiser, mais je vous laisse aller dans les notes pour plus de détails31;32;33.

D’avril à juillet, ce sont 123 personnes qui auraient perdu la vie. Parmi elles, 48 sont mortes par balles, 13 assassinées durant les émeutes, 30 sont des passants tués par les émeutiers, 10 sont des personnes mortes sur des barricades, 13 sont des militants chavistes, 5 sont des policiers, et 5 ont été tuée par la police. Sur près de 2000 blessés, on compte 507 policiers blessés et 77 policiers blessés par des armes à feu.
Je vous met cependant en garde, il s’agit là d’une version parmi d’autres d’un bilan, sachant que beaucoup d’investigations sont encore en cours. D’autres versions présentent des bilans différents mais voilà ce qu’il faut retenir en règle général: on constate que la majorité des victimes sont des passants, qu’il y a des victimes chez les chavistes, dans la police, mais aussi chez les opposants (or accidents provoqués par eux-mêmes). Devant la violence des groupes de chocs, il y a clairement eu dans certains cas un usage excessif de la force venant des forces de l’ordre. Mais pas d’impunité pour ces agissements, 46 policiers ont été inculpés, détenus ou sont encore recherchés.

– Une opposition affaiblie mais qui n’en a pas fini

Comme dit précédemment, au sortir du 30 juillet, l’opposition ne mobilise plus. La division se fait sur la question de la participation aux élections régionales d’octobre. La même question que la constituante se pose, sauf que cette fois-ci la MUD accepte de participer aux élections (étrange pour une opposition à une dictature non?). Beaucoup d’opposants sont déçus par cette décision. Le parti d’extrême-droite Vente, de Maria Corina Machado, a annoncé quitter la MUD pour des raisons de « cohérence ».

Ce qui est intéressant, c’est que de cette situation, le chavisme peut sortir vainqueur en octobre et asséner un coup encore plus gros à l’opposition. C’est ainsi que certains cherchent des « plans B » pour garder l’exaspération de la population et en attribuer la faute au gouvernement, en allant demander des sanctions économiques contre leur propre pays. C’est le cas par exemple de Julio Borges et Freddy Guevara qui ont fait une tournée européenne début septembre dans ce but précis. Ils ont notamment rencontré le président Macron et le président Rajoy en Espagne.

Julio Borges, Freddy Guevara et Emmanuel Macron à l'Elysée le 4 septembre 2017 © APJulio Borges, Freddy Guevara et Emmanuel Macron à l’Elysée le 4 septembre 2017 © AP

 

– Ingérence nord-américaine

Je ne pouvais pas terminer l’article sans parler du rôle des Etats-Unis d’Amérique dans cette affaire. Bien qu’on l’ait un peu évoqué, j’aimerais y revenir un peu plus en détail. L’hostilité des Etats-Unis envers la révolution bolivarienne a toujours été vive, je ne vous réexplique pas pourquoi.

Le 9 mars 2015, un décret surréaliste d’Obama qualifiait le Venezuela comme une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale ». Aujourd’hui ce décret est toujours en vigueur et les Etats-Unis s’activent à changer le plus rapidement possible de gouvernement au Venezuela. Je ne vais pas vous faire un récit entier sur les détails des ingérences américaines dans le pays, mais seulement vous donner quelques pistes afin de vous montrer les nouvelles méthodes employées pour qu’ils arrivent à leur fin.

On connait la CIA pour ses ingérences en Amérique latine, mais malheureusement pour le gouvernement américain, un peu trop, du coup il a fallu maquiller l’affaire. La CIA ne finance plus directement les actions de déstabilisation, il y a un organe relativement nouveau qui s’en occupe et qui a vu le jour dans les années 80: la NED (la National Endowment for Democracy ou Fondation Nationale pour la Démocratie).
Cet organisme finance partout dans le monde des sois-disant organisations de défense des droits de l’Homme ou de la démocratie, afin de faire transiter les « fonds de déstabilisation » par une vitrine en apparence propre. C’est ainsi qu’elle reverse plusieurs millions de dollars à des « organisation pour les droits de l’Homme » au Venezuela et qui sont utilisés pour la déstabilisation34. Je n’irais pas plus loin dans les détails, je voulais juste attirer votre attention sur les subtilités que peut prendre l’ingérence américaine.

Enfin, on arrive à nos jours avec l’administration Trump. L’élection de l’ANC a également été un coup dur au nord, par conséquent on accélère la cadence pour reprendre le contrôle du pays. La subtilité n’est pas la qualité majeure du président américain Donald Trump comme vous le savez. Il n’a pas hésité à déclarer publiquement ne pas écarter « l’option militaire » pour le Venezuela35, tout en exerçant des manœuvres militaires dans les pays frontaliers comme la Colombie ou le Brésil. Une attitude dangereuse et irresponsable. Tous les pays de la région ont rejeté cette « option militaire »36.
Les Etats-Unis ont également pris une série de sanctions économiques, ciblant notamment la filiale américaine de PDVSA, CITGO. La guerre qu’ils mènent contre le Venezuela, hélas continue, et n’est pas prête de s’arrêter.

Voilà, c’est ainsi que nous terminons notre long voyage à travers la révolution bolivarienne. Quel bilan et quelles leçons pouvons-nous tirer de celle-ci? Comment devons-nous nous positionner par rapport à la situation au Venezuela, depuis la France? Quelques questions auxquelles nous devons impérativement répondre pour clore cette série, mais pour ça, il faut se rendre sur le prochain et dernier épisode.

Si vous voulez aller plus loin…

 

ARTICLE PRÉCÉDENTEpisode 3: La révolution bolivarienne sous Chavez

ARTICLE SUIVANTEpisode 5 (FIN): Bilan, critique, et suite de la Révolution

Notes:

1: Le dernier discours de Hugo Chavez
2: Article 233 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
3: L’opposition considère comme une « fraude constitutionnelle » le fait que Maduro soit vice-président et candidat à l’élection qui suit (Venezuela: la présidence par intérim de Maduro est « une fraude », rtbf.be, 9 mars 2013). L’article 229 de la constitution prohibe effectivement le fait d’être candidat à la présidence et vice-président en même temps, mais la critique est fausse. Maduro n’exerce plus la fonction de vice-président mais de président à la suite du décès de Chavez. Par conséquent, il est tout à fait possible qu’il soit candidat, en qualité de président de la République.
4: Capriles, le maître atout de l’opposition vénézuélienne, Le Figaro, 4 octobre 2012
5: Venezuela : Henrique Capriles, l’opposant qui fait trembler Chavez, France Info, 5 octobre 2012
6: La esperanza de Venezuela, El Pais, 4 octobre 2012
7: Téléchargement du plan disponible en français sur le site de l’ambassade vénézuélien en France: Plan de la Patrie
8;9: Maurice Lemoine, Au Venezuela, victoire du « chavisme sans Chávez », 17 avril 2013
10;11;12: Informations sur le déroulement des guarimbas tirées de: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
13;16: Paulo A. Paranagua, Leopoldo Lopez, prisonnier politique numéro un au Venezuela, Le Monde, 11 septembre 2015
14: Venezuela: Valls soutient Leopoldo Lopez, Le Figaro, 15 octobre 2015
15: Paulo A. Paranagua, La lutte de Lilian Tintori pour la libération des prisonniers politiques au Venezuela, Le Monde, 16 septembre 2015
17: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
18: La CIA confirme publiquement qu’elle travaille au « changement de gouvernement au Venezuela », Venezuela Infos, 26 juillet 2017
19: La page du Conseil National Électoral sur les élections de 2015 étant indisponible, les chiffres des résultats sont tirés de Wikipédia. Néanmoins ils sont fiables, dans la mesure où ils concordent avec ce que l’on peut retrouver dans certains articles de presse (très rares) sur le nombre de voix qu’a perdu le chavisme et gagné l’opposition notamment.
20: Au Venezuela, les défis de l’opposition victorieuse, L’Obs, 7 décembre 2015
21: Projet de Loi d’Amnistie et de Réconciliation Nationale (en espagnol)
22: Articles 70 et 72 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
23: Voir les détails de la procédure de convocation du référendum révocatoire dans cette présentation du CNE
24: Guillermo Alvarado, Une fraude gigantesque dans la collecte de signatures pour le révocatoire est dénoncée au Venezuela, Le Grand Soir, 4 août 2016
25: Ignacio Ramonet, Les 10 victoires du Président Nicolás Maduro en 2016, Telesur, 31 décembre 2016
26: Carolina Cerda-Guzman, La décision du 30 mars 2017 du TSJ: un « auto-coup d’Etat » juridictionnel, 17 mai 2017
27: Venezuela: Maduro appelle le Tribunal suprême de Justice à revoir ses décisions, RFI, 1er avril 2017
28: Article 348 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
29: Le « Rambo » du Venezuela : Oscar Pérez, pilote d’hélico et acteur, Euronews, 28 juin 2017
30: Pascual Serrano, La photo d’un attentat terroriste à Caracas qui transforme la victime en oppresseur, les-crises.fr, 27 août 2017
31: Venezuela : qui sont les victimes des 3 derniers mois de tentatives de coup d’État de la droite?, initiative-communiste.fr
32: Le bilan des victimes des manifestations au Venezuela, les-crises.fr, 6 septembre 2017
33: Les 130 morts du « dictateur » vénézuélien, Le Grand Soir, 9 septembre 2017

34: El desestabilizador furtivo: la NED en Venezuela, Mision Verdad, 4 mars 2014
35: Trump n’écarte pas une « option militaire » pour le Venezuela, Venezuela Infos, 13 août 2017
36: L’Amérique latine rejette en bloc une intervention militaire au Venezuela, Le Monde, 14 août 2017

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