Mensonges médiatiques contre France Insoumise (partie II) : le digne chavisme de Mr. Bourdin

« Et que dites-vous de Luisa Ortega, la procureure générale, c’est une chaviste digne ! » : L’émission touche à sa fin et pour Jean-Jacques Bourdin comme pour tant de « journalistes », c’est le moment de glisser une énième peau de banane sous les pieds de Jean-Luc Mélenchon. Luisa Ortega ! La caution de gauche parfaite, puisque, venue du camp bolivarien, elle dénonce à présent la « dictature » de Nicolas Maduro !

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Reposons aujourd’hui la question à Mr. Bourdin et à ceux qui tenaient enfin leur pasionaria du chavisme critique : « Et que dites-vous de Luisa Ortega ? » Si le droit de suite existait encore, on découvrirait le surprenant itinéraire d’un fantôme qui travaille aujourd’hui avec les États-Unis (1) selon le Miami Herald – après avoir fui le Venezuela dès qu’un coin de voile s’est levé sur l’important réseau mafieux qu’elle organisait depuis ses bureaux à Caracas. La justice vénézuélienne s’intéresse en particulier aux contrats de la frange pétrolière de l’Orénoque, à la destruction de preuves de corruptions moyennant commission des entrepreneurs concernés, et dans les derniers mois de 2017, aux nombreux cas d’impunité de casseurs ou d’assassins d’extrême droite, arrêtés par la police mais relâchés sur ordre de Mme Ortega « faute de preuves ». Une situation critique de laxisme judiciaire qui favorisa l’explosion des violences meurtrières et obligea pour un temps l’Etat vénézuélien à déférer les prévenus vers une autre instance – la Justice militaire. La fuite d’Ortega et la nomination à son poste de l’ex-défenseur des droits du citoyen Tarek William Saab a permis depuis de transférer ces cas devant les tribunaux civils.

Le nouveau Procureur Saab a informé le 22 septembre qu’il commençait les démarches pour obtenir le rapatriement de plus de 200 millions de dollars détournés au préjudice de l’Etat vénézuélien grâce à des contrats illégaux en faveur de 10 entreprises de la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque- 41.000 de ces contrats environ représenteraient plus de 35.000 millions de dollars de pertes pour le pays : « Rien que sur 1000 contrats, nous avons détecté une surfacturation de plus de 230%, ce qui a causé un dommage au patrimoine de la République de 200 millions de dollars. Nous devons aller jusqu’au bout pour qu’en plus de la saisie des biens et de l’arrestation des responsables présumés, on puisse rapatrier l’argent pillé à la nation. »

L’enquête a permis la mise en examen d’une dizaine de hauts dirigeants de la compagnie pétrolière nationale PDVSA et de ses filiales, mais ce réseau semble n’être que la pointe de l’iceberg.  D’autres affaires, que la droite accusait jusqu’ici le gouvernement Maduro d’étouffer, ont été rouvertes. Comme l’impunité sur les fraudes massives dans l’octroi de dizaines de millions de dollars via CADIVI, CENCOEX, organismes publics, à des entreprises privées qui n’ont pas respecté leur engagement d’en user pour importer des biens vitaux– médicaments, nourriture, etc… Ou les dossiers de près de 200 paysans assassinés par les grands propriétaires dans le cadre de la réforme agraire, eux aussi mis sous le boisseau par Luisa Ortega et les juges qu’elle avait nommés.

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Son amour immodéré de l’argent, visible dans le luxe de son domicile à Caracas, amenait la procureure générale Ortega à effectuer de fréquents voyages à Paris, comme sur cette photo, où on la voit (de dos, à gauche) en compagnie de José Rafael Parra Saluzzo (à droite), un des « blanchisseurs » du réseau d’extorsion et avocat de l’organisateur des violences d’extrême droite Leopoldo Lopez (2).

C’est probablement en découvrant les nombreux comptes bancaires ouverts par Luisa Ortega à travers Parra Saluzzo ou son époux German Ferrer aux Bahamas et aux Etats-Unis que la CIA a pu exercer un chantage sur le couple, et monnayer son opposition très médiatisée à la « dictature » de Nicolas Maduro.  

Conclusion

Le manque d’information du terrain allié au besoin de prendre ses distances à travers une critique de gauche, a conduit des militants à monter sur le lierre de Mr. Bourdin (3). Un « chavisme critique » populaire existe pourtant, sur place, qui offre des enseignements utiles pour d’autres processus de transformation. C’est pourquoi il est invisibilisé par les médias. Comme le rappelait il y a peu le sociologue altermondialiste Boaventura de Souza Santos « Je pense qu’il faut lutter pour la qualité de la démocratie. Mais encore faut-il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par démocratie. Par exemple, il existe aujourd’hui au Venezuela une structure très importante qui s’appelle le Pouvoir Communal, à laquelle participent des gens très critiques vis-à-vis des politiques de Maduro et qui essaient de construire depuis la base un pouvoir communal qui est un pouvoir participatif, pas nécessairement représentatif en termes de démocratie représentative. » (4)

Thierry Deronne, Caracas, le 26 septembre 2017

Lire la première partie de ce dossier : Mensonges médiatiques contre France insoumise, partie I : « Maduro a fermé 49 médias ».

Notes

  1. http://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/venezuela/article168752747.html
  2. « Leopoldo Lopez, la presse française lâchée par sa source ? », http://wp.me/p2ahp2-20J
  3. « Comment redescendre du lierre de Mr. Bourdin et cultiver notre propre jardin », http://wp.me/p2ahp2-2y8
  4. « Boaventura de Souza Santos: pourquoi je continue à défendre la révolution bolivarienne au Venezuela », http://wp.me/p2ahp2-3kl

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3wD

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« On n’a encore rien dit du Venezuela » (Le Journal de l’Insoumission)

Interview de Thierry Deronne (1) par Maxime Vivas, pour « Le Journal de l’Insoumission« .

Propos recueillis à Caracas, le 20 septembre 2017, en marge des rencontres internationales de solidarité : « Todos somos Venezuela ».

Maxime Vivas. Le Venezuela est le pays d’Amérique Latine dont on parle le plus à travers le Monde (désormais plus que de Cuba). Pourquoi ?

Thierry Deronne. Eh bien, Maxime, je pense qu’on n’a encore rien dit du Venezuela. La vitesse de projection des Européens sur notre réalité est due parfois à leur histoire de domination, à l’excès de théorie, aux besoins de plus-value idéologique de certains courants politiques ou à la « négociation science-po» avec le pouvoir médiatique. Soyons plus humbles, plus attentifs à « l’autonomie du réel ».

MV. Qu’est-ce que nous devrions mieux comprendre ?

TD. D’abord que la politique au Venezuela voit s’affronter en permanence deux grands « champs magnétiques ». Le premier, c’est la formation historique « social-démocrate » : le parti Acción Democrática comme appareil clientéliste, fabriquant de sommeil populaire avec télévision de masse, État « magique »au service du pillage de la nation par une élite surtout blanche. C’est l’école politique première, avec ses rêves d’ascension sociale, qui a duré longtemps (40 ans), assez pour expliquer beaucoup de comportements à l’intérieur de notre Etat. La fosse commune des 3000 manifestants anti-FMI laissée par le président Carlos Andrés Pérez en 1989 fit tomber le masque de cette « social-démocratie » et déclencha l’entrée en politique du deuxième « champ magnétique », celui des marrons (2), ces ex-esclaves qui appelaient au son de leurs tambours à fuir les chaînes coloniales pour créer la « vraie vie » dans les montagnes, ranimés cette fois par Hugo Chavez. L’élite vit d’abord en lui son « Obama », celui qui sauverait le système discrédité, et qu’on pourrait acheter une fois élu : les militants de la social-démocratie se déguisèrent massivement en chavistes. Mais l’esclave fit un pied de nez au maître, et la guerre commença : avec le coup d’Etat de 2002 mené par l’alliance des médias privés, du Medef local, et de militaires de droite, déjoué par une mobilisation populaire et par les militaires bolivariens, qui ramenèrent Chavez au pouvoir en 48 heures.

Un des déclencheurs de la première indépendance latino-américaine, ce fut le sauvetage par les Jacobins noirs d’Haïti d’un Bolivar en déroute, au bord du suicide. Dès qu’il put comprendre la vision des soldats libres de Pétion et Louverture, il vola de victoire en victoire à la tête d’une armée d’ex-esclaves, passant les Andes glaciales à pied pour fonder la première union de républiques indépendantes d’Amérique du Sud. C’est de cette dialectique historique que Chavez se fit le pédagogue, portant ses doigts dans ses cheveux crépus pour rappeler au peuple d’où il venait, rappelant l’origine des origines, la rébellion de Jose Leonardo Chirino, dont le corps démembré par les espagnols fut exposé aux quatre vents, pour avoir annoncé avant Bolivar la libération des esclaves. Ce désir d’égalité est toujours vivant, et c’est un moteur extraordinaire du point de vue démocratique.

 

Photos: le jeune Hugo Chavez, Mohammed Ali et mémorial de la déportation des Africains vers les Amériques.

MV. Comment ce « moteur » se manifeste-t-il, de nos jours ?

TD. En amenant des gens à traverser à gué des rivières, à déjouer les attentats et les menaces de la droite pour aller voter pour l’Assemblée Nationale Constituante, débordant même le Parti Socialiste Unifié (le principal parti chaviste). Cette dialectique maître-esclave, on la retrouve partout dans l’Etat ou dans la société. On sait que la guerre économique ne vise pas seulement à asphyxier un pays, elle vise à détruire la culture en tant qu’elle relie les citoyens. Or, ce sursaut citoyen, cette « pulsion créatrice d’un peuple »que Chavez avait prophétisée en citant Marc Bloch, se produit au moment où toute une micro-corruption quotidienne parle plutôt d’un affaissement collectif. Malgré tout ce que signifient le dollar parallèle, la vie plus difficile et l’éreintement de trois ans et demi de guerre économique, malgré le sabotage violent de l’élection par l’extrême droite, huit millions de Vénézuéliens « repassent les Andes » pour sauver le rêve de Bolivar et vont déposer un bulletin dans l’urne pour élire une Assemblée Constituante. Et on a donc actuellement un oxygène formidable dans la société.

MV. Un oxygène formidable ?

TD. Oui car l’abstention populaire aux législatives de 2015 – et la victoire de la droite – marquait la fatigue, la colère et le rejet par la base chaviste de la permanence dans l’Etat d’un personnel social-démocrate, expert en corruption et rhabillé en « chaviste », dont le poids devenait plus insupportable en pleine hausse des prix par le secteur privé. Forte de cette victoire, la droite a cru son heure revenue, a mis la pression grâce à l’appui sans conditions des Etats-Unis et des médias, et a déclenché l’insurrection de ces derniers mois. Le peuple invisibilisé par les médias, a subi, observé en spectateur, cette minorité violente brûler vifs des citoyens afrodescendants. Il y a lu, avec raison, le retour du fouet du maître. Le peuple a eu cette « sagesse patiente », comme chantait Ali Primera, de ne pas tomber dans la provocation et de bouter hors des rues, à l’aide de bulletins de vote, cette violence qui a causé la majorité des morts – et que les médias ont imputés automatiquement au « régime ». Le vote constituant du 30 juillet, le retour à la paix, c’est d’abord cela : la réparation de la défaite électorale de décembre 2015, la remoralisation populaire. Huit millions de citoyens descendant des versants glacés, traversant des rivières fortes. Le bruit des pas à contre-courant trouble le sommeil des politologues. Un pouvoir originaire, constituant est au travail.

Si Chavez est vivant malgré la dictature des médias privés au-dedans comme au-dehors c’est parce qu’il est le mouvement d’un ressort comprimé pendant trop longtemps : trop de larmes rentrées, trop d’humiliation. Une partie de la droite l’a compris en se démarquant récemment des violences de l’extrême droite – celle que Macron vient de recevoir à l’Elysée : en annonçant les premiers leur participation aux élections des gouverneurs d’octobre, ces vieux renards de la « social-démocratie » ont assez de flair pour comprendre que la violence raciste ne peut que réveiller la conscience des esclaves. Trop tard. Tous les grands chantiers, qu’il s’agisse de la transformation de l’Etat, de la lutte contre la corruption, de la transformation du système productif, de la sortie du « rentisme pétrolier », mais aussi des droits en matière culturelle, écologique, y compris les droits des animaux, tous les chantiers possibles et imaginables reviennent à la surface.

MV. En France, l’idée d’une Constituante a été portée par Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la France Insoumise, pendant la campagne des élections présidentielles.

TD. En effet, il incombe à chaque génération, disait Frantz Fanon, de découvrir sa « mission ». Ce que je peux dire à la France Insoumise, c’est que ce chantier de la Constituante vénézuélienne, qui approfondit la démocratie, mérite d’être visibilisé, étudié, et surtout qu’on n’a peut-être pas encore commencé à en prendre la mesure ni à en déchiffrer l’origine. Et c’est pourquoi j’affirme qu’on n’a encore rien dit du Venezuela.

NOTES.

(1) Thierry Deronne, licencié en Communications Sociales (IHECS, Bruxelles, 1985) vit au Venezuela depuis 1994. Enseignant universitaire (UBV, UNEARTE) et formateur des mouvements sociaux au sein de l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma et de Télévision. Après avoir donné des formations audiovisuelles dans le Nicaragua sandiniste des années 80, il fonde cette école au Venezuela en 1994, et participe à la fondation de plusieurs télévisions associatives et publiques comme Vive TV, dont il fut vice-président de 2004 à 2010. Créateur du Blog www.venezuelainfos.wordpress.com. Cinéaste, réalisateur du Passage des Andes (2005), de Carlos l’aube n‘est plus une tentation (2012) et de Jusqu’à nous enterrer dans la mer (2017), documentaire sur la vie d’un quartier populaire dans la révolution bolivarienne qu’on peut commander à gloriaverges@free.fr de France Amérique Latine (FAL 33).
(2) Au seizième siècle, dans plusieurs pays d’Amérique latine sous domination espagnole, portugaise ou française, les marrons étaient des esclaves noirs qui fuyaient les traitements cruels et le travail forcé, pour créer des « cumbes » ou « quilombos », sortes de « communes » restées vivantes dans la géographie et dans la mémoire collective. Des historiens avancent que ce nom leur a été donné par référence à un type de cheval sauvage, Cimarron, réputé difficilement domptable.

Maxime Vivas

URL de cet article: http://www.leji.fr/monde/58-on-n-a-encore-rien-dit-du-venezuela.html

Comment les libertariens US refont la politique latino-américaine, par Lee Fang

Source : The Intercept, Lee Fang, 09-08-2017

Pour Alejandro Chafuen, le rassemblement qui a eu lieu au printemps dernier à l’hôtel Brick de Buenos Aires était autant un retour au pays qu’un tour d’honneur. Chafuen, un américano-Argentin dégingandé, a passé sa vie d’adulte à saper les mouvements sociaux et les gouvernements de gauche en Amérique latine et centrale, et à promouvoir à leur place une version du libertarianisme favorable au business.

Pendant des décennies, cela a été un combat solitaire, mais pas dernièrement. Chafuen était entouré d’amis au Forum de 2017 sur la liberté en Amérique latine. La rencontre internationale de militants libertariens était sponsorisée par la Fondation Atlas de Recherche économique, une organisation à but non lucratif pour la formation en leadership, maintenant simplement connue comme le réseau Atlas (Atlas Network), que Chafuen dirige depuis 1991. A l’hôtel Brick, Chafuen se délectait de ses récentes victoires : ses années de travail commençaient à payer, grâce aux circonstances politiques et économiques — mais aussi grâce au réseau de militants que Chafuen avait mis tant de temps à construire.

Ces 10 dernières années, les gouvernements de gauche ont utilisé « l’argent pour acheter des votes, pour redistribuer », dit Chafuen, confortablement assis dans le hall de l’hôtel. Mais la récente chute des prix des matières premières, couplée avec des scandales de corruption, a donné l’occasion aux groupes du Réseau Atlas de passer à l’action. « Quand il y a une opportunité, vous avez une crise, et il y a des exigences de changement, vous avez des gens qui sont formés à la promotion de certaines politiques », a observé Chafuen, paraphrasant feu Milton Friedman. « Et dans notre cas, nous avons tendance à privilégier les solutions privées aux problèmes publics. »

Chafuen a désigné les nombreux leaders affiliés au réseau Atlas maintenant sous les feux de la rampe : des ministres dans le nouveau gouvernement conservateur en Argentine, des sénateurs en Bolivie, et les dirigeants du Mouvement Brésil Libre, qui a fait tomber la présidente Dilma Rousseff, où le réseau de Chafuen a pris naissance sous ses propres yeux.

« Au Brésil j’ai été dans les manifestations de rue, et je me dis d’un coup : “Hé ! Ce gars que j’ai rencontré quand il avait 17 ou 18 ans — il est là dans le bus et il dirige ça. C’est dingue !” » s’exclame Chafuen, tout excité. Ceux qui gravitent autour du réseau Atlas étaient tout aussi excités de tomber sur Chafuen à Buenos Aires. Des militants de divers pays l’arrêtaient de temps à autres pour chanter ses louanges quand il traversait l’hôtel. Pour beaucoup d’entre eux, Chafuen, depuis son piédestal dans le réseau Atlas, a servi de mentor, de mécène et de balise de guidage pour un nouveau paradigme politique dans leur pays.

Un virage à droite est en cours dans la politique latino-américaine. Des gouvernements socialistes triomphants s’étaient à un moment répandus pendant la majeure partie du début du 21e siècle – de Cristina Fernandez de Kirchner en Argentine au populiste favorable à la réforme agraire Manuel Zelaya au Honduras – défendant de nouveaux programmes pour les pauvres, nationalisant des entreprises, et défiant la domination US sur les affaires de l’hémisphère.

Cependant, ces dernières années les dirigeants de gauche sont tombés l’un après l’autre, parfois de façon spectaculaire. Zelaya fut sorti du palais présidentiel en pyjamas par un coup d’État militaire ; en Argentine, un baron de l’immobilier a été porté à la présidence et Kirchner a été inculpée pour corruption ; et au Brésil, le Parti es Travailleurs qui était au pouvoir et qui était confronté à un scandale de corruption grandissant fut balayé par une procédure de destitution pour des accusations de magouilles budgétaires.

Ce virage peut sembler faire partie d’un rééquilibrage régional plus large, simplement sous l’effet des circonstances économiques. Et pourtant le Réseau Atlas semble omniprésent, comme un fil conducteur faisant bouger les développements politiques.

On n’a jamais raconté toute l’histoire du Réseau Atlas et de son impact profond sur l’idéologie et sur le pouvoir politique. Mais des archives d’entreprises et des rapports provenant de trois continents, ainsi que des interviews de dirigeants libertariens dans tout l’hémisphère, révèlent l’étendue de l’histoire de son influence. Le réseau libertarien, qui a remodelé le pouvoir politique pays après pays, a également fonctionné comme une extension discrète de la politique étrangère des USA, avec les laboratoires d’idées associés au réseau Atlas et discrètement subventionnés par le Département d’État et la Fondation Nationale pour la démocratie [National Endowment for Democracy, NED] , une tentacule essentielle du « soft power » US.

Bien que de récentes enquêtes aient éclairé le rôle de puissants milliardaires conservateurs, tels que les frères Koch, dans le développement d’une version favorable aux entreprises de la pensée libertarienne, le réseau Atlas, qui reçoit des subventions des fondations Koch, a recréé des méthodes affinées dans le monde occidental pour les pays en développement.

Le réseau est en expansion et revendique actuellement des partenariats souples avec 450 laboratoires d’idées à travers le monde. Atlas déclare qu’il a distribué plus de 5 millions de dollars à ses partenaires durant la seule année 2016.

Au fil des ans, Atlas et ses fondations charitables affiliées ont accordé des centaines de subventions à des laboratoires d’idées conservateurs et favorables à la libre concurrence en Amérique latine, parmi lesquels le réseau libertarien qui a soutenu le Mouvement Brésil Libre et des organisations derrière l’offensive libertarienne en Argentine, dont la Fondation Pensar, le laboratoire d’idées du réseau Atlas qui a fusionné avec le parti créé par Mauricio Macri, un homme d’affaires qui dirige maintenant le pays. Les dirigeants du Mouvement Brésil Libre et le fondateur de la Fondation Eléutera au Honduras, un laboratoire d’idées néolibéral influent issu du coup d’État, ont reçu l’appui financier d’Atlas, et font partie de la prochaine génération d’acteurs politiques qui sont passés par les séminaires de formation d’Atlas.

Le réseau Atlas intègre des dizaines d’autres laboratoires d’idées à travers la région, dont d’importants groupes qui appuient les forces de droite qui sont à l’origine du mouvement anti-gouvernemental en cours au Venezuela et la campagne de Sebastián Piñera, le candidat de centre-droit en tête des sondages pour l’élection présidentielle de cette année au Chili.

Des gens manifestent pour la destitution de la Présidente du Brésil Dilma Rouseff devant le Congrès national à Brasilia le 2 décembre 2015. Photo : Eraldo Peres/AP

La méthode d’Atlas n’a jamais été aussi bien illustrée que dans le réseau nouvellement formé de laboratoires d’idées brésiliens pour la libre concurrence. Des instituts récemment créés ont travaillé ensemble pour fomenter la colère contre les politiques socialistes, certains se concentrant sur les centres universitaires, tandis que d’autres œuvrent à former des militants et à entretenir une guerre constante contre les idées de gauche dans les médias brésiliens.

L’effort pour concentrer la colère exclusivement sur la gauche a porté ses fruits pour la droite brésilienne l’année dernière. Les militants du Mouvement Brésil Libre, issus de la génération Y, dont un grand nombre s’est formé à l’organisation politique aux USA, ont dirigé un mouvement de masse pour canaliser la colère publique sur un vaste scandale de corruption contre Dilma, la présidente de centre-gauche populairement désignée par son prénom. Le scandale, surnommé Operação Lava Jato, ou Opération Lavage de Voiture, est une histoire toujours en cours de corruption impliquant des dirigeants politiques appartenant à tous les principaux partis politiques du Brésil, y compris les partis de droite et de centre-droit. Mais le Mouvement Brésil Libre, connu par ses initiales en portugais, MBL, très branché sur les médias sociaux, a réussi à orienter la plus grande partie de l’indignation directement sur Dilma, exigeant son éviction et la fin de la politique axée sur la protection sociale de son Parti des Travailleurs.

Le soulèvement, qui a suscité des comparaisons avec le mouvement du Tea Party, particulièrement si l’on considère l’appui discret des conglomérats industriels locaux et d’un nouveau réseau complotiste de voix médiatiques d’extrême-droite, a mis fin à 13 ans de gouvernement par le Parti des Travailleurs, en révoquant Dilma par la procédure de destitution en 2016.

Le paysage d’où a surgi le MBL est un nouveau développement au Brésil. Il y avait peut-être trois laboratoires d’idées libertariens il y a dix ans, a indiqué Helio Beltrão, un ancien dirigeant de fonds d’investissement qui dirige maintenant l’Instituto Mises, un organisme sans but lucratif portant le nom du philosophe libertarien Ludwig von Mises. Maintenant, a-t-il ajouté, avec l’appui du réseau Atlas, il y a presque 30 instituts comme celui-ci actifs au Brésil, qui travaillent tous en collaboration, ainsi que des groupes comme les Étudiants pour la Liberté ou le MBL.

« C’est comme une équipe de football. La défense est le milieu universitaire. Les attaquants sont les politiciens. Nous avons marqué quelques buts », a-t-il dit, faisant allusion à la destitution de Dilma. Les milieux de terrains, dit-il, sont les « cultureux » qui façonnent l’opinion publique.

Beltrão a expliqué que le réseau de laboratoires d’idées espère privatiser la poste nationale au Brésil, l’appelant « un fruit facile à cueillir » qui pourrait entraîner une vague plus importante de réformes en faveur de l’économie de marché. Beaucoup de partis conservateurs brésiliens ont accueilli des agitateurs libertariens quand ceux-ci ont montré leur capacité à mobiliser des centaines de milliers de personnes pour protester contre Dilma, mais n’ont pas encore adopté les principes de base propres à la théorie de l’offre et de la demande.

Fernando Schüller, un universitaire et chroniqueur lié à l’Instituto Millenium, un autre laboratoire d’idées d’Atlas au Brésil, a présenté les choses différemment.

« Le Brésil a 17 000 syndicats financés par l’argent public, une journée de salaire par an va aux syndicats, complètement contrôlés par la gauche », dit Schüller. La seule façon de renverser la tendance socialiste est de leur damer le pion. « Grâce à la technologie, les gens pourraient participer par eux-mêmes, organiser à un coût modéré une sorte de manifestation publique en utilisant les réseaux — WhatsApp, Facebook, YouTube » a-t-il ajouté, en expliquant la façon dont les organisateurs libertariens ont mobilisé un mouvement de protestation contre les politiciens de gauche.

Les agitateurs anti-Dilma avaient créé un feu roulant quotidien de vidéos YouTube se moquant du gouvernement du Parti des Travailleurs, ainsi qu’un tableau de bord interactif pour encourager les citoyens à faire pression sur leurs députés pour appuyer la destitution.

Schüler a expliqué que le Mouvement Brésil Libre et son propre laboratoire d’idées reçoivent des soutiens financiers de la part de groupes industriels locaux, mais que le mouvement avait réussi en partie parce qu’il n’est pas assimilé aux partis politiques en place, dont la plupart sont considérés avec suspicion par le grand public. Il a avancé que la seule façon de transformer radicalement la société et d’inverser le sentiment populaire en faveur de l’État providence était de mener une guerre culturelle permanente visant à affronter les intellectuels de gauche et les médias.

Fernando Schüler. Photo : capture d’écran de YouTube.

L’un des fondateurs du laboratoire d’idées Instituto Millenium de Schüler, le blogueur brésilien Rodrigo Constantino, à polarisé la vie politique brésilienne avec sa rhétorique hyper-partisane. Constantino, qu’on a surnommé le « Breitbart du Brésil » pour sa vision conspirationniste et ses commentaires de droite acerbes, préside encore un autre laboratoire d’idées d’Atlas, l’Instituto Liberal. Il voit dans chacune des actions de la gauche brésilienne une tentative déguisée de subvertir la démocratie, qu’il s’agisse de la couleur rouge utilisée dans le logo brésilien de la Coupe du Monde, ou du programme Bolsa Familia d’aide pécuniaire aux familles pauvres.

Constantino a à son actif la diffusion de la fable selon laquelle les partisans du Parti des Travailleurs sont des progressistes en limousine, des hypocrites fortunés qui se précipitent vers le socialisme pour revendiquer une supériorité morale tout en snobant les classes laborieuses qu’ils prétendent représenter.

La « breitbartisation » du discours public n’est que l’une des nombreuses manières dont le réseau Atlas a habilement influencé le débat politique.

« C’est un État très paternaliste. C’est fou. Il y a beaucoup de contrôle de l’État, et c’est le défi à long terme », a dit Schüler, ajoutant que malgré les récentes victoires, les libertariens avaient beaucoup de chemin à faire au Brésil. Il espérait copier le modèle de Margaret Thatcher, qui s’était appuyée sur un réseau de laboratoires d’idées libertariens pour promouvoir des réformes impopulaires. « Ce système de retraites est absurde. Je privatiserais tout l’enseignement », dit Schüler, débitant une litanie de changements qu’il ferait dans la société, depuis l’arrêt du financement des syndicats jusqu’à l’abrogation de la loi qui rend le vote obligatoire.

Mais la seule façon de rendre tout cela possible, ajouta-t-il, serait de construire un réseau politiquement actif d’organismes à but non lucratif, menant tous des combats séparés pour promouvoir les mêmes buts libertariens. Le modèle existant — la constellation de laboratoires d’idées de droite à Washington, soutenus par de puissantes fondations— est la seule marche à suivre pour le Brésil, dit Schüler.

C’est ce qu’Atlas, de son côté, est occupé à faire. Il accorde des aides à de nouveaux laboratoires d’idées, fournit des cours sur la gestion politique et les relations publiques, sponsorise des événements de réseautage dans le monde entier, et, ces dernières années, a consacré des ressources spéciales pour inciter les libertariens à influencer l’opinion publique au moyen de médias sociaux et de vidéos en ligne.

Une compétition annuelle encourage le réseau d’Atlas à produire des vidéos virales sur YouTube promouvant les idées de laissez-faire et ridiculisant les partisans de l’État providence. James O’Keefe, le provocateur célèbre pour avoir asticoté les Démocrates avec ses vidéos tournées en caméra cachée, est venu expliquer ses méthodes chez Atlas. Des producteurs d’un groupe du Wisconsin, qui ont travaillé à la création de vidéos en ligne pour discréditer les manifestations d’enseignants contre la loi du Gouverneur Scott Walker pour casser les syndicats du secteur public, ont également fourni des instructions aux séances de formation d’Atlas.

Une foule brûle un mannequin représentant le Président vénézuélien Hugo Chávez sur la place Altamira au cours d’une manifestation contre le gouvernement. Photo : Lonely Planet Images/Getty Images

Parmi ses exploits récents, Atlas a joué un rôle dans un pays d’Amérique latine ravagé par la crise politique et humanitaire la plus aiguë de la région : le Venezuela. Des rapports obtenus grâce au Freedom Information Act [loi sur la liberté d’information, NdT] par l’auteure et militante Eva Golinger, ainsi que des câbles du Département d’État révélés par la lanceuse d’alerte Chelsea Manning, révèlent l’effort sophistiqué des décideurs US pour utiliser les laboratoires d’idées d’Atlas dans une campagne de longue durée visant à déstabiliser le règne du dirigeant vénézuélien Hugo Chávez.

Dès 1998, le Cedice Libertad (Centre de divulgation de la connaissance économique pour la liberté), fleuron des laboratoires d’idées d’Atlas à Caracas, capitale du Venezuela, recevait un soutien financier régulier du Centre pour l’entreprise privée internationale, l’un des quatre instituts de la NED. Dans une notification de subvention, les fonds destinés par la NED au Cedice sont indiqués avec la mention « aide au plaidoyer pour un changement de gouvernement ». Le directeur du Cedice était parmi les signataires du très douteux « Décret Carmona » avalisant l’éphémère coup d’État militaire contre Chavez en 2002.

Un câble de 2006 de l’ambassadeur des USA William Brownfield exposait la stratégie de financement d’organismes sans but lucratif politiquement actifs au Venezuela : « 1-Renforcer les institutions démocratiques; 2-pénétrer la base politique de Chavez; 3-diviser le chavisme; 4 – protéger les affaires vitales des USA et 5-isoler Chavez sur le plan international. »

Dans la crise actuelle du Venezuela, le Cedice a promu la récente vague de manifestations contre le Président Nicolas Maduro, le successeur de Chavez en difficulté. Le Cedice est étroitement lié à la figure de l’opposition Maria Corina Machado, l’une des cheffes de file des manifestations antigouvernementales massives des derniers mois. Machado a publiquement rendu hommage à Atlas pour son travail. Dans un message vidéo adressé au groupe en 2014 elle a dit : « Merci au Réseau Atlas, à tous les combattants de la liberté. »

Au Forum latino-américain de la Liberté du réseau Atlas qui s’est tenu à Buenos Aires, les jeunes leaders s’agitaient dans tous les sens, partageant des idées sur la façon de battre le socialisme à tous les niveaux, depuis des batailles rangées sur les campus universitaires jusqu’à la mobilisation d’un pays entier en faveur d’un impeachment.

Des « entrepreneurs » de laboratoires d’idées du Pérou, de République dominicaine et du Honduras se sont affrontés dans une compétition sur le modèle de « Shark Tank » (Bassin de requins), une émission de télé-réalité dans laquelle des promoteurs de startups présentent leurs idées à un panel d’investisseurs fortunés et impitoyables. Mais au lieu de rechercher des investissements auprès d’un panel d’investisseurs de capital-risque, les leaders des laboratoires d’idées lançaient des idées de marketing politique dans une compétition pouvant leur rapporter 5 000 dollars. Dans une autre session, on débattait de stratégies pour attirer le soutien de l’industrie afin de soutenir des réformes économiques. Dans une autre pièce, des agents politiques discutaient des arguments que les « amoureux de la liberté » peuvent utiliser pour répondre à la vague générale de populisme « pour rediriger le sentiment d’injustice que beaucoup ressentent » vers des objectifs de libre concurrence.

Un jeune leader du CADAL (Centre pour l’ouverture et le développement de l’Amérique latine), un laboratoire d’idées de Buenos Aires, a présenté une idée pour classer chaque province de l’Argentine en utilisant ce qu’il a appelé « »un index de la liberté économique », qui utiliserait les niveaux d’imposition et de réglementation comme le principal critère pour générer un battage médiatique pour des réformes en faveur de l’économie de marché. L’idée est consciemment inspirée par des stratégies similaires aux USA, dont « l’index de la Liberté économique » de la Fondation Heritage, qui compare les pays en se fondant sur des critères incluant les politiques fiscales et les barrières réglementaires à la formation d’entreprises.

Les laboratoires d’idées sont traditionnellement associés à des instituts indépendants formés pour développer des solutions non conventionnelles. Mais le modèle d’Atlas se concentre moins sur le développement de propositions de politiques réellement nouvelles, et plus sur la fondation d’organisations politiques qui offrent la crédibilité d’institutions universitaires, ce qui en fait des organismes efficaces pour gagner les cœurs et les esprits.

Les idées de la libre concurrence — telles que la réduction des impôts sur les riches, la réduction du secteur public, placé sous le contrôle d’opérateurs privés, et la libéralisation des règles du commerce et les entraves à l’action syndicale — se sont toujours heurtées à un problème de perception. Les partisans de cette vision ont découvert que les électeurs ont tendance à considérer de telles idées comme un outil au service du gratin. Le relookage du libertarianisme économique en idéologie d’intérêt public a nécessité des stratégies élaborées de persuasion de masse.

Mais le modèle Atlas qui se répand maintenant rapidement à travers l’Amérique latine est fondé sur une méthode perfectionnée par des décennies de lutte aux USA et au Royaume-Uni, durant lesquelles les libertariens ont travaillé à endiguer le flux de l’État providence d’après-guerre.

Les groupes Atlas en Amérique latine. Carte The Intercept

Anthony Fisher, l’entrepreneur britannique qui a fondé le Réseau Atlas, a été le pionnier de la vente des idées libertariennes en matière d’économie à un public élargi. L’approche était simple : Fisher s’était fixé comme mission, selon les mots d’un de ses associés, « d’infester le monde de think-tanks libre-échangistes ».

La base des idéaux de Fisher venait de Friedrich Hayek, le précurseur de la pensée moderne sur le gouvernement limité. En 1946, après avoir lu dans le Reader’s Digest la version condensée du livre de référence de Hayek, « La route de la servitude », Fisher prit rendez-vous avec l’économiste autrichien à Londres. Selon le récit de son collègue John Blundell, Fisher suggéra à Hayek de se lancer dans la politique. Mais Hayek opposa une fin de non-recevoir, répliquant qu’en se focalisant sur une démarche ascendante visant à faire changer le discours public, on pourrait mieux contribuer à façonner la société.

Pendant ce temps, aux USA, Leonard Read, un autre idéologue de l’économie de marché, cultivait des notions similaires après avoir conduit, à la tête du bureau de Los Angeles de la Chambre de Commerce US, des batailles acharnées contre les syndicats. Pour contrer la montée de l’État providence, il allait falloir trouver des réponses plus élaborées pour animer des débats populaires sur la direction que devait prendre la société, en occultant le lien avec les intérêts patronaux.

Fisher fut propulsé par une visite fatidique qu’il rendit à la Fondation pour l’éducation économique, récemment lancée par Read, à New York ; celle-ci avait été fondée pour aider à subventionner et promouvoir les idées d’intellectuels partisans du libre-échange. Là, l’économiste libertarien F.A.. Harper, qui à cette époque travaillait à la FÉÉ, donna des conseils à Fisher sur la manière de créer son propre organisme sans but lucratif au Royaume-Uni.

Pendant son séjour aux USA, Fisher se rendit aussi avec Harper à l’Université Cornell pour y observer la dernière innovation de l’industrie animale : les cages en batterie. Il fut émerveillé par la vision de 15 000 poulets hébergés dans un seul bâtiment. Cela l’inspira à à rapporter cette innovation chez lui. Son usine, Buxted Chickens, grandit rapidement et lui rapporta une fortune conséquente. Une partie de ses bénéfices fut investie dans l’autre projet nourri pendant son voyage à New York : en 1955, Fisher créa l’Institut des Affaires économiques (IEA).

L’IEA permit de populariser les économistes, jusque-là obscurs, de la nébuleuse des adeptes des idées de Hayek. L’institut était une vitrine de l’opposition à l’État-providence britannique, alors en plein essor, mettant en relation des journalistes avec des universitaires adeptes du libre marché et diffusant régulièrement des critiques par des tribunes dans les journaux, des interviews radio et des conférences.

La majeure partie des financements de l’IEA provenait d’entreprises : des géants britanniques de l’industrie et de la banque — de Barclays à BP — fournissaient des contributions annuelles. Selon « Making Thatcher’s Britain » [La fabrication de la Grande-Bretagne thatchérienne, NdT] des historiens Ben Jackson et Robert Saunders, un magnat du transport maritime avait fait la remarque que, puisque les universités fournissaient des munitions aux syndicats, l’IEA était une importante source de balles pour les patrons.

Comme le ralentissement économique et la montée de l’inflation des années 70 secouaient les fondements de la société britannique, des hommes politiques Tories [parti conservateur, NdT], se sont mis à graviter de plus en plus autour de l’IEA pour qu’il leur fournisse une vision — et l’ IEA rendait service avec des notes d’information accessibles et des thèmes de discussion que les politiciens pouvaient utiliser pour faire passer les concepts de libre concurrence auprès du public. Le Réseau Atlas plastronne : c’est l’IEA qui « a préparé intellectuellement ce qui est devenu plus tard la révolution thatchérienne des années 80 ». L’équipe de l’IEA écrivait des discours pour Margaret Thatcher, alimentait sa campagne de notes politiques sur des thèmes aussi variés que les syndicats ou le contrôle des prix et fournissait des réponses aux critiques contre elle dans les médias. Dans une lettre à Fisher après sa victoire de 1979, Thatcher écrivit que l’IE avait créé « le climat d’opinion qui a rendu notre victoire possible ».

Milton Friedman a dit un jour : « Il ne fait aucun doute qu’il y a eu un énorme progrès en Grande-Bretagne, l’Institut des Affaires économiques créé par Antony Fisher a fait une énorme différence. Il a rendu possible Margaret Thatcher. Il a rendu possible, non pas son élection comme Premier ministre mais la politique qu’elle a été en mesure de suivre. Et la même chose dans ce pays [les USA], la pensée développée selon ces lignes a rendu possible Ronald Reagan et la politique qu’il a pu mener. »

L’IEA a bouclé la boucle. Hayek a monté un groupe sélect d’économistes libre-échangistes appelé la Société du Mont-Pèlerin. L’un de ses membres, Ed Feulner, a aidé à fonder le laboratoire conservateur de Washington, l’Heritage Foundation, inspiré du travail de l’IEA. Un autre membre de Mont-Pèlerin, Ed Crane, a fondé le Cato Institute, le laboratoire d’idées libertarien le plus réputé des USA.

L’économiste et philosophe politique austro-britannique Friedrich Hayek avec une classe d’étudiants à la London School of Economics en 1948. Photo Paul Popper/Popperfoto/Getty Images

En 1981, Fisher, qui s’était installé à San Francisco, entreprit de développer la Fondation Atlas pour la Recherche économique, à la demande d’Hayek. Fisher s’était servie de son succès avec l’IEA pour courtiser des entreprises donatrices pour aider à établir une chaîne de laboratoires d’idées plus petits, parfois régionaux à New York, au Canada, en Californie entre autres. Toutefois, avec Atlas l’échelle du projet du laboratoire d’idées pro libre-concurrence de Fisher serait mondiale : un organisme à but non lucratif destiné à continuer sa tâche d’établir des têtes de pont libertariennes dans chaque pays de la planète. « Plus il y aura d’instituts établis dans le monde », déclara Fisher, « plus il y aura d’occasions de s’attaquer à divers problèmes demandant une solution. »

Fisher commença à lever des fonds, sollicitant des entreprises comme donateurs à l’aide de lettres de Hayek, Thatcher et Friedman, lançant même un appel urgent aux donateurs pour qu’ils aident à reproduire le succès de l’IEA avec Atlas. Hayek a écrit que le modèle de l’IEA « doit être utilisé pour créer des instituts semblables dans le monde entier ». Il a ajouté : « Ce serait de l’argent bien utilisé, si de grosses sommes pouvaient être rendues disponibles pour un tel effort concerté. »

La proposition fut envoyée à une liste de dirigeants d’entreprises de haut niveau et bientôt, l’argent commença à affluer des coffres d’entreprises et de méga-donateurs républicains, parmi lesquels Richard Mellon Scaife. Des sociétés comme Pfizer, Procter & Gamble et Shell contribuèrent toutes à Atlas. Mais Fisher affirma que leur influence devrait rester camouflée pour que le projet fonctionne. Fisher nota dans une proposition exposant l’objet d’Atlas : « Pour influencer l’opinion publique, il est nécessaire d’éviter toute suggestion d’intérêts particuliers ou d’intentions d’endoctriner ». Fisher ajoutait que le succès de l’IEA reposait sur le sentiment qu’il était universitaire et impartial.

Atlas grandit rapidement. En 1985, le réseau comprenait 27 institutions dans 17 pays, dont des organismes à but non lucratif en Italie, au Mexique, en Australie et au Pérou.

Et le timing n’aurait pas pu être meilleur. L’expansion internationale d’Atlas arriva juste au moment où la politique étrangère de l’administration Reagan redoublait d’agressivité, dans l’espoir de régler leur compte aux gouvernements de gauche à l’étranger.

Alors qu’en public, Atlas déclarait qu’il ne recevait aucune subvention des gouvernements (Fisher dénigrait l’aide de l’étranger comme n’étant qu’une variété de « pot-de-vin » pour fausser les forces du marché), des documents montrent que le réseau travaillait discrètement à acheminer de l’argent de gouvernements à sa liste grandissante de partenaires internationaux.

Dans une lettre de 1982 de l’Agence de Communication internationales [International Communication Agency], une petite agence fédérale se consacrant à promouvoir les intérêts US à l’étranger, un bureaucrate du Bureau des Programmes du Secteur privé [Office of Private Sector Programs] écrivit à Fisher en réponse à une demande pour obtenir des subventions fédérales. Le bureaucrate disait qu’il lui était interdit de subventionner « directement des associations étrangères », mais qu’il pouvait co-parrainer « des conférences ou des échanges avec des associations » organisés par des groupes comme Atlas. Il encourageait Fisher à envoyer une proposition. La lettre, expédiée un an après la fondation d’Atlas, était le premier signe que le réseau deviendrait un partenaire secret des intérêts de politique étrangères US.

Des mémos et d’autres documents émanant de Fisher montrent que, dès 1986, Atlas avait aidé à programmer des rencontres avec des dirigeants d’entreprises pour adresser des fonds US vers son réseau de groupes de réflexion. Dans un cas, un responsable de l’Agence US pour le Développement international [U.S. Agency for International Development, USAID], le principal organe de subventions du gouvernement fédéral, recommandait que le directeur de la filiale de Coca-Cola à Panama collabore avec Atlas pour y mettre en place un groupe de réflexion affilié dans le style de l’IEA. Les partenaires d’Atlas tiraient aussi des subventions des coffres de la National Endowment for Democracy [NED], un organisme à but non lucratif homologué par les pouvoirs publics fondé en 1983, largement financé par le Département d’Etat et l’USAID dans le but de construire des institutions favorables aux USA dans les pays en développement.

Alejandro Chafuen de la Fondation Atlas pour la Recherche économique, au fond à droite, serre la main de Rafael Alonzo, du CEDICE, à gauche, tandis que l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa applaudit lors de l’ouverture du forum international « Liberté et Démocratie » à Caracas, le 28 mai 2009. Photo Ariana Cubillos/AP

En même temps que les subventions des entreprises et du gouvernement US affluaient, Atlas prit une nouveau tournant fortuit avec l’arrivée d’Alejandro Chafuen. Linda Whetstone, la fille de Fisher, s’est rappelée dans un hommage, qu’en 1985, le jeune Chafuen, qui vivait alors à Oakland, s’était présenté au bureau d’Atlas de San Francisco « et qu’il était prêt à travailler bénévolement ».

Chafuen, né à Buenos Aires, était originaire de ce qu’il décrivait comme « une famille antipéroniste ». Ils étaient fortunés et bien qu’ayant grandi dans une période de troubles incroyables, Chafuen vécu une vie relativement privilégiée. Il passa ses années d’adolescence à jouer au tennis et à rêver de devenir un athlète professionnel.

Chafuen attribue sa démarche idéologique à la voracité avec laquelle il dévorait des textes libertariens, depuis Ayn Rand jusqu’à des brochures publiées par la FEE, le groupe de Leonard Read qui avait inspiré Fisher à l’origine. Après des études au Grove City College, une école d’arts libéraux chrétienne et profondément conservatrice où il fit fonction de président du club libertarien, Chafuen retourna dans son pays natal. Les militaires étaient intervenus sous prétexte d’une menace de la part des révolutionnaires communistes. Des milliers d’étudiants et de militants allaient être torturés et tués dans la répression de la contestation de gauche qui suivit le coup d’État.

Chafuen se souvient de cette période d’une façon principalement positive, écrivant plus tard que l’armée avait agi par nécessité pour empêcher une « prise de contrôle du pays » par les communistes. Alors qu’il poursuivait une carrière d’enseignant, Chafuen rencontra « des totalitaires en tous genres » dans la vie universitaire. Après le coup d’État militaire, il écrivit qu’il avait remarqué que ses professeurs étaient devenus « plus indulgents » malgré leurs désaccords avec lui.

Dans d’autres pays d’Amérique latine, le libertarianisme trouvait également un public réceptif auprès des gouvernements militaires. Au Chili, après que l’armée eut balayé le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende, des économistes de la Mont Pelerin Society [Société du Mont-Pèlerin] affluèrent rapidement dans le pays, ouvrant la voie à des réformes libertariennes de grande envergure, dont la privatisation de l’industrie et du régime de retraites du pays. Dans toute larégion, sous la surveillance des dirigeants militaires de droite qui avaient pris le pouvoir, les politiques économiques libertariennes ont commencé à prendre racine..

De son côté, Chafuen manifesta son zèle idéologique dès 1979, quand il publia un essai pour la FEE intitulé « War Without End » [Guerre sans fin, NdT]. Il y décrivait les horreurs du terrorisme de gauche « comme la Famille de Charles Manson ou à un niveau de régiments, comme les troupes de guérilla au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud ». Il y avait un besoin, écrivait-il, de riposter pour les « forces de la liberté individuelle et de la propriété privée. »

Son enthousiasme attira l’attention. En 1980, à l’âge de 26 ans, Chafuen fut invité à devenir le plus jeune membre de la Mont Pelerin Society. Il voyagea à Stanford, une occasion qui le mit en contact direct avec Read, Hayek, et d’autres dirigeants libertariens. Dans les cinq ans qui suivirent, Chafuen épousa une USAméricaine et s’installa à Oakland. Il commença à établir des contacts avec des membres du Mont-Pèlerin, dans la région de San Francisco, dont Fisher.

Selon les PV du conseil d’administration d’Atlas, Fisher dit à ses collègues qu’il avait payé des honoraires de 500 $ pour Noël à Chafuen cette année-là, et qu’il espérait engager le jeune économiste à plein temps pour développer les groupes de réflexion d’Atlas en Amérique latine. L’année suivante, Chafuen organisa le premier sommet Atlas de laboratoires d’idées latino-américains à la Jamaïque.

Chafuen comprenait bien le modèle d’Atlas et travailla avec zèle pour étendre le réseau, aidant à lancer des groupes de réflexion en Afrique et en Europe, même s’il concentrait ses efforts sur l’Amérique latine. Expliquant comment attirer des donateurs, Chafuen fit remarquer un jour dans une conférence que les donateurs ne devaient pas apparaître comme les commanditaires d’enquêtes publiques, car les sondages perdraient en crédibilité. « Pfizer Inc. ne parrainerait pas des enquêtes sur les questions de santé, et Exxon ne paierait pas non plus des enquêtes sur l’environnement », nota Chafuen. Cependant les groupes de réflexion libertariens comme ceux du réseau Atlas pouvaient non seulement présenter la même étude avec plus de crédibilité, mais encore le faire d’une façon qui recueillerait plus de couverture dans les médias locaux.

« Les journalistes sont très attirés par tout ce qui est nouveau et facile comme sujet de reportage », dit Chafuen. Cela intéresse moins la presse de citer des philosophes libertariens, argua-t-il, mais quand un groupe de réflexion produit une enquête, les gens écoutent. « Et c’est aussi ce que voient les donateurs », ajouta-t-il.

En 1991, trois ans après la mort de Fisher, Chafuen prit la barre d’Atlas, et allait avoir l’occasion de s’adresser aux donateurs avec autorité sur le travail d’Atlas. Il se mit rapidement à accumuler des parrains pour promouvoir des objectifs spécifiques aux entreprises à travers le réseau. Philip Morris accorda des donations régulières à Atlas, dont une contribution de 50 000 $ au groupe en 1994, qui fut révélée des années plus tard à l’occasion d’un procès. Les documents montrent que le géant du tabac voyait Atlas comme un allié pour travailler sur des questions faisant l’objet de litiges internationaux.

Cependant des journalistes chiliens découvrirent que laboratoires d’idées soutenus par Atlas avaient œuvré pour faire discrètement du lobbying contre les réglementations antitabac sans révéler leur financement par des compagnies de tabac, une stratégie que des groupes de réflexion similaires répétèrent dans le monde entier.

Des géants industriels comme ExxonMobil et MasterCard figuraient parmi les donateurs d’Atlas. Mais le groupe attirait également des figures dirigeantes du libertarianisme, comme les fondations associées à l’investisseur John Templeton et aux frères milliardaires Charles et David Koch, qui prodiguaient à Atlas et ses filiales des contributions régulières.

Les prouesses de Chafuen pour lever des fonds s’étendaient à un nombre grandissant de riches fondations conservatrices qui commençaient à fleurir. Il a été membre fondateur du Donors Trust, un fonds secret orienté par les donateurs qui a alloué plus de 400 millions de dollars à des organismes à but non lucratif libertariens, dont des membres du réseau Atlas. Il fait aussi fonction d’administrateur dans la Chase Foundation de Virginie, qui a été fondée par un membre de la société du Mont-Pèlerin et envoie également de l’argent à des groupes de réflexion d’Atlas.

Une autre source de financement est venue du gouvernement US. A l’origine, la National Endowment for Democracy a rencontré des difficultés pour établir des associations politiques favorables aux USA. Gerardo Bongiovanni, le président de la Fundación Libertad, un groupe de réflexion rattaché à Atlas, de Rosario, en Argentine, a fait remarquer pendant une conférence avec Chafuen que la mise de fonds initiale provenant du partenaire pour les subventions de la NED, le Centre pour l’Entreprise privée internationale [Center for International Private Enterprise], s’est élevée à un million de dollars entre 1985 et 1987. Les groupes de réflexion qui ont reçu ces subventions initiales ont rapidement disparu, selon Bongiovanni, qui a invoqué un manque de formation en gestion.

Toutefois Atlas a réussi à transformer l’argent du contribuable US reçu par l’intermédiaire de la NED et du Centre pour l’Entreprise privée internationale en une importante source de financement pour faire grandir son réseau. Les vecteurs de financement ont fourni de l’argent pour dynamiser les groupes de réflexion d’Atlas en Europe de l’Est à la suite de la chute de l’Union soviétique, et plus tard, pour promouvoir les intérêts US au Moyen-Orient. Parmi les bénéficiaires de l’argent du Centre pour l’Entreprise privée internationale, il y a le Cedice Libertad, le groupe remercié par la dirigeante de l’opposition vénézuélienne Maria Corina Machado.

Sebastian Gorka, assistant adjoint du président à la Maison Blanche, participe à une interview télévisée à l’extérieur de l’aile ouest, le 9 juin 2017, à Washington. Photo : Chip Somodevilla/Getty Images

À l’hôtel Brick, à Buenos Aires, Chafuen réfléchit sur les trois dernières décennies. Fisher « serait satisfait d’une manière générale et il n’en reviendrait pas de voir à quel point notre réseau a grandi », dit-il, notant que le fondateur d’Atlas ne se serait peut-être pas attendu au niveau d’engagement politique direct dans lequel le groupe est impliqué.

Chafuen rayonnait quand le Président Donald Trump est arrivé, félicitant les personnes nommées par le Président. Et pourquoi pas ? L’administration de Trump est truffée d’anciens élèves de groupes liés à Atlas et d’amis du réseau. Sebastian Gorka, conseiller islamophobe au contre-terrorisme de Trump, a dans le passé dirigé un groupe de réflexion épaulé par Atlas en Hongrie. Le Vice-président Mike Pence a assisté à une manifestation d’Atlas et a fait un vibrant éloge du groupe. La secrétaire à l’Éducation nationale Betsy DeVos [fille et belle-fille de milliardaires, sœur du fondateur de la compagnie militaire privée Blackwater, NdT] et Chafuen étaient proches de par leurs rôles de direction à l’Institut Acton, un groupe de réflexion du Michigan qui développe des arguments religieux en faveur des politiques libertariennes — et qui entretient à présent une filiale au Brésil, le Centro Interdisciplinar de Ética e Economia Personalista.

Cependant la personnalité peut-être la plus appréciée par Chafuen dans l’administration, est Judy Shelton, économiste et camarade de longue date du Réseau Atlas. Après la victoire de Trump, Shelton est devenue présidente de la NED. Elle avait auparavant œuvré en tant que conseillère de la campagne de Trump et de l’effort de transition. En en parlant, Chafuen rayonnait : « Vous avez là des gens d’Atlas à la présidence de la Fondation nationale pour la démocratie. »

Avant de terminer l’entretien, Chafuen a annoncé que beaucoup de choses restaient à venir : plus de groupes de réflexion, plus pour renverser des gouvernements de gauche, et plus de partisans d’Atlas et anciens élèves parvenus aux plus hauts niveaux des gouvernements du monde entier. « Le travail se poursuit », a-t-il déclaré.

Plus tard, Chafuen est apparu au gala du Forum Liberté pour l’Amérique latine. Avec un groupe d’experts d’Atlas, il a discuté du besoin d’accroître les mouvements d’opposition libertariens en Équateur et au Venezuela.

Danielle Mackey a contribué à la documentation pour ce récit.

Source : The Intercept, Lee Fang, 09-08-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les clefs cachées du discours de Trump contre le Venezuela

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Dîner offert par le président Trump à ses alliés latino-américains – le colombien Juan Manuel Santos, le brésilien Michel Temer, le panaméen Juan Carlos Varela et la vice-présidente argentine Marta Gabriela Michetti, dans un hôtel de luxe de Manhattan le 18 septembre 2017, en marge de la 72ème Assemblée Générale des Nations-Unies. Donald Trump leur a expliqué le plan à suivre : « les institutions démocratiques sont détruites au Venezuela » et la mission est de « restaurer la démocratie ».

Parallèlement au désastre politique de l’antichavisme au Venezuela, l’establishment Etats-unien vit sa propre version de chaos et d’affrontements internes. L’évènement vedette pour les médias au cours du premier jour de la 72ème session annuelle de l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à savoir le discours de Donald Trump, ne doit pas être vidé de son contenu ni être pris à la légère. Le cadre militaire qu’il essaie de mettre en place devant le forum politique mondial le plus important du monde consiste à faire croire qu’il n’existe pas de solution politique au Venezuela, mais uniquement militaire. Des qualificatifs comme « narco-état » ou « dictature » illustrent bien le storytelling médiatique qui vise à occulter le fait que le Venezuela vient de mettre fin à un cycle de violence politique par un processus électoral constituant, que dans quelques semaines auront lieu des élections régionales auxquelles participera l’opposition de droite et que des négociations avec des acteurs politiques antigouvernementaux sont en cours pour stabiliser l’économie du pays face aux agressions internes et externes. L’agressivité de Trump est symptomatique de la manière dont le gouvernement de Nicolas Maduro a commencé à répondre à ses sanctions et du haut niveau de sensibilité géostratégique que représente la sortie progressive du dollar et l’entrée dans une architecture financière internationale externe aux Etats-Unis.

Une introduction peu romantique.

 

S’il est une chose que Donald Trump a démontré après avoir été élu président depuis presqu’une année, c’est avant tout sa faiblesse en politique intérieure et son incohérence en politique extérieure. Les contradictions dont il a fait preuve suite à ses promesses électorales (l’envoi de troupes en Afghanistan alors qu’il s’était engagé à les en retirer durant sa campagne) ajoutées au démontage expéditif de son équipe initiale rendent compte non seulement d’une forte lutte interne pour le contrôle de la politique extérieure des Etats-Unis, mais aussi de la personnalité du président lui-même.

Un article écrit par Daniel Larison dans « The American Conservative » tente de définir le pourquoi des incessantes contradictions de Trump, si bien exploitées par Fox et CNN : « Comme  je l’avais déjà remarqué, il s’agit d’un homme qui ne croit qu’en lui-même, il n’a pas de convictions fortes et peut donc être manipulé par son interlocuteur du moment« . L’analyste ajoute « 1) Il ne comprend rien en matière de politique et ne s’en soucie pas : 2) il ne se sent pas obligé d’accomplir les promesses qu’il a faites, 3) la seule chose qui l’intéresse est d’apparaître dans une négociation réussie« .

Ces trois points caractérisent l’orientation des agissements de Trump. A ses yeux, envoyer des troupes en Afghanistan ne représente pas la trahison d’un quelconque précepte idéologique, tout comme vociférer qu’il détruira la Corée du Nord ou affirmer que le gouvernement iranien est une « dictature corrompue » tout comme celui du Venezuela n’a rien de politique, tout cela étant dit en même temps et générant plus de doutes que de consensus.

Exhiber ses muscles politiquement parlant et faire voir que les Etats-Unis  restent réellement le gendarme intraitable du monde, plus fort que jamais depuis la fin du XXème siècle, a autant d’importance pour les apparences que pour ce qui se cache derrière : le manque de puissance pour atteindre des objectifs fixés de façon désastreuse, compensée par la nécessité d’imposer une narrative qui maintienne à flot la perspective d’un affrontement avec ses rivaux stratégiques. Le Venezuela est perçu, par Trump en particulier  en tant que négociateur, comme une opportunité (politique, économique et financière) hautement rentable,  en concordance obligée avec la ligne de ceux qui contrôlent actuellement la politique extérieure. Pour autant, les coûts énergétique et politique que risquent d’entraîner sur le plan interne de futures sanctions plus agressives à l’encontre des secteurs pétrolier et financier du Venezuela, ou une intervention militaire directe, font obstacle -pour l’instant- à la concrétisation de la réalité augmentée exprimée dans son discours.

Militarisation de la politique extérieure des Etats-Unis

 

Contrairement à l’administration Obama, caractérisée par un équilibre entre autorités civiles et militaires en matière de politique extérieure, l’administration Trump a rapidement penché du côté du secteur militaire.

L’écrivain et ex-reporter du « New York Times », Stephen Kinzer, affirme que  » le pouvoir suprême de façonner la politique extérieure et sécuritaire des Etats-Unis est tombé entre les mains de 3 militaires: le général James Mattis, Secrétaire de la Défense, le général John Kelly, chef de cabinet du président Trump et le général H.R.McMaster, conseiller pour la sécurité nationale« . Kinzer analyse l’étape actuelle de l’administration Trump comme la conclusion d’une « coup d’état militaire en caméra lente« , destiné à discipliner le gouvernement des Etats-Unis face aux « politiciens fous » qui assiègent  la Maison Blanche depuis l’ascension du président Trump. Ce qui revient concrètement à imposer un gouvernement de facto lui aussi composé de « fous ». Ce schéma visant à homogénéiser l’administration Trump dans le cadre d’une seule stratégie, celle répondant aux intérêts de corporations d’armement et pétrolière qui font du lobbying derrière les autorités, révèle qu’il est prévu pour perdurer sur le terrain diplomatique.

Le discours de Trump à l’ONU met en évidence que ses vociférations sont programmées par les néoconservateurs, parti politique au service du complexe militaro-industriel qui disposent des placements les plus prometteurs par le truchement de H.R. McMaster et de John Kelly, et dont la doctrine de guerre permanente sert de viseur dirigé sur le bloc émergent représenté par la Russie, la Chine, l’Iran et le Venezuela, entre autres. Acteurs  de poids qui concentrent une part importante des réserves énergétiques et minérales dont a besoin le complexe militaro-industriel, soutien des économies états-uniennes pour continuer à fonctionner. Vu le profil militaire de l’administration actuelle des Etats-Unis, la trame de la guerre non conventionnelle est tissée depuis la Maison Blanche même. Le ton agressif, belliqueux et grossier de Trump est l’expression et le symptôme du désespoir d’un immense système d’accumulation qui revendique  à cors et à cris sa perpétuation sur le long terme.

Comme The Saker le résume bien, les néoconservateurs représentent « une tendance hégémonique au sein de Wall Street, de la Maison Blanche, du Congrès, du Pentagone et des médias « mainstream » ; leur programme doctrinal contenu dans le « Projet pour un nouveau siècle américain » et la « Doctrine de Domination à spectre intégral » représentent les cartes de navigation qu’ils ont établies pour défendre leur exceptionnalisme global, leur agenda hypermilitariste et la dérégulation pleine et entière de Wall Street et de la Réserve Fédérale.

L’enjeu est énorme et le Venezuela, considéré comme faisant partie de « son hémisphère », est sa mise la plus convoitée.

La « solution militaire » s’impose à la politique menée par la Maison Blanche envers le Venezuela

 

Etant donné que ce sont des militaires qui contrôlent actuellement la politique extérieure des Etats-Unis, leur approche logique de la géopolitique est éminemment militaire. Les « priorités nationales » des Etats-Unis en tant que nation (ou de ce qu’il en reste) sont reléguées en marge  sur le moyen terme, et sont remplacées par les « priorités militaires » qui ressemblent à s’y méprendre à une méthodologie guerrière, mais qui a peu à voir avec une gestion administrative de ce qui ne passe qu’au second rang.

Les trois chefs militaires suprêmes se sont cependant engagés dans des tâches qui vont au-delà de l’intention de « discipliner » la Maison Blanche. Leurs tentacules se sont étendues jusqu’au Département d’Etat, réussissant à mettre en poste une Secrétaire d’Etat parallèle, au détriment de Rex Tillerson, porte-parole alignée sur l’agenda hypermilitariste de ceux qui détiennent le commandement central du gouvernement. Il s’agit de l’ex-gouverneure de la Caroline du Sud, Nikki Haley, sans expérience  en politique étrangère.

Nikky Haley, ambassadrice nommée par Donald Trump auprès de l’ONU, ici en campagne pour le sénateur d’extrême droite Marco Rubio.

« National Review« , de tendance nettement néo-conservatrice, donne dans le mille au sujet de ces changements de poste récents, en révélant comment, par l’intermédiaire de cette porte-parole, on essaie de soumettre le bloc émergent dans son ensemble à une même stratégie de harcèlement : « Haley est devenue la porte-parole principale des Etats-Unis en faveur des droits de l’homme et contre la tyrannie« . On a trouvé en elle la parfaite ventriloque pour discréditer le Département d’Etat dirigé par Tillerson et mettre à l’unisson l’agenda de politique extérieure et sa petite pieuvre à l’ONU.

Phillip Giraldi, qui écrit pour « The American Conservative« , affirme que Halley agit non seulement hors contrôle de Trump, mais qu’elle « se tient fermement dans le camp des néoconservateurs, recevant les éloges de sénateurs tels que Lindsey Graham de Caroline du Sud et des médias de Murdoch« . Graham aurait offert un armement militaire et un soutien à Juan Manuel Santos lors de sa première visite officielle à Washington en cas de conflit éventuel avec le Venezuela. Haley s’est également entretenu avec le président Colombien pendant le dîner de conspirateurs organisé par Trump à New York le 18 septembre dernier, auquel assistait le même général Kelly qui fit part en 2015 de son intention d’envahir le Venezuela pour des raisons dites « humanitaires ».

Cadre symbolique, exceptionnalisme et manœuvres destinées à faire échouer le dialogue

 

Le dialogue politique entamé en République Dominicaine entre la droite/extrême droite d’une part et gouvernement bolivarien d’autre part, avec l’appui de l’ex-président espagnol Zapatero et de pays come la Bolivie ou le Mexique, noué à la suite de l’installation de l’Assemblée Nationale Constituante, a provoqué une série d’actions cherchant à l’enrayer. Les audiences bidons d’ONG et de personnages corrompus vénézuéliens protégés par les Etats-Unis devant Luis Almagro à l’O.E.A., en coordination avec Zeid Al Hussein, Haut-Commissaire des Droits de l’Homme à l’ONU, dans l’intention d’aplanir le chemin devant mener Maduro devant la Cour Pénale Internationale) pour y répondre de crimes de « lèse-humanité », en constituèrent le plat principal.

Quelques jours plus tôt, on serrait les boulons du blocus financier contre CITGO, filiale de PDVSA, réduisant ses lignes de crédit afin de diminuer ses bénéfices et d’affecter le rapatriement des dividendes, allant jusqu’à empiéter sur les licences du Département du Trésor lui-même suite à l’ordre exécutif de Trump. Des tonnes d’aliments et de médicaments n’entrent plus dans le pays du fait que des banques comme Citibank n’assurent plus les paiements des sociétés d’importation. Haley est non seulement en proche relation avec Zeid, mais elle cherche à rallier, depuis son poste à l’ONU et au moyen de chantages et d’extorsions en tous genres révélées aux mois d’avril et de juillet, l’OEA, diverses agences de l’ONU  et des partenaires régionaux du groupe ad hoc créé à Lima, y incluant même des opposants internes, pour resserrer l’étau financier et diplomatique autour du Venezuela en réaction au dialogue instauré en République Dominicaine, cette initiative ayant pourtant reçu le soutien de l’ONU, de gouvernements de l’Union Européenne et de la région qui jouent le rôle de médiateurs.

L’article de « National Review » déjà mentionné explique aussi à quel jeu joue Haley au sein de l’ONU : »C’est quelqu’un de tout disposé à faire pression publiquement sur des agences de l’ONU aussi corrompues et inefficaces que le Conseil des Droits de l’Homme du fait de son hypocrisie et de son antisémitisme, tout en réaffirmant l’alliance entre les Etats-Unis et Israël, alors qu’une telle déclaration relève du Secrétariat d’Etat ». Depuis le Conseil des Droits de l’Homme, le duo Haley-Zeid réaffirme qu’il tient à renforcer l’isolement du Venezuela et les différents moyens utilisés, qui vont de l’intention de monter un dossier contre le Président Maduro devant la CPI à une tentative d’activer la Convention de Palerme ; tout cela faisant partie d’un bouillon de culture qui, même s’il ne finira pas par prendre sur un terrain favorable, doit être considéré comme une stratégie en cours de développement, cherchant à élever les sanctions à un niveau plus sensible.

Derrière le slogan fétiche de Trump « Restaurer la démocratie » au Venezuela, aucune politique réelle

 

L’Assemblée Générale de l’ONU, ouverte par le discours hypermilitariste de Trump et la convocation à une réunion des ministres des affaires étrangères du « Groupe de Lima » représentait une occasion en or pour avancer à grands pas dans l’agenda interventionniste. Déblayer le terrain pour faciliter le traitement du « problème vénézuélien » au plus haut niveau (Conseil de Sécurité) comme ce fut le cas pour la Lybie et la Syrie antérieurement. En parallèle, ils essaient de mettre en œuvre des mesures coercitives d’ordre pénal contre la direction du mouvement chaviste. Une autre solution qui ne semble pas aussi facile consiste à faire du Venezuela le thème récurrent du Conseil de Sécurité, les options posées sur la table suggèrent qu’un objectif plus viable dans un avenir proche serait de consolider le dossier « Etat en faillite » via l’homogénéisation du champ médiatique, des agences de l’ONU et du Congrès des Etats-Unis afin de justifier des actions unilatérales plus agressives sur le terrain économique et financier.

Au-delà des apparences et des discours publics, ajuster de tels objectifs contre le Venezuela exige des Etats-Unis de venir à bout du contrôle des institutions multilatérales traditionnelles ou du moins, de les associer à des structures informelles du style « Groupe de Lima » dans le but de se libérer du joug du droit international pour finalement ne dépendre que d’eux-mêmes. Le cas de la Syrie sert d’exemple pour montrer comment passer outre la législation internationale afin d’envahir un pays par des méthodes non conventionnelles. Les guerres hybrides en préparation nécessitant des institutions mondiales plus flexibles, dérégulées, dénationalisées et plus expéditives, effaçant les frontières diplomatiques, politiques et militaires présentes sur le terrain d’opération.

Cependant, n’ayant pas développé cette stratégie jusqu’à son plus haut niveau, et bien que l’ONU soit une institution ayant souvent servi les intérêts stratégiques des Etats-Unis, rien n’a pu empêcher la partie syrienne d’utiliser cet organisme pour blinder les processus de négociation et de dialogue d’Astana. De l’autre côté de l’Atlantique, le Venezuela bénéficie du soutien du Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres et du Conseil des Droits de l’Homme. C’est pourquoi les « recommandations » faites par Haley en prélude à la réunion de l’Assemblée Générale vont dans le sens d’un démantèlement des organismes qui entravent ou condamnent l’agenda exceptionnaliste des Etats-Unis, tout particulièrement là où la Russie, la Chine, l’Iran et la Syrie exercent une influence clé.

Conclusion ouverte…

 

Bien que la stratégie politique des Etats-Unis gagne en précision, tant par les acteurs et intérêts du complexe militaro-industriel qui en sont à l’origine, que par les objectifs poursuivis à l’encontre du Venezuela dans la conjoncture actuelle, le discours de Trump devant l’ONU ne doit pas être vidé de son contenu ni être pris à la légère. Le cadre militaire qu’il essaie de mettre en place devant le forum politique mondial le plus important du monde –pour l’instant- consiste à faire croire qu’il n’existe pas de solution politique au Venezuela, mais uniquement militaire.

Des qualificatifs du genre « narco-état » ou « dictature » illustrent bien les narratives au moyen desquelles on cherche à occulter le fait que le Venezuela vient de mettre fin à un cycle de violence politique par un processus électoral constituant, que dans moins d’un mois auront lieu des élections régionales auxquelles participera l’opposition et que des négociations avec des acteurs politiques antigouvernementaux sont en cours pour stabiliser l’économie du pays face aux agressions internes et externes.

Rien de tout cela ne transparaît dans le discours de Trump devant l’ONU. Les trois chefs militaires qui représentent le gouvernement réel surenchérissent en faisant pression sur des partenaires favorables au Venezuela ou qui restent neutres dans le concert des nations, afin qu’ils suivent leur agenda anti-politique et violent contre le pays, au niveau de toutes les instances multilatérales où ils exercent leur influence. Sur le plan interne, la méconnaissance et la fracture de l’Etat Vénézuélien  devient son point d’honneur. N’importe quel mécanisme de négociation et de stabilisation politique, que ce soit par des élections ou par le dialogue ne change en rien sa posture (à moins que ne perde le chavisme). Non seulement en raison de la guerre à laquelle ils veulent nous mener par simple nécessité économique, ou parce que les prémisses dont découlent leurs actions de blocage financier et d’isolement diplomatique ont pour fondement de considérer comme « illégitime » tout scénario politique reconnaissant le chavisme comme gouvernement.

Derrière l’argument fétiche de « restaurer la démocratie » au Venezuela avancé par Trump, il n’y a aucune politique. Son ton belliqueux le met en évidence. Les multiples fronts ouverts par les Etats-Unis avec le même storytelling médiatique, devenues des guerres désastreuses, le montrent.

Pour l’heure, le Venezuela a toujours le même président et se bat pour surmonter les défis économiques, renforçant ses relations avec la Russie, la Chine et l’Iran engagés dans un mégaprojet économique et financier global qui menace la suprématie du dollar ainsi que les règles commerciales et les institutions financières qui le soutiennent. L’agressivité de Trump est symptomatique de la manière dont nous avons commencé à répondre à ses sanctions et du haut niveau de sensibilité géostratégique que représente l’entrée dans une architecture financière externe aux Etats-Unis.

En attendant, Haley continuera d’essayer d’agir contre le Venezuela (et la Russie, l’Iran et la Corée du Nord…) avec H.R.McMaster et John Kelly opérant dans les coulisses via notre ventriloque de Caroline du Sud. Le dénommé « Axe du Mal », qui dans sa grande majorité n’a pas envoyé de représentation présidentielle à l’occasion de l’assemblée de l’ONU -clair message de désaveu de cet organisme de la part de Poutine, Maduro et Xi Jinping- est sorti renforcé par la désastreuse introduction de Trump, laquelle a mis les Etats-Unis en position de faiblesse politique et dans l’incapacité de présenter une politique extérieure générant confiance et crédibilité pour le concert des nations.

William Serafino

Source : http://misionverdad.com/columnistas/discurso-de-trump-contra-venezuela-claves-de-lo-que-hay-detras

Traduction : Frédérique Buhl

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Succès pour l’avant-première du documentaire « Jusqu’à nous enterrer dans la mer »

Organisée par ATTAC Bruxelles, que nous remercions pour son travail constant de réinformation face à l’univocité médiatique, l’avant-première du documentaire sur la révolution bolivarienne « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » a rempli la salle du cinéma « Aventure » dans le centre de la capitale, ce jeudi 21 septembre. Vu l’énorme affluence il faudra sans doute organiser une nouvelle séance pour ceux qui n’ont pu entrer dans la salle… La projection a été précédée d’une interview en vidéo de Maurice Lemoine et suivie d’un débat sur la situation actuelle du Venezuela, avec Carolina Gerendas et Paul-Emile Dupret.

Le film est le fruit d’un an de vie en commun avec les habitants du quartier populaire « Bello Monte » dans l’état d’Aragua au Venezuela. Il tente de faire le point sur la révolution bolivarienne. Il est aussi une autre manière de parler de la politique et de la faire s’exprimer. (Réalisation: Thierry Deronne, Venezuela, 2017. Durée: 60 min. Vidéo HD.)

On peut commander le DVD  en écrivant à Gloria Verges de France-Amérique Latine (FAL 33) : gloriaverges@free.fr

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Le Venezuela se rebelle contre le pétrodollar (Il Manifesto)

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par Manlio DINUCCI

“A partir de cette semaine le prix moyen du pétrole est indiqué en yuan chinois”, a annoncé le 15 septembre le Ministre vénézuélien du pétrole. Pour la première fois le prix de vente du pétrole vénézuélien n’est plus indiqué en dollars.

C’est la réponse de Caracas aux sanctions lancées par l’administration Trump le 25 août, plus dures que celles de l’administration Obama en 2014 : elles empêchent le Venezuela d’encaisser les dollars venant de la vente du pétrole aux Etats-Unis, plus d’un million de barils par jour, dollars jusqu’ici utilisés pour importer des biens de consommation comme les produits alimentaires et les médicaments. Les sanctions empêchent aussi le commerce de titres émis par la Pdvsa, la compagnie pétrolière d’Etat vénézuélienne.

Washington vise un double objectif : augmenter au Venezuela la pénurie des biens de première nécessité et donc le mécontentement populaire, sur quoi s’appuie l’opposition interne (subventionnée et soutenue par les USA) pour abattre le gouvernement Maduro ; mettre l’Etat vénézuélien en default, c’est-à-dire en faillite, en l’empêchant de payer les échéances de la dette extérieure : c’est-à-dire mettre en faillite l’Etat qui a les plus grandes réserves pétrolières du monde, presque dix fois celles des Etats-Unis.

Caracas essaie de se soustraire à l’étreinte étouffante des sanctions, en cotant le prix de vente du pétrole non plus en dollars USA mais en yuan chinois. Le yuan est entré il y a un an dans le panier des monnaies de réserve du Fonds monétaire international (avec le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling) et Pékin est sur le point de lancer des contrats futures (contrats à terme) d’achat-vente du pétrole en yuan, convertibles en or. “Si le futur prenait consistance, en érodant ne serait-ce qu’une partie de l’écrasant pouvoir des pétrodollars, ce serait un coup retentissant pour l’économie américaine”, commente Ie quotidien Il Sole 24 ore.

Ce qui est mis en question par la Russie, la Chine et d’autres pays n’est pas seulement l’énorme pouvoir du pétrodollar (monnaie de réserve tirée de la vente du pétrole), mais l’hégémonie même du dollar. Sa valeur est déterminée non pas par la réelle capacité économique étatsunienne, mais par le fait qu’il constitue quasiment les deux tiers des réserves monétaires mondiales et la monnaie avec laquelle on établit le prix du pétrole, de l’or et des marchandises en général. Ceci permet à la Federal Reserve, la Banque centrale (qui est une banque privée), d’imprimer des milliers de milliards de dollars avec lesquels est financée la colossale dette publique étasunienne -environ 23 mille milliards de dollars- à travers l’achat d’obligations et autres titres émis par le Trésor.

Dans ce contexte, la décision vénézuélienne de détacher du dollar le prix du pétrole provoque une secousse sismique qui, depuis l’épicentre sud-américain, fait trembler tout l’édifice impérial fondé sur le dollar. Si l’exemple du Venezuela se répandait, si le dollar cessait d’être la principale monnaie du commerce et des réserves monétaires internationales, une immense quantité de dollars se trouverait mise en circulation sur le marché faisant s’écrouler la valeur de la monnaie étasunienne.

Voilà le réel motif pour lequel, dans l’Ordre exécutif du 9 mars 2015, le président Obama proclamait “l’urgence nationale face à l’inhabituelle et extraordinaire menace posée à la sécurité nationale et à la politique étrangère des Etats-Unis par la situation au Venezuela”. Ce même motif pour lequel le président Trump annonce une possible “option militaire” contre le Venezuela. Elle est en préparation au U.S. Southern Command, dont l’emblème est l’Aigle impérial qui domine Centre et Sud Amérique, prêt à plonger avec ses serres sur celui qui se rebelle contre l’empire du dollar.

Note de Venezuelainfos : un brin de mémoire historique ne nuisant pas à la compréhension du présent, citons Morgan Sportès dans « Le mai 1968 dont les médias n’ont pas voulu parler » : 

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« La seule chose que les Américains n’ont jamais pardonné à De Gaulle, m’a dit Pierre Messmer peu avant sa mort, ça n’est pas sa sortie de la défense intégrée de l’OTAN, ni son fameux discours de Phnom-Penh dénonçant la guerre au Vietnam, mais c’est sa remise en cause du « privilège exorbitant du dollar ». (..) De Gaulle, Che Guevara de la finance (et autrement dangereux qu’un Che Guevara puisqu’il dirigeait une nation puissante munie de l’arme atomique) avait envoyé la marine nationale aux États-Unis, acte hautement symbolique, pour remporter « son or » en échange de billets verts, monnaie de singe dont il ne voulait plus. (..)

Là, il visait juste, il visait où ça fait mal. Et il a essayé d’entrainer avec lui, dans cette aventure (se débarrasser des dollars-papier), l’Afrique du sud, les pays arabes, la Russie, la Chine… Les stocks d’or US fondaient. (..)

Dans le même esprit il avait élaboré une défense « tous azimuts », ses missiles nucléaires devant être tournés vers l’est mais aussi vers l’ouest (le général Ailleret, metteur en œuvre de cette politique, mourrait opportunément dans un accident d’avion en mars 68, à la veille du fameux mois de mai). Qui sait, disait de Gaulle pour justifier cette politique, qui gouvernera les États-Unis et la Russie dans quelques décennies. (..)

Tandis que les pavés volaient, les stocks d’or français s’envolaient. La guerre contre le dollar, ourdie par de Gaulle se retournait en offensive spéculative contre le franc… Le paradoxe du gauchisme, – et sa vérité farcesque – c’est que prétendant abattre la société bourgeoise, il avait derrière lui tous les notables, tous les nantis qui rêvaient d’abattre la statue du Commandeur gaullienne (car la France est le seul pays où le mouvement mondial de mai a pris un tour directement politique : renverser un gouvernement).

Aux USA une campagne de presse antigaulliste d’une violence et d’une bêtise inouïes battait son plein… Les sentiments de la CIA à l’égard de de Gaulle, nous les connaissons grâce à un rapport de Richard Helms au président Johnson du 30 mai 1968 dénonçant dans le général un dictateur qui ne pourra se maintenir au pouvoir qu’en versant des fleuves de sang.»

Source:  Edition de mardi 19 septembre 2017 de Il Manifesto :  https://ilmanifesto.it/il-venezuela-si-ribella-al-petrodollaro/,

Traduit par Le Grand Soir : https://www.legrandsoir.info/le-venezuela-se-rebelle-contre-le-petrodollar-il-manifesto.html

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Les débats de l’Assemblée Constituante : de la corruption comme usage privé de la chose publique.

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Avec l’Assemblée Nationale Constituante le modèle de société est en débat. Dans ce modèle, l’économie occupe une place centrale. Le pain de chaque jour est vital à tout le reste, sauf dans les moments d’exceptions politiques, qui, nous le savons, ne sont pas éternels. Produire ce pain peut être garanti par un privé, par l’Etat, par une communauté organisée, ou par une alliance entre parties. Cela semble être un consensus dans le chavisme actuellement et pour les années à venir.

A l’intérieur de ce possible consensus des débats ont lieu. L’un d’entre eux concerne l’Etat. Le point d’accord est que l’intervention de ce dernier est nécessaire, et que certaines branches de l’économie doivent être sous son contrôle. Il serait nécessaire de déterminer lesquelles, selon les objectifs pour l’étape que nous traversons, et dans une perspective de  transition au socialisme. Cependant, la discussion se complique à l’heure de tirer le bilan de dix-huit ans de tentatives, d’essais, de plans déjà exécutés. Qu’est-ce qui a pu se faire et qu’est-ce qui n’a pas pu ? Et pourquoi ?

La droite en profite comme d’habitude pour réaffirmer son sens commun néolibéral : l’Etat est inefficace, le secteur privé sait, lui, gérer. Pour démonter cette matrice il est facile de voir qu’il n’y a jamais eu de véritable entreprise privée au Venezuela, pas plus celle qui a vécu des devises de l’Etat que celle qui a toujours préféré importer pour spéculer, que produire sur place. Mais l’Etat en tant que tel ? Que se passe-t-il avec la production sous son contrôle, avec les entreprises expropriées, achetées, créées, avec les plans de développement agricoles, les objectifs tracés? C’est là que semble être la zone complexe, qui reste peu abordée, et rend difficile le débat sur le modèle, sur de possibles mesures centrales à prendre dans ce pays en guerre, où l’Etat doit avoir un rôle déterminant.

Particulariser la discussion peut en réduire la portée, la mener dans l’abstrait peut affaiblir la force de l’argumentation. En guise d’équilibre impossible je vais parler d’une expérience récente: le débat mené dans le cadre des déplacements des députés constituants dans les territoires avec des ouvriers de la Centrale Sucrière Ezéquiel Zamora, et avec des producteurs agricoles dans le Centre Technique Productif Socialiste Florentino, les deux situées à Barinas, toutes deux propriétés de l’Etat. La conclusion à laquelle on arrive est que les projets ont été bien posés selon les capacités du territoire, selon les marchés d’achat et vente, et malgré cela n’ont pas réussi à se développer. Ils fonctionnent à un pourcentage de production inférieur à leur potentiel, sans compter qu’ils devaient, selon le plan, croître.

Que s’est-il donc passé ? Quelles raisons ont empêché le développement de ces entreprises ? Il ne s’agit pas dans ces cas, comme c’est arrivé dans d’autres, d’achats d’entreprises qui sur le point d’être mises en faillite par leurs propriétaires, avec des machines obsolètes et des marchés fermés. Les réponses sont diverses mais elles se concentrent en un point: la corruption, c’est-à-dire la mauvaise utilisation des fonds, l’utilisation de ce qui est public pour le bénéfice personnel/familial, comme par exemple, de l’argent qui est arrivé et n’a pas été investi, du bétail  et des machines vendus illégalement – l’univers de la corruption est bien plus grand: évasion fiscale, comptes dans des paradis fiscaux, surfacturations et un etcetera dans lequel les grands entrepreneurs sont experts.

Il s’agit d’un thème difficile à aborder, parce qu’en partie, c’est une arme avec laquelle la droite – immergée jusqu’au cou dans la corruption – attaque tous les processus progressistes et révolutionnaires. Le problème c’est que nous ne pouvons laisser à ces secteurs le monopole de « l’explication ».  Un de ceux qui, depuis nos propres rangs, étudient le sujet, c’est, par exemple,  le vice-président bolivien Álvaro García Linera, qui dans une entrevue récente,  exprime des concepts comme celui de la « démocratisation de la micro-corruption » et pose la question centrale: que faire devant ce problème?

« C’est un fait qui te ronge la morale, alors que la seule force qu’on a quand on vient d’en bas c’est la force morale (…) Si tu deviens permissif tu perds ta force morale (…) Si tu perds moralement tu perds générationnellement, la pire défaite d’un révolutionnaire est la défaite morale. Tu peux perdre des élections, perdre militairement, perdre la vie, mais ton principe, ta crédibilité sont toujours debout, par contre quand tu perds la morale tu ne te relèves plus ». Il explique, en mettant l’accent sur la dimension morale, la nécessité d’identifier les responsables, de les juger, de se frapper durement.

Cet impact moral est évident. En particulier à cause de l’impunité qui a généralement régné face à ces situations. On pourrait formuler plusieurs hypothèses pour expliquer que la logique de sanctionner la personne en l’écartant de son poste – parfois pour le nommer à un poste équivalent – a substitué celle de juger: la culture politique, la corrélation de forces, le manque de suivi qui permettent de mener les cas à la justice. Il existe sûrement plus d’explications. L’absence de sanction des responsables affecte les ouvriers, les producteurs agricoles, les habitants de la zone, du pays, mine la bataille d’idées de la révolution, sa construction d’un sens commun.

Il existe une autre dimension en plus de la morale: l’économique. Prenons un cas qui apparaît systématiquement dans chaque commune, ou territoire agricole: Agropatria, l’entreprise publique qui doit fournir des matières premières pour la production. Toutes les descriptions signalent que l’entreprise dispose des matières premières nécessaires mais que celles-ci sont revendues par des réseaux de « bachaqueros« . Les recherches conduisent à la complicité entre le personnel de l’entreprise et des revendeurs. Le gain pour les corrompus et les mafias est important, le poids pour les producteurs aussi; leurs coûts de production augmentent, leurs gains diminuent, les prix –  avec des bénéfices extraordinaires pour les intermédiaires –  augmentent, le pouvoir d’achat est frappé, la guerre économique en devient plus aiguë pour les secteurs populaires.

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Débattre des causes de la situation de l’économie publique est la clé pour aborder le modèle et les mesures nécessaires, immédiates et stratégiques. L’hypothèse est que le problème  ce n’est pas le modèle socialiste – comme le martèle la droite –  mais qu’il n’a pas été possible de développer comme prévu la stratégie. Cela est dû, en partie, à la corruption qui a freiné, parfois brisé, des initiatives clés. Nicolas Maduro l’a dit dans son discours devant l’Assemblée Nationale Constituante:  » Le neuf n’arrive pas à naître, et parfois il se met à mourir à cause de la bureaucratie et de la corruption. Et le vieux n’arrive pas à mourir, et parfois il poignarde le neuf ». La corruption dans la sphère de l’Etat n’est pas l’œuvre du chavisme mais une partie endémique de la formation économique, politique et étatique, pétrolière, un lubrifiant constitutif du capitalisme. Ce n’est pas un problème nouveau, il ne se résout pas d’un coup de baguette magique.

Les récentes lois proposées par le président Maduro face aux grands réseaux de corruption du CENCOEX et des systèmes publics d’octroi de devises aux entreprises privées censées importer des médicaments ou aliments mais qui les ont revendus sur le marché parallèle, vont dans le bon sens : il s’agit non seulement de reprendre les enquêtes freinées par le Ministère Public, mais de confisquer les biens de ces grands groupes privés pour les remettre non à l’Etat mais directement à la population. Il y a eu plusieurs arrestations ces dernières semaines: au sein du Ministère Public, de la compagnie publique du pétrole PDVSA, à l’Hôpital de Valencia, et Maduro a demandé de reprendre l’enquête de CADIVI, l’organe chargé d’octroyer des devises étrangères. Si on y ajoute aussi le cas, par exemple, de Pequiven, filiale de PDVSA, au début de l’année, on voit que le problème touche des zones clés de l’Etat pour le développement économique, et qu’il existe des responsabilités dans les hautes sphères. La capacité d’affronter les agressions multiformes seraient d’une autre ampleur avec un Etat à la capacité productive consolidée, avec une justice dans les zones où la corruption s’est installée en lien avec les plans de ceux qui conduisent la stratégie contre le Venezuela. Une coïncidence qui peut s’expliquer par l’action des facteurs de guerre pour générer de la corruption dans des zones et des territoires géographiques stratégiques.

Ce dernier point place la corruption dans le problème majeur actuel: le plan de récupération du pouvoir économique par le bloc putschiste, dirigé depuis les Etats-Unis. Les détournements de fonds/complicités de frontière/manque de suivi/sabotage, ont pour objectif – pour ceux qui dirigent la guerre – la paralysie progressive de l’économie pour asphyxier la population. Mais ils remplissent aussi un autre objectif, celui de décomposer le tissu social, de rompre les solidarités populaires. On a vu ces derniers temps comment la corruption a augmenté dans l’espace public quotidien, sur de petites échelles, une « démocratisation de la micro-corruption » analysée par García Linares – plus seulement dans l’Etat mais aussi dans la société.

Il est central d’exercer la justice, d’appliquer le poids de l’Etat sur l’Etat lui-même, sur les grands groupes privés, de commencer d’en haut, de l’intérieur, jusqu’en en aval – le populaire n’est pas un synonyme automatique  d’innocence -. Il faut le faire pour appliquer les mesures prises, stimuler la force économique propre que peut développer l’Etat – celui-ci a montré sa capacité de réussir dans plusieurs expériences – accompagner le développement social/communal, établir des accords avec le secteur privé qui se concrétisent vraiment et ne deviennent pas une source d’enrichissement illégal.

Nous avons besoin de débattre de l’Etat, de sa puissance et de ses failles, de faire le bilan de ce qui a été fait, de le corriger dans notre stratégie, de mettre des noms sur les responsables des vols et de les juger, et de ne pas recommencer à créer les mêmes structures qui ne peuvent se maintenir vu leurs logiques de fonctionnement, le manque de suivi et de sanctions. Dans le cas contraire on peut courir le risque de répéter les erreurs, de ne pas réussir à construire des solutions nécessaires dans ce contexte de guerre, et de maintenir une culture de l’impunité qui, on le sait, génère davantage d’impunité.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/12/la-corrupcion-el-uso-privado-de-la-cosa-publica/

Traduction : Cathie Duval

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L’Assemblée Constituante dans les territoires

DJtRU6BXUAEqLcwL’Assemblée Nationale Constituante (ANC) est installée depuis plus d’un mois. La dynamique politique du conflit au Venezuela a changé depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, le pays n’est plus en surface ce qu’il était il y a quelques mois: l’insurrection de la droite s’est éloignée des rues. C’était un des objectifs centraux de l’élection de l’ANC : faire rentrer le débat politique dans le champ de la démocratie, au moins pour le moment – même si en sous-main des mouvements de violence sont en marche.

Avec ce nouvel équilibre des forces, une autre initiative a vu le jour : le déploiement d’une partie des députés constituants dans les territoires, du vendredi au dimanche, jours établis de manière hebdomadaire pour une dynamique qui se veut la colonne vertébrale du processus constituant. Plusieurs assemblées ont eu lieu dans le pays, la majorité au cœur des quartiers populaires et des zones rurales, certaines avec des autorités institutionnelles – des maires par exemple – et d’autres directement avec la population.

Nous avons recueilli les thèmes débattus au cours de cinq de ces assemblées: dans la Centrale Sucrière Ezequiel Zamora, sur la Place Hugo Chávez de Sabaneta, au Centro Agricole Génétique Florentino, dans la cour d’une maison de Barinitas et dans une école de El Cobre. Quatre assemblées citoyennes dans l’état de Barinas, une dans l’état du Táchira, avec la participation d’ouvriers, de petits producteurs agricoles, de membres de communes, de voisins du secteur et de députés constituants. Dans tout ce qu’on a entendu lors de ces assemblées on peut dire qu’il existe trois grands axes et besoins exprimés par la base: la production, la corruption et la justice.

La production

C’est un thème répété depuis des années : il est nécessaire de produire plus, et de dépendre moins du pétrole. C’est ce qui s’est dit dans chaque assemblée, où ont été présentés des plans concrets de production tant pour les entreprises d’État que pour des expériences sociales-communales – on compte 137 communes à Barinas, 75 dans l’état de Táchira, et presque toutes connaissent un développement productif. La proposition est claire, l’heure historique exige d’augmenter les niveaux de production, la capacité pour la consommation nationale et l’exportation. Ceux qui produisent la richesse – ouvriers, producteurs, communards – ont montré leur volonté de construire des réponses face aux nécessités du pays.

Le diagnostic sur des entreprises dans les mains de l’État montre que la majorité ne fonctionnent pas comme elles devraient, et produisent en-dessous de leur potentiel, ce qui n’est pas le projet originel. Cette situation constitue une limitation sévère dans une économie partagée entre trois propriétés – privée, d’État, sociale/communale – dans une guerre économique où l’État est appelé à jouer un rôle central.

La corruption

Tous les débats sur la production ont eu pour corollaire la nécessité de combattre la corruption. Le problème touche deux domaines fondamentaux : l’État et le secteur privé. L’accent a été mis sur le premier, et en particulier sur deux aspects. L’un d’eux est la difficulté que rencontrent les initiatives sociales/communales, ou les entreprises publiques elles-mêmes, pour obtenir des réponses dans les demandes faites à l’État – qu’ils s’agissent d’institutions ou d’entreprises. L’autre aspect abordé est le mauvais usage des ressources dans les entreprises d’État qui se traduit, par exemple, par la déviation d’intrants destinés à la production agricole: des entreprises d’État elles-mêmes revendent ces biens aux réseaux du marché noir qui les revendent ensuite aux producteurs à des prix inaccessibles.

Dans chacun de ces cas la conclusion est claire : il est nécessaire d’en finir avec la corruption. Il s’agit d’un problème qui pèse depuis des années sur l’économie, détruit des projets, empêche le développement du modèle productif national. Sans sanctions, commet réactiver la production ? Comment faire pour que les nouvelles initiatives aient du succès et ne finissent pas comme les précédentes ?

La justice

Le besoin de justice s’est manifesté tant vis-à-vis des corrompus que vis-à-vis de ceux qui ont dirigé et pratiqué l’insurrection armée de la droite menée d’avril à juin, qui a fait plus d’une centaines victimes, et qui a donné lieu à une augmentation des faits de délinquance. Cette exigence que la justice s’exerce s’est exprimée en particulier dans les villages assiégés pendant cette période de violences – c’est le cas de Barinitas et de El Cobre. Dans le premier cas, la population a dû affronter principalement des groupes armés ramenés de l’extérieur pour causer des destructions. Les preuves: la mairie et le commissariat de police avec des marques des incendies et des destructions, les magasins vandalisés qui n’ont pas encore rouvert, l’ouvrier assassiné par une arme à feu. Dans le second cas, le plan a combiné l’incursion de forces de choc de la droite – sûrement paramilitaires – avec l’action d’habitants de l’opposition. Ceux-ci ont agressé les voisins chavistes et les centres électoraux pour tenter d’empêcher les élections à l’Assemblée Constituante du 30 juillet.

On a besoin de justice dans ces villages, d’une justice qui ne concerne pas seulement les dirigeants nationaux de l’escalade violente – comme Voluntad Popular -, mais qui soit aussi plus locale, complexe, où de « bons voisins » se sont transformés en assassins potentiels et où des groupes armés ont suivi des schémas de type militaire.

***

Les députés constituants se sont trouvés face à un éventail de demandes. Leur tâche est de réaliser une synthèse pour l’élever jusqu’à l’Assemblée Nationale Constituante et à ses commissions de travail respectives – au nombre de 22, chacune s’occupant d’un axe thématique différent – et d’ébaucher une architecture constituante de démocratie représentative et participative qui se déroule tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’hémicycle.

On ressent la nécessité de ces assemblées. Il persiste dans les communautés un grand manque d’information sur l’Assemblée Constituante, il y a une sensation de distance vis-à-vis de ce nouveau pouvoir : alors que l’Assemblée Constituante prend des mesures politiques – et parle à travers un nombre réduit de personnes- la réalité économique se détériore chaque jour. Grâce aux mesures économiques annoncées par le président Maduro et à ces rencontres face à face sur le terrain, la distance se réduit, et permet à la population de s’approprier d’une instance pour laquelle elle a voté dans l’espoir qu’elle résoudrait ses problèmes.

Il n’existe pas de clef unique pour résoudre les urgences et les nécessités stratégiques. Les causes de la situation sont économiques et politiques, tant internationales que nationales, dans un contexte de tentative d’assaut final dirigé depuis les Etats-Unis. Dans cette complexité, où l’Assemblée Nationale Constituante doit prendre des mesures concrètes, on peut construire des mécanismes pour mettre en marche une participation populaire directe. Il faut valoriser le fait que dans leur immense majorité les gens sont prêts à résister, à en faire plus, même face à la détérioration des prix, à la corruption qui les affecte directement dans leurs expériences productives, et aux vagues de violence armée dirigées par la droite avec leur cortège de traumatismes et d’affrontements collectifs.

C’est dans la rencontre entre ces deux instances – territoires et députés constituants – que se trouve une des réponses à comment affronter la situation. Une situation qui en surface peut paraître plus calme : pas souterrainement, car la nécessité d’en finir avec l’expérience bolivarienne à tous les niveaux est intacte. Nous vivons en guerre.

Marco Teruggi

 

Source: https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/11/la-asamblea-nacional-constituyente-en-los-territorios/

Traduction: Thierry Deronne

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Macron, Maduro et Saint-Martin, d’une instrumentalisation l’autre

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Au sommet de l’hystérie qui est décidément son mode habituel de fonctionnement, Emmanuel Macron, Monsieur-15% du corps électoral, avait déclaré le 30 août, à propos du Venezuela et de la révolution bolivarienne: «Nos concitoyens ne comprennent pas comment certains ont pu être aussi complaisants avec le régime qui est en train de se mettre en place au Venezuela. Une dictature qui tente de se survivre au prix d’une détresse humanitaire sans précédent, alors même que les ressources de ce pays restent considérables ».

En disant cela, Emmanuel Macron s’offrait déjà le petit plaisir de l’instrumentalisation implicite de la question vénézuélienne à des fins intérieures pour contrer par ce bien pauvre argument ses seuls opposants dignes de ce nom, La France Insoumise et les communistes qui n’ont pas sombré, contrairement à la quasi-totalité du monde médiatique et politique, dans la lecture caricaturale de ce qui est en jeu à Caracas.

La petite Venise au secours des inondés

Plus grave, Macron donnait de fait son soutien aux Etats-Unis et à la droite patronale vénézuélienne pour continuer la déstabilisation du régime bolivarien par le sabotage économique, la désinformation éhontée et la violence politique : sait-on que parmi les derniers morts lors des manifestations, il y a aussi, pour une part importante, des policiers et des militants chavistes, ce qui tendrait à prouver que l’on est plus proche d’une tentative de coup d’Etat larvé néo-libéral, façon Chili pré-Pinochet que d’un peuple opprimé en lutte contre un caudillo populiste ? Rappelons d’ailleurs que cette droite vénézuélienne, à la façon d’un Capriles ou d’un Leopoldo Lopez, très extrême pour une droite qui se prétend respectueuse des institutions, est coutumière des putschs puisqu’elle avait déjà tenté de renverser militairement Chavez en 2002. De fait, elle n’a jamais digéré cette révolution douce qui l’a forcée à partager le gâteau de la rente pétrolière avec un peuple qui était le plus pauvre d’Amérique latine dans un des pays les plus riches.

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L’auteur: le romancier français Jérome Leroy. Derniers romans parus : 2011 : Le Bloc (Prix Michel-Lebrun). 2014, L’Ange gardien (Prix des lecteurs Quai du polar). Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche

Mais voilà, alors que le président Macron va faire le beau sur l’île ravagée des milliardaires bling-bling où l’ouragan a révélé à la fois les conséquences des coupes sauvages dans les services publics mais aussi la lutte des classes larvée entre les pauvres d’un côté, souvent noirs et jamais interviewés à la télé et les riches présentés à longueur de reportages comme de pauvres migrants soumis aux pillages des barbares locaux, on apprend que ce salopard de sanguinaire Maduro et son régime encore plus abject que la Corée du Nord ou l’Empire des Daleks réunis a déjà, lui, envoyé 10 tonnes d’aide humanitaire à l’île de Saint-Martin et 30 dans le reste des Caraïbes touché par les ouragans (il a même osé aider Cuba, ce qui prouve bien qu’il est un dictateur, non?).

Un léger retard à l’allumage…

Des biens de première nécessité tel que de l’eau, de l’équipement de secours, des vêtements ou encore des matelas avaient été acheminés sur place quand notre président a enfin décidé de se bouger sur fond d’hypercommunication compassionnelle et facebookienne.

Le retard jupitérien est donc sans doute explicable par le soin apporté à la mise en scène très Kennedy 2.0 du voyage ou alors par le désir d’être un peu loin du mouvement social contre la loi « travaille! », qui commence à pointer son nez avec un succès somme toute honorable: il est plus flatteur, n’est-ce pas, d’être photographié en train de câliner des exilés fiscaux ou des touristes friqués que de devoir communiquer sur les « les fainéants, les cyniques, les extrémistes » qui en plus osent briser l’unité nationale devant la catastrophe.

Alors, l’aide de Maduro ? De la vile propagande, évidemment ! Enfin, c’est comme ça que les macronistes appelleront sans doute le geste du Venezuela, cette puissance régionale dont on nous explique pourtant à longueur de temps et depuis des années qu’elle est au bord du chaos.

Source : http://bit.ly/2jyIi9R

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Au Venezuela, apprendre à désapprendre

1er jour : « NOUS SOMMES DES MILITANTS DE LA VIE »

Luisa Araujo et sa fille Lydda

« Pourquoi nous chantons ? Nous chantons parce qu’il pleut sur les sillons, et nous sommes des militants de la vie, nous chantons parce que les champs sentent le printemps, parce que dans la tige de ce fruit, chaque question a sa réponse ». Luisa, directrice vénézuélienne de l’école de Caquetios créée par le Mouvement des Sans Terre (du Brésil) au Venezuela, lit un poème de Benedetti. Étudiants et professeurs forment un cercle autour du mot Révolution qu’ils ont écrit avec des pierres. Autour des pierres, le drapeau du Mouvement des Sans Terre (MST). Luisa Araujo a donné naissance à une petite fille, le 17 décembre 2016. Elle s’appelle Lydda, comme cette militante et poète Lydda Franco, féministe née dans les années 1960. La « mistica » comme disent les brésiliens termine avec l’hymne national vénézuélien.

Le premier jour, les militants du MST, nous expliquent l’histoire et le fonctionnement de l’école. Celia Rodrigues, chargée de la formation politique de l’école, revient du Brésil, où elle a suivi un cours de formation de formateurs. « Nous ne croyons pas au hasard mais à la causalité, explique-t-elle. La défense de la révolution bolivarienne, part d’un des principes du MST : la solidarité, ici nous sommes sur une terre libérée par la Révolution. Notre objectif, c’est d’être autonome pour la production de nourriture et la formation » Les terres de Caquetios appartenaient aux propriétaires terriens qui l’utilisaient pour faire des courses de chevaux. Aujourd’hui, ce sont des « unités de production sociale ». En 2010, l’espace a été récupéré par le gouvernement bolivarien, à travers la CVAL (Corporation Vénézuélienne d’Alimentation). En 2014, Nicolas Maduro signe un nouvel accord avec le Mouvement des Sans Terres, et légalise les titres de propriété des terres. « Caquetios n’est pas une île, les pompes à eaux ont crevé, nous avons beaucoup de problèmes pour la production, nous n’avons pas de quoi arroser. Nous avons du mal à récolter, car on nous vole notre production ». La plus grande avancée selon Celia, c’est l’incorporation de vénézuéliens à la brigade du Mouvement des Sans Terre.

Celia Rodrigues, brasileña del movimiento Sin Tierras

Celia Rodrigues, coordinatrice de formation du Mouvement des Sans Terre (Brésil) au Vénézuéla

Simon Uzcategui, responsable de la production, explique qu’aujourd’hui, les producteurs commencent à fabriquer des biofertilisants. « Nous développons le maïs autochtone qui allait disparaître : le maïs guanape, et la courge, et nous utilisons le champignon tricoderme pour tuer le parasite « cogollero », nous produisons 600 d’insecticides naturel ». Les paysans produisent aujourd’hui une tonne mensuelle de fertilisant organique, ils réparent les tracteurs argentins et biélorusses, et les paysans cultivent deux jardins pour leur propre consommation. Les organisations paysannes sont en train de s’articuler pour former un front de Conseils Paysans. Celia essaye d’organiser des rencontres avec les femmes pour parler de leurs droits sexuels et reproductifs. Le Mouvement des Sans Terres a aussi créé un réseau d’amis de l’école, pour réaliser des cours de production et récupération de semences autochtones.

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Cultures agro-écologiques sur les terres de Caquetios

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Début de l’atelier de cinéma

L’atelier de cinéma qui va durer 5 jours permettra aux étudiants d’apprendre les techniques du cinéma populaire d’EPLACITE, l’école populaire et latino-américaine de cinéma et théâtre fondée par Thierry Deronne dans les années 1990. Thierry est arrivé au Venezuela, après une rencontre avec des Vénézuéliens dans le Nicaragua sandiniste des années 80. L’histoire de l’école est liée au processus de transformation nationale de la Révolution bolivarienne avec la création de ViVE TV, mais c’est aussi l’école des mouvements sociaux, avec la participation du Mouvement des Sans Terre. « La production audiovisuelle c’est comme le travail du paysan, c’est exactement la même chose, dans les deux cas, il s’agit d’alimenter une population. Dans le premier cas c’est une alimentation physique et dans l’autre une alimentation intellectuelle, spirituelle, mais ces deux production passent par le temps. On ne fait pas un bon documentaire sans le temps de la participation, de l’enquête, de la réalisation, du montage, du retour vers la communauté avec ses images. Ce processus du temps est aussi au coeur du travail du paysan, il définit une vraie agriculture à l’écoute de la terre, au service d’un peuple, mais aussi d’une vraie information. »

L’atelier de cinéma commencera avec l’analyse de séquences de cinéma, et avec la critique de la monoforme télévisuelle où la figure sacro-sainte du journaliste fait de la radio déguisée en donnant la bonne parole au téléspectateur passif. Le « noticiero » de Santiago Alvarez propose une autre mode de produire l’information : une spirale croissante, participative qui part d’un problème vécu par la population pour remonter humblement vers les clefs et les possibles solutions. Une manière d’éveiller la conscience critique du téléspectateur-citoyen, responsable de la solution, lui aussi.

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Jesus Reyes (à gauche), enseignant de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma

Parallèlement, des militants-enseignants français du mouvement France Amérique Latine (FAL 33) de Bordeaux, enseignent la technique de la permaculture à des vénézuéliens venus jusqu’à Caquetios depuis les régions du Zulia, de Falcon, de Lara et de Caracas. Le premier jour, les participants reçoivent des cours théoriques, qu’ils mettront en pratique pendant la semaine. Il y aura trois ateliers : la construction de toilettes sèches, l’installation d’un réservoir d’eau pour filtrer les eaux usées, et un système de récupération des eaux de pluie.

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Le groupe franco-vénézuélien

Pendant ces cinq jours d’ateliers parallèles, nous formons différents groupes, chaque groupe porte un nom, et sera chargé des différentes tâches collectives dans l’école de Caquetios: solidarité, patrie, lutte, révolution, socialisme. Chaque matin, un groupe présente une poésie, un chant, une idée pendant 15 minutes : « C’est un moment de rencontre très important, de réaffirmation de pourquoi nous sommes là. Nous voulons voir le peuple, la lutte et ses espoirs, la joie et la célébration. L’exemple du partage, de la solidarité internationale, par exemple, c’est cette grande mare que vous avez traversé depuis la France pour venir ici travailler avec nous latino-américains », conclut Celia.

Le premier jour de l’atelier de permaculture, une étudiante de Rossana Melendez répond à la question du professeur de permaculture Franck David. Que signifie la permaculture ? La culture permanente, c’est apprendre à désapprendre. Réapprendre la culture ancestrale paysanne. « La révolution d’aujourd’hui, ce n’est pas la révolution verte, c’est la révolution de la résilience. La résilience c’est être en capacité de résister, ce que vous connaissez bien », répond Franck.

2ème jour : « J’ALLUME CETTE BOUGIE POUR RAVIVER LE FEU DU PATRIOTISME »

Ce matin, une jeune fille lit le poème, « une mer de petits feux », d’Eduardo  Galeano, tiré du « livre des étreintes », « Il y a des gens de grand feu, de petit feu, et des feux de toutes les couleurs. Il y a des feux de gens sereins, qui ne sentent pas le vent, des feux de gens fous, qui remplissent l’air d’étincelles ». Une bougie passe de main en main, et chacun dit une phrase que lui inspire la lumière. « J’allume cette bougie pour raviver le feu du patriotisme, dit une vénézuélienne. C’est mon tour. La première phrase qui me vient à l’esprit. « Que le sol « wicho » des yukpa, illumine le chemin des peuple en lutte ».

Sarah Gourdel participa en el taller de cine

Sarah Gourdel

Sarah Gourdel (photo) vit en France, elle arrive du Brésil pour assister à l’atelier de cinéma. Dans la région bordelaise, elle travaille dans un jardin pédagogique pour accompagner des collectifs d’habitants sur des résidences déjà construites, certaines en construction. L’organisme de formation met en place des pratiques agro-écologiques en jardinage naturel. Gloria Vergès, la présidente de FAL, est venue donner un cours de biofertilisants et lui a parlé de l’atelier de Caquetios au Venezuela. « J’ai décidé de prendre une semaine de vacances pour participer à cet atelier de cinéma, en même temps pour être en lien avec la communauté locale au Venezuela, faire de nouvelles rencontres, prendre ce temps pour moi, pour me former. » se souvient Sarah.

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Thierry Deronne, formateur de l’école populaire et latino-américaine de cinéma

L’atelier de cinéma documentaire se poursuit. Comment fabriquer un film à 10 personnes ? « On commence par l’enquête de terrain, sans caméra, on écoute avec patience, on se laisse surprendre par la réalité et on ne pas se laisse envahir par elle », explique Thierry à la pause-café. « Cet apprentissage devient un plan de bataille pour le documentaire à réaliser. Les trois groupes de 4 personnes vont être mélangé dans un montage parallèle final ».  Aujourd’hui, Sarah a appris la technique du montage parallèle : « deux situations se déroulent en même temps, et on va intercaler des plans, on fait des ellipses, on n’a pas toute la situation au même moment. » L’an dernier, les frères Rodriguez ont enseigné une autre méthodologie du documentaire. Ils ont demandé aux gens de se balader dans l’espace de Caquetios, et de ressentir cet espace directement, intuitivement, sans passer forcément par l’interview. A partir de là, les étudiants ont élaboré leur image personnelle, avec un montage final d’ordre poétique. « On sait qu’il y a différentes façons d’aborder le réel, que la poésie est aussi importante que la sociologie, l’histoire et la philosophie » précise Thierry.

28815317043_ff9c5c2429_bOdilio Mendez a 20 ans, il vient d’un Conseil Communal près de la Commune El Maizal dans l’Etat de Lara. Angel Prada, représentant de la Commune a été élu à l’Assemblée Constituante comme représentant territorial. « Nous sommes très fiers de son élection, cela fait 9 ans que nous luttons pour la consolidation de la Commune qui va être désormais inscrit dans la Constitution. Nous souhaitons arriver à l’autogouvernement. La commune a demandé une aide pour semer 800 hectares de maïs cette année. En 2016, 1100 hectares ont été semés, et 4 000 tonnes ont été récoltées. « Mais où se trouve la farine ? Le problème du manque de conscience du paysan est un grave problème. Il y a beaucoup de corruption entre nous. Sans faire cet examen, nous ne pouvons pas avancer. Nous devons mettre fin à la rivalité qui existe entre nous ». La Commune El Maizal dans l’Etat Portuguesa, est composée de 22 conseils communaux se trouve en face de la Commune El Piñal dans l’Etat de Lara, et ses 4 Conseils Paysans. « Les paysans refusent de s’entraider. Comment pouvons-nous dialoguer entre les Communes ? Notre commune est mieux consolidée, nous pourrions aider El Piñal avec le problème de l’électrification, de la consommation, de l’eau. »

Odilio Mendez de la Comuna el Maizal, Rosana Melendez y un militante del Frente Francisco de Miranda instalan un sistema para recolectar la lluvia

Odilio Mendez de la commune El Maizal (à droite)

Le problème de la production alimentaire est aussi liée au manque d’inspection, 4 millions d’hectares ont été remis à des producteurs qui ne produisent pas, mais n’ont qu’un objectif : soustraire des ressources à l’État. Le Fond de développement agricole (FONDAS) est tombé en ruine plusieurs fois, parce que beaucoup de crédits ont été déviés. L’État ne peut donc pas leur donner de nouveau crédit, ou financer d’autres producteurs. «Nous sommes habitués à cette culture capitaliste de recevoir des ordres, nous avons toujours besoin de la figure d’un chef », critique Douglas Quintero, du mouvement Fabricio Ojeda, qui appartient au Conseil Communal Indio Chejendé. « Il faut mettre la pression sur le paysan pour qu’il produise sans lui porter préjudice, car en fonction des saisons, la productivité n’est pas la même ». Changer le système bureaucratique inefficace est tout aussi essentiel. Auparavant, l’Institut National des Terres (INTI) mettait 5 ans à remettre le titre de propriété de la terre au paysan. Aujourd’hui, le système est automatisé, et ne dure que 15 jours. Douglas vient d’une famille pauvre, il se définit comme une « âme libre » qui n’aime pas recevoir des ordres. Il a travaillé dans plusieurs institutions agricoles et fondations privées, il est aujourd’hui technicien agricole à Boconó, dans l’État de Trujillo. « J’aime ce métier car j’ai le sentiment d’aider les gens. »

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Douglas Quintero dans l’atelier de phyto-épuration.

3ème jour: « COLIBRI, TU N’ES PAS FOU ? CE N’EST PAS AVEC CES GOUTTES D’EAU QUE TU VAS ÉTEINDRE LE FEU ! – « : JE LE SAIS, MAIS JE FAIS MA PART ».

Sur le sol, entre les pieds des participants, un chapeau Indien Yukpa. Deux compagnons lisent quelques lignes du livre « Notre Amérique, Passé Communautaire, vers un socialisme indigène ».  « Avec Guaicapuro, Paramaconi, les nus et héroïques indigènes Caracas, nous devons être, et non avec les flammes qui les ont brûlé, ni les cordes qui les ont attaché, ni les fers qui les ont décapité, ni les chiens qui les ont mordus ». Pendant la lecture, une des participantes distribue des fleurs et des plantes aux étudiants et professeurs. Je lis un passage du livre de Pierre Rahbi « Vers la sobriété heureuse », l’histoire du colibri, ce petit oiseau qui tente d’éteindre un immense incendie en recueillant des gouttes d’eau sur les fleurs, alors que les animaux fuient la forêt. Le tatou lui demande « Colibri, tu n’es pas fou, ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? « Et le colibri lui répondit : Je le sais, mais je fais ma part. «  Ces fleurs qui ont été données, puis redéposées sur le sol pour la terre, des offrandes, des prières pour la terre, la terre est vraiment en souffrance et on a besoin de s’en occuper, c’est ce qui m’a le plus touché, c’est notre mère terre, la Pachamama, j’adore la nature, et le fait d’avoir aborder plein de lecture dont celle du colibri avec chacun fait sa part. comme ça vient plutôt d’Europe, c’est bien de faire cet échange »

Mistica del tercer dia con un sombrero yukpa en el centro, con flores y plantas recojidas en el jardin de Caquetios 2.jpgColibris, mouvement pour la terre et l’humanisme, lancé par Pierre Rabhi encourage l’émergence et l’incarnation de nouveau modèle de société fondée sur l’autonomie, l’écologie et l’humanisme. Son ambition est de participer à la construction d’une société fondée sur le bonheur d’être plutôt que la volonté d’avoir. En Europe, les mouvements écologistes parlent depuis une dizaine d’année de la « décroissance ». Une expression qui peut paraître aberrante pour les gens du Sud de notre terre. En Europe, on utilise de l’eau potable pour les toilettes, alors que dans l’État de Falcon, terre aride du nord-ouest du Venezuela où vit Rossana Melendez, l’eau potable n’arrive qu’une fois par semaine par camion-citerne. Le système de récupération des eaux de pluie est très utile. Même s’il ne pleut presque jamais dans cette région, lorsque la pluie tombe, cela peut durer plusieurs jours. Son rêve, créer une réserve naturelle pour la faune sylvestre. Elle avait 15 ans lorsqu’elle a commencé à militer au sein d’un mouvement révolutionnaire, en désaccord avec sa famille de droite. Elle a aujourd’hui 26 ans, elle a fait des études de gestion environnementale à l’Université Bolivarienne. Le visage de Chavez tatouée sur sa cuisse n’est pas une veste qu’on retourne toujours du bon côté, comme dit Jacques Dutronc, dans sa chanson sur la critique de la mentalité capitaliste.

Rosaura Mendez es licenciada en gestion ambiental de la Universidad Bolivariana de Falcon 2

Rossana Menendez, licenciée en Gestion Environnementale de la (nouvelle) Université Bolivarienne, état de Falcon

 « Je crois que nous devrions avoir tous les même possibilités de nous développer. La croissance, c’est un appauvrissement moral. Nous devons nous diriger vers l’éco-socialisme. Je crois que le problème de l’arc minier nous montre qu’il faut un équilibre entre les différentes ressources du Venezuela. Mais nous ne devons pas commettre les mêmes erreurs qu’avec le pétrole, nous devons utiliser ces ressources comme l’agriculture ou le tourisme. Souvenons-nous des paysans qui ont quitté leurs terres pour travailler dans les villes au moment du boom pétrolier en 1973. Ils vont à nouveau partir pour travailler dans les mines en pensant à leur supposé « bien-être ». Mais peut-être que lorsqu’ils voudront revenir sur leurs terres, elles n’existeront plus. Pour le moment, nous avons ces ressources minières, mais elles ne sont pas infinies. »

Menehould, jeune française de 22 ans a décidé de participer à l’atelier des toilettes sèches qui permettent d’économiser 50 % de la quantité d’eau nécessaire pour l’être humain. En France, elle travaille dans l’aéronautique et vit dans un petit studio parisien. Elle rêve de construire une maison en bois écologique sur roulette, dans lequel elle installerait des toilettes sèche. Elle partage la vision de Rosaura sur le concept de décroissance. « C’est un terme péjoratif. Dans l’esprit de beaucoup de gens, la décroissance s’accompagne de l’idée de régression mais ce n’est pas du tout le cas. Dans les pays qui sont moins développés – si je puis dire-, c’est plutôt une opportunité de développer dans le bon sens. En Europe, on a un confort de vie bien trop futile, et c’est difficile de dire aux gens de faire autrement. Qu’est-ce que la croissance, elle n’est jouable que si on consomme toujours plus. On est arrivé aux limites de notre planète. Le 2 août, on a dépensé toutes les ressources naturelles existantes sur la planète qu’elle pouvait faire en un an. »

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Menehould (chemise blanche) entourée de Goya (gauche) et de Flor (droite)

Nous avons perdu 2 milliards d’hectares en 6000 ans, mais en 60 ans, nous en avons perdu un milliard. « L’homme peut dégrader le sol, l’eau et l’atmosphère, mais il ne peut pas supprimer le sol. Pour détruire l’eau il faudrait la faire bouillir à 100°, ce qui n’arrivera jamais heureusement, par contre le sol on le dégrade très facilement. La notion de sol est donc très importante en terme de permaculture », précise Franck David (photo), paysagiste de formation, depuis sa longue expérience au sein de la Scoop Saluterre.

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Le paysagiste et enseignant de permaculture Franck David

Les étudiants apprennent la technique de la phyto-épuration, des filtres naturels pour nettoyer cette eau.

Patricia Leal (photos ci-dessous) et David, le fils de Yanilys, du Réseau National des Communardes et Communards sont à l’œuvre, ils espèrent mettre en pratique cette méthode dans leur région semi-aride. Ils construisent avec leurs compagnons un premier filtre vertical. L’eau tombe dans ce filtre vertical, comme une piscine. Ils la remplissent de grosses pierres au fond. Un drain va permettre l’évacuation des gaz, car une grande activité bactériologique va se faire, sans oxygène. Le drain évite de tuer le système, qui attrape toute la pollution, la transforme en nitrate, azote, potassium. Les particules restent accrochées aux gros cailloux. Un autre tuyau transporte l’eau vers une autre piscine moins profonde, de seulement 30 centimètres, horizontale. Le passage de l’eau va se faire de manière horizontale. « Je vais mettre des graviers surtout, les particules vont rester dans les graviers, explique Gloria Verges, professeure de permaculture. Cette piscine est forcément recouverte d’eau, je vais installer des plantes, qui vont remuer les graviers, et vont permettre d’oxygéner cette eau, au bout, je mets encore un tuyau, et là l’eau va aller dans un petit étang avec des plantes à eaux qui terminent de nettoyer l’eau. Lorsque l’eau est là, elle est parfaite. »

Rossana souhaite organiser un voyage à Falcon avec l’équipe de FAL 33 pour étudier les possibilités de permaculture : « Je viens d’une zone très aride, où il y a très peu d’eau, quasiment nulle. Quelle serait la meilleure méthode pour utiliser ces eaux ? Il te faut regarder le sol, lui répond Franck. Il va falloir planter des arbres pour qu’il n’y ait pas de forte évaporation la journée avec des grosses chaleurs, car l’eau va très vite s’évaporer. Il faut planter des arbres parce que ce sont les racines des arbres qui vont permettre de faire percoler l’eau dans les nappes souterraines. Il faudrait se prosterner devant les arbres. C’est dans l’arbre qu’on devrait puiser notre énergie. L’arbre fabrique le sol, il va interférer sur les pollutions atmosphériques, il va filtrer en permanence l’eau. Il va épurer l’air, il va surtout être un réservoir de biodiversité extraordinaire. »

 4ème JOUR: L’ORÉNOQUE ET L’AMAZONE S’EMBRASSERONT.  

La poésie matinale, cette fois, ne se déroule pas dans la salle de classe, mais à l’air libre. Une carte du Venezuela est dessinée sur le sable. Nous sommes invités à en faire le tour, puis on prend un des objets posés au sol : graines, fleurs, fruits, instruments de musiques, caméra, outils de travail. Chacun se positionne sur un endroit de la carte du pays, dit une phrase. Je pose sur le sol un sac de graines : « Vive la loi des semences autochtones vénézuéliennes, interdiction de la directive 9.70 en Colombie ! » (La loi interdit aux paysans de garder leur graines qu’ils sont obligés de les acheter à la multinationale Monsanto).

Au Venezuela, l’utilisation des produits chimiques a dévoré les sols pendant des décennies, le développement de l’agro-écologie est comme la goutte d’eau du colibri, elle commence à éteindre le feu doucement. Mais d’abord, et encore, il faut lutter contre les mafias de la distribution. En 2015, dans la région de Trujillo, le fertilisant chimique était accaparé par les grandes boutiques d’agros. Le prix a tellement augmenté que l’idée de créer un conseil paysan est née. « Nous avons réussi à créer un lien direct avec l’institution Agropatría, et acheter directement les engrais à Pequiven, pour arriver à faire baisser les prix de manière conséquente, explique Douglas. Ces produits ne peuvent pas être gardés plus de 3 ou 4 mois, ils sont très corrosifs et se détériorent rapidement ». Douglas reconnaît que la lutte contre l’agriculture conventionnelle n’est pas facile, car elle est très rentable économiquement.

Face au capitalisme qui dévore notre mère terre, la permaculture nous offre la possibilité de prendre le temps d’observer la nature, échanger, mutualiser en permanence. Le temps n’est pas une ligne droite pour les peuples originaires, c’est une spirale, une forme très utilisée dans la nature : « Le vent est une spirale, le son est une spirale, la voix est une spirale, l’univers est une spirale, les escargots, les coroles, c’est une forme très belle la spirale, car on part de pas grand-chose, et on grandit, cela donne l’effet papillon, », raconte Franck.

Jeudi soir, on distribue des petits papiers. La lumière s’éteint, une voix parle de l’obscurité, de la tristesse, de la douleur, du deuil. Chacun brûle les papiers au centre du cercle, et la lumière s’allume. Les tambours sonnent au rythme de la batucada brésilienne. Sarah danse au centre, nous la rejoignons. La fête commence. Une chanson d’Ali Primera. « Viens, ami Colombien, nous allons chanter ensemble pour la deuxième Indépendance, nous allons lutter ensemble, l’Orénoque et le Magdalena s’embrasseront, entre les chansons de la jungle, tes enfants et les miens chanteront et souriront à la paix. »

Gloria Vergès ayuda los estudiantes a fabricar el la primera piscina de phyto-epuracion

Gloria Verges (à droite) avec les participants à l’atelier de construction du bassin de filtrage de phyto-épuration

Gloria Verges, présidente de FAL 33, a commencé à militer avec les exilés politiques latino-américains dans les années 1970. Au sein d’une association, La Peña, elle recevait les musiciens en exil, comme Inti Illimani et Quilapayun, Mercedes Sosa, Viglietti. Pour faire connaître les mouvements de libération d’Amérique latine, elle a participé à la création d’un comité France Amérique Latine en Gironde en 1981. Parallèlement, elle créé en 1983, un festival de ciné latino-américain. Elle part vivre 3 ans à Cuba, puis rentre en France en 1987. Elle milite avec les zapatistes à la fin des années 1980, développe un projet avec les mères célibataires boliviennes. La période spéciale commence à Cuba. Gloria continue de s’y rendre régulièrement, elle voyage aussi en Colombie pour travailler sur le problème des exactions des paramilitaires, des déplacés de guerre, des exécutions extrajudiciaires, et commence à s’intéresser à l’agriculture urbaine à Cuba. «J’ai rencontré la fondation Antonio Nuñez Jiménez (http://www.fanj.cult.cu), compagnon de lutte de Fidel Castro, un géographe cubain et spéléologue, qui a cartographié Cuba, et qui a découvert la moitié des grottes cubaines, qui a beaucoup travaillé au Venezuela sur l’Orénoque, et dans l’Amazonie, et qui a fondé une association pour la protection de l’environnement auprès des jeunes, la gestion des milieux humides et particulier à Cuba. »

La fondation commence à développer des formations à la permaculture, à partir de 1994, avec des australiens, qui étaient à Cuba au moment de la période spéciale, pour pouvoir faire en ville des jardins spontanés. « En pratiquant la permaculture, on ne va pas se mettre à vivre comme vivaient les hommes dans les cavernes, non. On sait que l’on peut vivre confortablement, en répondant à toutes les nécessités fondamentales de l’homme, c’est-à-dire bien se nourrir, s’alimenter pour être en bonne santé, avoir un toit, être en bonne relation avec les autres, avoir du temps pour soit, penser, ne rien faire, rêver, écrire de la poésie, chanter, regarder la lune, et non pas travailler 40 heures comme des abrutis, et rentrer chez soit complètement claqué, et se mettre devant la télé ou devant des écrans pour s’abrutir. La permaculture, c’est une façon de concevoir le monde, le rapport de l’homme à la planète, c’est une philosophie de vie sur la planète. »

Gloria découvre le Venezuela après avoir vu un film de Thierry Deronne, « le Passage des Andes » en 2005. Le réalisateur vient présenter son film à Bordeaux, invité par le festival « Rencontres » de FAL 33. Elle effectue un premier voyage au Venezuela en 2011, pour mettre en relation l’école populaire et latino-américaine de cinéma (EPLACITE) et le Festival de Cinéma de Bordeaux. « Cela nous permettait de faire se rejoindre nos deux secteurs principaux qui sont le cinéma et la solidarité. J’avais un projet d’agro-écologie, je savais que le Mouvement des Sans Terre était au Venezuela. On a monté à Camunare Rojo un projet avec des femmes paysannes dans l’Etat agricole de Yaracuy. L’an dernier, on a fait une formation permaculture et cinéma, et après on est venu ici, on a développé le projet de Camunare Rojo, celui de Caquetios, et on continue avec EPLACITE. »

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Le formateur Juan José Moreno (chemise rouge, à droite) pendant l’atelier de cinéma de l’EPLACITE

Juan José Moreno, Jota, a 25 ans, il a étudié à l’EPLACITE, où il est désormais professeur de ciné. Il accompagne les étudiants de Caquetios pour la réalisation de leur court-métrage. L’atelier réalisé l’an dernier à Camunare avec les femmes qui ont créé la télévision communautaire est une expérience inoubliable. Elles souhaitaient faire un film de fiction à partir d’une thèse réalisée par des étudiants de l’université centrale dans les années 1970. « Nous avons extrait de ce livre une lutte qui a beaucoup marqué l’histoire de ce village. Une femme violée, séparée de ses parents, mise en esclavage par le grand propriétaire, est témoin tardivement de la naissance de la révolution bolivarienne. Nous racontons dans le film l’assassinat de sa mère au moment de la naissance, puis son enlèvement par un péon du propriétaire terrien. Cette femme n’est plus en vie, mais celles qui ont travaillé le scénario l’ont connue. Dans ce court-métrage de 12 minutes, on voit un camarade qui lutte pour la titularisation des terres, plusieurs personnages se croisent. Le film ne termine pas avec l’étape de la révolution, mais avec un regard d’espoir. Pour nous, c’était très important de montrer que la révolution bolivarienne est un processus qui ne s’est jamais arrêté. L’histoire de Camunare Rojo, nous a ramené à l’histoire des racines des premières résistances indo-américaines sur ces terres, la lutte d’Ezéquiel Zamora, et de Chávez ».  

 5ÈME JOUR. VIE, TERRE

Nous sommes en cercle, dehors. Chacun écrit sur un petit papier les trois mots qui résume notre séjour à Caquetios, que l’on dépose au centre du cercle. « J’écris: sourire, vie, terre ». Ménéhould entonne “Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?” 

Le dernier jour, nous rencontrons Ubiel Viñales, un agriculteur aveugle qui pratique l’agro-écologie. Ubiel a récupéré la terre de Yaracuy, avec son camarade député Braulio Alvarez. Il a dú se cacher pendant un an, il y a 20 ans, car les propriétaires terriens le cherchaient pour l’assassiner. Il s’est battu contre les policiers sicaires d’Eduardo Lapi, gouverneur de droite de l’état de Yaracuy, qui poursuivaient les paysans en lutte. « La centrale sucrière Matilde usurpait une terre de tradition indigène. Nous avons pu le démontrer avec la Gazette Officielle de 1904, lorsque Cipriano Castro a ordonné le droit de répartir ces terres. Si les droits indigènes sont intransmissibles, inaliénables, et inattaquables, comment est-ce possible que Jesus Asquetas, colonisateur cubain, arrive au Venezuela en 1946, pour acheter les réserves indiennes de Fermin Calderon, un homme riche qui battait sa propre monnaie ? Si tu étais propriétaire d’une réserve indigène, et que tu avais besoin d’argent, il te prêtait de l’argent, mais il mettait en garantie la terre. Comme au bout de deux ans, tu ne pouvais pas payer ta dette, il récupérait la terre. »

Ubiel a suivi un cours à l’Université Expérimentale de Portuguesa et des Llanos, l’UNELLEZ, puis s’est formé en agro-écologie, grâce à la mission sociale Savoir et Travail, qui devrait « éliminer la division de classe, sans patron ni ouvrier, si nous luttons pour une véritable indépendance. » Il a créé un engrais organique, le « curachire viñalero ». L’origine du nom est un oiseau d’Amazonie. Lorsque cet oiseau vole au-dessus des champs, c’est le signe que vient une grande production agricole. “Nos ancêtres n’utilisaient pas d’engrais chimiques, ils coupaient l’arbre “Rosa”, le brûlait, et utilisait la cendre des arbres comme engrais. Et comme cela, il pouvaient produire toute l’année. »

Marta Lopez, la femme d’Ubiel, est professeure des écoles, retraitée. Elle a mis en place dans son école des projets communautaire pour former les enfants au développement écologique. « C’est une graine qui est restée ici. J’avais 30 petits, il y avait beaucoup de producteurs autour qui utilisaient des produits chimiques. Un jour, je suis tombée malade, j’ai eu une forte bronchite, les enfants aussi. Nous avons commencé à organiser des débats avec les gardes forestiers. L’institutrice actuelle continue mon travail, c’est pour cela que l’éducation est tellement importante. Le monde est à l’envers, comme disait Galeano. Où se trouve l’eau ? Dans les pays du Sud » Et Ubiel, d’ajouter : « Le fleuve Tocuyo débouche sur la mer des Caraïbes dans l’Etat de Falcon. A travers l’érosion du fleuve, à chaque crue, il entraîne du sable. L’accumulation du sable dans le Yaracuy, dans les dunes de Coro se fait à travers la brise. Lorsque Colon, est arrivé et a trouvé au bord du fleuve les Indiens Caraïbes, eux connaissaient bien ce fleuve, parce qu’il était navigable.» Le couple se réjouit de la création de l’université de l’environnement à la Fleur du Venezuela à Barquisimeto, construit par l’architecte alternatif Fruto Vivas, pavillon du Venezuela à l’exposition mondiale de Hanovre en 2000. Le toit est composé de 16 pétales qui s’ouvrent et se ferment. Les vénézuéliens aiment y contempler le coucher de soleil. « Mais la pratique de l’agro-écologie doit se faire sur le terrain, non dans une salle de classe », souligne Ubiel.

L’éducation à l’environnement ouvre la voie patiente vers l’éco-socialisme. « Les jeunes sont comme des éponges, raconte Odilio. Nous devons retenir toutes ces informations, et les faires connaître dans nos communautés, et les mettre en pratique. Aujourd’hui, dans la Commune el Maizal, il n’y a que grands parents. Nous luttons pour la Commune, nous mourrons, et ensuite, que font les jeunes ? 70 % des votes pour l’Assemblée Constituante, ce sont des jeunes.  Nous devons luttons pour ne pas perdre les valeurs. Je suis jeune, rebelle, que vive la Commune ! ». David Torres, ne veut pas quitter la terre de ses ancêtres, comme dit son père Glaudy Alvarez, « s’il devait renaître, ce serait au même endroit, comme disait Chavez »

Dernier jour de formation. Luisa porte sa petite Lydda dans les bras. Sa voix résonne dans la salle de classe. Des bougies sont posées au sol. “Changez le superficiel, changez aussi ce qui est profond, changez la manière de penser, changez tout dans ce monde, changez le climat avec les années, comme le pasteur change avec son troupeau. Et comme tout change, les cheveux du vieil homme changent. Et comme tout change, que je change, ce n’est pas étrange.
Mais cela ne change pas mon amour aussi loin que je sois, ni la mémoire ni la douleur, de mon peuple. Ce qui a changé hier, vous devrez le changer demain. Tout comme je change, dans ce pays lointain. Que je change n’est pas étrange.

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Prévisionnage de leur image par les paysans qui travaillent la terre de Caquetíos

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Dernières heures de montage

L’atelier se termine sur la projection du court-métrage réalisé par la quinzaine de participants :

6ÈME JOUR : « JUSQU’À NOUS ENTERRER DANS LA MER »  

Retour vers la capitale. Avec Yannilys Torres, la mère de David, nous allons voir la projection du court-métrage « Mémoires du ciel » de Jésus Reyes, étudiant et aujoud’hui formateur de l’EPLACITE, réalisé dans le vaste quartier populaire de Catia, à l’Ouest de Caracas. Le son raconte l’histoire et la réalité du quartier. « J’aime beaucoup ce film, raconte une personne âgée. J’ai vu un quartier que je n’ai pas connu enfant. Thierry nous a aidés à construire un discours au-delà des mots. » 

Le film « jusqu’à nous enterrer dans la mer », qui sera présenté le 21 septembre au Festival du cinéma d’Attac en Belgique commence… « J’ai vécu un an dans un quartier populaire, me raconte Thierry Deronne, les 11 premiers mois, je n’ai fait qu’y vivre pour dialoguer avec les gens, partager des éléments d’organisation, y compris sur le plan de l’alimentation, sur la lutte contre cette guerre économique, et les pénuries qui en dérivent, puis j’ai senti le moment, le point de rencontre qui pouvait définir l’ensemble de cette réalité. Ce quartier populaire m’est apparu petit à petit comme un grand bateau avec beaucoup de passagers sur une mer violente, qui est la guerre économique, cet océan chaotique de la globalisation culturelle, de la déstructuration de la conscience, d’un jeune un peu perdu qui erre dans un no-man’s land culturel, cet mer violente qui explique en partie ce titre. »

La première image du film, un jardin en friche. « Si nous avions appris à semer, nous n’en serions pas là aujourd’hui ». Ce n’est plus le temps lyrique de la révolution bolivarienne, où l’imaginaire se nourrissait de passions créatives, en vivant le temps présent. Aujourd’hui, c’est le temps de la résistance patiente du rêve. Une institutrice donne les cours à l’école, son bébé sous le bras. Il n’y a pas de médicament, mais une jeune femme asthmatique, est reçue gratuitement au dispensaire de Barrio Adentro installé au siège du conseil communal. « J’ai aussi voulu écrire cette chronique le plus fidèlement possible à ce que je vivais, par rapport à un cinéma militant qui projette parfois ses désirs sur la réalité, qui parfois se casse la figure, parce qu’il a confondu son rêve avec le réel, a projeté une iconographie du peuple en marche, de la combattante souriante avec un bébé dans les bras. Il ne s’agit pas d’un hymne lyrique à la révolution, mais de regarder la rose avec ses épines, pour mieux réfléchir collectivement et apporter à d’autres de nouvelles idées, mais aussi des leçons à tirer de l’expérience pour continuer à avancer, sans idéaliser la réalité. »

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Denir Sosa, membre de l’équipe du Mouvement brésilien des Sans Terre au Vénézuela

C’est la fin du film, les lumières s’allument. Denir Sosa, militant brésilien du Mouvement des Sans Terres prend la parole. « On nous montre qu’une autre communication est possible, celle des quartiers, invisibles dans les télévisions commerciales. Je dis cela, car les télénovelas brésiliennes sont supposément les meilleures, mais ce n’est pas vrai, si vous faites attention, vous verrez que les noirs sont toujours des employés, chauffeurs, mères au foyer, et lorsque la vie des quartiers apparaît, c’est manière caricaturale. »

Lorsque nous sortons du cinéma, nous discutons du film avec Ynnilys. Je lui demande ce qu’elle pense de la question de la colonialité : « Je vois dans la colonialité, le modernisme et le moi-je-isme. Nous devons arrêter d’être toujours dépendants d’une mode commerciale qui chasse l’autre, et nous identifier à nos racines. Chavez nous a dit qu’il fallait apprendre à produire. Nous devons enseigner aux jeunes à produire de manière écologique, comme par exemple la fabrication d’espadrilles artisanales. » Yanilys, paysanne de l’Etat semi-aride de Lara me parle de l’importance de l’agriculture urbaine. «Ce n’est pas parce que nous sommes en ville que nous ne pouvons pas semer de légumes sur notre balcon. Le film « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » conclut avec le mouvement culturel théâtral César Rengifo. C’est l’image finale qui m’a le plus marqué : la culture. Un des professeurs explique que dans ce programme d’enseignement populaire du théâtre, si on parle de l’Homme Nouveau, il faut bannir le mot de « compétition ». Nous devons partager ces savoirs, mais apprendre à travailler en collectivité. Et petit à petit, retrouver l’amour de semer. »

Texte et photos : Angèle Savino / Victor Rivera / Eplacite

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