Le Venezuela au fond des yeux (5) : le collectif Cacri brosse la vie populaire en temps de pandémie

Cacri est un collectif vénézuélien qui a décidé de mettre la photographie dans la rue. Le groupe des sept ami(e)s est resté actif pendant la période de confinement que traverse le pays et profitent des heures ouvrables (les magasins essentiels ouvrent jusqu’à 14 heures) non seulement pour effectuer leurs emplettes ou démarches, mais aussi pour peindre le moment particulier que vit la nation caraïbe. Le collectif est composé des photographes Maxwell Briceño, Cacica Honta, Carlos Foucault, Marcelo Volpe, Nica Guerrero, Dikó Betancourt et Giuliano Salvatore.

Avant de sortir l’appareil photo, ils prennent toutes les mesures nécessaires pour prendre soin d’eux-mêmes et de leur entourage. Même si la production photographique n’est pas comparable à celle qu’ils ou elles menaient avant la pandémie, ils ont réussi à réaliser un travail important sur le travail de désinfection dans les rues, les visites médicales et le dépistage massif à domicile, la vie chez soi pendant le confinement et l’organisation du pouvoir populaire pour faire face aux problèmes sociaux. (NdT : au 23 mai 2020, le Venezuela a réussi à maintenir le nombre de décès à 10, chiffres confirmés par l’OMS. 74% des 1010 cas sont venus des pays voisins. Le gouvernement bolivarien a mis en place une vaste opération de rapatriement gratuit par les avions de la compagnie publique Conviasa ou d’accueil aux frontières, avec assistance médicale et logistique gratuites également, pour les dizaines de milliers de vénézuélien(ne)s en détresse, fuyant les régimes néo-libéraux qui ont laissé exploser l’hécatombe : Chili, Brésil, Colombie, Equateur ou Pérou.)

Les photographes de Cacri ont été parmi les rares à saisir les images de l’arrivée des premiers compatriotes revenant de Colombie. Ce fut pour eux une expérience unique. Ils n’avaient pas prévu de couvrir ce moment mais lorsqu’ils ont reçu la nouvelle, ils n’ont pas hésité une seconde.

Les compagnons de Cacri ont également documenté la façon dont la vie quotidienne des vénézuélien(ne)s a été transformée, en capturant dans leurs images la transformation de l’économie populaire et les alternatives que les gens ont imaginées pour rendre la pandémie plus supportable. Ils ont profité de cette période pour publier des travaux inédits, grâce à leur compte dans le réseau social instagram @cacriphotos, et continuent à se former à la photographie documentaire et sociale pour dire la patience du peuple vénézuélien.

Source: http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/coronavirus/historias-de-cuarentena-los-cacri-registran-las-dinamicas-del-pueblo/

Traduction : Thierry Deronne

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Covid-19: le modèle vénézuélien… occulté par les médias

Au 5 mai 2020, l’OMS confirme que le Venezuela compte un total de 367 cas d’infection depuis le début de la pandémie, avec 164 cas de guérison (soit 44% du total) et 10 décès seulement (soit un taux de 0,3 par million d’habitant(e)s). 116 cas sont asymptomatiques : en fait, c’est grâce aux millions de tests mis en place très tôt par le gouvernement que la courbe de la contagion a pu être cassée (1). Face au blocus et aux sanctions renforcées par l’administration Trump, le pont aérien de la coopération chinoise et russe, mais aussi de l’OMS et de la Croix Rouge, se poursuit. Des centaines de tonnes de gants, masques, blouses, kits de dépistage débarquent depuis des semaines.

Conscience et discipline populaires, densité du réseau des centres de santé publique « Barrio Adentro », s’ajoutent aux confinement général, tests massifs et port de masques décidés avant toute infection par le Président Nicolas Maduro. « Les faits parlent d’eux-mêmes » explique l’ex-Président Rafael Correa pour qui le Venezuela freine de manière exemplaire le Covid-19 en Amérique Latine alors que par contraste les régimes néo-libéraux font passer l’économie avant la vie, provoquant la mort de milliers de femmes et d’hommes.

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Le Ministre des Affaires Étrangères Jorge Arreaza salue une équipe de l’ONU à Caracas.

Le succès du Venezuela s’explique aussi par la mise en ligne d’une enquête gouvernementale sur la plate-forme « Carnet de la Patria » créée à l’origine pour connaître les besoins des familles populaires face à la guerre économique états-unienne. Au 20 avril 18.637.699 citoyen(ne)s y ont répondu, et pour certain(e)s, déclaré des symptômes qui ont permis aux médecins de les visiter rapidement pour effectuer le test de dépistage. Sans oublier la mission sociale « Barrio Adentro« , système de santé créé avec l’aide de Cuba, qui aide à massifier les tests. Plus de 300.000 tests ont déjà été effectués.

Pourquoi les grands médias le cachent-ils ? Pourquoi cachent-ils les mesures de protection des travailleurs décrétées par le Président Maduro ? Pourquoi cachent-ils le retour de milliers de vénézuélien(ne)s fuyant le Covid-19 qui explose en Colombie, au Pérou et en Équateur – principales destinations d’une migration économique qui avait fui les effets du blocus états-uniens (et attribuée par les médias à la « faillite du socialisme ») ?

La réponse réside dans le fait que ces pays n’offrent pas de solution sociale pour prendre en charge ces personnes, dont la plupart sont des travailleur(se)s indépendant(e)s. Les routes de Colombie sont à nouveau pleines d’immigrant(e)s, mais cette fois dans l’autre sens. Malgré les attaques contre sa monnaie et le blocus maritime des Etats-Unis, le gouvernement bolivarien s’efforce de maintenir une assistance sociale de base. Et comme l’explique la journaliste brésilienne vivant au Venezuela, Fania Rodrigues, c’est ici, au Venezuela, que vivent leurs parents et que sont leurs racines. Pour elles et eux, à la frontière, le protocole de sécurité vénézuélien prévoit une assistance médicale totalement gratuite, des tests obligatoires et une quarantaine de 15 jours avant de se rendre dans leur État. Des refuges et des autobus de l’État ont été affectés à cette quarantaine, pour transporter ensuite les personnes concernées chez elles. C’est le cas des 910 vénézuélien(ne)s rentré(e)s la semaine dernière du Brésil. Logés, nourris, confinés quelques jours avant de rentrer chez eux avec l’appui logistique du gouvernement, ils ou elles ont aussitôt reçu des masques et passé le test de dépistage.

Thierry Deronne, Caracas, le 20 avril 2020.

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photo: Marco Teruggi – Sputnik New

Le porte-à-porte : comment le Venezuela, avec les médecins cubains, stoppe le coronavirus

Outre la quarantaine, les visites à domicile que les médecins effectuent pour détecter les cas de contagion et les traiter précocement sont une des stratégies de lutte contre le coronavirus. Beaucoup de ces médecins sont Cubains et se promènent tous les jours dans les quartiers avec leur blouse blanche et leur masque. Le journaliste Marco Teruggi qui réside au Venezuela suit cette bataille menée pied à pied dans les quartiers populaires.

Aller chercher les cas d’infection par le coronavirus même à l’intérieur des maisons. C’est ce que l’on appelle l’approche « porte-à-porte », une des méthodes les plus efficaces mise en œuvre au Venezuela, avec la quarantaine, pour faire face à la pandémie de COVID-19.

La scène se répète chaque jour depuis le début du déploiement de la stratégie contre le SRAS-CoV-2, peu après la confirmation des premiers cas dans le pays le vendredi 13 mars. Actuellement, dans le seul État de Miranda, dans le centre-nord du Venezuela, au moins 1.500 médecins cubains pourvus de masques parcourent les quartiers en blouse blanche, remplissant des formulaires avec les renseignements sur les personnes qu’ils visitent à domicile.

Il ne s’agit pas de visites aléatoires. Le déploiement se fait à partir d’une base de données recueillies par l’enquête menée par le gouvernement par le biais d’un système de stockage de données numériques — appelé Plataforma patria — permettant à ceux qui présentent des symptômes d’informer sur leur situation.

Ainsi, au lieu d’avoir un afflux dans les centres de santé, les médecins vont vers ceux qui peuvent être infectés par le COVID-19.

« Nous allons, médecins, infirmières, personnel de laboratoire, à la recherche des maisons où vivent des gens qui ont été en contacts avec des personnes de l’étranger et des gens qui ont des symptômes et qui l’ont signalé par l’intermédiaire de la Plataforma patria », explique Rafael Crespo Plasencia, un médecin récemment arrivé de Cuba pour se joindre à la lutte contre le coronavirus.

Le travail est également pédagogique : « Il y a encore des gens qui ne perçivent pas le risque, ils ne se sont pas très bien informés malgré tous les réseaux d’information, la radio, la télévision. Chez eux, on leur explique qu’ils doivent utiliser un masque et comment se laver les mains ».

Dans leur grande majorité, les gens respectent les règles, même si, lors d’une visite d’un quartier populaire de Petare dans la périphérie de Caracas, Plasencia fait remarquer que certaines personnes n’utilisent toujours pas de masque lorsqu’elles sont, par exemple, à la porte de leur maison. C’est le manque de perception du risque, insiste-t-il.

Comment fonctionne le système de santé vénézuélien ?

Le Centre de Diagnostic Intégral (CDI) de San Miguel Arcángel, ou Cimetière de Petare, comme on l’appelle dans le quartier, est situé sur une avenue principale. Derrière, un des nombreux quartiers de Petare s’élève sur une colline à travers des ruelles étroites, des passages, des escaliers, un labyrinthe pour qui ne connaît pas.

Spoutnik / Marco Teruggi
CDI à Petare : visite porte-à-porte des médecins cubains

Les CDI font partie du second niveau de la santé : au premier niveau se trouvent les cliniques Barrios Adentro, et au troisième les hôpitaux. Les CDI, ainsi que les salles de consultation, font partie de l’architecture sanitaire développée pendant la révolution bolivarienne en collaboration avec la mission médicale cubaine dans le pays.

L’une des clés de ce système se fonde sur deux éléments centraux: la prévention et la participation de la communauté, qui font partie des piliers actuels de la stratégie de lutte contre le coronavirus.

Spoutnik / Marco Teruggi
Le Dr. Rafael Crespo Plasencia s’entretient avec une femme
qui reçoit une visite à son domicile

Le personnel de santé qui sort chaque matin pour visiter le quartier à partir du CDI est accompagné d’une personne qui appartient à l’une des formes d’organisation populaire qui existent dans le quartier, comme les conseils communaux, les communes, les comités locaux d’approvisionnement et de production.

« Nous accompagnons les médecins dans les visites à domicile, nous sommes toujours là, parce que nous connaissons notre communauté, nous connaissons les cas, sinon ils sont un peu perdus lorsqu’ils arrivent », explique Norma Josefina Urbina, membre du conseil communautaire, qui accompagne Plasencia et le groupe de santé qui visite le quartier escarpé.

À côté de la base de données numérique, ils sont l’autre grande force pour les  personnes infectées par le coronavirus. Ils savent qui vit dans les maisons, les personnes les plus à risque, celles qui ont présenté des symptômes et ne les ont pas signalés. Ils guident les médecins cubains et vénézuéliens en connaissant la région.

L’objectif est « de détecter toute personne présentant des symptômes, notamment respiratoires, et de visiter pour vérifier l’état de santé des groupes les plus vulnérables, les personnes âgées, les femmes, les femmes enceintes, les personnes souffrant de maladies chroniques », explique Carlos Luis Oliver Santana, un médecin cubain qui travaille dans le pays depuis un an.

Au total, 11 988 personnes ont déjà été visitées, sur les quelque 37 000 qui vivent dans le rayon d’action du CDI du Cimetière de Petare. Le travail est quotidien, constant.

Dans les maisons, ils parlent aux gens, posent des questions sur d’éventuels symptômes, entrent en contact avec des personnes qui sont revenues de l’étranger ou qui ont eu le virus et « si nous constatons des symptômes ou des preuves », la personne est alors transférée au CDI et « subit gratuitement le test rapide ».

Le Cimetière de Petare

Petare se situe dans l’État de Miranda, où vivent environ 3 millions de personnes. Il y a 60 DCI pour ce territoire, dont 38 sont des DCI sentinelles, qui assurent une surveillance 24 heures sur 24 pour faire face à la pandémie : « Ils s’occupent de toutes les pathologies, mais seules les affections respiratoires liées au coronavirus sont admises », explique Angel Sierra, le médecin-chef adjoint de l’État.

Spoutnik / Marco Teruggi
Admission au cimetière du CDI à Petare où un médecin reçoit
les personnes susceptibles d’être atteintes du coronavirus

Le CDI Cimetière de Petare est l’une de ces 38 sentinelles et a été équipé pour mener à bien cette mission. À l’entrée, un médecin protégé de la tête aux pieds par une combinaison complète, des gants, un masque et des lunettes de protection, reçoit les patients qui présentent des symptômes.

Les patients sont ensuite soumis à un test rapide pour savoir s’ils sont positifs au COVID-19. « Ils ne vont nulle part ailleurs, sauf s’ils sont testés positifs ou s’ils présentent des symptômes du virus sans être positifs, ou s’ils sont positifs sans symptômes », explique Santana.

Spoutnik / Marco Teruggi
Test de coronavirus sur une patiente au cimetière de Petare de l’ICD

S’ils se trouvent dans l’une de ces situations, ils sont admis à l’unité de soins intensifs où ils sont isolés, placés en observation pendant 14 jours — le temps d’incubation du virus ­— et reçoivent les différents médicaments, comme l’interféron, pour renforcer leur système immunitaire.

Une fois sortis de l’hôpital, « un médecin leur rendra visite à domicile pendant sept jours pour s’assurer qu’il n’y a pas de symptômes ».

Sierra explique qu’ils disposent « de toutes les ressources, fournitures, médicaments et équipements pour traiter le coronavirus dans tous les DCI ». À Miranda, sur 2.198 membres de l’équipe sanitaire cubaine, 1.600 en moyenne vont enquêter, tandis que le reste garantit les soins.

« Entre 49 000 et 52 000 patients sont vus chaque jour, et 500 sont détectés avec des symptômes respiratoires chaque jour ».

Coronavirus au Venezuela : un modèle de lutte

Le système du porte-à-porte a été couronné de succès au Venezuela. C’est une méthode qui s’appuie sur ce qui avait déjà été construit en termes de santé et d’organisation populaire, renforcée par l’arrivée d’apports médicaux de pays tels que la Chine, la Russie, Cuba, ainsi que d’agences internationales comme la Croix-Rouge et l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), le bras régional de l’OMS.

Sa mise en œuvre a permis de combattre le coronavirus, un dépistage dans chaque foyer pour le détecter précocement et éviter les complications chez les patients, couper les chaînes de transmission, empêcher son expansion — qui peut être très rapide, comme cela a été montré dans d’autres pays, l’Italie et l’Espagne par exemple.

C’est en partie pour cette raison que la courbe reste plate au Venezuela. Le rôle joué par l’aide cubaine est central, tout autant qu’il l’a été dans la construction d’une partie du système de santé dès le début de la révolution bolivarienne. Les médecins sont là, tous les jours, dans les collines, en blouse blanche, avec leurs masques, qui vont porte après porte, posent des questions, donnent des conseils, contribuant ainsi à la lutte contre la pandémie.

Marco Teruggi

Source : https://mundo.sputniknews.com/america-latina/202004171091154019-a-la-caza-casa-por-casa-asi-frena-venezuela-el-coronavirus-y-con-medicos-cubanos/

Traduction : Venesol

Note: (1) pour qu’on puisse consulter les chiffres du Covid-19 au Venezuela et dans le monde, l’OMS a mis en ligne une carte en temps réel: https://covid19.who.int/

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(Photos:) l’avantage de la démocratie communale dans l’endiguement d’une pandémie

« Le Venezuela à l’agonie » nous dit France Inter. Il y a quelque chose de réconfortant dans le fait que les tigres de papier soient obligés depuis vingt ans de s’accrocher aux dix principes de la propagande de guerre pour nous convaincre que le Venezuela est une dictature doublée d’une faillite du socialisme, où tout effet aura fait fuir les causes.

A part les quelques fake news ponctuelles de Marie Delcas du « Monde » (comme les « 18000 morts du régime », resucée du « charnier de TImisoara« , ou des « charniers sandinistes » de De la Grange dans le même journal), démontées en leur temps par Maurice Lemoine, la méthode aura été aussi bête que peut l’être toute propagande. Les journalistes français basés dans les quartiers chics de l’Est de Caracas, ou.. à Bogota, ont tout simplement occulté la majorité de la population, les 80 % de secteurs populaires, la base sociale du chavisme. Ils ont repeint en « peuple » substitutif les insurrections périodiques de l’extrême droite et en « répression » les affrontements générés. Ils n’occultent pas le peuple par pure morgue idéologique ou par mépris de classe, comme ils le font en France face à la colère sociale. Il leur faut aussi cacher la mise en place par une révolution de gauche d’une participation citoyenne comme ressort démocratique renforçant la forme représentative. Car on pourra rappeler cent fois que Jimmy Carter, le Conseil des Juristes Latino-américains, Rodriguez Zapatero, Lula, ou Rafael Correa, avec tant d’observateurs internationaux et de médiateurs entre gouvernement et opposition démocratique, ont insisté sur la transparence, sur la légitimité, et sur le nombre record d’élections, que cela resterait insuffisant. C’est en fin de compte l’avènement d’une démocratie participative depuis vingt ans qui aura permis d’endiguer assez vite, pour l’heure en tout cas, l’épidémie.

Nous venons d’étrenner « Temps de Lutte », chronique documentaire réalisée pendant plus d’un an aux côtés des citoyen(ne)s construisant une de ces communes invisibles dans les médias. Ces photos prises dans les dernières heures en sont la suite. Les personnages du film ont pris en main la prévention, le dépistage, la remise d’aliments à la population qui a rapidement accepté, avec un grand niveau de conscience, les instructions gouvernementales sur le confinement et la prévention. Au 19 mars, on compte dans tout le pays 42 cas détectés (34 de personnes voyageant d’Europe et 8 venues de Colombie) et suivis médicalement. Aucun décès. Le réseau de remise d’aliments gratuits créé face au blocus des USA sert à recenser les symptômes et, notamment, à préparer 320.000 examens grâce aux 4015 kits arrivés de Chine, avec laquelle un pont aérien vient d’être installé, et bientôt de Russie. Cuba aussi est présent, agit sur le terrain avec 130 nouveaux médecins qui renforceront le système de santé dans les quartiers populaires, ainsi qu’avec ses experts, dont le créateur du puissant Interféron, qui sera produit sur place.

Alors que la destruction du secteur public vendue depuis des décennies par les mêmes médias au nom de l' »efficacité du privé », génère aujourd’hui chaos, détresse, hécatombes en Europe ou aux Etats-Unis, le Venezuela récolte un travail sui generis de construction d’une double alliance : Etat-organisation populaire, et union civico-militaire. Les deux convergent en cet instant, dans un contexte de guerre économique et de blocus occidentaux. Car bien sûr les Etats-Unis redoublent leurs sanctions, empêchant des avions et des bateaux d’apporter de la nourriture ou des médicaments, tentant d’attiser le feu de l’épidémie. Face à quoi des soldats des forces armées bolivariennes aident avec les citoyen(ne)s à fermer des commerces privés, à arrêter des accapareurs qui cachent ou spéculent sur le matériel médical, à organiser la remise de tonnes de nourriture gratuite aux quartiers populaires via les Comités Locaux d’Approvisionnement, quand ce n’est pas à désinfecter les sols des marchés populaires ou fabriquer des masques et des gants dans le centre militaire de production textile.

Au blocus bancaire occidental, aux sanctions états-uniennes, à l’impossibilité d’acheter des médicaments essentiels, répond un travail invisible, essentiellement féminin, de recensement des besoins des familles, repris ensuite par le « Carnet de la Patria » pour faire arriver à des millions de bénéficiaires une alimentation mensuelle quasi gratuite mais aussi des allocations. C’est ce système du www.patria.org.ve qui a permis à chacun de remplir un questionnaire en ligne sur ses symptômes. Au 21 mars plus de de 10 millions de personnes ont participé à l’enquête en ligne du gouvernement. Grâce à cette carte 16336 personnes ont été visitées chez elles.

Tout cela explique – avec le confinement organisé par le gouvernement, la réduction des déplacements au strictement vital pour le métro, les routes, le maillage des centres de santé populaire renforcés récemment dans leur capacité d’accueil, et la capacité politique de Nicolas Maduro (toujours méprisé et sous-estimé en tant qu’ex-ouvrier)-, pourquoi le Venezuela bolivarien freine fortement la progression du virus, alors que des gouvernements voisins, d’extrême droite, laissent filer l’épidémie, comme le rappellent les concerts de casserole à Brasilia ou à Bogota.

Thierry Deronne, Caracas, le 19 mars 2020

Photos: Giuliano Salvatore, Jesus Garcia, Commune socialiste d’Altos de Lídice.

Mise à jour 21 mars: depuis le début de l’épidémie dans le monde on compte 70 cas, pas de décès, deux états critiques, 15 guérisons. Tous sont suivis et soignés à l’hôpital.

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« Temps de lutte », le nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne

On sait pourquoi le gouvernement mondial des médias a creusé un abîme entre la réalité du Venezuela et son image. Encore faut-il pouvoir ressourcer notre conscience au réel. “Temps de lutte” nous fait entrer au coeur d’une démocratie participative que la plupart des journalistes ont substituée par “la-dictature-de-Maduro”.

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les réalisateurs de ce documentaire dense et imposant de 90 minutes, Jesús Reyes (image) et Víctor Hugo Rivera (son), se sont immergés pendant un an dans un “barrio”. Un de ces quartiers populaires où vit la majorité des vénézuélien(ne)s, invisibilisés par les grands médias depuis vingt ans en tant que base sociale de la révolution. Ils y ont suivi sept conseils communaux qui, face à la guerre économique impériale, prennent en main la santé, le transport, l’approvisionnement, et surmontent mille et une difficultés pour s’organiser en commune. Au départ, les auteurs voulaient étudier le lien possible entre luttes paysannes et approvisionnement de Caracas. Ils ont fini par se marier pour une année avec cette organisation populaire dans ses doutes, ses rires, ses conflits, ses chutes et ses nouveaux départs. Le personnage principal du film, ce sont comme souvent au Venezuela, les femmes.

Temps de lutte” est le contraire d’une vitrine. Il refuse la colonisation des images par la voix off. Le montage associe le local et le global, le passé et le futur, l’individu et le groupe, laissant le spectateur libre de sa lecture. Croire dans le documentaire, c’est aussi croire dans le droit des sujets d’une Histoire de transmettre une expérience qui peut nous aider dans nos propres processus de transformation.

Durée: 90 minutes. HD. Sous-titres français. Coproduction: Commune Socialiste « Altos de Lidice »/EPLACITE. Venezuela janvier 2020.

Ci-dessous: première du film au Théâtre Principal de Caracas, le 12 décembre 2019, en présence des communard(e)s. Photos: Yrleana Gomez.

Ci-dessous: photogrammes tirés du documentaire « Temps de lutte« .

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Le Venezuela au fond des yeux (3) : le Caracas qu’on ne vous a jamais montré, par Marco Teruggi

Photo: Darwin Canas (Diko)

Reportage: Marco TERUGGI 14.12.2019

Caracas est décrite par les médias traditionnels comme une ville invivable, dangereuse et plongée dans la pauvreté. Un groupe de photojournalistes a décidé de se mobiliser pour présenter la ville telle qu’elle est en réalité. Sputnik a interviewé deux membres de la Callejera Criolla (CACRI), un collectif qui montre la capitale vénézuélienne dans toute sa vitalité, au fil de sa vie quotidienne.

Caracas semble prisonnière du mythe qui s’est construit autour d’elle : une ville invivable, en proie à des types armés de revolvers et toujours prêts à vous braquer, offrant le spectacle de rues pleines de pauvreté et des zones d’oasis où le dollar est roi. Cette image est le produit d’une construction sociale alimentée par les grands médias qui la reproduisent chaque jour en se basant essentiellement sur le travail de leurs photojournalistes.

Photo de Caracas prise par Marcelo Volpe, membre du collectif Callejera Criolla (CACRI)

C’est ce cliché dominant qui imprègne l’imaginaire de ceux qui ne connaissent pas la capitale du Venezuela ou qui vivent dans ses oasis. La ville en elle-même, cependant, ne correspond pas et ne se réduit pas aux stéréotypes créés à son sujet. Caracas abrite plusieurs villes mais peu de travaux photographiques les exposent.

“Le Collectif de photojournalistes “Callejera Criolla” a été créé dans l’objectif de déconstruire les mythes qui l’entourent. L’ambition initiale du CACRI était de révéler un pays très différent de l’image qu’en a élaboré la stratégie de la droite, qui dépeint à grands traits un pays chaotique, faisant face à une guerre civile et dont la société s’effondre”, explique Giuliano Salvatore, qui fait partie du Collectif Callejera Criolla (CACRI) créé cette année par un groupe de sept reporters.

Ils ont commencé à se mettre en relation à partir de mi 2019. Salvatore, Maxwell, Briceno, Marcelo Volpe, Darwin Canas -alias Diko-, Nica Guerrero, Carlos Foucault et Cacica Honta ont intégré le Collectif chacun avec son projet personnel. Cependant l’idée n’était pas de promouvoir leur travail individuel mais de faire émerger un projet collectif ; l’objectif premier étant de d’inverser l’image hégémonique donnée sur le Venezuela, les Vénézuéliens et Vénézuéliennes”, précise Salvatore.

“L’esprit du projet initial était de faire appel à des photojournalistes qui couvriraient le champ de l’une des rives du fleuve politique et s’identifieraient avec le courant de la gauche ; à aucun moment il n’a été question que le travail de ce Collectif soit apolitique”.

UNE VILLE SANS IMAGE

Caracas a des frontières internes. L’une d’elle, la plus importante, divise l’est de l’ouest ; c’est celle qui sépare les zones économiques aisées et les classes populaires. Il ne s’agit pas d’un découpage linéaire – Petare, le plus grand faubourg populaire de la ville, se trouve par exemple à l’est-, mais cette coupure relève à la fois de l’imaginaire et de la réalité : les classes moyenne et supérieure qui vivent à l’est ne mettent généralement pas les pieds à l’ouest.

La partie ouest représente le cœur même de la ville, avec la Place Bolivar, les institutions publiques, le palais présidentiel, le Panthéon, le centre-ville. Un centre-ville qui est lui-même entouré de quartiers populaires comme 23 de Enero, Catia, La PastoraSarria ou San Agustín.

Tous les membres du CACRI vivent à l’ouest, ont grandi dans ses rues, fréquentent ses bars, partagent ses discussions et son quotidien. “Nous prenons des photos lors de nos activités quotidiennes, en relation avec nos vies sociale et professionnelle”, dit Salvatore. Et comme l’exprime bien le nom du Collectif, la rue est l’axe central de son activité.

Garçon jouant au ballon à La Pastora, Caracas. Photo de Cacica Honta.

L’appartenance au milieu et la manière d’aborder les personnes interviewées surprennent ceux qui regardent nos photos : “Comment faites-vous pour sortir dans la rue sans vous faire voler ?” car tout le monde considère Caracas comme un endroit dangereux. Tout le monde pense : “Si je sors dans la rue, on va m’agresser”, donc les gens retrouvent leur motivation en voyant notre travail, en constatant que “nous sortons capter la réalité quotidienne sans rencontrer aucun problème”, remarque Briceno.

Comme nous l’explique Salvatore, “les photos ne sont pas prises depuis une voiture ou une moto en marche, en cachette. Mais en pleine avenue, au milieu de la rue, sur une place, dans une démarche de rencontre entre le photographe et la personne photographiée”.

C’est l’une des dimensions politiques du travail réalisé par le CACRI, une partie de notre approche qui consiste à montrer une ville différente, dynamique, vivante prenant en photo des endroits dont les gens pensent “qu’on ne devrait pas sortir une caméra ici” ; ce n’est donc pas seulement le thème de la photo mais son existence même qui importe dans le cadre d’une ville qui aux yeux du plus grand nombre est la ville la plus dangereuse de la planète”.

LA VILLE MUTANTE

Coiffeur de rue à Caracas. Photo de Giuliano Salvatore.

Caracas a changé au cours des trois dernières années. L’une de ces transformations a eu lieu dans les rues mêmes et résulte d’une économie qui est sous le joug d’un blocus international, donc affaiblie et en crise. “La crise a poussé la population à sortir davantage en public, les dynamiques sociales, professionnelles, affectives, familiales et culturelles ont été incitées à réinvestir la rue sous l’effet de la crise”, selon l’analyse de Salvatore.

L’économie de rue a pris une place fondamentale dans une économie déjà coutumière de l’informalité, “caractérisée par la débrouille”, explique le photographe. C’est ainsi qu’apparaissent des services comme celui de coiffeurs de rue qui se sont multipliés dans toute la ville.

La ville est beaucoup plus riche visuellement et ce que nous photographions, c’est cette vie quotidienne forcée par la crise à être ce qu’elle est devenue, la population s’efforçant de définir sa propre dynamique ; l’Etat apporte des solutions ponctuelles au niveau économique, comme les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, les allocations, mais une autre partie de l’économie est gérée par le peuple lui-même via le travail informel et les transferts des vénézuéliens de l’extérieur.

Le CACRI montre cette réalité quotidienne, la vie qui se renouvelle au milieu de l’adversité, “dans une période difficile mais pas aussi désastreuse qu’on le prétend à l’étranger car tu sors dans la rue et tu vois le Venezuela en train de travailler et de régler ses problèmes quotidiens”, dit Briceno. La ville ne s’arrête jamais et la ville, ce sont aussi ses habitants.

Beaucoup de gens ne sont plus là, cela aussi fait partie de la mutation de Caracas et du pays. Briceno raconte qu’il a reçu de nombreux messages de ceux qui ont quitté le pays, qui disent en voyant les photos:”Waouh, pour un instant je me suis retrouvé au pays!” ; ils se nourrissent de ces images.

Vie quotidienne à Caracas. Photo: Carlos Foucault

Salvatore définit un nouveau sujet vénézuélien qui n’existait pas encore il y a quelques années en arrière “de manière massive” : il s’agit du migrant : “nous sommes à peine en train de le décrypter, lui-même aussi bien que la relation entre nous qui sommes restés et lui qui est parti ; et simultanément le nouveau sujet que nous sommes en tant que “ceux qui sont restés”. La photo représente une passerelle qui “contribue à ce que le lien symbolique et affectif entre nous ne se brise pas”, explique-t-il. Le CACRI a une image positive au sens moral du terme, notre apport à nous qui sommes restés, ceux qui sont partis se reliant ainsi à Caracas dans une logique de retrouvailles, de nostalgie.

UNE VILLE QUI RÉSISTE

Garçons jouant au ballon le soir à Caracas. Photo: Nica Guerrero

Le travail réalisé par le CACRI nous montre une autre facette de la ville, sans retouches numériques : “nous ne modifions quasiment jamais la couleur du ciel, il ne s’agit pas d’une photographie basée sur une reconfiguration technique et technologique de l’image, c’est une image réelle, documentaire ; une relation historique s’établit entre la population et la photo et tu te retrouves devant une réalité authentique”, nous dit Salvatore. C’est ce qui rend la photo crédible, c’est ainsi que nous décrivons une ville invisible occultée par l’image hégémonique qui en est donnée.

Le CACRI s’efforce “d’évacuer les préjugés visuels concernant ce qui est bon ou mauvais, photographiable ou non, les sujets pouvant entrer dans le champ de la caméra et ceux qui ne le devraient pas”. Les photos montrent par conséquent une ville qui résiste de multiples façons, une ville qui appartient à ceux qui sont debout jour après jour pour vendre de la nourriture, couper les cheveux, ceux qui montent dans un autobus, se réunissent dans leur quartier, surmontant les difficultés causées par l’augmentation et des prix et l’éloignement de ceux qui sont partis. Ce sont de multiples façons de résister qui, prises dans leur ensemble, créent une vie quotidienne que cherche à détruire la tentative d’étranglement dirigée contre le Venezuela depuis l’étranger.

“Cette stratégie d’asphyxie consiste à détruire notre quotidien, à s’attaquer à ce qui est le plus fondamental, la nourriture, le temps de repos, les relations affectives entre les personnes : maintenir malgré tout cette vie quotidienne représente donc une réponse forte à cette stratégie ; démontrer que nous sommes toujours présents et que nos liens sociaux subsistent est la meilleure  riposte que nous puissions opposer à ce qui représente le nœud gordien de l’attaque extérieure”, selon Giuliano Salvatore.

Le travail réalisé par le CACRI est un miroir qui reflète Caracas et ses habitants sous un jour que les médias traditionnels occultent ou que ceux qui habitent dans leurs oasis dollarisées ne connaissent pas. C’est une ville vivante, traversée de contradictions, de personnes bien réelles qui rient, font face, souffrent, se lèvent chaque matin pour façonner un pays, former une patrie.

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201912141089646358-la-caracas-que-nunca-te-mostraron–fotos/

Traduction: Frédérique Buhl

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« La révolution ne sera pas télévisée », épisode 5.418 ? Le Vénézuéla qu’on ne voit pas entre dans la lumière, par Marco Teruggi

Photo © Sputnik / Marco Teruggi

Un reportage de Caracas, 10 décembre 2019

Deux cinéastes se sont immergés pendant une année dans un quartier populaire de Caracas pour montrer comment s’organise une commune. Le résultat sort enfin sur les écrans avec la première à Caracas de “Temps de lutte, actions d’une commune”, un documentaire pour rompre les mythes et nous ouvrir à la réalité populaire de Caracas.

Il y a un lieu très digne dans le monde. Il s’appelle Altos de Lidice” raconte à Sputnik Víctor Hugo Rivera, preneur de son de ce documentaire sur la Commune Socialiste Altos de Lídice, qui sera projeté en avant-première au théâtre principal de Caracas, ce 12 décembre à 17 h. 30.

L’oeuvre est le produit d’un an de travail. “Nous nous étions rapprochés dans le but de faire un reportage sur les semailles, nous avons pris conscience de tout un mouvement qui nous a fait dire : “cela doit donner quelque chose de plus”, et nous sommes restés un an” explique Jesús Reyes, qui a créé l’image et l’a montée, à Sputnik. Les semailles sont une des nombreuses activités liées à l’approvisionnement impulsées par la Commune d’Altos de Lidice, sur les hauteurs de cette colline qui jouxte le parc national Waraira Repano, au nord de Caracas.

Rivera et Reyes se présentent comme “inspirés par la philosophie de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre”, fondée comme projet social en 1995, à Maracay. Ces deux réalisateurs proviennent eux-mêmes de quartiers populaires de Caracas, ce que souligne Reyes: “Nous ne sommes pas des agents externes à l’environnement et à l’espace; nous avons conçu la réalisation audio-visuelle sur la base de la fraternité et de l’empathie”.

Que les gens se voient

Víctor Hugo Rivera y Jesús Reyes, réalisateurs du documentaire “Temps de lutte, actions d’une commune” © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La force qui nous a poussés à réaliser le documentaire, c’est que les gens se voient et que cette vision s’opère par une réalisation audiovisuelle digne” dit Reyes assis dans une rue du quartier des Altos de Lídice. De là-haut on voit le quartier descendre jusqu’à l’avenue principale: là où commence le secteur du “23 de Enero”, un des lieux les plus emblématiques de la Caracas chaviste.

Cette recherche a empreint l’ensemble du tournage du documentaire. Il a supposé de rompre avec un regard présent dans de nombreux documentaires réalisés sur les quartiers populaires, dont le regard se centre sur ce que le cinéaste résume comme “des rues détruites, des briques rouges, des murs en ruine, des espaces pleins d’ordures” qui restent pour beaucoup la représentation visuelle de la pauvreté.

Notre relation avec l’espace part d’une autre sensibilité et cette sensibilité naît en nous parce que nous sommes du barrio. Dans le cinéma commercial la représentation du quartier populaire est le lieu des voyous, des putes, de la drogue, il ne s’agit pas de ça: le quartier a un potentiel infini, le documentaire éclaire cette dimension” explique Reyes.

L’objectif était différent dès le début: montrer les habitants dans leur mouvement quotidien de construction de leur organisation populaire, de leur commune. Pour réussir cela, il était nécessaire de s’immerger, de partager, de construire les images depuis le quotidien, de son rythme et de ses dynamiques.

Nous travaillons sur la base de l’esthétique de la dignité, du respect des gens, du refus d’exploiter la pauvreté ou les espaces. Le point de vue du cinéma direct nous donne l’avantage de ne pas intervenir dans l’espace des personnes, il n’y a pas de poses dans le documentaire; les portraits sont pris sans que les personnes ne s’en rendent comptent, d’où leur force d’authenticité” souligne-t-il.

Qu’est-ce qu’une commune ?

Espace récupéré par la Commune Socialiste Altos de Lídice, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Le documentaire dure une heure et demie. Tout au long de cette durée on peut voir, selon les réalisateurs, comme est menée la construction de la Commune Socialiste Altos de Lídice. Et pas par une explication narrée en off, mais par la visibilisation des mouvements propres aux habitant(e)s: actions, dialogues, débats entre eux.

Nous faisons le portrait du processus. Tu vois les gens au travail pour le bien-être social de chacun des conseils communaux et s’assurant du bien-être des aïeux, des enfants, depuis la pharmacie communale, l’éducation, les services, le transport” précise Reyes.

Temps de lutte, actions d’une commune montre la dynamique intérieure. La caméra pénètre au coeur de la construction d’une commune: ses assemblées quotidiennes, ses planifications d’activités, leur réalisation. “Toutes les fins de semaine il y a une activité, tous les jours quelque chose se passe, c’est comme un volcan sans fin, ce que nous avons fait c’est en tirer le meilleur portrait possible” ajoute le réalisateur.

D’où un double défi. D’une part, raconter l’expérience d’une commune ce qui signifie s’immerger dans une des formes d’organisation populaire nouvelles, créées par la Révolution Bolivarienne. D’autre part, le faire sans compter beaucoup d’antécédents à l’intérieur du pays: ce documentaire n’est que le quatrième depuis que les communes ont commencé à se former dans le pays depuis 10 ans.

Le point de vue est d’exposer le bon, le difficile, les contradictions qui selon Reyes “font que le processus avance et se maintienne. Nous ne brossons pas le “magique et le merveilleux”.

Le son du barrio

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les barrios (quartiers populaires) de Caracas, avec leur musique, leur vitesse et leurs zones de calmes, tissent un temps caraïbe et populaire à chaque coin de rue. La Commune Socialiste Altos de Lídice, immergée dans cet espace, respirent ce temps dans ses rues, ses conversations, ses activités.

Ce rythme de vie est un rythme de transformation politique, s’il y a des élections on a de la salsa à plein volume, un bouillonnement citoyen, les grandes soupes collectives, tout ça. Ces actions sont entrées dans le tournage, on a intégré la salsa populaire, les cris des gens, leur organisation, pas de mise en scène ou d’intervention du réalisateur en ce sens. Nous respectons l’espace et le son des habitants” soutient Rivera.

Ce rythme a donné lieu à ce qu’il appelle “une bande sonore propre aux Altos de Lídice” qui donne au documentaire son timbre particulier.

Le portrait du quartier devient alors celui d’un quartier populaire de Caracas en processus soutenu d’organisation. Il s’agit d’une des réalités invisibilisées par la majorité des grands médias internationaux qui construisent l’image d’une Caracas dévorée par la pauvreté, la violence et l’abandon de l’Etat.

Ce documentaire ouvre la porte de la réalité d’une colline filmée par ceux qui font partie de ces secteurs populaires, et permet de comprendre ce que signifie le chavisme pour les gens pauvres. Parce que la commune ne s’explique pas sans la révolution et que la révolution ne peut se comprendre sans prendre en compte les milliers de personnes qui jour après jour construisent des solutions collectives.

Nous allons offrir une autre information à la communauté internationale : le Venezuela lutte de manière digne, sans besoin de pleurer, sans besoin de mendier, depuis sa propre dynamique, sachant que seul le peuple sauve le peuple et que c’est le travail collectif qui compte” conclut Reyes.

M.T.

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201912101089583790-la-revolucion-no-sera-televisada-parte-5418-otra-venezuela-que-no-ves-sale-a-la-luz/

Traduction de l’espagnol: Thierry Deronne

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Comment les Vénézuéliens vivent-ils en temps de blocus économique et de crise ?

L’auteure: Fania Rodrigues, journaliste brésilienne en poste à Caracas

La crise économique, causée en grande partie par le blocus occidental dont souffre le pays, pousse la population à utiliser sa créativité au quotidien ; l’organisation populaire est le moyen que beaucoup ont trouvé pour résoudre collectivement les problèmes.

Il n’est que 6 heures du matin et toute une vie agite déjà les impasses, rues et les escaliers du grand quartier populaire de Altos de Lídice au centre de Caracas. Dans ce quartier, peuplé de maisons simples, chaque porte s’ouvre sur un travailleur qui rejoint la longue file ouvrière qui descend chaque jour la colline pour fournir la main-d’œuvre à la ville.

Là, au pied de l’imposante Avila, la chaîne de montagnes qui coupe Caracas d’un bout à l’autre, vit Wilmer Villarroel, cuisinier de 38 ans, qui se bat pour vivre en temps de crise. « Ici, nous ne pouvons pas travailler à une seule chose, nous devons avoir plusieurs emplois pour garantir la nourriture de la famille« , dit-il. Le salaire minimum légal est dépassé par l’inflation élevée, la crise financière, la baisse de la production pétrolière et du prix du pétrole, ainsi que par le blocus occidental et l’instabilité politique. Au Venezuela, le salaire est payé chaque quinzaine et s’élève environ à 150 000 bolívares (5 USD). C’est pour compenser sa faible valeur qu’il est combiné à des avantages sociaux.

Je me réveille à 5 heures du matin pour faire des arepas (galettes typiquement vénézuéliennes à base de maïs) et je descends la colline à 6h45 du matin pour les vendre. Il y a un arrêt de bus à proximité et je les vends aux chauffeurs. À 7 h, j’ai déjà tout vendu, je reviens et je me joins au travail communautaire, à la brigade d’entretien, nous balayons les rues jusqu’à 12 h” raconte Wilmer.

Le travail est rémunéré par l’intermédiaire de la Commune Altos de Lídice, une forme d’organisation populaire. Pour ce travail, ils perçoivent l’équivalent de six salaires minimums. Cela ne suffit pas. Wilmer doit complémenter avec un troisième et un quatrième revenu. “Je fais de la soupe que je vends le dimanche. Nous avons aussi des terres qui ont été abandonnées, où les gens jetaient des ordures. Avec un oncle et un voisin, nous avons nettoyé et commencé à planter. Nous avons maintenant de la citrouille, du poivre, du poivre, du manioc, du maïs, de la banane, de la tomate, de l’igname, de l’avocat et de la tomate” dit-il.

Comme Wilmer, des milliers de vénézuélien(ne)s considèrent la mise en culture de terres comme un moyen de résoudre le problème de la pénurie. Depuis octobre 2018, les supermarchés améliorent progressivement le niveau de l’offre. Aujourd’hui, il ne manque presque aucun produit dans les rayons, mais le problème est le prix, car le salaire dévalué par l’inflation et la valeur des produits marqués en dollars créent un abîme économique entre la classe qui a accès au dollar et le salarié, qui reçoit en bolivars, la monnaie locale.

Wilmer Villarroel: cultiver soi-même ses aliments pour résister aux pénuries. Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Aujourd’hui, cela vaut la peine de planter, car un kilo de bananes dans la rue coûte très cher. Une banane plantain peut coûter 8 000 bolívares. Trois bananes plantains coûtent une demi-semaine. Nous économisons ainsi un argent dont parfois nous ne disposons même pas. Nous aidons également les habitant(e)s du quartier qui n’ont pas les ressources nécessaires pour acheter. Cet aspect est important” souligne Villarroel.

Le Venezuela subit un scénario d’hyperinflation causé par des facteurs internes et externes. La crise économique, qui a débuté en 2013, a été causée par le déficit budgétaire et la baisse de la production pétrolière. En 2012, la production de pétrole était de 2,2 millions de barils par jour et a diminué au cours des dernières années avec un peu moins d’un million de barils en 2019. De plus, le prix du baril a été réduit de plus de 50 %. L’impact a été immédiat, puisque 90% du budget de l’Etat dépend des recettes pétrolières.

En outre, la crise a été accélérée par des facteurs externes, tels que le blocus économique et financier imposé par les États-Unis depuis 2014. Selon le gouvernement vénézuélien, les ressources bloquées dans des banques à l’étranger dépassent 24 milliards de dollars, qui pourraient être utilisés pour acheter des produits de première nécessité, tels que de la nourriture et des médicaments.

A cela s’ajoute ce que l’on appelle l’inflation induite, terme utilisé au Venezuela pour désigner la spéculation opérée par des sites web gérés hors du pays et qui marquent la valeur du dollar parallèle et illégal, servant de référence au commerce et aux médias privés (tous deux majoritaires au Venezuela), et sont aussi les soutiens de la droite.

Économie collective

La vie en communauté est aussi un moyen de surmonter les problèmes économiques. “Le besoin économique nous a forcés à être plus unis et à reprendre l’organisation collective qui avait été laissée de côté après la mort du commandant Hugo Chávez. Organiser de nouveau la commune est le seul moyen de s’assurer que toutes les familles du quartier aient au moins de la nourriture”, explique l’artisane Rosiris Zapatero, une leader communautaire du quartier de La Pastora. Les habitants eux-mêmes ont essayé de faire un recensement du quartier afin de pouvoir suivre les familles qui ont des enfants souffrant de malnutrition infantile. Grâce à quoi ceux-ci bénéficient d’une assistance spéciale, de soins médicaux et du droit de prendre leurs repas à la cantine communautaire, qui fournit aujourd’hui de la nourriture à plus de 200 personnes.

En plus du travail communautaire, Rosiris se dédouble pour gagner sa vie, en tant que décoratrice de fêtes, ce qui est considéré comme un véritable luxe à l’heure où la plupart des gens travaillent pour se procurer la nourriture. Dans n’importe quel pays, dans ces conditions, elle se retrouverait sans travail, mais pas au Venezuela, où les célébrations sont presque sacrées, surtout quand il s’agit des anniversaires des enfants.

Les prix que je facture sont modestes. Les gens d’ici ne sont pas en condition d’acheter beaucoup de choses, alors ils inventent et utilisent leur créativité pour s’amuser. Nous continuons à célébrer, de façon plus simple, mais nous n’arrêtons pas de faire la fête”, dit Rosiris. “Le Vénézuélien est une personne très heureuse. Ils n’ont pas pu nous ôter cette identité. Nous n’avons pas perdu cet esprit joyeux. Les gens luttent contre ce sentiment de tristesse qui laisse une crise de cette ampleur. Nous résistons et luttons de toutes les façons. Nous n’allons pas devenir des personnes tristes parce qu’il y a un problème économique.

Pour Rosiris, “en temps de guerre, maintenir la joie est une forme de résistance”. “Nous n’attendons pas de miracle pour pouvoir célébrer la vie. Nous avons décidé de rendre réels les moments de joie. Pour une mère, il est important que son enfant ait un gâteau d’anniversaire et oui, c’est possible. Ce don de la joie, on ne pourra jamais nous l’enlever. Et j’aide les gens à profiter de ces moments et j’en vis” explique Rosiris.

Roisris: « Nous n’allons pas laisser le problème économique faire de nous des personnes tristes ». Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Outre les fêtes de famille, dans les quartiers les plus humbles, les distractions sont les jeux de hasard – tiercé, loteries et bingos -, les projections itinérantes de films, les jeux sportifs tels que le championnat intercommunal de basket-ball, les spectacles de danse et de théâtre dans les espaces communautaires, les fêtes et les réunions familiales. Quant aux voyages à la plage, les visites au centre commercial et les repas à l’extérieur de la maison, ils ont été réduits ou ont tout simplement cessé d’exister pour les secteurs populaires.

Même la façon de sortir a changé, raconte l’avocat Raúl Escalona, 28 ans, qui travaille pour un organisme public et gagne un peu plus qu’un salaire minimum. Le plus dur c’est la conquête amoureuse, selon Raul, parce que les temps de crise exigent plus de créativité.

Quand je rencontre quelqu’un que j’aime vraiment et avec qui je veux sortir, je l’invite, mais aux restaurants et aux boîtes de nuit on préfère un dîner à la maison, où je cuisine pour elle. C’est aussi un problème, parce que parfois la fille ne veut pas venir à la maison dès le début. Mais nous sommes tous clairs sur la situation actuelle” confie cet avocat venu de la classe moyenne, et qui ressent également les difficultés économiques du pays.

Une fois que l’amour est noué, on cherche ensemble des solutions quotidiennes pour maintenir la flamme. “Ce que nous faisons, en plus de tout diviser, c’est de recourir aux choses les plus simples. Parfois, nous mangeons un hot-dog dans la rue ou achetons cinq bières en réunissant nos ressources. Parfois, je dépense tout ce que j’ai pour sortir et elle aussi, et le week-end suivant, nous restons à la maison. Et c’est comme ça qu’on tient” dit Raúl.

Est-il possible de manger plus sainement dans un pays en crise ?

Dans un pays où la priorité pour beaucoup est tout simplement de manger, la variété nutritive passe au second plan. La question centrale est que le Venezuela importe plus de 50 pour cent de tous les aliments qu’il consomme et qu’avec le blocus économique, certains produits sont devenus plus chers et plus rares, notamment les protéines animales.

Le gouvernement vénézuélien fournit un panier de nourriture subventionné, qui atteint actuellement 25 % de la population la plus pauvre, selon les chiffres officiels du Ministère de l’alimentation. Cependant, il est composé d’aliments riches en glucides et pauvres en protéines animales, en fibres et autres nutriments.

Pour se nourrir plus sainement, le professeur de droit Sílio Sanchez, 42 ans, a décidé de sortir de son milieu intellectuel d’enseignant à l’Université Centrale du Venezuela, la première université du pays, pour aller vivre à la campagne, où il peut développer sa propre production alimentaire.

Ici, nous avons des chèvres, des lapins, des poules de pays et des cochons d’Inde. Ces animaux nous donnent d’autres protéines comme les œufs, le lait et les produits laitiers, en plus de la viande. Pour la viande, ce que nous avons le plus, ce sont les lapins, parce que c’est la production la plus rapide et la plus saine” raconte le professeur. Les chèvres sont davantage utilisées pour la production de fromage, de crème, de confiserie à base de lait, entre autres produits.

Silio explique aussi pourquoi il a choisi ces types d’animaux. « Ils sont plus résistants, ils peuvent survivre sans médicaments dans un contexte de crise et de blocus international, et se nourrissent d’une plus grande variété de végétation et de nourriture. Cela me permet d’économiser toute sorte de choses dont je ne pourrais disposer« .

C’est sur un terrain de 300 mètres, considéré comme petit pour la production rurale, dans une modeste maison en bois, qu’il vit avec sa femme et ses deux enfants. Il partage également le travail et la production avec un ami et un voisin. Ce qu’ils ne consomment pas, ils le vendent, ce qui rapporte environ sept salaires pour chacun des chefs de ménage. “Ce que nous produisons ici ne pourrait pas être achetés avec nos salaires, en tout cas pas dans la quantité que nous consommons. Nous nous offrons un luxe énorme, qu’on peut comparer aux pratiques de consommation de la classe moyenne. En outre, ce sont des produits sains, comme le fromage et le lait de chèvre, des œufs de ferme, le chocolat nutritif qu’ils fabriquent ici avec le cacao, le pollen, le sucre de mélasse et la citrouille”.

Silio est l’exemple du vénézuélien qui “transforme le citron en limonade”. Il a créé un nouveau style de vie et une nouvelle économie domestique qui à leur tout inspirent maintenant d’autres personnes. Des voisins et des amis se sont joints à lui, produisent maintenant collectivement et le partagent en parts égales. Il rêve déjà d’augmenter sa production et de continuer à s’associer avec ses voisins. “Nous avons toujours une carence, qui est celle des légumes, parce que nous n’avons pas d’espace où planter. Nous travaillons à résoudre ce problème, le voisin va nous prêter un terrain près d’ici”.

Les difficultés sont immenses et vont du manque de crédit aux outils de base, difficiles à obtenir dans un pays bloqué. Mais c’est ainsi que chaque vénézuélien(ne) résout les problèmes quotidiens. Le blocus économique et la crise ont touché toutes les classes sociales, mais les plus pauvres sont les plus touchés, c’est pourquoi l’organisation populaire a resurgi comme moyen de résoudre collectivement les problèmes.

Le professeur de Droit Silio Sanchez a laissé son milieu intellectuel d’universitaires pour produire ses propres aliments. Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Fania Rodrigues

Source : https://operamundi.uol.com.br/sociedade/61905/como-vivem-os-venezuelanos-em-tempos-de-bloqueio-economico-e-crise

Traduit du portugais par Thierry Deronne

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Comment distribuer le gaz bon marché dans les quartiers populaires ? Du sentiment d’appartenance collective de certaines entreprises au Venezuela

Au Venezuela certaines communautés populaires organisées ont créé et gèrent totalement leurs entreprises. L’une d’elles se charge de l’approvisionnement en gaz d’un vaste quartier populaire du sud de Caracas. Marco Teruggi a rencontré ces citoyen(ne)s dont l’expérience incarne l’enjeu fondamental du chavisme.

« Qui est prêt à affronter Trump?« . Tou(te)s lèvent la main. César Negrín, délégué de l’Entreprise de Propriété Sociale directe de gaz d’Antímano, pose la question en pleine assemblée organisée pour débattre du fonctionnement de l’E.P.S. Il relie les différents éléments du puzzle: la bataille pour le gaz, les prix, la situation de guerre, le président états-unien.

Délégué d’un conseil communal à l’entrée du dépôt de bonbonnes où on voit le tableau des contributions apportées par chacun(e) des voisin(e)s, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Chaque mercredi, l’assemblée réunit les membres de l’Entreprise de Production Sociale Directe avec les délégué(e)s des 106 conseils communaux auxquels l’entreprise fournit le gaz. Chaque conseil communal est un espace organisé à l’intérieur du quartier, et couvre en moyenne près de 350 familles.

Du total des 106 conseils communaux, quelques 80 participent activement chaque mercredi à l’organisation de l’EPS. C’est l’espace vital pour veiller au bon fonctionnement: « le primordial est le bon fonctionnement, ensuite nous allons à la bataille, puis nous nous réunissons pour voir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas marché » explique Negrín.

En réalité cette bataille en recouvre de nombreuses: collecter les bonbonnes de gaz, les remplir, les redistribuer aux habitant(e)s des hauteurs populaires où se trouvent les conseils communaux ravitaillés par l’EPS. Ces quartiers populaires sont très haut perchés, traversés de rues escarpées. D’ici, à Carapita, depuis tout en haut, on aperçoit l’ensemble du quartier, le centre de la ville et tout au fond, la cordillère du Waraira Repano qui sépare la cité de la mer caraïbe.

« Nous devons avoir un sentiment d’appartenance collective des moyens de production, les camions de l’entreprise appartiennent à tous les conseils communaux » poursuit Negrín. La formule a produit ses résultats.

La naissance

« Nous nous sommes réunis à plusieurs leaders de quartiers, de ceux et celles qui mènent la lutte ici, pour chercher des idées et tenter de résoudre ces problèmes et donner une forme à l’entreprise que nous voulions monter« . C’est ainsi qu’a commencé le projet de l’E.P.S, raconte Sonia Fernández, membre de l’entreprise.

Camion de l’entreprise de propriété sociale directe communale de gaz d’Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Plusieurs conseils communaux ont commencé à s’auto-organiser en février 2014, d’abord en fonction des urgences de l’heure, qui étaient d’inspecter les prix et les magasins. Ensuite est née l’idée de de construire une entreprise de propriété sociale avec l’aide de tou(te)s.

La décision de la consacrer à la distribution communale du gaz est liée, en plus des besoins concrets des quartiers populaires, à une politique gouvernementale de transférer ces compétences aux communautés organisées. Les entreprises de gaz communal ont alors fait partie du plan général de la révolution bolivarienne.

Deux ans se sont écoulés entre la proposition de créer l’EPS de la part des conseils communaux de Carapita et sa réalisation. « Nous avions la foi et la volonté de le faire, mais l’Etat était celui qui disposait des fonds pour acheter les camions » explique Sonia.

Assemblée de propriété sociale directe communale de gaz d’Antimano et des conseils communaux, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Finalement, le 28 de novembre 2016, l’EPS directe de gaz d’Antimano a été inaugurée. Elle a été dotée de trois camions, avec la capacité de charger 230 bonbonnes de gaz chacun. La structure organisative s’est incarnée dans les comités de planification, d’administration, de communication, de contrôle social. Le mercredi a été choisi comme jour d’assemblée conjointe de l’EPS et des conseils communaux.

« L’entreprise de propriété sociale directe fonctionne tant qu’existe l’orientation de l’organisation populaire, de la participation, sinon elle ne serait pas dirigée par la population, avec ses suggestions et ses besoins. Les habitant(e)s sont celles et ceux qui connaissent les problématiques, font les propositions et donnent des réponses à leurs propres besoins » précise Negrín.

Une entreprise de propriété sociale directe ?

Le camion, chargé de centaines de bonbonnes entassées, grimpe par les rues des quartiers où vont et viennent les motard(e)s, conversent les habitant(e)s sous un soleil de midi vertical, éblouissant. Il s’arrête face à un portail où vont être déchargées les bonbonnes remplies et où les voisin(e)s font la file.

Comment marche le système ? L’assemblée du mercredi fixe le chronogramme de distribution. Une fois qu’on tombe d’accord sur l’itinéraire des camions, les délégué(e)s de chaque conseil communal doivent informer les habitant(e)s de leur secteur du jour où ils doivent ramener des bonbonnes vides. Le pas suivant, c’est la collecte par le camion de l’EPS qui les ramène au centre de remplissage de l’Etat, pour les ramener ensuite au conseil communal. Tout es entièrement géré par l’EPS et par les conseils communaux. D’où l’épithète de “directe« .

« Nous ne vendons pas de gaz, nous offrons un service » répète Negrín au cours de l’assemblée. Le coût du remplissage des bonbonnes par le service public est symbolique, « pratiquement gratuit » ajoute Sonia.

Membres de l’entreprise sociale directe communale d’Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La contribution demandée aux habitant(e)s « est établie sur la base d’un accord préalable avec les conseils communaux, à travers un modèle de coûts: nous calculons l’ensemble des dépenses et des recettes, pour en tirer le prix, à savoir le montant qui assure l’opérativité de l’entreprise« .

Bonbonnes vides dans le camion de l’entreprise de propriété sociale directe communale du gaz, Antímano, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

De cette manière, le prix de la bonbonne reste économique, produit d’un accord collectif. “On n’écarte pas la personne qui ne peut payer, nous ne sommes pas une entreprise destinée à s’enrichir” rappelle-t-on. « Ici, pas de chef, nous sommes un groupe dont les vision et mission sont d’offrir un service public. Si tu viens avec une mentalité capitaliste et l’envie d’acheter le dernier modèle de portable, ce n’est pas la bonne porte” clarifie Sonia.

Dépôt de bonbonnes d’un conseil communal membre de l’entreprise communale de propriété sociale directe de gaz, Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

L’entreprise de gaz d’Antímano livre les bonbonnes gratuitement aux maisons d’alimentations, aux lycées et aux centres de santé qui opèrent dans son rayon d’action.

Batailler

« C’est dur » répète Sonia. Le problème majeur réside dans les centres de remplissage de l’Etat: « on fait la file, le premier arrivé est servi, actuellement il y a moins de gaz à cause des camions qui n’arrivent pas, des bateaux qu’on ne laisse pas passer, la situation de guerre nous rend la tâche plus difficile« .

Ne pas charger les bonbonnes signifie perdre un jour pour les habitant(e)s et pour l’entreprise. A quoi Sonia ajoute un autre problème: la corruption: « dans les centres de remplissage il y a toute une lutte à mener« .

Le niveau d’organisation atteint leur permet de surmonter des situations complexes: « les gens s’engagent, il y a une clarté sur la situation que nous vivons, nous sommes restés un mois ou deux sans pouvoir offrir les services mais comme on voit ici, nous faisons des assemblées, nous informons, les gens font preuve de patience et croient dans notre entreprise« .

L’Entreprise de Propriété Sociale Directe de gaz d’Antímano fait partie du quotidien des quartiers populaires, avec ses camions qui montent et descendent les hauteurs de Carapita, chargés de bonbonnes vides ou pleines. Sur la base de cette légitimité, de l’expérience, on pense construire d’autres entreprises de propriété sociale: l’une d’emballage et de distribution d’aliments, l’autre de transport.

Vue sur Caracas depuis les hauteurs de Carapita. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

L’objectif est d’apporter une réponse aux besoins des quartiers populaires à travers l’organisation communale. C’est une des clefs de la révolution bolivarienne à l’heure la plus critique, une des forces les plus puissantes du processus. « Que peut bien penser Trump de nous ? Il a limogé Bolton, ce fou s’est cassé les dents sur la stratégie vénézuélienne » commente Negrín.

Marco Teruggi

Source: https://mundo.sputniknews.com/america-latina/201909121088669507-el-gas-comunitario-y-la-pertenencia-colectiva-de-empresas-en-venezuela-/

Traduction: Thierry Deronne

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A Caracas, un logement populaire au cœur des quartiers chics…

Araure, dans l’état de Portuguesa, 11 septembre 2019. Nous voici aux 2.800.000 logements. Impressionnant! Continuons vers les 3 millions, puis vers les 5 millions de logements pour le peuple” déclare Nicolas Maduro en inaugurant un nouveau lotissement de la Grande Mission Logement, créée en 2011 par Hugo Chávez. « Cette mission sociale vise à faire de ces espaces une vraie communauté humaine, pour que les enfants disposent d’espaces sportifs, des espaces productifs aussi” rappelle le chef d’Etat. 

Face à la chute des prix du pétrole, à la guerre économique et aux sanctions états-uniennes qui s’alourdissent, d’autres gouvernements auraient sans doute “austérisé”, voire supprimé un tel programme social. L’opposition projette d’ailleurs de privatiser ces logements publics si elle revenait aux affaires. Mais le gouvernement bolivarien de Nicolas  Maduro continue à investir l’argent public dans la démocratisation du droit au logement des secteurs populaires. Il n’y a pas que la quantité qui impressionne: la participation des organisations citoyennes dans ces chantiers aide à mieux contrôler les ressources de l’Etat. 37 % ont été construits par le pouvoir populaire. Marco Teruggi a visité une construction de logements autogérés sur un terrain récupéré au cœur des quartiers de la haute bourgeoisie de Caracas…

Venezuelainfos

« Je suis fière d’être ici, je n’aurais jamais eu une maison toute seule, je suis restée parce que ça en valait la peine, je suis une guerrière », dit Leonor Sanchez, avec 59 ans de vie marqué par la pauvreté, sans jamais baisser les bras. Léonor nous offre du café dans son appartement qui n’est pas encore achevé : il manque les finitions, les carrelages de la salle de bain… « C’est pour ceux d’entre nous qui n’avaient rien », poursuit-elle. Elle est couturière, pâtissière, a eu des enfants, a un partenaire, et un projet collectif : finir les maisons sur le terrain qu’ils occupaient depuis 14 ans, depuis 2005. Elle sourit quand elle parle. « vous reprenez du café ? », demande-t-elle.

A gauche, Leonor Sánchez avec son amie

La parcelle de trois hectares est située à Baruta, à l’est de Caracas, où vivent des gens riches, l’air y est frais, il y a des collines, des urbanisations, et une majorité est contre le chavisme.

« Nous nous sommes battus par les voies légales, nous avons découvert la chaîne des titres de propriété de la terre, et la famille qui pensait être le propriétaire a découvert que le bureau du maire avait enlevé les papiers pour les donner à une société immobilière, » explique Richard Hereida, qui appartient au Mouvement des pobladores.

L’affaire ne s’arrête pas là : le maire était l’opposant Capriles Radonski et ce terrain était destiné à une de ses entreprises pour construire un centre commercial.

Le quartier où vit Richard Hereida, en face de la Nouvelle Communauté Socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

Quand ils ont pénétrés sur les lieux, ce n’était qu’une colline avec des sapins. Hereida était là depuis le début, lui et sa famille sont du quartier en face. « Nous vivions sur des collines, des ravins, des collines non planifiées « , dit-il en montrant son quartier. Quand il parle, il est fier de ce qu’ils ont fait : les 60.000 mètres cubes de terre qu’ils ont déplacés, la rue asphaltée, les sept immeubles où 156 familles vivront dans des appartements de 80 mètres carrés, avec trois chambres, salon, cuisine et deux salles de bains. « Rien n’a été donné », dit-il.

Une histoire à deux temps

La récupération de la terre à Baruta c’était au début de la révolution bolivarienne. En 2004, le Ministère du logement et de l’habitat a été créé et le débat sur les terrains urbains n’avait pas encore été organisé. L’une des premières actions de récupération de terrains a été organisée par le Camp des pionniers, faisant partie du mouvement des Pobladores, dans la région de Macaracuay, zone aisée.

« Cette prise de pouvoir nous a fait trembler parce que, bien que nous ayons entendu des rumeurs, il n’y avait personne à Caracas pour contester les terres des riches, pour leur dire que nous allions vivre à côté d’eux parce que nous avions le même droit, il n’y avait pas de discussion, explique Iraida Morocoima, porte-parole du mouvement.

Cette fois-là, ils ne sont pas entrés sur le terrain, l’action s’est déroulée sur le trottoir. La réponse a été violente : « Nous avons commencé à voir ce qu’était la lutte de classes, les gens qui nous insultaient, ils sont sortis avec des annonces à la une des journaux disant « notre maison va perdre de la valeur »‘, ils nous ont craché dessus, nous étions rien, des racistes et des classistes, » dit-elle.

A l’époque, ils faisaient des recherches sur les terrains urbains : « nous avons vu qu’il y avait beaucoup de terrains dans la ville qui pouvaient être récupérés pour les transformer en logements populaires », se souvient Juan Carlos Rodriguez. Il n’y avait pas de politique d’Etat pour ce problème, et ce qui existait, c’était la logique appliquée dans tout le continent : « tout au plus offrait-on des terres en périphérie, les terres pour le logement populaire étaient rejetées en dehors de la ville ».

Bâtiments en construction de la nouvelle communauté socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

Le mouvement s’est mis à disputer le centre de la ville, à questionner les latifundia urbains, les maisons vides, les terrains non utilisés, l’ordre hiérarchique de la terre et de ses propriétaires.

Le tournant s’est produit en 2011 : le mouvement a rencontré Hugo Chávez, et ce qui était une lutte entre les habitants est devenu une politique d’État, la Grande Mission Logement Venezuela est née et la récupération massive des terres à l’intérieur des villes a commencé.

« Chávez a réussi à regarder dans les yeux d’un peuple qui se battait et qui s’est joint à lui », dit Iraida. C’est en 2011 que l’État a exproprié les terres de Baruta et accordé un premier financement. Maintenant, il s’appelle Nueva Comunidad Socialista Monterrey.

L’autogestion

Occuper, résister, construire, c’est l’un des slogans du mouvement. Dès le début, ils ont proposé le processus d’une manière collective et organisée, tant la pénétration d’une terre que la permanence et la construction. « Les règles sont claires quand nous pénétrons ici, presque tout le monde participe de la lutte depuis le début, nous construisons ces règles nous-mêmes, » explique Hereida.

Espace collectif de la nouvelle communauté socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

Les normes couvrent plusieurs dimensions dans la construction. L’une d’entre elles est, dans la nouvelle communauté socialiste de Monterrey, que chaque personne doit contribuer 16 heures de travail collectif par semaine pour les espaces communs. Les autres sont pour l’intérieur de votre maison. Les samedis sont les cayapas (travail collectif et non rétribué), quand toutes les familles vont au travail en commun.

« L’autogestion est un pari politique de construction du pouvoir communal et populaire, elle implique le conflit des moyens de production, de la terre, des ressources, des matériaux, des machines, tout cela est un conflit pour que ces moyens soient gérés collectivement », explique Juan Carlos Rodríguez. Le pari, souligne-t-il, est sur le processus, et pas seulement sur le numérique, comme dans la logique constructiviste.

Le processus de construction de logements dépend du niveau d’organisation et de la constance avec laquelle l’État fournit les ressources matérielles. Le résultat est plus qu’un bâtiment : c’est une communauté.

Plan d’urbanisation Nouvelle communauté socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

« Si les hommes d’affaires construisent et que ce n’est pas rentable, ils le laissent à mi-chemin, mais pas les gens, parce que c’est leur maison, leur lutte, leur rêve, ils ne les abandonnent pas, ils les finissent avec dignité « , explique Iraida. Il fait remarquer à un homme qui se trouve dans les cayapas (travail collectif) : « Je parie que chez lui, les aliments viennent à manquer, parce que malgré tout ce que le président a tenté de faire, ce travail reste difficile, nous n’avons pas d’outils, tu sais combien coûte une paire de chaussures ? »

« Le blocus tue des gens, ce n’est pas que la guerre arrive, c’est qu’il y a la guerre, chaque processus électoral est une bataille de plus, mais qui en paie les conséquences, jusqu’à quand allons-nous mettre les morts. Iraida insiste sur la nécessité de trouver des réponses, et l’autogestion en est une : elle réduit les coûts de construction, crée l’organisation, le tissu social, la solidarité, l’horizon du socialisme communal.

L’une des luttes du Mouvement des Pobladores est pour que l’autogestion soit acceptée comme l’une des modalités de la Grande Mission Logement Venezuela. « Nous devons dépasser la vision selon laquelle l’État doit fournir toutes les ressources et les donner ensuite aux personnes qui en ont besoin », explique Rodríguez. Jusqu’à présent, la Grande Mission a achevé près de 2 millions 800 mille maisons, dont 37% ont été construites par le pouvoir populaire.

A qui appartiennent les maisons ?

L’une des premières lois que la droite a voulu mettre en œuvre lorsqu’elle a remporté l’Assemblée nationale en 2015 a été de modifier les bases du terrain et du logement de la Grande Mission. La loi envisageait de reconnaître la valeur spéculative des terres touchées, c’est-à-dire de les taxer à un prix plus élevé afin que l’État paie une indemnité plus élevée. Deuxièmement, elle proposait que les maisons puissent être vendues librement sur le marché immobilier, afin de les intégrer dans des circuits de spéculation.

Plans des maisons de la nouvelle communauté socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

Le mouvement des pobladores a mené plusieurs mobilisations pour s’y opposer, et le projet de loi a été classé. Cependant, l’une des mesures qu’ils prendraient s’ils étaient en mesure de le faire est devenue évidente.

« La haine de l’opposition à l’égard de Chávez est principalement due à l’expropriation des terres inutilisées ; ils ne nous pardonneront jamais d’avoir osé construire cela », dit Iraida Morocoima.

Le pari des Pobladores porte sur la propriété collective de la terre et du logement : « Nous ne voulons pas qu’elle passe par un processus d’individualisation de la propriété qui fragmente ce que nous avons construit collectivement au fil des ans », explique Juan Carlos. Ce cadre juridique n’existe pas encore et une partie de leur combat consiste à y parvenir.

Hereida explique qu’une fois les maisons terminées, elles continueront le processus de travail collectif et d’assemblées, comme cela se passe dans les espaces déjà terminés. La nouvelle communauté socialiste de Monterrey disposera de logements, d’une zone de loisirs et d’une autre zone de production, avec une construction de trois étages, où il y aura des locaux pour, par exemple, une boulangerie, une pharmacie, et des locaux pour des ateliers de couture.

« Des combats forts et difficiles arrivent », dit Iraida. « Nous disons que nous sommes loyaux envers les loyaux, pas envers le vol, pas envers la corruption, fidèles à ce qui doit être fait ». Et ce qu’il faut faire, disent-ils, c’est approfondir la politique de récupération des sols oisifs, contester les centres urbains, miser sur l’autogestion, créer des communautés dans les quartiers et au sein des zones exclusives de la bourgeoisie.

Marco Teruggi

Sputnik / traduit par Venesol

Une commune en temps de guerre

La Commune Victoria Socialista à Caracas lutte sur son territoire pour faire face aux conséquences de la grave situation économique. C’est devenu une tranchée, un espace pour répondre aux besoins de la communauté. C’est difficile, mais c’est faisable.

Caracas est une superposition de villes, de temps, d’époques, de ce qui n’a jamais été, aurait pu être, réussi à être, se défait, anticipe ce qui est à venir. Il y a une ville des classes moyennes appauvries, des classes les plus puissantes et isolées derrière des murs, des barbelés et des alarmes, mais il y a aussi une ville populaire, chaviste, avec des quartiers qui sont mythiques et puissants.

Où commence et où finit Caracas ? A la dernière maison populaire qui cède la place à la montagne, dans la dernière demeure qui surplombe la forêt qui ressemble à la jungle.

Ces villes vivent cette époque différemment. Alors que d’un côté il y a de hauts murs de sécurité, de l’autre vit un Caracas qui ne se rend pas, qui lutte collectivement pour faire face à ces temps difficiles. Deiker Álvarez, un dirigeant populaire de 20 ans, le dit clairement : « Il y a vraiment une crise ». Et c’est avec la même clarté qu’il explique les causes de la situation : « Elle est destinée à mettre fin à ce que nous sommes en train de construire ».

Álvarez parle de deux certitudes qui en font une : l’idée de Chávez et la Commune Victoria Socialista, située à Carapita, au sud-ouest de la ville.

La base d’opérations, centre de missions sociales

Le siège de la Commune Victoria Socialista est visible de l’avenue principale. Sur place, fonctionne la banque communale, un noyau de l’orchestre symphonique national, un mouvement culturel, un module de santé, un espace d’apprentissage informatique, un terrain de sport, un restaurant, la boulangerie Fuerza y Unida, l’entreprise de transport de passagers en propriété collective et celle qui gère le camion de livraisons.

Le siège appartient à la commune. « Toute cette usine est soutenue par l’autogestion, elle n’est soutenue par aucune institution étatique, c’est grâce à nos entreprises collectives », explique Deiker Alvarez, porte-parole de la partie économique, et politico-organisationnelle.

Le siège communal est un espace plein de mouvement, les gens entrent, sortent, posent des questions, achètent, se parlent, s’informent. « La commune est devenue un lieu de rencontre où nous allons, nous partageons, nous assumons la commune comme faisant partie de notre vie, çà aussi c’est la commune, plus qu’un fonctionnement c’est un esprit ».

L’esprit communautaire, comme l’a expliqué le président Hugo Chávez dans l’un de ses derniers discours de gouvernement. Dans un discours d’octobre 2012, quelques jours avant sa victoire présidentielle, il a insisté sur la nécessité non seulement de construire des communes comme des formes territorialisées de progression vers le socialisme, mais aussi de développer la communauté, la collectivité, l’esprit.. mais comment mesurer cette dimension ?

L’auto-gouvernement

L’architecture de la transition proposait deux piliers : d’une part, démocratiser l’État existant et, d’autre part, construire les bases d’un nouvel État qui devrait être les communes, avec des systèmes d’autonomie dans chacune d’entre elles. C’était le pari et l’appel, dans une autre situation économique et politique du pays.

« L’auto-gouvernement n’est pas chose facile, nous avons une expérience avancée et elle se construit par à coups, avec beaucoup de conscience et de formation idéologique. La première chose qui marque un espace d’autonomie est la solidarité, parce qu’il faut comprendre que nous gouvernons pour tout le monde sur le territoire, et la commune est cette forme de gouvernement sur le territoire », explique Deiker Álvarez.

L’auto-gouvernement comprend des instances concrètes, telles que le Parlement, l’organe exécutif et le contrôleur. Il implique et est, aussi et surtout, un exercice constant de la capacité de faire, d’être reconnu comme tel par les communautés et les personnes qui vivent dans la commune, près de 4000 dans le cas de la commune Victoria Socialista.

« Chaque fois qu’il y a un problème sur notre territoire, nous organisons des assemblées de communes où les dirigeants se réunissent pour discuter des besoins et des priorités qui vont être donnés dans le cadre de la gestion de la commune », explique Deiker. C’est la commune qui définit ses politiques.

L’économie

L’entreprise collective modèle de la commune est la boulangerie. Les producteurs ont été élus en assemblée et il a été proposé de respecter les trois parties centrales : satisfaire les besoins personnels – pour lesquels ils ne sont pas basés sur le salaire minimum -, avoir la capacité de remplacer les machines, et un excédent géré par la commune.

Les surplus ont permis, par exemple, de collaborer avec les services funéraires communautaires, d’organiser des événements comme la journée des enfants, les célébrations du carnaval, d’aider à maintenir les écoles. « C’est la raison d’être de l’entreprise », explique M. Deiker.

« Nous pouvons débattre ici et partout, et faire l’expérience de ce que la propriété sociale est durable, qu’un système socialiste de moyens de production est durable. »

A partir de 2015, ils ont fait les premiers pas avec l’épargne communautaire, un système de collecte où les familles versent des cotisations mensuelles. « C’est cela, vivre dans une commune », explique Álvarez. La combinaison de l’épargne et des excédents leur a permis d’avoir leur propre revenu communal, auquel ils ont ajouté de la flexibilité compte tenu de la situation actuelle.

« Nous sommes dans un processus d’hyperinflation provoqué par une guerre, donc nous avons dû être plus dynamiques, nous ne gardons pas d’argent tangible, cette contribution, nous l’investissons dans l’achat de choses même sans en avoir besoin en ce moment, nous avons dû investir de l’argent en devises étrangères pour obtenir des entrées pour la commune

Transition et ligne de front

La situation économique nous a obligés à chercher de nouvelles réponses, à être un espace de résistance pour contenir l’impact des chocs économiques. « Nous sommes sur une ligne de front parce que la santé, l’alimentation, sont des objectifs de guerre et nous les défendons », dit-il.

Une grande partie de l’action collective se concentre sur les dimensions sociales, sur les besoins de la population en raison de la situation. Par exemple, ils ont commencé à travailler avec des enfants qui passent leurs journées dans la rue, leur donnant de la nourriture, du confinement et de l’éducation. La commune cherche à donner des réponses concrètes aux demandes qui émergent sur le territoire, dans les maisons, dans les acquis qui reculent.

« L’une de nos tâches avec les jeunes est de leur expliquer que les choses qui semblaient normales, comme manger du gigot de porc en décembre ou aller au centre commercial pour acheter des vêtements, étaient des batailles que nous avons gagnées, ce n’est pas la révolution qui élimine ces conquêtes mais l’adversaire politique, l’élite économique, impériale qui veulent en finir avec ces réalisations.

Deiker siège à son conseil communal depuis l’âge de 15 ans, l’âge légal pour se présenter comme porte-parole. Sa certitude venait d’avant, de ce jour où Chavez visita la commune naissante, en 2010, et quand il est allé lui rendre un dernier hommage pendant les funérailles, en mars 2013. Depuis lors, de nombreuses batailles ont eu lieu, comme, rappelle-t-il, celles de 2015 et 2016, lorsqu’il n’y avait toujours pas de comités locaux d’approvisionnement et de production pour transférer des aliments bon marché aux familles populaires, et où le problème de la pénurie était central.

Cette commune, sa colline, son quartier, sont l’échantillon de la ville qui résiste collectivement. C’est un Caracas invisible pour « l’autre ville », mais réel pour les communautés, les voisins, le tissu social. Il y a le chavisme invisible et une variable centrale : la légitimité des dirigeants populaires et communaux, qui soutiennent jour après jour le rêve d’une chose.

Marco Teruggi

Sputnik / traduction : Venesol