Le “peuple vénézuélien” est celui qui est d’accord avec Donald Trump, par Alan MacLeod (FAIR)

Venezuelan-People-1024x512Le dernier épisode de la présidence Trump est en cours au Venezuela. Quelques semaines après la prise de fonctions du Président Nicolas Maduro, Trump a officiellement reconnu Juan Guaidó, le président de 35 ans de l’Assemblée Nationale – qui n’a jamais participé à une élection présidentielle – comme chef d’Etat légitime. Une déclaration de la Maison Blanche (1/29/19) a annoncé que “le Président Trump appuie le peuple du Venezuela dans sa demande de démocratie, de droits de l’homme et de prospérité qui lui sont refusés par Maduro” notant que le “peuple” avait “courageusement protesté” et que les Etats-Unis poursuivraient leurs sanctions contre le pays.

De manière plus alarmante, Trump a continuellement menacé d’une intervention militaire le Venezuela (New York Times, 8/12/17) et son Conseiller National à la Sécurité John Bolton s’est laissé filmer en brandissant ostensiblement un bloc-notes où on pouvait lire: “5000 soldats en Colombie” (CNN, 1/29/19).

Avant tout envoi de soldats sur place, nous devrions nous demander : que veut dire exactement Trump par “peuple du Venezuela”? Une récente enquête privée locale montre que 86 % des vénézuéliens s’opposent à une intervention militaire et que 81% s’opposent aux sanctions états-uniennes.

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« Le peuple vénézuélien est rempli d’espoir », titre d’une lettre ouverte publiée dans le New York Times(1/24/19)

Pourtant, il semble que les médias ont décidé que ce que “le peuple” veut, c’est un changement de régime. PBS NewsHour (1/30/19) a interviewé un résident vénézuélien à New York qui disait parler pour la population entière : “Moi – non seulement moi – mais 30 millions de personnes, soutenons la politique états-unienne” à savoir les tentatives de Washington de remplacer le gouvernement. Le New York Times (1/24/19) a publié une lettre de quelqu’un de Boston usant de manière interchangeable l’expression “le peuple vénézuélien” et “nous”, affirmant que Guaidó est ce “dont nous avons besoin” et qui nous “remplit d’espoir”.

Sur MSNBC (1/30/19), la reporter Mariana Atencio a déclaré sur un ton détaché : “Ceci est une bataille frontale entre légitimité et pouvoir. Guaidó a la légitimité mais Maduro a les armes, c-à-d le pouvoir”.

Une tribune libre du Washington Post (1/29/19) a déclaré que nous devrions offrir plus d’appui au “peuple vénézuélien” qui manifeste dans les rues en faisant pression sur le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU pour qu’il “resserre les sanctions” sur Maduro, en présentant l’image d’un monde unifié par les Etats-Unis pour lutter contre une dictature opprimant son peuple.

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Le Sénateur démocrate Chris Murphy et le conseiller d’Obama Ben Rhodes (Washington Post1/29/19) louent la déclaration de Trump “exigeant la démocratie pour le peuple du Venezuela et appelant au renversement du Président Maduro”.

En réalité, le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a formellement condamné les sanctions, notant qu’elle “affecte de manière disproportionnée les pauvres et les plus vulnérables”; celui-ci a appelé tous les états-membres à les briser et a même envisager l’hypothèse de réparations que les Etats-Unis devront payer au Venezuela. L’expert onusien qui a visité le pays a décrit les actions de Trump comme de possibles “crimes contre l’humanité” (London Independent1/27/19). Ceci n’a pas été rapporté par le New York Times, ni par le Washington Post, ni par CNN ou n’importe quel autre média national aux Etats-Unis.

Ignorant toutes ces informations, le Post (1/29/19) a noté que l’émergence de Guaidó a apporté l’espoir au “peuple du Venezuela” (ou “aux vénézuéliens qui souffrent depuis longtemps”) de “restaurer leur démocratie”. Ceci en dépit du fait que plus de 80 pour cent des vénézuéliens n’ont jamais entendu parler de Guaidó, et que le corps qu’il présidait, l’Assemblée Nationale, connaît un taux de désapprobation de près de 70 pour cent  (en gros le même taux de désapprobation que pour Maduro).

Une grande part de la couverture (CNBC1/23/19New York Times1/23/19Fox News1/23/19) du “peuple du Venezuela” montre les manifestants pour Guaidó, mais on trouve très peu d’images ou d’articles sur les contre-manifestations d’appui au gouvernement bolivarien, qui brouilleraient l’image existante. Nous sommes ici en présence d’une ligne déjà ancienne de la politique médiatique : le terme “peuple du Venezuela” désigne exclusivement “quiconque est d’accord avec la politique des Etats-Unis”.

Dans une étude portant sur plus de 500 articles parus au cours d’une période de 16 ans et que j’ai publiée cette semaine (Race & Class1/25/19), j’ai découvert que les termes “peuple vénézuélien” ou “société civile” avaient pour référence exclusive les groupes d’opposition alignés sur (ou financés par) le gouvernement états-unien. Les intentions ou activités des Etats-Unis envers ce pays sont présentées systématiquement comme démocratiques, quelles qu’en soient la nature.

Le coup d’Etat mené par l’opposition en 2002 avec l’appui des Etats-Unis visait à renverser le prédécesseur de Maduro, le président Hugo Chávez. Le Secrétaire de Presse de la Maison Blanche Ari Fleischer présenta ces événements comme “le peuple vénézuélien se soulevant pour défendre la démocratie” (Washington Post4/13/02) et la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice déclara que les “politiques de Chávez ne fonctionnent pas pour le peuple vénézuélien” (New York Times4/15/02).  Les médias ont suivi la ligne du gouvernement : le London Times a publié un article d’opinion (4/13/02) louant “le peuple du Venezuela” pour sa “mobilisation” contre le gouvernement, tandis que le Miami Herald (4/15/02) citait un observateur affirmant que le retour de Chavez au pouvoir après la déroute des putschistes signifiait que le “peuple du Venezuela avait été trahi”.

Parfois niés totalement dans leur existence, les sympathisants du gouvernement ont été constamment déshumanisés comme “bandits” (Washington Post3/29/14) ou comme “gangs” (London Times4/12/14). Le New York Times s’est référé aux contre-manifestations de travailleurs(ses) qui ont sauvé la démocratie face au coup d’Etat de 2002 comme “des bandes armées” (4/15/02), des “Dobermans” (4/12/02) ou “la pègre furieuse des sympathisants de Chávez manifestant dans la violence à travers la capitale, pillant des magasins dans des zones pauvres” (4/16/02). (Ce dernier article décrit par contre les supporters du coup d’Etat comme engagés dans “une semaine de marches pacifiques”)

En 2014, durant une nouvelle tentative de l’opposition soutenue par les Etats-Unis pour renverser violemment le gouvernement bolivarien, le comité de rédaction du Washington Post (3/29/14) insinua que la population souhaitait une intervention extérieure:

Les vénézuéliens sont désespérés par le manque d’intérêt international pour la crise politique qui secoue leur pays. Depuis que les protestations ont commencé tôt le mois dernier, au moins 34 personnes ont été tuées, pour la plupart des sympathisants de l’opposition abattus par les forces de sécurité ou par des gangs soutenus par le gouvernement.

Faisant référence au même événement, le Miami Herald (2/26/14) a publié un article d’opinion intitulé : “Le combat est entre Nicolás Maduro et le peuple du Venezuela”.

Le Président Maduro est impopulaire, avec des taux d’approbation qui se maintiennent sous les 30 %. Cependant 31 % de l’ensemble du corps électoral a voté pour lui en 2018, un pourcentage supérieur à celui que Trump ou Obama ont reçu en 2016 et en 2012 respectivement. (Personne ne soutient, de manière réaliste, qu’Henri Falcón – le principal des candidats d’opposition et qui fut entravé par un large boycott des partis de droite – ait pu récolter plus de voix que Maduro).

Le Venezuela a certainement besoin d’un changement radical mais effacer les voix et jusqu’à l’existence du peuple, comme les médias l’ont fait, ne peut que faire obstacle à la compréhension publique de la réalité et empêcher la réconciliation.

Alan MacLeod

Alan-MacLeodL’auteur@AlanRMacLeod est membre du Groupe sur les Médias de la Glasgow University. Son dernier ouvrage “Bad News From Venezuela: 20 Years of Fake News and Misreporting” (Venezuela : 20 ans de mensonges ou d’inexactitudes) a été publié par Routledge en avril 2018.

 

Source: https://fair.org/home/the-venezuelan-people-are-whoever-agrees-with-donald-trump/

Traduction de l’anglais: Thierry Deronne

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4xB

 

La couverture du Venezuela nous ramène à l’âge d’or des mensonges sur l’Amérique Latine, par Mark Cook (FAIR)

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Mobilisation révolutionnaire à Caracas, le 2 février 2019.

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Pharmacie vénézuélienne au moment où Time (5/19/16) expliquait à ses lecteurs “On ne trouve nulle part des médicaments de base comme l’aspirine” au Venezuela.

J’étais assis dans mon appartement à Caracas, en train de lire l’édition en ligne de Time Magazine (5/19/16) qui rapportait que “même quelque chose d’aussi basique que l’aspirine reste introuvable au Venezuela”. Je me suis rendu à la pharmacie la plus proche, quatre pâtés plus loin, et j’y ai trouvé un tas d’aspirines, d’acetaminophène (générique Tylenol) et d’ibuprophène (générique Advil), parmi des rayons bien fournis, avec une équipe de professionnels experts à faire pâlir d’envie tout drugstore états-unien.

Quelques jours après l’article de Time, la chaîne CNBC (6/22/16) se fit l’écho d’une plainte selon laquelle on ne pouvait trouver d’acéminatophène nulle part : “Des produits de base comme le Tylenol ne sont même pas disponibles”. Ce qui doit avoir surpris la Pfizer Corporation puisque c’est sa filiale vénézuélienne, la Pfizer Venezuela SA, qui produit l’acéminatophène que j’ai acheté. (Ni l’auteur de l’article de Time Ian Bremer ni le commentateur de la CNBC Richard Washington ne se trouvaient au Venezuela, et il n’y a pas d’indices qu’ils y aient mis les pieds un jour, ni l’un ni l’autre.)

J’ai acheté les trois produits, plus un sirop pour la toux, et d’autres médicaments sans ordonnance, car je doutais que quiconque me croirait aux Etats-Unis si je ne pouvais montrer ces produits dans leur emballage d’origine.

Incessants tambours de mensonges

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Orchestre Juvénile du Venezuela à New York en 2016

De fait, j’aurais moi-même douté si quelqu’un m’avait dit cela sans m’en fournir la preuve concrète, vu l’intensité des tambours du mensonge. Quand l’Orchestre Juvénile du Venezuela donna un concert à New York au début de 2016, avant que je déménage à Caracas, je m’y rendis en pensant “Purée! J’espère que les membres de l’orchestre seront bien habillés et bien nourris”. Ils étaient bien habillés et bien nourris.

Quand j’ai mentionné tout ça dans un débat à l’Université du Vermont, un étudiant m’a confié qu’il avait eu la même sensation lorsqu’il assistait au championnat panaméricain de football. Ils se demandait si les joueurs vénézuéliens seraient capables de jouer vu qu’ils devraient être fort affaiblis par le manque de nourriture. En fait, a-t-il dit, l’équipe du Venezuela a joué superbement et s’est hissé à des rangs de compétition plus hauts que prévus surtout quand on sait que ce pays est traditionnellement un pays du base-ball, contrairement à ses voisins obsédés du foot que sont le Brésil et la Colombie.

Même si cela peut être dur à croire pour des usagers des médias états-uniens, le Venezuela est un pays où les gens pratiquent des sports, vont au travail, vont à l’école, vont à la plage, fréquentent les restaurants et assistent aux concerts. Ils publient et lisent des journaux de toutes les tendances poltiques (la majorité sont d’opposition, NdT), de droite centre-droit, centre, centre-gauche et gauche. Ils produisent et regardent des programes de télévision, sur des chaînes de télé elles aussi de toute couleur politique.

CNN s’est ridiculisé récemment (Redacted Tonight, 2/1/19) dans un programme sur le Venezuela dont la voix évoquait “l’utopie socialiste qui vide aujourd’hui virtuellement tous les estomacs” et fut suivie d’une image d’une manifestation de droite où chacun apparaissait bien nourri.

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Sympathisants du Président vénézuélien Nicolas Maduro (photo: TeleSur)

Certes le téléspectateur pourrait penser que cela est sûrement dû au fait que les opposants proviennent des classes moyennes supérieures. Les mobilisations de travailleurs pro-gouvernementales devraient être le fait de ventres creux… Or c’est loin d’être le cas des manifestations massives en faveur du gouvernement bolivarien du 2 février 2019: les gens ont l’air d’aller très bien (photos). Et ce malgré le fait que l’administration Trump a resserré à l’extrême l’étau économique sur le pays, une réminiscence de la stratégie du “faire crier l’économie” mise en place par l’administration Nixon et la CIA contre le gouvernement démocratique du Président Salvador Allende au Chili, et contre d’autres gouvernements démocratiquement élus.

Manifestations rivales

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Últimas Noticias sur Twitter (2/1/19): “Capriles: les partis n’appuyaient pas l’auto-proclamation de Guaidó”

Cette manifestation a révélé un appui considérable au gouvernement du Président Nicolás Maduro et un large rejet du choix du Président Donald Trump pour la présidence du Venezuela : Juan Guaidó. Guaidó, autoproclamé président du pays et reconnu quelques minutes plus tard par Trump, inconnu au bataillon pour 81 % des vénézuéliens comme l’a indiqué une enquête d’opinion menée par une firme privée, provient de la frange radicale de l’extrême droite vénézuélienne.

La manifestation pro-Maduro a suggéré sans surprise que Guaidó avait échoué dans la conquête d’un appui populaire au-delà des couches les plus riches de la société qui se réunissent dans les zones chics de l’Est de la capitale. Mais Guaidó n’a même pas réussi à gagner l’appui de nombreux riches. Le jour qui a précédé les manifestations rivales le 2 février, Henrique Capriles, le leader d’une faction d’extrême droite, a donné une interview à l’AFP parue dans le journal de centre-droit Últimas Noticias (2/1/19), le journal le plus lu au Venezuela. Capriles y déclare que la plus grande partie de l’opposition n’a pas appuyé l’autoproclamation de Guaidó comme président. Ce qui pourrait expliquer la surprenante faiblesse de la participation à la manifestation de Guaidó, organisée dans ces mêmes quartiers riches, éclipsée par la manifestation pro-gouvernementale sur l’avenue principale (avenue Bolivar) de la capitale.

Le New York Times n’a pas montré d’images de la manifestation pro-gouvernementale, se limitant aux déclarations d’ “experts” non nommés (2/2/19) pour qui la manifestation pro-gouvernementale était plus petite que celle des anti-gouvernement.

Les lecteurs peuvent observer les photos des manifestations rivales et juger par eux-mêmes. Les deux groupes ont fait de leur mieux pour mobiliser leurs fidèles, sachant que la capacité à montrer un appui populaire est un enjeu d’importance. Le strident journal de la droite vénézuélienne El Nacional (2/3/19) a publié une photo de l’opposition de droite:

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Première page de El Nacional

Si c’est la meilleure photo qu’il a pu trouver, elle est remarquablement peu expressive comparée aux photos des journaux de gauche comme Ciudad Caracas (2/2/19)….

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Article de Ciudad Caracas, Maduro s’adressant à une mobilisation révolutionnaire au coeur de Caracas (2 février 2019)

ou le Correo del Orinoco (2/3/19), qui étaient trop heureux de publier des images de l’événement pro-gouvernemental:

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Première page du Correo del Orinoco (3 février 2019)

L’improbable “aide humanitaire”

Une manifestation géante anti-gouvernementale était supposée rendre possible un coup d’état, une manoeuvre que la CIA a utilisée fréquemment – en Iran en 1953, au Guatemala en 1954, au Brésil en 1964 et dans bien d’autres cas, jusqu’au Honduras en 2009 et en Ukraine en 2015. Mais l’affluence à la “grande mobilisation” annoncée par l’administration Trump était décevante, et le coup d’état ne s’est pas produit. Le résultat est que Trump a soudain exprimé un vif intérêt pour remettre des médicaments et de la nourriture aux vénézuéliens (FAIR.org, 2/9/19).

Que Trump, qui a laissé mourir des milliers de citoyen(ne)s à Puerto Rico et fait mettre en cage de jeunes enfants à la frontière mexicaine, se transforme soudain en champion de l’aide humanitaire aux latino-américains, a quelque chose d’irréel. Pourtant les médias privés l’assument, sans rire.

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La télévision canadienne CBC (2/15/19) a au moins eu l’honnêteté de reconnaître que le pont dépeint comme “bloqué et fermé à l’aide humanitaire par Maduro” n’avait en fait jamais été ouvert au trafic depuis des années.

La plupart des médias privés ont occulté les informations provenant de la Croix Rouge et de l’ONU – qui apportent déjà une aide humanitaire au Venezuela avec l’accord de son gouvernement – refusant d’administrer une aide états-unienne jugée par eux trop proche d’un stratagème politique et militaire. Ils ont même continué à construire l’image d’un Trump-champion-de-l’aide-humanitaire après les révélations qu’un avion états-unien avait été surpris au Venezuela en rain de débarquer des armes, et même après la nomination par Trump comme “envoyé spécial et chargé des opérations au Venezuela” du criminel Elliot Abrams, imputé dans l’affaire de l’Iran/Contragate. Abrams se trouvait à la tête du Bureau des Droits de l’Homme du Département d’Etat dans les années 80, lorsque les escadrons de la mort sévissaient partout en Amérique Centrale, et quand les armes des terroristes appuyés par les Etats-Unis au Nicaragua furent convoyées comme aide “humanitaire”, dans des avions repeints aux sigles de la Croix Rouge.

La télévision canadienne CBC (2/15/19) a au moins eu l’honnêteté de reconnaître qu’elle avait repris comme vrai un mensonge du Secrétaire d’Etat Mike Pompeo selon lequel le gouvernement vénézuélien avait bloqué un pont entre la Colombie et le Venezuela pour empêcher le passage d’une aide humanitaire. Le pont construit il y a quelques années n’a en fait jamais été ouvert à la circulation, apparemment à cause des relations hostiles entre les deux pays. Cette non-ouverture date de bien avant le supposé convoi d’aliments et de médicaments du gouvernement états-unien.

L’absurdité d’une “aide” dont on dit qu’elle contient pour 20 millions de dollars de nourriture et de médicaments, pour un pays qui compte trente millions d’habitants, et alors que les Etats-Unis ont volé 30 milliards de dollars du Venezuela en revenus pétroliers et en dérobent 30 millions tous les jours, se passe de commentaires.

Etat failli”

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Financial Times du 4/4/2016: « le Venezuela risque de sombrer dans le chaos »

Le Financial Times (4/11/16) a rapporté en 2016 que le Venezuela était un “état failli”, un “pur chaos” avec “quelque chose de semblable à une guerre civile en cours”.

La campagne de désinformation intégrale à propos du Venezuela été lancée en 2016 par le Financial Times. Ironiquement, ce journal a choisi le 14ème anniversaire du coup d’Etat manqué de 2002 contre le Président Hugo Chávez – le 11 avril 2016 – pour affirmer que le Venezuela sombrait dans le “chaos” et dans la “guerre civile” et que le Venezuela était un “état failli”. Comme pour les rapports de Time et de CNBC, le reporter du Financial Times n’était pas au Venezuela, et rien n’indique dans l’article qu’il y soit jamais allé.

J’ai demandé à des amis de droite au Venezuela s’ils étaient d’accord avec les titres du Financial Times. “Non, bien sûr que non” m’a répondu l’un d’eux, soulignant l’évidence: “il n’y a pas de chaos ni de guerre civile. Mais le Venezuela est un état failli, car il n’a pas été capable de couvrir tous les besoins en médicaments de sa population”. Si on prend ce paramètre, tout pays latino-américain est un état failli, et, à l’évidence, les Etats-Unis aussi.

Le New York Times a produit des articles (5/15/16, 10/1/16) affirmant que les conditions dans les hôpitaux vénézuéliens étaient horribles. Ces articles ont mis en rage les colombiens de New York, qui ont fait remarqué qu’un patient peut mourir au seuil d’un hôpital public en Colombie s’il n’a pas d’assurance. Au Venezuela, par contraste, les patients sont traités gratuitement.

Un Colombien résident à New York a raconté que sa mère était retournée récemment à Bogota après plusieurs années aux Etats-Unis, et qu’elle n’avait pas eu le temps d’obtenir une assurance médicale. Elle est tombée malade et s’est rendue à un hôpital public. L’hôpital l’a laissée dans la salle d’attente pendant quatre heures puis l’a envoyée vers un deuxième hôpital. Le deuxième hôpital a fait la même chose, la laissant attendre quatre heures avant de l’envoyer à un troisième hôpital. Le troisième hôpital se préparait à la r’envoyer vers un quatrième lorsqu’elle protesta, expliquant qu’elle avait une hémorragie interne et qu’elle s’affaiblissait.

Je suis désolée, Señora, mais si vous n’avez pas d’assurance médicale, aucun hôpital public dans ce pays ne vous prendra en charge” a dit la préposée à la réception. “Votre seul espoir est de vous rendre à un hôpital privé, mais préparez-vous à devoir avancer une grosse somme d’argent”. Par chance elle avait un ami fortuné, qui l’emmena à l’hôpital privé où elle dut en effet avancer une grosse somme d’argent.

De telles conditions, en Colombie comme dans d’autres régimes néo-libéraux, ne sont pas mentionnées par les médias privés états-uniens, qui ont longtemps traité le gouvernement colombien, un régime de droite qui s’appuie depuis longtemps sur des escadrons de la mort, comme un allié des Etats-Unis (Extra!, 2/09).

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“L’Hôpital Infantile Latino-américain, Caracas: c’est la faute à Chávez !” (YouTube, 3/31/11)

Très bien, admettons, mais les rapports sur les conditions dans les hôpitaux vénézuéliens sont-ils vrais ou exagérés ? “Ils sont beaucoup mieux que ce qu’ils étaient il y a dix ans” me dit un ami qui travaille dans un hôpital de Caracas. En fait, explique-t-il, l’hôpital où il travaille a été ouvert il y a dix ans, et de nouveaux hôpitaux sont inaugurés actuellement. Pae exemple récemment à El Furrial, ou à El Vigia, comme en a fait état le journal de centre-droit Últimas Noticias (3/3/17, 4/27/18). Par ailleurs le gouvernement a ajouté, ou agrandi les infrastructures d’hôpitaux existants, comme celles d’un centre pour grands brûlés à Caracas ou trois nouvelles salles d’opération à l’hôpital de Villa de Cura.

Pendant ce temps, le gouvernement étrenne une nouvelle ligne ferroviaire à haute vitesse, Le Rêve d’Hugo Chávez, en mars (Correo del Orinoco, 2/6/19). Comme les médias états-uniens n’ont jamais laissé passer d’informations sur les réussites obtenues depuis la première élection d’Hugo Chávez en 1998, et n’ont publié que des informations sur de soi-disant dysfonctionnements, exagérés ou comme nous l’avons noté, inventés de toutes pièces, il ne reste aux lecteurs qu’à consulter une histoire alternative. En voici une, publiée par un vénézuélien sur YouTube (3/31/11): “Por Culpa de Chávez” (“C’est la faute à Chavez”). Dépeignant de nouveaux hôpitaux, lignes de transit, logements publics, usines, etc.. construits par le chavisme, il peut aider à comprendre pourquoi le gouvernement de Nicolas Maduro continue à jouir d’un soutien aussi fort de la part de nombreux(ses) citoyen(ne)s.

Guerre économique

Il ne s’agit pas de minimiser les problèmes du Venezuela. Le pays a été touché, comme d’autres nations productrices de pétrole, dans les années 80 et 90, par la chute des prix du pétrole. Mais comme cela n’a pas fait tomber le gouvernement bolivarien, l’administration Trump a créé une crise artificielle basée sur une guerre économique extrême pour priver le pays de devises étrangères nécessaires à l’importation de biens de première nécessité. Les mesures de Trump semblent conçues pour empêcher toute reprise économique.

Comme dans tout pays en guerre (et l’administration Trump a placé le Venezuela dans des conditions de guerre et sous la menace d’une invasion immédiate), il y a des pénuries, avec de nombreux produits qui se retrouvent sur le marché noir. Ceci ne devrait surprendre personne: pendant la deuxième guerre mondiale aux Etats-Unis, alors que la manne n’était pas gravement menacée d’une invasion, il y eut un strict rationnement de produits tels que le sucre, le café ou le caoutchouc.

Le gouvernement du Venezuela a mis la nourriture, la médecine et les produits pharmaceutiques à de très bas prix mais beaucoup de marchandises ont été déviées vers le marché noir, ou sont sorties par la frontière de la Colombie, du Brésil et des Caraïbes, privant les vénézuéliens de provisions et ruinant les producteurs colombiens. Le gouvernement a récemment renoncé à certaines des lourdes subventions des prix, ce qui a produit une hausse des prix dans un premier temps. Ces dernières semaines, les prix ont commencé à baisser, en particulier parce que le gouvernement a unifié les taux de change et exercé un contrôle plus serré sur la frontière colombienne pour prévenir la contrebande.

Il n’y a jamais eu de discussion sérieuse sur aucun de ces thèmes dans les médias privés états-uniens, et moins encore sur la campagne de mensonges ou sur la guerre économique menée par l’administration Trump. Il n’y a pas eu de comparaison avec les conditions de vie des années 80 et 90, lorsque le gouvernement néo-libéral imposa les recettes économiques du FMI, avec pour résultat une révolte populaire : le sanglant Caracazo de 1989. La répression gouvernementale coûta la vie de centaines (selon le gouvernement de l’époque) ou de milliers de personnes (selon les critiques de ce gouvernement), sans compter les nombreuses victimes de la loi martiale qui fut alors instaurée.

Les efforts menés par l’opposition de droite pour provoquer un soulèvement semblable du type “Caracazo” qui pourrait justifier une “intervention humanitaire” étrangère, ont échoué de manière répétée. Il ne reste donc à l’administration états-unienne et aux médias privés qu’à recourir aux plus extrêmes mensonges sur l’Amérique Latine qu’on a connus depuis les guerres de l’administration Reagan dans les années 80.

Mark Cook

Source : https://fair.org/home/venezuela-coverage-takes-us-back-to-golden-age-of-lying-about-latin-america/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4xa

Désigné par Trump pour instaurer la « démocratie » au Venezuela, Elliott Abrams a consacré sa vie à la détruire (The Intercept)

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L’envoyé spécial de Donald Trump pour le Venezuela, Elliott Abrams (au centre), réuni avec l’équipe de Juan Guaido à New York le 26 janvier 2019.

Le 11 décembre 1981, au Salvador, un escadron militaire salvadorien entreprit de massacrer jusqu’au dernier les habitants d’un village isolé, appelé El Mozote. Avant de les mettre à mort, les soldats violèrent à de multiples reprises les femmes et les filles, dont certaines n’avaient que dix ans, tout en riant de leur préférence pour celles âgées de douze ans. Un témoin décrivit un soldat qui jetait en l’air un enfant de trois ans pour qu’il s’empale sur sa baïonnette. Le bilan final s’éleva à plus de 800 morts.

Le lendemain, 12 décembre, Elliott Abrams commençait son travail en tant que secrétaire d’État adjoint à la démocratie, aux droits humains, et au travail, de l’administration Reagan. Abrams passa aussitôt à l’action, au sein de l’équipe dirigeante chargée d’étouffer le massacre. Devant le Sénat, Abrams affirma que les bulletins d’informations relatifs aux évènements n’étaient « pas crédibles », et que les guérillas anti-gouvernementales avaient « outrageusement dévoyé » toute l’affaire à des fins de propagande.

Vendredi dernier, le Secrétaire d’État Mike Pompeo nommait Elliott Abrams au poste d’envoyé spécial du gouvernement des EU, en charge du Venezuela. Selon Pompeo, Abrams « aura la responsabilité de tout ce qui a trait à nos efforts pour restaurer la démocratie », dans la nation riche en ressources pétrolières.

Le choix d’Abrams est un message clair, envoyé au Venezuela, mais aussi au reste du monde : l’administration Trump a bien l’intention de brutaliser le Venezuela, tout en déversant un flot de rhétorique onctueuse à base d’amour de l’Amérique pour la démocratie, et les droits de l’homme. La combinaison de ces deux facteurs – la brutalité, l’onctuosité – constitue la compétence principale d’Abrams.

Auparavant, Abrams a occupé, au sein des administrations Ronald Reagan, puis George W. Bush, une multitude de postes, dont les intitulés mentionnaient souvent leur objectif moral. Il fut d’abord secrétaire d’État adjoint aux organisations internationales (en 1981) ; puis il occupa le poste « droits de l’homme » du Secrétariat d’État, mentionné plus avant (1981-1985) ; celui de secrétaire d’État adjoint aux affaires inter-américaines (1985-1989) ; de directeur principal en charge de la démocratie, des droits humains, et des opérations internationales, pour le Conseil National de Sécurité (2001-2005), avant de finir conseiller délégué à la sécurité nationale, responsable de la stratégie pour la démocratie dans le monde, de George W. Bush (2005-2009).

Chacun de ces postes permit à Abrams de jouer un rôle dans certaines des plus épouvantables opérations étasuniennes de politique étrangère des 40 dernières années, période au cours de laquelle il ne cessa de déclarer à quel point il se préoccupait du sort de ces étrangers que lui et ses amis assassinaient. Avec le recul, la présence quasi-systématique d’Abrams lors des interventions étasuniennes les plus sordides, a quelque chose d’inouï.

Abrams fut d’abord diplômé du premier cycle de la Faculté des arts et sciences de Harvard, puis de la Faculté de droit de la même université, avant de rejoindre l’administration Reagan en 1981, à l’âge de 33 ans. Il bénéficia rapidement d’une promotion, suite à un coup de chance : Reagan voulait nommer Ernest Lefevere au poste de secrétaire d’État adjoint aux droits de l’homme et aux affaires humanitaires, mais la nomination de Lefever se fracassa contre les révélations de deux de ses propres frères, selon lesquels il était convaincu de « l’infériorité, sur le plan intellectuel », des Afro-Américains. Déçu, Reagan se retrouva dans l’obligation de faire appel à Abrams, sa solution de remplacement.

À l’époque, l’Amérique Centrale était au centre des préoccupations de l’administration Reagan – notamment quatre nations voisines : le Guatemala, le Salvador, le Honduras, et le Nicaragua. Depuis leur fondation, toutes subissaient la domination cruelle d’une élite blanche ultra-minoritaire, soutenue depuis un siècle par l’interventionnisme étasunien. Dans tous ces pays, les familles au pouvoir considéraient les autres habitants de la société comme des animaux à forme humaine, qu’elles pouvaient exploiter, voire tuer, en fonction de leurs besoins.

Mais lorsque Reagan entra en fonction, une révolution socialiste venait de renverser Anastasio Somoza, dictateur du Nicaragua et allié des États-Unis. En toute logique, les partisans de Reagan interprétèrent ce renversement comme une menace pour les gouvernements des voisins du Nicaragua. Dans tous ces pays, les populations étaient nombreuses et, tout comme celle du Nicaragua, supportaient mal leur destin d’ouvriers agricoles exploités jusqu’à la mort sur les plantations de café, et de parents, dont les enfants succombaient sous leurs yeux à des maladies auxquelles un traitement simple aurait dû leur permettre de survivre. Certains prendraient les armes, d’autres se contenteraient de faire profil bas, mais, du point de vue des soldats de la Guerre Froide en place à la Maison Blanche, tous étaient des « communistes » potentiels, obéissant à des ordres en provenance de Moscou. Il convenait de leur donner une leçon.

El Salvador

L’extermination des villageois de El Mozote fut une simple goutte, dans le fleuve des événements qui eurent lieu au Salvador pendant les années 80. Environ 75000 Salvadoriens périrent au cours de ce que l’on appelle une « guerre civile », même si c’est bien le gouvernement qui – avec la complicité d’escadrons de la mort – perpétra la quasi-totalité des crimes.

Mais les chiffres seuls ne racontent pas toute l’histoire. Le Salvador est un petit pays, dont la taille est comparable à celle du New Jersey. À l’échelle de la population des États-Unis, ce chiffre correspond à un total de 5 millions de morts. Par ailleurs, le régime en place au Salvador s’engagea dans une série ininterrompue d’actes de barbarie, dont le degré d’atrocité n’a pas d’équivalent contemporain, à l’exception peut-être de celui des crimes perpétrés par l’état islamique. Un prêtre catholique fit le récit de l’un d’entre eux : afin de pouvoir s’absenter quelques instants, une paysanne avait confié la garde de ses enfants à sa mère et sa sœur ; à son retour elle découvrit les cinq corps, que la Garde Nationale du Salvador avait décapités. On les avait assis autour d’une table, et leurs mains reposaient sur leurs têtes placées face à eux, « comme si chaque corps caressait sa propre tête ». La main d’une enfant, très jeune, n’avait semble-t-il pu tenir en place sur sa petite tête, de sorte qu’on avait fini par la clouer dessus. Au centre de la table, il y avait un grand bol, rempli de sang.

À l’époque, les critiques de la politique étasunienne ne provenaient pas uniquement de la gauche. C’est au cours de cette période que Charles Maechling Jr., qui avait travaillé au Département d’État dans les années 60, en tant que responsable de la planification des contre-insurrections, écrivit dans le Los Angeles Timesque les États-Unis soutenaient des « oligarchies mafieuses » au Salvador et ailleurs, et se rendaient coupables de complicité active « envers des méthodes dignes des escadrons d’extermination de Himmler ».

Abrams fut l’un des architectes de la politique de soutien inconditionnel au gouvernement salvadorien, menée par l’administration Reagan. Il était dépourvu de tout scrupule à ce sujet, et n’éprouvait pas la moindre pitié pour quiconque réussissait à s’évader de l’abattoir salvadorien. En 1984, il tint des propos – dont l’écho retentit aujourd’hui lors des prises de parole des membres de l’équipe Trump – visant à expliquer que les Salvadoriens entrés illégalement aux États-Unis, ne sauraient bénéficier d’un statut exceptionnel. Devant la Chambre des Représentants, il déclara : « Certains groupes prétendent que lorsque nous renvoyons les immigrés clandestins salvadoriens chez eux, ils y font l’objet de persécutions, et deviennent souvent la cible d’assassinats. Si nous accordions le moindre crédit à ces affirmations, nous ne les expulserions pas, cela semble évident ».

Même après avoir quitté ses fonctions, alors que 10 ans s’étaient écoulés depuis le massacre de El Mozote, Abrams continuait à mettre en doute la survenue là-bas du moindre événement fâcheux. En 1993, année où une Commission des Nation-Unies pour la Vérité conclut que 95 pour cent des actes de violence commis au Salvador depuis 1980, l’avaient été par les amis d’Abrams au sein du gouvernement salvadorien, il qualifia ce que lui et ses collègues de l’administration Reagan avaient accompli, de « réussite fabuleuse ».

Guatemala

Au cours des années 80, la situation au Guatemala était très semblable, et les initiatives d’Abrams le furent également. Après que les États-Unis eurent orchestré, en 1954, le renversement du président élu démocratiquement, le pays vécut un cauchemar, dans lequel des dictatures militaires se succédaient comme dans un jeu de chaises musicales. Entre 1960 et 1996, au cours d’une « guerre civile » de plus, 200 000 Guatémaltèques furent assassinés, soit 8 millions de morts, à l’échelle des EU. Par la suite, une commission des Nations-Unies conclut à la responsabilité de l’état guatémaltèque, dans 93 pour cent des cas de violations des droits de l’homme.

En 2013, Efraín Ríos Montt, qui présida le Guatemala au début des années 80, fut reconnu coupable, par la justice de son pays, du génocide de la population maya indigène. Pendant le mandat de Ríos Montt, Abrams demanda la levée de l’embargo sur les livraisons d’armes des États-Unis au Guatemala, au nom des « progrès considérables » auxquels Ríos Montt avait « contribué ». Selon Abrams, il était du devoir des États-Unis de soutenir le gouvernement du Guatemala, car « si nous adoptons la posture ‘ne nous approchez pas avant d’avoir atteint la perfection, nous ne traiterons pas le problème avant que le Guatemala ne présente un bilan immaculé en matière de droits de l’homme’, cela signifie que nous allons laisser en plan celles et ceux qui, là-bas, cherchent à améliorer les choses ». D’après lui, Ríos Montt était l’un de ceux qui ne ménageaient pas leurs efforts. Grâce à Ríos Montt, « un changement spectaculaire s’est produit, que l’on constate en particulier dans l’attitude du gouvernement vis-à-vis de la population indienne ». (Par la suite, la plus haute cour civile du Guatemala annula la condamnation de Ríos Montt, qui mourut avant la conclusion de son nouveau procès.)

Nicaragua

Mais c’est sa participation enthousiaste aux efforts entrepris par l’administration Reagan pour renverser le gouvernement sandiniste révolutionnaire, qui fit accéder Abrams à la notoriété. En 1983, juste après l’assaut victorieux des États-Unis contre le micro-état insulaire de la Grenade, il plaida pour une invasion totale du Nicaragua. Lorsque le Congrès mit fin au financement des Contras, un corps de guérilleros anti-sandinistes, que les États-Unis avaient créé, Abrams réussit à persuader le sultan de Brunei, de se délester de 10 millions de dollars pour leur cause. Abrams opérait sous le nom de code « Kenilworth », mais malheureusement pour lui, le numéro de compte bancaire en Suisse qu’il communiqua au sultan n’était pas le bon – la chance venait de sourire à l’heureux bénéficiaire de ce dépôt du hasard.

Abrams fut l’objet de questions du Congrès sur le sujet des Contras, auxquelles il répondit par une montagne de mensonges. Par la suite, il plaida coupable pour deux chefs d’accusation de rétention d’informations. L’un concernait le sultan et son argent, l’autre reprochait à Abrams d’avoir eu connaissance de l’existence d’un avion de ravitaillement des Contras, un C-123 abattu en 1986. Comme s’il avait préparé une jolie rime historique pour sa nouvelle fonction au sein de l’administration Trump, Abrams avait négocié auparavant avec l’armée vénézuélienne la fourniture de deux C-123, destinés aux Contras.

Abrams fut condamné à une peine de 100 heures de travaux d’intérêt général, mais éprouva le sentiment d’avoir été, dans toute cette histoire, la victime d’une immense injustice. Il ne tarda pas à écrire un livre, dans lequel il s’adressait à ses accusateurs sous forme de monologue intérieur, ce qui donnait à peu près ceci : « propres à rien, salauds, dégueulasses, parasites ! ». Il bénéficia ensuite du pardon du président George H.W. Bush, au moment où celui-ci prenait la porte, après sa défaite aux élections de 1992.

Panama

Bien que cela soit aujourd’hui tombé dans l’oubli, Manuel Noriega avait été un allié proche des États-Unis, avant qu’ils n’envahissent Panama en 1989 pour l’évincer du pouvoir – et ce en dépit du fait que l’administration Reagan n’ignorait rien de ses activités de baron de la drogue.

En 1985, Hugo Spadafora, personnalité appréciée au Panama dont il fut un temps vice-ministre de la santé, crut détenir la preuve de l’implication de Noriega dans la contrebande de cocaïne. Il était à bord d’un bus, en route vers Panama City où il devait faire une allocution publique sur le sujet, lorsqu’il fut capturé par les hommes de main de Noriega.

Si l’on en croit le livre Renversement, de l’ancien correspondant du New York Times Stephen Kinder, les renseignements étasuniens enregistrèrent le moment où Noriega donnait à ses sous-fifres le feu vert pour abattre Spadafora, comme « un chien enragé ». Ils le torturèrent pendant toute une nuit, avant de le décapiter, à la scie, alors qu’il vivait encore. Lorsque le corps de Spadafora fut découvert, le sang qu’il avait avalé remplissait son estomac.

Une telle horreur finit par attirer l’attention. Mais Abrams s’empressa de prendre la défense de Noriega, et fit barrage à l’ambassadeur au Panama, l’empêchant d’accentuer la pression sur le dirigeant panaméen. Lorsque le frère de Spadafora persuada Jesse Helms, sénateur républicain hyper-conservateur de Caroline du Nord, de tenir des audiences sur le Panama, Abrams fit savoir à Helms que Noriega leur était « d’une grande utilité », et ne posait pas « un problème si grave. … Les Panaméens ont promis de nous aider à combattre les Contras. Si vous organisez ces audiences, ils nous deviendront hostiles. »

… mais ce n’est pas tout

Abrams fut également l’auteur de méfaits gratuits, sans autre raison apparente que le désir de se maintenir en forme. En 1986, les États-Unis invitèrent Patricia Lara, une journaliste colombienne, à un dîner en l’honneur des écrivains qui avaient contribué aux progrès de « l’entente entre nations du continent américain, ainsi que de la liberté d’informer ». À son arrivée à l’aéroport de New York, Lara fut placée en garde à vue, avant d’être renvoyée chez elle par le premier avion. Peu de temps après, Abrams participa à l’émission « 60 minutes », au cours de laquelle il prétendit que Lara était membre des « comités directeurs » du M-19, un mouvement de guérilleros colombiens. Toujours selon Abrams, elle était par ailleurs un « agent de liaison actif » entre le M-19 et la « police secrète cubaine ».

Étant donnée la fréquence à laquelle les journalistes colombiens sont victimes de la violence des organisations paramilitaires d’extrême-droite, proférer ces accusations revenait à tracer une cible dans le dos de Lara. Rien ne prouvait alors la véracité des allégations de Abrams – en fait, le gouvernement conservateur colombien les démentit – et rien n’est venu la prouver depuis.

La longue litanie des mensonges éhontés de Abrams vint à bout de la patience les journalistes étasuniens. « Ils affirmaient que noir, c’était blanc », ainsi que l’expliqua par la suite Joanne Omang, du Washington Post, en évoquant Abrams et Robert McFarlane, son collègue à la Maison Blanche. « J’avais fait appel à toutes mes compétences professionnelles, mais malgré cela, j’avais induit mes lecteurs en erreur ». L’expérience épuisa Omang, jusqu’à la faire changer de métier ; elle essaya de mettre en mots, non plus le monde réel, mais un univers de fiction.

Après sa condamnation, beaucoup considérèrent Abrams comme une marchandise avariée, dont le retour au gouvernement était inenvisageable. Ils le sous-estimaient. En 1989, un affrontement violent opposa Abrams à l’amiral William J. Crowe Jr. – qui fut un temps Chef d’État-Major des armées, avec pour objet la conduite à tenir par les États-Unis envers Noriega, qui avait perdu toute valeur à leurs yeux, pour devenir une source d’ennuis. Crowe s’opposa avec force à l’idée lumineuse que soumettait Abrams : il s’agissait pour les États-Unis d’installer un gouvernement en exil sur le sol panaméen, sous la protection de milliers de soldats étasuniens. Crowe fit remarquer la stupidité vertigineuse d’une telle proposition, mais Abrams n’en tint aucun compte. Crowe exprima sur Abrams une opinion, qui fait aujourd’hui figure d’avertissement prémonitoire : « Ce serpent a la peau dure ».

Dès l’entrée de George W. Bush à la Maison Blanche, Abrams revint aux affaires, ce qui eut le don de surprendre les plus naïves des personnes en place à Washington. Obtenir du Sénat qu’il ratifie la nomination d’un parjure – devant le Congrès – n’aurait sans doute pas été chose aisée, raison pour laquelle Bush lui trouva une niche au Conseil National de Sécurité – où les nominations ne nécessitent la ratification d’aucune branche législative. Tout comme 20 ans auparavant, Abrams hérita d’un portefeuille dont l’intitulé mentionnait « la démocratie » et « les droits de l’homme ».

Venezuela

Au début de l’année 2002, Hugo Chavez, président du Venezuela, était déjà devenu un motif d’agacement profond pour la Maison Blanche de Bush, peuplée d’anciens combattants des guerres des années 80. En avril de cette année-là, un coup d’état soudain, venu de nulle part, évinça Chavez du pouvoir. On ne sait toujours pas aujourd’hui si les États-Unis furent impliqués, ni sous quelle forme ; il faudra pour cela attendre la déclassification des documents pertinents, qui n’interviendra sans doute pas avant quelques dizaines d’années. Mais si l’on se fie au siècle précédent, apprendre que l’Amérique ne joua aucun rôle en coulisses, constituerait une surprise de taille. Chacun en pensera ce qu’il voudra, mais à l’époque, l’Observer de Londres affirma que « À la périphérie du coup d’état, Abrams était le personnage principal, », celui qui « avait donné le feu vert aux conspirateurs » . Quoi qu’il en soit, le soutien populaire permit à Chavez de se ressaisir, et de reprendre ses fonctions au bout de quelques jours.

Iran

Par contre, lorsque l’Iran fit une offre de paix en 2003, peu après l’invasion de l’Irak par les États-Unis, il semble bien qu’Abrams ait joué un rôle dans l’histoire de son étouffement. Le fax de la proposition était destiné à Condoleeza Rice, qui conseillait alors Bush en matière de sécurité nationale, mais il devait d’abord passer par Abrams. Pour une raison ou pour une autre, il n’atterrit jamais sur le bureau de Rice. À une question qui lui fut posée plus tard le sujet, le porte-parole d’Abrams répondit qu’il « n’avait pas le moindre souvenir d’un fax de cette nature ». (Nombreux sont ceux qui, comme Abrams, évoluent comme des poissons dans l’eau aux échelons les plus élevés du monde politique, mais souffrent d’une mémoire labile pour tout ce qui touche à la politique. En 1984, Abrams affirma devant Ted Koppel qu’il ne pouvait se rappeler avec certitude si les États-Unis avaient déclenché des enquêtes, à la suite des rapports faisant état de massacres au Salvador. En 1986, la Commission Sénatoriale Permanente sur le Renseignement, qui l’interrogeait sur la levée de fonds destinés aux Contras, lui demanda s’il avait eu des discussions à ce sujet, avec un membre quelconque du Conseil National de Sécurité. Là encore, sa mémoire lui fit défaut.)

Israel et la Palestine

En 2006, Abrams se retrouva à nouveau au centre d’une nième tentative de remise en cause du résultat d’une élection démocratique. Bush avait fait pression pour la tenue d’élections législatives en Cisjordanie et à Gaza, afin que le Fatah, l’organisation palestinienne corrompue jusqu’à la moelle du président Mahmoud Abbas, successeur de Yasser Arafat, en retire la légitimité qui lui faisait cruellement défaut. À la surprise générale, la victoire revint à l’adversaire du Fatah, le Hamas, ce qui lui donna le droit de former un gouvernement.

L’administration Bush, au premier rang de laquelle se trouvaient Rice et Abrams, ne pouvait accepter cette irruption malvenue de démocratie. Le plan qu’ils élaborèrent prévoyait la formation d’une milice du Fatah chargée de prendre le contrôle de la Bande de Gaza, en écrasant le Hamas sur son propre territoire. D’après un reportage de Vanity Fair, un usage abondant de la torture et des exécutions était envisagé. Mais le Hamas eut lui-même recours à l’ultraviolence, et prit le Fatah de vitesse. David Wurmser, un néo-conservateur qui travaillait alors pour Dick Cheney, confia au magazine : « Il me semble que ce qui eut lieu ne fut pas tant un coup d’état du Hamas, qu’une tentative de coup du Fatah, mise en échec de manière préventive. Ce qui n’empêche pas les médias étasuniens de publier depuis des récits alternatifs de ces événements, dans lesquels ils font jouer au Hamas le rôle de l’agresseur ».

Le plan des États-Unis ne fut sans doute pas couronné du succès espéré, mais du point de vue américano-israélien, il n’échoua pas non plus sur toute la ligne. La guerre civile entre Palestiniens fit de la Cisjordanie et de Gaza deux entités distinctes, gouvernées par des rivaux. Depuis 13 ans, rares furent les signes annonciateurs de l’unité politique dont les Palestiniens ont besoin, s’ils veulent se donner les moyens d’accéder un jour à des conditions de vie décentes.

Abrams quitta ses fonctions un peu plus tard, lorsque Bush fit sa sortie. Mais aujourd’hui il revient, pour effectuer un troisième tour le long des allée du pouvoir – prêt aux mêmes machinations que celles mises à exécution lors des deux premiers.
Avec le recul, la vie d’Abrams semble être un tissu de mensonges et d’actes de cruauté, dont on se demande bien comment il pourrait les justifier. C’est pourtant ce qu’il fait – à l’aide d’une stratégie de défense efficace.

Vidéo intégrée

Allen Haim@senor_pez

The year was 1995. A young Elliott Abrams taught us how to laugh. Maniacally. When Allan Nairn brought up his involvement in the mass murder and torture of indigenous people in Guatemala.

C’était en 1995. Le jeune Elliott Abrams nous donna une leçon de rire. Hystérique. Lorsque Allan Nairn aborda le sujet de son rôle dans le massacre et les tortures dont furent victimes les peuples indigènes du Guatemala.
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— Allen Haim (@senor_pez) January 25, 2019

 

En 1995, Abrams fit une apparition sur le plateau du « Charlie Rose Show », face à Allan Nairn, l’un des journalistes américains les plus au fait de la politique étrangère des États-Unis. Nairn fit remarquer que Bush avait un jour émis l’hypothèse de faire passer Saddam Hussein en jugement pour crimes contre l’humanité. D’après Nairn, il s’agissait d’une bonne idée, mais « pour être pris au sérieux, il faut faire preuve d’équité » – à savoir poursuivre également en justice des hauts fonctionnaires comme Abrams.

Le ridicule d’une telle suggestion fit glousser Abrams. D’après lui, cela reviendrait à « placer sur le banc des accusés, tous les hauts fonctionnaires américains ayant contribué à gagner la Guerre Froide ».

Abrams avait en grande partie raison. Aussi dérangeante soit-elle, la vérité oblige à dire qu’il n’a rien d’un franc-tireur marginal ; il est au contraire un membre honorable, respecté, du centre-droit de l’élite de la politique étrangère des États-Unis. Avant d’entrer dans le gouvernement Reagan, il commença par occuper deux postes, au service de deux sénateurs démocrates, Henry Jackson puis Daniel Moynihan. Il fut senior fellow au CFR , classé au centre. Il est membre de la Commission des États-Unis sur la Liberté Religieuse dans le Monde, et siège depuis peu au conseil d’administration de la Fondation Nationale pour la Démocratie. Il donne des cours à la future génération de hauts fonctionnaires en politique étrangère, à l’École de Diplomatie de l’université de Georgetown. Ni Reagan, ni Bush, ne furent ses dupes, en aucune manière – ils recherchaient exactement ce qu’Abrams était en mesure de leur fournir.

Peu importent, en fin de compte, les détails sordides de la carrière d’Abrams, ce qu’il faut garder à l’esprit – au moment où les serres acérées de l’aigle étasunien accentuent leur pression sur un pays latino-américain de plus – c’est qu’Abrams n’a rien d’exceptionnel. Il n’est qu’un des rouages d’une machine. Le problème, ne vient pas des pièces malveillantes qui la composent, mais bien de la machine elle-même.

Jon Schwarz

Traduction originale d’Hervé Le Gall pour Le Grand Soir

Le 30 janvier 2019

 

SOURCE : https://theintercept.com/2019/01/30/elliott-abrams-venezuela-coup/
URL de cet article 34657 : https://www.legrandsoir.info/designe-par-trump-pour-instaurer-la-democratie-au-venezuela-elliott-abrams-a-consacre-sa-vie-a-la-reprimer.html

   

Anya Parampil et Max Blumenthal: “Le Venezuela n’est pas la dystopie dénoncée par les Etats-Unis »

Entrevista-a-Max-Blumenthal-y-Anya-Parampil-696x429Les journalistes étatsuniens Anya Parampil @anyaparampil et Max Blumenthal @MaxBlumenthal (photo) ont passé deux semaines à parcourir la capitale vénézuélienne, afin de savoir ce qui se passe réellement à Caracas.

Parampil, connue pour avoir été présentatrice sur la chaîne RT Amérique pendant cinq ans, et Blumenthal, auteur de plusieurs livres et réalisateur du documentaire Killing Gaza, ont largement diffusé le résultat de leur enquête par le biais des réseaux sociaux et sur le site The Grayzone consacré au journalisme d’investigation.

Selon ces journalistes, ce qu’ils ont pu voir au Venezuela est “une guerre médiatique plus qu’autre chose”, et non “la dystopie qui nous est dénoncée”.

Pourquoi sont-ils venus au Venezuela? Que cherchez-vous à découvrir en tant que journalistes?

AP – Je suis depuis longtemps ce qui se passe au Venezuela depuis que Chavez est arrivé au pouvoir. Le fait que les médias se contentaient de répéter qu’il s’agissait d’un dictateur et que le communisme était en train de détruire le pays m’a toujours interpellée. C’est à cause de journalistes comme John Pilger et Oliver Stone, qui ont montré une autre version de l’histoire, que j’ai voulu venir constater les choses par moi-même.

Nous avons pu voir que les Etats-Unis sont en train de mettre au point leur plan final visant à faire tomber le Gouvernement. L’administration Trump provoqué cette absurdité consistant à proclamer le président de l’Assemblée Nationale Président du pays et ce à quoi nous assistons est une guerre médiatique plus qu’autre chose. En tant que citoyenne nord-américaine, je me sens la responsabilité de rapporter le contexte et de révéler ce qui s’y passe réellement, afin de contrer ce que le gouvernement de mon pays essaie de faire subir au peuple vénézuélien.

MB – J’ai travaillé pendant vingt ans comme journaliste et j’ai pu constater comment, depuis le 11-Septembre, les médias présentent à l’opinion publique étatsunienne un storytelling qui tente d’empêcher toute tentative de réflexion critique.

Les médias sont devenus toujours plus militaristes et soutiennent chaque jour davantage l’interventionnisme. Je pense qu’il est de mon devoir de me rendre sur les lieux menacés et de montrer les faits tels qu’ils se déroulent sur le terrain, car nous sommes en pleine guerre médiatique ; le camp guerrier ne se bat pas avec les faits, c’est ce qui fait notre force. Ils disposent d’argent, de larges audiences, mais nous, nous disposons des faits. Il nous faut juste les divulguer.

Comment recoupez-vous ce que vous avez entendu sur le Venezuela et ce que vous en avez vu ?

MB – Il existe sans aucun doute une crise économique. Les médias et les hommes politiques de notre pays ont des difficultés à en expliquer les causes et à nous donner des détails précis. C’est pour cela que je suis venu, afin d’en savoir davantage. Et j’ai été surpris de découvrir – et quiconque viendrait ici en le serait aussi- que les gens y mènent des vies normales et qu’il s’y trouve beaucoup de richesses. Pourtant ce sont les plus riches qui sont favorables à une intervention, ce qui est paradoxal.

Le plus important à mes yeux est le constat qu’il ne s’agit pas en réalité de la dystopie qu’on nous a dénoncée. Aux Etats-Unis par exemple, les gens croient réellement que tous les Vénézuéliens vivent dans un taudis.

AP – Aux Etats-Unis, on nous dit que le Venezuela vit une crise humanitaire causée par le socialisme. Tous mes interlocuteurs, qui ne font pas partie de la classe supérieure, comprennent que la cause profonde de la crise n’est pas la révolution, mais le résultat d’une longue guerre que les Etats-Unis ont menée contre l’économie vénézuélienne ; ils comprennent aussi comment les sanctions des Etats-Unis ont empêché le Gouvernement de répartir les richesses du pays de la manière dont il l’aurait voulu. Ils comprennent que le problème n’est pas le socialisme et que d’ailleurs il n’y a même pas suffisamment de socialisme. Le Gouvernement n’a pas pu mener à terme le programme que le peuple soutient depuis le début de la Révolution.

L’obstacle a été la dollarisation et la capacité de nuisance des Etats-Unis à l’encontre du pouvoir d’achat des citoyens ordinaires. Au lieu de voir à l’oeuvre un socialisme destructeur, j’ai pu me rendre compte de quelle manière le système socialiste a réussi à maintenir la population à flot.

Que pensez-vous du storytelling sur la crise humanitaire ?

MB – Il s’agit d’un show médiatique destiné à discréditer Maduro au niveau international et à provoquer une déstabilisation à l’intérieur du Venezuela.

En attendant, nous vivons à Washington DC et là une aide humanitaire est autrement nécessaire, car beaucoup de familles y vivent dans l’insécurité alimentaire. Dans notre voisinage proche, les fusillades sont fréquentes et quand nous sommes arrivés dans le quartier, deux personnes ont été assassinées dans notre rue, comme conséquence de la pauvreté.

AP – Le storytelling de la crise humanitaire a été créée par les Etats-Unis non seulement pour disposer d’un prétexte à une intervention destinée à contrôler les ressources naturelles du pays, mais aussi pour en finir avec l’idée qu’une forme de socialisme démocratique puisse y exister. Les élites des Etats-Unis ne veulent pas de ces changements au Venezuela et encore moins que la population de leur pays pensent qu’un tel système puisse fonctionner à leur profit et ne le réclament.

En tant que citoyens des Etats-Unis, pouvez-vous dire aux Vénézuéliens qui est Marco Rubio?

MB – C’est avant tout quelqu’un qui s’est montré très malhonnête dans sa manière de se présenter personnellement face aux Américains. Il dit que sa famille a fui Cuba à cause de Fidel Castro et de sa persécution politique. En réalité, elle est partie en raison de problèmes économiques créés par le dictateur des années 50, Fulgencio Batista. A l’Université c’était uparty boy, connu pour se saoûler et aller aux « fêtes à la crème à raser », où personne ne peut regarder au-dessous de la ceinture. C’est un loser de la haute société. L’un de ses principaux financeurs est Paul Singer, un capitaliste qui a racheté la dette de l’Argentine et a mené l’économie du pays à la faillite. Quelqu’un qui soutient résolument le lobby israélien. De même que ce sont le lobby israélien à Washington et les Cubains de Miami qui maintiennent Rubio au pouvoir. C’est un personnage médiocre sous contrôle de ces puissants intérêts pour lesquels la mainmise sur le Venezuela est un enjeu de taille.

Que pouvez-vous dire sur la manière dont la Venezuela se bat contre cette guerre médiatique internationale ?

AP – Je suis d’avis qu’il est important d’établir des liens entre les journalises états-uniens qui tiennent à rétablir la vérité des faits. Beaucoup d’entre eux ne sont pas que des journalistes, mais des citoyens actifs politiquement qui cherchent à se mettre en relation.

Je crois que si ceux d’en face possèdent l’argent et les médias, nous pouvons contre-attaquer à plus petite échelle. Il n’y a aucun doute que nous sommes en train de nous battre dans le cadre d’une guerre médiatique, mais dans la réalité – je me réfère à la réalité vécue ici à Caracas et ailleurs dans le monde- le public n’avale pas ce que les Etats-Unis leur débitent.

Ce que les Etats-Unis ont promis pour le 23 février, qui était avant tout une invasion, n’a pas eu lieu. Et ceci, pour une raison : nous sommes en train de gagner, sans doute pas la guerre médiatique, mais celle qui se déroule dans la réalité concrète.

MB – La mort de Hugo Chavez a eu pour résultat un déficit de relations publiques pour le Venezuela. Depuis lors, et ce n’est pas une critique contre Maduro, l’appareil de propagande médiatique s’est focalisé sur Maduro comme si à lui seul il représentait tout le pays, en le diabolisant et en le qualifiant de dictateur. Il est donc important de mettre en avant d’autres personnes impliquées dans la gouvernance et qui exercent des responsabilités comme, par exemple, le leadership des femmes, d’envoyer des délégations aux Etats-Unis et vice-versa et de s’efforcer de montrer la diversité et la pluralité que présente le pays.

Il est important aussi de relater les choses en anglais, pas seulement dans les grands médias mais aussi via Twitter, Facebook. Je ne suis pas vraiment inquiet de ce que fait le Venezuela dans les médias, je pense que le Venezuela s’en sort beaucoup mieux que la Syrie, par exemple, dans ce type de guerre.

Anya, tu as twitté récemment que tu es certaine que le peuple et le gouvernement vénézuéliens survivront aux menaces du gouvernement des Etats-Unis. Pourquoi crois-tu cela?

AP – Ce que Chavez a réalisé en termes de communication avec la base, avec les gens, les vrais, et pour leur apprendre ce qu’est l’impérialisme, représente une formation politique qui ne peut être éliminée. Et au-delà de cela, un dispositif qui met en place des organisations comme les CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement qui distribuent chaque mois ou deux fois par mois des caisses d’aliments quasi gratuits à six millions de familles, NdT), qui ne doivent pas leur existence à un appareil bureaucratique qui serait derrière, mais au fait que chaque communauté est basée sur un système démocratique qui crée des réseaux, eh bien une telle structure ne peut pas être détruite du jour au lendemain.

Les Etats-Unis ont voulu y parvenir en proclamant Guaido Président, mais je suis assise ici, au Venezuela, et l’opposition elle-même ne doute pas un seul instant du fait que c’est le Gouvernement de Maduro qui contrôle le pays. Ce qui me dit que les Etats-Unis subiront un échec.

Il y a aussi la communauté internationale. L’Administration Trump a commis une violation flagrante du droit international et de la souveraineté d’une manière encore jamais vue. L’ONU s’y est opposée. Ce que le chancelier Jorge ARREAZA a tenté de faire en regroupant des pays prenant résolument position en faveur des principes de souveraineté et d’autodétermination au sein de l’ONU est très instructif.

Max, tu as beaucoup de matériel d’information sur la réalité vénézuélienne. As-tu l’intention de t’en servir pour écrire un livre ou réaliser un film?

MB – Je suis en train de travailler à un documentaire sur le Nicaragua, pour faire comprendre la notion de “coups d’Etat soft”. J’y inclurai un passage sur le Venezuela et la guerre économique. Je pense que plus tard j’écrirai un livre sur ce qui se passe ici.

Pour le moment nous nous consacrons à dévoiler au grand public nos données sur le Venezuela, avec l’équipe de The Grayzone.

Parle-moi un peu du projet de Grayzone.

MBGrayzone a été créée en 2015 pour donner une autre version du rôle que jouent les Etats-Unis dans le monde et de la manière dont ils provoquent une crise économique et sociale dans un pays.

Nous avons de nombreux collaborateurs et nous nous engageons à présenter les faits réels. Nous avons causé pas mal de dégâts au storytelling de la guerre permanente à l’aide d’une toute petite action. La réaction au travail que nous réalisons m’a beaucoup surpris : on nous a démonisés et accusés d’être contrôlés par la Russie. 

Nous sommes impatients d’étendre nos activités au cours des prochaines années et de lancer quelques programmes en ligne. Nous espérons donc revenir bientôt au Venezuela.

Source : https://supuestonegado.com/documentalistas-estadounidenses-caracas-venezuela-tiene-facil-siria/

Traduction : Frédérique BUHL

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« L’invasion du Venezuela par les Etats-Unis est-elle possible ? », l’interview de Maurice Lemoine par RT France

Entretien du 25/02/2019 avec Maurice Lemoine, journaliste spécialiste de l’Amérique latine. Pour RT France, il revient sur la situation au Venezuela alors qu’une intervention américaine semble imminente.

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Le peuple bolivarien inflige une nouvelle défaite aux médias occidentaux

220px-Gustavo_Petro_Mayor_of_Bogota_(cropped_2)Plus loin, toujours plus loin dans la propagande : “Nicolas Maduro brûle les camions d’aide humanitaire”. Le sénateur Gustavo Petro, ex-maire de Bogota, ex-candidat à la présidence de la Colombie, et qui n’a jamais ménagé ses critiques vis-à-vis du gouvernement Maduro, s’indigne face au lavage de cerveau : “Les camions ont été brûlés par les hommes de Guaidó (éphémère “président” du Venezuela nommé par Donald Trump, NdR). Si l’incendie des camions sert de prétexte à une invasion, Duque (actuel président colombien, protégé d’Alvaro Uribe, NdR) et Guaidó passeront à l’Histoire comme instigateurs de la violence sur la base d’un mensonge. Depuis que j’ai commencé à écrire sur le concert, et sur la soi-disant “aide humanitaire”, depuis qu’ont été découverts les vrais auteurs de l’incendie des camions, j’ai clairement dit que la stratégie de Duque et de Trump était l’invasion violente. Nous avons vu qu’en Colombie, chaque fois que nos peuples indigènes manifestent et protestent, on les réprime et on les tue, la même chose se produit pour nos paysans, nos étudiants, nos vendeurs ambulants, pour ceux qui s’opposent, demandent la justice et cherchent des vérités. Si la priorité de Duque avait été la protection de la population civile à la frontière, il n’aurait pas mené cette stupide opération d’agression, concert inclus. A présent le contrôle de la frontière est aux mains des cartels mexicains de la drogue. Nous ne pouvons rester spectateurs, nous devons agir, nous bouger pour la paix. Après son échec, Juan Guaido n’a pas choisi la voie d’un vrai dialogue au Venezuela mais de demander ouvertement une intervention militaire étrangère, sans que lui importent les milliers de compatriotes qui mourraient dans son pays. Je l’invite à ouvrir les portes du dialogue (1)

Le “blocage-par-Maduro-de-l’aide-humanitaire” convoyée dans des avions militaires US par Elliot Abrams, ex-chef des escadrons de la mort en Amérique Centrale, étaient une fake news annoncée. Deux jours avant les incidents, Dmitri Polyanskiy, premier adjoint du représentant permanent de la Russie à l’ONU, déclarait : “Sous prétexte d’une livraison d’une aide humanitaire au peuple vénézuélien, les États-Unis sont en train de préparer une provocation «flagrante» à la frontière entre le Venezuela et la Colombie, pour le 23 février. Se trouvant apparemment dans un état de frénésie, nos collègues américains, ont décidé de diffuser de fausses nouvelles au sein du Conseil de sécurité » (2).

images_cms-image-000554727Même pronostic de la part du diplomate Celso Amorin (photo), ex-Ministre des affaires étrangères, et ex-Ministre de la défense du Brésil (2003-2014) :  “l’aide humanitaire des Etats-Unis pour le Venezuela est une provocation pour intervenir dans ce pays et forcer Nicolás Maduro à partir. Il s’agit d’une provocation, pour créer une situation paramilitaire qui mène à un changement de régime » (3). L‘ancien président Lula s’était également exprimé, depuis sa prison politique : « Nous ne pouvons permettre la soumission du Brésil aux Etats-Unis. Maduro est le problème des vénézuéliens, pas des états-uniens. Ils parlent de la faim mais ils ne parlent pas de leur embargo qui tue des enfants, des hommes et des femmes innocents ». Même José Miguel Insulza, ex-Secrétaire Général de l’OEA, qui a souvent critiqué le gouvernement de Chavez, avait admis: « Voir débarquer en Colombie le Chef du Southern Command des Etats-Unis, avec toutes sortes de généraux et le sénateur Rubio et d’autres, tout cela sent de moins en moins l’aide humanitaire et de plus en plus la recherche d’un prétexte de confrontation« .

On comprend que l’envoyé du Pape François en Colombie, Luis Mariano Montemayor, ou le Président de la Croix Rouge en Colombie Christoph Harnisch (4) aient refusé de participer à la mise en scène d’une “aide” qu’ils considèrent, tout comme le Secrétariat Général de l’ONU lui-même, plus “politisée qu’humanitaire”. Déjà, dans les années 80, Elliot Abrams et la CIA avaient usé de faux emblèmes de la Croix Rouge pour envoyer illégalement des armes aux paramilitaires de la “Contra” au Nicaragua. Ce 23 février, à la frontière de la Colombie, certains paramilitaires portaient le même insigne…

Rappelons en passant que Nicolas Maduro ne refuse pas de laisser entrer les véritables aides humanitaires puisque tant l’ONU avec laquelle des accords viennent d’être signés que la Russie, le Mexique ou l’Inde très récemment, envoyent des tonnes de médicaments ou de nourriture par le port de la Guaira. Que les médias n’en parlent jamais ne signifient pas que ces faits n’existent pas ! Sachant que des agences de paiement comme Euroclear bloquent les transactions vénézuéliennes sur le marché des aliments et des médicaments, ces puissances ou organismes pallient les effets de la guerre économique développée ces dernières années par l’administration états-unienne. Les effets de celle-ci sont décrits par l’expert humanitaire de l’ONU Alfred de Zayas (5)

Les violences paramilitaires à la frontière ont été repoussées par les forces armées du Venezuela, mais aussi par la population vénézuélienne. Car il ne faudrait pas l’oublier : si personne n’a réussi à violer le territoire du Venezuela et si l’image du militant d’extrême droite Guaido entrant, triomphant, au Venezuela, juché sur le marche-pied d’un camion “humanitaire”, restera une fake news, c’est aussi grâce à cette résistance populaire. Les paramilitaires colombiens ont quand même fait 315 blessés chez les chavistes (en menant des attaques à San Antonio, Ureña et Boca de Grita).

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D0H4yzpWsAEb1_dD0IBiLsX4AAguAERéunis à Cucuta (Colombie) quelques heures après l’échec du show de l’aide humanitaire : le président chilien Sebastian Pinera, Juan Guaido le « président » autoproclamé qui a fui le Venezuela à bord d’un hélicoptère militaire colombien, le président Ivan Duque, protégé d’Alvaro Uribe, et Luis Almagro, le secrétaire général de l’OEA qui consacre pratiquement tout son mandat au « changement de régime » à Caracas. Les visages parlent d’eux-mêmes.

Prenant appui sur la vulgate médiatique mondiale, John Bolton, Mike Pompeo, Ivan Duque et Juan Guaido, ont promis de demander une “escalade dans l’usage de la force” (sic) à leurs alliés néo-libéraux du “groupe de Lima”, dès ce lundi 25 février. La chancellerie russe a expliqué que le texte en ce sens était déjà prêt le vendredi, et qu’un de ses paragraphes dénonçait les incidents du samedi avant même qu’il se produisent, en les attribuant au “régime de Nicolas Maduro”… Le dimanche 24, le sénateur états-unien Marco Rubio a tweeté une photo de Mouammar Kadhafi ensanglanté, prise peu de temps avant son assassinat, promettant à Nicolas Maduro le même sort “à brève échéance”. Pendant ce temps au Venezuela, tandis que quelques groupes d’opposants tentaient vainement d’appeler les forces armées à se soulever contre “la dictature”, de nombreuses manifestations chavistes avaient lieu, avec des milliers de personnes à Caracas, en défense de la souveraineté du Venezuela face l’offensive impériale. Mobilisations populaires occultées comme d’habitude par les médias occidentaux.

Pour l’intellectuel décolonial Ramon Grosfoguel, qui dénonce le « ni Maduro ni Trump » d’une “extrême gauche” occidentalisée, “une des caractéristiques du chavisme est d’être un mouvement populaire où le leadership des femmes et surtout de femmes non-blanches des barrios (quartiers populaires) est très puissant et massif. Le grand problème de l’empire est que Chavez fut un grand pédagogue populaire de la libération qui a élevé la conscience de tout un peuple, et surtout des vénézuéliennes. La force spirituelle d’un peuple ne peut se mesurer avec des statistiques ni s’expliquer avec des mots, c’est quelque chose qui se ressent et qui se vit. Chávez n’est plus un individu mais tout un peuple. Difficile de comprendre ces mots sans connaître le Venezuela”. (6)

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Une des femmes des quartiers populaires qui a défendu la frontière du Venezuela face aux assauts paramilitaires, le 23 février 2019.

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Manifestations populaires à Caracas en défense de la souveraineté

En recopiant sans le moindre sens critique le “plan média” états-unien, qui rappelle les “armes de destruction massive” à l’origine des huit cent milles morts irakiens, les journalistes occidentaux espèrent démobiliser l’opinion pour permettre l’assassinat d’une démocratie et occulter le nettoyage sanglant qui s’ensuivrait grâce au savoir-faire des marines et des paramilitaires d’Alvaro Uribe. Leur erreur est triple.

Croire qu’occulter un peuple (qui n’est pas la minorité de droite médiatisée comme “peuple” mais bien la majorité sociale, pacifique, qui a voté 25 fois en 20 ans) fait que ce peuple n’existe pas et qu’il ne défendra pas sa Patrie.

Croire qu’occulter vingt ans de réformes sociales et de démocratie participative, fait que ces réformes sociales et cette démocratie participative n’existent pas et ne seront pas défendues.

Croire que cette propagande fonctionne dans une Europe où même la classe moyenne appauvrie a cessé de croire au storytelling des élites libérales.

C’est aussi l’erreur de l’empire et des extrêmes droites vénézuélienne et colombiennes: croire qu’on peut, à coups de campagnes médiatiques, forcer un peuple à accepter des décisions prises sans lui, sans se soumettre aux urnes.

Thierry Deronne, Caracas, le 25 février 2019

Notes:
(1)  https://twitter.com/petrogustavo/status/1099660775516524544  
https://twitter.com/petrogustavo/status/1099763051111346177
(2) http://versionfinal.com.ve/mundo/rusia-eeuu-prepara-una-provocacion-en-la-frontera-entre-colombia-y-venezuela/
(3) https://www.brasil247.com/pt/247/mundo/384904/’Ajuda-humanit%C3%A1ria’-%C3%A9-provoca%C3%A7%C3%A3o-para-gerar-mudan%C3%A7a-de-regime-diz-Celso-Amorim.htm
(4) https://www.telesurtv.net/news/cruz-roja-ayuda-humanitaria-venezuela-eeuu-20190211-0015.html
(5) https://venezuelainfos.wordpress.com/2018/03/23/pour-lexpert-de-lonu-alfred-de-zayas-il-est-temps-que-le-venezuela-mene-les-etats-unis-devant-la-cour-penale-internationale/ 

(6) https://www.facebook.com/ProfGrosfoguel/

 

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A propos de la guerre contre le Venezuela, par John Pilger

AP_19043744893875_editedEn voyageant avec Hugo Chavez, j’ai vite compris la menace du Venezuela. Dans une coopérative agricole de l’état de Lara, les gens attendaient patiemment et avec bonne humeur dans la chaleur. Des cruches d’eau et de jus de melon étaient distribuées. On jouait de la guitare ; une femme, Katarina, se tenait debout et chantait avec une voix de contralto.

« Qu’est-ce qu’elle dit ? » ai-je demandé.
« Que nous sommes fiers », m’a-t-on répondu.

Les applaudissements qui lui étaient adressés se sont fusionnés avec l’arrivée de Chavez. Sous un bras, il portait une sacoche remplie de livres. Il portait sa grande chemise rouge et saluait les gens par leur nom, s’arrêtant pour écouter. Ce qui m’a frappé, c’est sa capacité d’écoute.

Mais maintenant, il lisait. Pendant près de deux heures, il a lu au microphone des extraits de la pile de livres à côté de lui : Orwell, Dickens, Tolstoï, Zola, Hemingway, Chomsky, Neruda : une page par ci, une ligne ou deux par là. Les gens applaudissaient et sifflaient lorsqu’il passait d’un auteur à l’autre.

Puis les paysans ont pris le micro et lui ont dit ce qu’ils savaient et ce dont ils avaient besoin ; un visage d’ancien, comme taillé dans le bois d’un banyan voisin, a fait un long discours critique au sujet de l’irrigation ; Chavez a pris des notes.

C’est ici que l’on cultive le vin, un cépage de type Syrah foncé. « John, John, viens là, » dit El Presidente, après m’avoir vu m’endormir dans la chaleur et les profondeurs d’Oliver Twist.

« Il aime le vin rouge », a dit Chavez au public qui sifflait et applaudissait, et il m’a offert une bouteille de ’vino de la gente’ [vin du peuple – NdT]. Mes quelques mots en mauvais espagnol ont provoqué des rires et des sifflements.

En observant Chavez avec la gente, on comprenait la nature de cet homme qui avait promis, à son arrivée au pouvoir, que chacun de ses mouvements serait soumis à la volonté du peuple. En huit ans, Chavez a remporté huit élections et référendums : un record mondial. Il était électoralement le chef d’État le plus populaire du continent, probablement au monde.

Toutes les grandes réformes de Chavista ont été votées, notamment une nouvelle constitution dont 71 % du peuple a approuvé chacun des 396 articles qui accordent des libertés inouïes, comme l’article 123, qui reconnaît pour la première fois les droits fondamentaux des métis et des Noirs, dont Chavez faisait partie.

Lors d’un de ses tutoriels sur les routes, il a cité un écrivain féministe : ’L’amour et la solidarité, c’est la même chose.’ Ses auditeurs l’ont bien compris et se s’exprimaient avec dignité, rarement avec déférence. Les gens ordinaires considéraient Chavez et son gouvernement comme leurs champions : comme les leurs.

C’était particulièrement vrai pour les indigènes, métis et afro-vénézuéliens, qui avaient été méprisés historiquement par les prédécesseurs immédiats de Chavez et par ceux qui vivent aujourd’hui loin des barrios, dans les demeures et penthouses de Caracas Est, qui se rendent à Miami où se trouvent leurs banques et qui se considèrent comme ’blancs’. Ils sont le noyau dur de ce que les médias appellent ’l’opposition’.

Quand j’ai rencontré cette classe, dans les banlieues appelées Country Club, dans des maisons dotées de lustres accrochés au plafond et de mauvais portraits accrochés aux murs, je les ai reconnus. Il auraient pu être des Sud-Africains blancs, de la petite bourgeoisie de Constantia et de Sandton, piliers des cruautés de l’apartheid.

Les caricaturistes de la presse vénézuélienne, dont la plupart appartiennent à une oligarchie et s’opposent au gouvernement, présentaient Chavez comme un singe. Un animateur de radio l’a qualifié de ’singe’. Dans les universités privées, la monnaie d’échange verbale des enfants des riches est souvent l’insulte raciste envers ceux dont les cabanes sont à peine visibles à travers la pollution.

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Caracas, 7 février, 2009. Howard Yanes | AP

Bien que la politique identitaire fasse fureur dans les journaux libéraux occidentaux, « Race » et « Classe » sont deux mots presque jamais prononcés dans leur ’couverture’ mensongère de cette dernière tentative ouverte de Washington de s’emparer de la plus grande source de pétrole du monde et de récupérer son ’arrière-cour’.

Malgré tous les défauts des Chavistas – comme le fait d’avoir laissé l’économie vénézuélienne devenir l’otage des fortunes pétrolières et de n’avoir jamais sérieusement contesté le grand capital et la corruption – ils ont apporté la justice sociale et la fierté à des millions de personnes et ils l’ont fait avec une démocratie sans précédent.

Des 92 élections que nous avons surveillées’, a déclaré l’ancien président Jimmy Carter, dont le Carter Centre est un observateur respecté des élections dans le monde, ’je dirais que le processus électoral au Venezuela est le meilleur au monde’. En revanche, le système électoral américain, qui met l’accent sur l’argent de la campagne électorale, ’est l’un des pires’, a déclaré M. Carter.

En étendant le droit de vote à un État populaire parallèle d’autorité communale, basé dans les barrios les plus pauvres, Chavez a décrit la démocratie vénézuélienne comme ’notre version de l’idée de Rousseau de la souveraineté populaire’.

Au Barrio La Linea, dans sa petite cuisine, Béatrice Balazo m’a dit que ses enfants étaient la première génération de pauvres à fréquenter l’école toute la journée et à recevoir un repas chaud et à apprendre la musique, l’art et la danse. « J’ai vu leur confiance s’épanouir comme des fleurs, » dit-elle.

Dans le Barrio La Vega, j’ai écouté une infirmière, Mariella Machado, une femme noire de 45 ans avec un rire impressionnant, s’adresser à un conseil foncier urbain sur des sujets allant des sans-abri à la guerre illégale. Ce jour-là, ils lançaient Mision Madres de Barrio, un programme visant à lutter contre la pauvreté chez les mères célibataires. En vertu de la Constitution, les femmes ont le droit d’être rémunérées en tant que soignantes et peuvent emprunter auprès d’une banque spéciale pour les femmes. Aujourd’hui, les femmes au foyer les plus pauvres reçoivent l’équivalent de 200 $ par mois.

Dans une pièce éclairée par un seul tube fluorescent, j’ai rencontré Ana Lucia Ferandez, 86 ans, et Mavis Mendez, 95 ans. Sonia Alvarez, 33 ans à peine, était venue avec ses deux enfants. Autrefois, aucune d’entre elles ne savait lire et écrire ; aujourd’hui elles étudiaient les mathématiques. Pour la première fois de son histoire, le Venezuela compte près de 100 % d’alphabétisés.

C’est le résultat de Mision Robinson, un plan conçu pour les adultes et les adolescents auparavant privés d’éducation à cause de la pauvreté. Mision Ribas offre à tous la possibilité de suivre un enseignement secondaire, appelé bachillerato (les noms de Robinson et Ribas font référence aux dirigeants indépendantistes vénézuéliens du XIXe siècle).

En 95 ans, Mavis Mendez en a vu défiler des gouvernements, pour la plupart des vassaux de Washington, présider au vol de milliards de dollars de butin de pétrole, dont une grande partie a été envoyée à Miami. ’Nous n’avions pas d’importance sur le plan humain’, m’a-t-elle dit. ’Nous vivions et mourions sans véritable éducation, sans eau courante et sans nourriture que nous ne pouvions acheter. Quand nous tombions malades, les plus faibles mourraient. Maintenant, je peux lire et écrire mon nom et bien plus encore ; et quoi que disent les riches et les médias, nous avons semé les graines d’une véritable démocratie et j’ai la joie de la voir se réaliser.

En 2002, lors d’un coup d’État soutenu par Washington, les fils et filles, petits-enfants et arrière-petits-enfants de Mavis se sont joints à des centaines de milliers d’autres qui sont descendus des barrios sur les collines et ont exigé que l’armée reste loyale envers Chavez.

Le peuple m’a sauvé’, m’a dit Chavez. ’Ils l’ont fait avec les médias contre moi, des médias qui refusaient d’informer même sur les faits les plus élémentaires de ce qui était en train de se passer. Pour trouver une démocratie populaire, en action héroïque, il est inutile de chercher ailleurs.’

Depuis la mort de Chavez en 2013, son successeur Nicolas Maduro, alors ministre des Affaires étrangères et vice-président, a cédé son étiquette dérisoire d’’ancien conducteur de bus’ pour devenir dans la presse occidentale la réincarnation de Saddam Hussein. Il n’est certainement pas Chavez ; la chute du prix du pétrole dans une société qui importe presque toute sa nourriture a souvent été confrontée à une incompétence officielle qui a allongé les files d’attente dans les supermarchés et provoqué l’agacement chez trop de Chavistas.

Néanmoins, Maduro a remporté la présidence en 2018 lors d’une élection que les principaux membres de l’opposition avaient exigée, puis boycottée, une tactique qu’ils avaient déjà tentée contre Chavez.

Le boycott a échoué : 9 389 056 personnes ont voté ; seize partis y ont participé et six candidats se sont présentés à la présidence. Maduro a obtenu 6 248 864 voix, soit 67,84 %.

Le jour du scrutin, j’ai parlé à l’un des 150 observateurs électoraux étrangers. ’C’était tout à fait régulier’, a-t-il dit. ’Il n’y a pas eu de fraude, aucune des terribles affirmations des médias ne tient la route. Zéro. Incroyable, vraiment.’

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Participation à une répétition générale de l’élection présidentielle du 7 Octobre, effectuée le 5 Août 2012 – Fernando Llano | AP

Comme tirée de la scène d’un thé chez les fous dans Alice au Pays des Merveilles, l’administration Trump a présenté Juan Guaido, une création en carton pâte du National Endowment for Democracy de la CIA, comme le « Président légitime du Venezuela ». Selon El Nacional, 81 pour cent du peuple vénézuélien n’avait jamais entendu parler du Guaido, qui n’a été élu par personne.

Maduro est « illégitime », dit Trump (qui a gagné la présidence US avec trois millions de voix de moins que son adversaire), un « dictateur », dit Mike Pence, vice-président dont on peut démontrer qu’il n’a pas de scrupules, et John Bolton, conseiller à la « sécurité nationale » (qui m’a demandé lors d’une interview en 2003 : « Dites, vous êtes communiste, peut-être même travailliste ? »).

En tant qu’’envoyé spécial au Venezuela » (en clair, préposé aux coups d’état), Trump a nommé un criminel condamné, Elliot Abrams, dont les intrigues au service des présidents Reagan et George W. Bush ont produit le scandale Iran-Contra dans les années 1980 et plongé l’Amérique centrale dans des années de misère meurtrière. Si l’on met Lewis Carroll de côté, on peut dire que ces trois chapeliers fous menaient la parade dans les années 80. Le contexte historique de Trump n’est pas connu.

Pourtant, leurs mensonges sur le Venezuela ont été repris par ceux qui les ont payés pour garder les pendules à l’heure, notamment ceux de réputation libérale.

Sur Channel 4 News, Jon Snow a beuglé devant le député travailliste Chris Williamson, ’Ecoutez, vous et M. Corbyn êtes dans un sale pétrin [au Venezuela]’ ! Quand Williamson a essayé d’expliquer pourquoi menacer un pays souverain était une erreur, Snow l’a interrompu. ’Vous avez eu votre chance !

En 2006, Channel 4 News a effectivement accusé Chavez de comploter pour fabriquer des armes nucléaires avec l’Iran : un fantasme. Le correspondant de Washington de l’époque, Jonathan Rugman, a permis à un criminel de guerre, Donald Rumsfeld, de comparer Chavez à Hitler, sans être contesté.

Des chercheurs de University of the West of England ont étudié les reportages de la BBC sur le Venezuela sur une période de dix ans. Ils ont examiné 304 articles et ont constaté que seulement trois d’entre eux faisaient référence à l’une ou l’autre des politiques positives du gouvernement. Pour la BBC, le bilan démocratique du Venezuela, la législation sur les droits de l’homme, les programmes alimentaires, les initiatives en matière de santé et la réduction de la pauvreté n’ont pas eu lieu. Le plus grand programme d’alphabétisation de l’histoire de l’humanité n’a pas eu lieu, tout comme les millions de personnes qui défilent en faveur de Maduro et à la mémoire de Chavez n’existent pas.

Lorsqu’on lui a demandé pourquoi elle n’avait filmé qu’une marche de l’opposition, la journaliste de la BBC Orla Guerin a répondu qu’il était ’trop difficile’ de participer à deux marches dans le même journée.

Une guerre a été déclarée au Venezuela, et la vérité est ’trop difficile’ à raconter.

Il est trop difficile de raconter l’effondrement des prix du pétrole depuis 2014 comme étant en grande partie le résultat des machinations criminelles de Wall Street. Il est trop difficile de qualifier de sabotage le blocage de l’accès du Venezuela au système financier international dominé par les États-Unis. Il est trop difficile de qualifier comme illégales les ’sanctions’ de Washington contre le Venezuela, qui ont causé la perte d’au moins 6 milliards de dollars de revenus au Venezuela depuis 2017, dont 2 milliards de dollars de médicaments importés, ou de qualifier comme acte de piratage le refus de la Banque d’Angleterre de rendre les réserves d’or du Venezuela.

L’ancien rapporteur des Nations Unies, Alfred de Zayas, l’a assimilé à un ’siège médiéval’ destiné à ’mettre le pays à genoux’. C’est une agression criminelle, dit-il. Elle est semblable à celle à laquelle Salvador Allende fut confronté en 1970 lorsque le président Richard Nixon et son équivalent de John Bolton, Henry Kissinger, entreprirent de ’faire hurler l’économie [du Chili]’. La longue nuit noire de Pinochet allait suivre.

Le correspondant du Guardian, Tom Phillips, a tweeté une photo de lui avec une casquette sur laquelle figuraient des mots en espagnol qui signifiaient en argot local : ’Rendez le putain de Venezuela cool à nouveau.’ Un journaliste habillé en clown est peut-être l’étape finale de la dégénérescence du journalisme.

Si le larbin de la CIA, Guaido et ses suprémacistes blancs s’emparent du pouvoir, ce sera le 68e renversement d’un gouvernement souverain par les États-Unis, dont la plupart des démocraties. Une vente au rabais des services publics et des richesses minières du Venezuela suivra certainement, de même que le vol du pétrole du pays, comme l’a souligné John Bolton.

Sous le dernier gouvernement contrôlé par Washington à Caracas, la pauvreté avait atteint des proportions historiques. Il n’y avait pas de soins de santé pour ceux qui ne pouvaient pas payer. Il n’y avait pas d’éducation universelle ; Mavis Mendez, et des millions d’autres comme elle, ne savaient ni lire ni écrire. C’est pas cool, ça, Tom ?

John Pilger

John Pilger est un journaliste primé. Ses articles paraissent dans le monde entier dans des journaux tels que le Guardian, l’Independent, le New York Times, le Los Angeles Times, le Mail & Guardian (Afrique du Sud), Aftonbladet (Suède), Il Manifesto (Italie). Son site Web personnel est www.johnpilger.com.

Source : https://www.mintpressnews.com/john-pilger-war-venezuela-built-lies/255422/

URL de cet article 34614
https://www.legrandsoir.info/la-guerre-contre-le-venezuela-est-construite-sur-le-mensonge-mintpressnews.html

Roger Waters (Pink Floyd) et l’ex-président Rafael Correa démontent l’emballement médiatique contre la démocratie vénézuélienne

Ce 18 février Roger Waters, fondateur des Pink Floyd, a posté ce message vidéo urgent : « Richard Branson veut organiser dans quelques jours un « Concert live » à la frontière de la Colombie avec le Venezuela « pour rassembler une aide humanitaire pour le peuple du Venezuela ». Je l’ai lu dans le Daily Mail et j’ai vu un vidéoclip de Branson avec son coeur saignant et son tee-shirt de Virgin. L’important à comprendre, si vous entendez ce truc comique, c’est que tout ça n’a rien à voir avec l’aide humanitaire. Cela regarde l’adhésion de Richard Branson (ce qui ne m’étonne pas de sa part) à la décision états-unienne de s’emparer du Venezuela. Tout cela n’a rien à voir avec les besoins du peuple du Venezuela. Ce concert n’a rien à voir avec la démocratie. Rien à voir avec la liberté. Rien à voir avec une « aide ». J’ai des amis à Caracas. Il n’y a pas de guerre civile, pas de violence, pas de meurtres, pas de dictature apparente, pas d’emprisonnement massif d’opposants, pas de suppression de la presse, non, rien de tout cela n’a lieu, même si c’est le storytelling qu’on vend au reste des Etats-Unis. Il faut s’éloigner de tout ça, et en particulier de Richard Branson. Et Peter Gabriel, mon ami, appele-moi. Car il est très facile d’être emmené par le bout du nez vers un « changement de régime ». Voulons-nous vraiment que le Venezuela devienne un autre Irak ? Ou Syrie ? Ou Libye ? Pas moi. Le peuple vénézuélien non plus. » 

C’est aussi l’avis de Rafael Correa, ex-président d’Equateur qui s’exprimait hier sur les ondes de la Radio-Télévision Publique Belge. Il y a démonté la vulgate médiatique de la « crise humanitaire », comme l’a déjà fait l’expert de l’ONU envoyé sur place, Alfred de Zayas, et a pointé la guerre économique contre le Venezuela. Il a rappellé que le président Maduro a été élu démocratiquement et accusé les Etats-Unis de manipulation. « Quel plus grand attentat contre les droits de l’Homme que le blocus de la part des Etats-Unis ? Qui peut croire que Donald Trump défend les droits de l’Homme ? « .

Notons le rôle des « questions » des journalistes dans ce type d’interviews : recycler le « sens commun » qu’ils ont eux-mêmes sédimenté depuis des années. Dans ce cas, répéter que le gouvernement élu du Venezuela est un « régime » et que ce « régime bloque l’aide humanitaire » (1). Ce qui contribue à neutraliser l’opinion et à justifier une intervention ou un coup d’Etat contre une démocratie électorale et participative.

Face à l’arrivée en Colombie de militaires états-uniens et du sénateur Marco Rubio dans le cadre de l' »aide humanitaire », l’ex-candidat présidentiel Gustavo Petro s’est exprimé via son compte twitter: « Bien que nos médias n’aiment pas le dire, le sénateur Rubio est l’expression des secteurs les plus rétrogrades de la politique états-unienne et a aidé à construire une politique extérieure violente. Cette politique a assassiné des millions de personnes au vingt-et-unième siècle » ajoutant dans un autre message : « Le sénateur américain Marco Rubio était également allé apporter la démocratie en Libye. Ce pays est aujourd’hui un État failli avec des dizaines de milliers de morts et est devenu un marché d’esclaves noirs ».

Thierry Deronne, Caracas, le 18 février 2019

Note (1) : la télévision canadienne vient d’admettre que l’image du « pont bloqué par le Venezuela » était une fake news : https://www.cbc.ca/news/world/venezuela-bridge-aid-pompeo-1.5018432

URL de l’article : https://wp.me/p2ahp2-4vu

La révolution qui progresse en Haïti est directement liée à celle du Venezuela

De Trump à Macron, les grands cimetières sous la « une »

Lorsqu’il remonte ce 13 février les couloirs feutrés du Congrès jusqu’aux lambris du House Committee on Foreign Relations, Elliot Abrams, l’envoyé spécial de Donald Trump pour le Venezuela, a de quoi se réjouir. Le leurre des caisses à moitié vides a fonctionné. L’opinion publique occidentale s’est aussitôt étranglée: “pourquoi Maduro refuse-t-il l’aide humanitaire alors que son peuple meurt de faim ?”.

Convoyées par l’USAID, l’ONG de la CIA, jusqu’à une région de Colombie en proie à une pauvreté extrême, ces caisses que ni la Croix Rouge ni Caritas ne veulent distribuer car elles n’y voient pas d’“aide humanitaire” (1), ne concerneraient en fait que 20 mille vénézuéliens pour quelques jours, selon l’autoproclamé “président” Juan Guaido. Ce cheval de Troie, entouré d’une nuée de médias, a une fonction plus plausible : servir de décor à un incident militaire, voire à une invasion.

Depuis près de deux ans le gouvernement bolivarien résiste à la hausse des prix pratiquée par les oligopoles privés de l’alimentation. Via des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), il distribue une à deux fois par mois des caisses de nourriture à six millions de familles des classes populaires. Le prix des aliments est symbolique : 1 % de celui du secteur privé. Le gouvernement verse également des allocations pour tenter de défendre un salaire attaqué de toutes parts. En fait, au grand étonnement des voyageurs, on, n’observe nulle “crise humanitaire” au Venezuela, comme l’a expliqué l’expert dépêché sur place par l’ONU, Alfred de Zayas. Pour qui “l’aide, la seule, serait de lever le blocus et de cesser la guerre économique”. (2)

Tout cela a été occulté par les médias occidentaux. Mais ce 13 février, lors de son audition par le Congrès, malgré l’avantage du “sens commun” construit par les journalistes, Elliot Abrams est mis sur le grill par la ténacité d’une représentante démocrate, issue du mouvement féministe: Ilhan Omar. Celle-ci rappelle à Abrams son passé d’organisateur et de financeur des escadrons de la mort dans l’Amérique Centrale des années 80. Elle prononce le nom qui fait mal : El Mozote. Le 10 décembre 1981, le bataillon de réaction immédiate Atlacatl, formé aux États-Unis, a torturé, violé, dépecé plus de 800 civils, hommes, femmes et enfants de cette communauté paysanne du Salvador. 136 des restes identifiés par les médecins-légistes argentins correspondent à des enfants de moins de six ans. Propagande communistes’était alors gaussé Abrams.

« Allez-vous appuyer des groupes criminels et le génocide au Venezuela comme vous l’avez fait au Nicaragua, au Salvador et au Guatemala, si cela favorise les intérêts des Etats-Unis? » insiste la membre du Congrès.

« Je refuse de répondre à ce qui n’est pas une questionrétorque Abrams.

Ilhan Omar lui répond dans les yeux : Savoir si, alors qu’un génocide a lieu, vous détournerez le regard car cela sert les intérêts américains, est une question légitime pour le Congrès et pour le peuple états-unien”.

La représentante du Minnesota sait de quoi elle parle : à l’âge de dix ans, elle a dû quitter la Somalie, un pays qui a subi une intervention militaire des Etats-Unis soucieux d’y acheminer leur “aide humanitaire”.

Version française : https://www.facebook.com/venesolidarite/videos/429506354461296/

Dans les années 80, lorsque le Congrès décida de ne plus leur octroyer de budget officiel aux paramilitaires antisandinistes, Abrams organisa le financement clandestin des opérations meurtrières de la « Contra » et leur fit livrer des armes camouflées en « aide humanitaire ». Abrams mentit au Congrès à deux reprises sur son rôle, plaidant coupable avant d’être grâcié par George H. W. Bush. Défenseur enthousiaste de l’invasion de l’Irak, il oeuvrait de nouveau à la Maison Blanche au moment du coup d’Etat avorté de 2002 contre Hugo Chávez. « Je n’arrive pas à comprendre« , assène Ilhan Omar, « pourquoi les membres de ce Comité ou le peuple américain devraient considérer comme véridique tout témoignage que vous donnez aujourd’hui« .

« El Mozote: The Volumetrics of a Massacre, » Oeuvre de Romeo G. Osorio en mémoire des enfants assassinés.

Le président Macron est connu à l’étranger pour l’usage disproportionné de la force contre la population française, avec un bilan actuel d’une dizaine de morts, de centaines de personnes blessées, mutilées à vie, et des centaines de prisonniers. Mais il faut rappeler que bien avant la nomination d’Addams par Trump, il a également reçu à l’Elysée les “fils cachés de Pinochet” du Venezuela. On le voit ainsi sourire aux côtés de Julio Borges et de Freddy Guevara, organisateurs du coup d’Etat de 2002 contre Hugo Chavez et des tentatives de coup d’Etat postérieures, non moins violentes, menées de 2013 à 2017 contre le président Nicolas Maduro (3).

Comme l’extrémiste de droite Juan Guaido, adoubé “président du Venezuela » par Trump et Macron, les hommes de Washington ont montré leur vrai visage lors de ces éphémères passages à l’acte : formation par les paramilitaires colombiens, attentats terroristes contre des transports en commun, des ministères, des maternités, des centres de santé, sous-traitance de violences par la pègre, utilisation d’enfants-mercenaires, assassinats et tortures. Les photos plus bas montrent un manifestant de la droite vénézuélienne éloigner ses comparses pour brûler vif le jeune Orlando Jose Figuera après l’avoir tabassé, jeté au sol et aspergé de combustible. Ces lynchages d’afrodescendants ont été commis par les amis de Mr. Macron au Venezuela en 2017. Comme leurs mentors Uribe, Duque, Bolsonaro, Abrams ou Bolton, cette faction radicale rêve aujourd’hui de s’emparer du pouvoir pour “finir le travail”: nettoyer définitivement le Venezuela de tous les microbes communistes.

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Autour du président français Emmanuel Macron, les leaders de l’extrême droite vénézuélienne Julio Borges (gauche) et Freddy Guevara (droite), reçus à l’Élysée le 4 septembre 2017.

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Julio Borges (centre) avec Leopoldo Lopez et Henrique Capriles Radonsky lors du coup d’État sanglant d’avril 2002 organisé contre le Président Chavez par le MEDEF local, les télévisions privées et des militaires formés à la School of Americas.

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Freddy Guevara (en bas à gauche) et ses croisés « pacifiques », lors de l’insurrection de 2017.

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Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par des extrémistes transformés par les médias internationaux en « combattants de la liberté » ». Voir http://wp.me/p2ahp2-2CO

Si Mr. Macron se fait prendre en photo à côté d’eux, c’est aussi parce que l’écrasante majorité des journalistes a créé un sens commun : ces violateurs des droits humains seraient des “combattants de la liberté”. Sauf que le “peuple” du Venezuela que montrent les médias, n’en est pas un. Depuis plusieurs années, seul l’Est de Caracas, ses beaux quartiers, ses 10% de classe moyenne et ses manifestations anti-Maduro, ont droit de cité à la télé. Cette minorité sociologique et politique est constamment transformée par les journalistes en « peuple ». Et chaque fois que ses militants d’extrême droite cherchent l’affrontement, les télévisions du monde entier sont déjà sur place pour enregistrer l’image et inverser la chronologie au montage. La riposte des forces de l’ordre précède alors les violences des paramilitaires et devient par la magie de l’inversion… la répression à priori d’un Etat contre le « peuple ». Les éléments financés et entraînés par l’Empire sont repeints, une fois de plus, en « combattants de la liberté ». Par contre, l’immense Ouest populaire de Caracas où vivent les 80% des habitants, tout comme les zones rurales, reste invisible. Parce qu’il est pacifique et constitue en grande partie la base sociale du processus de transformation. Ce n’est pas tout : à chaque fois, les médias imputent automatiquement au « régime » les morts causés par l’extrême droite, ce qui alimente l’énergie des tueurs. Ceux-ci savent parfaitement que chaque mort imputé à Maduro renforcera le discours en faveur d’une intervention. Mais qui, de Médiapart au Soir, de France Inter au Monde, de RFI à El Pais, qui, dans la vaste zone grise (Primo Levi) de l’“actu” reconnaîtra qu’il encourage des assassins ?

Comme l’explique l’ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique Maurice Lemoine : “aux pages les plus honteuses de l’Histoire de France – la reconnaissance du régime franquiste en 1939 ou le maintien des relations diplomatiques avec le Chili, après le « golpe » du général Augusto Pinochet (1973) – , il convient désormais de rajouter un chapitre : l’appui d’Emmanuel Macron à la tentative de coup d’Etat au Venezuela(4). Il est urgent de dénoncer la complicité de Mr. Macron et des grands médias avec une extrême droite qui rêve de faire du Venezuela, comme la Colombie, un grand cimetière sous la lune.

Le symbole de la « main blanche » commercialisé pour les sympathisants de Juan Guaido à Caracas ressemble beaucoup au sigle que les escadrons de la mort du Salvador peignaient sur les portes de leurs victimes.

Thierry Deronne, Caracas, le 15 février 2019

Notes : 

(1) « El envío de productos desde EE.UU. a Venezuela: ¿Es « ayuda » o « amenaza humanitaria »? »https://actualidad.rt.com/actualidad/305389-ayuda-humanitaria-eeuu-guaido-maduro-venezuela

(2) « Il n’y a pas de crise humanitaire au Venezuela » explique l’expert de l’ONU », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/12/05/il-ny-a-pas-de-crise-humanitaire-au-venezuela-explique-lexpert-independant-nomme-par-lonu/

(3) « Le Monde lâché par la BBC: Stephen Sackur démasque la droite vénézuélienne et ses rêves de coup d’Etat« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/25/le-monde-lache-par-la-bbc-la-droite-venezuelienne-revele-son-objectif-dun-coup-detat/

(4) « Venezuela : qui reconnaît qui ?« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/02/08/venezuela-qui-reconnait-qui/

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