Venezuela, une femme parmi tant d’autres (4) : Mardelis Graterol (Terra TV)

Venezuela, une femme parmi tant d’autres. Microportrait 4: Mardelis Graterol (5 min., ESP sous-titres FR).

Eloignée de son époux, Mardelis a commencé une vie nouvelle sur les terres fertiles de Boconoito, dans l’état de Portuguesa, en plein coeur agricole du Venezuela. Alphabétisatrice, militante de plusieurs programmes sociaux mis en place par la révolution bolivarienne, elle consacre aujourd’hui le plus de temps possible à ses enfants: leur enseigner à semer, à produire, leur transmettre une certaine idée de la vie, basée sur l’entraide et l’altruisme.

Enquête: Betzany Guedez.

Réalisation, montage, photographies: Victor Daniel Rivera et Jorge Henriquez.

Production: Terra TV.

République Bolivarienne du Venezuela, 2019.

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Il y a beaucoup plus de diversité dans les médias « bâillonnés » du Venezuela que dans les médias “libres” des États-Unis (FAIR)

20 mai 2019. Par LUCAS KOERNER et RICARDO VAZ

Juan Guaidó parlant à la presse. (photo : Luis Robayo, pour TIME).

Caracas 2019: Juan Guaidó parlant à la presse. (photo : Luis Robayo, pour TIME).

Les grands médias internationaux déploient depuis longtemps une prodigieuse créativité dans leurs reportages sur le Venezuela, au point que la couverture de cette “crise” est devenue le genre fictionnel le plus lucratif du monde. Le récent article de Ciara Nugent pour Time (4/16/19) : “Les Vénézuéliens affamés d’information: la bataille pour obtenir des infos dans un pays en proie au chaos » a valeur de chef-d’œuvre de cette mode littéraire (en plus audacieux que la copie de Thomas Cluzel sur France Culture, NdT).

Time (4/16/19) s’est joint à l’engouement littéraire des grands médias pour les récits fictifs sur la « crise » vénézuélienne.

Sans surprise, Nugent partage l’appui enthousiaste (2/1/19) de Time à la tentative de coup d’Etat de l’auto-proclamé “président intérimaire” Juan Guaidó. Time reprend la vulgate journalistique en vigueur depuis plus de dix ans (Extra!11–12/06), à savoir que le gouvernement élu (chaviste) est un “régime autoritaire” qui réprime la liberté d’expression. Les grands médias parlent souvent de la « répression de Chávez contre la liberté de la presse » (New York Times4/30/19), d’un “pays où les journaux et les radios et télévisions ont été muselés”, où “la majeure partie de la presse indépendante a disparu” (NBC2/3/195/16/19), où le “régime” de Maduro contrôle “presque toutes les stations de radio et de télévision” (Bloomberg1/29/19).

Cependant, le récit cauchemardesque de la journaliste de Time sur la censure d’un État orwellien piétine les données empiriques les plus faciles à recouper pour quiconque passe un peu de temps au Venezuela. Alors que Nugent affirme que pour les Vénézuéliens, « découvrir ce qui se passe autour d’eux est devenu une lutte« , il est assez courant d’assister à des débats politiques éclairés dans les bars, les magasins et les places publiques. L’idée que Nugent essaie de nous vendre en publiant l’image photogénique de quelqu’un montant dans un bus pour s’adresser aux voyageurs avec une « télévision » en carton, est ridicule.

Télévision

« La plupart des chaînes de télévision sont gérées par l’État et les autorités interdisent aux quelques chaînes de télévision et stations de radio indépendantes de couvrir la crise vénézuélienne au fur et à mesure qu’elle se déroule » assure Nugent. On ignore si elle a déjà regardé la télévision au Venezuela mais on trouvera difficilement une affirmation plus éloignée de la vérité. Le paysage audiovisuel du Venezuela est dominé par trois grandes chaînes privées de télévision: VenevisionTeleven et Globovisión, chacune d’elles regardée par plusieurs millions de téléspectateurs.

Une étude d’AGB Nielsen montre que la chaîne privée Venevision domine le marché de l’information télévisée au Venezuela.

En 2013, lorsque la dernière étude d’audience fut menée par AGB Nielsen, Venevision, propriété du milliardaire possesseur de médias Gustavo Cisneros dominait déjà le marché national de l’info, étant regardée par 36 % des spectateurs vénézuéliens. Venevision était suivie par la chaîne d’Etat VTV, avec 25 %, puis par Televen et Globovision en troisième et quatrième places avec 22% et 15% respectivement. La domination des médias privés, loin de s’affaiblir, a augmenté ces six dernières années. Tout en arrivant loin derrière Venevision et Televen en termes d’audience globale, la chaîne publique VTV a indubitablement bénéficié pendant des années de la présence charismatique de feu le président Hugo Chávez, qui y diffusait son propre talk-show hebdomadaire très populaire, Aló Presidente. Ses cotes d’écoute ont chuté de manière significative au cours des six années qui ont suivi la mort de Chávez, avec l’approfondissement d’une guerre économique et politique qui a sapé les ressources vitales et le moral politique de la chaîne publique.

Une étude menée en 2015 par le Ministère de la Culture et par des sociétés privées de mesures de rating comme Mediax montre que les médias privés, d’opposition, – en particulier Venevision, Televen et les chaînes du câble – totalisent 85 % d’audience, les chaînes publiques et communautaires (strictement locales) se partageant les 15% restants. En 1998 on comptait 36 télévisions privées émettant en clair, en 2017 leur nombre s’élève à 63. Selon les chiffres de la Commission, pour eles premiers mois de 2019, des concessions légales ont été octroyées à 11 médias privés et une à un média communautaire. Bref, non seulement le gouvernement bolivarien n’a jamais « fermé des médias » mais il a augmenté leur nombre. Par ailleurs, les données de CONATEL (Commission Nationale des Télécommunications) montrent une augmentation constante du nombre d’abonnés à la télévision privée, passé de 17 % en 2000 à un sommet de 68 % en 2015. L’an dernier, plus de 60 % des ménages vénézuéliens ont payé un abonnement privé au câble ou au satellite.

Répartition actuelle des audiences télévisées au Venezuela

Ces abonnements sont très abordables: le meilleur fournisseur de télévision par satellite, Direct TV, offre des forfaits à partir de seulement 70 cents par mois sur le prix du marché parallèle, soit environ le prix d’une bière glacée. Dans le cas de Direct TV, qui contrôle 44 pour cent du marché des abonnements payants, les bouquets offrent une multitude de chaînes d’information internationales, dont Fox News, CNN, BBC et Univisión – et le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas de médias pro-chavistes. Alors que l’article de Nugent parle d’un monopole médiatique de l’Etat, les données indiquent que sous le chavisme, les vénézuéliens ont progressivement élargi leur accès aux chaînes d’information internationales privées, dont la plupart ont une couverture résolument de droite et anti-bolivarienne.

Même en dehors de télévisions états-uniennes telles que Fox et CNN, le champ de l’information audiovisuelle au Venezuela est dominé par l’opposition de droite (Venevision, Televen, télévisions locales, régionales). La seule exception est Globovisión qui, selon une étude de l’American University de 2015, n’a « aucun parti pris significatif en faveur du gouvernement ou de l’opposition« , et ce contrairement aux affirmations du New York Times (21/02/19) selon lesquelles cette chaîne privée a « changé sa ligne éditoriale pour soutenir M. Maduro » après son changement de propriétaire. Le 25 mai 2019, pour ne citer qu’un exemple, Globovision a interviewé un un « expert électoral » de l’opposition qui dénonce une fraude lors des élections présidentielles qui ont donné la victoire à Nicolas Maduro.

Malgré les allégations de l’opposition selon lesquelles Venevision est devenu un média « pro-régime », la chaîne interviewe fréquemment les dirigeants des partis de droite; par exemple, elle a récemment mené une interview sympathique de 12 minutes (5/2/19) avec Sergio Vergara G., leader à l’Assemblée nationale du parti d’extrême droite de Juan Guaidó, Voluntad Popular. Inutile de dire que le fait de diffuser le point de vue d’un parti qui tente activement de renverser le gouvernement n’est pas caractéristique d’une “télévision d’État ».

L’affirmation de Nugent est également fausse en ce qui concerne le champ radiophonique. De nombreuses stations alignées sur l’opposition de droite remplissent les ondes, notamment Radio Caracas Radio, tandis qu’Union Radio est populaire dans tout le pays pour sa couverture plus indépendante et moins partiale. En 1998 on comptait 304 radios privées FM. En 2017, ce chiffre est monté à 481.

Presse écrite

Ciara Nugent parle purement et simplement de journaux et de magazines qui ont « pratiquement disparu« , comme si, au milieu d’une grave récession économique, on s’attendait à ce que le Venezuela aille à contre-courant de la tendance mondiale de déclin des médias imprimés.

Néanmoins, le Venezuela dispose encore d’un bon nombre de journaux nationaux, ce que Nugent pourrait vérifier en observant n’importe quel kiosque à journaux vénézuélien. De plus, comme dans d’autres pays, les journaux qui ne circulent plus sous leur forme “papier” poursuivent leurs activités sur les plateformes numériques et les médias sociaux, comme le journal d’opposition Tal Cual.

Aujourd’hui, le Venezuela a cinq journaux de circulation nationale, la plupart d’entre eux anti-gouvernementaux. Alors que Últimas Noticias a une ligne centriste, et que le journal financé par l’Etat Correo del Orinoco est pro-gouvernement, un simple coup d’oeil à El UniversalDiario 2001 et La Voz permet de noter leur caractère farouchement antichaviste.

El Universal (2/17/19) a publié un éditorial intitulé « Scénarios vénézuéliens », qui envisage positivement les résultats d’une invasion états-unienne au Venezuela.

El Universal tire quotidiennement à environ 35.000 exemplaires, ce qui, proportionnellement à la population, est comparable au Washington Post. Considéré comme l’organe de la soi-disant opposition “modérée”, la ligne de ce journal a été complètement déformée, notamment par Nick Casey (1/16/16) du New York Times qui lui attribue « une ligne largement pro-gouvernementale« .

Le 17 février, El Universal a publié un article d’opinion d’un de ses collaborateurs habituels, le sondeur de la firme privée Datanalisis Luis Vicente León, qui soupèse nonchalamment le pour et le contre d’un coup d’État militaire, d’une transition négociée « sous pression » des sanctions états-uniennes criminelles et des menaces militaires, ou d’une invasion pure et simple. León penche pour le dernier scénario à condition qu’il prenne la forme d’une “intervention dans le style du Panama” pour renverser Maduro “sans conséquences majeures” (traduire: avec des dommages collatéraux limités aux gens pauvres et de couleur, comme dans le quartier populaire panaméen El Chorrillo).

Plus récemment, dans le même journal, le chroniqueur Pedro Piñate (4/4/19) affirme que le Venezuela doit se débarrasser des idées « castro-communistes« , Francisco Olivares (4/27/19) affirme que le départ de Maduro est « vital pour le monde démocratique occidental » tandis qu’Antonio Herrera (4/25/19) s’inquiète de la présence de « Cubains, Russes, Iraniens, de terroristes du Moyen Orient et de guérilleros de Colombie« .

Non seulement les journaux anti-gouvernementaux vénézuéliens exercent une liberté illimitée de publication, visible dans des articles d’opinion appelant explicitement à des coups d’État militaires, mais ils ont aussi une longue histoire de publication de caricatures explicitement racistes de Chavez et d’autres dirigeants bolivariens qui scandaliserait les esprits libéraux dans n’importe quel pays occidental.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual et se moquant des chavistes : « Assez de suprématie blanche, maintenant nous avons de l’eau afrodescendante »

Réseaux sociaux

Nugent affirme qu’il existe une censure draconienne gouvernementale contre les médias sociaux:

La liberté de l’Internet au Venezuela s’affaiblit depuis plusieurs années, le pays passant finalement de « partiellement libre » à « non libre » dans les rapports annuels de Freedom House in 2017, l’observatoire mondial de la démocratie.

Freedom House, un think tank financé par le gouvernement américain, a qualifié le Venezuela de  » non libre  » dans son rapport annuel 2017 sur la liberté dans le monde.

La reporter du Time omet de divulguer que Freedom House, “observateur mondial de la démocratie”, est presque entièrement financé par le gouvernement des Etats-Unis, qui dirige actuellement un coup d’État au Venezuela. Mais ce détail mineur mis à part, on peut se demander : l’internet est-il vraiment moins libre au Venezuela que dans les pays du Nord ?

S’il est vrai que le fournisseur d’État de téléphonie et internet, CANTV, bloque certains des nouveaux sites anti-gouvernementaux comme El NacionalLa Patilla et El Universal, ceux-ci sont accessibles via les fournisseurs privés tels que VPN, la télévision par câble ou les téléphones portables.

Bien qu’une telle politique soit indéfendable et peut-être autodestructrice, elle doit être replacée dans son contexte. Est-ce qu’un gouvernement occidental tolérerait que de nouveaux organes d’information servent ouvertement de porte-paroles à une opposition violente, soutenue par une puissance étrangère, qui mène actuellement sa sixième tentative de coup d’État (après les échecs du coup d’état d’avril 2002 contre Chavez, le lockout pétrolier de 2002-2003, la violence de l’opposition post-électorale en 2013, les “guarimbas” d’extrême droite dans la rue en 2014 et en 2017) ?

Vu les efforts que les États-Unis et le Royaume-Uni déploient pour poursuivre Chelsea Manning et WikiLeaks, sans qu’aucun d’eux ne constitue une menace réelle pour la sécurité nationale, la réponse courte est « non ».

L’enquête d’Erin Gallagher (Medium, 1/30/19) a révélé une campagne dans les médias sociaux pour positionner les hashtags pro-opposition sur Twitter, générant des milliards d’impressions quotidiennes.

Bien que le Venezuela ne soit pas à l’abri de la censure de l’État, c’est une grossière distorsion que de prétendre que le pays soit « aujourd’hui soumis à de fréquentes restrictions de l’information« . Non seulement la droite vénézuélienne a une présence décisive, sinon dominante, à la télévision, à la radio et dans la presse écrite, mais elle exerce aussi une influence considérable dans les réseaux sociaux, ce qui lui permet de diffuser de fausses nouvelles parmi le public. Alors que Nugent écrit sournoisement qu’il « est difficile de savoir qui est derrière les fake news« , on devine facilement qui a le plus à gagner de rumeurs non fondées telles que  » les mineurs sont recrutés par l’armée  » ou  » les troupes russes arrivent au Venezuela « .

En 2012 déjà une enquête de OpenNet – initiative de la Faculté de Droit de Harvard et du Citizen Lab de l’Université de Toronto- révélait une carte des pays qui censuraient Internet, quels contenus ils filtrent et comment ils le font, et notait que le Venezuela n’exerçait aucune censure. Aujourd’hui, une vaste investigation indépendante a révélé l’utilisation effrénée de « l’automatisation, de faux profils ou comportements non authentiques coordonnés et de robots » pour positionner les hashtags anti-gouvernement sur Twitter, certains comptes tweetant des centaines de milliers de fois par jour et produisant des milliards d’impressions quotidiennes. Le tableau réalisé par Alexa.com montre que les deux sites les plus visités sont des sites de médias d’opposition (La Patilla et El Nacional) et que sur la liste totale, 90 % des sites visités sont également d’opposition. L’opposition vénézuélienne s’est toujours efforcée d’activer les médias et réseaux sociaux avant les pics de violence. De nombreux militants de droite appellent à tuer des militants chavistes tous les jours sur Twitter (voir ci-dessous). Par contraste, les comptes officiels ou pro-gouvernementaux ont été régulièrement fermés par les géants des médias sociaux occidentaux, comme des centaines de comptes personnels chavistes ou sept comptes gouvernementaux vénézuéliens suspendus par Twitter récemment.

« Tant de terroristes de par le monde, et aucun pour tuer Maduro ? merde, tuez Maduro, c’est lui qui mérite toute cette merde. (..) Les terroristes sont des idiots, ils tuent des gens alors qu’ils pourraient tuer Maduro.

Tu imagines quand nous nous unirons tous pour tuer Maduro, quelle énergie incroyable ce sera !

J’ai une envie de tuer des chavistes que même Dieu ne pourrait m’ôter

Ce sera très joli quand les marines viendront tuer des chavistes, gardes nationaux, policiers et tout ce qui appuie ce gouvernement

Ce chaos prendra fin quand les gens prendront une arme avec ou sans peur et commenceront à tuer des chavistes. Je le dis très sérieusement.

Un exemple récent de la capacité de Washington et de ses clients de l’opposition de façonner le récit médiatique par le biais des réseaux sociaux est la « confrontation de l’aide humanitaire » du 23 février 2019 à la frontière vénézuélienne/colombienne (FAIR.org2/9/19). A la suite d’ un incident controversé impliquant un camion de l’USAID (ONG “humanitaire” du département d’Etat, NdT) qui a pris feu, de hauts responsables américains et des leaders de l’opposition se sont immédiatement tournés vers Twitter pour en accuser le gouvernement Maduro. Cette affirmation a été reprise en boucle par les médias privés, malgré l’absence d’accès direct à des preuves. Deux semaines plus tard le New York Times  a rectifié l’information et démontré, vidéo à l’appui, qu’un cocktail molotov manié par un militant de de droite avait bouté le feu au camion. Le fait que cette rétractation du New York Times le 23 février soit restée largement ignorée est un cas flagrant de domination des médias sociaux par les États-Unis et l’opposition, qui ont mis en place un faux récit repris comme vrai partout et pour toujours.

La liberté de presse via un coup d’État?

Le récit médiatique d’un gouvernement vénézuélien réprimant la liberté de la presse n’est pas une invention récente. Qu’on se rappelle la décision prise en 2007 par le gouvernement Chavez de ne pas renouveler la concession hertzienne de RCTV (Radio Caracas Televisión). RCTV avait joué un rôle crucial dans le coup d’État d’avril 2002. La droite avait chassé pendant 47 heures du pouvoir le président élu, et déclenché une vague de terreur avant de poursuivre son offensive à travers un lock-out pétrolier (2002-2003). RCTV fut retirée du spectre public mais continua à transmettre par le cable, par le satellite et par internet. (NdT: en France ACRIMED démonta le concert de désinformation qui vit les médias français, soutenus par les maîtres-penseurs du microcosme médiatique et par RSF, reprendre en choeur le même refrain, résumé à merveille par l’éditorial du Monde : « Censure à la Chávez » (28 mai 2007).

The Nation (2/8/19) a rapporté le rôle joué par le gouvernement états-unien dans la construction du plus récent mouvement d’opposition de droite au Venezuela.

La fin de concession de RCTV servit de prétexte à une nouvelle vague de protestations anti-gouvernementales, menée par une nouvelle génération de leaders étudiants de la classe moyenne de droite, financée et formée par Washington. Parmi cette nouvelle cohorte se trouvait Juan Guaidó, diplômé de l’Université George Washington, vétéran des violentes manifestations de rue de l’opposition en 2014, connues sous le nom de « La Sortie  » (de Maduro, NdT), qui fit 43 morts, la majorité étant des passants, des chavistes et des membres des forces de l’ordre.

La correspondante du Time Nugent écrit aussi: « Les autorités vénézuéliennes arrêtent régulièrement des journalistes, affirmant qu’ils sont entrés illégalement dans le pays ou qu’ils ont violé des « zones de sécurité« . Il y a actuellement plus de 50 agences de presse étrangères avec des correspondants sur le terrain au Venezuela, qui savent qu’ici comme ailleurs il faut un visa de journaliste pour effectuer leur travail. Comme aux États-Unis ou ailleurs, on ne peut se faufiler au milieu de la nuit dans les zones de sécurité restreintes proches d’un palais présidentiel sans être dûment identifié et accrédité. L’indignation suscitée par les efforts du gouvernement vénézuélien pour réglementer les médias dans le cadre d’un coup d’État soutenu par l’étranger est tout à fait hypocrite, étant donné que les journalistes occidentaux n’ont pas pris la parole contre la censure de leurs propres gouvernements à l’encontre des lanceurs d’alerte.

Dans une analyse précédente, FAIR (4/30/19) a montré que zéro % des journaux d’élite états-uniens et des experts de talk-shows américains ont critiqué l’idée d’un changement de régime au Venezuela. Plus qu’une vision réfléchie ou simplement lucide du paysage médiatique vénézuélien, les contes de fées comme celui de Nugent sur la censure totalitaire de l’Etat au Venezuela reflètent l’autocensure du régime médiatique états-unien, beaucoup plus efficace qu’un dirigeant dit « autoritaire » ne pourrait le croire. Après tout, sans cette limitation délibérée du spectre des « opinions acceptables », l’administration Trump n’aurait jamais pu mener illégalement un coup d’État ni poursuivre en toute impunité un blocus économique qui a déjà tué 40.000 Vénézuéliens au cours des deux dernières années.

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Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « baillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d’attendre des élections, il faut relancer les confrontations « non-dialogantes » (sic) pour forcer le président élu à partir.

Scènes de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne. Photo du haut: Lilian Tintori, épouse du dirigeant d’extrême droite Leopoldo Lopez, dénonce la « répression de la liberté de la presse » et en dessous, la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado, impliquée comme Lopez dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « bâillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d’attendre des élections, il faut relancer les confrontations « non-dialogantes » (sic) pour forcer le président élu à partir.

Source: https://fair.org/home/theres-far-more-diversity-in-venezuelas-muzzled-media-than-in-us-corporate-press/

Traduction de l’anglais: Thierry Deronne

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« Ils ont brûlé vif mon fils parce qu’il était noir et chaviste »

L’alliance du suprémacisme Brasilia-Washington et de la globalisation médiatique a produit un genre nouveau de déstabilisation. Des “blitzkrieg” dont les acteurs jouent sur des espaces réduits et dans des temps limités, des « stories » destinées essentiellement à l’exportation. Le modus operandi est le suivant : des commandos de droite cherchent l’affrontement avec les forces de l’ordre… dont la réaction est guettée par les caméras du monde entier, arrivées sur place à l’avance. A New York ou à Berlin, les monteurs inverseront la chronologie de la scène: le “régime” réprime le “peuple”. Aucun journaliste n’analysera pourquoi les victimes sont plus nombreuses chez les militants de gauche, les passants et les forces de l’ordre. Encore moins pourquoi dans ces manifestants “pacifiques”, il y plus du planteur de Haïti qui jetait au four les mauvaises cuisinières noires, ou du porteur de torche du Ku Klux Klan, ou du terroriste de l’Etat Islamique, que du “combattant pour la liberté”.

Thierry Deronne, Caracas, 19 mai 2019

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Inés Esparragoza, mère d’Orlando Figuera, le jeune homme poignardé et brûlé vif à Caracas par les manifestants de droite en 2017. JAIRO VARGAS

par Jairo Vargas – 16/05/2019, pour Público (Espagne)

Le jeune Orlando Figuera est mort en 2017 après avoir été poignardé et brûlé par des manifestants de l’opposition lors de manifestations anti-gouvernementales au Venezuela. Deux ans après le crime, sa mère se souvient de l’affaire et appelle à la justice et à la paix dans son pays, où plusieurs affaires similaires ont conduit le gouvernement à légiférer contre les crimes de haine.

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Le jeune Orlando aspergé d’essence et brûlé vif dans le quartier chic d’Altamira.

Inés Esparragoza a du mal à fermer les yeux. « Ce n’est pas facile parce que la première chose que je vois quand je les ferme, c’est mon fils, comme ça », dit-elle. Elle aimerait se souvenir de lui d’une manière différente, et elle le fait presque toujours, mais il y a deux scènes qui se collent fermement à sa rétine. La première est celle de son fils aux soins intensifs de l’hôpital. « Quand j’ai ouvert la porte… je me suis dit : terre, avale-moi. Il était là, nu. Il a dit : Bénis-moi, maman. Il a mis sa bouche pour l’embrasser, mais je ne l’ai pas trouvée. Il était tout meurtri, avec un œil au beurre noir, un visage enflé et un corps plein de brûlures », décrit la femme parmi de longs silences pendant lesquels elle retient les pleurs mais pas les larmes. La deuxième image qui lui mord les yeux, elle l’a vue à la télévision, juste après les funérailles, après « ces 15 jours de pure agonie », le pire de ce qu’elle a pu subir en 44 ans de sa vie. « Orlando Figuera est mort », passaient en boucle les actualités du 4 juin 2017, alors qu’il montrait un corps en flammes courant sans but et sans espoir, cherchant de l’aide parmi la foule qui lui avait mis le feu. « C’est la seule fois que j’ai vu ces images. Ma petite-fille m’a dit : Oncle Orlando est à la télé ». Encore du silence et des larmes.

Le nom Orlando Figuera ne signifie sûrement rien en dehors du Venezuela. Même chose avec Victor Salazar. Cependant, l’image de ce dernier, également couvert de flammes lors d’une manifestation anti-Chaviste, a fait la première page des médias internationaux qui ont serré les rangs pour condamner la répression du gouvernement de Nicolás Maduro contre la mobilisation de l’opposition en 2017. La photographie de Salazar, prise par le photographe vénézuélien Ronaldo Schemidt, qui vit au Mexique, a été distribuée dans le monde entier par l’AFP. Il lui a valu le prestigieux World Press Photo Award en 2018 et a été un symbole puissant de l’instabilité politique et sociale que traverse le pays. Le plus sordide, et que les médias n’ont pas dit, c’est que l’étudiant Salazar n’a pas été victime de la violence gouvernementale. Il s’est brûlé sur 70% de son corps en incendiant une moto de la garde nationale vénézuélienne, que les manifestants avaient volé et promené – Salazar inclus – comme un trophée.

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L’image gagnante de la World Press Photo 2017, par le Vénézuélien Ronaldo Schemidt. AFP

L’afro-descendant Orlando Figuera, par contre, n’est connu qu’au Venezuela. Son histoire atroce n’a guère traversé l’Atlantique. Il avait 22 ans quand il est mort à l’hôpital Domingo Luciani à El Llanito, Caracas. Dans le même hôpital où, quelques semaines plus tard, Salazar devait passer avant d’être transféré dans la clinique privée qui lui a sauvé la vie. Figuera n’a pas pu sortir de là, « nous ne sommes pas pauvres, mais nous sommes des gens à faible revenu », déplore sa mère à la porte de sa maison, au pied des immeubles au milieu de nulle part, près de la ville de Cúa, dans Los Valles del Tuy, État de Miranda. Esparragoza ne comprend pas pourquoi l’épreuve de son fils n’a pas fait le tour du monde alors que le Venezuela était au centre de l’attention des médias. C’est peut-être parce que Figuera a été tué par la même opposition qui traite Maduro d’assassin.

 

2017: pic de violences contre le chavisme

Tout s’est passé le 20 mai 2017 sur la Plaza de Altamira – dans un quartier chic de la municipalité de Chacao, à l’est de Caracas – l’épicentre des plus violentes manifestations de droite de mémoire d’homme. Plus de 130 jours de “guarimbas” (barrages violents), des jeunes cagoulés, des barricades de rue et des cocktails Molotov… d’avril à début août. Une authentique guérilla urbaine qui s’organisa contre une crise économique qui a ruiné une bonne partie de la protection sociale. C’est aussi le moment où le chavisme a perdu sa majorité au Parlement, où il en a constitué un nouveau en convoquant une élection constituante controversée à laquelle l’opposition ne voulait même pas se présenter. L’hégémonie bolivarienne était plus que jamais remise en cause et les secteurs les plus radicaux de l’opposition ont décidé de tendre dans les rues plutôt que dans les urnes une corde qui, encore aujourd’hui – plus de deux ans et plus de cent morts plus tard – n’a pu être rompue. La répression a été brutale. Il semblait que les Vénézuéliens sortaient la pire version d’eux-mêmes alors que la polarisation sociale, alimentée d’un côté et de l’autre, atteignait un point de non-retour.

Ce jour-là, comme tout le monde, Figuera avait quitté sa maison aux petites heures du matin pour gagner sa vie en aidant à trouver des places de parking et en chargeant des sacs de courses pour les clients dans un marché à Las Mercedes, Caracas. Il était en retard et a dit à sa mère qu’il ne rentrerait pas à la maison. Il lui fallait deux heures de train depuis la capitale et il préférait passer la nuit chez son oncle dans le quartier de Petare. Mais il n’est jamais rentré. Sa mère dit qu’il est tombé sur la haine anti-chaviste. Le jeune homme portait un t-shirt couleur bordeaux et un sac à dos, se souvient-elle. A hauteur d’Altamira, Figuera a rencontré la foule violente.

« Ils l’ont poignardé, lynché, aspergé d’essence et lui ont allumé le feu. Ils l’ont brûlé vif parce qu’il était noir et parce qu’il était chaviste » raconte Esparragoza. C’est ainsi que son fils lui expliqua de sa voix quand il se trouvait à l’hôpital, au lendemain du jour où la foule d’hommes cagoulés exigeant la démocratie au Venezuela, l’interpella : « Es-tu chaviste, oui ou non ? » « Maman, quelle que soit ma réponse, ils allaient me tuer. J’ai dit oui. Je suis un chaviste, et alors. » dit le fils par la bouche de sa mère. Avant cela, le jeune homme avait déjà reçu plusieurs coups de couteau dans l’abdomen et les jambes. « D’abord quelqu’un l’a accusé d’être un voleur et plusieurs ont commencé à le frapper. Il a couru quand il a senti le premier coup de couteau dans la fesse. Puis ils l’ont poussé dans la foule et l’une des personnes présentes lui a demandé si c’était un chaviste. Ils l’ont brûlé et il a couru demander de l’aide, mais il a dit qu’il ne recevait que des insultes en retour, qu’il avait été battu avec les boucliers qu’ils portaient et se moquaient de lui. Ils lui ont dit que c’était un maudit nègre », se souvient Esparragoza.

Le jeune Orlando Figuera n’avait jamais été membre d’un parti politique. « C’était un garçon qui travaillait aussi dur qu’il le pouvait, comme j’ai fait toute ma vie pour aller de l’avant », dit clairement sa mère. « Nous sommes reconnaissants envers le chavisme. Ils ont fait beaucoup pour les gens qui en avait le moins. J’ai, par exemple, pu obtenir mon diplôme grâce à la mission d’éducation des adultes et grâce à cela, j’ai pu trouver du travail en aidant des personnes à faible revenu comme moi à faire leurs demandes de logement et autres formalités, » explique la mère d’Orlando.

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« Je demande à Dieu qu’il arrache la rage et la haine de l’âme des opposants » a déclaré la mère d’Orlando à un journal vénézuélien.

Autres crimes de haine présumés

Figuera a été le cas le plus connu au Venezuela, mais pas le seul où la haine endémique de l’extrême droite anti-chaviste a lynché des personnes passant au mauvais endroit dans le pire climat de confrontation politique et sociale de l’histoire récente de ce pays. Le Bureau du Procureur général et le Gouvernement rappellent l’existence de jusqu’à cinq meurtres semblables documentés, en plus des 23 agressions commises par des groupes d’opposition au cours desquelles les victimes ont été blessées, certaines ont également été brûlées car accusés de chavistes. L’exécutif a toujours accusé les chefs de l’opposition d’instiguer la violence et a spécifiquement légiféré contre les crimes haineux après ces épisodes, mais le cas d’Orlando n’a pas encore été résolu complètement par la Justice et sa mère n’a guère espoir que ce soit un jour le cas.

« Il y a eu des enquêtes, mais je ne pense pas qu’elles aient été suffisantes. Personne n’a été condamné pour ce qu’ils ont fait à mon fils, se lamente-t-elle. Selon le ministère public, l’affaire fait toujours l’objet d’une enquête. « Il a été possible d’identifier l’un des agresseurs, qui a fait l’objet d’un mandat d’arrêt pour les crimes d’instigation publique, d’homicide volontaire aggravé et de terrorisme, mais il est en cavale en Colombie », confirme le bureau du Procureur général à Público.

Cependant, Esparragoza vise plus haut. « Dans la guarimba qui a attaqué mon fils, il y avait plusieurs leaders de l’opposition, je crois sincèrement qu’ils sont politiquement responsables de morts comme celle d’Orlando, c’est pourquoi je n’ai pas voulu y aller quand j’ai été invité récemment à un acte d’hommage aux morts des manifestations, » affirme-t-elle en levant un doigt pour chaque nom des politiques de l’opposition qui sont passés par Altamira, le 20 mai : María Corina Machado, Julio Borges, Lilian Tintori, Miguel Pizarro.

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Depuis, Inès Esparragoza est sous traitement psychiatrique, son état dépressif l’a éloignée de l’homme avec lequel elle avait partagé 15 ans et a tenté de mettre fin à sa vie à plusieurs reprises, avoue-t-elle. Trop de lignes rouges ont déjà été franchies par tous les acteurs et elle appelle au dialogue entre le chavisme et l’opposition car, malgré tout, elle veut la paix. « Je pense que le pays a appris sa leçon après tant de morts. Je pense qu’il peut y avoir une réconciliation entre les deux Venezuela, dit-elle. Il est encore trop tôt pour savoir si ses paroles se concrétiseront, c’est pourquoi elle ne passera plus par ce beau quartier d’Altamira. « J’ai beaucoup de colère en moi et parfois de mauvaises idées me viennent à l’esprit et j’ai envie de prendre la justice en main », prévient-elle. Elle préfère rester dans son appartement, celui que le gouvernement lui a donné après avoir enterré son fils. « Orlando disait toujours qu’il allait me sortir du taudis où nous vivions, parce qu’il n’y avait pas d’eau courante et que le sol était de la terre pure », se rappelle Inès. Il ne pensait pas qu’il devait donner sa vie pour tenir sa promesse, se lamente-t-elle.

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La cité de logements sociaux dans laquelle le gouvernement du Venezuela a logé la famille d’Orlando Figuera après l’assassinat de celui-ci – JAIRO VARGAS

Jairo Vargas – 16/05/2019, pour Público (Espagne)

Source: https://www.publico.es/internacional/venezuela-mi-hijo-quemaron-vivo-chavista.html

Traduction : Venesol.org

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Distorsion de la « démocratie » dans la couverture médiatique du Venezuela, par Greg Shupak (FAIR)

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L’image de Juan Guaidó projetée par The Atlantic (5/1/19). (Photo: Fernando Llano/AP)

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L’auteur: Docteur en Études Littéraires, Gregory Shupak enseigne l’Analyse des Médias à l’Université de Guelph, Toronto, Canada. Auteur de “The Wrong Story. Palestine, Israel, and the Media”, Or books éditeur, 2018.

A propos du coup d’Etat soutenu par les Etats-Unis et qui a échoué au Venezuela le 30 avril, Uri Friedman de The Atlantic (5/1/19) se réfère à la branche vénézuélienne du putsch comme le “mouvement pro-démocratie de (Juan) Guaidó.” La contradiction logique ne peut surgir plus clairement: Friedman transforme d’un coup de baguette magique une force politique qui veut renverser militairement le gouvernement élu du Venezuela, en un “mouvement pro-démocratie.”

Le mandat de l’actuel gouvernement du Venezuela a commencé avec la victoire électorale de Nicolas Maduro le 20 mai 2018, lors d’un scrutin observé par plus de 150 membres de la Mission Internationale d’Observateurs Électoraux. Dans leur rapport commun, les observateurs ont déclaré à propos de l’agence chargée d’organiser le processus électoral du pays que “la fiabilité et l’indépendance technique et professionnelle du Conseil National Électoral (CNE) du Venezuela sont incontestables.” Le Conseil des Experts Électoraux d’Amérique Latine (CEELA), un des organismes qui participait à cette mission d’observation, a aussi rendu son rapport : “les résultats communiqués par le Conseil National Électoral reflètent la volonté des électeurs qui ont décidé de participer au processus électoral.

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Un sous-titre du Wall Street Journal (5/1/19) se réfère aux acolytes du président autoproclamé Juan Guaidó commec“forces démocratiques.”

Le Wall Street Journal (5/1/19) a usé du même subterfuge, en écrivant que “les leaders démocratiques du Venezuela ont lancé une révolte contre le dictateur soutenu par Cuba Nicolas Maduro.” Dans l’univers du Wall Street Journal, Maduro est un “dictateur” alors qu’il gouverne un pays où un corps législatif est contrôlé par l’opposition, où en octobre 2017 l’opposition a remporté cinq postes de gouverneurs, ou a été jusqu’ici laissé en liberté un politicien faisant de l’agitation en faveur d’un putsch militaire en collaboration ouverte avec des pouvoirs étrangères hostiles, revendiquant ouvertement la possibilité de soutenir une intervention états-unienne, organisant une réunion avec le Commandement Sud du Pentagone dans ce but, et appuyant les sanctions qui détruisent l’économie du pays et ont fait 40 mille victimes.

Imaginons ce que feraient les Etats-Unis si, par exemple, quelqu’un agissant de concert avec l’Iran ou la Chine déployait la même énergie pour renverser le gouvernement états-unien. L’analogie n’est pas exacte au sens où l’Iran et la Chine n’ont pas la même histoire de domination cruelle de la région où se situent les Etats-Unis, mais ce point mérite d’être soulevé.

Pour le Wall Street Journal, “les leaders démocratiques du Venezuela” sont ceux qui ont boycotté les élections au Venezuela, affirmant qu’elles n’étaient pas légitimes et ont ensuite renoncé à interjeter appel auprès du Conseil National Électoral (CNE). Sans doute pour ce média est-il difficile d’imaginer une pratique plus démocratique que celle d’un Guaidó qui, au lieu de participer à l’élection présidentielle, préfère s’autoproclamer président, alors même que 80 % des vénézuéliens n’avaient jamais entendu parler de lui. Selon l’historien Tony Wood (London Review of Books2/21/19):

Maduro a remporté l’élection avec 68 % des suffrages, et avec une participation de 46 % de l’électorat – un chiffre plus ou moins semblable au niveau démocratique des Etats-Unis mais bas pour les standards vénézuéliens. 

Le discours de Guaidó sur le pouvoir consiste à dire que “ce vote n’était pas valide”, et que non seulement Maduro n’est pas le président légitime mais que selon la Loi de Transition promulguée par l’opposition, il n’y a pas de président au Venezuela. L’article 233 de la Constitution vénézuélienne de 1999 clarifie pourtant les circonstances dans lesquelles un président peut être remplacé: décès, démission, destitution par la Cour Suprême, incapacité physique ou mentale, ou abandon de poste. L’Assemblée Nationale a un rôle de supervision dans chacune de ces situations mais nulle part la Constitution ne dit que la législature peut réclamer le pouvoir exécutif pour elle-même. C’est pourquoi l’opposition recourt à l’article 333, une disposition qui exhorte les citoyens à aider à rétablir l’ordre constitutionnel au cas où il était dérogé par un coup de force. En d’autres termes l’opposition affirme que la constitution n’est plus d’application sauf en vertu de l’”état d’exception” qui résulterait d’une situation violente. Et ce serait l’Assemblée Nationale qui la remettrait en pratique dès que Maduro — baptisé ici “usurpateur” — aurait été chassé du pouvoir. Autre détail significatif: l’article 233 exige de tenir de nouvelles élections dans les 30 jours, alors que la “Loi de transition” promulguée par l’opposition ne prévoit pas un tel engagement.

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Dans son blog DemocracyPost blog, le Washington Post(2/26/19) a publié un article qui se réfère à l’autoproclamé président comme faisant partie d’un “mouvement pro-démocratique.”

Difficile de concevoir de telles actions comme “démocratiques” vu la trajectoire de ceux que le Wall Street Journal baptise “leaders démocratiques du Venezuela.”

En février, le Washington Post (2/26/19) a publié un article sous-titré “Comment le mouvement pro-démocratique du Venezuela a tiré les enseignements de ses erreurs passées.” Il écrit:

depuis le 5 janvier, lorsque Juan Guaidó a assumé la présidence de l’Assemblée Nationale, lui et ses membres ont utilisé le “Cabildo Abierto” (assemblées ouvertes urbaines) pour motiver les communautés, leur communiquer un message d’inclusion pour cette nouvelle étape du mouvement pro-démocratique…. De nombreuses personnes du mouvement pro-démocratique expliquent que la discipline de la non-violence est la clé du succès. Guaidó, ainsi que d’autres leaders politiques et organisations de la société civile, a constamment rappelé que le combat doit convaincre pacifiquement.

Ce média caractérise lui aussi Guaidó comme membre d’un “mouvement pro-démocratie.” Une définition pour le moins téméraire quand on se rappelle que le mouvement de Guaido a rejeté les offres de médiation du Mexique et du Vatican, a préféré planifier l’intervention extérieure avec les Etats-Unis, qui a généré la violence et la pauvreté à grande échelle dans la région et qui, selon l’étude menée par deux économistes états-uniens, a tué un nombre estimé à plus de 40.000 vénézuéliens entre 2017 et 2018, dans son objectif d’empêcher la récupération économique du Venezuela.

Il y a plus absurde encore: les attaques contre le Venezuela sont présentées par certains médias comme des élans de démocratie. Nicholas Kristof du New York Times (2/6/19) a décrit un des pays impliqués dans cette agression, le Canada, comme un “leader moral” de quelque chose appelé “le monde libre.” Visiblement Kristof ne considère pas comme suffisant d’avoir écrit le même article deux années auparavant, presque jour pour jour (2/4/17), sous le titre “Canada, leader du monde libre.” Dans la version plus récente, l’argument de Kristof ne s’appuie pas seulement sur des questions d’une grande importance historique telles que les “loi de sécurité du trafic”, mais aussi sur le Venezuela:

Trump fait les manchettes avec ses menaces périodiques d’envahir le Venezuela pour renverser le président Nicolás Maduro, mais le Canada travaille discrètement depuis 2017 à organiser le “Groupe de Lima” dont les 14 pays réclament la démocratie au Venezuela. Lorsque le Canada a reconnu le chef de l’opposition Juan Guaidó comme président intérimaire, il a gagné en crédibilité parce que personne ne voit Ottawa comme un conspirateur impérialiste.

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NACLA (3/7/19) a souligné que la Colombie, un membre du Groupe de Lima, est numéro un dans le monde en ce qui concerne les assassinats de défenseurs des droits humains.

Kristof a perdu de vue le fait que le « leadership moral » du Canada et son statut de membre du  » monde libre « , quel qu’il soit, se sont révélés illusoires à peine un mois plus tôt, lorsque des policiers canadiens bardés d’équipements militaires d’assaut ont envahi Unist’ot’en, un territoire autochtone dont les habitants n’ont jamais cédé le contrôle des terres au Canada dans aucun traité, et ont arrêté 14 personnes ayant établi un barrage pour protéger leur territoire de la construction d’un pipeline de gaz naturel. Loin de son “personne ne voit Ottawa comme un conspirateur impérialiste de nombreux chercheurs ont démontré que le Canada est une puissance impérialiste à part entière, notamment en tant que force d’oppression et d’exploitation dans des pays de la même région que le Venezuela, tels que le Honduras et Haïti.

Kristof, pourtant, tient pour acquis que le “Groupe de Lima” soutient la démocratie au Venezuela, alors que ses membres ont subverti la démocratie dans d’autres régions d’Amérique Latine et des Caraïbes. On trouve dans ce groupe un pays comme la Colombie, qui selon NACLA (3/7/19),

possède le nombre le plus élevé d’assassinats de défenseurs des droits humains au monde. Rien que dans les 15 premiers jours de janvier 2019, neuf leaders de mouvements sociaux ont été tués.

Le Honduras est lui aussi membre du “Groupe de Lima”. Après son simulacre électoral en novembre 2017, son gouvernement “a usé de force excessive pour éliminer la vague de manifestations qui a suivi” (Amnesty International, 6/13/18), arrêtant des centaines de personnes et leur refusant le droit à un procès juste dans de nombreux cas. Les pays du “Groupe de Lima” violent les principes démocratiques chez eux, mais Kristof nous assure qu’ils “défendent la démocratie au Venezuela.”

Plus précisément, la dissonance cognitive réside dans le fait de décrire un groupe de puissances extérieures comme le “Groupe de Lima”, qui n’a été élu par personne et qui n’est pas responsable devant les vénézuéliens, comme « promoteur de la démocratie au Venezuela« . Dans le monde selon Kristof, le fait qu’un organisme non démocratique puisse chasser le gouvernement élu du Venezuela en violation du droit international, impliquerait magiquement le succès de la démocratie.

Mais l’article sans doute le plus ridicule sur ce thème est venu de la rédactrice de TownHall.com Katie Pavlich, qui écrit dans The Hill (4/30/19) pour nous assurer que Maduro:

a été en mesure de se maintenir au pouvoir tout au long de ces années d' »élections » frauduleuses dans le pays, parce qu’il est soutenu par la Russie, la Chine, l’Iran et personnellement protégé par les gangs cubains. Guaidó est soutenu par ses alliés américains, le Brésil, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, l’Espagne, Israël, le Canada et d’autres. Pour le seul bien de la démocratie, le choix est évident.

L’autrice poursuit:

Les États-Unis et une grande partie de la communauté mondiale pro-démocratie ont soutenu Guaidó, mais les graves ennemis qui cherchent à prendre pied dans l’hémisphère ne renoncent pas à soutenir Maduro. Ce qui se passe maintenant est décisif pour déterminer un avenir libre ou tyrannique pour le pays.

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Le président fasciste Jair Bolsonaro du Brésil, un autre membre de « la communauté mondiale pro-démocratie ». (cc photo : Marcelo Camargo/Agência Brasil)

Sans doute faut-il comprendre que les pays qui résistent aux inexistants “gangs cubains” et qui soutiennent Guaidó, énumérés au premier paragraphe de cet essai d’école secondaire, sont ceux que Pavlich considère comme la “communauté globale pro-démocratique” – une liste qui inclut le Brésil, autre combattant de la liberté de ce “Groupe de Lima”, gouverné par un fasciste qui ne doit son élection qu’au fait que le leader le plus populaire avait été fait prisonnier politique, Israël, qui gouverne près de 5 millions de palestiniens privés du droit de voter sur qui ou sur comment on les dirige; l’état colonial canadien qui opprime les peuples indigènes comme les États-Unis le font avec les afro-américains; et les États-unis eux-mêmes qui emprisonnent les gens en nombres plus élevés que dans n’importe quel autre pays, et constituent moins une démocratie qu’une oligarchie.

A chaque fois, Guaidó et ses partisans ont pris des mesures qui n’ont rien à voir avec la démocratie mais tout à voir avec ce qu’Oscar Guardiola-Rivera (Independent5/1/19), qui enseigne les droits humains et la philosophie à l’Université de Londres, a justement appelé « une intervention étrangère suprémaciste blanche« . Le fait que les grands médias tentent de les dépeindre comme un « mouvement pro-démocratie » est à la fois une tragédie et une farce.

GREGORY SHUPAK

Source : https://fair.org/home/distorting-democracy-in-venezuela-coverage/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

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Des habitants protagonistes de leur histoire (Gauchebdo)

VENEZUELA • Dans le cadre de la Gran Misión Vivienda Venezuela, des milliers de familles développent un modèle communautaire et autogéré de construction de leur lieu de vie.

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Une nouvelle forme de démocratie et de gestion collective dans un quartier construit par 130 familles. (AIt)

«Nueva Comunidad Socialista Amatina». Le nom est peint sur le mur à côté d’un portrait géant du Commandante. Renny Paruta nous accueille, fier de ce quartier que les 130 familles de la communauté ont construit de leurs mains. «Amatina est le nom d’une tribu indigène qui vivait ici à l’époque précolombienne», explique-t-il. «Nous l’avons choisi au moment de la création de notre Campement des pionniers, en 2011». Nous découvrons l’histoire d’un mouvement social et politique qui nous était jusqu’alors totalement inconnu: Le mouvement des habitant-e-s du Venezuela.

Cette plateforme populaire lutte depuis le début des années 2000 – dans un pays où presque 90% de la population est urbaine – pour une ville plus juste, le droit à un logement digne et la construction du socialisme et du pouvoir populaire. Parmi les différentes organisations qui composent la plateforme, les Campements des pionniers et leurs nouvelles communautés socialistes organisent les familles sans logements dans des projets collectifs autogérés de construction de l’habitat sur la base de la propriété collective et du travail solidaire.

Entre 2002 et 2011, des avancées importantes ont lieu au Venezuela en matière de droit au logement, surtout dans le domaine juridique. «Mais c’est en 2011, avec le lancement de la Gran Misión Vivienda Venezuela qu’un énorme saut qualitatif et quantitatif se produit dans la matérialisation du droit humain à un logement digne», souligne le Mouvement des habitant-e-s dans un document de 2015 destiné au comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU. C’est à cette période qu’Amatina reçoit un terrain dans la paroisse civile d’Antímano, situé dans la Municipalité Libertador de Caracas. «L’entreprise alimentaire Polar n’utilisait pas ce grand terrain laissé à l’abandon. Elle a été expropriée et le gouvernement nous l’a cédé, à nous qui n’avions pas de logement», précise Renny. C’est l’Etat qui met également à disposition tous les matériaux nécessaires comme le ciment et l’acier, mais aussi les machines de construction. Les familles se réunissent en assemblée toutes les semaines et gèrent ces ressources de manière collective.

Boulangeries populaires

descargaA l’entrée du quartier se trouve une boulangerie CLAP (Comités locaux d’approvisionnement et de production) où travaille la mère de Renny. Une centaine de ces boulangeries populaires ont été créées en 2017 pour faire face aux gros distributeurs de farine subventionnée, qui font augmenter artificiellement les prix. «Quand le blocus a commencé, c’était très difficile», nous confie-t-elle.

«On ne trouvait pas de pain tous les jours». Ici, des habitantes du quartier reçoivent la farine directement du gouvernement. Elles produisent et vendent le pain aux membres de la communauté, une proximité qui permet de garder le contrôle sur cet aliment indispensable. Dehors, dans la cour, les enfants jouent. Les travaux ne sont pas encore terminés, mais la plupart des familles a déjà pu emménager. Renny sourit: «Ici, on travaille au rythme du peuple. De plus, il est difficile de se procurer les matériaux nécessaires à cause de la guerre économique. Mais nous touchons bientôt au but.»

Nous rencontrons un groupe de femmes du quartier. Pour construire ces immeubles, elles ont appris à conduire des machines de chantier, à faire toutes sortes de travaux pénibles. On sent une grande fierté. Quand nous leur demandons quel a été leur rôle dans la prise de décisions, l’une d’entre elle rit et nous montrent les balcons. «Vous voyez? Les hommes voulaient que le balcon soit devant le salon, pour pouvoir rester sur le canapé et sortir sans trop marcher! Mais nous, qui passons beaucoup de temps à faire à manger pour la famille, on s’est battues pour qu’il y ait un balcon à la cuisine!» Résultat: les balcons s’étendent sur toute la longueur des immeubles. Ce sont cen genre de choses, concrètes, de la vie quotidienne, qui se discutent entre tous lors des assemblées. Une nouvelle forme de démocratie et de gestion collective prend forme dans ce projet innovateur. Amatina? Un quartier où les habitants deviennent les protagonistes de leur histoire.

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Journée de recensement intégral des besoins

Source : https://www.gauchebdo.ch/2019/05/16/des-habitants-protagonistes-de-leur-histoire/

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Venezuela, une femme parmi tant d’autres (3): Yirley Rodriguez

Venezuela, une femme parmi tant d’autres, micro-portrait 3 : Yirley Rodriguez (durée 1 min. 30, ESP sous-titres FR). Membre du Collectif Cimarron, formatrice intégrale au service des mouvements sociaux et du féminisme populaire, Yirley collabore aussi avec l’équipe des Travailleur(se)s Sans Terre du Brésil arrivée il y a dix ans pour appuyer la révolution bolivarienne. Pour elle “le pouvoir populaire est une femme. Toutes ces écoles de pouvoir populaire ne se font que grâce à la force de travail des femmes“.

Production: Venezuelainfos. Réalisation et montage: Yarumi Gonzalez et Miguel Escalona. République Bolivarienne du Venezuela 2019.

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Maurice Lemoine: « Pourquoi le Venezuela a expédié un « bras d’honneur » à l’OEA » (Mémoire des Luttes)

Note de Venezuelainfos : les médias français nous ont présenté Juan Guaido ou Leopoldo López comme des opposants démocratiques reconnus par la communauté internationale. Or non seulement ces militants d’une extrême droite raciste, coloniale, ont refusé d’attendre les élections et tenté un nouveau coup d’Etat sanglant le 30 avril, mais ils ont échoué à construire une base populaire, leurs sympathisants restant confinés aux quartiers chics de la capitale. Malgré l’appui apporté à ces putschistes par l’ambassadeur français à Caracas, la réalité est que sur les 197 Etats actuellement reconnus par l’Organisation des Nations unies, seuls 34 ont reconnu Juan Guaido. Contrairement à Mr. Macron qui les a adoubés à l’Elysée, la majeure partie de la communauté internationale (Inde, Chine, Russie, Mexique, et..) refuse l’avènement d’un nouveau Pinochet à Caracas. Même la Suisse qui avait dans un premier temps reconnu Mr. Guaido, a rectifié son jugement : son nouvel ambassadeur Didier Chassot a présenté ses lettres de créance au président Nicolas Maduro le 13 mai.

D6cjwlaXoAEoUpz.jpgPour la minorité nostalgique de l’apartheid, il ne restait donc qu’une carte à jouer pour renverser le président démocratiquement élu: demander directement l’intervention militaire des Etats-Unis. C’est chose faite. Un “ambassadeur” autoproclamé par Guaido et reconnu.. par les Etats-Unis, vient d’écrire une lettre au nom du… Venezuela pour demander une réunion en ce sens au chef du Southern Command du Pentagone. Le spécialiste Maurice Lemoine analyse pourquoi et comment l’OEA prête main forte à Washington dans cette volonté de détruire la démocratie vénézuélienne.

T.D., Caracas, 14 mai 2019

Pourquoi le Venezuela a expédié un « bras d’honneur » à l’OEA

par Maurice Lemoine

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Luis Almagro, secrétaire général de l’OEA, en compagnie de Gustavo Tarre Briceño, ambassadeur fantoche du président fantoche Juan Guaido.

Depuis le samedi 27 avril, le Venezuela est le second pays de la région, avec Cuba, à ne plus faire partie de l’Organisation des Etats américains (OEA). Ce retrait – car il s’agit d’un retrait et non d’une expulsion – marque le dénouement d’une crise qui, le 26 avril 2017, avait amené le président Nicolás Maduro à annoncer que la République bolivarienne abandonnait l’organisation continentale – décision ne pouvant entrer en vigueur qu’au terme du délai de deux ans imposé par l’article 143 de ses statuts. Cette année-là, et alors que les relations s’étaient déjà considérablement tendues, l’OEA, et en particulier son Secrétaire général, l’uruguayen Luis Almagro, avaient ouvertement soutenu les secteurs extrémistes de l’opposition vénézuélienne, responsables d’une vague de violence insurrectionnelle qui provoqua la mort de cent vingt-cinq personnes et fit des centaines de blessés – opposants, mais aussi « indifférents », chavistes et policiers.

Depuis, et en vertu d’un scénario écrit dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, l’ingérence de l’OEA, déjà plus que contestable, s’est transformée en agression caractérisée. Sans jamais atteindre le quorum nécessaire pour respecter ses propres règles (les voix de 24 pays sur 34), l’organisation dite « multilatérale » a approuvé le 10 janvier 2019 une résolution niant la légitimité du second mandat de Nicolás Maduro – démocratiquement réélu le 20 juin 2018. Poussant le viol de la légalité internationale à l’extrême, une « session extraordinaire » convoquée le 24 janvier a depuis vu une minorité de seize pays, parmi lesquels bien entendu les Etats-Unis en « premier de cordée », « reconnaître » le fantoche Juan Guaido – qui s’était autoproclamé la veille – « chef de l’Etat par intérim » du Venezuela.

Dans le courrier envoyé le 27 avril 2017 à un Secrétaire général qui, inféodé à l’impérialisme, déclarerait bientôt, et à plusieurs reprises, ne pas exclure la nécessité d’ « une intervention militaire  » extérieure pour«  renverser  » le pouvoir vénézuélien, le président Maduro signifiait déjà : « Vous avez fait, Monsieur Luis Almagro, la pire action jamais connue dans l’histoire de cette Organisation. L’avenir se souviendra de vous comme du plus infâme et triste sire qui ait déambulé dans les couloirs de l’OEA (…).  »

Pour l’Histoire, cette organisation continentale a vu le jour le 30 avril 1948, à Bogotá, lors de la IXe Conférence panaméricaine, présidée par le général étatsunien George Marshall, afin de « renforcer la paix et la sécurité sur le continent ». Joli message, mais sombre présage : une vingtaine de jours auparavant, le 9 avril, dans cette même capitale colombienne, alors que la Conférence avait débuté, le très populaire – on dirait aujourd’hui « populiste » – dirigeant libéral colombien Jorge Eliécer Gaitán avait été assassiné. A son sujet, l’ambassadeur des Etats-Unis en Colombie, John Wiley, avait rédigé le 22 avril 1947 un dossier confidentiel intitulé en latin « Cave Gaitanu » : « Attention avec Gaitán ». Entre autres gracieusetés, il l’accusait de « tendances dictatoriales » (affirmation d’autant plus saugrenue que les « amis » conservateurs colombiens alors au pouvoir faisaient montre d’un enthousiasme non dissimulé pour le régime espagnol de Franco), de « manipuler les masses et d’être sans doute lui-même manipulé par les communistes pour atteindre leurs fins ».

Sans trop de souci de cohérence, l’assassinat de Gaitán est immédiatement imputé… au communisme international. Pas dupe, le petit peuple colombien, enragé, prend la rue. Révolte aveugle, sans plans, sans chefs, la manifestation dégénère en émeute – « el bogotazo »(la guerre civile qui va ravager le pays pendant soixante ans vient objectivement de commencer). Tandis que la Conférence panaméricaine reprend ses travaux dans l’ambassade du Honduras, le général Marshall s’enflamme le 10 avril : « Les faits dépassent le cadre de la seule Colombie. C’est le même modèle d’événements qui a provoqué des grèves en France et en Italie, et qui tente de troubler la situation en Italie où des élections doivent avoir lieu le 18 avril. »
Le lendemain, dans un discours à la radio, le président colombien Mariano Ospina Pérez enfourche le même cheval de bataille : « Nous sommes devant un mouvement d’inspiration et de pratiques communistes. »
Du point de vue de ses promoteurs étatsuniens, la IXe Conférence atteint ses objectifs : la perpétuation de la Doctrine de Monroe et du Destin manifeste par d’autres (ou les mêmes) moyens [1]. C’est par une résolution anticommuniste que l’OEA signe son acte de naissance sur les fonds baptismaux. Et décide que Washington abritera son siège, comme il se doit.

Le « renforcement de la paix et de la sécurité sur le continent » dont il est question n’interdit pas que, dans certaines circonstances, avec les Etats-Unis aux commandes, ne demeurent en vigueur les vieilles recettes et les vieilles lois. Dès novembre 1948, la toute jeune OEA fait silence sur le coup d’Etat militaire qui expulse du pouvoir le premier président vénézuélien élu au suffrage universel, Rómulo Gallegos. Même mutisme du Secrétaire général Carlos Dávilaet de l’institution lors du renversement en 1954 de Jacobo Arbenz au Guatemala – cet « incendiaire » (très modéré) ne prétendait-il pas nationaliser une partie des terres de la compagnie bananière américaine United Fruit ?
La présence au pouvoir des régimes antidémocratiques et répressifs de Fulgencio Batista (Cuba), Rafael Leonidas Trujillo (République dominicaine), Anastasio Somoza (Nicaragua), François « Papa Doc » Duvalier (Haïtí) ou Alfredo Stroessner (Paraguay) ne dérange pas plus.

En revanche, le 31 janvier 1962, à Punta del Este (Uruguay), un conclave servile « aux ordres » du président étatsunien John F. Kennedy expulse Cuba de l’organisation au prétexte que « l’adhésion » d’un de ses membres « au marxisme léninisme est incompatible avec le Système interaméricain des droits humains ». Quatorze pays votent en faveur de cette soudaine criminalisation de l’île, laquelle débouchera sur un embargo – que le président Donald Trump, après « Bill » Clinton en 1996, vient à nouveau de durcir considérablement.
En 1962, lors de la session de ce Tribunal d’Inquisition, seuls Cuba – que représente alors Che Guevara – et le Mexique s’opposent à l’exclusion. L’Argentine, le Brésil, la Bolivie, le Chili et l’Equateur sauvent relativement leur honneur en s’abstenant. Ministre des Affaires étrangères de Fidel Castro, Raúl Roa – demeuré dans l’Histoire comme le « chancelier de la dignité » – rebaptisera l’OEA de la formule qui demeure pertinente aujourd’hui encore en la qualifiant de « Ministère des colonies yankee ».

Le 24 septembre 1963, en République dominicaine, une junte militaire chasse du pouvoir le président Juan Bosch. En envisageant quelques réformes on ne peut plus raisonnables, ce modéré a effrayé l’armée, l’Eglise et les Etats-Unis. Après trois décennies de la dictature « tout à fait acceptable » de Trujillo, la démocratie n’aura donc tenu que sept mois.
Toutefois, le 24 avril 1965, deux casernes se soulèvent, font tomber le pouvoir illégitime et réclament le retour du véritable chef de l’Etat. Un quart d’heure plus tard, des chasseurs P-51 et des jets Gloster Meteor surgissent et piquent vers le Palais national qu’ils mitraillent – précurseurs des chasseurs chiliens, dix ans plus tard, à Santiago, sur le Palais de la Moneda.
En appui au mouvement « constitutionnaliste » « el pueblo » prend la rue. Porte-parole des insurgés, un leader émerge du soulèvement et l’organise – une sorte de précurseur de Hugo Chávez : le colonel Francisco Caamaño. Sous son impulsion, la résistance populaire, à qui il a fait distribuer des armes, met en échec les militaires factieux.
Le 28 avril, dans une lettre rédigée en anglais, ceux-ci demandent au président Lyndon Johnson « le soutien temporaire des Etats-Unis pour rétablir l’ordre ». Avant que la nuit ne soit terminée, les paras de la 82e Division aéroportée se posent en République dominicaine à une cadence accélérée. Grâce à eux, et au prix de cinq mille cinq cents victimes, les milices populaires qui se battent avec l’énergie du désespoir dans les ruines fumantes de quartiers dévastés sont désarticulées.

Dans un élan de dignité, le Chili, l’Uruguay, le Pérou, le Mexique et l’Equateur dénoncent cette intervention des Etats-Unis. Des fâcheux osent brandir l’article 15 de la Charte de l’OEA, rédigée en espagnol, mais aussi en anglais (et que nous demandons à nos lecteurs d’avoir en mémoire lorsque, au terme de ce modeste survol historique, nous reviendrons au Venezuela) : « Aucun Etat ou groupe d’Etat n’a le droit d’intervenir directement ou indirectement pour quelque raison que ce soit dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre Etat. » Au cas ou cela serait nécessaire, ils exhibent également l’article 17 : « Le territoire d’un Etat est inviolable. Il ne doit pas être l’objet, même temporairement, d’une occupation militaire ou d’autres mesures de force prises par un autre Etat, directement ou indirectement, pour quelque raison que ce soit. »

Réuni en urgence, soumis à de fortes pressions de Washington et du Secrétaire général de l’OEA José Antonio Mora, le Conseil permanent de cette dernière n’en décide pas moins, le 6 mai, la création d’une « force armée collective chargée de favoriser le retour à la normale en République dominicaine ». Deux semaines plus tard, les parachutistes « yankees » portent… un brassard « OEA » !
Pour parfaire l’illusion de cette opération qu’on appellerait aujourd’hui « humanitaire », le Département d’Etat invite les pays membres à participer à la fête. Six d’entre eux – le Brésil, le Costa Rica, le Salvador, le Nicaragua, le Honduras et le Paraguay – envoient un contingent symbolique de quelques centaines de d’hommes, le Brésil détachant pour sa part mille soldats. La constitution de cette rassurante « force de paix interaméricaine » – les Etats-Unis y comptant jusqu’à trente-cinq mille hommes – permet de contester la compétence du Conseil de sécurité des Nations unies, qui avait engagé un débat sur l’« intervention américaine en République dominicaine » (toute suggestion de ressemblance avec la potentielle évolution d’une crise actuelle relèverait bien entendu de notre imagination).

Un an auparavant (1964), au Brésil, le président Joao Goulart avait lui aussi été victime d’un coup d’Etat mené par les généraux dont se réclame l’actuel président Jair Bolsanaro. L’OEA n’y trouva rien de vraiment dérangeant (pas plus qu’elle n’a réagi aux commémorations organisées dans les casernes, le 31 mars dernier, pour le 55e anniversaire de ce « golpe », à l’instigation du nostalgique chef de l’Etat). Moyennant quoi, les coups d’Etat se succédèrent dans tout le cône sud. En 1973, l’un d’entre eux torpille la plus ancienne démocratie du continent lorsque le général Augusto Pinochet, au terme d’une violente déstabilisation économique (un grand classique qu’on retrouvera ultérieurement), renverse le président socialiste Salvador Allende.
A l’arrivée du « compañero presidente », en 1970, les Etats-Unis avaient bien envisagé d’expulser le Chili de l’OEA, mais sans résultat dans un premier temps. Dans ses câbles envoyés au Département d’Etat, l’ambassadeur américain à Santiago, Edward Korry, se plaignait amèrement du Secrétaire général de l’Organisation, l’ex-président équatorien Galo Plaza Lasso : « infatué incompétent », celui-ci avait le toupet de prétendre que « le Chili [n’était] pas Cuba et Allende pas Fidel [Castro] [2]  » !
Il y a de fait toujours quelqu’un pour s’offusquer de quelque chose : après le 11 septembre 1973, certains mauvais esprits évoquent une « violation des droits humains » au Chili ! Une inquiétude quelque peu exagérée. Les Etats-Unis, le Brésil et l’Argentine œuvrent avec succès pour bloquer toute initiative de débat sur ce sujet. Les infâmes ragots « de la subversion » ayant ainsi été déblayés à grands coups de pelles, vingt-trois ministres des Affaires étrangères des pays membres, dont le futur prix Nobel de la paix Henry Kissinger, se retrouvent pour la VIe assemblée générale de l’OEA, le 4 juin 1976, à… Santiago du Chili. Seul le Mexique refuse d’envoyer un représentant. Depuis mars 1974 (et jusqu’en 1983), organisée par les six régimes militaires présents – Chili, Argentine, Brésil, Bolivie, Paraguay, Uruguay [3] –, l’Opération Condor enlève, torture, assassine et fait disparaître des milliers d’opposants.

A l’interminable chapitre de la soumission et du conformisme, on rajoutera que, dans les années 1980, l’OEA ne s’implique nullement dans la résolution des conflits centraméricains ; se tait quand les Etats-Unis dévastent le Nicaragua sandiniste en déstabilisant son économie et en finançant son opposition armée (la « contra »)  ; lorsque les mêmes « yankees », au Salvador, entraînent les unités les plus criminellement répressives ; envahissent la minuscule Grenade (1985) ; font 4000 morts au Panamá (1989) pour y renverser le chef de l’Etat – un général Manuel Noriega certes quelque peu despote, narcotrafiquant sur les bords, mais aussi ancien collaborateur de la CIA.

La guerre froide se termine. Toutefois, nouvel ordre mondial ou pas, un Etat détenteur de ressources en hydrocarbures présente neuf fois plus de risques d’être le théâtre de conflits qu’un Etat qui n’en a pas [4]. A plus forte raison si son président – en l’occurrence Hugo Chávez au Venezuela –, prétend inventer un « socialisme du XXIe siècle », bouscule l’ordre néolibéral, prône l’intégration latino-américaine, donne la priorité à la mise en place de programmes sociaux. Avec l’appui de George W. Bush et d’un « quarteron de généraux félons », menée par les mêmes dirigeants civils d’opposition que ceux qui à l’heure actuelle prétendent renverser Maduro, la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 tente de briser les reins à l’expérience. Chávez est séquestré le 11 au soir et toute la journée du 12. Alors que Bush (et José María Aznar) ont reconnu l’inévitable « président autoproclamé » (le patron des patrons Pedro Carmona), l’OEA discute, l’OEA débat, mais l’OEA omet de « condamner » le « pronunciamiento  ».

Lorsque dans la nuit du 13, le chef de l’Etat vénézuélien est ramené à Miraflores – le palais présidentiel – par une alliance des secteurs populaires et des militaires loyaux, l’organisation multilatérale n’a « malheureusement » pas encore eu le temps de se prononcer. En revanche, pour favoriser le dialogue entre le pouvoir chaviste et l’opposition putschiste, elle expédie à Caracas son Secrétaire général, l’ex-président colombien (et néolibéral) César Gaviria. Pendant toute la fin 2002 et l’année 2003, ce curieux « médiateur » favorisera ouvertement les thèses et désidératas de la droite et de l’extrême droite. A tel point que Chávez se félicitera publiquement de la fin de son mandat quand, en mai 2005, l’avocat et ancien ministre « socialiste » de l’Intérieur chilien José Miguel Insulza le remplacera.

Le coup d’Etat qui chasse le président hondurien Manuel Zelaya en 2009 est trop grossièrement exécuté pour pouvoir être ignoré. D’autant que de nombreux pays de gauche radicale ou modérée siègent désormais au sein de l’OEA. Cette dernière, une fois n’est pas coutume, condamne le grotesque Roberto Micheletti,président de l’Assemblée nationale (le Congrès) qui s’est emparé du pouvoir en se ralliant les chefs de l’armée (pour qui aurait perdu la mémoire : Trump et Guaido n’ont rien inventé). Non reconnu par l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, l’Equateur, le Nicaragua, le Paraguay et le Venezuela, le Honduras est exclu de l’OEA.
Consciente de ce rapport de forces défavorable, Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat de Barack Obama, contourne l’obstacle et parvient à faire nommer un médiateur « ami », extérieur à l’OEA, l’ex-président costaricien Óscar Arias. Grâce à leurs manœuvres et à l’inertie d’Insulza, Zelaya sera maintenu en exil et le gouvernement « de facto » pourra se maintenir au pouvoir le temps nécessaire à l’organisation d’une première élection « sous contrôle » (et boycottée par les tenants de la démocratie) qui portera à la présidence le néolibéral Porfirio Lobo (Parti national) le 29 novembre 2009.

Seule mesure de ce type affectant un pays depuis l’éviction de Cuba, cette expulsion (très provisoire) a été prise en invoquant pour la première fois la Charte démocratique interaméricaine (CDI). Adopté à Lima le 11 septembre 2001 – jour de la destruction des « Twin Towers » par une attaque terroriste –, cet instrument juridique a pour objet de défendre la « démocratie représentative ». La majorité des actions qu’il prévoit en cas d’altération nécessite « le consentement du gouvernement légitime du pays affecté ». Une seule exception se trouve prévue à l’article 20 si, dans un Etat membre, du fait de son gouvernement, se produit « une altération de l’ordre constitutionnel affectant gravement l’ordre démocratique ».
Dans ce cas, et dans ce cas seulement, « n’importe quel Etat membre, ou le Secrétaire général », peut convoquer une réunion immédiate de l’OEA « pour réaliser une appréciation collective de la situation et adopter les décisions qui paraissent nécessaires ». Le degré de « gravité » devant être décidé à la majorité simple de dix-huit votes sur des critères qui, aussi subjectifs que flous, permettent toutes les interprétations, Caracas a, dès 2001, exprimé de fortes réserves face à cette possibilité d’ingérence étrangère « à le tête du client ».

Exemple flagrant justifiant une telle inquiétude : après l’auto-coup d’Etat d’Alberto Fujimori, à Lima, le 5 avril 1992, le Venezuela rompit ses relations diplomatiques avec le Pérou, l’Argentine et le Chili réclamèrent sa suspension de l’OEA, mais cette dernière, suivant le gouvernement de George H.W. Bush, continua à reconnaître officiellement Fujimori comme « chef d’Etat légitime » du pays andin.

De fait, l’OEA ne lève pas le petit doigt lorsque le Mexique connait deux scrutins particulièrement contestés. En 2006, alors que plus de la moitié des procès-verbaux établis par les 130 000 bureaux de vote présentent des irrégularités, le candidat de gauche Andrés Manuel López Obrador (AMLO), « battu » par Felipe Calderón avec l’écart infime de 0,57 % des suffrages, accuse la droite de « fraude généralisée » et réclame un recomptage « bulletin par bulletin », ce qui ne lui est pas accordé. L’OEA ne lève pas le petit doigt.
En juillet 2012, le même AMLO, opposé cette fois à Enrique Peña Nieto, dénoncera « l’achat de cinq millions d’électeurs » à travers une entité financière (la banque Monex) et des cartes prépayées permettant de faire des achats dans des supermarchés. Dirigée par César Gaviria – celui-là même qui, en 2002 et 2003, au Venezuela, dirigea la « Table de négociation » entre Chávez et l’opposition, avec une partialité sauvage en faveur de cette dernière –, la mission des observateurs de l’OEA réagira immédiatement en déclarant que le vote s’est déroulé avec « tranquillité, respect et ordre » et que le système électoral mexicain est « robuste et fiable ».

Entretemps, en Haïti, en novembre 2009, dans la perspective des élections législatives et présidentielles de 2010, le Conseil électoral provisoire (CEP) a annoncé l’exclusion de quatorze partis politiques – dont Fanmi Lavalas, formation de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide (deux fois bouté hors du pouvoir par des coups d’Etat). Dans ce contexte déjà bien peu démocratique, le premier tour place deux candidats en tête – Mirlande Manigat (31,4 %) et Jude Célestin, (22,5 %) –, éliminant, pour le deuxième tour, le candidat de Washington Michel Martelly (21,8 %). Après trois jours d’émeutes organisées par ce dernier, les principaux bailleurs de fonds, Washington en tête, sur la base d’un rapport fort bien venu de l’OEA, obligent le CEP à modifier les résultats. Celui-ci installe Martelly en deuxième place, lui permettant ainsi de participer au second tour et de devenir président de la République le 20 mars 2011.
Quatre ans plus tard, alors que les élections législatives du 25 octobre 2015 se déroulent dans des conditions dantesques et que huit candidats, dénoncent une fraude massive et réclament une commission d’enquête, l’OEA affirme que le scrutin s’est « globalement bien déroulé ».

C’est à Insulza, réélu à son poste en 2010, qu’il est également revenu de gérer l’authentique coup d’Etat qui a sorti du pouvoir par le biais d’un « procès politique » expéditif et truqué le président paraguayen Fernando Lugo, le 22 juin 2012. A cette occasion, la Charte démocratique montre une nouvelle fois ses limites. Dès le 11 juillet, et malgré la demande de vingt Etats, le Secrétaire général s’oppose à une suspension du Paraguay – qu’ont pourtant exclu l’Union des nations sud-américaines (Unasur ; créée en 2008 à l’initiative de Chávez et du brésilien Lula da Silva) et le Marché commun du sud (Mercosur) [5].

Insulza se contentera d’envoyer une première « mission spéciale » à Asunción, suivie d’une seconde en novembre pour préparer de futures élections, de fait illégitimes, uniquement appuyé par les Etats-Unis, le Canada, le Honduras (que gouvernent les responsables du « golpe » de 2009), le Panamá et le Costa Rica.
En revanche, l’année précédente (janvier 2011), Insulza avait vertement critiqué la « loi habilitante » octroyée en toute légalité au président Chávez par l’Assemblée nationale vénézuélienne pour résoudre les graves problèmes provoqués par des désordres climatiques, estimant qu’elle violait la lettre et l’esprit de la CDI. Après la disparition de Chávez, il se montrera également ulcéré, applaudi par nombre d’ « observateurs », par le fait que l’OEA n’est pas « invitée » – démarche nécessaire pour qu’elle intervienne – à « observer » l’élection présidentielle du 14 avril 2013 qui verra, en présence d’une mission de l’Unasur, la première victoire de Maduro. Il échappe sans doute alors aux uns et aux autres que, sans que cela ne fasse scandale, d’autres pays n’ont jamais convié l’Organisation à superviser leurs scrutins, à l’image du Chili, de l’Argentine, de l’Uruguay et, bien entendu… des Etats-Unis.

On mentionnera dans ce registre une autre incongruité. Depuis Washington, où se trouve son siège, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), organe consultatif autonome de l’OEA, produit des rapports ainsi que des recommandations. En certaines circonstances, elle s’est montrée à la hauteur de sa mission en faisant avancer les causes des victimes des dictatures militaires, des défenseurs des libertés fondamentales, des droits des femmes, des Indigènes et de l’environnement. Ces antécédents n’empêchent pas qu’elle a particulièrement dans le collimateur les gouvernements se réclamant du « socialisme du XXIe siècle » et a multiplié ces dernières années des comptes rendus particulièrement assassins sur le Venezuela, l’Equateur, le Nicaragua, voire la Bolivie (et bien sûr Cuba). A l’occasion, elle saisit la Cour interaméricaine des droits humains (également CIDH, basée au Costa Rica) qui, depuis la prise de pouvoir de Chávez, a condamné Caracas à trente-six reprises (un record qui sera difficile à égaler).

Le président bolivien Evo Morales a accusé la CIDH de « juger uniquement le comportement démocratique des gouvernements progressistes » et, ironique, a demandé ce qu’elle a fait, par exemple, face aux cas de tortures et de détentions arbitraires à Guantánamo. Réponse évidente. La CIDH n’a rien fait dans la mesure où certes les tout puissants Etats-Unis ont signé en 1977 la Convention américaine relative aux droits de l’homme (CADH, également appelée Pacte de San José), mais ne l’ont jamais ratifiée. Les imagine-t-on se soumettre à la compétence de la Cour de San José, la juridiction régionale ? Estimant qu’elle viole leur souveraineté nationale, ils ont toujours refusé, comme le Canada, de se soumettre à la juridiction de la CIDH et ne reconnaissent pas son autorité. Ce qui n’empêche pas Washington de la financer à hauteur de 80 %, de l’inonder de ses experts et d’influencer très fortement ses décisions [6].

C’est en 1994 qu’a eu lieu à Miami, à l’initiative de « Bill » Clinton, le premier Sommet des Amériques, dont l’ambition était à l’origine d’imposer le libre-échange de l’Alaska à la Terre de Feu. Tous les pays du continent à l’exception de Cuba vont se retrouver à intervalle régulier pour de tels sommets, sous les auspices de l’OEA. Or on l’a vu, depuis le début du XXIe siècle, un bras de fer permanent oppose l’Institution et ses mentors de la Maison-Blanche et du Département d’Etat à la vague des pays progressistes démocratiquement arrivés au pouvoir.
Mise sous pression par cette gauche, qui en fait une question « de principe », l’OEA lève à l’unanimité en 2009, lors du Sommet tenu à Trinidad-et-Tobago, l’exclusion qui pèse sur Cuba. Tout en remerciant ses amis, mais considérant toujours l’institution comme « à la solde de Washington », La Havane ne la réintègre pas, préférant participer activement à la Création de la Communauté des Etats latino-américains et caribéens (Celac). Toutefois, une crise éclate dans la perspective du VIe Sommet des Amériques prévu les 14 et 15 avril 2012 à Carthagène (Colombie). Considérant que Cuba participe désormais à tous les autres forums régionaux, les pays les plus radicaux, membres de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) [7], menacent collectivement de boycotter le Sommet si La Havane n’y est pas conviée.

Les Etats-Unis et le Canada réitérant leur veto à cette participation, contre l’avis du reste du continent finalement rallié à l’idée, le Sommet tourne au fiasco. L’équatorien Rafael Correa, le vénézuélien Hugo Chávez et le nicaraguayen Daniel Ortega n’y assistent pas, l’argentine Cristina Kirchner et le bolivien Evo Morales quittent prématurément les débats et, en présence d’un Barack Obama dépité, aucune déclaration finale n’est signée. « A quoi servent ces réunions, s’insurge le ministre des Affaires étrangères vénézuélien Nicolás Maduro ? Quand on débat, 32 pays sur 34 se mettent d’accord pour une position de respect à l’égard de Cuba (…) Comment décide-t-on les choses en démocratie ? » 
De l’épisode ressort une conclusion manifestée par plusieurs chefs d’Etat (dont la brésilienne Dilma Rousseff et le colombien Juan Manuel Santos) : un VIIe Sommet des Amériques, trois ou quatre ans plus tard, est d’ores et déjà mort-né si Cuba n’y est pas invité.

Message apparemment reçu. A Panamá, en avril 2015, Cuba participe pour la première fois au grand raout continental, ce qui permet la « rencontre historique » du 11 entre Obama et Raúl Castro. Les deux chefs d’Etat conviennent de renouer leurs relations diplomatiques, mais Obama ne promet pas la suspension de l’embargo économique, seul le Congrès étatsunien pouvant le lever. Cette réserve ainsi que l’annonce, au mois de mars précédent, de sanctions contre le Venezuela, qualifié par un décret du même Obama de « menace extraordinaire pour la sécurité nationale des Etats-Unis » provoquent de fortes crispations. Une fois encore, ce Sommet se termine sans document final : selon les normes de l’OEA, un tel document doit faire l’objet d’un consensus – qui, dans ce cas, n’existe pas, deux pays (les Etats-Unis et le Canada) s’opposant aux trente-trois autres nations.

On mentionnera à nouveau, car sa vie politique n’est qu’une sinistre répétition, le cas du Honduras. L’ élection présidentielle du 24 novembre 2013 a eu, en protagonistes principaux, la candidate du parti Liberté et refondation (Libre) Xiomara Castro (épouse de Manuel Zelaya, renversé en 2009) et Juan Orlando Hernández (« JOH »), du Parti national (PN), illégitimement au pouvoir depuis 2011. Les fraudes, ce jour-là, ont été aussi manifestes que grossières. L’OEA (mais aussi la Mission d’observation électorale de l’Union européenne) ont pourtant validé le processus, qualifié de « transparent ». « Le mot “transparent” ne peut pas s’appliquer à ce scrutin, ni au comptage, ni aux élections en général »,affirmera, dénonçant la collusion Washington-Bruxelles, l’un des membres de la mission d’observation européenne, l’autrichien Léo Gabriel [8].

Lors de la présidentielle suivante, en novembre 2017, « JOH » n’a pas le droit de se représenter. Il le fait néanmoins en violant ouvertement la Constitution. Mandatée depuis le 19 avril 2016 dans ce pays failli par la très vertueuse OEA, la Mission d’appui contre la corruption et l’impunité au Honduras (MACCIH) s’en lave les mains : « Nous ne nous mêlons pas de politique », déclare, le 19 août 2016, son porte-parole Juan Jiménez Mayor.
Au terme du scrutin lui aussi entaché de fraudes manifestes, et alors que l’opposition proteste et manifeste vigoureusement, le chef de la mission d’observation de l’OEA, l’ex-président (néolibéral) bolivien Jorge Quiroga, lui reproche bruyamment de retarder les opérations. Mieux informé peut-être, Luis Almagro, nouveau Secrétaire général de l’Organisation, dénonce les irrégularités qui ont affecté le scrutin et qui rendent impossible la désignation d’un vainqueur, ce qui constitue à ses yeux un « dangereux précédent pour la région  ». Cela n’empêche pas qu’au même moment, les Etats-Unis, suivis comme des toutous par le Canada, l’Argentine, le Mexique, la Colombie et le Guatemala, reconnaissent dans son dos « le triomphe » du président Hernández. Almagro prend acte des consignes envoyées par le Département d’Etat, se couche et en fait autant [9]

En revanche, il pique une colère homérique en évoquant la fraction de la droite vénézuélienne qui, au terme d’une vague de violence ayant provoqué 135 morts, va se rasseoir pour dialoguer, en République dominicaine, avec les représentants du président Maduro, « Je crois que, définitivement, l’opposition va devoir séparer le bon grain de l’ivraie », lâche-t-il sèchement pour exprimer sa réprobation devant l’absence de nouvelles victimes [10].

Les milieux politiques conservateurs trouvent toujours, quand cela leur paraît nécessaire, les carriéristes prêts aux plus viles besognes. C’est lors de l’Assemblée générale extraordinaire tenue le 18 mars 2015 au siège de l’Organisation, à Washington, que Luis Almagro, ancien ministre des Affaires étrangères du président uruguayen de centre gauche José « Pepe » Mujica, a été élu Secrétaire général de l’OEA, au terme d’un vote à bulletins secrets (33 voix « pour » et une abstention). Du fait de l’existence de l’Unasur et de la Celac, forums de concertation politique et économique créées respectivement en 2008 et 2011, sans les Etats-Unis (ni le Canada), sous l’impulsion des gouvernements progressistes, Almagro était le seul candidat en lice pour ce poste de moins en moins « prestigieux ».

Avant l’élection, l’image « de gauche » d’Almagro en trompa plus d’un. Craignant sans doute qu’il n’ait été contaminé par les ayatollahs, les secteurs les plus droitiers s’inquiétèrent du fait qu’il ait été ambassadeur de l’Uruguay en Iran pendant cinq années (1991-1996). D’autres dénoncèrent ses liens étroits avec les capitales « latinas » « populistes », et en particulier Caracas. Ce qui ne trompa ni Washington – qui avait fait pression sur l’ex-vice-président guatémaltèque Eduardo Stein et le juriste péruvien Diego García-Sayán pour qu’ils ne se présentent pas – ni l’ex-ministre des Affaires étrangères (et désormais président) du Venezuela, Nicolás Maduro.
Lorsque tous deux occupaient la même fonction pour leurs pays respectifs, Almagro avait beaucoup fait grincer des dents en se prononçant contre l’intégration du Venezuela dans le Mercosur, malgré la décision de tous les présidents des pays membres – dont le sien, « Pepe » Mujica [11]. Il irrita encore à Caracas lorsque, en 2014, il prôna avec insistance un « dialogue » prenant en compte les exigences de l’opposition, alors que cette dernière, depuis ses « guarimbas » (barricades), mettait le Venezuela à feu et à sang.
Elu finalement Secrétaire général de l’OEA, Almagro prend ses fonctions le 26 mai 2015. Deux semaines ne se sont pas écoulées qu’il attaque et agresse déjà le Venezuela. Les relations se détériorent ouvertement quand, en octobre, il reçoit chaleureusement les épouses des dirigeants d’opposition incarcérés, Leopoldo López, Antonio Ledezma et Daniel Ceballos.

C’est avec une agitation de convulsionnaire qu’Almagro va se joindre à la campagne des Etats-Unis et entretenir une belligérance permanente contre Caracas. En novembre 2015, à la veille des élections législatives, il pond un rapport de dix-huit pages dans lequel il avertit que « les conditions nécessaires de transparence et de justice électorale » ne sont pas remplies. La droite l’emportant largement, il oublie (très) momentanément ce mensonge éhonté. Mais accuse le Tribunal suprême de justice (TSJ) de se livrer à un « attentat contre la démocratie » lorsque celui-ci déclare la nouvelle Assemblée nationale en « desacato » (outrage à l’autorité) pour voir fait prêter serment à trois députés sur lesquels pèsent des suspicions de fraude.
Les 12 et 13 mai 2016, Almagro participe à un forum au cours duquel l’ex-président colombien Álvaro Uribe appelle à l’occupation du territoire vénézuélien par une armée étrangère. Le 31 du même mois, après avoir exercé sans résultat sur la région une forte pression pour discuter du cas vénézuélien, il décide de son propre chef d’invoquer la Charte démocratique et de convoquer en urgence une première réunion.

Plus aucune équivoque n’existe. « Tu sais que je t’ai toujours soutenu et encouragé, lui a déjà écrit le 18 novembre 2015 son mentor, l’ex-président José Mujica. Tu sais que j’ai soutenu tacitement ta candidature à l’OEA. Je regrette que les faits m’aient démontré à plusieurs reprises que je m’étais trompé (…) Je déplore la direction dans laquelle tu t’engages et je la sais irréversible. A cause de cela, je te dis adieu maintenant officiellement et prends congé [12]. » Ce désaveu n’empêchera pas nombre de faussaires médiatiques de continuer à présenter Almagro comme l’ex-ministre du président « de gauche » Mujica. Ils observeront d’ailleurs le même silence complice lorsque sa formation d’origine, le Front large (centre gauche), en décembre 2018, expulsera Almagro de ses rangs pour sa conduite interventionniste et fonctionnelle aux intérêts des Etats-Unis à la tête de l’OEA.

Cent trente-deux pages, pas une de moins : le « rapport » que présente Almagro à l’OEA tente le 31 mai 2016 de justifier la suspension dont il rêve en raison de « la crise humanitaire, du blocage des pouvoirs d’Etat et de la situation des droits humains contre (sic) les prisonniers politiques ». Seul le Paraguay l’appuie (on y déteste Maduro en raison du rôle qu’il a joué en 2012 dans la dénonciation du coup d’Etat contre Lugo). Dans une démarche qui deviendra une habitude, Almagro va se réfugier dans le giron des sénateurs républicains et démocrates étatsuniens Dick Durbin, Marco Rubio, Bill Nelson et Tom Udall, avant de tweeter triomphalement : « (ils) appuient mon initiative sur le Venezuela. »
Le Conseil permanent de l’OEA n’apprécie guère : le 14 juin, par 19 voix (12 « contre », une abstention, deux absences), il approuve une demande d’évaluation de la conduite du Secrétaire général déposée par la délégation du Venezuela. Une claque, un rappel à l’ordre, l’équivalent d’une condamnation.
Mais le vent tourne dans la région.

Première réaction d’Almagro lorsque débute au Brésil, toujours en 2016, le renversement de Dilma Roussef, à l’instigation d’Eduardo Cunha, président de… la Chambre des députés (cela devient une manie) : « Pour nous, il s’agit d’une procédure de destitution contre une présidente qui n’est pas accusée d’avoir commis des actes illégaux. C’est d’autant plus préoccupant que ceux qui ont actionné le mécanisme de destitution sont des parlementaires qui sont eux-mêmes sous le coup d’accusations, ou qui ont été condamnés. C’est le monde à l’envers. »
La planète retombe miraculeusement sur ses pattes dès lors que, le 7 septembre suivant, le vice-président américain Joe Biden qualifie le coup d’Etat institutionnel – rebaptisé « impeachment » – « d’un des meilleurs changements politiques qu’a connu la région ces derniers temps », que le président « de facto » Michel Temer se joint à la croisade contre Caracas (et que, sans aucune preuve attestant de sa culpabilité, « Lula » da Silva ne tardera pas à être embastillé). Dans une interview, Almagro peut oublier tant « Dilma » que la protection de l’Etat de droit et revenir aux fondamentaux : « La profonde crise sociale, économique et institutionnelle du Venezuela est la problème numéro un de l’OEA. »

A partir de mars 2017, sur la base d’un « Rapport Almagro » élaboré avec les secteurs les plus extrémistes de l’opposition et leurs ONG satellites, le Secrétaire général multiplie les invectives et les ultimatums, les accusations de « rupture totale de l’ordre démocratique », les demandes d’« élections générales sans délai et à tous les niveaux », les tentatives d’application de la CDI. Malgré le renfort de l’Argentine, passée à droite avec l’élection de Mauricio Macri, ses efforts demeurent vains. Vingt pays continuent à exprimer leur soutien au Venezuela. En phase avec les membres de la Communauté des Caraïbes (Caricom), Harvel Jean-Baptiste, ambassadeur d’Haïti au sein de l’OEA, s’insurge (le 27 mars) : « Le moment est grave. Il dépasse de loin la question du Venezuela. Les agissements du Secrétaire général fragilisent notre Organisation. Ses actes ne nous rassurent pas du tout pour ce qui concerne la paix et la stabilité dans la région. Si nous laissons le Secrétaire général, comme il le fait, s’immiscer sans réserve dans les affaires internes d’un pays, au détriment du principe du respect de la souveraineté des Etats, bientôt Haïti et d’autres pays de la région, seront eux aussi victimes de cette même dérive de l’Organisation. »

Il n’y a dans cette formule aucune exagération. Un nouveau coup de force a lieu début avril au sein de l’institution théoriquement « multilatérale » lors d’une « réunion extraordinaire » tenue en l’absence du représentant bolivien Diego Pary, pourtant président pro tempore du Conseil permanent et, à ce titre, seul habilité à convoquer ou suspendre une session. Dénonçant ce viol éhonté du règlement (article 37), le Venezuela et le Nicaragua se retirent et c’est présidé par l’ambassadeur du Honduras Leónidas Rosa Bautista (le vice-président haïtien du Conseil permanent ayant également été écarté) que 21 pays sur 34 débattent de la situation de la République bolivarienne. Sans vote, « par consensus » – la République dominicaine, les Bahamas, le Belize et le Salvador s’étant abstenus ! –, 17 voix dénoncent « une altération inconstitutionnelle de l’ordre démocratique » au Venezuela. Ce qui, en l’occurrence, et au-delà des effets d’annonce qu’amplifie la caste médiatique, ne change strictement rien à la situation : 24 voix sont irrévocablement nécessaires pour suspendre le pays que préside Maduro.

Pour aller de nulle part à nulle part, les tentatives vont se multiplier, toujours sans résultat. « Ils ont cherché un consensus et le seul consensus qu’ils ont réussi à obtenir dans cette réunion est qu’il n’y a pas de consensus »,s’amusera le 31 mai 2017 la chancelière vénézuélienne Delcy Rodríguez. Un tel échec permanent amène les sbires de Trump, Almagro et ceux qui les suivent à susciter l’apparition du Groupe de Lima, coalition informelle dépourvue de toute assise juridique, qui naît dans la capitale péruvienne le 8 août 2017, au moment où de violentes manifestations secouent le Venezuela [13]. Comme ses mentors, cette Sainte alliance s’étrangle lorsque, mettant fin aux violences, Maduro convoque et fait élire, respectant à la lettre les articles 347, 348 et 349 de la Constitution, une Assemblée nationale constituante, le 30 juillet 2017.

La coalition d’opposition volant en éclat lorsque ses secteurs modérés participent à l’élection présidentielle du 28 mai 2018, en la personne d’Henri Falcón, c’est désormais et uniquement depuis l’administration Trump, le Groupe de Lima et l’OEA que la bataille du Venezuela va être menée.
Un art très sûr de la mise en scène… Dès septembre 2017, l’Organisation a entamé des audiences pour évaluer s’il est possible de porter la situation au Venezuela devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité. Ces auditions sont menées par le prestigieux « conseiller spécial » dont s’est doté Almagro : Luis Moreno Ocampo, ancien procureur de la CPI. Celui-ci commence à recevoir des membres de la « société civile » et des déserteurs des forces armées. Manque de chance, dans le cadre des révélations dites des « Panama Papers », on découvre que l’admirable justicier a réalisé de fortes transactions financières dans des paradis fiscaux – Panamá, Belize et Iles Vierges britanniques. Pris la main dans le pot de confiture (ou le sac de dollars), Ocampo préfère renoncer à s’occuper du Venezuela.

On devra attendre mai 2018 pour qu’Almagro, sur la base d’un « rapport » de 400 pages (plus 400 pages d’annexes) demande à la CPI d’ouvrir une enquête contre le régime de Maduro. Ce qui fait le « buzz » et impressionne l’opinion (là est son but), mais omet l’essentiel : juridiquement, l’OEA n’est pas habilitée à envoyer une plainte à la CPI ; seul peut le faire l’un des vingt-huit Etats américains qui ont ratifié le Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour de La Haye.

En 2018, l’offensive tourne à l’hystérie. Membre du premier cercle, très réactionnaire, de Trump, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton pointe du doigt une supposée « troïka de la tyrannie » – Cuba, le Venezuela et le Nicaragua (tous trois membres de l’ALBA). Dans le troisième de ces pays, une alliance hétéroclite de la faction la plus droitière de la bourgeoisie, du patronat, de l’Eglise et d’une classe moyenne « mondialisée » insensible au sort des classes populaires tente par la violence de déstabiliser Daniel Ortega. Dont les forces de l’ordre et les partisans, au nom de la légitime défense, réagissent tout aussi rudement.

L’OEA emboîte immédiatement les pas de la Maison-Blanche et hurle avec les loups. Un projet de résolution écrit sous la dictée de l’ambassadeur américain Carlos Trujillo et appuyé par sept pays enjoint le chef de l’Etat « nica » de mettre en place un calendrier électoral – en d’autres termes, d’organiser des élections anticipées (le même type d’injonction que celle adressée à Maduro). Sur la base d’un chiffre de victimes relevant de la manipulation, Almagro invoque son article préféré de la Charte démocratique, l’article 21, qui permettrait de suspendre le Nicaragua de l’OEA. La même bataille que celle qui cible le Venezuela débute au sein de l’Organisation.
Le même type d’imposture opère également, avec la complicité d’ONG nationales et internationales tendancieuses et simplistes et de l’ensemble des médias dominants.

Le conflit qui déchire le Nicaragua opposerait les tenants d’une « dictature » et les défenseurs, présentés comme « progressistes », de la démocratie. Le 26 avril 2019, lors d’une session de l’OEA consacrée à ce pays, l’ « expert » chargé de mettre en cause le gouvernement sandiniste s’appellera Jaime Aparicio. Bolivien, celui-ci a été vice-ministre, puis ministre des Affaires étrangères durant la première présidence du néolibéral Gonzalo Sánchez de Lozada (1993-1997), plus tard ambassadeur de son pays aux Etats-Unis lors du second mandat, débuté en 2002, du même Lozada – lequel devra démissionner précipitamment et s’enfuir à Miami en octobre 2003 pour échapper aux procès concernant sa responsabilité dans la répression d’un mouvement populaire (une soixantaine de morts et des centaines de blessés) [14].

En 2007, c’est Aparicio qui a coordonné une visite aux Etats-Unis des préfets des riches régions boliviennes en rébellion contre Evo Morales – Rubén Costas (Santa Cruz) ; Ernesto Suárez (Beni) ; Manfred Reyes Villa (Cochabamba) ; Mario Cossío (Tarija). En juin de l’année suivante, ceux-ci tentèrent de renverser l’ « Indien » en déclenchant un très violent mouvement séparatiste, qui n’échoua que grâce à l’action déterminée de l’Unasur (et pas de l’OEA). Depuis, et en tant qu’avocat, Aparicio a défendu, contre le gouvernement du président Morales, la cause d’un mouvement indigène qui refuse l’ouverture d’une route dans la région amazonienne du TIPNIS (Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure), quand d’autres communautés autochtones réclament une telle voie de communication.
En quoi de telles activités lui donnent-elles une quelconque légitimité pour dénoncer devant l’OEA l’ « Etat délinquant » de Daniel Ortega ? Opération de propagande qui n’a eu jusqu’à présent aucun effet pratique (faute du nombre de voix requis), sauf celui de « préparer » l’opinion. Et de justifier la mise en application des sanctions illégitimes mises en œuvre par Washington, en vertu d’un « Nica Act » approuvé le 20 décembre 2018 [15].

Pour en revenir au Venezuela, Trump accentue là aussi les sanctions et, au mépris du droit international, provoque un mortifère et dramatique étranglement économique du pays. Le vice-président Mike Pence en personne participe à une session spéciale du Conseil permanent le 7 mai 2018. Dans les installations de cette même OEA où, le 14 octobre, il a présidé la cérémonie d’investiture d’un Tribunal suprême de justice vénézuélien fantoche, la dérive d’Almagro prend une telle ampleur qu’Evo Morales estime qu’il faudrait lui envoyer un psychiatre.
Une pression terrible est exercée par les Etats-Unis sur les petites nations de la Caraïbe (et même habituellement sur les autres pays, Washington finançant 60 % du budget de l’OEA et menaçant régulièrement de réduire sa contribution se sa ligne politique n’est pas respectée). Menacés de sanctions et des pires turpitudes, certains vont flancher et retourner leur veste, comme la Jamaïque ou Haïti (après l’accession au pouvoir de l’actuellement très contesté Jovenel Moïse).

De son côté, Almagro « fait le job ». On l’a vu, en octobre 2017, aux côtés de l’amiral Kurt Tidd, chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis. On le voit une première fois en septembre 2018 à Cucutá, côté colombien de la frontière, où il invoque à nouveau une intervention militaire, préoccupé qu’il est par la vague migratoire des Vénézuéliens qui, victimes de la crise, abandonnent leur pays. Il s’agît là d’une grande première. A t’on jamais un Secrétaire général de l’OEA se déplacer en Colombie pour se préoccuper du sort des réfugiés internes ? :

  • 99 000 entre 1990 et 1994 (mandat de César Gaviria) ;
  • 457 735 de 1994 à 1998 (Ernesto Samper) ;
  • 1 550 409 de 1998 à 2002 (Andrés Pastrana) ;
  • 2 869 986 de 2002 à 2010 (deux mandats d’Álvaro Uribe) ;
  • 704 148 de 2010 à 2014 (Juan Manuel Santos) [16]

Qu’on n’espère pas plus entendre Almagro interpeler le président Iván Duque sur le fait que (d’après le très officiel Défenseur du peuple Carlos Negret), du 1er janvier 2016 à février 2019, 462 dirigeants communautaires ou politiques, défenseurs des droits humains ou syndicalistes ont été vilement assassinés [17].

On a soutenu le pour et le contre sur ce point, mais, en dernière analyse, malgré les efforts d’Almagro et de la droite continentale, nulle réunion, de routine ou « extraordinaire », n’a débouché sur les résultats escomptés : aucune des résolutions destinées à suspendre Caracas pour ses supposés égarements n’a obtenu le nombre de voix requis. L’auto-proclamation le 23 janvier 2019 du fantoche Guaido – non reconnu par les deux tiers des pays siégeant à l’Assemblée générale de l’ONU – ne change que très peu à l’affaire (si l’on s’en tient strictement au droit). Quand l’OEA, le 10 janvier, a déclaré « illégitime » le second mandat de Maduro (19 « pour », 6 « contre », 8 abstentions, une absence), il s’agissait d’une résolution illégale, ce type de décision ne figurant en aucun cas dans les statuts de l’Organisation. La reconnaissance de Guaido, le 24 janvier, s’est inscrite dans le même registre.
Lors de l’étape suivante, le 9 avril, dix-huit jours avant le départ officiel du Venezuela – au terme du délai de deux années imposé, après l’annonce de son départ, par les statuts de l’OEA –, il a fallu pousser encore plus loin le bouchon pour l’ « expulser » précipitamment et symboliquement avant… qu’il ne parte volontairement, comme prévu !

Pendant des semaines, les Etats-Unis et la plupart des pays du Groupe de Lima ont multiplié les efforts pour obtenir l’adoption d’une résolution qui, à l’OEA, destituerait les représentants du gouvernement de Maduro et les remplacerait par un « ambassadeur » désigné par Guaidó. En désespoir de cause, sur instruction de la Maison-Blanche, un cynique coup de force a permis cette opération. Là où il eut fallu l’accord des deux tiers des pays membres, c’est avec une majorité simple de 18 voix que, ce 9 avril, le Conseil permanent a expulsé de facto le gouvernement vénézuélien et a reconnu Gustavo Tarre Briceño, représentant du président illégitime.

Cette décision illégale, sans précédent dans l’histoire diplomatique et politique du continent a créé de fortes tensions au sein des pays non alignés sur Trump, Bolsonaro, Duque et leur « porte flingue » Almagro (par charité chrétienne, on n’évoquera ni l’Union européenne ni le président français Emmanuel Macron). « Nulle part dans la charte de l’OEA, ni dans ses règlements, le Conseil permanent n’a le pouvoir de décider de la reconnaissance d’un gouvernement, s’est indigné Sir Ronald Sanders, ambassadeur d’Antigua-et-Barbuda. De plus, comme cela a été mentionné à maintes reprises lors de la réunion, la reconnaissance d’un gouvernement est le droit souverain des Etats et ne peut être déterminée ou imposée par une organisation multilatérale. A tout le moins, étant donné son importance politique, la question aurait dû être examinée par une session extraordinaire de l’Assemblée générale, l’organe suprême de l’OEA. »

Peu relayé médiatiquement, un vent de révolte souffle sur l’institution multilatérale – et non supranationale ! – ainsi que sur la mafia qui prétend y imposer sa loi. Un nombre important d’Etats membres ont considéré comme nulle et non avenue, sans effet juridique, la résolution du 9 avril. Chacune à sa manière, les délégations d’Antigua-et-Barbuda, de Trinidad-et-Tobago, de Saint-Vincent-et-les Grenadines, de la Dominique, de la Bolivie, du Mexique, du Nicaragua, du Guyana, du Surinam, de Saint-Kitts-et-Nevis, de la Barbade et de l’Uruguay ont exprimé leur refus de reconnaître l’ambassadeur fantoche du fantoche Guaido.

Le Venezuela, lui, a fait la fête. Le samedi 27 avril, jour effectif de son retrait « des latrines de l’impérialisme », comme les a qualifiées le président de l’Assemblée nationale constituante Diosdado Cabello, une grande manifestation populaire a eu lieu à Caracas pour fêter l’événement.

Au nom de la souveraineté et de la dignité.

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Maurice Lemoine

Notes:


[1Exprimée en 1823 par le président étatsunien James Monroe, la déclaration de principe « l’Amérique aux Américains » (dite « Doctrine de Monroe »), sous couvert de rejeter le colonialisme européen, avait surtout pour objectif de placer tout le continent sous l’aire d’influence de Washington. Enoncé pour la première fois en 1845, un concept du même ordre la compléta : « Notre Destinée manifeste [consiste] à nous étendre sur tout le continent que nous a alloué la Providence pour le libre développement de nos millions d’habitants qui se multiplient chaque année. »

[2D’après des documents étatsuniens « déclassifiés » en septembre 1998.

[3Ainsi que, à un degré moindre, les gouvernements du Pérou et du Venezuela.

[4Philippe Hugon, « Le rôle des ressources naturelles dans les conflits armés africains », Hérodote, Paris, 2009/3.

[5Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay.

[6Le système interaméricain des droits de l’Homme (SIDH) n’est en vigueur que dans 22 des 34 Etats membres de l’OEA : les Etats-Unis et le Canada ne l’ont pas ratifiée (Trinidad-et-Tobago s’en est retiré en mai 1999 et le Venezuela en septembre 2013).

[7En 2012 : Venezuela, Cuba, Bolivie, Nicaragua, Equateur, la Dominique, Antigua-et-Barbuda et Saint-Vincent-et-les-Grenadines (le Honduras s’est retiré après le coup d’Etat de juin 2009).

[10El Universal, Caracas, 28 novembre 2017.

[11Le Venezuela rejoindra finalement le Mercosur le 31 juillet 2012 (avant d’en être suspendu en août 2017 pour une supposée « rupture de l’ordre démocratique »).

[12Cette lettre ne sera rendue publique par Mujica que le 18 juin 2016.

[13Le Groupe de Lima rassemble alors l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Panamá, le Paraguay, le Pérou, le Guyana et Sainte-Lucie. Le Mexique le quittera après la prise de fonction du président de centre gauche Andrés Manuel López Obrador en décembre 2018.

[14Reconnu coupable (avec son ministre de la Défense) par une cour de justice de Floride, Sánchez de Lozada a été condamné en avril 2018 à payer 10 millions de dollars d’indemnisation aux familles des victimes qui s’étaient portées partie civile.

[15Si aucun accord n’est trouvé entre les délégations du pouvoir et de l’opposition (Alliance civique) actuellement en négociation, une réunion de l’Assemblée générale de l’OEA est prévue, le 26 juin prochain, à Medellín (Colombie), pour tenter d’appliquer la Charte démocratique et suspendre le Nicaragua.

[16Chiffres du Haut commissariat pour les réfugiés des Nations unies (HCR) et de la très officielle Unité des victimes, du gouvernement colombien.

Histoires du Venezuela: quand jouer au foot peut sauver la vie, par Esther Yanez Illescas

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Reportage du 30/04/2019, par Esther Yanez Illescas (depuis Caracas). Twitter: https://twitter.com/EstherYez

On a tué le frère de Leo alors qu’il n’avait pas même atteint l’âge de conduire une voiture. Ni de boire de l’alcool ou de faire l’amour. Encore que la notion d’âge pour faire telle ou telle chose est toute relative. C’est bien connu. A Caracas surtout où tout peut arriver, comme dans la Cité des Etoiles.

Caracas mord mais embrasse aussi très bien. C’est ce qu’en disent les amoureux qui ne dansent pas le lalaland. On a abattu le frère de Leo dans une impasse du Marché de Coche (quartier sud-ouest de la capitale) : un type se plaignait de ce que Leo vendait plus de pastèques et de cigarettes que lui. Il y a eu une embrouille, une bagarre, un coup de couteau sur un bras, une course poursuite et des coups de feu.

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Photo : La violence et la délinquance dans les faubourgs de Caracas ont coûté la vie au frère de Leo mais le sport sert d’échappatoire à ce contexte, évitant ainsi qu’il ne se pérennise.

Il est parti pour toujours et le Marché poursuit sa routine, avec ses bruits et sa foule compacte. La famille du frère de Leo ne sait toujours pas ce qui s’est passé dans cette rue sans issue où l’un des siens est définitivement resté sur le pavé.

Leo ne veut pas finir comme son frère, c’est pour ça qu’il joue au foot. “Le foot m’a rendu meilleur et m’a éloigné du mauvais chemin”. Il a 16 ans et reste sérieux. Il rit timidement car il a conscience de dire des choses importantes et que son histoire personnelle est une histoire de réussite qui peut servir d’exemple pour les autres jeunes, qui l’appellent “capitaine”.

Leo a commencé à jouer au foot dans l’équipe de son quartier, “Lidice”. L’équipe, en tenue vert et blanc, se nomme “Les Grands de Lidice” ; elle a été créée le 14 janvier 2012, sous un arbre, quand son entraîneur, Pablo, connu de tous comme Cheo, a eu une idée lumineuse (sa lanterne s’est éclairée, selon son expression), celle de faire de son vice, le foot, une passion et de sortir les copains du quartier de l’inactivité et de la rue”.

Le frère de Leo était mêlé à des affaires de drogue et s’était mis dans des problèmes. Cela arrive parfois. C’était l’aîné de la famille et un jour il a eu une discussion avec Leo. Leur mère lui a demandé de quitter, non pas la maison, mais la chambre et de laisser son petit frère tranquille. Mais il l’a mal pris et il est parti pour toujours.

L’équipe de foot existait déjà à l’époque et tous deux y jouaient. Le plus jeune prit la place de l’aîné et c’est finalement lui, le plus petit, qui a fait du foot sa raison d’être. Leo a été l’un des premiers à enfiler le maillot des “Grands de Lidice” et maintenant il est sur le point de devenir le champion du Tournoi de Football de Salon du District.

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Photo : Leo, un jeune de Caracas, a trouvé refuge dans le football pour éviter de tomber dans les mauvaises habitudes bien connues du quartier.

La finale se jouera à Caracas le 4 mai prochain et il se réjouit à l’idée d’une éventuelle victoire. “ L’année dernière, nous avons participé pour la première fois à la finale et sommes arrivés en deuxième position. On verra bien ce qui se passera cette année”. Ils pleureront, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent.

J’ai pris le mauvais chemin, comme mon frère qui est tombé dans la drogue et la délinquance. J’étais toujours dehors, dans la rue, car ma maman travaillait toute la journée, donc en sortant du collège, j’allais dans les cybercafés, je m’amusais à m’accrocher à l’arrière des camionnettes, je répondais mal aux gens qui me disaient que je faisais des bêtises et ça finissait par des coups de pied”.

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Photo : Leo a déménagé dans un quartier plus éloigné où il s’entraîne aussi, mais sa passion pour le foot est si forte qu’il revient ici, dans son ancien quartier pour taper dans le ballon.

L’histoire de Leo n’a rien d’exceptionnel. La vie du quartier offre peu d’occasions de faire la fête, mais beaucoup de désoeuvrement, de temps inoccupé et peu de place pour le romantisme. “Le foot m’a aidé à devenir moins agressif, il m’a beaucoup changé, il m’aide à évacuer, et je m’en suis sorti. J’ai trouvé tout le soutien dont j’avais besoin auprès de mes copains d’équipe. Ils me font confiance et m’appellent “capitaine” parce ce que c’est moi qui passe le plus de temps sur le terrain”. Et il rayonne de fierté.

Leo travaille sur une piste de motocross à Caracas. Il y a aussi des karts, ces petites voitures que jeunes et moins jeunes utilisent sur une piste reproduisant le Formule 1, et une tyrolienne dont Leo s’occupe. Il a abandonné ses études mais il dit qu’il se remettra aux cours du soir. Après le foot, ce qu’il préfèrerait, c’est de devenir ingénieur-mécanicien ; pour cela, il doit aller à l’Université.

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Photo : le quartier du “Lidice”, située au pied du Mont Avila, entre dans le cadre du projet sportif et éducatif qui inclue des jeunes de tous âges.

C’est peut-être ici (au Venezuela) ou au Brésil qu’il aimerait s’installer, “là où on joue le mieux”. Au foot, bien-sûr. Et il rit. Actuellement, il ne vit pas à Lidice, mais à Caricuao, un autre quartier situé beaucoup plus loin du Centre et de son équipe. Mais chaque vendredi, il arrive ponctuellement à 5 heures de l’après-midi pour l’entraînement au stade du Collège Jose Luis Ramos.

Le terrain de foot est ouvert du lundi au vendredi. Avant que Pablo et les autres n’aient créé “Les Grands de Lidice”, il était toujours fermé et ils n’y avaient pas accès. “Un vrai gâchis”, dit Pablo, 54 ans court de taille mais résolu, un passionné des choses à réaliser et qui finissent par l’être.

J’ai formé cette équipe dans le but de ne plus voir de gamins dans la rue, plantés là sans rien faire”, dit-il avec la lucidité de celui qui s’en est sorti indemne. “Un jour, j’ai installé un pupitre sous un arbre “mamon macho” et je me suis assis là, attendant ceux qui viendraient. Je pensais juste faire quelque chose pour ma communauté et je voulais ouvrir une école sportive”.

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Photo : L’idée des unités d’encadrement comme “les Grands de Lidice” est de garder les jeunes à l’écart de la rue et d’éviter ainsi qu’ils ne se retrouvent mêlés à des problèmes de délinquance.

L’ombre de l’arbre sous lequel il attendait s’est remplie d’enfants. Plus de 60 jeunes sont venus et j’étais seul, assis là, en face d’eux. Je leur ai expliqué ce que je voulais faire et nous nous y sommes mis. Cela fait 8 ans que nous travaillons et faisons des compétitions d’affilée”.

Aujourd’hui, ce sont plus de 200 jeunes âgés de 4 à 18 ans qui enfilent le maillot vert et blanc. Pablo entraîne chaque jour des groupes répartis par tranches d’âge. La piste ouvre à 5 heures de l’après-midi et ferme vers 7 ou 8 heures du soir. Le temps passe vite, surtout à cette époque de l’année où la neige atteint les goals que défendent les jeunes. Lidice est situé en altitude, au pied de la montagne “Avila” qui surplombe Caracas, et quand le soleil se couche, tombe le friocito (le petit froid, selon l’expression des habitants). Ce qui est mieux pour jouer. Les caraquenos aiment le froid caribéen.

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Photo : Pablo, connu comme Cheo, est l’artisan des “Grands de Lidice”.

L’équipe de foot est autogérée à 100%. A ses débuts, la crise ne frappant pas encore le pays aussi durement qu’aujourd’hui, elle percevait des subventions du Gouvernement, ainsi que du matériel sportif. Actuellement, elle vit des apports des familles qui donnent ce qu’elles peuvent en fonction de leurs revenus ou de leur bonne volonté. Tout compte et est bon à prendre par ces temps de guerre. Quelques bolivars (monnaie nationale), des chaussures, quelques heures de bénévolat pour aider l’équipe en quoi que ce soit.

“Les Grands de Lidice” sont les fils des “Petits de Lidice”, l’équipe dans laquelle jouait Pablo quand il n’était encore qu’un chamo (gamin, dans le jargon vénézuélien). Les “Grands” ont commencé à jouer dans la rue, marquant les buts avec des pierres, sans maillot ni beaucoup de discipline, “comme de jeunes dingues”, raconte Cheo.

Il se rappelle aussi que lors de leurs premiers championnats, on n’a pas voulu les laisser jouer parce qu’ils ne portaient pas les chaussettes de foot règlementaires ; chacun d’entre eux s’étant mis celles qui leur étaient tombées sous la main, en général plus courtes que celles du footballeur Maradona.

Finalement, le propriétaire d’une gargote s’est entiché d’eux et leur a offert de vieux maillots qu’il avait gardés dans un débarras. Ils étaient blancs et verts et trop grands pour eux. “Mais quelle fierté de les porter”. Il la ressent encore.

“Quand je ne suis pas sur le terrain de foot, je passe mon temps à réfléchir”. A quoi ? “Je crois à ce processus révolutionnaire en cours, malgré toutes les difficultés, et j’y crois parce que cette école est née de la Révolution. Chavez évoquait les écoles communautaires et nous n’aurions jamais pu entrer dans ce Collège et utiliser son terrain sans cette Révolution”.

A part cela, on parle peu de politique entre les jeunes, dans le cadre du foot. Il s’agit d’une activité sportive. Ils viennent, jouent, s’amusent, pleurent, bougent dans leur corps et dans leur tête, se font des amis, forment une famille. Puis repartent. Ils reviendront s’entraîner pour un championnat ou simplement pour se sentir bien, se sentir meilleurs ; ils organisent des discussions, des séances d’entraînement. Les plus grands forment les plus petits.

C’est un cercle vertueux qui fonctionne loin des gros titres qu’occupe le Venezuela quand le palais présidentiel de Miraflores vacille ou plutôt qu’on veut le faire vaciller.

C’est du sport. Et ça marche toujours, peu importe la taille des chaussettes.

Esther Yanez Illescas 

Source : https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201904301086987778-venezuela-cuadros-futbol-barrios-populares/

Traduction: Frédérique Buhl

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4IM

Venezuela, une femme parmi tant d’autres (2) : Adriana Ramirez

Venezuela, une femme parmi tant d’autres. Micro-portrait numéro 2: Adriana Ramirez (3 min., ESP Sous-titres FR).

Face au blocus économique états-unien et à la hausse des prix par le secteur privé, le gouvernement bolivarien remet chaque mois à six millions de familles des caisses d’aliments à très bas prix. Pour les distribuer, les citoyen(ne)s, en majorité des femmes, s’organisent en Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP). Selon Adriana Ramirez, “le secret est d’écouter, écouter, les jeunes notamment, pour transformer l’ancien en nouveau”.

Production: Venezuelainfos. Réalisation: Jorge Henriquez et Victor Daniel Rivera. République Bolivarienne du Venezuela 2019.

URL de cet article: https://wp.me/p2ahp2-4Iy

Venezuela : Ce n’est un coup d’Etat que si le gouvernement états-unien le dit, par Alan MacLeod (FAIR)

La rage médiatique qui a légitimé la répression contre les Gilets jaunes en France aide, par analogie, à mesurer l’étendue du mensonge sur le Venezuela. L’occultation de la base populaire du chavisme et la transformation en “société civile luttant pour la démocratie” d’une minorité nostalgique de l’apartheid, victorieuse à Brasilia et impatiente à Caracas, ont déjà fait l’objet de quelques centaines d’analyses sur ce blog (voir “médiamensonges/propagande/désinformation”). Les médias français étant, avec un retard de quelques heures ou minutes, l’ombre portée des médias privés du Venezuela et des Etats-Unis, on gagne du temps à étudier l’original.

Venezuelainfos

Les médias se rangent du côté de Trump plutôt que du bon sens en qualifiant le coup d’État de  » protestation « . Par Alan Mc Leod, de FAIR

Un militant de l’extrême droite putschiste (photo: Fernando Llano, AP).

CNN (4/30/19) a dit aux Etats-Unis qu’il faut “soutenir le peuple” du Venezuela, avant de déclarer explicitement : “soutenir le peuple vénézuélien signifie espérer que Maduro va partir”

L’Histoire semble se répéter au Venezuela, où l’opposition locale de droite a lancé une nouvelle tentative de chasser le Président Nicolas Maduro du pouvoir. Entouré d’une poignée de partisans inconditionnels, Juan Guaidó, président “autoproclamé”… par Washington, a appelé les militaires à se soulever pour renverser le président démocratiquement élu Nicolas Maduro, ce 30 avril 2019. Guaidó, un homme qui ne s’est jamais présenté aux élections présidentielles, avait tenté la même chose en janvier. La droite vénézuélienne a déjà tenté de renverser Maduro et son prédecesseur Hugo Chávez en de nombreuses occasions, notamment en 2017, 2014, 2013, 2002 et 2001.

Bien qu’elle porte les marques évidentes d’un coup d’État – défini comme « le renversement violent ou la modification d’un gouvernement existant par un petit groupe » – les médias états-uniens ont massivement soutenu cette tentative, comme ils l’ont fait dans le passé – (FAIR.org1/25/195/16/184/18/02). CNN (4/30/19) a dit aux Etats-Unis qu’il faut “soutenir le peuple” du Venezuela, avant de déclarer explicitement : “soutenir le peuple vénézuélien signifie espérer que Maduro va partir” – répétant ce phénomène étudié par FAIR (1/31/19) qui veut que pour les médias privés, “le peuple du Venezuela” est la minorité (raciste, blanche) qui est d’accord avec le gouvernement états-unien. CNN (4/30/19) a également utilisé les images des paramilitaires de Guaidó (identifiables par leurs brassards bleus) pour illustrer un rapport expliquant que les forces du “dictateur socialiste” Maduro “fauchaient des citoyens dans les rues.”

Pas un Coup d’Etat mais un…

Traduction: « En photos : Un défi de l’opposition soutenu par l’armée est en cours au Venezuela »… Le prix de l’euphémisme le plus lourd revient au …the Washington Post (4/30/19)!

Le cadre perceptif est un puissant outil de propagande. Ne dites pas “bombardement massif” mais “attaque chirurgicale”. Ne dites pas “tortures” mais “techniques avancées d’interrogatoire”. Ne dites pas “droite putschiste” mais “opposition”, ou “société civile”. Dans leurs efforts pour éviter l’usage du terme négatif, bien qu’approprié, de “coup d’Etat” pour décrire les événements qu’ils soutiennent, les médias doivent parfois emprunter des détours bizarres et des voies tordues. Le Washington Post (4/30/19) a employé l’expression confuse de “défi mené par l’opposition et soutenu par les militaires”.  Le Post (4/30/19) a aussi publié un article en appui à Guaidó sous le titre “Une tentative de coup d’Etat est-elle en cours au Venezuela ?” Commençons par définir “coup d’Etat” pour voir s’il en existe de “nobles” et “démocratiques”…

D’autres médias ont également refusé d’utiliser le mot le plus logique pour décrire les événements. CBS (4/30/19), Reuters (5/1/19) et CNN (5/1/19) ont choisi le mot “soulèvement” NPR (4/30/19), le New York Times (4/30/19) “protestation”. Yahoo! News a préféré “pari à haut risque” (5/1/19). De son côté le Miami Herald (4/30/19) a insisté sur le fait que la “rébellion militaire” au Venezuela “peut être appelée de multiples manières. Mais ne l’appelez pas une tentative de coup d’Etat.

Même des médias internationaux comme la BBC (5/1/19), le Guardian (5/1/19) ou Al-Jazeera (5/1/19) n’ont utilisé le terme “coup d’Etat” qu’entre guillemets, en le définissant comme une accusation provenant des autorités gouvernementales que ces médias ont satanisées depuis des années (Extra!11–12/05FAIR.org5/28/184/11/19). Et ceci en dépit du fait qu’Al-Jazeera (4/30/19) a rapporté, le jour même du coup d’Etat, qu’Erik Prince, Le PDG de l’entreprise militaire privée Blackwater, a tenté de convaincre Donald Trump de le laisser envoyer 5000 mercenaires au Venezuela pour “chasser” Maduro.

Sténographes du pouvoir

Les raisons de la résistance des médias à user du terme “coup d’Etat” sont à rechercher dans les annonces officielles du gouvernement. Avec autant de crédibilité qu’un homme armé et masqué criant à plusieurs reprises “ceci n’est techniquement pas un hold-up”, le conseiller national à la sécurité John Bolton a déclaré aux journalistes le 30 avril : “clairement il ne s’agit pas d’un coup d’Etat” mais d’un effort du ”peuple vénézuélien” pour récupérer “sa liberté”, que les Etats-Unis “soutiennent pleinement.” De la même manière, le Secrétaire d’Etat et ex-directeur de la CIA Mike Pompeo a annoncé que ce que nous voyons au Venezuela “est la volonté du peuple de changer pacifiquement le destin de leur pays et de passer du désespoir à la liberté et à la démocratie.”

Peu après les commentaires de Bolton, Bloomberg a publié une série d’articles (4/30/19; 4/30/19; 4/30/19), tous d’auteurs différents, pour nous expliquer pourquoi ces événements ne constituaient pas une tentative de coup d’Etat. Et ceci malgré le fait que le reporter de Bloomberg Andrew Rosati a révélé que le leader du coup d’Etat Leopoldo Lopez lui a dit ainsi qu’aux autres médias internationaux, qu’il voulait que les Etats-Unis gouvernent officiellement le Venezuela lorsque Maduro tomberait.

“Nous avons menti, nous avons volé” a declaré Pompeo mais croyez-le : si Maduro est resté au pouvoir c’est parce que Poutine le lui a ordonné (CNN, 5/1/19)!

Pompeo a fait des vagues en avril après avoir admis publiquement lors d’un événement à l’université de Texas A&M University qu’il était un menteur en série, un tricheur et un voleur. En tant que directeur de la CIA, a-t-il déclaré, “Nous avons menti, nous avons triché, nous avons volé. Nous avions des cours complets pour ça !” Cela n’a pas empêché les médias de crédibiliser ses déclarations étonnantes faites lors d’une interview par Wolf Blitzer de CNN (5/1/19) selon lesquelles Maduro, qui a survécu à plusieurs tentatives de coups d’Etat et d’assassinats, se trouvait sur le tarmac de l’aéroport pour s’envoler vers Cuba, “prêt à quitter le Venezuela pour de bon”, et n’était resté sur place que sur injonction de la Russie.

Cette affirmation douteuse, non vérifiée et contestée officiellement a fait les titres du monde entier (Daily Beast4/30/19Newsweek4/30/19Times of London, 5/1/19Deutsche Welle4/30/19), sans que sa crédibilité soit vraiment remise en cause.

Ce n’est pas la première fois que les médias suivent la ligne gouvernementale sur un coup d’Etat au Venezuela. Comme je l’ai expliqué en détail dans mon livreMauvaises nouvelles du Venezuela : vingt ans de mensonges et de désinformation, les médias états-uniens ont appuyé le coup d’Etat d’avril 2002 contre le président Chavez, utilisant des euphémismes tels que “soulèvement populaire” (Miami Herald, 4/18/02), “troubles” (New York Times5/23/02) ou “chute temporaire de Chavez” (New York Times4/29/02) pour traiter plus positivement des événements. Ce n’est qu’après qu’un porte-parole de la Maison Blanche usa du terme “coup d’Etat” le 15 avril 2002 que le mot fut fréquemment utilisé dans les médias, ce qui suggère une synergie étroite entre les fonctionnaires gouvernementaux et ceux dont le travail supposé est de leur demander des explications.

Après 12 heures à peine, la plus récente tentative de coup d’Etat semble avoir échoué sous le poids de sa propre impopularité. Selon le New York Times (4/30/19), Guaidó a échoué à réunir un appui suffisant des militaires, son co-mentor Leopoldo Lopez a cherché refuge dans l’ambassade du Chili puis d’Espagne et 25 de ses paramilitaires ont fait de même dans celle du Brésil. Guaidó n’a pas gagné l’appui de la majorité des vénézuéliens qui ont auparavant chassé son cortège de voitures du quartier populaire où il avait essayé d’entrer. Les vénézuéliens ordinaires ont continué à vaquer à leurs occupations ou se sont mobilisés en défense du gouvernement. Comme USA Today (5/1/19) l’a résumé:

Guaidó a appelé en ce moment les vénézuéliens de réclamer leur démocratie une fois pour toutes. Mais à mesure que les heures se sont écoulées, il est resté seul sur un tronçon d’autoroute avec le même petit groupe de soldats avec lequel il avait lancé l’effort téméraire d’allumer une révolte militaire.

Il semble en réalité que l’appui principal du coup d’État furent le gouvernement américain … et les médias. L’extraordinaire complicité de la presse, qui préfère s’aligner sur la version du département d’État plutôt que d’examiner les preuves empiriques, met en évidence le fait qu’en matière de politique étrangère, il n’y a souvent plus de différence entre l’État profond et le “quatrième pouvoir”.

Alan-MacLeodL’auteur: @AlanRMacLeod est membre du Groupe sur les Médias de la Glasgow University. Son dernier ouvrage “Bad News From Venezuela: 20 Years of Fake News and Misreporting” (Venezuela : 20 ans de mensonges ou d’inexactitudes) a été publié par Routledge en avril 2018.

Source : https://fair.org/home/venezuela-its-only-a-coup-if-the-us-government-says-so/

Traduction de l’anglais: Thierry Deronne

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