Chronique de quelques semaines d’ateliers solidaires de permaculture au Venezuela

Depuis 2016, France Amérique Latine Comité Bordeaux-Gironde (FAL 33) développe des projets de solidarité au Venezuela. Dans ce cadre, un groupe d’adhérents de l’association girondine et d’autres comités réalise un voyage solidaire du 4 au 22 août : ateliers de formation (réalisation audiovisuelle et permaculture) la première semaine et visite de projets la deuxième semaine.mapa-lara

Raiz Fuerte est un projet de ferme de production agricole qui fonctionne aussi comme une école en agro écologie et en organisation communautaire pour les paysans et petits producteurs des Etats de Lara, Falcon, Zulia, Vargas, Miranda, Yaracuy et du District Capitale. La ferme se situe dans la municipalité de Cabudare, à 15 minutes de Barquisimeto (Etat de Lara, nord-ouest du Venezuela), il s’agit de l’UPSA (Unité de Production Sociale Agricole) Los Caquetios, du nom des populations indigènes qui habitaient la région. La ferme, qui compte 290 hectares, dispose de bâtiments pouvant accueillir une soixante de personnes en formation ; elle est administrée par  la Brigade Internationaliste Apolonio de Carvalho (BIAC) du Mouvement des Sans Terre du Brésil au Venezuela en coopération avec les travailleurs vénézuéliens. Le MST apporte son expertise en agro-écologie, en éducation populaire et organisation communautaire de paysans et producteurs.

Nous nous rendons directement depuis l’aéroport à la ferme Caquetios. Installation, repos, visite de Barquisimeto et une réunion avec l’équipe qui administre la ferme afin de voir les derniers détails de la semaine, occupent nos deux premiers jours. Vingt personnes travaillent aujourd’hui sur la ferme qui s’auto gère et s’auto finance (apport du MST et vente de la production). Dès le dimanche après-midi les participant(e)s commencent à arriver, de l’Etat de Lara mais aussi de Miranda, Trujillo, Barinas, Mérida, ou Falcon…

La ferme de Caquetios a lancé l’invitation aux organisations populaires avec qui elle est en relation dans le cadre de son action de formation. Cette année, le choix a été de travailler sur la problématique de l’eau et de mettre en place un espace dont le design a été réalisé en août 2016, lors d’un atelier similaire. Cet espace se trouve à l’entrée de la ferme, il s’agit d’une maison d’habitation (et de l’espace alentours, environ 200 m2) où vivent les personnes de la brigade du MST : Celia (en charge de la formation globale des projets au Venezuela) et Ricardo, technicien en agro écologie et responsable financier du projet ainsi que des vénézuéliens, Luisa –responsable du projet –et Lida sa petite fille de un an–  et Verana, responsable logistique et secrétariat. Nous retrouvons plusieurs personnes ayant déjà participé à l’atelier l’an dernier.

L’une d’elle est Goya, elle vient des montagnes de Sanare, à 45 km de Barquisimeto et appartient à la Fondation Argimiro Gabaldón, du nom d’un leader social défenseur des droits de l’homme des années 60’. La Fondation se consacre à l’éducation populaire, la culture, la production agricole bio et autre (production de tuile et de briques) ; elle a aussi un « Infocentre », dirigé par des paysans de la zone, qui se charge de la communication et de la formation technologique. Goya se charge de l’éducation populaire envers les enfants, et les adultes ; elle est accompagnée de Franklin, un jeune qui travaille à l’Infocentre.

Ils arrivent en retard car à quelques voitures devant le bus qui les amenaient, un bus a été attaqué par 4 jeunes hommes armés de pierre et de bouteilles qui ont obligé les gens à descendre pour ensuite mettre le feu au bus. Ils ont fait le bout de chemin qu’il manquait à pied. Goya est indignée, « ils détruisent des bus, un dépôt entier de bus a été brûlé, de la nourriture, c’est criminel », elle commente qu’un homme du bus, excédé a invité les autres personnes à maîtriser les attaquants, « qui peut croire qu’il s’agit de gens du peuple, il n’y a que la presse pour raconter de tels mensonges ».  Ce sont les dernières manifestations de l’opposition très affaiblie depuis le vote de la Constituante. « Avec la Constituante, c’est le peuple et la paix qui ont gagné, les « guarimbas », c’est fini, ajoute Flor, leader sociale du Conseil Paysan El Tamarindo de la commune voisine de Palavecino. L’Etat de Lara a connu des épisodes très difficiles comme lorsque Danny José Subero, ex-lieutenant de la Garde Nationale Bolivarienne a été roué de coups jusqu’à la mort par un groupe de terroristes de l’opposition. Elle confie qu’à plusieurs reprises, elle a eu très peur et s’est enfermé chez elle, « ici tout le monde me connait, alors je n’allais pas prendre le risque d’être immolée comme d’autres l’ont été, tout le monde sait que je suis chaviste ».

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Des participants jeunes et déjà dans la production agricole

L’atelier permaculture est donné par deux membres de France Amérique Latine 33 formés et ayant une expérience en permaculture et compte plus de vingt participants.

L’atelier est conçu pour que les participants « apprennent en faisant » avec des allers-retours constants entre théorie et pratique. La première journée commence par une introduction théorique des grands principes de la permaculture avec des focus sur la gestion des eaux, les toilettes sèches, la phyto épuration et le design ; un temps est consacrée à la visite de l’espace concerné et des espaces alentours afin d’en faire une observation détaillée permettant de repérer les matériaux utilisables et d’organiser le travail à réaliser.

Un groupe se charge de la récupération et de la distribution des eaux de pluies pour l’arrosage, le second de la construction d’un philtre planté pour assainir les eaux vannes et les eaux grises des habitants de la maison et le troisième de la construction d’une toilette sèche et de son composteur.

Parmi les participants vénézuéliens, outre plusieurs travailleurs de la ferme et Simon, le responsable  de production, on compte de nombreux jeunes qui travaillent déjà dans la production agricole ou qui appartiennent à des collectifs ayant mis en place des jardins collectifs et/ou des groupements de vente directe du producteur au consommateur. Beaucoup sont des enfants ou petits enfants de paysans pratiquant une agriculture ancestrale appelée conuco. L’agriculture conuquera est très productive, elle consiste à cultiver trois légumes complémentaires –maïs, courge, haricot–, chacun ayant une action bénéfique sur les deux autres. Le haricot pousse sur le maïs et apporte l’azote nécessaire au sol ; la courge couvre le sol et aide à conserver l’humidité, deux éléments indispensable en zone tropicale. Ces trois plantes ont des développements différents et ne sont pas en concurrence quant aux nutriments qu’elles puisent dans le sol.

Douglas, Cesar, David, Patricia… : les eaux usées c’est un problème.

Ils sont jeunes, débordent d’énergie et s’inscrivent sur le chantier le plus « physique » : celui de l’assainissement des eaux grises et noires de la maison d’habitation.  Creuser des bassins, faire des coffrages et du béton, calculer le dimensionnement… rien ne les rebute. Un atelier où il faut faire preuve de toute la créativité et toute la débrouillardise propres à tout bon permacultrice/permaculteur. Pas de plan de l’évacuation des eaux, alors en tâtonnant on creuse et on tombe sur un tuyau de distribution d’eau : une vieille  chambre à air de tracteur viendra à bout de la fuite d’eau occasionnée. Pour l’étanchéité des bassins, le ciment manque cruellement et quand on en trouve, il est hors de prix. Verena et Rodrigo ont pu en trouver quelques sacs, à peine un quart de la quantité qu’on utiliserait en France pour faire du ciment. Qu’à cela ne tienne, une solution est trouvée en passant en revue les matériaux utilisés pour l’agriculture. Simon nous dégote de la chaux agricole qui fera l’affaire. On fait les essais et le tour est joué. Le gravier est « récolté » dans les alentours et les grosses pierres posées au fond du bassin à écoulement vertical qui feront le premier « nettoyage » des eaux par une fermentation anaérobique sont ramenée de la rivière proche.

   

Douglas est technicien en agriculture, il vient de Boconó, le « Jardin du Venezuela », ajoute-t-il avec fierté. C’est le  nom donné par le Libérateur Simon Bolivar à cette région des Andes vénézuéliennes de l’Etat de Trujillo. Il est vrai que cette zone entre 1200 et 1800 mètres avec un climat tempéré (17°) est propice à la production d’aliments divers et variés ainsi qu’à la culture du café. Le meilleur du Venezuela, parait-il.  Il avoue qu’il est venu piqué par la curiosité de la permaculture mais avec beaucoup de doutes. Il repartira convaincu et surtout il lui tarde de mettre en pratique, il en a les yeux qui brillent, « d’abord, je vais expérimenter sur mon espace » et après partager ce qu’il a appris avec les compañeros du Conseil Paysan de Producteurs et de Productrices Fabricio Ojeda. Ce conseil porte le nom du journaliste et président de la Junta Patriotica qui, cinq jours après sa mort, allait renverser la dictature de Marcos Pérez Jiménez.

La problématique de l’eau : les trois chantiers sont un tout.

La ferme est l’une des rares de la zone à disposer de puits permettant une alimentation régulière en eau et ainsi de cultiver toute l’année. Malgré cela la question de l’eau est cruciale, car une panne du système de pompage et une sècheresse prolongée de plus de trois mois sans une goutte de pluie a eu raison de plusieurs hectares de production. Il s’agit donc de mettre en place un cycle vertueux autour de l’eau : récupérer l’eau de pluie pour arroser des surfaces de productions de légumes près des bâtiments, réduire la consommation d’eau par les toilettes sèches et assainir les eaux souillées afin de les réutiliser pour l’arrosage.

Odilio, vient de la Comuna El Maizal, de l’Etat de Lara, pas loin de Caquetios. En 2009, 2200 hectares de terre non cultivées ont été données à 2000 familles pour les mettre en culture. Les 22 conseils communaux qui composent la Comuna assurent une organisation en autogestion de ce projet de production agricole qui produit et transforme les aliments pour ensuite les distribuer en vente directe à plus de 24 000 personnes. Produire, une façon de répondre à la guerre non conventionnelle que mène l’opposition contre le peuple. Alors l’eau, bien sûr, ça l’intéresse, pour produire. Tout comme Rossana, qui vient de la péninsule de Paraguaná, dans l’Etat de Falcón, une zone au climat aride où faire pousser une laitue est une gageure. Luis, fait partie du Front Francisco Miranda de Caracas et il se charge d’accompagner et de mettre en place des jardins urbains, alors récupérer de l’eau de pluie, c’est essentiel.

     

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Par chance, le troisième jour, il s’est mis à pleuvoir et car il a plus et en moins d’une heure, nous avons pu collecter plus de mille litres d’eau dans les récupérateurs installés. Le groupe de la phyto-épuration n’est pas du même avis, avec la pluie, impossible de couler le béton, il faudra attendre le lendemain.

Toilettes sèches, un atelier très « féminin ».

Flor, Goya, Méné, Darlys et Alexis –qui travaille à Caquetios– ont opté pour la construction d’une toilette sèche et de son composteur. Caquetios est une ferme de production d’aliments et de production de semences bio mais aussi un centre de formation en agro écologie où il n’est pas rare que soixante personnes y séjournent pendant une semaine : les volumes d’eau utilisés pour les toilettes sont importants. Aussi dans la gestion de l’eau, diminuer la consommation d’eau potable est fondamental ; rien de mieux que d’adopter des toilettes sèches. D’autant que le système actuel de fosses sceptiques a donné des signes de saturation. Celia nous explique que des problèmes de saturation sont apparus en avril lors de la formation Méthode d’organisation populaire pour la production bio agro alimentaire qui s’est déroulée à Caquetios du 24 au 30 avril, avec plus de soixante participants qui venaient de cinq Etat (Lara, Táchira, Mérida, Portuguesa, Trujillo) et appartiennent à une vingtaine de municipalités différentes.

Darlys travaille à la Fondation du Programme d’Aliments Stratégiques (FUNDAPROAL), un organisme qui accompagne les populations les plus fragiles dans l’accès à l’alimentation et dans la mise en place de projets socio-productifs, auprès des mères de familles pour l’élaboration de produits alimentaires par exemple, en collaboration avec l’Institut National de Nutrition (INN). Pour elle les toilettes sèches peuvent être une réponse au problème de l’eau et de la pollution des eaux dans des petites structures collectives, mais encore faut-il changer le regard des personnes.

Après discussion du groupe sur le « où » placer cette toilette sèche et une mini enquête menée auprès des utilisateurs habituels potentiels, il est décidé de ne pas les installer dans la maison d’habitation –ce qui demanderait un travail de maçonnerie plus important– mais plutôt dans un espace commun (une sorte de paillote en dur qui sert d’espace de réunions et aussi d’espaces pour soirées culturelles et festives) , ce qui permettra en outre, une collecte plus importante. Six mois seulement suffiront –en climat tropical– pour transformer ces matières collectées en excellent engrais qui aidera à la récupération des sols de la ferme longtemps appauvris par les intrants chimiques, les labours et le passage de gros engins, à tel point que certaines parcelles sont à ce jour improductives. Une fois les toilettes et le composteur terminés, un panneau pédagogique est confectionné pour en expliquer le fonctionnement.

 

Les toilettes ont été rapidement terminées –récupération de planches ayant servies au coffrage et pour la matière sèche, le foin produit par la ferme fera parfaitement l’affaire. Chacune et chacun a tenu à les inaugurer si bien que dès la fin de la semaine, le composteur est entré en service. Une belle réussite!

 Un compost planté pour aller au bout du cycle de l’eau

Le dernier jour, tout le groupe entier participe à la réalisation de plates bandes en lasagne dans lesquelles nous avons directement planté et semé des légumes qui pourront être arrosés grâce à l’eau collectée à proximité.

Cette technique de culture est particulièrement intéressante car elle permet de planter et semer tout de suite sur des sols difficiles (ou pas de sol du tout d’ailleurs), elle est ludique à réaliser, elle utilise tous les déchets (verts et marrons) du jardin et des alentours et elle permet d’avoir un sol très riche. Le premier travail consiste à collecter les matières vertes et les matières carbonées qui vont servir à faire les couches, ce qui ne manque pas dans les alentours. Les matières carbonées -feuilles mortes, papiers, cartons, brindilles, paille- seront humidifiées ; les couches seront d’égale épaisseur jusqu’à monter à 30 centimètres. Enfin pour semer ou planter on placera la plante ou la graine dans une motte de terreau. Et le tour est joué.

Autour de la maison d’habitation, il est intéressant de planter des plantes aromatiques, des condiments, des haricots, des courges, des tomates… Chacun(e) a choisi ce qu’il allait planter ou semer, puis placé un bâtonnet avec une étiquette destinée à celles et ceux qui prendront soin de ce potager improvisé !

Un potager qui viendra compléter les productions de la fermes.

           

Caquetios aujourd’hui…

La ferme, en auto gestion et auto financement, donne du travail à vingt personnes (agriculture, formations, administrations, logistique). Elle diversifie ses productions entre production d’intrants pour l’agriculture (bio fertilisants à partir de lombriculture, six cent litres d’insecticides pour le maïs et le manioc, une tonne d’engrais par mois à base de bouse, de bagasse et de sciure) et production agricole (maïs guanape autochtone, courges -840 kg lors de la dernière récolte-, poivrons, fruitiers…, du foin) et quelques hectares de production de semences bio pour la reproduction. Le foin est vendu aux petits producteurs des alentours et les légumes font l’objet d’une vente directe « communautaire » à travers la Commune Socialiste Ataroa, située au sud de Barquisimeto, commune qui compte plus de soixante mille personnes et est organisée autour de 36 conseils communaux et 18 organisations sociaux-productives.

Epilogue …

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Sieste franco-vénézuélienne, les français n’ont pas l’air préoccupés par l’état de guerre annoncée par les grands médias…

Gloria Verges, FAL33

Dimanche 13 août : Après une semaine à Caquetios, la ferme école du  Mouvement Sans Terre (brésilien), nous voilà pour un après midi dans une coopérative, près de Tucani, sur les terres basses et chaudes, au sud du lac de Maracaibo.

Ce sont 35 familles, essentiellement des afro-descendants, travailleurs de la terre qui se sont installés ici en 2001 et ont créé la coopérative Bervéré Fundo Zamorano Andrés Bello sur des terres récupérées par l’état, dès que la loi le leur a permis. Ils ont construit un village avec des petites maisons toutes pareilles et ils sont fiers de la diversification de l’agriculture qu’ils ont mise en place : 18 cultures différentes, des légumes, des céréales et plein d’arbres fruitiers ; et aussi de l’élevage ; et de la reforestation sur un demi km, le long de la rivière.

 

« Ici, on a été le premier lieu de formation du Mouvement Sans Terre, m’explique une vieille dame en épluchant des pamplemousses. Il y a eu jusqu’à 150 personnes qui dormaient là, sous des tentes. Ils venaient de tous les pays, d’Europe, du Japon ; on se rencontrait tous : C’était beau !… »

Nous, on n’est que 8, et au bout d’une heure, on se sent dans une grande famille ; autour de la table, il y a du monde : des vieux, des jeunes et plein d’enfants qui viennent nous voir et écouter les échanges, mais sans intervenir. La coordinatrice (élue pour 3 ans) est une belle dame d’une cinquantaine d’années, sans doute ; en 2005, elle était analphabète, aujourd’hui, elle a le Bac. Elle nous explique le fonctionnement : toutes les décisions se prennent au consensus, en Assemblée Générale tous les 2 mois et dans les différentes commissions   toutes les semaines. Parmi ces décisions, il y a bien sûr, l’utilisation des bénéfices et les critères de répartition entre tous.

Les difficultés sont abordées : « Maintenant, il y a moins de coopératives. Certaines ont périclité. Pourquoi ? C’est dur ! Il ne faut pas se décourager. Il peut y avoir des dissensions. Savoir discuter, écouter, respecter, prendre des décisions pour la communauté, ce n’est pas évident, ça s’apprend. Et il faut vraiment avoir conscience que c’est nécessaire. Nous, ça va bien. Il faut dire qu’on avait déjà mené des luttes ensemble avant de pouvoir fonder une coopérative.

Inutile de préciser qu’on a bien du mal à s’arracher à ces discussions et à remonter dans notre bus, surtout que les enfants veulent absolument nous amener à la rivière avec eux.

 

 

URL de cet article : http://www.fal33.org/caquetios-chronique-dune-semaine-datelier-solidaire-permaculture/

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L’État communal, une utopie en construction, par Angèle Savino

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Source : L’Humanité Dimanche, édition du 29 juin au 5 juillet 2017

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2Jh

« Dans notre combat, nous ne ferons de cadeau à personne ». Chronique paysanne au bord du fleuve Chama

7 avril 2016, par Katherine Castrillo. Reportage pour Cultura Nuestra

122-2-1200x776L’histoire remonte au bassin supérieur du fleuve. Sur ses rives peuplées de langues indigènes, aujourd’hui fragilisées et éteintes, il y a eu des enterrements primitifs et des mains qui fabriquaient des objets en céramique. Plus bas, dans les vallées latérales où poussent les bananiers – l’or vert- le fleuve Chama poursuit son cours.

A hauteur des villages de La Fortuna, Paraiso, Francisco Javier Pulgar et le Chivo, seul son cours sépare ses habitants des terres fertiles qui se trouvent de l’autre côté du fleuve. Faire le tour depuis ces endroits habités jusqu’aux champs, c’est encore aujourd’hui quelque chose d’impensable à cause de la distance. Le chemin direct, c’est le fleuve.

Ils n’avaient pas de maison, ils n’avaient pas de terres à travailler. Ils ont entendu parler de quelque chose sur cet autre côté,  de bonnes terres inexploitées pleines de brousssailes de tubercules d’ocumo, de cèdre et de chêne. Ils ont décidé de traverser les eaux pour aller voir. C’était en décembre 2013.

« Le premier jour, nous sommes passés à six. Ceux qui surveillaient cette zone nous ont lancé des bombes lacrymogènes. « Vous vous en allez d’ici, ces terres sont à nous », ils étaient masqués. Le lendemain, nous avons réuni un groupe de personnes de la communauté pour savoir quels étaient ceux qui comptaient les cas les plus graves en terme de pauvreté et de logement et qui seraient d’accord pour venir travailler les terres, prendre la décision de passer de l’autre côté et d’y établir des campements. Nous avons formé des groupes de 50, 80 et 100, nous dormions sur le mur de contention du fleuve. Nous étendions des plastiques et nous dormions par terre, attentifs aux serpents, à trouver de l’eau, à monter la garde par tours de cinq ou six personnes. On nous détruisait les campements et nous les remontions. Ce fut un dur travail que nous avons fait peu à peu jusqu’au jour où nous avons décidé de venir à bout de cette montagne à la force des machettes et des haches. Nous avons demandé une autorisation à la Garde Nationale pour pouvoir faire quelques brûlis alors que nous nous organisions », c’est ainsi que Juan Castillo commence cette histoire.

Le cas de l’hacienda Bicentenaire, au Sud du lac, état de Zulia, est encore aujourd’hui l’un des plus emblématiques de la lutte paysanne pour récupérer et travailler des terres quand la grande propriété et la « récupération » par l’état ne se sont pas avérées des alternatives pour le peuple.20-2-744x443

Roberto Gonzalez était le grand propriétaire qui possédait les 776 hectares de l’hacienda. Il s’est fait passer pour un petit producteur et sollicitait des prêts à l’état qu’il ne remboursait jamais. « Nous avons des copies des chèques qui correspondent à ces prêts. Lorsqu’on a commencé à vérifier, on a découvert qu’il avait, rien que dans cette zone, plus de mil hectares et d’autres terres dans l’état de Zulia. Il embauchait des sans papiers pour leur donner un salaire de misère, il ne payait pas de prestations sociales ; si les travailleurs tombaient malades, il ne les laissait pas aller à l’hôpital, il leur donnait un médicament quelconque sur place », raconte Lili, l’une des porte-parole des paysans.

Une fois que l’état a exproprié la propriété, il la considérait comme « modèle » à cause de sa capacité de production, elle est devenue l’usine de transformation de bananes « Argelia Laya ». Elle est restée approximativement quatre ans sous administration de l’état, jusqu’en décembre 2013 lorsque les paysans et paysannes ont décidé de commencer le processus de récupération de cet espace qui, racontent-ils, se trouvait pratiquement à l’abandon. « Nous avons fait un radeau et tous les jours nous traversions le fleuve. Nous sommes arrivés avec l’idée de parler aux autorités de l’usine Argelia Laya. Nous leur disions que ce dont nous avions besoin c’était d’un morceau de terre en friche pour la travailler. Alors, nous avons cherché conseil dans notre communauté auprès de personnes qui étaient au courant des lois. Elles nous ont dit que nous devions nous constituer en coopératives, pour parler directement avec la direction de la fabrique. La direction nous a fait signer un papier comme quoi ils ne nous chercheraient pas querelle et qu’ils nous permettraient de rester sur le mur de contention jusqu’à ce que nous puissions entrer, mais après cet accord ils nous ont envoyé la Garde Nationale et la police », rappelle Marbella Urdaneta.142-2-744x496

L’occupation

Vitalia Ramirez, on l’appelle « La grand-mère ». Elle est la première à se lever, presque à l’aube, pour faire le café. Elle parle un dialecte de Zulia authentique et rapide. Elle n’a pas encore dit le moindre mot qu’ils rigolent tous. Elle a les cheveux raides et blancs et elle serre ses mains fortes, elle raconte : « Pour moi, ça a été très dur. Je pleurais en traversant le fleuve. On nous faisait courir. Une fois, on nous a même tiré dessus et avec la peur, je ne sais même pas à quoi je me suis agrippée, mais je me disais « je dois rester en vie ». Alors, je me suis retrouvée seule pour franchir le fleuve qui était en crue, je ne savais pas quoi faire, et un camarade est arrivé et il m’a dit « que faites-vous grand-mère, n’ayez pas peur, vous n’allez pas vous noyer, où vas-tu ? lui dis-je, je vais aux champs, je ne fais pas marche arrière, ça ne fait rien, s’ils doivent nous tuer, qu’ils nous tuent tous ». Alors, cinq autres camarades sont apparus et ils m’ont donné du courage, nous avons couru et je me suis même hissée sur un gros morceau de guayacan (arbre tropical). Lorsque nous sommes arrivés nous avons retrouvé d’autres camarades, ils nous ont dit que les hommes masqués se trouvaient dans les parages. Nous savions donc que devions rester groupés. J’ai pris deux camarades par le bras et nous avons marché. Nous sommes tombés sur la Garde et la police. Ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas rester là. Je me suis plantée devant eux et leur ai dit :  « Je suis un paquet de nerfs mais on m’a élevée pour me confronter à quoique ce soit ». C’est le jour où ils ont fait l’occupation définitive. C’était en avril 2014.

Ils étaient déjà 300 familles. Quand ils sont enfin entrés, ils ont dormi pendant trois mois dans des hangars entourés de forêt. Ils n’avaient pas de lumière, pas d’eau, ils dormaient dans des hamacs, beaucoup d’entre eux exposés aux intempéries. Ils organisaient de nouvelles rondes de garde. Lili avait un panier où l’on met les bananes qu’elle utilisait en guise de placard. Elle y mettait le linge, un mixer pour préparer à manger à sa petite fille d’à peine un an, celle-ci était purulente à force d’être piquée par les insectes durant les nuits au bord du fleuve. Et même si ce n’était guère confortable, vivre ici, au milieu de tout cela, c’était moins triste et ça donnait plus de cet « espoir vert » dont parle José Maria Arguedas, cette victoire comme un lac profond où respirent les terres qui attendent d’être récoltées.

Cent personnes par garde. Les individus masqués arrivaient, ils couraient et revenaient à leur garde. Ils ont commencé à monter trois coopératives et un front paysan. Enfin, trois mois après l’occupation les actes constitutifs étaient prêts, ils ont cherché un géomètre pour qu’il mesure et définisse les limites  et pour commencer à diviser équitablement les terres entre toutes les familles. Ils ont commencé à s’installer et à travailler pour  faire produire ces terres. Les employés de la Argelia ont commencé à s’en aller bien qu’ils les aient invités à rester. « Ils n’ont pas voulu se joindre à notre lutte, ils voulaient vivre en coupant des bananes, un point c’est tout. Nous leur avons dit « ou vous travaillez ou vous partez » et ils sont partis. Après, ils ont réalisé et ils ont commencé à s’organiser sur d’autres terres près d’ici ».110-2-744x450

Juillet 2015 est arrivé. On appelle l’une de ses nuits « le désastre ». Lorsque les employés sont partis, les machines et les tracteurs de l’entreprise Pedro Camejo sont restés. Une nuit, après la journée de travail, lorsqu’ils étaient réunis en dehors de chez eux, pour discuter, un camion est arrivé avec une douzaine d’hommes armés. Ils les ont frappés et enfermés. Tout cela a duré quatre heures. Ils les ont visé et mis « tête en bas ». De peur, ils ont uriné sur eux et vomis. Ils leur disaient qu’ils allaient les tuer. Tout ça pour quoi ? Ils sont allés voler un tracteur qui était crevé.

« Mais nous continuons à aller de l’avant. Nous avons dû tout faire en partant de zéro. Tout ce que tu vois ici, c’est le résultat de notre travail. Nous avons vendu des galettes de maïs, des fromages, nous avons semé sur des portions de terre pour la faire produire peu à peu. Nous nous sommes rendus dans les bureaux des différentes institutions pour demander de l’aide afin d’obtenir les intrants agricoles les meilleurs marché, car avec l’actuelle guerre économique un produit qui vaut 340 bolivars est vendu 30 000. Mais nous ne sommes pas soutenus. De quoi avons-nous besoin ? Qu’on nous donne le titre qui régularise notre situation sur ces terres, tant que nous n’aurons pas les papiers officiels on continuera de nous répondre qu’on ne peut pas nous aider car nous figurons comme des récupérateurs de terres ou des occupants illégaux. Il faut que nous soyons régularisés, nous voulons travailler. »

Croisée de chemins et horizons

On leur a dit que quelques groupes de la Garde Nationale veulent prendre ces terres. Pour Johana Urdaneta la raison est simple, le manque de proximité avec les expériences vivantes du peuple ont fait que l’on ignore, y compris dans certains secteurs de hauts dirigeants politiques, que de nombreuses luttes paysannes désignées comme des récupérations sont le résultat d’un processus d’organisation accumulée, d’une prise de conscience collective. « Nombreux sont ceux qui croient que nous avons été mis ici sans rien avant, que nous coupons les bananiers et que nous vivons comme des rois, mais personne ne sait tout ce que nous avons enduré et combien nous avons lutté. Si nous avions cinq galettes de maïs, nous mangions tous avec ça, un petit morceau pour chacun, si on apportait du riz, la même chose, nous faisions de grandes marmites de soupe pour que cela profite bien, nous faisions du café avec l’eau du fleuve, nous cuisinions le manioc sans eau, directement jeté sur le feu. »

Et ce n’est pas seulement le fait de la Garde Nationale ou du grand propriétaire, un ex maire d’El Chivo a menacé l’une des porte-parole ; à une autre, il a offert une maison pour qu’elle renonce avec sa famille. « Ils nous ont offert de l’argent pour que nous remettions tous les papiers obtenus lors de nos démarches, les actes constitutifs de nos coopératives, les registres d’information fiscale, les papiers que nous obtenus dans l’affaire avec l’usine Argelia Laya. Mais non, car grâce à toute cette information que nous avons recueillie, nous avons obtenu que le Tribunal Suprême Agricole tranche en notre faveur pour une attribution de terres. Que voulaient-ils ? Que nous leur remettions tout, que nous jetions l’éponge, que nous nous vendions, que nous soyons déloyaux à la lutte de toutes ces familles », dit la professeure Lianela Chourio.

Devant tant de harcèlement, ils ne cessent de faire des projets. Leur objectif est d’obtenir une banane 100% qualité pour l’exporter. Plusieurs entreprises, mixtes ou privées, sont déjà parvenues à offrir quelque chose de semblable, mais ils sont clairs, elles ne participeraient à aucune prise de décisions : « Nous voulons arrêter de travailler avec des intermédiaires qui sont ceux qui augmentent les prix du produit au consommateur et qui sont ceux qui gagnent le plus alors qu’ils ne font pratiquement rien. Ils sont venus ici en pensant qu’ils allaient bien obtenir quelque chose de ces ignorants. Eux, ils vendront une autre partie de leur production aux communautés des environs et la banane de type C, ils les donneront aux institutions qui en auront le besoin.

Il y a 776 hectares, divisées de telle sorte que chaque famille travaille chacune son morceau. Ceci garantit le fait que si vous avez ce morceau, c’est vous qui devez l’entretenir, ainsi chaque famille doit-elle se montrer à la hauteur de sa terre face au collectif, et celle qui ne le fera pas doit céder son morceau à une nouvelle famille qui en a besoin et qui voudra la travailler. Ils disent que ceci ne signifie pas qu’ils ne s’aident pas les uns les autres ; si une famille a besoin d’un coup de main ou d’un outil, de graines ou d’intrants, de bombe pour fumiger, ou de machettes, d’autres familles sont là pour les leur apporter.

« Les personnes qui doutent de tout cela, qu’ils viennent voir et prennent connaissance de notre travail. A l’Assemblée Nationale  l’opposition est là à enquiquiner, ils disent qu’ici nous ne produisons pas une seule banane. Avant de nous juger, qu’ils viennent ». Nous, nous l’avons vu. Les camions sortent chargés. Ils emportent 60 tonnes de bananes par jour, en pleine sécheresse, alors qu’ils n’ont pas un accès facile aux intrants, ni pratiquement aucune aide autre que celle de leurs mains pour travailler. « Et, que dit l’opposition ? Qu’on ne produit pas la moindre banane. Jusque dans le sable et en été nous semons du manioc et du maïs pour notre consommation familiale, des petites bananes, des « parchitas » et du potiron. Nous nous suffisons à nous-mêmes, mais assurons la subsistance des personnes des communautés voisines qui viennent travailler.118-2

Il y a 220 enfants, plus d’une trentaine d’entre eux avec différentes formes de handicap, quatre-vingt personnes âgées. Plus de 60% de ces paysans et paysannes n’ont rien d’autre que le fruit de cette lutte. Ils savent que tout le pays connaît une situation économique difficile : « Et néanmoins, ici nous pouvons dire que nous avons à manger, bien qu’il y ait de nombreux obstacles, nous sommes là paysans et paysannes et nous allons continuer à lutter, nous n’allons pas renoncer ni faire de cadeau à personne. Ici, celui qui viendra va devoir affronter plus de six cents personnes, ici ils vont trouver des gens avec lesquels il faudra combattre pour les expulser ».

Vers la fin de cette conversation, dans la nuit bien avancée et chaude, nous leur avons demandé comment ces expériences ont transformé leur quotidien. D’abord, ils nous ont demandé si nous aimerions manger une galette de maïs avec de l’iguane au petit déjeuner et puis, ils nous ont répondu, toujours les femmes en premier :

« Toute cette expérience nous a apporté un changement dans notre vie et notre attitude. Nous avons appris que l’important n’est pas de travailler pour travailler, mais de nous soutenir collectivement, de sortir de l’isolement.- A toi de parler.

-Bon, je n’avais pas de toit. Rien. Avec tout ce que nous avons fait petit à petit, nous sommes passés de vivre dans un sac dans un hangar à construire notre petite maison. Nous avons deux hectares où semer, et garantir ainsi que nos enfants iront étudier.

Johana dit : « Nous y sommes arrivés parce que le fleuve nous a toujours favorisé la tâche »

Texte: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Luis Miguel Hernández / Contact: @FotodgraficoLM

Traduction: Sylvie Carrasco

Source: http://laculturanuestra.com/no-vamos-a-darle-pelea-facil-a-nadie-cronica-campesina-junto-al-rio-chama/

URL de cet article: http://bit.ly/1qZylS3

« Nous ne serons plus jamais une terre sèche ». Luttes agroécologiques et travail des Sans Terre du Brésil dans la Révolution bolivarienne

caquetios-38-1200x803Ils n’avaient laissé qu’une terre sèche. Une plaine raclée jusqu’au cœur. Un sol si fatigué de ne produire que de la canne à sucre empoisonnée. Là où on avait cessé de semer, on a continué à labourer, et après le passage et le repassage de la charrue, le vent est venu arracher la couche supérieure. Tout s’est érodé. Les pluies ont emporté ce qui restait. La terre s’est fendue partout et dans ses failles s’est engouffré l’oxygène qui a tué les micro-organismes. Quand elle se craquèle, elle est presque déjà stérile. Imaginez un corps ainsi maltraité, un corps de 2400 hectares. Une chose pareille doit faire mal.

Ces terres se trouvent dans les vallées du Turbio. Elles s’étendent depuis Titicare jusqu’à l’Hacienda Papelón, dans l’état de Lara. Les “propriétaires” antérieurs, un titre que ne méritent pas les grands propriétaires, c’était la famille Sigala. Le terrain était divisé en quatre. Durant de nombreuses années il n’y eut que la monoculture de la canne, à 70%. Après qu’on l’a importée, on n’a plus planté qu’une petite fraction. Ceux qui vécurent au bord de cette broussaille qui puait la féodalité, racontent que lors des dernières années de propriété, elle n’était plus qu’un haras pour que le seigneur des lieux y promène ses amies, pendant que la terre agonisait, devenant boue aride.

En 2004, Hugo Chavez donna l’ordre d’inspecter et de récupérer les terres en friche pour augmenter la production agricole et en finir avec le régime des latifundistes : “Là où il y a une terre abandonnée les mains de l’État doivent s’étendre à travers le ministère de l’Agriculture, pour donner la terre à qui la travaille et pas à qui l’abandonne”. Ainsi fut scellé, trois ans plus tard, le destin des Sigala.

“L’Institut National des Terres (INTI) est venu en 2007. Au moment de récupérer les terres, j’étais  métayer de la ferme à bétail” me raconte Duvalier Palma qui travaillait alors depuis seize ans pour les Sigala.

On ne trouva que quelques vaches, mais aussi des terres incultes et contaminées. Pendant la récolte de la canne à sucre, avant la coupe, on brûlait pour éliminer les résidus et les animaux nuisibles et faciliter la coupe manuelle. On carbonisait ainsi toute la flore et toute la faune. Crises d’asthmes, pneumonies, bronchites pour les enfants et les adultes. Les cendres s’envolaient jusqu’aux câbles de haute tension, ce qui provoquait des coupures, les villages voisins se retrouvant sans électricité. Contre la broussaille on employait des herbicides tels l’Ametrol (toxique, “à user avec modération” dit l’étiquette…) et le 2,4-D, composant chimique de l’ « agent orange » utilisé au Vietnam. Tout cela, drainé par l’eau hautement salubre de la zone, ajouté à l’usage indiscriminé de fertilisants de formule intégrale et à une surdose d’engrais à la longue cancérigène, a produit cette glaise malade.

En 2008 l’INTI est revenu avec son rapport final qui conclut que les terres étaient improductives et qu’il s’agissait de spéculation foncière en vue de construire des résidences secondaires au lieu de produire des aliments. Selon Palma, “peu leur importait que d’ici sorte 45 % de l’eau de Barquisimeto, capitale de l’état; et 100% de l’eau qui va de Palavecino, et ses municipalités”.caquetios-6caquetios-25

Celia Rodrigues, formatrice du Mouvement des Travailleurs Ruraux sans Terre au Venezuela

Celia Rodrigues, formatrice du Mouvement des Travailleurs Ruraux sans Terre au Venezuela

La récupération des sols et le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil

Sont d’abord arrivés l’Institut National des Terres (INTI), la Corporation Vénézuélienne d’Aliments (CVAL), épaulés par les militaires. Jour mémorable pour Palma: “Quand ils ont débarqué ils nous ont demandé où étaient les propriétaires mais comme ils n’étaient jamais ici, ce furent nous, les travailleurs, qui avons répondu présents. On nous a expliqué qu’il s’agissait d’une récupération de terres. Nous savions qu’il s’agissait d’un décret présidentiel et que cela n’affecterait pas les travailleurs. On prit en compte nos suggestions et nos décisions. Avant nous n’avions pas de sécurité sociale et les bénéfices économiques étaient minimes, nous étions assujettis au contrat collectif de la société des cultivateurs de canne à sucre qui ne sont autres que les grands propriétaires. La seule chose que nous mangions, c’était des pâtes et des haricots”.

Suivit l’entreprise socialiste Pedro Camejo. On commença à labourer pour mettre en place un nouveau système productif, d’études de sols, de semis de maïs, de sorgho et de soja. On amena du bétail hollandais-argentin qui permit de produire de 18 à 25 litres de lait par jour. Plusieurs inspections vinrent vérifier si le travail était rentable. Accompagnés de techniciens argentins avec de nouvelles machines, techniques pour semer et un vibrocultivateur pour combler les failles.

Les terres ont été rebaptisées Caquetíos, du nom du peuple indigène qui les habita autrefois. La quantité de fertilisants a diminué et on a organisé quatre unités de production. En 2013 prit fin l’accord de coopération avec l’Argentine.

Le Mouvement des Sans Terre du Brésil (MST) était arrivé au Venezuela en 2005. Une première historique : ce fut la première fois qu’un mouvement social signait un accord direct avec un gouvernement. “Nous sommes arrivés ici avec un objectif clair : contribuer à un processus organique de la révolution, depuis la base, et impulser la production des aliments dans le cadre de la souveraineté alimentaire. Ce qui implique un travail intégral avec les paysans et un débat autour de l’agro-écologie pour changer la manière de produire des aliments” explique Celia Rodrigues, porte-parole du MST.

Revenons à 2013. Le Mouvement des Sans Terre a présenté au Ministère de l’Agriculture un projet de production de légumes sur les terres récupérées. Trois compagnons du M.S.T. étaient chargés d’impulser le projet sous la coordination de la CVAL. Jusqu’à ce moment ils n’avaient pas vu les conditions du sol : “S’ils avaient continué à la traiter ainsi durant cinq ans, sur cette terre n’aurait plus germé une semence” assure Celia.

Cette réalité, ajoutée à une certaine méfiance institutionnelle au sujet de la présence du M.S.T., rendit nécessaire la discussion, la reformulation, et la refonte de l’accord “où nous réaffirmions que nous sommes un mouvement social paysan, que notre relation avec le Venezuela était de l’ordre de la coopération, non de l’intervention. Et que pour que notre apport fût concret et que nous puissions parvenir à des résultats nous avions besoin d’une certaine autonomie, que note expérience était suffisante pour marcher sur nos propres jambes. A partir de là nous fut assignée cette zone pour développer ce projet de production de semences et de formation socio-politique, ce dernier aspect permettant de contribuer au débat avec les paysans sur les actions pour combattre la guerre économique, pour en finir avec la dépendance des transnationales dans l’acquisition des semences et approfondir les actions visant la souveraineté alimentaire.”

Passer du chimique à l’organique, c’est tout recommencer. Il ne s’agit pas seulement d’éliminer une méthode mais d’éliminer une culture paysanne habituée par la force des monopoles à l’usage des agro-toxiques. Sans les utiliser et avec un sol aussi malmené, le projet du M.S.T. réussit à produire une récolte de plus de dix tonnes de pastèques, cinq d’oignons, et d’autres légumes. Cette année on a semé du maïs de la vallée de Guanape, état d’Anzoategui, le maïs de nos indigènes, on a récolté et trié les graines pour les resemer et les redistribuer aux autres producteurs. Le problème principal ? Le blocus d’intrants agricoles et de semences.

“Il y a une campagne de manipulation de la part des transnationales : “la semence autochtone ne germe pas et n’offre pas les mêmes indices de productivité”, ce qui rend difficile ce processus de transition et de conscientisation du paysan sur le fait que les semences n’ont pas besoin de ce package (semences importées + produits agro-toxiques pour éliminer les maladies), et de convaincre que si, c’est possible de récupérer les semences et tout l’apprentissage que nous ont légué nos ancêtres, et qu’a détruit en si peu d’années l’industrie des OGM.” En écoutant Celia nous faisons des calculs terrifiants : si on compare le temps d’intervention des transnationales en zone rurale (près de soixante ans, peut-être moins au Venezuela) aux milliers d’années de culture et de récolte menées avec des techniques inoffensives, on mesure le pouvoir de destruction des transnationales. Ils ont domestiqué notre vie paysanne sans mesurer le coût écologique de cette “haute” productivité.

Un horizon

Quand nous parlons d’agroécologie et de transition, nous parlons de temps et de patience. En  2005, quand les Sans Terre du Brésil sont arrivés au Venezuela, la consommation effrénée des « packages » par les paysans était impressionnante. En 2015, à la suite des pénuries générées par la guerre économique, ces produits sont de plus en plus rares et les paysan(ne)s se retournent vers les techniques traditionnelles. “On se rend compte que ces autres produits sont bons, la situation est difficile mais il faut en profiter. Beaucoup des personnes sont satisfaites des résultats obtenus. Quand on use d’engrais biologiques la qualité des récoltes est égale ou meilleure. Avant on utilisait des fongicides agro-chimiques, maintenant on utilise de l’huile de neem (arbre d’Inde), et aucune maladie n‘a attaqué les cultures”. Pour Celia ce changement est possible et le Mouvement des Travailleur(se)s Sans Terre continue à parier sur le projet.

Pour récupérer complètement un sol comme celui-ci, il faut au moins sept ans de travail continu. Peut-être est-ce la métaphore la plus fidèle de notre réalité. Au Venezuela, ce territoire spolié surtout depuis son activité pétrolière à partir du XIXème siècle, ce pays dont l’identité fut peu à peu détruite pour finir par s’identifier à ce qui est étranger et artificiel, nous n‘avons encore parcouru que quinze ans d’un changement social sui generis. Comme le sol des Caquetíos, nous sommes en pleines « semailles ».

C’est ce que nous ne pouvons perdre de vue lors du scrutin du 6 décembre. C’est l’heure de mesurer nos forces mais aussi de définir dans quelles mains ira tant de terres, c’est l’heure de savoir si nous retournons à la terre sèche ou si nous continuons à avancer dans la récupération de notre racine féconde.

Texte: Katherine Castrillo @ktikok

Photos : Irene Echenique @Irevendre

Source : http://laculturanuestra.com/venezuela-nunca-mas-seremos-barro-seco/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-25j

Conversation avec le collectif AFRO TV

Compañeros de Afro TVafrotv

Cet entretien poursuit notre enquête de terrain sur la cinquantaine de télévisions participatives au Venezuela (1). Si elles n’occupent encore que peu de place face à la télévision commerciale, elles annoncent peut-être une télévision libérée des monopoles privés qui partout empêchent les citoyens de se voir, de se connaître et de se comprendre.

D’emblée les compagnons d’AfroTV nous expliquent leur vision : “Transformer à travers la culture… on a créé les communes, ce type de choses…. Et nous venons nous ajouter comme une expérience de plus. Il y a un élément historique vénézuélien qui est le “cumbe”, cet espace libertaire où les esclaves en fuite cherchaient de l’eau, généraient leur communication et avaient trouvé un moyen de survivre, et tu vois, c’est exactement ce que la révolution exige de nous aujourd’hui, je suis en train d’écrire là-dessus : “d’accord, tu dis que le pays va mal, que le gouvernement ne fait rien mais que fais-tu toi, depuis ton espace, qu’apportes-tu?”

« Nous devons dépasser la démocratie représentative parce qu’il y a un nouveau modèle politique qui est la démocratie participative et protagonique – à partir de là nous sommes, tous, co-responsables de ce qui se passe, il nous reste donc à changer d’attitude. »

« Nous luttons à partir d’ici… Dans tout ce processus on trouve des fonctionnaires qui ne comprennent pas ce type de lutte, parce que c’est très facile d’être à l’abri, dans un bureau climatisé, et planifier sans avoir de contacts avec les gens. C’est pourquoi a surgi la proposition de Chavez, d’un gouvernement agraire, il y a un document qui s’appelle “coup de timon” (2) qui est aujourd’hui plus d’actualité que jamais…. Je crois que c’est l’heure de se définir… beaucoup de gens se contentent d’avoir, je préfère être et non pas avoir, je suis afro-descendant, cela te donne une force, mais l’avoir… l’avoir.. souviens-toi que c’est matériel… »

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Avez-vous noué des liens avec un type de télévision autre que communautaire, privée par exemple ?

Non.

Pourquoi vous êtes-vous tournés vers un média comme la télévision, était-ce le seul moyen de visibiliser la problématique sociale ?

Nous sommes partis de l’expérience de publier un journal, nous venions de ce processus de communiquer et ce journal reflétait note réalité et quand il circulait les gens commençaient à se voir, à se reconnaître…

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L’équipe d’Afro TV avec le militant et acteur Danny Glover

Quelle était votre situation avant de vous engager dans cette télévision communautaire ?

Nous diffusions notre culture, notre identité de Barlovento, notre identité afro aussi, et c’est de là que nous avons décidé de créer cette télévision…

Si je peux être différent, je peux faire en sorte que nous pensions différemment. C’est là qu’entre en jeu notre Collectif Intégral Afro qui se charge d’appuyer les jeunes qui font du sport, ceux qui jouent de la musique, moi je ne savais pas que c’était possible et je m’en suis rapproché, j’ai découvert que d’une manière ou d’une autre on peut manifester, enseigner, on peut apprendre, la tâche principale est là: transmettre la culture aux jeunes, leur parler de vivre, de ce que continuer à vivre vaut la peine.554520_3183147597768_1112752032_n

Qu’est-ce qui a changé depuis ton engagement ici ?

Hé bien, ma manière de penser, ma manière… d’être humain (rien de tel que le sens commun), davantage de responsabilité. Je peux te rappeler qui nous étions au départ: des amis qui sont plus âgés aujourd’hui comme Chucho García, Miguel Urbina, Yoni Ruda et différents lutteurs autour de Gerónimo Sánchez. Ils ont organisé un ciné-club, ils débarquaient et portaient le message de lutte aux communautés pour que les habitants prennent conscience de ce qui à cette époque était la lutte pour les droits citoyens et ils ont réussi pas mal de choses….

A travers les ciné-clubs, à travers ce principe de lutte, ils ont créé la fondation Afro-américaine un projet de développement culturel rural qui nous a permis d’inclure les jeunes des communautés rurales. De fait nous avons eu les rencontres de percussions dans les années 1990-91, bon, et toute cette série d’activités de la culture afro-vénézuélienne, et à ce moment malgré la présence des gouvernements de la démocratie représentative, ils ont réussi à communiquer aux gens un modèle révolutionnaire, un modèle de libération à travers la culture. C’est alors que démarre la lutte avec les représentations culturelles sur un plan national et à travers le réseau des organisations afro-vénézuéliennes qui aujourd’hui agrège nos mouvements. Ce réseau porte le principe de lutte, d’organisation en notre nom. Puis, comme l’a expliqué le compagnon, avec l’approbation de la constitution bolivarienne nous nous sommes engagés dans la refondation de la république. Comme tu vois, c’est toute une trajectoire de vie…

Nous avons une vidéo d’un groupe de jeunes qui raconte cette histoire en musique. Parce que les communautés rurales partaient du principe que pour sauver un jeune il fallait l’entourer, s’articuler pour le faire, c’était ainsi à l’époque, et aujourd’hui, nous parlons d’un autre modèle de vie et nous voulons créer cette alternative à travers les médias.9c1fb3e3-616c-4db9-8575-329fb0460ae5

Considérez-vous que la télévision communautaire a eu à voir avec ces changements ?

Nous portons un processus d’organisation et de formation des nôtres, imagine le jour où cet ouragan de réalités si diverses, apparaîtra à l’écran, c’est ce que je dis aux jeunes : vous n’imaginez pas le potentiel que nous avons aujourd’hui ! Pourquoi ? Parce que imaginez que nous devons être prêts à capter toute cette demande d’un coup, tout cela qui est dans la rue, je le dis à ceux qui sont en train d’étudier, parce que quand on étudie, on acquiert une responsabilité sociale

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Croyez-vous que la télévision communautaire a influé d’une manière ou d’une autre sur la vie de votre communauté à travers sa programmation ou par la formation que vous avez offerte ?

Bien sûr.. il va y avoir sous peu une réunion de jeunes, 3 ou 4, l’un d’eux a monté un studio d’enregistrement chez lui avec l’appui de son père et de sa mère, ce n’est pas un grand studio professionnel mais quelle fierté pour lui ! et il a déjà réalisé plusieurs productions avec des personnages du secteur. Tu vois, il y a des jeunes en milieu rural qui ont tout un potentiel, comme toi… et donc, nous enregistrons leur travail, nous les invitons à se présenter en public pour que la population les connaisse… Parce que qu’est-ce qui s’est passé avec nos jeunes ? Le manque de suivi, d’accompagnement de la part de la famille, de la communauté elle-même, a fait que n’importe quel délinquant qui débarque va le convaincre facilement de le suivre.

A partir de là il passe par un processus de formation. Nous croyons aujourd’hui que la télévision privée a pris ce rôle des parents, un enfant de 7 ou 8 ans a déjà consommé trois mille heures de télévision, il faut chercher le moyen de retourner cette situation, et nous savons que ce n’est pas la télévision seule qui va le faire, mais la télévision conjointement avec les parents et la communauté, pourraient contribuer de manière efficace à cette formation.100816530

Comment ont influé les ateliers de formation ?

Ici on n’a pas mené d’ateliers de formation depuis 2006, nous en avions menés ici au siège de la télévision mais aussi en zone rurale, à Mango de Ocoita…. S’y est déroulée toute une série de travaux pratiques, nous avons vu la théorie et nous l’avons pratiquée sur place. Des personnes du troisième âge ont participé, leur travail consiste à semer en tant que travailleurs de l’agriculture mais ils ont aussi manié la caméra, ils ont réalisé leurs prises de vue, ils ont fait un peu de montage, en d’autres termes il y a eu une véritable motivation à ce moment-là pour démarrer un processus de formation.

Nous avons eu une expérience de formation avec l’amie Jazmín Tovar, qui aujourd’hui est coordinatrice du site Aporrea, ainsi qu’une expérience de formation avec la compagne Celina de Vive TV. Donc nous ne partons pas de zéro mais il nous faut approfondir.

Considérez-vous que la télévision communautaire a fait le suivi de votre lutte ?

Oui parce qu’il est important de visibiliser notre lutte, nous en sommes convaincus. Encourager les communautés aussi. Il ne s’agit pas seulement des ressources, mais de l’envie de faire. De l’envie de changer les choses. Combien d’argent n’a-t-on pas investi ici ? Je me souviens de quand le baril pétrole était à 100 dollars. Hé bien… Crois-tu qu’ici à Barlovento nous avons besoin des bananes à cuire du marché de Coche ? (rires) Alors, comment nous montrer, à travers quelle image ? La question n’est pas dans l’avoir mais dans l’être, l’être humain comme je te le disais, moi j’ai changé ma forme de vie, le niveau de responsabilité et cela passe par un plan…
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Selon vous comment doit être un média communautaire, comment doivent être son image et son contenu ?

Il faut élaborer les contenus avec les familles et la télévision doit travailler avec la communauté, que la communauté sente que cette télévision lui appartient aussi.…. Qu’elle soit l’actrice principale du processus.

Entretien réalisé par Johanna Márquez et Maritfa Pérez

Notes :

(1) Dans le cadre de cette enquête on peut lire sur ce même blog :  Canal Z, l’aventure de l’appropriation populaire des médias au VenezuelaLara TVe, de la télé communautaire à la télé communale(Photos: ) Tatuy TV : le besoin d’être libres

(2) Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/

Source de l’entretien original (espagnol): http://wp.me/p2bGPp-IO . 

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-20x

(Photos :) La Commune « Indigènes Quiriquire » de Yare : un exemple d’organisation citoyenne

1 qA quelques kilomètres de la route Tocorón-Punta Brava, dans le secteur de San Francisco de Yare, État de Miranda, deux portails conduisent à une immense propriété de 2,6 hectares récupérés par les organisations citoyennes. L’ancienne Hacienda San Juan, rebaptisée Centre Agroécologique « Indigènes Quiriquire », est protégée par la fraîcheur des arbres fruitiers.3 q

Debout face à un foyer, casquette et chemise rouge, la porte-parole du parlement communal Elizabeth Guzmán a milité toute sa vie. Elle raconte qu’elle travaille ici depuis trois ans, depuis que le gouvernement national a déclaré la propriété d’utilité publique et l’a transformée en centre agro-écologique. Parmi les projets qu’y gère aujourd’hui la commune sur une aire de 127 hectares, on trouve les unités de culture protégée, le centre de stockage de produits laitiers Tocorón, le centre de traitement d’eau, l’usine d’aliments pour animaux et l’usine de produits laitiers Yare.2 q

La Commune “Indigènes Quiriquire” est une des expressions concrètes du pouvoir citoyen dans la région des Vallées du fleuve Tuy. Elle regroupe neuf conseils communaux, quatre d’entre eux faisant partie du secteur agricole de cette zone qui compte une population de 5.033 habitants.4 q

Six femmes, porte-paroles de l’organisation citoyenne, se répartissent les tâches de la cuisine, de l’entretien des espaces verts, des unités de culture et des espaces communs de cette hacienda faite de grands couloirs, d’une salle principale, d’une cuisine, de toilettes, de sept chambres et de six placettes baptisées Bolívar, Afrodescendance, La Milagrosa, San Antonio, Café Venezuela, Souvenir, ainsi que d’un espace réservé au grill et un parc pour les enfants. La vieille hacienda possède en outre une salle de conférences, des allées, des animaux (vaquiros (petits sangliers), vaches du type “maute”, pintades, oies, canards), des zones de culture de plantes médicinales (moringa, baies de morera, origan); des arbres fruitiers, cacao, légumes, racines et tubercules, parmi les aliments destinés à la population locale.9 q5 q

Elizabeth Guzmán évoque la récupération de cette hacienda par l’organisation citoyenne locale, fatiguée de voir la structure se détériorer et les fruits pourrir au pied des arbres : “les grands propriétaires préféraient laisser l’hacienda à l’abandon, ils préféraient jeter le lait produit plutôt que nous l’offrir”.6 q

Pour développer leurs projets socio-productifs, les membres de la Commune “Indigènes Quiriquire” comptent sur l’appui intégral et la formation permanente offertes par la Corporation pour le Développement de la Vallée du Fleuve Tuy Francisco de Miranda (Corpomiranda), l’Institut National de Développement Rural (Inder), la Corporation Vénézuélienne d’Alimentation, toutes deux inscrites au Ministère de l’Agriculture et des Terres.

Le centre développe diverses activités. Parmi elles, la vente de repas modiques pour les travailleurs des quatre usines et les visiteurs qui parcourent la route Tocorón-Punta Brava. 7 qMême s’il n’offre pas de logement touristique, le centre ouvre aussi ses espaces aux divers groupes citoyens (partis, conseils communaux, communes) pour leurs réunions et pour leurs ateliers de formation.

Production

Dans le rayon de la commune “Indigènes Quiriquire” fonctionne aussi le centre de stockage de produits laitiers Tocorón, secteur de San Francisco de Yare, inauguré le 7 mars 2015 par le président Nicolas Maduro afin d’articuler les systèmes de production, de distribution et de commercialisation avec les besoins de la population. Jorge Navas, coordinateur de ce centre, explique que l’activation de cette petite entreprise a créé 90 emplois directs et 15 indirects et bénéficiera à plus de 65 producteurs laitiers recensés et aux 32 mille habitants de la Vallée du fleuve Tuy.8 q

Le centre compte quatre entrepôts frigorifiques avec la capacité de stocker 3 mille litres de lait chacun, soit un total de 12 mille litres, pour la production du fromage (du type Paisa et demi dur). “Actuellement nous recevons mille litres de lait par jour pour produire 170 kilos de fromage par semaine”.

A court terme on prévoit le renforcement de la ligne de production pour élaborer la crème, le flan, le babeurre, le beurre et les confiseries à base de lait, produits qui seront écoulés à travers le supermarché public « Abasto Bicentenario ». “Nous attendons une écrémeuse pour initier la production de tous ces dérivés” ajoute Navas.

Pour construire ce centre de production laitière de 4.030 hectares, l’Etat a apporté 15 millions de bolivars. A part le centre de stockage proprement dit, on trouve des aires d’élevage de bétail, des corrals, des unités de traite et 30 hectares de patures irriguées, afin d’alimenter le bétail qui arrivera bientôt dans ce complexe agro-industriel.

Unité de production de maracuyas

Un autre projet mis en oeuvre par les membres de la Commune “Indigènes Quiriquire” de Yare, depuis janvier 2015, est la mise en culture de milliers de plants de maracuyas (fruits de la passion) sur un terrain de cinq hectares, lui aussi reconnu d’intérêt public, à l’entrée du secteur de Tocorón. “Ce terrain en friche est devenu productif. Avec un investissement de 6 millions de bolivars on a semé 4.700 arbustes de maracuya, sous la supervision de membres de la commune qui se consacrent à l’entretien, au désherbage, arrosage, fertilisation et à la récolte” poursuit Jorge Navas.

Actuellement l’Unité de Production de fruits, à son niveau le plus élevé, produit par semaine plus de 500 kilos de fruits écoulés par le même supermarché « Abasto Bicentenario » de la municipalité Cristóbal Rojas et des communautés des Vallées du Tuy. Une partie de la récolte sera traitée par l’Usine Laitière Yare, qui fonctionne depuis le 7 mars 2013 dans le complexe Agroindustriel Ezequiel Zamora, sur la route Ocumare – Yare.

Projets

Autres projets qu’on veut impulser avec l’appui de la commune : une unité d’extraction de  pulpe de fruits pour l’élaboration de jus et de produits concentrés et emballés. Cette usine génèrera de nouveaux emplois locaux. D’autres projets agricoles s’articulent autour de la Base agro-productive “La Espada de Bolívar”, sur la route nationale San Francisco de Yare- Santa Teresa del Tuy. Inaugurée il y a trois ans par le gouvernement, elle possède une surface de deux hectares composés d’une centaines d’aires de culture organoponique (écologique), un vivier de plantes médicinales (moringa et baies de morera) et d’ornement, un point d’Agrociudad, une salle de formation,  une chambre de conservation d’aliments, un bureau administratif, un réfectoire et sept réservoirs d’eau potable avec une capacité de 14 mille litres chacun. On y trouve aussi deux unités de culture protégée (avec la technologie de contrôle de température et d’humidité) qui permettront de récolter durant le reste de l’année des produits prisés comme la tomate et le poivron.10 q

Ces différents projets font partie des efforts actuels d’articulation des organisations communales avec le gouvernement pour développer le potentiel productif de l’État de Miranda.15 q 14 q 13 q 12 q 11 q

Source : AVN, Reina Ruiz, http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/05/comuna-indios-quiriquire-de-yare-un-modelo-exitoso-de-organizacion-popular-fotos/

Traduction : T. Deronne

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« El Curarire », sous la bannière de l’organisation

1La place du village grouille de monde. On a l’impression d’avoir affaire à une exposition de motos en tout genre, tant elles stationnent en nombre, les unes à côté des autres. Juché sur le mur du monument qui se situe en son centre, Danis – un porte-parole du parlement communal – explique à la centaine de pêcheurs présents le but de l’assemblée : élaborer un document collectif qui sera adressé à Insopesca, l’Institut de la Pêche dont le siège se situe dans la capitale de l’Etat de Zulia.

« On peut et on doit trouver un terrain d’entente, car la situation actuelle nous porte préjudice, à tous autant que nous sommes ». Perdu au sein de cette nombreuse assemblée, un des pêcheurs présents renchérit : « on ne peut pas remettre les décisions à plus tard, cela entretient la désunion. En outre il faut préserver les ressources ».

Une des raisons d’être  de la Commune « El Curarire », c’est la pêche. Elle façonne en grande partie son identité. A quoi il faut ajouter l’élevage laitier. Danis Parra est natif de la côte occidentale du Lac de Maracaibo. Il vit depuis toujours à La Canada de Urdaneta. Son père, mais aussi le père de son père étaient pêcheurs. Avec un sourire malicieux qui lui éclaire le visage – dont les traits attestent de ses lointaines origines indigènes – Danis se souvient encore de sa première sortie en mer. Il avait 9 ans. Pour la première fois, il accompagnait son frère aîné et son père dans une campagne de pêche nocturne. Bien que son regard soit teinté d’une certaine timidité, Danis, son chapeau bien calé sur le crâne, n’en est pas moins la figure de proue des pêcheurs de la commune. Il préside par ailleurs l’assemblée qui déterminera la voie à suivre, la position collective à adopter pour le futur immédiat.

Danis Parra

Danis Parra

Et quelle est cette réclamation adressée à Insopesca (Institut socialiste de la Pêche et de l’Agriculture) ? En 2011, dans le cadre d’une réunion annuelle, toute une série d’accords furent ratifiés, qui engageaient les deux parties en présence : pour l’État  Insopesca, d’une part ; 115 Conseils de pêcheurs représentatifs de l’état du Zulia dans son ensemble, d’autre part. Il s’agissait de mettre en oeuvre  la Loi de la Pêche promulguée en 2008, interdisant la pratique du chalutage, en raison de son impact négatif bien connu sur l’écosystème marin, et par voie de conséquence, sur la biodiversité.

De cette rencontre, il résulte ce qui suit : aux fins de préservation des ressources halieutiques, une décision est prise, consistant à substituer la pêche à la palangre à celle ayant recours aux nasses. En effet, ces dernières ont ceci de spécifique, qu’elles doivent reposer durant un laps de temps assez long, sur le fond. Or, de ce fait, elles ont fait l’objet de vols répétés. Le Lac de Maracaibo n’ayant pas échappé à la règle. De plus, ce dispositif est nocif, puisque les nasses agissent comme autant de pièges, qui se referment d’une manière non discriminante sur toutes sortes de poissons, y compris les plus jeunes. Il était impératif de prendre un certain nombre de dispositions : établir au plus vite, une taille minimale de capture ; déterminer un quota de pêche hebdomadaire à ne pas dépasser, assorti d’un nombre de jours de sortie à respecter. Malgré quoi la pression qu’exercent certains gros employeurs de la région, pourrait mettre à mal cet ensemble de mesures et amener une régression, avec la réintroduction des vieilles méthodes de pêche que ces récents cadres légaux ont bannies. De cela, les Conseils de pêcheurs ne veulent pas entendre parler.Orillas-de-la-cañanada

Il faut également préciser que l’Assemblée dont Danis est le porte-parole, est l’expression de l’un des secteurs les plus défavorisés, les plus pauvres de la communauté. La majeure partie des hameaux regroupant les familles de pêcheurs, sont composés de maisonnettes bien précaires, surmontées de plaques de zinc faisant office de toits. Ces villages se blotissent tout autour du Lac, et les rivages qui en constituent le prolongement, sont maculés de pétrole et d’huile de bateaux. De loin en loin, tant bien que mal, les filets de pêche noircis de graisse, sèchent au soleil.

Danis passe en revue les besoins des pêcheurs qu’il représente :

1/ créer un centre de stockage du produit de la pêche afin de le soustraire à l’obligation de le vendre au secteur privé, et donc, à un prix fixé par le marché ;

2/ consolider la filière de la pêche artisanale, afin de contrer les gros employeurs qui embauchent  les pêcheurs en leur versant en retour un salaire de misère ;

3/ concourir au maintien des accords passés avec Insopesca, sur base de la nouvelle loi de la pêche, prenant en ligne de compte la nécessité de se placer dans une logique qui serait celle du développement durable; inverser les tendances lourdes se situant à l’origine des diverses formes de pollution.

Depuis la côte – bercée par une douce brise – on distingue les plate-formes pétrolières qui se détachent nettement sur l’horizon marin. Elles sont les témoins d’un temps où dans l’Etat de Zulia comma ailleurs, l’extraction de l’or noir ne s’accompagnait d’aucune mesure concrète de préservation. « L’industrie pétrolière portent de rudes coups à l’écosystème. Les plaques de pétrole  s’échouent en permanence sur les plages. Chaque soir qui passe, nous nous voyons dans l’obligation de nous laver les pieds et les mains avec de l’essence. Nous souhaitons que tous ces  »tuyaux » soient bouchés. Et en plus de cela, on est exposé à des émanations de gaz ».Cangrejos-El-Curarire

« Nous voulons court-circuiter le réseau des intermédiaires »

A La Canada, le circuit de commercialisation relève du secteur privé. Et uniquement de ce dernier. C’est la raison pour laquelle la préférence est donnée au plus offrant. Le crabe bleu est la principale espèce qui se pêche ici.  On en capture jusqu’à 8 tonnes par jour. Quant aux crevettes, la production journalière s’échelonne d’une à trois tonnes. En ce qui concerne le poisson en tant que tel, Danis nous apprend qu’on en ramène en moyenne 1 tonne par jour. « Pourtant, lorsque le fournisseur s’occupe de la commercialisation, il cherche à dégager une marge financière qui lui est extrêmement favorable. Alors que la marchandise achetée au pêcheur relève de la portion congrue. Donc, vendre au plus offrant, ce n’est pas probant. Il faut procéder autrement. C’est notre conviction ». Pour eux, l’alternative est simple : « Il faut court-circuiter le réseau des intermédiaires, et nous approprier cette fonction. Nous nous occuperons aussi des relations commerciales. Et les points de vente, nous les animerons nous-mêmes ».

Katiuska Rincon est membre du Conseil communal « La Gabarra », un des premiers à être mis sur pied et qui, avec les autres Conseils représentant le secteur de la pêche, a jeté les bases du système actuel. Vivant depuis 52 ans des produits de la pêche, son père  lui fera découvrir le  métier à l’âge de 7 ans. Par la suite, les vols d’embarcations se multipliant, il est devenu dangereux pour une fille de travailler dans ce secteur. Katiuska s’est consacrée aux études. Elle se souvient : « de retour du Lac, chaque jour, tôt le matin, papa nous réveillait pour nous faire manger du poisson frais ».

Kati insiste sur le fait que la vie collective placée sous le signe de la commune, a profondément transforme la communauté : « le conseil communal, c’est un peu notre famille à tous. Si une partie de la communauté venait à être confrontée à un problème, c’est la commune dans son ensemble qui s’en emparerait, pour le résoudre ».

Katiuska, le conseil communal

Katiuska Rincón, le conseil communal

Si on souhaite porter un regard extérieur sur cet échantillon d’humanité, sur ce qu’il est en train de réaliser, il ne faut surtout pas se contenter d’une première impression. « Toutes les bonnes choses,  viennent aussi de ce qui est proche, de ce que l’on connaît depuis toujours ».  Ainsi parle Marylis, une vénérable grand-mère. (Sa bisaïeule , une «indigène guajira vêtue de sa tunique traditionnelle », est décédée à l’âge canonique de 114 ans). Ce qui ne l’empêche nullement d’être l’une des porte-parole de la commune et d’y assumer nombre de responsabilités. Entourée à ce jour de quelque 72 petits-enfants, elle est issue d’une famille de modestes agriculteurs.

« Nous devons préserver ce mode d’être »

Marylis est convaincue du fait que le nouvel état d’esprit qui émane de cette organisation communale puise à la source de la forme de vie paysanne, dont elle s’abreuve depuis sa plus tendre enfance. « La vie collective telle qu’elle s’exprime aujourd’hui, à travers la commune, nos ancêtres la pratiquaient déjà. C’est la raison pour laquelle nous devons préserver ce mode d’être, mais aussi cette culture fondés sur une vie collective  harmonieuse, qui nous rend chaque jour, un peu plus forts. Cette vigueur, on la doit également à la possibilité d’être formés sur le plan idéologique. Car si nous ne sommes pas pourvus d’une idée claire de ce qu’est le socialisme, on ne pourra pas appréhender correctement la nature même de la commune. Parce que la commune plonge également ses racines dans cette matrice ».

Marylis

Marylis

Jeune, Marylis devait partir à la recherche de maigres touffes d’herbe qu’elle trouvait le plus souvent sur les trottoirs. Telle était la pitance qu’elle donnait aux quelques pauvres vaches qui lui appartenait. La police l’a arrêtée à deux ou trois reprises alors qu’elle faisait paître les  animaux sur la place du village.

Désormais, au sein de l’Unité de Production Familiale (UPF) de La Flerida, Marylis s’occupe de l’élevage de bovins, de chèvres et de porcs. Toutefois, le poste qui marche le mieux dans cette structure, c’est la fabrication de fromages. Il en est ainsi parce que Marylis est des petits producteurs locaux qui ont bénéficié de la réforme agraire. En 2003, les plus grands propriétaires terriens de la commune – la famille Urdaneta – ont vu leurs terres expropriées aux fins de redistribution. A ce jour, la majeure partie de ce qui est produit est vendu au secteur privé. Il en est ainsi parce que même si l’on souhaitait vendre le lait à l’entreprise publique Lacteos Los Andes, cela ne serait pas possible, du fait de l’absence de moyens de transport et de réseau routier adéquat. Il faut néanmoins préciser que les excédents en matière de production de fromages et de viande, sont vendus aux membres de la communauté, à des tarifs préférentiels, solidaires.leche

Bien que les inégalités en matière économique et sur le plan du développement entre les différents secteurs soient encore perceptibles, Marylis tient à souligner que le point fort de la commune, c’est sa capacité organisationnelle : « depuis que nous nous sommes donné les moyens d’apparaître sous cette forme, nous constituons un véritable gouvernement local. Désormais, tout ce qui est constitutif de notre secteur, est de notre ressort. Nous avons également besoin de nous appuyer sur tous les moyens existants pour parvenir à l’éradication des dernières poches de pauvreté ».

« El Curarire », est la seule et unique Commune qui existe dans la localité « La Canada de Urdaneta ». Pour être précis, 17 conseils communaux la  composent : 6 pour la partie urbaine proprement dite ; 5 pour le secteur  piscicole ; 6 enfin, pour l’agriculture.

C’est en 2010, que l’on a jeté les bases de ce qui deviendra cette articulation sur laquelle la Commune repose. Il a fallu dans un premier temps, dresser un état des lieux, établir un diagnostic initial. Pas moins de 2 années ont été nécessaires qui auront permis la recension des secteurs les plus fragiles, en situation de pauvreté extrême.

Un an après sa constitution officielle et légale, « El Curarire » est incontestablement pourvu d’un potentiel réellement prometteur. Marylis : « Dans 5 ans,  »El Curarire » s’appuyera sur une chaîne de commercialisation efficace, qui lui permettra de nouer des liens de ce type, avec d’autres Etats de notre pays. Il en sera ainsi, parce que les moyens de transport tout autant que les voies de communication nouvelles, nous en donneront la possibilité. De ce fait, les secteurs se situant en marge des grands axes d’échanges et de communication disparaîtront. Pour ce faire, nous allons entreprendre la construction de logements d’habitation, et extirper une fois pour toute de la misère, tous ces gens qui méritent un  autre sort ».

«  Notre apport central, ce n’est pas tant notre production, que l’autogestion.»

Irwin, l’un de ces autres producteurs locaux qui a obtenu de bons  résultats ces dernières années du fait des changements en cours, tient également à s’exprimer. Il se défie des phrases toutes faites et des stéréotypes qui les accompagnent. Bien qu’un peu mal à l’aise avec les constructions de phrases, il s’emploie à donner à son intervention toute la verve nécessaire. Et ce qu’il ne sait pas dire, il le dessine. Il ne cesse de sécher son visage ruisselant de sueur, tandis que s’agitant sans arrêt, ses mains accompagnent son effort. A sa manière, c’est un véritable maître en rhétorique : « certains  producteurs locaux se tiennent à distance du Conseil communal. Quelques-uns manifestent de l’indifférence, d’autres éprouvent une certaine inquiétude à s’investir au sein de la Commune. Toutefois la grande majorité d’entre nous , soutient l’expérience de Pouvoir populaire en cours ».

Irwin

Irwin

Comme Marilys, Irwin est issu de ce secteur de petits producteurs locaux, qui ont accédé à une certaine prospérité, à travers son appartenance à l’Unité Familiale (UPF) dont il dépend. C’est donc en connaissance de cause qu’il fait partie de ceux qui ont souhaité s’intégrer aux activités de la Commune, à partir d’une prise en compte du caractère politique de l’organisation : « notre apport central, ce n’est pas tant notre production, que l’autogestion. Or, l’autogestion relève à la fois du politique et du social ».

Selon Irwin, la production laitière de la Commune s’élève à 45 000 litres par jour. Toutefois ces brillants résultats ne peuvent être étendus aux sphères de la pêche et de l’agriculture proprement dite. Irwin : « Au jour d’aujourd’hui, le Plan de Développement Communal 2014, relève de la théorie pure et simple, puisque aucun des 44 projets dont nous avons prévu la réalisation, n’est sorti des cartons ».

Parmi ceux-ci, l’on peut citer : la reprise d’une unité d’élevage et de production de crevettes ; la consolidation de deux Entreprises de Propriété Sociale (fabrication de parpaings, et textile) en cessation d’activité par manque d’intrants; des centres d’approvisionnement pour le secteur de la pêche;  le percement de puits supplémentaires pour l’agriculture (eau/irrigation).

Bien qu’à l’abri d’un arbre solitaire qui lui prodigue une ombre bienfaisante, Irwin ne cesse de transpirer. Il poursuit : « la commune est un espace de communication et d’échanges qui offre de très nombreuses opportunités. La convivialité est le maître-mot. C’est également un lieu où les paradigmes d’antan qui ont la vie dure, peuvent être dépassés. Quant à la solidarité, c’est un point d’appui solide, qui nous permet de replacer au centre du débat des valeurs longtemps mises à l’écart, et que l’on a trop souvent dénigrées ».

Carmen

Carmen

Carmen a les yeux légèrement bridés, les pommettes hautes, les mains tannées et maculées de terre : « Je suis paysanne jusqu’au bout des ongles. J’ai grandi dans les montagnes environnantes, avec en permanence autour de moi, des poules, des vaches, des cochons. Sans oublier les chats et les chiens ».

Lors du déroulement de la réunion hebdomadaire – à laquelle les porte-paroles des autres Conseils communaux participent – on s’attache (à la manière de l’État du Zulia) à mutualiser les problèmes auxquels on se heurte, en vue d’un règlement rapide. Les cris et les gesticulations sont également au rendez-vous. Les rires ne manquent pas et les plaisanteries fusent de toutes parts.

Carmen adopte une certaine attitude de retrait qui la singularise quelque peu. Elle place en effet toutes ses interventions, sous le signe de la mesure et de la pondération. Ceci dit, tout est enregistré pour le lendemain. Ce qui permet à qui le souhaite, de consulter la teneur des débats de la veille.  Bien connue de tous, la maisonnette de Carmen, qu’elle partage avec son époux, se situe sur un terrain sec et aride.

Le Conseil communal « Tagualayuu » (« Mes frères » en langue indigène wayuu) a vu le jour, il y a 6 ans. Chacune des 42 familles qui le compose dispose d’une parcelle depuis 2003, date à laquelle, l’Institut National des Terres (Inti)  les a mises à leur disposition. Et ce, à la suite de l’expropriation de terrains que le propriétaire terrien et « grand homme » du secteur détenait. Il s’agit de Rafael Urdaneta dont on a déjà parlé.

En dépit de cette aide initiale, la faiblesse (voire l’absence) des infrastructures existantes a été un frein constant, auquel se sont heurtées les aspirations du secteur productif local dans son ensemble. Quand les pluies surviennent, les routes inondées ont contribué à la perte totale de plus d’une récolte. Par ailleurs, pour l’instant, un seul et unique puits est mis à la disposition de toutes ces familles.

« Que peut faire un agriculteur sans maison, sans eau, sans électricité à sa disposition ? »

Carmen, fille de paysans, est l’aînée d’une fratrie de 7 enfants. Quand elle s’exprime, sa voix est pleine de fermeté : « que peut faire un agriculteur sans maison, sans eau, sans électricité à sa disposition ? Qui plus est, quand il occupe une ferme au fin fond de la forêt, avec pour seule compagnie, quelques colonies de chauve-souris ? Rien. Nous ne manquons pas de ressources quand il s’agit de mettre la main à la pâte. La volonté est là, en nous. Bien présente. La terre est désormais mise à notre disposition. Il nous faut une seule chose : que le gouvernement/les pouvoirs publics nous donne le coup de pouce décisif, en nous apportant les financements appropriés. Parce que, je le répète, sans eau, sans machines agricoles, sans moyens de transport et en l’absence d’infrastructures routières dignes de ce nom, on ne pourra rien produire. Alors que cette terre est généreuse et fertile ».

Une femme approchant la cinquantaine témoigne du fait qu’elle ignorait tout de la politique, jusqu’à ce fameux 4 février 1992. A ce moment, sûre de son fait, elle affirma aux membres de sa famille : « c’est l’homme qu’il nous faut ». (Il s’agissait du futur Président Chavez, auteur d’une insurrection contre la corruption et la répression du régime de Carlos Andrés Pérez). Aujourd’hui, 20 ans après, elle soutient que la clé du succès réside dans le fait de réunir les moyens d’obtenir ce coup de pouce financier : « avec cette aide, nous pourrons résoudre les questions relatives au manque d’électricité, d’habitations, de routes. En somme, si l’on peut construire ici, 30 unités d’habitation pour les paysans, ce sera 30 problèmes en moins pour notre président et ses ministres ».

D’après Carmen, si certaines catégories de producteurs du secteur ont tout de même réussi à prospérer, elles le doivent aux prêts qui leur ont été accordés, ce qui leur a permis d’entreprendre sur des bases spécifiques, le travail de la terre qui leur ont été concédées à l’époque. Toutefois, à l’unisson de tous les membres du Conseil communal, Carmen poursuit son total engagement au sein de cette organisation. Parce qu’ils sont convaincus que c’est le seul et unique moyen d’atteindre ce à quoi ils aspirent collectivement. «Cette organisation, ce n’est qu’un bébé qui vient de naître. Procéder étape par étape, méthodiquement, telle est la voie. Une organisation digne de ce nom est l’outil incontournable. Cela suppose également que l’on respecte la loi. Nous veillons scrupuleusement à ce que personne ne cherche à la violer. La commune est en plein essor. C’est certain. Nous allons très prochainement recueillir les fruits de nos efforts. Nous organisons de nombreuses réunions. Nous engageons de multiples débats. Quant à l’opposition, elle est dans les cordes. Les maires et les gouverneurs qui la représentent sont sur les dents, parce qu’ils sont contraints à leur corps défendant de transmettre le pouvoir au peuple ».el-peladero

Les nuages de terre que soulève la camionnette engagée sur le chemin de terre, l’accompagnent jusqu’au seuil de la maisonnette. L’atmosphère compacte rend plus oppressante la chaleur de midi qui s’abat sur les environs immédiats. Ici et là, quelques pauvres vaches paissent le long de la piste poussiéreuse. Au centre de ce paysage désolé, se dresse un maisonnette solitaire, qui semble avoir été comme déposée ici, sur ce sol sec et cassant. Une clôture de cactus complète le décor. Ce tableau d’ensemble est caractéristique du grand problème qui affecte d’une manière récurrente cette zone agricole : le tragique manque d’eau.

La nuit s’abat sur le toit de zinc de la galerie attenante au logement de Marylis, qui accueille ce soir, quelques communardes et communards qui se retrouvent ici après une journée de travail au Mercal local (magasin d’État qui vend les aliments bon marché) et la visite à ceux qui bénéficient du réfectoire communautaire. Les familles de pêcheurs et certaines personnes liées aux Unités de Production Familiales sont de celles qui le fréquentent assidûment. C’est à ce moment de la journée que les moustiques locaux profitent de leur festin quotidien. La chaleur de Maracaibo est de celle qui pourrait effrayer le Diable en personne. Toutefois, une brise bienfaisante la chasse peu à peu. Malgré toutes les contradictions et les problématiques, avec tous leurs désaccords, les erreurs et réussites, les communardes et aux communards de « El Curarire » continuent à parier sur l’organisation.

Texte : Martín Di Giácomo. Photos : Gustavo Lagarde

Traduction : Jean-Marc del Percio

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/la-organizacion-como-bandera/

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Depuis l’Orénoque, pour que le peuple gouverne

Puente-sobre-el-río (1)Sur la rive droite de l’Orénoque, à quelques kilomètres de l’endroit choisi par Simon Bolivar pour célébrer le Congrès d’Angostura en 1819, sept cents familles qui se consacrent à l’agriculture, à l’élevage et à la pêche artisanale s’organisent au sein de la Commune socialiste Panapana. Avec ses presque 160 000 hectares de superficie, la Commune coïncide dans toute son extension avec le secteur du même nom, et fait partie de la municipalité d’Heres, dans l’état de Bolivar. Un endroit à l’extraordinaire potentiel et engagement révolutionnaire.

Une histoire qui ne fait que commencer

La commune socialiste Panapana a été enregistrée en octobre 2013 mais son parcours a commencé plusieurs années auparavant. Avec le vote de la Loi des Terres impulsée par la Révolution Bolivarienne, depuis 2007, des milliers d’hectares sont passés aux mains de familles qui voulaient un morceau de terre pour la travailler. Jusque-là, ils appartenaient à une poignée de grands propriétaires terriens, installés au sommet d’un régime économique aux caractéristiques semi-féodales. Avec ce système – instauré il y a trois cents ans sur la base de l’exploitation des peuples indigènes Karina et Warao, originaires de la région-, les terres se trouvaient en majorité délaissées et ceux qui les travaillaient, le faisaient dans les pires conditions. Pendant ce temps, les pêcheurs se débrouillaient pour subsister au bord du fleuve. Mais il a suffi de l’impulsion donnée par la démocratie participative pour que les choses commencent à changer.

Vers 2008, les premiers conseils communaux furent organisés, en 2010 –suivant l’exemple des habitants du secteur de Marhuanta- ils créèrent leur propre Salle de Bataille Sociale. «Comme groupe de porte-paroles qui voyaient les allocutions du Commandant Chavez dimanche après dimanche, nous sommes allés voir ce que c’était que cete Salle de Bataille Sociale », raconte Andres Salgado, actuel membre de l’organe exécutif de la commune. « Et depuis lors, nous avons avancé, avancé ».

Le nom choisi pour cette naissante Salle de Bataille Sociale fut « La fille des vainqueurs d’Angostura ». C’est Vladimir Carpio, aujourd’hui parlementaire communal, qui a fait la proposition, approuvée ensuite en assemblée. « Beaucoup de gens ont proposé un nom », explique Andres, « mais celui que nous avons choisi nous a semblé avoir un sens profond, symbolique ».Wladimir Carpio« Au départ, nous ne parlions pas de commune, mais par contre nous devions agir collectivement. Toujours tenter d’unir des forces pour résoudre les problèmes qui sont communs », dit Jovanny Gonzalez, parlementaire du Conseil Communal Ezequiel Zamora et l’un des promoteurs. Gonzalez raconte que durant 2011 et 2012 ils se réunissaient pour lire et débattre sur les lois du Pouvoir Populaire, votées en décembre 2010. Chemin faisant, des organisations communautaires de la paroisse sont venues s’ajouter, jusqu’à atteindre le nombre de 14 Conseils Communaux et trois conseils paysans en 2013, lesquels ont approuvé la charte de fondation et ont formellement donné naissance à la commune.

Agriculture, élevage et pêche

Foto-3-PanapanaComme d’autres régions du pays, cette zone se trouve unie au souvenir du premier « Libertador ». En plus du nom de l’État, la ville qui se trouve à sa tête s’appelle Ville de Bolivar. Il y a deux siècles, en pleines luttes anticoloniales, son nom était Angostura et il y avait à cela une explication géographique simple : il s’agit de l’endroit où la traversée du fleuve Orénoque est la plus courte, car le fleuve se rétrécit. Là cohabitent les familles qui vivent de la pêche avec ceux qui cultivent le sol et élèvent du bétail. La terre est rouge et à certains endroits plus sablonneuse. Il s’agit d’un endroit où prédomine la plaine, avec quelques ondulations de terrains et de nombreux cours d’eau. La géographie n’est pas un obstacle pour les terres agricoles, mais en revanche elle limite la mécanisation. Un peu plus de 3000 hectares peuvent être travaillés de cette façon et les travailleurs communaux s’emploient à inverser la tendance de faible productivité, caractéristique du modèle qu’ils tentent de modifier.

Actuellement on produit du maïs, du piment, des haricots, du manioc doux et amer ; ainsi que des fruits comme la pastèque, le melon, la mangue et la papaye. Par ailleurs les familles ont des petits élevages bovins, porcins, ovins et avicoles. Vladimir Carpio précise qu’environ 35% des terres ne sont pas exploitées parce qu’elles se trouvent aux mains de personnes qui les « laissent en friche » pour les vendre ensuite. « Vous voyez ? Toutes ces terres qui ne servent à rien », montre Carpio, alors que nous roulons vers l’Est sur l’autoroute qui relie Ciudad Bolivar à Puerto Ordaz. « Nous, en tant que Commune, nous allons essayer de les défendre et de les mettre au service de la communauté ».

L’un des projets clé de cette stratégie est celui de l’usine de traitement d’aliment intégral, dont l’exécution se trouve paralysée, selon les travailleurs communaux, du fait de l’absence de réponse de certaines autorités impliquées dans l’octroi des permis. Parmi elles, le Ministère de l’environnement, qui tarde à approuver la déforestation de 15 hectares de terres sur lesquels portera le projet.

En même temps, on promeut une mécanisation croissante qui permettra de semer du maïs, du sorgho et du soja sur 3200 hectares, dans l’idée d’approvisionner l’usine en produits à traiter. Selon leurs estimations, la provision assurée de ces produits rendrait possible la production d’environ 2000 tonnes d’aliments équilibrés par mois, qui peuvent être destinés à engraisser le bétail, augmenter la production de viande et de lait produites. Considérant que l’un des obstacles pour l’augmentation de cette productivité est le manque de machines agricoles, on voit qu’il y a des situations bizarres dans la région. Robert Lopez est parlementaire du Conseil Communal Angosturita et montre avec fierté un tracteur passant la herse sur un terrain communal. La machine d’origine biélorusse, a été récupérée en août 2013. Elle était aux mains d’un grand propriétaire, cédée à celui-ci par un fonctionnaire de l’État national.

« Il y a une certaine peur de l’autogouvernement, même dans quelques secteurs gouvernementaux »

Cet exemple de contradiction entre les Communes et l’État en transition, et d’autres du même type, se succèdent dans les conversations. « Ici, on manque de soutien de la part des institutions », répète Vladimir. « Il y a des maires et des gouverneurs à qui le mot commune  écorche les oreilles, c’est une honte. Vous savez une chose ? Il y a une certaine peur de l’autogouvernement, même dans quelques secteurs gouvernementaux ».

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons du fleuve, on voit des communautés plus pauvres. Là, on peut voir des habitations de fortune en roseaux et en terre qui abritent des familles de pêcheurs qui élèvent également des petits animaux et sèment quelques fruits. Jorge Caraballo est l’un des personnages référents de la communauté Los Negritos. En plus d’encourager les semailles de melon, pastèque et potiron, sa principale activité consiste à acheter et vendre du poisson. Le rayado, le dorado, le coro coro, le coporo, la palometa, le paisano, la guitarilla, le huara huara sont quelques-unes des espèces présentes dans l’Orénoque.
Jorge CaraballoPanapana-pezJesus-Caraballo2D’un naturel plutôt réservé, Caraballo cesse d’être bref en paroles lorsqu’il se met à parler du projet piscicole de la commune. Il ôte sa casquette et la remet alors qu’il détaille l’initiative. L’idée est de créer des lacs artificiels dans les zones au bon potentiel de pêche. On y mettra des espèces de poisson originaires de l’Orénoque.

Il s’enthousiasme également lorsqu’il pense à l’autre composante du projet. La proposition consiste à créer une Ecole de Formation Technique Agro écologique. Il précise : « Avec une formation révolutionnaire socialiste, car pour renforcer la Révolution, tu dois former des personnes sur la base de critères socialistes,  qui, lorsqu’ils s’en iront, porteront ce message ». Cependant, le projet se trouve également retardé pour des raisons bureaucratiques, ce qui l’irrite profondément,  de la même façon que toutes les décisions prises sans connaître la communauté et son environnement. « Malheureusement, nous avons des gens qui décident et qui n’acceptent pas des idées réalisables », commente-t-il, résigné pour le moment.

Plus de solidarité et plus d’équilibre

« Tu dois apprendre à vivre dans le socialisme », dit José Hernandez, porte-parole du conseil communal Ribera del tambor, pour expliquer sur la raison pour laquelle, selon lui, la formation idéologique manque de force, situation qui crée parfois des injustices, des tensions et des difficultés.

« C’est que nous sommes en train de construire une société différente de celle qui nous vient de la colonie » ajoute-t-il. « Qu’est-ce que cela signifie ? Renoncer aux vices et aux intrigues. Le socialisme c’est un autre truc. C’est : amour, égalité et respect ».

De même que d’autres travailleurs communaux, Hernandez se plaint du fait qu’il continue d’y avoir une grande quantité de déséquilibres dans la commune. Parmi eux, il mentionne le besoin de logements des communautés comme celles de Los Negritos ou Angostura Cruce de Bolivar. Actuellement, la commune construit 84 logements, mais aucun ne se trouve dans ces secteurs. « Nous demandons 116 autres logements pour répondre aux besoins les plus urgents de la communauté. ». Le transport et la santé sont d’autres projets prioritaires pour les communautés, dans des zones d’accès difficile. Dans ce dernier cas, on travaille pour qu’un module de Barrio Adentro (centre de santé public et gratuit) s’installe dans la zone.

Quant au transport, les habitants et habitantes des communes racontent que les moyens de transport qui circulent sur l’autoroute ne s’arrêtent pas au milieu de leur trajet. C’est pour cela que dans l’immédiat, ils sont contraints de gérer des unités de transport communal qui puissent représenter une alternative à ce problème récurrent et qui fait perdre un temps précieux aux membres des communautés.

Combattant(e)s de l’Orénoque

Emes-Sifonte-Emmes Ventura Sifontes est porte-parole du Conseil Paysan Fortaleza Revolucionaria. Né il y a 49 ans au bord du fleuve, il raconte que dans le secteur on aurait besoin d’un centre d’élevage de double dimension (viande et dérivés) pour lequel a été demandé un soutien initial qui permettrait d’acheter 25 têtes de bétail et de monter les installations pour une étable mécanisée, une fruitière et un abattoir.

On est jeudi matin et dans un moment se réunira de façon extraordinaire le Parlement communal. Alors que la conversation va bon train, nous attendons qu’arrive Yudith Mareno, porte-parole et parlementaire du Conseil communal Angostura Cruce de Bolivar ; c’est le secteur le plus éloigné de l’autoroute et par conséquent où l’on a le plus de problème pour se rendre aux réunions. Emes nous explique : en ce moment, le temps s’est arrêté. « Pour l’heure le processus n’a pas abouti ». « Très peu de gens ont pu en profiter ». Néanmoins, il considère que c’est une avancée que d’y participer, de faire part de ses questions et de construire une commune. Nous en sommes là lorsque Judith apparaît dans la campagne, une femme brune de 46 ans, au large sourire et pleine de détermination. Avec elle et plusieurs camarades, nous nous rendons au Parlement.

S’organiser pour tout ce qui manque

Un peu plus de 40 personnes sont réunies dans l’enceinte d’Oscar Mendoza. Parmi elles, onze femmes. Des chaises en bois et en fer sont disposées en demi-cercle dans le garage de la maison. A une extrémité, la table du Comité Exécutif. Derrière, une banderole où l’on peut lire : « Chavez, cœur de ma Patrie ». Un peu plus bas, une autre affiche, plus petite : « Maduro président, les travailleurs construisent le socialisme ». De l’autre côté, face à la table de l’exécutif, sont affichés au mur des dessins de réservoirs australiens et des connections pour le projet de pisciculture.  Ils constituent les preuves visibles du travail d’organisation qu’ils sont en train de réaliser aux côtés d’un ingénieur de Corpoelec (entreprise publique d’électricité) qui soutient le projet.panapana-4Des dizaines de sacs de ciment empilés témoignent des travaux d’avancement de la Grande Mission Logement.  L’assemblée extraordinaire du Parlement Communal est un moment intense. Un à un, les camarades demandent à figurer sur la liste de prise de parole ; parfois, des interruptions et des affrontements verbaux ont lieu. D’un côté, il y a de la colère face à certains secteurs de l’État, y compris au ministère des Communes, parce qu’ils font traîner inutilement certaines démarches. On mentionne tout spécialement le cas de Fundacomunal, à partir de l’intervention d’une camarade qui affirme qu’elle tente d’enregistrer son conseil communal depuis plus d’un an pour finir par se rallier à la commune selon les règles. Il y a une grande diversité d’opinions sur un sujet puis sur un autre : les projets socio-productifs, la relation politique avec le gouverneur et le maire et finalement, la possibilité d’incorporer de nouveaux conseils communaux qui jusqu’alors n’avaient aucune vie à Panapana socialiste, et même la méthode pour rendre les sessions plus opérationnelles. Dans ce cadre, la matinée passe vite tandis qu’on avance dans l’ordre du jour. Trois conseils communaux sont acceptés par le Parlement comme membres à part entière.JudithLors de la clôture, nous échangeons quelques propos avec Judith Moreno, la parlementaire d’Angostura Cruce de Bolivar, avant qu’elle ne reprenne son long retour chez elle. Yudith vous regarde droit dans les yeux et l’on ne peut douter du cœur qu’elle met dans ses paroles. « Pour moi, Chavez est vivant », répond-elle au sujet de l’absence-présence du Commandant. «  Chaque fois que je me lève et que je dois sortir dans la rue, je sens que mon président est là », dit-elle émue. Elle sait que la lutte est remplie de pièges, qu’arriver aux sessions de la commune fait partie des défis qu’il faut surmonter. Elle raconte que dans des occasions antérieures elle a dû éviter des couleuvres, des ours et des singes araguatos. Ce n’est pas une métaphore. « De chez moi à l’autoroute, je marche 9 kilomètres où il y a de tout », explique la porte-parole. Pour couper, elle doit faire une partie du chemin en traversant un fleuve avec de l’eau jusqu’à la poitrine. Sinon, comme pour cette fois, elle marche sur presque deux mille mètres pour qu’une petite embarcation- une curiara– la rapproche de la rive proche du champ d’Emes et de là, se remettre en chemin sur plusieurs kilomètres.  Au Parlement où il n’y a presque que des hommes, Yudith est une des exceptions qui sont en train de changer l’histoire. « Je suis la combattante qui se bouge, hein » ; je vais là où je dois aller avec mon guide devant », affirme-t-elle. D’une voix posée, elle explique les manques en matière de logement, de viabilité, de transport, d’eau potable, de santé. Ses attentes passent par l’apport de solution à cette dette historique qui a traversé toute sa vie, gouvernement après gouvernement. «  Voir à quel point ma communauté me donne la force de continuer tous les jours dans cette lutte », ajoute-t-elle. Aujourd’hui elle a un projet et elle souhaite le mener à bien avec les autres communautés. « Avec la Commune, on est en train de réaliser des choses qu’on avait jamais vues. »

Texte : Fernándo Vicente Prieto. Photos : Oscar Arrias

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/desde-bolivar-para-que-gobierne-el-pueblo/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Là où le fleuve dissout les frontières

Par Marianny Sánchez

delta1delta8La nuit menace d’éteindre les dernières étincelles de l’éclairage au gazoile qui illumine les terrains des baraques, Myriam se bat avec le transistor à piles, tord l’antenne dans tous les sens et finit par gagner. Dans l’obscurité de ces terres lointaines une voix parvient “… mon peuple… il faut s’organiser… en commune…”, un son assez métallique, sale, là où les télécommunications tiennent presque du miracle.

À cette date perdue d’un jour de 2009, dans cette masse de milliers d’années formées par les volcans, ce conglomérat de sédiments, de terre et d’histoire entraînés par le puissant fleuve Orénoque, la femme endort les sept enfants et rêve. “Quand le commandant a lancé cet appel, cet appel à se former en comunes pour le bien-être social, je me suis dit “voilà ce qu’il faut faire’ (…) Le camarade  Humberto et moi nous avons allumé cette petite flamme. Nous avons sorti la barque et le petit moteur 40 pour aller de maison en maison dire aux gens que c’était la solution, parce que comme disait Chavez, les gens organisés sont plus forts que chacun séparément” se souvient Myriam Hernández, face au pionnier et compagnon de lutte Humberto “Mon” Güira.

Myriam Hernández

Myriam Hernández

A voir ce couple combatif on finit par penser que dans tout le silence et toute la solitude qui rythment la vie du Delta, l’imagination est le muscle le plus puissant. Cette “commune” qui n’était qu’un mot ils l’ont d’abord entrevue, palpé ses fondations invisibles dans la terre, ils l’ont détectée dans les visages de quelques voisins qui un jour se joindraient au va-et-vient : jusqu’à ce que naisse l’an dernier la commune au nom légitime : “Ribereña del Caño Mánamo, Hugo Chávez Frías”.

Quand les remous du fleuve annonçaient l’arrivée de la barque, par une de ces après-midis, l’indiscret du coin courait à leur rencontre en criant : “Les fous sont arrivés !”, raconte-t-elle, pendant que ses mains imitent les airs de surprise et de méfiance – mains brûlées de tant de soleil, de tant de fourneau, de terre et même de la construction de 14 maisons dans son conseil comunal “Los Mangos”.

Nous avons cherché pendant trois mois les gens pour un projet dont ils pensaient qu’il n’allait pas se réaliser : la commune. Humberto et moi nous allions et venons partout (…) Après, quand les gens ont commencé à nous croire, nous avons démarré les réunions tous les jeudis, avec les porte-paroles des 12 conseils communaux. Maintenant ils se rendent compte que la constance et la foi font que les choses arrivent. Par exemple nous avions la conviction qu’un jour nous habiterions nos propres maisons, et voilà : 14 baraques ont été remplacées par de vrais logements”.

“Ici les gens s’étaient habitués à faire de la politique bidon”

Une brise tempère la chaleur brûlante de midi sur le Delta. Dans le fond, les maisons à la façade de vieux rose, les enfants pieds nus, en couches, courent dans les couloirs, mi-curieux mi-cachés, pendant que la grand-mère, la communarde respectée par les voisins, reconstruit l’histoire de comment furent bâties non seulement les 180 maisons dans toute la commune depuis 2010 mais aussi l’organisation qui fut nécessaire pour changer la relation des riverains au travail, à la production et à la participation politique.

Humberto Guira "Mon"

Humberto Guira « Mon »

Ici les gens se sont habitués à faire de la politique bidon, à se former pour obtenir un place à la Mairie ou au Gouvernement Régional, travailler à Tucupita, Même si dans leur communauté il vivent dans la misère (…)  Nous nous sommes rendus compte que cela fait beaucoup de dégâts parce qu’on nous donne du travail, mais cela nous fait oublier d’où tu viens et où tu vis : la campagne. Donc le problème n’est pas d’obtenir un travail dans un bureau et puis voilà, mais de contrôler la production du produit” explique Humberto Güira, en mettant le doigt sur un des plus grands obstacles qu’affrontent les communard(e)s de Caño Mánamo.

Celui qui demande où est Humberto, ne le trouvera jamais. Ici, pour tous, c’est “Mon”. A la différence de beaucoup, le fantasme de Caracas n’a pas duré longtemps pour lui, à cause d’une révélation. Exceptionnellement originaire d’un des coteaux aujourd’hui baptisé conseil communal “Altagracia”, il décida à treize ans que sa voie était la technique des coups et il abandonna la campagne pour devenir boxeur.

Je prenais des classes de boxe et je vivais à Caracas, à Quinta Crespo, chez une de mes soeurs, qui était restée veuve. J’ai travaillé dans une banque, puis dans une fabrique de chaussures et un jour en parlant avec un compagnon je me suis dit “Mais bon Dieu, mon père qui a tant de terrain, avec tant de choses là-bas, et moi ici  travaillant pour un autre ! Je retourne dans ma campagne, je veux produire. Et quand je suis arrivé à Tucupita je me suis dit que j’irai à Altagracia, sur la rive du Delta. Ils pensaient que j’étais fou, parce qu’on y produisait à peine un peu de lait, mais c’est là que j’ai commencé à troquer des bananes à cuire ou du manioc que produisait ma famille, contre du poisson que d’autres pêchaient sur le fleuve, et ainsi de suite”.

Avec son talent pour flairer tous les chemins possibles, devenu la preuve vivante qu’en produisant et en pratiquant le troc solidaire on peut nourrir la compagne, les enfants et même les voisins, armé de cette pulsion de vie qui se lit dans les mocassins démolis par tant de chemins de terre, de flaques et d’asphalte, “Mon” s’est mis à porter des coups aux structures bureaucratiques et s’est converti – sur la base d’un accord unanime – en porte-parole politique de la commune.

Pas besoin de papier pour qu’il cite de mémoire les projets du Plan de Développpement Communal. Là oú l’étranger ne voit qu’une simple structure, Humberto voit le siège de l’usine de traitement de bora, d’où sortira, après traitement du potiron, de la banane à cuire, du manioc en surplus et du lys d’eau (bora) qui se reproduit sur les rives du fleuve, un aliment innovateur pour le bétail : NutriBora. “Avec cette entreprise nous allons créer 20 emplois directs, par exemple, pour que nos gens sortent de l’inactivité – les jeunes surtout – et que les gens se rendent compte aussi que le seul horizon n‘est pas de décrocher un poste public” insiste-t-il.
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Il manie la barque de deux moteurs 100 remise à la commune il y a deux ans, tout un navire si on la compare avec les barques des particuliers. Il connaît ces eaux comme sa poche et, au-delà du squelette de ce qui sera l’entreprise NutriBora, nous amène aux terrains où quelques branches servent d’enclos aux 60 buffles qui donnent le lait – 35 à 40 litres par jour – pour fabriquer le fromage, actuellement revenu principal de la commune.

Il sait – et l’a fait savoir aux voisins – que l’usine de traitement ne sera pas suffisante pour que la production communale puisse faire face aux moyens producteurs et aux grands propriétaires qui détiennent encore de grandes étendues de terres sur ces rives.

De quoi a besoin la commune ? De l’alimentation, et où allons-nous la trouver ? Avec ce que nous produisons nous travaillons à l’installation d’un Mercal Communal type II (NdT :  magasin d’État d’aliments bon marché) pour la communauté de Chaguarama. Nous avons aussi besoin de produit pour les semailles, c’est pourquoi un autre de nos projets est d’ouvrir un Agropatria Communal. Et pour que nous ne perdions plus l’excédent – par exemple lors d’une forte période de pluies – nous proposons de créer un centre de stockage. Et une entreprise d’élevage de cachamas (poissons) et une unité de production de casabe (grandes galettes de manioc), nous raffolons du casabe et c’est absurde que celui que nous mangeons vienne des États de Monagas ou de Bolívar”.delta4 delta5

Dur pour la rétine de passer des gris de l’aube à la lueur incandescente du matin. Le jour nouveau s’annonce entre le sommeil qui humidifie la peau et la chaleur qui rebondit sur les parois de zinc. Rafael Contreras, Jean Carlos Contreras et Eliseo Contreras s’éveillent, l’un d’eux part à cheval convoyer les femelles de buffles pour la traite.

Tous trois portent sur leur visage l’empreinte maternelle, celle de Candelaria del Valle Urrieta. Elle leur a non seulement transmis les rudiments de la fabrication du fromage mais aussi la vocation diffuse pour la commune et ce sont ces trois frères qui – dès cinq heures du matin – traient, font cailler puis fermenter le lait dont sortira la forme fraîche de dix kilos distribuée dans les conseils communaux et au Marché Municipal de Tucupita.

La mère affronte le peu de loquacité des fils, et tout ce qu’ils ne veulent pas expliquer, Candelaria le décrit, elle qui a dû se former en un temps record en matière de lois du Pouvoir Populaire, démarches administratives, plans productifs et tout ce que l’envergure de l’engagement – celui de rendre les comptes – lui a imposé.

Trois jours avant c’est elle qui a dû redresser la fromagerie lors du décès de l’ancien trayeur, quand que sa veuve a réclamé la moindre des choses qui lui avait appartenu. “Vous voyez, c’est ça être communarde. De même que nous avons construit une baraque en un jour, nous avons dû relever ce défi, ils nous ont laissé sans rien (…) La femme a réclamé toutes les choses matérielles qu’il possédait, ils ont tout emporté, même ce qui était à l’intérieur, mais immédiatement en tant que commune organisée, nous avons érigé une autre maison (…) En tant que communards unis nous l’avons remise en route, nous avons réuni les bêtes, nous les avons comptées, et nous sommes arrivés au compte, nous continuons à produire tous les jours le fromage”.GLS-19-de-48

L’action solidaire, à plusieurs, “pour s’en sortir, pour avancer” ponctue les réponses qui surgissent de chaque bouche, de chaque itinéraire parcouru pour mériter le titre de communard ou de communarde. Ici, où le fleuve dissout les frontières, entre les états de Delta Amacuro et de Monagas, où le bateau peut mettre des minutes ou des heures pour atteindre sa destination, le fromage est non seulement un revenu mais aussi la nourriture de nombreux voyages au port ou aux villes proches.

Morceaux de fromage frais, galettes de mélasse (catalina) et grandes galettes de manioc (casabe), raconte Humberto, c’est ce qu’ont emporté 12 jeunes de la commune pour leur voyage jusqu’à San Félix, dans l’état de Bolívar, pour y recevoir une formation sur l’élevage des cachamas (poissons d’eau douce). Et sur la fabrication du fromage – maintenant qu’il se vend à 110 bolivars le kilo – un groupe plus nombreux a voyagé pour un échage de savoirs et non seulement pour apprendre à faire des galettes de maïs, mais aussi pour apprendre à gérer la future fabrique de casabe.GLS-8-de-48

“Du peu que nous tirons de la production de fromage de buffle, nous finançons les voyages nécessaires pour nous former et de cette manière pouvoir faire fonctionner nos projets. Parfois nous vendons un fromage, deux fromages et nous en emportons une partie pour le manger avec du pain jusqu’à l’arrivée en ville; que nous percevions ou non des viatiques, c’est ce qui compte le moins. S’il faut aller à une Rencontre Nationale de Communards, nous vendons 3, 4 fromages, nous en emportons un et nous nous mettons en route” explique-t-il en découpant à la corde la haute tour de fromage produite ce matin même pour en tirer une rondelle parfaite qu’il découpe en triangles, le résidu encore laiteux fond sur la langue qui savoure – affamée – les morceaux huileux et salés.

Pablo Plaza

Pablo Plaza

Quand “l’oiseau joyeux” Pablo Plaza tire quelques notes de sa guitare à quatre cordes et de l’harmonica, ni la chaleur ni la paresse ne peuvent affaiblir les applaudissements. Les pieds et quelques hanches se meuvent au rythme des merengue qu’il a composés et – l’espace d’un instant – tout obstacle semble léger face au paysage de fleuve, mangrove, arbres araguatos, palmiers, infini.

Ce mercredi d’assemblée extraordinaire, seuls 15 personnes ont répondu présentes – pour une communauté de 1900 habitants – pour discuter de la mise en place du Plan Jeunes des Quartiers. En tant que communards ils le savent : surmonter la difficulté du transport fluvial quand on ne possède pas de pirogue, de barques à moteur qui fassent office de transport public, est très ardu. Le rêve de multitude parlementaire s’évanouit face à la réalité des chiffres : 100 bolivars pour un aller-retour.

Avec la difficulté du transport – qui renforce l’indifférence des plus jeunes vis-à-vis de l’éducation formelle -, il y a le fait d’être à la merci des voleurs qui profitent de la nuit et de l’impunité pour faire main basse sur les poulets, les chêvres, les porcs, et les buffles, un coup qui s’ajoute aux autres.GLS-26-de-48

Les riverains en savent peu sur leurs voisins et ancêtres les indigènes waraos. Les communautés indigènes se trouvent à une distance de la commune mesurable en heures, un lointain trop coûteux à parcourir quand on lutte pour trouver de l’huile à moins de 300 bolivars et de l’essence. Mais cette mystique qui pour l’heure est identifiée à l’autre, cette chose exotique qu’on aperçoit dans les campements payés en dollars, en euros et dont les noms se terminent par “lodge”, cette chose qui vit dans les yeux des habitants du Delta, ce ton jaune de la peau, remonte aussi le fleuve.

Ils ne le savent pas mais ces navigateurs du Wirinoko, toponyme warao des eaux qui réunissent leurs histoires de persévérance, portent la marque profonde du “lieu où on rame”. Là dans la barque rament avec “Mon”, Candelaria, Alexis, Nery, Rafael, les visionnaires : là où le distrait ne voit que le vide, eux voient la naissance, là où d’autres voient l’obstacle, eux voient l’occasion.

Ils sont parvenus à ces rives au milieu des années 70, quand la fermeture du caño Mánamo, un bras de l’Orénoque, avait causé le déclin de la pêche et salinisé les terres au point de les rendre incultivables,  au moment où commença la migration vers les centres urbains. Mais eux sont allés à contre-courant. Myriam : “Ici nous n’avons jamais pensé que nous ne pourrions pas, nous sommes amoureux de notre condition d’habitants du Delta, nous restons ici, nous accouchons des fils du Delta, nous aimons ce paysage, cette terre, et si vous me demandez s’il y eut un jour où la difficulté m’a fait perdre la foi je vous le dis très clairement “non, non et non”, il n‘y en pas eu. Sans foi, pas de lutte et sans lutte, tout est perdu, vous entendez ?”. On l’entend, comme en écho.delta7delta9

Texte : Marianny Sánchez. Photos : Gustavo Lagarde

Traduction : Thierry Deronne

Source : “Allá, donde el río diluye las fronteras, Comuna Ribereña del Caño Mánamo Hugo Chávez Frías, municipios Tucupita (Delta Amacuro) y Uracoa (Monagas)”, http://www.mpcomunas.gob.ve/alla-donde-el-rio-diluye-las-fronteras/

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Le labeur des Capables

macho capaz

Commune “Collines unies de la vallée Macho Capaz’’, municipalités Andrés Bello et Campo Elías, État de Mérida.

Niño en portal (Macho Capaz)

Récolte de pommes de terre, Commune Macho Capaz.

Récolte de pommes de terre, Commune Macho Capaz.

Par Marianny Sánchez

Photos : Oscar Arria 

Ni le froid épais capable de congeler les os ni les menaces répétées de passage à tabac ou de mort reçues pendant un an ne purent entraver leur décision : cette nuit – une fois pour toutes – on occuperait l’hacienda La Carbonera.

Nous sommes le 11 avril 2011, à la sourde périphérie de Mérida, à trois heures du matin. En pleine obscurité, Luis Marquina et Julio César Rangel surveillent l’entrée de la centrale laitière qui donne la bienvenue aux visiteurs. A l’intérieur, deux des leurs traient les vaches, scellant ainsi la première grande victoire de la commune “Communes Unies de la Vallée de Macho Capaz” : le contrôle total de tous les moyens de production du grand domaine – de tous, oui. Plus seulement de quelques potagers ou d’espaces de réunion, mais aussi des bêtes.

Ces quatre corps ne tremblaient pas à l’idée que l’autre débarque, celui qui jusqu’alors avait possédé ces grandes terres en friche et le bétail maigrissant, ne livrant qu’un peu de lait pour les vacances sur les haut-plateaux; celui qui détenait la signature des titres de propriété du terrain. La bataille – c’était clair pour eux – pouvait se livrer par la force mais pas par celle des muscles. Celle des tripes, celle qui se répète sur la cartographie racontée de la commune : la force de volonté.

Plus de mille nuits ont coulé depuis. Qui monte le chemin vers Macho Capaz et qui passe par le village de Jají un lundi, est surpris de découvrir dans la profondeur d’un silence à peine troublé par le courant fort du Río Blanco, parmi des maisons éparpillées dans les montagnes, les pionniers de cette occupation avec leurs corps usés par le temps et dedans, leurs esprits rebelles.

Julio César Rangel

Julio César Rangel

Un matin clair a réussi à se faufiler entre les averses torrentielles de cette saison, et dans les Corrals, Julio observe les deux porcs vider leur auge crémeuse. Bientôt c’est avec le même appétit qu’ils seront dévorés par la communauté. “Quand La Carbonera appartenait aux anciens propriétaires, c’est ici qu’on entraînait et soignait les taureaux pour les corridas”. La paire d’animaux n’est que le début des plans que développe la commune pour multiplier l’offre de viande aux voisins. Il faut se retrousser les manches pour donner un sens au slogan tant répété de “renforcer la souveraineté alimentaire’’.Plus de trois ans après l’aube décisive, on retrouve Julio César Rangel dans les Corrals de l’Unité de Production Characot–Apirá, dans les pâturages de La Carbonera. “Cette nuit-là il y avait de la peur mais nous sommes allés traire les vaches, tous les quatre, parce que c’est ce dont nous avions besoin (…) nous vivions depuis un an au même endroit que les gens de Chepo (José Vera), le grand propriétaire qui malgré l’expropriation refusait de s’en aller. Nous attendions que quelque chose se passe mais personne n’est venu, et quand nous avons pris le contrôle, au bout de deux, trois jours, Chepo et les siens sont partis, enfin’’ raconte-t-il, mettant des mots sur les images de la mémoire.

Il n’y a pas que les Corrals qui ont été transformés par la population. Depuis l’occupation de 2011 l’unité de traite mécanisée produit près de 400 litres de lait par jour achetés par l’entreprise nationalisée Lácteos Los Andes, à El Vigía; les vastes étendues émeraude sont des champs de pommes de terre qui sont écoulées dans les marchés paysans, et l’hacienda centrale – une grosse demeure coloniale à demi ruinée, à demi reflet de la prospérité des ci-devant grands propriétaires – a cessé d’être le fleuron d’été des Grisolía, proches du président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, pour se convertir en siège non seulement du premier Agropatria mais aussi des sessions du parlement communal qui se réunit, religieusement, tous les mercredis.

Sur les murs du rez-de-chaussée restent des traces de marqueur bleu, traces des fêtes aveugles aux besoins des habitants, marques du Moi des puissants. “Je ne veux pas d’eau, je veux de la boisson” et “ici on vient pour danser” a dû écrire un ivrogne sur un coin de la terrasse où les gens huppés venaient noyer dans la danse et l’alcool le stress de la grande ville. Avec comme toile de fond pour la fête, 277 hectares de terre fertile, apte à produire des aliments et à élever du bétail, mais confinées au rôle d’ornement, de carte postale pour voyageurs.

Hermógenes Puentes

Hermógenes Puentes

Vous savez, quand on raconte cette histoire, on finit par s’émouvoir parce qu’elle a été dure (…) A la fin de 2008, en novembre, on a commencé à travailler avec les gens de Transition au Socialisme de la Compagnie Nationale de Téléphone (CANTV) et les conseils communaux existants se sont regroupés en assemblée pour la communication, avec le projet de construire une antenne pour une base radio ici dans la communauté de La Carbonera, parce que l’obstacle majeur que nous avons subi est celui des communications et des voies de transport’’ se souvient-il sans inspirer trop d’air dans les poumons pour ne pas s’arrêter, et qu’on ne l’interrompe pas, car il demande aussitôt de se calmer, car il arrive précisément à la partie de l’histoire que l’oreille curieuse souhaite entendre. Hermógenes Puentes n’était pas présent cette aube-là. Paperasserie par-ci, paperasserie par-là, c’est l’homme des dossiers mais aussi la mémoire vivante de la commune. Son parler andin, étiré, confond. La lente cadence – peut-être la fatigue accumulée dans les genoux après tant de marches à pied de La Carbonera à El Paramito, de El Paramito à El Macho – contraste avec le dynamisme du récit qu’il égrène. “C’est que je suis une machine d’information” dit-il avec un léger rire, après que la glace de la première rencontre se soit brisée en quelques jours.

Au début il y eut quatorze conseils communaux articulés pour briser le silence. Nul caprice. Il y a quelques mois, un enfant étouffé par un noyau de fruit est arrivé mort à l’hôpital le plus proche, à Jají, à quelques 45 minutes de jeep. Trop loin. Quand les portables ne servent que de lanterne ou de montre, les minutes qui peuvent sauver une vie – auxquelles on ne pense pas dans les grandes villes – vous glissent, fatalement, entre les doigts.

Hacienda La Carbonera

Ex-hacienda La Carbonera, aujourd’hui siège du parlement communal et d’Agropatria.

En mai de cette année-là l’INTI a récupéré les terres et nous sommes entrés ici avec les fonctionnaires. Nous continuons à gérer tout ce qui a trait aux projets mis en place : l’antenne, les voies de transport et tous les problèmes généraux mais nous avons décidé de recevoir les terres. Nous sommes entrés ici, trente porte-paroles, trois ou quatre par conseil communal – les plus motivés – et nous avons commencé aussitôt les réunions, dans l’Unité de Production (…) nous avons pris quelques terrains pour les ensemencer et eux (les propriétaires) ont continué à traire les vaches et à gérer l’affaire. Nous avons remis les terrains en état… à la fin de 2009 nous avions créé la Banque de la Commune comme Association Coopérative – baptisée Association Coopérative de la Commune Collines Unies de la Vallée Macho Capaz, un sacré nom !” lâche Hermógenes, les yeux clairs, brillants de fierté sans doute. Il précise que dans ce fonds sont entrés près de 900 mille bolívars sous la forme d’aides et de crédits de Fundacomunal et de Fondas (Fonds pour le Développement Agraire Socialiste) pour lancer les activités de la commune.On a alors organisé les discussions de l’assemblée communale pour la communication, jusqu’à ce qu’en 2010 la direction de l’État du Táchira du Ministère des Communes a fait savoir que l’Institut National des Terres (INTI) allait exproprier les terres de “Chepo” et qu’elles pouvaient être remises à la commune, si celle-ci en décidait dans son assemblée.

Un tournant. Avec toute une Unité de Production dans les mains, les ressources déposées dans la nouvelle banque ont dû être répartis, réorientés non plus pour acheter une fromagerie en construction loin de La Carbonera – hors de portée du regard – mais pour les semailles qui fourniraient les aliments et un revenu; pour engraisser et vacciner le bétail producteur de lait et pour acquérir les deux tracteurs et le camion nécessaires au labour et au transport des sacs de pommes de terre pour les écoles de la zone.

¨Beaucoup de voisins ont pris peur, ils nous disaient que nous avions volé la terre au grand propriétaire¨

Vint la solitude. “Vous voyez, la mentalité de beaucoup de gens ici n’est pas favorable à cela, au socialisme (…) on nous disait que nous avions volé la terre au propriétaire (…) Quand nous avons occupé la terre, enfin, quand nous avons commencé à traire les vaches, beaucoup de gens se sont retournés, c’est pourquoi nous ne sommes restés que sept conseils communaux (…) Ils sont partis parce qu’ils avaient peur, comme je dis, peur de lutter, parce qu’ils craignaient des représailles des grands propriétaires contre nous. Il y a eu des moments où nous n’étions plus que trois personnes, trois personnes – souligne-t-il – pour défendre ceci, mais armés de volonté, vous entendez ? C’est ainsi que nous avons comencé à travaillr avec la communauté, on faisait du fromage, on vendait toute la semaine à Cdval, Pdval Mérida, en particulier le fromage fumé qui est traditionnel ici et les gens ont commencé à avoir confiance, à nous respecter, il n’y a plus autant d’hostilité, mais pour vous dire la vérité, sans ces trois porte-paroles de conseils communaux et leur motivation socialiste, croyez-moi, cette commune n’aurait jamais vu le jour”.Vacas lecheras llegando al segundo ordeño

Les vaches laitières interrompent la conversation, dans leur procession depuis les pâtures jusqu’au centre de traite mécanisée. On est presque 4 heures et elles inondent la route. C’est la seconde traite du jour, après celle de 4 heures du matin. Elles sont les principales sources de revenus de la commune. L’une d’elles avance avec peine, au ralenti, à cause du poids de son pis. Quelques minutes plus tard des tuyaux reversent le liquide dans des cartons qui garniront les rayons des supermarchés. Mais pas à la commune, non, pas aux postes de vente ni aux maisons du voisinage. Énorme contradiction qui fait s’émouvoir Hermógenes, mais il se remet vite, parle des semences données par FONDAS et qui vont arriver cette semaine, pour cultiver plus que des pommes de terre, du brocoli, du céleri, des carottes, du chou rouge et des échalotes; par ailleurs le Plan de Développement Communal propose que l’entreprise Lácteos Los Andes distribue du lait, obligatoirement, à la communauté qui fournit la matière première.

Karen Knight

Peu de visites sont attendues par avance à Macho Capaz. Karen Knight ne nous attend pas. Les aboiements de quatre chiens au moins nous accueillent. Les étrangers ici arrivent par surprise; et les bonnes nouvelles, en travaillant dur.

Elle pourrait être andine. Mais le “ouw” avec laquelle elle achève les gros mots qui vénézolanisent son parler (“coñouw”, “carajouw”) révèlent que cette femme – un des rares visages féminins de la commune – est née loin d’ici. Elle est venue d’Angleterre à Caracas et après un passage par l’entreprise privée a décidé de se lancer dans la vente de roses à Mérida. Quand son associée a décidé de jeter l’éponge, elle a déménagé dans la grande maison entourée de roseraies fanées, une des plus éloignées du lieu. On y parvient par un chemin de terre, on l’appelle à présent “L’ambassade des Communards”.

Elle fronce les sourcils en parlant, un feu intérieur brille. Karen a été actrice d’un des épisodes les plus incendiaires de la commune.  “Des menaces ? si ce n’était que ça, il y a eu bagarre” corrige-t-elle.“Dans un endroit aussi éloigné où personne n’arrive, si les gens ne s’entraident pas, comment s’en sortirait-on ?” répond-elle sans hésiter quand on l’interroge sur son itinéraire pour devenir membre de la commune. Elle clarifie d’emblée : “Ce fut une expérience d’organisation pour tenter de faire que les gens assument certaines responsabilités et parce que, honnêtement, je crois que l’union fait la force. Donc l’idée est – coñouw – de briser le concept de l’État-qui-doit-me-donner et les gens n’ont pas compris que si toi tu t’organises, si tu fais par toi-même tout ce que tu peux faire, alors oui le gouvernement peut venir t’aider par surcroît, mais nous n’en sommes pas encore là”.

¨Les communards de Macho Capaz sont diplômés en matière de problèmes, d’obstacles et d’hypocrisie des fonctionnaires¨.

Ce fut en 2011. Un groupe de porte-paroles du conseil communal Lomas del Pedregal –influencé par le recteur de l’Université des Andes (ULA) Mario Bonucci, qui possède une propriété dans la zone – veut qu’on restitue La Carbonera au grand propriétaire Chepo. Ánquiza Vásquez – compagne de lutte et de foyer de Karen- est trésorière et garde avec soin le cachet qui sert à sceller tous les accords passés entre communards. Un soir d’assemblée, le fameux cachet – est posé innocemment sur une table. La température monte entre participants jusqu’au point d’ébullition : “Nous voulons le cachet ! Nous ne partirons pas sans qu’on nous cachète les signatures – crie un groupe. Où est le foutu cachet ?”. Karen le cache dans la camionnette et à l’intérieur Ánquiza Vásquez – est très secouée par les coups portés contre la porte du véhicule. Un acte de violence qui fut dénoncé et qui mena à l’exclusion du conseil communal qui avait trahi la cause. Karen conclut : “ici personne ne peut venir utiliser le processus du pouvoir citoyen pour détruire le système que nous sommes en train de construire, et qui est déjà assez problématique”.

En matière de problèmes et d’obstacles les communards de Macho Capaz sont diplômés. “Les soi-disants promoteurs de Fundacomunal qui devaient venir et qui ne sont jamais venus – ¨c’est trop loin ce secteur¨, ¨la voiture ne grimpe pas jusque là¨, tous les prétextes étaient bon. Les gens de CANTV, de Transition au Socialisme, je leur ai fait dire de laisser tomber parce qu’ils ne nous donnaient pas de réponses, on obtenait le contact de CANTV Caracas et ils ne nous donnaient pas de réponse fiable (…) Le Ministre de l’Agriculture et des Terres de l’époque n’était jamais venu sauf le jour où il a eu besoin de faire un direct à la télé avec le bétail et a dépensé 80 mille bolívars pour ça, quelle hypocrisie (…) Là on l’a pris à part et ils ont fait ce qu’ils avaient à faire mais pendant trois semaines seulement, après plus jamais.  Alors les gens se fatiguent car tu as beaucoup d’offres et peu de réponses concrètes, c’est à cause de ça que nous avons appris à trouver des réponses par la bande. Je t’assure que nous en savons plus en matière de routes et de télécommunications que ceux qu’ils nous envoient, qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’est l’efficacité”.

Pourquoi continuer, quel est le secret de la patience infinie des rebelles ? Quand a pris fin le chantier public il y a deux jours, l’antenne a été mise en service; on a nivelé quelques kilomètres de gravier sur la route; il y a les vaches qui produisent le lait; le tapis vert des champs de pommes de terre; les vergers et leurs figues et framboises prêtes à croquer, les coopératives qui sèment le paysage et emballent les roses; les tours où on façonne des cruches en céramique; la mise en pot des confitures et des confiseries laitières.

Jardins d'orangettes, Commune de Macho Capaz.

Jardins d’orangettes, Commune de Macho Capaz.

¨Il suffit de comprendre qu’on n’est pas la personne la plus importante du monde.

La tradition orale veut que ces terres furent le berceau des indigènes Capables, célèbres pour leur force de travail et leur persévérance. C’est ce que disent les voisins et bien que les livres n’en disent rien, la légende vit dans les corps infatigables. “La vision de Chávez sur les communes, c’était tellement génial, beaucoup ne l’ont pas encore compris : on a des zones où les gens vivent, souffrent et jouissent des mêmes choses, alors tu prends conscience des ce qu’il faut apporter à ce qui en ont le plus besoin, tu peux équiper tes propres centres de santé, maintenir la propreté de tes écoles en contrôlant les excédents que tu produis (…) tout le monde est conscient que le bien commun est plus important que l’individuel, il suffit de comprendre qu’on n’est pas la personne la plus importante du monde” conclut Karen.

Elles sont quelques uns des visages nouveaux de la commune, avec leurs enfants, certains tout petits, d’autres adultes, toute une génération qui a grandi assise sur une charrette pendant que les mères recueillaient des framboises et semaient des fleurs.

Où est la commune ? Où allons-nous la chercher, sur la lune, sur Jupiter ?” demandait Chávez en 2012.

La pluie frappe le toit de zinc de la coopérative Los Rosales Bolivarianos. María Vivas emballe des bouquet de roses crème, rouges et oranges avec la dextérité de l’expérience. Quand elle a entendu Chávez parler des coopératives elle a pris son courage à deux mains pour abandonner son travail de domestique et prendre en charge sa propre subsistance dans la communauté.

María Vivas, coopérative La Hoja (¨La feuille¨), Commune Macho Capaz

María Vivas, coopérative La Hoja (¨La feuille¨), Commune Macho Capaz

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C’est aussi le cas de Carmen Guerrero, surnommée Maggi, qui après avoir vaincu son cancer, s’est dit qu’il était temps de s’engager dans cette révolution féministe et qui, avec ses cinq fils, a pris part à la naissance de la commune jusqu’à devenir actuelle porte-parole de la sécurité.

Le petit-fils de Maggi

Le petit-fils de Maggi

Maggi laisse son petit-fils dans sa nouvelle maison construite récemment par un des conseils communaux et nous conduit en souriant au temple de câbles, de fils qui focalise six ans de lutte, de prières, d’espoirs et de démarches : l’antenne de la base radio. Le lundi 5 mai 2014, une date qu’on n’oubliera pas, les travaux ont pris fin. On n’attend plus que les techniciens de Movilnet pour faire fonctionner ce qui fut l’impulsion première de l’organisation populaire.

Où est la commune ? Où allons-nous la chercher, sur la lune, sur Jupiter ?” demandait Chávez en 2012 dans un discours qu’on a retenu comme ¨le coup de barre¨. Il est probable que si les Collines Unies de Macho Capaz n’avaient encore été à ce moment-là une zone silencieuse – un silence que vont briser aujourd’hui les télécommunications – il aurait su que la commune était ici, dans les Andes, et depuis longtemps, dans la moelle des indigènes Capables et dans celle de leurs descendants, les communard(e)s de Macho Capaz, ceux et celles qui sont nés ¨câblé(e)s¨.

L'antenne de la base radio, enfin !

L’antenne de la base radio, enfin !

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/05/brega-de-capaces.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/01/le-labeur-des-capables/

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