Démocratisation de l’Etat, hausse des budgets sociaux : Nicolas Maduro met les bouchées doubles.

Manifestation pour célébrer les quinze ans de la Constitution Bolivariene, Caracas, 15 décembre 2014.

Manifestation pour célébrer les quinze ans de la Constitution Bolivarienne, Caracas, 15 décembre 2014.

On connaît la musique : chaque fois que le Venezuela approfondit la démocratie, les grands médias en remettent une couche pour créer l’image d’un régime répressif (1). Qu’une population passe de l’état de paysage colonial muet a celui de sujet politique actif explique la réaction locale de la minorité blanche, riche et raciste. Celle-ci sait comment fabriquer les violences dont les médias internationaux ont besoin pour mettre en images leur “révolte populaire contre le gouvernement vénézuélien“. Cette alliance entre les grands groupes médiatiques et une droite locale du seizième siècle – médiatiquement majoritaire au Venezuela – rappelle que l’Occident reste, lui aussi, profondément colonial face à l’émergence du Sud comme sujet politique.

Depuis l’approbation par les électeurs de la Constitution Bolivarienne il y a quinze ans, les gouvernement Chavez puis Maduro ont travaillé à la concrétisation de la “participación protagónica”, à savoir la participation effective et efficace des citoyens au pouvoir d’État. En 2014, dans cette deuxième année de révolution sans Chavez, tout en surmontant toutes sortes de déstabilisations violentes, économiques, médiatiques et politiques, Nicolas Maduro a franchi une étape fondamentale sur cette voie : la création des Conseils Présidentiels.

Formés de porte-paroles désignés par les mouvements sociaux, ils sont baptisés “présidentiels” parce qu’ils disposent du même rang que le Conseil des Ministres – des décisions gouvernementales pouvant être prises directement au cours de ces réunions.  “Ces Conseils ont été créés pour construire les institutions, précise Maduro, et pour réorienter les investissements. Ce sont des conseils de gouvernement, au plus haut niveau présidentiel, au plus haut niveau constitutionnel et des pouvoirs publics”. Cerveau collectif, flux constant de critiques, de propositions, de solutions émanant des mouvements sociaux, ils sont une manière de démultiplier la fonction présidentielle, d’en faire un inspecteur collectif sur le terrain, qui rend compte en connaissance de cause au Président de la république des retards, problèmes, dans la réalisation des accords et des nouveaux besoins en matière de politiques publiques.

Le premier Conseil installé le 19 septembre 2014 fut celui des Communes. A quoi bon parler de “révolution citoyenne” ou de “socialisme bolivarien” sans transformer les relations sociales de production et la division sociale du travail liées à la globalisation néo-libérale ? Basée sur le concept de “toparquía” (“gouvernement local”) créé au 19ème siècle par le philosophe Simón Rodriguez, la commune vénézuélienne – qui regroupe des conseils communaux liés par une même problématique sociale – commence à incarner ce nouveau mode de production centré sur les besoins directs d’une population et administré par celle-ci (2).

En décembre 2014 on note une forte progression du nombre de communes (930 enregistrées dans tout le pays) et de conseils communaux (47 mille 332). “Aucune de ces communes, aucun de ces conseils communaux ne resteront sans financement de leurs projets en 2015 » explique le Vice-Président pour le Socialisme Territorial, le sociologue Elías Jaua. Ce nouveau pouvoir citoyen commence à bousculer les vieilles formes de pouvoir local alors que pour de nombreux maires, gouverneurs, y compris certains chavistes, la politique restait un négoce clientéliste et autoritaire.

Autre Conseil créé ces derniers mois, celui des Travailleurs, articule les politiques impulsant l’économie productive, les avancées du droit du travail et le plan de travail pour les entreprises nationalisées : un nouveau modèle de direction des entreprises publiques sera mis en place en 2015.

MinMujer - Noticias - 2014-11-26 04-36-28 - Múltiples anuncios realizados durante la instalación del Consejo Presidencial de Gobierno de las Mujeres  

Le Conseil des Femmes réuni avec le président Maduro, novembre 2014.

Le Conseil des Femmes a déjà renforcé les programmes visant à éliminer la violence contre la femme, dénoncé l’image dénigrante que diffusent de la femme les médias privés, majoritaires au Venezuela. Sont mises en place de nouvelles politiques sociales pour les femmes de milieu populaire – historiquement, le secteur le plus vulnérable à l’extrême pauvreté. L’accent sera mis en 2005 sur la création de nouvelles “Bases de missions sociales” (qui regroupent tous les services publics et sociaux essentiels) dans les communautés les plus pauvres, avec priorité pour les femmes.

Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs

Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs, décembre 2014.

Du Conseil Présidentiel des Paysans et des Pêcheurs ont émergé un plan général de développement agricole et la décision saluée par les mouvements sociaux de restructurer le Ministère des Terres et de l’Agriculture, avec de nouvelles mesures contre les mafias privées qui interceptent et gonflent les prix des produits agricoles avant qu’ils n’arrivent aux mains des habitants.

Les pénuries passagères de certains aliments ont mis en évidence la faillite du capitalisme au Venezuela, où le secteur de l’alimentation reste à 70 % aux mains du secteur privé. Le géant privé Polar, quasi monopolistique sur des produits d’usage quotidien comme la farine de maïs, produit moins qu’il n’importe… grâce aux dollars préférentiels que lui octroye l’Etat.

Le président Maduro a également défendu la réactivation de l’agriculture familiale en petite surface (le traditionnel “conuco”), suivant ainsi les recommendations de la Via Campesina et de la FAO (ONU) qui insistent sur l’importance de ce mode de production pour la souveraineté alimentaire, le développement rural soutenable, une nourriture saine produite de manière agro-écologique.

Il fut aussi question de la lutte accrue contre les exactions de  grands propriétaires qui ont assassiné à ce jour près de deux cents paysans – un thème dont ne parlent jamais les médias internationaux car cela les obligerait à évoquer la réforme agraire. Cette volonté de mettre fin à l’impunité se heurte encore à une justice liée aux grands lobbies terriens – pour preuve la récente tentative – qui a heureusement échoué – du Tribunal Suprême de Justice d’abroger la charte agraire de la commune “El maizal” – modèle de participation populaire dans l’État de Lara. Maduro a aussitôt pris la défense des communards de El Maizal, jugeant cette décision “anticonstitutionnelle et attentant aux droits fondamentaux des paysans”.

Qui aurait cru que 522 ans plus tard, les 44 peuples indigènes qui ont résisté au colonisateurs, allaient être assis au centre du pouvoir politique, au palais présidentiel ? Le Conseil Présidentiel des Peuples Indigènes doit être une nouvelle structure d’État et de gouvernement pour décider et diriger. C’est une rénovation de la révolution, et c’est une révolution dans la révolution”. C’est en ces termes que le président Maduro a salué l’installation du Conseil des Peuples Indigènes avec lequel il a décidé d’augmenter les investissements de projets socio-productifs formulés par les peuples originaires, d’assurer la couverture sociale intégrale de toutes les communautés et de “fonder immédiatement l’institut des langues indigènes, avec une équipe qui travaille de manière permanente, scientifique, à enregistrer, retrouver et rendre vie à toutes les langues indigènes qui existent sur le territoire vénézuélien”.

Le Conseil des Peuples originaires réuni au Palais présidentiel

Le Conseil des Peuples originaires réuni au palais présidentiel, octobre 2014.

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Autres conseils en pleine installation : le Conseil des Jeunes et des Étudiants, et celui des Travailleurs de la Culture qui vise a développer les systèmes de sécurité sociale pour tous les créateurs sans exception. S’y ajouteront en janvier 2015 le Conseil de la classe moyenne et des associations de voisins, celui des organisations de persones âgées et des associations de personnes handicapées.

Pour renforcer cette participation populaire au plus haut niveau de l’État, Maduro a signé dans les derniers mois plusieurs lois importantes : telle la Loi organique des Missions Sociales qui protège légalement tous les travailleurs de ces services publics, assortie de la création du fonds économique unique des grandes missions; La loi de financement des projets du pouvoir citoyen pour accélérer les conditions d’octroi de crédits aux entrepreneurs individuels ou associés, aux conseils communaux, aux communes, aux coopératives, aux personnes de faibles revenus et à toute autre instance de pouvoir populaire; La Loi organique de la gestion communautaire des Services, compétences et autres attributions; La Loi de l’Emploi productif pour les Jeunes qui garantit à ceux-ci la protection légale lors de leur premier emploi, avec salaires et horaires décents, contre l’habituelle exploitation dont ils sont victimes; La Loi d’Alimentation des Travailleurs qui augmente le niveau du ticket alimentation (en complément du salaire); La Loi organique de Planification Publique et Populaire qui oblige l’État à consulter en permanence les citoyens et à planifier de manière participative  l’octroi des ressources pour leurs projets.

Vice-présidents, faites du pouvoir citoyen une priorité. Obligez les ministres qui sont sous votre responsabilité à le faire aussi. Et vous, ministres, exigez à ceux qui travaillent dans vos équipes à en faire la priorité : le nouvel État doit être l’État du pouvoir populaire, tel qu’il est prévu dans la Constitution de la République Bolivarienne. C’est ce nouvel État qui doit substituer l’ancien – l’État bourgeois qui possède encore des tentacules de corruption et de bureaucratie, seul le pouvoir populaire en action pourra y mettre fin”a déclaré Maduro pour résumer l’esprit des lois signées en novembre 2014.

2015, année de la relance économique

Alors que des journalistes européens euphoriques annonçaient dès la chute des cours du pétrole que le “Venezuela allait devoir faire des coupes dans son budget”, le président Maduro a maintenu la hausse du budget social pour 2015, aux antipodes des politiques d’austérité pratiquées en Europe. La majorité des députés socialistes – contre la minorité des députés de droite – a voté un budget de 741 mille 708 millions de bolivars – soit 21,6% du PIB – financé en grande partie par les recettes fiscales non-pétrolières (517 mille 455 millions de Bolivars), les recettes pétrolières (124 mille 74 millions) et un complément d’emprunts publics. Ce qui garantit le financement d’activités et de projets de secteurs aussi divers (à titre d’exemples) que les producteurs agricoles, les organisations communales, les infrastructures publiques – centrales électriques hydro- et géothermiques, le renforcement de 240 centres hospitaliers, l’alimentation destinée aux 4 millions 351 mille étudiants de l’enseignement primaire ou celle que le gouvernement distribue à bas prix à la population en général à travers les réseaux Mercal, PDVAL et les “Maisons d’alimentation” destinés aux secteurs les plus pauvres.

Courbe du salaire minimum jusque fin 2014

Courbe du salaire minimum jusque fin 2014.

Le chômage poursuit sa baisse (5,9 % en novembre 2014, un des meilleurs chiffres en quinze ans de révolution) tandis que sur l’ensemble de l’année le salaire minimum intégral a augmenté de 68,28% pour éviter qu’il soit rogné par l’inflation encore très haute (64% en 2014). Selon le rapport de la Banque Centrale de décembre 2014, celle-ci a été renforcée en 2014 par les “guarimbas” violentes de l’opposition, la guerre économique via le dollar parallèle et la contrebande massive de produits subventionnés par le gouvernement, revendus plus cher à l’étranger.

En 2015, Maduro l’a annoncé, les efforts du gouvernement se centreront sur l’élimination de ces mafias économiques par la lutte accrue contre la contrebande, la fixation des prix justes au consommateur, et surtout le passage définitif de l’économie rentière-pétrolière, avec sa culture médiatique d’ultra-consommation, à une économie productive et rationnelle.

Pour que la structure économique ne corsette pas le déploiement des nouvelles formes de participation et de production citoyennes, Maduro a également signé en noviembre 2014 une série de 28 lois en matière économique. Nulle mesure d’austérité, nulle augmentation de l’essence (écartée à court terme). Il s’agit d’assainir une économie depuis longtemps empêtrée dans la corruption et la bureaucratie anti-productives. Ces lois transforment les conditions d’accumulation du capital pour les réorienter en faveur de l’investissement productif – règlementant les investissements étrangers, empêchant les monopoles, simplifiant l’administration pour les mouvements communaux et les secteurs productifs nationaux, fixant une contribution sérieuse du secteur capitaliste – bancaire notamment, qui a engrangé 13% de bénéfices en 2014 – au budget de l’État.

Ces lois fortifient la courbe de croissance des revenus fiscaux non-pétroliers (qui participent déjà pour 72% au budget de l’État) et seront multipliées par deux. Exemple : une des 28 lois modifie les “concessions molles” accordées aux transnationales exploitant le sous-sol vénézuélien et met fin à leur hégémonie, la restituant à l’État. En récupérant l’extraction de cette quantité plus importante que prévue, l’État pourrait en dix ans porter ses réserves internationales à 50 milliards de dollars et renforcer la valeur de la monnaie nationale et la stabilité économique en général.

Sans doute la Sainte Alliance qui va des médias de la droite locale à la majorité des journalistes occidentaux commet-elle la même erreur que celle qu’ils ont commise contre Chavez : celle de sous-estimer Maduro et le “peuple-président”.

Thierry Deronne, Caracas, le 31 décembre 2014.

Notes

(1) Exemple : le mensonge, relayé par le très controversé Paulo Paranagua du “Monde”, d’une “dessinatrice licenciée pour un dessin anti-Chavez”. En réalité le départ de la dessinatrice Rayma (ouvertement raciste et d’extrême droite) provenait de son conflit personnel avec la direction de son journal ”EL Universal” (droite). Il n’ y a eu aucune censure du gouvernement et ses livres sont disponibles dans toutes les bonnes librairies. Rappelons qu’au Venezuela les trois quart des médias écrits, web, radio et télévision (inter-) nationaux, régionaux ou locaux, appartiennent au secteur privé, que leur nombre a augmenté en quinze ans de révolution, et qu’ils propagent en majorité des idées de droite. Pour une liste non-exhaustive des mensonges sur les “atteintes-à-la-liberté-d’expression-au-Venezuela”, voir le site ACRIMED http://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=venezuela

(2) “La commune, co-présidente du Venezuelahttps://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/17/la-commune-copresidente-du-venezuela/

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La Commune, “coprésidente du Venezuela”

Pour ceux qui désespèrent de voir un jour la démocratie – au sens originel du terme – s’incarner dans la pratique politique, les mesures prises ce mardi 16 septembre par le président Maduro et le mouvement communal montrent que le rêve reste permis. Nous avons rendu compte ici des premières étapes de l’aspect central de la révolution bolivarienne qu’est la transformation de l’État : des critiques répétées du président Chavez face au manque de volonté de ses ministres pour déraciner la bureaucratie de l’État bourgeois et lui substituer l’État communal (1) à la création en juillet dernier du Conseil présidence/commune (2) et à la refondation de l’État opérée par Nicolas Maduro il y a quelques jours (3).

Ce conseil s’est réuni deux fois pour élaborer un cahier de propositions (4). “Ce ne sont ni des conseillers ni des experts qui les ont rédigées, a insisté Maduro, c’est l’intellectuel collectif, le peuple qui pense”. Cette instance de gouvernement populaire, dotée du rang présidentiel, comptera 120 délégués (à raison de 5 délégués communaux par état régional). Elle siègera tous les deux mois, renouvelée par une rotation annuelle de ses membres. Le président a demandé au ministre des télécommunications de mettre en place un système de vidéo-conférence pour que les délégué(e)s puissent organiser des réunions de travail en temps réel avec les 874 communes fondées à ce jour sur l’ensemble du territoire.consejo-presidencial-de-gobierno-popular-059 consejo-presidencial-de-gobierno-popular-065 consejo-presidencial-de-gobierno-popular-071

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

Lors de cet échange télévisé avec les délégués nationaux du mouvement communal, le délégué Jesús Marcano dela commune « Guarico Sur » de l’État agricole du même nom a rappelé au président la revendication principale : la concrétisation rapide du transfert du pouvoir aux communes. Lui répondant en direct, Maduro a signé le transfert de compétences à travers la création d’entreprises communales de propriété sociale directe couvrant les secteurs de la santé, de l’éducation, du sport, de la culture, des programmes sociaux, de la construction et des travaux publics; et a approuvé d’autres revendications communardes comme la fusion des diverses banques créées jusqu’ici pour lutter contre la pauvreté (Banque de la Femme, Banque du Peuple ou Fonds de Développement des Micro-crédits) en une banque unique, plus ambitieuse : la Banque de Développement Social des Communes. Également approuvée par le président, la refonte du Fonds de financement des conseils communaux (Safonac) en fonds de financement des communes.

Le chef de l’État, qui s’est défini comme “président communal, récepteur des projets portés par les mouvements sociaux”, a demandé au ministre compétent de concrétiser un accord immédiat pour faciliter aux communes la vente et la distribution de leur production par les organismes de l’État et l’accès aux devises pour importer les matériels nécessaires à la réalisation de leurs projets. « Si les entreprises privées qui veulent importer des marchandises ont accès aux dollars de l’État, comment les communes- qui ne représentent pas des élites mais des millions de personnes -, ne jouiraient-elles pas du même droit ? » a expliqué Maduro, qui a aussi approuvé la proposition que des délégués communaux soient dorénavant présents au sein des instances régionales chargées de planifier les puissantes Grande Mission Logement Venezuela (5) et Quartier nouveau, quartier tricolore (6), ajoutant qu' »il faut renforcer le tissu urbain des communes« .

Ce conseil présidence-commune sera suivi le 23 septembre par l’installation du Conseil des mouvements de femmes, le 30 septembre par celui des mouvements de jeunesse, le 7 octobre par celui des organisations de travailleurs, le 12 octobre par celui des peuples indigènes, le 14 octobre par celui des coordinations de paysans et de pêcheurs et le 21 octobre par celui des travailleurs de la culture. Chaque conseil a pour tâche centrale la formulation de critiques et de propositions pour démonter les structures de l’État bourgeois.002_FB__6735_W-425x292

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Arrivée du président Maduro à la rencontre avec les communard(e)s, au cinéma Cipreses (Caracas), le 16 septembre 2014.

Ce dialogue, rythmé par les exclamations émues des communard(e)s, était transmis par une chaîne publique depuis le cinéma Cipreses, une des salles tombées en ruines ou aux mains de sectes religieuses – ce qui a longtemps obligé le public à se replier sur les films diffusés dans les centres commerciaux. Remis à neuf comme une quinzaine d’autres salles de la capitale, il accueille aujourd’hui le premier festival international de cinéma de Caracas, au contenu essentiellement latino-américain et non-commercial. Le président y a par ailleurs annoncé la construction prochaine de 1500 nouvelles écoles intégrales, dont les espaces seront repensés en fonction du saut qualitatif défini par le pédagogue Prieto Figueroa : “notre école ne doit pas ressembler à la société actuelle mais à celle du futur”.

Nicolas Maduro a écouté l’acteur Pedro Lander dresser le bilan du mouvement de formation théâtrale César Rengifo, créé il y a un an pour permettre aux écolier(e)s de s’initier aux techniques d’écriture et d’interprétation dramatiques, et conçu sur le modèle de la formation musicale offerte par le système des orchestres symphoniques, devenu célèbre dans le monde entier, dont l’objectif est d’ouvrir les portes de l’apprentissage musical à un million de jeunes vénézuélien(ne)s de milieu populaire. Le président a annoncé la création de l’École nationale de Théâtre, qui permettra à la nouvelle génération de donner “un nouvel essor à notre dramaturgie”, invitant au passage les créateurs de l’Amérique Latine et d’ailleurs à appuyer cet effort mené sous l’égide de Rodolfo Santana, Ignacio Cabrujas, César Rengifo, Dario Fo et Bertolt Brecht.

Thierry Deronne, Caracas, le 17 septembre 2014

Notes :
(1)  “Le président Chávez exige d’avancer vers une communication plus profonde et plus populaire « avec les travailleurs, depuis les usines », et critique l’incapacité du gouvernement à mettre en place l’état communal”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/
(2)     “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/
(3)     “Nicolas Maduro refonde l’État pour “donner plus de pouvoir au peuple”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/06/nicolas-maduro-refonde-letat-pour-donner-plus-de-pouvoir-au-peuple/
(4)     “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/
(5)     “Le gouvernement Maduro accélère la révolution citoyenne du logement”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/14/le-gouvernement-maduro-accelere-la-revolution-citoyenne-du-logement/
(6)   “Dans mon quartier, la vie a changé”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/27/dans-notre-quartier-la-vie-a-change/

 

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Nicolas Maduro refonde l’État « pour donner plus de pouvoir au peuple »

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* Journaliste argentin. Correspondant à Caracas de Notas – Periodismo Popular http://notas.org.ar/  @FVicentePrieto

Par Fernando Vicente Prieto *, Caracas.

Comme il l’a annoncé il y a quelques semaines (1) et pour approfondir le programme (2) soumis aux électeurs des présidentielles d’avril 2013, Nicolas Maduro lance une “nouvelle étape historique de la révolution”: “refonder l’État pour donner plus de pouvoir au peuple”.

Cette restructuration s’inscrit dans un double contexte: le besoin de faire face à une guerre économique qui génère inflation et pénuries, et la critique en profondeur de mouvements sociaux mais aussi d’amples secteurs du chavisme face à l’évidente bureaucratisation de l’État qui, pour reprendre les mots de Maduro lui-même, “conserve les restes de l’État bourgeois”, avec son cortège de surdité et de corruption.

Le mardi 2 septembre, le président s’est adressé au pays pour retracer l’histoire des luttes populaires et souligner la nécessité de construire des mécanismes de participation citoyenne plus profonds : “Nous, hommes et les femmes qui sommes à la tête des institutions, des forces politiques et sociales, nous nous devons au peuple. Nous ne devons rien à aucun groupe des oligarchies nationale et transnationale. Nous nous devons au peuple, à notre histoire et au rêve de la grande Patrie latino-américaine que nous a laissé, déjà bien engagé, le président Chávez, avec des orientations très précises”.

Combien de pouvoir détient le peuple ?

Chacun des compagnons, compagnes qui va exercer des responsabilités dans cette nouvelle étape de la révolution devra les assumer avec une totale énergie transformatrice, il devra tout refaire, tout changer pour servir le peuple. Un élément qui permet de mesurer si nous avançons vraiment dans la direction correcte est la quantité de pouvoir que possède le peuple, de pouvoir réel” a-t-il insisté en exigeant de dépasser le modèle de l’État colonial, “cet État conçu pour piller les ressources du monde du travail, pour exproprier la rente pétrolière à tout le peuple du Venezuela”. Il a rappelé la période ouverte par le “Caracazo” de 1989. Ces révoltes de la faim contre les “mesures d’ajustement” du social-démocrate Carlos Andrés Pérez sur injonction du FMI, furent réprimées par l’armée, avec un bilan de plusieurs milliers de morts et de disparus. Pour Maduro “ce fut l’heure du réveil de notre peuple, lorsque furent jetées les bases d’un processus populaire constituant, qui poursuit sa marche”.

Nicolas Maduro dans l'État de Carabobo, le 5 septembre 2014.

Nicolas Maduro dans l’État de Carabobo, le 5 septembre 2014.

“Cinq grandes révolutions dans la Révolution”

Après avoir fait le bilan des avancées sociales des quinze dernières années, Maduro a appelé à créer les conditions pour construire une société “qui ne régresse pas vers le capitalisme”. En premier lieu la révolution économique, qui devra développer une économie diversifiée, capable de satisfaire les besoins matériels du pays et qui soit à la fois moins dépendante des devises et mois vulnérable à l’action des grands groupes privés importateurs – forme qu’a prise la bourgeoisie au Venezuela il y a près d’un siècle à partir de la matrice monoproductrice de pétrole. “Seule une économie diversifiée peut assurer la stabilité du pays dans les années futures” a-t-il précisé.

Liée à l’antérieure, la deuxième révolution de l’État est celle de l’articulation entre savoir, culture, science et  technologie, pour générer une connaissance libératrice, à partir des besoins de toute la Nation, et non plus pour assurer la domination de petits groupes.

En troisième lieu l’approfondissement de la révolution des missions sociales, pour lesquelles, il y a plusieurs mois, Maduro a rassemblé toutes les initiatives en un Système National de Missions, avec pour objectif principal de garantir l’éducation, la santé, l’alimentation et le logement, gratuits ou subventionnés, à toute la population et en particulier de faire passer la pauvreté extrême de 6,5 a 0 %. Avant la fin de l’année, 3000 “bases de missions sociales” seront installées pour offrir ces services de manière directe aux habitants des derniers secteurs les plus pauvres, mais aussi à ceux des nouvelles cités de la Grande Mission Logement et de zones où réside la classe moyenne.

Le président a consacré la majeure partie de son exposé à la quatrième révolution, politique, celle de l’État. “L’objectif est de transformer toutes les structures et les restes de l’État bourgeois en un État démocratique, un État aux mains du peuple”. Un processus, a-t-il expliqué, qui s’appuie sur “la volonté et la vocation de pouvoir politique du peuple, du citoyen et de la citoyenne ordinaires”. Il est fondamental de garantir des changements en profondeur “parce que le peuple peut s’endormir et laisser peu à peu les bureaucrates prendre le pouvoir. Après quoi ces bureaucrates tombent sous l’emprise de groupes économiques et quand nous nous y attendons le moins, resurgissent les vieilles formes de gouverner, de dominer et de piller la patrie. C’est là où est la vraie contre-révolution, celle qui opère en silence, par le bas, gagnant des espaces, corrompant des fonctionnaires”.

Pour cela seront impulsées des instances spécifiques de participation populaire, ainsi qu’un système de simplification de l’administration, désormais réalisable via internet et sans besoin de courir d’un ministère à l’autre pour effectuer une démarche, chacun d’eux étant connecté à la même base centrale de données. “Pour changer leur enfant d’un lycée à un autre on demande aux parents 28 pièces administratives !, a critiqué Maduro, cet excès de paperassie fait resurgir les “intermédiaires” qui en échange d’argent produisent des pièces en un temps record, ou revendent des droits, comme nous l’avons découvert dans le cas de la mission sociale “en amor mayor” où des mafieux extorquaient de l’argent aux bénéficiaires légaux.pour leur attribuer les allocations de retraite ! Nous les avons arrêtés, mais combien d’autres nous ont filé entre les doigts ? Ce contrôle serré va s’exercer partout”.

Le point le plus important est la création des conseils présidentiels populaires, instances d’articulation pour que les mouvements sociaux puissent communiquer directement à la présidence leurs critiques et propositions. Le 23 septembre sera inauguré le Conseil des mouvements de femmes, le 30 septembre celui des mouvements de jeunesse, le 7 octobre celui des organisations de travailleurs, le 12 octobre celui des peuples indigènes, le 14 octobre celui des coordinations de paysans et de pêcheurs et le 21 octobre celui des travailleurs de la culture. Il faut y ajouter le conseil présidence/commune (3), déjà créé en juillet, après avoir été annoncé lors d’une assemblée populaire à Caracas le 17 mai 2014.

Enfin, la cinquième transformation lancée par le président est la révolution du socialisme territorial, qui partira des nouveaux espaces de vie “pour consolider le modèle communal et pour que nous assumions tous le modèle éco-socialiste”. Pour mener cette tâche à bien, Maduro a nommé un poids lourd de la direction politique de la révolution : Elías Jaua, qui laisse la chancellerie aux mains de Rafael Ramírez, jusqu’ici vice-président économique, ministre du pétrole et président de la compagnie PDVSA. Jaua devient donc vice-président du développement territorial et ministre des communes et des mouvements sociaux, en remplacement de Reinaldo Iturizza, nommé ministre de la culture.

Autres changements dans les vice-présidences et ministères

Parmi les changements les plus importants notons encore la création de la vice-présidence de la sécurité et de la souveraineté alimentaires, dont sera chargé le jeune Iván Gil, jusqu’ici ministre de l’agriculture.

La vice-présidence économique est attribuée à Rodolfo Marco Torres. Dans ce secteur prévaut la continuité avec José David Cabello comme ministre de l’Industrie, Andrés Izarra au Tourisme et deux visages nouveaux mais proches de Ramírez : Asdrúbal Chávez pour le pétrole et Eulogio Del Pino pour PDVSA.

On attend à présent le train de mesures concrètes qui vont accompagner cette refondation. Alors que certains secteurs critiques du chavisme craignent une conciliation avec la bourgeoisie, d’autres soulignent le renforcement de la commune et la volonté appuyée de surmonter la bureaucratie et la corruption, les deux ennemis principaux auxquels doit faire face, au stade actuel, la révolution bolivarienne.

Fernando Vicente Prieto, Caracas.

Source : http://notas.org.ar/2014/09/04/nicolas-maduro-refundar-estado-ministerios-comunas-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

Notes :

(1)       Lire “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/

(2)       Lire “Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(3)        Ibidem.

imagesPhotos : C’est au coeur des quartiers populaires que Nicolas Maduro a décidé d’inaugurer les nouvelles vice-présidences et de nommer les nouveaux ministres. Le jeudi 4 septembre il a commencé par la Vice-présidence du Développement Social et des Missions – dirigée par Hector Rodriguez – à l’occasion de la construction d’une des 3000 “bases de missions sociales” dans le secteur pauvre de Güerito, municipalité Mariño, État d’Aragua. Pour Maduro, « les bases de missions doivent être l’épicentre des cinq révolutions. La conscience et l’organisation du peuple permettront d’éliminer ce qui reste de pauvreté extrême« .

maduro0509-OR630Le lendemain, vendredi 5 septembre, c’est dans le secteur d’El Valle (Caracas) que le président a lancé la Viceprésidence de Développement du Socialisme Territorial – qui vise à construire l’État communal –  à l’occasion de la remise aux habitants des 760 premiers appartements du nouveau complexe de Ciudad Tiuna, construit par la Grande Mission Logement à travers un accord signé avec la Chine. “De nouveaux logements mais surtout un nouveau mode de vie” a insisté Maduro. Pour le nouveau vice-président Elias Jaua, “ce socialisme ne part pas d’un individu abstrait mais du fait qu’il habite un territoire, un espace de vie où le socialisme va se construire pas à pas. La construction des communes ne peut être décrétée ou imposée, elle doit être une création au sein de la société”. Trait particulier de ce nouveau secteur de l’État : la fusion en un même ministère des mandats de la la construction massive de logements publics avec celui de l’éco-socialisme, sous la houlette du ministre Ricardo Molina.

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(Photos: ) Au coeur de Caracas, une nouvelle victoire contre le néo-libéralisme

Foto-destacada-2-perspectiva-urbana-Torre-de-DavidLe Centro Financiero Confinanzas -ou Torre de David-, est un immeuble inachevé de 45 étages situé à Caracas. Entamée en 1990, sa construction fut arrêtée en 1994 suite à la crise économique que traversait le pays. Depuis cette date, cet édifice était squatté par des centaines de personnes en recherche de logement.

Un nuage de poussière accompagne la colonne de bus et de camions, s’apprêtant à déposer leurs voyageurs au pied des nouveaux immeubles qui leur sont destinées. Dinora : « lorsqu’on nous a dit qu’on allait nous attribuer de nouveaux logements, une clameur s’est fait entendre, immédiatement suivie d’un tonnerre d’applaudissements ».

Dans ces bus, toutes les personnes présentes -hommes, femmes, enfants, et 3ème âge, pourvus de leurs dossards nominatifs- scrutent au travers des fenêtres. Regards attentifs, emplis d’espoir et d’une certaine anxiété, de ceux qui, il y a encore quelques heures, occupaient la « Tour de David ».

L'ensemble des minist

L’attente du déménagement

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Le voyage de La Torre de David jusqu'aux nouveaux logements de Ciudad Zamora

Le voyage de La Torre de David jusqu’aux nouveaux logements de Ciudad Zamora

Recrus de fatigue, les arrivants sont reçus par les membres de la délégation de la Grande Mission Logement Venezuela, qui leur remettent les clés de leurs nouvelles demeures. Ces familles ont passé une nuit blanche, tout occupées qu’elles étaient, à charger les camions de déménagement.

Le soleil tape déjà dur sur le monte Cua, Miranda -où se situe le nouveau grand ensemble- lorsque les premières 53 familles déchargent leurs encombrants bagages pour rejoindre les appartements qui leur ont été alloués. Les uns et les autres vont et viennent, portant sur leurs épaules, machines à laver, matelas, mais également chaises et armoires.

Le plus remarquable réside dans le fait que les quelque 400 familles déjà installées dans les lieux -à Ciudad Zamora- reçoivent avec force embrassades, cris et rires joyeusement mêlés, leurs anciens voisins de la « Tour de David ». Jusqu’au bout, la question du transfert est restée épineuse. Certains conseils communaux du secteur concerné ont présenté une série de réclamations aux autorités compétentes, et entravèrent la bonne circulation des premiers bus transportant les anciens occupants de la Torre. Finalement, une rencontre a réuni autour de la table les porte-parole locaux et les représentants des autorités, et a débouché sur un accord. Tout est bien qui finit bien : le transfert des futurs entrants a pu être réalisé.

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06_IEHPour être précis, cette barre est constituée de 23 bâtiments d’ores et déjà terminés. (D’autres unités sont en voie d’achèvement). Pas moins de 1500 appartements les constituent. Chacun des ceux-ci étant composé de 3 chambres à coucher, 2 salles de bain et d’une salle à manger.

Les réunions préparatoires à ces nouvelles répartitions ont débuté il y a quelques mois de cela. Précisément au moment où le président Maduro et Ernesto Villegas (ministre en charge de la Transformation du Grand Caracas) ont débloqué les fonds visant à réaliser cette Opération Zamora, afin de reloger les quelques 1200 familles de la Torre de David.

Au lieu d'arrivée, les retrouvailles

Au lieu d’arrivée, les retrouvailles

Dinora

Dinora

2-Torre-David-Ambrosio-Plaza-L-8945Dinora a été de toutes les assemblées. Elle est mère célibataire, et maman de 5 enfants. Ce qui ne l’empêche pas de participer activement à la réception des nouveaux arrivants. Dans la foulée, elle s’empresse de renouer des liens avec certaines de ses anciennes voisines et par ailleurs amies, « seules » comme elle. Il faut dire que c’est une « ancienne » de la Torre, au temps où les uns et les autres en occupaient tant bien que mal le rez-de-chaussée. Les larmes aux yeux, Dinora constate: « du temps de la Torre », nous n’avions rien. Nous avons néanmoins accompli beaucoup de choses. Aujourd’hui, nous avons tout, et nous pouvons faire plus ». Toute empreinte de fierté, le regard tout embué, elle se remémore les années passées à la « Torre ». Car tout ce qui aura été réalisé là-bas, résulte d’un combat commun que les habitants de la Tour ont résolument engagé, faisant front tous ensemble, face à l’adversité.

Dinora: « certes, là-bas nous n’avions pas de toit. Mais la solidarité active, et les sentiments d’affinité qui en ont découlé, ont aisément suppléé ce manque. De plus, puisque désormais, nous avons ce toit, nous allons réactiver ici, ces pratiques de camaraderie concrète, fondées sur la puissance du collectif ».

Brève histoire d’un symbole de l’héritage néo-libéral et de la stigmatisation sociale.

C’est le fondateur du groupe financier Confinanzas -David Brillemburg Ortega- qui donna son nom à la tour érigée au coeur de Caracas. Dans les années 1990, ce gratte-ciel était le symbole de l’opulence d’un certain establishment financier vénézuélien. En 1993, le décès prématuré de Brillemburg, sera le signe avant-coureur de la disparition pure et simple du groupe financier, qui surviendra l’année suivante (1994), en pleine crise économique. La construction de cet édifice de 45 étages (le 3ème plus haut immeuble de Caracas) sera arrêtée alors qu’il était achevé à 60%. Dans ce contexte il devint légitimement propriété publique car l’Etat vénézuélien entendait bien se rembourser -au moins partiellement- d’une dette. Et ce fut le Fond de protection sociale des Dépôts bancaires (Fogade) qui en bénéficia.Foto-icónica-de-la-Torre

A partir de 2007, confrontées aux problèmes croissants de logement, 900 familles décideront de recourir au système « D ». En conséquence, elles investiront les lieux en toute illégalité.

Alexander Daza ( »El Niño ») aura été en quelque sorte « l’homme-lige » de cette initiative. C’est pourquoi son nom reste étroitement lié à l’histoire récente de la Torre. En effet, cet ancien repris de justice devenu pasteur de l’Eglise évangélique, organisera l’occupation des étages inférieurs de la Torre et prendra la tête (en tant que président) de la coopérative « Caciques de Venezuela ». Une structure qui donnera une existence légale, à l’organisation des habitants (squatteurs) de la Tour.

José Gabriel: « je me souviens du temps où toutes les personnes vivant alentour, nous prenaient pour une bande de malfaisants ». Ce jeune homme de 20 ans, natif de Maracaibo, employé de cuisine dans un restaurant à La Vega, reconnaît toutefois, que dans les premiers temps, les « mauvaises conduites » en tout genre dont les vols, n’étaient pas rares. (A ce moment-là, cet jeune homme maigre avait 14 ans). Face à cet état de fait, les membres de la communauté se retroussèrent les manches, et unis dans un grand effort collectif, ils édictèrent les bases d’un code de bonne conduite, que les figures de proue du mouvement -avec Daza à leur tête- se chargèrent de faire appliquer.

Un parking abandonné, terrain de jeux

Un parking abandonné, terrain de jeux

José Gabriel encore: « les adolescents notamment, doivent apprendre à assumer leurs responsabilités. Ils faut qu’ils comprennent, que traîner dans les couloirs, se réunir dans les environs à des heures avancées de la nuit, ça ne va pas. Parce qu’au bout du compte, les scandales et les disputes n’en finissent pas. Et la vie en commun dans son ensemble devient difficile ». La réponse réside dans la bonne application de principes de vie collectifs : boire de l’alcool dans les parties communes est prohibé. Faire du raffût à partir d’une certaine heure de la nuit, est également interdit.

Toutes ces dispositions sont placardées dans chacun des couloirs de l’immeuble. Elles sont assorties de sanctions en cas de non respect de ces règles établies collectivement. (Des sortes de Travaux d’Intérêt Général sont prévus -jusqu’à 5 jours consécutifs. Durant ce laps de temps, les coupables sont privés d’électricité).

Dinora: « à la longue, nous avons tordu le cou à cette mauvaise réputation (assassins, sadiques, violeurs, etc) qui nous colle à la peau. Pour cela, il suffit de s’en tenir à quelques simples codes de conduite : travail, efforts et constance ».

Cette situation, consistant en définitive à « ghettoïser » ces habitants en recourant à la pratique de l’amalgame, est en fait entretenu par ceux qui à travers cette stigmatisation, s’emploient à discréditer les politiques redistributives du gouvernement bolivarien. Les médias privés, et des secteurs de l’opposition, en fot partie, bien que l’écrasante majorité de ceux que l’on pointe injustement du doigt, bénéficient d’un revenu régulier : les travailleurs proprement dit ; les jeunes gens débutant dans la vie active. A quoi il faut ajouter les étudiants et les nombreux enfants.

On peut affirmer sans risque de se tromper, que l’insécurité constatée au sein de la Torre, ne correspond en aucune manière au tableau que la presse à sensation -avide de vendre encore et toujours- dessine jour après jour. S’il y a insécurité, elle découle tout simplement de carences en matière d’hygiène; de l’insuffisance, voire l’inexistence des services de base ; de l’inadéquation des lieux en eux-mêmes. En effet, une masse de béton à l’état brut, est rarement le vecteur d’une vie épanouissante.

Pour Wilmer, l’un des  »entrepreneurs » de la communauté, « l’absence de services, c’était la principale difficulté. On a commencé par l’installation d’un système de plomberie générale digne de ce nom, afin de répondre aux besoins d’hygiène les plus urgents ». Accompagné de son épouse et de leurs deux enfants, il s’est installé dans la Torre, pourvu de quelques machines à fabriquer des moules pour l’industrie pâtissière. Pour lui, ce changement de lieu de vie, a représenté une formidable opportunité. Sa modeste unité de production initiale -« Inversiones Jesus es amor »- compte à ce jour, pas moins de 20 employés.

Atelier de moules de pâtisserie

Atelier de moules de pâtisserie

Comme c’est toujours le cas, les secteurs respectifs de la vente informelle et de la prestation de services en tout genre, se portent très bien dans ce genre de contexte. L’immeuble en est truffé : boutiques, kiosques, salon de coiffure, téléphonistes, garderies d’enfants, ateliers de couture, cordonneries… ouvrent volontiers leurs portes aux résidents. Bien évidemment, les nombreux efforts à fournir, tant sur le plan personnel que collectif, sont les corollaires indispensables à l’instauration de ce genre de rapports nouveaux.

« Nous avions une salle de bain commune. En tout et pour tout, un peu d’eau à notre disposition. Quelques panneaux de cuivre installés précairement, faisaient office de murs. Les hommes se sont également occupés des monticules d’ordures -accompagnés de leurs cortèges de rats qui pullulaient- jonchant les planchers; mais aussi des décombres dont ils se sont débarrassés, comblant ainsi les espaces vides du sous-sol. Ainsi, au fur et à mesure de notre avancée, nous avons nettoyé tous les étages, et pris méthodiquement possession des lieux ». C’est en ces termes que s’exprime Dinora, avec sérénité. Une intense expérience de vie à deux niveaux, mais pourtant solidaires l’un de l’autre, où se mêlent tout à la fois, la cellule familiale et les membres de la communauté de la Torre. Avant cela, Dinora et 4 autres familles, partageaient un logement à Antimano. Dépourvue de moyens, on l’a expulsé de ce misérable appartement où régnait la promiscuité. Accompagnée de ses 5 enfants, elle a échoué place Miranda. De là, un ami lui indiqua l’existence d’un lieu qu’occupaient des personnes à la trajectoire semblable à la sienne. En s’y rendant, Dinora ne se doutait pas qu’elle se retrouverait en plein centre de Caracas. Juste aux pieds de l’Avila, à la Torre.

Les zones sans barrières de protection, un danger permanent.

Les zones sans barrières de protection, un danger permanent.

Peu de temps avant son arrivée, cet espace d’habitation commençait à bénéficier des aménagements consécutifs à l’action collective menée par les occupants de plus longue date. Afin d’éviter la survenue d’accidents, des rembardes et des balustrades ont fait leur apparition. On a toutefois paré au plus pressé, ce qui explique que certains lieux ne sont pas encore sécurisés. C’est pourquoi on a malheureusement déploré le décès de quelques enfants, qui se sont précipités dans le vide, après avoir fait un faux pas. Ce problème n’est par conséquent pas encore totalement éliminé. De plus, on a utilisé le câblage téléphonique existant, afin d’accéder à l’alimentation en électricité. Les négociations entamées avec Corpoelec ont abouti, ce qui fait que l’on a pu bénéficier d’un raccordement légal et aux normes. Quant à l’eau, on devait la monter aux étages par ses propres moyens. Par la suite, on a posé des pompes électriques aux différents niveaux occupés.

Wilmer se souvient: « la première fois, je n’ai pas pu monter la bonbonne de 70 litres. Cependant, face à l’adversité, on cherche à s’adapter. On a donc eu l’idée de placer au bon endroit une poulie, munie d’une longue corde. On hissait également la nourriture par le même biais. Dans ce cas de figure, on s’aidait aussi d’un échafaudage abandonné. Un exemple : quand le voisin du 20ème étage partait faire les courses, il nous avisait de sa sortie. A son retour, on lui lançait la corde, et le tour était joué ».

Wilmer, pioier et mémoire vivante de l'occupation de la Torre.

Wilmer, pionnier et mémoire vivante de l’occupation de la Torre.

Cet épisode qui a valeur d’exemple, on se le répète bien souvent entre occupants de la Torre. A chaque fois qu’il refait surface, ceux qui se le remémore ne peuvent le dissocier des moments de solidarité active et des efforts conjoints qu’il a exigés. Esquissant un sourire, Wilmer déclare: « tout a commencé comme un service que l’on se donne entre amis. Puis peu à peu, tout cela a acquis de la substance, et nous sommes devenus une seule et unique famille dont chacune des composantes tend vers un but identique ».

La vie qui renaît fait fi des décombres.

Au fur et à mesure qu’il arpente les 45 étages de la Tour A – la principale des 3 tours constitutives de l’ex-Centro Confinanzas– un sentiment particulier s’empare du visiteur: il évolue au sein d’un ensemble labyrinthique, bien concret cependant. En effet, en sus des 5 couloirs qui sillonnent en diagonale chacun des étages, et qui en font un véritable dédale, il convient d’adjoindre les contours subtils de la Tour B (20 étages), dans lesquels s’enchâssent les parcs de stationnement desservant les 10 premiers étages du tout.

Dans les coins et les recoins, on peut observer ici et là, des tricycles, mais aussi des jouets abandonnés. De vieilles guirlandes usées et périmées, pourrissent au sol, tandis que de loin en loin quelques tas de gravats trônent, inertes. Quant à la multitude d’antennes de télévision parabolique, elles s’accrochent en grappes, aux façades des immeubles. Aux plafonds, des poutrelles de métal que l’on tient volontiers pour inoxydables (dont certaines sont encore pourvues de leur revêtement de fibre de verre et d’amiante) tracent les contours d’une configuration qui s’apparente dans toute sa complexité, à celle d’un système nerveux.contraste-construcción-y-vivienda-con-niño-al-fondo-de-la-puerta

Par moment, l’odeur ambiante qui se dégage, relève d’un improbable mélange de ciment humide, de remugles émanant des cuisines, d’urine et d’eaux usées qui refoulent des étages inférieurs.

A observer l’extérieur -la façade décrépite – la Tour a tout du symbole. Parangon du laisser-aller, archétype de la déroute de l’économie néo-libérale qui a balayé le pays durant les décennies passées. On décompte à ce jour, la fermeture de 7 étages de la Torre. 400 familles ont déjà été évacuées. Les personnes concernées vont et viennent, occupent les couloirs. Parmi eux les enfants, qui trottinent inlassablement sous le regard des adultes. Dans chacun des appartements désormais vides, quelques traces écrites, bien visibles attestent de leur occupation récente. Car ici, on a bel et bien vécu et souffert (parfois) : « Chavez est vivant » ; « je t’aime » ; « anniversaire, le 4 » ; « souvenir de l’installation » ; « Mon Dieu apprends moi à me défier des sorcières et des cuistres»; « Justin Bieber » ; « que vois-tu, un mouchard ?… ».

Tout en bas, au rez-de-chaussée, l’église évangélique construite par Daza et ses amis, et l’entreprise de mototaxis « Les enfants de Dieu » la bien nommée, cohabitent sans anicroches. Il faut ajouter aussi, que non loin de là, derrière le parc de stationnement tout proche, se trouve une zone, totalement submergée par l’accumulation d’ordures en tout genre. Quant au bruit, il provient d’un mini-terrain de basket et de foot-ball, que des groupes d’enfants et de jeunes gens, occupent en permanence.

Tairon et un de ses fils

Tairon, un homme courtaud et bien enrobé, vit au 21ème, avec sa femme et leurs deux gamins adoptés. Il nous confirme qu’une équipe de foot a été constituée, qui compte dans ses rangs, ses voisins et amis. « C’est ainsi, qu’on a mis sur pied un championnat. Comme si de rien n’était. Et de fil en anguille, on est arrivé en finale: en fiers représentants de notre Torre, on a participé à des tournées, jusqu’à Catia et Montalban. On est les champions en titre », ajoute-il fièrement. « Je peux vous dire que tout le monde a été surpris, parce que personne ne pensait qu’on décrocherait le titre en jeu ».

Bien qu’emballant les paquets et les cartons du départ, Tairon est de ceux qui occupe déjà en esprit le nouveau logement de Cua, alloué à sa famille.

Les responsables de l’Opération d’évacuation Zamora, ont établi les modalités du transfert : les personnes du 28ème étage (le plus haut jamais squatté) ont abandonné les lieux, pour rejoindre provisoirement les niveaux inférieurs, déjà vidés de leurs habitants. Partant, on procède en bon ordre à la fermeture progressive et définitive de la Torre (de David).

Il faut tout de suite préciser, que les nombreuses assemblées et réunions qui se sont tenues en amont, ont été les vecteurs indispensables de la mise au point du plan d’évacuation. (Qui atteint à ce jour, un taux de 38%). Quant au sort à réserver à la Torre, elle a fait l’objet d’assemblées, auxquels ont activement participé ses habitants, sans oublier l’apport fraternel de leurs voisins caraquègnes. Une adresse électronique a par ailleurs été créée, pour qui souhaite apporter sa proposition quant à l’usage futur de l’immeuble : propuestastorresconfinanzas@gmail.com

Selon de nombreux témoignages, l’organisation mise en place par les occupants de la Torre fut un antidote puissant contre le chaos que d’aucuns prédisaient. Dès les premiers temps de l’occupation des lieux, le sentiment d’une solidarité collective effective s’est imposé à tous. Jusques et y compris, au moment où les toute premières familles en détresse ayant échoué à la Torre, y ont installé leurs bien précaires abris: de simples tentes.

Maria, la déléguée du 28ème étage, a passé des années à hisser jusqu’au 28ème niveau les produits achetés au marché et l’eau potable. L’énergie qui se dégage de cette femme la rajeunit, malgré les tempes grisonnantes. Pour elle, les fêtes qui se déroulaient chaque année pour la Journée des Enfants sont des souvenirs les plus marquants: « ce sont des journées magnifiques, parce que chacun y allait de son grain de sel. Les 28 gâteaux préparés collectivement (les habitants des Tours A et 20 B) sont restés dans toutes les mémoires ». Corollaire de ce qui précède, de nombreux bambins ont vu le jour durant les 7 années d’occupation de la Torre.

Depuis le début des déménagements, María est passée du 28ème au 7ème étage, et attend son relogement

Depuis le début des déménagements, María est passée du 28ème au 7ème étage, et attend son relogement

Bien que quelque peu inquiète quant à la permanence des relations étroites établies dans ces locaux -relations étroites, mais aussi ce qui en résulte, c’est-à-dire les structures organisationnelles telles que les assemblées- Maria nous révèle sa foi en l’avenir : « Moi-même et mes deux gamins, sommes enchantés de nous installer à Ciudad Zamora ». Mais pour elle, hors de question de laisser tomber les 16 familles du 28ème étage, qui occupent provisoirement le 7ème, dans l’attente de leur départ programmé: « en tant que déléguée du 28ème, je ne peux pas me désintéresser de leur sort. Je dois être à leurs côtés, jusqu’au bout ».

Ciudad Zamora se situe en gros, à 1 heure et demie de Caracas. Durant ces 5 dernières années, cette zone -en croissance constante- a vu les constructions se multiplier. A ce jour, on compte 1550 appartements surgis de terre, 14 grands ensembles d’ores et déjà occupés. 9 autres seront investis par les habitants de la Torre de David.

Flor Chirino va sur ses 63 ans. Ses deux petites-filles vivent avec elle. Le visage marqué par les efforts fournis récemment, elle nous explique combien ce déménagement a représenté une épreuve pour elle. « Je reste sereine, je sais que mes petites-filles ont leur avenir assuré, en ce qui concerne le logement ». Elle sait de quoi elle parle, puisque 5 années durant, elle a vécu au 10ème étage de la Torre.

Flor tient à tirer un bilan de son expérience antérieure. Un bilan mitigé: « parfois, on ne vivait pas bien les choses. On luttait, mais certains coordinateurs ne nous menaient pas à bon port. On n’allait pas toujours dans la bonne direction ». Flor fait ici référence à la dynamique issue des actions menées par le collectif des habitants de la Torre de David. D’ailleurs d’autres témoignages convergent, qui attestent du fait que les personnes notamment en charge des services et de la sécurité, avaient tendance à transformer leur mandat en position de pouvoir.

Dans de nombreux cas, le fait de devoir se séparer d’un lieu que l’on a connu, emplit les intéressé(e)s d’un sentiment de tristesse. Un sentiment renforcé, par le fait de devoir élire son nouveau domicile dans un secteur excentré. Car la distance qui sépare Cua de la Capitale n’est pas des moindres. Et quand on travaille ou on étudie à Caracas, c’est un critère à prendre en ligne de compte.

Toutefois cet accès d’inquiétude était tempéré par l’attrait de la nouveauté: vivre dignement; avoir un appartement en propre.

Les défis à relever sont importants. Mais ce qui prime, c’est la certitude de voir s’ouvrir une phase nouvelle de sa vie. L’espoir réside en cela. Or, cet état d’esprit imprègne ces vastes et nouveaux lieux d’habitation, où les nombreuses écoles, mais aussi de nouvelles activités professionnelles en perspective, sont autant de sujets de satisfaction qui s’offrent aux nouveaux arrivants. Certains cultivent malgré tout une certaine nostalgie de la période passée. Celle de la Torre; d’autres manifestent leur soulagement d’avoir laissé derrière eux, toutes les pratiques et les dévoiements autoritaires. Il est ainsi de la coopérative locale « Caciques du Venezuela ». Des rumeurs affirment que l’on s’employait à vendre à qui le souhaitait, les « espaces » d’habitation disponibles; que l’emploi de méthodes autocratiques n’étaient pas rares. Tout cela correspond d’ailleurs aux propos de « Nino » Daza, qui tout en les déclinant, prenait soin d’en blâmer la nature.

A l’heure des bilans, ce qui s’impose, c’est le sentiment de pouvoir emporter avec soi, le meilleur de l’expérience de vie antérieure, et de l’intégrer à la nouvelle étape qui s’ouvre. Assis en plein milieu du bric à brac déchargé du camion de déménagement, José Gabriel assure:« La solidarité émanant du collectif était très satisfaisante à la Torre. Il en sera de même ici ».

Arrivée dans les nouveaux logements

Arrivée dans les nouveaux logements

La-mudanza-parte-2-niños (1)Dinora qui s’emploie quant à elle, à prendre ses premiers repères dans un espace qu’elle découvre pour la première fois, constate qu’en même temps, on jette les bases de ce que sera la nouvelle mouture organisationnelle. D’ores et déjà, on sait que deux porte-parole représenteront les habitants de chaque tour. Dans la foulée, on réfléchit aussi à l’établissement de règles internes propres à garantir la convivialité, que chacun appelle de ses vœux. En outre, sur un plan pratique, une journée destinée à épauler les nouveaux entrants s’est déroulée sans anicroches. Le tout assorti de la tenue d’un mega Mercal (vente d’aliments à bas prix, subventionés par l’État); enfin pour terminer ce tour d’horizon, un recensement a été meé. Il s’agissait d’une part, de s’assurer du nombre d’enfants en situation d’être scolarisés; et en second lieu, d’établir le nombre précis de femmes enceintes.

Dinora: « Il nous arrive parfois, d’ouvrir la porte de notre nouveau logement, et de nous dire: « c’est bien vrai ce qui nous arrive ? Les larmes aux yeux, on s’écrie « regarde-moi çà. On y est arrivé ». La gorge serrée par l’émotion, Dinora se sècher les yeux: « On est le peuple ; le peuple travailleur. Les enfants -filles et garçons qui nous entourent- ont le droit de rêver, de jouer; pour tout dire, de se divertir. Nous sommes tout disposés à aller encore plus loin ».
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Texte : Martín Di Giácomo. Photos: Gustavo Lagarde

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/torre-de-david-el-fin-de-un-estigma-de-45-pisos/

Traduction : Jean-Marc del Percio

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L’héritage de Chávez, les communes.

Dans son offensive nationale et internationale, la vulgate de la droite médiatique voulait faire croire que la disparition de Chavez entraînerait la lente dissolution de la révolution bolivarienne. En réalité, c’est en ce moment que son principal héritage commence à déployer ses ailes.

Par Mario Sanoja et Iraida Vargas *

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On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur l’héritage de Chavez, or ce n’est qu’aujourd’hui que, sous l’impulsion du Président Maduro et de son équipe, commence à s’incarner son idée centrale pour transformer la société vénézuélienne. Dès 2007, Chavez expliquait : “Tous les moteurs constituants sont tributaires ou convergent vers le cinquième (moteur), qui est le plus grand, le plus puissant, le moteur essentiel. Lequel ? L’explosion révolutionnaire du pouvoir communal, les conseils communaux… ” (Chávez 2007: 40).

Le Capital est encore profondément inscrit dans tous les secteurs de la culture et de la société vénézuéliennes, capable de dominer et d’influencer en sa faveur le processus de reproduction sociale, tout en étant incapable de résoudre les problèmes et les contradictions qu’entraîne son activité. Abolir ou au moins neutraliser les institutions spécifiques qui font l’hégémonie du capitalisme, doit être, est, le premier pas révolutionnaire dans la construction d’un nouveau bloc historique de pouvoir représenté par la future société et son État socialiste et communal.

Le système communal socialiste déjà existant et qui s’appuie sur les traditions des peuples originaires, constitue la forme spatiale concrète qu’acquiert la résistance populaire au capitalisme, fondée sur l’accumulation de connaissances et d’expériences, la structure sociale et spatiale des forces et de ses acteurs, l’enracinement dans la communauté et dans l’identité culturelle de classe.

A partir de la première décennie du vint-et-unième siècle, la construction d’une société communale socialiste exige que nous produisions une nouvelle cartographie de l’espace national avec les variables fondamentaux du pouvoir communal – les conseils communaux, les communes intégrées avec les réseaux socio-productifs et les missions sociales, pour articuler la chaîne de valeur des matières premières et diversifier la production au service des besoins économiques et sociaux de la population. Ces réseaux transversaux qui représenteraient une alternative post-capitaliste fonctionneraient comne un tissu de connections qui recouperait les centres urbains, stimulant la circulation, la distribution et la consommation de biens et de valeurs (Voir Vargas-Arenas y Sanoja 2014: en préparation).MG_9824

Jusqu’à présent le projet révolutionnaire a eu pour référence centrale la dimension macro-économique. Des esprits éclairés comme D.F. Maza Zavala avaient anticipé qu’au XXIème siècle l’aire de propriété purement étatique devrait être limitée par le développement d’autres formes avancées de propriété sociale, commune ou collective, que nous pourrions assimiler à l’actuel système communal. Maza considérait comme souhaitable que l’État conservât la propriété et le contrôle des activités productives basiques, mais observait que “la socialisation qui est par essence la domination du social par la société, exige la participation collective dans la prise de décisions, le contrôle des intérêts publics ou sociaux par des organisations et des dispositifs institutionnels de type populaire : approfondir la démocratie, éradiquer les élites de pouvoir et le pouvoir des élites, pour développer en leur place le pouvoir populaire” (Maza Zavala 1985: 135-136).

La dimension macro-économique du modèle qui a dominé le processus bolivarien a été affectée par l’actuelle crise du capitalisme, parce qu’elle n‘a pas pu dissocier l’économie et la société vénézuélienne du marché capitaliste promu par l’Empire mais, au contraire, a accru notre dépendance de ce marché. Le processus de socialisation, les communes, ce dont nous parlait Maza Zavala, a pris un nouvel élan sous le gouvernement du Président Maduro.maduro_23_enero_comunas_111377221436-540x360

La soi-disant crise de la révolution bolivarienne semblerait plutôt être un changement de front, une réorientation stratégique du processus en vue d’octroyer un rôle central aux communes, d’où la restructuration du gouvernement entamée par le président (1), discutée par les mouvements sociaux ou lors du récent congrès du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV).

La révolution bolivarienne a besoin de revoir son modèle économique, dont une bonne part est héritée des théories économiques de la vieille gauche vénézuélienne depuis les années 1950. Il est important d’évoquer la crise laborale que traversent les entreprises de Guayana et de rappeler à ce propos l’idée de l’économiste eurochaviste Luciano Vasopollo (224:BCV 2013) pour qui il faut différencier nationalisation et socialisation de la gestion économique : la disparition de la propriété privée – dit-il – n’implique pas sa socialisation immédiate.

La nationalisation des secteurs stratégiques (énergie, communications, transport, etc.), apporte des ressources nécessaires pour impulser une stratégie de redressement productif à court terme. Cependant, soutient Vasopollo, la propriété étatique ne garantit pas per se le contrôle des travailleurs(ses) sur leur propre travail ni ne garantit le socialisme.

Si le monopole d’État n’est pas contrôlé directement par les organismes populaires, comme le plaidait également Maza Zavala, celui-ci pourrait retomber dans l’autoritarisme syndical mafieux, le bureaucratisme sydical contre-révolutionaire et inefficace comme c’est le cas au sein des entreprises basiques de Guayana. Sans contrôle démocratique de la part des organismes populaires, la propriété d’État finit par créer et privilégier une nouvelle classe sociale qui surgit du monopole de la gestion étatique des moyens de production (Álvarez 2003; Idem 2010: 58-74).

Comme le note également Vasopollo “… Ce n’est que lorsque s’effectue le contrôle social du processus de production, que la possession des moyens de production est exercée par les unités productives elles-mêmes et que celles-ci, depuis leur environnement immédiat, prennent des décisions sur les investissements et sur le changement technologique, qu’on peut parler d’une autonomie relative de ces unités, autonomie qui peut être accompagnée – ou non – de la condition correspondante de “sujet juridique” …”

Le socialisme, à quelque niveau que ce soit, dit Vasopollo, ne peut être pensé ni construit s’il n’est fondé sur une base solide de démocratie directe qui permette de concevoir la planification sur la base de la connaissance directe des besoins individuels et collectifs (sociaux, d’entreprises, environnementaux, etc.), s’incarnant dans des processus tels que le président Maduro les a baptisés : gouvernement de rue et dialogue sur la production avec les petits et moyens entrepreneurs.

Pour mettre en marche les critères de l’efficacité micro-économique, il serait nécessaire que le gouvernement révolutionnaire dessine et mette en pratique la création d’une culture du travail appropriée, basée sur des valeurs sociales de solidarité collective qui s’oppose à l’opportunisme syndical et au consumérisme individuel qui sont à la base du capitalisme. De la même manière, poursuit Vasopollo, il est non seulement nécessaire de changer la forme et le contenu des fonctions d’utilité micro-économique, en maintenant par exemple la possibilité de répartir le temps de vie entre travail et loisir, mais aussi d’élargir les possibilités qu’a la population de choisir des alternatives autour de ce thème.comunas-2-

Construire le socialisme, toujours selon Vasopollo, c’est promouvoir un changement d’hégémonie culturelle qui inverse les liens de causalité entre économie et politique “…comme on est déjà en train d’en faire l’expérience entre pays de l’ALBA…” redéfinir le discours politique à partir de la centralité de la planification socio-économique…” (BCV 2013: 802), en l’orientant vers un modèle de développement socio-économique auto-déterminé, autogestionnaire, centré sur les ressources et les économies locales et qui valorise en même temps les traditions culturelles et productives, renonçant à importer tant de marchandise inutile qui ne sert qu’à un système de consommation à outrance et insoutenable.

En somme il s’agit de créer la société communale car le passage d’un mode de production à l’autre, à la société post-capitaliste, dit Vasopollo, suppose fondamentalement la présence organisée d’une subjectivité révolutionnaire, exprimée dans le cas vénézuélien par la commune.

La création d’une nouvelle hégémonie culturelle requiert de manière incontournable l’élargissement des espaces politiques où les processus participatifs qui impulsent les processus autodéterminés et autogestionaires puissent s’exprimer avec plénitude : les communes, les conseils communaux, les conseils de travailleurs, les conseils paysans, les conseils étudiants, etc., semences d’une démocratie authentiquement participative, du pouvoir populaire constituant, de la nouvelle société socialiste vénézuélienne (Álvarez 2010: 145-158).MG_9785

En ce sens il est nécessaire de considérer la pertinence d’un système politique de représentation comme celui développé par le PSUV dans lequel les délégué(e)s, porte-paroles des Unités de Bataille Bolívar Chávez (UBCH) doivent se maintenir à tout moment au contact de leurs bases pour guider et orienter le travail et éviter le bureaucratisme.

Le modèle d’intégration civico-militaire vénézuélien, dont l’artisan fut le président Chávez, a joué un rôle de stabilisation fondamental face à l’insurrection armée de secteurs de l’extrême droite vénézuélienne. Selon la nouvelle doctrine militaire vénézuélienne, en cas d’urgence nationale, les forces armées ne resteraient pas les bras croisés à attendre que l’envahisseur ou l’ennemi intérieur agisse contre la révolution mais déploieraient une guerre de résistance populaire appuyée sur le système communal. C’est pour cela que les contigents réguliers ou les forces liées au système communal doivent sentir qu’ils défendent la souveraineté nationale et qu’ils sont aussi les constructeurs actifs du socialisme vénézuélien.

* Anthropologues et historiens vénézuéliens.

Note

(1) Voir “Le Venezuela accélère la transformation du pouvoir citoyen en gouvernementhttps://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/


Références citées:

– Álvarez R, Víctor. 2003. Hacia donde va el modelo productivo. Centro Internacional Miranda. Caracas,
-Álvarez R., Víctor. Del Estado Burocrático al Estado Comunal. Centro Internacional Miranda, Caracas,
-Chávez Frías, Hugo. 2007. Poder Popular: Alma de la Democracia Revolucionaria. Gobierno Bolivariano de Venezuela, Caracas.
– Maza Zavala, D.F. 1985. Ensayos sobre la Ciencia y la Política Económica. Academia Nacional de Ciencias Económicas. Serie Ensayos. Caracas.
-Vargas-Arenas, Iraida y Mario Sanoja Obediente. 2013. Lectura geohistórica de Venezuela. El espacio Nacional y la Sociedad Comunal Socialista. Primera edición. Caracas. Segunda edición revisada, corregida y aumentada (en preparación).
-Vasopollo, Luciano. 2013. Análisis de los Sistemas Económicos. Banco Central de Venezuela, Caracas

Source : http://www.comunaactiva.org.ve/2014/08/el-legado-de-chavez-las-comunas/

Traduction : Thierry Deronne

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« Dans notre quartier, la vie a changé »

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La Grande Mission Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (Barrio Nuevo, Barrio Tricolor) dont l’objectif est la transformation intégrale de l’espace de vie physique et le renforcement de l’organisation sociale parmi les secteurs populaires, exécute actuellement 273 projets dans tout le pays dont 247 ont déjà été inspectés pour garantir leur développement. Ce chiffre concerne des projets menés dans 15 états où se concentrent 90% des efforts de cette mission sociale. Dans tout le pays la mission Quartier Nouveau, Quartier Tricolore compte 63 ¨corredores¨ (zones à couvrir), avec l’objectif de venir en aide à un million de familles. Cette mission fut créée en 2009 par le président Hugo Chávez et, après une période d’affaiblissement, a été relancée l’an dernier par le président Nicolás Maduro, avec la participation active des conseils communaux et des communes.

Les Communautés du secteur Mamera-El Junquito se lancent dans des actions d’auto-construction

Jean Carlos Nieves, porte-parole du Conseil Communal La Espada de Bolivar (L’Epée de Bolivar ») : « Dans notre quartier, la vie a changé maintenant. Avant, sous la IVème République, on nous marginalisait systématiquement parce qu’on habitait dans des quartiers populaires. Aujourd’hui, la réalité est tout autre. Le pouvoir populaire se consolide à travers les multiples actions d’auto-construction ».

La Espada de Bolivar (Secteur Los Palmas II) est un de ces très nombreux Conseils Communaux à se lancer dans la réhabilitation de son habitat, grâce aux dispositions prévues par la Grande Mission Barrio Nuevo Tricolor (GMBNBT). Ici, l’organisation populaire s’est lancée dans la remise à neuf intégrale des escaliers qui desservent ce secteur très pentu. Jamais entretenus, ces voies d’accès essentielles pour les habitants se délabraient de plus en plus. Par ailleurs, l’ensemble du réseau d’adduction des eaux usées a été totalement rénové.

A ce jour, ce sont 40 familles qui tirent profit de l’action du Gouvernement Révolutionnaire en leur faveur, à travers la mission GMBNBT. Nieves rappelle que la mise en place de nouveaux escaliers, a débuté le 12 mai dernier. « Ils tombaient en ruines, et n’étaient plus en état de desservir le quartier. Surtout depuis les inondations de 2010. Nous avons donc décidé de nous organiser ». Des détails qui ont leur importance : on en a profité pour installer des rampes d’escalier, un système d’éclairage, mais aussi un jardin public. Depuis, le quartier a complètement changé d’apparence.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.11.49

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L’autogestion, clef du changement.

Le secteur de Mamera-El Junquito a tiré avantage de l’exécution de 24 tranches du programme, grâce à l’action conjuguée de Barrio Nuevo et Barrio Tricolor. Placées sous la houlette de l’organisation populaire organisé, 12 de celles-ci relèvent de l’auto-organisation, de l’autogestion.

Ce n’est pas tout. Le secteur de La Bomba (Las Cumbres/Antimano) a également bénéficié des bienfaits de la Gran Mision. Pour être plus précis, c’est un mur de soutènement qui s’élèvera désormais ici, pour prévenir les inondations éventuelles. Olga Andrade qui est la porte-parole du Conseil Communal Warairarepano, souligne que cet objectif est en passe d’aboutir. Dans un avenir très proche, les écoulements anarchiques dues aux pluies, responsables des inondations à répétition, seront canalisés efficacement par la mise en place de larges rigoles bétonnées. (A ce jour, ces dernières sont achevées à une hauteur de 95%. Quant au mur, on en est à 45%).

Olga : « ces travaux ont incontestablement changé notre vie du tout au tout. L’installation de ces rigoles relevait de l’urgence absolue. Parce qu’à chaque orage, les inondations nous submergeaient ; les pluies dévalaient la pente en laissant derrière elles un terrain désolé, boueux et fangeux. C’était une source permanente de tracas ».

Pas moins de 625 familles ont pu profiter de ces diverses réalisations, grâce au soutien qu’apporte le gouvernement bolivarien à la réhabilitation des quartiers et secteurs populaires. Olga poursuit : « Barrio Nuevo, Barrio Tricolor ont transfiguré la vie de nos Communautés. Nous attendions depuis longtemps la réalisation effective de ces chantiers. On a obtenu qu’ils deviennent prioritaires, lorsque nous avons participé aux Tables rondes « planification ».

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Le Plan « paix et vie en commun » au service des quartiers populaires.

Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.12.38Le Plan « Paix et vie en commun » est l’une des pierres angulaires d’un dispositif d’ensemble, qui voit les programmes sociaux Barrio Nuevo et Barrio Tricolor être activés partout ; notamment dans la capitale du pays. (Pour le seul Caracas, 13 points de ce genre, sont comptabilisés).

La Mairie de Caracas et le Gouvernement du district de la capitale, ont décidé de placer le Plan « Paix et vie en commun » sous leur patronage conjoint. Le but de cette action commune ? Promouvoir au sein des quartiers populaires classés prioritaires, l’épanouissement de l’esprit civique, dont « concorde » et « civilité » sont les maîtres-mots.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.14.23

Ce programme permet dans un premier temps, d’agir en amont, en identifiant les facteurs se situant à la racine des violences qui touchent ces secteurs. Dans un second temps, il s’agit de mettre en oeuvre les divers moyens susceptibles de porter remède à ces dérapages.

Le but étant d’atteindre une efficacité maximale, les programmes sociaux s’articulent autour de 4 axes essentiels :

1/ Journées récréatives, culturelles, et sport. Les acteurs institutionnels impliqués : Caracas Rueda Libre (Caracas Roues Libres) ; Jeux sportifs Barrio Tricolor ; Cine en el Barrio (Cinéma dans le quartier) ; Feria Comunal del libro (Foire Communale du livre) ; Miguel Vicente Patacaliente (personnage de conte populaire) ; Activités culturelles dans les espaces publics.

2/ Public concerné : les familles et l’école. Les acteurs institutionnels impliqués : Caracas a Creyon ; El Buen Trato ; Enseignants engagés pour la paix ; Vie en commun à l’école.

3/ Ecologie et environnement.

4/ Communes, formation et éducation populaire pour l’émancipation.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.20.49Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.12.08Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.14.04
Les ¨Cayapas socialistes¨.

(La cayapa est une tradition indigène vénézuélienne, qui décrit un processus à travers lequel les membres d’une communauté travaillent en coopération).

La réalisation de projets sociaux par le truchement des cayapas socialistes est l’une des formes d’auto-organisation qui s’expriment à travers la Gran Mision Barrio Nuevo Barrio Tricolor (GMBNBT). Le lancement de campagnes de propreté des espaces publics, la réappropriation de terrains aux fins de réhabilitation, et l’entretien de la voirie sont les domaines de prédilection des cayapas socialistes. Un exemple : une cayapa est intervenue rue Mata Palo de La Bandera. Il s’agissait de remplacer en urgence, 315 mètres de canalisations destinées à l’évacuation des eaux usées et à la desserte en eau potable.

C’est l’assemblée locale des citoyens qui est à l’origine de cette initiative, puisqu’il en allait du bien-être des occupants de 47 logements, qui subissaient de très importantes et malsaines infiltrations.

Ronaldo Caicedo, responsable de la plate-forme technique La Bandera et Gran Colombia : « C’est à FundaCaracas que nous devons l’apport en matériel nécessaire. De plus, afin de prêter main forte à la main d’oeuvre composée des habitants du quartier, les ouvriers des Services techniques de la mairie de Caracas, mais aussi ceux qui relèvent de l’autorité du Gouvernement du District de la capitale se sont chargés d’ouvrir une tranchée dans la chaussée. Ils se sont également occupés de la récupération des gravats ».

A partir de cet exemple, constatant que l’organisation populaire s’est saisie du projet (comme de très nombreux autres) avec succès, Caicedo en conclut que ce genre de coopération fonctionne.

Zuleika Landaeta -coordinatrice de la plate-forme technique de Los Mangos, Los Totumos et El cementerio– insiste sur le fait que l’un des points-forts de ce dispositif d’ensemble, sa réussite essentielle, c’est la puissante activation des Conseils communaux, qui en sont le rouage essentiel. « La dynamique issue de cette configuration globale a été rendue possible du fait de l’accent mis sur le caractère communautaire, collectif des actions engagées ; de l’attention toute particulière que l’on a accordé à la concrétisation du Plan « Paix et vie en commun », et des activités sportives qui en sont l’un des instruments privilégiés ».

quartiers populaires Caracas

Secteurs de la capitale (en couleurs et numérotés) où se déploie la Mission Sociale Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (2014)

Secteurs de la capitale (en couleurs et numérotés) où se déploie la Mission Sociale Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (2014)

Texte : Joselin Arteaga, Belén Van Arcken. Photos : Ciudad Caracas

Source : http://www.ciudadccs.info/wp-content/uploads/2014/07/25/SupleCCS447.pdf

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Pourquoi rester chez soi quand il pleut sur Momboy ?

Valle MomboyDans une vallée qui explose dans toutes les directions à chaque seconde, rester chez soi serait gâcher sa vie. Cette zone pleine de chemins construits par les peuples originaires (les indigènes Momboy) avant la mise en esclavage de Colón, a une surface d’environ 15.000 hectares. On projette d’y créer douze comunes qui seraient formées par les 70 conseils communaux qui opérent actuellement dans cette vallée. Pour l’heure le mouvement communard ne regroupe qu’un conseil comunal et trois conseils paysans, et fait partie du Réseau national des Communards; il a pensé aussi mettre en place un système économique comunal, projet intégral pour l’ensemble de la communauté et qui a été discuté avec le Ministère pour les Communes et les Mouvements Sociaux : une expérience de société alternative différente de la dynamique connue dans les mégalopoles appauvries comme Caracas, Valencia et Maracaibo et même de la tragédie des campagnes où on charge le bétail sur des motos Bera.

Matías et Jesús Bastidas, père et fils, sont parmi les héritiers de cette histoire. Malgré la récupération des terres en 2009, comme la terre de San Pablo où ils travaillent, ils ne peuvent y semer du maïs parce que leur fleuve, le Momboy, est pollué. Il y a un projet gouvernemental pour l’assainir mais qui est encore sur le papier. Ceci démontre que la production industrielle à grande échelle est inconcevable dans un projet socialiste tel que celui qui rassemble ces communards. Dans le journal du mouvement qui a déja sorti quatre numéros – Comuner@s est son nom –, on lit des critiques de ce genre comme des réflexions sur l’expérience révolutionnaire et l’histoire de la vallée.

Benito Briceño Manzanilla

Benito Briceño Manzanilla

Benito Briceño Manzanilla, un vieil ami de 79 ans, paysan par tous les pores de sa peau et chroniqueur oral de la vallée, raconte que sous le dictateur Gomez quelques italiens parmi lesquels la famille La Corte, ont expulsé les paysans de ces terres pour quatre sous, les ont trompés et appauvris, ont tout clôturé et mis au travail ceux qui voulaient rester à condition de supporter la misère.

Comment des italiens installèrent l’esclavage

Ils sont arrivés et nous ont élevés comme des esclaves – raconte Briceño. Et pour nous dominer, personne n’avait un toit pour vivre, ils faisaient faire des baraques, et nous devions travailler obligés. Tout est devenu comme leur héritage. Pourquoi ? Parce qu’ils héritaient la terre : le père mourait, elle allait aux fils; et nous, comme des esclaves, notre père mourait, lui succédaient ses fils, puis ses petits-fils. C’était comme une échelle entre les esclaves et les grands propriétaires, un ¨héritage¨ car je savais qu’à la mort de mon père je serais le suivant à effectuer le travail forcé. Et puis mes enfants et ainsi de suite. Jusqu’à l’arrivée de Chavez, quand ce monde s’est écroulé; nous avons ouvert les yeux.

La lutte pour la propriété de la terre a donné ses fruits : les domaines Geromito, Antonio Nicolás Briceño, San Pablo et La Victoria, avec leurs centaines d’hectares, ont commencé à produire des aliments pour la vallée et pour les villages proches. On a noué des liens avec les compagnons de Alexis Vive, à Caracas, pour la distribution de nourriture dans la capitale. En même temps le mouvement communard appuie le système de troc scolaire qui intègre dans la dynamique de semailles et de cultures paysannes les quatre écoles établies à Momboy.

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De nombreuses anecdotes courent la vallée. Dans la première moitié des années 1980 la route qui traverse les chaleurs et la zone montagneuse de l’État du Zulia et les premiers zones vertes de l’état du nord de Trujillo fut coupée par des barricades : réponse des éleveurs et des grands propriétaires aux révoltes paysannes et au commerce alternatif que ceux-ci voulaient instaurer. L’habituel gouvernement social-démocrate-social-chrétien ferma les yeux, comme on pouvait s’y attendre. Le blocage se fit interminable mais le village de La Puerta cria ¨ça suffit !¨.

Fruto Vivas, qui est non seulement architecte mais aussi militant de sang guérillero et actif à cette époque, s’était rendu sur place pour trouver une solution. Ce qu’il trouva fut une révolte populaire sur le point d’éclater. Valera, Motatán, La Puerta et Mendoza (zones qui entourent les vallées voisines de Momboy) s’unirent en chaîne populaire pour montrer leurs visages aux riches de la terre, et le peuple pauvre remporta une victoire – fait inhabituel à l’époque. Il y eut ce que les sociologues, publicitaires et experts en évidences apellent ¨dommages collatéraux¨de la partie affectée, à savoir des exploités. Cette bataille donna naissance à une chanson d’Alí Primera (“Je ne reste pas chez moi car je vais me battre / Je vais défendre La Puerta dans la Vallée de Momboy”) qui avait répondu à l’appel de Fruto Vivas pour accompagner le peuple dans ce qui semblait une geste insolite mais enfin couronnée de succès.

Le ciment est-il la seule solution de logement que nous ayons comme peuple ?

La Grande Mission Logement se propose de construire des foyers au milieu du territoire pour le bénéfice des habitants de la vallée : la majorité des paysans vivent hors de leur zone de labour et de semailles, certains entassés dans le quartier La Guaira, en plein milieu de la vallée; d’autres vivent sur les rives du fleuve Momboy malheureusement pollué; et d’autres à La Puerta, à quelques kilomètres des cultures. Mais il faudrait se demander : sont-elles nécessaires, ces structures urbaines en pleine vallée ? Le ciment est-il la seule solution de logement que nous ayons comme peuple ? Le paramètre monotone des édifices ne va-t-il pas à contre-courant de la naturalité paysanne ? Les travailleurs de la terre répondent par un NON catégorique à l’urbanisation de leurs terres ; Fruto Vivas s’est engagé vis-à-vis du mouvement à concevoir les maisons qui conviendraient au climat et au territoire des habitants de Momboy.

Carlos Montiel, jeune militant du mouvement, raconte que la dernière fois que Vivas s’est rendu dans la vallée, il est resté près d’une semaine et a dessiné aussitôt les logements qu’on pourrait construire en pleine colline, montés sur des sortes de pilotis et appuyés aux flancs des montagnes, pour ne pas nuire aux semis et aux parcelles cultivées par les paysans. Au moment de repartir le célèbre architecte s’est mis au garde-à-vous devant les futurs communards et, sur le vieux salut martial, a lancé : “Je suis un fidèle militant de la vallée de Momboy”. Le projet n’a pu être mené à terme faute de ressources. On attend encore les institutions concernées.

Manuel Pérez

Manuel Pérez

Dans la vaste famille humaine et dans tout ce monde de travail qui existe à l’intérieur du mouvement, il y a Manuel Pérez – selon Matías: “Manuel a travaillé, il est même allé en prison pour nous”. (Pardon pour cette parenthèse : toute lutte même si nous avons le gouvernement de notre côté comporte ses risques et ses violences. Une révolution, notre histoire comme peuple nous l’apprend, ne consiste pas dans la prise du pouvoir d’État et de ses institutions mais dans le chambardement complet et l’enterrement d’un système et de son mode de production aux bases aujourd’hui vacillantes pour que naisse et se construise une autre vie qui ne ressemble pas à la mort ni à ses équivalents); Manuel Pérez parle de la réalité intégrale, du tout et des parties, celle que Chávez évoquait souvent et surtout quand il abordait le thème de la commune.

– Nous devons abandonner cette manie de penser le monde de manière cartésienne, de tout considérer de manière fragmentaire. Parce que nous ne pouvons pas semer en ignorant l’usage des pesticides, de même que nous ne pouvons perpétuer le mode de gestion capitaliste si nous sommes appelés à faire le socialisme. Tout est lié.

– Modèle de gestion ? Tu parles du mode de production ou de…?

– Je parle du fait que nous ne pouvons changer cette manière de voir les choses depuis le travail quotidien. Nous avons des références comme celles des cultures originaires. Par exemple comment travaillaient et vivaient les incas.

– On dirait que tu as lu les essais de Mariátegui.

– C’est bien mais il y a plus que cela.

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La vision intégrale, pour Manuel, c’est celle de la culture paysanne comme culture totale, jamais totalitaire. Que la terre et l’homme se fondent en un tout, que les semences ne soient pas seulement aliment et récolte suivante mais travail de la main jusqu’ici plongée dans l’oubli et au seul service de la classe dominante; loin de toute phraséologie poétique il montre Matías et son plus jeune fils occupés à atteler les boeufs:

– Regardez, c’est une relation belle qui s’est perdue dans la culture capitaliste : l’enfant apprend la relation de travail auprès de son père. C’est une relation sociale qui se perd dans le marasme de l’individualisme régnant. Ce garçon, quand il grandira, reprendra l’attelage et labourera comme son père lui a enseigné sans mots, parce qu’il comprendra que la vie s’appuie sur la terre elle-même.

Isidro Rivas, un homme de haute taille de 47 ans est un des paysans qui travaillent sur le domaine Antonio Nicolás Briceño, et qui organise avec d’autres compagnons, tous les 15 mai, la fête de San Isidro le laboureur, qui rassemble les villages pour célébrer l’arrivée de la saison des pluies.

Isidro Rivas

Je travaille sur ces terres depuis près de 25 ans. Je me rappelle que les italiens nous ont mis ici et quand ils nous ont donné cette terre ce n’était qu’une broussaille, nous avons comencé à travailler avec les boeufs et les tracteurs. Les propriétaires nous payaient à peine, et nous nous crevions au travail. C’est ainsi que les mouvements ont comencé à se créer : on parlait de récupérer ces terres, le conseil paysan s’est créé et les gens de l’INTI (Institut National des Terres) est venue. C’était il y a quatre ans. Une forte lutte s’est nouée avec les soi-disants propriétaires mais le gouverneur de l’État de Trujillo nous a donné le Titre Agraire d’Usage de la Terre et nous attendons aujourd’hui la propriété des terrains. Nous sommes 56 paysans à travailler ici. Mais l’histoire n’est pas si rose : il y a plus de trois ans, quand Juan Carlos Loyo était chargé des questions agraires depuis l’État, arriva un document orné d’une fausse signature de lui pour déloger les paysans de ces terres et les rendre aux italiens. Ce qui fut fait de force. Le peuple dans son ensemble se rebella de nouveau, ocupa les bureaux locaux de l’INTI jusqu’à ce qu’une solution leur soit donnée. Il y eut des gens battus et emprisonnés comme Manuel Pérez et d’autres qui ne fléchirent pas dans la lutte. Après la prise des terres, raconte Isidro, a été approuvé un projet d’irrigation par l’Institut National de Développement Rural (Inder).

Quand la pluie est forte, on dit : ¨Passe-moi le chimó !¨

Le chimó, disent les paysans de Momboy, fait partie de l’identité de la vallée. Ce qui revient à dire que le paysan qui ne masque pas son chimó n’est pas paysan. Isidro :

Je mâche du chimó depuis tout petit, ma grand-mère m’a appris. J’allais jusqu’aux plants de bananes, sur les hauteurs des parcelles, et nous cherchions la coquille sèche, ce qui sort du tronc. Elle savait quelle était la meilleure, nous la coupions et l’emportions à la maison. Là nous ponçions la coquille et la taillions avec des ciseaux. Nous y mettions le chimó, qu’on battait à l’aide d’une spatule. Il était fort et bon, le chimó de la grand-mère. Depuis que j’ai cessé d’étudier je me suis mis à la production de chimó en suivant la technique de la grand-mère. Tu vois, ici, quand la pluie est forte on dit : passe-moi le chimó !

La vallée, quand elle “appartenait” aux italiens, était envahie par la canne à sucre. Des champs de canne partout; mono-production et raffinerie comme seule usine. Aujourd’hui, sur le domaine Antonio Nicolás Briceño et ses 39 hectares cultivables, on produit des salades, des choux, et des oignons longs (en quantité) en plus d’oignons ronds, de persil, de coriandre et de poivron. Le climat froid, en saison des pluies, favorise ces cultures. On travaille dur pas seulement pour les revendre comme marchandise (il faut bien financer la lutte) mais aussi pour fournir le village, les écoles, les familles des paysans.

Comment cela ne nous appartiendrait-il pas, à nous, les paysans ? Puisque nous sommes ceux qui avons travaillé ? – dit Isidro. Un jour un pont s’est écroulé, celui qui traversait le ravin de Mocojó, à la sortie de la vallée, et nous avons passé 12 jours à le réparer, un pont de 18 mètres, et les propriétaires ne nous ont pas donné un verre d’eau, ni une poutrelle. Ceci est à nous. J’ai toujours rappelé la Loi des Terres quand a surgi le problème avec les Italiens lors de la prise des terres.

Nous travaillions la terre ¨au tiers¨: sur trois sacs de récolte, deux pour le propriétaire et un pour nous. Ils nous ont bien trompés, le type ne bougeait pas le petit doigt. Maintenant nous pouvons décider comment et quoi travailler, malgré les difficultés que nous vivons.momboy5

Matías Bastidas a 54 ans, il vient de Boconó, et ressent la vallée comme la sienne depuis la tragédie imposée par les anciens propriétaires, ces escrocs d’italiens. Les problèmes persistent non plus à cause de manoeuvres ennemies mais de malentendus sur l’organisation entre quelques militants du mouvement. Dans le domaine Geromito on a décidé d’abolir l’Entreprise de Production Sociale (EPS) qu’ils avaient créée, à la suite de contradictions inhérentes au capitalisme : quand l’argent apparaît, le reste se fissure. C’est ce que nous raconte Manuel Pérez, qui avait l’espoir de vivre à Geromito après tant de luttes, mais Matías pense que tout se résoudra sous peu.

Les avatars de la révolution – pour suivre la pensée d’Argimiro Gabaldón, légende de cette vallée – avec ses avancées, erreurs, échecs et victoires, sont inévitables. Le marxiste péruvien José Carlos Mariátegui disait que la révolution comme projet vers le socialisme était une création héroïque, un travail collectif des peuples sans cet héroïsme aristocratique digne d’une statue grecque ou d’une icône hollywoodienne. Qui reste chez soi quand l’odeur de la terre mouillée de Momboy monte après la tempête ? Les lutteurs d’acier de la vallée de Momboy, le mouvement communard, sortent vers la vie.momboy6

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/06/a-la-vida-momboy.html

Texte : Ernesto Cazal. Photos : Gustavo Lagarde

Traduction : Thierry Deronne

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« C’est ici qu’on a retrouvé Alberto Lovera » : une commune qui a de la mémoire.

Octobre 1965. Côtes de Lechería. Etat d’Anzoategui.

imagesComme toujours, le travail commence tôt. Le pêcheur a préparé un par un chacun des outils dont il aura besoin. Il a d’ores et déjà appareillé, jeté ses filets à la mer. A l’instant précis, il s’apprête à découvrir le fruit de son travail : des pagres, des seiches , des poissons-perroquets et peut-être quelques petits poulpes. Sauf qu’aujourd’hui, le filet remonte à la surface les restes d’une dépouille. Celle d’un être humain : pieds, mains, bras seront de ceux-ci ; une tête également, méconnaissable du fait des coups reçus. Mêlés à quelques poissons résultant de cette pêche bien particulière, les doigts tranchés et ce qui subsiste de la colonne vertébrale du corps d’Alberto Lovera, sont restitués par la mer. Plus personne n’avait de ses nouvelles depuis une semaine.

Alberto Lovera

Alberto Lovera

En fait, l’océan s’est fait le complice de ce retour, puisque le corps retenu par la chaîne de l’ancre a été récupéré par les filets. C’est ainsi que le cadavre d’Alberto fut ramené sur la terre ferme. Pour ses proches, et pour ses camarades du Parti communiste du Venezuela (PCV), Alberto, c’était déjà une vieille connaissance lorsqu’après son arrestation, il sera traîné jusque dans une cellule qui s’apparentera en réalité à une oubliette. Tout cela est dû à cet « organisme de bienfaisance » qu’est la Digepol (Direction générale de la Police), la force spéciale de répression servant le gouvernement, que Raul Leoni dirigeait à cette époque. Celui-là même qui s’était engagé à réunir les conditions politiques d’une « paix démocratique ».

 

Mai 2014. Lecheria. Costa d’Anzoategui.

DSC09405-300x206Comme à l’accoutumée, le travail commence tôt. Désormais, ce sont les mains d’Henry qui préparent minutieusement le matériel de pêche nécessaire. Il met toutefois au point un engin improvisé, que l’on nomme « canard » du fait de sa ressemblance avec le volatile. A l’horizon, des dégradés de rose et d’orange font la toile de fond du paysage. A ce moment précis du le lever du jour, le froid pénètre jusqu’aux os le corps du pêcheur pas bien réveillé. C’est malgré tout sur ce tableau resplendissant que ce dernier pose son regard. Désormais, il n’est plus seul face à la mer. Il est l’un de ces « soldats », l’un des maillons de la Commune « Alberto Lovera » qui a adopté le nom du disparu de 1965. Depuis 40 ans, la pêche est l’activité principale. Tout commence avec elle.

Chaque matin, le savoir-faire et les connaissances acquises s’imposent sur le terrain, bien avant le lever du soleil. Henry Quijada et ses camarades communards ne font qu’un. Ils ne sont pas tous pêcheurs. Cela ne les empêche pas de partager une préoccupation commune : faire de leurs communautés, une seule et même force. Celle qui précisément, transforme Lechería -commune Urbaneja- en l’une de ces zones où l’on construit le socialisme. Tout cela, sur le territoire de « l’une des communes les plus déshéritées du pays », comme le rappelle Pancho, de son vrai nom José Vasquez. On ne sera pas étonné d’apprendre que lors des dernières élections, c’est au total 70% des suffrages qui se reporteront sur le représentant du MUD (Mesa de la Unidad Democrática, qui regroupait initialement 16 organisations dont les principaux partis de droite), le maire actuel.

Chacun est bien conscient du potentiel que recèle une zone littorale, généreuse en ensoleillement et pourvue de plages conséquentes. Il est par conséquent aisé de pointer l’ensemble des difficultés auxquelles on est confronté. Il ne faut pas avoir de scrupules à les énumérer. A lui seul, un bateau qui évolue dans le secteur, a la capacité de ramener plus d’une tonne de poissons dans ses cales. C’est un travail de longue haleine. Difficile. Malheureusement comme Pancho le souligne : « rien n’est fait pour doter systématiquement les équipages de pêcheurs d’un petit bateau pourvu d’un moteur. Certes, on continue à pêcher, mais il n’y a pas de chaîne du froid, et pas d’organisation permettant la commercialisation des produits de la pêche ». Paradoxalement, l’halieutique est de moins en moins la clé de voûte d’une commune dont les activités semblent être a priori tournées vers la mer. Tourisme y compris. Il s’agit-là d’une carence, qui résulte de la sous-exploitation, mais aussi d’une absence de prise en compte des atouts caractérisant ce territoire.

La voie d’un développement économique alternatif.

DSC09144-201x300Jorge Serrano, porte-parole du secteur Transport : « Comme Chavez en parlait dans l’émission « Alo Présidente » (Allo, Président)  de février 2010, les Communes doivent préfigurer ce que seront le futur, les territoires de l’avenir. Or, pour regarder en avant, il ne faut pas se contenter de reproduire des expériences que l’on connaît. Il faut explorer chacune des possibilités en gestation que nous offrent les territoires concernés. Sans oublier les gens qui y vivent. En suivant cette voie, on a pu -à partir de la mise en œuvre d’une série d’expérimentations- recourir concrètement à des alternatives pour accéder à de nouvelles ressources financières, que l’on a réinvesti. Il en est ainsi du domaine des transports qui a par ailleurs, fait l’objet d’un financement émanant des autorités gouvernementales. A ce jour, trois véhicules sont en activité. On en sera très prochainement à quatre. Ce seront ainsi les territoires pourvus de 3 Conseils communaux qui seront reliés entre eux : « Secteur central », « Secteur Santa Rosa » et « Punta Caraïbes ». Jorge Serrano s’exprime à bord de l’un de ces autocars, qui sillonnent le secteur « Casco Central ».

De sa voix traînante, Jorge met à nu l’ensemble de la trame organisationnelle et administrative ayant trait à la gestion des revenus dérivés du secteur routier. Les 86 mille bolivars d’excédents ont été réinvestis dans la construction d’une boulangerie socialiste. Avec sa mise en activité, une augmentation des ressources matérielles sur laquelle on pourra compter, est attendue. Chacun a bien compris que les surplus financiers doivent également servir à la consolidation de ce qui a d’ores et déjà été acquis. Jorge : « Il en est ainsi des unités de transport et de leur maintenance. Le reste va aux collectivités ». Pour sa part, le Conseil communal « Santa Rosa » pourvoit au bon entretien d’un CDI (Centre de diagnostic intégral de santé) mais aussi d’un centre de soins dentaires et d’un Simoncito, c’est-à-dire, une école maternelle. L’autobus que conduit Jorge, emprunte l’avenue se situant entre la plage de Sotavento et Barlovento.

Sur la ligne droite, la vitesse du véhicule, mais aussi le débit de paroles augmentent au même rythme. Une émotion que Jorge ne cherche pas à dissimuler. Tout le travail accompli jusqu’à ce jour, en est l’origine. Il souligne le fait que sur le territoire du « Centre Colonial » on a investi pas loin de 84 mille bolivars pour la création d’un autre CDI, dont l’édifice qu’il occupe reçoit également la cellule locale de formation de base. Mais aussi, la Salle de Bataille Sociale ?

¨Il nous faudrait 5 bonnes années pour obtenir une pièce de rechange en passant par les voies administratives normales. Alors qu’à notre niveau, nous réglons immédiatement la question¨.

DSC09533-300x148Jorge : « nous reprenons à notre compte cette charge initialement dévolue à la fondation Barrio Adentro et au ministère de tutelle ». Cependant, par delà le soutien apporté à l’Etat, c’est surtout une tentative visant à la bonne résolution de problèmes pendants et récurrents : « l’inertie bureaucratique fera en sorte que si l’on demande le remplacement d’un élément de carter cassé, il nous faudra 5 bonnes années pour en obtenir un autre, en passant par les voies administratives normales. Alors qu’à notre niveau, nous réglons immédiatement la question ». L’argent disponible a également servi à réparer les faux-plafonds de l’immeuble du Centre de Diagnostic Intégral. Quant aux climatiseurs, et aux brancards pour malades , ils ont été purement et simplement remplacés. Le passage en revue ne s’arrête pas là, puisque comme Jorge le déclare : « nous avons installé une nouvelle porte sécurisée, et réparé toutes les chaises et bancs qui en avaient besoin. Sans oublier la peinture des locaux qui a été refaite ».

Le bus à l’arrêt, Jorge se détend. Arpentant la rue, il traverse le secteur destiné à bénéficier d’aménagements, et d’un développement digne de ce nom. Un terrain faisant face à la boulangerie en voie de construction, est appelé à recevoir les installations relatives à la venue de l’eau potable, et à sa desserte ; mais aussi les canalisations destinées à l’évacuation des eaux usées. Ces réalisations ont vu le jour grâce au concours du Ministère de l’alimentation et des 86 mille bolivars dont on a parlé auparavant. Organisation, planification et conviction sont les maîtres-mots qui sous-tendent les actions entreprises : d’abord, deux chauffeurs sont détachés auprès de chaque unité de transport. Ils se partagent l’emploi du temps qui leur est attribué. Pour cela, ils perçoivent respectivement 200.000 et 300.000 bolivars par semaine. (La rémunération variera en fonction du travail plus ou moins long accompli en alternance, par l’un et par l’autre). Toutefois, en lieu et place du terme habituellement usité, on parlera ici d’une collaboration rétribuée. Telle est l’expression que l’on emploie au sein de la Commune. Parce que pour engendrer du neuf sur le plan politique, il est impératif de recourir à des termes nouveaux, afin de caractériser un mode de relation qui rompt avec le passé.

Dépendre de l’Etat ou opter pour la gestion communale.

DSC09027-300x189La Commune est la traduction d’un niveau d’organisation populaire qui cristallise l’ensemble des acquis émanant des luttes du peuple pour son émancipation ; qui recueille l’ensemble des expériences propres à la remise en question récurrente -aux fins d’amélioration- des formes organisationnelles dont elle se dote. Ce que l’on attend de l’Etat c’est l’impulsion initiale. En retour, c’est une forme de « prise de distance » qualitative vis-à-vis de lui, qui doit se concrétiser. Ce processus devant in fine, déboucher sur la transformation effective de l’État traditionnel.

Les aides telles que celles que la communauté de Santa Rosa a reçu, sont les bienvenues. Pas moins de 48 logements ont ainsi été créés, par le truchement de la Grande Mission Logement Venezuela (GMVV). Ce complexe est la première étape d’un projet plus large, qui verra l’aménagement d’un abri de pêche (l’infrastructure de base existe déjà), auquel l’on adjoindra un centre de stockage pour le poisson pêché. Ce n’est pas tout. En effet, l’activation d’un module dépendant du programme de santé intégrale Barrio Adentro et l’amélioration du réseau routier déjà existant complèteront le tableau. La porte-parole de la communauté -Ludy Figueroa- insiste sur le fait que la généralisation de la gestion communale met à mal le paternalisme de toujours. La création locale d’un campement de pionniers -futurs (auto-)constructeurs de leur propres logements- en est l’une des illustrations. On a en effet déterminé que 600 familles de la commune ont besoin d’accéder à un logement décent. (C’est le cas de Ludy elle-même).

« La droite locale veut s’approprier toutes ces plages et convertir l’ensemble en baie privée ».

DSC09055-300x199On a d’ores et déjà prévu que 300 de celles-ci bénéficieraient de ces logements dans le cadre du nouveau projet. Ce sont les ménages les plus démunis qui ont fait l’objet d’une désignation prioritaire. Ils participeront activement aux transformations programmées. « Il s’agit d’une lutte collective ». Cette réflexion tout emplie d’espoir, ce sera le porte-drapeau explicitant la nature du labeur en voie d’accomplissement : « tous ceux qui le veulent, ont vocation à nous accompagner dans la lutte ». Il en a bel et bien été ainsi. Ils ont grossi les rangs du Conseil communal ; ils travaillent avec la municipalité ; ils participent à la gestion de l’une des unités de transport et du CDI du secteur. C’est à la plage du Lido que se trouve Aliyabor Baez, porte-parole du Conseil des travailleurs de Playa. Ce dernier est en charge de la gestion et des questions organisationnelles ayant trait au pôle touristique de la communauté. Le dénommé boulevard Eneas Perdomo -qui longe le littoral-est une zone sur laquelle la droite souhaite depuis longtemps jeter son dévolu. « Ils veulent s’approprier toutes ces plages et convertir l’ensemble en une baie privée ». Le Conseil se doit de prendre position sur ce dossier. Car il s’agit de préserver l’activité de tous ceux qui s’occupent de la propreté des plages, de ceux qui vendent de la nourriture ; de ceux qui s’occupent de la sécurité des estivants et des baigneurs. Car ce sont autant de personnes qui pourvoient ainsi aux besoins de leurs familles. Et ce, à travers l’autre grand pôle d’activités spécifiant la commune : le tourisme.

DSC09205-300x199Pour Pancho, tout le monde n’a pas encore atteint un niveau de conscience qui permet à ceux qui en sont les protagonistes de partager équitablement entre eux, les bénéfices de ces activités. Et de s’acquitter par la suite, des impôts à verser à la commune. Toutefois, selon lui, bien que subsistent encore ces différences, on va dans le bon sens. Tous ensemble. « Nous ne cherchons pas à nous différencier. Nous recherchons la symbiose ». C’est un sentiment largement partagé. « De tout cela, émane la force du pouvoir populaire. Être unis. C’est ce qui rassemble malgré tout, l’ensemble des gens. Nous visons par ailleurs à placer toutes nos activités et les unités productives qui en sont issues, sous le signe de la propriété sociale ». (Empresas de Propriedad Social). Cependant, la réalité ne concorde pas toujours avec les désirs. Il en est ainsi d’Insopesca (Institut socialiste de la pêche et de l’aquaculture). Cette structure n’a pas répondu aux nécessités opérationnelles des communautés de pêcheurs de la zone. Parmi celles-ci, il faut noter la présence des habitants de l’île La Borracha. Ces derniers s’étant réunis en Conseil communal.

DSC09730-300x184Les enfants de la communauté sont blonds pour la plupart. En fait, ils paraissent l’être. Il existe une explication à cet état de fait. José Cordoba, que nous donne le porte-parole du Conseil comunal : « comme on ne peut pas accéder à l’eau douce après s’être baigné, -le taux de salinité étant ce qu’il est- il en résulte que les cheveux virent au clair ». Tout cela ne pourrait relever que du souci esthétique. C’est pourtant l’un des signes manifestes d’un secteur qui a été négligé. En effet, les installations électriques adéquates font encore défaut. (On recourt ici et là, à des générateurs qui sont largement insuffisants par rapport aux besoins effectifs). Malgré sa situation encore précaire, La Borracha a récemment adhéré à cette forme organisationnelle qu’est la Commune. Car les membres de la communauté sont convaincus que ce type d’organisation pourra peser positivement sur leur vie, et inverser le cours des choses en leur faveur. Ils s’inspirent de l’exemple donné par les autres Communes, qui ont su, à partir de cela, concrétiser de nombreux projets qui auront amélioré la vie de tous. Les habitants de La Borracha continuent à se tourner vers la mer. Car la pêche, c’est leur unique savoir-faire. Pour l’instant.

DSC09198-300x177Suivre le cheminement qui relève de l’expérience communale, c’est aussi parier sur l’ouverture de nouveaux espaces, de nouveaux horizons, qui leur permettront de combler les lacunes auxquels ils sont confrontés. Ils en ont conscience. C’est pourquoi José insiste sur le fait qu’ils ont jeté les bases d’un projet à vocation touristique qui améliorera leurs propres conditions de vie : « il verra enfin le jour, alors qu’il a végété durant de nombreuses années à l’état d’ébauche». La concrétisation de cette belle aventure passe par la mise en place d’une EPS (Empresa de Propriedad Social/Entreprise de propriété sociale), qui sera en charge de la plage El Guaro, mais aussi d’une zone que l’Inparques (Institut National des Parcs) a classé dans la catégorie « loisirs récréatifs » ; et qui jusqu’à présent, n’a jamais fait l’objet d’un aménagement approprié. Ses atouts essentiels : des eaux peu profondes, que longe une belle plage de sable. Des paillotes, des tentes à vocation touristique, mais aussi un service de restauration sont autant de points forts du projet en voie de réalisation. Les habitants de La Borracha, entendent bien ainsi, apporter leur concours à la dynamique communale globale. Ils pourront également écouler les produits de leur labeur. José : « nous pourrons ainsi, vendre aux touristes le poisson que nous aurons pêché ». José est confiant. Car il perçoit désormais clairement que la vie de la communauté dont il est le porte-parole, va s’améliorer sensiblement. Dans un proche avenir.

Ce qu’annonce l’activité halieutique : un nouveau cycle. ¨Parce que de nos jours, il n’est plus impossible car dangereux de s’engager sur le plan politique¨

DSC09318-300x211Pancho s’explique sur son choix de « privilégier l’engagement politique par rapport à la pêche ». Il précise également qu’il souhaite consacrer sa vie à la Commune. « Je disparaîtrai peut-être avant l’aboutissement des projets qui nous tiennent à cœur. Mais je souhaite vraiment que tout cela aboutisse ». Il se réfère ici, à une communauté qui serait parfaitement organisée, qui serait l’actrice principale de son propre développement, parce composée de gens désormais pourvus d’une haute conscience et convaincus que c’est dans l’union que l’on peut arriver.

Peu à peu le jour prend congé. Entre deux chansons, José Monasterio -communard et chanteur invétéré- évoque le projet de pêche récréative, également à l’ordre du jour. L’idée générale consiste à impliquer des personnes qui savent très précisément ce qu’est pêcher. Il en est ainsi parce que comme le souligne Pancho, il n’est pas question de se contenter d’un touriste qui se dit « je souhaite venir ici, me baigner, me dorer au soleil sur la plage, m’enivrer et repartir chez moi ». Il faut proposer aux estivants, une approche des vacances différant des lieux communs courants. Les uns et les autres souhaiteraient que l’on prenne conscience du fait que les milieux naturels -la mer, la plage- sont des écosystèmes, qui doivent être également respecter. Alors que ceux qui ont pris la parole se taisent, leurs camarades communards poursuivent leur tour de chant improvisé.

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A l’horizon, du côté de Lecheria, le soleil couchant brille de ses derniers feux. « C’est ici que l’on a retrouvé Alberto Lovera ». Tout en s’exprimant, Pancho montre du doigt un groupe de récifs qui affleurent à la surface de l’eau. Toutefois, l’espoir d’une vie meilleure illumine son visage. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, on ne retirera pas de cadavre mutilé de la mer. Parce que de nos jours, il n’est plus impossible car dangereux de s’engager sur le plan politique. Longtemps, trop longtemps, la lumière du soleil a semblé inaccessible aux plus pauvres, aux plus démunis. Désormais, la pêche telle qu’elle est pratiquée ici, démontre que ces derniers ont su enfin s’unir sous l’égide de la Commune.

En définitive, le sacrifice du militant Alberto Lovera n’aura pas été vain.

DSC09919-300x277Texte : Juan Sebastián Ibarra. Photos : Milangela Galea

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/la-pesca-de-alberto-lovera-una-comuna-con-memoria/

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1wT

Le gouvernement bolivarien répond aux communards : « que l’État soit au service de la Commune et non l’inverse ».

SONY DSCLes représentants de 525 expériences communardes en cours au Venezuela ont rendu publiques 26 propositions centrales destinées au gouvernement et adoptées à l’issue de l’Atelier National de la Force Productive Communale.

Passée l’heure du déjeuner du samedi 14 juin, les visages marqués des communardes et des communards trahissaient la fatigue mais aussi la satisfaction évidente d’avoir pu partager collectivement chacune des expériences qu’ils incarnent. Avoir pu cerner puis formaliser -pour les résoudre- l’ensemble des problèmes parmi les plus récurrents auxquels les uns et les autres sont confrontés, a été jugé par tous, comme un grand pas en avant. Pour Elisabeth Lopez de la commune « Juana Ramirez la Avanzadora » (quartier d’Antimano de Caracas), « la possibilité de mettre en regard, chacune des expériences concrètes dont nous sommes partie prenante ne peut que nous rendre plus forts. C’est ainsi que le savoir-faire propre à chaque collectif de communards peut essaimer ».SONY DSC

15 tables rondes ont planché sur des secteurs clés de l’économie : construction, alimentation, agriculture, services, tourisme, produits manufacturés. « Nous avons débattu de tout, du structurel jusqu’aux thématiques les plus pointues. Nous avons abordé les problèmes auxquels les uns et les autres sont confrontés. Puisque nous représentons tous, des organisations productives qui en sont à leur début » explique Junior Mujica, originaire de la commune « Palito Blanco », de l’Etat du Zulia, que composent pas moins de 12 conseils communaux. Parmi les initiatives en cours, une usine de fabrication d’alimentation pour animaux. Sa production s’élèvera à 300 tonnes par jour.

« Nous débarrasser du système capitaliste, fait bien évidemment partie des questions d’ordre structurel que nous nous employons à résoudre. Or, chercher à s’en libérer, cela signifie aussi se heurter à ses divers avatars : ce qui survit du système économique encore dominant et de certains de ses relais subsistant pour l’instant au sein de l’appareil d’Etat ». Junior poursuit : « Nous sommes les héritiers d’un Etat bourgeois. Incompétence, bureaucratie, corruption en sont les maîtres-mots. Cet état de fait se révèle être un frein. Il nous gêne dans notre tâche, lorsqu’il s’agit de faire naître du neuf. Cela dit, nous nous rapprochons peu à peu de l’indépendance économique. Parce qu’à ce jour, nous en sommes encore dépossédés. Une indépendance économique qui implique que l’on fasse émerger des rapports de production de type nouveau (ce qui implique l’épanouissement de relations nouvelles entre les divers acteurs). Nous ne cherchons pas à remplacer les anciens chefs d’entreprise par de nouveaux patrons en chemises rouges. Chacun d’entre nous est un peu le dépositaire de la souveraineté de notre pays. C’est cela le socialisme. Pour vivre enfin en paix, avec beaucoup d’amour à partager ».SONY DSC

Quant à Hernán Vargas -directeur des réseaux de formation administrative territoriale du Ministère pour les Communes et les Mouvements sociaux- il constate que les questions d’ordre juridique ont été au centre des discussions. C’est une des principales leçons qu’il tire de ces travaux qui ont vu les participants de chaque table-ronde s’exprimer. Il en conclut qu’il est nécessaire de tracer les contours de nouveaux espaces de légalité, qui permettraient de rationaliser les diverses formalités, mais aussi d’aboutir à la disparition pure et simple de certaines de celles-ci.

Le document final porté à la connaissance du pouvoir exécutif montre que sur l’ensemble du territoire, l’économie communale est confrontée à une constellation d’obstacles. Vargas: « à chaque logique conflictuelle, il convient d’opposer tout un maillage de réponses stratégiques. Sont mises à contribution, tout un ensemble de propositions s’adaptant à chaque cas de figure ; mais aussi toute une série de mesures qu’il s’agit d’appliquer au mieux. Il est impératif de donner chair à ces initiatives, de se tenir au plus près de la réalité concrète».

Les propositions, en résumé

– Stimuler l’économie communale en faisant des communes les interlocutrices privilégiés des marchés publics et les fournisseuses des matériels destinés aux services publics; en les exonérant de différents impôts et taxes et en facilitant les devises nécessaires (dont le SUCRE) pour l’importation de matériels, outils, pièces de rechange.

– Création d’un fonds national de réinvestissement des excédents communaux à travers une banque communale aidant le développement de nouvelles initiatives.

– Politique de soutien actif de la Banque Publique aux communes.

– Campagne de visibilisation médiatique autour de la qualité des produits communaux issus de nouvelles relations de travail et création de marques collectives.

– Politique nationale d’appui aux nouveaux savoirs, technologies populaires et à leur transfert.

– Transformation de la Banque du Peuple Souverain en Banque du Développement Communal.

– Loi spéciale définissant les nouvelles relations sociales de la production communale et la sécurité sociale des organisations socio-productives.

– Articulation avec les ministères de développement régionaux pour planifier, concrétiser les mesures présidentielles et la mise en commun via le réseau productif inter-communal.

– Création de centres de stockage qui garantissent aux petits producteurs communaux l’accès aux machines, pièces de rechange, et intrants agricoles.

– Transfert direct des machines aux communes pour la maintenance des voies de transport.

– Plan spécial pour l’installation de puits, de systèmes d’irrigation et d’installations de base pour les cultures comunales.

– Lien direct avec les entreprises publiques pour l’acquisition de matières premières : ciment, bois, verre, etc.. à travers : Corporación Socialista de Cemento, SIDOR, Maderas del Orinoco, ALCASA, et entreprises privées de verres plats.

– Réseau national de textile et cordonnerie (marques collectives).

– Mécanisme inter-ministériel pour le transfert massif de véhicules.

Pour Hernán Vargas, du Ministère pour les Communes, certaines de ces mesures à prendre peuvent prendre effet quasi immédiatement, comme bénéficier rapidement d’intrants (produits nécessaires au fonctionnement d’un ensemble entrant dans la production); de certaines formes nouvelles de mécanisation; mais aussi de l’accès au marché des contrats publics. « Quant aux autres mesures, il y a tout lieu de penser que l’on pourra les activer dans les mois qui viennent, et pour certaines d’entre elles, ce sera l’an prochain ».

Ces échanges ont mis en évidence une carence : le manque de solidité des réseaux d’échange inter-communaux, qui nuit aux expériences socio-productives propres à chaque commune. Le secteur des produits et des matières premières est concerné au premier chef.SONY DSC

« Que l’Etat soit au service de la Commune et non l’inverse ».

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Jorge Arreaza

Présent à la clôture de l’atelier national, le vice-président Jorge Arreaza a répondu aux 500 communard(e)s originaires des 24 états vénézuéliens qui avaient pris place dans l’auditorium Alirio Diaz de Carora, État de Lara : « L’avenir de la patrie dépend des Communes. Il faut que l’Etat soit au service de la Commune et non l’inverse. Maduro est un président communard. Il est convaincu que le futur passe par l’exercice effectif du pouvoir communal ». Après avoir passé en revue, l’ensemble des points d’achoppement que le travail collectif des délégués des Communes a détectés, Arreaza s’est attardé sur les 26 propositions visant à améliorer le fonctionnement des diverses expériences socio-productives communales en cours, en est l’enjeu.

Arreaza a souligné que l’appareil d’Etat dont la Révolution a hérité, n’est pas encore débarrassé de toutes ses scories : « sa structure relève encore de l’Etat bourgeois. C’est la raison pour laquelle son action en matière de planification n’est pas satisfaisante. Dès l’année 2006, les déclarations du président Chavez montraient qu’il était clairement conscient du problème. Pour lui, recourir à l’appellation de Ministères du Pouvoir Populaire, ne se résume pas à l’invention d’un titre nobiliaire, encore moins à une caractérisation sans contenu. A contrario, il s’agit bel et bien de rendre le pouvoir populaire effectif. Par voie de conséquence, les divers Ministères du Pouvoir Populaire se doivent d’incorporer ce dernier à leurs modalités de fonctionnement et de gestion ».

« Nous ne pourrons résoudre les problèmes économiques actuels qu’à partir du moment où nous miserons résolument sur la consolidation et l’épanouissement du pouvoir Communal ».

Le ministre pour les communes et mouvements sociaux, Reinaldo Iturriza voit la participation populaire dans l’économie communale s’imposer de plus en plus, se doter d’un potentiel croissant. Mais cette tendance se heurte à un obstacle, que représentent précisément les vieilles structures institutionnelles encore en place. Une tendance qu’à ce jour, le poids non négligeable de l’économie capitaliste ne fait que renforcer.

« Nous nous devons d’établir cette carte des logiques conflictuelles, et lui opposer un schéma d’ensemble visant à les résoudre. C’est pourquoi, les structures institutionnelles révolutionnaires et le gouvernement bolivarien se doivent d’agir en alliance étroite, afin de laisser derrière eux, tout ce qui relève des dysfonctionnements inhérents au vieil Etat bureaucratique, qui aura été si utile à l’oligarchie et aux grands pouvoirs économiques qui lui sont attachés ».

Reinaldo Iturriza a souligné qu’il revient au peuple communard et au gouvernement -en étroite symbiose- de jeter les bases de cette logique institutionnelle de type nouveau. A ses yeux, la possibilité d’inventer une économie spécifique, qui se substituerait au modèle rentier ; de construire in fine, le socialisme Bolivarien est la tâche historique qui incombe au modèle socio-productif qui émane du pouvoir Communal : « nous ne pourrons résoudre les problèmes économiques actuels, qu’à partir du moment où nous miserons résolument sur la consolidation et l’épanouissement du pouvoir Communal ».

Nicolas Maduro reçoit les propositions et relance le gouvernement de rue : gouverner le pays depuis les bureaux climatisés de Caracas serait le comble de le bureaucratie”.

Nicolas Maduro relance le gouvernement de rue.

Nicolas Maduro relance le gouvernement de rue.

Après avoir pris connaissance de cette série de propositions, le président de la République Nicolas Maduro, a donné des instructions aux ministres en charge des divers secteurs relevant de l’économie, et à celui qui est à l’heure actuelle, en charge du ministère pour les Communes et les Mouvements sociaux (Reinaldo Iturriza) : « tous les ministères concernés doivent promouvoir l’économie productive Communale, qui doit devenir une priorité absolue et doit être un des piliers essentiels de l’économie nationale ».

Lors d’un programme radio diffusé le 17 juin depuis les quartiers populaires de Campo Rico, dans l’Etat Miranda- le président de la République a affirmé : « le savoir-faire populaire est immense. Parce que c’est ici-même, au sein des communautés, que les travailleurs produisent les richesses du pays ».

S’agissant ici de l’État de Miranda, Reinaldo Iturriza, a déclaré dans la foulée, que sur le territoire de ce dernier, pas moins de 22 Communes sont enregistrées. 50% de celles-ci relèvent du secteur urbain et se concentrent dans le secteur de Petare. Il en conclut que « l’affirmation selon laquelle il n’existerait pas de Communes dans les zones urbaines, est un mythe ».

Le Président de la République a débloqué des crédits supplémentaires – à travers la Mision Barrio Nuevo Tricolor – dont divers conseils communaux seront les bénéficiaires. Il en sera ainsi de la zone du « Bajo Lebrun », qui a reçu une première ligne de financement s’élevant à 990 mil bolivares. A la clé : la construction de 20 appartements.

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Reinaldo Iturizza

« La Mission Barrio Nuevo Tricolor est le grand vecteur par lequel le volet de la construction de logements irrigue concrètement le réseau des Communes en devenir » : le président précise que cette mission sociale rend effective l’articulation avec les organisations communales. Et ce, quelque soit le lieu où partout sur le territoire national, des programmes de construction sont à l’ordre du jour. L’enjeu est de mettre un terme à l’existence de quartiers ou de logements infra-humains en milieu urbain.

Le ministre Iturriza ajoute qu’en ce moment, 130 Communes sont concernées par l’application de ce type de modalités : « là où le travail émanant du peuple organisé est effectif – les communes en sont l’une des expressions – la mise en relation des partenaires concernés, se fait tout naturellement. De plus, nous travaillons en osmose avec le Ministère du Logement et de l’Habitat ».

Relance du gouvernement de rue : cinq nouvelles lignes de travail

Le Président de la République a par ailleurs relancé le Gouvernement de Rue. Cette méthode permettant la réunion permanente des ministres avec les organisations et collectifs sociaux de tout le pays avait subi une interruption de plusieurs mois, du fait de nouvelles violences et de tentatives de coup de l’extrême droite, relookées par les médias internationaux en « révoltes étudiantes ». Maduro a déclaré à propos de la nouvelle étape : “Le gouvernement de la rue consiste à se rendre sur place, là où sont les projets, les opportunités de développement. Nous ne pouvons gouverner le pays depuis les bureaux climatisés de Caracas, ce serait le comble de le bureaucratie”.

Cette nouvelle étape du Gouvernement de Rue aura cinq lignes principales :

1 – la révolution des 35 missions sociales avec l’installation des bases de missions dans les 1500 points du territoire pour éliminer ce qui reste d’extrême pauvreté,

2 – l’approfondissement de la nouvelle Offensive Économique, qui a débuté le 22 avril, pour garantir la production et l’approvisionnement sur le plan national et continuer les inspections des commerces pour faire baisser les prix en fonction de la nouvelle loi anti-spéculation.

3 – Le déploiement continué du Plan de Sécurité Citoyenne dans tout le pays, le nouveau quadrillage ayant déjà donné de bons chiffres notamment sur la baisse des homicides, avec révision et correction permanentes du travail effectué.

4 – L’inauguration et l’inspection des projets réalisés et des travaux accordés avec les organisations populaires lors des précédents passages du gouvernement de rue (400 réalisations seront inaugurées dans cette nouvelle étape)

5 – La construction participative des communes sur tout le territoire national.

Sandra del Toro, communarde

¨Ceux qui voudraient parrainer une parodie de commune sont voués à l’échec¨

L’actuel dialogue entre le gouvernement et l’organisation communale naissante a inspiré une réflexion publique au ministre pour les comunes et les mouvements sociaux, Reinaldo Iturizza, qui est aussi enseignant et sociologue : ¨Il convient de distinguer deux choses : la Commune productive d’une part ; et en second lieu, le processus de production social de la Commune. En effet, la Commune ne se décrète pas, elle résulte d’une production. Elle n’est pas non plus, un territoire, bien que l’on puisse s’y installer. En revanche, la Commune est l’émanation d’une production matérielle et intellectuelle du peuple organisé sur le territoire. Pour que la Commune voit le jour, il est impératif d’avoir affaire à un peuple organisé qui la suscite en quelque sorte; qui la produit.

¨Ceux qui sont décidés à parrainer et légitimer une parodie de Commune, c’est-à-dire d’« en haut », en ayant recours aux pratiques propres à la vieille politique (clientélisme, sectarisme, opportunisme), nous savons déjà à quoi ils aboutiront : à un irrémédiable échec. Et ce, comme toutes les initiatives qui ne ne partent pas de la participation populaire. Par bonheur, les Communes dont on peut suivre les activités ne sont en aucune manière des imitations. Car la participation populaire est très largement dominante. Les pâles imitations ne relèvent aucunement du neuf. Or, à ce jour, c’est le neuf qui s’impose.

¨On transmet aisément ce que l’on connaît déjà. Restituer avec fidélité ce qui est révolutionnaire, exige de nous d’innover en matière de communication.¨

¨Ce processus de production social de la Commune est un fait inédit, doté d’un extraordinaire potentiel de transformation : le peuple vénézuélien est tout entier un peuple communard, parce qu’il est bien déterminé à laisser loin derrière, la vieille société. Il est par ailleurs nécessaire d’insister sur ce point : nos Communes ne résultent pas de ces extravagantes expériences dont les socialistes utopiques ont été les initiateurs. Elles découlent de l’action d’un peuple conscient de sa force, bien décidé à s’émanciper. Or, seul ce type d’émancipation relève de visées anti-capitalistes, dignes de ce nom.

¨Nous savons également que la nouveauté et les potentiels de transformation dignes de ce nom, rendent difficiles notre capacité à restituer -aux fins de communication- la richesse des expériences communales en cours. On transmet bien plus aisément, ce que l’on connaît déjà. De ce fait, restituer avec fidélité ce qui est le plus révolutionnaire, exige de nous d’innover en matière de communication.¨

comuna de Momboy

Textes : Reinaldo Iturriza. Martin Di Giacomo. Abraham Torrealba.

Photos : Milángela Galea, Gustavo Lagarde.

Sources : Ciudad CCS, AVN et Ministerio de las Comunas, notamment http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-identificaron-obstaculos-y-elaboraron-propuestas-durante-cierre-del-taller-nacional-de-la-fuerza-productiva-comunal/

Traduction : Jean-Marc del Percio 

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/21/le-gouvernement-bolivarien-repond-aux-communards-que-letat-soit-au-service-de-la-commune-et-non-linverse/

Islamar : une autre économie est possible

pescadores 1Au fur et à mesure que l’on avance sur la route, les faubourgs de la commune de Tubores laissent peu à peu la place à quelques hameaux isolés, à de vastes étendues de terres arides, couvertes ici et là, d’une végétation clairsemée. A l’horizon, par-delà une colline, se profile la Mer des Caraïbes dans toute sa plénitude ; une extension verte et bleue de la terre ferme, qui nous incite à poursuivre notre chemin.

A première vue, le complexe piscicole semble inoccupé. Telle une île installée au beau milieu du désert de l’île de Margarita, brûlé par le soleil. Toutefois, dès le portail franchi, le visiteur se trouve confronté à une odeur mêlée, celle de la mer et du poisson pêché, qui constitue l’ordinaire en quelque sorte, du Complexe Piscicole Islamar.

Luis Benito Marval a tout de celui qui passe plus de temps en mer que sur la terre ferme. Son regard exercé et son visage buriné, l’attestent. « Au moment où la construction du complexe a été lancée, j’avais de mon côté abandonné l’activité de pêcheur. Je m’étais reconverti dans la maçonnerie, ce qui m’a paermisde participer à son édification ». Tandis qu’il s’exprime posément, il surveille de près la fabrication d’andouillettes de poisson qui s’accumulent devant lui, sur la table en acier inoxydable. Outre les andouillettes l’entreprise mixte Islamar produit également des croquettes de poisson, dont la valeur ajoutée est la plus intéressante du fait de la mécanisation et des méthodes appliquées au conditionnement. Les filets de merlu, de dorade, de sardine, mais aussi les steaks de thon, sont partie intégrante de la production. Foto-destacada-Islamar

De sa voix traînante, Benito nous raconte que le recrutement du personnel s’est fait, à partir d’une série d’entretiens d’embauche, dont les conseils communaux de la zone avaient la responsabilité. En ce qui le concerne, c’est la communauté de Guamache qui a procédé à son désignation. Quant à la main d’oeuvre, elle a été recrutée sur des bases analogues. Enfin, la Mission Saber y Trabajo s’est chargée de la sélection et de l’évaluation des postulants. « C’est une situation nouvelle pour nous. Auparavant, les pêcheurs locaux n’intéressaient pas les entreprises. Ceux qui en ce moment travaillent, vivent en effet, ici même. D’une manière ou d’une autre, nos activités ont toujours été liées à l’halieutique ». C’est en ces termes que Benito s’exprime tout en surveillant son travail de près.

Les Conseils de Pêcheurs de Nueva Esparata fournissent la matière première que traite le Complexe piscicole. Les 12 personnes engagées dans cette première étape, participent à toutes les instances de production : le lavage des poissons ; l’éviscération ; le broyage ; le mélange qui débouchera sur la fabrication des andouillettes et des croquettes. Viennent ensuite, le conditionnement et l’empaquetage.

Benito

Benito

Benito ajoute qu’avant, il ne souciait pas de la bonne réussite ou non, d’entreprises telles qu’Islamar. Mais depuis que la communauté s’en occupe, il la défend becs et ongles. « Je me considère comme une partie de cette entreprise, parce qu’elle est à nous. La clé de la réuissite : se sentir impliqué, et par conséquent, avoir envie de travailler ». Un sourire se dessine sur son visage : « j’espère bien vivre un peu plus longtemps. Avoir une vieillesse un peu plus tranquille. Parce que la pêche vieillit rapidement son homme. Parce que celui qui est en mer, qui subit les assauts répétés du soleil, vieillit bien vite ».

Eleazar Villarroel, un pêcheur de 73 ans travaille également à Islamar. Il vivait à Los Roques. Il s’est vu dans l’obligation d’abandonner sa Margarita natale, car les résultats de la pêche en haute mer étaient de plus en plus mauvais. C’est dans ce contexte qu’il a rejoint le Complexe. Maryelis Leon, est une bien jeune mère célibataire, dont la timidité transparaît, lorsqu’elle s’emploie à nous dire de quelle manière elle recherche constamment l’efficacité. Et ce, afin que le peuple soit satisfait des produits issus du Complexe piscicole. Lesquels sont commercialisés chaque vendredi, à l’occasion de la foire qui voit ces mêmes travailleurs partager les fruits de leur travail avec l’ensemble des membres de la communauté. Il faut préciser que les produits sont vendus à des prix solidaires.

panorámica-trabajo-islamar

Histoire d’un changement de paradigme.

L’expérience d’Islamar s’ancre dans la réalité concrète depuis 2 ans maintenant. Mais l’idée d’une telle configuration est beaucoup plus ancienne, elle germe dès les premières années de la Révolution. En 2001, une nouvelle disposition légale relative à la Pêche et à l’Aqua-culture a vu le jour. A partir de cette date, un nouveau paradigme de la pêche dans son ensemble, a commencé à s’imposer. Il peut être circonscrit ainsi : rendre prioritaires le social et la souveraineté alimentaire ; la logique économique basée sur la recherche exclusive du profit leur étant désormais subordonnée. La reconnaissance et la protection d’un mode de pêche artisanal, en sera le corollaire.

« Quelques-uns des pêcheurs parmi les plus représentatifs se sont réunis. Nous avons jeté les bases d’un projet, qui visait dans ses grandes lignes à donner la possibilité à chaque pêcheur de confier le fruit de son travail à ce Complexe en devenir, aux fins de conditionnement. La vente directe -le peuple en étant le bénéficiaire- sera la dernière étape ». C’est le président d’Islamar et par ailleurs porte-parole de Nueva Esparta du ¨Frente National de Pescadores y acuicultores¨ (Front National des pêcheurs et aqua-culteurs), Luis Rodriguez qui parle ainsi

A partir de mars 2008, la réforme introduite par la loi soulève l’espoir de voir aboutir rapidement de ce projet. Ce changement de paradigme débouche sur la résolution d’une demande émanant de longue date, des travailleurs de la mer vénézueliens : l’interdiction définitive d’un mode de pêche industrielle au chalut/à la traîne. « La conservation du potentiel hydro-biologique visant au maintien dans la durée de l’halieutique, des pêcheurs et de la pêche en est l’esprit », ajoute Luis qui est de plus, partie prenante d’un des nombreux Conseils de Pêcheurs qui ont vu le jour à Nueva Esparta et qui ont obtenu de l’Etat, le statut d’interlocuteurs à part entière. Telle est l’une des retombées parmi les plus remarquables, de l’application effective de la nouvelle législation. Tripas-y-pescados-detalle-Islamar

« Nous avons été un maillon à part entière d’un processus qui a débouché sur l’élaboration de la loi. Nous nous sommes introduits au sein de ce dispositif participatif grâce à Chavez. Et grâce à cela, nous nous sommes lancés dans la concrétisation du projet qui nous tenait à cœur ». La construction du Complexe piscicole a débuté en 2009. C’est à partir d’août 2012, qu’il commencera à faire ses preuves. A l’heure actuelle, l’entreprise mixte destine 51% de sa production à l’Etat, en retour des crédits qui lui ont été alloués. Les Conseils de Pêcheurs se répartissent les 49% restants.

Pour Luis, le fait saillant de cette démarche, c’est son caractère exemplaire. Car elle démontre qu’une autre économie est possible. Il n’en demeure pas moins que des pans entiers de la pêche au Venezuela, dépendent toujours d’une perception proprement mercantile : des intermédiaires achètent aux pêcheurs le fruit de leur travail, qu’ils vendent à un prix élevé à ceux qui l’écouleront sur les marchés. L’aisance des touristes en matière de pouvoir d’achat, participe également de cette flambée des prix. En définitive, comme Luis le remarque, « c’est le marché qui fixe les prix. De ce fait, le capitalisme est enquisté dans cette manière de commercialiser . La mission d’Islamar, c’est de participer à la construction du socialisme. Il ne faut pas oublier la pratique d’une manière de troc consistant à échanger le poisson pêché contre des produits, du matériel de pêche. Et ce, à des prix solidaires afin de baisser les coûts ». L’idée globale consiste faire en sorte que les pêcheurs bénéficient de revenus réguliers. L’établissement de tarifs solidaires au profit de l’ensemble de la communauté, sera l’objectif ultime affiché. Luis termine en rappelant qu’« éliminer le rôle du revendeur et du spéculateur à l’origine de l’augmentation des prix, est la condition requise afin que le peuple puisse consommer les produits de la mer ». Selon lui, la tâche à laquelle il s’agit de s’atteler, c’est renouer avec l’état d’esprit originel de la communauté des pêcheurs, qui n’a jamais considéré le poisson comme une marchandise, mais comme l’un des éléments majeurs d’une forme d’économie de subsistance qui lui est propre depuis toujours.

La clé de tout : la persévérance.

Siège d'Islamar

Siège d’Islamar

L’édifice principal d’Islamar est pourvu d’une chambre froide de la taille d’un terrain de basket-ball ; d’une zone tout entière dédiée à l’éviscération du poisson et à la fabrication de pulpes qui en résulte ; mais aussi de la salle au sein de laquelle les andouillettes et les croquettes sont produites.

Au total 12 personnes sont employées à ce jour, parties prenantes de la première étape de ce projet pilote. Il faudra rapidement résoudre la question de la désignation de la nouvelle junte de Direction, afin de mener à bien cette tâche. Pour ce faire, il est prévu l’incorporation progressive de personnel nouveau. L’objectif à atteindre étant le suivant : élever le niveau de production à 50% de la capacité totale. Pour atteindre les 100% -c’est-dire 10 tonnes de production par jour- il faudra compter sur 70 personnes travaillant au sein du Complexe piscicole. Ce qui le rendra totalement opérationnel.Foto-grupal-Islamar

Cette jeune femme -Mariangel Salazar- était initialement professeur de chimie. Désignée par le conseil communal dont elle dépend, bénéficiant par ailleurs de l’entremise de la Mision Saber y Trabajo (mission sociale de formation professionnelle), , elle a rejoint Islamar en tant que chargée du contrôle de qualité. Mettant à profit sa pause-déjeuner, elle revient sur l’importance de cette expérience aux yeux de tous les membres de la communauté. « Tout cela est réellement gratifiant. C’est en effet la première fois que nous voyons au niveau de la commune, des personnes issues de la même communauté, des mêmes secteurs d’activité pouvoir profiter d’un bassin d’emploi tel que celui-ci. Car le bien-être consiste à pouvoir gagner sa vie dignement, en offrant aux communautés avoisinantes, d’accéder aux produits de la pêche ».

Son visage rubicond flanqué de lunettes professionnelles de couleur noire de taille imposante nous fait face. Mariangel se souvient des débuts de cette entreprise. Tout n’a pas été facile. Elle songe notamment aux pertes de temps résultant de l’inertie bureaucratique. Mais aussi du manque de moyens financiers qui ont obéré/retardé la mise en fonctionnement effective du Complexe. « La persévérance a été l’élément décisif. Si nous avions compté sur des aides extérieures, si nous avions fait appel à un spécialiste afin de venir à bout de ces difficultés, nous n’aurions pas avancé d’un pas ». Pendant que les travailleurs et travailleuses du Complexe ôtent masques et tabliers pour la pause obligatoire du déjeuner, les blagues fusent, les visages s’éclairent d’un sourire. Mariangel : « rien qu’à voir ces installations, nous constatons qu’Islamar est une belle réussite. Et toutes celles et ceux qui travaillent au sein de ce Complexe en sont comme confortés ».

Après la pause-déjeuner, la journée de travail reprend. Les andouillettes de poisson sont pesées et conditionnées. Ce sont à peu près 2 tonnes d’aliments qui chaque jour, sont produits. Outre la prise en compte des objectifs touchant à l’augmentation de la production, Luis indique que dans un futur proche, ils atteindront ce but : procéder à un échange d’expériences avec des entreprises socialistes se situant sur le territoire d’autres états. Et ce, afin que les unes et les autres puissent bénéficier d’une consolidation conjointe, assurant ainsi à chacune d’entre elle, une assise solide.

Islamar avance jour après jour, grâce à l’apport et aux efforts de chacun de ceux qui lui donnent vie. Pour Luis, « la participation des travailleurs aux décisions relatives à la production est l’essentiel. Nous devons nous doter d’un état d’esprit semblable à celui d’un essaim d’abeilles solidaires les unes des autres. Chacun d’entre nous est appelé à formuler des propositions. Nous en déduisons que c’est le meilleur moyen pour continuer à se développer. »

Luis Rodriguez

Luis Rodriguez

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/islamar-otra-economia-es-posible/

Texte : Martín Di Giácomo

Photos : Sabrina Porras

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/15/islamar-une-autre-economie-est-possible/