« La technologie ne peut se concevoir isolée de la politique » : entretien avec Carlos Parra, du projet Canaima GNU/Linux

Carlos Parra (troisiéme à partir de la gauche) et son équipe de développeurs du software libre au Veezuela

Carlos Parra (troisième à partir de la gauche) et son équipe de concepteurs et développeurs du software libre au Venezuela

Carlos Eduardo Parra Falcón est chef des opérations du projet Canaima au Centre national des technologies de l’information (CNTI), entité dépendant du ministère du pouvoir populaire pour la science, la technologie et l’innovation de la République bolivarienne du Venezuela.

Mais, en plus de remplir cette charge publique conjoncturelle, Carlos Parra est actif au sein de la communauté du logiciel libre. Pour Carlos, dans toute activité professionnelle existe une orientation politique qui donne sens à tout ce que l’on fait. Il est de ceux qui pensent que la technologie comporte une puissante charge politique que beaucoup s’emploient à « neutraliser ». Actuellement, il a pour responsabilité de gérer le projet Canaima, le système d’exploitation GNU/Linux de l’État vénézuélien, et il essaie d’appliquer sa vision politique à ce projet technique. Il sait que beaucoup d’hommes et femmes politiques ont du mal à prendre conscience de l’importance prise des logiciels libres, dans une société où tous les processus sont de plus en plus commandés par des logiciels. Mais, du moins dans son champ d’action, il s’efforce par son modèle de gestion de rendre les techniciens conscients des implications politiques de la technologie dans la dénommée société de la connaissance. Il n’est en rien facile de rompre avec la domination des monopoles technologiques mais le contexte révolutionnaire qui est celui du Venezuela, une communauté du logiciel libre très active et critique, et des dirigeants qui sont à l’écoute de ces communautés ont permis certaines réussites comme le projet Canaima lui-même ou le taux de pénétration élevé du logiciel libre dans toute l’administration publique vénézuélienne. Carlos, avec sa perspective caribéenne, son esprit rebelle et sa vision communiste, adore chanter Bella Ciao, parler de technologie et, surtout, de politique. Dans cet entretien, il nous explique en quoi le projet Canaima va bien au-delà d’un projet technologique. Il nous fait part de ses réflexions sur le libre savoir, le logiciel libre et le socialisme, ainsi que sur le rapport entre création de logiciel et propriété des moyens de production. Entretien par Rafael Rico Ríos

Pour mieux nous situer, qu’est-ce que Canaima et quel est son objectif ?

À l’origine, Canaima était un produit technologique, une distribution [4] de logiciels libres développée à partir de standards ouverts, conformément au Décret présidentiel n°3390 signé par le Président Hugo Chávez le 23 décembre 2004. Son objectif premier était de faciliter la migration vers les logiciels libres des postes de travail des institutions, organes et entités de l’administration publique vénézuélienne. Avec le temps, et de par sa dynamique, Canaima est devenu beaucoup plus qu’un produit technologique. Actuellement, nous le concevons comme un projet socio-technologique visant à produire des instruments, mécanismes, outils et processus, tant technologiques que sociaux et politiques, qui mettent la technologie au service de la société — d’où le qualificatif de socio-technologique. Cette conception a donné naissance à des projets aussi importants que Canaima Educativo, également mis au point par le gouvernement bolivarien, et à d’autres pas moins importants comme Canaima Comunal, Canaima Universitario, Canaima Colibrí et Canaima Forense, qui ont été mis au point par des communautés organisées.ABN-22-02-2011-222114571717feriaproductiva7HT-canaima-educativo Un des principes les plus largement diffusés du projet Canaima comporte entre autres objectifs la production de compétences nationales, le développement endogène, l’appropriation et la promotion du libre savoir, pour la construction d’une nation vénézuélienne technologiquement préparée. Le projet Canaima est, de fait, une politique publique du gouvernement bolivarien.

Il existe actuellement une infinité de systèmes d’exploitation basées sur les logiciels libres. Pourquoi développer et maintenir Canaima ? Pourquoi ne pas utiliser les distributions libres qui existent déjà ?

Pourquoi Canaima ? Pour beaucoup de raisons. Par exemple, la possibilité qu’il offre à nos talents nationaux de s’approprier un projet national et de lui donner un sens social et politique adapté à notre réalité. Parce qu’adapter un logiciel libre passe nécessairement par faire des recherches, étudier, acquérir des connaissances, les multiplier, les socialiser. Et ce processus génère beaucoup de projets, d’idées, de curiosité qu’il faudra assouvir, beaucoup d’initiatives qui surgissent presque automatiquement lorsque plusieurs personnes s’unissent pour atteindre un objectif et que cette union est solidaire fondée sur le désir de partager et de s’associer, de soutenir et d’aider.

De nombreux projets peuvent être considérés comme étant très urgents dans un société avec de fortes inégalités. Tu considères qu’un système d’exploitation libre est un projet pertinent pour l’État ?

Pour toutes les raisons que l’on vient de voir, et beaucoup d’autres, le projet Canaima est, à n’en pas douter, pertinent ; cela ne veut pas dire que soit la seule politique pertinente pour l’État. La population a des besoins plus concrets, palpables, auxquels les gens sont plus sensibles parce qu’ils laissent des traces perceptibles, chaque jour, dès que l’on sort de chez soi. Par exemple, un voisin qui sort de chez lui et qui remarque que le camion des poubelles n’est pas passé depuis trois jours, a là un besoin bien réel, et un système d’exploitation libre ne va pas lui régler ce problème le quatrième jour et faire que le service d’assainissement de la ville vienne ramasser les ordures dans le quartier. Des problèmes se posent quotidiennement, mais bon nombre d’entre eux ne sont pas conjoncturels mais structurels, systémiques, et les problèmes structurels ne se règlent pas avec des mesures conjoncturelles. Les mesures conjoncturelles peuvent palier la situation, elles peuvent servir à atténuer les effets du problème, mais la solution réelle passe par la recherche des causes du problème et par leur solution à l’endroit où elles apparaissent.abn-21-09-2011-219111094410_mg_345628129 C’est là que l’on voit l’intérêt que présente un système d’exploitation libre, un projet de l’État capable de stimuler l’usage et l’appropriation de la technologie pour la mettre au service de la société conduit, peut-être pas à court terme mais certainement à moyen terme, une nation à un niveau de développement scientifique et technique autonome en mesure de proposer, avec l’aide de la technologie, des solutions aux problèmes quotidiens des gens.

Au Venezuela, on observe beaucoup d’activité et d’engagement politiques de la part des communautés du logiciel libre. Pourquoi pensent-elles que le logiciel libre revêt autant d’importance dans la société actuelle ?

Le logiciel libre ouvre les portes du développement à la société, aux populations, aux pays, et cela parce qu’il respecte le principe de la liberté de la connaissance. Une société sans savoir est une société qui vit dans les ténèbres, un peuple sans avenir, une nation dépendante incapable d’avancer par elle-même et de se tracer son propre destin. Socialiser le savoir revient à irriguer beaucoup de graines semées sur tout le territoire national, ces graines que sont hommes et femmes, étudiants, filles et garçons, l’avenir de la société. Une société qui cherche à se développer d’une manière autonome, durable et tenable doit produire ses propres outils technologiques et se les approprier ; au contraire, une société qui se contente d’importer de la technologie qui sera utilisée par ses citoyens ne fera que consommer des produits technologiques, des objets du marché mondial de la technologie.

Tu dis que le projet Canaima est un projet socio-technologique. Tu considères donc que la technologie a un caractère politique ?

Au sens large, tout ce que nous faisons dans la société présente un caractère politique ; la technologie a un caractère politique, sans aucun doute. Plus concrètement, dans la vie quotidienne de la nation vénézuélienne qui s’attache à être libre, indépendante, souveraine et socialiste, la technologie ne peut se concevoir isolée de la politique : au-delà des activités sociales, l’action de la politique va de pair avec l’action de la technologie, avec la manière de nous l’approprier, la manière de l’utiliser. La technologie naît pour remplir un objectif, depuis le moment où l’on songe à la produire jusqu’au moment où elle se matérialise ; par conséquent, la technologie que nous utilisons est fabriquée en vue d’une fin, que nous accomplissons en l’utilisant. Mais, au-delà, lorsque nous avons le pouvoir de produire nous-mêmes la technologie, ce peut être pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés, des objectifs sociaux, politiques, humanistes, par exemple. La production de technologies libres remplit une fin, principale ou sous-jacente, qui est de libérer les connaissances, de les socialiser, de les mettre entre les mains de tous et toutes. C’est une fin humaniste, sociale, politique, philosophique.Canaimitas-476x256 La technologie est tellement liée à la politique que, par exemple, quand tu utilises un logiciel privatif, tu participes, que tu le veuilles ou pas, à l’accumulation de capital au profit de quelques-uns ; cela répond à une conception politique de la vie en société. Et quand tu utilises un logiciel libre, tu participes, que tu le veuilles ou non, à la diffusion des connaissances, à la socialisation de la technologie, tu pratiques le socialisme.

Quand on en vient à des notions comme la souveraineté et l’indépendance technologiques, est-ce qu’un pays peut se développer sur le plan scientifique et technique en utilisant des technologies importées ?

Ça dépend. Si l’importation de cette technologie s’accompagne d’un transfert technologique, bien sûr qu’il peut, parce que, grâce à ce transfert, il parviendra à un développement endogène, à une appropriation de la technologie et des processus nécessaires pour la produire. Le point clé pour parvenir à son propre développement scientifique et technique, de manière durable, avec des technologies importées, c’est qu’elles n’engendrent pas de dépendance. Il faut être très prudent avec ça. Imaginons que j’importe une technologie moyennant un contrat de transfert technologique ; si ce transfert a uniquement pour but d’apporter une aide, je resterai les mains liées parce que la technologie va devenir obsolète et que le transfert n’aura pas prévu son actualisation ni la production de technologies nouvelles. Même en cas de transfert complet, le pays peut aussi commettre l’erreur de ne pas s’employer à multiplier les talents et à développer massivement les processus de production et de socialisation, de ne pas retransférer les technologies, de ne pas former les gens. Dans ce cas, efforts et investissements consentis l’auront été en pure perte. Enfin, un développement scientifique et technique durable dans le pays peut commencer par l’importation de technologies, mais il passe obligatoirement par des processus de transfert technologique, de formation en aval, de recherche et de prospective, d’articulation, d’investissement dans l’infrastructure, d’inclusion des établissements d’enseignement public dans le processus, et sûrement encore d’autres choses auxquelles je ne pense pas maintenant.

Et le logiciel libre suffit à obtenir l’indépendance technologique ?

Non. C’est très important mais cela ne suffit pas. Il faut installer les logiciels libres que nous produisons sur des machines, et si ces machines sont fermées, qu’elles ne sont pas libres ni documentées, l’autre moitié du chemin reste accidentée. Nous devons redoubler d’efforts pour stimuler la production et la recherche sur le hardware libre, nous devrons documenter lehardware que nous produisons dans le pays. Si nous nous contentons d’assembler, il est nécessaire de documenter l’assemblage des machines pour nous approprier peu à peu les processus ; quand nous fabriquerons des cartes, des circuits intégrés, des puces, des mémoires, des disques, alors nous documenterons tout, le savoir est libre.

Le nouveau cycle de développement de Canaima GNU-Linux a été défini dans cette rencontre tenue à Barinas, Universidad Nacional Experimental

Le nouveau cycle de développement de Canaima GNU-Linux a été défini dans cette rencontre tenue à Barinas, Universidad Nacional Experimental

Pour comprendre le Venezuela, il est toujours bon de se rappeler que, comme il possède la plus grande réserve de pétrole du monde, le pays intéresse les grandes multinationales et les pays dominants. En conséquence, l’industrie pétrolière vénézuélienne a subi de multiples sabotages technologiques, de la part de la droite nationale et internationale, et les politiques vénézuéliens savent combien la souveraineté technologique est importante. Qu’en est-il des développeurs [de logiciels] ?

Les notions de souveraineté et d’indépendance technologiques sont des concepts politiques. Pour cette raison, les responsables politiques les appréhendent plus facilement. De façon générale, un développeur connaît très bien les avantages techniques que procurent les langages de programmation libres, des environnements de développement, de la stabilité, des bibliothèques et même du modèle de production collectif du logiciel libre, où tous les développeurs s’unissent dans des scénarios déterminés pour s’entraider. Tout développeur ou développeuse de logiciel libre n’a pas forcément une idée claire des notions d’indépendance et de souveraineté, alors que ce devrait être le cas de tout politique. L’idéal serait que les développeurs en aient aussi une idée claire. Sans chercher bien loin, on en trouvera une bonne illustration au Bureau des opérations du projet Canaima au CNTI, qui dispose d’une équipe de développeurs et développeuses et où les questions politiques sont présentes dans presque toutes nos discussions, parce que le projet Canaima est un projet politique, né en révolution, sous la plume et suivant les idées du Président Hugo Chávez, avec une conception clairement socialiste. Ne pas comprendre ce qui fait notre essence même, ce serait nous perdre, car nos objectifs ne sont pas technologiques mais politiques, notre activité s’inscrit dans le Plan de développement économique et social de la nation, mieux connu sous le nom de Plan de la Patrie ou IIe Plan socialiste de la nation. Le projet Canaima fait partie des nombreuses graines semées par le commandant Hugo Chávez dans cette patrie de Bolívar ; cette graine a poussé, a produit des millions de fruits et poursuit aujourd’hui sa maturation.

Vous essayez d’intégrer la politique à votre modèle de gestion bien qu’il s’agisse d’un projet technologique. Comment travaille-t-on, avec les développeurs, au sein d’un projet technologique s’appuyant sur une vision politique ?

Nous, les développeurs, ne sommes pas des automates, nous sommes des acteurs sociaux, des acteurs politiques comme tout le monde, nous prenons les transports publics ou notre voiture le matin et nous voyons en chemin les inégalités sociales, nous voyons untel au volant de son Audi, untel à la fenêtre d’un immeuble de la Grande Mission habitat Venezuela, nous voyons les inégalités et nous voyons les changements politiques actuellement en cours dans notre pays. Le projet Canaima est plus qu’un projet technologique, la technologie est un outil, pas une fin ; la fin, c’est la souveraineté nationale, la liberté, l’indépendance, la fin la plus précieuse, comme l’indique le premier grand objectif historique du Plan de la patrie. Telle est la vision poursuivie et nous l’avons bien en tête, de sorte qu’au-delà de notre rôle dans le projet, nous savons tous que nous avons aussi pour rôle d’atteindre des fins politiques, chose que nous assumons jour après jour dans nos activités et nos discussions au cours du processus permanent de révision, de rectification et de relance du projet.edición Bailadores-Mérida, activistas del Software Libre y estudiantes de informática establecieron una metodología de trabajo ...

On parle souvent de la neutralité technologique. Vous êtes d’accord ?

D’abord, je veux préciser que ce que certains spécialistes appellent neutralité technologique en se référant à la garantie d’accès et d’échange de données entre systèmes et citoyens n’est pas ce à quoi je pense quand j’utilise cette expression. En ce sens, je préfère le terme « interopérable » à « neutre ». Je ne crois pas que la technologie soit neutre ; la technologie répond toujours aux intérêts de celui qui la fabrique, elle ne naît pas à partir de rien, elle est produite par les hommes et les femmes que nous sommes, qui vivons en société et qui avons des intérêts collectifs ou individuels mais, enfin, des intérêts.

Si la technologie n’est pas politiquement neutre, on peut parler alors d’une technologie capitaliste et d’une technologie socialiste ?

Comme je viens de le dire, la technologie répondra toujours à des intérêts, aux intérêts de celui qui la produit, la construit, la fabrique ou la développe ; cependant, quand les intérêts collectifs prévalent sur les intérêts individuels, on est alors en présence de fins qui favorisent le bien collectif. Politiquement parlant, l’individualisme cède le pas à la solidarité, on ne parle plus d’accumulation mais de socialisation. Il y a là au moins deux modèles politiques clairement identifiables, je reprends les termes de ta question, on parle de capitalisme et on parle de socialisme.

Mais ces deux modèles politiques de la technologie font référence au point de vue des usagers ou à la fin pour laquelle ils l’utilisent ?

Ils ne renvoient ni aux usagers ni à la fin pour laquelle ils l’utilisent, mais à la fin pour laquelle la technologie est produite. Cela apparaît plus clairement quand on va à l’essence du modèle, je veux dire au modèle productif : le modèle employé pour produire des logiciels libres n’est pas le même que celui qu’on emploie pour produire du logiciel privatif. Par exemple, si tu fabriques un système administratif fermé, selon le modèle privatif, et un système administratif en logiciel libre, un examen superficiel peut conduire à affirmer que les deux systèmes, bien que faits avec des modèles de production distincts, visent à la même fin : automatiser l’administration d’une organisation. Mais non. Celui a produit le système administratif privatif l’a fait pour accumuler du capital, pas pour administrer les biens et les ressources d’une organisation. Tu vois ce que je veux dire ? Et, dans le modèle de construction qu’il a utilisé pour le système privatif, il a engagé des travailleurs et des travailleuses, à qui il a payé un salaire, il est interdit de s’approprier la moindre partie du système administratif ; avec ce travail, il a produit une plus-value que s’est approprié le propriétaire d’une entreprise, et le produit résultant n’est rien d’autre qu’une marchandise objet du travail d’une classe qui ne possède pas les moyens de production et qui n’a pas eu d’influence directe sur le choix du mode de production. Pour le système administratif en logiciel libre, on a utilisé un autre modèle, dans lequel la construction est collective, la plus-value, du moins pendant la phase de production, est de la connaissance, et cette connaissance est socialisée. Autrement dit, personne ne s’approprie la plus-value, elle est socialisée et elle bénéficie au collectif, qui à son tour la replace dans le produit et les multiplie au sein du même modèle de production. Tu vois la différence ? Enfin, les deux systèmes, le libre et le privatif, peuvent s’utiliser comme systèmes administratifs dans une organisation, mais le modèle de production utilisé dans chacun est totalement différent et produit des effets distincts dans la société et chez les êtres humains impliqués. Par conséquent, ce qui détermine si une technologie est socialiste ou capitaliste, c’est son modèle de production, et celui-ci est immédiatement reconnaissable, il est unique.

Carlos Parra

Carlos Parra

D’après ce que tu dis, on pourrait affirmer que le logiciel libre est socialiste ?

Sans aucun doute, le logiciel libre est socialiste. Pourquoi ? À cause de son modèle de production, principalement ; il est probable que d’autres variables interviennent, mais sa différenciation par le modèle de production lève toute équivoque. Le modèle de production dans le socialisme se caractérise entre autres par deux choses : – le moyen de production est un bien collectif ; – la planification et l’organisation sont collectives. C’est de cette manière que nous produisons des logiciels libres, que ce soit pour un État ou non, pour un gouvernement ou non ; le moyen de production appartient à tous ceux qui interviennent dans la production, et la planification comme l’organisation et la prise de décision sont collectives.

Mais il peut y avoir de l’exploitation dans une entreprise qui développe du logiciel libre.

C’est possible et cela dépend du modèle de production adopté par l’entreprise. Le modèle de production déterminera si l’entreprise se comporte en exploiteur ou non. Toute la question, j’insiste, réside dans le modèle. Si l’entreprise s’emploie à produire du logiciel libre en socialisant les moyens de production, en générant des biens collectifs, en redistribuant la plus-value, il n’existera pas d’exploitation capitaliste. Mais une entreprise peut créer des logiciels en engageant des travailleurs ou des sous-traitants, en leur versant une rémunération, en s’appropriant la plus-value puis en libérant le produit final, un logiciel sous licence libre. C’est un modèle capitaliste de production de logiciel libre, le résultat est ensuite libéré mais le modèle de production utilisé au départ n’est pas un modèle socialiste.

La licence CopyFarLeft exige que le logiciel, en plus de satisfaire aux quatre libertés du logiciel libre, soit développé dans des organisations disposant de moyens de production collectifs. On a vu apparaître des initiatives intéressantes comme le Manifeste télécommuniste, qui réfléchit sur la propriété des moyens de production dans le développement des logiciels. Que penses-tu de ces propositions ?

Ces propositions viennent combler les lacunes que existe dans le modèle de production du logiciel libre. Je les trouve très révolutionnaires. La création d’une licence qui garantisse que les travailleurs (développeurs et développeuses) soient propriétaires des moyens de production des œuvres (des systèmes, en l’occurrence) constitue un bouclier contre l’exploitation. Grâce à ces propositions, il deviendra possible pour les travailleurs de partager librement, en conservant la valeur du produit de leur travail (la plus-value). Je crois que c’est vers cela que nous devons nous diriger.

Équipe de concepteurs du système Canaima - Linux

Équipe de concepteurs du système Canaima – Linux

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Notes

[2Pour un exemple français de mobilisation en cours, voir par exemple la campagne de Framasoft, Dégooglisons Internet.
[3GNU/Linux est un système d’exploitation informatique, comme le sont aussi Microsoft Windows et Mac OS, mais qui, à la différence de ces derniers, est basé sur le principe du logiciel libre, ce qui suppose d’avoir accès au code source, à des fins de contrôle, notamment. Pour la Free Software Foundation un logiciel est libre — libre n’est pas nécessairement un équivalent de gratuit — s’il confère à son utilisateur quatre libertés : la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages ; la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins ; la liberté de redistribuer des copies du programme (ce qui implique la possibilité aussi bien de donner que de vendre des copies) ; la liberté d’améliorer le programme et de distribuer ces améliorations au public, pour en faire profiter toute la communauté. L’accès au code source est une condition d’exercice des libertés 1 et 3.
[4Système d’exploitation — note DIAL. URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1XA

L’autre langue

le saman du quartierDimanche 26 avril 2015, six heures de l’après-midi. Près de 17 femmes du Conseil Communal “Dr Alberto Smith” réalisent une assemblée pour discuter des points du jour. Nous sommes à Ocumare del Tuy, État de Miranda. « Terra incognita » pour les médias occidentaux, comme l’est ce pays hors du Caracas qui lève et baisse son rideau selon les besoins de l’internationale médiatique.

La réunion se déroule dans l’ombre fraîche du “samán”, l’arbre du quartier, trois hommes s’y sont joints. Le menu est varié : les erreurs initiales dans l’organisation du conseil communal comme la double identité juridique vis-à-vis des autorités lors de la remise de comptes annuelle, le besoin de vérifier les comptes des autorités antérieures par la commission de contrôle du nouveau conseil, le programme de substitution de l’éclairage ancien par les nouvelles ampoules blanches qui économisent l’énergie, le programme des allocations de retraite pour les personnes âgées, la vente de postes et d’antennes de télé par câble des entreprises de l’État. Le samán est un patrimoine national et ne peut être coupé sans permis de l’Institut National des Parcs et du corps de pompiers mais il faudra au moins en couper quelques branches.

La réunion respire la cordialité de voisins mais la tension revient dès qu’une parcelle de pouvoir est en jeu. Presque toutes ces femmes sont mères, fonctionnaires publiques ou employées, travaillent du lundi au vendredi, travaillent chez elles et consacrent un samedi ou un dimanche par semaine au conseil communal. Elles font leur propre critique parce qu’elles n’ont pas réussi à élire le ou la porte-parole au conseil de rang présidentiel. Le problème est que la personne à choisir doit se consacrer à plein temps à cette tâche : autant il est possible que ce conseil ne se réunisse pas pendant un an, autant il arrive qu’on doive se rendre à toutes les réunions pendant toutes les semaines, un mois complet. Madame Mary parle de la “faible participation aux assemblées”, Cristina explique qu’il faut “s’activer pour obtenir davantage de bénéfices”.

Une heure passe. Il y a d’autres critiques, il faut arriver à des accords. Quelles personnes sont-elles prioritaires pour l’assignation des postes de télévision et des antennes de Cablevisión (les personnes âgées). Le programme « Barrio Nuevo, Barrio Tricolor » organise une journée de substitution des toits d’amiante (encore nombreux dans les communautés intérieures du Venezuela) et des toits de zinc avariés, et la réfection des façades en mauvais état pour les maisons jugées prioritaires. Face aux problèmes de pénurie de certains produits de base on s’organisera avec des entreprises régionales pour vendre certaines denrées comme les produits laitiers.

Les maisons dont les lampes éclairent les rues du quartier recevront une dotation additionnelle d’ampoules incandescentes.

On dirait une autre langue mais c’est le langage de la démocratie participative, ce n‘est pas facile, ce n‘est pas un chemin de roses mais il semble que c’est le chemin.

Carmen Navas Reyes

Anita

Source : https://lacumbale.wordpress.com/2015/04/28/los-consejos-comunales-como-expresion-de-la-democracia-participativa/

Traduction : T.D.

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1TG

Renforcement du pouvoir citoyen et des droits sociaux, sanctions envers les États-Unis : le Venezuela répond à la tentative de coup d’État

Alors qu’en 1973 il restait des médias occidentaux pour s’émouvoir du coup d’État perpétré au Chili, ceux d’aujourd’hui scandent à l’unisson : “Président du Venezuela, laisse-toi te renverser ! C’est pour ton bien ! Renonce à défendre le choix des électeurs ! Renonce à la loi, à la Constitution. Si tu arrêtes un putschiste, nous dénoncerons la répression au Venezuela !”. Le bulldozer des news, déjà bien rodé pour créer le personnage Chavez, a été réactivé pour fabriquer le tyran Maduro qui agite au loin un poing brutal pour mieux écraser des foules fanatisées alors que la voix feutrée de l’opposition de droite ou du porte-parole de la Maison Blanche, de face, en plan proche, s’étonne de tant de violence.

Même lors du coup d’État manqué contre Chavez en 2002, jamais on n’avait observé une telle intensité dans le bombardement médiatique pour nous faire accepter la nécessité d’une intervention extérieure, ou d’un coup d’État, sans attendre les élections.

C’est sans doute l’erreur historique, et suicidaire, de la gauche européenne : ne pas avoir démocratisé la propriété des médias, avoir laissé le service public mimétiser “l’information” des grands groupes privés (1). Qu’arriverait-il au journaliste d’un grand média qui parlerait des 40.000 conseils communaux et de conseils du pouvoir citoyen qui apportent la matière grise de nombre de décisions gouvernementales au Venezuela ?

Et le Maduro réel ? Celui que n’isolent pas les téléobjectifs de l’AFP et de Reuters ?

Le jeudi 26 février, lors de la création du nouveau Conseil des personnes handicapées et des personnes âgées (2), il a approuvé les crédits pour octroyer 300 mille pensions de plus, ce qui élève les bénéficiaires de ce droit à trois millions de citoyen(ne)s. Il a confirmé l’octroi de 10.000 allocations de santé pour mieux protéger les personnes âgées. Il a félicité les employés de la nouvelle mission sociale “Foyers de la patrie” qui a visité en une fin de semaine 200 communautés populaires, soit 25 mille familles : “Cette méthodologie nous permet d’arriver directement jusqu’aux familles en évitant les mafias des intermédiaires”.consejo-presidencial-para-personas-con-discapacidad

Avant d’entamer à travers le territoire un nouveau cycle de “gouvernement de rue” (3) Maduro a rappelé l’idée centrale de sa politique : malgré la guerre économique (4) et la chute des prix du pétrole, pas d’austérité mais l’approfondissement d’un État social et participatif. “Comme le dit le maire Rodriguez, on nous agresse parce que nous sommes un gouvernement des pauvres. Il n’y a que dans le socialisme que les ressources sont administrées en fonction de celui ou celle qui en a besoin”. Pendant cette assemblée un gros dossier arrive aux mains de Maduro. Anibal, affecté d’une incapacité de l’ouïe, un des porte-paroles du nouveau conseil national, prend la parole en langage de signes : “Nous sommes 120 porte-paroles venus des 24 états du pays, nous avons travaillé ensemble sur ces propositions”. “C’est pour cela que j’ai créé les conseils de gouvernement populaire, pour que le peuple prenne le pouvoir, pour qu’il assume le pouvoir politique, pour qu’il se convertisse en peuple président” lui répond Maduro. (5)

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Le samedi 28 février lors d’une mobilisation populaire contre l’ingérence des États-Unis (photos), le président a poursuivi : “The Wall Street Journal a écrit récemment que l’heure est venue de m’appeler tyran, je réponds : je serais un tyran parce que je ne me laisse pas renverser ? Et si je me laisse renverser, je serais un démocrate ? Le peuple devrait permettre que s’installe un «gouvernement de transition», éliminant la Constitution ? Je ne le permettrai pas et s’il le fallait je me battrai dans la rue avec notre peuple et nos forces armées. Nous voulons construire la paix, la stabilité la coexistence, la vie en commun. Que ferait le président Obama si un coup d’État était organisé contre son gouvernement ? Celui qui persiste dans ses activités terroristes, putschistes, celui qui agit hors de la Constitution, sera arrêté pour être jugé même si The Wall Street Journal ou le New York Times m’appellent le tyran, ce n‘est pas la tyrannie, non, c’est tout simplement la loi. »

Durant cette marche qui a parcouru les rues de Caracas, Maduro a signé un décret indemnisant 74 familles de victimes du “Caracazo” (6) : en 1989, après deux jours d’émeutes populaires qui suivirent l’application des mesures néo-libérales exigées par le FMI, le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez avait suspendu les garanties constitutionnelles et avait envoyé l’armée “rétablir l’ordre”. En 72 heures, 2000 à 3000 personnes furent assassinées. Maduro a rappelé que cette même austérité de choc fait partie du programme que la droite vénézuélienne avait prévu d’appliquer en cas de succès du coup d’État le 12 février 2015 (7). Jusqu’à l’élection de Hugo Chavez, aucun gouvernement n’avait accepté de reconnaître les fosses communes, les disparitions, et les tortures. Les 74 indemnisations décrétées par Maduro s’ajoutent aux 596 accordées à d’autres familles par le gouvernement bolivarien.

Dimanche 1 mars 2015. Le président Maduro rend hommage aux victimes du massacre du "Caracazo" du 27 février 1989.

Dimanche 1 mars 2015. Le président Maduro rend hommage aux victimes du massacre du « Caracazo » du 27 février 1989.

Par ailleurs, le président a annoncé quatre mesures en réponse  aux sanctions imposées par les États-Unis en violation du Droit international et dénoncées par l’ensemble des pays latino-américains (8), ainsi qu’aux 168 déclarations officielles émises par l’administration Obama contre le gouvernement bolivarien de 2014 à 2015 :

–          L’entrée du territoire vénézuélien est interdite aux fonctionnaires étasuniens complices d’actes terroristes, de violations de droits de l’homme, de crimes de guerre. Parmi ceux-ci l’ex-président George W. Bush, l’ex-vice-président Dick Cheney; l’ex-directeur de la CIA George Tenet, notamment liés au massacre de centaines de milliers d’irakiens sur la base du mensonge des “armes de destruction massive” et à la création de centres de torture – prisons secrètes en Europe, Abu Ghraib, Guantanamo, etc… «Interdit aussi d’accorder des visas aux citoyens américains qui ont violé les droits humains et ont bombardé des populations civiles « . La décision concerne aussi les congressistes d’extrême droite Bob Menendez, Marco Rubio, Ileana Ross-Lehtinen et Mario Diaz-Balart, proches du réseau terroriste du cubain Posada Carriles qui vit actuellement aux USA sous la protection des autorités.

–          Adéquation du nombre de fonctionnaires de l’Ambassade des États-Unis à Caracas. Le gouvernement étasunien y maintient plus de 100 employés alors que seulement 17 fonctionnaires vénézuéliens sont autorisés à travailler à l’ambassade vénézuélienne à Washington. La chancelière Delcy Rodriguez a rappelé que cette faculté de demander l’équilibre du nombre échoit à tout gouvernement en vertu de la Convention de Vienne.

–          Réciprocité en matière de visas.Les citoyens vénézuéliens qui voyagent aux États-Unis doivent payer pour obtenir un visa. A présent, pour rétablir l’égalité de traitement, les étasuniens qui nous visitent, devront obtenir un visa et payer ce que paye un Vénézuélien qui voyage aux États-Unis”.

–          Finies, les réunions des fonctionnaires étasuniens pour conspirer sur notre territoire. Les responsables de l’ambassade étasunienne à Caracas ont été informés que dorénavant «toute réunion réalisée par eux au Venezuela devra être notifiée et approuvée par le gouvernement du Venezuela« , conformément aux articles 41 et 41.2 de la Convention de Vienne. Maduro a révélé : « nous avons détecté et capturé certains étasuniens engagés dans des activités secrètes, notamment d’espionnage, essayant de recruter des gens dans les villages frontaliers avec la Colombie et sous influence paramilitaire. Dans l’État du Táchira nous avons capturé un pilote d’avion étasunien d’origine latino-américaine, avec toute sorte de documents. Il est en train de faire des révélations”.

En concluant son discours, Maduro a réaffirmé son respect pour le peuple étasunien ainsi que pour la communauté afro-américaine, hispanique et caraïbe souvent victimes des violations de droits de l’homme de la part de leur propre gouvernement, rappelant que ces mesures ne sont pas prises contre eux, mais contre l’élite qui persiste à s’ériger en policier mondial et à refuser de respecter le principe de souveraineté.

T.D., Caracas, 1er mars 2015

Notes :

(1) Cas récent d’une émission d’ARTE : http://vivavenezuela.over-blog.com/2015/02/le-venezuela-cartes-sur-table-l-humanite.html. En Europe le gouvernement Tsipras montre la voie en rouvrant la télévision publique fermée sur injonction de Bruxelles et en réembauchant tous ses salariés pour que la population jouisse d’un “service public démocratique et pluriel”. Toute révolution citoyenne devrait s’accompagner de la création d’un vaste réseau de médias populaires pour que les citoyens disposent réellement d’informations alternatives.

(2) Sur la nature de ces nouvelles instances de pouvoir citoyen, lire « Démocratisation de l’État, hausse des budgets sociaux : Nicolas Maduro met les bouchées doubles« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/12/31/democratisation-de-letat-hausse-des-budgets-sociaux-nicolas-maduro-met-les-bouchees-doubles/

(3) Sur le gouvernement de rue, lire « Nous t’écoutons Claudia« ,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/

(4) « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/07/tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-les-files-dattente-au-venezuela-sans-jamais-oser-le-demander/

(5) Voir le point (2) sur la démocratisation de l’État.

(6) « Comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine », https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine/

(7) Lire « L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/22/laccord-de-transition-machado-ledezma-lopez-ce-que-revele-et-ce-quocculte-le-programme-de-la-droite-venezuelienne-en-cas-de-succes-dun-coup-detat/

(8) Lire « L’Amérique Latine serre les rangs autour du Vénézuéla : les États-Unis isolés (avec déclaration intégrale du sommet de la CELAC)« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/05/lamerique-latine-serre-les-rangs-autour-du-venezuela-les-etats-unis-isoles-avec-declaration-integrale-du-sommet-de-la-celac/

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Critique à la critique de l’économie du Venezuela par la CEPAL

Alfredo Serrano Mancilla est docteur en Economie de l’Université Autonome de Barcelone, avec Post-Doctorat en Economie de l’Université Laval (Canadá). Directeur du Centre Stratégique Latinoaméricain Géopolítique http://www.celag.org/. Professeur universitaire de la FLACSO (Equateur), Universidad Andina et UMSA (Bolivie), Universidad Hermosillo et UNAM (Mexique), Univ. Pablo de Olavide de Sevilla (Espagne), Université Santa Marta (Colombie).

L’auteur : né en Andalousie (et de plus en plus latino-américain), Alfredo Serrano Mancilla est Docteur en Economie de l’Université Autonome de Barcelone et titulaire d’un post-Doctorat en Economie de l’Université Laval (Canada). Directeur du Centre Stratégique Latinoaméricain Géopolítique http://www.celag.org/, il est également Professeur universitaire de la FLACSO (Equateur), de l’Universidad Andina et de l’UMSA (Bolivie), l’Universidad Hermosillo et l’UNAM (Mexique), l’Universidad Pablo de Olavide de Sevilla (Espagne), et de l’Université Santa Marta (Colombie).

Le dernier rapport économique de la CEPAL concernant la Venezuela (dans le cadre d’une Etude Economique de l’Amérique latine et des Caraïbes 2014) présente le panorama extrêmement citrique d’un pays au bord de l’abîme, suivant ainsi la musique du concert que reproduisent de nombreux médias internationaux. Son diagnostic se fonde sur des objectifs et des recettes propres à un paradigme qui ne correspond pas au modèle socio-économique que la majorité sociale y réclame dans les urnes, élection après élection, chaque fois qu’elle se rend à un rendez-vous électoral. La CEPAL fait le choix d’ignorer ce que le peuple désire chaque fois qu’elle met la main à la pâte au moment d’élaborer une publication économique; elle préfère suivre sa ligne, usant et abusant des critères hégémoniques sans prendre en compte ni respecter ce que chaque société choisit en tant que façon de coexister économiquement.

Peu importe que la Colombie ou le Mexique aient décidé de parier sur une économie de type néolibéral à la différence du Venezuela et de la Bolivie : le jugement est toujours formulé selon la même perspective. Il s’agit d’imposer une homogénéité forcée dominante qui n’envisage pas l’hétérogénéité de différents processus. Dans cette optique, de tentative de domination/colonisation épistémologique, la CEPAL examine l’économie vénézuélienne avec un abus de copier/coller pour finir par condamner ce qu’elle voulait sûrement condamner avant de procéder au moindre calcul : “les protestations du début se poursuivent et se sont étendues à d’autres secteurs de la population”.

L’effet perroquet, si l’on peut se permettre le terme, doit être apprécié comme critère sélectif afin d’être en partie en accord avec n’importe lequel des organismes internationaux hégémoniques qui se consacrent à l’analyse de la conjoncture économique de chaque pays. Cette manie qui consiste à répéter toujours la même chose indépendamment de ce que l’on traite, est une pratique courante dans les documents de ces centres de (non) pensée qui fixent l’agenda mondial. Cette sorte d’épistémicide consiste à en finir d’un trait de plume avec n’importe quel épistème local en le remplaçant par un autre, venu et imposé de l’extérieur. Il s’agit d’utiliser toujours la même grille d’analyse, avec un excès de déjà vu, le même dogme et avec les mêmes priorités et objectifs toujours déterminés de l’extérieur sans qu’importe ce que choisit la majorité sociale. C’est ainsi que se succèdent à l’infini les études économiques destinées à examiner de nombreux pays sous une loupe qu’ils n’ont pas choisie. Dans le cas du Venezuela, c’est ce qui se passe quotidiennement.

D’autre part, si ce rapport de la CEPAL avait été écrit par n’importe quel économiste n’appartenant pas à l’establishment on l’aurait accusé (d’emblée) de manque de rigueur en matière d’économie. Pourquoi? Parce qu’en plus de manquer d’identité épistémologique, le document présente de sérieuses erreurs dans l’analyse qu’il devrait avoir évitées. Voici ci-dessous quelques-uns des impairs (volontaires et/ou involontaires) dans la façon dont la CEPAL voit l’économie vénézuélienne.

1. Comme d’habitude: l’inflation est un sujet magique qui ne peut s’expliquer que par l’émission de monnaie. Rien n’a d’importance dans l’île Robinson Crusoé, où il n’y a personne, ni intérêts, ni pouvoir. Tout est dû à cette question de l’augmentation des agrégats monétaires (M1 et M2). Le manque de rigueur dans ce cas est double. D’une part, il n’envisage pas la possibilité que l’inflation soit le résultat d’une bataille autour de la distribution, d’une bataille qui dépend en grande partie du contrôle du pouvoir du marché; si c’est une seule entreprise qui a le monopole de l’importation d’un bien très demandé, et si cette population possède un haut pouvoir d’achat, alors, le prix tendra à être élevé à moins qu’il n’y ait une régulation effective soit sur les prix, soit sur la limite des bénéfices concernant celui qui finit par fixer le prix.

Ceci ne semble pas être digne d’intérêt pour la CEPAL. D’autre part, et le pire, c’est que la thèse cépalienne ne se réalise même pas selon son propre dogme: plus d’émission monétaire entraîne plus d’inflation. C’est ainsi qu’elle explique l’inflation des années 2013 et 2014 ; la CEPAL affirme qu’ “en 2013 la politique monétaire a été fortement expansive. Une augmentation moyenne interannuelle des agrégats monétaires M1 et M2 de 66% et 65% respectivement, très supérieure à l’inflation interannuelle moyenne qui a été de 40% (…) Durant les quatre premiers mois de 2014, la politique monétaire a clairement continué d’être expansive et les agrégats M1 et M2 ont présenté une augmentation interannuelle en moyenne de 76% et de 75% respectivement. L’inflation moyenne interannuelle durant cette même période a été de 59% ». A partir de cette relation, elle essaye de maintenir cette thèse infondée ; mais néanmoins, les auteurs du document n’ont  pas eu envie d’aller voir tout simplement ce qui passait quelques années auparavant : dans ce même Venezuela de l’année 2005, l’augmentation monétaire interannuelle avait été supérieure à 100% et l’inflation annuelle avait été de 14,4% (voir le travail de José Gregorio Piña Torres dans El mito de la maquinita, Centro de Estudios de Economía Política, Univ. Bolivarienne du Venezuela). Voilà, la maxime orthodoxe monétariste ne se vérifie pas dans ce même Venezuela, ne serait-ce que quelques années plus tôt.

On a un autre exemple dans le document La falsabilidad del monetarismo (d’Adrian Gonzalez, Centre de recherche et de gestion de l’Economie Solidaire). Dans celui-ci, citant Zaiat, on affirme qu’en Argentine “ dans la période 2007-2013, dans un moment d’expansion et de contraction monétaire, les indices de prix se sont maintenus à des niveaux élevés stables, que ce soit au niveau de l’indicateur officiel (10%) ou des indicateurs privés (20-25%). Par conséquent, les tensions inflationnistes ont été constantes indépendamment d’une plus grande ou moindre croissance de la création monétaire (émission d’argent). En outre, on ajoute que “l’indice des prix à la consommation des Etats-Unis n’a pas dépassé 10,3% entre 2008 et 2012 alors que l’émission monétaire a été de presque 160% durant cette même période ; au Royaume-Uni il a été de 16,4% alors que son émission a été de presque 203% ; pour le Brésil, la variation des prix a été de 27,6% alors que son émission a augmenté de presque 123%. Quant à la Chine elle a connu une variation des prix de 16,6% pour une croissance de l’émission d’un peu plus de 100%, durant la même période de référence.” En définitive, dans chaque cas que propose la CEPAL pour démontrer la relation existante entre émission monétaire et inflation, nous pouvons trouver un autre contre-exemple qui prouve le contraire. Et pourquoi ça? Parce que l’inflation va beaucoup plus loin qu’une simple relation réductrice entre deux variables nominales du fait que l’économie réelle a beaucoup à dire dans ce débat.

2. La panacée de l’accumulation de réserves. C’est une histoire de caquetage économique dominant. Premièrement, la faille consiste à considérer que ce moyen discutable est une fin en soi. Et deuxièmement, à continuer de soutenir que les réserves sont une condition obligatoire pour assurer le rythme des importations. La vielle règle dit qu’il faut toujours disposer d’un minimum de réserves équivalant à trois mois d’importation. Mais, cette prémisse ne tient pas compte du fait que de nos jours, en pleine transition géoéconomique, avec de nouvelles alliances économiques indépendantes des pays capitalistes les plus en vue, il est possible de garantir les importations de multiples façons, lesquelles ont peu à voir avec le niveau de réserves dont on dispose. Si un pays a dans son sous-sol la réserve de pétrole la plus importante du monde, celle-ci représente la véritable garantie pour disposer de mécanismes d’importation à crédit, et par anticipation, sans qu’il ne soit besoin d’avoir à présenter un niveau élevé de réserves. Il y a de nouveaux moyens de paiement en ce moment de lente désaméricanisation de l’économie mondiale où de plus en plus de pays accumulent des réserves dans des monnaies différentes du dollar.

En outre, on réalise de plus en plus de transactions commerciales sans passer par le dollar en utilisant des monnaies propres ou d’autres types d’échange (sur la base de la livraison d’une certaine quantité de pétrole ou de matières premières). Continuer d’accumuler des réserves oisivement dans le seul but de satisfaire un présupposé économiquement erroné serait une grossière sottise dans ces moments où l’on exige de plus en plus un usage productif de la devise. La CEPAL présente pour le Venezuela une situation au bord de l’abîme parce qu’il n’a pas de réserves suffisantes ; elle ignore les nouvelles dispositions pour permettre un rythme élevé d’importations en même temps qu’elle méconnaît : a) l’actuelle alliance passée avec la Chine (dont on ne dit rien dans le rapport car sans doute la Chine n’existe-t-elle pas, pas plus que l’engagement chinois à investir 20 000 millions de dollars au Venezuela), et b) que les importations du Venezuela sont de plus en plus diversifiées ( les importations depuis les Etats-Unis en dollars ne représentent qu’un peu moins de 25% du total). On parvient à la rigueur par la rigueur; on aurait pu dire qu’il est bien vrai que les réserves ont diminué (non pas durant cette dernière année 2014, mais effectivement durant l’année 2013) et que cela peut être un motif de préoccupation, mais en précisant toujours les autres  aspects qui sont nécessaires pour avoir une vision plus globale de la question des importations et des réserves.

3. Le manque de devises et le marché illégal de dollars. Voilà comment la CEPAL justifie qu’il existe au Venezuela un taux de change illégal qui est exagérément supérieur à n’importe lequel des trois indicateurs officiels. Elle n’aborde même pas la question de la spéculation pas plus qu’elle ne condamne l’illégalité de ce taux de change, mais bien au contraire, elle argumente en faveur de l’existence de celui-ci et tente de donner de la rationalité économique à une question qui relève davantage de la rationalité politique. Ainsi trouve-t-on dans ledit rapport: “la quantité de devises remises aux entreprises privées ne suffit pas à couvrir les besoins d’importations. Preuve de cela, la brèche qui existe entre les taux de change officiels et le taux de change du marché parallèle.” Or, s’il en était ainsi, comment explique-t-on que le taux de change illégal ait augmenté à une vitesse qui ne correspondait pas à la supposée baisse de remise de devises? Selon les chiffres dont on dispose jusqu’à ce jour, il est plus que probable qu’il y ait eu moins de remise de devises dans l’année 2013 qu’en 2014, et néanmoins, le taux de change illégal durant l’année passée a été bien supérieur à celui de l’année précédente. Une autre thèse qui ne se vérifie pas : il n’y a pas de correspondance directe entre la baisse des devises remises et le taux de change illégal.

Il n’existe pas non plus de relation proportionnelle, c’est clair, le déficit de devises pour importer (si tant est qu’il existât comme l’affirment les chefs d’entreprise) n’a pas  monté autant que l’a fait le taux de change illégal. Quelle que soit la façon de voir les choses, la justification du taux de change illégal selon une simple règle basée sur l’offre et la demande de devises ne tient pas. Cette question dépasse de loin ce petit jeu. Oui, il est vrai qu’il peut y avoir un pourcentage qui s’explique de cette façon. Mais, les véritables causes résident dans le réel intérêt qu’ont à déstabiliser ceux qui affichent un véritable pouvoir de marché pour un taux de change illégal en capacité d’indexer les prix. Ceci permet, d’abord, de créer du mécontentement social ; deuxièmement et fondamentalement, on remplit ainsi le véritable objectif de cette opération spéculative et illicite: se réapproprier en grande partie la rente pétrolière qui retourne au pays.

Pour le capitalisme, le débat a cessé d’être la rente pétrolière à la source, car la bataille au sein de PDVSA est perdue; ces dernières années, le capitalisme s’arrange avec la nouvelle maison socialiste pour voir où elle peut capter le maximum de gain à partir du débat sur la destination de la rente pétrolière (aux mains du peuple vénézuélien, soit directement du fait d’un plus grand pouvoir d’achat ou indirectement via les Missions sociales). Comment faire? En plus d’utiliser la voie du « rentisme importateur du XXIème siècle »(1), improductif et oisif, j’achète à l’extérieur et je vends à l’intérieur sans désir de produire et en obtenant un gain facile et très élevé, accompagné d’une stratégie spéculative basée sur l’indexation des prix grâce précisément à ce marché illégal du dollar. Voilà la raison d’être de ce taux de change illégal : créer un malaise dans le peuple vénézuélien en même temps qu’on continue d’engraisser le taux de profit du capital en absorbant un fort pourcentage de la rente pétrolière à présent convertie e pouvoir d’achat pour la majorité du peuple vénézuélien.

4. L’emploi est une question dépourvue d’importance économique. Tel pourrait être le message subliminal si l’on lisait attentivement le rapport de la CEPAL. Seulement une phrase, et courte phrase, à la dernière page: “ En 2013, la moyenne du taux de chômage urbain est tombé de 0.3 point en pourcentage et a été de 7.8%. Le « taux de population active » a augmenté de 0.4 point, atteignant 64.3%. Ce petit détail pour dire que oui, c’est bien d’avoir un taux de chômage bas, mais ce n’est pas le moins du monde un sujet central en matière d’économie. Le fait d’avoir une bonne santé en matière d’emploi est sûrement un aspect insignifiant pour quelque étude économique que ce soit et qui prétendrait être rigoureuse face à l’establishment. Que l’emploi se voit affecté en période de contraction économique passe inaperçu ; tout comme passe inaperçu le fait que cette caractéristique soit une des forces du modèle économique au Venezuela. En 2014 le taux de chômage a fini par être de 5.5%, ceci étant l’un des taux le plus bas de la région. Si on le compare avec des pays qui ont des taux supérieurs à 20% (et où le chômage des jeunes est supérieur à 50%), il est très difficile d’affirmer que le Venezuela se trouve au bord du précipice. Jouir d’un modèle économique capable de garantir l’emploi est une condition qui ne doit pas être ignorée ou négligée car c’est la base sur laquelle il convient de continuer à avancer en matière de défis économiques structuraux. Le Venezuela démontre ainsi que la variable d’ajustement ne se fait pas sur le terrain de l’emploi, pas plus que sur le terrain social, comme nous le verrons dans le point suivant. L’actuelle contraction extérieure ne se traduit pas dans ce cas par une baisse interne de l’emploi ; actuellement, la détérioration de l’emploi n’est pas la solution choisie au Venezuela.

5. La pauvreté ne doit pas ignorer la dimension non monétaire. On ne peut pas toujours mesurer avec le même indicateur dans tous les cas de figures. Imaginez qu’il existe un endroit où la vie, les droits sociaux, les besoins de base ne sont pas tous commercialisés, dans ce cas, il serait incongru de continuer à mesurer la pauvreté ou non d’une personne à partir de critères relevant de la commercialisation. Ceci ne signifie pas qu’il ne soit pas important et nécessaire d’évaluer le niveau de pauvreté d’un être humain également par l’incapacité à disposer de ressources monétaires pour réaliser certains actes de consommation nécessaires. Mais, cette tâche ne doit ni réduire, ni exclure d’autres choix qui sont pertinents lorsque les modèles économiques ne commercialisent pas certains aspects qui sont indispensables lorsque l’on parle de pauvreté. En ce sens, la CEPAL, dans son Panorama Social de l’Amérique Latine affirme qu’au cours de l’année 2013, il y a eu une augmentation de la pauvreté au Venezuela, mais il s’agit d’une pauvreté mesurée exclusivement sur la base du revenu monétaire sans aucune prise en compte de toutes les prestations sociales que reçoit le peuple par le biais de « l’État intégral des Missions» et qui englobe un grand nombre de besoins de base.

En d’autres termes, il s’agit réellement d’une analyse très pauvre à l’heure d’aborder un sujet aussi sérieux et « intégral » tel que celui de la pauvreté. On laisse de côté tout besoin de base satisfait par une autre voie que monétaire ou commerciale. Par exemple, les bénéfices sociaux des missions éducatives, de santé et de logement ne sont pas pris en compte dans cette vision myope cépalienne de la pauvreté. Se targuer de rigueur aurait impliqué de continuer à évaluer la pauvreté comme la CEPAL le veut, mais au moins en précisant brièvement que son indicateur ne prend pas en compte ce qui, en revanche, l’est dans le NBI (Nécessité de Base Insatisfaite). Précisément, ce NBI continue de baisser au Venezuela même ces dernières années (l’extrême pauvreté selon NBI est passée de 9.9% en 1999 à 5.5% en 2013 ; la pauvreté selon NBI est passée de 29.3% en 1999 à 19.6% en 2013. Pourtant, la CEPAL ne dit rien de cette amélioration sociale.

En plus de cette discussion, il est un autre point qu’il convient d’éclairer : en observant le tableau de données présenté par la CEPAL, on peut facilement détecter un super-indice (sous la lettre (c) qui signale explicitement que les « chiffres de 2012 et 2013 ne sont pas strictement comparables avec ceux des années précédentes ». En définitive, c’est la CEPAL, elle-même, qui reconnaît que ces chiffres ne peuvent être comparés avec les années précédentes bien qu’elle fasse preuve de bien peu de transparence puisqu’elle n’indique pas le pourquoi de cette note en bas de page. Ce sujet a été totalement ignoré par les échos médiatiques portant sur cette analyse.

Ces cinq points ne dispensent en aucune façon les critiques bienvenues que l’on pourrait formuler à l’heure de réaliser une analyse rigoureuse de l’économie vénézuélienne. De nombreux aspects doivent être débattus comme les défis structuraux et les défis conjoncturels de l’économie du pays. En ce sens, le rapport évoque précisément du bout des lèvres, voire ne le fait même pas, des sujets qui eux sont vraiment cruciaux pour continuer à perfectionner de façon habile un modèle qui ne négocie pas les politiques sociales ni sa souveraineté,  pas plus qu’il ne souhaite revenir à l’époque néolibérale. Ce rapport critique aurait pu mettre l’accent sur d’autres aspects au lieu de faire preuve de tant de dogmatisme en ignorant les vrais objectifs fixés dans le dernier Plan Economique ratifié majoritairement dans les urnes par le peuple vénézuélien.

Il existe de nombreux autres points qui, eux, présentent un intérêt pour affronter les années à venir :

1) L’urgence de la révolution productive qui permettrait d’affronter l’ «économie pétro-rentière importatrice », mais en envisageant également l’insertion vertueuse dans les nouvelles chaînes de valeur régionales et globales,  et évidemment, en incorporant les nouveaux sujets économiques (communes, petites et moyennes entreprises) dans le but d’une démocratisation de l’appareil productif.

2) L’absolue nécessité d’éviter le rythme croissant des importations liées aux ressources du secteur pétrolier, rythme qui est très supérieur à celui des exportations dans le même secteur.

3) Continuer de chercher le chemin de la souveraineté fiscale basée sur la conception d’impôts plus progressifs et une capacité de recouvrement pour parvenir à se réapproprier la nouvelle rente pétrolière encore aux mains d’une minorité enrichie, ceci, dans le but de la reconditionner en la dirigeant vers la création de richesse productive interne.

4) Reformuler une politique réussie d’achats publics pour mettre ce potentiel au service d’un nouvel ordre économique qui réduise la dépendance de certains secteurs oligopolistiques.

5) Mener une politique financière qui évite un endettement privé excessif pour soutenir la consommation dans une période inflationniste en même temps qu’elle stimule l’épargne interne pour la diriger vers le secteur productif.

6) Accorder une importance primordiale à la politique de distribution et de commercialisation comme outil pour corriger les failles présentes dans les actuels mécanismes usuriers et inefficaces, mais aussi pour disposer de cette rente pétrolière qui revient au pays mais qui se perd e partie dans les différentes phases de la chaîne commerciale.

7) Mener une politique de développement des sciences et des technologies de façon à réduire la néo dépendance de la connaissance (valeur ajoutée importée) en se centrant sur ces axes stratégiques pour un nouveau développement productif au Venezuela .

8) Développer une politique effective de prix justes par le biais de l’utilisation de divers mécanismes qui puissent aller d’un programme de prix maitrisés (accords entre les parties qui fixent des prix à la baisse en contribuant à créer un nouvel imaginaire collectif populaire en la matière) jusqu’à la création d’agences publiques d’importation qui viennent modifier le pouvoir de marché importateur de certaines entreprises.

9) Revoir la politique de subventions sur les combustibles, selon des principes de justice sociale, au nom d’une réorientation productive de l’usage de chaque dollar entré.

10) Mener une nouvelle politique de (ré)investissements qui empêche « la saignée » que représentent les sorties d’argent liées aux bénéfices nets en essayant de rediriger ces fonds sur ces axes productifs stratégiques ( dans les secteurs spécifiques du développement).

Ce sont ces dix points et non les cinq précédents, qui doivent représenter une part essentielle de la nouvelle centralité pour discuter du nouvel ordre économique interne au Venezuela et pour rendre irréversible tout ce qui a été acquis durant la décennie passée en matière sociale.

Ce sont ces points et d’autres encore qui correspondent effectivement au défi de rendre réversible le métabolisme social du capital encore en vigueur dans l’organisation économique vénézuélienne. Ce fut le leitmotiv du dernier message d’Hugo Chavez dans le coup de barre et qui a trouvé continuité dans cette secousse annoncée par le président Nicolas Maduro à la recherche du nouvel ordre économique interne. Ce sont là les vrais défis et les nouvelles questions économiques que pointe la majorité sociale vénézuélienne qui ne veut pas d’autre modèle (du passé) que celui-ci même, mais toujours en constante amélioration, pour continuer à faire des bonds en avant. Cependant, la CEPAL se trompe de cible et continue à viser là où les vénézuéliens ne regardent même pas, pas plus qu’ils n’en attendent quoique ce soit.

Alfredo Serrano Mancilla

Source : http://www.celag.org/critica-a-la-critica-de-la-cepal-a-la-economia-de-venezuela-por-alfredo-serrano-mancilla/

Traduction : Sylvie Carrasco.

Collaboration : Marie-Louise Benoît

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L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat

 

La droite radicale vénézuélienne, d'inspiration néolibérale et raciste, continue à préférer la voie violente à la voie électorale. Ici les multimillonaires Leopoldo Lopez, Maria Corina Machado et Antonio Ledezma, ams de l'ex-président Uribe, et soutenus par les Etats-Unis.

La droite radicale vénézuélienne, d’inspiration ultralibérale et raciste, continue à préférer la voie violente à la voie électorale. Ici, le triumvirat des multimillonaires Leopoldo Lopez, Maria Corina Machado et Antonio Ledezma, proches de l’ex-président Uribe, soutenus par la droite internationale, la plupart des médias et les Etats-Unis.

Caracas, 21 février 2015. Après seize ans de révolution, l’extrême droite vénézuélienne rêve encore et toujours de répéter le coup d’Etat qui coûta la vie à Salvador Allende et à des milliers de chiliens. Le gouvernement bolivarien a déjoué le 12 février une nouvelle tentative au cours de laquelle des officiers de l’Armée de l’Air allaient bombarder (notamment) le siège de la télévision latino-américaine Telesur, l’Assemblée Nationale et le palais présidentiel. Ces militaires ont été arrêtés ainsi qu’un des organisateurs politiques – qui est aussi un des maires de Caracas : Antonio Ledezma, déjà connu pour ses répressions d’étudiants et de journalistes sous les régimes « démocratiques » d’avant la révolution mais aussi pour son soutien aux militaires d’extrême-droite auteurs du coup d’Etat manqué de 2002 contre Chavez (1). Depuis, Ledezma utilisait son poste de maire pour organiser des violences comme celles de 2014 qui ont causé la mort de 43 citoyens vénézuéliens (ce plan baptisé « La Sortie » visait à créer le chaos social pour renverser le président élu, Nicolas Maduro).

Le 12 février dernier, le coup d’état devait mener à la constitution d’un « gouvernement de transition ». Le document intitulé « Appel aux Vénézuéliens, pour un accord national de transition », devait être diffusé immédiatement par le quotidien El Nacional (propriétaire Miguel Henrique Otero), mais aussi les sites internet d’extrême-droite, Vente Venezuela (coalition d’opposition/MUD), Voluntad Popular (fondée par Leopoldo Lopez Mendoza), d’Antonio Ledezma (maire de Caracas/MUD), Congreso Ciudadano (dirigeante : Maria Corina Machado).

Maria Corina Machado, Antonio Ledezma et Leopoldo Lopez ont apposé leurs signatures au bas de ce manifeste de caractère néolibéral, qui devait servir de base à une supposée transition sans la moindre base constitutionnelle, exactement comme lors du coup d’Etat contre le président Chavez en avril 2002. Nous avons sélectionné les passages-clés de ce texte, afin d’en éclairer -et le cas échéant- en approfondir le sens.

1ère citation : « Préparer et organiser dans la transparence, des élections présidentielles libres ».

Commentaire : Pourquoi des élections présidentielles auraient-elles lieu, sachant que nous avons un président légitime en exercice, dont le mandat légal expire en 2019 ? Quel sera le sort réservé à Nicolas Maduro ? Sera-t-il arrêté, contraint à démissionner ? Sera-t-il dans l’obligation de prendre le chemin de l’exil, sera-t-il assassiné ?

2. « Rétablir dans leur autonomie, les divers organes de la puissance publique, en désigner leurs représentants par des moyens constitutionnels, restaurer le pluralisme politique et la souveraineté nationale de l’Etat vénézuélien ».

Commentaire : en usant de moyens identiques à ceux du 12 avril 2002, lorsque les députés de l’Assemblée Nationale, les juges de la Cour suprême de Justice, le procureur général de la République, le Médiateur (une des instances du Pouvoir Citoyen, en charge de la promotion et de la défense des Droits de l’homme) ont été arbitrairement destitués et remplacés au pied levé ?

3. « Mise en application d’un calendrier destiné à redonner confiance au pays sur le plan économique » ; « Réinsertion du Venezuela au sein des circuits financiers internationaux. Obtenir en retour, le soutien financier nécessaire, visant à surmonter les difficultés rencontrées à court terme ».

Commentaire : retour aux négociations avec le FMI (Fonds monétaire international), la Banque mondiale et d’autres instances internationales qui conditionnent l’obtention de prêts à l’application de politiques néolibérales. Avec leur cortège de privatisations, de licenciements massifs de fonctionnaires, de réduction, voire de suppression des programmes d’aides aux personnes (pensions, etc.). Ceci afin de « garantir » aux secteurs dont il est question, la bonne obtention des aides financières prévues.

4. « Désigner de nouvelles autorités à la tête des instances économiques de l’Etat, sur la base de normes et de critères de compétence et de mérite ».

Commentaire : cette démarche suppose que les contraintes d’ordre technique l’emportent sur la dimension sociale des politiques à mettre en œuvre. C’est le retour programmé de la technocratie.

5. « Parvenir à des accords d’indemnisation pour les dommages résultant des expropriations arbitraires ».

Commentaire : toutes les terres, entreprises et industries ayant fait l’objet d’une mesure d’expropriation, ou ayant été occupées légalement par le gouvernement bolivarien seront restituées à leurs anciens propriétaires. Cela implique la fin des sociétés d’économie mixte (production de biens socialement utiles?), des communes et entités assimilées.

6. « On procédera à un audit de toutes les entreprises (hors secteur pétrolier), dont l’Etat s’est indûment emparé, signe de la rapacité du régime. Décider des formes de propriété et de gestion qui devront leur être appliquées, pour assurer leur relance productive ».

Commentaire : privatisation des entreprises publiques. Licenciement des travailleurs. Baisse des salaires et élimination systématique des avantages sociaux, pour répondre aux critères d’« efficacité ».

7. « Se débarrasser de la chape de plomb des multiples contrôles, qui étouffe l’économie. Réinstauration des bases juridiques et économiques qui attireront les investissements productifs. Et qui assureront à l’avenir, une croissance stable ».

Commentaire : fin de la réglementation relative aux prix des produits de base ; aux transports publics ; aux cliniques et assimilées. Suppression des mécanismes de contrôle tels que la Loi sur les prix équitables ; du contrôle des changes permettant l’acquisition des produits alimentaires et des médicaments de base, pour être revendus à des prix abordables. La priorité est donnée aux investisseurs, au détriment des intérêts du peuple vénézuélien.

8. « Libération des prisonniers politiques. Le retour immédiat des exilés sera facilité. »

Commentaire : la libération (et leur pardon) accordée aux personnes coupables de graves délits – c’est le cas du banquier Eligio Cedeno, de Leopoldo Lopez, Manuel Rosales, et de nombreux autres – suppose que l’on s’ingère dans les affaires relevant strictement du pouvoir judiciaire. En effet ce n’est pas pour leurs opinions que ces personnes ont été arrêtées mais pour des faits relevant du code pénal : corruption, organisation de violences, par exemple.

7. « Solliciter des autorités judiciaires, l’ouverture de procès visant à réprimer les délits graves commis sous la responsabilité de l’ancien gouvernement. »

Commentaire : A l’heure actuelle, le système judiciaire en place est parfaitement rôdé. Le fait que les fonctionnaires accusés d’excès de pouvoir soient jugés et sanctionnés en administre la preuve. Ainsi lors des violences de 2014 l’usage excessif de la force dans certains cas a aussitôt entraîné l’arrestation des policiers ou gardes nationaux concernés. Ceux qui ont trempé dans les assassinats de Juan Montoya (« Juancho »), de Bassil Da Costa et de Geraldine Moreno, sont en passe d’être jugés. De plus, le gouvernement Bolivarien a récemment obtenu que les fonctionnaires de Pdvsa impliqués dans des affaires de corruption soient mis en détention. Enfin le document dont il est question ici, menace les personnels du gouvernement Bolivarien d’être persécutés, comme ils l’ont été en 2002. (Coup d’Etat contre Hugo Chavez, le président sortant).

8. « Combattre l’insécurité touchant la population, devient une priorité d’Etat. Démantèlement des réseaux criminels qui ont proliféré grâce à la complicité du régime actuel, qui leur a assuré l’impunité. Traiter globalement ces questions sous l’angle de la prévention, des actions policières à mener, des problèmes rencontrés au sein de l’administration judiciaire. L’objectif : mettre un terme à l’impunité, et renforcer l’efficacité du système pénitentiaire ».

Commentaire : suspension des garanties constitutionnelles, et violation des droits humains ? Ratissages des quartiers populaires suivis d’arrestations massives comme c’était le cas sous la IVème République ? Comme par sous les régimes d’avant la révolution, assassinats camouflés des dirigeants politiques sous prétexte de combattre la délinquance ?

9. « Rétablir la capacité opérationnelle du secteur pétrolier, et élévation significative de la production pétrolière »

Commentaire : Cela suppose le non respect des quotas établis par l’OPEP. Le Venezuela se verrait contraint de quitter cette instance. De rompre avec elle. Cela causerait immanquablement une baisse des prix du pétrole similaire à celle que l’on a connu sous l’ère pré-Chavez : 9 $ le baril. Réduction des recettes, ce qui obligera l’Etat à adopter des mesures néolibérales. (Un terme est mis aux investissements sociaux).

10. « Révision des cadres juridiques existants, et des accords en vigueur, qui lui sont néfastes ».

Commentaire : Il sera mis fin aux partenariats liant le pays et les nations qui lui sont associées. Seront notamment visés des organismes tels que : Petrocaribe, UNASUR et CELAC. Les chances de parvenir à l’intégration et à l’union de l’Amérique latine, en seront amenuisées. Les accords assurant la présence de médecins cubains au Venezuela ne seront pas reconduits. Fin également des accords passés avec des pays tels que la Chine et la Russie. Avec toutes les conséquences que cela entraînera sur le plan économique.

11. « Désigner à la tête de Pdvsa, un nouvel organe de direction, dont l’honnêteté et les capacités seront reconnues. Le bon fonctionnement de cette instance sera ainsi garanti, et mis au service du pays ».

Commentaire : retour des coteries du pétrole à la tête de Pdvsa. Avec en perspective, sa privatisation partielle, voire totale.

"Je suis Telesur". Parmi les révélations sur le coup d'Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

« Nous sommes plus de 800 ». Parmi les révélations sur le coup d’Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder Telesur, chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

12. « Recouvrer l’exercice effectif de la liberté d’expression. Retour pour le peuple, du droit à l’information sur la gestion de l’Etat ».

Commentaire : les medias d’Etat subordonneront leur nouvelle ligne éditoriale, aux directives imposées par la droite. Le peuple vénézuélien n’aura plus droit au chapitre. Les nouvelles, et la relation des activités liées aux organisations du Pouvoir populaire, aux conseils communaux, et d’une manière générale les opinions favorables au chavisme, sont appelées à disparaître des pages du Correo del Orinoco (Courrier de l’Orénoque), de Ciudad CCS, des radios d’Etat ou des télévisions publiques.

13. « S’assurer de la loyauté des Forces Armées Nationales, et de leur appui à la Constitution. Elles se débarrasseront de toutes formes d’ingérence venant de l’extérieur de leurs rangs, et se préserveront de toute activité politique partisane. »

Commentaire : Pourquoi se réfère-t-on ici, aux Forces Armées Nationales, et non pas aux Forces Armées Nationales bolivariennes ? Pourquoi en a-t-on délibérément soustrait le terme « bolivariennes » ? Qui va juger de la loyauté de la FANB envers la Constitution ? Puisqu’il est précisé que ces dernières devront s’abstenir de toute activité politique partisane, est-il envisagé de retirer le droit de vote aux militaires ?

14. « Amorcer un processus de dépolarisation politique, menant à la réconciliation nationale. »

Commentaire : Quel sens accorder à l’expression «dépolarisation politique » ? Interdira- t-on de se référer au chavisme et à la révolution, au motif que ce genre de discussion porte ombrage à la dépolarisation escomptée, et à la réconciliation nationale ? Imposera-t-on comme par le passé, la censure aux forces de gauche ?

15. « Restaurer à très court terme, un approvisionnement suffisant en matière d’alimentation, mais aussi en ce qui concerne les produits de consommation courante destinés aux foyers. Pallier le problème des pièces détachées, mais aussi des fournitures qui font défaut, et qui nuisent au bon fonctionnement des chaînes de distribution ».

Commentaire : A première vue, cela semble très simple : il suffira de demander aux entreprises concernées, d’abandonner leur pratique de rétention actuelle, et de cesser les actions qui consistent à faire partir frauduleusement vers la Colombie, les marchandises destinées au marché intérieur vénézuélien. Nous ne serions pas surpris si ce genre de rétablissement accompagnait des mesures telles que la libération des prix des principaux produits de consommation courante, et l’annulation de la Loi sur les Prix équitables. Ce qui n’apparaît pas dans le document.

16. Toute référence à Simon Bolivar est supprimée : on parle des « Forces armées Nationales » (en lieu et place de « Forces armées Nationales Bolivariennes ».) On recourt par ailleurs, à « Venezuela », au détriment de « République Bolivarienne du Venezuela ». Or, c’est exactement ce qui est arrivé le 12 avril 2002, lorsque sur les instances de l’éphémère dictateur Pedro Carmona, patron du « MEDEF » vénézuélien, on retira le portrait de Bolivar du Palais présidentiel de Miraflores.

17. Le document fait très peu état des investissements sociaux réalisés, prête bien peu d’attention aux pauvres et aux précaires, y compris les enfants, les adolescents. Pas plus qu’aux personnes âgées, aux handicapé(e)s, et à ceux dont l’état de santé, requiert un traitement particulier. A rebours, les priorités affichées sont clairement définies : « attirer les investissements productifs », « réinsertion du Venezuela au sein des circuits financiers internationaux ». « Redonner confiance au pays ».

Aucune mention n’est faite de l’enseignement public gratuit. Et ce, quels que soient les niveaux existants: primaire, secondaire, universitaire. Aucune garantie n’est donnée aux établissements universitaires publics, créés sous la révolution (Unefa, UBV, Unearte, unités sport-études) quant à leur avenir. Il en est de même en ce qui concerne les universités ayant bénéficié d’importants réaménagements (Simon Bolivar, Romulo Gallegos, etc.).

Pour les pensions versées aux retraités, aux personnes âgées, à celles qui sont atteintes d’un handicap, le flou subsiste. Les projets et Missions sociales tels que les « Madres del Barrio » (« Les Mères des quartiers »), ne sont pas mieux lotis : aucune précision quant au sort qui leur est réservé. Aucune mention relative à la défense du salaire minimum, et à son indexation sur le coût de la vie (inflation). Au Venezuela, à 28 reprises durant ces 15 dernières années, le salaire minimum a été revu à la hausse. Par ailleurs, on ignore ce qu’il adviendra des nombreux acquis obtenus par le monde du travail, notamment à travers la mise en application de la nouvelle Loi du Travail (2). La sécurité de l’emploi n’est pas garantie.

Par conséquent, il semble bien que la reconduction du décret sur la sécurité de l’emploi soit remise en cause. Renouvelé tous les ans par le président Chavez et son successeur Nicolas Maduro, ce décret protège tant les travailleurs des entreprises privées, que publiques. Les employés et les travailleurs du secteur public, voient également la stabilité de leur emploi remise en question.

Un flou artistique enveloppe aussi l’engagement de mener à son terme, la construction de 100 000 logements (Gran Mision Vivienda Venezuela). Ce projet ayant bénéficié d’un fort volontarisme d’Hugo Chavez et de son successeur, le président Nicolas Maduro.

18. A aucun moment dans ce document, il n’est fait mention du Pouvoir Populaire. Les diverses instances de cogestion en activité à ce jour (les Conseils communaux ; Communes, Comités techniques (de l’eau…) ; les Entreprises de Production sociale (EPS), etc.) sont logées à la même enseigne. De fait, toutes ces formes de propriété mixte instaurées par le gouvernement bolivarien sont sur la sellette. On ne sait pas si elles seront maintenues ou non. Le silence est également fait sur l’avenir que l’on réserve au projet Canaima Educativa (Canamaitas), dont la mise en œuvre a permis aux jeunes vénézuéliens, d’accéder à des millions de logiciels (et ordinateurs portables) mis gratuitement à leur disposition.

19. Dans le document en question, nulle part il n’est fait allusion à la défense et à la promotion des droits des femmes, à l’appui dont devraient continuer à bénéficier les mouvements sociaux, les collectifs de paysans, LGBT (mouvement lesbien, gay, bisexuel et transsexuel), les groupes écologistes, les défenseurs de la cause animale. Qu’en sera-t-il du maintien de la souveraineté acquise en matière de technologie, en ce qui concerne les logiciels libres ? Qu’en sera-t-il enfin, de ces innombrables mouvements qui auront fait l’objet d’un soutien de la part de la Révolution bolivarienne ?

20. Enfin, à lire ce document, personne ne sait ce qu’il adviendra des mandats de ceux/celles qui assument à ce jour une charge élective issues de scrutins populaires, qu’ils soient issus de la démocratie directe (assemblées) ou d’élections à bulletins secrets.

Luigino Bracci

Source : http://www.aporrea.org/actualidad/a202900.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

(1) Voir http://www.legrandsoir.info/venezuela-qui-est-antonio-ledezma-telesur.html
(2) Sur la Loi du Travail en vigueur au Venezuela, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/
(3) “C’est l’heure d’anéantir Maduro, le reste tombera de son propre poids” : les visages du coup d’État, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/29/%C2%A8cest-lheure-daneantir-maduro-le-reste-tombera-de-son-propre-poids%C2%A8-les-visages-reveles-du-plan-de-coup-detat/

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Démocratisation de l’Etat, hausse des budgets sociaux : Nicolas Maduro met les bouchées doubles.

Manifestation pour célébrer les quinze ans de la Constitution Bolivariene, Caracas, 15 décembre 2014.

Manifestation pour célébrer les quinze ans de la Constitution Bolivarienne, Caracas, 15 décembre 2014.

On connaît la musique : chaque fois que le Venezuela approfondit la démocratie, les grands médias en remettent une couche pour créer l’image d’un régime répressif (1). Qu’une population passe de l’état de paysage colonial muet a celui de sujet politique actif explique la réaction locale de la minorité blanche, riche et raciste. Celle-ci sait comment fabriquer les violences dont les médias internationaux ont besoin pour mettre en images leur “révolte populaire contre le gouvernement vénézuélien“. Cette alliance entre les grands groupes médiatiques et une droite locale du seizième siècle – médiatiquement majoritaire au Venezuela – rappelle que l’Occident reste, lui aussi, profondément colonial face à l’émergence du Sud comme sujet politique.

Depuis l’approbation par les électeurs de la Constitution Bolivarienne il y a quinze ans, les gouvernement Chavez puis Maduro ont travaillé à la concrétisation de la “participación protagónica”, à savoir la participation effective et efficace des citoyens au pouvoir d’État. En 2014, dans cette deuxième année de révolution sans Chavez, tout en surmontant toutes sortes de déstabilisations violentes, économiques, médiatiques et politiques, Nicolas Maduro a franchi une étape fondamentale sur cette voie : la création des Conseils Présidentiels.

Formés de porte-paroles désignés par les mouvements sociaux, ils sont baptisés “présidentiels” parce qu’ils disposent du même rang que le Conseil des Ministres – des décisions gouvernementales pouvant être prises directement au cours de ces réunions.  “Ces Conseils ont été créés pour construire les institutions, précise Maduro, et pour réorienter les investissements. Ce sont des conseils de gouvernement, au plus haut niveau présidentiel, au plus haut niveau constitutionnel et des pouvoirs publics”. Cerveau collectif, flux constant de critiques, de propositions, de solutions émanant des mouvements sociaux, ils sont une manière de démultiplier la fonction présidentielle, d’en faire un inspecteur collectif sur le terrain, qui rend compte en connaissance de cause au Président de la république des retards, problèmes, dans la réalisation des accords et des nouveaux besoins en matière de politiques publiques.

Le premier Conseil installé le 19 septembre 2014 fut celui des Communes. A quoi bon parler de “révolution citoyenne” ou de “socialisme bolivarien” sans transformer les relations sociales de production et la division sociale du travail liées à la globalisation néo-libérale ? Basée sur le concept de “toparquía” (“gouvernement local”) créé au 19ème siècle par le philosophe Simón Rodriguez, la commune vénézuélienne – qui regroupe des conseils communaux liés par une même problématique sociale – commence à incarner ce nouveau mode de production centré sur les besoins directs d’une population et administré par celle-ci (2).

En décembre 2014 on note une forte progression du nombre de communes (930 enregistrées dans tout le pays) et de conseils communaux (47 mille 332). “Aucune de ces communes, aucun de ces conseils communaux ne resteront sans financement de leurs projets en 2015 » explique le Vice-Président pour le Socialisme Territorial, le sociologue Elías Jaua. Ce nouveau pouvoir citoyen commence à bousculer les vieilles formes de pouvoir local alors que pour de nombreux maires, gouverneurs, y compris certains chavistes, la politique restait un négoce clientéliste et autoritaire.

Autre Conseil créé ces derniers mois, celui des Travailleurs, articule les politiques impulsant l’économie productive, les avancées du droit du travail et le plan de travail pour les entreprises nationalisées : un nouveau modèle de direction des entreprises publiques sera mis en place en 2015.

MinMujer - Noticias - 2014-11-26 04-36-28 - Múltiples anuncios realizados durante la instalación del Consejo Presidencial de Gobierno de las Mujeres  

Le Conseil des Femmes réuni avec le président Maduro, novembre 2014.

Le Conseil des Femmes a déjà renforcé les programmes visant à éliminer la violence contre la femme, dénoncé l’image dénigrante que diffusent de la femme les médias privés, majoritaires au Venezuela. Sont mises en place de nouvelles politiques sociales pour les femmes de milieu populaire – historiquement, le secteur le plus vulnérable à l’extrême pauvreté. L’accent sera mis en 2005 sur la création de nouvelles “Bases de missions sociales” (qui regroupent tous les services publics et sociaux essentiels) dans les communautés les plus pauvres, avec priorité pour les femmes.

Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs

Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs, décembre 2014.

Du Conseil Présidentiel des Paysans et des Pêcheurs ont émergé un plan général de développement agricole et la décision saluée par les mouvements sociaux de restructurer le Ministère des Terres et de l’Agriculture, avec de nouvelles mesures contre les mafias privées qui interceptent et gonflent les prix des produits agricoles avant qu’ils n’arrivent aux mains des habitants.

Les pénuries passagères de certains aliments ont mis en évidence la faillite du capitalisme au Venezuela, où le secteur de l’alimentation reste à 70 % aux mains du secteur privé. Le géant privé Polar, quasi monopolistique sur des produits d’usage quotidien comme la farine de maïs, produit moins qu’il n’importe… grâce aux dollars préférentiels que lui octroye l’Etat.

Le président Maduro a également défendu la réactivation de l’agriculture familiale en petite surface (le traditionnel “conuco”), suivant ainsi les recommendations de la Via Campesina et de la FAO (ONU) qui insistent sur l’importance de ce mode de production pour la souveraineté alimentaire, le développement rural soutenable, une nourriture saine produite de manière agro-écologique.

Il fut aussi question de la lutte accrue contre les exactions de  grands propriétaires qui ont assassiné à ce jour près de deux cents paysans – un thème dont ne parlent jamais les médias internationaux car cela les obligerait à évoquer la réforme agraire. Cette volonté de mettre fin à l’impunité se heurte encore à une justice liée aux grands lobbies terriens – pour preuve la récente tentative – qui a heureusement échoué – du Tribunal Suprême de Justice d’abroger la charte agraire de la commune “El maizal” – modèle de participation populaire dans l’État de Lara. Maduro a aussitôt pris la défense des communards de El Maizal, jugeant cette décision “anticonstitutionnelle et attentant aux droits fondamentaux des paysans”.

Qui aurait cru que 522 ans plus tard, les 44 peuples indigènes qui ont résisté au colonisateurs, allaient être assis au centre du pouvoir politique, au palais présidentiel ? Le Conseil Présidentiel des Peuples Indigènes doit être une nouvelle structure d’État et de gouvernement pour décider et diriger. C’est une rénovation de la révolution, et c’est une révolution dans la révolution”. C’est en ces termes que le président Maduro a salué l’installation du Conseil des Peuples Indigènes avec lequel il a décidé d’augmenter les investissements de projets socio-productifs formulés par les peuples originaires, d’assurer la couverture sociale intégrale de toutes les communautés et de “fonder immédiatement l’institut des langues indigènes, avec une équipe qui travaille de manière permanente, scientifique, à enregistrer, retrouver et rendre vie à toutes les langues indigènes qui existent sur le territoire vénézuélien”.

Le Conseil des Peuples originaires réuni au Palais présidentiel

Le Conseil des Peuples originaires réuni au palais présidentiel, octobre 2014.

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Autres conseils en pleine installation : le Conseil des Jeunes et des Étudiants, et celui des Travailleurs de la Culture qui vise a développer les systèmes de sécurité sociale pour tous les créateurs sans exception. S’y ajouteront en janvier 2015 le Conseil de la classe moyenne et des associations de voisins, celui des organisations de persones âgées et des associations de personnes handicapées.

Pour renforcer cette participation populaire au plus haut niveau de l’État, Maduro a signé dans les derniers mois plusieurs lois importantes : telle la Loi organique des Missions Sociales qui protège légalement tous les travailleurs de ces services publics, assortie de la création du fonds économique unique des grandes missions; La loi de financement des projets du pouvoir citoyen pour accélérer les conditions d’octroi de crédits aux entrepreneurs individuels ou associés, aux conseils communaux, aux communes, aux coopératives, aux personnes de faibles revenus et à toute autre instance de pouvoir populaire; La Loi organique de la gestion communautaire des Services, compétences et autres attributions; La Loi de l’Emploi productif pour les Jeunes qui garantit à ceux-ci la protection légale lors de leur premier emploi, avec salaires et horaires décents, contre l’habituelle exploitation dont ils sont victimes; La Loi d’Alimentation des Travailleurs qui augmente le niveau du ticket alimentation (en complément du salaire); La Loi organique de Planification Publique et Populaire qui oblige l’État à consulter en permanence les citoyens et à planifier de manière participative  l’octroi des ressources pour leurs projets.

Vice-présidents, faites du pouvoir citoyen une priorité. Obligez les ministres qui sont sous votre responsabilité à le faire aussi. Et vous, ministres, exigez à ceux qui travaillent dans vos équipes à en faire la priorité : le nouvel État doit être l’État du pouvoir populaire, tel qu’il est prévu dans la Constitution de la République Bolivarienne. C’est ce nouvel État qui doit substituer l’ancien – l’État bourgeois qui possède encore des tentacules de corruption et de bureaucratie, seul le pouvoir populaire en action pourra y mettre fin”a déclaré Maduro pour résumer l’esprit des lois signées en novembre 2014.

2015, année de la relance économique

Alors que des journalistes européens euphoriques annonçaient dès la chute des cours du pétrole que le “Venezuela allait devoir faire des coupes dans son budget”, le président Maduro a maintenu la hausse du budget social pour 2015, aux antipodes des politiques d’austérité pratiquées en Europe. La majorité des députés socialistes – contre la minorité des députés de droite – a voté un budget de 741 mille 708 millions de bolivars – soit 21,6% du PIB – financé en grande partie par les recettes fiscales non-pétrolières (517 mille 455 millions de Bolivars), les recettes pétrolières (124 mille 74 millions) et un complément d’emprunts publics. Ce qui garantit le financement d’activités et de projets de secteurs aussi divers (à titre d’exemples) que les producteurs agricoles, les organisations communales, les infrastructures publiques – centrales électriques hydro- et géothermiques, le renforcement de 240 centres hospitaliers, l’alimentation destinée aux 4 millions 351 mille étudiants de l’enseignement primaire ou celle que le gouvernement distribue à bas prix à la population en général à travers les réseaux Mercal, PDVAL et les “Maisons d’alimentation” destinés aux secteurs les plus pauvres.

Courbe du salaire minimum jusque fin 2014

Courbe du salaire minimum jusque fin 2014.

Le chômage poursuit sa baisse (5,9 % en novembre 2014, un des meilleurs chiffres en quinze ans de révolution) tandis que sur l’ensemble de l’année le salaire minimum intégral a augmenté de 68,28% pour éviter qu’il soit rogné par l’inflation encore très haute (64% en 2014). Selon le rapport de la Banque Centrale de décembre 2014, celle-ci a été renforcée en 2014 par les “guarimbas” violentes de l’opposition, la guerre économique via le dollar parallèle et la contrebande massive de produits subventionnés par le gouvernement, revendus plus cher à l’étranger.

En 2015, Maduro l’a annoncé, les efforts du gouvernement se centreront sur l’élimination de ces mafias économiques par la lutte accrue contre la contrebande, la fixation des prix justes au consommateur, et surtout le passage définitif de l’économie rentière-pétrolière, avec sa culture médiatique d’ultra-consommation, à une économie productive et rationnelle.

Pour que la structure économique ne corsette pas le déploiement des nouvelles formes de participation et de production citoyennes, Maduro a également signé en noviembre 2014 une série de 28 lois en matière économique. Nulle mesure d’austérité, nulle augmentation de l’essence (écartée à court terme). Il s’agit d’assainir une économie depuis longtemps empêtrée dans la corruption et la bureaucratie anti-productives. Ces lois transforment les conditions d’accumulation du capital pour les réorienter en faveur de l’investissement productif – règlementant les investissements étrangers, empêchant les monopoles, simplifiant l’administration pour les mouvements communaux et les secteurs productifs nationaux, fixant une contribution sérieuse du secteur capitaliste – bancaire notamment, qui a engrangé 13% de bénéfices en 2014 – au budget de l’État.

Ces lois fortifient la courbe de croissance des revenus fiscaux non-pétroliers (qui participent déjà pour 72% au budget de l’État) et seront multipliées par deux. Exemple : une des 28 lois modifie les “concessions molles” accordées aux transnationales exploitant le sous-sol vénézuélien et met fin à leur hégémonie, la restituant à l’État. En récupérant l’extraction de cette quantité plus importante que prévue, l’État pourrait en dix ans porter ses réserves internationales à 50 milliards de dollars et renforcer la valeur de la monnaie nationale et la stabilité économique en général.

Sans doute la Sainte Alliance qui va des médias de la droite locale à la majorité des journalistes occidentaux commet-elle la même erreur que celle qu’ils ont commise contre Chavez : celle de sous-estimer Maduro et le “peuple-président”.

Thierry Deronne, Caracas, le 31 décembre 2014.

Notes

(1) Exemple : le mensonge, relayé par le très controversé Paulo Paranagua du “Monde”, d’une “dessinatrice licenciée pour un dessin anti-Chavez”. En réalité le départ de la dessinatrice Rayma (ouvertement raciste et d’extrême droite) provenait de son conflit personnel avec la direction de son journal ”EL Universal” (droite). Il n’ y a eu aucune censure du gouvernement et ses livres sont disponibles dans toutes les bonnes librairies. Rappelons qu’au Venezuela les trois quart des médias écrits, web, radio et télévision (inter-) nationaux, régionaux ou locaux, appartiennent au secteur privé, que leur nombre a augmenté en quinze ans de révolution, et qu’ils propagent en majorité des idées de droite. Pour une liste non-exhaustive des mensonges sur les “atteintes-à-la-liberté-d’expression-au-Venezuela”, voir le site ACRIMED http://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=venezuela

(2) “La commune, co-présidente du Venezuelahttps://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/17/la-commune-copresidente-du-venezuela/

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La Commune, “coprésidente du Venezuela”

Pour ceux qui désespèrent de voir un jour la démocratie – au sens originel du terme – s’incarner dans la pratique politique, les mesures prises ce mardi 16 septembre par le président Maduro et le mouvement communal montrent que le rêve reste permis. Nous avons rendu compte ici des premières étapes de l’aspect central de la révolution bolivarienne qu’est la transformation de l’État : des critiques répétées du président Chavez face au manque de volonté de ses ministres pour déraciner la bureaucratie de l’État bourgeois et lui substituer l’État communal (1) à la création en juillet dernier du Conseil présidence/commune (2) et à la refondation de l’État opérée par Nicolas Maduro il y a quelques jours (3).

Ce conseil s’est réuni deux fois pour élaborer un cahier de propositions (4). “Ce ne sont ni des conseillers ni des experts qui les ont rédigées, a insisté Maduro, c’est l’intellectuel collectif, le peuple qui pense”. Cette instance de gouvernement populaire, dotée du rang présidentiel, comptera 120 délégués (à raison de 5 délégués communaux par état régional). Elle siègera tous les deux mois, renouvelée par une rotation annuelle de ses membres. Le président a demandé au ministre des télécommunications de mettre en place un système de vidéo-conférence pour que les délégué(e)s puissent organiser des réunions de travail en temps réel avec les 874 communes fondées à ce jour sur l’ensemble du territoire.consejo-presidencial-de-gobierno-popular-059 consejo-presidencial-de-gobierno-popular-065 consejo-presidencial-de-gobierno-popular-071

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

Lors de cet échange télévisé avec les délégués nationaux du mouvement communal, le délégué Jesús Marcano dela commune « Guarico Sur » de l’État agricole du même nom a rappelé au président la revendication principale : la concrétisation rapide du transfert du pouvoir aux communes. Lui répondant en direct, Maduro a signé le transfert de compétences à travers la création d’entreprises communales de propriété sociale directe couvrant les secteurs de la santé, de l’éducation, du sport, de la culture, des programmes sociaux, de la construction et des travaux publics; et a approuvé d’autres revendications communardes comme la fusion des diverses banques créées jusqu’ici pour lutter contre la pauvreté (Banque de la Femme, Banque du Peuple ou Fonds de Développement des Micro-crédits) en une banque unique, plus ambitieuse : la Banque de Développement Social des Communes. Également approuvée par le président, la refonte du Fonds de financement des conseils communaux (Safonac) en fonds de financement des communes.

Le chef de l’État, qui s’est défini comme “président communal, récepteur des projets portés par les mouvements sociaux”, a demandé au ministre compétent de concrétiser un accord immédiat pour faciliter aux communes la vente et la distribution de leur production par les organismes de l’État et l’accès aux devises pour importer les matériels nécessaires à la réalisation de leurs projets. « Si les entreprises privées qui veulent importer des marchandises ont accès aux dollars de l’État, comment les communes- qui ne représentent pas des élites mais des millions de personnes -, ne jouiraient-elles pas du même droit ? » a expliqué Maduro, qui a aussi approuvé la proposition que des délégués communaux soient dorénavant présents au sein des instances régionales chargées de planifier les puissantes Grande Mission Logement Venezuela (5) et Quartier nouveau, quartier tricolore (6), ajoutant qu' »il faut renforcer le tissu urbain des communes« .

Ce conseil présidence-commune sera suivi le 23 septembre par l’installation du Conseil des mouvements de femmes, le 30 septembre par celui des mouvements de jeunesse, le 7 octobre par celui des organisations de travailleurs, le 12 octobre par celui des peuples indigènes, le 14 octobre par celui des coordinations de paysans et de pêcheurs et le 21 octobre par celui des travailleurs de la culture. Chaque conseil a pour tâche centrale la formulation de critiques et de propositions pour démonter les structures de l’État bourgeois.002_FB__6735_W-425x292

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Arrivée du président Maduro à la rencontre avec les communard(e)s, au cinéma Cipreses (Caracas), le 16 septembre 2014.

Ce dialogue, rythmé par les exclamations émues des communard(e)s, était transmis par une chaîne publique depuis le cinéma Cipreses, une des salles tombées en ruines ou aux mains de sectes religieuses – ce qui a longtemps obligé le public à se replier sur les films diffusés dans les centres commerciaux. Remis à neuf comme une quinzaine d’autres salles de la capitale, il accueille aujourd’hui le premier festival international de cinéma de Caracas, au contenu essentiellement latino-américain et non-commercial. Le président y a par ailleurs annoncé la construction prochaine de 1500 nouvelles écoles intégrales, dont les espaces seront repensés en fonction du saut qualitatif défini par le pédagogue Prieto Figueroa : “notre école ne doit pas ressembler à la société actuelle mais à celle du futur”.

Nicolas Maduro a écouté l’acteur Pedro Lander dresser le bilan du mouvement de formation théâtrale César Rengifo, créé il y a un an pour permettre aux écolier(e)s de s’initier aux techniques d’écriture et d’interprétation dramatiques, et conçu sur le modèle de la formation musicale offerte par le système des orchestres symphoniques, devenu célèbre dans le monde entier, dont l’objectif est d’ouvrir les portes de l’apprentissage musical à un million de jeunes vénézuélien(ne)s de milieu populaire. Le président a annoncé la création de l’École nationale de Théâtre, qui permettra à la nouvelle génération de donner “un nouvel essor à notre dramaturgie”, invitant au passage les créateurs de l’Amérique Latine et d’ailleurs à appuyer cet effort mené sous l’égide de Rodolfo Santana, Ignacio Cabrujas, César Rengifo, Dario Fo et Bertolt Brecht.

Thierry Deronne, Caracas, le 17 septembre 2014

Notes :
(1)  “Le président Chávez exige d’avancer vers une communication plus profonde et plus populaire « avec les travailleurs, depuis les usines », et critique l’incapacité du gouvernement à mettre en place l’état communal”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/
(2)     “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/
(3)     “Nicolas Maduro refonde l’État pour “donner plus de pouvoir au peuple”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/06/nicolas-maduro-refonde-letat-pour-donner-plus-de-pouvoir-au-peuple/
(4)     “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/
(5)     “Le gouvernement Maduro accélère la révolution citoyenne du logement”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/14/le-gouvernement-maduro-accelere-la-revolution-citoyenne-du-logement/
(6)   “Dans mon quartier, la vie a changé”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/27/dans-notre-quartier-la-vie-a-change/

 

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Nicolas Maduro refonde l’État « pour donner plus de pouvoir au peuple »

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* Journaliste argentin. Correspondant à Caracas de Notas – Periodismo Popular http://notas.org.ar/  @FVicentePrieto

Par Fernando Vicente Prieto *, Caracas.

Comme il l’a annoncé il y a quelques semaines (1) et pour approfondir le programme (2) soumis aux électeurs des présidentielles d’avril 2013, Nicolas Maduro lance une “nouvelle étape historique de la révolution”: “refonder l’État pour donner plus de pouvoir au peuple”.

Cette restructuration s’inscrit dans un double contexte: le besoin de faire face à une guerre économique qui génère inflation et pénuries, et la critique en profondeur de mouvements sociaux mais aussi d’amples secteurs du chavisme face à l’évidente bureaucratisation de l’État qui, pour reprendre les mots de Maduro lui-même, “conserve les restes de l’État bourgeois”, avec son cortège de surdité et de corruption.

Le mardi 2 septembre, le président s’est adressé au pays pour retracer l’histoire des luttes populaires et souligner la nécessité de construire des mécanismes de participation citoyenne plus profonds : “Nous, hommes et les femmes qui sommes à la tête des institutions, des forces politiques et sociales, nous nous devons au peuple. Nous ne devons rien à aucun groupe des oligarchies nationale et transnationale. Nous nous devons au peuple, à notre histoire et au rêve de la grande Patrie latino-américaine que nous a laissé, déjà bien engagé, le président Chávez, avec des orientations très précises”.

Combien de pouvoir détient le peuple ?

Chacun des compagnons, compagnes qui va exercer des responsabilités dans cette nouvelle étape de la révolution devra les assumer avec une totale énergie transformatrice, il devra tout refaire, tout changer pour servir le peuple. Un élément qui permet de mesurer si nous avançons vraiment dans la direction correcte est la quantité de pouvoir que possède le peuple, de pouvoir réel” a-t-il insisté en exigeant de dépasser le modèle de l’État colonial, “cet État conçu pour piller les ressources du monde du travail, pour exproprier la rente pétrolière à tout le peuple du Venezuela”. Il a rappelé la période ouverte par le “Caracazo” de 1989. Ces révoltes de la faim contre les “mesures d’ajustement” du social-démocrate Carlos Andrés Pérez sur injonction du FMI, furent réprimées par l’armée, avec un bilan de plusieurs milliers de morts et de disparus. Pour Maduro “ce fut l’heure du réveil de notre peuple, lorsque furent jetées les bases d’un processus populaire constituant, qui poursuit sa marche”.

Nicolas Maduro dans l'État de Carabobo, le 5 septembre 2014.

Nicolas Maduro dans l’État de Carabobo, le 5 septembre 2014.

“Cinq grandes révolutions dans la Révolution”

Après avoir fait le bilan des avancées sociales des quinze dernières années, Maduro a appelé à créer les conditions pour construire une société “qui ne régresse pas vers le capitalisme”. En premier lieu la révolution économique, qui devra développer une économie diversifiée, capable de satisfaire les besoins matériels du pays et qui soit à la fois moins dépendante des devises et mois vulnérable à l’action des grands groupes privés importateurs – forme qu’a prise la bourgeoisie au Venezuela il y a près d’un siècle à partir de la matrice monoproductrice de pétrole. “Seule une économie diversifiée peut assurer la stabilité du pays dans les années futures” a-t-il précisé.

Liée à l’antérieure, la deuxième révolution de l’État est celle de l’articulation entre savoir, culture, science et  technologie, pour générer une connaissance libératrice, à partir des besoins de toute la Nation, et non plus pour assurer la domination de petits groupes.

En troisième lieu l’approfondissement de la révolution des missions sociales, pour lesquelles, il y a plusieurs mois, Maduro a rassemblé toutes les initiatives en un Système National de Missions, avec pour objectif principal de garantir l’éducation, la santé, l’alimentation et le logement, gratuits ou subventionnés, à toute la population et en particulier de faire passer la pauvreté extrême de 6,5 a 0 %. Avant la fin de l’année, 3000 “bases de missions sociales” seront installées pour offrir ces services de manière directe aux habitants des derniers secteurs les plus pauvres, mais aussi à ceux des nouvelles cités de la Grande Mission Logement et de zones où réside la classe moyenne.

Le président a consacré la majeure partie de son exposé à la quatrième révolution, politique, celle de l’État. “L’objectif est de transformer toutes les structures et les restes de l’État bourgeois en un État démocratique, un État aux mains du peuple”. Un processus, a-t-il expliqué, qui s’appuie sur “la volonté et la vocation de pouvoir politique du peuple, du citoyen et de la citoyenne ordinaires”. Il est fondamental de garantir des changements en profondeur “parce que le peuple peut s’endormir et laisser peu à peu les bureaucrates prendre le pouvoir. Après quoi ces bureaucrates tombent sous l’emprise de groupes économiques et quand nous nous y attendons le moins, resurgissent les vieilles formes de gouverner, de dominer et de piller la patrie. C’est là où est la vraie contre-révolution, celle qui opère en silence, par le bas, gagnant des espaces, corrompant des fonctionnaires”.

Pour cela seront impulsées des instances spécifiques de participation populaire, ainsi qu’un système de simplification de l’administration, désormais réalisable via internet et sans besoin de courir d’un ministère à l’autre pour effectuer une démarche, chacun d’eux étant connecté à la même base centrale de données. “Pour changer leur enfant d’un lycée à un autre on demande aux parents 28 pièces administratives !, a critiqué Maduro, cet excès de paperassie fait resurgir les “intermédiaires” qui en échange d’argent produisent des pièces en un temps record, ou revendent des droits, comme nous l’avons découvert dans le cas de la mission sociale “en amor mayor” où des mafieux extorquaient de l’argent aux bénéficiaires légaux.pour leur attribuer les allocations de retraite ! Nous les avons arrêtés, mais combien d’autres nous ont filé entre les doigts ? Ce contrôle serré va s’exercer partout”.

Le point le plus important est la création des conseils présidentiels populaires, instances d’articulation pour que les mouvements sociaux puissent communiquer directement à la présidence leurs critiques et propositions. Le 23 septembre sera inauguré le Conseil des mouvements de femmes, le 30 septembre celui des mouvements de jeunesse, le 7 octobre celui des organisations de travailleurs, le 12 octobre celui des peuples indigènes, le 14 octobre celui des coordinations de paysans et de pêcheurs et le 21 octobre celui des travailleurs de la culture. Il faut y ajouter le conseil présidence/commune (3), déjà créé en juillet, après avoir été annoncé lors d’une assemblée populaire à Caracas le 17 mai 2014.

Enfin, la cinquième transformation lancée par le président est la révolution du socialisme territorial, qui partira des nouveaux espaces de vie “pour consolider le modèle communal et pour que nous assumions tous le modèle éco-socialiste”. Pour mener cette tâche à bien, Maduro a nommé un poids lourd de la direction politique de la révolution : Elías Jaua, qui laisse la chancellerie aux mains de Rafael Ramírez, jusqu’ici vice-président économique, ministre du pétrole et président de la compagnie PDVSA. Jaua devient donc vice-président du développement territorial et ministre des communes et des mouvements sociaux, en remplacement de Reinaldo Iturizza, nommé ministre de la culture.

Autres changements dans les vice-présidences et ministères

Parmi les changements les plus importants notons encore la création de la vice-présidence de la sécurité et de la souveraineté alimentaires, dont sera chargé le jeune Iván Gil, jusqu’ici ministre de l’agriculture.

La vice-présidence économique est attribuée à Rodolfo Marco Torres. Dans ce secteur prévaut la continuité avec José David Cabello comme ministre de l’Industrie, Andrés Izarra au Tourisme et deux visages nouveaux mais proches de Ramírez : Asdrúbal Chávez pour le pétrole et Eulogio Del Pino pour PDVSA.

On attend à présent le train de mesures concrètes qui vont accompagner cette refondation. Alors que certains secteurs critiques du chavisme craignent une conciliation avec la bourgeoisie, d’autres soulignent le renforcement de la commune et la volonté appuyée de surmonter la bureaucratie et la corruption, les deux ennemis principaux auxquels doit faire face, au stade actuel, la révolution bolivarienne.

Fernando Vicente Prieto, Caracas.

Source : http://notas.org.ar/2014/09/04/nicolas-maduro-refundar-estado-ministerios-comunas-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

Notes :

(1)       Lire “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/

(2)       Lire “Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(3)        Ibidem.

imagesPhotos : C’est au coeur des quartiers populaires que Nicolas Maduro a décidé d’inaugurer les nouvelles vice-présidences et de nommer les nouveaux ministres. Le jeudi 4 septembre il a commencé par la Vice-présidence du Développement Social et des Missions – dirigée par Hector Rodriguez – à l’occasion de la construction d’une des 3000 “bases de missions sociales” dans le secteur pauvre de Güerito, municipalité Mariño, État d’Aragua. Pour Maduro, « les bases de missions doivent être l’épicentre des cinq révolutions. La conscience et l’organisation du peuple permettront d’éliminer ce qui reste de pauvreté extrême« .

maduro0509-OR630Le lendemain, vendredi 5 septembre, c’est dans le secteur d’El Valle (Caracas) que le président a lancé la Viceprésidence de Développement du Socialisme Territorial – qui vise à construire l’État communal –  à l’occasion de la remise aux habitants des 760 premiers appartements du nouveau complexe de Ciudad Tiuna, construit par la Grande Mission Logement à travers un accord signé avec la Chine. “De nouveaux logements mais surtout un nouveau mode de vie” a insisté Maduro. Pour le nouveau vice-président Elias Jaua, “ce socialisme ne part pas d’un individu abstrait mais du fait qu’il habite un territoire, un espace de vie où le socialisme va se construire pas à pas. La construction des communes ne peut être décrétée ou imposée, elle doit être une création au sein de la société”. Trait particulier de ce nouveau secteur de l’État : la fusion en un même ministère des mandats de la la construction massive de logements publics avec celui de l’éco-socialisme, sous la houlette du ministre Ricardo Molina.

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(Photos: ) Au coeur de Caracas, une nouvelle victoire contre le néo-libéralisme

Foto-destacada-2-perspectiva-urbana-Torre-de-DavidLe Centro Financiero Confinanzas -ou Torre de David-, est un immeuble inachevé de 45 étages situé à Caracas. Entamée en 1990, sa construction fut arrêtée en 1994 suite à la crise économique que traversait le pays. Depuis cette date, cet édifice était squatté par des centaines de personnes en recherche de logement.

Un nuage de poussière accompagne la colonne de bus et de camions, s’apprêtant à déposer leurs voyageurs au pied des nouveaux immeubles qui leur sont destinées. Dinora : « lorsqu’on nous a dit qu’on allait nous attribuer de nouveaux logements, une clameur s’est fait entendre, immédiatement suivie d’un tonnerre d’applaudissements ».

Dans ces bus, toutes les personnes présentes -hommes, femmes, enfants, et 3ème âge, pourvus de leurs dossards nominatifs- scrutent au travers des fenêtres. Regards attentifs, emplis d’espoir et d’une certaine anxiété, de ceux qui, il y a encore quelques heures, occupaient la « Tour de David ».

L'ensemble des minist

L’attente du déménagement

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Le voyage de La Torre de David jusqu'aux nouveaux logements de Ciudad Zamora

Le voyage de La Torre de David jusqu’aux nouveaux logements de Ciudad Zamora

Recrus de fatigue, les arrivants sont reçus par les membres de la délégation de la Grande Mission Logement Venezuela, qui leur remettent les clés de leurs nouvelles demeures. Ces familles ont passé une nuit blanche, tout occupées qu’elles étaient, à charger les camions de déménagement.

Le soleil tape déjà dur sur le monte Cua, Miranda -où se situe le nouveau grand ensemble- lorsque les premières 53 familles déchargent leurs encombrants bagages pour rejoindre les appartements qui leur ont été alloués. Les uns et les autres vont et viennent, portant sur leurs épaules, machines à laver, matelas, mais également chaises et armoires.

Le plus remarquable réside dans le fait que les quelque 400 familles déjà installées dans les lieux -à Ciudad Zamora- reçoivent avec force embrassades, cris et rires joyeusement mêlés, leurs anciens voisins de la « Tour de David ». Jusqu’au bout, la question du transfert est restée épineuse. Certains conseils communaux du secteur concerné ont présenté une série de réclamations aux autorités compétentes, et entravèrent la bonne circulation des premiers bus transportant les anciens occupants de la Torre. Finalement, une rencontre a réuni autour de la table les porte-parole locaux et les représentants des autorités, et a débouché sur un accord. Tout est bien qui finit bien : le transfert des futurs entrants a pu être réalisé.

24_IEH

06_IEHPour être précis, cette barre est constituée de 23 bâtiments d’ores et déjà terminés. (D’autres unités sont en voie d’achèvement). Pas moins de 1500 appartements les constituent. Chacun des ceux-ci étant composé de 3 chambres à coucher, 2 salles de bain et d’une salle à manger.

Les réunions préparatoires à ces nouvelles répartitions ont débuté il y a quelques mois de cela. Précisément au moment où le président Maduro et Ernesto Villegas (ministre en charge de la Transformation du Grand Caracas) ont débloqué les fonds visant à réaliser cette Opération Zamora, afin de reloger les quelques 1200 familles de la Torre de David.

Au lieu d'arrivée, les retrouvailles

Au lieu d’arrivée, les retrouvailles

Dinora

Dinora

2-Torre-David-Ambrosio-Plaza-L-8945Dinora a été de toutes les assemblées. Elle est mère célibataire, et maman de 5 enfants. Ce qui ne l’empêche pas de participer activement à la réception des nouveaux arrivants. Dans la foulée, elle s’empresse de renouer des liens avec certaines de ses anciennes voisines et par ailleurs amies, « seules » comme elle. Il faut dire que c’est une « ancienne » de la Torre, au temps où les uns et les autres en occupaient tant bien que mal le rez-de-chaussée. Les larmes aux yeux, Dinora constate: « du temps de la Torre », nous n’avions rien. Nous avons néanmoins accompli beaucoup de choses. Aujourd’hui, nous avons tout, et nous pouvons faire plus ». Toute empreinte de fierté, le regard tout embué, elle se remémore les années passées à la « Torre ». Car tout ce qui aura été réalisé là-bas, résulte d’un combat commun que les habitants de la Tour ont résolument engagé, faisant front tous ensemble, face à l’adversité.

Dinora: « certes, là-bas nous n’avions pas de toit. Mais la solidarité active, et les sentiments d’affinité qui en ont découlé, ont aisément suppléé ce manque. De plus, puisque désormais, nous avons ce toit, nous allons réactiver ici, ces pratiques de camaraderie concrète, fondées sur la puissance du collectif ».

Brève histoire d’un symbole de l’héritage néo-libéral et de la stigmatisation sociale.

C’est le fondateur du groupe financier Confinanzas -David Brillemburg Ortega- qui donna son nom à la tour érigée au coeur de Caracas. Dans les années 1990, ce gratte-ciel était le symbole de l’opulence d’un certain establishment financier vénézuélien. En 1993, le décès prématuré de Brillemburg, sera le signe avant-coureur de la disparition pure et simple du groupe financier, qui surviendra l’année suivante (1994), en pleine crise économique. La construction de cet édifice de 45 étages (le 3ème plus haut immeuble de Caracas) sera arrêtée alors qu’il était achevé à 60%. Dans ce contexte il devint légitimement propriété publique car l’Etat vénézuélien entendait bien se rembourser -au moins partiellement- d’une dette. Et ce fut le Fond de protection sociale des Dépôts bancaires (Fogade) qui en bénéficia.Foto-icónica-de-la-Torre

A partir de 2007, confrontées aux problèmes croissants de logement, 900 familles décideront de recourir au système « D ». En conséquence, elles investiront les lieux en toute illégalité.

Alexander Daza ( »El Niño ») aura été en quelque sorte « l’homme-lige » de cette initiative. C’est pourquoi son nom reste étroitement lié à l’histoire récente de la Torre. En effet, cet ancien repris de justice devenu pasteur de l’Eglise évangélique, organisera l’occupation des étages inférieurs de la Torre et prendra la tête (en tant que président) de la coopérative « Caciques de Venezuela ». Une structure qui donnera une existence légale, à l’organisation des habitants (squatteurs) de la Tour.

José Gabriel: « je me souviens du temps où toutes les personnes vivant alentour, nous prenaient pour une bande de malfaisants ». Ce jeune homme de 20 ans, natif de Maracaibo, employé de cuisine dans un restaurant à La Vega, reconnaît toutefois, que dans les premiers temps, les « mauvaises conduites » en tout genre dont les vols, n’étaient pas rares. (A ce moment-là, cet jeune homme maigre avait 14 ans). Face à cet état de fait, les membres de la communauté se retroussèrent les manches, et unis dans un grand effort collectif, ils édictèrent les bases d’un code de bonne conduite, que les figures de proue du mouvement -avec Daza à leur tête- se chargèrent de faire appliquer.

Un parking abandonné, terrain de jeux

Un parking abandonné, terrain de jeux

José Gabriel encore: « les adolescents notamment, doivent apprendre à assumer leurs responsabilités. Ils faut qu’ils comprennent, que traîner dans les couloirs, se réunir dans les environs à des heures avancées de la nuit, ça ne va pas. Parce qu’au bout du compte, les scandales et les disputes n’en finissent pas. Et la vie en commun dans son ensemble devient difficile ». La réponse réside dans la bonne application de principes de vie collectifs : boire de l’alcool dans les parties communes est prohibé. Faire du raffût à partir d’une certaine heure de la nuit, est également interdit.

Toutes ces dispositions sont placardées dans chacun des couloirs de l’immeuble. Elles sont assorties de sanctions en cas de non respect de ces règles établies collectivement. (Des sortes de Travaux d’Intérêt Général sont prévus -jusqu’à 5 jours consécutifs. Durant ce laps de temps, les coupables sont privés d’électricité).

Dinora: « à la longue, nous avons tordu le cou à cette mauvaise réputation (assassins, sadiques, violeurs, etc) qui nous colle à la peau. Pour cela, il suffit de s’en tenir à quelques simples codes de conduite : travail, efforts et constance ».

Cette situation, consistant en définitive à « ghettoïser » ces habitants en recourant à la pratique de l’amalgame, est en fait entretenu par ceux qui à travers cette stigmatisation, s’emploient à discréditer les politiques redistributives du gouvernement bolivarien. Les médias privés, et des secteurs de l’opposition, en fot partie, bien que l’écrasante majorité de ceux que l’on pointe injustement du doigt, bénéficient d’un revenu régulier : les travailleurs proprement dit ; les jeunes gens débutant dans la vie active. A quoi il faut ajouter les étudiants et les nombreux enfants.

On peut affirmer sans risque de se tromper, que l’insécurité constatée au sein de la Torre, ne correspond en aucune manière au tableau que la presse à sensation -avide de vendre encore et toujours- dessine jour après jour. S’il y a insécurité, elle découle tout simplement de carences en matière d’hygiène; de l’insuffisance, voire l’inexistence des services de base ; de l’inadéquation des lieux en eux-mêmes. En effet, une masse de béton à l’état brut, est rarement le vecteur d’une vie épanouissante.

Pour Wilmer, l’un des  »entrepreneurs » de la communauté, « l’absence de services, c’était la principale difficulté. On a commencé par l’installation d’un système de plomberie générale digne de ce nom, afin de répondre aux besoins d’hygiène les plus urgents ». Accompagné de son épouse et de leurs deux enfants, il s’est installé dans la Torre, pourvu de quelques machines à fabriquer des moules pour l’industrie pâtissière. Pour lui, ce changement de lieu de vie, a représenté une formidable opportunité. Sa modeste unité de production initiale -« Inversiones Jesus es amor »- compte à ce jour, pas moins de 20 employés.

Atelier de moules de pâtisserie

Atelier de moules de pâtisserie

Comme c’est toujours le cas, les secteurs respectifs de la vente informelle et de la prestation de services en tout genre, se portent très bien dans ce genre de contexte. L’immeuble en est truffé : boutiques, kiosques, salon de coiffure, téléphonistes, garderies d’enfants, ateliers de couture, cordonneries… ouvrent volontiers leurs portes aux résidents. Bien évidemment, les nombreux efforts à fournir, tant sur le plan personnel que collectif, sont les corollaires indispensables à l’instauration de ce genre de rapports nouveaux.

« Nous avions une salle de bain commune. En tout et pour tout, un peu d’eau à notre disposition. Quelques panneaux de cuivre installés précairement, faisaient office de murs. Les hommes se sont également occupés des monticules d’ordures -accompagnés de leurs cortèges de rats qui pullulaient- jonchant les planchers; mais aussi des décombres dont ils se sont débarrassés, comblant ainsi les espaces vides du sous-sol. Ainsi, au fur et à mesure de notre avancée, nous avons nettoyé tous les étages, et pris méthodiquement possession des lieux ». C’est en ces termes que s’exprime Dinora, avec sérénité. Une intense expérience de vie à deux niveaux, mais pourtant solidaires l’un de l’autre, où se mêlent tout à la fois, la cellule familiale et les membres de la communauté de la Torre. Avant cela, Dinora et 4 autres familles, partageaient un logement à Antimano. Dépourvue de moyens, on l’a expulsé de ce misérable appartement où régnait la promiscuité. Accompagnée de ses 5 enfants, elle a échoué place Miranda. De là, un ami lui indiqua l’existence d’un lieu qu’occupaient des personnes à la trajectoire semblable à la sienne. En s’y rendant, Dinora ne se doutait pas qu’elle se retrouverait en plein centre de Caracas. Juste aux pieds de l’Avila, à la Torre.

Les zones sans barrières de protection, un danger permanent.

Les zones sans barrières de protection, un danger permanent.

Peu de temps avant son arrivée, cet espace d’habitation commençait à bénéficier des aménagements consécutifs à l’action collective menée par les occupants de plus longue date. Afin d’éviter la survenue d’accidents, des rembardes et des balustrades ont fait leur apparition. On a toutefois paré au plus pressé, ce qui explique que certains lieux ne sont pas encore sécurisés. C’est pourquoi on a malheureusement déploré le décès de quelques enfants, qui se sont précipités dans le vide, après avoir fait un faux pas. Ce problème n’est par conséquent pas encore totalement éliminé. De plus, on a utilisé le câblage téléphonique existant, afin d’accéder à l’alimentation en électricité. Les négociations entamées avec Corpoelec ont abouti, ce qui fait que l’on a pu bénéficier d’un raccordement légal et aux normes. Quant à l’eau, on devait la monter aux étages par ses propres moyens. Par la suite, on a posé des pompes électriques aux différents niveaux occupés.

Wilmer se souvient: « la première fois, je n’ai pas pu monter la bonbonne de 70 litres. Cependant, face à l’adversité, on cherche à s’adapter. On a donc eu l’idée de placer au bon endroit une poulie, munie d’une longue corde. On hissait également la nourriture par le même biais. Dans ce cas de figure, on s’aidait aussi d’un échafaudage abandonné. Un exemple : quand le voisin du 20ème étage partait faire les courses, il nous avisait de sa sortie. A son retour, on lui lançait la corde, et le tour était joué ».

Wilmer, pioier et mémoire vivante de l'occupation de la Torre.

Wilmer, pionnier et mémoire vivante de l’occupation de la Torre.

Cet épisode qui a valeur d’exemple, on se le répète bien souvent entre occupants de la Torre. A chaque fois qu’il refait surface, ceux qui se le remémore ne peuvent le dissocier des moments de solidarité active et des efforts conjoints qu’il a exigés. Esquissant un sourire, Wilmer déclare: « tout a commencé comme un service que l’on se donne entre amis. Puis peu à peu, tout cela a acquis de la substance, et nous sommes devenus une seule et unique famille dont chacune des composantes tend vers un but identique ».

La vie qui renaît fait fi des décombres.

Au fur et à mesure qu’il arpente les 45 étages de la Tour A – la principale des 3 tours constitutives de l’ex-Centro Confinanzas– un sentiment particulier s’empare du visiteur: il évolue au sein d’un ensemble labyrinthique, bien concret cependant. En effet, en sus des 5 couloirs qui sillonnent en diagonale chacun des étages, et qui en font un véritable dédale, il convient d’adjoindre les contours subtils de la Tour B (20 étages), dans lesquels s’enchâssent les parcs de stationnement desservant les 10 premiers étages du tout.

Dans les coins et les recoins, on peut observer ici et là, des tricycles, mais aussi des jouets abandonnés. De vieilles guirlandes usées et périmées, pourrissent au sol, tandis que de loin en loin quelques tas de gravats trônent, inertes. Quant à la multitude d’antennes de télévision parabolique, elles s’accrochent en grappes, aux façades des immeubles. Aux plafonds, des poutrelles de métal que l’on tient volontiers pour inoxydables (dont certaines sont encore pourvues de leur revêtement de fibre de verre et d’amiante) tracent les contours d’une configuration qui s’apparente dans toute sa complexité, à celle d’un système nerveux.contraste-construcción-y-vivienda-con-niño-al-fondo-de-la-puerta

Par moment, l’odeur ambiante qui se dégage, relève d’un improbable mélange de ciment humide, de remugles émanant des cuisines, d’urine et d’eaux usées qui refoulent des étages inférieurs.

A observer l’extérieur -la façade décrépite – la Tour a tout du symbole. Parangon du laisser-aller, archétype de la déroute de l’économie néo-libérale qui a balayé le pays durant les décennies passées. On décompte à ce jour, la fermeture de 7 étages de la Torre. 400 familles ont déjà été évacuées. Les personnes concernées vont et viennent, occupent les couloirs. Parmi eux les enfants, qui trottinent inlassablement sous le regard des adultes. Dans chacun des appartements désormais vides, quelques traces écrites, bien visibles attestent de leur occupation récente. Car ici, on a bel et bien vécu et souffert (parfois) : « Chavez est vivant » ; « je t’aime » ; « anniversaire, le 4 » ; « souvenir de l’installation » ; « Mon Dieu apprends moi à me défier des sorcières et des cuistres»; « Justin Bieber » ; « que vois-tu, un mouchard ?… ».

Tout en bas, au rez-de-chaussée, l’église évangélique construite par Daza et ses amis, et l’entreprise de mototaxis « Les enfants de Dieu » la bien nommée, cohabitent sans anicroches. Il faut ajouter aussi, que non loin de là, derrière le parc de stationnement tout proche, se trouve une zone, totalement submergée par l’accumulation d’ordures en tout genre. Quant au bruit, il provient d’un mini-terrain de basket et de foot-ball, que des groupes d’enfants et de jeunes gens, occupent en permanence.

Tairon et un de ses fils

Tairon, un homme courtaud et bien enrobé, vit au 21ème, avec sa femme et leurs deux gamins adoptés. Il nous confirme qu’une équipe de foot a été constituée, qui compte dans ses rangs, ses voisins et amis. « C’est ainsi, qu’on a mis sur pied un championnat. Comme si de rien n’était. Et de fil en anguille, on est arrivé en finale: en fiers représentants de notre Torre, on a participé à des tournées, jusqu’à Catia et Montalban. On est les champions en titre », ajoute-il fièrement. « Je peux vous dire que tout le monde a été surpris, parce que personne ne pensait qu’on décrocherait le titre en jeu ».

Bien qu’emballant les paquets et les cartons du départ, Tairon est de ceux qui occupe déjà en esprit le nouveau logement de Cua, alloué à sa famille.

Les responsables de l’Opération d’évacuation Zamora, ont établi les modalités du transfert : les personnes du 28ème étage (le plus haut jamais squatté) ont abandonné les lieux, pour rejoindre provisoirement les niveaux inférieurs, déjà vidés de leurs habitants. Partant, on procède en bon ordre à la fermeture progressive et définitive de la Torre (de David).

Il faut tout de suite préciser, que les nombreuses assemblées et réunions qui se sont tenues en amont, ont été les vecteurs indispensables de la mise au point du plan d’évacuation. (Qui atteint à ce jour, un taux de 38%). Quant au sort à réserver à la Torre, elle a fait l’objet d’assemblées, auxquels ont activement participé ses habitants, sans oublier l’apport fraternel de leurs voisins caraquègnes. Une adresse électronique a par ailleurs été créée, pour qui souhaite apporter sa proposition quant à l’usage futur de l’immeuble : propuestastorresconfinanzas@gmail.com

Selon de nombreux témoignages, l’organisation mise en place par les occupants de la Torre fut un antidote puissant contre le chaos que d’aucuns prédisaient. Dès les premiers temps de l’occupation des lieux, le sentiment d’une solidarité collective effective s’est imposé à tous. Jusques et y compris, au moment où les toute premières familles en détresse ayant échoué à la Torre, y ont installé leurs bien précaires abris: de simples tentes.

Maria, la déléguée du 28ème étage, a passé des années à hisser jusqu’au 28ème niveau les produits achetés au marché et l’eau potable. L’énergie qui se dégage de cette femme la rajeunit, malgré les tempes grisonnantes. Pour elle, les fêtes qui se déroulaient chaque année pour la Journée des Enfants sont des souvenirs les plus marquants: « ce sont des journées magnifiques, parce que chacun y allait de son grain de sel. Les 28 gâteaux préparés collectivement (les habitants des Tours A et 20 B) sont restés dans toutes les mémoires ». Corollaire de ce qui précède, de nombreux bambins ont vu le jour durant les 7 années d’occupation de la Torre.

Depuis le début des déménagements, María est passée du 28ème au 7ème étage, et attend son relogement

Depuis le début des déménagements, María est passée du 28ème au 7ème étage, et attend son relogement

Bien que quelque peu inquiète quant à la permanence des relations étroites établies dans ces locaux -relations étroites, mais aussi ce qui en résulte, c’est-à-dire les structures organisationnelles telles que les assemblées- Maria nous révèle sa foi en l’avenir : « Moi-même et mes deux gamins, sommes enchantés de nous installer à Ciudad Zamora ». Mais pour elle, hors de question de laisser tomber les 16 familles du 28ème étage, qui occupent provisoirement le 7ème, dans l’attente de leur départ programmé: « en tant que déléguée du 28ème, je ne peux pas me désintéresser de leur sort. Je dois être à leurs côtés, jusqu’au bout ».

Ciudad Zamora se situe en gros, à 1 heure et demie de Caracas. Durant ces 5 dernières années, cette zone -en croissance constante- a vu les constructions se multiplier. A ce jour, on compte 1550 appartements surgis de terre, 14 grands ensembles d’ores et déjà occupés. 9 autres seront investis par les habitants de la Torre de David.

Flor Chirino va sur ses 63 ans. Ses deux petites-filles vivent avec elle. Le visage marqué par les efforts fournis récemment, elle nous explique combien ce déménagement a représenté une épreuve pour elle. « Je reste sereine, je sais que mes petites-filles ont leur avenir assuré, en ce qui concerne le logement ». Elle sait de quoi elle parle, puisque 5 années durant, elle a vécu au 10ème étage de la Torre.

Flor tient à tirer un bilan de son expérience antérieure. Un bilan mitigé: « parfois, on ne vivait pas bien les choses. On luttait, mais certains coordinateurs ne nous menaient pas à bon port. On n’allait pas toujours dans la bonne direction ». Flor fait ici référence à la dynamique issue des actions menées par le collectif des habitants de la Torre de David. D’ailleurs d’autres témoignages convergent, qui attestent du fait que les personnes notamment en charge des services et de la sécurité, avaient tendance à transformer leur mandat en position de pouvoir.

Dans de nombreux cas, le fait de devoir se séparer d’un lieu que l’on a connu, emplit les intéressé(e)s d’un sentiment de tristesse. Un sentiment renforcé, par le fait de devoir élire son nouveau domicile dans un secteur excentré. Car la distance qui sépare Cua de la Capitale n’est pas des moindres. Et quand on travaille ou on étudie à Caracas, c’est un critère à prendre en ligne de compte.

Toutefois cet accès d’inquiétude était tempéré par l’attrait de la nouveauté: vivre dignement; avoir un appartement en propre.

Les défis à relever sont importants. Mais ce qui prime, c’est la certitude de voir s’ouvrir une phase nouvelle de sa vie. L’espoir réside en cela. Or, cet état d’esprit imprègne ces vastes et nouveaux lieux d’habitation, où les nombreuses écoles, mais aussi de nouvelles activités professionnelles en perspective, sont autant de sujets de satisfaction qui s’offrent aux nouveaux arrivants. Certains cultivent malgré tout une certaine nostalgie de la période passée. Celle de la Torre; d’autres manifestent leur soulagement d’avoir laissé derrière eux, toutes les pratiques et les dévoiements autoritaires. Il est ainsi de la coopérative locale « Caciques du Venezuela ». Des rumeurs affirment que l’on s’employait à vendre à qui le souhaitait, les « espaces » d’habitation disponibles; que l’emploi de méthodes autocratiques n’étaient pas rares. Tout cela correspond d’ailleurs aux propos de « Nino » Daza, qui tout en les déclinant, prenait soin d’en blâmer la nature.

A l’heure des bilans, ce qui s’impose, c’est le sentiment de pouvoir emporter avec soi, le meilleur de l’expérience de vie antérieure, et de l’intégrer à la nouvelle étape qui s’ouvre. Assis en plein milieu du bric à brac déchargé du camion de déménagement, José Gabriel assure:« La solidarité émanant du collectif était très satisfaisante à la Torre. Il en sera de même ici ».

Arrivée dans les nouveaux logements

Arrivée dans les nouveaux logements

La-mudanza-parte-2-niños (1)Dinora qui s’emploie quant à elle, à prendre ses premiers repères dans un espace qu’elle découvre pour la première fois, constate qu’en même temps, on jette les bases de ce que sera la nouvelle mouture organisationnelle. D’ores et déjà, on sait que deux porte-parole représenteront les habitants de chaque tour. Dans la foulée, on réfléchit aussi à l’établissement de règles internes propres à garantir la convivialité, que chacun appelle de ses vœux. En outre, sur un plan pratique, une journée destinée à épauler les nouveaux entrants s’est déroulée sans anicroches. Le tout assorti de la tenue d’un mega Mercal (vente d’aliments à bas prix, subventionés par l’État); enfin pour terminer ce tour d’horizon, un recensement a été meé. Il s’agissait d’une part, de s’assurer du nombre d’enfants en situation d’être scolarisés; et en second lieu, d’établir le nombre précis de femmes enceintes.

Dinora: « Il nous arrive parfois, d’ouvrir la porte de notre nouveau logement, et de nous dire: « c’est bien vrai ce qui nous arrive ? Les larmes aux yeux, on s’écrie « regarde-moi çà. On y est arrivé ». La gorge serrée par l’émotion, Dinora se sècher les yeux: « On est le peuple ; le peuple travailleur. Les enfants -filles et garçons qui nous entourent- ont le droit de rêver, de jouer; pour tout dire, de se divertir. Nous sommes tout disposés à aller encore plus loin ».
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Texte : Martín Di Giácomo. Photos: Gustavo Lagarde

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/torre-de-david-el-fin-de-un-estigma-de-45-pisos/

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : http://bit.ly/1q0bNwk

L’héritage de Chávez, les communes.

Dans son offensive nationale et internationale, la vulgate de la droite médiatique voulait faire croire que la disparition de Chavez entraînerait la lente dissolution de la révolution bolivarienne. En réalité, c’est en ce moment que son principal héritage commence à déployer ses ailes.

Par Mario Sanoja et Iraida Vargas *

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On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur l’héritage de Chavez, or ce n’est qu’aujourd’hui que, sous l’impulsion du Président Maduro et de son équipe, commence à s’incarner son idée centrale pour transformer la société vénézuélienne. Dès 2007, Chavez expliquait : “Tous les moteurs constituants sont tributaires ou convergent vers le cinquième (moteur), qui est le plus grand, le plus puissant, le moteur essentiel. Lequel ? L’explosion révolutionnaire du pouvoir communal, les conseils communaux… ” (Chávez 2007: 40).

Le Capital est encore profondément inscrit dans tous les secteurs de la culture et de la société vénézuéliennes, capable de dominer et d’influencer en sa faveur le processus de reproduction sociale, tout en étant incapable de résoudre les problèmes et les contradictions qu’entraîne son activité. Abolir ou au moins neutraliser les institutions spécifiques qui font l’hégémonie du capitalisme, doit être, est, le premier pas révolutionnaire dans la construction d’un nouveau bloc historique de pouvoir représenté par la future société et son État socialiste et communal.

Le système communal socialiste déjà existant et qui s’appuie sur les traditions des peuples originaires, constitue la forme spatiale concrète qu’acquiert la résistance populaire au capitalisme, fondée sur l’accumulation de connaissances et d’expériences, la structure sociale et spatiale des forces et de ses acteurs, l’enracinement dans la communauté et dans l’identité culturelle de classe.

A partir de la première décennie du vint-et-unième siècle, la construction d’une société communale socialiste exige que nous produisions une nouvelle cartographie de l’espace national avec les variables fondamentaux du pouvoir communal – les conseils communaux, les communes intégrées avec les réseaux socio-productifs et les missions sociales, pour articuler la chaîne de valeur des matières premières et diversifier la production au service des besoins économiques et sociaux de la population. Ces réseaux transversaux qui représenteraient une alternative post-capitaliste fonctionneraient comne un tissu de connections qui recouperait les centres urbains, stimulant la circulation, la distribution et la consommation de biens et de valeurs (Voir Vargas-Arenas y Sanoja 2014: en préparation).MG_9824

Jusqu’à présent le projet révolutionnaire a eu pour référence centrale la dimension macro-économique. Des esprits éclairés comme D.F. Maza Zavala avaient anticipé qu’au XXIème siècle l’aire de propriété purement étatique devrait être limitée par le développement d’autres formes avancées de propriété sociale, commune ou collective, que nous pourrions assimiler à l’actuel système communal. Maza considérait comme souhaitable que l’État conservât la propriété et le contrôle des activités productives basiques, mais observait que “la socialisation qui est par essence la domination du social par la société, exige la participation collective dans la prise de décisions, le contrôle des intérêts publics ou sociaux par des organisations et des dispositifs institutionnels de type populaire : approfondir la démocratie, éradiquer les élites de pouvoir et le pouvoir des élites, pour développer en leur place le pouvoir populaire” (Maza Zavala 1985: 135-136).

La dimension macro-économique du modèle qui a dominé le processus bolivarien a été affectée par l’actuelle crise du capitalisme, parce qu’elle n‘a pas pu dissocier l’économie et la société vénézuélienne du marché capitaliste promu par l’Empire mais, au contraire, a accru notre dépendance de ce marché. Le processus de socialisation, les communes, ce dont nous parlait Maza Zavala, a pris un nouvel élan sous le gouvernement du Président Maduro.maduro_23_enero_comunas_111377221436-540x360

La soi-disant crise de la révolution bolivarienne semblerait plutôt être un changement de front, une réorientation stratégique du processus en vue d’octroyer un rôle central aux communes, d’où la restructuration du gouvernement entamée par le président (1), discutée par les mouvements sociaux ou lors du récent congrès du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV).

La révolution bolivarienne a besoin de revoir son modèle économique, dont une bonne part est héritée des théories économiques de la vieille gauche vénézuélienne depuis les années 1950. Il est important d’évoquer la crise laborale que traversent les entreprises de Guayana et de rappeler à ce propos l’idée de l’économiste eurochaviste Luciano Vasopollo (224:BCV 2013) pour qui il faut différencier nationalisation et socialisation de la gestion économique : la disparition de la propriété privée – dit-il – n’implique pas sa socialisation immédiate.

La nationalisation des secteurs stratégiques (énergie, communications, transport, etc.), apporte des ressources nécessaires pour impulser une stratégie de redressement productif à court terme. Cependant, soutient Vasopollo, la propriété étatique ne garantit pas per se le contrôle des travailleurs(ses) sur leur propre travail ni ne garantit le socialisme.

Si le monopole d’État n’est pas contrôlé directement par les organismes populaires, comme le plaidait également Maza Zavala, celui-ci pourrait retomber dans l’autoritarisme syndical mafieux, le bureaucratisme sydical contre-révolutionaire et inefficace comme c’est le cas au sein des entreprises basiques de Guayana. Sans contrôle démocratique de la part des organismes populaires, la propriété d’État finit par créer et privilégier une nouvelle classe sociale qui surgit du monopole de la gestion étatique des moyens de production (Álvarez 2003; Idem 2010: 58-74).

Comme le note également Vasopollo “… Ce n’est que lorsque s’effectue le contrôle social du processus de production, que la possession des moyens de production est exercée par les unités productives elles-mêmes et que celles-ci, depuis leur environnement immédiat, prennent des décisions sur les investissements et sur le changement technologique, qu’on peut parler d’une autonomie relative de ces unités, autonomie qui peut être accompagnée – ou non – de la condition correspondante de “sujet juridique” …”

Le socialisme, à quelque niveau que ce soit, dit Vasopollo, ne peut être pensé ni construit s’il n’est fondé sur une base solide de démocratie directe qui permette de concevoir la planification sur la base de la connaissance directe des besoins individuels et collectifs (sociaux, d’entreprises, environnementaux, etc.), s’incarnant dans des processus tels que le président Maduro les a baptisés : gouvernement de rue et dialogue sur la production avec les petits et moyens entrepreneurs.

Pour mettre en marche les critères de l’efficacité micro-économique, il serait nécessaire que le gouvernement révolutionnaire dessine et mette en pratique la création d’une culture du travail appropriée, basée sur des valeurs sociales de solidarité collective qui s’oppose à l’opportunisme syndical et au consumérisme individuel qui sont à la base du capitalisme. De la même manière, poursuit Vasopollo, il est non seulement nécessaire de changer la forme et le contenu des fonctions d’utilité micro-économique, en maintenant par exemple la possibilité de répartir le temps de vie entre travail et loisir, mais aussi d’élargir les possibilités qu’a la population de choisir des alternatives autour de ce thème.comunas-2-

Construire le socialisme, toujours selon Vasopollo, c’est promouvoir un changement d’hégémonie culturelle qui inverse les liens de causalité entre économie et politique “…comme on est déjà en train d’en faire l’expérience entre pays de l’ALBA…” redéfinir le discours politique à partir de la centralité de la planification socio-économique…” (BCV 2013: 802), en l’orientant vers un modèle de développement socio-économique auto-déterminé, autogestionnaire, centré sur les ressources et les économies locales et qui valorise en même temps les traditions culturelles et productives, renonçant à importer tant de marchandise inutile qui ne sert qu’à un système de consommation à outrance et insoutenable.

En somme il s’agit de créer la société communale car le passage d’un mode de production à l’autre, à la société post-capitaliste, dit Vasopollo, suppose fondamentalement la présence organisée d’une subjectivité révolutionnaire, exprimée dans le cas vénézuélien par la commune.

La création d’une nouvelle hégémonie culturelle requiert de manière incontournable l’élargissement des espaces politiques où les processus participatifs qui impulsent les processus autodéterminés et autogestionaires puissent s’exprimer avec plénitude : les communes, les conseils communaux, les conseils de travailleurs, les conseils paysans, les conseils étudiants, etc., semences d’une démocratie authentiquement participative, du pouvoir populaire constituant, de la nouvelle société socialiste vénézuélienne (Álvarez 2010: 145-158).MG_9785

En ce sens il est nécessaire de considérer la pertinence d’un système politique de représentation comme celui développé par le PSUV dans lequel les délégué(e)s, porte-paroles des Unités de Bataille Bolívar Chávez (UBCH) doivent se maintenir à tout moment au contact de leurs bases pour guider et orienter le travail et éviter le bureaucratisme.

Le modèle d’intégration civico-militaire vénézuélien, dont l’artisan fut le président Chávez, a joué un rôle de stabilisation fondamental face à l’insurrection armée de secteurs de l’extrême droite vénézuélienne. Selon la nouvelle doctrine militaire vénézuélienne, en cas d’urgence nationale, les forces armées ne resteraient pas les bras croisés à attendre que l’envahisseur ou l’ennemi intérieur agisse contre la révolution mais déploieraient une guerre de résistance populaire appuyée sur le système communal. C’est pour cela que les contigents réguliers ou les forces liées au système communal doivent sentir qu’ils défendent la souveraineté nationale et qu’ils sont aussi les constructeurs actifs du socialisme vénézuélien.

* Anthropologues et historiens vénézuéliens.

Note

(1) Voir “Le Venezuela accélère la transformation du pouvoir citoyen en gouvernementhttps://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/


Références citées:

– Álvarez R, Víctor. 2003. Hacia donde va el modelo productivo. Centro Internacional Miranda. Caracas,
-Álvarez R., Víctor. Del Estado Burocrático al Estado Comunal. Centro Internacional Miranda, Caracas,
-Chávez Frías, Hugo. 2007. Poder Popular: Alma de la Democracia Revolucionaria. Gobierno Bolivariano de Venezuela, Caracas.
– Maza Zavala, D.F. 1985. Ensayos sobre la Ciencia y la Política Económica. Academia Nacional de Ciencias Económicas. Serie Ensayos. Caracas.
-Vargas-Arenas, Iraida y Mario Sanoja Obediente. 2013. Lectura geohistórica de Venezuela. El espacio Nacional y la Sociedad Comunal Socialista. Primera edición. Caracas. Segunda edición revisada, corregida y aumentada (en preparación).
-Vasopollo, Luciano. 2013. Análisis de los Sistemas Económicos. Banco Central de Venezuela, Caracas

Source : http://www.comunaactiva.org.ve/2014/08/el-legado-de-chavez-las-comunas/

Traduction : Thierry Deronne

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