« Permettre l’utopie, organiser l’impossible » – Ma première vie, par Hugo Chávez (Conversations avec Ignacio Ramonet)

Cet ouvrage publié aux Editions Galilée (2015, 720 pages, 32€) dans une présentation très soignée peut être vu comme un document de référence pour ceux qui s’intéressent à l’histoire latino-américaine1, mais aussi comme un récit de vie profondément humain, ou encore comme une mine de réflexions sur la stratégie révolutionnaire, dans le contexte anti-impérialiste de la dernière partie du XXe siècle.

CECjHTLWMAAwkUWDéjà auteur d’une biographie à deux voix de Fidel Castro, Ignacio Ramonet a travaillé avec le président vénézuélien – rencontré dès 1999 – pendant plusieurs séances de travail échelonnées de 2008 à 2012 et à partir d’une documentation considérable. La maladie qui a emporté Hugo Chávez en 2013 n’est pas la raison pour laquelle le livre s’arrête au moment de l’investiture présidentielle. Cette « première vie » a été voulue à la fois comme une œuvred’histoire sur une période dont le recul permet une certaine sérénité et comme une approche de la personne de Hugo Chávez, de sa formation, une réflexion aussi sur son « destin ». De fait, il n’y a pas de ces allers-retours entre le présent et le passé dont les biographies sont coutumières mais dont la sincérité peut parfois être mise en doute. En totale empathie avec son interlocuteur, Ramonet relance, précise, ramène au fil de la chronologie sans juger : sur deux points seulement Chávez semble devoir se justifier, sur sa solidarité « patriotique » avec le terroriste Carlos, sur ses relations avec l’Argentin Rafael Ceresole aux thèses antisémites « inacceptables ».

L’évocation de l’enfance est pleine de couleurs, de senteurs et de sentiments, dans les LLanos, ces plaines de cet Etat de Barinas que « Huguito » ne quittera qu’à 15 ans pour aller à l’Académie militaire de Caracas. Une famille pauvre de paysans sans terre, des parents maîtres d’école qui le confient pour être élevé à une grand-mère qu’il vénère2. Une région de métissage où lui-même porteur de sang noir, indien et blanc dit que le racisme n’existait pas. Par contre l’histoire des luttes sociales y est très présente : c’est le peuple y garde la mémoire d’Ezequiel Zamora, chef d’une révolution paysanne que Chávez qualifie de « présocialiste » et liée au mouvement des idées en Europe en 1850-1860. Sa famille a éloigné la mémoire d’un autre héros local qualifié d’assassin, « Maisanta » qui est son aïeul et sur lequel il fera des recherches prolongées : en fait, un des derniers guérilleros à cheval, un rebelle politique. Dans une zone où le pétrole a causé l’exode rural, les guérillas ne peuvent plus prospérer, analyse Chávez ; il en verra les derniers épisodes dans l’État de Sucre, en tant que jeune officier chargé de la répression. Il en retire une profonde horreur de la violence et l’analyse politique de ce qu’une rébellion sans le peuple est condamnée à l’échec.000_Mvd64743331

Sur le jeune Chávez, notons encore l’empreinte du catholicisme : le Christ fera définitivement partie de son panthéon, à côté de Simón Bolívar et Ezequiel Zamora. Notons la soif d’apprendre et la mémoire d’un excellent élève, la façon dont il a appris à former son esprit avec l’Encyclopédie autodidactique Quillet, alors qu’il rêve de devenir peintre, puis joueur de base-ball. Notons son caractère éminemment sociable : animateur, organisateur de concours de beauté… il est populaire, partout à l’aise, toujours prêt à chanter, il ne lui sera pas difficile, pour suivre Gramcsi « d’être le peuple » plutôt que « d’aller au peuple »3.

Sa formation militaire sera aussi une formation scientifique et politique. Dans les transmissions puis dans les blindés, le jeune sous-lieutenant s’interroge encore sur sa vocati,on. Il découvre une armée vénézuélienne où la troupe est formée des fils du peuple les plus humbles, tandis que les officiers proviennent des couches moyennes ou supérieures avec d’ailleurs certains progressistes (à plusieurs occasions, et parfois au travers d’anecdotes savoureuses, on découvre comment les activités clandestines deChávez sont percées à jour par ses supérieurs et font l’objet d’une certaine bienveillance, de même que le traitement des mutins emprisonnés). Appliquant la notion d’alliance civico-militaire due à Fabricio Ojeda4, Chávez prend conscience du rôle social et politique du soldat, et fait de l’alphabétisation au sein de l’armée.

Or, suite à la nationalisation du pétrole en 1976 et malgré l’argent qui coule à flot, les inégalités sociales et le mécontentement s’accroissent. Chávez participe au Mouvement Rupture et est proche du parti d’extrême gauche Causa R. Il travaille à implanter dans l’armée des cellules bolivariennes et recrute en profitant même de ses activités officielles d’instructeur.

Devenu capitaine de parachutistes en 1982, il crée à la fin de la même année un MBR-200 (Mouvement bolivarien révolutionnaire-200) bien modeste : 8 ou 10 officiers, 20 ou 30 élèves officiers au début. Il faudra compter 10 ans avant le déclenchement d’une première rébellion, années qu’il est impossible de résumer ici mais que ponctue le Caracazo, grand soulèvement populaire du 27 février 1989 dû au virage austéritaire néolibéral du président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, et qui se termine dans le sang. « Le peuple nous a pris de vitesse », analyse douloureusement Chávez. Trois ans plus tard, l’alliance civico-militaire sera au rendez-vous lors du « 4-F », 4 février 1992, qui parvient presque à la prise de pouvoir. Le Commandante en attribue l’échec à la démoralisation de la gauche. Il est fait prisonnier avec 300 officiers et 10 000 soldats.

Paradoxalement, c’est l’intervention télévisée de 50 secondes qu’il fait pour expliquer la reddition qui sera au départ de son immense popularité et implante l’idée que le dernier mot n’est pas dit. Une seconde rébellion, principalement due à l’armée de l’air, se produit en novembre. Chávez la soutient mais sans participer à sa direction stratégique. La conspiration reprend en prison, période « féconde » pour travailler sur le programme politique, la démocratie participative, les modalités d’une assemblée constituante… Tant et si bien que lorsque Chávez est libéré en 1994, sous condition de démissionner de l’armée, il est prêt à faire ouvertement campagne dans une longue tournée à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Il reçoit notamment à La Havane un accueil exceptionnel de Castro. Le voilà plus clairement perçu sur le nuancier politique mais aussi cible d’une propagande violente de plusieurs bords. La réflexion le conduit alors à préférer désormais l’action électoraliste à l’action militaire, et face aux critiques de la gauche il se décide à « assumer le leadership que le peuple [lui] réclamait ».

Finalement, en avril 1997, le Mouvement Ve République est lancé et la pré-candidature deChávez annoncée. On sait la suite avec les 56,20 % de voix obtenues aux présidentielles du 6 décembre 1998.

La fin du livre revient sur des notions plus générales, le socialisme, la révolution et sur un « mythe Chávez » qui n’était pour l’intéressé que l’expression d’une espérance collective, destinée à être dépassée pour que le « mythe du nouveau Venezuela » puisse émerger, pour que l’utopie (bolivarienne) soit enfin possible, et c’est pour pour cela que Chávez dit avoir surmonté ses doutes en travaillant à organiser l’impossible5.

Voilà donc gros ouvrage qui peut être le compagnon de longues semaines d’été. L’histoire a beau se dérouler sur un autre continent et au siècle dernier, je mets le lecteur au défi de ne pas en tirer de fructueuses réflexions pour le monde dans lequel nous vivons !

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Un briseur de protocole. Ici à Caracas conversant avec un jeune SDF. Ci-dessous lors d’une promotion d’officiers.

Un président qui cassait le protocole. En haut, avec un jeune SDF, en bas lors d'une promotion d'officiers

Avec les travailleurs du Mouvement des Sans Terre (Brésil, Tapes, janvier 2003)

Avec les travailleurs du Mouvement des Sans Terre (Brésil, Tapes, janvier 2003)

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Dans le llano vénézuélien

à la rencontre du peuple haïtien

A la rencontre du peuple haïtien

Notes

  1. Le lecteur peu familier avec le contexte historique sera aidé par les notes concernant les centaines de personnages mentionnés et par l’index qui les regroupe. []
  2. Sur le machisme, il écrira : « La femme libre libère le monde… la femme libre nous libère, nous, les hommes. » []
  3. Pour lui, c’est le peuple « l’intellectuel organique ». []
  4. Il lit alors beaucoup d’histoire et de stratégie militaires et évoque Mao : le soldat au milieu du peuple comme le poisson dans l’eau. []
  5. Marc Aurèle : « Le secret de toute victoire réside dans l’organisation de l’impossible. » []

Source de cet article : http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/ma-premiere-vie-par-hugo-chavez-conversations-avec-ignacio-ramonet/7396476

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« La technologie ne peut se concevoir isolée de la politique » : entretien avec Carlos Parra, du projet Canaima GNU/Linux

Carlos Parra (troisiéme à partir de la gauche) et son équipe de développeurs du software libre au Veezuela

Carlos Parra (troisième à partir de la gauche) et son équipe de concepteurs et développeurs du software libre au Venezuela

Carlos Eduardo Parra Falcón est chef des opérations du projet Canaima au Centre national des technologies de l’information (CNTI), entité dépendant du ministère du pouvoir populaire pour la science, la technologie et l’innovation de la République bolivarienne du Venezuela.

Mais, en plus de remplir cette charge publique conjoncturelle, Carlos Parra est actif au sein de la communauté du logiciel libre. Pour Carlos, dans toute activité professionnelle existe une orientation politique qui donne sens à tout ce que l’on fait. Il est de ceux qui pensent que la technologie comporte une puissante charge politique que beaucoup s’emploient à « neutraliser ». Actuellement, il a pour responsabilité de gérer le projet Canaima, le système d’exploitation GNU/Linux de l’État vénézuélien, et il essaie d’appliquer sa vision politique à ce projet technique. Il sait que beaucoup d’hommes et femmes politiques ont du mal à prendre conscience de l’importance prise des logiciels libres, dans une société où tous les processus sont de plus en plus commandés par des logiciels. Mais, du moins dans son champ d’action, il s’efforce par son modèle de gestion de rendre les techniciens conscients des implications politiques de la technologie dans la dénommée société de la connaissance. Il n’est en rien facile de rompre avec la domination des monopoles technologiques mais le contexte révolutionnaire qui est celui du Venezuela, une communauté du logiciel libre très active et critique, et des dirigeants qui sont à l’écoute de ces communautés ont permis certaines réussites comme le projet Canaima lui-même ou le taux de pénétration élevé du logiciel libre dans toute l’administration publique vénézuélienne. Carlos, avec sa perspective caribéenne, son esprit rebelle et sa vision communiste, adore chanter Bella Ciao, parler de technologie et, surtout, de politique. Dans cet entretien, il nous explique en quoi le projet Canaima va bien au-delà d’un projet technologique. Il nous fait part de ses réflexions sur le libre savoir, le logiciel libre et le socialisme, ainsi que sur le rapport entre création de logiciel et propriété des moyens de production. Entretien par Rafael Rico Ríos

Pour mieux nous situer, qu’est-ce que Canaima et quel est son objectif ?

À l’origine, Canaima était un produit technologique, une distribution [4] de logiciels libres développée à partir de standards ouverts, conformément au Décret présidentiel n°3390 signé par le Président Hugo Chávez le 23 décembre 2004. Son objectif premier était de faciliter la migration vers les logiciels libres des postes de travail des institutions, organes et entités de l’administration publique vénézuélienne. Avec le temps, et de par sa dynamique, Canaima est devenu beaucoup plus qu’un produit technologique. Actuellement, nous le concevons comme un projet socio-technologique visant à produire des instruments, mécanismes, outils et processus, tant technologiques que sociaux et politiques, qui mettent la technologie au service de la société — d’où le qualificatif de socio-technologique. Cette conception a donné naissance à des projets aussi importants que Canaima Educativo, également mis au point par le gouvernement bolivarien, et à d’autres pas moins importants comme Canaima Comunal, Canaima Universitario, Canaima Colibrí et Canaima Forense, qui ont été mis au point par des communautés organisées.ABN-22-02-2011-222114571717feriaproductiva7HT-canaima-educativo Un des principes les plus largement diffusés du projet Canaima comporte entre autres objectifs la production de compétences nationales, le développement endogène, l’appropriation et la promotion du libre savoir, pour la construction d’une nation vénézuélienne technologiquement préparée. Le projet Canaima est, de fait, une politique publique du gouvernement bolivarien.

Il existe actuellement une infinité de systèmes d’exploitation basées sur les logiciels libres. Pourquoi développer et maintenir Canaima ? Pourquoi ne pas utiliser les distributions libres qui existent déjà ?

Pourquoi Canaima ? Pour beaucoup de raisons. Par exemple, la possibilité qu’il offre à nos talents nationaux de s’approprier un projet national et de lui donner un sens social et politique adapté à notre réalité. Parce qu’adapter un logiciel libre passe nécessairement par faire des recherches, étudier, acquérir des connaissances, les multiplier, les socialiser. Et ce processus génère beaucoup de projets, d’idées, de curiosité qu’il faudra assouvir, beaucoup d’initiatives qui surgissent presque automatiquement lorsque plusieurs personnes s’unissent pour atteindre un objectif et que cette union est solidaire fondée sur le désir de partager et de s’associer, de soutenir et d’aider.

De nombreux projets peuvent être considérés comme étant très urgents dans un société avec de fortes inégalités. Tu considères qu’un système d’exploitation libre est un projet pertinent pour l’État ?

Pour toutes les raisons que l’on vient de voir, et beaucoup d’autres, le projet Canaima est, à n’en pas douter, pertinent ; cela ne veut pas dire que soit la seule politique pertinente pour l’État. La population a des besoins plus concrets, palpables, auxquels les gens sont plus sensibles parce qu’ils laissent des traces perceptibles, chaque jour, dès que l’on sort de chez soi. Par exemple, un voisin qui sort de chez lui et qui remarque que le camion des poubelles n’est pas passé depuis trois jours, a là un besoin bien réel, et un système d’exploitation libre ne va pas lui régler ce problème le quatrième jour et faire que le service d’assainissement de la ville vienne ramasser les ordures dans le quartier. Des problèmes se posent quotidiennement, mais bon nombre d’entre eux ne sont pas conjoncturels mais structurels, systémiques, et les problèmes structurels ne se règlent pas avec des mesures conjoncturelles. Les mesures conjoncturelles peuvent palier la situation, elles peuvent servir à atténuer les effets du problème, mais la solution réelle passe par la recherche des causes du problème et par leur solution à l’endroit où elles apparaissent.abn-21-09-2011-219111094410_mg_345628129 C’est là que l’on voit l’intérêt que présente un système d’exploitation libre, un projet de l’État capable de stimuler l’usage et l’appropriation de la technologie pour la mettre au service de la société conduit, peut-être pas à court terme mais certainement à moyen terme, une nation à un niveau de développement scientifique et technique autonome en mesure de proposer, avec l’aide de la technologie, des solutions aux problèmes quotidiens des gens.

Au Venezuela, on observe beaucoup d’activité et d’engagement politiques de la part des communautés du logiciel libre. Pourquoi pensent-elles que le logiciel libre revêt autant d’importance dans la société actuelle ?

Le logiciel libre ouvre les portes du développement à la société, aux populations, aux pays, et cela parce qu’il respecte le principe de la liberté de la connaissance. Une société sans savoir est une société qui vit dans les ténèbres, un peuple sans avenir, une nation dépendante incapable d’avancer par elle-même et de se tracer son propre destin. Socialiser le savoir revient à irriguer beaucoup de graines semées sur tout le territoire national, ces graines que sont hommes et femmes, étudiants, filles et garçons, l’avenir de la société. Une société qui cherche à se développer d’une manière autonome, durable et tenable doit produire ses propres outils technologiques et se les approprier ; au contraire, une société qui se contente d’importer de la technologie qui sera utilisée par ses citoyens ne fera que consommer des produits technologiques, des objets du marché mondial de la technologie.

Tu dis que le projet Canaima est un projet socio-technologique. Tu considères donc que la technologie a un caractère politique ?

Au sens large, tout ce que nous faisons dans la société présente un caractère politique ; la technologie a un caractère politique, sans aucun doute. Plus concrètement, dans la vie quotidienne de la nation vénézuélienne qui s’attache à être libre, indépendante, souveraine et socialiste, la technologie ne peut se concevoir isolée de la politique : au-delà des activités sociales, l’action de la politique va de pair avec l’action de la technologie, avec la manière de nous l’approprier, la manière de l’utiliser. La technologie naît pour remplir un objectif, depuis le moment où l’on songe à la produire jusqu’au moment où elle se matérialise ; par conséquent, la technologie que nous utilisons est fabriquée en vue d’une fin, que nous accomplissons en l’utilisant. Mais, au-delà, lorsque nous avons le pouvoir de produire nous-mêmes la technologie, ce peut être pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés, des objectifs sociaux, politiques, humanistes, par exemple. La production de technologies libres remplit une fin, principale ou sous-jacente, qui est de libérer les connaissances, de les socialiser, de les mettre entre les mains de tous et toutes. C’est une fin humaniste, sociale, politique, philosophique.Canaimitas-476x256 La technologie est tellement liée à la politique que, par exemple, quand tu utilises un logiciel privatif, tu participes, que tu le veuilles ou pas, à l’accumulation de capital au profit de quelques-uns ; cela répond à une conception politique de la vie en société. Et quand tu utilises un logiciel libre, tu participes, que tu le veuilles ou non, à la diffusion des connaissances, à la socialisation de la technologie, tu pratiques le socialisme.

Quand on en vient à des notions comme la souveraineté et l’indépendance technologiques, est-ce qu’un pays peut se développer sur le plan scientifique et technique en utilisant des technologies importées ?

Ça dépend. Si l’importation de cette technologie s’accompagne d’un transfert technologique, bien sûr qu’il peut, parce que, grâce à ce transfert, il parviendra à un développement endogène, à une appropriation de la technologie et des processus nécessaires pour la produire. Le point clé pour parvenir à son propre développement scientifique et technique, de manière durable, avec des technologies importées, c’est qu’elles n’engendrent pas de dépendance. Il faut être très prudent avec ça. Imaginons que j’importe une technologie moyennant un contrat de transfert technologique ; si ce transfert a uniquement pour but d’apporter une aide, je resterai les mains liées parce que la technologie va devenir obsolète et que le transfert n’aura pas prévu son actualisation ni la production de technologies nouvelles. Même en cas de transfert complet, le pays peut aussi commettre l’erreur de ne pas s’employer à multiplier les talents et à développer massivement les processus de production et de socialisation, de ne pas retransférer les technologies, de ne pas former les gens. Dans ce cas, efforts et investissements consentis l’auront été en pure perte. Enfin, un développement scientifique et technique durable dans le pays peut commencer par l’importation de technologies, mais il passe obligatoirement par des processus de transfert technologique, de formation en aval, de recherche et de prospective, d’articulation, d’investissement dans l’infrastructure, d’inclusion des établissements d’enseignement public dans le processus, et sûrement encore d’autres choses auxquelles je ne pense pas maintenant.

Et le logiciel libre suffit à obtenir l’indépendance technologique ?

Non. C’est très important mais cela ne suffit pas. Il faut installer les logiciels libres que nous produisons sur des machines, et si ces machines sont fermées, qu’elles ne sont pas libres ni documentées, l’autre moitié du chemin reste accidentée. Nous devons redoubler d’efforts pour stimuler la production et la recherche sur le hardware libre, nous devrons documenter lehardware que nous produisons dans le pays. Si nous nous contentons d’assembler, il est nécessaire de documenter l’assemblage des machines pour nous approprier peu à peu les processus ; quand nous fabriquerons des cartes, des circuits intégrés, des puces, des mémoires, des disques, alors nous documenterons tout, le savoir est libre.

Le nouveau cycle de développement de Canaima GNU-Linux a été défini dans cette rencontre tenue à Barinas, Universidad Nacional Experimental

Le nouveau cycle de développement de Canaima GNU-Linux a été défini dans cette rencontre tenue à Barinas, Universidad Nacional Experimental

Pour comprendre le Venezuela, il est toujours bon de se rappeler que, comme il possède la plus grande réserve de pétrole du monde, le pays intéresse les grandes multinationales et les pays dominants. En conséquence, l’industrie pétrolière vénézuélienne a subi de multiples sabotages technologiques, de la part de la droite nationale et internationale, et les politiques vénézuéliens savent combien la souveraineté technologique est importante. Qu’en est-il des développeurs [de logiciels] ?

Les notions de souveraineté et d’indépendance technologiques sont des concepts politiques. Pour cette raison, les responsables politiques les appréhendent plus facilement. De façon générale, un développeur connaît très bien les avantages techniques que procurent les langages de programmation libres, des environnements de développement, de la stabilité, des bibliothèques et même du modèle de production collectif du logiciel libre, où tous les développeurs s’unissent dans des scénarios déterminés pour s’entraider. Tout développeur ou développeuse de logiciel libre n’a pas forcément une idée claire des notions d’indépendance et de souveraineté, alors que ce devrait être le cas de tout politique. L’idéal serait que les développeurs en aient aussi une idée claire. Sans chercher bien loin, on en trouvera une bonne illustration au Bureau des opérations du projet Canaima au CNTI, qui dispose d’une équipe de développeurs et développeuses et où les questions politiques sont présentes dans presque toutes nos discussions, parce que le projet Canaima est un projet politique, né en révolution, sous la plume et suivant les idées du Président Hugo Chávez, avec une conception clairement socialiste. Ne pas comprendre ce qui fait notre essence même, ce serait nous perdre, car nos objectifs ne sont pas technologiques mais politiques, notre activité s’inscrit dans le Plan de développement économique et social de la nation, mieux connu sous le nom de Plan de la Patrie ou IIe Plan socialiste de la nation. Le projet Canaima fait partie des nombreuses graines semées par le commandant Hugo Chávez dans cette patrie de Bolívar ; cette graine a poussé, a produit des millions de fruits et poursuit aujourd’hui sa maturation.

Vous essayez d’intégrer la politique à votre modèle de gestion bien qu’il s’agisse d’un projet technologique. Comment travaille-t-on, avec les développeurs, au sein d’un projet technologique s’appuyant sur une vision politique ?

Nous, les développeurs, ne sommes pas des automates, nous sommes des acteurs sociaux, des acteurs politiques comme tout le monde, nous prenons les transports publics ou notre voiture le matin et nous voyons en chemin les inégalités sociales, nous voyons untel au volant de son Audi, untel à la fenêtre d’un immeuble de la Grande Mission habitat Venezuela, nous voyons les inégalités et nous voyons les changements politiques actuellement en cours dans notre pays. Le projet Canaima est plus qu’un projet technologique, la technologie est un outil, pas une fin ; la fin, c’est la souveraineté nationale, la liberté, l’indépendance, la fin la plus précieuse, comme l’indique le premier grand objectif historique du Plan de la patrie. Telle est la vision poursuivie et nous l’avons bien en tête, de sorte qu’au-delà de notre rôle dans le projet, nous savons tous que nous avons aussi pour rôle d’atteindre des fins politiques, chose que nous assumons jour après jour dans nos activités et nos discussions au cours du processus permanent de révision, de rectification et de relance du projet.edición Bailadores-Mérida, activistas del Software Libre y estudiantes de informática establecieron una metodología de trabajo ...

On parle souvent de la neutralité technologique. Vous êtes d’accord ?

D’abord, je veux préciser que ce que certains spécialistes appellent neutralité technologique en se référant à la garantie d’accès et d’échange de données entre systèmes et citoyens n’est pas ce à quoi je pense quand j’utilise cette expression. En ce sens, je préfère le terme « interopérable » à « neutre ». Je ne crois pas que la technologie soit neutre ; la technologie répond toujours aux intérêts de celui qui la fabrique, elle ne naît pas à partir de rien, elle est produite par les hommes et les femmes que nous sommes, qui vivons en société et qui avons des intérêts collectifs ou individuels mais, enfin, des intérêts.

Si la technologie n’est pas politiquement neutre, on peut parler alors d’une technologie capitaliste et d’une technologie socialiste ?

Comme je viens de le dire, la technologie répondra toujours à des intérêts, aux intérêts de celui qui la produit, la construit, la fabrique ou la développe ; cependant, quand les intérêts collectifs prévalent sur les intérêts individuels, on est alors en présence de fins qui favorisent le bien collectif. Politiquement parlant, l’individualisme cède le pas à la solidarité, on ne parle plus d’accumulation mais de socialisation. Il y a là au moins deux modèles politiques clairement identifiables, je reprends les termes de ta question, on parle de capitalisme et on parle de socialisme.

Mais ces deux modèles politiques de la technologie font référence au point de vue des usagers ou à la fin pour laquelle ils l’utilisent ?

Ils ne renvoient ni aux usagers ni à la fin pour laquelle ils l’utilisent, mais à la fin pour laquelle la technologie est produite. Cela apparaît plus clairement quand on va à l’essence du modèle, je veux dire au modèle productif : le modèle employé pour produire des logiciels libres n’est pas le même que celui qu’on emploie pour produire du logiciel privatif. Par exemple, si tu fabriques un système administratif fermé, selon le modèle privatif, et un système administratif en logiciel libre, un examen superficiel peut conduire à affirmer que les deux systèmes, bien que faits avec des modèles de production distincts, visent à la même fin : automatiser l’administration d’une organisation. Mais non. Celui a produit le système administratif privatif l’a fait pour accumuler du capital, pas pour administrer les biens et les ressources d’une organisation. Tu vois ce que je veux dire ? Et, dans le modèle de construction qu’il a utilisé pour le système privatif, il a engagé des travailleurs et des travailleuses, à qui il a payé un salaire, il est interdit de s’approprier la moindre partie du système administratif ; avec ce travail, il a produit une plus-value que s’est approprié le propriétaire d’une entreprise, et le produit résultant n’est rien d’autre qu’une marchandise objet du travail d’une classe qui ne possède pas les moyens de production et qui n’a pas eu d’influence directe sur le choix du mode de production. Pour le système administratif en logiciel libre, on a utilisé un autre modèle, dans lequel la construction est collective, la plus-value, du moins pendant la phase de production, est de la connaissance, et cette connaissance est socialisée. Autrement dit, personne ne s’approprie la plus-value, elle est socialisée et elle bénéficie au collectif, qui à son tour la replace dans le produit et les multiplie au sein du même modèle de production. Tu vois la différence ? Enfin, les deux systèmes, le libre et le privatif, peuvent s’utiliser comme systèmes administratifs dans une organisation, mais le modèle de production utilisé dans chacun est totalement différent et produit des effets distincts dans la société et chez les êtres humains impliqués. Par conséquent, ce qui détermine si une technologie est socialiste ou capitaliste, c’est son modèle de production, et celui-ci est immédiatement reconnaissable, il est unique.

Carlos Parra

Carlos Parra

D’après ce que tu dis, on pourrait affirmer que le logiciel libre est socialiste ?

Sans aucun doute, le logiciel libre est socialiste. Pourquoi ? À cause de son modèle de production, principalement ; il est probable que d’autres variables interviennent, mais sa différenciation par le modèle de production lève toute équivoque. Le modèle de production dans le socialisme se caractérise entre autres par deux choses : – le moyen de production est un bien collectif ; – la planification et l’organisation sont collectives. C’est de cette manière que nous produisons des logiciels libres, que ce soit pour un État ou non, pour un gouvernement ou non ; le moyen de production appartient à tous ceux qui interviennent dans la production, et la planification comme l’organisation et la prise de décision sont collectives.

Mais il peut y avoir de l’exploitation dans une entreprise qui développe du logiciel libre.

C’est possible et cela dépend du modèle de production adopté par l’entreprise. Le modèle de production déterminera si l’entreprise se comporte en exploiteur ou non. Toute la question, j’insiste, réside dans le modèle. Si l’entreprise s’emploie à produire du logiciel libre en socialisant les moyens de production, en générant des biens collectifs, en redistribuant la plus-value, il n’existera pas d’exploitation capitaliste. Mais une entreprise peut créer des logiciels en engageant des travailleurs ou des sous-traitants, en leur versant une rémunération, en s’appropriant la plus-value puis en libérant le produit final, un logiciel sous licence libre. C’est un modèle capitaliste de production de logiciel libre, le résultat est ensuite libéré mais le modèle de production utilisé au départ n’est pas un modèle socialiste.

La licence CopyFarLeft exige que le logiciel, en plus de satisfaire aux quatre libertés du logiciel libre, soit développé dans des organisations disposant de moyens de production collectifs. On a vu apparaître des initiatives intéressantes comme le Manifeste télécommuniste, qui réfléchit sur la propriété des moyens de production dans le développement des logiciels. Que penses-tu de ces propositions ?

Ces propositions viennent combler les lacunes que existe dans le modèle de production du logiciel libre. Je les trouve très révolutionnaires. La création d’une licence qui garantisse que les travailleurs (développeurs et développeuses) soient propriétaires des moyens de production des œuvres (des systèmes, en l’occurrence) constitue un bouclier contre l’exploitation. Grâce à ces propositions, il deviendra possible pour les travailleurs de partager librement, en conservant la valeur du produit de leur travail (la plus-value). Je crois que c’est vers cela que nous devons nous diriger.

Équipe de concepteurs du système Canaima - Linux

Équipe de concepteurs du système Canaima – Linux

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Notes

[2Pour un exemple français de mobilisation en cours, voir par exemple la campagne de Framasoft, Dégooglisons Internet.
[3GNU/Linux est un système d’exploitation informatique, comme le sont aussi Microsoft Windows et Mac OS, mais qui, à la différence de ces derniers, est basé sur le principe du logiciel libre, ce qui suppose d’avoir accès au code source, à des fins de contrôle, notamment. Pour la Free Software Foundation un logiciel est libre — libre n’est pas nécessairement un équivalent de gratuit — s’il confère à son utilisateur quatre libertés : la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages ; la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins ; la liberté de redistribuer des copies du programme (ce qui implique la possibilité aussi bien de donner que de vendre des copies) ; la liberté d’améliorer le programme et de distribuer ces améliorations au public, pour en faire profiter toute la communauté. L’accès au code source est une condition d’exercice des libertés 1 et 3.
[4Système d’exploitation — note DIAL. URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1XA

(Photos :) Occuper, résister, produire

63-de-98Inquiet de l’avenir, Vicente Pacheco a décidé ce soir, de parler à sa femme et à son fils. Ils vivent de son labeur. Vicente compte 32 ans d’ancienneté dans la même usine. C’est dur, mais ils font avec. Il leur a parlé des décisions prises par l’entreprise, de ce qui pourrait se passer, des doutes qui traversent la plupart de ses collègues. La conversation a été longue. Il se rappelle ce qu’il se sont dit : «tu resteras ici jusqu’à la fin, pas question de s’en aller».

C’est en 1981 -à l’âge de 29 ans- qu’il a été embauché. A l’époque, cette usine de Barquisimeto produisait de la bière, de la marque Zulia. Vicente a occupé tous les postes, en particulier celui du conditionnement des canettes de bière (palettiseur) en fin de chaîne de production. Dans l’intervalle, l’entreprise a changé de patrons, et Pacheco a poursuivi son travail pour le compte de la Cervecera Nacional. Toujours avec un maigre salaire et sans possibilité de défendre ses droits, malgré la présence d’un syndicat « maison ».

En 1995, la multinationale brésilienne Brahma, a repris les rênes de l’usine. Vicente à dû obéir aux nouvelles directives. Celles de ceux qui empochaient les dividendes. La production quotidienne s’élevait alors à 36 000 boîtes métalliques et à 18 000 canettes. Jour après jour, 7 jours sur 7. Son travail ne changeait pas : il chargeait et conditionnait la marchandise, submergé par le bruit des nombreuses machines qui transportaient, lavaient, remplissaient, déplaçaient, attribuaient un code, pasteurisaient et étiquetaient tout autour de lui, les articles produits.

Vicente a passé la moitié de sa vie, dans cette usine. « Je ne suis pas de ceux qui reviennent en arrière. Quand une décision est prise, elle est prise. C’est ainsi que je reste moi-même, fidèle à mes principes », dit-il dans le silence d’un entrepôt de plusieurs milliers de mètres carrés, qui hier encore débordait d’activités 24 heures sur 24. Désormais, toute la production s’est arrêtée. La poussière qui s’accumule depuis 2 ans, sur toutes les parties de ce vaste local en témoigne. On discerne encore les couleurs jaune, noir, blanche des différentes installations -dont celles des gros interrupteurs électriques rouge- sans oublier les couches de graisse qui ruissellent de ci, de là.

Avec Brahma -qui s’est appelée AmBev à partir de 2003, et qui est l’une des plus grandes multinationales du continent- une nouvelle organisation du travail a vu le jour : aux 12 heures de travail d’affilée, succédaient 12 heures de repos. Pour combattre la fatigue, de nombreux ouvriers mastiquaient des chiques de tabac (« chimo »), buvaient du Coca-Cola et du café noir qu’ils mélangeaient.

En accord avec les gérants de l’usine, le « syndicat » maison avait la haute main sur la convention collective. Pacheco et ses collègues de travail n’avaient pas le droit d’en discuter, ni d’en débattre. Pas de voix au chapitre. Vicente : « jour après jour, on vendait notre force de travail. C’est tout ».

93-de-9880-de-98Malgré sa situation d’exploité, Pacheco aime ces imposantes machines et la puissance qui se dégage de l’entreprise qui s’étend sur 14 ha. Le site contient 14 silos d’une capacité de stockage de 8.1980 tonnes; des cuves de fermentation, de cuisson, de mélange, de refroidissement et de filtrage, mais aussi 2 réservoirs pouvant recueillir 24 000 litres d’eau chacun. Des ateliers de réparation et des laboratoires complètent le tout. En somme, tout ce qui est nécessaire à la production de la bière, de A jusqu’à Z. A l’exception des matières premières (importées), telles que l’orge et le houblon.

Accompagné de son propre écho, Pacheco se souvient. Il s’installe aux commandes des machines, actionne le mécanisme qui remplit 900 canettes (boîtes métalliques)/minute.

Le 5 mars 2013 à 16h25, les patrons ont débouché les bouteilles de whisky. Tout en applaudissant les nouvelles de la télévision, ils demandèrent aux travailleurs, à travers les fenêtres ouvertes des bureaux de la direction : « qu’est-ce que vous allez faire maintenant que votre président (Chavez) est mort? ». Le 18, ils ont convoqué l’ensemble du personnel pour lui annoncer que l’usine allait fermer ses portes, « du fait que la viabilité économique n’était plus au rendez-vous pour le maintien de leurs activités au Venezuela ». A aucun moment ils n’ont parlé de faillite. Il était également prévu que les 600 travailleurs sous contrat, et les 300 intérimaires recevraient sous peu, une « indemnité ».

Pacheco avait déjà parlé chez lui des stratagèmes de la société, et c’est avec les siens qu’il a décidé de la réponse à donner. De nombreux autres travailleurs de l’usine en ont fait autant. Ils savaient qu’on pouvait résister, qu’ils étaient dans leur droit – la nouvelle Loi du Travail n’autorise pas ce type de cessation d’activités (1). Ils n’avaient pas à courber l’échine. De plus, la majorité d’entre eux adhéraient au chavisme, et ils étaient organisés.

A tout prix

Les premières réunions ont eu lieu dans les locaux sanitaires, à 3 heures du matin. Alors la direction en a fait retirer les portes et les ouvriers ne furent plus autorisés à s’y rendre qu’accompagnés d’un contremaître, à raison de 10 minutes à prendre sur les 12 heures de roulement. Au début, ils étaient peu nombreux. 12 pour être exact. Ils savaient aussi que des mouchards rôdaient, que le « syndicat maison » allait main dans la main avec les patrons. Des travailleurs avaient été menacés. Chaque réunion devenait un risque.

La première chose qu’ils firent fut d’étudier les textes de lois et de discuter de la convention collective. Ils se sont ensuite procurés une brochure intitulée Movimiento Fuerza Unida (Mouvement Force Unie), dont ils ont assuré la diffusion clandestine. Leur objectif principal, selon Heiber Mogollon qui est référent de l’usine et membre de la Fédération Socialiste Bolivarienne pour les zones urbaine, rurale et de pêche : « organiser la classe ouvrière, préparer l’émergence des conditions subjectives, la conscience de notre peuple, les conditions objectives étant d’ores et déjà réunies ».

En 2005, ils ont été découverts par hasard. Aussitôt les accusations ont fusé : traîtres, agents déstabilisateurs, apprentis guérilleros, gauchistes. Mais ils avaient déjà jeté les bases d’une organisation. Mogollon : « ce qui importait dans ce premier temps, c’était de diffuser auprès des travailleurs la vraie nature de leur convention collective. Pour cela, on a convoqué une assemblée, on a imprimé un contrat et le personnel s’est rendu compte de toutes les irrégularités qui entachaient ce document, au seul profit du patron et de son syndicat. Chacun a pu se faire une opinion. Entre 300 et 400 travailleurs mécontents et grugés ont demandé des comptes au syndicat en place, qui les tenait depuis 20 ans sous sa coupe. « On a fait monté la sauce ». Résultat : lors des élections de 2006, 99,5% des bulletins exprimés se sont portés sur de nouvelles instances qui ont été élues, et la convention collective est passée aux mains du nouveau syndicat.67-de-98

Par la suite, les patrons de l’entreprise ont tenté de les acheter en offrant des fourgonnettes, des valises pleines de billets de 100, de comptes bancaires ouverts à leur noms. Ils ont même recruté un homme de main chargé de les menacer de mort. Pourtant ces tentatives de corruption n’ont mené à rien, l’intelligence des gens a déjoué le projet d’homicide, le syndicat s’est renforcé, et une première et authentique convention collective a vu le jour (2008-2011). L’une des premières mesures à être prise, portait sur la suppression des 12X12, et au retour des rotations de travail de 8 heures.

Mais au moment où tous ces changements survenaient, Ambev avait échafaudé d’autres plans : en 2010, elle formalisa la vente de 85% du capital de l’usine, qu’elle céda à l’entreprise brassicole Regional. « Ce sont eux qui ont réuni les conditions pour que l’usine s’achemine lentement vers la fermeture de ses portes. Ils ont tenté de faire valoir cet argument auprès des services du Ministère des Finances, qui consistait à dire que le manque de viabilité économique de l’usine, rendait inopérant le soutien à une entreprise dont les pertes étaient toujours plus importantes. Mais c’est la direction qui est responsable de cela » selon Angel Vazquez, qui a tenu pendant les deux années de résistance.

Tous ensemble, ils ont étudié, essayé de comprendre le cours des événements. AmBev se devait de fermer l’usine, de la vider de ses travailleurs, pour mener à bien l’opération de cession prévue et consolider son alliance avec Regional, qui produisait la bière de marque Zulia, sur le brevet de laquelle la multinationale d’origine brésilienne, avait un droit de regard. Angel : « le capitalisme a eu le dernier mot et les travailleurs se sont retrouvés à la rue ».

Le 18 mars 2013, de nombreux ouvriers revenaient de Caracas, où ils avaient rendu un dernier hommage à Hugo Chavez. On traversait une mauvaise passe. Mogollon était du voyage. Pourtant, l’heure n’était pas aux lamentations. Il devait s’adresser au personnel de l’usine, convaincre sans pour pouvoir promettre ce qu’il ignorait. « Soutenir leur regard a été le plus difficile pour moi, quand j’ai pris la parole lors de l’assemblée qu’on avait réuni. Il fallait vraiment leur démontrer que ce que je disais, j’en avais l’intime conviction : nous allions résister ». Des centaines d’entre eux l’ont suivi.

« Dans un premier temps, on a décrété une sorte d’état d’urgence au niveau de l’usine. Le but : contrôler et protéger notre outil de travail. Pour cela, on a mis sur pied des équipes de surveillance, d’entretien » raconte le dirigeant qui a occupé les locaux toutes les nuits, une année durant, en compagnie de 300 autres travailleurs. Toutefois, au bout d’un certain temps, le manque d’argent s’est fait sentir et certains d’entre eux ont commencé à chercher du travail ailleurs, à courir après une solution pour les enfants, pour la famille. S’est formé le dernier carré des irréductibles. « On était convaincu de la nécessité d’agir, de faire bouger les choses. On se disait : si on s’en va, tout cela sera peu à peu oublié, et le système en sortira renforcé ».14-de-98

L’unité

C’est par nécessité qu’ils ont contacté la Commune José Pio Tamayo, dans un premier temps. Dans l’attente de l’expropriation, on leur avait recommandé de faire enregistrer l’usine sous le statut d’Entreprise de Propriété Sociale (EPS), un concept juridique communautaire. Le Parlement Communal a fait un peu plus que leur ouvrir ses portes : les aider à relever le défi. On a même inventé une expression pour caractériser cette initiative : le pouvoir ouvrier-communal.

Jusque là, seule une partie des travailleurs connaissaient l’existence des Communes, pour avoir entendu Hugo Chavez en parler lors de sa participation personnelle à un Conseil communal. Toutefois, la majorité d’entre eux ignorait tout de cette structure. Ils étaient encore moins nombreux à se douter de ce qu’ils allaient entreprendre, à partir de la création de l’Entreprise de Propriété Sociale Travailleurs Unis.

Tout d’abord, confrontés à la nécessité pressante de créer de nouvelles sources de revenus, ils ont élaboré un plan d’urgence avec l’appui de la Commune : à l’aide de camions-citernes, ils se sont lancés dans le lavage de voitures. Ils ont également mis en vente des poulets, achetés à crédit. Dans ce domaine, Veneagro -une usine relevant du contrôle ouvrier- leur apporta son concours. De cette manière, ils ont pu assurer une rentrée d’argent hebdomadaire oscillant entre 1000 et 1500 Bolivars. Chacun des 60 travailleurs ayant poursuivi la lutte a pu en bénéficier. Survivre, c’est une chose, mais il faut aussi avoir un projet précis. Il a aussi été nécessaire de se défendre contre un procureur acheté par AmBev, qui a lancé des ordres d’expulsion.

Mogollon : « Nous parions sur un nouveau modèle de gestion fondé sur la participation et appuyé sur un collectif ouvrier-communal. Au sein d’une entreprise privée, gagner son pain à la sueur de son front, cela s’appelle  »plus-value ». Dans notre cas, c’est de la  »rétribution » et du  »contrôle social ». Les richesses produites par cette grande usine servent à la réalisation de nos projets : bâtir des écoles, des centres de santé, assurer l’éducation de nos enfants, sans pour autant devoir tout demander à l’État, ni dépendre du bon vouloir du secteur privé ».

C’est ce que le porte-parole de la Commune, José Miguel Gomez appelle le double processus de création : création de richesse, et libération de territoire. Pour articuler ces deux axes, lui et un autre « communard » élu ont commencé à participer aux assemblées d’usines et de Travailleurs Unis, tandis que deux travailleurs/socio-producteurs ont rejoint le Parlement Communal.

Cette participation croisée plonge ses racines dans les assemblées des conseils communaux. C’est à cet échelon qu’on traite des besoins les plus criants de chaque zone concernée. C’est aussi à ce niveau, que les porte-parole sont élus. Ceux qui donnent vie au parlement. Mais aussi les socio-producteurs, qui assistent aux débats, en recueillent les propos, et les relaient auprès des assemblées d’usines. Gomez : « Au final, tous ces éléments sont transmis à un fonds social, qui en synthétise les termes et se charge de les transformer en réalisations concrètes sur le terrain ».

Dans cette nouvelle unité de production, organisée autour d’une assemblée centrale à participation ouverte -ce qui permet de prendre collectivement les décisions- on a rompu avec les logiques verticales propres aux modes d’organisation capitalistes, avec la fragmentation des tâches et des savoirs. Gomez : « un système de transfert des connaissances s’est mis en route. Ici, les ouvriers participent à la planification, ont accès aux livres comptables, parce que désormais, on peut maîtriser les processus de connaissance liés aux domaines de la science et de la technologie ». La démocratisation des grilles de salaires, des tâches et des savoirs. C’est dans cette direction, que les travailleurs commencent à penser. C’est dans cette voie qu’ils s’engagent.

Mettre sur pied un vrai contrôle des travailleurs. Sans supervision administrative de l’État, comme ce fut le cas dans d’autres expériences. Prendre directement les choses en main, comme dans le cas des Empresas de Propriedad Social Directe qui dépendent des Communes. Mais ici, c’est l’amorce d’une expérience à grande échelle. Pour Gomez, c’est une étape vers l’inversion du scenario actuel : « L’économie du Venezuela, la majorité des moyens de production restent privées à 80 %, l’État en contrôle une petite partie mais bien peu se trouvent sous le contrôle citoyen. Les relations sociales sont encore marquées par la méthode capitaliste ».

Être autogestionnaires, c’est faire en sorte « que le peuple contrôle les rouages de l’économie pour qu’ils puisse s’émanciper et avancer dans la construction d’un socialisme vénézuélien» (Angel Vazquez).18-de-98

Jusqu’au bout

Pacheco achève sa visite de l’usine et des vastes terrains qui l’environnent. Il pense que le pire est derrière lui. Il ne manque plus que la signature présidentielle d’expropriation de l’entreprise, et que les projets se concrétisent. Ils ne vont plus produire de bière, mais vont se tourner vers la mise en bouteille d’eau minérale et la création d’un jus de moringa et de stevia, s’associer à la chaîne de production de l’entreprise publique Lacteos Los Andes, assurer le stockage des productions issues des communes agricoles et le conditionnement des silos à grains de la commune.

Le vieux travailleur a également découvert que personne n’a à lui dicter ce qu’il doit faire, ce qu’il doit être. Ce que les patrons de l’usine ont essayé d’écraser, de réduire au silence, d’acheter. Eux savent qu’ils doivent étudier, se former, s’organiser pour pouvoir agir, et résister.

Note :

(1) Lire « Nouvelle loi du travail : un pas de plus vers la vraie vie », https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/

Texte : Marco Teruggi

Photos : Gustavo Lagarde

Source : http://laculturanuestra.com/?p=175

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Le néo-colonialisme intellectuel de la gauche européenne, par Emir Sader

bc6q7ueiiaa79dnLa gauche européenne a été essentiellement socialiste – ou social-démocrate – et communiste. Elle avait comme composantes essentielles, les syndicats et les partis politiques – avec une représentation parlementaire, participant aux des élections, alliés entre eux. Et des groupes plus radicaux, en général trotskistes qui faisaient partie du même scénario politique et idéologique.

Une de ses composantes – qui allait devenir problématique – à savoir le nationalisme, fut classé comme une idéologie de droite à cause de son caractère chauviniste en Europe. La responsabilité attribuée aux nationalismes dans les deux guerres mondiales a renforcé cette classification.

Sur d’autres continents, particulièrement en Amérique Latine, cette classification apparaissait comme schématique, mécanique. L’inadéquation est devenue de plus en plus claire alors que surgissaient des forces et des leaderships nationalistes.

En Europe, l’idéologie de la bourgeoisie montante fut le libéralisme, par opposition aux blocages féodaux à la libre circulation du capital et de la main-d’œuvre. Le nationalisme s’est situé à droite du spectre politique et idéologique, exaltant les valeurs nationales de chaque pays en opposition à celles des autres pays et, plus récemment, en s’opposant à l’unification européenne, parce qu’elle affaiblit les États nationaux.

A la périphérie du capitalisme, le nationalisme et le libéralisme ont des traits distincts, et même opposés à ceux qu’ils ont en Europe. Le libéralisme a été l’idéologie des secteurs primaires exportateurs, qui vivaient du libre-échange, exprimant les intérêts de l’oligarchie traditionnelle, de l’ensemble de la droite. Par contre et à la différence de l’Europe, le nationalisme a toujours eu une composante anti-impérialiste.

La gauche européenne a toujours eu de grandes difficultés à comprendre le nationalisme et le libéralisme dans des régions comme l’Amérique Latine. Exemple d’une des erreurs provenant de la vision eurocentrique : des leaders comme Perón et Vargas ont parfois été comparés par les partis communistes d’Amérique Latine avec des dirigeants fascistes européens – comme Hitler et Mussolini – de par leurs composantes nationaliste et antilibérale. En même temps, des forces libérales latinoaméricaines ont été acceptées par l’Internationale Socialiste parce qu’elles défendraient les systèmes politiques « démocratiques » (en réalité, libéraux) contre « les dictatures » dans lesquelles des leaders nationalistes joueraient le rôle principal avec leur charisme et leur idéologie supposée « populiste » et autoritaire.

Des processus comme les révolutions mexicaines, cubaine, sandiniste, et des leaderships nationalistes comme ceux mentionnés, ont été difficiles à digérer par la gauche traditionnelle compte tenu de son héritage colonial, eurocentrique. La même chose se passe, d’une certaine façon, avec la gauche latinoaméricaine du XXIème siècle, dont la gauche traditionnelle européenne éprouve des difficultés à comprendre le caractère et les luttes. Ces mêmes limites affectent les intellectuels d’une gauche européenne qui reste eurocentrique dans sa vision de l’Amérique Latine.

D’une part, il y a les intellectuels de la social-démocratie qui en évoluant vers le social-libéralisme puis le néo-libéralisme, ont perdu toute possibilité de comprendre l’Amérique Latine et la gauche post-néolibérale de notre région.

Mais il y a aussi les intellectuels francs-tireurs ou liés à des courants de l’ultra gauche européenne qui lancent leurs analyses critiques sur les gouvernements progressistes latinoaméricains avec une grande désinvolture, expliquant ce que ces gouvernements ont fait de faux, ce qu’ils devraient faire, ce qu’ils ne devraient pas faire, etc., etc. Ils parlent comme si leurs thèses avaient été confirmées, sans pouvoir présenter aucun exemple concret de ce que leurs idées ont produit et démontré, qui s’adapterait mieux à la réalité que les chemins que ces gouvernements suivent.

Ils se préoccupent des tendances « caudillistes », « populistes », des leaders latinoaméricains, jugent ces processus à partir de ce qu’ils estiment que devraient être les intérêts de tel ou tel mouvement social, ou de l’une ou l’autre thématique. Ils ont des problèmes pour comprendre le caractère nationaliste, anti-impérialiste, populaire, des gouvernements post néolibéraux, leurs processus concrets de construction d’une hégémonie alternative dans un monde encore très conservateur. Ils survolent les réalités comme des oiseaux, saluant quelque chose pour ensuite le critiquer, sans s’identifier profondément à l’ensemble de ces mouvements qui forment la gauche du XXIème siècle. Le temps passe et ces visions eurocentriques ne débouchent sur aucune construction concrète, parce qu’ils sont impuissants à capter les trames contradictoires de la réalité et à partir de cela, proposer les alternatives qui peuvent être portées par les peuples.

Ils se comportent comme s’ils étaient les « consciences critiques de la gauche latinoaméricaine » et comme si nous avions besoin d’elles, comme si nous n’avions pas conscience des raisons de nos avancées, des obstacles que nous avons devant nous, et des difficultés pour les dépasser. Non seulement ils ne peuvent présenter les résultats de leurs analyses, ni dans leurs propres pays – qui peuvent être la France, le Portugal, l’Angleterre ou d’autres pays – là où l’on suppose que leurs idées devraient avoir des résultats. Mais ils ne réussissent pas non plus à expliquer – ni même à aborder – les raisons pour lesquelles, dans leur propres pays, la situation de la gauche est incomparablement pire que dans les pays latinoaméricains qu’ils critiquent.

Ce sont des attitudes encore mues par le paternalisme de l’eurocentrisme et qui se tournent vers l’Amérique Latine non pour apprendre mais avec une posture de professeurs, comme s’ils étaient porteurs de l’ensemble de la connaissance et des expériences victorieuses, à partir desquelles ils donneraient un cours magistral sur nos processus. Ils représentent, en fait, malgré les apparences, les formes de la vieille gauche, qui n’a pas fait l’autocritique de ses erreurs, échecs et reculs. Qui ne sont pas disposées à apprendre des nouvelles expériences latinoaméricaines.

L’aura universitaire ne réussit pas à cacher les difficultés qu’ils ont pour s’engager dans des processus concrets et, à partir de ceux-ci, pour partager la construction des alternatives.

Les analyses qui ne débouchent pas sur des propositions concrètes de transformation de la réalité, présentent de moins en moins d’intérêt. Les postures critiques restent sur le plan de théories qui ne se projettent pas dans le champ du réel, sans aucune capacité à s’approprier la réalité concrète, moins encore de la transformer. Pour reprendre le vieil adage marxiste toujours actuel : leurs idées ne se transforment jamais en force matérielle parce qu’elles ne pénètrent jamais dans les masses.

Emir Sader (Sao Paulo, Brésil 1943) est philosophe, professeur de sociologie à l’Université de São Paulo (USP) et de l’université de l’Etat de Rio de Janeiro (UERJ) où il dirige le Laboratoire des Politiques Publiques. Secrétaire Exécutif du CLACSO, Conseil Latino-américain des Sciences Sociales (http://bit.ly/1t34zbL ). Coordinateur de la Collection Pauliceia où convergent des  recherches socio-culturelles sur l’État et la ville de Sao Paulo (http://bit.ly/1Gfy1mQ ). Auteur (entre autres) avec Marco Aurelio Garcia de “Brésil entre passé et futur”. @emirsader

Emir Sader (Sao Paulo, Brésil 1943) est philosophe, professeur de sociologie à l’Université de São Paulo (USP) et de l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro (UERJ) où il dirige le Laboratoire des Politiques Publiques. Secrétaire Exécutif du CLACSO, Conseil Latino-américain des Sciences Sociales (http://bit.ly/1t34zbL ). Coordinateur de la Collection Pauliceia où convergent des recherches socio-culturelles sur l’État et la ville de Sao Paulo (http://bit.ly/1Gfy1mQ ). Auteur (entre autres) avec Marco Aurelio Garcia de “Le Brésil entre passé et futur”. @emirsader

Source :  http://cartamaior.com.br/?/Blog/Blog-do-Emir/O-neocolonialismo-intelectual/2/33153

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

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Renforcement du pouvoir citoyen et des droits sociaux, sanctions envers les États-Unis : le Venezuela répond à la tentative de coup d’État

Alors qu’en 1973 il restait des médias occidentaux pour s’émouvoir du coup d’État perpétré au Chili, ceux d’aujourd’hui scandent à l’unisson : “Président du Venezuela, laisse-toi te renverser ! C’est pour ton bien ! Renonce à défendre le choix des électeurs ! Renonce à la loi, à la Constitution. Si tu arrêtes un putschiste, nous dénoncerons la répression au Venezuela !”. Le bulldozer des news, déjà bien rodé pour créer le personnage Chavez, a été réactivé pour fabriquer le tyran Maduro qui agite au loin un poing brutal pour mieux écraser des foules fanatisées alors que la voix feutrée de l’opposition de droite ou du porte-parole de la Maison Blanche, de face, en plan proche, s’étonne de tant de violence.

Même lors du coup d’État manqué contre Chavez en 2002, jamais on n’avait observé une telle intensité dans le bombardement médiatique pour nous faire accepter la nécessité d’une intervention extérieure, ou d’un coup d’État, sans attendre les élections.

C’est sans doute l’erreur historique, et suicidaire, de la gauche européenne : ne pas avoir démocratisé la propriété des médias, avoir laissé le service public mimétiser “l’information” des grands groupes privés (1). Qu’arriverait-il au journaliste d’un grand média qui parlerait des 40.000 conseils communaux et de conseils du pouvoir citoyen qui apportent la matière grise de nombre de décisions gouvernementales au Venezuela ?

Et le Maduro réel ? Celui que n’isolent pas les téléobjectifs de l’AFP et de Reuters ?

Le jeudi 26 février, lors de la création du nouveau Conseil des personnes handicapées et des personnes âgées (2), il a approuvé les crédits pour octroyer 300 mille pensions de plus, ce qui élève les bénéficiaires de ce droit à trois millions de citoyen(ne)s. Il a confirmé l’octroi de 10.000 allocations de santé pour mieux protéger les personnes âgées. Il a félicité les employés de la nouvelle mission sociale “Foyers de la patrie” qui a visité en une fin de semaine 200 communautés populaires, soit 25 mille familles : “Cette méthodologie nous permet d’arriver directement jusqu’aux familles en évitant les mafias des intermédiaires”.consejo-presidencial-para-personas-con-discapacidad

Avant d’entamer à travers le territoire un nouveau cycle de “gouvernement de rue” (3) Maduro a rappelé l’idée centrale de sa politique : malgré la guerre économique (4) et la chute des prix du pétrole, pas d’austérité mais l’approfondissement d’un État social et participatif. “Comme le dit le maire Rodriguez, on nous agresse parce que nous sommes un gouvernement des pauvres. Il n’y a que dans le socialisme que les ressources sont administrées en fonction de celui ou celle qui en a besoin”. Pendant cette assemblée un gros dossier arrive aux mains de Maduro. Anibal, affecté d’une incapacité de l’ouïe, un des porte-paroles du nouveau conseil national, prend la parole en langage de signes : “Nous sommes 120 porte-paroles venus des 24 états du pays, nous avons travaillé ensemble sur ces propositions”. “C’est pour cela que j’ai créé les conseils de gouvernement populaire, pour que le peuple prenne le pouvoir, pour qu’il assume le pouvoir politique, pour qu’il se convertisse en peuple président” lui répond Maduro. (5)

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Le samedi 28 février lors d’une mobilisation populaire contre l’ingérence des États-Unis (photos), le président a poursuivi : “The Wall Street Journal a écrit récemment que l’heure est venue de m’appeler tyran, je réponds : je serais un tyran parce que je ne me laisse pas renverser ? Et si je me laisse renverser, je serais un démocrate ? Le peuple devrait permettre que s’installe un «gouvernement de transition», éliminant la Constitution ? Je ne le permettrai pas et s’il le fallait je me battrai dans la rue avec notre peuple et nos forces armées. Nous voulons construire la paix, la stabilité la coexistence, la vie en commun. Que ferait le président Obama si un coup d’État était organisé contre son gouvernement ? Celui qui persiste dans ses activités terroristes, putschistes, celui qui agit hors de la Constitution, sera arrêté pour être jugé même si The Wall Street Journal ou le New York Times m’appellent le tyran, ce n‘est pas la tyrannie, non, c’est tout simplement la loi. »

Durant cette marche qui a parcouru les rues de Caracas, Maduro a signé un décret indemnisant 74 familles de victimes du “Caracazo” (6) : en 1989, après deux jours d’émeutes populaires qui suivirent l’application des mesures néo-libérales exigées par le FMI, le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez avait suspendu les garanties constitutionnelles et avait envoyé l’armée “rétablir l’ordre”. En 72 heures, 2000 à 3000 personnes furent assassinées. Maduro a rappelé que cette même austérité de choc fait partie du programme que la droite vénézuélienne avait prévu d’appliquer en cas de succès du coup d’État le 12 février 2015 (7). Jusqu’à l’élection de Hugo Chavez, aucun gouvernement n’avait accepté de reconnaître les fosses communes, les disparitions, et les tortures. Les 74 indemnisations décrétées par Maduro s’ajoutent aux 596 accordées à d’autres familles par le gouvernement bolivarien.

Dimanche 1 mars 2015. Le président Maduro rend hommage aux victimes du massacre du "Caracazo" du 27 février 1989.

Dimanche 1 mars 2015. Le président Maduro rend hommage aux victimes du massacre du « Caracazo » du 27 février 1989.

Par ailleurs, le président a annoncé quatre mesures en réponse  aux sanctions imposées par les États-Unis en violation du Droit international et dénoncées par l’ensemble des pays latino-américains (8), ainsi qu’aux 168 déclarations officielles émises par l’administration Obama contre le gouvernement bolivarien de 2014 à 2015 :

–          L’entrée du territoire vénézuélien est interdite aux fonctionnaires étasuniens complices d’actes terroristes, de violations de droits de l’homme, de crimes de guerre. Parmi ceux-ci l’ex-président George W. Bush, l’ex-vice-président Dick Cheney; l’ex-directeur de la CIA George Tenet, notamment liés au massacre de centaines de milliers d’irakiens sur la base du mensonge des “armes de destruction massive” et à la création de centres de torture – prisons secrètes en Europe, Abu Ghraib, Guantanamo, etc… «Interdit aussi d’accorder des visas aux citoyens américains qui ont violé les droits humains et ont bombardé des populations civiles « . La décision concerne aussi les congressistes d’extrême droite Bob Menendez, Marco Rubio, Ileana Ross-Lehtinen et Mario Diaz-Balart, proches du réseau terroriste du cubain Posada Carriles qui vit actuellement aux USA sous la protection des autorités.

–          Adéquation du nombre de fonctionnaires de l’Ambassade des États-Unis à Caracas. Le gouvernement étasunien y maintient plus de 100 employés alors que seulement 17 fonctionnaires vénézuéliens sont autorisés à travailler à l’ambassade vénézuélienne à Washington. La chancelière Delcy Rodriguez a rappelé que cette faculté de demander l’équilibre du nombre échoit à tout gouvernement en vertu de la Convention de Vienne.

–          Réciprocité en matière de visas.Les citoyens vénézuéliens qui voyagent aux États-Unis doivent payer pour obtenir un visa. A présent, pour rétablir l’égalité de traitement, les étasuniens qui nous visitent, devront obtenir un visa et payer ce que paye un Vénézuélien qui voyage aux États-Unis”.

–          Finies, les réunions des fonctionnaires étasuniens pour conspirer sur notre territoire. Les responsables de l’ambassade étasunienne à Caracas ont été informés que dorénavant «toute réunion réalisée par eux au Venezuela devra être notifiée et approuvée par le gouvernement du Venezuela« , conformément aux articles 41 et 41.2 de la Convention de Vienne. Maduro a révélé : « nous avons détecté et capturé certains étasuniens engagés dans des activités secrètes, notamment d’espionnage, essayant de recruter des gens dans les villages frontaliers avec la Colombie et sous influence paramilitaire. Dans l’État du Táchira nous avons capturé un pilote d’avion étasunien d’origine latino-américaine, avec toute sorte de documents. Il est en train de faire des révélations”.

En concluant son discours, Maduro a réaffirmé son respect pour le peuple étasunien ainsi que pour la communauté afro-américaine, hispanique et caraïbe souvent victimes des violations de droits de l’homme de la part de leur propre gouvernement, rappelant que ces mesures ne sont pas prises contre eux, mais contre l’élite qui persiste à s’ériger en policier mondial et à refuser de respecter le principe de souveraineté.

T.D., Caracas, 1er mars 2015

Notes :

(1) Cas récent d’une émission d’ARTE : http://vivavenezuela.over-blog.com/2015/02/le-venezuela-cartes-sur-table-l-humanite.html. En Europe le gouvernement Tsipras montre la voie en rouvrant la télévision publique fermée sur injonction de Bruxelles et en réembauchant tous ses salariés pour que la population jouisse d’un “service public démocratique et pluriel”. Toute révolution citoyenne devrait s’accompagner de la création d’un vaste réseau de médias populaires pour que les citoyens disposent réellement d’informations alternatives.

(2) Sur la nature de ces nouvelles instances de pouvoir citoyen, lire « Démocratisation de l’État, hausse des budgets sociaux : Nicolas Maduro met les bouchées doubles« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/12/31/democratisation-de-letat-hausse-des-budgets-sociaux-nicolas-maduro-met-les-bouchees-doubles/

(3) Sur le gouvernement de rue, lire « Nous t’écoutons Claudia« ,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/

(4) « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/07/tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-les-files-dattente-au-venezuela-sans-jamais-oser-le-demander/

(5) Voir le point (2) sur la démocratisation de l’État.

(6) « Comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine », https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine/

(7) Lire « L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/22/laccord-de-transition-machado-ledezma-lopez-ce-que-revele-et-ce-quocculte-le-programme-de-la-droite-venezuelienne-en-cas-de-succes-dun-coup-detat/

(8) Lire « L’Amérique Latine serre les rangs autour du Vénézuéla : les États-Unis isolés (avec déclaration intégrale du sommet de la CELAC)« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/05/lamerique-latine-serre-les-rangs-autour-du-venezuela-les-etats-unis-isoles-avec-declaration-integrale-du-sommet-de-la-celac/

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Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander

unicasaLa file d’attente comme cliché médiatique du Venezuela voudrait nous convaincre, au cas où nous ne l’aurions pas compris, que le socialisme ne marche pas. Pourtant, comme la lettre volée d’Edgar Allan Poe, cette image n’attend qu’à être “découverte” par qui voudrait faire le métier d’informer. Certes, face aux actionnaires qui préfèrent les reflets de la caverne de Platon aux Histoires extraordinaires, on imagine mal le journaliste occidental renonçant à la vulgate et retrouvant la passion de l’enquêteur Dupin.

En attendant ce jour…

Tout a commencé dans les années 50 : pétrole, explosion urbaine, Rockefeller et Cisneros inventent la culture de masse vénézuélienne, le “j’achète donc je suis” qui pendant des décennies fera de Miami la référence culturelle principale pour les 20 % de classe moyenne, « la bourgeoisie plus bête du monde », immortalisée par le documentaire Mayami Nuestro de Carlos Oteyza (1).

Un rêve pour les 80% de pauvres exclus du système, qui fit écrire à un cycliste du nom d’Ernesto Guevara, passant par-là dans les années 50, que de tous les pays visités, celui-ci était « le plus aliéné par l’American way of life ». Comme le dit aujourd’hui une compagne de lutte : le jour où le vénézuélien, en voyant les lettres C.C. ne pensera plus « Centre Commercial » mais « Conseil Communal », la révolution aura fait un pas de géant.

Pour beaucoup, le socialisme des quinze dernières années, avec ses hausses de salaire, ses subventions des aliments de base, son droit concret de manger trois fois par jour, sa gratuité de la santé et de l’université, est autant qu’une adhésion idéologique, la possibilité de se hisser au statut jusque-là réservé aux happy few. La guerre économique recycle et travaille cette fibre bien vivante. En 2015 l’hégémonie culturelle au Venezuela reste télévisuelle, celle de Venevision ou Televen, celle du plaisir individualiste de consommer, de l’ascension sociale, avec gymnases, aerobics, cheveux lissés, courbes de silicone, photos du diplômé en cape et toque, et antenne de Direct TV. Même les politiques de communication des médias bolivariens peinent à se libérer de cet imaginaire du produit et de la consommation opposé à l’imaginaire de la production, du travail, du monde social du travail. On a vu des files d’attente se former non pour du shampoing mais pour une marque de shampoing. Il aura suffi, au début de janvier 2015, d’une fausse rumeur propagée par la droite sur les réseaux sociaux évoquant l’imminence d’une grève nationale – qui n’eut jamais lieu – pour que 18 millions de vénézuéliens achètent fébrilement  en quatre jours l’équivalent de ce qu’ils auraient consommé en un mois et demi.

Retournons la carte postale de la file d’attente. Ce qui irrite le plus la population, c’est l’artificialité des files : dans de nombreux cas le stock disponible est plus que suffisant pour permettre une vente fluide. Pas de jour sans qu’on découvre des tonnes d’aliments, médicaments, matériel chirurgical, pneus, carburant cachés dans des entrepôts, des camions parfois munis de plaques colombiennes. Par ailleurs, la moitié au moins des personnes qui font la file ne sont pas des riverains mais des « bachaqueros » (fourmis porteuses). C’est le surnom populaire des milliers de revendeurs et contrebandiers organisés en réseaux et qui se déplacent de commerce en commerce, armés de leurs portables, pour suivre à la trace les produits subventionnés.

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Un des milliers de dépôts de carburant en attente d’être transférés en Colombie par les réseaux mafieux.

2.000 Km de frontière avec la Colombie, tout au long des États  Zulia, Táchira, Apure et Amazonas, servent de passoire depuis des années aux camions-citernes, voitures, avions, bateaux qui vident le Venezuela de 30 à 40 % de ces produits subventionnés. Au Venezuela on remplit un réservoir de 80 litres pour 7,76 Bolivars – c’est l’essence la moins chère du monde – contre 2.100 Bolivars en Colombie. Un kilo de lait en poudre vendu au Venezuela à 70 Bolivars bondit, de l’autre côté de la frontière, à 450 Bolivars. Ce pillage massif et quotidien est devenu un mode de (sur)vie pour la population de 40 municipalités de Colombie, ceux du nord du département de Santander, soit près de 1.320.000 personnes. Le néo-libéralisme colombien a fait du socialisme bolivarien une manne nationale.

Nicolas Maduro explique que les investissements publics de la révolution ont soutenu trois pays. Le premier, celui de la famille vénézuélienne, qui bénéficie aujourd’hui d’une baisse continue du chômage (5,5% en décembre 2014), du niveau de revenus le plus haut en cent ans, et de l’éradication de la faim saluée par la FAO (2). Le deuxième pays est celui de la mafia vénézuélienne qui dévie, stocke, cache et revend à prix d’or les produits subventionnés. Le troisième, c’est l’économie des mafias colombiennes, dont la contrebande d’extraction est freinée aujourd’hui par la surveillance des frontières menée par les forces armées vénézuéliennes.

Des contrôles d’identité menés ces dernières semaines dans les files d’attente ont permis de détecter la présence de centaines de colombiens en séjour illégal, liés aux réseaux paramilitaire implantés depuis dix ans au Venezuela. On les a renvoyés chez eux. Peu à peu le gouvernement accélère les inspections, arrête les propriétaires et gérants de chaînes commerciales vénézuéliennes coupables d’accaparer et de spéculer sur les prix, remet en circulation les marchandises dans les circuits publics (Mercal, Pdval, etc..) pour les vendre au prix juste, et commence ainsi à normaliser, avec l’aide des organisations communales, la distribution et la commercialisation. Cette mobilisation générale permet au président Maduro de rappeler la différence entre un capitalisme qui accapare pour mieux spéculer et le modèle socialiste de distribution pour tous.

Elle est aussi l’occasion de rafraîchir la mémoire historique, et de se souvenir de l’offensive de la bourgeoisie chilienne contre Salvador Allende, sur l’injonction de Nixon : “il faut faire pleurer l’économie chilienne”. Les vénézuéliens ne sont pas plus dupes aujourd’hui qu’en 2002 lorsqu’un lock-out pétrolier voulut les monter contre la révolution. L’Empire sous-estime ce peuple et son président en les soumettant depuis deux ans à une guerre économique comme phase préparatoire d’un coup d’État. Pas de violences, pas de pillage de magasins, pas de marches populaires comme en rêvait l’extrême droite. Malgré les rumeurs, et malgré les techniques du goutte à goutte qui consiste à ne faire passer qu’un petit groupe à la fois afin de faire grossir le nombre de personnes dans la rue.

Élargissons le cadre de l’image : l’économie vénézuélienne, le secteur de l’alimentation par exemple, reste à 70 %  aux mains d’un secteur privé… qui n’a jamais été un vrai secteur privé. Ses produits sont en grande partie importés grâce au dollar subventionné par l’État, ce qui lui permet de spéculer en revendant avec un bénéfice de 200 à 2000 %. Alors que le pouvoir d’achat populaire a fortement augmenté avec la révolution, l’appareil productif privé n’a pas augmenté ses investissements, bien au contraire. La file d’attente est donc l’image de de la faillite d’un capitalisme historiquement incapable d’assumer la production et la distribution nationales. En s’engouffrant dans cette faille, la guerre économique met le gouvernement bolivarien au pied du mur. Le défi est immense. Nicolas Maduro sait que le projet socialiste serait impossible à long terme sans une politique volontariste qui permette le saut structurel vers un puissant appareil productif national, et sans la transformation en profondeur d’un État encore affaibli par le rentisme pétrolier et sa contagion mafieuse.

L’économiste vénézuélien Luis Salas Rodríguez trace la perspective de cette transformation.

Thierry Deronne, Caracas le 7 février 2015

Dépasser un modèle failli, tâche historique du chavisme.

Par Luis Salas Rodriguez

Traduction : Jean-Marc del Percio

L'économiste Luis Salas Rodríguez

L’économiste Luis Salas Rodríguez

« Ils ont d’abord détruit le pays. Ce sont les mêmes qui prennent aujourd’hui la parole pour nous donner des conseils »

Hugo Chavez

Au Venezuela nous assistons incontestablement à l’échec d’un modèle. Tant sur le plan économique, que sociétal : celui d’un capitalisme dépendant ; du développement inégal, assorti d’un contraste marqué, entre une minorité extraordinairement opulente, une classe moyenne également minoritaire, mais toutefois intégrée, dans la mesure où elle s’avère utile à la première, et une majorité exclue quant à elle du rentisme, du consumérisme, de la démocratie au sens où l’entend celle-là, captant dans le meilleur des cas, les retombées de l’ensemble.

Fedecámaras (la fédération des chambres de commerce et de production du Venezuela) et le capital transnational des secteurs pétrolier et commercial en endossent la paternité. La date de naissance de ce modèle : le 18 octobre 1945. C’est-à-dire au moment où la fraction spéculative, usuraire et parasitaire de la bourgeoisie ( pour reprendre la caractérisation que l’on doit à Medina, Pietri, Egana et compagnie, héritiers idéologiques d’Alberto Adriani)  en collusion avec les secteurs les plus durs des forces armées firent capoter le seul projet à peu près sérieux d’industrialisation, qu’une aile ultra minoritaire de la bourgeoisie nationale, avait promu.

Le chavisme qui n’est ni un projet exclusivement économique ou social, mais un projet historique global, s’est affirmé en réaction à cet échec. Or, de tous les points de vue -mais surtout sur le plan économique- cette alternative a été couronnée de succès. Ce sont les effets secondaires inhérents à la réussite de ce projet auxquels nous sommes confrontés en ce moment. Ils résultent de la réaction propre à ce vieux modèle. Ceux qui en bénéficiaient, ceux qui en étaient les héritiers ne peuvent accepter leur éviction de la scène de l’histoire. En tant que membres d’un bloc historique hégémonique ayant fait son temps, ils sont prêts à tout sacrifier -exceptés leurs propres privilèges- pour l’éviter.

Dans sa tentative de sauver ce qui peut l’être, la réaction de « nos » privilégiés de la rente pétrolière rappelle l’attitude qui sera celle de la noblesse terrienne française durant la période pré-révolutionnaire, malgré les avertissements de ceux qui virent que ses privilèges obscènes, son égoïsme atavique, son sentiment de supériorité illégitime et son nombrilisme invétéré, la mèneraient à sa perte. Non seulement  cette noblesse n’a changé en rien son mode de vie, mais elle s’est entêté à le faire perdurer. Nous savons ce qu’il en advint. La révolution éclata, les masses populaires étant les victimes de la spéculation sur le pain et les céréales.

La faillite du modèle Fedecámaras et la longue grève des investissements du capitalisme vénézuélien.

Retracer  l’échec du modèle économique tel que Fedecámaras le concevait et la faillite du pays qui s’ensuivit, est d’autant plus intéressant, si l’on se réfère à ceux qui, tout en étant acteurs de ce système, ont été suffisamment raisonnables pour réaliser ce qu’il se passait.

Tel le banquier de vieille date Miguel Ignacio Purroy, qui a présidé jusqu’à l’an dernier, Bancaribe (la 7ème banque privée du Venezuela) et que nul ne pourra le soupçonner d’être un sympathisant du chavisme, ou d’être un gauchiste. En 1985, dans un entretien intitulé « Passé, présent et futur de la dette », partie intégrante d’une étude que l’on doit à la non moins archaïque ANCE, Purroy établissait son diagnostic  sur la crise vénézuélienne : « La crise est advenue, en raison de la grève des investissements du secteur privé depuis 1979. Espérant que cela se traduirait par la création de richesses lui permettant de récupérer les crédits alloués, et de contribuer à une amélioration de la situation de l’emploi, l’État a voulu rompre avec cet état de fait. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. Pour la simple raison que la plupart de ces prêts ont été transférés à l’étranger (…) (La Corporación venezolana de Fomento (Société de Développement du Venezuela) par exemple, a débloqué 15 mille millions de Bolivars et en a seulement récupéré 1500 ».

Le graphique suivant, rend clairement compte de la situation que Purroy dénonce : la longue grève des investissements que l’on doit aux capitalistes créoles, s’exprime par une forte baisse de l’investissement fixe.

En 1979 le secteur privé entame sa grève d'investissements. En vert, les investissemets privés. En rouge, les investissements publics. Le rapport entre les deux s'inverse au fil de la révolution bolivarienne.

En 1979 le secteur privé entame sa grève d’investissements. En vert, les investissements privés. En rouge, les investissements publics. Le rapport entre les deux s’inverse au fil de la révolution bolivarienne.

Les deux tableaux qui suivent mettent en évidence deux des effets les plus pervers que causera cette « grève » : une situation d’inflation et la chute vertigineuse des salaires réels de la population active. (On doit ces études à Asdrubal Baptista, que l’on ne peut soupçonner davantage de chavisme).

Tableau du haut : lourbe du salaire annuel réel au Venezuela. La grève des investissements privés à partir de 1979 généra une chute vertigineuse du salaire réel et une augmentation tout aussi vertigineuse des prix. Tableau du bas : comparaison du taux d'inflation (flêche rouge) avec le volume des investissements privés en chute libre á partir de 1979.

Tableau du haut : courbe du salaire annuel réel au Venezuela. La grève des investissements privés à partir de 1979 généra une chute vertigineuse du salaire réel et une augmentation tout aussi vertigineuse des prix.
Tableau du bas : comparaison du taux d’inflation (flêche rouge) avec le volume des investissements privés en chute libre á partir de 1979.

Le mythe d’un Venezuela saoudien.

Le Venezuela saoudien  du « ‘tabarato, dame dos !» (« C’est pas cher, donne m’en deux ! »), des week-ends à Miami et de la consommation effrénée qui en découle, fut un mythe, quand on sait que seul le secteur privilégié de toujours et des nouveaux parvenus en bénéficia.

Sur les 15 millions de vénézuéliens d’alors, moins de 3 ont eu accès à ce mode de vie des riches et des célébrités. Cela semble élevé, et c’était en tout cas suffisant pour saturer l’aéroport de La Carlota (Caracas) tous les week-ends, les centres commerciaux de Miami et autres magasins de la 5ème Avenue. Mais cela représentait moins de 20% de la population dans son ensemble.

Que ce grand Venezuela saoudien relève désormais d’un mythe nostalgique  on le doit à l’hypocrisie et au cynisme de ses acteurs et bénéficiaires. La part de nostalgie s’explique d’elle-même. Toutefois l’hypocrisie et le cynisme qui contribuent à forger cette image, méritent que l’on s’y attarde : après la privatisation de l’usufruit de cette richesse produite par tous, désormais concentrée entre quelques mains, on a étendu le blâme à l’ensemble des vénézuéliens en affirmant qu’ils étaient tous des rentiers, des gaspilleurs et des corrompus. Dans ce contexte nul n’était censé être coupable, puisqu’à des degrés divers tout le monde en profitait. Il s’agissait du conditionnement psychologique préalable de la population pour la préparer au grand réajustement néo-libéral, qui a imposé à l’ensemble de la population de se serrer la ceinture. Et de payer les pots cassés par Fedecámaras et ses sbires.

Vu sous cet angle, le modèle du grand Venezuela saoudien est à prendre avec des pincettes. S’il a existé, ce fut à la manière de l’Arabie saoudite et de Dubaï à l’heure actuelle : un royaume de « princes » et de « princesses » accapareurs de richesses qu’ils ne produisent pas, dont les sujets -qu’ils considèrent comme leurs serviteurs- évoluent dans une grande pauvreté.

Les années 1980/90 qui ont vu la fin du Venezuela saoudien, relevaient de l’enfer social. Les exclus de toujours étaient de plus en plus exclus par le néo-libéralisme. Et nombre de ceux qui ne l’étaient pas, ont dégringolé de l’échelle sociale avant de plonger dans la pauvreté.  Ce sera le cas de la classe moyenne vénézuélienne qui subira un déclassement brutal et une précarisation à l’image de ses homologues européens contemporains ou des argentins des années 1990.

Par la force des choses, à la fin des années 1990, le Venezuela comptait parmi les pays les plus inégalitaires au monde (30% de la population monopolisaient 61% de la richesse nationale). Et la classe moyenne vénézuélienne qui représentait 50% de la population dans les années 1970, plafonnait à 20% une vingtaine d’années plus tard.

Entre autres conséquences, les universités publiques que les classes populaires fréquentaient majoritairement, perdirent leur caractère, et furent phagocytées par les représentants des classes moyennes qui n’avaient plus les moyens financiers d’accéder aux institutions universitaires privées.

Du Venezuela saoudien, au Venezuela de toutes et de tous.

Au cours de ces douloureuses années, la bureaucratie a popularisé une expression pour spécifier la situation de ces millions de jeunes à qui l’on refusait le droit à l’éducation. On les appelait « population flottante » parce que prise au piège des limbes institutionnels entre le secondaire et l’université.

D’une manière générale, cette expression (« population flottante ») caractérisait également la situation de 80% de ces vénézuéliennes et vénézuéliens qui « flottaient socialement », du fait que les droits auxquels ils pouvaient prétendre – à l’éducation, à la santé, à la sécurité, au travail, à une bonne alimentation, mais aussi aux loisirs et à la culture- leur étaient refusés.

C’est contre cette situation barbare, contre cette situation désespérée subie par la majorité sociale qu’il revint au chavisme de s’insurger. Ce fut « la première tâche », pour le dire avec ce grand ami et allié de Chavez que fut le président argentin Nestor Kirchner.

C’est en ce sens que nous pouvons dire que le chavisme remporta des succès extraordinaires et que ce projet – sans être encore un modèle- atteignit son but. Avant d’influencer plusieurs pays de la région.

Tout cela s’est fait avec le pétrole et sa rente ? Oui. Tout cela se fit sans rompre structurellement avec le système capitaliste ? Oui. Mais cette politique n’en est pas moins héroïque et n’en est pas moins immensément révolutionnaire dans son contenu, même la droite le sait.

« Sans court terme, pas de long terme. Cette prémisse fut primordiale pour Hugo Chavez. La dette sociale vénézuélienne découlant des décennies néo-libérales, était si importante qu’elle a empêché tout déploiement de quelque transformation structurelle que ce soit. L’urgence fut de résorber l’extrême pauvreté. Selon les canons de l’économie dominante, et son cortège d’experts techniques, la pauvreté est tout simplement une donnée économique trouvant sa place dans toute équation mathématique. Par conséquent, elle ne prend ni en compte la corrélation de forces politiques qui  explique cet appauvrissement de la majorité de la population, ni la gravité de cette situation sur le plan social. Chavez prit le contre-pied des thèses économiques dominantes. Pour lui pas de futur envisageable sans résoudre d’abord le présent.

« Il fallait jeter immédiatement les bases d’une économie humaniste capable de répondre aux besoins vitaux du peuple vénézuélien. Ainsi, à contre-courant du tsunami néo-libéral, la politique économique de la Révolution Bolivarienne mit un point d’honneur à éradiquer la pauvreté (CEPAL/ Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes, ONU); à ramener les chiffres du chômage à un niveau plancher sans précédent (5,5 % en décembre 2014);  à parvenir à l’équité en matière de revenus (PNUD/ Programme des Nations Unies pour le Développement) ; à augmenter le salaire minimum réel; à éradiquer la faim (FAO/Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture). N’en déplaise à certains, tout cela est dû à l’efficacité de l’économie socialiste. Aboutir aussi rapidement à l’assainissement de la dette sociale est le signe d’une politique économique qui utilise efficacement  les recettes publiques : plus de 60% du PIB consacrés aux investissements sociaux. Il n’y a pas de magie ni de miracle : la construction de logements, la mise en place d’un service public gratuit dans le domaine de la santé et de l’éducation, cela coûte cher en bolivars et en dollars

« Tout cela a été réalisé grâce à la rente pétrolière ? Oui. Mais non pas parce que cette rente tomba du ciel, se transformant comme par enchantement en missions sociales, en logements, en écoles ou en hôpitaux, mais grâce à la récupération souveraine de ce secteur stratégique et ensuite par la priorité donnée à une politique sociale, contre toute option néo-libérale. La clef de cette réussite a résidé dans le fait que la rente pétrolière a été mise au service d’une économie humaniste. L’usage efficace des recettes publiques permit l’édification d’un État social en lieu et place d’un Etat-providence miniature ». (Alfredo Serrano Mancilla. Révolution productive (3).

Luis Salas Rodriguez

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/superar-el-modelo-fracasado-i

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

(1) Voir le documentaire Mayami Nuestro: https://www.youtube.com/watch?v=1SCbDgB4Ifc

(2) « La Fao considère que le problème de la faim est pratiquement éliminé au Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/13/la-fao-considere-que-le-probleme-de-la-faim-au-venezuela-est-pratiquement-elimine/

(3) « La revolución productiva », http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/cash/17-7687-2014-05-25.html

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Pourquoi le socialisme au Venezuela ? Eléments de réflexion pour une bataille des idées

Le 22 janvier, le président Maduro a rendu publique une conversation téléphonique entre militaires d’extrême droite (voir ci-dessous). L’un d’eux, expert en guerre psychologique de la School of Americas, explique comment organiser des pillages “avec l’aide d’étudiants” grâce aux pénuries générées par le secteur privé – encore hégémonique au Venezuela (1). Des liens resurgissent avec le leader d’extrême droite Leopoldo López, actuellement jugé en tant qu’organisateur des violences qui ont fait des dizaines de morts en 2014 et que les médias internationaux présentent comme un “prisonnier politique”. Le président Rafael Correa a rappelé récemment que ce scénario copie le modus operandi employé par Washington pour renverser le président Salvador Allende (2).

Pour stopper ce coup d’État en marche, Nicolas Maduro a lancé un ultimatum au secteur privé tout en réorganisant la distribution des produits et aliments de base. La droite comptait sur la chute des prix du pétrole pour pousser le gouvernement à l’austérité. Peine perdue : le 22 janvier, le président bolivarien a annoncé l’augmentation du salaire minimum de 15 % pour le protéger de l’inflation, 300.000 pensions supplémentaires, 200.000 nouvelles bourses d’études pour les étudiants du secondaire, l’augmentation de 30 % des bourses universitaires, la construction de 400.000 logements et de nouvelles infrastructures routières, ainsi qu’une nouvelle mission de protection sociale pour 500.000 familles populaires (4). Le texte d’Elías Jaua éclaire la lutte entre ces deux modèles.

T.D., Caracas, 24 janvier 2015

Nicolas Maduro lors de la manifestation populaire du 23 janvier 2015 brandit la photo de Fabricio Ojeda, député et guérillero de gauche assassiné sous un régime antérieur à la révolution.

Nicolas Maduro lors de la manifestation populaire du 23 janvier 2015, brandissant la photo de Fabricio Ojeda, député, journaliste et guérillero de gauche assassiné en 1966.

23 janvier, Caracas. Familles des victimes des violences de la droite (notamment étudiante) et de ses alliés paramilitaires en 2014. Cette enième tentative de déstabilisation contre le gouvernement bolivarien avait été présentée par les médias occidentaux comme... "une révolte populaire" !

23 janvier, Caracas. Familles des victimes des violences de la droite (notamment étudiante) et de ses alliés paramilitaires en 2014, mêlées aux familles des disparus sous les régimes « démocratiques » d’avant la révolution. La tentative meurtrière de déstabilisation en 2014 avait été présentée par les médias occidentaux comme « une révolte populaire réprimée par le gouvernement ».

 Pourquoi le socialisme au Venezuela ? Éléments de réflexion pour une bataille des idées.

par Elías Jaua

Traduction : Jean-Marc del Percio

« Ce système est totalitaire et centralisateur. Il établit le contrôle de l’État sur tous les aspects de la vie (…) Il conduit à l’oppression et à la ruine des pays où ce système a été appliqué ».

Conférence des Évêques du Venezuela, janvier 2015.

«Dans le même temps que les intérêts d’une minorité s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité s’effondrent. Ce déséquilibre résulte de la mise en application de critères idéologiques qui soutiennent l’autonomie absolue des marchés, mais aussi la spéculation financière. Et rejettent le droit de contrôle des États sur ces affaires. Lesquels sont en charge de la défense du bien public ».

Pape François. Exhortation apostolique, 12 juillet 2013.

 

Un État luttant pour la défense de l’intérêt général : ce principe est au cœur de la Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela. Celle-là même qui aura été approuvée il y a 15 ans, un mois et 3 jours, par le peuple vénézuélien. Un État social, démocratique ; un État de droit et de justice qui répond enfin au rêves de nombreuses générations. Un rêve transformé en réalité, du fait de la volonté affichée de millions de vénézueliens et vénézueliennes.

Notre constitution établit clairement le rôle de contrôle et de régulation dévolu à l’État, dans le domaine économique, et ce, dans le but de protéger les droits humains de notre peuple, face aux monopoles, face à la spéculation, l’usure et la fraude, inhérentes au capitalisme. Il s’agit également de promouvoir une répartition équitable de la richesse nationale, tout en favorisant une économie productive.

Sous l’impulsion initiale du président Chavez, la Révolution Bolivarienne aura sans aucun doute réussi le pari de démocratiser les fruits de la rente pétrolière, tout en soldant la dette sociale accumulée durant la période de la gabegie capitaliste. La remise en question du rentisme pétrolier en est le corrolaire.

A ce jour, la démocratisation des fruits de la rente pétrolière, aura débouché sur les avancées suivantes en matière de recherche du bien commun.

1. L’investissement social

Entre 1985 et 1998 (avant la révolution) : avec un revenu national s’élevant à 213 286 000 de dollars, les dépenses sociales ne représentaient 36,82% (79 540 millions de dollars).

Entre 1999 et 2012 (a partir de la révolution) : avec un revenu national atteignant 883 089 000 de dollars, les dépenses sociales ont grimpé à 62,46% (551 639 millions de dollars).

Ainsi, en universalisant la redistribution de la rente, la Révolution bolivarienne a réussi à inverser la courbe. (3)

2. La bataille contre la pauvreté.

En 1998, 21% des ménages vénézueliens vivaient en situation d’extrême pauvreté. En 2014, cet indice s’est rétracté à 5,5%. D’une manière générale, entre 1998 et 2013, la pauvreté a régressé de 49 à 19%.

Idice GINI pour le Venezuela 1998-2014. Cette formule mesure le taux d'inégalité. Plus le taux est proche de zéro, plus grande est l'égalité sociale.

Coefficient GINI pour le Venezuela 1998-2014. Cette formule mesure l’inégalité dans la distribution des revenus par foyer. Plus le taux est proche de zéro, plus grande est l‘égalité sociale.

3. Le droit à la santé.

Si en 1998, le Venezuela comptait 5360 centres de santé sur son territoire, ce chiffre a progressé pour atteindre en 2011 le taux de 13731. Ce qui représente une croissance de 150%.

A cette même date, 182 hôpitaux ont été réhabilités, tandis que les centres de santé publique se voyaient pourvus de 27 620 lits.

Entre autres réalisations importantes, on peut citer la construction -suivie d’une mise en service- de l’Hôpital cardiologique pédiatrique latino-américain Dr Gilberto Rodriguez Ochoa, doté d’un potentiel permettant de réaliser 4500 interventions chirurgicales annuelles, et 80 000 consultations en externe, pour les enfants souffrant du coeur.

En mars 2014, la Révolution a permis à 17 000 impétrants d’obtenir leurs doctorats en médecine. Et grâce à la Mission Barrio Adentro I, II et III, pas moins de 24 millions de Vénézueliens (82,4% de la population totale), ont bénéficié d’une aide médicale gratuite. Ces Missions successives, se sont appuyées sur un réseau de 7500 cliniques populaires ; 6000 centres de santé ; 3000 cabinets dentaires (odontologie) ; 400 cabinets d’optique/ophtalmologie ; mais aussi sur 559 centres de diagnostic intégral ; 130 blocs opératoires ; 570 salles de rééducation et 35 centres de haute technologie médicale.B7KPPsMIIAEfR7G-632x430

4. Le droit à l’éducation.

Grâce à la Révolution Bolivarienne, le taux des inscriptions a augmenté de 29%. Soit un total 7 778 538 élèves.

Le taux net de scolarisation dans le primaire a connu une croissance de 7 points, atteignant ainsi les 93%. Et si l’on prend pour repère les chiffres de l’année scolaire 1998-99, le nombre de diplômés a explosé (+ 160%. Année scolaire 2012-13).

De 19 682 groupes scolaires existants, l’on est passé à 24 516 (+ 25%). Quant au personnel enseignant, son nombre s’est accru de 188%.

Par ailleurs, les Missions Robinson I et II ont permis l’alphabétisation de 1 756 250 personnes. 789 436 d’entre elles ont terminé leurs cycles d’études primaires. De ce fait, en 2005, l’UNESCO a déclaré officiellement le Venezuela, « territoire libéré de l’analphabétisme ». 822 853 personnes bénéficiant des programmes de la Mission Ribas ont pu achever leurs études secondaires. Quant à la Mission Sucre, elle a assuré 565 201 vénézueliens/ennes d’une formation qui aura autorisé l’accès pour 212 532 d’entre eux, à des études supérieures. (Université).

5. Le droit à la culture.

La Révolution a jeté les bases d’un véritable réseau d’institutions ayant remarquablement contribué à l’épanouissement culturel de notre peuple. Parmi celles-ci, il est possible de citer le Centre pour la Diversité culturelle ; la Fondation « Librairies du Sud » qui s’appuient sur 61 établissements disséminés sur l’ensemble du territoire national ; la maison d’édition «El Perro y la Rana», pourvue de 24 antennes régionales ; l’Institut des Arts scéniques et musicaux (IAEM) ; la compagnie de distribution Amazonia Films ; la Maison du Cinéma, centre de production et formation ; le Centre National d’Histoire ; le Centre National du Disque (CENDIS) ; la Fondation des Musées Nationaux, etc.

Depuis 2012, la Mission Culture a permis la formation de 12 465 professionnels, ayant obtenu leurs diplômes en Éducation, mention « Développement culturel » ; sans oublier l’épanouissement, aujourd’hui célèbre dans le monde entier, des ensembles d’orchestres Simon Bolivar.

Le développement du secteur cinématographique est à souligner. Il résulte de l’effort conjoint de structures diverses telles que la Maison du Cinéma, du Programme National de formation cinématographique et du Centre Autonome cinématographique (CNAC).

Rien qu’en 2012, 12 films vénézueliens ont vu le jour, tandis que 27 projets cinématographiques ont reçu un soutien concret. 25 festivals et expositions ont été organisés au niveau des États. 78 films vénézueliens ont participé à 121 festivals internationaux. 36 prix et distinctions ont été ainsi obtenus. Et en novembre 2014, on a atteint une fréquentation record des salles obscures . Ce qui hisse le Venezuela à la première place des pays d’Amérique latine, quant à la découverte de longs métrages nationaux.

B7KS459IYAAEq98-632x4216. Le droit au sport.

A partir de 1999, le Gouvernement Bolivarien a instauré une politique visant à renforcer le développement des activités sportives. A cette fin, au cours des 12 dernières années, 6 830 614 741 Bolivars ont été investis. De ce fait, 2885 installations sportives ont été réhabilitées ou construites ; 3 stades de football ont vu le jour, et 6 autres ont été modernisés ; l’Université ibéro-américaine du Sport, 27 unités éducatives visant à la détection des talents, mais aussi 14 centres de science et médecine sportives ont été fondés. 6 479 713 personnes ont bénéficié de l’accent mis sur le sport de masse. Dont 165 000, par le biais du Pouvoir sportif Communal ; 3 960 266, via la Mission Barrio Adentro sportif ; 1 985 000, grâce au sport universitaire ; 31 803 par le Simoncito sportif, et 337 644 par le développement systématique des activités physiques, sportives , récréatives, aux fins d’améliorer la santé publique.

La Mission Barrio Adentro pour le Sport, qui couvre les 24 États du pays, est devenue la pierre angulaire de la politique révolutionnaire en matière sportive. D’ailleurs, depuis peu, les performances des athlètes vénézueliens se sont multipliées. Tant au niveau national, qu’international.

7. Le droit à la Communication et à l’accès aux technologies de l’information.

Les avancées de la Révolution en terme d’accès aux communications et à internet sont significatives. Prenons quelques exemples. Tandis qu’en 1998, le pays comptait à peine 342 stations de radio FM (dont 331 relevant du secteur privé, 11 du secteur public et aucune de type communautaire), en 2012, la situation se modifie singulièrement pour atteindre les chiffres de : 843 (503 privées, 86 publiques, 249 de type communautaire). C’est-à-dire + 146%.

Quant aux stations de télévision, en 1998, leur nombre s’élevait à 119 (en signal ouvert), dont 66 privées, 14 publiques et 39 de type communautaire. A ce tableau d’ensemble, il convient d’ajouter la création de Vive TV et Telesur. Sans oublier le lancement de la Radio del Sur (la Radio du Sud), et la fondation du Correo del Orinoco. (Le Courrier de l’Orénoque).

De plus, en 2013, grâce à l’installation de 11 321 km de fibre optique, 12,55 millions de vénézueliens (42% de la population) ont pu accéder à la Toile. Ces réalisations ont hissé le Venezuela au 7ème rang des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, en terme de pénétration des services afférents, et du nombre d’utilisateurs. Il faut également préciser que l’application du programme WIFI para Tod@s (la WIFI pour tous), a permis l’installation de 2903 points publics et gratuits de connexion sur l’ensemble du territoire national. Dont 259 en milieu universitaire, 1389 lycées et 681 villages.

8. Un droit sacré : s’alimenter.

Les 15 premières années de la Révolution bolivarienne ont permis au pays – dont 2,7 millions de citoyens souffraient de la faim (les années 1990)- de réduire ce fléau, pour le rendre exceptionnel. Ainsi, l’indice de malnutrition qui s’élevait initialement à 13,5%, est passé sous la barre des 5%. Quant à l’apport calorique, il est passé de 2127 Kilocalories par personne et par jour (Quatrième République) à 3182 Kilocalories par personne et par jour, en 2012. L’année suivante, la FAO rendra hommage au Gouvernement Vénézuelien, pour avoir par son action, réduit à leur plus simple expression la faim et la malnutrition.

Par ailleurs, 17 554 442 personnes ont bénéficié de la Mission Alimentation Mercal/Programme de distribution d’aliments subventionnés créé en 2003, PDVAL – Entreprise publique de Production et distribution d’aliments, et Abasto Bicentenario – grande chaîne de magasins publics permettant l’achat d’aliments et de produits de 1ère nécessité au « prix juste, qui leur a facilité l’accès à l’alimentation subventionnée par l’État. On estime à 8 059 414 tonnes, les aliments ayant été distribués par les 16 626 points de vente existants.B7KTFGPIgAEdw6j-632x434

9. Le droit au logement.

Si l’on prend l’année 2011, la Grande Mission Logement Venezuela aura permis à 600 000 logements dignes de ce nom de voir le jour. 400.000 seront costruits en 2015. Superficie moyenne : 70 m2, avec salle de bain, chambre à coucher, cuisine. Les services publics et les aménagements urbains sont à portée de main. Ce qui garantit le plein épanouissement (social et productif) des habitants. En outre, nombre de ces logements ont été livrés totalement équipés et meublés. Et les espaces consacrés à l’éducation, la santé, la culture ne manquent pas, tels que les Simoncitos (centres d’éducation initiale pour les enfants de 0 à 6 ans), les écoles, les CDI (Centre de Diagnostic intégral) et les terrains de sport.

Elías Jaua, vice-président du socialisme territorial et auteur de cet article, le 22 janvier (au centre), lors d'une remise de logements aux secteurs populaires de l'État Anzoategui.

Elías Jaua, vice-président du socialisme territorial et auteur de cet article, le 22 janvier (au centre), lors d’une remise de logements aux secteurs populaires de l’État Anzoategui.

10. Le droit de vieillir dans la dignité

A ce jour, 2 521 750 pensionnés bénéficient des avantages liés à la mise en place de la Gran Mision en Amor Mayor. 300.000 de plus viennent d’être annoncées pour 2015 par le président Maduro. Il y a 16 ans, ce chiffre se ramenait à 300 000. Ces derniers recevant des subsides inférieurs au salaire minimum légal.

Tous ces résultats sont la conséquence d’une politique redistributive socialiste, qui concerne 60% du budget de l’État, et de l’universalisation des fruits de la rente pétrolière. En une décennie, cet effort a conduit le Venezuela à passer d’un Indice de Développement humain moyen à un IDH élevé. Selon un rapport de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine/ONU), notre pays s’avère être le moins inégalitaire de l’Amérique latine. Cela, nous n’avons pu l’obtenir que par l’instauration du socialisme.

Il est par ailleurs nécessaire de préciser qu’il est impossible de construire le socialisme sur la base du rentisme pétrolier. Consciemment ou inconsciemment, cette certitude est liée à la notion que le socialisme relève uniquement de la sphère de la distribution.

Hugo Chavez avait clairement établi que notre socialisme doit être intégral, muni de toutes ses facettes, et se doit de faire ressortir toutes les qualités inhérentes à son mode de production spécifique. Selon Chavez, il ne peut exister un socialisme rentier. Sans vaincre le rentisme, il est impossible de jeter les bases d’une économie productive socialiste.

Non seulement le rentisme implique une dépendance par rapport à la production pétrolière, mais aussi par rapport à la fluctuation des cours du pétrole sur les marchés internationaux. De plus, cette référence au rentisme, s’exprime à travers « la culture spéculative, qui s’est immiscée tel un venin à l’intérieur même du système capitaliste vénézuelien ».

C’est pourquoi, parallèlement à l’application d’une juste politique redistributive de la rente – autorisant l’obtention et la consolidation des droits sociaux- la Révolution Bolivarienne s’est attelée à la concrétisation d’une culture du travail qui permet l’émergence d’une économie productive socialiste.

Voyons ce qu’il en est :

  1. La diversification des relations économiques internationales, a permis un renforcement de notre indépendance et de notre souveraineté. Elle a également favorisé de salutaires transferts de technologie constituant le socle de l’industrialisation du pays. (6)
  1. Le processus des nationalisations a permis le retour dans le giron de la nation, de multiples entreprises d’importance stratégique. Nombre d’entre elles souffraient de graves retards sur le plan technologique, leur situation sur le plan fiscal était précaire. Il n’en demeure pas moins que ces nationalisations étaient nécessaires à l’impulsion de politiques ambitieuses telles que celles de la Grande Mission Logement Venezuela. (A ce jour, plus de 600 000 logements ont été construits et 400.000 supplémentaires le seront en 2015). Il en est de même, en ce qui concerne les secteurs industriels du ciment, de l’acier et de l’électricité. CANTV (compagnie de télécommunications) et Banco de Venezuela étaient viables. Toutefois leurs nationalisations ont été utiles, car elles auront favorisé la démocratisation de l’accès à leurs services respectifs ; mais aussi le bon emploi des bénéfices dégagés, au profit des enfants et des jeunes. De ce fait, un large accès aux technologies de l’information a été possible. (Programme Canaima : 5 millions d’ordinateurs mis gratuitement à la disposition des écoliers et des universitaires). Dans un autre registre, ces nationalisations ont bénéficié aux personnes du 3ème âge, qui peuvent désormais compter sur une pension digne de ce nom (Gran Mision Amor mayor).
  2. La surface agricole utile s’est considérablement étendue. Entre 1998 et 2010, la superficie des terres cultivées a augmenté de 49%. Entre ces deux dates, on est passé de 1 638 923 ha à 2 433 943 ha. Quant à la production agricole relative à l’élevage elle s’est accrue de 44% : 2 575 443 tonnes (1998) ; 4 669 120 tonnes (2010).
  3.  On a également beaucoup investi dans le domaine des infrastructures routières et des transports. Le réseau ferré n’a pas été oublié : on peut notamment citer la mise en service d’une ligne, desservant les Vallées du Tuy (Etat de Miranda); les lignes 3 et 4 du metro de Caracas. La ligne 5 étant en voie de réalisation ; les métros de Maracaibo, Valencia et Los Teques ; le CableTren Bolivariano /Métro de Caracas/Transports publics) ; le réseau reliant Caracas-Guarenas-Guatire (projet de Métro urbain) ; le Métro Câble Mariche et San Agustin (système de téléphériques intégrés) ;
  4. De grandes installations thermoélectriques ont été construites et ont vu leurs capacités de production étendues. Il en est ainsi de la centrale Général Rafael Urdaneta dans l’État du Zulia ; des stations Centre à Carabobo et Josefa Camejo à Falcon ; mais aussi des centrales hydro-électriques comme celle de Caruachi (Etat de Bolivar).
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Courbe du chômage

Le meilleur indicateur de ces efforts sans précédent visant à diversifier l’économie vénézuélienne, réside dans l’écart concernant les chiffres du chômage, si l’on compare la période antérieure durant laquelle le néo-libéralisme sévissait (15 points), à celle de ces dernières années, où ces chiffres ont été ramenés en-dessous de la barre des 6 points. La sécurité de l’emploi garantissant désormais un revenu régulier aux familles. Le taux de chômage est tombé à 5,5 % en décembre 2014.

Toutes ces conquêtes sociales, toutes ces avancées sur le plan économique, nos adversaires s’emploient à en minimiser l’ampleur, voire à les occulter. C’est le cas du médiocre gouverneur Capriles (ex-candidat présidentiel de la droite, NdlR) qui déclare que « le modèle actuel n’est qu’un rêve dont on doit se débarrasser ». Mais venant de sa part, cela sonne creux.

Cela se passe à un moment où l’on assiste à une aggravation progressive de la confrontation avec l’oligarchie locale et ses alliés. A l’instauration d’une situation d’ agression permanente, provenant de l’extérieur. Et nous avons également affaire à une véritable guerre économique, mais aussi politique, sociale et culturelle, à l’intérieur même de notre pays. Non seulement cet état de fait nuit à l’économie, mais il oblige aussi la Révolution à consacrer d’énormes efforts, et à gaspiller un temps précieux, à l’élaboration de contre-mesures.

Il est vrai que nous n’avons pas toujours été en mesure de trouver les arguments solides pour défendre les avancées réalisées. C’est pourquoi le peuple, le Parti Socialiste Unifié (PSUV), les mouvements sociaux et nos diverses institutions doivent jouer un rôle essentiel dans la défense des conquêtes de la révolution bolivarienne et socialiste. Il faut reconnaître que nous ne sommes pas satisfaits de tout ce qui a été accompli à ce jour ; de notre incapacité à surmonter de vieux problèmes dont nous avons hérité.

Il faut garder à l’esprit qu’au moment même où nous nous efforcions d’éliminer le système capitaliste rentier ; de nous acquitter de la dette sociale accumulée au fil des décennies, il était essentiel d’innover, d’emprunter des chemins non encore explorés, d’assumer le risque du tâtonnement et de l’erreur. Aucune Révolution n’a échappé à cela. C’est pourquoi, tout en prenant acte des nombreux succès obtenus, il est nécessaire de corriger le cap lorsque c’est nécessaire. Quand des erreurs ont été commises.

Sous l’égide du Président Nicolas Maduro, mais aussi à travers le passage parmi nous de notre leader historique, cette nouvelle étape de la Révolution nous impose de sérier avec précision et sans dogmatismes, les grandes lignes d’action, mais aussi les objectifs stratégiques à atteindre, pour une économie productive. De plus, pour nous débarrasser du rentisme, mais aussi résoudre les problèmes accumulés, et vaincre dans la guerre économique en cours, une restructuration financière et fiscale est inévitable.

La lutte sans relâche que nous devons livrer à l’inefficacité, la corruption, le bureaucratisme, les manquements et les absences de suivi des processus en cours, est d’autant plus impérative, que tous ces dévoiements sont associés à une forme de culture pétro-rentière. Ce faisant, nous devons rectifier ce qui doit l’être. Pas seulement le Gouvernement Bolivarien. Mais la société tout entière, pour ne pas retomber dans le cauchemar néo-libéral dont nous nous sommes extraits le 6 décembre 1998, en élisant pour la première fois à la Présidence, Hugo Chavez.

Ce qui importe, c’est de poursuivre la construction de notre société -ou pour le dire avec le Pape François- « une société dans laquelle l’humain et non pas l’argent soit le centre ».

Cela fait 16 ans, qu’au Venezuela nous construisons cette société que de profondes et amples libertés démocratiques irriguent. C’est la marque de notre projet socialiste Bolivarien. Notre Socialisme.

« Le socialisme c’est la démocratie et la démocratie c’est le socialisme dans tous les domaines : politique, social et économique ».

Hugo Chavez

Elias Jaua Milano

Nicolas Maduro le 22 janvier à  la cérémonie d'investiture d'Evo Morales, réélu à la présidence de Bolivie. Les deux pays ont convenu d'accélérer leur coopération bilatérale. Morales a déclaré à cette occasion : "celui qui attaque politiquement et économiquement le Venezuela n'est autre que l'empire états-unien" (4)

Nicolas Maduro le 22 janvier à la cérémonie d’investiture d’Evo Morales, réélu à la Présidence de la Bolivie. Les deux pays ont convenu d’accélérer leur coopération bilatérale. Morales a déclaré à cette occasion que « celui qui attaque politiquement et économiquement le Venezuela, c’est l’empire états-unien » (5)

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/por-que-socialismo-en-venezuela-elementos-para-la-batalla-de-ideas/

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1HN

Démocratisation de l’Etat, hausse des budgets sociaux : Nicolas Maduro met les bouchées doubles.

Manifestation pour célébrer les quinze ans de la Constitution Bolivariene, Caracas, 15 décembre 2014.

Manifestation pour célébrer les quinze ans de la Constitution Bolivarienne, Caracas, 15 décembre 2014.

On connaît la musique : chaque fois que le Venezuela approfondit la démocratie, les grands médias en remettent une couche pour créer l’image d’un régime répressif (1). Qu’une population passe de l’état de paysage colonial muet a celui de sujet politique actif explique la réaction locale de la minorité blanche, riche et raciste. Celle-ci sait comment fabriquer les violences dont les médias internationaux ont besoin pour mettre en images leur “révolte populaire contre le gouvernement vénézuélien“. Cette alliance entre les grands groupes médiatiques et une droite locale du seizième siècle – médiatiquement majoritaire au Venezuela – rappelle que l’Occident reste, lui aussi, profondément colonial face à l’émergence du Sud comme sujet politique.

Depuis l’approbation par les électeurs de la Constitution Bolivarienne il y a quinze ans, les gouvernement Chavez puis Maduro ont travaillé à la concrétisation de la “participación protagónica”, à savoir la participation effective et efficace des citoyens au pouvoir d’État. En 2014, dans cette deuxième année de révolution sans Chavez, tout en surmontant toutes sortes de déstabilisations violentes, économiques, médiatiques et politiques, Nicolas Maduro a franchi une étape fondamentale sur cette voie : la création des Conseils Présidentiels.

Formés de porte-paroles désignés par les mouvements sociaux, ils sont baptisés “présidentiels” parce qu’ils disposent du même rang que le Conseil des Ministres – des décisions gouvernementales pouvant être prises directement au cours de ces réunions.  “Ces Conseils ont été créés pour construire les institutions, précise Maduro, et pour réorienter les investissements. Ce sont des conseils de gouvernement, au plus haut niveau présidentiel, au plus haut niveau constitutionnel et des pouvoirs publics”. Cerveau collectif, flux constant de critiques, de propositions, de solutions émanant des mouvements sociaux, ils sont une manière de démultiplier la fonction présidentielle, d’en faire un inspecteur collectif sur le terrain, qui rend compte en connaissance de cause au Président de la république des retards, problèmes, dans la réalisation des accords et des nouveaux besoins en matière de politiques publiques.

Le premier Conseil installé le 19 septembre 2014 fut celui des Communes. A quoi bon parler de “révolution citoyenne” ou de “socialisme bolivarien” sans transformer les relations sociales de production et la division sociale du travail liées à la globalisation néo-libérale ? Basée sur le concept de “toparquía” (“gouvernement local”) créé au 19ème siècle par le philosophe Simón Rodriguez, la commune vénézuélienne – qui regroupe des conseils communaux liés par une même problématique sociale – commence à incarner ce nouveau mode de production centré sur les besoins directs d’une population et administré par celle-ci (2).

En décembre 2014 on note une forte progression du nombre de communes (930 enregistrées dans tout le pays) et de conseils communaux (47 mille 332). “Aucune de ces communes, aucun de ces conseils communaux ne resteront sans financement de leurs projets en 2015 » explique le Vice-Président pour le Socialisme Territorial, le sociologue Elías Jaua. Ce nouveau pouvoir citoyen commence à bousculer les vieilles formes de pouvoir local alors que pour de nombreux maires, gouverneurs, y compris certains chavistes, la politique restait un négoce clientéliste et autoritaire.

Autre Conseil créé ces derniers mois, celui des Travailleurs, articule les politiques impulsant l’économie productive, les avancées du droit du travail et le plan de travail pour les entreprises nationalisées : un nouveau modèle de direction des entreprises publiques sera mis en place en 2015.

MinMujer - Noticias - 2014-11-26 04-36-28 - Múltiples anuncios realizados durante la instalación del Consejo Presidencial de Gobierno de las Mujeres  

Le Conseil des Femmes réuni avec le président Maduro, novembre 2014.

Le Conseil des Femmes a déjà renforcé les programmes visant à éliminer la violence contre la femme, dénoncé l’image dénigrante que diffusent de la femme les médias privés, majoritaires au Venezuela. Sont mises en place de nouvelles politiques sociales pour les femmes de milieu populaire – historiquement, le secteur le plus vulnérable à l’extrême pauvreté. L’accent sera mis en 2005 sur la création de nouvelles “Bases de missions sociales” (qui regroupent tous les services publics et sociaux essentiels) dans les communautés les plus pauvres, avec priorité pour les femmes.

Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs

Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs, décembre 2014.

Du Conseil Présidentiel des Paysans et des Pêcheurs ont émergé un plan général de développement agricole et la décision saluée par les mouvements sociaux de restructurer le Ministère des Terres et de l’Agriculture, avec de nouvelles mesures contre les mafias privées qui interceptent et gonflent les prix des produits agricoles avant qu’ils n’arrivent aux mains des habitants.

Les pénuries passagères de certains aliments ont mis en évidence la faillite du capitalisme au Venezuela, où le secteur de l’alimentation reste à 70 % aux mains du secteur privé. Le géant privé Polar, quasi monopolistique sur des produits d’usage quotidien comme la farine de maïs, produit moins qu’il n’importe… grâce aux dollars préférentiels que lui octroye l’Etat.

Le président Maduro a également défendu la réactivation de l’agriculture familiale en petite surface (le traditionnel “conuco”), suivant ainsi les recommendations de la Via Campesina et de la FAO (ONU) qui insistent sur l’importance de ce mode de production pour la souveraineté alimentaire, le développement rural soutenable, une nourriture saine produite de manière agro-écologique.

Il fut aussi question de la lutte accrue contre les exactions de  grands propriétaires qui ont assassiné à ce jour près de deux cents paysans – un thème dont ne parlent jamais les médias internationaux car cela les obligerait à évoquer la réforme agraire. Cette volonté de mettre fin à l’impunité se heurte encore à une justice liée aux grands lobbies terriens – pour preuve la récente tentative – qui a heureusement échoué – du Tribunal Suprême de Justice d’abroger la charte agraire de la commune “El maizal” – modèle de participation populaire dans l’État de Lara. Maduro a aussitôt pris la défense des communards de El Maizal, jugeant cette décision “anticonstitutionnelle et attentant aux droits fondamentaux des paysans”.

Qui aurait cru que 522 ans plus tard, les 44 peuples indigènes qui ont résisté au colonisateurs, allaient être assis au centre du pouvoir politique, au palais présidentiel ? Le Conseil Présidentiel des Peuples Indigènes doit être une nouvelle structure d’État et de gouvernement pour décider et diriger. C’est une rénovation de la révolution, et c’est une révolution dans la révolution”. C’est en ces termes que le président Maduro a salué l’installation du Conseil des Peuples Indigènes avec lequel il a décidé d’augmenter les investissements de projets socio-productifs formulés par les peuples originaires, d’assurer la couverture sociale intégrale de toutes les communautés et de “fonder immédiatement l’institut des langues indigènes, avec une équipe qui travaille de manière permanente, scientifique, à enregistrer, retrouver et rendre vie à toutes les langues indigènes qui existent sur le territoire vénézuélien”.

Le Conseil des Peuples originaires réuni au Palais présidentiel

Le Conseil des Peuples originaires réuni au palais présidentiel, octobre 2014.

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Autres conseils en pleine installation : le Conseil des Jeunes et des Étudiants, et celui des Travailleurs de la Culture qui vise a développer les systèmes de sécurité sociale pour tous les créateurs sans exception. S’y ajouteront en janvier 2015 le Conseil de la classe moyenne et des associations de voisins, celui des organisations de persones âgées et des associations de personnes handicapées.

Pour renforcer cette participation populaire au plus haut niveau de l’État, Maduro a signé dans les derniers mois plusieurs lois importantes : telle la Loi organique des Missions Sociales qui protège légalement tous les travailleurs de ces services publics, assortie de la création du fonds économique unique des grandes missions; La loi de financement des projets du pouvoir citoyen pour accélérer les conditions d’octroi de crédits aux entrepreneurs individuels ou associés, aux conseils communaux, aux communes, aux coopératives, aux personnes de faibles revenus et à toute autre instance de pouvoir populaire; La Loi organique de la gestion communautaire des Services, compétences et autres attributions; La Loi de l’Emploi productif pour les Jeunes qui garantit à ceux-ci la protection légale lors de leur premier emploi, avec salaires et horaires décents, contre l’habituelle exploitation dont ils sont victimes; La Loi d’Alimentation des Travailleurs qui augmente le niveau du ticket alimentation (en complément du salaire); La Loi organique de Planification Publique et Populaire qui oblige l’État à consulter en permanence les citoyens et à planifier de manière participative  l’octroi des ressources pour leurs projets.

Vice-présidents, faites du pouvoir citoyen une priorité. Obligez les ministres qui sont sous votre responsabilité à le faire aussi. Et vous, ministres, exigez à ceux qui travaillent dans vos équipes à en faire la priorité : le nouvel État doit être l’État du pouvoir populaire, tel qu’il est prévu dans la Constitution de la République Bolivarienne. C’est ce nouvel État qui doit substituer l’ancien – l’État bourgeois qui possède encore des tentacules de corruption et de bureaucratie, seul le pouvoir populaire en action pourra y mettre fin”a déclaré Maduro pour résumer l’esprit des lois signées en novembre 2014.

2015, année de la relance économique

Alors que des journalistes européens euphoriques annonçaient dès la chute des cours du pétrole que le “Venezuela allait devoir faire des coupes dans son budget”, le président Maduro a maintenu la hausse du budget social pour 2015, aux antipodes des politiques d’austérité pratiquées en Europe. La majorité des députés socialistes – contre la minorité des députés de droite – a voté un budget de 741 mille 708 millions de bolivars – soit 21,6% du PIB – financé en grande partie par les recettes fiscales non-pétrolières (517 mille 455 millions de Bolivars), les recettes pétrolières (124 mille 74 millions) et un complément d’emprunts publics. Ce qui garantit le financement d’activités et de projets de secteurs aussi divers (à titre d’exemples) que les producteurs agricoles, les organisations communales, les infrastructures publiques – centrales électriques hydro- et géothermiques, le renforcement de 240 centres hospitaliers, l’alimentation destinée aux 4 millions 351 mille étudiants de l’enseignement primaire ou celle que le gouvernement distribue à bas prix à la population en général à travers les réseaux Mercal, PDVAL et les “Maisons d’alimentation” destinés aux secteurs les plus pauvres.

Courbe du salaire minimum jusque fin 2014

Courbe du salaire minimum jusque fin 2014.

Le chômage poursuit sa baisse (5,9 % en novembre 2014, un des meilleurs chiffres en quinze ans de révolution) tandis que sur l’ensemble de l’année le salaire minimum intégral a augmenté de 68,28% pour éviter qu’il soit rogné par l’inflation encore très haute (64% en 2014). Selon le rapport de la Banque Centrale de décembre 2014, celle-ci a été renforcée en 2014 par les “guarimbas” violentes de l’opposition, la guerre économique via le dollar parallèle et la contrebande massive de produits subventionnés par le gouvernement, revendus plus cher à l’étranger.

En 2015, Maduro l’a annoncé, les efforts du gouvernement se centreront sur l’élimination de ces mafias économiques par la lutte accrue contre la contrebande, la fixation des prix justes au consommateur, et surtout le passage définitif de l’économie rentière-pétrolière, avec sa culture médiatique d’ultra-consommation, à une économie productive et rationnelle.

Pour que la structure économique ne corsette pas le déploiement des nouvelles formes de participation et de production citoyennes, Maduro a également signé en noviembre 2014 une série de 28 lois en matière économique. Nulle mesure d’austérité, nulle augmentation de l’essence (écartée à court terme). Il s’agit d’assainir une économie depuis longtemps empêtrée dans la corruption et la bureaucratie anti-productives. Ces lois transforment les conditions d’accumulation du capital pour les réorienter en faveur de l’investissement productif – règlementant les investissements étrangers, empêchant les monopoles, simplifiant l’administration pour les mouvements communaux et les secteurs productifs nationaux, fixant une contribution sérieuse du secteur capitaliste – bancaire notamment, qui a engrangé 13% de bénéfices en 2014 – au budget de l’État.

Ces lois fortifient la courbe de croissance des revenus fiscaux non-pétroliers (qui participent déjà pour 72% au budget de l’État) et seront multipliées par deux. Exemple : une des 28 lois modifie les “concessions molles” accordées aux transnationales exploitant le sous-sol vénézuélien et met fin à leur hégémonie, la restituant à l’État. En récupérant l’extraction de cette quantité plus importante que prévue, l’État pourrait en dix ans porter ses réserves internationales à 50 milliards de dollars et renforcer la valeur de la monnaie nationale et la stabilité économique en général.

Sans doute la Sainte Alliance qui va des médias de la droite locale à la majorité des journalistes occidentaux commet-elle la même erreur que celle qu’ils ont commise contre Chavez : celle de sous-estimer Maduro et le “peuple-président”.

Thierry Deronne, Caracas, le 31 décembre 2014.

Notes

(1) Exemple : le mensonge, relayé par le très controversé Paulo Paranagua du “Monde”, d’une “dessinatrice licenciée pour un dessin anti-Chavez”. En réalité le départ de la dessinatrice Rayma (ouvertement raciste et d’extrême droite) provenait de son conflit personnel avec la direction de son journal ”EL Universal” (droite). Il n’ y a eu aucune censure du gouvernement et ses livres sont disponibles dans toutes les bonnes librairies. Rappelons qu’au Venezuela les trois quart des médias écrits, web, radio et télévision (inter-) nationaux, régionaux ou locaux, appartiennent au secteur privé, que leur nombre a augmenté en quinze ans de révolution, et qu’ils propagent en majorité des idées de droite. Pour une liste non-exhaustive des mensonges sur les “atteintes-à-la-liberté-d’expression-au-Venezuela”, voir le site ACRIMED http://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=venezuela

(2) “La commune, co-présidente du Venezuelahttps://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/17/la-commune-copresidente-du-venezuela/

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Le Venezuela signe avec le Mouvement des Sans Terre du Brésil un important accord de coopération

Le vénézuélien Elías Jaua – ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial – vient de signer avec les brésiliens Alexandre Conceiçao – membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre et Erivan Hilario dos Santos, Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes, un important accord, qui est l’aboutissement d’un double processus.

D’une part, au Venezuela, la montée en puissance du pouvoir citoyen comme base d’un futur État comunal – avec une demande croissante de formation de la part des nouveaux acteurs sociaux. D’autre part, au Brésil, le travail constant de l’université construite par les Sans Terre (photos) pour que les mouvements sociaux d’Amérique Latine disposent d’un espace permanent d’articulation, d’échange d’expériences et de formation permanente en philosophie, critique de l’économie politique, histoire, théorie de l’organisation politique, question agraire (réforme agraire, rôle de la paysannerie) et sociologie, sous la férule de professeurs volontaires venus du monde entier (1).enff3 ??????????????????????????????? enff2Présenté par Elías Jaua comme “un accord pour la formation des communards, et pour l’organisation et la conscientisation d’un peuple qui lutte pour construire une société socialiste”, le texte porte sur trois objectifs communs :

  • La mise en place de stratégies de coopération en matière d’économie solidaire et communale, de développement local et d’économie sociale;
  • La coordination de stratégies intégrales pour la formation d’entreprises socio-productives;
  • La conception et la réalisation de programmes de formation en matière d’économie solidaire et communale, l’organisation d’entreprises de propriété sociale directe et indirecte au Venezuela.

Des formateurs, techniciens et spécialistes mettront au point ces projets de complémentarité productive, et organiseront des séminaires, ateliers, rencontres et conférences destinés aux mouvements sociaux et aux collectifs communards.

enff7L’accord signé ce 28 octobre 2014 en présence des étudiants latino-américains de l’école basée au sud du Brésil (photo) couronne aussi un itinéraire commun. En janvier 2003, Hugo Chavez, le premier, avait rompu le protocole d’un de ses voyages au Brésil pour aller écouter les paysans d’un asentamiento (unité de production agricole) installés sur un “latifundio” (grande propriété sous-exploitée) ensemencé aux cris de “occuper, résister, produire !” (2). En mai 2013, peu après son élection à la présidence du Venezuela, Nicolas Maduro avait fait une halte à Brasilia pour dialoguer et prendre note des propositions des mouvements sociaux de tout le pays (3).

Thierry Deronne, Caracas, le 29 octobre 2014.

Elías Jaua (à droite)- ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial - et  Erivan Hilario dos Santos (de face), Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes.

Elías Jaua (à droite)- ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial – et Erivan Hilario dos Santos (centre), Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes.

Elías Jaua et Alexandre Conceiçao, membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travaileurs ruraux Sans Terre.

Elías Jaua et Alexandre Conceiçao, membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre.

Notes

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Ce que laisse l’eau lorsqu’elle se retire

SONY DSCLes deux hectares de terre brûlée se trouvent au sommet de la colline.  Des petits foyers de fumée grise y persistent encore, des restes de ce qui brûlait à l’aube, à six heures du matin, lorsque la chaleur permet de se mouvoir plus légèrement. Ensuite, le soleil tape, crevasse, désespère. Avec ce feu on a soigné la terre, on l’a rendue plus sèche, plus dure, plus semblable à la couleur des vautours, préparée pour les semailles, pour l’époque des pluies.

A cet endroit, chaque trace a été laissée par un groupe de quatre hommes. Chaque bananier qui poussera aura été planté de leurs mains qui ressemblent à cette même terre qu’ils travaillent à la machette, à la binette et qui les forge eux-mêmes également à chaque coup.

Autour de ces hectares, tout est vert. La forêt se perd, en hauteur et dans le lointain ; sous les cimes, tel de l’or vert, se trouve le cacao. Sur la colline voisine on voit une parcelle de terre identique à celle-ci. D’autres paysans s’y trouvent, eux aussi ils voient naître le jour dans la nuit, ils chargent les plants de bananier, de maïs, de piment remontant depuis le fleuve et ils les gardent dans le même refuge, sous un plastique noir que supportent six piquets de bois.

Lorsque les quatre hommes reviennent à leur communauté à une heure, ils le font par un chemin étroit, sur des pierres qui sont des obstacles, des marches, encore des coups.

Journée de travail des communard(e)s sur le brûlis

Journée de travail des communard(e)s sur le brûlis

Sur leur passage, par terre, ils voient des coquilles de cacao ouvertes en leur milieu – il y en a des jaunes, orange, vertes, rouge foncé, violette. Tous les quatre ils avancent dans l’ombre traversée par la lumière, sur les feuilles sèches tombées des cacaotiers et des arbres plus hauts qui les protègent- d’où pendent des racines, des orchidées et des nids.

En arrivant, ils traversent la rue principale, saluent les habitants qui, à cette heure-là, se trouvent chez eux- certains se penchent à la fenêtre- ils marchent entourés d’enfants jusqu’à arriver au fourneau où se tient le déjeuner qu’on leur a préparé. Alors, ils s’assoient sur des chaises, des grosses pierres, par terre et mangent le pot-au-feu commun. Des chiens, des chiots courent autour d’eux, des poules cherchent les restes et tout près, le fleuve,  ce fleuve qu’on ne voit pas d’en haut.

La base productive

Ces quatre hommes, qui chaque jour montent jusqu’au sommet brûlé, font partie du conseil communal Los Marines. Tout comme ces terres qu’ils travaillent. L’assemblée a approuvé le financement pour y commencer la production.

Les communards Augusto Espinoza et Eibis Brito

Les communards Augusto Espinoza et Eibis Brito

Avec cet argent, ils ont acheté des semis, des outils et ils en ont destiné une partie pour une prime hebdomadaire-un peu moins qu’un salaire. L’accord collectif est le suivant : quand la récolte et la vente se termineront, ils commenceront à rembourser le prêt au conseil communal, et avec l’excédent ils se paieront pour vivre-tout en vivant- en même temps que 3% seront destinés à l’organisation communautaire.

Comme ces deux hectares, il en existe 98 de plus sur la Commune agricole Cajigal, située dans l’état de Sucre, de la municipalité qui lui donne son nom : Cajigal, paroisse Yaguaraparo. Sa surface est de 20 000 hectares, dont la moitié est impropre à la culture, 2300 ha de cacao, 3000 autres attendent d’être mis en production. Sur les hectares restants, on cultive d’autres produits : fruits, et toute sorte de légumes ; les habitants y ont leur logis.

L’agriculture communautaire est l’un des principaux axes économiques encouragés par la Commune. Dans une zone agraire- abandonnée par l’état durant des décennies, marquées par des migrations massives vers les villes et de faible productivité- et dans le contexte d’une guerre économique qui s’est accrue depuis plus d’un an, commencer à faire produire ces terres est une stratégie.

Production de Cacao dans la Commune agricole Cajigal.

Production de Cacao dans la Commune agricole Cajigal.

Rien de tout cela n’est nouveau pour les « communards » et les « communardes » : le premier conseil communal de la zone –La Horqueta de Mata de Chivo- a commencé à s’organiser en ce sens, et c’est dans cette direction qu’ils continuent de regarder, vers les 150 nouveaux hectares qu’ils projettent de mettre en production collectivement et dont le financement a été approuvé en partie par l’Etat. A présent, il n’y a plus un conseil communal mais 16, organisés sur la Commune fondée par un après-midi d’août 2013.

Augusto Espinoza, l’un des principaux  membres référents de la Horqueta, connaît cette réalité depuis ses débuts. Avec les autres « communards » il en est arrivé à cette certitude : « il ne peut y avoir de Commune qui ne soit pas productive. Nous travaillons pour qu’il y ait un équilibre entre les 16 conseils communaux, et qu’ils produisent tous ».

Dans son conseil communal, ils sont parvenus à mettre sur pied 5 hangars d’élevage de poulets où travaillent 29 personnes – pour un total de 18 000 unités tous les deux mois – et une fabrique de parpaings d’une capacité de production de 2500 parpaings par jour, où sont employés 20 « communards »  et « communardes » en deux équipes. Ils savent que de cette façon ils créent des emplois, des revenus pour l’organisation communale, un nouveau système économique qui cherche à être productif et un peu plus que cela : socialiste.

***

Cacao séchant au soleil, commune agricole de Cacigal

Cacao séchant au soleil, commune agricole de Cacigal

Dans les rues, face aux portes, se trouve étalé dans des rectangles le cacao qui sèche au soleil – ceux-ci peuvent mesurer 8 mètres de long ou davantage, et approximativement un mètre et demi de large, pas plus ; ils doivent laisser l’espace nécessaire à la circulation des véhicules. L’air se caractérise par une odeur aigre, presque sucrée, pénétrante. C’est la période des quatre jours qui suivent la sélection des grains, la mise en sachet pour que commence le processus de fermentation. Une semaine au total. Jours durant lesquels les enfants ne vont pas à l’école, pour rester travailler aux côtés de leurs parents.
Dans le village, les maisons sont basses, avec des grilles ; elles sont colorées, très colorées. Des vertes, rose, violette, pourpre, bleu clair et jaunes ; les journées commencent tôt tout comme dans la zone haute. A sept heures c’est comme s’il était dix heures ; dix heures, c’est trop.

En parcourant le territoire communal, rien ne semble indiquer la présence de la Commune, ni les groupes d’hommes et de femmes qui construisent leur maison, ni les files de maisons déjà construites, ni l’institutrice qui va à l’école avec ses enfants, ni les personnes qui préparent les fondations de la nouvelle zone récréative et d’éducation. Pas plus que la pépinière qui se trouve au bord de la route, ou le camion qui vend du poisson sur la place centrale. Cependant, tout l’est. Une excessive évidence qui la rend invisible, la Commune, c’est la vie quotidienne.

Travailleuses de l'Entreprise de Propriété Sociale Directe Communale – Unité d'Approvisionnement.

Travailleuses de l’Entreprise de Propriété Sociale Directe Communale – Unité d’Approvisionnement.

L’un des rares espaces communaux qui se trouve signalé par un panneau est l’entreprise de Propriété Sociale Directe Commune Unité d’Approvisionnement La Horqueta Produciva, – «  directe car c’est la population qui l’organise directement », explique Elinor, membre de l’entreprise-, située au centre de Cajigal. Ses portes – qui présentent de chaque côté une peinture murale de Simon Bolivar, libérateur, à cheval et portant son épée – ouvrent à 8 heures du matin. Sur les étagères se trouve ce qui manque souvent ailleurs : de l’huile de tournesol et d’olive de l’entreprise Diana, du lait concentré et en poudre de l’entreprise Los Andes, de la farine de maïs, des haricots de la Corporation Vénézuélienne d’Aliments (CVAl), des fruits, des salades et des légumes produits sur les terres communales, et également par des producteurs individuels – familles – de la communauté.

De bonne heure accourent également vers cet endroit des habitants et habitantes. Ils viennent des rues principales, de la zone basse et empruntent le pont rouge en fer qui enjambe le fleuve, ce fleuve qui descend vers l’endroit où quatre hommes déjeunent de retour du haut qui paraît trop haut, des hommes qui d’ici quelques mois vendront leurs bananes.

La chaîne libératrice

« Nous sommes encore des novices qui posent les fondements ; même si nous avançons, nous produisons encore à très faible échelle, nous devons couvrir les besoins de l’axe communal », dit Eidis Brito tout en conduisant l’un des camions de la communauté. Avec celui-ci, ils montent jusqu’à la zone haute par la route empierrée, pleine de trous et pentue, ils descendent les récoltes jusqu’à l’Unité d’approvisionnement, et vont jusqu’à l’état de Carabobo acheter directement les produits des entreprises d’état.

Eidis sait qu’ils doivent augmenter la production, qu’ils ont besoin de 40 000 poulets et 400 hectares pour les semailles communales pour répondre au besoin de l’axe (où vivent 10 630 personnes) dans ces domaines. Ils doivent aussi avancer sur deux points : avoir le contrôle sur la totalité de la chaîne productive, et renforcer la chaîne. C’est-à-dire, le processus qui permet la mise en marche d’un nouveau projet à partir d’un projet déjà existant pour renforcer celui-ci à son tour.

Vivier communal agro-écologique

Vivier communal agro-écologique

Sur le premier point, ils ont pu avancer à certains niveaux. Le cas de la production agricole, par exemple, est le suivant : avec les pépinières communales agro écologiques (où  fonctionnera  en plus un banc de géo plasma, et dont l’objectif principal est de récupérer les variétés de cacao autochtone, comme le cacao perla), ils produisent une partie des semis pour les petites exploitations communautaires- les autres sont achetés aux entités d’état ou sur le marché privé.

Ce que l’on récolte là est transporté par la communauté vers l’Unité d’Approvisionnement, rompant ainsi partiellement avec le monopole des intermédiaires, qui achètent les produits aux agriculteurs à bas prix pour les revendre avec une augmentation qui à la fin peut aller jusqu’à 100%. La réponse communale est cependant insuffisante : ils doivent distribuer avec un camion –parfois ils en ont deux- 1 240 000 bananes, ceci correspond à la quantité que peuvent produire les 62 hectares communaux.

Finalement, les efforts des paysans sont rassemblés et le fruit de ces efforts est vendu de façon communautaire, à un prix inférieur à celui qu’impose le marché (« la maracuya » (fruit de la passion), par exemple, est vendue 40 bolivars le kilo, alors que dans les magasins privés elle se trouve à 60). De plus, depuis l’Unité d’Approvisionnement, on réalise des opérations de vente aux communautés les plus éloignées pour garantir un accès équilibré aux produits.

Ce parcours – qui n’est pas encore totalement entre les mains de la communauté, et qui fonctionne à une échelle réduite – représente l’exemple le plus avancé de ce que l’on fait dans la communauté de Cajigal. Néanmoins, ceci ne se produit pas dans d’autres circuits, comme celui des poulets. Là, il y a un problème à la base : l’aliment, les poussins (que l’on fait grossir) de même que les matériaux pour construire les hangars : tout est aux mains du secteur privé. La vente, elle, se fait directement à la communauté sans intermédiaires.

Le travail de préparer le ciment pour construire les logements des membres de la commune.

Le travail de préparer le ciment pour construire les logements des membres de la commune.

Le problème des matériels de production auxquels doivent faire face les « communards» (dans un contexte de guerre économique qui provoque de soudaines hausses de prix) n’est pas réservé à ce cas. Face à cela, ils ont élaboré un projet, la chaîne productive. Pour continuer avec cet exemple : Eliel, Augusto et des centaines d’hommes et de femmes qui construisent jour après jour la communauté en sont arrivés à la conclusion qu’il leur fallait un local pour l’abattage des poulets. Pour pouvoir le mettre sur pied il leur faut produire une plus grande quantité, 70 000 unités environ.

Avec ce local en état de fonctionnement, ils pourraient commencer un processus de séchage des viscères, des plumes et des ongles des poulets, pour ensuite les traiter et les transformer en farine (avec un concentré de protéines) qui serait utilisé comme aliment pour des poulets, économisant ainsi une grande partie des aliments qu’aujourd’hui ils achètent au secteur privé et qui représente une grande partie des dépenses (450 000 bolivars pour 10 000 poulets, qui, au bout du compte, rapportent un bénéfice de 150 000 à 200 000 bolivars nets). A son tour, ce même aliment pourrait être utilisé pour le projet d’élevage de cachamas (poisson d’élevage), autre espace de production qu’ils cherchent à mettre sur pied.

Le local d’abattage permettrait de vendre des poulets déjà préparés pour être cuisinés, des poulets qui pourraient être stockés dans les cinq caves (d’une capacité de 10 000 kilos chacune) qui se trouvent à l’Unité d’Approvisionnement ; ils pourraient  être vendus à un prix, là encore, plus bas (actuellement ils les vendent à 40 bolivars alors que dans les magasins privés ils frisent les 60).

Le problème auquel ils sont confrontés pour mettre en marche ce processus représente un seul problème mais il est central : les ressources (ils expliquent qu’en plus du local d’abattage, ils pourraient mettre en fonctionnement une incubatrice ce qui réduirait le coût de l’achat des poussins). Sur ce point, la communauté a trouvé une solution, partielle, mais qui est parvenue à dynamiser le projet : le réinvestissement des excédents générés par les projets eux-mêmes de la communauté. Néanmoins, les temps que nous vivons durent et sont incertains (la construction d’un hangar coûte aujourd’hui 200 000 bolivars, mais dans le contexte inflationniste spéculatif son prix peut augmenter rapidement), et pour réaliser des projets « d’ampleur » ils ont besoin d’un financement d’État, assure Eilis.

Le socialisme, c’est plus que produire

La genèse est la suivante : d’abord, il y a eu 105 maisons attribuées par l’Etat (le Ministère du Pouvoir Populaire pour les Communes et les Mouvements Sociaux). Avec la construction de ces logements on a généré un excédent économique- en économisant- qui leur a permis de construire les 5 hangars, et avec l’excédent né de l’élevage des poulets ils ont pu mettre sur pied la fabrique de parpaings, qui à son tour a généré une part d’économie dans la construction de nouvelles habitations (jusqu’à présent, ils en ont construit 487 sur la communauté). Les deux secteurs de production sont situés sur les 9 hectares communautaires également achetés avec les excédents.

Comment ? Grâce au travail volontaire. Celui-ci est le moteur qui a permis d’en arriver là aujourd’hui, construire l’esprit de la communauté, ses moyens. Car, non seulement ils ont économisé sur la main d’œuvre (les hangars ont été construits par des volontaires de la communauté, en plus de l’horaire normal de travail de chacun, seuls les soudeurs ont reçu une prime). Comme l’explique Eidis, « C’est ce mécanisme qui a réveillé la conscience sociale face à une culture capitaliste de 500 ans et a fait que l’on pense comme des sujets collectifs et non pas individuels ».

Ainsi, par exemple, avec les ressources pour construire 500 mètres de route, ils en ont construit un kilomètre. Ceci, en plus de générer une amélioration de la viabilité (dans un secteur, bien qu’à petit échelle, stratégique pour le transport des récoltes), a renforcé la communauté elle-même. Leyda Espinoza, porte-parole et membre référente de la communauté, explique ce que signifie pour eux cette pratique : « Le travail volontaire est le travail libérateur par excellence, car nous travaillons pour notre environnement, nous ne le faisons pas pour gagner quelque chose de personnel, nous nous renforçons nous-mêmes, nous renforçons le développement endogène, la communauté qui croît et s’alimente socialement, économiquement et culturellement ».

Centre communal de fabrication des parpaings

Centre communal de fabrication des parpaings

C’est pour cette raison que, grâce au travail volontaire, ils parviennent à générer des excédents dans chacune de leurs entreprises ; ceux-ci ont été réinvestis dans cette même entité qui les a générés (des machines pour de nouveaux espaces de production,  l’ouverture d’une période de nouvelles semailles, de l’aide pour les problèmes de santé, des œuvres sociales, des enterrements, etc…). Ainsi petit à petit,  s’est consolidé « cet être social » dans lequel croit Eilis  et qu’il a découvert aux côtés de ses « compagnons » et « compagnes » de la Commune.

Car, comme l’affirmait Ernesto Guevara lorsqu’il était ministre de l’industrie en 1965, lors de la révolution cubaine naissante, « le communisme est un phénomène de conscience et pas seulement un phénomène de production ; on ne peut pas parvenir au communisme par la simple accumulation de quantités de produits mis à la disposition du peuple ».

C’est pour cette raison que celui-ci insistait sur le besoin de « stimulant moral » comme étant le moteur central (en tension/confrontation avec le « stimulant matériel individuel »). Le travail volontaire était dans cette perspective l’une des principales formes de prise de conscience populaire pour impulser une production, un développement d’un autre type, non capitaliste, la même conclusion à laquelle sont arrivés les « communards » et « communrades » de Cajigal.  C’est pourquoi Augusto insiste et relie ce nouveau processus avec un nouveau travail : « N’importe quel compagnon peut être membre de la Commune. Il doit commencer par participer au travail volontaire, par être avec l’autre, alors un instituteur peut être membre de la Commune, n’importe qui peut l’être ».

***

L’horizon prend fin quelques petits mètres plus loin, parfois moins. Les hommes se cherchent les uns les autres en criant. Dans la zone basse, il n’y a plus de montagnes et les plantes poussent grandes, grosses et serrées. Près de là, se trouvent les palétuviers, les canaux et le fleuve débouche dans le golfe de Paria, la mer s’ouvre. Là, les hérons rouges marchent sur le sable à marée basse, ils volent par dix, vingt, quarante et reviennent se poser, et chercher dans les flaques, les aliments, la vie que laisse l’eau lorsqu’elle se retire.

Un homme avance avec sa machette entre les plants de maïs, les cocotiers et les potirons. Il admire ce que lui donne la terre, l’effort. Celui-ci a prêté son terrain à la Commune et à présent une petite exploitation y fonctionne; six personnes y travaillent, toutes financées comme les quatre hommes de la colline brûlée, comme ceux qui voudront parier sur la production collective. « Le problème, ce n’est pas la terre- les pastèques  mesurent jusqu’à près d’un mètre- mais les outils et la distribution », explique Eidis.

Les « communards » et « communardes » de Cajigal savent que les terres représentent  tout comme l’organisation populaire, la conscience collective qui va croissant, le processus de  transformation. Ils ont également découvert qu’ils peuvent. Ils l’ont prouvé aux gens qui n’y croyaient pas, à l’État. Mais de cet État ils en ont encore plus besoin, pour renforcer le pouvoir communal- ce nouveau pouvoir qui libère-, l’autonomie. Car ils ont un financement propre, capable d’impulser des projets mais, comme disait Eidis, les limites sont celles de la dimension de cette impulsion.

C’est pour cela que, depuis leur réalité enracinée dans la terre, ils donnent l’exemple et réclament. Ils réclament, de même qu’Augusto demande, propose : « je ne comprends pas pourquoi le Gouvernement conclut une fois de plus des accords avec le privé qu’ils acceptent jusqu’à ce qu’ils se disputent à nouveau. Pourquoi n’en finit-il pas avec cette toile d’araignée et ne met-il pas en place un plan de six mois avec le peuple et l’armée, nous vivrons ces six mois terribles mais nous monterons des fabriques d’aliments concentrés, de traitement du cacao, nous ferons des plans nationaux de semis de riz, de maïs et de haricots ». Il ne comprend pas non plus pourquoi le Ministère de l’Agriculture et de la Terre ne finance pas des conseils communaux mais seulement des producteurs individuels.

Plant de banane à cuire

Plant de banane à cuire

Toutefois, ce désaccord ne mène pas à l’échec mais à la nécessité de lutter davantage, de se retrouver avec d’autres Communes pour débattre de l’économie communale, d’une économie qui doit être inventée, avec un héritage comme celui de Guevara (qui a inventé, remis en question l’existant- même le socialisme qui était alors en vigueur-, qui a montré le chemin de la transition en Amérique latine : « un cri lancé depuis le sous-développement ») et surtout les héritages laissés par chaque expérience révolutionnaire vénézuélienne qui pousse le possible un peu plus loin.

Car, derrière les bananes, derrière la Commune se trouvent les hommes qui sortent à l’aube, refermant la porte de leur maison, qui allument des feux, brûlent la terre, au soleil et qui marchent sur des chemins violets et rouges de cacao- d’un cacao que d’autres sur d’autres continents ont pris durant des siècles-, et ils le font pour le repas, la vie et un projet nouveau dont ils savent qu’il leur est propre, qu’il appartient à un peuple qui en a ouvert les portes. C’est sur ces hommes que repose l’urgence de la possibilité de la Commune, de sa nécessité, comme celle du fleuve qui descend, des hérons rouges et de ce que laisse l’eau lorsqu’elle se retire.

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Texte: Marco Teruggi. Photos: Milangela Galea

Source: http://www.mpcomunas.gob.ve/lo-que-deja-el-agua-cuando-se-va/

Traduction : Sylvie Carrasco

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