Le néo-colonialisme intellectuel de la gauche européenne, par Emir Sader

bc6q7ueiiaa79dnLa gauche européenne a été essentiellement socialiste – ou social-démocrate – et communiste. Elle avait comme composantes essentielles, les syndicats et les partis politiques – avec une représentation parlementaire, participant aux des élections, alliés entre eux. Et des groupes plus radicaux, en général trotskistes qui faisaient partie du même scénario politique et idéologique.

Une de ses composantes – qui allait devenir problématique – à savoir le nationalisme, fut classé comme une idéologie de droite à cause de son caractère chauviniste en Europe. La responsabilité attribuée aux nationalismes dans les deux guerres mondiales a renforcé cette classification.

Sur d’autres continents, particulièrement en Amérique Latine, cette classification apparaissait comme schématique, mécanique. L’inadéquation est devenue de plus en plus claire alors que surgissaient des forces et des leaderships nationalistes.

En Europe, l’idéologie de la bourgeoisie montante fut le libéralisme, par opposition aux blocages féodaux à la libre circulation du capital et de la main-d’œuvre. Le nationalisme s’est situé à droite du spectre politique et idéologique, exaltant les valeurs nationales de chaque pays en opposition à celles des autres pays et, plus récemment, en s’opposant à l’unification européenne, parce qu’elle affaiblit les États nationaux.

A la périphérie du capitalisme, le nationalisme et le libéralisme ont des traits distincts, et même opposés à ceux qu’ils ont en Europe. Le libéralisme a été l’idéologie des secteurs primaires exportateurs, qui vivaient du libre-échange, exprimant les intérêts de l’oligarchie traditionnelle, de l’ensemble de la droite. Par contre et à la différence de l’Europe, le nationalisme a toujours eu une composante anti-impérialiste.

La gauche européenne a toujours eu de grandes difficultés à comprendre le nationalisme et le libéralisme dans des régions comme l’Amérique Latine. Exemple d’une des erreurs provenant de la vision eurocentrique : des leaders comme Perón et Vargas ont parfois été comparés par les partis communistes d’Amérique Latine avec des dirigeants fascistes européens – comme Hitler et Mussolini – de par leurs composantes nationaliste et antilibérale. En même temps, des forces libérales latinoaméricaines ont été acceptées par l’Internationale Socialiste parce qu’elles défendraient les systèmes politiques « démocratiques » (en réalité, libéraux) contre « les dictatures » dans lesquelles des leaders nationalistes joueraient le rôle principal avec leur charisme et leur idéologie supposée « populiste » et autoritaire.

Des processus comme les révolutions mexicaines, cubaine, sandiniste, et des leaderships nationalistes comme ceux mentionnés, ont été difficiles à digérer par la gauche traditionnelle compte tenu de son héritage colonial, eurocentrique. La même chose se passe, d’une certaine façon, avec la gauche latinoaméricaine du XXIème siècle, dont la gauche traditionnelle européenne éprouve des difficultés à comprendre le caractère et les luttes. Ces mêmes limites affectent les intellectuels d’une gauche européenne qui reste eurocentrique dans sa vision de l’Amérique Latine.

D’une part, il y a les intellectuels de la social-démocratie qui en évoluant vers le social-libéralisme puis le néo-libéralisme, ont perdu toute possibilité de comprendre l’Amérique Latine et la gauche post-néolibérale de notre région.

Mais il y a aussi les intellectuels francs-tireurs ou liés à des courants de l’ultra gauche européenne qui lancent leurs analyses critiques sur les gouvernements progressistes latinoaméricains avec une grande désinvolture, expliquant ce que ces gouvernements ont fait de faux, ce qu’ils devraient faire, ce qu’ils ne devraient pas faire, etc., etc. Ils parlent comme si leurs thèses avaient été confirmées, sans pouvoir présenter aucun exemple concret de ce que leurs idées ont produit et démontré, qui s’adapterait mieux à la réalité que les chemins que ces gouvernements suivent.

Ils se préoccupent des tendances « caudillistes », « populistes », des leaders latinoaméricains, jugent ces processus à partir de ce qu’ils estiment que devraient être les intérêts de tel ou tel mouvement social, ou de l’une ou l’autre thématique. Ils ont des problèmes pour comprendre le caractère nationaliste, anti-impérialiste, populaire, des gouvernements post néolibéraux, leurs processus concrets de construction d’une hégémonie alternative dans un monde encore très conservateur. Ils survolent les réalités comme des oiseaux, saluant quelque chose pour ensuite le critiquer, sans s’identifier profondément à l’ensemble de ces mouvements qui forment la gauche du XXIème siècle. Le temps passe et ces visions eurocentriques ne débouchent sur aucune construction concrète, parce qu’ils sont impuissants à capter les trames contradictoires de la réalité et à partir de cela, proposer les alternatives qui peuvent être portées par les peuples.

Ils se comportent comme s’ils étaient les « consciences critiques de la gauche latinoaméricaine » et comme si nous avions besoin d’elles, comme si nous n’avions pas conscience des raisons de nos avancées, des obstacles que nous avons devant nous, et des difficultés pour les dépasser. Non seulement ils ne peuvent présenter les résultats de leurs analyses, ni dans leurs propres pays – qui peuvent être la France, le Portugal, l’Angleterre ou d’autres pays – là où l’on suppose que leurs idées devraient avoir des résultats. Mais ils ne réussissent pas non plus à expliquer – ni même à aborder – les raisons pour lesquelles, dans leur propres pays, la situation de la gauche est incomparablement pire que dans les pays latinoaméricains qu’ils critiquent.

Ce sont des attitudes encore mues par le paternalisme de l’eurocentrisme et qui se tournent vers l’Amérique Latine non pour apprendre mais avec une posture de professeurs, comme s’ils étaient porteurs de l’ensemble de la connaissance et des expériences victorieuses, à partir desquelles ils donneraient un cours magistral sur nos processus. Ils représentent, en fait, malgré les apparences, les formes de la vieille gauche, qui n’a pas fait l’autocritique de ses erreurs, échecs et reculs. Qui ne sont pas disposées à apprendre des nouvelles expériences latinoaméricaines.

L’aura universitaire ne réussit pas à cacher les difficultés qu’ils ont pour s’engager dans des processus concrets et, à partir de ceux-ci, pour partager la construction des alternatives.

Les analyses qui ne débouchent pas sur des propositions concrètes de transformation de la réalité, présentent de moins en moins d’intérêt. Les postures critiques restent sur le plan de théories qui ne se projettent pas dans le champ du réel, sans aucune capacité à s’approprier la réalité concrète, moins encore de la transformer. Pour reprendre le vieil adage marxiste toujours actuel : leurs idées ne se transforment jamais en force matérielle parce qu’elles ne pénètrent jamais dans les masses.

Emir Sader (Sao Paulo, Brésil 1943) est philosophe, professeur de sociologie à l’Université de São Paulo (USP) et de l’université de l’Etat de Rio de Janeiro (UERJ) où il dirige le Laboratoire des Politiques Publiques. Secrétaire Exécutif du CLACSO, Conseil Latino-américain des Sciences Sociales (http://bit.ly/1t34zbL ). Coordinateur de la Collection Pauliceia où convergent des  recherches socio-culturelles sur l’État et la ville de Sao Paulo (http://bit.ly/1Gfy1mQ ). Auteur (entre autres) avec Marco Aurelio Garcia de “Brésil entre passé et futur”. @emirsader

Emir Sader (Sao Paulo, Brésil 1943) est philosophe, professeur de sociologie à l’Université de São Paulo (USP) et de l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro (UERJ) où il dirige le Laboratoire des Politiques Publiques. Secrétaire Exécutif du CLACSO, Conseil Latino-américain des Sciences Sociales (http://bit.ly/1t34zbL ). Coordinateur de la Collection Pauliceia où convergent des recherches socio-culturelles sur l’État et la ville de Sao Paulo (http://bit.ly/1Gfy1mQ ). Auteur (entre autres) avec Marco Aurelio Garcia de “Le Brésil entre passé et futur”. @emirsader

Source :  http://cartamaior.com.br/?/Blog/Blog-do-Emir/O-neocolonialismo-intelectual/2/33153

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

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En 1906, le Venezuela se heurtait (déjà) au contrôle français de l’information sur l’Amérique latine.

Le Président du Venezuela Cipriano Castro (1858-1924)

Le Président Cipriano Castro (1858-1924) dont l’histoire sera visible en 2014 sur les écrans vénézuéliens grâce au film réalisé par Roman Chalbaud et scénarisé par Luis Britto Garcia.

L’expulsion en janvier 1906, du chargé d’affaires français Oliver Taigny, et la rupture ultérieure des relations diplomatiques entre le Venezuela et la France résultèrent d’un rappel au respect de la souveraineté du Venezuela de la part du président Cipriano Castro. Lequel rompit le contrat qui liait le pays et la Compagnie Française des Câbles téléphoniques, qui fut compromise dans la conspiration des caciques dirigée par Manuel Antonio Matos et le blocus des côtes vénézuéliennes émanant d’un certain nombre de puissances européennes.

Durant les derniers mois de l’année 1901 une conspiration contre le pays, fut préparée de l’étranger et du Venezuela lui-même, ourdie par l’élite bancaire et les derniers notables d’Aragua, Maturin, Zamora (Barinas), Guyana et Sucre, conjointement à d’autres de la zone Caraïbe et de la frontière colombienne, dont le but ultime aura consisté à supplanter de fait, les andins du pouvoir.

En tant que leader de la « Revolucion Libertadora » -le banquier et ex- ministre des Finances du président Ignacio Andrade (1898-1899)- Manuel Antonio Matos acquiert en Angleterre, un navire de guerre le Ban Right, et débarque au Venezuela pour se joindre aux autres conjurés. Et ce, avec l’appui de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France -laquelle s’assura les services de la Compagnie Française des Câbles télégraphiques et finança la conspiration. Cependant, cette tentative avorta définitivement en novembre 1902.

Alors qu’à La Victoria (Aragua) sa défaite est avérée, la coalition des puissances étrangères préparera un blocus naval prenant pour prétexte la question des dettes contractées par le Venezuela. Elle dépêche une escadre de 15 navires pour s’emparer de la flotte vénézuélienne, verrouiller les zones côtières du pays et préparer un éventuel déstabilisation de ces dernières, voire un bombardement de celles-ci.

En novembre de la même année, les représentations diplomatiques de ces pays exigent le remboursement des dettes contractées ; le 9 décembre le blocus devient effectif ; les navires vénézuéliens saisis ; le débarquement à quai de troupes étrangères réalisé ; le château Libertador et le Fortin Solano, à Puerto Cabello (Carabobo), mais aussi le château San Carlos à Maracaibo (Zulia) bombardés.

Le « service d’information » de la Compagnie Française des Câbles téléphoniques.

Dès 1866, la télégraphie à fil s’imposa comme premier moyen technique, en vue du contrôle de la diffusion de nouvelles/dépêches depuis l’étranger jusqu’à la Périphérie et vice versa. Les agences telles qu’Havas (France) (dont l’Agence France-Presse/AFP est aujourd’hui l’équivalent), et Reuters (Angleterre), assuraient principalement la diffusion de l’information relative aux échanges commerciaux, aux cotations en bourse et renforçaient de ce fait le système d’information lié au système capitaliste.

En 1870, on comptait déjà des relais de lignes aux Antilles et en Amérique du sud ; durant ce laps de temps, la France avec la Compagnie Française des Câbles télégraphiques et la Compagnie des Câbles Sud-américains, s’opposait à l’empire britannique, pour la domination de la région. Charles-Louis Havas patron français de la première agence de nouvelles au monde, sera la figure de proue de cet engagement.

En 1876, pour des raisons de fonctionnement et de coûts, les agences Reuters et Havas décident de se répartir les territoires de la planète desservis par le télégraphe. La première s’arrogera le contrôle de l’Angleterre, l’Inde, la Chine, le Japon, la Hollande et Hambourg. La seconde étendra son emprise sur la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et l’Amérique du sud. Ces répartitions concernèrent également les colonies britanniques et françaises, ce qui démontre au passage, que le contrôle de l’information favorisa la domination impériale de cette époque.

Le blocus du Venezuela par les puissances européennes, 1902

Le blocus du Venezuela par les puissances européennes, 1902

Le Câble français et le blocus naval.

En mai 1888, le câble sous-marin atteint La Guaira (Vargas) et la première communication est assurée le 18 juin. Avant cette période, les nouvelles aboutissaient à Trinidad, par le biais du terminal câblegraphique anglais. Par la suite, l’information sera transmise par la voie maritime à Macuro (Sucre) et depuis Güiria les informations seront transmises à Caracas par le télégraphe.

Preuve de l’existence d’une volonté du contrôle sur l’information, le « service » de l’agence Havas ne concernait pas directement les journaux et périodiques. Il était partie constitutive du contrat de service passé entre la Compagnie française du Télégraphe Sous-marin et le gouvernement vénézuélien. Dans ces conditions, explique Eleazar Diaz Rangel dans son livre intitulé La informacion internacional en America Latina (L’information internationale en Amérique Latine) , les journalistes se voyaient contraints de recueillir les dépêches câblegraphiques directement auprès de l’agence télégraphique.

Le 9 décembre 1902, jour qui voit le début du blocus des zones côtières, la Compagnie du Câble français – la même qui avait mis à la disposition de la Revolucion Libertadora son réseau télégraphique côtier afin de révéler la teneur des communications émanant du gouvernement,  profitant du siège imposé au secteur côtier et bénéficiant du concours de l’agence Havas, déforma la réalité des faits et entreprit d’isoler le pays sur le plan médiatique.

Par ailleurs, la dite agence fit le silence sur la réaction de divers pays. Et plus précisément sur la protestation qu’émit le ministre des Affaires étrangères argentin Luis Drago (proclamation connue sous le nom de Doctrine Drago), à propos des mesures de recouvrement de la dette par la force. L’agence Havas fit en sorte de hiérarchiser le traitement des faits, afin de minimiser l’imminence de la venue des navires de guerre dans les ports vénézuéliens.

Pour sa part, Reuters, qui recevait les dépêches d’Havas, sollicita auprès du ministère allemand des Affaires étrangères, l’autorisation de publier un communiqué dans lequel le Vénézuela précisait être conscient d’être une nation souveraine, égale des autres puissances, et qu’il était par conséquent décidé à défendre sa souveraineté.

Le dénouement résulta d’un arbitrage par lequel le Vénézuela récupéra sa flotte mise sous séquestre, et s’engagea à payer 30% des recettes des douanes de La Guaira et Puerto Cabello. Le 14 février 1904, la levée du blocus sera la contrepartie de ces accords ratifiés par le Tribunal de La Haye. Le 22, la sentence rendue fut promulguée.

Rupture avec la France.

La France a toujours soutenu le complot contre Castro. A Fort de France (Martinique), elle fournit l’équipage du Ban Righ, et au Vénézuela, elle fit du Câble Français, un instrument de son entreprise de déstabilisation du président vénézuélien. Elle tira profit du conflit naval en dénonçant « l’agression » contre le vapeur Ossun, propriété d’un citoyen français résidant dans le pays. Quant à la compagnie du Câble français, elle bénéficia des plus grandes opportunités quant au déploiement de son réseau de lignes terrestres et côtières.

Le président Castro, conscient du rôle qu’avait joué la France dans ces événements, et face aux réclamations des paiements que la sentence de La Haye avait entérinés, décida en date du 4 septembre 1905 de rompre le contrat qui liait le pays à la Société des Câbles sous-marins. Dorénavant, le gouvernement décidera de prendre en main l’exploitation des services terrestres et côtiers, hormis la station de La Guaira, et ce, afin de ne pas interrompre les communications avec l’extérieur.

Dans son ouvrage intitulé El hombre de la levita gris, Enrique Bernardo Nunez soulignera le fait que Monsieur Brun, président de la compagnie, soutint auprès du gouvernement que ces mesures représentaient une menace pour la liberté de l’industrie. Une décision d’expulsion du pays sera prise à l’encontre de ce dernier. En date du 14 janvier 1906, le chargé d’affaires français Oliver Taigny sera également visé par cette décision, après que sa compagnie eut pris la décision de refuser le paiement de la patente de la même année ; cette disposition débouchant sur la fermeture de son agence de La Guaira.

Le 10 janvier, la France déclarera rompues les relations diplomatiques avec le Venezuela. Elles seront rétablies en 1913, sous la présidence de Juan Vicente Gomez, soit un an avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. L’accès au marché pétrolier devenait une nécessité vitale pour les dits pays.

Le Venezuela reviendra au service câblegraphique en s’appuyant sur une assistance maritime, avec deux embarcations qui assureront un trajet quotidien entre Trinidad et Curazao. Cette expérience durera peu de temps, jusqu’à ce que d’autres moyens de contrôle de l’information mondiale s’imposent avec l’arrivée de la télégraphie sans fil et de la radio…

Pedro Ibanez

Source : AVN, 17/01/2014.  http://www.avn.info.ve/contenido/1906-venezuela-se-enfrent%C3%B3-al-control-informativo-franc%C3%A9s-latinoam%C3%A9rica

Traduction de l’espagnol : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/01/22/en-1906-le-venezuela-se-heurtait-deja-au-controle-francais-de-linformation-sur-lamerique-latine/

Samuel Pinheiro Guimarães* : États-Unis, Venezuela, Paraguay et médias mondiaux : 26 notes pour comprendre la bataille actuelle.

Samuel Guimaraes

*Samuel Pinheiro Guimarães est diplomate brésilien et professeur à l’Institut Rio Branco. Ex- coordinateur du Mercosur. Master en Économie de la Boston University, Secrétaire Général des Relations Extérieures du Brésil (2003-2009). Auteur de nombreux ouvrages tels que “Stratégies: l’Inde et le Brésil »  (org.), Brasilia, IPRI (Institut de Recherches sur les Relations extérieures),1998, ou “Regards brésiliens sur la politique extérieure de l’Afrique du Sud », Brasilia, (IPRI),2000.

1. On ne peut comprendre les péripéties de la politique sud-américaine sans prendre en compte la politique des États-Unis envers l’Amérique du Sud. Les États-Unis restent l’acteur politique principal en Amérique du Sud et nous devons commencer par la description de ses objectifs.

2. En Amérique du Sud, l’objectif stratégique central des États-Unis – qui malgré leur affaiblissement restent la plus grande puissance politique, militaire, économique et culturelle du monde – est d’incorporer tous les pays de la région à son économie. Cette incorporation économique mène nécessairement à un alignement politique des pays les plus pauvres sur les États-Unis dans les négociations et dans les crises internationales.

3. L’instrument tactique nord-américain pour atteindre cet objectif consiste à promouvoir l’adoption légale, par les pays d’Amérique du Sud, de normes de libéralisation la plus large possible du commerce, des finances et des investissements, des services et de “protection” de la propriété intellectuelle à travers la négociation d’accords sur les plans régional et bilatéral.

4. Il s’agit d’un objectif stratégique historique et permanent. Une de ses premières manifestations a eu lieu en 1889 lors de la 1ère Conférence  Internationale Américaine organisée à Washington, lorsque les États-Unis, qui étaient la première puissance industrielle du monde, proposèrent la négociation d’un accord de libre commerce pour les Amériques et l’adoption, par tous les pays de la région, d’une seule et même monnaie : le dolllar.

5. D’autres moments-clefs de cette stratégie furent l’accord de libre commerce entre États-Unis et Canada; le NAFTA (Zone de Libre Commerce de l’Amérique du Nord, incluant en plus du Canada, le Mexique); la proposition de création d’une Zone de Libre Commerce des Amériques –l’ALCA;  et finalement les accords bilatéraux avec le Chili, le Pérou, la Colombie et les pays d’Amérique Centrale.

6. Dans ce contexte hémisphérique, le principal objectif nord-américain est d’incorporer le Brésil et l’Argentine, qui sont les deux principales économies industrielles de l’Amérique du Sud, à ce grand “ensemble” de zones de libre commerce bilatérales, où les règles relatives au mouvement de capitaux, aux investissements étrangers, à la défense commerciale, aux relations entre investisseurs étrangers et États seraient non seulement identiques mais autoriseraient la pleine liberté d’action pour les méga-entreprises multinationales, réduisant au minimum la capacité des états nationaux à promouvoir le développement, même capitaliste, de leurs sociétés et de protéger et de développer leurs entreprises (et leurs capitaux nationaux) et leur force de travail.

7. L’existence du Mercosur, dont la prémisse consiste à donner la préférence au sein de son marché aux entreprises (nationales ou étrangères) installées dans les territoires de l’Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay par rapport aux entreprises situées hors de ce territoire, et qui veut s’étendre dans le but de construire une zone économique commune, est incompatible avec l’objectif nord-américain de libéralisation générale du commerce des biens, des services, des capitaux, etc., qui bénéficie à ses méga-entreprises, naturellement beaucoup plus puissantes que les entreprises sud-américaines.

8. D’autre part, un objectif (politique et économique) vital pour les États-Unis est d’assurer l’approvisionnement énergétique de son économie, qui importe 11 millions de barils de pétrole par jour dont 20% en provenance du Golfe Persique – zone d’instabilité extraordinaire, de turbulences et de conflit.

9. Les entreprises nord-américaines ont été responsables du développement du secteur pétrolifère au Venezuela à partir de la décennie de 1920. D’un côté le Venezuela approvisionnait traditionnellement les États-Unis en pétrole, de l’autre il importait les équipements pour l’industrie pétrolière et les biens de consommation pour sa population, aliments y compris.

10. L’élection de Hugo Chávez en 1998 et ses décisions de réorienter la politique extérieure (économique et politique) du Venezuela en direction de l’Amérique du Sud (principalement mais non exclusivement en direction du Brésil) ainsi que de construire l’infrastructure et de diversifier l’économie agricole industrielle du pays ont brisé la profonde dépendance du Venezuela vis-à-vis des États-Unis.

11. Cette décision vénézuélienne, qui affecte frontalement l’objectif stratégique de la politique extérieure nord-américaine de garantir l’accès aux sources d’énergie proches et sûres, est devenue encore plus importante à partir du moment où le Venezuela est devenu le pays doté des plus importantes réserves de pétrole et au moment où la situation au Proche-Orient est devenue de plus en plus volatile.

12. Dès lors s’est déclenchée une campagne mondiale et régionale des médias contre le président Chávez et le Venezuela, cherchant à le sataniser et à le caractériser comme dictateur, autoritaire, ennemi de la liberté de la presse, populiste, démagogue, etc… Le Venezuela, selon les médias, ne serait pas une démocratie. Les médias ont créé une “théorie” selon laquelle bien qu’un président soit élu démocratiquement, le fait qu’il ne  “gouverne pas démocratiquement” en ferait un dictateur et que par conséquent on peut le renverser. De fait il y a déjà eu un coup d’État au Venezuela en 2002 et les premiers dirigeants à reconnaître le “gouvernement” surgi de ce coup d’État furent George Walker Bush et José María Aznar.

13. À mesure que le Président Chávez a commencé à diversifier ses exportations de pétrole, notamment vers la Chine, a substitué la Russie dans l’approvisionnement énergétique de Cuba et a commencé à appuyer les gouvernements progressistes élus démocratiquement tels que ceux de la Bolivie et de l’Équateur, décidés à affronter les oligarchies de la richesse et du pouvoir, les attaques ont redoublé, orchestrées par les médias de la région (et du monde entier).

14. Cela a eu lieu malgré le fait qu’il n’y avait aucun doute sur la légitimité démocratique du Président Chávez, qui à partir de 1998 s’est soumis à douze élections, toutes libres et légitimées par les observateurs internationaux, parmi lesquels le Centre Carter, l’ONU et l’OEA.

15. En 2001, le Venezuela a présenté pour la première fois sa candidature au Mercosur. En 2006, au terme des négociations techniques, le protocole d’adhésion du Venezuela fut signé par les Président Chávez, Lula, Kirchner, Tabaré et Nicanor Duarte du Paraguay – membre du Parti Colorado. Débuta alors le processus d’approbation de l’entrée du Venezuela par les congrès des quatre pays, sous le feu nourri de la presse conservatrice, préoccupée par le “futur” du Mercosur qui, sous l’influence de Chávez, pourrait, selon elle, “nuire” aux négociations internationales du bloc, etc. Cette même presse qui habituellement critiquait  le Mercosur et qui défendait la signature d’accords de libre commerce avec les États-Unis, avec l’Union Européenne, etc… si possible de manière bilatérale et qui considérait l’existence du Mercosur comme un obstacle à la pleine insertion des pays du bloc dans l’économie mondiale, commença à se préoccuper pour la “survie” du bloc.

16. Approuvée par les Congrès de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay, l’entrée du Venezuela commença à dépendre du Sénat paraguayen dominé par les partis conservateurs représentants des oligarchies rurales et du “commerce informel”, qui commença à exercer un pouvoir de veto, influencé en partie par son opposition permanente au Président Fernando Lugo, contre lequel ces partis ont lancé 23 procédures d’ « impeachment » à partir de sa prise de fonctions en 2008.

17. L’entrée du Venezuela dans le Mercosur avait quatre conséquences :

– rendre difficile l’“éjection” du Président Chavez à travers un coup d’État;

– empêcher l’éventuelle réincorporation du Venezuela et de son énorme potentiel économique et énergétique à l’économie nord-américaine;

– fortifier le Mercosur et le rendre encore plus attractif pour d’autres candidats à l’adhésion parmi les pays de l’Amérique du Sud;

– rendre plus difficile le projet permanent des États-Unis de créer une zone de libre commerce en Amérique Latine, qu’ils mettent actuellement en oeuvre à travers la possible “fusion” d’accords bilatéraux de commerce, dont l’accord de « l’Alliance du Pacifique » est un exemple.

18. Dès lors, le refus du Sénat paraguayen et l’approbation de l’entrée du Venezuela au Mercosur devenaient une question stratégique fondamentale pour la politique nord-américaine en Amérique du Sud.

19. Les dirigeants du Parti Colorado, au pouvoir au Paraguay depuis soixante ans et jusqu’à l’élection de Lugo, et ceux du Parti Libéral qui participait au gouvernement de Lugo, avaient sans doute imaginé que les sanctions contre le Paraguay à la suite de l’“impeachment” de Lugo seraient principalement politiques et non économiques, se limitant à suspendre la participation du Paraguay aux réunions des présidents et des ministres du bloc régional.

Sur la base de cette évaluation, ils ont mené le coup d’État. D’abord le Parti Libéral a quitté le gouvernement et s’est rallié au Parti Colorado et à l’Union Nationale des Citoyens Éthiques – UNACE.  Fut ensuite approuvée, lors d’une session parlementaire, une résolution consacrant un rite super-sommaire d’“impeachment”.

De cette manière, ils ont passé outre à l’article 17 de la Constitution paraguayenne qui détermine que “dans le processus pénal ou dans tout autre pouvant entraîner une peine ou une sanction, toute personne a le droit de disposer des copies, des moyens et des délais indispensables à la présentation de sa défense, et de pouvoir offrir, pratiquer, contrôler et contester des preuves”, ainsi qu’à l’article 16 qui affirme que le droit des personnes à la défense est inviolable.

20. En 2003, le processus d’“impeachment” contre le Président  Macchi, qui ne fut pas approuvé, dura près de 3 mois. Le processus contre Fernando Lugo fut entamé et conclu en près de 36 heures. Le recours constitutionnel présenté par le Présidente Lugo devant la Cour Suprême de Justice du Paraguay ne fut même pas examiné et fut rejeté in limine.

21. Le processus d’“impeachment” du Président Fernando Lugo fut considéré comme un coup d’État par tous les États d’Amérique du Sud et, en accord avec la Charte Démocratique du Mercosur, le Paraguay fut suspendu de l’UNASUR et du Mercosur, sans que les néo-golpistes ne manifestent la moindre considération pour les démarches des chanceliers de l’UNASUR, qu’ils ont même reçus avec arrogance.

22. Comme conséquence de la suspension paraguayenne, il fut posible légalement pour les gouvernements de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay, d’approuver l’adhésion du Venezuela au Mercosur, qui sera effective au 31 juillet 2012. Événement que ni les néo-putschistes, ni leurs admirateurs les plus fervents – les États-Unis, l’Espagne, le Vatican, l’Allemagne, premiers à reconnaître le gouvernement illégal du paraguayen Franco – ne semblaient avoir prévu.

23. Face à cette évolution inattendue, toute la presse conservatrice des trois pays et celle du Paraguay, et les dirigeants et partis conservateurs de la région, ont volé au secours des néo-putschistes avec toute sortes d’arguments, proclamant l’illégalité de la suspension du Paraguay (et par conséquent, affirmant la légalité du coup d’État) et de l’inclusion du Venezuela, puisque la suspension du Paraguay aurait été illégale.

24. A présent le Paraguay veut obtenir une décision du Tribunal Permanent de Révision du Mercosur sur la légalité de sa suspension du Mercosur, tandis qu’au Brésil, le dirigeant du PSDB annonce qu’il saisira la justice brésilienne au sujet de la légalité de la suspension du Paraguay et de l’entrée du Venezuela.

25. La politique extérieure nord-américaine en Amérique du Sud a subi les conséquences totalement inattendues de l’empressement des néo-putschistes paraguayens à prendre le pouvoir, avec un appétit si violent qu’ils n’ont pu attendre les élections qui seront organisées en avril 2013. Les États-Unis articulent à présent tous leurs alliés pour renverser la décision de l’adhésion du Venezuela.

26. En réalité la question du Paraguay est la question du Venezuela : celle de la bataille pour l’influence économique et politique en Amérique du Sud et de son avenir comme région souveraine et développée.

Traduction du portugais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/07/17/samuel-pinheiro-guimaraes-etats-unis-venezuela-paraguay-et-medias-mondiaux-26-notes-pour-comprendre-la-bataille-actuelle/

Hugo Chavez ou la construction d’un leadership programmatique. Par Jesse Chacón.

Dans l’air une chanson : http://t.co/jxEMBT0J

Puis une image : 

Et ces paroles : « Les années passeront et je me rends compte que je ne m’en irai plus jamais de ces rues parce que Chávez ce n’est plus moi, Chávez c’est le peuple. Nous sommes des millions. Chávez, c’est toi, femme. C’est toi, jeune, c’est toi, enfant; toi, soldat vénézuélien; ce sont vous les pêcheurs, les agriculteurs, les paysans et les commerçants ».

Et il y a ELLE (photo), qui quelques jours auparavant, a accompagné l’inscription au Conseil National Électoral de cet homme que les médias occidentaux rêvaient malade, encerclé par les complots, fini.

Elle a 73 ans m’explique-t-elle, et s’appelle Isabel. Venue des vallées de la rivière Tuy, de loin donc, surtout pour son âge. Je regarde son visage aux traits indigènes, presque impassible. C’est la première fois, poursuit-elle, qu’elle participe à un meeting. La première fois qu’elle croit « vraiment » dans la politique. Elle a fait la route parce qu’elle considère que c’est ce qu’elle peut faire pour lui. Sa fille intervient, émue, s’excusant du désordre de ses pensées : « Chavez a réveillé le meilleur de nous-mêmes, ce qu’il y a de plus authentique en nous. C’est un guerrier infatigable, insoumis et en même temps capable d’une tendresse qui confine à la naïveté. Avec sa franchise à la vénézuélienne qui peut choquer certains mais qui est toujours authentique. Quand je le regarde je vois mon reflet, je vois mes soeurs, mes frères, ou pour le dire autrement, le meilleur de nous-mêmes. II est de ceux qui vous poussent à ne jamais vous avouer vaincu alors que tous les autres vous disent que vous ne pouvez pas. Et notre espoir dans l’avenir n’est plus naïf, pour nous c’est un avenir de travail, de critiques. Nous sommes capables de reconnaître que nous avons fait beaucoup mais qu’il nous reste encore plus à faire. Sauf que maintenant nous savons et que nous nous respectons tels que nous sommes : noirs, indigènes, métis, blancs, tout en étant un même peuple. Avec lui nous avons déjà réussi beaucoup de choses mais je suis sûre que nous allons réussir beaucoup plus de choses parce que nous sommes souverains, indépendants.”

Tout autour de nous, je regarde ces milliers de citoyens. « Messianisme » ? « populisme » ? « totalitarisme » ? dictature » ? Et si c’était le contraire ? Si l’étincelle des urnes de 1998 avait cédé la place à l’intelligence critique d’une population qui ne vote plus pour un homme mais ose « demander le programme » et – crime suprême – ose voter contre l’avis pressant des grands médias ?

Dans le Venezuela de 2012 les universités sont ouvertes et même si la télévision privée conserve une part écrasante d’audience, la réceptionniste qui hier encore se vernissait les ongles, utilise l’ordinateur du patron pour étudier à la « Misión Sucre ». Au-delà de tous les signes « objectifs » publiés par  l’ONU, la CEPAL, etc.. sur les progrès économiques ou les avancées sociales, deux études gagnent à être corrélées : celle de l’ONG chilienne Latinobarometro qui place le Venezuela à la première place des pays latinoaméricains qui croient dans la démocratie (84%) et celle de la firme états-unienne Gallup qui le place à la 5ème place des pays les plus heureux dans le monde.

Un peuple qui a connu les dictatures de Gómez puis de Pérez Jimenez, puis la paix achetée par les sociaux-démocrates et entretenue par Venevision, est devenu mouvement, parole multiple, besoin d’étudier. Ses critiques quotidiennes sur le processus ne font que confirmer ce saut de conscience et ces besoins nouveaux. Les analyses universitaires, journalistiques de la classe moyenne occidentale réduisant ce processus à une manipulation charismatique ont un point commun: le mépris du peuple.

C’est ce type nouveau de co-création du politique que Jesse Chacón analyse dans l’article qui suit.

Thierry Deronne, 3 juillet 2012.

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HUGO CHÁVEZ: LA CONSTRUCTION D’UN LEADERSHIP PROGRAMMATIQUE

Par Jesse Chacón- GISXXI.

24 juin 2012.

Dans notre baromètre du mois de juin 2012, l’action en général du président Chávez se maintient à 63% d’opinions favorables, 17% l’évaluent comme “moyenne” et 19% comme “négative”; par contraste, les opinions positives pour l’opposition n’atteignent que 22% de la population, et 45% la jugent négativement. L’indicateur d’intentions de votes exprime la même tendance pour les deux candidats à l’élection présidentielle du 7 octobre 2012 : 57.8% voteraient pour Hugo Chávez alors que 23% seulement le feraient pour le candidat de la droite, Capriles Radonski.

Selon les indicateurs d’appui ou de rejet, le candidat de l’opposition est rejeté par 43%, Chavez par 17%. 21% se sentent indifférents face à la candidature de Capriles. A cette mathématique du rejet et du soutien, ajoutons que 56% affirment qu’ils ne voteront pas pour Capriles Radonski.

Au vu de ces résultats, divers analystes de l’opposition elle-même qui publient sur le site  http://eleccionespresidenciales2012.blogspot.com, se demandent comment il est possible qu’après l’impact des primaires de l’opposition en février 2012, le candidat de l’opposition n’ait pas réussi à grimper dans les enquêtes. Ils sont intrigués par le fait qu’alors que leur candidat parcourt le pays en faisant du porte à porte, et que le président Chávez ne s’est pas exposé aussi intensément en public, c’est ce dernier qui reste en tête dans tous les sondages. Pas plus qu’ils ne comprennent comment leur candidat qui incarnait la santé et la jeunesse, a pu s’évanouir par deux fois dans des réunions publiques et qu’il soit incapable de construire un discours de plus de 7 minutes, alors qu’un Chavez convalescent, frais comme une rose et plein de vie, bat le record d’un discours de plus de huit heures pour la présentation du bilan annuel au congrès et de trois heures le jour de l’inscription de sa candidature.

Capriles tente de conjurer cette ambiance par l’argument qu’il ne croit « qu’aux enquêtes sérieuses, pas aux enquêtes bidons ». C’est évidemment la réponse de tout candidat qui se sent dépassé par son concurrent; mais cela dénote sans aucun doute la perplexité qui l’envahit face à la proximité du duel électoral et à l’incapacité de construire une stratégie cohérente et dotée d’impact.

D’autres analystes cherchent à expliquer la supériorité du président dans les résultats électoraux par la logique du leadership charismatique, élevant à la dimension de la magie la relation qui s’est construite entre Chávez et le peuple vénézuélien. De ce point de vue seule une connexion du même ordre émotionnel direct et quasi religieuse pourrait renverser cette frénésie.

A première vue l’interprétation précédente peut paraître novatrice. Elle ne fait que s’ajouter aux postures politico-académiques du mépris pour le sujet populaire, national, lorsqu’il acquiert une conscience historique. Cette interprétation préfère octroyer toutes les qualités au leader et reléguer les multitudes au rôle de simples spectatrices, ou, au mieux de marée aveugle, prisonnière de l’émotionnel et de l’irrationnel. Nous pensons que la forte connexion entre le peuple et Chávez doit être lue depuis un autre perspective, celle d’un leadership programmatique.

Le cycle de la révolution que vit aujourd’hui la société vénézuélienne a été déclenché par les majorités lors des émeutes du Caracazo en 1989 : une avant-garde nationale, d’extraction populaire – le MBR200 – interpréta cette atmosphère de révolution et en tira les conclusions en se lançant dans les rébellions civico-militaires de1992. De ces dates jusqu’à aujourd’hui, le Venezuela a vécu un vertigineux processus de déplacement des élites “puntofijistes” (1), a retourné le tracé d’un mode de développement néo-libéral pour le transformer en une politique sociale centrée sur la garantie et l’universalité des droits. Pendant ces 12 ans de gouvernement bolivarien, et malgré la transgression contre-révolutionnaire, ce type de politique a permis des transformations significatives dans la réduction de la pauvreté et dans l’élévation de la qualité de vie des vénézuéliens.

Malgré les échecs opérationnels des rébellions civico-militaires de 1992 menées par le  MBR200, celles-ci se sont configurées en références décisives d’ouverture à une phase instituante, marquant le début d’un cycle révolutionnaire, approfondi ensuite dans la période connue comme constituante. Ce processus constituant ne correspond pas seulement au moment-clef de l’assemblée nationale constituante de 1999, mais à tout le processus de mobilisation et d’identification de la proposition et du modèle de société à construire tel qu’il s’est débattu pendant la décennie des années 90 et qui a trouvé sa première expression publique dans « l’Agenda Alternatif Bolivarien », présenté en 1996 par le MBR200 comme synthèse d’un débat large, riche, initié par les insurgés depuis la prison et ensuite étendu à tout le pays.

L’insurrection sociale et politique vénézuélienne représentée par le MBR200 et la disposition générale de la population à désobéir et à se mobiliser, produisirent leur première expression programmatique dans cet agenda présenté publiquement en 1996.

La période constituante, même si elle ne rompit pas avec la force charismatique générée par le leadership d’Hugo Chávez como commandant principal, permit cependant de développer la construction d’un programme de société nouvelle qui allait prendre forme quelques années plus tard dans la Constitution Bolivarienne de 1999.

S’est construit ainsi un nouveau type de leadership programmatique, un leadership qui s’appuie sur un projet de pays : même si la culture politique vénézuélienne octroie une très forte prééminence au leader, la référence réelle est le projet de constitution bolivarienne, c’est elle qui occupe l’imaginaire des vénézuéliens, comme on l’observera lors des journées d’avril 2002, lorsque le peuple sortit massivement dans la rue pour renouer le fil constitutionnel brisé par le coup d’État de la droite. Le 13 avril 2002, le coeur de la moblisation populaire était le rétablissement du cadre constitutionnel et la restauration de la constitution bolivarienne.

L’Agenda Alternatif Bolivarien de 1996 représenta une option différente face à l’agenda néo-libéral de l’époque baptisé « Agenda Venezuela ». Alors que ce dernier, enivré de néo-libéralisme, approfondissait les privatisations et le démantèlement de l’État comme garant des droits, l’Agenda Alternatif  Bolivarien présenta avec clarté l’obligation pour la société vénézuélienne de recupérer l’État comme centre de gravité du nouveau processus national.

Cet Agenda Alternatif  Bolivarien fut la première ébauche d’un programme minimal et inaugura une nouvelle piste méthodologique, en proposant de créer le programme avec les gens, et de le faire via une assemblée constituante. Cet agenda s’est développé année après année de manière cohérente, d’abord dans la première constitution bolivarienne, ensuite dans les 49 lois d’habilitation, puis dans le plan de développement des 5 équilibres de 1999, dans le Projet National Simón Bolívar de 2006 et aujourd’hui, avec la proposition du candidat Hugo Chávez, le plan de gestion bolivarienne socialiste 2013-2019.

C’est sans aucun doute dans cette cohérence programmatique et dans la forte capacité de la transformer en actes concrets dans la vie quotidienne des gens, que nous devons chercher l’explication de la forte connexion entre Chavez et le peuple. Nulle sorcellerie ni magnétisme personnel du leader mais fidélité au plan de liberté et d’égalité dont le peuple fait conscience a exigé sans cesse la réalisation depuis la geste héroïque de 1989. L’équation n’est pas comme veulent la présenter les analystes d’oppositions ou les universitaires automnaux, que Chávez crée le peuple mais au contraire que Chávez est une création collective du peuple qui se soulève en révolution.

C’est ce peuple devenu gouvernement que la droite vénézuélienne affrontera le 7 octobre.

Jesse Chacón
Directeur de la Fondation GIS XXI
 
(1) NDT. Le « puntofijisme » est un pacte signé en 1958 à Punto Fijo au Venezuela entre les deux principaux partis dominants (social-chrétien et social-démocrate) pour se relayer en alternance au pouvoir sans en modifier les structures.
 
Traduction : Thierry Deronne

Le projet Capriles et la nostalgie de la voie capitaliste pour l’agriculture vénézuélienne

Le Venezuela agraire antérieur à 1930 avait pour noeud central des relations sociales le « latifundio »: Nous disons « relation sociale » car cette immense étendue de terre improductive, accumulée dans peu de mains et  appelée « latifundio », est l’expression d’une forme particulière d’organisation sociale et en particulier de processus productifs. Autour de l’improductivité de la terre s’articulent des relations d’exploitation agraire qui vont de la vassalité exprimée sous des formes de métayage ou de location jusqu’à des formes d’esclavage et de surexploitation. Sa logique est la dépossession et la concentration de la richesse – la terre – dans peu de mains.

Politiquement le « latifundio » est le reproducteur d’une mentalité conservatrice et des usages despotiques dans la configuration du régime. Socialement, son résultat est la pauvreté pour d’immenses masses paysannes condamnées à l’analphabétisme.

Bien que la configuration du nouveau modèle productif centré sur le pétrole à partir de 1930 a déplacé la terre comme axe de l’accumulation capitaliste, comme pouvoir et comme lignage, il n’a pas entraîné la dissolution du latifundio comme institution fondamentale de la trame sociale vénézuélienne. Au contraire celui-ci a survécu et a coexisté avec l’oligarchie de l’argent configurée autour de la capture de la rente pétrolière et des formes rudimentaires d’industrie, agro-industries et commerciales dérivées de ce processus.

Timidement, dans la perspective du développement d’un modèle agro-industriel rachitique, la bourgeoisie tenta dès la décennie des années 60 un processus de réforme agraire. Cependant le recensement de 1998 nous montre une carte agraire sous l’emprise du latifundio, qui occupait alors une étendue de 6.762.399 hectares, avec les séquelles de la pauvreté rurale et de l’improductivité.

Dans les années 90, en lien avec l’hégémonie du capital financier international et de son nouveau mode d’accumulation appelé néo-libéralisme, la bourgeoisie vénézuélienne, sans toucher à la structure du latifundio, a tenté inutilement de 1989 à 1998 d’approfondir la voie capitaliste pour l’agriculture vénézuélienne. Dans ce sens s’est ajouté un modèle drastique de dérégulation et d’ouverture économique (dont l’élimination des taxes sur les importations).

Ce modèle a introduit en outre l’élimination de toute mesure de protection interne pour la production agricole nationale. Cette politique a eu pour résultat une crise majeure de l’agriculture vénézuélienne. Il ne pouvait en être autrement vu l’entrée dérégulée de biens agricoles (eux oui, subventionnés) que les pays développés exportaient sur le marché vénézuélien. En complément de cette politique s’est produit une augmentation des taux actifs d’intérêts et une chute du crédit agricole. Le rythme de la productivité agricole a décroché, passant de 15.915.235 tonnes d’aliments produits en 1988 à 17.160.577 tonnes d’aliments produits en 1998, soit une croissance de seulement 8% entre 1988 et 1998.

Mais la prétention de la bourgeoisie vénézuélienne de l’époque et d’aujourd’hui, qui a pour têtes visibles les grands groupes privés Mendoza et Capriles García, était de faire fonctionner la terre sur la base du discours capitaliste de la productivité. Pour atteindre cet objectif, à l’instar de ses pairs latino-américains, elle s’est reconvertie dans le négoce de l’agro-industrie et des cultures liées. Ce qui a signifié un changement radical dans la géographie des relations agraires car semer une hectare de palme africaine, de soja ou de maïs pour produire de l’éthanol, génère un excédent financier supérieur à tout autre produit ou usage du sol agricole. Rapidement les formes de production d’auto-consommation et d’autres biens agricoles destinés à l’alimentation nationale ont disparu, tandis que s’imposait la monoculture avec toutes ses séquelles négatives.

La voie capitaliste pour l’agriculture vénézuélienne, associée à l’horizon de la concentration de la terre dans peu de mains, à la crise agro-alimentaire et à la déprédation de l’environnement, a été stoppée à partir de 1998 par un modèle socialiste. Depuis 12 ans, nous vivons un progrès constant dans la démocratisation de la terre et du crédit agricole, en même temps que la lutte pour récupérer la productivité agricole en vue de produire des aliments pour la population, le tout formant une voie révolutionnaire de souveraineté agro-alimentaire.

Les résultats, au-delà de l’image catastrophiste que veulent imposer les grands médias liés aux intérêts de la bourgeoisie, sont tangibles; la révolution bolivarienne a liquidé le latifundio à 54%. Sur les 6.762.399 hectares de latifundio 3.654.681 hectares ont été récupérés, distribués et mis en production. Il reste donc à transformer 3.107.718 hectares en terres productives, soit 46%.

Comme nous l’écrivions plus haut, de 1988 à 1998 la production agricole nationale a progressé à peine de 8%. A partir de 1998, comme résultat du modèle de révolution agraire, nous sommes passés de 17.160.577 tonnes d’aliments produits en 98 à 24.686.018 tonnes produites en 2010; soit une augmentation de 44%.

La voie socialiste pour l’agriculture a également abouti à la démocratisation du crédit agricole. Selon les données du MInistère de l’Agriculuture et des Terres, la Banque Agricole Vénézuélienne (BAV) est passée de l’octroi de 19.003.986 Bolivars de crédits en 2006 à 1.226.190.113 Bolivars en 2010. Soit une augmentation de 6.352%. De 2008 à décembre 2010, le Fonds pour le Développement Agraire Socialiste (FONDAS) a versé plus de 77.519 crédits pour un montant de 3.758.944.157 Bolivars. Le FONDAS est passé de 16.755.306 Bolivars de crédits en 1998 à l’octroi de 1.165.871.704 Bolivars de crédits en 2010. Soit une augmentation de  6.858%.

Autre fait à souligner dans ce cycle, le développement d’un Système Agro-industriel de Propriété Sociale avec plus de 21.000 travailleurs et 110 Unités de propriété Agro-industrielle; parmi lesquelles des centres de traitement de céréales, de lait, viande, légumineuses, oléagineux, fruits, légumes, sucre, cacao, café et poisson.

La nostalgie bourgeoise de la voie capitaliste pour l’agriculture ne disparaît pas pour autant. Au contraire elle se transforme en 2012 en projet national de restauration et de contre-révolution, c’est-à-dire de supression de tous les acquis de la population, de restauration de l’appropriation privée de la terre et de l’ensemble des chaînes agro-productives. Ce projet réactionnaire et anti-national (qui curieusement s’affirme progressiste) dévoile ses grandes lignes dans le programme d' »unité nationale » formulé par la bourgeoisie propriétaire de la campagne présidentielle de Capriles Radonski.

Lisons :

• “La première action doit être l’émission d’un message net et cohérent destiné au secteur productif privé et aux consommateurs afin de rétablir la confiance. Le gouvernement d’Unité Nationale devra réaliser des réformes légales et appliquer des politiques destinées à garantir les droits de propriété et les libertés économiques établies par la Constitution. Elle procèdera à revoir et à corriger les mesures légales et les abus administratifs qui ont déterminé l’acquisition illicite d’entreprises, de terres et d’autres biens dans la dernière décennie”.

Ce qui signifie que sera développée une contre-révolution agraire.

• “Le gouvernement d’Unité Nationale prendra des mesures nécessairement graduelles pour démonter l’engrenage de permis, de pré-requis administratifs et autres obstacles qui freinent la production, le transport, le traitement et l’importation d’aliments, de fourrage, d’équipements, de produits et de matières premières”.

Soit le retour à la dérégulation de l’agriculture qui sera rendue au libre marché, avec avantages pour les monopoles.

• “Sera mis en marche le processus de séparation entre entités publiques et activités productives ou commerciales sauf celles indispensables au traitement de la population de moindres ressources ou au maintien de réserves techniques qui dépassent la capacité de stockage du secteur privé”.

On reviendra sur les formes de propriété sociale et on les privatisera, pour rendre au secteur privé le contrôle absolu de la chaîne agro-alimentaire.

Ce qui précède montre clairement le processus radical de contre-révolution qu’affrontera la société vénézuélienne si l’option de la bourgeoisie représentée par Capriles Radoski parvient à la présidence. Ce qui est moins clair c’est comment peut se dire « progressiste » une politique qui rend l’agriculture au capital, aux minorités et qui l’arrache à la population, aux majorités.

Comme l’a répété le président Chávez, c’est un problème de modèles : la société vénézuélienne devra choisir dans les urnes entre le modèle qui bénéficiera à la bourgeoisie et le modèle qui bénéfice aux majorités.

Jesse Chacón

Directeur GISXXI

http://www.gisxxi.org

Traduction : Thierry Deronne pour Venezuela Infos, http://www.venezuelainfos.wordpress.com

PDF du texte en espagnol: El Proyecto Capriles y la Nostalgia de la vía capitalista para el Agro  Venezolano