Le rêve d’une communication populaire

Article de Tibisay Maza Giménez paru dans Ciudad Caracas (29 août 2017)

L’École populaire de Cinéma, Télévision et de Théâtre est un espace de création d’énoncés émanant des communautés. Elle vient de présenter quatre nouveaux courts-métrages, un livre et les conclusions d’un an d’enquête parmi les 35 collectifs de télévision populaire du Venezuela.

Les 19 et 26 août 2017, le cinéma Antonieta Colon de Caracas accueillait l’École Populaire et Latino-américaine de Ciné, Télévision et Théâtre (EPLACITE) qui a projeté quatre nouveaux courts métrages : « Caquetios, une école en construction« , « Un pont pour Pluton », « Le tissu rouge, processus d’une fiction populaire« , et « Mémoires du ciel » de Jesus Reyes, et lancé le livre « Théorie et pratique d’une télévision et d’un cinéma par et pour le peuple« , qui a été remis à cette occasion à plusieurs étudiant(e)s et communicateurs populaires. Le 26, l’enquête nationale menée pendant un an par l’EPLACITE sur les 35 télévisions communautaires du Venezuela a également été présentée au public. Ces productions et publications audiovisuelles (en ligne sur le blog en espagnol de l’école : www.escuelapopularcineytv.wordpress.com) visent à construire un nouvel imaginaire populaire. « Le cinéma et la télévision dominantes sont plus du côté des résultats que des processus« , remarque Jesus Reyes, jeune réalisateur issu des quartiers populaires de Caracas et aujourd’hui enseignant de l’EPLACITE. « Nous résolvons nous-mêmes les problèmes techniques qui se présentent lors de chaque réalisation. On croit généralement que faire du cinéma nécessite beaucoup d’argent et l’assistance d’équipes nombreuses. Nous avons démontré qu’il n’en est rien. Nous avons aussi surmonté un problème technico-idéologique : le peuple n’est pas un objet mais un sujet qui est à la fois la source d’informations et de visions qui nous stimulent, et celui que nous voulons révéler par notre discours et notre structure » ajoute-t-il.

 

Le livre est une compilation des matériels de cours et des investigations mené par l’école ces 20 dernières années ; il remet fortement en question le paradigme dominant sur la communication sociale et recueille l’héritage d’expériences d’esthétiques révolutionnaires : Dziga Vertov, par exemple ou encore Santiago Alvarez, Jorge Sanjines et Glauber Rocha. « Nous apportons des clés nécessaires à la consolidation d’une dramaturgie décolonisatrice tout en récupérant un siècle de découvertes et de savoir-faire des travailleurs du cinéma, monopolisé par l’élite hollywoodienne : du langage de la caméra au sens qui se dégage de l’assemblage des différents plans » précise Thierry Deronne, le fondateur belgo-vénézuélien de cette école, enseignant de dramaturgie, documentaire et théorie du montage dans deux universités publiques créées par la révolution bolivarienne (l’UBV et l’UNEARTE).

Lorsque ce dernier a quitté sa ville natale de Tournai pour créer au Venezuela l’École Populaire et Latino-américaine de Ciné, Télévision et Théâtre (EPLACITE) dans les années 1990, l’objectif premier était de mettre une série d’outils d’expression à la disposition des mouvements sociaux. Un des professeurs qui l’a conseillé dans cette tâche est Thierry Odeyn, professeur à l’école nationale de cinéma INSAS (Bruxelles), avec ses recherches permanentes sur « plutôt que faire du cinéma politique, faire politiquement du cinéma ». « Il existe une revendication sociale qui devient chaque jour plus aiguë. Une révolution ne peut se développer dans un champ où les médias privés dominent et envahissent en permanence les esprits, les rêves. Un de nos apports consiste donc à faire prendre conscience qu’il devient urgent de démocratiser radicalement la propriété des médias » souligne Deronne.

Il rappelle qu’à l’époque de la création de l’École, les médias associatifs n’avaient pas encore été légalisés. Mais après la première victoire électorale de Hugo Chavez, le collectif a fait un bond qualitatif en réponse à leur forte demande de formation. « Aujourd’hui, à une époque où la concentration des médias interfère avec les institutions démocratiques et leur permet même de contribuer à faire tomber des gouvernements, nous ne pouvons plus nous contenter d’affirmer « on ment, on nous attaque », il faut désormais prendre l’initiative, au travers de l’Assemblée Constituante par exemple, de construire une loi nationale, puis internationale, qui démocratise la propriété des médias, mais aussi de renouveler la formation en nous appuyant sur de nouveaux paradigmes qui s’inspirent de l’expérience latino-américaine« . Aujourd’hui, le collectif est formé de divers enseignants qui se consacrent à l’étude et à la mise en valeur d’un jeune cinéma latino-américain comme Jesus Reyes, Juan José Moreno, Luis Rodriguez, Violeta Moreno, Betzany Guedez. « Nous avons aussi un réseau d’enseignants latino-américains, avec qui nous partageons de nouveaux regards contribuant à forger cette image du Venezuela et de notre Amérique« , ajoute Deronne.

Le projet est ouvert aux étudiants de UNEARTE, de l’Université Bolivarienne du Venezuela (UBV) mais surtout aux collectifs populaires et télévisions communautaires qui cherchent à améliorer leurs connaissances dans la réalisation de productions audio-visuelles. « Il faut souligner que des collectifs féministes particulièrement préoccupés de créer une image de la femme contre la violence que diffusent les télénovelas, ont toujours joué un rôle important dans l’École depuis sa fondation. » L’École est itinérante et le planning se fait en fonction des mouvements sociaux qui sollicitent ses services. « Nous sommes allés récemment dans l’État de Lara et en septembre nous nous rendrons dans l’État de Portuguesa où existe tout un projet de transcription historique de l’épopée d’Argimiro Gabaldon. Les mouvements sociaux se chargent de trouver un endroit pour nous recevoir et installer notre matériel ; nos ateliers ont la caractéristique d’être théoriques et pratiques et durent généralement 5 jours », précise-t-il.

PIONNIERE DANS LE DOMAINE COMMUNAUTAIRE

Deronne a eu l’occasion de voyager dans divers pays du continent et de découvrir leur niveau de développement audiovisuel. Pour lui la télévision associative, c’est d’abord une création bolivarienne, nourrie par l’une des pensées les plus emblématiques de Simon Rodriguez : « apprendre par l’exemple et enseigner par la pratique », et par les racines afrodescendantes, rebelles, et même si dans le Venezuela la majorité des ondes reste aux mains du secteur commercial, ce pays a apporté quelque chose d’inédit : une trentaine de collectifs s’essaient concrètement à un nouveau modèle de télévision populaire, au sein d’un processus révolutionnaire. « Avec des gouvernements progressistes comme l’Équateur, la Bolivie et l’Argentine sous la présidence de Cristina Fernandez, des lois qui protègent l’activité et la diffusion de médias alternatifs ont vu le jour, mais il n’y existe pas beaucoup de télévisions communautaires concrètes. Le Venezuela, en revanche, a acquis une solide expérience en ce domaine. C’est l’heure du bilan, des leçons à tirer de plusieurs échecs, d’une nouvelle génération. Dans d’autres pays, on rêve encore de pouvoir compter sur un État qui donne des caméras et des bancs de montage, sans contrôle politique. »

Source de cet article : http://ciudadccs.info/sonando-con-la-comunicacion-popular/

Photos : Yrleana Gomez / EPLACITE

Traduction : Frédérique Buhl

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Démocratisation de l’Etat, hausse des budgets sociaux : Nicolas Maduro met les bouchées doubles.

Manifestation pour célébrer les quinze ans de la Constitution Bolivariene, Caracas, 15 décembre 2014.

Manifestation pour célébrer les quinze ans de la Constitution Bolivarienne, Caracas, 15 décembre 2014.

On connaît la musique : chaque fois que le Venezuela approfondit la démocratie, les grands médias en remettent une couche pour créer l’image d’un régime répressif (1). Qu’une population passe de l’état de paysage colonial muet a celui de sujet politique actif explique la réaction locale de la minorité blanche, riche et raciste. Celle-ci sait comment fabriquer les violences dont les médias internationaux ont besoin pour mettre en images leur “révolte populaire contre le gouvernement vénézuélien“. Cette alliance entre les grands groupes médiatiques et une droite locale du seizième siècle – médiatiquement majoritaire au Venezuela – rappelle que l’Occident reste, lui aussi, profondément colonial face à l’émergence du Sud comme sujet politique.

Depuis l’approbation par les électeurs de la Constitution Bolivarienne il y a quinze ans, les gouvernement Chavez puis Maduro ont travaillé à la concrétisation de la “participación protagónica”, à savoir la participation effective et efficace des citoyens au pouvoir d’État. En 2014, dans cette deuxième année de révolution sans Chavez, tout en surmontant toutes sortes de déstabilisations violentes, économiques, médiatiques et politiques, Nicolas Maduro a franchi une étape fondamentale sur cette voie : la création des Conseils Présidentiels.

Formés de porte-paroles désignés par les mouvements sociaux, ils sont baptisés “présidentiels” parce qu’ils disposent du même rang que le Conseil des Ministres – des décisions gouvernementales pouvant être prises directement au cours de ces réunions.  “Ces Conseils ont été créés pour construire les institutions, précise Maduro, et pour réorienter les investissements. Ce sont des conseils de gouvernement, au plus haut niveau présidentiel, au plus haut niveau constitutionnel et des pouvoirs publics”. Cerveau collectif, flux constant de critiques, de propositions, de solutions émanant des mouvements sociaux, ils sont une manière de démultiplier la fonction présidentielle, d’en faire un inspecteur collectif sur le terrain, qui rend compte en connaissance de cause au Président de la république des retards, problèmes, dans la réalisation des accords et des nouveaux besoins en matière de politiques publiques.

Le premier Conseil installé le 19 septembre 2014 fut celui des Communes. A quoi bon parler de “révolution citoyenne” ou de “socialisme bolivarien” sans transformer les relations sociales de production et la division sociale du travail liées à la globalisation néo-libérale ? Basée sur le concept de “toparquía” (“gouvernement local”) créé au 19ème siècle par le philosophe Simón Rodriguez, la commune vénézuélienne – qui regroupe des conseils communaux liés par une même problématique sociale – commence à incarner ce nouveau mode de production centré sur les besoins directs d’une population et administré par celle-ci (2).

En décembre 2014 on note une forte progression du nombre de communes (930 enregistrées dans tout le pays) et de conseils communaux (47 mille 332). “Aucune de ces communes, aucun de ces conseils communaux ne resteront sans financement de leurs projets en 2015 » explique le Vice-Président pour le Socialisme Territorial, le sociologue Elías Jaua. Ce nouveau pouvoir citoyen commence à bousculer les vieilles formes de pouvoir local alors que pour de nombreux maires, gouverneurs, y compris certains chavistes, la politique restait un négoce clientéliste et autoritaire.

Autre Conseil créé ces derniers mois, celui des Travailleurs, articule les politiques impulsant l’économie productive, les avancées du droit du travail et le plan de travail pour les entreprises nationalisées : un nouveau modèle de direction des entreprises publiques sera mis en place en 2015.

MinMujer - Noticias - 2014-11-26 04-36-28 - Múltiples anuncios realizados durante la instalación del Consejo Presidencial de Gobierno de las Mujeres  

Le Conseil des Femmes réuni avec le président Maduro, novembre 2014.

Le Conseil des Femmes a déjà renforcé les programmes visant à éliminer la violence contre la femme, dénoncé l’image dénigrante que diffusent de la femme les médias privés, majoritaires au Venezuela. Sont mises en place de nouvelles politiques sociales pour les femmes de milieu populaire – historiquement, le secteur le plus vulnérable à l’extrême pauvreté. L’accent sera mis en 2005 sur la création de nouvelles “Bases de missions sociales” (qui regroupent tous les services publics et sociaux essentiels) dans les communautés les plus pauvres, avec priorité pour les femmes.

Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs

Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs, décembre 2014.

Du Conseil Présidentiel des Paysans et des Pêcheurs ont émergé un plan général de développement agricole et la décision saluée par les mouvements sociaux de restructurer le Ministère des Terres et de l’Agriculture, avec de nouvelles mesures contre les mafias privées qui interceptent et gonflent les prix des produits agricoles avant qu’ils n’arrivent aux mains des habitants.

Les pénuries passagères de certains aliments ont mis en évidence la faillite du capitalisme au Venezuela, où le secteur de l’alimentation reste à 70 % aux mains du secteur privé. Le géant privé Polar, quasi monopolistique sur des produits d’usage quotidien comme la farine de maïs, produit moins qu’il n’importe… grâce aux dollars préférentiels que lui octroye l’Etat.

Le président Maduro a également défendu la réactivation de l’agriculture familiale en petite surface (le traditionnel “conuco”), suivant ainsi les recommendations de la Via Campesina et de la FAO (ONU) qui insistent sur l’importance de ce mode de production pour la souveraineté alimentaire, le développement rural soutenable, une nourriture saine produite de manière agro-écologique.

Il fut aussi question de la lutte accrue contre les exactions de  grands propriétaires qui ont assassiné à ce jour près de deux cents paysans – un thème dont ne parlent jamais les médias internationaux car cela les obligerait à évoquer la réforme agraire. Cette volonté de mettre fin à l’impunité se heurte encore à une justice liée aux grands lobbies terriens – pour preuve la récente tentative – qui a heureusement échoué – du Tribunal Suprême de Justice d’abroger la charte agraire de la commune “El maizal” – modèle de participation populaire dans l’État de Lara. Maduro a aussitôt pris la défense des communards de El Maizal, jugeant cette décision “anticonstitutionnelle et attentant aux droits fondamentaux des paysans”.

Qui aurait cru que 522 ans plus tard, les 44 peuples indigènes qui ont résisté au colonisateurs, allaient être assis au centre du pouvoir politique, au palais présidentiel ? Le Conseil Présidentiel des Peuples Indigènes doit être une nouvelle structure d’État et de gouvernement pour décider et diriger. C’est une rénovation de la révolution, et c’est une révolution dans la révolution”. C’est en ces termes que le président Maduro a salué l’installation du Conseil des Peuples Indigènes avec lequel il a décidé d’augmenter les investissements de projets socio-productifs formulés par les peuples originaires, d’assurer la couverture sociale intégrale de toutes les communautés et de “fonder immédiatement l’institut des langues indigènes, avec une équipe qui travaille de manière permanente, scientifique, à enregistrer, retrouver et rendre vie à toutes les langues indigènes qui existent sur le territoire vénézuélien”.

Le Conseil des Peuples originaires réuni au Palais présidentiel

Le Conseil des Peuples originaires réuni au palais présidentiel, octobre 2014.

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Autres conseils en pleine installation : le Conseil des Jeunes et des Étudiants, et celui des Travailleurs de la Culture qui vise a développer les systèmes de sécurité sociale pour tous les créateurs sans exception. S’y ajouteront en janvier 2015 le Conseil de la classe moyenne et des associations de voisins, celui des organisations de persones âgées et des associations de personnes handicapées.

Pour renforcer cette participation populaire au plus haut niveau de l’État, Maduro a signé dans les derniers mois plusieurs lois importantes : telle la Loi organique des Missions Sociales qui protège légalement tous les travailleurs de ces services publics, assortie de la création du fonds économique unique des grandes missions; La loi de financement des projets du pouvoir citoyen pour accélérer les conditions d’octroi de crédits aux entrepreneurs individuels ou associés, aux conseils communaux, aux communes, aux coopératives, aux personnes de faibles revenus et à toute autre instance de pouvoir populaire; La Loi organique de la gestion communautaire des Services, compétences et autres attributions; La Loi de l’Emploi productif pour les Jeunes qui garantit à ceux-ci la protection légale lors de leur premier emploi, avec salaires et horaires décents, contre l’habituelle exploitation dont ils sont victimes; La Loi d’Alimentation des Travailleurs qui augmente le niveau du ticket alimentation (en complément du salaire); La Loi organique de Planification Publique et Populaire qui oblige l’État à consulter en permanence les citoyens et à planifier de manière participative  l’octroi des ressources pour leurs projets.

Vice-présidents, faites du pouvoir citoyen une priorité. Obligez les ministres qui sont sous votre responsabilité à le faire aussi. Et vous, ministres, exigez à ceux qui travaillent dans vos équipes à en faire la priorité : le nouvel État doit être l’État du pouvoir populaire, tel qu’il est prévu dans la Constitution de la République Bolivarienne. C’est ce nouvel État qui doit substituer l’ancien – l’État bourgeois qui possède encore des tentacules de corruption et de bureaucratie, seul le pouvoir populaire en action pourra y mettre fin”a déclaré Maduro pour résumer l’esprit des lois signées en novembre 2014.

2015, année de la relance économique

Alors que des journalistes européens euphoriques annonçaient dès la chute des cours du pétrole que le “Venezuela allait devoir faire des coupes dans son budget”, le président Maduro a maintenu la hausse du budget social pour 2015, aux antipodes des politiques d’austérité pratiquées en Europe. La majorité des députés socialistes – contre la minorité des députés de droite – a voté un budget de 741 mille 708 millions de bolivars – soit 21,6% du PIB – financé en grande partie par les recettes fiscales non-pétrolières (517 mille 455 millions de Bolivars), les recettes pétrolières (124 mille 74 millions) et un complément d’emprunts publics. Ce qui garantit le financement d’activités et de projets de secteurs aussi divers (à titre d’exemples) que les producteurs agricoles, les organisations communales, les infrastructures publiques – centrales électriques hydro- et géothermiques, le renforcement de 240 centres hospitaliers, l’alimentation destinée aux 4 millions 351 mille étudiants de l’enseignement primaire ou celle que le gouvernement distribue à bas prix à la population en général à travers les réseaux Mercal, PDVAL et les “Maisons d’alimentation” destinés aux secteurs les plus pauvres.

Courbe du salaire minimum jusque fin 2014

Courbe du salaire minimum jusque fin 2014.

Le chômage poursuit sa baisse (5,9 % en novembre 2014, un des meilleurs chiffres en quinze ans de révolution) tandis que sur l’ensemble de l’année le salaire minimum intégral a augmenté de 68,28% pour éviter qu’il soit rogné par l’inflation encore très haute (64% en 2014). Selon le rapport de la Banque Centrale de décembre 2014, celle-ci a été renforcée en 2014 par les “guarimbas” violentes de l’opposition, la guerre économique via le dollar parallèle et la contrebande massive de produits subventionnés par le gouvernement, revendus plus cher à l’étranger.

En 2015, Maduro l’a annoncé, les efforts du gouvernement se centreront sur l’élimination de ces mafias économiques par la lutte accrue contre la contrebande, la fixation des prix justes au consommateur, et surtout le passage définitif de l’économie rentière-pétrolière, avec sa culture médiatique d’ultra-consommation, à une économie productive et rationnelle.

Pour que la structure économique ne corsette pas le déploiement des nouvelles formes de participation et de production citoyennes, Maduro a également signé en noviembre 2014 une série de 28 lois en matière économique. Nulle mesure d’austérité, nulle augmentation de l’essence (écartée à court terme). Il s’agit d’assainir une économie depuis longtemps empêtrée dans la corruption et la bureaucratie anti-productives. Ces lois transforment les conditions d’accumulation du capital pour les réorienter en faveur de l’investissement productif – règlementant les investissements étrangers, empêchant les monopoles, simplifiant l’administration pour les mouvements communaux et les secteurs productifs nationaux, fixant une contribution sérieuse du secteur capitaliste – bancaire notamment, qui a engrangé 13% de bénéfices en 2014 – au budget de l’État.

Ces lois fortifient la courbe de croissance des revenus fiscaux non-pétroliers (qui participent déjà pour 72% au budget de l’État) et seront multipliées par deux. Exemple : une des 28 lois modifie les “concessions molles” accordées aux transnationales exploitant le sous-sol vénézuélien et met fin à leur hégémonie, la restituant à l’État. En récupérant l’extraction de cette quantité plus importante que prévue, l’État pourrait en dix ans porter ses réserves internationales à 50 milliards de dollars et renforcer la valeur de la monnaie nationale et la stabilité économique en général.

Sans doute la Sainte Alliance qui va des médias de la droite locale à la majorité des journalistes occidentaux commet-elle la même erreur que celle qu’ils ont commise contre Chavez : celle de sous-estimer Maduro et le “peuple-président”.

Thierry Deronne, Caracas, le 31 décembre 2014.

Notes

(1) Exemple : le mensonge, relayé par le très controversé Paulo Paranagua du “Monde”, d’une “dessinatrice licenciée pour un dessin anti-Chavez”. En réalité le départ de la dessinatrice Rayma (ouvertement raciste et d’extrême droite) provenait de son conflit personnel avec la direction de son journal ”EL Universal” (droite). Il n’ y a eu aucune censure du gouvernement et ses livres sont disponibles dans toutes les bonnes librairies. Rappelons qu’au Venezuela les trois quart des médias écrits, web, radio et télévision (inter-) nationaux, régionaux ou locaux, appartiennent au secteur privé, que leur nombre a augmenté en quinze ans de révolution, et qu’ils propagent en majorité des idées de droite. Pour une liste non-exhaustive des mensonges sur les “atteintes-à-la-liberté-d’expression-au-Venezuela”, voir le site ACRIMED http://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=venezuela

(2) “La commune, co-présidente du Venezuelahttps://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/17/la-commune-copresidente-du-venezuela/

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Vers les rives de l’Arauca

Un jour au hasard du temps invisible dans les médias. La pluie tambourine sur l’arsenal remis aux autorités par 97 groupes du quartier populaire 23 de enero. On broie les armes et le délégué communal explique : « elles nous ont servi autrefois à nous défendre des gouvernements sociaux-démocrates, elles sont vaines aujourd’hui » avant de lire un par un l’intitulé et les responsables d’une trentaine de projets productifs, socio-culturels. Le président Maduro exige des ministres présents qu’ils prennent rendez-vous avec chacune des organisations pour leur transférer des ressources «qui n’appartiennent pas au gouvernement mais au peuple». Les armes seront fondues et transformées en poutrelles pour les milliers de chantiers de la Grande Mission Logement.avn

On pariait peu, il y a quelques mois encore, sur l’appel à désarmer lancé par Maduro. Les médias privés nationaux ou internationaux avaient reconduit le cliché de Caracas-sanglante-capitale-du-crime. Mais la république bolivarienne n’est plus une photo du scénario occidental. Alors que depuis 2006, dans un Mexique sur orbite états-unienne, 116.000 citoyens ont été assassinés par les cartels de la drogue et les forces de sécurité, le Venezuela forme sa police nationale bolivarienne aux droits humains et a réduit de 30 à 50 % les homicides en quelques semaines. La récupération des espaces publics, la réforme de la justice et du système pénitentiaire, l’appui aux mouvements urbains de jeunesse visent le même objectif. En septembre 2013 la rentrée des classes, avec distribution de 35 millions de livres et d’ordinateurs gratuits, permet aux écoliers, comme l’explique Nicolas Maduro, «d’apprendre non plus à manier une arme mais à construire et à interpréter des personnages, à pratiquer des sports, à s’initier à l’art de jouer du violon. Chaque commune pourra disposer de son propre réseau de théâtre ».

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Groupe de jeunes musiciens vénézuéliens avec Nicolas Maduro à la batterie (septembre 2013)

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Le Mouvement Théâtral César Regifo va se développer progresssivement dans toutes les écoles à partir de la rentrée 2013 (ici à l’Escuela Nacional Básica San José, sept. 2013)

Ce même jour, pendant qu’on broie des armes, une équipe de l’entreprise nationalisée PDVSA inaugure au large des Caraïbes le plus grand gisement de gaz ; Maduro tient une autre réunion avec les militants de tout le pays pour réviser le financement et relancer toutes les missions sociales pour des millions de vénézuéliens ;  de nouvelles communes s’auto-organisent dans l’État de Lara; à la frontière colombo-vénézuélienne les chanceliers inaugurent une douane dans une zone contrôlée par les mafias du carburant et des aliments. La stratégie de Chavez – la paix avec les colombiens – a contribué à faire reculer le paramilitarisme de Uribe. Pour la première fois des mouvements sociaux imposent leur dynamique au gouvernement Santos, connectent un nouveau champ politique au reste du continent. Dans la quête de sa seconde indépendance, l’Amérique Latine voit son horizon intérieur s’élargir.

Obstacles externes et internes

Comme chaque jour depuis quatorze ans, ce jour-ci fut invisibilisé par la plupart des médias. Au Venezuela les chaînes privées de radio et télévision (satellitaires, nationales, régionales et locales) font 80 % d’audience (1). Beaucoup de citoyens vivent ainsi dans une zone grise, opaque à tout ce qui concerne la révolution bolivarienne, et restent connectés à la telenovela du narcotrafiquant sympathique, prisonniers de la grande ville où vivre se résume à consommer individuellement. Le Venezuela n’a pas encore démocratisé la propriété des médias comme l’ont fait l’Argentine puis l’Équateur. Quant au cinéma national, la réalisatrice vénézuélienne Liliane Blaser observe que «presque toute notre fiction exclut le processus politique actuel, et se déroule dans un pays où rien de tout cela n’a lieu. Nous voyons certains films policiers qui pourraient se dérouler à n’importe quelle époque ou dans la nôtre mais qui sont expurgés de tout ce qui touche à la politique, à la société, à la culture. Or nous vivons un phénomène intégral qui devrait être visibilisé et décrit”.

La droite fonctionne à partir de cette domination culturelle. Avec ses alliés états-uniens et sa patiente infiltration de centaines de paramilitaires « dormants » entre deux assassinats sélectifs, elle recycle une synthèse des scénarios « chilien » et « nicaraguayen ». Éroder la patience populaire en sabotant l’alimentation, en coupant le courant ici et là, en paralysant une raffinerie pétrolière, en injectant du dollar parallèle pour gonfler l’inflation, en achetant des agents dans l’administration… Il s’agit de générer du mécontentement en vue des municipales de décembre 2013 et de maintenir les conditions d’une opération militaire directe pour reprendre le pouvoir et reprivatiser le pays en profondeur. Il y a peu le gouvernement colombien a aidé les autorités vénézuéliennes à arrêter des paramilitaires en pleins préparatifs d’un attentat contre Nicolas Maduro (2), confirmant les dénonciations du gouvernement bolivarien.

La droite et le patronat vénézuéliens peuvent compter sur les médias internationaux pour traduire leurs sabotages ou leurs accaparements en «faillites du régime», les condamnés pour corruption en « prisonniers politiques » ou la violence en « guerre civile ». Combien de journalistes occidentaux qui prêtent leur concours si docile à cette guerre contre une démocratie de gauche savent-ils qu’ils recyclent la campagne de la SIP préparant le coup d’État contre Salvador Allende en 1973 ( « menaces sur la liberté d’expression au Chili », « liens avec le totalitarisme soviétique »…) et que leurs épithètes sont vieux de deux cents ans, lorsque les premiers émissaires des États-Unis menaient campagne contre un certain Simon Bolivar, «  César assoiffé de pouvoir absolu » ?

Le président Maduro lors de la marche de commémoration de l'Unité Populaire de Salvador Allende (Caracas, 11 septembre 2013)

Le président Maduro lors de la marche de commémoration de l’Unité Populaire de Salvador Allende (Caracas, 11 septembre 2013)

«Nous allons défendre le peuple » répond Maduro qui prend des mesures économiques concertées avec les mouvements sociaux, investit 600 millions de dollars pour importer 3,5 millions de tonnes d’aliments de Colombie et garantir l’approvisionnement de la population, promet d’exproprier les entreprises qui accaparent les produits de première nécessité. Avec son homologue Xi Jinping, il vient de signer à Pékin ce 22 septembre un accord avec la Banque de Crédit chinoise : 5 milliards de dollars seront injectés pour accélérer le développement de l’agriculture, de la santé publique, de l’industrie et de la recherche scientifique, de la construction, du système électrique vénézuéliens.

De cette manière, Maduro poursuit la mise en œuvre du programme proposé par son prédécesseur, et approuvé par les électeurs d’octobre 2012 et d’avril 2013. Il parie sur le réveil des forces populaires, passé le choc lié au probable assassinat de Hugo Chavez, pour reprendre «la transformation active, révolutionnaire » d’un État resté, malgré quatorze ans de révolution, le fief d’une classe moyenne « professionnalisée » avant la révolution, et minoritairement révolutionnaire. Le problème (qui est en général celui de toute révolution) est celui du « levier ». Où trouver les formateurs du type nouveau si la majorité des enseignants disponibles sont ceux qu’ont légués le libre marché et un État antipopulaire et non-participatif ?

Quand on dialogue avec les vénézuéliens, on entend parfois la crainte que les nombreuses mesures prises par le président Maduro (par exemple dans sa lutte contre la corruption au sein de l’État ou l’insécurité, approuvées par une large majorité selon des firmes privées de sondage) soient un « modismo » – qu’elles ne durent qu’un temps ou que se « tuerzan en el camino » – qu’elles se perdent en chemin.

Il est vrai que malgré l’appel insistant de Nicolas Maduro aux ministres, gouverneurs, maires et candidats-maires pour qu’ils “résolvent en profondeur les problèmes du peuple car c’est lui qui possède les solutions et c’est á nous d’apprendre à l’écouter”, la vision bolivarienne s’enlise encore souvent dans les pratiques coloniales de fonctionaires dont le seul souci est d’arriver au pouvoir pour y rester. En imposant plusieurs candidats à sa base, le PSUV (parti de la révolution) s’expose à perdre plusieurs mairies lors des municipales en décembre prochain. En dehors de la forme « Etat » ou  « parti », combien des 1.150 communes et des 31.670 conseils communaux, combien des centaines de médias communautaires sont-ils de véritables instances de pouvoir collectif ? Et pourquoi la démocratie participative avance-t-elle lentement ?

Parce qu’il faut encore beaucoup de temps pour surmonter la tradition politique de domination coloniale externe et interne, d’imposition et de castration.

Mais Chavez a réveillé un peuple et Maduro reprend le travail sur un socle qui, comme le rappelle Jesse Chacón, ne pourra être détruit même si la droite remportait les élections : celui de la montée en puissance de ceux d’en bas, de la récupération de la souveraineté et du rôle défensif, citoyen, des forces armées, la redistribution de la richesse nationale et l’égalité sociale comme composantes essentielles de la démocratie. Des experts des Nations Unies, dans leur récent rapport World Happiness Report for 2013 ont conclu que le Vénézuéla est le pays le plus heureux d’Amérique du Sud, confirmant les conclusions d’autres organismes internationaux (3). Mutation aussi sûre que celle du roseau face au chêne. La « guerre des temps » oppose à présent le court terme du « consomme et tais-toi, l’État est un obstacle à ton plaisir.. » à la conscience de l’Histoire longue comme capital du peuple. L’enjeu est la construction d’un imaginaire qui libère le citoyen du narcissisme de la réussite individuelle et le pousse à s’engager davantage au service de la collectivité.

La ferveur des habitants de Caracas saluant le retour de leur fils Simon Bolivar peut sembler une parenthèse folklorique aux touristes ou aux experts occidentaux impatients de voir le Venezuela revenir à la “normale” du libre marché et des gros contrats industriels. Mais lorsque Nicolas Maduro montre au peuple l’épée qui va rejoindre le corps du Libertador dans son Panthéon, chacun comprend qu’il s’agit d’une idée proclamée il y a deux siècles lorsque Caracas poussa le « cri de l’Égalité » et se mua en « berceau de l’indépendance américaine ».

Entrée triomphale de Simón Bolívar (Caracas 6 août 2013)

Entrée triomphale de Simón Bolívar (Caracas 6 août 2013)

Comme l’écrit Gonzalo Ramírez Quintero, l’oligarchie vénézuélienne, celle qui faisait main basse sur les finances de l’État pour s’installer à Paris ou à Miami, « voudrait que Bolivar redevienne une statue pour fêtes patriotiques, un motif rhétorique. Le Bolívar vivant la perturbe : il lui rappelle en permanence sa misère et son inauthenticité. La haine de ses médias, leur rejet moqueur du dialogue entre le peuple et la pensée bolivarienne n’est que la continuité de sa haine coloniale. Il s’agit aussi d’occulter le fort impact qu’a eu l’expérience de la révolution haïtienne dans la redéfinition sociale de la guerre émancipatrice par Simon Bolivar. »

Toute analyse qui se bornerait à analyser le présent pècherait par naïveté. Au Venezuela ce n’est pas seulement avec des archives que l’on commémore l’Unité Populaire chilienne de 1971-73 mais en initiant la discussion parlementaire de « la loi des conseils de travailleurs” qui donnera à ceux-ci le pouvoir non plus seulement de revendiquer syndicalement mais de participer politiquement aux décisions sur la production – dans la foulée des fameux cordons industriels, embryons du pouvoir populaire anéanti par le général Pinochet et l’administration Nixon. Ce nouveau texte complètera la loi du travail anti-néo-libérale mise en vigueur par Hugo Chavez (4). Il faudra encore que les travailleurs assument ce nouveau pouvoir.

Avec l'écrivain Eduardo Galeano, lors de la marche en mémoire d'Allende, Caracas, 11 septembre 2013.

L’écrivain Eduardo Galeano et le président, lors de la marche en mémoire d’Allende, Caracas, 11 septembre 2013.

« Certains m’on dit que Chavez est mort mais je n’en crois rien » dit l’uruguayen Eduardo Galeano, venu à Caracas en septembre 2013 présenter son livre récent « Los hijos de los días ». L’écrivain a rappelé l’empreinte qu’a laissée dans la pensée et dans la personnalité de Bolivar, le philosophe Simón Rodríguez. Un des concepts-clefs de la pensée de Rodriguez, de sa république américaine qui refusait de copier l’européenne, est la toparquia, « l’auto-gouvernement local ». C’est ce concept que Chavez et Maduro ont interprété pour transformer les actuelles relations de production capitalistes à travers une forme sociale et économique nouvelle : « la Commune ». C’est ici où le concept du temps historique rejoint celui d’espace comme fondement de la politique.

Présentation du livre d'Eduardo Galeano "Los hijos de los días" par le président Maduro, Caracas, le 10 septembre 2013.

Présentation du livre d’Eduardo Galeano « Los hijos de los días » par le président Maduro, Caracas, le 10 septembre 2013.

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Eduardo Galeano visite la « Casa de las Primeras Letras« , récemment sauvée de la destruction par le gouvernement bolivarien. Un espace interactif doté d’hologrammes permet au public de découvrir l’itinéraire intellectuel du philosophe Simón Rodríguez qui forma dans ce même lieu il y a deux siècles le jeune Simón Bolívar. José Martí, l’apôtre de l’indépendance cubaine y enseigna à son tour en 1881.

Qu’est-ce que cette « commune » dont Maduro a fait une priorité, après les critiques de Chavez sur le retard pris par le gouvernement dans sa mise en place ? (5)

Laissons la parole à José Roberto Duque (6) :

« A Caracas – et dans tout le Vénézuéla – il y a des centaines de communes en construction, mais le type de relations des grandes villes actuelles  rendent inviable une commune. Caracas est une ville capitaliste, dont la structure et le concept ont été moulés sur le mode de production de l’esclavage puis du capitalisme industriel. Avec de tels antécédents, difficile d’imaginer qu’elle serve de base au socialisme ou à la société de type nouveau que nous voulons. Difficile, oui : mais ceux qui vivent à Caracas ont la mission d’essayer. Caracas a aussi produit une étonnante culture de résistance, une citoyenneté qui sait que quelque chose doit être détruit.

« Un communard c’est quelqu’un qui se lève le matin, pour s’intégrer à une activité productive qui offre une vie et une indépendance à sa  communauté ou à sa commune. Aujourd’hui, les grandes villes n’ont pas de vocation productive (c’est ainsi que le capitalisme les a dessinées : des lieux où se concentrent les consommateurs et les esclaves des tâches inorganiques) de sorte que les citoyens doivent importer du dehors ce qu’ils consomment. Dans les villages agricoles la construction de communes est plus viable : semer pour consommer et pour vendre est un bon levier pour développer une communauté auto-soutenable.

« L’habitant des zones populaires de Caracas se lève le matin pour se rendre à un travail qui, en général, se trouve loin (et parfois très loin) de la communauté dans laquelle il vit ou, simplement, dort. Tout ce temps et cette énergie mentale et physique seraient mieux investis dans une commune. La construction des communes de Caracas doit commencer avec la destruction de cette manière de fonctionner, de cette imposition de la ville capitaliste.

« Les retrouvailles des jeunes avec leurs communautés iraient dans ce sens : l’affection pour le lieu de vie est la matière première pour créer et inventer un futur.

Un projet conçu et mis en oeuvre par un collectif autonome de femmes : la construction d'un immeuble au coeur de Caracas. Septembre 2013.

Un projet conçu et mis en oeuvre par un collectif autonome de femmes : la construction d’un immeuble au coeur de Caracas. Septembre 2013.

« Nous ne connaîtrons pas la société socialiste que nous sommes en train de construire. »

« Il y a cinq ans, ou moins, je l’avoue, je me sentais assez désespéré par certaines choses que je percevais dans le processus bolivarien, dans notre affrontement avec le capitalisme. Je disais que nous étions en train de perdre cette bataille. Cela m’enchantait de me remplir la bouche de critiques faciles parce que leur objet était visible : je disais que Caracas n’était pas une ville socialiste et que celui qui en doutait n‘avait qu’à parcourir les rues et compter chaque McDonald, chaque centre commercial, chaque contradiction de classe, chaque magasin ou bureau ou enseigne lumineuse des principales compagnies transnationales du monde capitaliste. Cela me semblait terrible et contradictoire avec notre déclaration de rébellion et notre proclamation d’une patrie marchant vers le socialisme.

« Difficulté de comprendre le temps de la révolution. Cette difficulté est liée presque exclusivement au fait que dans notre courte vie nous voulons que se produisent tous les changements sociaux dont nous rêvons. Nous passons rapidement de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte. Comme nous fonctionnons de manière individuelle, nous voudrions que le pays change très vite. Nous avons entendu de nombreux compagnons dire : “Après 14 ans nous continuons à négocier avec la bourgeoisie. Après 14 ans il y a encore de l’exploitation capitaliste. Après 14 ans il y a encore des baraques. Après 14 ans il y a encore des jeunes qui préfèrent le regguaetón á Silvio Rodríguez (vous avez déjà tenté de danser « mi unicornio azul ») ?

« Mais nous avons fini par comprendre. Nous, les vénézuéliens d’aujourd’hui, ne connaîtrons pas la société socialiste que nous voulons construire, et que nous sommes en train de construire. Nous ne verrons pas se dresser cet édifice dont nous posons aujourd’hui les premières pierres. Cette affirmation peut paraître très triste, elle mène en réalité à une belle conclusion. Tout ce que nous avons fait de 1998 jusqu’à aujourd’hui (et, depuis plus longtemps, contre les lois et parfois dans la clandestinité) sera bénéfice, jouissance et dignité pour les vénézuéliens qui ne sont pas encore nés. C’est ce qu’on appelle “construire le futur”. Certains d’entre nous sont trop aveugles pour accepter cette idée dure mais réaliste : nous mourrons individuellement sans avoir connu autre chose que ce vicieux capitalisme. »

Changer la vie passe in fine par la création d’un État communal. Ce jour-là Chavez pourra enfin réaliser son vieux rêve, accrocher son hamac sur les rives de l’Arauca.

Thierry Deronne, Caracas, septembre 2013.

Sommet de Petrocaribe à Cienfuegos, Cuba, 2007.

Sommet de Petrocaribe à Cienfuegos, Cuba, 2007.

Photos: AVN, Ciudad Caracas, Correo del Orinoco.
Notes:
  1. Voir http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela
  2. Lire http://www.telesurtv.net/articulos/2013/06/10/detienen-grupos-paramilitares-en-venezuela-que-iban-a-atentar-contra-presidente-maduro-3346.html
  3. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/06/02/le-venezuela-hors-de-la-caverne-de-platon-2eme-pays-le-plus-heureux-damerique-latine-selon-luniversite-de-columbia-et-5eme-pays-le-plus-heureux-du-monde-selon-gallup/
  4. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/
  5. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/
  6. Lire l’article complet : « La lenta construcción del futuro », http://www.ciudadccs.info/?p=453632

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/09/22/vers-les-rives-de-larauca/

(Photos :) Venezuela, libérer l’information pour refonder le journalisme

Carmen (au centre) dans une de ses luttes quotidiennes, en l’ocurrence comme responsable de l’alimentation des militants de la communication populaire.

Photos réalisées par Leonardo Lugo, Manuel Farias et Thierry Deronne. Voir le reportage intégral à la fin de cet article.

Du 4 au 10 juin 2012 la télévision associative des quartiers populaires de l’Ouest de Caracas Catia Tve a organisé avec l’appui de la télévision publique et participative Vive TV un atelier donné principalement par l’École populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, TV et Théâtre “Simón Rodríguez”. Y ont pris part des délégués d’autres télévisions populaires venus de tout le pays : Montaña Tv, Jaureguina TV, Teletambores, Calipso Tv.

Au menu, à part les analyses de films et les exercices de caméra : des discussions quotidiennes sur le rôle du média populaire. Cette marche rapide et intensive de sept jours a abouti à la réalisation et au montage de quatre reportages sur une entreprise de production sociale et sur une « forge socialiste » du quartier populaire « 23 de enero », films projetés le dernier jour aux habitants du quartier. Ces thèmes étaient parfaits pour comprendre le rôle de l’information dans un processus révolutionnaire. Il ne s’agit pas de vendre le socialisme comme une nouvelle marque de poudre à laver, ni d’effacer les contradictions et les difficultés du processus, mais d’évaluer en permanence une réalité changeante, pour que le peuple puisse s’informer réellement et surmonter les obstacles.

Nous avons analysé des films de Akira Kurosawa, Satyajit Ray, Fritz Lang, Charles Chaplin, Glauber Rocha, Santiago Alvarez, Miguel Littin, Fernando Pérez, Yanara Guayasamin, etc.  Pour leur futur travail de formateurs  dans les régions, les participants ont reçu un manuel digital de formation de formateurs de 200 pages, les copies DVD des matériaux filmiques étudiés, ainsi que le manuel du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (Brésil) « Méthode de travail et d’organisation populaire«  traduit en espagnol et diffusé gratuitement au Venezuela en 2010 par le Ministère de la Communication.

Pendant tout l’atelier nous avons travaillé sur deux axes fondamentaux.

Premier axe: comment dépasser peu à peu la forme dominante du JT qui se caractérise par l’absence de temps d’enquête, la monoforme de plans-troncs du présentateur et une réalité superficielle réduite à de simples “plans de coupe”. En plus d’évoquer la relation indissociable entre une information authentique et l’enquête participative, nous avons étudié des éléments de langage tels que les pôles narratifs ou l’équilibre entre activités et parole (Cf les cours de Claude  Bailblé).

Second axe : la nécessité de revenir au concept original des médias populaires. Nos médias populaires ne sont pas nés pour « concurrencer » d’autres médias mais pour dépasser le mode dominant de production télévisuelle, en pleine construction d’une société nouvelle. Un média populaire ne se réduit pas aux personnes qui travaillent intra muros. Son être véritable est la collectivité. Le rôle des permanents est double: d’une part veiller au bon fonctionnement des outils techniques ; d’autre part se muer en formateurs pour que la participation citoyenne se massifie et se renouvelle sans cesse dans la production des programmes.

Jean-Paul-Sartre : « Il faut, pour comprendre ce que nous voulons, voir ce qu’il faut entendre par liberté de l’information. La première chose sur laquelle on fait beaucoup d’erreurs, c’est qu’on croit que la liberté d’information, le droit à la liberté de la presse, c’est un droit du journaliste. Mais pas du tout, c’est un droit du lecteur du journal. C’est-à-dire que c’est les gens, les gens dans la rue, les gens qui achètent le journal, qui ont le droit d’être informé. C’est les gens qui travaillent dans une entreprise, dans un chantier, dans un bureau qui ont le droit de savoir ce qu’il se passe et d’en tirer les conséquences. Naturellement, il en résulte qu’il faut que le journaliste ait la possibilité d’exprimer ses pensées, mais cela signifie seulement qu’il doit faire en sorte qu’il informe constamment le peuple. Quel est le moyen d’informer le peuple ? C’est de l’informer par le peuple. […] On vous a parlé d’objectivité. L’objectivité, c’est une situation vraie telle qu’elle est exprimée par la pensée populaire. ce sont des gens qui pensent sur une situation qui est la leur. cela, nous devons le recueillir. Comme on vous l’a dit, le journaliste ne doit pas faire l’histoire, il ne doit pas l’interpréter. Il doit recueillir l’événement et le donner dans le journal à ceux du peuple qui n’ont pas été intéressés à l’événement en question ou qui n’en ont pas été mis au courant. Donc, il faut essentiellement que le peuple discute avec le peuple. »

Jean-Paul Sartre, conférence de presse de présentation du quotidien Libération, 4 janvier 1973, cité par François-Marie Samuelson, Il était une fois Libé, Seuil, 1979, p. 153-154.

Au début de l’atelier nous avons dessiné au tableau une cellule vivante qui cherche son « information » partout, au sens le plus nutritif du terme. Notre « cellule-nation » est plongée dans un chaos quotidien d’appétits transnationaux, de menaces d’agression militaire, de colonisations culturelles, c’est pourquoi elle cherche sans cesse à s’informer de la manière la plus pertinente, et à avancer en nouant des accords de coopération avec d’autres « cellules » du Sud (accords de l’ALBA par exemple).

La cellule a besoin de manière vitale de s’orienter, de croître et de se diviser pour se reproduire, ce qui implique qu’elle puisse s’informer à travers des canaux suffisamment nombreux, riches et larges d’information tels que les médias populaires ou publics/participatifs. Une fonction que ne peuvent assumer par nature des médias commerciaux, simples entreprises privées dont l’information n’est pas l’objectif.

Aujourd’hui dans la majorité des écoles de journalisme on étudie encore ce type de schéma fonctionnaliste, anachronique :

Dans une société de libre marché la fonction originelle du journaliste – qui est d’enquêter sur le réel – se dégrade en simple « présentateur d’actu » ou « fabriquant de news ». L’information devient une « marchandise » parmi d’autres qu’il faut « vendre » à un client ciblé dans un marché saturé de concurrents (« médias »). L' »info-marchandise » est dotée des caractéristiques de la consommation de masse (brièveté, superficialité, spectaculaire, etc.) . Cette concurrence marchande explique pourquoi l’explication structurelle, contextualisée, participative de la réalité (le comment ?, le pourquoi ?…) est vite balayée par les fast-questions du journalisme à la nord-américaine : qui, oú, quand ?…

Lorsque la cellule-nation dépend d’un quasi-monopole privé de la communication, où le service public se retrouve à la remorque du privé, elle ne peut s’orienter dans le monde, ne peut plus comprendre ni l’espace ni le temps où elle évolue. Les doses quotidiennes d’idéologie de libre marché inoculées par ces « médias » ne font que l’appauvrir, précipiter sa mort comme nation pour la transformer en un marché inerte d’individus-consommateurs (« Fin de l’Histoire« ) :

Par contre, la démocratisation du champ médiatique, la multiplication de canaux participatifs, pluralistes,  rendent à notre cellule citoyenne la possibilité de s’informer de manière riche et différenciée sur son environnement, d’y reconnaître des ressources et des alliés potentiels, d’identifier des menaces de destruction, de se reconnecter en profondeur avec son Histoire et donc de croître. Elle peut alors se multiplier ou s’associer (voir les « organismes pluricellulaires » comme l’UNASUR ou la CELAC qui naissent de la coopération entre gouvernements en Amérique Latine).


Échelles de la souveraineté communicationnelle dans la démocratie participative.

Si la cellule-nation ne dispose pas de véritables canaux d’information, sa responsabilité est de les créer. C’est ici que l’on comprend que l’information est une fonction trop importante pour la laisser aux mains des médias actuels, que le futur de la démocratie ne peut être que participatif et que la gauche (si elle veut survivre elle-même) ne peut plus éluder un thème aussi fondamental que la réappropriation populaire du bien commun que sont les ondes radio et TV.

Dans un cours donné il y a quelques années aux travailleur(se)s de ViVe TV, José Arbex, professeur de journalisme au Brésil, nous expliquait pourquoi dès leur origine les médias eurent partie liée avec la naissance du capitalisme occidental. Les commerçants, les “bourgeois » qui surgirent à la périphérie des îles autarciques médiévales finirent par les « déterritorialiser » pour mieux les « reterritorialiser » à travers le contrôle de l’information,  c-à-d à travers la connaissance aigüe des carences et des besoins locaux et le maniement concurrentiel de l’offre et de la demande. Lunettes, téléscopes, caravelles, imprimeries : les inventions médiévales préfigurent les satellites, les réseaux en temps réel dont on connaît le rôle central aujourd’hui dans les stratégies de destruction de structures résistant à la globalisation.

Aujourd’hui le mythe dominant – et le slogan commercial – des médias est « l’objectivité ». Il s’appuie sur des techniques qui évoquent l’impartialité (diplômes), l’exactitude (minutages, plateaux symétriques…), le sacrifice héroïque du journaliste pour nous informer (halètements en direct, liaison satellitaire). Parmi ces techniques importées des États-Unis il y a celle du « présentateur-vedette » et la séparation jugée nécessaire entre « information » et « opinion ».

« L’être social détermine la conscience« . Dans le média dominant les journalistes cherchent à occulter leur position sociale en revendiquant leur « autonomie professionnelle« . Colloques sur « l’éthique  journalistique » pour apporter des « améliorations internes« , prix annuels, clubs et associations, campagnes sur la liberté de la presse… tout est bon pour justifier l’irruption historique du « métier d’informer« . Mais dès que le gouvernement de Rafael Correa propose d’universaliser le droit d’informer à l’ensemble de la société, le secteur des étudiants en journalisme manifeste son opposition.

Armand Mattelard : “Si le journaliste ne veut pas être complice de la réactualisation quotidienne de l’opression et de l’exploitation, il doit dépasser cette notion de réalité “impartiale” et lier l’information au devenir historique, c’est-á-dire la reconnecter avec la réalité contradictoire et conflictuelle, lá oú précisément ces contradictions et ces conflits nient  l’image harmonique de la société et la “vérité” et la “véracité” imposée par une classe.

Lorsque nous voulons donner un exemple conceptuel d' »information socialement utile« , nous montrons aux participants les images du ciné-train de Vertov et de Medvedkine qui parcourait la Russie des années 20, dans cette époque de grande effervescence et de grande créativité révolutionnaire d’avant les années staliniennes. Ce train, ancêtre de nos médias populaires, était composé d’une douzaine de wagons, et totalement équipé de dortoirs, réfectoires, laboratoires, salles de montage, de projection, etc.. Avec le ciné-train on pouvait filmer, révéler, monter et projeter en 48 heures, de kolhoze en kolkhoze des documents-pamphlets pour contribuer à la prise de conscience des paysans:

  Ces actualités sur la transformation révolutionnaire seront diffusées dans les villes, sur les places publiques, sur les chemins de fer, dans les ciné-wagons, spécialement adaptés pour les projections en marche pendant les arrêts, sur les voies fluviales, dans les cinémas installés sur les rives, dans les ciné-ambulants; dans les ciné-diligences, de hameau en hameau, de village en village, dans des automobiles cinématographiques, l’appareil cinématographique étant activé par le moteur au point mort, avec les buts suivants: le travailleur textile doit pouvoir voir l’ouvrier d’une usine de construction mécanique lorsqu’il fabrique une machine nécessaire au travailleur textile. L’ouvrier d’une usine de construction mécanique doit pouvoir voir le mineur qui fournit à l’usine le combustible nécessaire. Le mineur de charbon doit pouvoir voir le paysan qui produit son blé nécessaire. Tous les travailleurs doivent pouvoir se voir afin d’établir mutuellement entre eux un lien étroit et indestructible. Mais tous ces travailleurs sont éloignés les uns des autres, et par conséquent ne peuvent pas se voir. Un des objectifs du ciné-œil est justement d’établir une relation visuelle entre les travailleurs du monde entier (…)” 

Dziga Vertov, “Le ciné-oeil”

 

Or, quelle est la forme du JT dominant ?

La forme du JT dominant (reproduit mécaniquement par 99% des chaînes de télévision du monde entier) se caractérise par le tronc d’un présentateur(trice)-vedette qui  incarne l' »actu » ; la réalité sociale, elle, est réduite à de simples « plans de coupe » de plus en plus brefs, spectaculaires, écrasés par le commentaire journalistique qui nous dit ce que nous devons penser de chaque « fait » (comme l’a ironiquement montré Chris Marker dans « Lettre de Sibérie« ):

 

C’est le règne d’une classe sociale qui définit le monde avec ses mots abstraits, comme si le monde n’était créé par l’effort et le travail quotidien de toute une population. Pour le spectateur il n’ a pas de temps pour penser, pas même pour se souvenir (ce type de JT s’efface rapidement de la mémoire, les infos-marchandises sont jetables, pas de temps pour exercer le suivi des « faits »).

Pas de temps non plus pour l’enquête préalable puisqu’il faut produire chaque jour un saucisson de « news », concurrence entre « médias » oblige. C’est pourquoi les cadreurs savent déjà quels plans ils vont faire avant d’arriver sur les lieux. C’est pourquoi il existe des stocks de plans de coupe prêts-à-monter, indépendants de la réalité qui va être présentée (par exemple le guichet de la banque ou le puits pétrolier à contre-jour lorsqu’on parle d’économie, mais pas les travailleurs eux-mêmes). Le présentateur est un tronc et ne connaît pas la réalité de laquelle il nous « parle ». Cette nord-américanisation du JT explique l’isolement croissant entre les peuples et le comportement de tant de (mal-nommés) « communicateurs sociaux » : arrivistes, rivaux, traitant comme des « ouvriers » les travailleurs du cadre et du son, indifférents à l’information et à l’enquête participative. Cette corporation qui s’est autoproclamée propriétaire du droit d’informer méprise les médias populaires.

Par contre quelle est la forme d’un JT populaire ?

Un Jt populaire est un outil de libération collective et de formation intellectuelle ; il peut avoir de nombreux visages mais il doit posséder quelques caractéristiques fondamentales:

–       La centralité du peuple dans l’agenda de l’information (ses intérêts, ses propositions, ses bilans, ses critiques, ses rêves..) parce que c’est lui qui travaille, crée et pense le monde. Il existe un équilibre entre ce qui est dit (parole), ce qui est montré (activités) et ce qui est imaginé (cadre, montage, relation son/image, etc…).

–       La posssibilité pour le spectateur de penser (se rappeler le concept de « citoyen critique » de Simón Rodríguez). En d’autres termes le journal télévisé doit permettre l’expression de points de vue contradictoires, doit expliquer des processus depuis les causes aux effets, accumuler des connaissances dans le temps pour que le spectateur puisse participer intellectuellement à la construction du sens sans être étourdi par la vitesse brutale ou le commentaire autoritaire.

–       Que l’équipe chargée d’informer dispose du temps suffisant pour générer une véritable information (temps de l’enquête, temps du suivi, durée elle-même des reportages, etc.. ). Il s’agit de rendre sa dignité au métier d’informer et d’un véritable professionalisme trempé dans l’enquête en profondeur sur le réel avant de transmettre quoi que ce soit.

–       Que le journaliste ne se prenne par pour une star (ou ne rêve de l’être quand on l’exploite comme pigiste) mais puisse ressentir l’honneur d’être un serviteur public, humble, discret, un « dynamiseur » socratique dont le rôle est de relier les témoignages et les situations que l’apparence du quotidien tend à séparer (se rappeler les concepts de Augusto Boal et de Paulo Freire sur le pédagogue révolutionnaire). Ou pour le dire avec Sartre, que l’équipe journalistique contribue à ce que le peuple discute avec le peuple.

Thierry Deronne, Caracas, juin 2012.

Annexes : tableaux de l’atelier et reportage photo.

Siège de la télévision populaire Catia Tve. Le cadreur Simón Bolívar.
Siège de la télévision populaire Catia Tve

URL de l’original (espagnol) : http://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2012/06/15/fotos-taller-de-reportaje-para-las-televisoras-comunitarias-en-catia-tve-junio-2012/

URL de cet article (français) : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/06/20/photos-venezuela-liberer-linformation-pour-refonder-le-journalisme/

« Hommes en vert et rouge face à un arbre. »

jeudi 20 janvier 2011

Une fois que chaque famille politique a repeint le Venezuela à ses couleurs, reste la question : d’où vient la révolution bolivarienne ?

Le président Guzman Blanco (1829-1899)), ce caudillo éclairé qui voulait calquer Caracas sur Paris, ne cachait pas son étonnement. “Le peuple ici est comme un morceau de cuir sec, disait-il, on l’écrase d’un côté, il se soulève de l’autre !”. Contrairement au Mexique ou au Pérou, Caracas ne fut jamais le siège d’un “Vice-royaume”. Les premières rébellions d’esclaves d’Amérique eurent lieu au Venezuela. De celle du Rey Miguel (1533) à celle de José Leonardo Chirino (1795) ces luttes pour l’émancipation (1) ont ouvert la voie à la guerre d’indépendance de Simón Bolivar (1783-1830) tout autant que les idées de la Révolution française. Au contact des jacobins noirs de la revolution haïtienne, qui donnèrent au continent sa première république libre, la population échangea ses gènes monarchiques pour des gènes républicains. Du haut des “cumbes” – communes fondées par les esclaves en fuite – les tambours appelaient à se révolter. Dans ces rythmes fous se cache le secret qui permit a Simon Bolívar de traverser les neiges des Andes avec son armée d’affranchis et de paysans sans terre pour libérer d’autres peuples.

Dès que Bolivar comprit qu’il ne gagnerait la guerre d’indépendance qu’en déclarant une guerre sociale, dès qu’il décréta la libération des esclaves et lança le concept explosif d’égalité politique, ses échecs se transformèrent en victoires, jusqu’à expulser l‘empire espagnol. Bien avant le sommet de Bandoeng (1955), Bolivar pensa sa politique extérieure comme la recherche de “l’équilibre du monde”, la recherche de l’égalité dans les relations entre Etats.

Lorsque Chavez explique que Bolivar et ses compagnons de lutte furent les premiers socialistes, il s’attire des sourires condescendants. L’inculture historique, l’idéologie des grands médias et des écoles de journalisme, ajoutées à la disparition du temps d’enquête, empêchent de comprendre ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela.

Quand Bolivar et les siens débarquaient clandestinement sur la côte vénézuelienne les premières imprimeries libératrices, l’espace mental n’était pas le continent balkanisé par les oligarchies, mais l’”Amérique méridionale”. Cette idée de Francisco de Miranda (1750-1816), héros et penseur de l’indépendance dont on dit qu’il fut un penseur plus immense que Bolivar, forma la dimension originale de la conscience latinoaméricaine – du Texas, de la Californie et de l’Arizona encore mexicains à la pointe de la Patagonie – un état de conscience qu’Ernesto Guevara atteindra peu à peu en s’éloignant de sa classe moyenne argentine. (2)

Quand il ne cherchait pas à épater ses amis par un concours de nage les mains liées dans le dos, Simón Bolivar lisait ou écrivait, juché sur sa monture, emmenant sur les champs de bataille une file de mulets chargés de livres. C’est ainsi que Locke, Condillac, Buffon, D’Alambert, Helvetius, Montesquieu, Mably, Filangieri, Lalande, Rousseau, Voltaire, Rollin, Berthollet participèrent à leur manière aux batailles de l’indépendance.

Un peuple ignorant est l’instrument aveugle de sa propre destruction” : Bolivar comprit avant Marx qu’une idée devient force matérielle lorsqu’elle s’empare des masses et que ces ex-esclaves pouvaient être bien plus qu’une armée de libération : un peuple en marche vers une révolution dont le moteur serait l’information, la connaissance, la conscience. C’est à cette fin qu’il créa le journal “El Correo del Orinoco” et multiplia les assemblées populaires pour propager les idées nouvelles au cours de ses campagnes militaires.

Quelles “idées nouvelles” ? Contre ce qu’il appelait “l’odieuse division de classes et de couleurs”, Bolivar proposait “un gouvernement éminemment populaire, éminemment juste”, un « gouvernement républicain-populaire, choisi par l’intervention de la majorité politiquement apte”. Historiquement Bolívar fut le premier gouvernant à user du terme “sécurité sociale” ! Aux États-Unis le terme fut adopté comme « social security » après qu’Eleanor Roosevelt fit référence à Bolívar. Celui-ci avait eu de bons professeurs.

Á commencer par son tuteur principal, le pédagogue républicain, pétri d’idées socialistes, Simon Rodriguez (1769-1852). Sa vision dialectique de l’Histoire (“le nouveau ne peut être copie de l’ancien, il doit être autre chose, inventons ou errons”) lui faisait revendiquer l’originalité des nouvelles institutions de l’Amérique Latine et refuser toute copie servile de modèles étrangers.

Bien avant Marx Rodriguez observait que “la division du travail dans la production des biens, ne sert qu’à abrutir la main d’oeuvre. Si pour producir des ciseaux à ongles de qualité et bon marché, nous devons réduire les travailleurs à l’état de machines, il est préférable de nous couper les ongles avec les dents”.(3) Plus tard Karl Marx dénoncera la limitation du développement professionnel et sa soumission à la division du travail, en disant que “dans une société communiste, il n’y aura pas de peintres mais tout au plus des hommes qui entre autres choses s’occupent aussi de peindre”. (4)

C’est ce qui explique qu’un gouvernement bolivarien parle en 2011 de réduction du temps de travail pour dégager le temps de la vraie vie – celles des loisirs, études, création, liens familiaux et sociaux – là où la gauche du monde entier a oublié sa raison d’être et ne parle plus du travail que comme d’un “droit ». Certains gérants du processus bolivarien freinent cette transformation des relations de production et reproduisent les vieux schémas de pouvoir ? Mais le Venezuela est un des rares pays où les nationalisations et les récupérations conjointes d’entreprises par les travailleurs et par l’État s’accompagnent d’efforts de conscientisation. “Si nous ne transformons pas les relations qui sont a la base de la société, notre socialisme restera un fantôme errant” explique Hugo Chavez.

Autre héros de l’indépendance aussi important que méconnu, le général-philosophe brésilien José Ignacio Abreu e Lima (1794-1869), venu de la révolution de Pernambouc pour faire la guerre aux côtés de Bolivar, rédacteur de journaux révolutionnaires et qui laissa un monumental ouvrage, “Le socialisme” (1855). A la fin de sa vie il décida de transformer sa maison en centre de santé populaire, préfigurant ainsi la Mission Barrio Adentro, ce programme initié au Venezuela avec l’aide de Cuba pour offrir une santé gratuite á la population pauvre.

Lorsqu’on évoque le rôle des militaires dans la révolution bolivarienne, on doit rappeler d’abord qu’il a toujours existé en Amérique Latine, envers et contre les zélés de la National Security, une veine de militaires humanistes et progressistes qui ont pour nom (entre autres) Arbenz (Guatémala), Prestes (Brésil) ou Velasco Alvarado (Pérou) (5). L’armée ne fut pas conçue par Bolivar pour asservir mais pour émanciper. Le concept actuel d’union civico-militaire a permis de renouer avec cette identité et de substituer une armée de robots anti-subversifs issus de la School of Americas par une armée consciente de sa citoyenneté. L’idée ne fut pas inventée par Chavez mais par le général Ezequiel Zamora (1859-1863). Celui qui lutta après Bolivar pour “des terres et des hommes libres” posait sur son chapeau de paysan un képi pour signifier sa double condition de citoyen-soldat (6). L’armée de Zamora était une école itinérante, où les travailleurs ruraux sans terre apprenaient a lire et s’imprégnaient des idées du socialisme utopique.

Hugo Chavez vient de cette école : “c’est vrai, je suis un homme du dix-neuvième siècle. Mais je crois que nos idées sont plus modernes que ce neo-libéralisme qui nous ramène à l’âge de pierre”. Le jeune militaire d’origine paysanne, métis, de grand-mère indigène, refusa de réprimer les paysans et se faufila par une fissure du système pour étudier les sciences politiques.

En 1989, alors qu’une foule en liesse ramasse les débris du mur de Berlin, le peuple vénézuélien est dans la rue pour dire non aux mesures d’austérité du FMI imposées par le social-démocrate Carlos Andrés Pérez. La répression fait 3000 morts. Au même moment l’armée nord-américaine envahit Panama et massacre des milliers de civils. Ces crimes contre l’humanité, impunis, occultés par les grands médias, indignent des militaires d’extraction populaire comme Chavez qui décident de ressusciter la maxime de Simón Bolívar : “Maudit soit le soldat qui tire sur son peuple”, rejetant toute forme de pinochetisme et dénonçant l’idéologie alors dominante de la “Fin de l’Histoire”.

C’est face à un arbre légendaire, le Samán de Guere, symbole de la résistance indigène, que les fondateurs du Mouvement Bolivarien Révolutionnaire-200 (MBR 200) prêtent serment. Là même oú accouchaient les femmes indigènes et oú Bolívar faisait camper ses troupes. Un arbre, deux siècles, trois racines : Ezequiel Zamora, Simón Rodriguez, Simón Bolívar. Ce sont ces hommes en vert et rouge méditant face à un arbre, et non les partis de gauche, qui sont les auteurs intellectuels et matériels d’une révolution qui a depuis « injecté des vitamines à la démocratie latinoaméricaine » (Eduardo Galeano). Depuis la première élection de Chavez (1998), le Venezuela est le pays qui a organisé le plus de scrutins en tout genre. Tous validés par les observateurs internationaux (UE, OEA, etc..), ce qui fait de Chavez, selon Lula, “le président le plus légitime d’Amérique Latine”.

Lorsqu’en 2011 celui-ci parle de radicaliser le processus, il ne s’agit pas de le “durcir” mais de revenir à cet arbre aux trois racines et aux multiples branches : le Bolivar écologiste qui prend des mesures pour éviter le massacre des vigognes, interdire la mise en coupe des forêts sans permis et préserver les sources d’eau en faveur de l’agriculture, le Bolivar indigéniste qui rend leurs terres aux peuples originaires et interdit leur mise au travail forcé, le Bolivar agrariste répartissant la terre aux membres de l’armée libératrice avec appui et formation pour qui la travaille, le Bolivar promoteur de l’éducation populaire, qui décrète en 1829 l’éducation primaire obligatoire (7) et crée l’université de Cuzco, le Bolivar anti-impérialiste qui prévoit que les États-Unis vont “couvrir l’Amérique de misère au nom de la liberté” et tente d’organiser sans eux le Congrès de Panama (1826), et par-dessus tout, le Bolivar républicain pour qui le salut public passe par l’assemblée citoyenne permanente, constituante, légiférante : “je crois plus dans la sagesse populaire que dans les conseils des sages”. Les agents nord-américains éparpillés sur le continent firent de ce crédo démocratique leur cible principale. Les campagnes de presse martelèrent l’image d’un “César assoiffé de pouvoir, d’un dictateur fou à abattre” en vue de l’isoler et d’éloigner les peuples de son projet d’Union des Républiques.

Deux siècles plus tard, les grands médias recyclent mot pour mot la même campagne. La révolution bolivarienne, elle, ne cesse de concrétiser son idéal démocratique par l’ajout constant de nouveaux droits, de nouveaux espaces permettant au peuple de façonner l’État. La loi du pouvoir communal, adoptée il y a peu par l’assemblée nationale, et qui a pour pièce centrale la commune organisée par les citoyens, s’inspire des idées de Bolivar. Et bien que la dictature médiatique soit encore vivante (80 % des ondes de radio et télévision ainsi que la presse écrite, sont aux mains du privé et de l’opposition), la révolution a légiféré pour que sortent de la clandestinité des centaines de médias alternatifs, populaires, critiques, administrés par les citoyens eux-mêmes.

La démocratie est nécessairement révolutionnaire”. “Nécessairement” ? Parce qu’elle fait entrer en scène une majorite sociale trop consciente, trop intelligente pour qu’on la manipule comme autrefois, et avec elle de nouveaux besoins, de nouvelles critiques, de nouveaux centres d’intérêt, qui appellent a leur tour des changements sociaux, culturels, économiques, institutionnels, et ainsi de suite. La révolution bolivarienne parie sur l’intelligence et sur la participation des divers mouvements populaires.

Récemment le sociologue brésilien Emir Sader rappelait combien l’université latino-américaine reste en majorité repliée sur elle-même, coupée des peuples (8). Il y a quelques semaines le professeur chilien de journalisme Pedro Santander Molina se trouvait à Caracas pour un exposé de troisième cycle à l’Université Centrale. Il eut la curiosité de marcher jusqu’à la proche université bolivarienne. Il raconte le contraste immédiat avec l’UCV : “il y a plus de peau foncées, plus d’affiches, plus de bruit, plus de vie. La première chose qu’on m’apprend est une surprise : c’est une université publique, de création récente et gratuite ! (..) Impossible de ne pas comparer : au Chili, on ne crée plus d’université publique depuis 80 ans”, et de raconter la marchandisation effrénée de l’éducation supérieure dans son pays, puis son émotion de voir offerte au peuple vénézuélien une littérature nombreuse à bas prix et en tout genre, qui lui rappelle la politique des éditions Qimantu, créées dans le même but sous le gouvernement de Salvador Allende. (9)

Le professeur de Bolívar, Simón Rodríguez, traversa lui aussi le désert du Chili, puis le Pérou, créant partout des écoles où se mêlaient noirs, mulâtres, blancs, indigènes, avant que l’oligarchie ne les ferme. Deux siècles plus tard, le Venezuela les rouvre. Près de la moitié de la population étudie, et l’UNESCO vient de décerner au gouvernement bolivarien un Prix pour son effort de massification des nouvelles technologies de l’information en faveur des secteurs populaires. (10)

Certains professeurs « de gauche” ne pardonnent pas à Chavez de leur avoir fait perdre ainsi le monopole de la critique. Au bout de la route et au-delà des polémiques importées, l’université bolivarienne poursuivra sa décolonisation et son déploiement dans les communautés de tout le pays, faisant de l’université une périphérie et du peuple organisé, son centre, son intelligence collective, son “intellectuel organique”. Une université dont les matières ne seront plus puisées dans le “circuit fermé” de la classe moyenne mais dans les nécessités de la majorité sociale. Comment repenser l’agronomie au service de la souveraineté alimentaire ? La recherche scientifique en fonction de la santé publique et du développement national ? Comment écrire une histoire populaire du Venezuela ? Comment refonder le journalisme à partir de la propriété sociale des moyens de production de l’information ?… “Le génie est sorti de la bouteille, rien ne l’y fera rentrer”.

Thierry Deronne, Caracas, janvier 2011.

teletambores@yahoo.fr

Notes :

(1) “La Rebelión de José Leonardo Chirino”, http://www.minci.gob.ve/reportajes/…

(2) “La “Primera independencia” de Nuestra América : algunas lecciones de la historia” de Luis Suárez Salazar (Cuba) : http://www.centrocultural.coop/blog…

(3) Simón Rodríguez cité par Richard Gott, In the shadow of the Liberador, Verso, Londres 2000, p. 116.

(4) Carlos Marx, Federico Engels, Obras Escogidas en tres tomos (Editorial Progreso, Moscú, 1974), t. I.

(5) Même dans une armée de classe comme la chilienne, Jorge Magasich a montré qu’un nombre significatif de militaires ont refusé de participer au coup d’État de 1973, surtout dans la marine, et l’ont payé très cher. Voir : “Ceux qui ont dit « Non » Histoire du mouvement des marins chiliens opposés au coup d’État de 1973”, http://theses.ulb.ac.be/ETD-db/coll… . Pour l’édition espagnole (Chili) : “Los que dijeron ‘No’”, http://www.lom.cl/catalogo/producto…

(6) Richard Gott, op. cit.

(7) Selon l’historien vénézuélien Augusto Mijares, le caractère obligatoire de l’éducation au Venezuela, précéda même son débat en France.

(8) Emir Sader, interview publiée par Agencia Venezolana de Noticiashttp://www.avn.info.ve/node/38493

(9) Pedro Santander Molina, témoignage publié par Ciudad Caracas, http://ciudadccs.info/wp-content/up…

(10) http://www.correodelorinoco.gob.ve/…

Iconographie.

Peinture 1 : “Apamates de mayo”, auteur : César Rengifo (Venezuela). Date : 1973. Source :http://www.correodelorinoco.gob.ve/…

Peinture 2 : “Juramento del Samán de Güere”, auteur : Aryssasi (Venezuela). Date : 2008. Source :http://encontrarte.aporrea.org/crea…

Photographies de Joao Ripper (Brésil) : “rencontre de milices populaires” et “Metrocable”. Caracas, 2010.