L’hypothèse du double gouvernement et du conflit prolongé

« Manifestants pacifiques » attaquant les passagers d’un transport en commun à Caracas

Par Marco Teruggi

Le problème de la droite vénézuélienne est de s’être fixé un objectif en l’absence des rapports de force nécessaires. En réalité, les décisions ne sont pas prises au niveau national mais aux Etats-Unis où a été conçu le plan stratégique et opérationnel des actions en cours.

La corrélation nécessaire pour renverser le gouvernement passe par le concours des classes populaires et des Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB). Or, aujourd’hui, à 90 jours de son déclenchement, le cycle de violences se poursuit sans l’intervention d’aucun de ces deux facteurs. Ce qui ne signifie pas que tout travail politique dans cette direction ait été abandonné.

Pour ce qui est des classes populaires, cette droite étant nettement convaincue qu’elle ne réussira pas à les faire adhérer à son appel à renverser le gouvernement, a décidé de les frapper plus durement encore au moyen de l’asphyxie économique. D’où des actions comme l’incendie d’un dépôt de denrées alimentaires – 60 tonnes parties en fumée – qui étaient destinées à des quartiers populaires, l’attaque de camions transportant des vivres pour le gouvernement ou l’augmentation des prix par le secteur privé, majoritaire au Venezuela. Elle cherche à aggraver les conditions matérielles de vie et l’exaspération, ouvrant la voie à des pillages qu’elle-même organise avec ses groupes de choc.

Quant au travail pour diviser les forces armées, la droite a opté pour plusieurs actions simultanées. L’une d’elle a consisté en une série d’attaques armées de la base militaire principale de Caracas, la Carlota, ainsi que de casernes et de bataillons situés dans divers endroits du pays, la dernière en date ayant eu lieu la nuit de mardi dernier à Acariqua ou des armes ont été volées et un soldat tué.

Une autre de ces manoeuvres consiste à démoraliser sans répit la population par le biais des réseaux sociaux, notamment avec l’appui de robots de Twitter.

Troisième élément de cette stratégie, utilisé dès le début du cycle : appeler les forces armées à désobéir aux ordres du gouvernement et à se joindre au Coup d’État. Julio Borges, le président d’extrême droite de l’Assemblée Nationale, un des organisateurs du coup d’État de 2002 contre Hugo Chavez, présenté par « Le Monde » comme une personnalité démocratique (1), vient de le répéter le 5 juillet lors d’une allocution publique, allant jusqu’à offrir l’amnistie automatique aux militaires qui renverseraient le gouvernement élu : 

L’appel au coup d’État lancé le 5 juillet par le président de droite de l’Assemblée Nationale (voir ci-dessus) et les provocations des députés d’extrême droite ont dégénéré en affrontements avec les partisans de la révolution, violences condamnées par le gouvernement. Dans les « médias » européens cela devient : « Des pro-Maduro séquestrent l’assemblée ». Sans la moindre mention de l’appel au coup d’État. (NDLR)

Mais cet ensemble de tactiques n’a pas eu le résultat escompté. N’ayant pas réussi à obtenir le soutien d’acteurs de poids comme les forces armées, ils envisagent une prolongation du scénario et semblent s’y préparer.

L’hypothèse d’un conflit prolongé repose sur deux éléments clés : le facteur politique et le facteur militaire.

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Au début du mois les partis de la droite vénézuélienne ont annoncé qu’ils organiseraient eux-mêmes un plébiscite le 16 juillet.

En ce qui concerne le facteur politique, les partis de droite se sont déjà prononcés : leur plan est de ne pas reconnaître le gouvernement de Nicolas Maduro ni l’Assemblée Nationale Constituante qui sortira des urnes le 30 juillet et d’accélérer la création de nouveaux pouvoirs publics. Ce qui veut dire essayer de mettre en place un gouvernement parallèle. Pour donner une légitimité à ce schéma d’action déjà en cours, ils ont convoqué un « plébiscite » pour le 16 juillet, hors du contrôle du Centre National Électoral et pour anticiper les élections du 30 juillet, où parmi diverses questions sera posée celle de la création de nouvelles autorités et d’un gouvernement d’unité. Leur problème n’est pas de définir si le référendum sera légal ou non, ni le nombre de votants, mais de valider leur stratégie au niveau international, médiatique et diplomatique. Mais lorsqu’ils se seront engagés dans cette voie se présentera la difficulté de donner un poids réel à ces nouvelles autorités. Il ne suffit pas d’énoncer les choses pour qu’elles arrivent, pratique récurrente chez la droite. La réaction des alliances internationales aura son importance, ainsi que l’intensification de la stratégie de violence.

Sur ce dernier point, la droite a un avantage et a un problème.

L’avantage est qu’ils ont réussi en bonne partie à donner une légitimité à leur violence, surtout au niveau international grâce à la participation active des grands groupes médiatiques et d’autres rouages de l’Empire. Selon la vulgate construite pour « fabriquer le consentement » international, il n’existerait pas de paramilitaires au Venezuela, ni de groupes de choc organisés, ni de bandes de délinquants payés pour commettre des actes de vandalisme, il n’y aurait que des étudiants, un peuple affamé, des jeunes résistant à la dictature. Les actes violents commis, tel le lancement de grenades depuis un hélicoptère sur le Tribunal Suprême de Justice, la destruction d’aliments, etc., sont qualifiés d’auto-coups d’état réalisés par le gouvernement lui-même.

Le problème est que la légitimité ainsi obtenue ne suffit pas, il s’agit aussi de disposer de forces matérielles sur le terrain. Et si de toute évidence ils ont réussi à déployer des actions de grande envergure dans différentes villes du pays pendant plusieurs jours, ils ne semblent pas réunir les conditions pour soutenir leurs positions selon un plan de « territoires libérés », par exemple.

Ils ont l’avantage de s’être acquis l’opinion internationale, mais au niveau national l’opinion reste indécise. Leur violence les discrédite et provoque le rejet de 80 % de la population, et il semblerait que l’appui de la rue leur fait défaut pour mener à bien un plan d’une telle ampleur.

Le scénario risque donc fort de se prolonger. Ils donneront une identité politique à leurs actions violentes, anonymes jusqu’à présent, et déploieront publiquement leur structure armée – allant jusqu’à se différencier des autres partis d’opposition en établissant une distinction entre la MUD (plate-forme politique des partis de droite) et la Résistance (extrême droite armée et active dans la rue). Ils disposent de deux bases arrière pour alimenter cette organisation armée : l’État de Táchira et la Colombie voisine.

Il est difficile de prévoir comment se terminerait un plan présentant de telles caractéristiques.

Certains dirigeants de droite donnent à entrevoir leurs desseins. Tel le député Juan Requesens, du parti d’extrême droite « Primero Justicia », qui vient d’effectuer un aller-retour aux Etats-Unis pour expliquer dans un forum organisé le 6 juillet à l’Université Internationale de Floride (FIU), centre cofinancé par le Southern Command du Pentagone : « Nous devons passer par cette étape de violences de rue pour en arriver à une invasion étrangère ».

D’autres questions se posent qui trouveront leur réponse dans les semaines à venir. L’une d’elles est : la droite (ou une partie de la droite) inscrira-t-elle ses candidats début août pour les élections de gouverneurs qui auront lieu au début de décembre 2017 ?

Si elle ne le fait pas, ce sera la confirmation d’un point de non retour, de l’impossibilité de résoudre le conflit par le dialogue entre les parties. Dans ce cas, l’hypothèse d’une prolongation du conflit jusqu’à une éventuelle fracture au sein des forces armées ou, à un tout autre niveau, d’une intervention étrangère se confirmerait clairement.

Par contre, inscrire leurs candidats signifierait que la résolution finale du conflit reposera en partie sur les élections.

Le scénario se modifiera aussi en fonction des résultats de l’élection à l’Assemblée Constituante du 30 juillet : une forte participation apportera une légitimité et une base politique solide au chavisme. Dans le cas contraire, la confrontation s’aggravera. La droite a annoncé qu’elle fera tout son possible pour que les élections ne puissent pas se dérouler et il est fort probable qu’un blocage des centres électoraux, des routes et des moyens de transport sera organisé avec l’utilisation de leurs organisations armées et la façade publique de leur nouvel instrument en cours d’élaboration : les Comités de Sauvegarde de la Démocratie.

Le Conseil National Électoral a déjà annoncé qu’il protègerait chaque bureau de vote.

Le scénario qui s’est ouvert au début d’avril 2017 ne semble pas prêt de s’arrêter. Les Etats-Unis ont décidé de pousser le Venezuela dans ses derniers retranchements, aux niveaux politique, social, culturel, communicationnel et militaire. Ils veulent reprendre le pouvoir politique par l’intermédiaire de la droite présente dans le gouvernement, assujettir l’économie à leurs propres intérêts et prendre une revanche massive sur un mouvement historique. Le chavisme affronte une guerre complexe et totale à laquelle il doit répondre de manière intelligente et en faisant preuve d’ un engagement ferme face à un peuple fort et créatif, comme a su le faire Hugo Chavez.

M. T.

Note :

(1) Lire « Le Monde » lâché par la BBC : Stephen Sackur démasque la droite vénézuélienne et ses rêves de coup d’État, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/25/le-monde-lache-par-la-bbc-la-droite-venezuelienne-revele-son-objectif-dun-coup-detat/

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/07/la-hipotesis-del-doble-gobierno-y-el-conflicto-prolongado/

Traduction : Frédérique Buhl

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« Permettre l’utopie, organiser l’impossible » – Ma première vie, par Hugo Chávez (Conversations avec Ignacio Ramonet)

Cet ouvrage publié aux Editions Galilée (2015, 720 pages, 32€) dans une présentation très soignée peut être vu comme un document de référence pour ceux qui s’intéressent à l’histoire latino-américaine1, mais aussi comme un récit de vie profondément humain, ou encore comme une mine de réflexions sur la stratégie révolutionnaire, dans le contexte anti-impérialiste de la dernière partie du XXe siècle.

CECjHTLWMAAwkUWDéjà auteur d’une biographie à deux voix de Fidel Castro, Ignacio Ramonet a travaillé avec le président vénézuélien – rencontré dès 1999 – pendant plusieurs séances de travail échelonnées de 2008 à 2012 et à partir d’une documentation considérable. La maladie qui a emporté Hugo Chávez en 2013 n’est pas la raison pour laquelle le livre s’arrête au moment de l’investiture présidentielle. Cette « première vie » a été voulue à la fois comme une œuvred’histoire sur une période dont le recul permet une certaine sérénité et comme une approche de la personne de Hugo Chávez, de sa formation, une réflexion aussi sur son « destin ». De fait, il n’y a pas de ces allers-retours entre le présent et le passé dont les biographies sont coutumières mais dont la sincérité peut parfois être mise en doute. En totale empathie avec son interlocuteur, Ramonet relance, précise, ramène au fil de la chronologie sans juger : sur deux points seulement Chávez semble devoir se justifier, sur sa solidarité « patriotique » avec le terroriste Carlos, sur ses relations avec l’Argentin Rafael Ceresole aux thèses antisémites « inacceptables ».

L’évocation de l’enfance est pleine de couleurs, de senteurs et de sentiments, dans les LLanos, ces plaines de cet Etat de Barinas que « Huguito » ne quittera qu’à 15 ans pour aller à l’Académie militaire de Caracas. Une famille pauvre de paysans sans terre, des parents maîtres d’école qui le confient pour être élevé à une grand-mère qu’il vénère2. Une région de métissage où lui-même porteur de sang noir, indien et blanc dit que le racisme n’existait pas. Par contre l’histoire des luttes sociales y est très présente : c’est le peuple y garde la mémoire d’Ezequiel Zamora, chef d’une révolution paysanne que Chávez qualifie de « présocialiste » et liée au mouvement des idées en Europe en 1850-1860. Sa famille a éloigné la mémoire d’un autre héros local qualifié d’assassin, « Maisanta » qui est son aïeul et sur lequel il fera des recherches prolongées : en fait, un des derniers guérilleros à cheval, un rebelle politique. Dans une zone où le pétrole a causé l’exode rural, les guérillas ne peuvent plus prospérer, analyse Chávez ; il en verra les derniers épisodes dans l’État de Sucre, en tant que jeune officier chargé de la répression. Il en retire une profonde horreur de la violence et l’analyse politique de ce qu’une rébellion sans le peuple est condamnée à l’échec.000_Mvd64743331

Sur le jeune Chávez, notons encore l’empreinte du catholicisme : le Christ fera définitivement partie de son panthéon, à côté de Simón Bolívar et Ezequiel Zamora. Notons la soif d’apprendre et la mémoire d’un excellent élève, la façon dont il a appris à former son esprit avec l’Encyclopédie autodidactique Quillet, alors qu’il rêve de devenir peintre, puis joueur de base-ball. Notons son caractère éminemment sociable : animateur, organisateur de concours de beauté… il est populaire, partout à l’aise, toujours prêt à chanter, il ne lui sera pas difficile, pour suivre Gramcsi « d’être le peuple » plutôt que « d’aller au peuple »3.

Sa formation militaire sera aussi une formation scientifique et politique. Dans les transmissions puis dans les blindés, le jeune sous-lieutenant s’interroge encore sur sa vocati,on. Il découvre une armée vénézuélienne où la troupe est formée des fils du peuple les plus humbles, tandis que les officiers proviennent des couches moyennes ou supérieures avec d’ailleurs certains progressistes (à plusieurs occasions, et parfois au travers d’anecdotes savoureuses, on découvre comment les activités clandestines deChávez sont percées à jour par ses supérieurs et font l’objet d’une certaine bienveillance, de même que le traitement des mutins emprisonnés). Appliquant la notion d’alliance civico-militaire due à Fabricio Ojeda4, Chávez prend conscience du rôle social et politique du soldat, et fait de l’alphabétisation au sein de l’armée.

Or, suite à la nationalisation du pétrole en 1976 et malgré l’argent qui coule à flot, les inégalités sociales et le mécontentement s’accroissent. Chávez participe au Mouvement Rupture et est proche du parti d’extrême gauche Causa R. Il travaille à implanter dans l’armée des cellules bolivariennes et recrute en profitant même de ses activités officielles d’instructeur.

Devenu capitaine de parachutistes en 1982, il crée à la fin de la même année un MBR-200 (Mouvement bolivarien révolutionnaire-200) bien modeste : 8 ou 10 officiers, 20 ou 30 élèves officiers au début. Il faudra compter 10 ans avant le déclenchement d’une première rébellion, années qu’il est impossible de résumer ici mais que ponctue le Caracazo, grand soulèvement populaire du 27 février 1989 dû au virage austéritaire néolibéral du président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, et qui se termine dans le sang. « Le peuple nous a pris de vitesse », analyse douloureusement Chávez. Trois ans plus tard, l’alliance civico-militaire sera au rendez-vous lors du « 4-F », 4 février 1992, qui parvient presque à la prise de pouvoir. Le Commandante en attribue l’échec à la démoralisation de la gauche. Il est fait prisonnier avec 300 officiers et 10 000 soldats.

Paradoxalement, c’est l’intervention télévisée de 50 secondes qu’il fait pour expliquer la reddition qui sera au départ de son immense popularité et implante l’idée que le dernier mot n’est pas dit. Une seconde rébellion, principalement due à l’armée de l’air, se produit en novembre. Chávez la soutient mais sans participer à sa direction stratégique. La conspiration reprend en prison, période « féconde » pour travailler sur le programme politique, la démocratie participative, les modalités d’une assemblée constituante… Tant et si bien que lorsque Chávez est libéré en 1994, sous condition de démissionner de l’armée, il est prêt à faire ouvertement campagne dans une longue tournée à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Il reçoit notamment à La Havane un accueil exceptionnel de Castro. Le voilà plus clairement perçu sur le nuancier politique mais aussi cible d’une propagande violente de plusieurs bords. La réflexion le conduit alors à préférer désormais l’action électoraliste à l’action militaire, et face aux critiques de la gauche il se décide à « assumer le leadership que le peuple [lui] réclamait ».

Finalement, en avril 1997, le Mouvement Ve République est lancé et la pré-candidature deChávez annoncée. On sait la suite avec les 56,20 % de voix obtenues aux présidentielles du 6 décembre 1998.

La fin du livre revient sur des notions plus générales, le socialisme, la révolution et sur un « mythe Chávez » qui n’était pour l’intéressé que l’expression d’une espérance collective, destinée à être dépassée pour que le « mythe du nouveau Venezuela » puisse émerger, pour que l’utopie (bolivarienne) soit enfin possible, et c’est pour pour cela que Chávez dit avoir surmonté ses doutes en travaillant à organiser l’impossible5.

Voilà donc gros ouvrage qui peut être le compagnon de longues semaines d’été. L’histoire a beau se dérouler sur un autre continent et au siècle dernier, je mets le lecteur au défi de ne pas en tirer de fructueuses réflexions pour le monde dans lequel nous vivons !

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Un briseur de protocole. Ici à Caracas conversant avec un jeune SDF. Ci-dessous lors d’une promotion d’officiers.

Un président qui cassait le protocole. En haut, avec un jeune SDF, en bas lors d'une promotion d'officiers

Avec les travailleurs du Mouvement des Sans Terre (Brésil, Tapes, janvier 2003)

Avec les travailleurs du Mouvement des Sans Terre (Brésil, Tapes, janvier 2003)

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Dans le llano vénézuélien

à la rencontre du peuple haïtien

A la rencontre du peuple haïtien

Notes

  1. Le lecteur peu familier avec le contexte historique sera aidé par les notes concernant les centaines de personnages mentionnés et par l’index qui les regroupe. []
  2. Sur le machisme, il écrira : « La femme libre libère le monde… la femme libre nous libère, nous, les hommes. » []
  3. Pour lui, c’est le peuple « l’intellectuel organique ». []
  4. Il lit alors beaucoup d’histoire et de stratégie militaires et évoque Mao : le soldat au milieu du peuple comme le poisson dans l’eau. []
  5. Marc Aurèle : « Le secret de toute victoire réside dans l’organisation de l’impossible. » []

Source de cet article : http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/ma-premiere-vie-par-hugo-chavez-conversations-avec-ignacio-ramonet/7396476

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Venezuela : un nouveau moment politique

descargaPar Juan Manuel Karg, Licencié en Sciences Politiques et Master en Études Sociales Latino-Américaines UBA (Université de Buenos Aires), @jmkarg

On a beaucoup parlé au début de 2014 de la situation politique et sociale du Venezuela face aux violences qui visaient (une fois de plus) à déstabiliser le gouvernement de Nicolas Maduro (1). Ce plan, que ses dirigeants conservateurs avaient baptisé “la Sortie” (celle du président Maduro, NdT), connaît un destin paradoxal quelques mois plus tard avec la démission de Ramón Guillermo Aveledo, secrétaire général de la “Plate-forme d’Unité Démocratique” (MUD), principale organisation de la droite et d’opposition au gouvernement bolivarien. Quel moment politique vit le Venezuela ? Qu’a défini le récent congrès du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV), parti au pouvoir ? Que va tenter à présent l’opposition à Maduro ?

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“Il parlaient de ´La Sortie´, et ce sont eux qui ont fini par sortir”, ironisait récemment Nicolás Maduro au cours de son programme radio et télévisé “En ligne avec Maduro”, à propos de la réalité politique de la droite vénézuélienne. A quoi faisait-il allusion ? A la démission de Ramón Guillermo Aveledo comme secrétaire général de la MUD, plate-forme qui a porté par deux fois la candidature présidentielle de Henrique Capriles. Selon Maduro, ce sont les secteurs d’extrême droite au sein de la MUD qui auraient poussé Aveledo vers la sortie à la suite de sa participation aux dialogues successifs impulsés par le gouvernement bolivarien après les violences de février et de mars.

L’opposante María Corina Machado, une des faces visibles de l’opération “Sortie” avec Leopoldo López (2) est en train d’organiser ce qu’elle appelle un “congrès citoyen” qui vise à construire, de nouveau, une force externe à la MUD. Machado représente l’aile dure et radicale de la droite vénézuélienne, qui ne veut faire aucune “concession” à Maduro. Son discours se base en priorité sur le thème de la sécurité, reléguant au second rang les thèmes de la structure productive du pays et de la participation populaire dans les prises de décisions.

Le récent IIIème Congrès du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV) a fait preuve d’une solidité croissante comme parti politique, se rassemblant derrière la figure de Nicolás Maduro par ailleurs élu président du parti. Oubliées les lettres de l’ex-ministre Giordani, copieusement relayées par les médias les plus conservateurs du pays dans le but de générer des fissures au sein du parti au pouvoir. Le PSUV a décidé lors de cette assemblée nationale de poursuivre le débat politique commencé il y a un an dans les près de 14 mille UBCH locales (Unités Bolívar Chávez). En outre, les documents émanant du Congrès soulignent que “le monde multi-centré, multipolaire, et l’union latino-américaine et caraïbe garantissent la paix et l’équilibre sur la planète”, font référence au récent sommet UNASUR-BRICS (3) qui s’est tenu au Brésil et indiquent la volonté du PSUV de renforcer ses liens avec d’autres partis au pouvoir dans les pays qui mènent des politiques post-néolibérales.

A présent les vénézuéliens assistent à l’approfondissement de la division de la droite, un phénomène qui n’est pas tout à fait nouveau : en février on pouvait noter clairement deux tendances face aux violences qui ont tenté de renverser le gouvernement Maduro. La situation semble aujourd’hui la même mais dans des proportions plus importantes : alors que Capriles annonce une tournée nationale en solo, Machado choisit de construire un “congrès citoyen” sans la MUD et Aveledo refuse d’expliquer les motifs de sa démission du secrétariat général. Bref, la droite est entrée dans une guerre d’egos et d’objectifs quant au futur du pays.

Sans doute, à l’heure d’écrire ces lignes, un des principaux défis qu’affronte le gouvernement est-il de mettre fin à la croissante spéculation économique impulsée par les grands groupes privés. Freiner cette politique – qui inclut des problèmes d’approvisionnement dans certains lieux et des hausses artificielles des prix – figure à l’agenda d’une droite de nouveau morcelée mais qui tentera par la voie économique ce qu’elle n‘a pu atteindre par la voie politique. Elle cherchera ainsi à saper la base sociale d’un gouvernement qui garde l’appui des majorités populaires, bénéficiaires de la plupart des politiques mises en oeuvre depuis son arrivée au pouvoir.

J-M. Karg, Caracas

Source : ALAI-AMLATINA, 18 août 2014, http://alainet.org/active/76267

Traduction : Thierry Deronne

Notes :

(1) Bien que 7 % seulement des personnes arrêtées pour meurtres ou violences étaient des étudiants et que cette opération partait des quartiers riches de Caracas ou de la frontière avec la Colombie, la plupart des journalistes occidentaux relayèrent la version des médias privés vénézuéliens : celle d’une¨révolte étudiante contre la vie chère¨ face à un ¨État répressif¨, faisant de la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado une égérie de la ¨lutte pour la démocratie¨. Le président Rafael Correa avait déclaré :la vérité est que c’est le gouvernement légitime du Venezuela qui est persécuté, que Nicolas Maduro est un humaniste, qu’il ne serait jamais capable de réprimer son peuple, et qu’on tente de le déstabiliser”.

(2) Lire C’est l’heure d’anéantir Maduro, le reste tombera de son propre poids” : les visages du coup d’État” http://bit.ly/1mMdwCv

(3) Lire “Le BRICS, l’UNASUR et la CELAC dessinent une nouvelle carte du monde multipolaire, http://wp.me/p2ahp2-1yN

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Face à la contrebande massive qui est en partie à l’origine des pénuries actuelles au Venezuela, le gouvernement Maduro a lancé l' »Operación Centinela« , conjointement avec le gouvernement de Juan Manuel Santos. Déployés à la frontière avec la Colombie, 18 mille soldats ont récupéré en quelques jours des milliers de tonnes et de litres de carburants, huiles, aliments, ciment, alcools, médicaments,  etc… Selon les estimations, ce vaste système mafieux qui a recours aux voies aérienne, fluviale et terrestre, nourrirait près de 10 millions de personnes en Colombie.

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L’héritage de Chávez, les communes.

Dans son offensive nationale et internationale, la vulgate de la droite médiatique voulait faire croire que la disparition de Chavez entraînerait la lente dissolution de la révolution bolivarienne. En réalité, c’est en ce moment que son principal héritage commence à déployer ses ailes.

Par Mario Sanoja et Iraida Vargas *

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On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur l’héritage de Chavez, or ce n’est qu’aujourd’hui que, sous l’impulsion du Président Maduro et de son équipe, commence à s’incarner son idée centrale pour transformer la société vénézuélienne. Dès 2007, Chavez expliquait : “Tous les moteurs constituants sont tributaires ou convergent vers le cinquième (moteur), qui est le plus grand, le plus puissant, le moteur essentiel. Lequel ? L’explosion révolutionnaire du pouvoir communal, les conseils communaux… ” (Chávez 2007: 40).

Le Capital est encore profondément inscrit dans tous les secteurs de la culture et de la société vénézuéliennes, capable de dominer et d’influencer en sa faveur le processus de reproduction sociale, tout en étant incapable de résoudre les problèmes et les contradictions qu’entraîne son activité. Abolir ou au moins neutraliser les institutions spécifiques qui font l’hégémonie du capitalisme, doit être, est, le premier pas révolutionnaire dans la construction d’un nouveau bloc historique de pouvoir représenté par la future société et son État socialiste et communal.

Le système communal socialiste déjà existant et qui s’appuie sur les traditions des peuples originaires, constitue la forme spatiale concrète qu’acquiert la résistance populaire au capitalisme, fondée sur l’accumulation de connaissances et d’expériences, la structure sociale et spatiale des forces et de ses acteurs, l’enracinement dans la communauté et dans l’identité culturelle de classe.

A partir de la première décennie du vint-et-unième siècle, la construction d’une société communale socialiste exige que nous produisions une nouvelle cartographie de l’espace national avec les variables fondamentaux du pouvoir communal – les conseils communaux, les communes intégrées avec les réseaux socio-productifs et les missions sociales, pour articuler la chaîne de valeur des matières premières et diversifier la production au service des besoins économiques et sociaux de la population. Ces réseaux transversaux qui représenteraient une alternative post-capitaliste fonctionneraient comne un tissu de connections qui recouperait les centres urbains, stimulant la circulation, la distribution et la consommation de biens et de valeurs (Voir Vargas-Arenas y Sanoja 2014: en préparation).MG_9824

Jusqu’à présent le projet révolutionnaire a eu pour référence centrale la dimension macro-économique. Des esprits éclairés comme D.F. Maza Zavala avaient anticipé qu’au XXIème siècle l’aire de propriété purement étatique devrait être limitée par le développement d’autres formes avancées de propriété sociale, commune ou collective, que nous pourrions assimiler à l’actuel système communal. Maza considérait comme souhaitable que l’État conservât la propriété et le contrôle des activités productives basiques, mais observait que “la socialisation qui est par essence la domination du social par la société, exige la participation collective dans la prise de décisions, le contrôle des intérêts publics ou sociaux par des organisations et des dispositifs institutionnels de type populaire : approfondir la démocratie, éradiquer les élites de pouvoir et le pouvoir des élites, pour développer en leur place le pouvoir populaire” (Maza Zavala 1985: 135-136).

La dimension macro-économique du modèle qui a dominé le processus bolivarien a été affectée par l’actuelle crise du capitalisme, parce qu’elle n‘a pas pu dissocier l’économie et la société vénézuélienne du marché capitaliste promu par l’Empire mais, au contraire, a accru notre dépendance de ce marché. Le processus de socialisation, les communes, ce dont nous parlait Maza Zavala, a pris un nouvel élan sous le gouvernement du Président Maduro.maduro_23_enero_comunas_111377221436-540x360

La soi-disant crise de la révolution bolivarienne semblerait plutôt être un changement de front, une réorientation stratégique du processus en vue d’octroyer un rôle central aux communes, d’où la restructuration du gouvernement entamée par le président (1), discutée par les mouvements sociaux ou lors du récent congrès du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV).

La révolution bolivarienne a besoin de revoir son modèle économique, dont une bonne part est héritée des théories économiques de la vieille gauche vénézuélienne depuis les années 1950. Il est important d’évoquer la crise laborale que traversent les entreprises de Guayana et de rappeler à ce propos l’idée de l’économiste eurochaviste Luciano Vasopollo (224:BCV 2013) pour qui il faut différencier nationalisation et socialisation de la gestion économique : la disparition de la propriété privée – dit-il – n’implique pas sa socialisation immédiate.

La nationalisation des secteurs stratégiques (énergie, communications, transport, etc.), apporte des ressources nécessaires pour impulser une stratégie de redressement productif à court terme. Cependant, soutient Vasopollo, la propriété étatique ne garantit pas per se le contrôle des travailleurs(ses) sur leur propre travail ni ne garantit le socialisme.

Si le monopole d’État n’est pas contrôlé directement par les organismes populaires, comme le plaidait également Maza Zavala, celui-ci pourrait retomber dans l’autoritarisme syndical mafieux, le bureaucratisme sydical contre-révolutionaire et inefficace comme c’est le cas au sein des entreprises basiques de Guayana. Sans contrôle démocratique de la part des organismes populaires, la propriété d’État finit par créer et privilégier une nouvelle classe sociale qui surgit du monopole de la gestion étatique des moyens de production (Álvarez 2003; Idem 2010: 58-74).

Comme le note également Vasopollo “… Ce n’est que lorsque s’effectue le contrôle social du processus de production, que la possession des moyens de production est exercée par les unités productives elles-mêmes et que celles-ci, depuis leur environnement immédiat, prennent des décisions sur les investissements et sur le changement technologique, qu’on peut parler d’une autonomie relative de ces unités, autonomie qui peut être accompagnée – ou non – de la condition correspondante de “sujet juridique” …”

Le socialisme, à quelque niveau que ce soit, dit Vasopollo, ne peut être pensé ni construit s’il n’est fondé sur une base solide de démocratie directe qui permette de concevoir la planification sur la base de la connaissance directe des besoins individuels et collectifs (sociaux, d’entreprises, environnementaux, etc.), s’incarnant dans des processus tels que le président Maduro les a baptisés : gouvernement de rue et dialogue sur la production avec les petits et moyens entrepreneurs.

Pour mettre en marche les critères de l’efficacité micro-économique, il serait nécessaire que le gouvernement révolutionnaire dessine et mette en pratique la création d’une culture du travail appropriée, basée sur des valeurs sociales de solidarité collective qui s’oppose à l’opportunisme syndical et au consumérisme individuel qui sont à la base du capitalisme. De la même manière, poursuit Vasopollo, il est non seulement nécessaire de changer la forme et le contenu des fonctions d’utilité micro-économique, en maintenant par exemple la possibilité de répartir le temps de vie entre travail et loisir, mais aussi d’élargir les possibilités qu’a la population de choisir des alternatives autour de ce thème.comunas-2-

Construire le socialisme, toujours selon Vasopollo, c’est promouvoir un changement d’hégémonie culturelle qui inverse les liens de causalité entre économie et politique “…comme on est déjà en train d’en faire l’expérience entre pays de l’ALBA…” redéfinir le discours politique à partir de la centralité de la planification socio-économique…” (BCV 2013: 802), en l’orientant vers un modèle de développement socio-économique auto-déterminé, autogestionnaire, centré sur les ressources et les économies locales et qui valorise en même temps les traditions culturelles et productives, renonçant à importer tant de marchandise inutile qui ne sert qu’à un système de consommation à outrance et insoutenable.

En somme il s’agit de créer la société communale car le passage d’un mode de production à l’autre, à la société post-capitaliste, dit Vasopollo, suppose fondamentalement la présence organisée d’une subjectivité révolutionnaire, exprimée dans le cas vénézuélien par la commune.

La création d’une nouvelle hégémonie culturelle requiert de manière incontournable l’élargissement des espaces politiques où les processus participatifs qui impulsent les processus autodéterminés et autogestionaires puissent s’exprimer avec plénitude : les communes, les conseils communaux, les conseils de travailleurs, les conseils paysans, les conseils étudiants, etc., semences d’une démocratie authentiquement participative, du pouvoir populaire constituant, de la nouvelle société socialiste vénézuélienne (Álvarez 2010: 145-158).MG_9785

En ce sens il est nécessaire de considérer la pertinence d’un système politique de représentation comme celui développé par le PSUV dans lequel les délégué(e)s, porte-paroles des Unités de Bataille Bolívar Chávez (UBCH) doivent se maintenir à tout moment au contact de leurs bases pour guider et orienter le travail et éviter le bureaucratisme.

Le modèle d’intégration civico-militaire vénézuélien, dont l’artisan fut le président Chávez, a joué un rôle de stabilisation fondamental face à l’insurrection armée de secteurs de l’extrême droite vénézuélienne. Selon la nouvelle doctrine militaire vénézuélienne, en cas d’urgence nationale, les forces armées ne resteraient pas les bras croisés à attendre que l’envahisseur ou l’ennemi intérieur agisse contre la révolution mais déploieraient une guerre de résistance populaire appuyée sur le système communal. C’est pour cela que les contigents réguliers ou les forces liées au système communal doivent sentir qu’ils défendent la souveraineté nationale et qu’ils sont aussi les constructeurs actifs du socialisme vénézuélien.

* Anthropologues et historiens vénézuéliens.

Note

(1) Voir “Le Venezuela accélère la transformation du pouvoir citoyen en gouvernementhttps://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/


Références citées:

– Álvarez R, Víctor. 2003. Hacia donde va el modelo productivo. Centro Internacional Miranda. Caracas,
-Álvarez R., Víctor. Del Estado Burocrático al Estado Comunal. Centro Internacional Miranda, Caracas,
-Chávez Frías, Hugo. 2007. Poder Popular: Alma de la Democracia Revolucionaria. Gobierno Bolivariano de Venezuela, Caracas.
– Maza Zavala, D.F. 1985. Ensayos sobre la Ciencia y la Política Económica. Academia Nacional de Ciencias Económicas. Serie Ensayos. Caracas.
-Vargas-Arenas, Iraida y Mario Sanoja Obediente. 2013. Lectura geohistórica de Venezuela. El espacio Nacional y la Sociedad Comunal Socialista. Primera edición. Caracas. Segunda edición revisada, corregida y aumentada (en preparación).
-Vasopollo, Luciano. 2013. Análisis de los Sistemas Económicos. Banco Central de Venezuela, Caracas

Source : http://www.comunaactiva.org.ve/2014/08/el-legado-de-chavez-las-comunas/

Traduction : Thierry Deronne

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Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019

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Célébration de la victoire, 14 avril 2013, Caracas.

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Le programme révolutionnaire (socialiste, écologique, participatif, basé sur les concepts de souveraineté et de politique étrangère multipolaire) proposé par Nicolas Maduro a été approuvé par 50,7 % des électeurs ce 14 avril 2013, contre 48,9 % au programme néo-libéral du candidat Henrique Capriles Radonski. La victoire de ce programme inconnu des citoyens occidentaux frappe d’autant plus que les médias privés du Venezuela et leurs relais internationaux ont fabriqué depuis quatorze ans l’image du “dictateur Chavez”. Pourtant, en l’absence de celui-ci et malgré l’usure de quatorze ans de pouvoir, la majorité des citoyens s’est mobilisée pour confirmer dans les urnes le programme débattu publiquement depuis juillet 2012, qui avait valu sa victoire à Hugo Chavez en octobre 2013 et qui a constitué le coeur de la campagne présidentielle de Nicolas Maduro. Alors que le candidat de la droite appuyé par les médias privés fait campagne depuis trois scrutins et a disposé de plus de temps pour construire son plancher électoral, Nicolas Maduro n’a eu que quelques semaines pour mener sa première campagne au contact de la population.

Près de 19 millions d’électeurs pouvaient voter et, bien que le vote ne soit pas obligatoire, la participation a été massive (79,8 %). Ce scrutin, comme les 16 autres qui l’ont précédé depuis le début du processus révolutionnaire, a été suivi par 173 observateurs internationaux accrédités par le Conseil National Électoral (CNE) : l’Union des douze Nations Sud-américaines (UNASUR), l’Union Interaméricaine des Organismes Électoraux (UNIORE), le MERCOSUR et le Centre Carter, notamment. Nicolas Maduro a été proclamé officiellement président de la république ce lundi 15 avril par le Centre National Électoral. Les résultats définitifs sont publiés sur le site du CNE :  http://resultados.cne.gob.ve/resultado_presidencial_2013/r/1/reg_000000.html

Du côté de la droite, le scénario se répète : le candidat Capriles Radonski, qui avait participé activement au coup d’État du patronat et de généraux made in CIA contre Chavez en avril 2002, refuse de reconnaître le verdict des urnes et appelle au coup d’État, allumant ici et là des foyers de violence avec l’aide des mêmes  « puissances étrangères » et des mêmes médias. Des centres de santé populaire, un siège du Parti Socialiste Uni du Venezuela ont été détruits, plusieurs personnes ont été assassinées par des commandos d’extrême-droite. Le gouvernement bolivarien, sans tomber dans la provocation,  s’est attelé dès ce lundi à défendre la constitution, à empêcher la violence d’interrompre le cours de la démocratie, et à réaliser son programme pour résoudre les problèmes économiques, sociaux définis durant la campagne, avec l’appui de 20 sur 23 gouverneurs, une majorité de maires et de députés, et de nombreux espaces de démocratie participative.

Comme le dit José Roberto Duque, « Si l’état communal que nous sommes à peine en train de formuler, de discuter et de construire maladroitement à travers des processus et des expériences locales et pour l’heure isolées, se convertit en forme de vie et de participation citoyenne, là oui ce sera la révolution. Cela sera, oui, l’héritage de Chavez, ce sera aussi notre fierté. Nous, formés, moulés par les codes bourgeois, dans des écoles bourgeoises et dans une manière de nous relier absolument bourgeoises, nous aurons démontré que nous pouvons nous faire violence, faire échouer notre être égoïste, individualiste, consommateur et médiocre, pour mériter l’épithète de génération révolutionnaire. La mauvaise nouvelle est que nous, les vénézuéliens vivants, ne saurons jamais si on se souviendra de nous de cette manière. Je le regrette. L’histoire est pleine de personnes qui n’ont pas mesuré la taille de leur contribution à l’humanité« . (1)

Pajarito

« J’ai voté pour Maduro ! Mission accomplie ». Face au dénigrement de Maduro par les médias comme « simple chauffeur d’autobus » (allusion à sa trajectoire de syndicaliste du transport), l’humour populaire a rendu la politesse.

morales_evoParmi les félicitations des présidents du monde entier, celle du président Evo Morales : « cette victoire montre que face à la soumission, face au pillage du capitalisme et de l’impérialisme, les peuples se manifestent démocratiquement« .

Depuis l’Équateur Rafael Correa a déclaré : “Gloire au peuple courageux qui a vaincu le joug ! Félicitations Président imagesMaduro. Commandant Chávez : le Venezuela ne retournera jamais au passé ! »

L’ensemble des présidents latino-américains seront présents à la prise de fonctions de Maduro, ce vendredi 19 avril 2013.

Le seul fait que le Venezuela bolivarien, système “excessivement démocratique” selon l’ex-président Lula, avec sa surdose de processus électoraux et la participation citoyenne aux dizaines de milliers de conseils communaux, puisse être dépeint comme un régime autoritaire démontre que les médias privés et leurs copies publiques ne défendent plus le droit des citoyens à l’information. Certes, cette propagande prend de moins en moins dans les secteurs populaires en Occident, et éveille des soupçons grandissants chez ceux qui ont compris le rôle des médias dans le maintien de l’ordre néo-libéral mondial.

Mais ni Facebook, ni les blogs ne suffiront à contrebalancer l’image du monde transmise par les médias de masse. Par exemple, la gauche occidentale ferme les yeux sur des guerres coloniales, sur des bombardements humanitaires ou laïcs de populations civiles ou sur des coups d’Etat téléguidés, parce qu’elle n’ose pas affronter les justifications démocratiques diffusées par ces médias et qu’elle préfère y soigner son image de marque. Les citoyens occidentaux ont devant eux une tâche urgente : démocratiser et répartir les ondes de radio et de télévision pour garantir la libre expression des mouvements sociaux, pour briser la colonisation du service public par la logique des médias privés et par le dogme du libre marché et pour que les citoyens puissent comprendre ce qui se passe dans le reste du monde.

L’Argentine l’a déjà fait en légiférant pour offrir un tiers des ondes radiophoniques et télévisées au service public, un tiers aux entreprises privées, un tiers aux associations citoyennes. En Equateur, en Bolivie, ou au Venezuela, la démocratisation des ondes avance plus lentement – ces pays vivent encore sous la domination médiatique de grands groupes économiques privés anti-État, anti-mouvements sociaux (2). Alors que ce thème était jusqu’ici tabou au Brésil, le Parti des Travailleurs et la principale centrale syndicale du pays, la CUT, évoquent pour la première fois publiquement la nécessité d’en finir avec la dictature du monopole privé incarné par TV Globo et toute sa chaîne de journaux, livres, revues, etc.. (3). Quelque chose s’est mis en mouvement en Amérique Latine. Mais démocratiser les ondes dans une seule partie du monde ne suffira pas s’ils restent monopolisés par de grands groupes privés ailleurs.

En Occident, il ne s’agit pas seulement de légaliser et de multiplier les médias citoyens et de refinancer le service public, mais aussi de revenir à une formation intégrale, universelle et critique des journalistes, qui les libèrera de la Fin de l’Histoire, leur rendra le sens original d’un métier qui passe par une véritable rencontre avec l’Autre, par le respect de son Histoire, de son droit d’élire qui il veut, et d’être entendu dans ses propositions. Ce qui implique de restaurer une logique de production où le temps est premier : le temps de voyager, de sortir des hôtels et des conférences de presse, le temps d’écouter, de se former, de comprendre et de découvrir tout qu’on ne savait pas, tout ce qu’on ne comprenait pas.

Sans cela, comment un journaliste européen pourra-t-il comprendre la rébellion vivante dans les gènes des vénézuéliens, ces métis qui n’ont jamais obéi à aucune capitainerie générale du royaume d’Espagne, et qui ne sont plus prisonniers du présent médiatique, mais ont un pied dans le passé et l’autre dans le futur ? Ou que la révolution au lieu de se militariser comme l’annonçaient les médias il y cinq ou dix ans, vient d’élire un président civil et que les médias privés, majoritaires, font librement campagne contre lui ? Ou ce qui pousse des voyageurs du monde entier à chercher à Caracas un sens aux mots démocratie, socialisme, politique ?

Nous publions une synthèse des 70 pages du programme choisi par les électeurs.

Dans beaucoup de pays la “gauche” gouvernementale s’est vidée de tout programme pour se muer en agence de casting et fournir des “évènements” quotidiens aux médias. Les bolivariens, eux, tiennent leurs promesses et ont ouvert le chantier infini de la transformation de la vie. “Ne nous y trompons pas : la formation socio-économique qui prévaut encore au Venezuela est de caractère capitaliste et rentier. Le socialisme commence à peine à imposer sa propre dynamique interne parmi nous. Ce programme est fait pour le fortifier et l’approfondir, en radicalisant la démocratie participative. Nous partons du principe qu’accélérer la transition au socialisme bolivarien du XXIème siècle passe nécessairement par l’accélération de la restitution du pouvoir au peuple. C’est sa condition indispensable. Le présent programme s’efforce d’exprimer la volonté des majorités populaires, mais nous avons beau vouloir figer celle-ci dans des mots, nous savons que cela est totalement insuffisant. C’est pourquoi, à partir de ce jour, nous voulons que ce texte soit le sujet du débat le plus large et le plus libre pour qu’il soit prolongé, biffé, amendé, corrigé, complété et enrichi, pour que ce deuxième Plan Socialiste de la Nation soit une oeuvre éminemment collective, comme il se doit en temps de révolution.” (Introduction du programme par Hugo Chavez, juin 2012).

Thierry Deronne, Caracas, avril 2013.

Programme de gouvernement pour 2013-2019.

Premier objectif :Défendre, étendre et consolider le bien le plus précieux que nous ayons reconquis depuis 200 ans : l’indépendance Nationale.”

INFOGRAFÍA obj 1Exemples de quelques mesures prévues :

Renforcement et expansion du Pouvoir Populaire pour que le peuple soit le pouvoir. Préserver, récupérer et avancer dans les espaces de gouvernement régional et local pour approfondir la restitution du pouvoir au peuple. Continuer à construire l’hégémonie en matière de communications, pour qu’au Venezuela, on écoute toutes les voix. Maintenir et garantir le contrôle de l’Etat sur Pétroles de Venezuela S.A. Garantir l’hégémonie de la production nationale de pétrole. S’assurer une participation majoritaire dans les entreprises mixtes. Maintenir et garantir le contrôle de l’Etat sur les entreprises d’état qui exploitent les ressources minières sur le territoire national.
Promouvoir et stimuler la recherche scientifique et le développement technologique dans le but d’assurer les opérations intermédiaires de l’industrie pétrolière. Renforcer la coordination des politiques pétrolières au sein de l’OPEP. Impulser des mécanismes pour la juste valorisation du gaz. Elever la conscience politique et idéologique du peuple et des travailleurs du pétrole et du secteur minier , ainsi que sa participation active dans la défense des ressources naturelles de la nation. Impulser la participation des travailleurs dans la planification des activités de l’industrie pétrolière. Consolider et approfondir les instances de participation politique du peuple et des travailleurs du pétrole et des mines. Impulser et promouvoir une initiative de coordination entre les grands pays pétroliers.
Garantir l’utilisation des ressources naturelles du pays, souverainement, pour la satisfaction des demandes internes ainsi que son utilisation en fonction des plus hauts intérêts nationaux. Etablir et développer un régime fiscal minier, comme mécanisme de récupération efficace de recouvrement des revenus de l’activité minière.
Projets de développement social, notamment via la convention Chine-Vénézuéla : logements, hôpitaux et centres médicaux. Projets de développement énergétique tels que raffineries, usines de production de gaz naturel, de pipelines et de gazoducs, usines de gaz liquide, projets d’extraction, transport et commercialisation du charbon, etc.. Cette politique a permis de nous rendre indépendants des organismes financiers multilatéraux comme le Fonds Monétaire International (FMI), la Banque Mondiale (BM) et la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Fortifier et amplifier les accords de coopération énergétique. Renforcement des accords dans le cadre de Petrocaribe pour contribuer à la sécurité énergétique, au développement socio-économique et à l’intégration des pays des Caraïbes et de l’Amérique Centrale par l’emploi souverain des ressources énergétiques. Renforcement de l’ALBA.
Souveraineté alimentaire pour garantir le droit sacré de notre peuple à l’alimentation. Développer notre potentiel de production agricole. Augmenter la surface agricole irriguée de 178 000 ha jusqu’à 538000 ha irrigués en 2019, ce qui représente une augmentation de 202%. Accélérer la démocratisation de l’accès , pour les paysans, les producteurs et les différentes collectivités et entreprises socialistes, aux ressources nécessaires (terres, eau, arrosage, semences et capitaux) pour la production, en encourageant leur utilisation rationnelle et soutenable. Commencer la construction de 14 Maisons de Pêcheurs au niveau national dans les états de Carabobo, Aragua, Apure, Falcon, Nueva Esparta, Sucre, Miranda et Portuguesa. Créer et consolider les centres de distribution et de vente locale dans les grandes villes, vente et distribution directe de produits de consommation directe dont l’accès sera garanti à la population avec une rémunération juste du travail du paysan dans le but de développer le commerce d’exportation. Multiplication des réseaux de distribution socialiste Mercal, PDVAL, BICENTENARIO, marchés communaux et programmes de distribution gratuite. Renforcer et moderniser le système de régulation sociale d’état pour combattre l’usure et la spéculation dans l’achat et la distribution des aliments, étant donné son caractère de bien essentiel pour la vie humaine.
Mettre en place une politique d’exportation dans les pays des Caraïbes et au nord du Brésil. Donner un coup de pouce au développement et à l’utilisation de technologies pour les matières premières, réduisant les émissions nocives dans le milieu environnemental. Consolidation des espaces de participation citoyenne dans la gestion publique des aires thématiques et territoriales en rapport avec les sciences, la technologie et l’innovation. Consolider le déploiement des infrastructures éducatives du pays dans les centres universitaires, techniques, des médias et pour la formation pour le travail libérateur. Accroître la capacité défensive du pays avec la consolidation de la redistribution territoriale des Forces Armées Nationales Bolivariennes. Accroître la participation active du peuple pour consolider l’union civique et militaire. Renforcer et accroître le système de renseignements et de contre-espionnage militaire pour la défense intégrale de la patrie.

Deuxième objectif :Continuer à construire le socialisme bolivarien du XXIème siècle comme alternative au système destructeur et sauvage du capitalisme et ainsi, assurer la «plus grande sécurité sociale possible, la plus grande stabilité politique et le plus grand bonheur possibles» (Simón Bolívar) pour notre peuple.

INFOGRAFÍA obj 2Exemples de quelques mesures prévues :

Favoriser la démocratisation des moyens de production et impulser de nouvelles formes d’articulation de formes de propriété, en les plaçant au service de la société. Fortifier l ‘appareil productif national, en le modernisant technologiquement pour fournir la base matérielle en l’orientant vers le nouveau modèle du socialisme. Développer des modèles de gestion des unités de production basés sur l’inclusion, la participation des travailleurs et travailleuses, alignés sur les politiques nationales ainsi que sur une culture du travail qui s’oppose au rentisme du pétrole, en démontrant la structure d’ oligopole et de monopole existante. Assurer la formation collective dans les centres de travail en assurant son incorporation dans le travail productif, solidaire et libérateur. Augmenter durablement la production et la distribution de biens culturels au niveau national, à travers la production de 15.000.000 d’exemplaires du système massif de revues, et avec l’augmentation de 200% de la production de livres. Augmenter les infrastructures culturelles mises à la disposition du peuple avec la construction de 336 salles de bibliothèques, une par municipalité, avec le mobilier nécessaire à la lecture. Universaliser la sécurité sociale pour les artistes, les employés du secteur de la culture et les créateurs.
Rendre plus puissantes les expressions culturelles libératrices. Rendre visible l’identité historique et communautaire (Mision Cultura Corazon Adentro). Améliorer l’habitat et les infrastructures pour les peuples indigènes. Accélérer la délimitation territoriale de leurs espaces, à travers la remise de titres de propriété de terres aux communautés indigènes et de dotation de logements dignes à chaque famille indigène en situation de vulnérabilité, dans le respect de leurs choix culturels. Encourager la formation et le financement pour des unités socioproductives, avec le renforcement de 2345 conseils communaux et communes socialistes indigènes au moyen du financement de projets, dans le respect de leurs pratiques et de leurs formes d’organisation traditionnelles. Approfondir la participation politique et active des femmes dans le Pouvoir Populaire. Améliorer et construire des infrastructures pour les communautés pénitentiaires. Développer une politique intégrale de protection et de divulgation scientifique en relation avec la diversité biologique de notre pays, et en particulier en ce qui concerne nos Parcs, ainsi que les réservoirs d’eau de notre pays et ce qu’ils représentent pour la planète.
Renforcer la lutte contre ce qui détermine les conditions d’inégalité qui doivent être supprimées pour éradiquer l’extrême pauvreté. Etendre la couverture de l’inscription scolaire à toute la population. Développer l’éducation interculturelle bilingüe avec la participation des populations indigènes. Consolidation de la transformation universitaire autour de la formation intégrale, de la production intellectuelle et des liens sociaux qui garantissent le développement des capacités créatives et des capacités qui permettent de résoudre les problèmes prioritaires du pays. Renforcer le droit constitutionnel à l’éducation universitaire pour tous et toutes en augmentant les investissements, la poursuite et la dépense, au moyen de l’augmentation de 90% de l’inclusion des jeunes bacheliers au système d’éducation universitaire. Assurer la santé de la population à travers la consolidation du système public national de santé, sur la base de l’approfondissement de Barrio Adentro, du pouvoir populaire et de l’articulation de tous les niveaux du système de protection, de promotion, de prévention et de soin intégrala u service de la santé individuelle et collective. Assurer une alimentation saine et adéquate tout au long de la vie, en concordance avec les demandes de la Constitution concernant la Santé, la Souveraineté et la Sécurité Alimentaire, avec l’augmentation de la prédominance de l’allaitement Maternel Exclusif  jusqu’à 70%.
Renforcer 4500 magasins d’alimentation pour en faire des centres de formation et de soins nutritionnels. Consolider et agrandir le Réseau de Pharmacies Populaires sur tout le territoire national. Développer le Système Economique Communal avec les différentes formes d’organisation socio-productive : entreprises de propriété sociale, unités familiales, groupes d’échange solidaires et d’autres formes associatives pour le travail. Fortifier la base sociale du système d’économie communale. Développer le Pouvoir Populaire dans les entreprises de propriété sociale indirecte. Constitution de Conseils de Travailleurs et Travailleuses dans les entreprises de propriété sociale indirecte. Créer de nouvelles Grandes Missions dans des zones et sur des thèmes ou des problèmes prioritaires. Développer à partir des Grandes Missions, les systèmes d’accompagnement territoriaux pour transformer la vie des familles et des communautés en situation de pauvreté. Garantir la participation active du peuple organisé en ce qui concerne la formation, la transformation du modèle économique de production, la prévention et la protection sociale par les nouvelles instances de participation populaire comme les Conseils Communaux, les organisations de femmes, de jeunes , d’adolescents, d’indigènes, d’afro-descendants, d’étudiants, d’ouvriers et d’ouvrières, de paysans et de paysannes,  de travailleurs du transport, de professionnels, de petits et moyens producteurs et commerçants, associations de la diversité sexuelle, employés de la culture, écologistes, mouvements de villageois parmi beaucoup d’autres dans les sphères de la formation.
Accélérer la participation du peuple aux conseils communaux, groupes de bataille sociale, communes socialistes, cités communales, fédérations et confédérations communales pour le renforcement des possibilités d’action locales dans une perspective territoriale , politique, économique, sociale, culturelle, écologique,et de défense de la souveraineté nationale . De 2013 à 2016 : on développera l’organisation des 21 004 Conseils Communaux qui relieront 8.821.296 personnes (couverture totale de la population vénézuélienne). Le renforcement et l’accompagnement du Pouvoir Populaire dans la période 2013-2019 permettront la mise en conformité de 3 000 Communes Socialistes, selon des prévisions approximatives de 450 Communes, conformément à la démographie des axes de développement territorial. Ces Communes regrouperont 39 000 Conseils Communaux où vivront 4 680 000 familles , ce qui représente 21 060 000 citoyens. Garantir le transfert de compétences en ce qui concerne la gestion et l’administration de la chose publique à partir des instances institutionnelles régionales et locales vers les communautés organisées , les organisations de base et autres instances du Pouvoir Populaire comme stratégie de restitution totale du pouvoir au peuple souverain. Création de 3 000 Banques Communales qui serviront à consolider la nouvelle architecture financière du Pouvoir Populaire. Supprimer toutes les démarches inutiles demandées aux citoyens et aux citoyennes, pour réaliser des opérations légales avec l’Etat, ou pour obtenir des licences, des enregistrements, des diplômes, des certifications, etc…
Elaborer à partir de l’Etat une profonde et définitive révolution dans le système d’administration de la justice pour que cesse l’impunité, pour l’égalité et pour supprimer le caractère de classe et le caractère raciste dans son application. Poursuivre la transformation du Système Pénitentiaire. Activer le Système National de Soins aux Victimes. Garantir le droit et l’accès au libre exercice de l’information et de la communication véritable. Consolider la régulation sociale des moyens de communication en tant qu’outils pour le renforcement du Pouvoir Populaire en promouvant le Système National de Communication Populaire (radios, télévisions communales, journaux communautaires, environnementaux, personnels de l’environnement, ouvriers, jeunes, membres des partis, syndicalistes, paysans,entre autres) en tant qu’espace pour l’articulation de signifiants et de relations produites par la pratique de la communication sociale et humaine dans le but de transformer la réalité à partir du Pouvoir Populaire organisé. Actualiser et développer les plate-formes technologiques des moyens de communication en profitant du développement que représente la mise en arche de la Télévision Digitale Ouverte (TDA) qui permettra d’améliorer la qualité des transmissions.

Troisième objectif :Transformer le Venezuela en une puissance du point de vue social, économique et politique, à l’intérieur de la grande puissance naissante de l’Amérique Latine et des Caraïbes qui garantisse la création d’une zone de paix dans Notre Amérique.

INFOGRAFÍA obj 3Exemples de quelques mesures prévues :

Développer la capacité de production du pays en rapport avec les immenses réserves d’hydrocarbures conformément au principe d’exploitation nationale et de la politique de conservation des ressources naturelles épuisables et non renouvelables. Développer des projets pétrochimiques pour l’exploitation du gaz naturel, la production de carburants et dérivés de raffinage en les transformant en produits d’une plus grande valeur ajoutée. Renforcer et étendre la souveraineté technologique. Approfondir les stratégies de diversification des marchés du pétrole brut et des produits dérivés, avec l’objectif, pour 2019, de 2.200 MBD destinés aux pays asiatiques, 1.250 MBD vers l’Amérique Latine et les Caraïbes, 550 MBD vers l’Europe et 1,150 MBD vers l’Amérique du Nord. Renforcer et élargir le réseau électrique national. Diversifier les sources de production électrique en favorisant le recours au gaz naturel, au coke, et aux autres sources d’énergie. Développer l’utilisation efficace de l’électricité, en ayant recours à des sources alternatives et en développant le recours à la ressource éolienne. Approfondir les alliances politiques et économiques avec les pays qui ont un positionnement géostratégique favorable et dont les intérêts convergent avec ceux de notre nation, ce qui encouragera la construction d’un monde multipolaire.
Développer et adapter les Forces Armées pour le défense de notre Patrie. Consolider la coopération avec les pays frères en accord avec les exigences de la Défense Intégrale de la Patrie. Conserver et préserver les milieux naturels. Incorporer la reconnaissance de la Culture propre à chaque Peuple dans les processus de planification et de mise en valeur des territoires. Entretenir et étendre le réseau de routes, autoroutes et voies de raccordement qui relient les agglomérations grandes et moyennes sur toute l’étendue du territoire national et pour relier les zones industrielles aux zones d’exploitation des ressources. Améliorer l’état des routes dans les zones rurales et agricoles. Développer la seconde phase de la Grande Mission Logement Venezuela pour en finir définitivement avec la pénurie de logements récurrente. Renforcer la construction de logements dans les zones rurales pour améliorer les conditions de vie des familles paysannes. Poursuivre la construction de réseaux de distribution d’eau potable et d’assainissement des eaux usées dans les agglomérations encore dépourvues de ces services. Accélérer le Plan de distribution de gaz domestique. Développer l’usage des transports collectifs pour qu’ils l’emportent sur les transports privés.

Quatrième objectif :Contribuer au développement d’une nouvelle géopolitique internationale incarnant un monde multipolaire pour atteindre l’équilibre de l’univers (Simón Bolívar)et garantir la paix mondiale.

4Exemples de quelques mesures prévues :

Promouvoir le rôle d’avant-garde de l’ALBA dans le processus des changements en cours en Amérique Latine et les Caraïbes et dynamiser les nouveaux espaces tels que l’UNASUR et la CELAC. Renforcer le rôle du Système Unitaire de Compensation Régionale (SUCRE) et celui de la Banque de l’Alba dans la stratégie de complémentarité économique, financière, productive et commerciale de la zone. Renforcer le mécanisme de PETROCARIBE comme schéma de coopération énergétique et sociale solidaire. Assurer la participation active dans chacun des Conseils de UNASUR pour impulser des politiques et des actions bénéfiques pour les peuples de Notre Amérique. Impulser et renforcer la Communauté des États Latino-Américains et des Caraïbes (CELAC) comme mécanisme d’union de l’Amérique Latine et les Caraïbes. Développer les projets nationaux d’union économique avec les pays de l’ALBA et de complémentarité productive avec les pays du MERCOSUR. Renforcer la Banque du Sud en tant qu’institution visant l’intégration financière régionale. Consolider le rôle du Venezuela en tant qu’acteur d’une coopération solidaire, sans prétensions hégémoniques, et respectueux du principe de l’autodétermination de chaque peuple.
Développer le nouvel ordre latino-américain dans le domaine des communications en insistant sur les nouveaux systèmes et les nouvelles technologies de l’information et en développant de nouveaux outils de communication. Renforcer Telesur et lui assurer une plus grande présence régionale et mondiale. Développer les émissions de Radio du Sud comme outil de communication pour faire connaître les processus politiques en cours dans la région. Développer les réseaux de chaînes d’information alternatives et communautaires dans la région de même que les réseaux sociaux. Diffuser de façon permanente l’information véridique émise par les pays de l’ALBA et les pays alliés du Sud. Défendre la présence des miminorités ethniques et des peuples autochtones dans les organes décisionnels “notre-américains”. Développer le rapprochement et la coordination entre les nouveaux mécanismes de l’union latino-américaine et Caraïbes (ALBA, UNASUR, CEPALC) et le groupe BRICS pour donner plus de force à la voix des peuples du Sud dans l’arène mondiale. Nouer des alliances avec des chaînes de communication et d’information des pôles émergents du monde pour améliorer la compréhension mutuelle et l’information authentique sur nos réalités à l’abri du filtre déformant des grandes entreprises de la communication propriétés des puissances impérialistes.
Promouvoir la diplomatie des peuples et la participation active des mouvements populaires organisés dans la construction d’un monde multipolaire et équilibré.Promouvoir la participation des réseaux mondiaux des mouvements sociaux dans les grands Forums et Sommets internationaux. Poursuivre une politique active et entreprenante en partenariat avec les pays progressistes de notre zone en appelant à une urgente et indispensable réforme du Système Inter-américain de Défense des Droits de l’Homme et de la Justice étant donné que celui-ci est un bastion hautement politisé de l’impérialisme nord-américain. Dénoncer les traités et les accords bilatéraux pouvant limiter la souveraineté nationale face aux intérêts des puissances néocoloniales (promotion et défense des investisements). Porter à un niveau non vital les échanges commerciaux avec les puissances néocoloniales. Porter à un niveau non vital la connexion du Venezuela avec les réseaux de communication dominés par les puissances néocoloniales. Augmenter la part des devises des pays émergents dans les réserves et le commerce international du Venezuela. Réaliser la majeure partie des échanges économiques et commerciaux avec les pôles émergents du monde nouveau.

Cinquième objectif :Contribuer à préserver la vie sur la planète et au sauvetage de l’espèce humaine”.

5Exemples de quelques mesures prévues :

Développer l’action aux niveaux national et international pour la protection et la conservation des zones stratégiques, entre autres les sources et plans d’eau (eaux de surface et nappes phréatiques) pour une gestion globale des bassins hydrographiques, la biodiversité, la gestion soutenable des mers, des océans et des forêts. Continuer à militer pour la reconnaissance du droit à l’accès à l’eau comme un des Droits Humains supplémentaire dans tous les forums et toutes les enceintes. Combattre les chémas internationaux qui prônent la marchandisation de la nature, des services environnementaux et des écosystèmes. Rechercher des alliances stratégiques dans tous les forums internationaux pour lutter contre la marchandisation de la nature. Redynamiser la coopération avec les pays frontaliers sur les questions concernant la gestion respectueuse de l’environnement et les zones écologiques d’intérêt commun sur la base des principes du droit international. Défendre les droits territoriaux et la souveraineté de l’État du Venezuela dans les négociations concernant l’administration des espaces marins et océaniques de même que la diversité biologique marine au-delà de la juridiction nationale.
Elever le niveau des débats de fond sur les questions économiques, sociales et environnementales dans les instances pertinentes au niveau régional et international pour que les décisions y soient prises de façon inclusive et transparente, hors de toute orientation de type paternaliste et néocolonial de la part des pays développés.  Impliquer les institutions publiques dans la production d’une critique percutante des formes culturelles et des reconstructions historiques imposées par la culture jusqu’à présent dominante. Faire circuler la critique à travers les médias publics (magazines, télévision, manifestations événementielles, etc.). Développer l’édition de manuels scolaires pour faire naître une conscience nouvelle et former l’esprit critique des nouvelles générations. Créer des lieux d’expression et des mécanismes d’enregistrement et de conservation des cultures populaires et de la mémoire historique des groupes sociaux et ethniques tenus jusqu’à présent pour secondaires. Aux niveaux national et régional, recenser les lieux d’expression et les formes populaires de conservation de la mémoire historique (par exemple, les conteurs). Organiser, au sein de chaque Conseil de Communauté et dans chaque Commune en Création, des groupes de travail pour la conservation de la mémoire historique et pour la diffusion des acquis de la culture populaire ou ethnique (par exemple, s’agissant, des Afro-Vénézueliens, les travaux réalisés par les Comités “Tierras Urbanas”, “Mesas de Agua” et autres…).
Former des experts issus de ces populations pour la sauvegarde de leur patrimoine culturel et de leur mémoire historique. Accorder une attention toute particulière aux rapports entre les sexes. Dans ce sens, développer des groupes de travail constitués de femmes pour réfléchir sur leur vie familiale et professionnelle et mettre au point des stratégies de résistance et de libération, car les femmes sont les principales victimes des cultures dominantes, cultures qui lesrelèguent dans des rôles secondaires et qui font d’elles, souvent, les victimes de formesexplicites de violence. La même chose peut s’appliquer aux groupes dont l’orientation sexuelle est diverse (gays, lesbiennes, bisexuels et transsexuels), contraints de vivre dans un état de répression et d’humiliation permanentes et dont la seule issue est la frivolité offerte par le monde capitaliste. Élaborer des stratégies pour que soit conservée et diffusée, dans l’actuelle société“mondialisée”, la mémoire culturelle et historique du peuple de Venezuela. Contribuer à la constitution d’un mouvement mondial visant à enrayer les causes et à remédier aux effets du changement climatique conséquence du modèle capitaliste prédateur. Poursuivre la lutte pour la préservation, le respect et la stabilisation du régime climatique conformément à la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique et son Protocole de Kyoto.
Faire abolir les schémas de marchés internationaux du carbone qui légalisent l’achat de droits à polluer et la destruction de la planète en toute impunité. Développer et renforcer le régime juridique actuel concernant le climat en insistantsur les responsabilités historiques des pays développés. Impulser et soutenir toutes les actions qui visent à porter devant la justice internationale tous les manquements des pays développés à leurs obligations dans le cadre du Protocole de Kyoto. Concevoir, au niveau national, un Plan National de Modération qui concerne les secteurs productifs émetteurs de gaz à effet de serre, comme une contribution nationale volontaire aux efforts pour sauver la planète. Promouvoir, au niveau national, la transformation des secteurs productifs selon la ligne tracée par l’éthique transformatrice du modèle économique socialiste, en insistant en particulier sur les secteurs de l’energie, de l’agriculture et de l’élevage, de la gestion des déchets solides et celui de la forêt. Mettre au point un ambitieux Plan National d’Adaptation, conforme à l’engagement éthique bolivarien éco-socialiste, en vue de préparer notre pays à affronter les scénarios et impacts climatiques à venir en raison de l’irresponsabilité des pays industrialisés et pollueurs du monde.

Notes :

  1. « Hacia un nuevo ciclo de nuestra historia », http://www.tracciondesangre.blogspot.com/2013/04/hacia-un-nuevo-ciclo-de-nuestra-historia.html
  2. https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/04/au-venezuela-la-marche-vers-la-democratisation-des-medias/
  3. http://www.cut.org.br/destaques/23103/comunicacao-publica-e-debatida-por-cutistas-e-parceiros-da-luta-pela-libertacao-da-palavra

Illustrations : Collectif d’artistes “Crea y combate

Traduction du programme : Manuel Colinas, Gaston Lopez et Françoise Lopez. Texte intégral : https://venezuelainfos.files.wordpress.com/2012/10/programme-de-chavez-2013-2019-texte-integral1.pdf

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

Chavez organise la rébellion des anges

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Tandis qu’au Ciel, Hugo Chavez, ne perd pas une seconde, à Caracas comme le prévoit la constitution le vice-président Nicolas Maduro a assumé la présidence de la République. Il sera le candidat du mouvement populaire face à la droite aux prochaines élections. Les sondages lui donnent un niveau de suffrages proche de ceux que recueillent les autres gouvernants progressistes tels qu’Evo Morales, Dilma Roussef, Rafael Correa, etc… Nicolas Maduro n’est pas plus « modéré » que Chavez n’était « dur ». Ces poncifs de journaliste science-po européen oublient comme d’habitude que ce ne sont pas les « experts » qui votent mais les populations. Les électeurs vénézuéliens décideront qui ils souhaitent favoriser dans les urnes parmi les divers candidats de gauche et de droite, et voteront en connaissance de cause pour un des programmes qui leur seront soumis. La campagne démarre lundi et si Nicolas Maduro est élu lors des nouvelles élections présidentielles du 14 avril 2013, il le sera sur la base d’un programme. C’est ce plan en cinq objectifs, sorti vainqueur des urnes du 7 octobre 2012 (et occulté par les grands médias, pour d’évidentes raisons) qui sera soumis au vote, non un « look » personnel.

Mais la démocratie vénézuélienne va plus loin que les rendez-vous électoraux. Lorsqu’on parle avec quelques unes des millions de personnes (parmi lesquelles un marcheur nommé Evo Morales) qui forment depuis plusieurs jours à Caracas des files de plusieurs kilomètres pour rendre un dernier hommage à leur président, on se rend compte rapidement qu’il ne s’agit pas de la manifestation d’une croyance aveugle comme le prétendent des médias jamais à court de mépris de classe. Tous les peuples latino-américains sont profondément religieux mais ce peuple venu des quartiers populaires, des zones rurales, réaffirme une culture politique en expansion : la participation citoyenne dans la construction de l’État. Autre caractéristique de cette mobilisation populaire : le mélange de civils et de soldats de tout bord, sans que ceux-ci suscitent la moindre peur parmi les citoyen(ne)s. Des soldats qui avant Chavez étaient utilisés par l’élite pour réprimer toute rébellion sociale.

 

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Piedad Córdoba

C’est un autre trait des gouvernements de gauche latino-américains que d’avoir mis fin à cette longue histoire de disparus, de massacres et d’avoir reconstruit l’humanité, la vocation citoyenne, pacifique des forces armées. Piedad Córdoba, ex-sénatrice colombienne et militante des droits humains : « Chavez s’est chargé de faire en sorte que le chavisme ne dépende pas de lui, c’est une école de leadership collectif, aujourd’hui il y a des millions de Chavez ».

Ce samedi 9 mars 2013, depuis Quito, Rafael Correa a initié son programme alternatif de radio et télévision en parlant de « cet ami unique, sur qui on pouvait toujours compter, qui fut le président le plus diffamé, le plus attaqué par les élites propriétaires des médias. Hugo Chavez a toujours répété que nul ne doit être indispensable dans les luttes des peuples. Les dirigeants appuient, coordonnent, impulsent, mais les changements sont accomplis, comme l’a toujours dit Hugo, par nos peuples, et nous en avons un exemple dans ce peuple vénézuélien, plein de dignité, l’espoir, d’enthousiasme, plein de fierté ». Correa a rappelé que lorsqu’il voyage en Europe, il se rend compte de l’impact de cette désinformation quand il entend des jeunes lui parler de « Chavez assassin ». « Voilà ce qu’ils font des présidents qui luttent pour la souveraineté, pour la justice sociale : des assassins ! Et quand je demande : qui a-t-il assassiné ? quel pays a -t-il envahi ?, personne ne peut me répondre. Le fait qu’un visionnaire aussi solidaire, puisse être transformé en criminel, donne une idée de la dictature médiatique en Occident. Nous, nous devons continuer à lutter pour cette Amérique latine en pleine libération. L’Histoire donnera sa vraie place, sa vraie dimension à Hugo Chavez. »

Au nom du Mouvement des Travailleurs Sans Terre du Brésil, Joao Pedro Stedile a rappelé lors d’une interview à Telesur ce 9 mars 2013, « le combat commun des Sans Terre et du président Chavez : création d’écoles agro-écologiques, luttes contre les OGM, réforme agraire, souveraineté alimentaire, mais aussi promotion incessante des idées des  mouvements sociaux au coeur de l’intégration latino-américaine. Beaucoup de présidents lorsqu’ils arrivent au pouvoir, se croient les maîtres du monde, ne conservent que la bouche et perdent les oreilles. Chavez, lui, en toute simplicité, t’écoutait, cherchait à converser avec toi pour apprendre,  écouter ».

Le Président Santos : « Les progrès concrets dans la paix avec les FARC, nous les devons aux engagements sans limites du président Chavez et du gouvernement vénézuélien ».

Juan Manuel Santos rencontre le peuple vénézuélien lors des obsèques du président Chavez, Caracas, le 8 mars 2013

 Pour le président colombien Juan Manuel Santos, qui est loin de partager les options idéologiques du président vénézuélien, “le meilleur hommage que nous puissions rendre à Hugo Chávez est d’accomplir ce rêve qu’il a partagé avec nous, l’accord qui mettra fin au conflit et installera la paix en Colombie. Chavez est une grande perte pour la région. Nous avions décidé d’écarter nos divergences pour nous concentrer sur le bien supérieur du peuple du Venezuela et du peuple de Colombie »Santos a rappelé qu’au troisième jour de sa présidence, ils se sont réunis seuls, en tête à tête, à Santa Marta (Colombie) « sans autres témoins que leur consciences » pour reconstruire les relations entre les deux pays. « Si nous avons avancé sur la voie d’un processus solide de paix, avec des progrès clairs et concrets jamais atteints jusqu’ici avec les FARC, c’est grâce à l’engagement sans  limites du président Chavez et du gouvernement du Venezuela.

L’ex-président Lula da Silva : “Si vous n’existiez pas, vous devriez renaître !”

La présidente Dilma Roussef et l’ex-président Lula aux côtés du Vice-président Nicolas Maduro.

“Je pense qu’un siècle ne suffit pas pour produire un homme qui possède les qualités de Chávez. On ne voit pas tous les jours un pays élire une personne qui possède un engagement différent avec son peuple”, a pour sa part exprimé l’ex-président du Brésil.  “C’était un homme doté de 80 pour cent de coeur et 20 pour cent de raison, comme, je le crois, doivent l’être tous les grands hommes du monde”. Lula a rappelé que Chavez ne pensait qu’à son peuple et surtout aux personnes les plus pauvres. J’ai eu le plaisir de converser souvent avec lui. Dès le début nous avons noué une relation très forte parce que nous avions de nombreuses affinités. Oui, nous avions des divergences idéologiques mais nous avions beaucoup d’affinités politiques, par exemple sur la relation stratégique entre le Brésil et le Venezuela, comme entre tous les pays d’Amérique Latine. Nous comprenions le rôle des pays pauvres, surtout ceux de l’Amérique du Sud, dans l’affrontement construit avec les pays du nord, surtout dans les questions commerciales et poltiques.

« Tout cela a fait qu’un jour, en 2007, nous sommes passés d’une relation entre présidents à une relation de compagnons. Chavez savait que les raisons d’arriver au gouvernement étaient de faire que le peuple du Venezuela se sente fier, qu’il dispose enfin de droits, de travail, de santé et de la possibilité d’étudier. Il a évidement subi une très forte opposition comme nous l’affrontons tous en Amérique Latine... Chavez a valu la peine non seulement pour ces conquêtes mais pour le symbole que signifia ce qu’il a fait pour son pays : un peuple, les enfants, tous ont repris confiance en eux-mêmes. Un peuple a compris que le Venezuela était beaucoup plus grand que ce que les élites voulaient lui faire croire. Je crois que les idées de Chavez comme celles de Bolívar, vivront longtemps, parce que l’Amérique Latine vit un moment exceptionnel. Et Chavez a beaucoup à voir avec cela : la création de l’UNASUR, de la CELAC, du Conseil de Défense de l’UNASUR, de la Banque du Sud, et de tant d’autres idées qu’ensemble nous jetions sur papier et que nous discutions, pour les concrétiser peu à peu. J’ai eu le plaisir de partager avec lui huit ans de présidence et je ressens la fierté d’avoir construit tant de choses positives avec lui. Et je sens aussi la tristesse de n’avoir pas pu faire davantage. »chavez-y-lulaThierry Deronne, Caracas 9 mars 2013

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/09/chavez-organise-la-rebellion-des-anges/

Vladimir Acosta : la critique du fleuve, de l’arbre fruitier et de l’État.

La conscience latino-américaine est une lame de fond. Tout ne fait que commencer. Ainsi, les vénézuéliens n’attendent pas la critique « de gauche » extérieure pour la produire eux-mêmes. Ils ont l’avantage de vivre la réalité, de la connaître, de la comprendre et de savoir ce que cache chaque pierre, depuis longtemps. Toute discussion sur l’avenir du processus révolutionnaire suscite ici un flot d’inquiétudes fébriles, d’analyses critiques, de propositions. La conviction majoritaire est que la révolution est le moyen de faire passer ces critiques dans le réel. « Canaliser un fleuve, greffer un arbre fruitier, instruire une personne, transformer un État, sont des exemples de la critique fructueuse et en même temps des exemples d’art » (Bertolt Brecht). 

L’historien Vladimir Acosta qui pense et parle depuis Bolivar, Rodriguez et Zamora (trois racines que le vénézuélien connaît mieux que Marx ou Lénine) avait été invité ce samedi 2 février à l’inauguration du nouveau cinéma « Aquiles Nazoa », l’ex-cinéma Urdaneta, dans l’ouest populaire de la capitale. Depuis un an se multiplient les récupérations de théâtres, de cinémas, hier encore aux mains des sectes et du commerce, souvent reconstruits moitié par le gouvernement, moitié par les conseils communaux. C’est de cette tribune, face au peuple, au vice-président de la république, au ministre de la culture et à d’autres dirigeants, lors d’un discours retransmis par les radio et télévision publiques, qu’Acosta a amplifié la critique que portent beaucoup de citoyens et que le président Chavez a souvent émise, énervé par la lenteur ou l’indifférence de certains fonctionnaires. Tous ceux qui ont vécu les manifestations populaires de janvier 2013 savent que le serment du peuple (« nous sommes tous Chávez ») avait un fond de « mais attention, ne nous trahissez pas, on vous tient à l’oeil ».

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Acosta : « Nous avons une participation populaire mais elle est devenue passive. Ce n’est pas la même chose de mobiliser dans des marches et des défilés – qui ont été extraordinaires – que de fixer le peuple comme l’objectif. Nous devons discuter, critiquer, proposer des idées, des tâches, et agir sur elles. Il y a eu une certaine bureaucratisation qui n’est pas condamnable à priori, car tout ce qui surgit comme force spontanée, à mesure de son organisation, se bureaucratise, c’est normal. Le problème survient quand la bureaucratie commence à dépasser et à freiner l’essor du mouvement populaire, et il y a des indices de cela, il est important d’en tenir compte (applaudissements nourris). Et cela n’est pas le plus préoccupant car la bureaucratisation, l’arrogance et la corruption, nous les voyons, nous pouvons les combattre. Le plus préoccupant c’est ce qui ne se voit pas. Malgré toutes les statistiques qui montrent les avancées sociales extraordinaires, toute les politiques de solidarité, malgré tout ce que signifie le processus unitaire du continent sud-américain né en grande partie ici, nous sommes en train de glisser vers des positions plus modérées. Pourquoi ? Peut-être parce que Venezuela reste une exception et que le reste des nations, le monde qui nous entoure et qui exerce des pressions sur nous, reste de droite, reste dans sa quasi totalité néo-libéral.

« Nous, nous devons mettre nos discours en accord avec notre pratique, une révolution ne peut cesser d’être radicale, Chavez l’a dit très souvent, il s’agit d’aller à la racine. Notre objectif n’est pas un capitalisme d’État ni un « État de bien-être » qu’une déroute électorale suffirait à supprimer. L’objectif de notre révolution est de défaire le capitalisme et de marcher vers le socialisme. On a avancé mais peu, le rythme est lent. Le socialisme implique davantage que de changer des noms. Nous ne pouvons déguiser les choses mais travailler pour qu’elles soient vraiment socialistes. Ce qui signifie changer les relations sociales de production. »

Pour Acosta, il faut user des instruments qui permettent l’organisation populaire et révolutionnaire. Comme Jesse Chacón ou Manuel Vadell entre autres (1), Acosta critique le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (Psuv), en l’exhortant à redéfinir ses critères sur la base de l’audace, et à surmonter les erreurs pour fortifier la démocratie interne du parti. Acosta reprend les mots du président Chávez: « Le pouvoir pour le peuple est la commune, sans elle il n’y aura ni démocratie, ni révolution, ni socialisme ». L’historien poursuit : « Sans le pouvoir populaire nous n’avancerons pas. Si Chavez est l’âme de ce processus, la participation et l’action du peuple en sont le muscle irremplaçable ». Acosta se réfère à deux textes fondamentaux selon lui :  le plan socialiste sorti vainqueur des urnes du 6 octobre et le rappel à l’ordre adressé au gouvernement par le président pour son incapacité à construire le pouvoir communal. (2)

L’historien Vladmir Acosta.

Autre critique, déjà exprimée par d’autres intellectuels tels que Reinaldo Iturizza, Iraida Vargas, Luis Britto García… ou Hugo Chavez lorsqu’il a démis de ses fonctions le ministre Andrés Izarra : le modèle dominant du journalisme et de la télévision reste, au bout de quatorze ans, très en retard dans la construction d’une conscience, d’une formation, d’une transmission « de peuple à peuple ».

« Pour atteindre cette conscience il est nécessaire de travailler à travers la formation idéologique et politique. Nous devons faire en sorte que nos médias changent. Cesser de copier le modèle qu’ont imposé les États-Unis et apprendre à construire nos propres informations. Je suis frappé de voir que dans nos journaux télévisés on parle de tout et s’il reste une minute on parle de la culture. C’est un modèle états-unien, il faut donner plus de place à la culture populaire qui est en train de se développer au Venezuela ».

Dernier point : la disposition de lutter. « Nous avons payé la dette sociale mais cela ne peut être compris comme un assistanat ou comme un paternalisme. La manière de le faire sentir à celui qui reçoit une chose est de lui montrer ce que cette chose coûte à la société et à la révolution, et une fois qu’il comprendra que cette chose est une valeur qui a eu un coût, il pourra la défendre ».

“Modestement, en 200 ans d’indépendance, nous sommes en train d’achever l’oeuvre que Simón Bolívar n’a pu finir à cause de la trahison de l’oligarchie ». Et d’insister sur le fait que chaque pas doit être mûri.

« Avancer avec les lois déjà approuvées, sans nous affoler, parce que nous avons la majorité du peuple et une Force Armée Bolivarienne consciente et anti-impérialiste. Nous sommes majoritaires et nous ne pouvons pas permettre qu’une minorité puissante nous contrôle parce qu’elle contrôle les médias. Nous devons tous oeuvrer depuis nos espaces de travail, assumer les responsabilités qui nous incombent. Nous avons le leadership de Chávez, qui est fondamental mais qui ne suffit pas. Le président a appelé le peuple à « être Chávez ». Il l’a fait pour répartir les responsabilités. Que cette année soit victorieuse car nous ne pouvons perdre aucune bataille ».

Les habitants du secteur San Juan (Caracas) découvrent la nouvelle salle de cinéma (500 places) consruite par l’e gouvernement de Caracas et par le Ministère de la Culture.

Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

Notes :

(1) « Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, la voix des citoyens », https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/22/manuel-vadell-le-meilleur-livre-dun-dirigeant-est-dans-les-yeux-dans-la-voix-des-citoyens/

(2) Programme soumis par le président Chavez aux électeurs : https://venezuelainfos.files.wordpress.com/2012/10/programme-de-chavez-2013-2019-texte-integral1.pdf et critique de l’action gouvernementale par Chávez : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/02/04/vladimir-acosta-la-critique-du-fleuve-de-larbre-fruitier-et-de-letat/

Manuel Vadell : « Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, dans la voix des citoyens »

Ce fut au milieu des années 90, à Caracas, dans un sous-sol bourré de livres de Droit et de politique, que je croisai pour la premiere fois l’éditeur Manuel Vadell. Le Mouvement Bolivarien 200 (1) créé par Hugo Chavez y tenait des réunions secrètes pour fortifier le bras civil de l’union civico-militaire. C’est depuis ce dépôt, où je l’interviewe aujourd’hui (17 décembre 2012) qu’il pratique depuis trente ans la balistique idéologique. On lui doit notamment la rencontre d’Hugo Chavez avec un des derniers grands philosophes marxistes – le hongrois Iztvan Meszáros – grâce à la publication d’ouvrages tels que « Au-delà du Capital » ou « le défi et le poids du temps historique ». Quand Vadell envoie ses « torpedos » dédicacés au Palais de Miraflores, ils sont parfois assortis de listes avec recommandations pratiques au sujet de l’appétit immodéré de certains fonctionnaires pour le Trésor public.

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Manuel Vadell, le 17 décembre 2012, à Caracas.

Thierry Deronne – A quel moment avez-vous décidé d’entrer en politique ?

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Affiche du collectif Trinchera Creativa sur les violations des droits de l’homme avant l’époque de Chavez. Légende : « 1989-1993. Adecos (= sociaux-démocrates) experts en lancements – CHUTE LIBRE. »

Manuel Vadell – En 1953. J’avais 17 ans, j’appartenais à la jeunesse d’un parti qui avait beaucoup promis au pays dans sa première étape populaire, au sortir de la dictature: « Acción Democrática » (parti social-démocrate, NdT). Nos courants internes, à la gauche de AD, étaient emmenés par ce grand dirigeant que fut Domingo Alberto Rangel. Puis nous avons fondé le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR). Ce fut le début d’un long travail qui a coûté beaucoup de martyrs au pays, non seulement sous la dictature de Pérez Jimenez mais par la suite sous la dictature des partis social-démocrate (AD) et démocrate-chrétien (COPEI). Il est frappant de voir que cette période civile fut beaucoup plus meurtrière que la dictature militaire. Tant de gens sacrifiés de manière absurde. En les assassinant, en les torturant, en les lançant depuis des avions. La lutte a continué : nous avons organisé tout le mouvement étudiant, celui de l’Université de Carabobo dans mon cas. J’ai subi 17 emprisonnements. Mes séjours en prison étaient brefs : j’étais président de la Fédération des Centres Universitaires et les rues se remplissaient pour exiger ma libération. Je dois dire avec fierté que j’ai inauguré la prison de Tocuyito ! (rire) M’y ont suivi 700 autres, venus de tous les coins du pays. Au milieu de tout cela, en plein appauvrissement généralisé du pays, Hugo Chavez tente une insurrection. Nous avions déjà des contacts avec lui. Lorsqu’il fut fait prisonnier après ce fameux 4 février 1992, les contacts se sont poursuivis à travers mes visites répétées à sa prison en compagnie du Dr. Giordani (actuel Ministre de la Planification NdT) ou de Domingo Alberto Rangel. Ici même, dans cette cave de la maison d’édition, nous nous sommes réunis après la libération de Chavez – Nicolás Maduro était parfois présent – pour structurer le MBR-200 civico-militaire, qui jusque là était une formation purement militaire. Chavez me nomma au sein de la direction avec – cela paraît incroyable – la responsabilité de la « sécurité et discipline ». C’est ainsi que nous nous sommes rapprochés.

Par la suite nous avons dû créer une organisation pour participer aux élections : le « Mouvement Cinquième République » (1998-2007). Malheureusement un personnage qui s’est révélé très nuisible par la suite, et que Chavez considérait à l’époque comme un père a pris un certain ascendant sur cette organisation (Luis Miquelena, NdT). Pour ma part, du fait que j’étais connu dans l’État de Carabobo, étant né a Puerto Cabello, ayant milité dans son mouvement étudiant, Chavez m’a proposé de m’y lancer comme candidat gouverneur, et j’ai gagné l’élection. Miquilena intervint pour faire annuler ma proclamation bien qu’ elle fût signée par le Conseil Électoral de Carabobo.

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La campagne victorieuse de Vadell au poste de gouverneur de Carabobo, sous les couleurs de Chavez (1998)

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De toutes manières, honnêtement,  ces votes n’étaient pas les miens, c’étaient les votes du Président qui avait d’autres stratégies: deux mois plus tard, en décembre 1998, venaient les élections présidentielles et sa décision de convoquer une assemblée constituante. Chavez remporta le scrutin et pour ma part je fus élu comme député à l’assemblée constituante, et chargé de la commission de l’espace géographique : 900.000 kilomètres carrés de territoire mais aussi 600.000 kilomètres carrés d’un espace maritime avec plus de 300 îles et des frontières avec d’autres États ! Qu’on pense par exemple à la Isla de las Aves, une île si petite qu’elle peut disparaitre, que nos forces navales surveillent aujourd’hui. Ce thème n’est pas négligeable, il suffit de voir l’actuel conflit maritime entre le Nicaragua et la Colombie. Nous savons que nos fonds marins contiennent de grandes quantités de gaz et d’hydrocarbures.

T.D. – De quand date votre action littéraire ?

M.V. – De 1973. Nous avons fondé une maison d’édition à Valencia : « Vadell hermanos » (« Vadell Frères »). Au même titre que la petite maison d’éditions du camarade Fuentes surnommé Ho-Chi Minh, nous étions les « torpedos » de la gauche. Nos livres visaient à former idéologiquement les révolutionnaires au moment où nous sortions de la défaite politique, militaire, de notre guérrilla. Prendre le maquis fut une décision, à notre avis, précipitée. Lors d’une visite à Cuba de Domingo Alberto Rangel, secrétaire général del MIR, accompagné du camarade Simon Saez Mérida, ils en ont parlé au Che. Il s’est exclamé : « Une guérilla au Venezuela ? Quelle folie ! La plupart des paysans qui pourraient vous appuyer sont partis habiter dans les villes, ils sont fascinés à l’idée de voter. C’est dans ces conditions que vous voulez monter une guérilla ?» Ce fut exactement ce qui s’est passé : la guérrilla a manqué de l’appui de nos paysans qui croyaient dans la démocratie, dans cette fausse démocratie et dans le pouvoir du vote, et elle fut défaite.

Nous, pendant ce temps, nous travaillions à partir de la maison d’édition en effectuant des tirs importants contre le régime comme « Los peces gordos » (« les gros poissons ») d’un auteur qui nous a trahis par la suite, « El desastre »  de Pedro Duno, Juan Pablo Pérez Alfonzo et Domingo Alberto Rangel, « la invasión de Mr. Ford » ou « la pipa rota » (« la pipe cassée ») de Rangel, des titres cubains également, bref une série de livres qui cherchaient à aiguiser la participation juvénile au débat  idéologique, et la compréhension de la situation nationale. Une publication qui a causé une grande fureur à l’époque fut « La misère au Venezuela » de Michel Chossudovsky (1977).

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T.D. – Vous évoquez Domingo Alberto Rangel qui n’a jamais ménagé ses critiques vis-à-vis du processus bolivarien. Que pouvons-nous retenir aujourd’hui de sa pensée ?

M.V. – Tout. Tous ses apports sont nécessaires au processus en cours. En premier lieu, l’éthique. Nous vivons un processus qui manque encore d’éthique, de morale révolutionnaire. Il y a des personnalités qui se font passer pour révolutionnaires et qui arrivent, malheureusement, au pouvoir. Cela n’a rien de socialiste. Le rectifier est une des tâches urgentes pour les forces progressistes et réellement révolutionnaires. Il existe des risques de déviation, liés au désir chrématistique, dans beaucoup de ministères. Ce qui implique aussi de secouer notre parti.

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Domingo Alberto Rangel (1923-2012)

T.D. – Que pensez-vous de l’affirmation récente de Jesse Chacón pour qui « la grande fragilité du PSUV est de ne s’activer que dans les conjonctures électorales, sans être vraiment au contact des problèmes quotidiens de la population, et que les gens votent pour lui parce que c’ est « le parti de Chavez » ?

M.V. – Je partage totalement ces idées. Nous l’avons dit durant les derniers mois, dans toutes les activités que nous avons menées dans le pays. Les statuts du parti ne fonctionnent pas bien, il faut les refonder. C’est pourquoi je dis souvent que le véritable parti de Chavez, ce sont les forces armées nationales. Dans le parti actuel, le débat est inhibé par la peur de déclencher des batailles internes entre dirigeants. Une des solutions serait de convoquer une nouvelle assemblée nationale constituante. La constitution que nous avons élaborée en 2000 reste hantée par certaines fantômes…

T.D. – Dans quel sens ?

M.V. – Nous proclamons le socialisme mais ce texte crée des obstacles à son développement, nous ne pouvons plus en tirer grand-chose…

T.D. – Par exemple ?

M.V. – Le cas de la commune. La constitution ne permet pas d’en donner une définition efficace. Nous avons besoin d’une constitution idéologiquement plus cohérente avec le processus actuel. On me dira que c’est une constitution jeune, qu’elle n’a que douze ans. Oui, mais précisément au bout de douze ans nous avons besoin d’une nouvelle efficacité dans le chemin ouvert par Chavez vers le socialisme. C’est un thème qui devrait être débattu au sein du parti.

manuel5

Dès 2001, Vadell alertait Chavez à propos des « bandits et commerçants » infiltrés dans le Mouvement Quinta República (première plate-forme électorale bolivarienne créée en 1998, dissoute en 2007)

T.D. – Pour revenir un temps à l’époque du MBR 200, quelle leçon peut-on en tirer, sachant que Nicolás pourrait être le nouveau candidat à la présidence ?

M.V. – Nicolas s’est toujours identifié à sa classe d’origine, la classe des travailleurs. Mais au cas où Chavez devait se retirer dans ces régions du Llano qu’il aime tant comme Elorza, et que Nicolas devait assumer la tâche de mener le processus à bon port idéologique, il faudrait qu’une commission du parti l’appuie en évaluant certains actes commis par des responsables au sein des ministères, qui ont acquis des propriétés dans divers endroits du pays. Il y a des pas positifs dans ce sens comme les déclarations de biens à l’entrée et sortie de fonction mais qui enquête sur la véracité des déclarations ? C’est une tâche parfaite pour notre parti au cas où notre « Contraloría de la República » ne le fait pas. Un parti qui veut être révolutionnaire doit créer en premier lieu une commission de contrôle, un tribunal disciplinaire sérieux, capable d’examiner les dossiers de tous les fonctionnaires publics. Ici la droite ne nous fait pas autant de mal que l’immoralité de certains de nos fonctionnaires qui bien sûr , n’ont aucun intérêt à voir s’instaurer un socialisme et ne veulent pas d’un parti qui les contrôle. L’éthique socialiste qui est un des points du plan stratégique de gouvernement me parait fondamentale pour réaliser notre projet idéologique.

T.D. – Parallèlement à votre combat littéraire, une autre de vos activités permanentes est la formation socio-politique, en particulier au sein du mouvements de travailleurs, quel bilan en tirez-vous ?

M.V. – Pendant une longue période notre gouvernement a tourné le dos à la classe travailleuse, en particulier dans le secteur du fer, du pétrole, et dans d’autres secteurs liés au public. Nous ne marchons pas encore au rythme d’une classe qui doit assumer le rôle central dans une marche vers le socialisme. Dans l’hypothèse d’une présidence de  Nicolás Maduro, mon espoir est qu’il mette l’accent sur cet aspect. En même temps les travailleurs doivent maintenir leur indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’appuient pas, mais sans soumission, en gardant leur identité de classe hégémonique. Parce qu’il y aura encore certaines décisions gouvernementales que les travailleurs devront affronter si elles sont influencées par des facteurs moins révolutionnaires. Si on castre la classe, il ne pourra y avoir d’avancée du pouvoir populaire.

T.D. – Quels autres obstacles y-a-t-il à cette émancipation ?

M.V. – Rappelle-toi que nous avons affaire à un processus nouveau, ce n’est qu’aujourd’hui que nous commençons à en parler. En douze ans nous ne pouvions pas espérer davantage que ce que nous avons conquis. Sur un plan économique et public, si les contrats collectifs sont faits au détriment de la classe des travailleurs, l’avancée ne peut se faire. Je crois cependant, après la nouvelle loi sur le travail, que le gouvernement va changer sa vision au sujet du monde des travailleurs. N’oublie pas que notre classe ouvrière provient de quarante ans de tromperies, qu’elle est encore en phase de développement idéologique. Il y a beaucoup de manières de le faire. Par exemple le théâtre, on peut former les travailleurs à travers le divertissement. Il y avait un théâtre des travailleurs sour le dictateur Pérez Jimenez !.. (rires) un théâtre où des travailleurs jouaient pour leurs camarades ! Aujourd’hui il y a le développement de la culture qui consiste par exemple à enseigner comment écouter et interpréter la musique populaire. Il est temps que les syndicats organisent la sortie de cette culture consumériste et aveugle qui ne tourne qu’autour du salaire. Il faut élever les niveaux de lutte, de la conscience du fait de travailler pour un pays, ne pas se cantonner aux revendications économiques comme c’est encore, souvent, le cas aujourd’hui.

Areopagos

« Conseils d’usine et Contrôle ouvrier de la production », brochure didactique éditée par Areópagos, collectif itinérant de formation socio-politique auquel participe Manuel Vadell.

T.D. – Qu’est-ce qu’être vénézuélien et bolivarien, aujourd’hui ?

M.V. – Du point de vue des médias extérieurs, cela signifie être affilié à une idéologie dictatoriale (rires)

T.D. – Et de votre point de vue ?

M.V. – La première chose à souligner c’est qu’à travers le bolivarianisme nous sommes devenus le pays le plus libre du monde. Nous avons des raisons suffisantes pour l’expliquer. Non seulement les quinze élections qu ont eu lieu depuis l’arrivée de Chavez au pouvoir, mais aussi des faits aussi simples que pendant que les européens doivent se battre pour manger, ici tous mangent, reçoivent des maisons alors que là-bas on les expulse. On pourrait multiplier les exemples. Les médias ont dressé autour de nous un rideau qui empêche de communiquer notre réalité.

T.D. – En tant qu’éditeur, comment voyez-vous le processus ?

M.V. – Chavez est le premier président dont l’objectif déclaré a été de donner au peuple vénézuélien le goût de lire. Ses programmes de télévision ont été fondamentaux pour transmettre au peuple l’émotion de la lecture. La seule erreur, je le dis sur la base de quarante ans de travail, est d’offrir les livres. Le livre doit avoir un prix modique, le gouvernement peut s’en charger. Cinq bolivars, c’est le prix d’un petit café. Livre offert, livre gaspillé en général. Par contre beaucoup le liront s’il l’achètent. En dehors du livre la Révolution doit créer des médias pour élever le niveau de connaissances des classes populaires. Pour un travailleur lire un livre de deux ou trois cents pages peut être fatigant. Mais il peut s’informer sur tout ce qui se passe par la poésie, les télénovélas, le théâtre… J’aimerais que se développe un mouvement théâtral national, semblable à notre grand mouvement symphonique national, un grand mouvement dans les quartiers. Nous avons de grands metteurs en scène et toute l’infrastructure nécessaire. Un coin de rue peut devenir une scène de théâtre, un enseignement pour les jeunes, qui contribue au développement du socialisme.

T.D. – Le général Omar Torrijos disait que la principale qualité du dirigeant est de savoir écouter le peuple.

M.V. – Il avait parfaitement raison. Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, dans la voix des citoyens qu’il veut diriger. Ce sont eux, sans que le veuille le dirigeant, qui vont tracer la route. Dans le fond, c’est la qualité que possède Chavez. Le drame est que certains, parmi ceux qui l’entourent, freinent le développement de l’action populaire, parfois par pure ignorance de comment conduire les masses. Nous devons, avec beaucoup d’habileté, transformer une admiration presque religieuse en militance active, d’où l’importance de la formation populaire. Plutôt que de dire : « j’admire Chavez parce qu’il est le coeur du peuple », l’admirer parce qu’il conduit une action progressiste vers l’égalité par le socialisme.

Photos: T.D.

Note.

(1) Mouvement ainsi nommé en référence aux 200 ans écoulés depuis la geste bolivarienne.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/22/manuel-vadell-le-meilleur-livre-dun-dirigeant-est-dans-les-yeux-dans-la-voix-des-citoyens/

Hugo Chavez ou la construction d’un leadership programmatique. Par Jesse Chacón.

Dans l’air une chanson : http://t.co/jxEMBT0J

Puis une image : 

Et ces paroles : « Les années passeront et je me rends compte que je ne m’en irai plus jamais de ces rues parce que Chávez ce n’est plus moi, Chávez c’est le peuple. Nous sommes des millions. Chávez, c’est toi, femme. C’est toi, jeune, c’est toi, enfant; toi, soldat vénézuélien; ce sont vous les pêcheurs, les agriculteurs, les paysans et les commerçants ».

Et il y a ELLE (photo), qui quelques jours auparavant, a accompagné l’inscription au Conseil National Électoral de cet homme que les médias occidentaux rêvaient malade, encerclé par les complots, fini.

Elle a 73 ans m’explique-t-elle, et s’appelle Isabel. Venue des vallées de la rivière Tuy, de loin donc, surtout pour son âge. Je regarde son visage aux traits indigènes, presque impassible. C’est la première fois, poursuit-elle, qu’elle participe à un meeting. La première fois qu’elle croit « vraiment » dans la politique. Elle a fait la route parce qu’elle considère que c’est ce qu’elle peut faire pour lui. Sa fille intervient, émue, s’excusant du désordre de ses pensées : « Chavez a réveillé le meilleur de nous-mêmes, ce qu’il y a de plus authentique en nous. C’est un guerrier infatigable, insoumis et en même temps capable d’une tendresse qui confine à la naïveté. Avec sa franchise à la vénézuélienne qui peut choquer certains mais qui est toujours authentique. Quand je le regarde je vois mon reflet, je vois mes soeurs, mes frères, ou pour le dire autrement, le meilleur de nous-mêmes. II est de ceux qui vous poussent à ne jamais vous avouer vaincu alors que tous les autres vous disent que vous ne pouvez pas. Et notre espoir dans l’avenir n’est plus naïf, pour nous c’est un avenir de travail, de critiques. Nous sommes capables de reconnaître que nous avons fait beaucoup mais qu’il nous reste encore plus à faire. Sauf que maintenant nous savons et que nous nous respectons tels que nous sommes : noirs, indigènes, métis, blancs, tout en étant un même peuple. Avec lui nous avons déjà réussi beaucoup de choses mais je suis sûre que nous allons réussir beaucoup plus de choses parce que nous sommes souverains, indépendants.”

Tout autour de nous, je regarde ces milliers de citoyens. « Messianisme » ? « populisme » ? « totalitarisme » ? dictature » ? Et si c’était le contraire ? Si l’étincelle des urnes de 1998 avait cédé la place à l’intelligence critique d’une population qui ne vote plus pour un homme mais ose « demander le programme » et – crime suprême – ose voter contre l’avis pressant des grands médias ?

Dans le Venezuela de 2012 les universités sont ouvertes et même si la télévision privée conserve une part écrasante d’audience, la réceptionniste qui hier encore se vernissait les ongles, utilise l’ordinateur du patron pour étudier à la « Misión Sucre ». Au-delà de tous les signes « objectifs » publiés par  l’ONU, la CEPAL, etc.. sur les progrès économiques ou les avancées sociales, deux études gagnent à être corrélées : celle de l’ONG chilienne Latinobarometro qui place le Venezuela à la première place des pays latinoaméricains qui croient dans la démocratie (84%) et celle de la firme états-unienne Gallup qui le place à la 5ème place des pays les plus heureux dans le monde.

Un peuple qui a connu les dictatures de Gómez puis de Pérez Jimenez, puis la paix achetée par les sociaux-démocrates et entretenue par Venevision, est devenu mouvement, parole multiple, besoin d’étudier. Ses critiques quotidiennes sur le processus ne font que confirmer ce saut de conscience et ces besoins nouveaux. Les analyses universitaires, journalistiques de la classe moyenne occidentale réduisant ce processus à une manipulation charismatique ont un point commun: le mépris du peuple.

C’est ce type nouveau de co-création du politique que Jesse Chacón analyse dans l’article qui suit.

Thierry Deronne, 3 juillet 2012.

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HUGO CHÁVEZ: LA CONSTRUCTION D’UN LEADERSHIP PROGRAMMATIQUE

Par Jesse Chacón- GISXXI.

24 juin 2012.

Dans notre baromètre du mois de juin 2012, l’action en général du président Chávez se maintient à 63% d’opinions favorables, 17% l’évaluent comme “moyenne” et 19% comme “négative”; par contraste, les opinions positives pour l’opposition n’atteignent que 22% de la population, et 45% la jugent négativement. L’indicateur d’intentions de votes exprime la même tendance pour les deux candidats à l’élection présidentielle du 7 octobre 2012 : 57.8% voteraient pour Hugo Chávez alors que 23% seulement le feraient pour le candidat de la droite, Capriles Radonski.

Selon les indicateurs d’appui ou de rejet, le candidat de l’opposition est rejeté par 43%, Chavez par 17%. 21% se sentent indifférents face à la candidature de Capriles. A cette mathématique du rejet et du soutien, ajoutons que 56% affirment qu’ils ne voteront pas pour Capriles Radonski.

Au vu de ces résultats, divers analystes de l’opposition elle-même qui publient sur le site  http://eleccionespresidenciales2012.blogspot.com, se demandent comment il est possible qu’après l’impact des primaires de l’opposition en février 2012, le candidat de l’opposition n’ait pas réussi à grimper dans les enquêtes. Ils sont intrigués par le fait qu’alors que leur candidat parcourt le pays en faisant du porte à porte, et que le président Chávez ne s’est pas exposé aussi intensément en public, c’est ce dernier qui reste en tête dans tous les sondages. Pas plus qu’ils ne comprennent comment leur candidat qui incarnait la santé et la jeunesse, a pu s’évanouir par deux fois dans des réunions publiques et qu’il soit incapable de construire un discours de plus de 7 minutes, alors qu’un Chavez convalescent, frais comme une rose et plein de vie, bat le record d’un discours de plus de huit heures pour la présentation du bilan annuel au congrès et de trois heures le jour de l’inscription de sa candidature.

Capriles tente de conjurer cette ambiance par l’argument qu’il ne croit « qu’aux enquêtes sérieuses, pas aux enquêtes bidons ». C’est évidemment la réponse de tout candidat qui se sent dépassé par son concurrent; mais cela dénote sans aucun doute la perplexité qui l’envahit face à la proximité du duel électoral et à l’incapacité de construire une stratégie cohérente et dotée d’impact.

D’autres analystes cherchent à expliquer la supériorité du président dans les résultats électoraux par la logique du leadership charismatique, élevant à la dimension de la magie la relation qui s’est construite entre Chávez et le peuple vénézuélien. De ce point de vue seule une connexion du même ordre émotionnel direct et quasi religieuse pourrait renverser cette frénésie.

A première vue l’interprétation précédente peut paraître novatrice. Elle ne fait que s’ajouter aux postures politico-académiques du mépris pour le sujet populaire, national, lorsqu’il acquiert une conscience historique. Cette interprétation préfère octroyer toutes les qualités au leader et reléguer les multitudes au rôle de simples spectatrices, ou, au mieux de marée aveugle, prisonnière de l’émotionnel et de l’irrationnel. Nous pensons que la forte connexion entre le peuple et Chávez doit être lue depuis un autre perspective, celle d’un leadership programmatique.

Le cycle de la révolution que vit aujourd’hui la société vénézuélienne a été déclenché par les majorités lors des émeutes du Caracazo en 1989 : une avant-garde nationale, d’extraction populaire – le MBR200 – interpréta cette atmosphère de révolution et en tira les conclusions en se lançant dans les rébellions civico-militaires de1992. De ces dates jusqu’à aujourd’hui, le Venezuela a vécu un vertigineux processus de déplacement des élites “puntofijistes” (1), a retourné le tracé d’un mode de développement néo-libéral pour le transformer en une politique sociale centrée sur la garantie et l’universalité des droits. Pendant ces 12 ans de gouvernement bolivarien, et malgré la transgression contre-révolutionnaire, ce type de politique a permis des transformations significatives dans la réduction de la pauvreté et dans l’élévation de la qualité de vie des vénézuéliens.

Malgré les échecs opérationnels des rébellions civico-militaires de 1992 menées par le  MBR200, celles-ci se sont configurées en références décisives d’ouverture à une phase instituante, marquant le début d’un cycle révolutionnaire, approfondi ensuite dans la période connue comme constituante. Ce processus constituant ne correspond pas seulement au moment-clef de l’assemblée nationale constituante de 1999, mais à tout le processus de mobilisation et d’identification de la proposition et du modèle de société à construire tel qu’il s’est débattu pendant la décennie des années 90 et qui a trouvé sa première expression publique dans « l’Agenda Alternatif Bolivarien », présenté en 1996 par le MBR200 comme synthèse d’un débat large, riche, initié par les insurgés depuis la prison et ensuite étendu à tout le pays.

L’insurrection sociale et politique vénézuélienne représentée par le MBR200 et la disposition générale de la population à désobéir et à se mobiliser, produisirent leur première expression programmatique dans cet agenda présenté publiquement en 1996.

La période constituante, même si elle ne rompit pas avec la force charismatique générée par le leadership d’Hugo Chávez como commandant principal, permit cependant de développer la construction d’un programme de société nouvelle qui allait prendre forme quelques années plus tard dans la Constitution Bolivarienne de 1999.

S’est construit ainsi un nouveau type de leadership programmatique, un leadership qui s’appuie sur un projet de pays : même si la culture politique vénézuélienne octroie une très forte prééminence au leader, la référence réelle est le projet de constitution bolivarienne, c’est elle qui occupe l’imaginaire des vénézuéliens, comme on l’observera lors des journées d’avril 2002, lorsque le peuple sortit massivement dans la rue pour renouer le fil constitutionnel brisé par le coup d’État de la droite. Le 13 avril 2002, le coeur de la moblisation populaire était le rétablissement du cadre constitutionnel et la restauration de la constitution bolivarienne.

L’Agenda Alternatif Bolivarien de 1996 représenta une option différente face à l’agenda néo-libéral de l’époque baptisé « Agenda Venezuela ». Alors que ce dernier, enivré de néo-libéralisme, approfondissait les privatisations et le démantèlement de l’État comme garant des droits, l’Agenda Alternatif  Bolivarien présenta avec clarté l’obligation pour la société vénézuélienne de recupérer l’État comme centre de gravité du nouveau processus national.

Cet Agenda Alternatif  Bolivarien fut la première ébauche d’un programme minimal et inaugura une nouvelle piste méthodologique, en proposant de créer le programme avec les gens, et de le faire via une assemblée constituante. Cet agenda s’est développé année après année de manière cohérente, d’abord dans la première constitution bolivarienne, ensuite dans les 49 lois d’habilitation, puis dans le plan de développement des 5 équilibres de 1999, dans le Projet National Simón Bolívar de 2006 et aujourd’hui, avec la proposition du candidat Hugo Chávez, le plan de gestion bolivarienne socialiste 2013-2019.

C’est sans aucun doute dans cette cohérence programmatique et dans la forte capacité de la transformer en actes concrets dans la vie quotidienne des gens, que nous devons chercher l’explication de la forte connexion entre Chavez et le peuple. Nulle sorcellerie ni magnétisme personnel du leader mais fidélité au plan de liberté et d’égalité dont le peuple fait conscience a exigé sans cesse la réalisation depuis la geste héroïque de 1989. L’équation n’est pas comme veulent la présenter les analystes d’oppositions ou les universitaires automnaux, que Chávez crée le peuple mais au contraire que Chávez est une création collective du peuple qui se soulève en révolution.

C’est ce peuple devenu gouvernement que la droite vénézuélienne affrontera le 7 octobre.

Jesse Chacón
Directeur de la Fondation GIS XXI
 
(1) NDT. Le « puntofijisme » est un pacte signé en 1958 à Punto Fijo au Venezuela entre les deux principaux partis dominants (social-chrétien et social-démocrate) pour se relayer en alternance au pouvoir sans en modifier les structures.
 
Traduction : Thierry Deronne

« Venezuela : Si les exceptions ne confirment plus la règle…  » par Grégoire Souchay

dimanche 8 novembre 2009

Autant vous dire tout de suite, je ne suis pas un expert de la région, que l’on parle du Venezuela ou de l’Amérique Latine. Je ne suis pas « d’ici », je suis plutôt un bon Français répondant aux critères d’identification nationale, hormis quand j’enfourne un mégaphone ou effectue un autre acte hautement subversif. En revanche, j’ai un avantage notoire sur ceux qui me lisent d’Europe : je suis sur place, au Venezuela, avec pour idée simple de voir ce que vaut cette fameuse « Révolution bolivarienne ».

Autant vous prévenir également : ici, on ne parlera pas de la dictature à la cubaine, de la liberté de la presse bafouée, des prisonniers politiques, de la corruption généralisée, et pas beaucoup plus de la militarisation du régime, des pétro-bolivars et du grand lider rouge à casquette j’ai nommé THE Hugo Chavez. Je laisse ça aux « journalistes » et aux experts en tout genre.

Ça fait à peine un mois que je me trouve dans ce pays et j’ai pu déjà constater clairement que ce n’était ni un goulag tropical soviétique, ni un paradis socialiste en marche vers l’égalité universelle. Certes, pour vraiment comprendre ce qui se passe dans ce pays, il serait nécessaire de vivre ici plusieurs années, en participant activement à tout ce qui se fait. Ce n’est pas mon cas, por ahora [2].

Maintenant, je peux simplement vous faire part de quelques expériences que j’ai suivies de près, ici, sur le terrain. Je ne cesserai de le dire : elles ne sont en rien représentatives de l’ambiance générale du pays, tout comme les derniers mouvements étudiants, les « séquestrations » des patrons ne sont pas représentatifs de l’état de l’Hexagone. Mais après tout, ça se saurait si les révolutions étaient à l’origine des mouvements majoritaires.

Trois expériences donc, aux avant-poste de la Révolution que même Bernard Henri Levy n’y est pas allé, et qui peuvent avec un brin d’optimisme et un petit peu d’œillères militantes laisser croire qu’il y a encore un espoir pour ce pays de faire une Révolution. Après tout, c’est la seule question qui vaille d’être posée…

Gramoven : comment autogérer son quartier

On commence par la capitale, Caracas, ville surpeuplée, sur-polluée, encastrée dans une vallée. Sur les collines, partout des barrios, ces quartiers à l’habitat non structuré, des maisons de fortune avec quelques murs en dur et des toits de tôle, jusqu’au tristement célèbre bidonville. Ces barrios sont nés il y a 50 ans suite à l’émigration massive des campagnes : toutes les terres cultivables étant aux mains des grands propriétaires terriens (les latifundistes), les habitants locaux n’eurent d’autre choix que d’émigrer pour tenter de survivre, en ville. Nous nous rendons dans le barrio de Gramoven, du nom de l’entreprise, Gran Molino de Venezuela, qui s’est implantée dans les années 1950 sur une de ces collines de l’Ouest de Caracas autour de laquelle s’est bâti le barrio. Dès qu’on entre dans le secteur se dresse un grand bâtiment recouvert d’affiches célébrant « une autre grande réussite de la Révolution Bolivarienne » : c’est l’usine Coca Cola, réquisitionnée il y a six mois sous pression de l’État qui l’a ensuite rendue à la communauté. Aujourd’hui, de nombreux petits commerçants du quartier y sont installés et l’activité bat son plein. On grimpe les collines pour arriver au secteur de la Cubana, là où se trouve le campement qui nous intéresse.

Dans chacun des secteurs, on trouve un ou plusieurs conseils communaux [3]. Cette institution permet de rassembler les voisins d’une communauté pour discuter ensemble des problèmes concrets qu’ils rencontrent. Des sortes d’AG, sauf qu’ici ça participe vraiment et ça tente d’avancer, parfois avec succès. Néanmoins à Gramoven, comme dans de nombreux endroits, ça a mis longtemps à fonctionner. Jusqu’à il y a quelques mois, chacun restait dans son coin, menant sa petite lutte mais n’arrivant au final à rien de concret. Et puis, au fil du temps, les conseils communaux de l’axe Gramoven se sont unis, pour former aujourd’hui une assemblée dont sont membres 34 conseils communaux ainsi que trois conseils observateurs.

Ils ont pu ainsi développer des projets plus structurels pour la communauté, dont un pilier concernant le logement. C’est une nouvelle mission, programme social du gouvernement, financé par le pétrole, qui a impulsé la dynamique. Celle-ci s’appelle Barrio Nuevo Tricolor [4] et Gramoven est la première communauté à l’expérimenter. Le principe de cette mission est simple : l’État fournit les matières premières et tout le nécessaire pour construire des logements, et c’est la communauté qui prend en charge la gestion, la mise en œuvre et le suivi de l’ensemble des travaux.

On découvre le campement. A l’entrée, un espace santé avec un bureau d’accueil qui est l’équivalent de notre planning familial et une table-ronde pour l’égalité des genres, lieu de débat féministe dans un pays restant très machiste. Plus loin, un entrepôt bourré de matières premières, tôles, briques, ciment, etc… la main de l’État. A coté, sous une autre tente, l’école, dédiée au projet Barrio Nuevo, où enfants comme adultes apprennent le matin tout ce qu’il faut savoir pour bâtir correctement des habitations. L’après-midi, les mêmes participent au chantier. Tous ces services, santé, éducation, etc… sont totalement gratuits et supervisés par des « facilitateurs », bénévoles de la communauté.

En face, un lieu plus surprenant, où grouillent les uniformes, les armes, les blasons. C’est sûrement la chose la plus difficile à comprendre pour un Européen, et pourtant ça a une place toute particulière : le civico-militaire. Armée et « milices populaires ». Même avec de la bonne volonté, il est quasiment impossible de ne pas céder à l’usage si répandu de l’expression de « militarisation du régime ». Pourtant, ce serait réducteur, voire erroné. Sur le sujet, on ne peut en référer qu’à ceux qui vivent sur place, la grille de lecture n’étant pas la même que chez nous.

Le civico-militaire est une spécificité vénézuelienne. Comme la police, qui n’est pas crainte mais désirée pour pallier à l’insécurité [5], l’armée constitue un appui technique, une sécurité, et une aide pour l’organisation. Et puis les militaires ici sont les jeunes du quartier. On nous parle des armées populaires du Panama des années 1970, également des guérillas révolutionnaires, du M-26 (révolution cubaine), mais aussi de conscience patriotique, de souveraineté nationale, de servir son pays et de le défendre contre l’agresseur, le Yankee. Et on ne peut nier que celui-ci a déjà mis son grain de sel au Venezuela.

On nous conte donc l’histoire récente du Venezuela dont on ne peut pas se passer pour comprendre : jusqu’aux années 1950, dictature sous ingérence américaine, puis en 1958, avènement de la « démocratie représentative », toujours sous contrôle US, en fait une parodie de démocratie, à la répression encore plus intense que sous la dictature. Et puis, suite aux « ressentiments » accumulés pendant des dizaines d’années, à la répression contre les secteurs populaires et à l’indifférence internationale, advient une émeute populaire le 27 février 1989, qui est réprimée dans le sang par les autorités, le Caracazo (désastre de Caracas). Bilan, plus de 4 000 morts. Seuls quelques militaires issus des secteurs populaires refusèrent de tirer sur ceux de leur classe. L’un d’eux s’appelait Hugo Chavez, le même qui tentera un coup d’État en 1992 le conduisant en prison. Gracié par le président suivant, il se rangera à la voie démocratique et sera élu en 1998 avec un large soutien populaire. La suite ce sera une nouvelle Constitution venue « d’en bas », la redistribution des richesses du pétrole, la réduction de la pauvreté. Face à ces politiques, les réactions ne se sont pas faites attendre : coup d’État politico-médiatique contre Chavez en 2002, mis en échec par le soutien massif de l’armée et de la population ; grève du pétrole de cadres et patrons juste après, fin 2002-2003, ou encore mouvement étudiant (de droite) de 2005. À chaque fois, bien sûr, avec l’appui de la tristement célèbre CIA [6]. Un habitant nous résume ainsi : « Le civico-militaire, mêler le peuple et l’armée, est le seul moyen d’éviter qu’il n’arrive ici la même chose qu’au Honduras. On ne s’arme pas pour faire la guerre, on construit nos défenses pour ne pas avoir à la faire. »

On termine cette visite par l’espace cuisine, communautaire bien entendu. On apprendra qu’il y a aussi un Mercal, marché pour les pauvres où viennent régulièrement s’approvisionner les habitants. Et d’autres missions, dont la plus connue est Barrio Adentro, qui procure des soins gratuits pour les habitants de ces zones sans médecine libérale ; un grand succès, au moins ici.

Tout ce petit monde s’active donc à la mission Barrio Nuevo. Les travaux vont de la simple fuite d’eau à la construction totale de maisons. Les habitants se sont répartis les tâches en divers comités : eau, électricité, culture, éducation, santé, droits humains, égalité des genres. Il y a même un comité des locataires, qui a procédé à un état des lieux de toutes les habitations, par ancienneté et par risque. L’objectif est de déplacer les personnes situées dans les zones à haut risque dans de nouvelles habitations, en dur, dans des terrains sûrs, avec leur assentiment et en les accompagnant progressivement pour éviter la rupture avec la terre où ils vivaient depuis plusieurs dizaines d’années. Ils vivront ensuite dans des lotissements socialistes, ni pavillons résidentiels, ni tours type HLM, mais un habitat horizontal communautaire. En contrebas, une partie du secteur est dorénavant reliée à un système d’écoulement des eaux usées. Sur un autre pan de la colline, on devine les nouvelles toitures, qui rendent désormais les maisons imperméable aux pluies. Le résultat du travail communal.

Tout au fond de la vallée, l’autoroute qui relie l’aéroport à Caracas. « Gramoven, c’est la première chose que les gens voient en arrivant à Caracas, il faut bien que ce soit la Révolution », plaisante du haut de ses 70 balais un petit vieux, surnommé El Niño. Casquette rouge, chemise rouge, avec en sus l’inscription « gouvernement communal ». Tous sont chavistes ici, même s’ils sont conscient de l’aspect vague du terme. Ils se disent plus volontiers révolutionnaires et sont membres du PSUV [7]. En ce moment, ils désignent leurs représentants pour les prochaines élections. Pour la première fois de son histoire, les désignations au sein du parti socialiste sont faites par le bas, démocratiquement. En pratique, les candidats proposés sont pour la plupart choisis par un « comité électoral » restreint, nous confie l’un des membres de la communauté qui reconnaît malgré tout qu’il y a du progrès. La porte-parole du conseil communal s’exaspère d’ailleurs : « comment se fait-il que notre représentant à l’Assemblée Nationale soit quelqu’un qui n’ait jamais mis les pieds dans le quartier ? » Alors ils vont présenter leur candidat, du quartier.

La journée se poursuit par un taller, un atelier, comme il y en partout où ça bouge. Aujourd’hui c’est formation socio-politique. Comment faire pour éviter d’avoir à rationner l’eau ? Écologie et socialisme ? Centralisme démocratique ? On se forme à tout, pas de division du travail, on applique la théorie du multiplicateur : dès qu’on a un nouveau savoir on essaie de le faire partager à d’autres qui vont ensuite le diffuser pour que l’ensemble de la communauté puisse manier un large panel de compétences. Et le pire ,c’est que ça marche, n’importe quelle cuisinière ou femme au foyer participante est désormais capable de manier les concepts de dialectique hégélienne ou de matérialisme historique tout en apprenant aux autres à préparer les empanadas. Il y a ici un degré de conscience politique impressionnant. Hier c’était la réunion du Conseil Populaire de Communication, qui mène une réflexions sur le rapports aux médias et à la manière de diffuser les informations, sur la façon de partager les expériences avec d’autres communautés moins avancées.

Tout ce qu’ils ont fait, c’est leur œuvre propre. Les problèmes restent nombreux, électricité défaillante, ordures qui jonchent la voie publique, criminalité… Mais ce n’est pas un souci, ils sont persuadés qu’ils pourront les résoudre. La formule magique ? Pas de secret, le travail militant de terrain, travail permanent, de tous et surtout de toutes, les femmes étant très investies. « Discuter, observer, lire, réfléchir, se remettre en question et agir, jamais seul, jamais dans son coin, toujours ensemble, en collectif ». Sans oublier l’utopie qui les fait avancer, pour certains c’est Dieu, Jésus Christ ou l’Église Évangéliste du quartier, pour d’autres c’est le commandante Chavez ou le Libertador Simon Bolivar, pour d’autres encore c’est La Révolution, le Communisme, la Patria Grande. Du moment que l’objectif reste le même : une révolution socialiste. Malgré les divergences réelles, ils y vont ensemble, sans clivages de chapelles.

L’atelier socio-politique se terminera sur cette phrase :« Nous savons que nous avons de nombreux problèmes, de nombreuses contradictions. Mais ce n’est pas seulement le quartier que nous sommes en train de changer, c’est nous-même et notre conscience collective ».

L’Assemblée Constituante Municipale à San Francisco … de Yaré

Changement de décor, direction la campagne, à seulement 60 kilomètres de Caracas. Un air plus tropical, moins de bruit et de pollution, plus de verdure. Nous voici dans la localité de San Francisco de Yaré. Au Venezuela, ce nom évoque un certain folklore national, la ville étant connue pour ses fêtes religieuses, les diables dansants de Yaré. On se rend à Yaré à l’occasion d’un atelier de formation idéologique : un Argentin marxiste a été invité par les habitants. Un « cours » idéologique qui évoluera vite en un très riche débat, avec une population évoquant ses problèmes concrets et l’intellectuel les replaçant dans la perspective de la dialectique marxiste.

La commune a de grave problèmes. Avant tout, pas d’eau potable ; elle n’est pas interrompue pendant quelques heures comme à Caracas, c’est bien pire : ici, il n’y a parfois pas d’eau du tout pendant des jours entiers. Et quand il y en a, elle est bien souvent insalubre. Il y a pourtant une réserve à quelques kilomètres, sauf que l’eau puisée va à Caracas. Autre problème, l’absence d’électricité dans une grande partie de la localité, le réseau étant d’une qualité déplorable.

Yaré est aussi une des communes les plus pauvres du pays, avec un taux de chômage de près de 60%. Une entreprise locale, financée par le gouvernement pour son aide à la révolution, est devenue propriétaire des deux tiers des logements et se conduit comme un rentier dans la pure tradition capitaliste. « Deux heures de route de Caracas, c’est trop loin pour les yeux du ministère. » Et puis, il n’y a pas d’agriculture, les terres appartenant aux gros propriétaires qui n’en font rien sinon spéculer. Bref, c’est la merde.

Pour pallier cette situation, le maire chaviste a lancé il y a quelque temps un plan de développement communal, avec l’idée de le faire approuver par les habitants. Sauf que pour pouvoir être exécuté, ce plan doit aussi être approuvé par le gouvernement régional avant d’être transmis au ministère [8]. Et dans cet État de Miranda, c’est la droite qui est au pouvoir, donc il n’y a aucune chance que ça passe.

Partant de cette idée de consultation de la population, les habitants ont alors fait quelque chose de plus fort. Leurs problèmes ne relevant pas seulement d’une question de gestion de la ville mais également d’une politique structurelle, ils ont décidé de lancer un processus d’Assemblée constituante municipale [9]. Rien que le nom, ça claque.

Mais ce ne sont pas que des palabres, il s’agit de construire concrètement des règles de fonctionnement propres à la communauté, décidées par tous. En fond sonore, toujours, cette idée d’approcher un peu plus l’idéal, le Socialisme. Cela fait huit mois que le projet est né et il a déjà beaucoup avancé, rencontrant un large assentiment dans la population. Pas encore suffisant, certes, pour finaliser la chose. Mais là encore, tout n’est que question de travail de terrain, de militantisme quotidien, pour débattre, convaincre et agir.

Ce processus de constituante n’est pas unique, il a déjà été tenté dans l’État de Lara, dans le municipe de Torres, mais a échoué. Ici, il semble que la dynamique soit plus positive. Les premiers représentants pour la Constituante ont été désignés et ils ont été reçus par le Conseil municipal, qui participe pleinement au processus. Le projet, lui, est toujours en cours d’élaboration : on débat d’expropriation du propriétaire terrien, de relance de l’agriculture, de l’utilisation du tourisme. Les idées fusent et l’énergie pour les mettre en pratique semble bien présente.

La proposition de Constitution locale devrait être finalisée d’ici la fin de l’année. Ensuite, il faudra encore convaincre, informer, débattre, et encore et toujours militer ; si tout roule bien, le référendum municipal constituant aura lieu au milieu de l’année prochaine. A partir de là, une autre histoire commencera peut être. Pour l’heure, on nous raconte la longue histoire de la tradition de Yaré, en nous montrant la surprenante galerie de masques des diables dansants.

Fama de América vers l’expropriation, et plus si organisation

Retour à Caracas, cette fois dans la partie Sud-Ouest, dans la zone de la Yaguara. Un décor plutôt glauque, entre usines, maisons de fortune et bâtiments désaffectés. Au milieu, une petite usine, pas plus de 70 employés : Fama de América. Au total ils sont 500 dans tout le pays à travailler dans cette entreprise, qui appartenait autrefois à Café Madrid. L’usine a actuellement un statut particulier. Avant toute nationalisation au Venezuela, le gouvernement procède à une prise de contrôle temporaire de l’entreprise, pendant quelques mois. C’est seulement ensuite que son statut est entériné : si l’entreprise est d’une nécessité première pour le pays, elle est nationalisée, sinon elle revient aux mains du privé.

La prise de contrôle temporaire par l’État n’est pas venue toute seule. Ce sont les ouvriers mobilisés depuis 6 mois qui y ont poussé. Ils ont longuement discuté. Devant la répression patronale, les conditions de travail de plus en plus dures, sans oublier la contrebande qui fait exporter le café en Colombie alors qu’il y a des pénuries au Venezuela, ils se sont tous unis autour d’un mot d’ordre : la nationalisation. Pour cela ils se sont présentés au ministère du travail et ont fait toutes les démarches nécessaires. Mas l’État reste timide.

Le soutien n’est pas flagrant à l’extérieur de l’entreprise. La droite leur a opposé l’argument de la bureaucratisation, à quoi ils répondent : « La bureaucratie d’État ? Ici il y a trois chefs : le coordinateur général, le super intendant et l’intendant général, qui effectuent la même tâche, alors la bureaucratie, on connait ». On leur a aussi dit qu’ils allaient se faire manipuler, servir de propagande pour le régime : « Nous avons été assez forts pour nous unir et demander la nationalisation, nous saurons collectivement résister si jamais de telles choses se produisent. » A gauche aussi, les critiques pleuvent : « Et pourquoi vous ne demandez pas l’autogestion ? » La réponse est claire et humble :« Nous ne nous en sentons pas capables, por ahora (voir note 1). Nous avons le savoir pour faire fonctionner l’entreprise, mais pas la conscience que cela implique » On leur a proposé la formation de coopératives socialistes, mais devant l’échec global de cette tentative dans de nombreux cas (ces coopératives sont souvent récupérées par le patronat), ils ont refusé net ; ce sera donc la nationalisation.

Nous entrons dans l’usine après que les ouvriers aient dû faire pression sur les inspecteurs de l’État surveillant la production. Usine publique signifie production intensive, continue, puisqu’il en va de l’intérêt supérieur de la Patrie. Pas le temps de causer, donc. « Prise de contrôle temporaire, mais c’est nous qui décidons quand c’est nécessaire », glisse un ouvrier dans un sourire. Nous nous réunissons dans la cafétéria pour discuter, journalistes de la télé communautaire Vive TV [10] et du journal marxiste Tribuna Ideologica, accompagnés d’un représentant du mouvement des Sans-Terre brésilien, qui a tenu a venir apporter le soutien de son mouvement.

D’emblée, le constat n’est pas rose. Jusqu’à maintenant, la lutte avait été menée pour combattre un syndicat d’entreprise aux ordres du patron et celui ci a été remplacé par un syndicat socialiste. Mais il n’y a pas d’organisation de base des ouvriers, pas de comités de lutte. Organisation sera donc le maitre-mot de cette rencontre. Les ouvriers pointent également leurs faibles soutiens extérieur.

« Nous ne pouvons plus reculer, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre, car si nous retombons dans les mains du privé, il y aura encore plus de répression, peut-être des licenciements. » L’éditeur marxiste Manuel Vadell leur confie alors : « Vous êtes 70 ouvriers d’une petite entreprise, mais si vous réussissez, vous ouvrez la voie à d’autres qui ont besoin de vous pour, eux-aussi, se lancer dans de tels processus, vous montrez que c’est possible de sortir de la main du privé. Cela ne veut pas dire que c’est fini, à terme, il faudra aller encore plus loin, mais pour le moment vous devez gagner la nationalisation. »

Nous revenons une semaine plus tard. Ambiance de fête. Des ouvriers d’une autre entreprise sont venus présenter une pièce de théâtre racontant leur propre histoire. Et pas n’importe laquelle : La Gaviota [11], entreprise de conserves de sardines, qui a obtenu l’expropriation et est allée plus loin. On pourrait dire autogestion, mais on parle ici plutôt de contrôle ouvrier direct. Nous regardons admiratifs ces ouvriers et ouvrières, dont l’un confie après la représentation : « Quatre mois. Pendant quatre mois, nous n’avons mangé qu’un bout de pain… Mais nous avons gagné ». Pour Fama de America, cette rencontre est l’occasion idéale de se donner le temps de la réflexion, alors que l’État a prolongé d’un mois supplémentaire le contrôle temporaire : « Tant d’énergie, de lutte, de soutien, ça nous donne encore plus de force pour continuer. Et pas seulement pour obtenir la nationalisation : elle ne sera qu’une étape, bien sûr » Un cri collectif s’élève : « La lutte continue ! Vive la Révolution ! » Et pour finir en beauté, l’Internationale, en espagnol. On l’on procède en principe à la conclusion.

Ces trois exemple sont peu représentatifs. Isolés, marginaux, inégaux, alors que le reste se casse la gueule, c’est bien connu. C’est certain que si l’on en reste au constat global, beaucoup de choses interpellent. En mal. Il y les dérives du régime, non pas celles mises en lumière par les médias privés de droite (pléonasme), mais les véritables problèmes profonds : pas d’idéologie claire, pas de coordination générale des initiatives, un centralisme assez fort, un grand parti bien peu démocratique, la mainmise du privé sur l’économie qui n’a quasiment pas bougé d’un pouce (70%), et cette démocratie « protagonique » censée favoriser le pouvoir direct de décision populaire mais qui est encore circonscrite à des espaces restreints.

Il y a aussi les problèmes concrets de « base » : les restrictions en matière d’eau ou d’électricité et l’insécurité persistante existent depuis des années et ne sont en rien réglées. Sur ces aspects, la Révolution n’a pas tenu ses promesses.

Et puis, il y a le leader, Chavez. Sans qui, de l’aveu même des militants de terrain, le processus ne tiendrait pas. Et qui n’a pour l’instant trouvé (ou laissé) personne pour prendre sa relève.

Enfin, il y a l’opposition, déstructurée, sans projet, mais d’une violence inouïe, usant de propagande anti-chaviste jusque dans les dessins animés pour enfants, et qui tient le pouvoir médiatique (70% du spectre audiovisuel). Dans ces conditions, on pourrait dire que c’est foutu pour la Révolution Bolivarienne.

Mais ces petits bouts de révolution sont bien réels, ils existent. On ne peut pas parler du reste sans les évoquer. Sinon, on se comporte comme un bon petit colon occidental qui va donner des leçons révolutionnaires aux primitifs latino-américains sans connaître la réalité du terrain ; c’est pas comme ça que ça marche et ils nous le font vite savoir si on tente d’avancer ces préjugés.

Cette dynamique de construction populaire, on la retrouve aussi dans le reste du pays. À des degrés moindre, certes, mais elle est bien présente. Il convient aussi de regarder l’histoire. Si on le compare à ce qu’il était vingt ans plus tôt, ce pays a bel et bien vécu une révolution. Désormais, le taux de pauvreté n’est plus de 80 %, mais inférieur à 30 %. On mange un peu plus à sa faim, on sait lire et écrire et surtout on s’est politisé. C’est complexe, paradoxal et contradictoire, mais ça avance. Et puis c’est lent, très lent, c’est une révolution non-violente, par les urnes et par la voie démocratique, tout doucement avec (et malgré) Chavez (et les chavistes), malgré l’opposition anti-démocratique et l’impérialisme occidental. Au final, la dynamique est toujours là. Elle s’étend même ailleurs, avec les projets d’intégration internationale (ALBA, Mercosur, monnaie Sucre), très imparfaits, peu structurés mais qui avancent eux aussi, doucement.

Voilà donc un petit panorama, extrêmement rapide et certainement pas exhaustif. Pour vous faire une idée sur ce pays, vous pouvez lire des bouquins, voir des films, écouter des témoignages. Mais soyez-en sûr, le meilleur moyen de comprendre ce processus est de venir sur place. Oh, pas en touriste, tout simplement en tant que militant internationaliste. Histoire de voir de vos propres yeux [12] la réalité de cette « Révolution Bolivarienne ».

Grégoire Souchay

Notes

[1] Manifestations devant l’entreprise Fama de America, dont le cas est abordé plus bas. Toutes les photographies utilisées dans l’article proviennent de reportage de Vive TV, chaîne pour laquelle je travaille ; ou bien, elles ont été piochées sur Internet.

[2] Por ahora (pour le moment), expression prononcée par Hugo Chavez, en 1992 qui exprima en ces termes l’échec du coup d’État : « Lamentablemente, por ahora, los objetivos que nos planteamos no fueron logrados » soit : Malheureusement, les objectifs que nous nous étions étions fixés n’ont pas été atteint, pour le moment. Ici c’est devenu un symbole très fort. La déclaration complète est à lire ici.

[3] Les conseils communaux sont à l’origine une idée de Chavez. Ils ont été intégrés à la nouvelle constitution de 2000 et sont aujourd’hui l’organisation première du « pouvoir populaire » dans le pays. Ils sont en contact direct avec le pouvoir national, sans l’intermédiaire des structures administratives locales ou régionales.

[4] Barrio Nuevo : Nouveau quartier. Tricolor, parce que les Vénézueliens sont très fiers de leur drapeau.Blog de l´Eje Gramoven

[5] Insécurité réelle. Votre reporter de choc s’est d’ailleurs fait braquer le surlendemain de son arrivée son appareil photo et ses thunes, « comme une belette » (Copyright Lémi).

[6] À ce sujet, voir le livre d’Eva Golinger, Code Chavez, qui décrypte l’influence de la CIA et des États Unis au Venezuela.

[7] PSUV : parti socialiste Unifié du Venezuela, le parti au pouvoir, union de six partis de gauche dont celui de Chavez (le Mouvement Ve Republique). Le dernier recensement (juillet 2009) faisait état de sept millions de membres selon les sources officielles. Un quart d’entre eux sont membres de « patrouilles socialistes », petits groupes locaux de 20 à 30 personnes, crées en 2009, dont l’objectif est de redynamiser le parti et la révolution de l’intérieur par le bas.

[8] Le Venezuela est une fédération. Chaque État est divisé en municipios, comme celui de Simon Bolivar qui lui même se divise en comunas. Gros bordel. Et je simplifie…

[9] Possibilité d’Assemblée constituante locale permise par la Constitution de 1999, qui reconnaît l’existence des trois pouvoirs, avec en sus le pouvoir électoral & le pouvoir citoyen pour établir une démocratie « participative et protagonique » .

[10] Vive TV : là où je travaille. Chaîne qui mériterait une article à elle-seule pour expliquer ce que c’est qu’une télé communautaire. Acrimed y a déjà consacré des articles, dont celui-ci. Et pour juger sur pièce : le site web de la chaîne anglo-hispano-français sur lequel je publie également est ici. (quoi je fais ma pub ?).

[11] sur l’histoire de la Gaviota, petit documentaire de Vive TV sous titré en français, ici.

[12] Elle a bon dos la caution militante, et l’environnement, alors ?, me rétorques-tu. Remarque, si l’avion te gêne, y’a aussi le bateau…

Publié sur Article 11